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Title: Les derniers Iroquois
Author: Chevalier, H. Émile (Henri Émile), 1828-1879
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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                            LES DERNIERS
                              IROQUOIS

                                PAR

                           ÉMILE CHEVALIER


                               PARIS
                       CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
             RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                               1876



A M. PHILARÈTE CHASLES

Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques
et profondes études sur les hommes et les choses de
l'Amérique septentrionale.

H. ÉMILE CHRVALIER.
Château de Maulnes, septembre 1882.



                          CHAPITRE PREMIER

                   LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS


La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui, comme des
diamants fixés à un dais de velours bleu foncé, scintillent ça et là
dans l'immensité des cieux. Pas un rayon de lune pour éclairer l'espace.

Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent du
mont Baker, limite septentrionale de la chaîne des Cascades, dans la
Nouvelle-Calédonie.

Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics Baker,
Rainier[1] Sainte-Hélène, Hood, Jefferson et Jackson, ourle le littoral
du Pacifique, à quelque vingt lieues des côtes, et se déploie presque
parallèlement à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène et
Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point d'appui pour
ajuster la flèche.

Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent du 49° latitude N.
au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe en deux parties à peu près égales.
On peut leur assigner comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans
le golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas la rivière
Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes ne sont toutefois
pas définitives, car après avoir semblé se perdre dans les vallées
spacieuses, les Cascades reparaissent plus robustes, plus sourcilleuses
que jamais et projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle,
tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en Californie,
baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.

Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles géantes, les
dominent de distance en distance, sont volcaniques et sujets à des
éruptions fréquentes: de ce nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds
anglais.

[Note 1: C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai
quelquefois appelé _Ramer_ dans mes précédents ouvrages.]

Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent. Il se fit un
silence solennel, à peine troublé par le frémissement des feuillages au
souffle de la brise.

On eût dit que la solitude était complète, dans ces régions incultes et
lointaines.

Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à travers les
ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au même instant, les chants
recommencent, et, dans le cercle de feu, on voit, comme sur le rideau
d'une lanterne magique, s'agiter des personnages aux proportions
effrayantes.

Le regard est attiré et repoussé tout à la fois.

Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque mystérieuse
fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que dans les hallucinations
d'un esprit en délire?

Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne
cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone de plusieurs
tambourins.

Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, au milieu
de cette nuit sombre, sans écho, il y a quelque chose d'indicible qui
attriste le coeur et le refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen
Age, je croirais à une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des
fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!...

Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la flamme s'est
développée; elle a grandi; elle s'est élargie; elle a gagné en
intensité, et la voici qui s'évanouit: on ne distingue plus que des
lueurs rouges, enfouies sous des tourbillons de fumée blanchâtre; des
craquements se font entendre; une pénétrante senteur de résine sature
l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs, comme la foudre
sillonne les nuées, des torrents de lumière se précipitent de toutes
parts.

Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en plein jour.

Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher; sur ce bûcher
deux corps humains; tout à l'entour une bande d'Indiens, sans armes
et sans autres habillements que la _kalaquarté_, ou jupon court en
filaments d'écorce de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien
vêtu en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite troupe de
chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le Baker dont les flancs
abrupts se confondent avec l'obscurité, après avoir dessiné un instant,
sous les réverbérations du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de
pins séculaires.

La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur psalmodie, devant
le bûcher; quelques-uns gesticulaient et se livraient à des contorsions
fantastiques; ceux-ci frappaient avec de petits bâtons sur des
_co-lu-de-sos_, instruments assez semblables à nos tambours de basque,
et ceux-la attisaient le feu.

Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher entier, quand une
des formes humaines, étendues à son sommet, se lève brusquement en
poussant un cri de douleur.

Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes comme par une
radieuse auréole. Une peau de buffle, dont elle était enveloppée, tombe
à ses pieds, et, alors, on découvre que cette peau cachait une femme,
jeune, belle, pleine de séductions.

Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses merveilleux
attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle est dans l'état de
nature, et l'on se sent saisi d'admiration à l'aspect de tant de charmes
réunis sur une même personne.

Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de la race rouge coule
dans ses veines. Mais, ainsi que le captif, elle n'appartient pas à
la même tribu, car ses traits nobles et réguliers ne sont pas déformés
comme les leurs par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre
inférieure et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.

Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère saillie de ses
pommettes, on la prendrait aisément pour une des suaves créations de
l'Albane, tant son buste est délicatement modelé.

Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, aussi noires
que l'ébène, aussi brillantes que les reflets du raisin mur, tombent
en grappes pressées sur un col ciselé au tour. Dans le cadre de cette
chevelure, ressortent les linéaments d'un visage où la fierté habituelle
de l'expression le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes de
sa figure manquent jusqu'à un certain point de symétrie; si elles
sont un peu dures, il s'échappe de ses grands yeux bruns un rayon de
sensibilité qui va droit au coeur.

La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. Elle rappelle
les meilleurs modèles de l'antiquité. Une Européenne envierait ses mains
menues et longues; leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa
jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la vigueur.

Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature, répondit un cri
d'angoisse.

Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons parlé.

Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative pour briser ses
entraves.

La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard d'anxiété, de
consolation, d'espérance et d'amour, puis, elle se jeta à bas du bûcher.

Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui. Mais, des mains
rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent sur ses épaules et la
retournèrent brusquement vers le feu.

--Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient à l'épouse d'un
grand chef, dit un des sauvages en faisant un signe à ses compagnons.

Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus aigu.

Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur intolérable, la jeune
femme adressa encore un coup d'oeil à son compagnon d'infortunes pour
l'engager à la résignation, et, s'armant de courage, elle avança ses
bras nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une attitude
allongée, le corps resté sur les troncs de pins brûlants.

Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu en contractait les
nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient les membres en boule.

En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle, ajoutée aux
torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion, faillit suffoquer
l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux, chancela et retira vivement ses
mains.

Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la frappa d'un
bâton garni d'épines:

--Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à la fin son
illustre époux, dit-il en ricanant.

La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se perdit dans le
sinistre concert que les Grosses-Babines exécutaient autour d'elle.

Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour rompre ses
liens. Des hurlements rauques sortaient de sa poitrine. Ses traits
altérés, ses veines gonflées, la sueur qui ruisselait sur ses épaules,
attestaient la violence de son émotion. Peut-être serait-il parvenu à
se délivrer, mais un des assistants lui asséna sur le crâne un coup
de tomahawk; un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement
général, qui dura quelques secondes; ses muscles se détendirent, sa tête
pencha sur le côté, et il demeura immobile, comme privé de vie.

Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une cruelle fustigation,
avait été reconduite au bûcher, où, malgré ses plaintes déchirantes,
malgré ses résistances, quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre
sa terrible opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines
continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient
non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; de leurs
tambourins frappés à tour de bras, ils tiraient des notes inimaginables,
qui retentissaient à plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce
hourvari ils se démenaient comme une légion de démons.

C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur les plus
hardis.

Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long intervalle,
l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que le cadavre conservât une
position convenable.

La crémation finie, notre misérable héroïne avait les doigts calcinés
jusqu'aux os, le visage et les mains labourés par des cicatrices
profondes.

Son martyre n'était pourtant pas terminé.

De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les charbons
incandescents, les cendres du défunt, et les serrer dans un sac de peau
de vison, orné de broderies, qu'on avait préparé à cet effet.

Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son cou par une
lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit. Ce que voyant les
Grosses-Babines, ils suspendirent leur brouhaha; plusieurs creusèrent un
grand trou, y enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un
de leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment.
_Ni-a-pa-ah_, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne. Elle
avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent, à Caughnawagha, petit
village situé à trois lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada.

C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la nation
iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des plus vaillantes qui
existassent sur le continent américain.

Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par sa mère, la fameuse
Vipère-Grise, elle descendait de la Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire
qui, vers la fin du XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos
colonies de la Nouvelle-France.

Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, Ni-a-pa-ah avait
épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre, brave sagamo iroquois, non moins
illustre qu'elle par ses aïeux. Cette union était heureuse, et tout
semblait faire prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des
couronnes parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement,
lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par un coup du sort.

Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande ville, il
avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi des blancs, il ne
répugnait point aux plaisirs que procure la civilisation.

Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta. Mais il était
pauvre, comme la plupart, de ses compatriotes, plus riches en traditions
glorieuses qu'en biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de
demander la fortune aux moyens que nous employons ordinairement.

Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le désert et d'y
entreprendre, pour son compte, la traite des pelleteries.

Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune femme. Ni-a-pa-ah ne
voyait que par les yeux de son mari. Elle l'encouragea même dans ses
projets, car elle désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres,
les Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers des
Iroquois.

Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables de la
Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les attendait au-delà des
sources de Laduanna[2].

[Note 2: C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.]

Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie de la haie
d'Hudson, qui possédait le monopole exclusif de la traite et des
chasses, depuis le lac Supérieur jusqu'au-delà du Rio-Columba, et de la
baie York jusqu'au Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir sur
la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée pour ses mines
d'or.

La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de latitude nord.

Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des territoires sur
lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson exerçait un empire absolu,
puisque cette compagnie avait droit de vie et de mort sur tous les
habitants.

Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional, à huit
ou dix milles de l'embouchure du cours d'eau, lui appartenait.

C'était un comptoir important pour traiter avec les insulaires de Quadra
ou Vancouver et les tribus indigènes cantonnées dans l'intérieur des
terres, à l'est des montagnes Rocheuses.

Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de neuf mois,
Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort Langley. L'intention
du chef iroquois était de se fixer sur la rive septentrionale de la
Tacoutche, afin de ne pas s'exposer à la malveillance des agents de
la Compagnie; et d'avoir près de son campement un débouché pour les
pelleteries qu'il amasserait.

Au poste[3] Langley, il fut parfaitement accueilli par le chef facteur,
sir William King, qui non-seulement l'engagea fort à planter sa tente de
l'autre côté de la rivière, mais promit de lui acheter ses peaux et de
lui fournir les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même
qu'il l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou les
sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter.

[Note 3: Les établissements pour la traite sont nommés fort,
factorerie ou poste. Voir la Huronne.]

Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, généralement
trop jaloux de leurs privilèges pour en abandonner la moindre part
sans gros bénéfices, ces promesses étaient brillantes et généreuses à
l'excès. Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en douta
sans le deviner.

Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme et découvrit tout
de suite la profonde impression que ses charmes avaient produite sur le
chef facteur.

Craignant, avec une juste raison, les conséquences de cette
impression, elle essaya d'entraîner son mari dans une autre contrée.
Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut aveugle ou se crut assez fort pour
lutter contre le commandant du poste.

Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale du Fraser, en face
du fort Langley.

Pendant quelques semaines, les relations entre les gens de la factorerie
et les nouveaux venus furent pacifiques et amicales en apparence. Mais
bientôt le chef blanc fit à Ni-a-pa-ah des propositions insultantes
qui furent repoussées comme elles le méritaient. La passion de celui-ci
s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire quoi
qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de Nar-go-tou-ké, en son
absence, et essaya de faire subir à sa femme le dernier des outrages.

Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa l'attente du
scélérat.

Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.

Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de la lumière,
et notre homme n'osa pas se confier à ses subordonnés pour le crime
qu'il méditait.

Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un parti d'Indiens
Grosses-Babines.

Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la belle Ni-a-pa-ah. Il
la connaissait, s'en était épris et la convoitait, depuis le moment où
il l'avait vue pour la première fois. Mais, allié à là Compagnie de la
baie d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais, en
s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient être sous leur protection
spéciale.

Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il chargea Li-li-pu-i
du rapt, et promit que, s'il réussissait, il lui donnerait une livre de
poudre et une bouteille d'eau-de-feu.

Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris au sein de
leur sommeil, furent garrottés et entraînés vers les loges des
Grosses-Babines, sur les premières rampes du mont Baker.

Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à conduire
Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de chasse que ce dernier
possédait à vingt milles environ du fort Langley, près de _l'ienhus_[4]
de ses alliés.

[Note 4: Village. Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.]

Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les attraits de
l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de la mener à son rival, il
prit la détermination de l'épouser.

Cette détermination fut aussitôt mise à exécution.

Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah sur
l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé, signe de la servitude
dans la Nouvelle-Calédonie tout aussi bien que dans la Colombie, et la
petite fille de la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un
Grosse-Babine.

Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké, témoin
impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait être comparée qu'à
celle de la désolée Ni-a-pa-ah. Mais la noble Iroquoise était bien
résolue à se tuer plutôt que de se laisser souiller par son odieux
ravisseur.

Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son mariage, prévint
cette funeste résolution.

Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval du chef
s'emporta, et, après une course effrénée dans la montagne, il s'abattit
sur son maître.

Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre. Suivant les usages
des Grosses-Babines, le corps devait être brûlé sur un bûcher au milieu
de la nuit suivante, et sa veuve devait prendre à l'incinération une
part aussi active que dangereuse.

On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible tâche.

Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée et gardée à
vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A son cou pendait le sac qui
contenait les cendres de Li-li-pu-i. Ce sac, si elle fût restée parmi
les Grosses-Babines, elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le
porter ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter
aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré, les parents du
défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances, et, après avoir
déposé dans un coffret d'écorce de cèdre et fixé à une longue perche
les restes du trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements, ils
l'auraient enduite de colle de poisson liquide et roulée sur un tas
de duvet de cygne; le tout accompagné de danses, festins et tabagies.
Enfin, la pauvre femme, ramenée en grande pompe chez elle, aurait joui
de la permission de se remarier, si toutefois, comme le dit un voyageur,
«elle se fût senti assez de courage pour s'aventurer à courir de nouveau
le risque de brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.»

Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît d'afflictions.

Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de tomahawk. Resté
esclave chez les Grosses-Babines, il parvint à leur arracher sa femme
lorsqu'elle fut guérie de ses plaies, quoique hideusement défigurée et
incapable de se servir désormais de ses mains.

Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses qu'ils avaient
franchis naguère bercés par des illusions si enivrantes, et retournèrent
à Caughnawagha, au commencement de 1817.

--Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste état de sa fille,
Athahuata[5] m'avait prévenue que cette expédition serait fatale à ma
famille, Athahuata ne trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon
fils ne m'a-t-il pas écoutée?

[Note 5: Divinité des sorciers Iroquois.]

Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard sombre et douloureux
sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les yeux et étendant la main dans la
direction de Montréal, qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria:

--Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux qui ont fait pleurer
celle qui est la joie et les délices de mon existence; là, Nar-go-tou-ké
détruira ses ennemis; il fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de
leurs yeux.

--Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! dit la
Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie[6] est irrité contre
lui. Les Habits-Rouges[7] lui seront fatals: ils tueront jusqu'au
dernier des Iroquois!

[Note 6: Divinité du mal.]

[Note 7: Les indiens nomment les Anglais _Habits-Rouges_ ou
_Kingsors_, corruption de King Georges (Roi Georges).]



                             CHAPITRE II

                               MONTRÉAL


Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que l'illustre
Jacques Cartier foula, pour la première fois, le sol sur lequel s'élève
aujourd'hui la ville de Montréal. Qui eût osé prédire alors au pilote
malouin que, bientôt, ces terres incultes, occupées par des bois
inextricables, des landes marécageuses et par la chétive bourgade
indienne connue sous le nom de _Hochelaga_, fructifieraient aux rayons
vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de leur sein une
des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui eût osé le prédire à M. de
Maisonneuve, quand, un siècle plus tard à peine, il vint asseoir dans
ces plaines les bases de la métropole actuelle du Canada? Aux deux
intrépides aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme
échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?

«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de sortir du tombeau
pour contempler le vaste pays qu'il a livré, couvert de forêts et de
hordes barbares, à l'entreprise et à la civilisation européenne, quel
spectacle plus digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un
fondateur d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés dont le
nom grandit, chaque jour avec les conséquences de leurs grandes actions.
L'Amérique a cela de particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est
faite ce qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les plus
productifs, et que c'est en séchant les larmes des malheureux que la
persécution ou la misère chassait d'Europe, qu'elle assurait son bonheur
et sa prospérité[8].»

[Note 8: Garneau, _Histoire du Canada_, t. 1, p. 21.]

Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment reconnu les
bords du Saint-Laurent jusqu'au confluent de la rivière Saint-Charles
avec ce fleuve, désire poursuivre ses explorations. Il remet à la
voile, et, après une navigation de treize jours sur le grand fleuve,
il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante lieues plus
haut.

«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons
en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large,
couvertes d'écorces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque
maison contenait plusieurs chambres distribuées autour d'une grande
salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait son
ordinaire. Le village lui-même était entouré d'une triple enceinte
circulaire palissadée, percée d'une seule porte fermant à barre. Des
galeries régnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et
au-dessus de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas de
pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu de la bourgade
se trouvait une grande place[9].»

[Note 9: Garneau, _Histoire du Canada_, t. I, p. 23.]

Voilà le berceau de Montréal.

Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, et malgré
l'incurie si déplorable du gouvernement français, le Canada se peuple,
Champlain commence la ville de Québec; des établissements se forment à
Sillery, à Trois-Rivières[10], des missionnaires catholiques, la croix
d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se répandent partout,
convertissant les Indiens, défrichant les terres, érigeant des fermes et
des maisons d'éducation.

[Note 10: Voir la _Huronne_.]

Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire
l'attention. Ce site est une île longue de neuf lieues sur deux et
demie de large environ. Une compagnie de négociants français se la
fait concéder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur
de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une
colonie.

«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le
gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orléans[11], pour ne
pas être exposé aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser
intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de
la ville de Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des
attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à réunir des
sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les
civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montréal
devint à la fois une école de civilisation, de morale et d'industrie,
destination noble qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»

[Note 11: Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.]

La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers
pas furent incertains, arrêtés par mille obstacles. En 1664, elle ne
comptait que 884 familles. Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de
son extension future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec,
ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, n'avait à la même
époque que 888 habitants.

[Note 12: Le clergé catholique s'entête à n'appeler Montréal que par
ce nom.]

De ce moment jusqu'à nos jours, la population de Montréal suivit
incessamment une marche ascendante.

Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être porté à 100,000
âmes, taudis que Québec, que beaucoup de nos géographes s'obstinent à
citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a guère
plus de 50,000.

Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal qu'à un bicorne dont
la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrosée par la rivière
des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le
Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.

Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal (Mont-Royal) offre
à la vue une sorte de parallélogramme avec ses trois cents rues coupées
à angle droit.

La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend du nord à l'est
sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de
détail, le rendez-vous du monde élégant. Des magasins fort coquets,
et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est
partagée parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une
trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique dans le genre
néo-gothique, mais prétentieuse, mince, étriquée, une sorte de monument
en carton-pierre, bien qu'on le considère comme le temple le plus vaste
de l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le nouveau
Palais de Justice, dont la façade a une grande mine, niais dont
la distribution intérieure laisse beaucoup à désirer: son portique
appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques
Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutôt par une
dérision amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à
l'amiral Nelson!

Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue Saint-Paul, plus
étroite, moins élégante, mais non moins animée. La partie septentrionale
est envahie par les petits négociants en nouveautés, mercerie et
quincaillerie; la partie méridionale par les gros importateurs, dont les
immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, laquelle longe
les quais.

Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds du niveau
du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant la ville comme un
inébranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux
s'y rassemblent. Peu de promenades présentent, à notre avis, autant
d'agréments que celle-là.

En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi
séduisants que variés, après avoir passé par-dessus le magnifique pont
tubulaire _Victoria_, le plus beau au monde, construit dernièrement par
le célèbre ingénieur anglais Stevenson.

Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers
ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots d'écorce ou vaisseaux de
guerre, mouillés dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes
du roi des fleuves, qu'il vague mollement à travers les quinconces de
l'île Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, émerge de
l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il
saute à l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de
plaisir, d'instruction, de rêverie, de délices.

C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et
pour le spéculateur alerte, farci de chiffres.

Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fumée
qui se balance au faîte de leurs noires cheminées; voyez-vous dans cette
atmosphère imprégnée d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez
ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de
tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés sur les
quais!

[Note 13: Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine,
provisions, etc.]

Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout l'abondance.

Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se
froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt général du trafic du
globe.

Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront
vraisemblablement les incidents de notre récit. En examinant Montréal
à vol d'oiseau, nous voyons la ville s'étager en amphithéâtre dans les
plis d'un terrain fortement tourmenté.

Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrés aux
affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin,
en escaladant les premières rues de la montagne, nous rencontrons les
rues Craig, Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue
Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent
un parallélisme remarquable.

Les premières sont habitées par des Canadiens français, la dernière par
l'aristocratie anglaise.

Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble
vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on n'entend ni tumulte, ni
grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les
frémissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser
vos oreilles.

Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages
gracieux, des villas pimpantes, des manoirs féodaux en miniature, de
vertes pelouses, des jardins émaillés de fleurs pour séduire votre
imagination. Là, point de mouvement, point de passants qui vous
coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants
solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, des apparitions
enchanteresses qui vous ravissent le coeur.

Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est point dallée,
pas même pavée, mais ses méandres sont si mystérieux, sa poussière est
si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est
bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime à aimer!

Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, se masse sur votre
tête! C'est Montréal, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses
chantiers, charge et décharge ses cargaisons, décore ses édifices, agite
ses milliers de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne
dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des
bois plus verts que l'émeraude, des vergers où se veloutent et se dorent
les fruits savoureux, des parterres embaumés et diaprés de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel.

L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit à la rue
Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement sur la rue
Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'épanouir
dans la prairie.

Elle forme la limite du faubourg Québec.

Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, essaiment des
Canadiens-Français artisans, détailleurs ou débitants de boissons pour
la plupart. Jadis ses hôtes étaient gens enrichis par la traite des
pelleteries. On peut s'en convaincre aisément à l'apparence des maisons
que les désastreux incendies de 1852 ont épargnées[14].

[Note 14: Après ces incendies successifs, plus de vingt mille
habitants se trouvèrent sans logements.]

Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée dans la ville, elle
y a usurpé le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voulût pas
s'allier à la race française, soit que ses goûts la portassent à se
hausser, elle a déserté les bords du fleuve pour charger de ses palais
les gradins de la montagne. On connaît l'histoire des moutons de
Panurge: petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, et, à
présent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Français,
rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le
faubourg Québec.

[Note 15: Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout
où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, on
voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre décroître,
s'appauvrir.]

Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les
circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à mesure que la ville a
élargi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multipliées.
Par conséquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative
qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par
les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers
se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, comme
beaucoup de cités américaines, Montréal tend à remonter le cours du
fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux
ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par
l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilité un mouillage
jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques années
probablement, quand les docks projetés par M. Young seront exécutés, le
port de Montréal s'étendra de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg
Québec, jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.

[Note 16: Pour l'étymologie de ce nom, voir la _Huronne_.]

Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au profit des
quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique
facilement: quand une colonie se fixe près d'un cours d'eau, elle
défriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient
d'autres membres à la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes
au-dessous des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés
d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des
machines, mais ils s'établissent au-dessus où rien ne les gêne et ne les
embarrasse.

Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en culture
acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, laissées
vierges et improductives. Il résulte de là que les manufacturiers,
fabricants et entrepreneurs s'échelonnent graduellement devant une
ville, en refoulant son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur
marché les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs usines ou
entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus considérables.

Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les
avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans
eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent
promptement les magasins; car, pour éviter les frais de transport,
le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientôt les
terrains enserrés par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent
de valeur. Non-seulement le propriétaire ou directeur comprend qu'il
aurait avantage à vendre son emplacement et à transférer plus haut ses
ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui d'augmenter
ses moyens de production par un agrandissement de local, à cause de la
cherté excessive des lots avoisinants.

Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, forcée de
déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, la navigation bon gré
mal gré suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond,
on le creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé de
récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied
des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha.

Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il
pas possible de découvrir dans ce phénomène la preuve de notre marche
ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant à remonter des
effets aux causes?

Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses que de progressions.
La manufacture est supplantée par le magasin, qui sera supplante à
son tour par la maison bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la
ferme. Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a un siècle,
les comptoirs du commerce ne dépassaient pas la rue des Commissaires. La
rue des Communes, qui s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là
où prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries,
des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant
forges, fonderies, moulins immigrent, et des _stores_, des _warehouses_
leur succèdent partout. Le négoce s'enfuit à tire d'ailes du marché
Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se
précipite dans la rue Mac-Gill.

Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, déserté ses vieux
foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. Ses révolutions passées sont
un critérium pour préciser ses révolutions à venir. L'abaissement
lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et leur
élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine suffisent déjà
à démontrer d'une façon concluante la justesse de cette assertion.
L'achèvement du pont Victoria et l'établissement à la pointe
Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du
Grand-Tronc, n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial
au quartier Sainte-Anne ou _Griffinton_, ce bourbier infect, cette
léproserie où grouille une population irlandaise, sordide, déguenillée,
fanatique, prête à tous les crimes, la honte et l'effroi de la métropole
canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres ou
de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des
nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein.

Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de misérables qui
rendent son séjour dangereux autant que dégoûtant, Montréal, avec ses
maisons bien bâties, ses grand édifices publics, civils ou religieux,
ses rues régulières parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son
riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses
prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les
splendides campagnes qui se déploient à ses portes, Montréal prendra
définitivement rang parmi les villes les plus favorisées et les plus
agréables des deux hémisphères.



                             CHAPITRE III

                         LES DERNIER IROQUOIS


Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population
et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre,
aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit
d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique
septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans
son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq[17].
Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale,
et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur
ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique
de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts
et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises
acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination
anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son
Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes,
comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre
toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique,
et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux
États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous
l'administration française.

[Note 17: La population des deux Canadas dépasse actuellement deux
millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus
aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont
pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête
du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient
pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous
le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques
nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:

                  1814....................    95,000

                  1824....................   151,097

                  1829....................   198,440

                  1832....................   261,066

                  1834....................   320,693

                  1836....................   372,502

                  1842....................   486,055

                  1848....................   723,292

                  1852....................   952,054

                  1855.................... 1,003,121

                  1860.................... 1,060,305

Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:

Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A
partir du premier recensement anglais on trouve:

                  1825.................... 423,630

                  1827.................... 471,876

                  1831.................... 511,920

                  1844.................... 690,782

                  1882.................... 890,661

                  1888.................... 930,207

                  1860.................... 1,000,044

M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne
ces chiffres d'observations très-judicieuses.

«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque
entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances
de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques
centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont
originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la
Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont
embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté
aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés,
aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la
Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le
nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique,
il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de
gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment
perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé
de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la
Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est
faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de
cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»

Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable
des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur
de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque
tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant
à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les»
familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes
qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!]

Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les
Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de
race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple
conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se
plaindre leurs conquérants.

Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui
régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et
tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi
qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes.
Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum
célèbre, sous le titre _Les quatre-vingt-douze_ rédigées, en grande
partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du
parti libéral à l'Assemblée législative [18].

[Note 18: Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner
ici, voir la _Huronne_.]

Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses
instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John
Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des
communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.

Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à
Montréal et dans les environs.

Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour
s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par
quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant
des arrestations.

A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent
incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de _warrants_, ou mandats
d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes,
soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne.

Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de
Caughnawagha.

Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault
Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive
méridionale du Saint-Laurent.

Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec[19], se sont réfugiés les
derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante,
qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois,
fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles
du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur
reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine
savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les
régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur
race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs
établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.

[Note 19: Voir la _Huronne_.]

Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus
tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants,
qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les
FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires.

Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares ou
Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, comme ils se
qualifiaient.

Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a anéantis. Vainqueurs
et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un
seul représentant pur d'alliance étrangère. Les échos de l'Amérique
n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux
exploits. Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme sur
une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques divisions
territoriales du Canada et des États-Unis.

Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, en
rencontrant ces Bois-Brûlés[20] couverts d'habillements déguenillés comme
nos mendiants européens, abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que
ce sont là les petits-fils--bâtards il est vrai--des Iroquois! Qui le
croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, tristement
éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée vis à vis, et à
deux pas d'une grande ville éblouissante de luxe, toute palpitante
d'industrie!

[Note 20: On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une
mère indienne.]

Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur tout le
continent américain, notre civilisation a fait des propriétaires
légitimes du sol. Une civilisation généreuse, charitable pourtant que la
nôtre, et qui ne prétend marcher qu'armée du code de la légalité! Quelle
thèse pour le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce que
nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint!

Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha sans que mon
coeur ne se serrât douloureusement et que des larmes ne montassent à mes
paupières. Au milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de
la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, quoique
déjà il se soit inoculé la plupart des vices qui déshonorent les blancs,
il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte,
hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle,
sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa patience à toute
épreuve, son amour de l'indépendance, sa pénétration, son adresse, sa
résistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents
oratoires, son inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité
devant la mort.

A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres,
parce que le Peau-Rouge n'a pas été,--je le dis hautement,--créé pour
l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont
trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez
nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement.
C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous
était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de
le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de
poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions
difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels
je ne me crois pas assez autorisé.

Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni
mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une
réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect
repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre
catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur
langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ.

A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou
trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des
huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques
pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.

Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette
relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était
composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.

Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être
ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les
autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de
broderies en _rassade_[21], représentant un castor et un grand aigle à
tête chauve.

[Note 21: Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie
enfilés dans des piquants de porc-épic.]

Ces figures étaient le _totem_ on écusson d'un chef. Le castor est
(avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont
emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les
Peaux-Rouges.

La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui
étaient considérés par les habitants du village comme les derniers
Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang
mêlé.

C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et
Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.

Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les
malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations
nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et
ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber
jamais.

Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti les coups de
l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et déjà une caducité
précoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants
autrefois, avaient tombé et blanchi. Un inextricable réseau de rides
sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres
tranchaient sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient
que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait été
soumise sur le mont Baker.

Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes dont elle
était incapable de faire usage, même pour prendre ses aliments. De ses
charmes flétris, il ne lui restait que les yeux,--ces yeux si éloquents
dont le rayonnement sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.

Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o,
l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, un an après leur rentrée de
la Nouvelle-Calédonie au Canada.

Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passés. Beau et
vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille élevée, bien
prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrépide, comme son
père, il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.

Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pêcheur
des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer de l'arc ou du fusil,
à dompter un cheval, à conduire un bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait
instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du
digne missionnaire, le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin
et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on
l'avait baptisé sous le nom de Paul. Son s'était flatté un instant de
le convertir entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il
s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur divine, à
aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le
jeune homme avait hérité de sa grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un
invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives
du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.

Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient tourné vers une
autre profession.

Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à laisser son fils
embrasser la carrière ecclésiastique. N'espérait-il point que par lui
la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconquérir les
territoires dont l'avaient spoliée les Visages-Pâles?

Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il était heureux et
fier de la proclamer.

Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. Cependant, ils
ne se montraient pas respectueux et soumis à lui, comme le sont à
leurs chefs les Peaux-Rouges du désert américain. Une portion même
méconnaissait son autorité et s'était attachée à un sagamo de rang
inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. L'origine de
cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah.
L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir
été repoussé, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec
la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des
représailles fût venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis
que Nar-go-tou-ké et les siens se joignaient aux Canadiens-Français
pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la
Grande-Bretagne.

On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.

Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé au parquet de
Montréal une dénonciation en forme contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire
de Caughnawagha eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui
qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son caractère, il
chercha à le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une démarche près
du grand connétable[22] suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat
d'arrestation qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. Ignorant
tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcéré par les
souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer à sa femme, le
sagamo continua de se concerter avec les chefs des libéraux canadiens
pour révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis
indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne comprit rien ou
ne voulut rien comprendre.

[Note 22: Un des principaux chefs de la police.]

Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout depuis
l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain
Poignet-d'Acier, homme d'une force herculéenne dont on racontait les
prodiges et que maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à
Montréal, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant.

Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. Elle
avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul
ne savait où le prendre, quoiqu'on le trouvât partout.

Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs milliers, ils
étaient aussi insaisissables que leur maître. Ce n'était pourtant pas
une troupe fictive. On l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée des
_pays d'en haut_[23]; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des
trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. Mais au delà
d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne, sauf les affiliés, ne
pouvait dire où ses membres avaient, élu domicile.

[Note 23: Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest.
Voir la _Huronne_.]

Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère de semaines
sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. Tous deux
communiquaient aussi avec MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et
Duvernay, les machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux
tâchaient d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la couronne
d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de quelques-uns de ses
sujets.



                             CHAPITRE IV

                         L'ILE AU DIABLE [24]


[Note 24: Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes
les localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de
ces localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que
possible, mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous une
forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.]

Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké et Ni-a-pa-ah
causaient dans leur hutte.

L'intérieur se composait de trois pièces.

L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens, la salle. C'était
le lieu commun de réunion. Les deux autres servaient de chambres à
coucher. Ces chambres étaient un luxe inusité chez les Iroquois de
Caughnawagha. Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké
n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw, fermement attachée
aux traditions de ses ancêtres, eût soulevé contre lui la population
indienne, sur qui elle exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière,
une influence irrésistible.

Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement de 1830, Nar-go-tou-ké
se livrait, dans la mesure de ses moyens, à son goût pour le confort
européen.

Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie bien faite pour
piquer davantage la jalousie de Muuslulu, qui habitait une cahute en
argile de l'aspect le plus misérable.

Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on voyait des
trophées d'armes indiennes, fixées contre les murailles blanchies à
la chaux; des peaux de bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou
tapissaient le sol.

Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce, et cloué à deux
lances, reparaissait encore le blason du chef iroquois.

Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages, haut de cinq pieds,
large de deux, ronflait au milieu de la pièce, car le temps était froid
encore, quoique le soleil commençât à reverdir les campagnes.

Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en fusion dans une
main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké s'occupait à couler des
balles de fusil, tandis que sa femme lui parlait, accroupie à son côté.

Son costume était celui des _habitants_[25] canadiens: _tuque_ bleue,
_capot_ et pantalons en laine grise fabriquée dans le pays, souliers en
cuir de caribou non tanné, et ceinture fléchée multicolore.

[Note 25: Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et cette
qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers temps de la
colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on
couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des
demeures fixes.]

Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte en drap
bleu foncé, bordé d'une frange étroite jaune clair, les mitas aux longs
effilés, les mocassins élégamment brodés.

Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon à cacher la moitié
du front, enveloppait étroitement son buste, retenue à la taille par ses
mains mutilées, et flottait en larges plis autour d'elle.

Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée comme une Mauresque, on
ne voyait de toute sa personne qu'une partie du visage, et, de temps en
temps, le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.

Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine, descendait de son
col sur son sein et soutenait une grosse montre d'argent, cadeau du son
fils, le Petit-Aigle.

Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme l'encre, dormaient
allongés près d'elle, le museau enfoui dans leurs pattes de devant et
fourré jusque sous le poêle.

L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair.

L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la Nuée-Orageuse.

--Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers l'unique fenêtre
de la salle, voilà que le soleil baisse et Colomoo ne rentre pas. Il y
a déjà longtemps qu'il est parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé
un accident. Quand il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui
se battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma mère n'était
retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas laissé sortir.

--L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de l'inquiétude, répondit
le sagamo. Colomoo n'est pas en retard.

--Dans deux heures il sera nuit.

--Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le sait bien.

--Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo est de retour
avant le coucher du soleil.

--Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est libre.

--Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes. Colomoo est
habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas dans le village un pilote
plus adroit que lui. Mais quand le fleuve charrie des glaçons...

--Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké, en suspendant
son travail. Le fils de ma femme n'est point un novice. Le premier,
l'année dernière, il a sauté les rapides avec le _Montréalais_. J'étais
à la roue, près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens ne
gouverne aussi bien.

--Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw en relevant la tête avec
une expression d'orgueil intraduisible.

--Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors des
territoires qu'ils ont volés à notre race.

--Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit Ni-a-pa-ah d'un ton
anxieux.

--Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, répliqua simplement le sagamo en
reprenant son opération.

Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait voulu combattre la
résolution de son mari, mais elle n'osait le faire ouvertement,
car, comme les femmes indiennes, elle avait été élevée à obéir, sans
murmurer, à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné.

Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle hasarda ces mots:

--Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était inspirée par
Athahuata?

Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:

--La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours d'Athahuata,
et il lui avait prédit qu'il arriverait malheur à sa fille dans les pays
où le soleil se couche.

A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de ressentiment
traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait ses yeux baissés; elle ne
remarqua point la colère qu'elle venait d'allumer, et imprudemment elle
continua:

--La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement éclairée.
La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement punie de sa désobéissance
aux recommandations de la Vipère-Grise.

En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets informes de
dessous sa couverte et les étendit sous les regards du sagamo.

Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait à la main, se
leva, les sourcils froncés, et, frappant du pied avec une violence qui
justifiait bien son nom, la Poudre, il s'écria:

--Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur moi! que la foudre
du ciel tombe sur ma tête et me réduise en poussière! que la terre
s'entr'ouvre et engloutisse ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne
venge pas les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, que
Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne à porter toute sa vie
un peigne et des ciseaux[26], s'il ne vient pas avec son père châtier les
Habits-Rouges des outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère!

[Note 26: Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de
l'Amérique septentrionale.]

--Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement l'Onde-Pure, en
courbant la tête.

--Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient à des Iroquois
insultés dans ce qu'ils ont de plus cher, répliqua le sachem d'un ton
ferme, mais qui déjà avait perdu toute son exaspération.

Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer et les serra
dans les poches de son capot.

--Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard timide vers son mari,
la Vipère-Grise voyait dans l'avenir.

--Oui, dit la Poudre d'un air distrait.

--Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, elle a déclaré que
si Colomoo déterrait la hache de guerre contre les Habits-Rouges...

Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui lança son
mari.

--Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; eh bien,
qu'il périsse! Mais qu'il rende à, ses ennemis tout le mal qu'ils ont
fait à son père et à sa mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas
souffert, moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné
de toutes ses blessures! croit-elle...

A ce moment, on siffla devant la maisonnette.

Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais sans aboyer, et
étirèrent paresseusement leurs membres.

--C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant vers la porte.

Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait pas plus de quatre
pieds et demi de haut. Sa tête était énorme, son corps rabougri, fluet,
ses jambes grosses et presque aussi longues que celles d'un homme de
taille moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en dehors,
de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à angle obtus, et la
gauche dépassait la droite de deux pouces au moins.

Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une figure
intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour comble d'infortune, et
comme si la nature ne l'eût pas assez maltraité, il était né sourd-muet.

Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. Un jour,
plusieurs années avant les événements que nous rapportons, il était
tombé, comme des nues, à Lachine[27], village situé exactement en face
de Caughnawagha, sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé sa
résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie de la baie
d'Hudson.

[Note 27: Voir la _Huronne_.]

Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste, du nom de
leur patron national, et _sobriquétisé_ le _Quêteux_, parce qu'il vivait
d'aumônes.

Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller mendier dans les
paroisses de l'Est. Bien accueilli par les Indiens de Caughnawagha
qui, comme tous les sauvages, pensent que les fous et les estropiés
de naissance sont doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une
affection mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké.

Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient échanger des
pensées avec lui.

Ces communications avaient lieu par des regards et des signes.

Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec les Canadiens et
vivait solitaire.

Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il était l'effroi des
petits enfants; les jeunes gens même craignaient de l'affronter, bien
que quelques-uns eussent donné beaucoup pour visiter l'intérieur du
Quêteux.

Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et une force
extraordinaires.

Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées dans ses
jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux qui s'étaient frottés
à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait, le nain se jetait sur le dos,
ouvrait ses longues jambes, comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe
ses pinces, saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût
l'adresse ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de sortir de
cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à ce que la douleur
l'obligeât à implorer son pardon.

La méchanceté ne composait pas le fond du caractère de Jean-Baptiste,
mais il était fidèle à ses rancunes comme à ses amitiés.

Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton noueux, plutôt qu'il
ne s'en faisait une aide.

Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse: le front du
sagamo se rembrunit.

Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau venu étendit
l'index vers Montréal, puis vers Lachine puis éleva dix doigts en l'air,
ensuite le bras droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été
liées.

Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés par le grand connétable
accouraient de Montréal pour l'arrêter.

--Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner sa
reconnaissance.

Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène, dont elle
devinait à demi la signification:

--Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la hache de guerre est
déterrée. Quand Colomoo rentrera que la femme de Nar-go-tou-ké lui
dise que son père l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs
chevelures pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah leur
répondra que le chef est parti pour les territoires de chasse. Mais
qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle ne tombe sous la dent de ces
loups-cerviers. La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os
de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture, sur les bords des
Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira.

--Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de l'accompagner? demanda la
squaw d'une voix suppliante.

--Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre.

Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes
emplirent ses paupières.

Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard.

Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le sol.

--Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit partir, dit le
chef.

Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache et des pistolets
à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, jeta sur ses épaules une
robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit:

--Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les pleurs qu'elle a versés;
mais Nar-go-tou-ké rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un
ruisseau de ce sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que
Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la
Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir!

Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de
bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignité
du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner.

Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua du doigt à
Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de
Caughnawagha, sur la même rive.

Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, et il se mit
à arpenter le terrain avec une célérité qui eût fait envie à un coureur
de profession.

L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un
tronc d'arbre creusé en forme de canot et suivit pendant quelque temps
le cours de l'eau.

Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger son disque
enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve,
inondé de ses tièdes rayons, réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui
scintillaient parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait
sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant cinq mois,
emprisonné, par l'hiver, dans une barrière de glace, le Saint-Laurent
venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trémoussait en fuyant
vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses fers.

A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les
rapides[28] du Sault Saint-Louis.

[Note 28: On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.]

A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire d'aile,
en poussant leur note aiguë, et des bataillons de canards sauvages
sillonnaient les airs.

Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche et remonta le courant,
on traçant une ligne diagonale.

Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux îlots.

L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un accès, assez
facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, que le fleuve déchirait
de ses flots rageurs avec un fracas formidable.

Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tête,
constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui
rejaillissent en poussière liquide dans l'île, se présente comme un
front de chevaux de frise en granit, infranchissables.

C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au plus un demi-mille
de circonférence.

Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune
anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il
est impossible d'y pénétrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et
téméraire a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais rien
d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait
qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit
ingénieux des blancs et servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on
voit, en toute saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des
broussailles qui le défendent[29].

[Note 29: Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada.
Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de
mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je
fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable,
en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle
petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes
peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.]

Il est notoire cependant que quelques canots montés par Indiens ont
réussi à y atterrir.

C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de
Nar-go-tou-ké.

Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu à
la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en
imprimant, avec sa pagaie, une légère oblique à l'embarcation; puis,
sans s'émouvoir des fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait
comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets
d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il se contenta de
maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à ce qu'il atteignit un
chicot en face de l'île au Diable, à vingt brasses de celle-ci.

Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.

Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long à la proue, et,
en rasant le récif si près qu'on eût cru qu'il l'aurait heurté, ce qui
pour lui eût été la mort, il empoigna un câble qui flottait devant.

D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, car s'il
eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait
chavirer. Et, après avoir ralenti, peu à peu, la course du canot, il
revint à l'autre extrémité et le fit remonter tout doucement en le
halant par la corde.

Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le bout à un anneau
de fer, scellé dans une anfractuosité des rochers de l'île au Diable.

Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, des
précautions et la connaissance de la localité, d'arriver au but de la
périlleuse navigation.

Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une
gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la violence des remous contre
les énormes cailloux erratiques dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké
se dirigea habilement à travers les terribles obstacles qui se
dressaient autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait sain et
sauf dans l'îlot.

Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, en rampant
sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrés qu'ils
paraissaient impénétrables, si épineux que quiconque eût ignoré le
passage secret pris par l'Indien se fût vainement déchiré le corps pour
essayer de les franchir.

Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une étroite clairière
ombragée par un cèdre à la large envergure.

Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké venait du
traverser le cuirassait.

Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant une figure
étrange, grossièrement sculptée, assise sur une sorte de trône à
dossier.

Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large à sa
base. Des mousses, des lichens, des graminées l'habillaient d'une
épaisse robe de verdure.

En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké découvrit une immense
colonne de fumée et de flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut
de la Prairie.

Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le
vacarme de la cataracte, frappa son oreille.

--Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés sur le sentier
de la guerre? murmura-t-il.

Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du
cèdre.

De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.

Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria avec un
indicible accent de stupeur:

--Le _Montréalais_ est en feu! Jouskeka, protège mon fils!



                              CHAPITRE V

                            LE MONTRÉALAIS


Les moyens d'existence des sauvages[30] de Caughnawagha sont très-bornés:
la pêche, la chasse constituent les principaux. Et de même que les
Hurons de Lorette, les curiosités indiennes, telles que mocassins,
bourses, toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs
femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants de Montréal,
les aident beaucoup à vivre.

[Note 30: Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont ainsi
désignés par les Canadiens-Français.]

Le gouvernement anglais leur a accordé des terres d'une grande fertilité
autour de leur village, mais ils mourraient plutôt de faim que de les
ensemencer. Une forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur
fournit du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est cependant
chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris du travail manuel, que
la plupart périraient de froid si les squaws ne faisaient, pendant la
bonne saison, quelques provisions de combustible.

Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont ils profitent
généralement volontiers.

Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha, appelés aussi rapides
du Sault Saint-Louis,--nom chrétien de cette, bourgade,--et parfois,
rapides de Lachine.

C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du Saint-Laurent au
bas de Caughnawagha et à deux lieues environ de Montréal.

Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, creusé un canal,
le canal Lachine, qui, partant de la pointe Saint-Charles, dans le
quartier Sainte-Anne, s'en va rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du
village Lachine, après un parcours de neuf à dix milles.

Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont incapables de
remonter les rapides et doivent, à l'exception des steamboats, se faire
remorquer dans le canal pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas
sans exemple que des canots dirigés par des Indiens aient descendu, ou,
suivant l'expression usitée, sauté les rapides.

Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux à vapeur qui
mettent en communication Montréal et les localités supérieures l'idée
de faire sauter les rapides à leurs navires, la route étant, à la fois,
plus courte et plus agréable pour les voyageurs.

Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, auxquels ils
offrent une légère rémunération.

Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé de fuir pour se
soustraire aux agents de la police, on avait signalé, à Caughnawagha, un
vapeur qui paraissait près des îles Dorval.

Ce vapeur était le _Montréalais_, affecté au service du bas et du haut
Canada.

Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal.

Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation fluviale; aussi
était-il pavoisé de banderoles aux couleurs chatoyantes.

Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait l'avantage de le
piloter à travers les rapides.

Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait de
compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée, et dont l'un était
moins long que les autres, servirent à cet effet.

C'est exactement notre jeu de la courte-paille.

Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké.

Quand le _Montréalais_ arriva en face de Caughnawagha, Co-lo-mo-o se
jeta dans un canot et alla aborder le navire, qui avait renversé sa
vapeur pour attendre le pilote.

Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat et grimpa
lestement sur le pont.

Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail.

Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment lâcha des
sifflements stridents; ses deux hautes cheminées vomirent des torrents
de fumée qui ondoyèrent, dans l'espace, comme deux panaches immenses;
un bruit sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et le
navire reprit sa course.

A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir reçu les
merveilleux perfectionnements qui l'embellissent aujourd'hui.

Le _Montréalais_ n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni l'éclat de nos
steamboats actuels. Il ne ressemblait pas plus aux palais flottants,
à plusieurs étages, tout resplendissants de glaces, de dorures, qui
sillonnent maintenant les eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord.

On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de riches tapis,
meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes cabines presque
aussi commodes que les chambres de nos maisons; et surtout pas cette
somptueuse chambre nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains
aiment à couler leur lune de miel, en faisant un _trip_[31] vers quelque
paysage renommé.

[Note 31: Excursion.]

En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins que confortables.

Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi délicatement
servie que dans les meilleurs hôtels, mais sur la plupart vous ne
pouviez même vous procurer à manger, non-seulement les dames n'y avaient
pas leur appartement particulier, mais on couchait pêle-mêle dans
l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au suprême
degré.

Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat valait mieux
encore que le voyage en goélette, en patache ou en carriole; les gens
d'alors s'y estimaient fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes
de leurs bateaux à vapeur.

Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient de la moitié
des choses qui semblent, à présent, de nécessité absolue pour les
prolétaires.

Avant un quart de siècle on se demandera peut-être comment on a pu
naviguer jamais dans ces steamboats qui nous paraissent si splendides.

De son temps, le _Montréalais_ passait pour un chef-d'oeuvre
d'architecture nautique.

Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de maître-bau, une
puissante machine à basse pression, et jouissait d'une réputation de fin
coureur justement méritée.

Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que, pour la
première fois au Canada, on avait élevé sur son pont deux constructions
légères en bois blanc, dans lesquelles les passagers pouvaient se
réfugier lorsqu'il pleuvait et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux
nauséabondes odeurs de l'entrepont.

Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord, contre les aubes
du vapeur; elles étaient séparées par un intervalle affecté à la cage
de la machine, la logette du pilote, et deux passages pour circuler de
l'avant à l'arrière du vaisseau.

Elles formaient deux salles.

Sur la porte de l'une on lisait:

_Ladies and gentlemen cabin_ (cabine des dames et des messieurs).

Et au-dessous:

_No smoking allowed_ (défense de fumer).

La porte de l'autre portait cette inscription:

Crew's cabin (cabine de l'équipage).

La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de bois,
était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public s'y tenait
habituellement plutôt que dans l'entrepont, où l'on mangeait et
couchait, mais qui ne recevait de jour que par des lampes fumeuses.

Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait beau, on se
promenait sur le tillac, ou bien on demeurait assis sur les banquettes
disposées autour de son plat-bord.

La réouverture de la navigation signale, au Canada, la reprise des
affaires: alors chacun est d'autant plus avare de son temps que,
durant l'hiver, les communications sont difficiles et la bonne saison
très-courte, aussi, comme les navires qui font alors les premières
traversées sur le Saint-Laurent, le _Montréalais_ était-il encombré de
monde.

On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des Écossais, des
Irlandais, des Indiens, des Yankees; des marchands, des trappeurs,
des bateliers, des bûcherons, des pêcheurs; des femmes de toutes les
conditions, des toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des
physionomies avenantes et des figures hideuses; mais par-dessus tout
tranchait l'uniforme rouge anglais..

C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du Haut-Canada, sir
Francis Head, expédiait de Toronto à Montréal, pour prêter main-forte à
la troupe qui y était déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement
prochain.

Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements
politiques.

Quoique au premier aspect les races parussent confondues, un observateur
n'aurait pas manqué de remarquer que les Anglais et les Écossais se
rassemblaient d'un côté, les Canadiens-Français, les Irlandais et les
Yankees de l'autre.

Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là à l'arrière.

Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les Anglo-Saxonnes à la
proue, le reste à la poupe.

Plus encore que les différences de nationalités, les différences
d'opinions créaient cette division.

Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait s'empêcher
distinguer trois personnes qui caquetaient et riaient gaiement sans se
préoccuper de la sombre gravité de ceux qui les environnaient. L'une
était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres deux jeunes
femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique leur genre de beauté fût
en parfaite opposition, car l'aînée avait le teint blanc comme un lis,
les cheveux noirs, lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement
mélancolique, et la moins âgée montrait un visage rose comme la pulpe
d'une pèche, toujours souriant, que couronnait une abondante chevelure
blond-cendré, dont les grappes voltigeaient, par boucles soyeuses,
autour de son cou.

Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de pelleterie, et
douillettement emmitouflées dans de chauds manteaux de drap garnis de
vison.

Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque de fourrure, et
sur les épaules un pardessus en peau de castor; car, bien que le soleil
brillât de tout son éclat, la brise était fraîche et piquante sur le
Saint-Laurent.

--Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine! fit avec la vivacité
d'un enfant la plus jeune des dames en voyant Co-lo-mo-o monter sur le
vapeur.

--Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!

--Et pourquoi, monsieur, je vous prie?

--Si votre cavalier[32] vous entendait! répliqua le jeune homme, en la
menaçant du doigt.

[Note 32: Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie
ordinairement pour _futur, fiancé, amoureux_.]

--Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer contre les
Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie de lui comme d'une vieille
papillote, ajouta-t-elle eu riant.

--Oh! Léonie, commença l'autre dame...

Mais elle s'interrompit brusquement.

--Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que vous commandiez
ressemblaient à celui-là? Alors vous avez eu bien tort d'épouser un
vilain garçon comme M. Xavier!

--Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en la gratifiant d'une
petite claque sur la joue.

--Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des jolies femmes, vous
me l'avez trop souvent répété pour que je l'oublie jamais.

--Attrapez, mon mari! reprit la seconde.

--Quoi! tu t'en mêles, Léonie?

--Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu à ma question, dit
Léonie.

--Vous êtes une méchante espiègle.

--Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais si vos sauvages
de la Colombie étaient aussi beaux que notre pilote.

--Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme une poire tapée,
intervint Xavier.

--Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la tête aplatie?
reprit Louise avec une ténacité plaisante.

--J'espère, dit le jeune homme.

--Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête aplatie comme
une poire tapée, est-ce que vous l'auriez épousée, malgré ce grandissime
amour qui vous a entraîné dans les pays d'en haut[33] pour aller la
chercher?

[Note 33: Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest
américain sont ainsi nommés au Canada.]

Ces paroles furent prononcées avec une expression si comique par la
folle créature, que Xavier Cherrier[34], tel était le nom du jeune homme,
s'abandonna à un bruyant accès d'hilarité.

[Note 34: Voir les _Nez-Percés_.]

--Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un coup d'oeil sur le
Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la roue du gouvernail, dans sa
guérite, au-dessus de la machine; ça n'empêche, c'est une drôle
d'aventure que la vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi:
être souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis, tout à
coup, rencontrer un parent, comme mon cousin Cherrier, qui vient de la
Louisiane, dans le désert, exprès pour moi, m'enlève à mes sujets et me
marie[35]. Vraiment, Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie votre
sort!

[Note 35: Cette locution, comme une foule d'autres employées en
Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute classe de la
société.]

Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son mari un long
regard d'amour.

--Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, c'est moi,
dit-il.

--Égoïste! murmura joyeusement Louise.

--Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, ma belle cousine!
vous avez parmi vos galants un gentilhomme accompli...

--Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse.

--Il est très-riche, titré...

--C'est la moindre de mes préoccupations.

--Il vous adore...

--Et je le déteste.

--Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement du genou.

--Vous croyez!

--J'en suis sûr.

--Eh bien, voulez-vous savoir la vérité?

--Nous vous défions de la dire.

--Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué.

--Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus que vous serez
franche, dit madame Cherrier.

--Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, je vous déclare
que j'aimerais mieux ce beau sauvage que le noble sir William King.

Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante déclaration.

--Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux; sir
William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi, jamais je ne l'épouserai.
Quoiqu'il soit venu exprès de Montréal pour me chercher chez ma tante où
j'étais, Dieu merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez
pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui, malgré les ordres
de mon père. D'abord il a toujours à la bouche quelques mauvais
propos contre les Canadiens, puis, enfin, il s'est permis une fois des
libertés... Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?

Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par un violent
mouvement de tangage.

--Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites des voeux pour
que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup d'oeil juste et la main terme,
répondit Cherrier.

Le _Montréalais_ venait effectivement de s'engager dans un étroit
chenal, lequel, serpentant entre les écueils du Sault Saint-Louis,
permet aux vapeurs de franchir la dangereuse passe.

De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de
ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en des milliards de gouttelettes
scintillant aux rayons du soleil à son déclin, comme de la poussière de
rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les
passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces rosées
consécutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils
avaient sous les yeux.

Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de
neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidité du vif-argent.
Mais, s'abaissant sur le côté, les regards reconnaissaient bien vite
que cette neige mobile n'était que l'écume des eaux, hachées par
une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs variées,
disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent.

Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes cataractes,
elle est émouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la
première fois qu'on la parcourt emporté sur un bateau à vapeur.

Le _Montréalais_ plongeait entre les récifs, ainsi que plonge, entre
des vagues géantes, le navire battu par la tempête; sa proue se trouvait
toujours à plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les
passagers à s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à
tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur la herse de
roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet endroit.

Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une
seconde d'inattention de son esprit, et c'en était fait du vaisseau, de
ceux qui le montaient.

Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient été mis en pièces,
lacérés de mille manières avant d'être engloutis par l'abîme inexorable.
Une agonie lente, affreuse, sans remède, eût été le seul et triste
avantage laissé aux plus vigoureux nageurs.

Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier.

Le _Montréalais_, dirigé par une main expérimentée, opéra gaillardement
la descente: au bout de deux minutes, il se redressait calme et fier
dans la baie de la Prairie.

Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait les
entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de la machine proclamait
le triomphe du vapeur, quand un cri sinistre porta le trouble dans tous
les coeurs.

--Le feu! le feu est au navire!

Ce cri, en mer le plus épouvantable de ceux qui peuvent frapper
l'oreille humaine, gagna, de proche en proche, toutes les parties du
bâtiment, depuis les cabines supérieures jusqu'à la cale, et bientôt une
masse compacte de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce
à peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le désordre! Vainement
le capitaine essaya-t-il de donner des ordres, sa voix ne fut pas
entendue, ses gestes ne furent point écoutés.

Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle était vraie ou
fausse, lorsqu'une flèche de feu jaillit soudainement, au-dessous de
la cage du pilote, par l'écoutille qui conduisait à la chambre du
machiniste.

Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans déserter son poste, malgré la flamme
qui grimpait à ses pieds et malgré les clameurs, le bruit inqualifiable,
il tourna le cap vers le rivage de la Prairie qu'on distinguait à
travers le crépuscule, à un mille de distance au plus.

Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les chauffeurs ayant
abandonné leurs fourneaux.

Les passagers et les matelots se ruèrent avec fureur sur les
embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur frénésie, ils
renversaient et foulaient sans pitié les femmes, les enfants. Plusieurs
râlaient étouffés par la cohue.

Une chaloupe détachée tomba à l'eau et sombra; une autre fut enfoncée
par le poids des personnes qui l'envahirent dès qu'elle eut été mise à
flot; la troisième parvint à s'éloigner de quelques mètres du foyer
de l'embrasement qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes
proportions; mais le fleuve était jonché de naufragés, se soutenant, se
submergeant, se suicidant les uns les autres:--aux premières lueurs de
la conflagration, ils s'étaient précipités dans le Saint-Laurent.
Ces malheureux, hommes et femmes, s'accrochèrent désespérément à la
troisième chaloupe et la firent chavirer.

Alors, illuminé par les torches fulgurantes de l'incendie, commença un
de ces drames palpitants que le pinceau et la plume sont impuissants à
reproduire. On vit accomplir des traits de courage héroïque, exécuter
des actes d'un égoïsme hideusement sauvage.

Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre tableau, dont
le souvenir ne restera que trop longtemps gravé dans la mémoire des
Canadiens; car la catastrophe coûta la vie à plus de cent cinquante
personnes qui périrent, le plus grand nombre par l'eau, les autres par
le feu, en un temps serein, à quelques centaines de brasses de la rive,
et sous les yeux d'une population intrépide, ingénieuse, bienveillante,
que le tocsin avait amenée de tous côtes et qui organisa aussitôt des
moyens de sauvetage.

Une poussée de la multitude avait violemment séparé. Léonie de ses amis.

Pressée contre le plat-bord, elle crut, un moment, qu'elle allait
perdre connaissance. Puis elle se sentit soulevée et lancée, par un bras
robuste dans l'espace.

La jeune fille tomba à l'eau, ses vêtements la soutinrent à la surface.
Mais ce mince secours ne lui pouvait être d'une grande utilité; car déjà
dix mains avides s'allongeaient autour de son corps pour s'y cramponner,
pour l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver,
lorsqu'un nageur vigoureux la saisit à la taille et l'entraîna loin de
ce théâtre d'horreurs.



                             CHAPITRE VI

                        LÉONIE DE REPENTIGNY.


Le lendemain de cette tragédie, Léonie s'éveilla dans sa jolie
chambrette, chez son père, M. de Repentigny, riche propriétaire
canadien-français, qui occupait une charge considérable dans le
gouvernement colonial.

Nous avons peu de choses à ajouter pour compléter le portrait physique
de la jeune fille. Elle rendait exactement le type canadien. Sa figure
était pleine, très-fraîche, d'une carnation qui annonçait l'exubérance
de la santé. Elle avait les yeux bruns, fort clairs, pétillants de
malice. Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retroussé, se
serait bien gardé de démentir l'expression du regard Une fossette au
menton ne lui messeyait pas du tout; et ses lèvres, aussi purpurines que
des pommes d'amour, appelaient les baisers.

Taille médiocre, du reste, épaules larges, arrondies, riches en
promesses; une prédisposition marquée l'embonpoint; les mains petites,
grosses un peu, rougeaudes, nous l'avouons; les doigts courts, encore
noués, le pied à l'avenant.

Ce qui n'empêchait pas mademoiselle Léonie de Repentigny d'être citée
parmi les belles de Montréal et de Québec, et ce qui ne l'empêchait
pas non plus de laisser pressentir, sous sa piquante physionomie de
pensionnaire, une future femme extrêmement gracieuse.

Depuis un hiver elle avait quitté le couvent du Sacré-Coeur, où elle
avait été élevée.

Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne pas dire
impossible. En général, le coeur des jeunes filles est un livre fermé
aux curieux. Il en est qui le nomment grimoire.

Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais de l'employer.

Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait parfaitement son
Histoire sainte, rien ou presque rien de l'histoire du reste du monde;
on l'avait teintée de géographie; elle se tirait aisément des quatre
premières règles de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages
dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses, taquinait un piano
sans excès de cruauté et arrachait de son gosier des notes ni plus ni
moins fausses que la plupart des petites personnes de son âge et de son
rang.

J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny dansait à ravir. Pas
n'est besoin donc de dire que, de tous les plaisirs, le bal était celui
qu'elle préférait.

«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans leurs Bulletins
les dames religieuses qui avaient fait son éducation.

Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses institutrices
nous dispense très à propos de nous appesantir davantage sur le
caractère de notre héroïne.

Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes ces futilités
coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver. Comme le sont, en
général, les chambres à coucher américaines, y compris celles des dames
dont la vie mondaine se passe au salon, et dont la chambre à coucher
est un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques mâles, la
pièce occupée par Léonie de Repentigny était simplement meublée: on
y remarquait un lit tendu en soie bleu-clair, comme les rideaux des
fenêtres, une petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de
berceuse), et quelques chaises en damas bleu de la même nuance que le
lit et les rideaux.

Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le parquet.
Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait de nos meilleures
manufactures françaises.

Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués d'albâtre, tant leur
blancheur mate était immaculée!

Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient contigus à
cette chambre.

En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit heures du matin;
suivant l'habitude des maisons américaines, on sonnait le premier coup
du déjeuner.

--Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, et en étirant
ses membres, afin de leur rendre leur élasticité; bon, j'ai encore une
demi-heure pour me reposer, plus une autre grande demie pour m'habiller!
C'est bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions que dix
minutes, et encore il fallait se lever à des heures,--elle se prit à
bâiller nonchalamment et découvrit deux rangées de dents superbes,--à
des heures qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être sortie!
ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue du matin au soir
avec ses protestations, je n'échangerais pas mon sort pour celui d'une
reine. Mais comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand Dieu,
je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais perdue! Ce n'est
pas sir William qui m'aurait sauvée! Il pensait bien plutôt à sa chère
personne qu'à moi! Oh! je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui
j'irai à Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la sainte
Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis bien sure que c'est
elle qui a inspiré au sauvage l'idée de m'assister.....

Léonie s'arrêta un instant, fit une courte prière mentale; puis elle
continua:

--Comme la destinée est donc singulière! je rêvais justement d'aventures
au moment où la catastrophe est arrivée. Je songeais même à l'Indien.
Quel air noble il a! quelle fierté dans ses traits!...

Surprise par cette réflexion, elle devint rouge comme une grenade et
jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet, craignant qu'il n'y eût
dans la chambre quelqu'un qui l'observât.

--Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pensée dont la convenance
lui paraissait douteuse, heureusement que mon cousin et ma cousine
Cherrier s'en sont tirés sains et saufs. Je me serais toujours reproché
le mal qui aurait pu leur advenir, car c'est pour m'être agréables
qu'ils sont descendus de Toronto à Montréal. Louise voulait que Xavier
demeurât dans le Haut-Canada, jusqu'à ce qu'ils retournassent à la
Nouvelle-Orléans. Elle a peur des troubles qui éclatent chaque jour à
Montréal. Elle n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime
tant son mari! Ah! ça doit être bien doux d'aimer quelqu'un! Est-ce que
le mariage donne l'amour? Je m'imagine pourtant que je ne pourrai
jamais aimer sir William; il n'est pas méchant, mais si fat, si
insupportable... Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous
verrons...

Et Léonie appuya son assertion d'un geste volontaire qui annonçait
qu'elle avait «la tête près du bonnet,» comme disaient les domestiques
de la maison.

La cloche retentit de nouveau.

--Voici le deuxième coup déjà! Une, deux, nous y sommes, dit-elle tout
haut, en glissant en bas de son lit.

Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses ablutions,
releva en un tour de main ses beaux cheveux derrière son son chignon et
acheva sa toilette.

Comme elle s'apprêtait à sortir de la chambre, sa mère entra, en
amortissant le bruit de ses pas.

--Comment! debout! s'écria-t-elle.

--Oui, ma bonne maman, répondit Léonie en se précipitant dans les bras
de madame de Repentigny, qui la pressa avec force sur son sein.

--Ma chère, chère enfant! disait la tendre mère, les yeux tout humides
de larmes. Oh! comme nous devons bénir Dieu de ce qu'il nous a conservé
tes jours!

--J'ai promis un cierge à Notre-Dame-de-Bon-Secours, murmura la
jeune fille en répondant passionnément aux caresses qui lui étaient
prodiguées.

--Et tu as sagement fait, ma Léonie bien-aimée! Mais es-tu remise, ne
sens-tu aucun mal, aucune douleur?

--Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voilà tout.

--Dès hier soir j'ai envoyé un exprès à ton père pour lui dire que tu
avais échappé au sinistre avec sir William et nos cousins...

--Il est donc parti pour Québec, mon père?

--Oui, les affaires du gouvernement l'ont appelé et il s'est embarqué
hier à quatre heures, presque au moment.... Oh! que je t'embrasse!...
Encore! encore!

Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers.

--Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci, en souriant à
travers les douces larmes qui coulaient sur ses joues.

--Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement craint de te perdre,
ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets ton chapeau, nous irons tout de
suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours offrir nos voeux à la sainte Vierge.

--Oh! je le veux bien, maman.

--Je vais faire atteler. Dépêche-toi.

--Dans une minute, je serai prête.

Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse à deux
chevaux de la maison qu'elles habitaient, rue Sherbrooke, au pied même
du mont Royal.

Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait, et par ses
ancêtres et par son alliance aux de Repentigny, à la plus haute noblesse
franco-canadienne.

C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et bonne jusqu'à la
faiblesse. Son mariage n'était pas heureux: M de Repentigny unissait à
une ambition démesurée qui l'avait vendu à l'administration anglaise,
une sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les siens. Il
eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il était très-vain, et ne
pardonnait pas à sa femme de ne lui avoir donné qu'une fille. Ce trait
prouve qu'à la dureté du coeur il joignait une étroitesse remarquable
de l'esprit. Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent assez
communément: une personne affectée de l'un est presque toujours atteinte
de l'autre.

Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa mère. Il les
traitait toutes deux avec une rigueur odieuse. Cependant, la jeune fille
avait, jusqu'à un certain point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui
résistait à l'occasion et prenait courageusement parti pour madame
de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine sortie
du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un jeune Anglais
près d'elle. Cet Anglais, sir William King, officier dans l'armée
britannique, mais cadet de famille, ne demandait pas mieux que d'épouser
mademoiselle de Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq
mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une somme double au
moins, après la mort de ses parents.

Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à cette union,
quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur époux. Elle considérait,
le mariage comme une sorte de délivrance, qui lui permettait même de
protéger sa mère contre les emportements de M. de Repentigny, car elle
se promettait bien de ne la quitter jamais.

Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand fonds de fermeté.
Mais, ainsi que son père, elle avait des passions très-fougueuses,
qu'elle ignorait, encore elle-même. Seulement, au lieu d'être des
passions d'esprit comme les siennes, c'était des passions, de coeur.
Jusqu'alors sa tendresse pour sa et une vive affection pour quelques
personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations de son âme.
S'assurer l'empire sur le mari qu'on lui destinait, afin de n'avoir pas
à souffrir comme madame de Repentigny, était l'unique souci de Léonie.

La mère et la fille n'avaient de contentement que quand elles étaient
ensemble. On peut donc juger des angoisses de la première en apprenant
la veille, vers huit heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa
fille de Toronto brûlait, à deux lieues de Montréal; on peut juger des
expansions de sa félicité en la retrouvant sauve et bien portante auprès
d'elle.

Sans être aussi démonstrative, la joie de Léonie égalait celle de madame
de Repentigny.

Pelotonnées dans leur voiture, chacune un bras passé autour de la
taille de l'autre, se couvant du regard, se baisant à chaque propos,
elles ressemblaient plutôt à deux soeurs étroitement liées, qu'à
une mère à son automne et une fille à son printemps, car madame de
Repentigny était belle encore, surtout quand le bonheur souriait sur son
visage, et ne paraissait pas âgée de plus de vingt-six à vingt-huit ans.

Après avoir longé la rue Sherbrooke, leur voiture tourna dans la rue
Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement, côtoya le Champ-de-Mars,
situé derrière le Palais de Justice, et vint s'arrêter au coin des rues
Saint-Paul, de Bon-Secours, où s'élève l'église de ce nom, tout près
du marché et de l'hôtel de ville, monument qui ne manquerait pas d'une
grandeur imposante si, par une inconcevable incurie, trop commune au
Canada, il n'était resté inachevé.

L'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande vénération parmi les
Canadiens. Petite, étroite, mais richement décorée, elle ouvre sur la
rue Saint-Paul et son chevet regarde le Saint-Laurent, vis à vis de
l'île Sainte-Hélène[36].

[Note 36: Le clergé catholique a joué un rôle prépondérant dans la
colonisation canadienne; aussi n'est-il pas étonnant qu'on trouve une
si abondante quantité de noms de saints et de saintes pour designer les
localités.]

Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer en passant
devant cette chapelle, et les marins y vont prier avant de partir pour
un voyage.

Leurs dévotions terminées, les deux dames retournèrent chez elles.

En rentrant, elles trouvèrent sir William qui était venu prendre des
nouvelles de Léonie.

C'était un grand jeune homme, d'un blond fadasse, dont toute la
distinction se résumait en une prodigieuse satisfaction de lui-même et
une arrogance incroyable.

Quoiqu'il courtisât la fortune de mademoiselle de Repentigny, il
affichait un profond mépris pour les Canadiens. Ce n'était cependant
pas un contre-sens dans un certain monde de Montréal et Québec, où bon
nombre de vieilles familles nobles françaises, ralliées à la couronne
britannique, s'efforcent à oublier leur origine et se flattent d'ignorer
jusqu'à notre langue pour complaire à leurs maîtres.

--Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, très-heureux de vous trouver
en aussi merveilleuse santé; je craignais que notre chère Léonie ne fut
indisposée des suites de notre petite aventure. Ç'a été excentrique,
très-excentrique! dit-il en abordant madame et mademoiselle de
Repentigny.

--Dites affreux, épouvantable, sir William, fit la première en
frissonnant.

--Oh! sir William ne s'émeut pas aussi facilement! dit Léonie d'un ton
épigrammatique.

--C'est vrai, très-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement
particulier aux dandies londonnais.

--Vous avez couru de grands dangers, sans doute! dit la jeune fille de
sa voix moqueuse.

--Une bagatelle! une très-petite bagatelle!

--Pourtant vous ne pensiez guère à moi!

--Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais sérieusement,
très-sérieusement.

--Vous l'avez prouvé! dit ironiquement Léonie.

--Oh! oui; et je courais à vous, vite, très-vite, my dear, quand.....

--Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William, interrompit
madame de Repentigny; ce sujet m'est trop pénible--Vous déjeunerez avec
nous?

Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On entra dans la salle
à manger où le déjeuner était dressé.

Séparée du parloir par deux portes à coulisse, cette pièce avait pour
meuble principal une table oblongue en mahogany, sorte d'acajou foncé,
et un dressoir de même bois, chargé d'argenterie massive. Une toile
cirée, à carreaux noirs et gris, s'étendait sur le plancher.

Le repas fut servi suivant la façon anglaise: il se composait d'oeufs à
la coque, jambon fumé, côtelettes d'agneau, poisson frit, beurre frais,
petits pains chauds sans levain, appelés cakes, thé et café.

Tout en mangeant, Léonie s'amusait à cingler l'humeur apparemment
très-paisible de son prétendu.

Comme le déjeuner tirait à sa fin, madame de Repentigny dit tout à coup,
en levant les yeux vers la fenêtre, à travers laquelle s'ébattaient les
tièdes rayons d'un soleil printanier:

--Mes enfants, nous avons un devoir à remplir; il faudra s'en acquitter
aujourd'hui. Nous irons faire une visite à ce brave sauvage qui a sauvé
la vie à ma fille.

--Oh! bien volontiers, maman! s'écria Léonie; le temps est magnifique,
ce sera une promenade charmante, n'est-ce pas, sir William?

--Charmante, très-charmante, my dear, répéta celui-ci d'un air distrait.

--Comme il nous dit cela! fit Léonie qui avait remarqué que le visage du
jeune homme s'était rembruni aux premiers mots de la proposition.

--J'espère que vous nous accompagnerez, monsieur! dit madame de
Repentigny.

--Ce serait avec plaisir, un très-grand plaisir, je vous assure.....

--Mais vous êtes de service, je gage! riposta Léonie; eh bien, que vous
soyez de service ou non, vous serez notre cavalier, je le veux!

--Elle est originale, très-originale! dit sir William en ébauchant un
sourire contraint.

--Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame de Repentigny; si
les occupation» de sir William...

--Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant les épaules, je
voudrais bien voir qu'il eût autre occupation que celle de me plaire!

--Spirituel, très-spirituel, dit l'officier saluant agréablement de la
tête.

--Alors, reprit la mère de Léonie, nous allons nous habiller et partir.

--Mais, objecta sir William......

La jeune fille lui coupa aussitôt la parole.

--Je vous interdis toute observation, ou sinon!

Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaçant, tout en quittant la
salle à manger pour remonter à sa chambre.



                            CHAPITRE VII

                     CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE.


Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira l'attention de Léonie
de Repentigny sur le _Montréalais_, celui-ci la connaissait déjà, sans
qu'elle le sût. Il l'avait remarquée à Lachine, où elle était venue
se promener avec son parent Xavier Cherrier, et à Montréal, un jour de
grande fête religieuse.

Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois à l'égard de la
jeune fille, il les tenait cachés au fond de son coeur avec la discrète
fierté particulière aux Indiens.

Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois Léonie à bord
du vapeur, n'échappèrent point à sa pénétration. Loin de lui être
agréables, cependant, ils l'irritèrent. Co-lo-mo-o crut y démêler du
dédain, et son orgueil fut d'autant plus profondément froissé qu'il
attribua à des plaisanteries dont il était l'objet la souriante gaieté
de Léonie et de ses compagnons.

Si, au moment de l'incendie, la machine du navire n'eût cessé de
fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitté sa logette pour aller lui
porter secours. Mais ses services devenant inutiles, il abandonna le
gouvernail et songea à son salut personnel.

En fendant la presse, afin de sauter à l'eau et de gagner la rive à la
nage, le hasard, plutôt qu'une intention de son esprit, le poussa vers
Léonie, à qui la douleur arrachait des plaintes déchirantes.

Le Petit-Aigle fut ému par l'accent de ces plaintes. Il oublia son
ressentiment: il saisit la jeune fille par la taille, il la lança dans
le fleuve, s'y précipita derrière elle et la traîna jusqu'à la grève où
les soins qu'exigeait son état lui furent prodigués.

Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil étrange sur le navire qui
achevait de se consumer, au milieu des gémissements, des clameurs des
naufragés.

Il fit un mouvement comme pour se remettre à l'eau et revenir leur
prêter son aide. Mais ce mouvement fut à l'instant réprimé.

--Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le digne fils des Iroquois
s'il assistait les ennemis de sa race!

Puis, il s'élança, en courant, sur un sentier qui côtoie le
Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha.

A mi-chemin de ce village, près d'un hameau canadien bâti au pied même
des rapides, le Petit-Aigle rencontra Jean-Baptiste.

Par des signes, le nain lui annonça que la police montréalaise était
arrivée à Caughnawagha pour y arrêter son père, que celui-ci s'était
réfugié dans l'île au Diable, que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement à
être appréhendé s'il se montrait avant le départ du grand connétable.

Aucune trace d'émotion ne se peignit sur le visage du jeune Indien.

Il témoigna à Jean-Baptiste qu'il voulait être seul, et le bancal,
sans manifester la moindre contrariété, poursuivit son chemin vers la
Prairie.

La nuit était tombée, nuit fort triste à cet endroit, quoique claire,
sereine, toute radieuse des constellations célestes qui scintillaient
dans l'espace. Mais les arbres étaient encore dépouillés, l'herbe était
encore enfouie sous les amas de neige et de glace dont le rivage du
fleuve était jonché, et les chantres des gazons et des bois n'avaient
pas encore fait leur réapparition.

Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le hameau,
grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable, et, à trois reprise
différentes, il imita le cri du pivert, cri si âpre qu'il domina les
rugissements de la cataracte.

Rien ne répondit à cet appel.

Sans se décourager, Co-lo-mo-o recommença, en imprimant à ses notes une
modulation insaisissable pour toute autre que pour une oreille exercée.

Cette fois, le cri du pivert s'éleva aussi de l'île au Diable, mais
faible au point qu'à peine on le pouvait entendre.

--Mon père est en sûreté, se dit le Petit-Aigle; maintenant il faut que
je voie ce qu'on fait à l'ienhus[37].

[Note 37: Les Indiens appellent ainsi leurs villages...]

Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers Caughnawagha.

Arrivé devant le village, il prit un canot sur la grève, le mit à flot,
s'éloigna à quelques mètres du bord du fleuve et exhala un aboiement
prolongé.

On eût dit un chien renfermé qui se lamentait.

Peu après, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperçut deux masses noires, glissant
rapidement de son côté. Il se rapprocha sans bruit du rivage. Les
sombres figures entrèrent sans hésiter dans l'eau.

C'étaient les chiens de Nar-go-tou-ké.

--Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle à voix basse.

L'Éclair et la Nuée-Sombre nagèrent vers le canot. Il semblait qu'ils
comprissent les désirs de Co-lo-mo-o, car ils ne faisaient aucun bruit,
en avançant.

--Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa l'Iroquois, en se
baissant pour prendre deux objets que les chiens portaient dans leur
gueule.

L'un de ces objets était un fusil double, enveloppé dans un fourreau de
cuir imperméable; l'autre une boîte de fer-blanc hermétiquement close,
qui contenait des munitions de chasse.

D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk et Kewanoquot.

Puis il chargea son fusil, arrêta l'embarcation au moyen de ses pagaies,
fichues comme des pieux, contre chaque flanc, dans le sable des battures
sur lesquelles il se trouvait, et resta en observation, étendu au fond
de l'esquif.

Deux heures s'écoulèrent sans que Co-lo-mo-o eût changé de position.
Tout à coup, un son léger, puis un clapotis le tirèrent de son
immobilité. Il projeta sa tête par-dessus le bord du canot. Ses yeux
fouillèrent les ténèbres et il distingua l'Éclair qui venait à lui.

--Nos ennemis ne sont plus là; la squaw m'envoie le chien pour me
prévenir; allons savoir ce qui s'est passé, se dit le Petit-Aigle.

Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans l'eau, tenant,
comme les Canadiens, son fusil sur l'épaule, par le canon, et marchant
vers le wigwam, où Ni-a-pa-ah l'attendait dans une anxiété fiévreuse.

--Que ma mère cesse de craindre, dit-il, avec une certaine hauteur,
en s'arrachant aux embrassements de l'Indienne, le chef est dans une
retraite que les Visages-Pâles ne pourront atteindre.

--Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda Ni-a-pa-ah d'un ton
timide.

Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger lui plaît, dit
laconiquement le Petit-Aigle.

--La bête-à-feu[38] flottante a éclaté? interrogea encore l'Onde-Pure en
examinant avec inquiétude son fils à la lueur d'une torche.

[Note 38: C'est le nom donné par les Indiens aux bateaux à vapeur:
ils appellent bête-à-feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin
de fer, et, par extension, les convois.]

Celui-ci ne jugea pas à propos de répondre.

--Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il.

--Il a emporté de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o ne me
racontera-t-il pas comment il a échappé à l'incendie qui, disait-on ce
soir dans le village, a détruit le grand canot des blancs?

--Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef, ma mère, vous
devriez le savoir, répliqua le jeune homme avec la sévérité d'un sagamo
du désert s'adressant à l'une de ses squaws.

Ce n'était point que Co-lo-mo-o n'aimât Ni-a-pa-ah; mais un orgueil
insoutenable le possédait. Pour lui, la femme était un être inférieur
tenue envers l'homme à une obéissance passive, comme son chien, son
cheval. Une instruction à demi chrétienne n'avait pas réussi à
triompher de ce sentiment qu'avait développé en lui sa grand'mère, la
Vipère-Grise, et le jeune Indien, plein de soumission, de vénération
pour son père, n'admettait pas qu'un fils dût déférer aux ordres d'une
mère.

--Nar-go-tou-ké a pris tout ce dont il avait besoin, repartit Ni-a-pa-ah
avec un soupir.

--Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit le Petit-Aigle.

--Comme le soleil se couchait.

--Combien étaient-ils?

Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts.

--Dix, répliqua-t-elle.

--Et ils ont quitté le village?

--Oui, mon fils, un de nos alliés est venu me l'apprendre.

Il y eut un moment de silence.

Son fusil posé à terre devant lui, les mains croisées sur la gueule des
canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o méditait profondément, quand
les deux chiens, qui s'étaient couchés à ses pieds, se relevèrent
en même temps et allongèrent leur museau sous la porte du wigwam, en
aspirant l'air.

--On a trompé ma mère, les Habits-Rouges sont encore ici, s'écria
Co-lo-mo-o en épaulant son arme et s'apprêtant à se défendre.

Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte, soit que ceux
qui l'avaient excitée ne jugeassent pas opportun de se montrer, on
n'entendit rien, on ne vit rien paraître.

Le Petit-Aigle rabaissa son fusil.

--Les blancs rôdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi quelques
aliments, ma mère.

--Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-ké?

--Co-lo-mo-o ira où le chef l'enverra, répondit-il en prenant un bissac
où il plaça un quartier de venaison boucanée, que lui tendit Ni-a-pa-ah.

Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant, près du poêle.

Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de l'habitation, le
doigt appuyé à la gâchette de son fusil.

La lune se levait à ce moment et inondait de ses pâles clartés la place
du village.

L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs; mais on ne
discernait créature vivante; toutes les lumières étaient éteintes dans
les huttes iroquoises; le murmure des flots du Saint-Laurent sur la
grève et le bourdonnement éloigné des rapides étaient les seuls sons
perceptibles..

Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large.

D'abord, il tourna le cap sur l'île au Diable. Mais, ayant alors
porté ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla voir des ombres qui
s'agitaient derrière la chapelle.

Cette découverte le fit changer de resolution, et il pointa droit à
l'îlot supérieur.

Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait.

Comme l'île au Diable, cet îlot est fortifié par des rochers à fleur
d'eau et un épais fourré du ronces; mais l'accès en est beaucoup moins
périlleux.

Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec soin, colla
un moment son oreille contre le sol, écouta, et, certain qu'on ne le
poursuivait pas, qu'il n'y avait pas un bateau en mouvement sur le
fleuve, depuis Caughnawagha jusqu'aux rapides, il s'enfonça dans l'île,
où il mangea un peu pour réparer ses forces.

Aux première lueurs du jour, le cri du pivert résonna au bas de l'îlot,
en face la tête de l'île au Diable.

Ce cri avait été articulé par Co-lo-mo-o.

Au bout de l'île au Diable, se dessinèrent les silhouettes de deux
hommes.

L'un, Nar-go-tou-ké, se mit aussitôt à établir des signaux avec son
fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue, observait, tour à tour,
la rive méridionale et la rive septentrionale du Saint-Laurent.

Après avoir été informé, par quelques gestes de Co-lo-mo-o, que la
police, avait opéré une descente chez lui, Nar-go-tou-ké rentra sous le
bois, demeura cinq ou six minutes absent, et revint avec un oiseau dans
la main.

Il lâcha l'oiseau qui s'éleva lentement dans l'air en obliquant vers
l'îlot.

Cependant il hésitait à poursuivre son vol de ce côté ou à filer sur
Caughnawagha.

Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indécision, et le volatile
vint se percher sur le poignet du jeune Indien.

Il appartenait à l'espèce appelée tourte par les Canadiens-Français,
espèce si nombreuse dans l'Amérique septentrionale.

Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa à terre, tira de sa poche un
calepin dont il déchira une feuille, et écrivit ces mots:

«Les policemen sont venus. Ils doivent être embusqués dans le village.
Se tenir sur ses gardes. Si je puis les dépister, je tacherai de passer
la nuit prochaine.»

Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue racine
flexible au cou du pigeon qui retourna à l'île au Diable où il disparut.

Nar-go-tou-ké et son compagnon se renfoncèrent dans les halliers.
Co-lo-mo-o les imita sur son îlot; il replongea vers le centre, se
coucha au pied d'un pin et s'endormit, après toutefois avoir renouvelé
l'amorce de son fusil, qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que
l'humidité ne pénétrât point la poudre.

Ce sommeil devait être funeste à l'Iroquois, car ses actions étaient
épiées depuis longtemps déjà.

Après avoir fait chez Nar-go-tou-ké une perquisition sans résultat,
le grand connétable, suivant le conseil de Mu-us-lu-lu, avait feint de
repartir pour Montréal, mais il s'était arrêta à Lachine, et trois de
ses hommes, les plus déterminés, avaient, traversé le fleuve. Sous
les ordres du Serpent-Noir, ils se postèrent en vue du wigwam de
Nar-go-tou-ké et firent sentinelle.

Quoiqu'ils ne fussent pas commissionnés pour arrêter Co-lo-mo-o, leur
mandat portait qu'au besoin il faudrait l'amener devant le surintendant
de la police, afin d'en obtenir le secret de la retraite de son père.

Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent s'emparer de
lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer qu'il valait mieux attendre, parce
qu'il ressortirait infailliblement avant le jour et irait trouver
Nar-go-tou-ké.

L'avis était bon, il fut goûté.

La police souffrit, que le Petit-Aigle remontât paisiblement dans son
canot et se rendît sans être inquiété à l'îlot.

--Il nous échappe, damnation! blasphéma un des sbires, lorsque
l'embarcation s'évanouit à ses regards dans la distance.

--Tu commets une erreur, mon frère, lui dit froidement Mu-us-lu-lu, dont
les yeux suivaient toujours le canot.

--Pardieu! il a fui à l'autre rive!

--Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien, croyant que
la Pondre s'était réfugié dans l'îlot supérieur, où son fils était en ce
moment.

Les gens de la police et lui délibérèrent s'ils se rendraient
immédiatement à l'îlot, ou s'ils attendraient le lever du soleil.
Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite à l'oeuvre. Mais les autres
étaient fatigués par la veille. Peut-être aussi une expédition en
pleine nuit sur le Saint-Laurent leur souriait-elle médiocrement. Ils
résolurent de rester en embuscade jusqu'à ce qu'il fit jour.

Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils atterrissaient à
quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait encore d'un sommeil de plomb.

Avant qu'il eût eu le loisir de se disposer à la résistance, il fut
attaqué, désarmé et garrotté.

--Lâche! dit-il, en crachant avec mépris au visage de Mu-us-lu-lu; tu
as vendu ta fille à un Kingsor, et maintenant tu leur vends les chefs
glorieux des Iroquois. Va! tu ne mens pas à ton sang, c'est bien celui
d'un blanc débauché et d'une Indienne éhontée!

Un sifflement grinça, avec un rire infernal, entre les dents du
Serpent-Noir.

Mais il ne répondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la surveillance
des agents de police, il visita l'île en tous sens.

Son désappointement fut vif, en ne trouvant pas ce qu'il cherchait.

Il revint très-contrarié près du captif.

--Rien, dit-il à ses gardiens; le loup nous a éventés.

--Il est peut-être bien dans cet endroit-là, observa l'un en indiquant
du doigt l'île au Diable.

--Mon frère s'imagine-t-il que le wolverenne peut se changer en poisson?
répliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire ironique.

--C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un poisson ou un
oiseau qui puisse aller là-dedans. Mais, bah! nous tenons le petit, nous
saurons bientôt ce qu'est devenu le père.

--Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir.

--Comment cela!

--Mes frères ne savent pas faire parler la langue d'un sauvage. Ils
interrogeront celui-ci, et il ne répondra pas. Moi, je commencerais
par lui approcher les pieds d'un brasier ardent et je le laisserais là
jusqu'à ce qu'il eût conté son histoire. Mais mes frères blancs ne sont
pas habiles comme les Peaux-Rouges!

--Non, non, dit un agent avec un geste de dégoût; et j'espère que jamais
les blancs n'auront l'habileté de leurs frères peaux-rouges. Allons,
virons de bord et menons notre prisonnier au grand connétable. Après
tout, la capture n'est pas si mauvaise.

Co-lo-mo-o, poings et pieds liés, fut transporté dans le canot qui
reprit aussitôt la route de Caughnawagha.

Une foule d'Indiens était assemblée sur la plage pour assister au
retour de la police; et parmi ces Indiens, on remarquait Ni-a-pa-ah,
l'Onde-Pure.



                           CHAPITRE VIII

                    DE MONTRÉAL A CAUGHNAWAGHA


Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny descendirent de leurs
chambres, habillées pour la petite excursion qu'elles avaient projetée,
M. et madame Cherrier entraient dans le parloir où sir William King
attendait, en feuilletant des keepsakes.

Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire dans laquelle
régnait le confortable américain, et décorée avec un goût vraiment
français.

Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement. Une de
ces antipathies secrètes dont la cause échappe, mais qui, comme des
prophètes de malheur, nous éloignent souvent de certaines personnes,
sans motif apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré au
Canadien de la répulsion pour l'officier anglais.

Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se rapprocher, car,
amis intimes de Léonie, Cherrier et sa femme exerçaient de l'influence
sur les dispositions de la jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche,
très-considéré, Xavier s'était montré insensible aux avances de sir
William. D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait jamais
une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse britannique, son
aversion pour les Français.

En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire les
patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William avec les loyalistes,
ainsi qu'on avait baptisé les sujets fidèles à la couronne d'Angleterre.

--Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et sauf de
l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier en s'asseyant.

--Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour votre sollicitude,
répondit ironiquement l'officier; mais permettez-moi de vous renvoyer
les félicitations, car vous-même et madame,--il s'inclina légèrement en
regardant Louise,--avez eu le même bonheur que moi.

--On dit que vous avez perdu un bataillon entier?

--C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas trop lieu de
s'en réjouir; sir Francis Head dépêchera d'autres troupes pour leur
laver la tête, repartit l'Anglais d'un ton de défi.

--Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes, dit gravement
Cherrier. Pas un d'eux ne se réjouira d'un événement qui sera, j'en suis
sûr, considéré comme une calamité publique, sans distinction d'origine
ou de parti.

--Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche de Léonie, qui
avait entendu les derniers mots de cette conversation par la porte du
salon laissée entr'ouverte.

Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner ses gants.

Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser Louise.

--Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir pris des nouvelles
de leur santé; nous partons pour Caughnawagha. Vous êtes des nôtres,
n'est-ce pas?

Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:

--Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je veux passer la
journée avec elle. Nous luncherons[39] à votre maison de Lachine et nous
reviendrons tous dîner ici.

[Note 39: On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des
Américains.]

--Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de vous demander?...

--Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha...

Elle s'arrêta et rougit.

L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de donner des ordres à
ses domestiques, lui fut un excellent prétexte pour ne pas terminer sa
réponse.

La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier le sauveur de
sa fille et lui offrir quelque gage de sa gratitude.

--Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.

--Un sauvage! fit Léonie.

--Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William.

--Oh! continua Louise, je connais les sauvages!

--Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés, dit l'officier
d'un ton qui prétendait, être méchamment spirituel.

Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. Mais la
pétulante Léonie se chargea de ce soin.

--Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois, sir William,
que vous oubliez à qui et devant qui vous parlez.

L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny, voulant changer
la tournure de la conversation, s'écria, comme si elle n'avait pas
remarqué ce petit incident:

--Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous venez avec nous.

--Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa femme.

--Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.

--Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager avec ma petite
cousine pour la faire endêver.

--Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je vous damerai le
pion!

--Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli! intervint sir
William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse allusion.

--Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas comme cela dès
le matin avec le plus formidable de vos superlatifs, sans quoi nous
serons perdus avant deux heures d'ici.

Cette riposte fut accueillie par un rire général, au grand déplaisir de
celui qui en était, l'objet.

Son ressentiment pour Cherrier augmenta.

--Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez pas ainsi les
sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon cher. Si je vous y voyais
souvent, eh bien, là, vrai, j'en aurais un mortel chagrin. Offrez votre
bras à maman, je prends celui de mon cousin, et en avant!

Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux: on y accommodent
aisément six personnes.

La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle sur le siége du
fond, les messieurs sur celui du devant, sir William en face de madame
de Repentigny, Xavier à l'autre coin, vis à vis de Léonie.

La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, tourna
à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant toute la rue
Saint-Joseph, arriva au bureau de péage (toll gate) du chemin de
Lachine.

Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre le Saint-Laurent
à gauche, dans une profonde et grasse vallée, à droite, des bois épais,
entrecoupés par des jardins potagers et des champs.

Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux, la riche
floraison de la campagne, le parfum des fleurs, la gentillesse du
paysage se combinent pour lui prêter des agréments.

Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions. La terre est
nue, ou marquetée par des amas de neige et de glace qui ont résisté aux
premières injonctions du soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les
eaux. Pas de feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir
les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour flatter
l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques, on quelques
sapins aux sombres rameaux sur lesquels, seul, le grimpereau jette, en
sautillant, son cri aigu, et l'odeur de la résine qui vous prend à la
gorge.

Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là, Léonie avait voulu
qu'on laissât ouvert un des vasistas de la voiture, afin de savourer,
avait-elle dit, les douces haleines du printemps.

Le carrosse avait traversé les Tanneries, petit village à une lieue de
Montréal et à deux environ de Lachine; il moulait péniblement une côte
escarpée, lorsque soudain un coup de feu retentit à quelque distance,
dans la direction du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, à
travers la bruine follette qui dansait sur la fleuve.

Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant par le vasistas,
s'abattit sur les genoux de Léonie.

Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille s'exclama:

--Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée!

--Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, prenant le
volatile, comme pour garantir Léonie du sang qu'il perdait par une
patte, lui enleva adroitement un papier roulé et attaché avec une
fibrille sous son cou.

Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu.

--Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers le Canadien.

--Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua Léonie en lui
frappant sur les doigts.

En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur le bord de la route.

--Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon? demanda-t-il en
anglais au cocher.

--C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de cette tourte. Je veux
l'élever. Chut!

--Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était entré dans la
voiture.

--Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite bête m'échappe
encore. Mais je saurai bien la retrouver!

--Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous, mon cousin,
que ma tourte guérisse?

--Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit Xavier, eu
examinant la patte de l'oiseau.

--Et un billet? intervint sir William.

--Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, surprise.

Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha sur la colombe, et
étancha, avec un mouchoir, le sang qui coulait de sa blessure.

--Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant malignement.

--Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea Léonie.

--Votre cousin vous en donnera l'explication, dit l'Anglais.

--Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.

--Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous deviner, dit la
jeune fille. Mais laissons cela. Comment appellerai-je ma tourterelle!
Pauvre petite! faut-il être cruel pour tuer ces innocentes créatures-là!
Oh! les hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui trouver
un nom.

--Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la messagère, dit-il
en jetant un regard ironique à Cherrier.

--Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance.

--Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant vers sa femme.

--Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom! s'écria Léonie.

Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de la laisser
échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait à tire d'aile.

--Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! Mais, ma chère
cousine, je vous aurai une autre colombe.

--Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là que je voulais, dit
la jeune fille d'un ton boudeur.

L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Lachine,
charmant village sur le bord du Saint-Laurent.

La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts, et le gouverneur de
cette Compagnie sa résidence habituelle.

--Avec votre permission, vous descendrons chez nous, dit Xavier en
s'adressant à madame de Repentigny.

--Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha!

--Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous fassiez seules
votre visite. Les Indiens sont susceptibles; la présence de tant de
monde les importunerait. Sir William vous accompagnera de l'autre côté
de l'eau; mais il fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur
de ma cousine.

--Juste, très-juste, appuya l'officier.

Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement n'avoir pas d'autre
témoin que sa mère de son entrevue avec le pilote iroquois.

--Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.

--Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un lunch avec ces
gâteaux à l'indienne que vous aimez tant.

--Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre placée sous le
strapontin.

La voilure s'arrêta. Cherrier sauta sur le sol, saisit délicatement sa
femme dans ses bras, la déposa près de lui, et, après avoir salué leurs
compagnons de la main, les deux époux s'enfoncèrent sous une belle
avenue de cadres qui conduisait à une coquette maison de campagne.

Le carrosse reprit sa course.

Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte.

Les dames de Repentigny et sir William mirent pied à terre sur un quai
du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui par l'embarcadère du chemin
de fer.

La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se faisait pas alors
en bateau à vapeur. _L'Iroquois_, ce puissant steamboat qui relie
maintenant les deux rives du fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une
à l'autre, on se servait de canots dirigés par des Indiens.

Le trajet s'accomplit sans accident.

--Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, dit en
débarquant Léonie à sir William; faites faction ici, mon preux, et
surtout ne vous laissez pas fasciner par les attraits des aimables
sauvagesses d'alentour, car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse...
de vous!... ajouta-t-elle en souriant.

Sir William se rengorgea.

--Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler pour la
première fois, mes yeux ne voient plus que votre image adorable,
très-adorable!

Léonie éclata de rire.

--Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase devant mon image
adorable, très-adorable; je vous y autorise. Votre extrême félicité sera
sans bornes!

Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait indiquer la
demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté le _Montréalais_.

Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité Caughnawagha.
L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur marécageuse, malsaine, qu'on
respirait, l'apparence chétive des enfants déguenillés grouillant autour
des huttes, la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et
des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait le fond
du tableau, tout cela était bien propre à serrer le coeur, à remplir
l'esprit d'une inexprimable tristesse.

Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque tremblante contre sa
mère, à qui elle donnait le bras.

Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles cherchaient.

Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait, dissipèrent la
mélancolie de la jeune fille et lui rendirent une partie de sa gaieté
naturelle.

Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient devant le wigwam.

Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils se rangèrent, plus
par crainte que par déférence, pour les laisser passer.

Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette. Mais là un homme de
la police leur barra le chemin:

--On n'entre pas, dit-il brusquement.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie.

--Le grand connétable procède à une enquête.

--Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute!

--Non, il s'agit des rebelles.

--N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o?

--Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a échappé? c'est cela.

--Je voudrais lui parler.

--Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser entrer personne.

--Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon nom au grand
connétable.

Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait un poste supérieur
dans l'administration coloniale. Devenu aussitôt plus poli, il salua
humblement les deux dames, en balbutiant quelques excuses, et les
introduisit dans la cabane de Nar-go-tou-ké.

Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse de
son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher derrière sa mère. Mais
aussitôt le spectacle qui lui frappa les yeux changea sa confusion en un
douloureux étonnement.

Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme un criminel, était
debout devant une table, sur laquelle un homme écrivait tandis qu'un
autre adressait des questions au captif.

Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane, on voyait
attachée une Indienne, les vêtements en désordre, la bouche couverte
d'un haillon. Entre eux, au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre
d'un chien.

L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui de Kewanoquot.

A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi, comme une
lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, et ne pouvant se servir
de ses mains, elle lui avait arraché le nez avec ses dents. Puis, elle
s'était jetée sur les hommes de police qui avaient eu beaucoup de
peine à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée
et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans le wigwam pour y
attendre l'arrivée du grand connétable, qu'ils envoyèrent chercher
à Lachine. Mais à la porte de la hutte, ils furent reçus par deux
adversaires formidables auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et
Kewanoquot, les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur les agents
de police. Un combat terrible s'engagea. Deux hommes furent blessés
plus ou moins grièvement. Ils allaient abandonner la partie, quand
le troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de pistolet. Kagaosk
restait, haletant, fou de rage, prêt à venger la mort de son compagnon.
Mais le bruit de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis de
Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal, qui, sentant que les
chances n'étaient plus égales, sauta par-dessus les épaules de ses
assaillants et s'enfuit dans le bois.

Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui avait fait, la
veille, à Lachine, quelques libations avec le gouverneur de la baie
d'Hudson, se décida à venir examiner le prisonnier et recommencer ses
perquisitions dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.

Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et sa fille parurent
dans la salle.

Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.

A ce même moment des cris aigus se firent entendre.



                            CHAPITRE IX

                           L'EMPLUMEMENT


Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait pas de raisons
pour redouter une excursion à Caughnawagha, principalement en compagnie
des dames de Repentigny.

Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement. On s'y
ennuie comme dans un exil. Pour tromper le temps et charmer les
heures d'oisiveté, sir William King avait cultivé diverses amourettes
«inconséquentes, très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre
autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille de Mu-us-lu-lu.
Le bruit courait même, dans le village, que ce chef n'ignorait pas cette
intrigue, mais qu'il était grassement payé pour fermer les yeux.

Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.

Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être point instruit,
les Iroquois, n'ayant sans doute pas le même intérêt à se taire,
s'indignaient hautement de cette liaison. Ils sont fort susceptibles
à pareil égard, et plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs
squaws, a payé cher son imprudence.

Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions; à la vertu, ô
Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés, libertins; la chasteté ne
fait pas leur joie; mais,--tout abâtardis qu'ils sont physiquement
et moralement,--ils ne souffrent pas volontiers que les autres races
s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les indiennes.

En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine les
premiers; car, infiniment moins prudes, les les dernières achalandent,
sans façon, pour la plupart, leurs charmes équivoques dans les rues de
Montréal et dans les localités qui avoisinent Caughnawagha.

Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je l'ose citer, y a même
stigmatisé leur incontinence.

La présence de sir William dans la bourgade indienne avait été remarquée
plus d'une fois.

Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à l'officier un tour
dont ils sont coutumiers et dont l'effet est de singulièrement refroidir
la bravoure des séducteurs.

Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre lui, le Jeune
homme cessa de la voir à Caughnawagha.

Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu que les
Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez eux, ils sont satisfaits.
Au dehors, leurs squaws sont à peu près libres d'agir comme il leur
plaît. Rarement un père ou un mari prendra souci des débordements de sa
femme ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je l'ai
dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté.

Pour en revenir à sir William, craignant de se faire voir, il s'était
caché une saussaie sur le bord du fleuve. Là, il avait allumé un cigare
et se félicitait sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser
Caughnawagha.

--C'eût été épineux, très-épineux, _by jove_, murmura-t-il, en se noyant
dans un nuage de fumée bleuâtre.

Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient amené avec les
dames de Repentigny.

Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu, il ne
devait pas échapper au châtiment dont on l'avait menacé.

Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent aux
premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge était au village.
Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous avec sa maîtresse, car il
l'attendait dans un bouquet d'arbres, près de la baie.

La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair.

Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent bientôt la
saussaie où sir William admirait toujours son bonheur «providentiel,
très-providentiel,» en humant les parfums du meilleur havane qui eut été
jamais importé à Montréal.

Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de faire résistance.
Mais que pouvait-il? On lui lia les mains l'une contre l'autre; on lui
passa aux jambes une corde, qui, sans lui interdire complètement la
marche, le gênait et l'empêchait de courir.

Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre, sir William,
incapable de lutter, se mit à crier, dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou
quelque âme charitable viendrait à son secours.

Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de Montréal était dans
le village, lui appliquèrent sur la bouche une vieille guenille en guise
de bâillon.

Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra pour
s'interposer entre ses bourreaux et lui.

Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent
vers le bois, les autres s'en furent chercher dans leur hutte, qui une
chaudière, qui du goudron ou de la résine, qui une tonne vide, qui
des poches[40] pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois
faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal.

[Note 40: C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada
comme équivalent de sac.]

Tous ces objets furent portés dans clairière à deux ou trois cents pas à
l'intérieur du bois.

La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant, comme aux plus
belles époques de l'histoire de la tribu. Cependant on s'abstenait de
vociférations de peur d'attirer les policemen.

Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus; on la remplit
de goudron et de résine, et les sacs de duvet furent ouverts, pendant
que les femmes dépouillaient lestement le pauvre sir William King de
ses vêtements, sans même,--_pro pudor!_--faire grâce pour celui que les
dames anglaises défendent de nommer en leur compagnie.

L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs, mais infructueux,
pour parler. Ne prévoyant que trop le supplice honteux auquel il était
réservé, il eût payé son pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait.
Mais les sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage
boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des muscles, de la
sueur qui coulait à grosses gouttes de son front. Ils se moquaient des
larmes de rage dont ses paupières étaient garnies, ils se livraient à
d'ignobles plaisanteries sur les formes grêles du malheureux Anglais, et
les squaws rivalisaient de méchanceté avec les hommes.

Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des ronces on
arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui mieux mieux.

Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier sautait,
tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans tous les sens, et se
consumait en vaines tentatives pour briser ses entraves.

Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements précipités de son
coeur qui résonnait comme un marteau sur une enclume, ni les sons sourds
et caverneux échappés de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient
faits pour toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient leur
férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir des glorieux exploits
de leurs ancêtres, proposèrent de le brûler à petit feu.

Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition.

--Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une.

--Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des injures que nous ont
faites les Visages-Pâles.

--Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les lui enfoncer
dans les chairs, ajouta une troisième.

--Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée arrachant au brasier
un tison enflammé et l'appliquant froidement sur le, dos du misérable
sir William, qui fit un bond et alla rouler un peu plus loin, à la
grande hilarité de ses tourmenteurs.

L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver des imitateurs, et
l'officier courait déjà risque de périr dans des souffrances affreuses;
mais un des chefs du complot les arrêta.

--Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges sont maintenant
les plus forts. Si nous tuions ce chien, comme il le mérite, ses
complices nous pendraient. Il vaut mieux attendre et nous contenter
aujourd'hui de l'emplumer.

Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition, les paroles de ce
chef calmèrent l'effervescence des Indiens.

Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour s'occuper aux
préparatifs de son emplumement.

Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble, on versa le
contenu de la chaudière dans la tonne vide, dont un des fonds avait été
enlevé.

Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses firent un lit de
duvet.

Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu refroidi de
manière à être presque supportable à la main. Les Iroquois saisirent par
le corps l'Anglais épuisé et le plongèrent dans la cuve de goudron.

Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de ce bain lui rendit
pour un moment toute son énergie, elle la tripla; contractant les poings
par un mouvement désespéré, il brisa ses liens, arracha son bâillon, et
proféra un cri qui n'avait plus rien d'humain.

En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais aussitôt les
sauvages la poussèrent par derrière et il fut renversé avec elle.

La matière fluide l'inonda de toutes parts.

Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles maintenues par
une corde, le pauvre sir William était toujours à la merci de ses
persécuteurs, qui, échauffés par les excès de leur barbarie, ne
songeaient plus que ses déchirants appels pouvaient être entendus des
gens du grand connétable.

L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce qu'il fût tout
couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent la corde qu'il avait aux
jambes, et le chassèrent devant eux, hors du bois, vers le village.

Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante est généralement
en usage à quelques variantes près, parmi les paysans du l'Amérique
septentrionale qui l'ont apprise aux Indiens [41].

[Note 41: Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère,
mariage entre gens d'âges très-différents, etc.]

Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny et sa fille
entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.

A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un regard rapide à
Léonie.

--Est-ce là ton sauveur!

--Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement les yeux vers
le sol.

Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient déjà sous
ses paupières et commençaient à glisser sur ses joues.

En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement fut
léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt, ne laisse pas plus de
trace. Un calme impénétrable lui succéda.

La scène avait duré quelques secondes seulement.

--Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand connétable en
approchant un banc de bois; les sièges, ajouta-t-il gaiement, sont rares
et peu confortables ici, mais à la guerre comme à la guerre.

--Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.

--Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en particulier.....

--Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier ce jeune homme
qui, hier, a sauvé la vie à ma fille.....

--Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant du doigt Co-lo-mo-o.

--Lui-même, monsieur.

--C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle de la pire
espèce. Nous avons un mandat d'amener contre lui. Il s'est caché quelque
part dans les environs, son fils le sait; il connaît sa retraite, mais
il ne veut pas le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la
sourde oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout!

--Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.

--Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le magistrat.

--Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un crime, après tout,
c'est plutôt une bonne action, observa Léonie en rougissant.

--Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; pas ainsi,
répéta-t-il en se caressant le menton.

--Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne l'emmènerez pas en
prison?

--S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré moi, voyant
l'intérêt que vous lui témoignez.

Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:

--Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez à nos
questions. Que diable, nous ne lui voulons pas plus de mal qu'à vous
à votre père! C'est simplement pour un examen que nous le cherchons.
Dites-moi où il est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle
ait, m'a-t-on dit, malmené mes gens.

L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion touchant
Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle et un nuage couvrit son
front.

--Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, mais je n'en puis
rien faire, malgré ma bonne volonté. Il brave la justice, l'insensé!
Oh! mais, mon drôle, nous avons à la prison une petite collection
d'instruments qui desserraient les dents à un mort!

--Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame de Repentigny.

--Enchanté de vous être agréable, madame, répondit galamment le grand
connétable.

Et, après un moment île réflexion:

--Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il.

--Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout le monde peut
entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon. Il a arraché ma fille A
la mort qui la menaçait sur le _Montréalais_, et nous sommes heureuses,
elle et moi, de lui exprimer en public notre reconnaissance.

--Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part, cette
reconnaissance sera éternelle.

S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:

--Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé une ingrate. S'il
est quelque chose que nous puissions faire pour vous, dites. Mon père a
du crédit, il ne refusera pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.

Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se dissipa. Une lueur
brillante resplendit sur son visage, mais il resta muet.

--Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions le grand
connétable de vous enlever ces liens qui blessent vos bras?

L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.

--Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous que nous lui
fassions rendre la liberté?

--Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle répondit
Co-lo-mo-o, en très bon français, mais avec cet accent unique,
fascinateur, qu'ont la plupart des Peaux-Rouges de l'Amérique
septentrionale qui parviennent à parler notre langue.

Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge comme une
cerise.

--Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, soyez assez bonne
pour faire ôter les cordes qui meurtrissent les poignets de ma mère.
Quant à moi, je vous sais gré de votre attention, mais cela est inutile.
Fils d'un chef illustre, je serai digue de lui!

--Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable, en haussant
les épaules.

--Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je joins mes instances à
celles de ma fille pour vous supplier.....

--Je vous entends, madame, je vous entends; mais si nous laissons à
cette squaw l'usage de ses membres, elle se jettera sur nous comme une
enragée qu'elle est.

--Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.

Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa mère.

--Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle soit mise
en liberté, dit le magistrat.

--J'en réponds, dit le Petit-Aigle.

--Et vous vous laisserez interroger?

Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.

--Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand connétable, vous serez
assez bienveillant, monsieur...

--Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien que je ne sois
disposé à faire pour l'épouse d'un de nos plus habiles fonctionnaires.

Il appela: un homme de police parut.

--John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille.

Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir William avait
lancé, en parvenant à se délivrer de son bâillon.

--Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà deux fois que
j'entends crier. Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, John,
allez voir ce que ça signifie.

Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame de Repentigny
s'approcha du grand connétable et lui parla à voix basse en faveur dr
Co-lo-mo-o.

Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une population en émoi,
troublèrent tout à coup leur entretien.

Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché, et une forme
humaine, hérissée de plumes des pieds à la tête, comme un monstrueux
volatile, se précipita dans la salle, poursuivie par une centaine de
sauvages vociférant comme des énergumènes!

--Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange figure.

A la vue de cette grotesque apparition, madame de Repentigny ne put
retenir un sourire; Léonie se réfugia derrière sa mère.

Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité.

--Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux deux dames, en
leur montrant la porte d'un des cabinets qui servaient de chambre à
coucher.

En se retrouvant devant madame et mademoiselle de Repentigny, sir
William King, on l'a reconnu, recula en proie à la plus profonde
confusion qui ait jamais frappé un homme.

Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui aurait semblé
préférable à cette odieuse humiliation.

Il tenta de fuir, de se sauver.

Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui barrait le
passage.



                             CHAPITRE X

                          ÉVASION ET DUEL


En entrant dans le cabinet où, par considération pour leur sexe et pour
leur rang, le grand connétable avait invité les dames de Repentigny à se
retirer, Léonie ne put retenir un petit cri de surprise.

La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et l'ordre
merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui avaient arraché. Il
était étroit, resserré, d'une simplicité primitive, et, cependant,
les ustensiles, les outils necessaires à plusieurs métiers, y étaient
renfermés; et cependant tout y était à sa place propre, rien n'y
détonnait, chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite
expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de chambre à
coucher.

Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était guère: des
planches de pin, très-minces, pliantes, avec une natte de jonc
recouverte de peaux d'ours. Des montures délicates, en noyer tendre,
n'en ornaient pas moins le devant du châlit, posé sur des pieds crochus,
habilement sculptés.

Il remplissait, tout un côté de la chambre.

Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un rideau tricoté
avec une sorte de laine en poil de martre, on voyait un tour et ses
accessoires. Auprès, une petite forge, son enclume, ses étaux, et, en
face du lit, un établi de menuisier.

Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée d'une
bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain art. Les oeuvres de
Shakespeare, Byron, Thomas, Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers
romans de Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi des
ouvrages de théologie.

Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées Paul (on se
souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o), comblaient avec des
trophées d'armes sauvages et civilisées les intervalles inoccupés.

Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune, étaient rangées
dans les angles.

Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère hollandaise,
brillait d'une blancheur aussi éclatante que l'ivoire.

Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était l'heureux
accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, réunis dans un si court
espace.

--Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil ici! exclama Léonie.

--C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon jeune homme.

--Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût pour un sauvage!

Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre avait été tourné
avec beaucoup de mignardise.

--Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un Indien, murmura madame
de Repentigny.

--N'est-ce pas? appuya Léonie.

--Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en appuyant doucement
la main sur son épaule.

Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle baissa les yeux.

--Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny.

--Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les yeux sur la
table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit: _Histoire des grands
chefs_.

--En effet, car.....

--Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie, en posant un doigt sur
ses lèvres.

Par un sentiment bien facile à comprendre, madame de Repentigny tâchait
de détourner de sir William les pensées de sa tille. L'apparition aussi
ridicule que peu séante de l'officier était pour elle un motif de grave
contrariété. La cause son emplumement, elle la devinait. Mais c'était
un sujet délicat à traiter avec une jeune personne. Elle appréhendait le
moment où Léonie allait faire ses réflexions à cet égard. Méditant
les réponses les plus convenables qu'elle pourrait opposer à ses
commentaires, elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs.

Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était séparée de la salle
que par une légère cloison, à travers laquelle on percevait tout ce qui
se disait, à voix haute, dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui
avait reconnu sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces
mots:

--Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu!

--Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement tournée, dit
madame de Repentigny.

--A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir William?

--Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; les sauvages
n'aiment pas les Anglais.

--Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant la tête pour
cacher un sourire.

La voix du grand connétable répondit:

--Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous ne souffrirons
pas qu'un brave officier de l'armée britannique soit indignement
maltraité par une populace...

--Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant.

--Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait vous
changer, sir William.

A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire; madame de
Repentigny elle-même eut bien de la peine à garder son sérieux.

Le grand connétable poursuivit:

--Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir William. Avec de
l'eau chaude et de la potasse, vous enlèverez le plus gros des plumes.
Deux de mes hommes vous aideront. On est allé chercher vos vêtements.
Quand vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour
procéder à l'enquête.

--Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête sur cette
affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait la fable de la
garnison. Étouffons-la plutôt.

--Comme il vous plaira, sir William.

--Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant, d'un ton plus bas,
voulez-vous avoir la bonté de faire mes excuses aux dames de Repentigny;
je ne puis me présenter à elles, vous comprenez!

--Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles y consentent, je les
reconduirai même à Lachine, en emmenant mon prisonnier.

--Je vous demanderai encore le secret...

--Sur votre aventure?

--Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure.

--Vous avez ma parole, sir William. En donnant une légère gratification
à nos hommes, eux aussi seront muets comme la tombe.

--Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant vers la porte
d'une des chambres à coucher.

--Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir William? C'est
là que sont les dames de Repentigny; la porte de gauche! Bien, vous y
êtes! dit le magistrat, en remarquant que le lieutenant marchait vers le
cabinet de Co-lo-mo-o.

--Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, dit ironiquement
Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant bien de la peine à épouser
un homme que j'ai vu dans une situation aussi burlesque.

--Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame de Repentigny,
feignant de n'avoir point prêté l'oreille à cette observation.

La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait une ébauche aux
deux crayons, fixée par quatre épingles à la cloison.

--Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est moi!
exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur le dessin.

A ce moment on frappa doucement à la porte.

--Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant, sir William...

--Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame de Repentigny.

Et, s'adressant à sa fille:

--Viens, Léonie.

La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En rentrant dans la
salle, elle tenait ses yeux attachés vers le sol. Cependant elle sentit
le regard courroucé que lui lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que
le secret du sa chambre eût été violé par des étrangers.

Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien:

--Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on vous accuse, mais
soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il faudra faire pour vous rendre
la liberté, nous le ferons, et nous nous jugerons encore vos obligées.
Quant à votre mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle.

--La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin de rien. Son
fils ne demande et ne veut rien, répondit sèchement le jeune homme, en
tournant le dos aux deux dames.

--Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie tête de mule, je l'ai
dit; mais nous lui mettrons les pincettes, s'écria le grand connétable,
en se frottant les mains,--Mesdames, voulez-vous accepter mon canot pour
retourner à Lachine?

--Merci, monsieur, nous avons le notre.

--Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être utile, dit
l'obséquieux magistrat.

Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un attroupement
considérable.

Le grand-connétable les suivit de près avec son captif et quelques
agents de police. Mais, arrivées à l'endroit où on les avait débarquées,
madame de Repentigny ne trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde
de se montrer après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs.
En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent à d'autres
Indiens pour les traverser. La crainte des policemen l'emportait sur la
cupidité. Heureusement que le grand-connétable renouvela sa proposition,
qui, cette fois, fut acceptée.

Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent dans un canot,
avec deux rameurs; on embarqua dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre
agents de police, et le magistrat donna l'ordre du départ.

A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement assemblée
sur le rivage, s'avança vers le canot qui contenait le Petit-Aigle et
fit un signe aux agents de police.

--Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en le repoussant.

--Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux. Il veut
traverser, faisons-lui la charité, ça nous portera bonheur.

Le bancal était déjà dans l'embarcation.

Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps.

Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment en moment,
sur Co-lo-mo-o, des regards timides et sympathiques; le Petit-Aigle, les
mains liées sur le dos, semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis
derrière lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police, sans
avoir l'air de le connaître.

On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux canots marchant
de conserve.

Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour examiner un objet à
distance, perdit son équilibre et tomba sur le Petit-Aigle.

Les policemen partirent d'un éclat de rire..

Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu les rieurs, se
tourna vers eux avec colère. L'hilarité des agents de la force publique
redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o et le nain sautèrent dans le fleuve,
chacun d'un côté.

--Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable, qui avait vu
ce mouvement.

--Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras car le magistrat
avait déjà armé un pistolet.

C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier avait coupé
les entraves, dans sa chute prétendue, s'étaient enfoncés sous l'eau.

--Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous les attraperons!
Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! cria le grand-connétable.

L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au fugitif, dans la
direction des rapides. Celui de l'officier de police allait suivre la
même route, quand madame de Repentigny dit à ce dernier:

--Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne voulez pas, j'espère
que nous participions à vos recherches!

--C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais vous faire conduire
à terre.

Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans le fond de son âme,
elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle échappât aux agents de police,
et ses yeux demeuraient rivés sur le fleuve.

Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître son
sauveur.

Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine sans que Léonie eût,
de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou le nain.

Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré les efforts
du jeune homme et de sa femme pour l'égayer. Léonie était soucieuse;
sa mère partageait son anxiété, et les plaisanteries de leur hôte sur
l'échauffourée de sir William ne parvinrent pas à leur dérider le front.

Tous quatre revinrent à Montréal.

A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny envoya un
domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait ou non été repris.

On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu et que,
désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné la poursuite.

Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime assurance que
Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé.

Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune fille se sentait
de bonne humeur. Au lieu de plaisanter sur sa mésaventure, elle ne lui
en parla que pour le plaindre, et avec une commisération qui enchanta
l'officier, peu habitué à de semblables témoignages d'affection.

Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes de la ville avaient
été retenues à dîner par madame de Repentigny.

Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison ayant
préalablement interdit toute conversation politique.

Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table, suivant la mode
anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques apportèrent des carafes
de vin, des noix, des noisettes et différentes espèces de fruits secs.

Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent alors à parler
des événements du jour. Sir William King, qui avait bu en véritable
enfant du nord, fit une sortie furibonde contre les Canadiens-Français.
Quoique plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité, la
plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels, plus jaloux de
leurs emplois que de leur dignité personnelle, n'osaient lui répondre.
Quelques-uns même applaudissaient chaudement.

--Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces moutons entêtés,
très-entêtés, s'écria sir William en manière de conclusion.

--Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit Cherrier, en
grugeant une amande.

A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre au cramoisi.

--Est-ce une insulte? tonna-t-il.

--Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier.

--Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le ton.

--Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions pas que nous sommes
chez des dames, intervint un des convives.

La provocation en resta là, et l'entretien redevint général. Chacun
pensait, sauf les intéressés, que cette dispute n'aurait pas plus de
suites que les fumées du vin, auxquelles on l'attribuait généralement.

Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée, deux officiers
anglais, porteurs d'un cartel de la part de sir William King. On lui
laissait le choix des armes.

--C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; entre quatre et cinq
heures, j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins.

Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il détestait depuis
longtemps sir William King, dont l'impertinente fatuité lui agaçait
les oreilles, suivant son expression; depuis longtemps aussi il ne
négligeait aucune occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.

Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément. Et l'idée d'une
rencontre, qui pouvait être mortelle, l'attrista un moment.

Il réfléchit durant une heure en se promenant dans son cabinet, puis
il écrivit quelques lettres, traça nu crayon cinq ou six lignes sur un
carré de papier, le roula entre ses doigts, et monta à une volière qu'il
entretenait sous les combles de sa maison.

Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient
amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha le rouleau de papier au
cou, ouvrit une lucarne, et lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor
vers le Saint-Laurent.

Trois heures après, un homme de haute stature était introduit dans le
cabinet de Cherrier.

--Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la main, vous voulez
vous battre au moment où nous avons besoin de tous nos bras, de toutes
nos intelligences! C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.

--Il m'était impossible de refuser, monsieur!

--Quel est votre adversaire?

--Sir William King, un officier anglais.

--Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. Ah! c'est
différent. Je prends votre parti, le voulez-vous?

--Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira.

--Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. Quelles armes?

--Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne. Souhaitez-vous vous
entendre avec lui?

--Assurément. Où aura lieu la rencontre?

--Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière, car les lois.....

--Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous n'avons pas de
temps à perdre. Je connais un endroit charmant. Si vous voulez vous en
rapporter à moi.....

Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques nouveaux
pourparlers les deux hommes se quittèrent.

Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna pas le danger
auquel il allait s'exposer.

Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes sur un des îlots de
Boucherville, à six lieues environ de Montréal.

Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir William King.

Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins: MM. Villefranche[42] et
Décoigne pour Cherrier, Steven et Johnson pour King.

[Note 42: Voir la _Huronne_.]

En abordant, Villefranche avait les traits contractés. A en juger par sa
physionomie, une tempête terrible grondait dans son sein. Malgré l'air
de force et d'énergie que respirait toute sa personne, il chancelait
presque.

Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au milieu de laquelle
s'élevait un petit tertre.

--Il y a vingt et un ans... déjà[43]! murmura le principal témoin de
Cherrier, en embrassant ce tertre dans un regard sombre et douloureux.

[Note 43: La _Huronne_, prologue.]

--Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven.

--Oui, dirent les deux adversaires.

Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou marcher
facultativement l'un sur l'autre.

On leur remit à chacun un pistolet chargé.

Ils se postèrent.

--Allez, dit M. Steven, d'une voix brève.

Les deux antagonistes étaient également altérés de vengeance. Ils ne
bougèrent pas de place.

Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse, baigné dans
son sang.

--Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce misérable Anglais
nous échappe; j'espérais pourtant bien l'enterrer ici! Mais, patience,
patience, je le retrouverai!



                             CHAPITRE XI

                  LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE.



Après le départ des deux canots qui emmenaient Co-lo-mo-o et la police,
les iroquois attroupés sur le rivage du Saint-Laurent, à Caughnawagha,
s'étaient lentement retirés dans leurs loges.

Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent point le bord du
fleuve.

L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa couverte, muette,
immobile comme un marbre, mais le front plissé, les yeux sombres,
profondément rentrés sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre
frissonnante, semblait quelque manitou indien descendu sur la terre pour
y venger les insultes faites à son peuple.

L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé dans ses mains,
les cheveux flottant au vent, pleurait à chaudes larmes. Puissante
aussi, sa douleur s'exhalait en sanglots déchirants. Mais que loin
elle était de celle qui gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir
s'épancher! Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait
presque, la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur.

La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la seconde était
Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de Mu-us-lu-lu, soeur de la
maîtresse de sir William King.

Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de Nar-go-tou-ké,
la sienne était celle des Iroquois de Caughnawagha dont le sang s'était
conservé le plus pur.

On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants éteindrait la
haine qui divisait les deux chefs. Par malheur, aucun d'eux n'était
disposé à faire une concession à l'autre.

Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète l'amour
d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré sa jeunesse rayonnante de
beauté, se consumait dans le chagrin et les pleurs; car, dédaignée par
l'objet de son culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements
de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse pour le fils de
leur ennemi.

Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle s'élança vers
Ni-a-pa-ah:

--Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; venez avec moi;
partons; je connais, parmi les Fransé[44] de Montréal, des chefs
influents. Nous irons chez eux; nous leur parlerons; ils rendront la
liberté...

[Note 44: Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.]

Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les yeux.

Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les épaules, ensuite elle
s'était retournée lentement et avait repris le chemin de sa cabane, sans
accorder un regard à la belle éplorée.

L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les inimitiés.
Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges. L'aversion subsiste à
travers toutes les vicissitudes de la vie. Elle en dépasse les limites
pour se transmettre, plante vénéneuse, vivace, indéracinable, de
générations en générations.

La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li reporta sur le fleuve
ses yeux humides.

Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux rives.

A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal, qui se levait dans le
canot et tombait sur Co-lo-mo-o.

Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur battit
violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière. Son regard doubla
d'intensité.

Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li saute dans un
canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.

Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens du jeune
chef, profité du passage d'un de ces longs trains, de bois que les
Canadiens-Français appellent cages.

Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être d'une grande
utilité.

Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante brasses environ
le séparait des canots de la police.

Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le jeune homme prit une
direction opposée, et, après quatre ou cinq minutes, se montra à fleur
d'eau derrière une petite île.

Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua.

L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant immédiatement sous
les flots, il pointe alors sur la cage, pendant que les gens de police,
trompés par son stratagème, le chassent vainement autour de l'île.

Le train de bois marche avec lenteur.

Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge c«i cire tout
près, il remonte, et une grosse botte d'herbes aquatiques paraît à la
surface du fleuve.

Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près de l'Ile. On
dirait qu'arrachés de quelque crique par la force du courant, ils s'en
vont bien innocemment à la dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se
cache la tête du Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis,
à présent descendus sur l'île pour l'y chercher.

Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course qu'il a fournie
sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche à un des arbres qui
composent la cage et examine les hommes chargés de la diriger.

C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes des rapides; c'est
que déjà aussi les vagues sont devenues trop impétueuses pour qu'il
soit possible de regagner la rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à
moins de monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les
rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.

Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des Irlandais, et
le Petit-Aigle leur demandera assistance, car les uns et les autres
détestent les Anglais.

Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs yeux bleus, à leurs
favoris roux comme leurs cheveux, Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces
fidèles serviteurs de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus
plus royalistes que le roi lui-même.

Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le respect,--un peu
exagéré,--qu'on leur prête pour les lois de l'hospitalité, ils
s'empareraient assurément du jeune sagamo et le livreraient à la police,
en arrivant à Montréal.

Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen.

A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué est-elle encore
visible.

Co-lo-mo-o réfléchit.

Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on approche des
rapides et voilà que les cageux se hâtent de diviser leur train en
plusieurs parties, suivant l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par
les écueils, en descendant la cataracte.

Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance de salut. Il n'y a
plus à hésiter.

Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de la prison est
encore préférable à une mort imminente.

Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser sur la cage: le
bruit d'un canot frappe son oreille.

Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, plein de
rage, prêt à replonger dans l'abîme et à périr dans son sein, plutôt
qu'à se livrer aux ennemis de sa race.

Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, non, il
ne languira pas cette fois dans un noir cachot.

--Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète.

Un des cageux répond:

--Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu envie de sauter les
rapides avec nous? Au moins, viens ici, près de moi, tu seras plus on
sûreté que dans ta coquille de noix.

--Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta un second. Ah!
mais qu'est-ce que cela veut dire!

Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine apparition de
Co-lo-mo-o.

Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé l'Indien prit
son élan, monta sur la cage, et d'un bond, fut dans le canot, à côté
d'Hi-ou-ti-ou-li.

--Ces sauvages, ça vous a de drôles d'inventions! dit le premier des
Écossais qui avait parlé.

--A quel jeu jouent-ils? dit lautre.

--Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme est un
prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans le bateau de la
police. Il s'est échappé. Mais il y a sans doute une prime pour sa peau;
je m'en vas tâcher de l'avoir.

En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un long fusil simple,
l'épaula tranquillement et fit feu.

--Un cri perçant retentit.

--Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais, en brandissant
triomphalement son fusil en l'air.

L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage s'étaient tour à
tour engagé dans la passe des rapides.

--Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, en
voyant quelques gouttes de sang qui roulaient sur la joue de Co-lo-mo-o.

--Non, ma soeur, répondit le jeune homme.

--Mais tu as été atteint!

--Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme! repartit le Petit-Aigle
qui, aussitôt dans le canot, avait saisi une pagaie et faisait des
efforts surhumains pour résister à la violence des eaux.

Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames courtes, furieuses,
irritées, déferlaient avec fracas autour de l'esquif, menaçant de
l'engloutir ou de le précipiter avec elles à travers les écueils. Pour
braver leur colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la
prudence, l'habileté au sang-froid.

Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à un haut degré.

Secondé avec autant d'intelligence que de courage par Mi-ou-li-ou-li, il
parvint, après une lutte acharnée avec le terrible élément, à placer un
certain intervalle entre les rapides et son embarcation.

Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il devait faire.
Retourner au village eut été une maladresse. Aussi le Petit-Aigle n'y
songea-t-il point. Le meilleur parti qu'il put adopter, c'était de
joindre son père sur l'île au Diable.

Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille de
Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île au Diable
servait de retraite à une foule de gens, Canadiens et Indiens, en
hostilité ouverte avec le gouvernement anglais. Tous s'étaient liés par
un serment solennel à ne jamais révéler cet asile.

Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère.

--Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a rendu. En
revenant à Caughnawagha, je lui ferai des présents qui lui prouveront
que mon coeur n'est point ingrat.

--Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si son frère
Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; s'il souffre, elle
aussi souffre.

--Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi l'esprit du père de ma
soeur n'est-il pas semblable au sien?

L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:

--L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis du notre race.

--Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li
lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant pris par
les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se jeter dans la
Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est venue à lui pour l'aider
s'il avait besoin de son secours.

Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard de gratitude, et
il dit:

--Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o?

--Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est agréable.

--Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime?

--Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur.

--Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un secret elle le
garderait comme la Grande-Rivière garde les cailloux qu'on laisse tomber
dans son lit?

--Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle
chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait,
Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.

--Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive? interrogea
Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet de la conversation.

Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction qu'il indiquait.

Elle, lui répondit:

--Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille pas de ce côté!

--Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un autre lieu où il
pourra échapper aux griffes de ses lâches anglais, si Hi-ou-ti-ou-li
veut lui promettre de ne point le trahir.

--Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les chrétiens! répondit
gravement la jeune Iroquoise en étendant son bras vers le petit clocher
de la chapelle de Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.

Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia qu'il était
défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île au Diable et manoeuvra
hardiment vers ce point.

Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, quoiqu'elle
ignorât l'existence du cordage qui facilitait l'accès de l'îlot; et
quoique, par conséquent, elle dût d'abord juger le dessein de Co-lo-mo-o
follement téméraire.

Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait un bonheur
pour elle de mourir, s'il était nécessaire, en le servant?

Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit, afin de haler le
canot jusqu'à la seule place abordable, elle le fut bien davantage quand
une foule de gens, à l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de
leur débarquement.

Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des Irlandais, et
quelques Anglais.

Tous étaient armés.

Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait son canot.
Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient étonnés. La plupart lui
lancèrent des regards menaçants.

Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o, et, lui
frappant sur l'épaule:

--Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il ici cette fille de
loup?

--Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme, tremblant d'avoir
offensé son père.

--Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la vie que mon fils la
conduit à sa perte? reprit la Poudre en portant le pouce sur le chien de
son fusil.

--Les Habits-Rouges me poursuivaient.....

Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever.

--Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en montrant, notre
refuge à cette squaw de malheur. Il périra avec elle.

--Il est vrai que les règlements de noire association décrètent la mort
contre les délateurs et les profanes, dit un Canadien-Français; mais
avant de condamner ce jeune homme, on devrait l'entendre.

--Mes règlements à moi, riposta impétueusement la Poudre, sont qu'il
est mon fils, qu'il a manqué au respect qu'il me devait, en amenant ici
cette fille, et que, pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite.

--Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir mon châtiment;
mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement Co-lo-mo-o.

--Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! dit aigrement
Nar-go-tou-ké.

Et deux petits coups secs résonnèrent.

L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.

--Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia Hi-ou-ti-ou-li
en se jetant à ses genoux; grâce pour lui, je vous en conjure! Moi, je
ne découvrirai pas votre secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de
la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à
Co-lo-mo-o.

--Il faut délibérer, dirent plusieurs voix.

Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, toujours
calme, impassible, et pressa la détente. Le coup partit. Mais une main
vigoureuse avait subitement rabaissé le canon du fusil, et le plomb
meurtrier s'était logé en terre.

--Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent les spectateurs.

Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible forfait que, dans
son emportement aveugle, il eut accompli, la Poudre avait tourné sur ses
talons comme sur un pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à
la bouche, il défiait le nouveau venu.



                            CHAPITRE XII

                           LE CHARLEVOIX


Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, visage rude,
bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe longue, de même nuance que les
cheveux, l'air d'un héros de légende, tel était ce dernier.

Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout aussi bien avoir
quarante-cinq ans que soixante. Mais la force et la santé rayonnaient
sur sa personne. On devinait qu'il avait été créé pour le commandement,
destiné aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume mi-parti de
voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir les admirables proportions
de ses membres.

C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique en velours sombre,
boutonnée jusqu'en haut, un pantalon de même étoffe, à demi enfoui dans
une paire de grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour de
main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.

Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée entre les buissons
qui bordent l'île au Diable, et se tenait appuyé à une carabine.

--Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix brève à
Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour avoir des querelles? Est-ce
au moment d'attaquer nos ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme
n'est-il pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une
famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse, et mon
frère me remerciera d'avoir arrêté son bras; car si mon frère est
prompt comme la poudre, dont on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un
vieillard, la bonté du père des hommes.

Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du sagamo. Il
flattait sa vanité, le sentiment par excellence des Indiens, et lui
donnait le temps d'envisager l'étendue du crime qu'il avait été sur le
point de perpétrer.

--C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants.

--Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette squaw? car puisqu'elle
est fille de Mu-us-lu-lu, un loyaliste enragé, elle nous vendra
assurément.

--Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o.

Nar-go-tou-ké fronça les sourcils.

--Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant de la
Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection les enfants du
Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette fille qui m'a dénoncé aux
Habits-Rouges? S'il en était ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de
mes propres mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans
ses veines.

--Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt à le vénérer et à
lui obéir en tout, dit doucement le jeune homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a
aidé à échapper aux Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la
plus noire ingratitude.

--Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au conseil des
anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé; et toi, vaillant
Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme des hommes forts, dit alors
Poignet-d'Acier.

Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit simplement et
correctement le récit de ce qui s'était passé à Caughnawagha depuis la
fuite de Nar-go-tou-ké.

--En apprenant les outrages dont sa femme et son fils avaient été
victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur nouvelle qui s'exhala
en cris frénétiques, auxquels la plupart des auditeurs joignirent des
paroles de vengeance.

--Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle promet de se
taire, qu'elle parte! dit brusquement le sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa
de parler. Mais qu'elle se souvienne que si sa langue tourne une fois de
trop dans sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger à mes
chiens!

--Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. Va, et
rappelle-toi ton serment.

--Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle l'observera
avec autant de régularité que le soleil observe son cours, répondit
l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle dans un long regard, comme
si elle prévoyait, hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne
reverrait plus le fils de Nar-go-tou-ké.

Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se baissaient et
s'introduisaient sous les halliers pour rentrer à l'intérieur de l'ilot,
la Fauvette-Légère monta dans son canot et quitta lentement le rivage,
en se laissant glisser le long de la corde qui leur avait servi pour
attérir.

Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, un signe, un coup
d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser son père, soit qu'il ne
pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se plongea sous les broussailles, sans se
tourner vers la pauvre Indienne.

Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère.

Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un tourbillon
passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent le câble protecteur,
et la malheureuse Iroquoise, entraînée avec la rapidité de la foudre,
sur la cataracte qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces
avec sa frêle embarcation.

Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative pour disputer sa
vie à la mort.

Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie, ses restes
sanglants, que se disputait une bande de vautours.

Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de son père dans
l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était content de savoir sa
libératrice en sûreté; mais ne se préoccupait plus guère d'elle, croyant
qu'elle retournerait, sans encombre, à Caughnawagha.

Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre des insulaires
augmentait.

Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, pour ainsi
dire, sortir de dessous terre.

Bientôt on en put compter plus de deux cents.

Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient aux classes
ouvrières de la société.

Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient néanmoins dans la
masse.

La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier grimpa sur la
gigantesque statue dont il a été question déjà, et, s'adressant à la
multitude:

--Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est connu. Quels que
soient nos motifs, nous voulons tous briser le joug que l'Angleterre
fait peser sur ce pays. Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il
y a plus de vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation.

Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la Colombie
jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses si grandes que
j'aurais pu acheter tout le Canada aux tyrans qui l'oppriment et qui
le vendraient s'ils en trouvaient un prix capable de satisfaire leur
cupidité; mais, deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où
je les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie sous laquelle
Canadiens et Indiens, Irlandais et même Anglais, voue gémissez.
Cependant, quoique ruiné, je n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas
avec moi des hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort?

--Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule.

L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés:

--Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits! Nous avons demandé
justice: on a mis nos têtes à prix! Nous avons protesté: on a tiré
sur nous! Eh bien, mes amis, que fallait-il faire? Profiter de
l'exaspération publique, nous unir aux membres du parti libéral; nous
entendre avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, les
O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et prendre une heure pour
déployer partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, l'étendard de
l'indépendance!

--Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra l'auditoire
enthousiasmé.

--Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous mon
alliance avec les patriotes de la province?

--Oui, oui, oui!

--Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres?

--Oui, oui, oui!

--Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se lever en masse
est venu. Les correspondances que j'entretiens, comme vous le savez,
au moyen de pigeons dressés à cet effet et qui partent à tout instant
d'ici, mon quartier général, ces correspondances m'apprennent que le
signal sera prochainement donné dans toute la colonie, depuis le golfe
Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; tenez-vous donc pour avertis! Nous,
nous ne sommes que des aventuriers qui avons des injures à venger. Nous
nous réunissons aux partisans de l'émancipation; mais que cette union
ne nous fasse pas oublier notre devise: Dent pour dent, oeil pour oeil,
sang pour sang! Pour l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les
fléaux de Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au
jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour, il faut courir les
campagnes, raviver les blessures faites à l'orgueil national, remettre
en mémoire les vieux griefs, distribuer des armes, des munitions, et
partout souffler la haine contre l'administration anglaise, partout
allumer l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges de ce
pouvoir exécrable!

Des bravos formidables accueillirent la péroraison de Poignet-d'Acier.

Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs orateurs lui
succédèrent et parlèrent, tour à tour ce langage métaphorique, imagé, si
propre à remuer les passions des masses.

Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut fini.

--Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que chacun de vous aille
là où il a le plus d'influence, et qu'il y attende avec patience le mot
d'ordre que je ne tarderai pas d'envoyer à tous.

S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké:

--Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt de nos
trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal et d'y frapper le
premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o, il est valeureux, il est
rusé; il partira demain pour soulever les Hurons de Lorette et les
Indiens du Saguenay.

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi, dit le jeune homme,
en saluant avec déférence Poignet-d'Acier.

--C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme, afin que vous ne soyez
pas reconnu. Il y a ici, dans, ma tente, tout ce qui est nécessaire pour
cela. Vous parlez sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse
barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez facilement vous
donner pour un planteur de la Louisiane.

--Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce qu'il est: l'ours n'a
pas besoin de la peau du renard.

--Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier, qui veut la fin veut
aussi les moyens.

--Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o. Sous mon costume
je serais reconnu soit à Montréal, soit à Québec. 11 vaut mieux en
mettre un autre.

--D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un temps. Aussitôt sa
mission remplie, le jeune aigle reprendra sa couverte nationale.

--Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que son bras ne soit
jamais fatigué quand la hache de guerre sera une fois déterrée, fit
Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante.

--Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, en posant
familièrement sa main sur l'épaule du jeune iroquois.

Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes seulement demeuraient
encore sur l'île au Diable.

Les autres, après avoir regagné le bord méridional du Saint-Laurent,
s'étaient disséminés eu petits groupes, par différents chemins, dans les
campagnes environnantes.

Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du Sud, coucha dans
les bois de Saint-Lambert, hameau situé au bas de Laprairie, tout à fait
vis à vis de Montréal.

Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa le fleuve sur le
bateau à roues mues par des chevaux, qui faisait alors le service entre
les deux rives.

Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ pour Québec,
Co-lo-mo-o resta enfermé dans une chambre de l'hôtel Rasco, où il était
descendu.

Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage pour Québec,
à bord du vapeur _Charlevoix_.

Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat.

Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait l'habitude de voir à
Montréal; mais aucune d'elles ne le reconnut. Partout autour de lui il
entendait dire:

--C'est un homme du Sud, ou _he is a Southman_.

Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer aux passagers,
lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent les regards
scrutateurs de Léonie de Repentigny.

La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir William King, qui,
lui aussi, examinait curieusement le faux planteur.

Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son émotion avec cette
volonté puissante qui caractérise les Indiens, alluma nonchalamment un
cigare, et, faisant un demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la
foule, à l'autre extrémité du vapeur.

--Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait alors sir
William à Léonie; un sauvage affublé en yankee! spectacle merveilleux,
très-merveilleux!

L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si, deux heures
auparavant, il ne se fût pas battu en duel avec Xavier Cherrier.

Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient entièrement cet
incident. Désirant faire une visite à l'une de leurs amies, madame
Mougenot[45], qui habitait Trois-Rivières, jolie petite ville, placée
entre Montréal et Québec, elles avaient prié l'officier de leur servir
de cavalier, et sir William avait trouvé «original, très-original,»
de blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient
beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de l'après-midi.

[Note 45: Voir la _Huronne_.]

--Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation du
sous-lieutenant.

--Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque, my dear.

--Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner une contenance,
car elle éprouvait un grand malaise.

Sir William partit d'un éclat de rire.

--Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le personnage que
vous voyez se faufiler là-bas parmi les passagers n'est pas ce qu'un
vain peuple pense, comme dit je ne sais plus quel poète français.

--Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda madame de
Repentigny.

--Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit Léonie, en
ébauchant un sourire pour dissimuler son inquiétude.

--Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit! s'écria
l'officier frottant bruyamment ses mains l'une contre l'autre.

--Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame de Repentigny.

--Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme il est amusant,
quand il s'avise de plaisanter, repartit aigrement la jeune fille.

La cloche du bateau suspendit leur entretien.

On sonnait pour le thé.

Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la collation du soir
était servie.

Elle se composait de l'invariable _tea or coffee_, saucisses, oeufs
frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre cuites à l'eau.

Le faux colon lie parut pas à ce repas.

Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de chaque côté de
la salle, et qui se fermaient au moyen de rideaux.

Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir William sur
le pont pour jouir de la brise du soir. Mais prétextant bientôt d'une
migraine, elle redescendit dans l'entrepont.

Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés.

Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste cabine.

Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de son agenda, y
écrivit deux ligues au crayon; puis s'armant de courage, elle alla droit
au cadre de Co-lo-mo-o.

D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.

--Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante.

L'Indien écarta le rideau et tendit la tête.

Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et remonta tout affolée
sur le pont.

Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais.

--Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle.

--Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous coucher, n'est-ce
pas, car il fait nuit et le froid me gagne? Tu vas mieux, mon enfant?

-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous encore un peu.
Le veux-tu?

--Volontiers, si cela te fait plaisir.

--Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant tendrement la main de
sa mère.

--Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que tu as la fièvre.

--Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde; je me porte à
ravir.

Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles allaient quitter
le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir William parut.

--Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son bras à Léonie,
votre homme du Sud a disparu, ma chère!

--Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon homme du
Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imaginé que vous
remplissiez le rôle de mouchard du gouvernement britannique.

--Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier.

--C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai sa
signification. Bonsoir!

--Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir
William qui les avait accompagnées jusqu'à l'escalier de l'entrepont.



                            CHAPITRE XIII

                         UNE PAGE D'HISTOIRE


Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements qui ouvrent ce
récit.

La crise politique à laquelle le Canada était en proie a fait des
progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.

Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence des
faits qui vont se dérouler.

On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre par la _paix
honteuse_ de 1763, la colonie était presque entièrement française.

Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaça tous les
fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de
ses sujets vers les rives du Saint-Laurent.

Ces derniers étaient encore en très-faible minorité dans le pays, que,
déjà, ils tyrannisaient les vaincus, grâce à l'appui de la force armée,
dont ils disposaient arbitrairement.

Conformément au système gouvernemental anglais qui fut en partie adopté,
les juges devinrent tout-puissants; et, dès 1803, un de ces magistrats,
M. Sewell, demanda la suppression de la langue française, l'abolition de
la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes
les charges publiques.

Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte officiel de la
mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la
colonie, qui s'en autorisèrent pour redoubler leurs vexations.

Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dévouement
sans bornes à leurs maîtres, soit lors de la révolution américaine de
1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traités
comme des factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces
persécutions.

La prolongation d'un état de choses aussi anormal, aussi odieux, disons
le mot, fut la source d'un fléau que la Grande-Bretagne n'avait pas
prévu, mais qui devait inévitablement arriver:--Ses agents, investis de
pouvoirs illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction de
leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent sur les colons
anglo-saxons aussi bien que français.

Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. Les
exactions et les concussions les plus éhontées devinrent à l'ordre du
jour: tous les fonctionnaires s'en mêlèrent, à l'envi, tous, depuis
le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux
simples schérifs.

Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le
siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et
les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans
le même but.

Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les
oppresseurs.

Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se
souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif.

En 1816 la mesure était presque comble.

Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de
M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses
renseignements.

«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George
Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner
aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre
précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut
recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans
découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du
général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le
monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en
avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la
rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,
et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et
10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions
d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.
Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement
du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières
de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les
Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de
la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes
d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que
l'ennemi.»

Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38
les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale,
se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à
peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français.

Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce
n'était encore que la plus minime partie.

L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides,
le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au
gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et
le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature.

Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les
Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait,
comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un
des plus beaux joyaux de son diadème.

Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées sur le
territoire, elle avait laissé subsister les droits seigneuriaux,--les
lods et ventes,--autre sujet de grief dont on se plaignait amèrement[46].

[Note 46: Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.]

Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa
l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection d'un archevêché à
Québec. M. Plessis fut appelé à cette dignité en 1819. On le cajola pour
avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins.

«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord Bathurst de soutenir
de l'influence cléricale les mesures politiques que l'Angleterre
pourrait adopter à l'égard du Canada; quelque préjudiciables qu'elles
pussent être aux intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer
que le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se convaincre
qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dîmes
à l'abri, on pouvait compter sur son zèle pour le maintien de la
suprématie anglaise, quelque chose qui pût arriver, soit que l'on
voulût changer les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au
Haut[47].»

[Note 47: Garneau, _Histoire du Canada_.]

Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une même législature,
deux causes nouvelles d'irritation: la dîme obérait les habitants de
la campagne, la réunion des Canadas devait être l'engloutissement de la
race française dans l'élément anglais.

Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la
Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le
partage du revenu des douanes avec la province supérieure! Iniquité
révoltante s'il en fut, entre tant d'iniquités!

Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt le bureau colonial
propose un bill attentatoire à toutes les libertés. Ce bill restreint la
représentation du Bas-Canada; il confère à des conseiller, non élus par
le peuple, le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; abolit
l'usage de la langue française et atteint les prérogatives de l'Église
catholique.

«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français presque à l'état
de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser
est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car
sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple
opprimant sur chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face
avec lui.»

Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comtés du
Bas-Canada on fit des assemblées pour protester contre cette proposition
détestable. Elles donnèrent naissance à des pétitions appuyées par plus
de soixante mille signatures.

Portées à Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et
Neilson, ces pétitions furent éloquemment secondées dans le parlement.

On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.

Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté par les fautes
du cabinet anglais, aussi bien que par le désordre de l'administration
coloniale.

En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, M. Caldwell, un
déficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme égale à deux
années du revenu public.

Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni de caution.

A la même époque, le percepteur des douanes à Québec est reconnu
défalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse.

Voyez s'amasser l'orage.

Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, elle craint les
troubles. Elles vote les subsides.

Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement onéreux,
avec si peu de détail sur les estimés, qu'elle se déclare forcée de les
rejeter.

Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. Singeant Louis
XIV, il monte à la chambre, «éperonné, l'épée au côté et accompagné
d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or.»

Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.

Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. Ils se
regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes.

_L'Ami du peuple_, journal rédigé en français, à Plattsburg, sur la
frontière des États-Unis, lance un appel:

«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger des chaînes. Il
semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre
de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges
abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée
d'une ruine totale!

«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, de montrer
votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis
un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes
sujets vous n'êtes pas esclaves.»

Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les
reproduisant, le _Spectateur_ de Montréal ne craignait pas d'ajouter:

«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons pas encore
désespérer de son salut.»

Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne l'avait-elle donc
réduite, cette riche contrée, pour que les Canadiens en fussent arrivés
à douter de leur salut?

Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont versées ces malheureux
frères que la catinerie de Louis XV a lâchement vendus à l'étranger!

Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine à son
éclosion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux élections,
par des meeting tumultueux, par l'adoption de résolutions qui condamnent
violemment les mesures administratives.

L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des moteurs de ces
résolutions.

L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son émotion se dissipa en
speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent
provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs
commettants.

On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre un terme aux
dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver.

Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent à la chambre un
grand nombre de jeunes gens animés par des idées libérales.

«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement élus,
voulaient déjà que l'on allât beaucoup plus loin que l'on ne l'avait
encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous
les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable
dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à craindre, en insistant pour
les avoir, car les Etats-Unis étaient à côté de nous pour le recueillir
dans ses bras, s'il était blessé dons une lutte aussi sainte.

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût comporter la moindre
fraction des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau,
l'excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire
aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les
obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener
l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils défendaient
était trop juste pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne
prévoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard,
en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher
un gouvernement dont la fin première serait d'établir, suivant son
auteur[48], dans cette province une population anglaise, avec les lois et
la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur
décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister que comme le phare
trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: «Nos
institutions, notre langue et nos lois.»

[Note 48: Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles
pour faire une enquête sur les affaires du Canada.]

Montréal était le foyer du libéralisme.

L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par une lutte
affreuse entre les troupes et le peuple.

Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.

Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus belle. L'exécutif
ne tint compte ni des unes, ni des autres.

Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les exaspéra.

Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait
nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre
les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que
de coutume au Haut.

Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent de se séparer
de l'exécutif.

La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra dans un acte devenu
célèbre sous le titre de: _Les quatre-vingt-douze résolutions_, les
griefs de la colonie contre l'Angleterre.

Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses orateurs autour
des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre les considéra à peu
près comme non avenues.

Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des clubs, des
associations secrètes furent formées par les Patriotes et par les
Loyalistes. Si les premiers enfantèrent les _Fils de la Liberté_, les
seconds donnèrent le jour à un corps de carabiniers au nom de _God save
the King_ (Dieu sauve le roi).

Dans le même temps les journaux des deux partis se livraient
continuellement à des sorties furibondes. Un des plus prudents, le
_Canadien_, allait jusqu'à dire:

«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité que l'on peut
gouverner maintenant en Amérique. Si les hommes d'État de l'Angleterre
ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses,
ils l'apprendront, avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car les
choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»

La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.

Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements sinistres
s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la veille d'éclater.

La _Minerve_ et le _Vindicator_ embouchent la trompette de révolte:

«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on ne puisse les
méprendre, nous semblent nécessaires.»

Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent les masses par
leurs discours incendiaires.

Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. Le
gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée publique, à Saint-Laurent,
on avait voté des résolutions blâmant sa conduite, lui fait écrire par
son secrétaire d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.

Papineau répond:

«Monsieur,

«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant ma conduite à
Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mépris et
silence.

«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il
est faux qu'aucune des résolutions adoptées à la dernière assemblée
du comté de Montréal recommande une violation des lois, comme dans son
ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.

«Votre obéissant serviteur,

«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU[49].»

L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte
du sang français le plus pur.

A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la
conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragédie,--une des pages les
plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse,
si noire de forfaits politiques.

[Note 49: Historique.--Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas
reproduit dans son _Histoire du Canada_, cette lettre qui me semble
avoir l'importance d'un document d'État.]



                           CHAPITRE XIV

                    ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES


Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès le matin à
Saint-Charles, petit village dans le comté de Richelieu, et sur la
rivière de ce nom.

De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en voiture, des
nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.

Comme une marée montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant
le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une
colonne surmontée par le bonnet phrygien.

Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:

  A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS

                         1837.

Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs s'élevait
auprès.

Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient à l'entour.

C'étaient les couleurs de la France, des États-Unis, de l'Irlande, de
l'Écosse; mais l'étendard britannique manquait.

Des devises chargeaient ces bannières:

              _Vive Papineau et le système électif;
   Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été
                            destitués;
                    Honte à leurs successeurs;
                     Nos amis du Haut-Canada;
     Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend
                       encore leur secours.
                          Indépendance._

Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté par une
tête de mort et des os en croix.

Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du
soulèvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en
costume national et une centaine de miliciens armés, revêtus de leur
uniforme.

Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces derniers avaient
intrépidement bravé la loi martiale pour se rendre au meeting.

Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi.

Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à leurs visages
tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, les nord-ouestiers
parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient,
l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions.

De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit groupe,
debout sur une éminence, qui dominait la plaine, recevait un signe et
poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la réunion ou vers
un autre.

Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche,
comme on l'appelait à Montréal; Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un
jeune homme imberbe, à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait
le bras.

L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait
singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives de la plupart des
assistants.

--Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Léon; il n'y a rien à
redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier à mi-voix.

--Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! répondit
l'adolescent, en frémissant.

--Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la société gracieuse
et polie de votre salon.

--Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!

--Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle
idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?

--Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqué.

--Un reproche! j'en serais desolé!

--Si maman connaissait mon escapade?

--Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il surprenant
que vous ayez désiré assister.....

--Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!

--Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais amoureux
fou d'un aussi parfait cavalier.

--Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le bras de Cherrier.

--Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moitié de
l'assemblée n'a des yeux que pour vous!

--Les femmes?

--Assurément.

--Vous les trouvez jolies, mon cousin?

--Oh! tout est relatif, entendons-nous.

Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.

--N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma première
sortie, après cette maudite blessure, j'ai du bonheur.

--Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! A la place de
ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous
avez été blessé... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous
dirais peut-être le nom de votre adversaire...

--Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup Poignet-d'Acier, en
étendant son bras dans la direction de la rivière Richelieu.

--Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-ké qui,
jusque-là, avait causé, sur un ton animé, avec le chef des trappeurs.

Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournèrent du
côté indiqué et découvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient
vers la prairie.

--Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier à Poignet
d'Acier.

--Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.

--Quoi! les sauvages de Lorette, ici!

--Pas tous, mais une bonne partie.

--Qui donc a pu les décider, car on assure que les Québecquois ont viré
leur capot[50]?

[Note 50: Locution canadienne. Elle signifie _Changer de parti_.]

--Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs,
quelques ambitieux au petit pied. 11 y en a sous tous les drapeaux.

--Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?

--Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.

Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.

--Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux
ancêtres, dit majestueusement le sachem.

--Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier,
pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.

--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras
qu'il avait sous le sien.

--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!

--Vous pâlissez!

--Oh! la bonne plaisanterie!

--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir
pour vous le prouver.

--Si nous marchions un peu!

--Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement nous serons aux
premières loges pour voir et pour entendre, mais la présence de M.
Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne
trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce
beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons de Lorette. Est-il
possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mâles tout à la fois?
Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage!

En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o qui, débouchant
avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers
l'estrade.

Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe à contempler,
avec sa chevelure ornée de plumes, sa couverte bleue, négligemment jetée
sur ses épaules, les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses
mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, la fierté de
son maintien et la haute distinction de sa physionomie.

Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux Hurons de
s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.

--Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il
s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel que toi.

Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.

--Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait
est bien fait et celui-ci en est réjoui.

Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:

--Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amène cinquante
hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.

--Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces
cinquante hommes, répondit Villefranche en offrant cordialement sa main
à Co-lo-mo-o.

Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui était familière,
celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles.

C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait croisé
celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait
aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi
tremblante que la feuille du bouleau.

Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'échapperont pas
à la pénétration de Poignet-d'Acier: il sourit amèrement.

--Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le _Hustings_[51]. Écoutons.

[Note 51: C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à
l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.]

--Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine à Co-lo-mo-o.

Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale se porta
vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, les chefs du parti libéral,
habillés, comme la majorité des spectateurs, en étoffe grise, fabriquée
dans la colonie (car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des
importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des Canadiens,
passée à la boutonnière.

Des salves d'applaudissements passionnés retentirent dans tous les
rangs.

Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et M. Papineau prit
la parole, au milieu d'un silence devenu tout à coup solennel.

«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du Canada, M.
Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière politique. Il
était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et
pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui
agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au plus
haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés vers
lui; et c'était notre personnification chez l'étranger[52].»

[Note 52: Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand
nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.]

Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique réquisitoire. Mais
sa véhémence n'égalait pas la fièvre qui dévorait l'assistance; et,
comme il recommandait de procéder constitutionnellement pour obtenir
le redressement des griefs, comme il conseillait d'éviter une levée de
boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, déclare, dans un
langage brûlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut à l'instant
même prendre les armes.

Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie accueillent
sa harangue.

Aux chants de la _Marseillaise_ et de la _Parisienne_, on passe aussitôt
des résolutions insurrectionnelles.

Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la
chambre législative qui prenaient part aux délibérations, sont enlevés
de l'estrade, portés en triomphe autour de la colonne, et mille voix
jurent, dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du Canada
ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur l'autel de la
patrie.

Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement émouvante, Léonie
de Repentigny avait, sans y songer, quitté le bras de Cherrier; et
celui-ci, enflammé par le réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui
l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de
ses poumons.

--Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor
qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du
tonnerre couvre le rugissement des éléments déchaînés; viens aussi jurer
de venger les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!

Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte
de ce qu'il faisait.

Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle
voulut l'appeler, le retenir.

Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée l'avait
bâillonnée.

Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.

Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans une cohue
d'individus qui déferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix
étrange lui sifflait à l'oreille:

--Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi aussi les
représailles!

Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait cruellement mordue à
l'épaule.

--Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrière
elle.

--C'est une femme, un espion, déguisée en homme, répondit la voix aiguë
qui l'avait apostrophée.

--Un espion! Un espion! Un espion!

Ce cri eut cent échos.

--Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la
maîtresse de ton fiancé, sir William King, dit, en lâchant mademoiselle
de Repentigny et en se montrant à elle, une jeune Indienne, aux robustes
appas, qui s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.

--Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un exemple! il faut le
lyncher[53], le pendre! répétait-on avec des accents terribles autour de
l'infortunée Léonie.

[Note 53: On sait que ce terme, purement américain, signifier
exécuter sans forme de procès.]

Un homme la saisit au collet:

--Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.

Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées comme un
témoignage de culpabilité.

--Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!

Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.

--C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient les
patriotes.

--C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A quelque distance.

--Une femme! nous allons voir ça!

Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets de la
populace, l'individu qui s'était emparé de la jeune fille fit sauter les
boutons du frac qui lui emprisonnait la taille.

--Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle en tombant à genoux.

--Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui,
qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes.

--Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout!
Je suis une pauvre fille, bégayait Léonie à travers ses sanglots.

--Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?

--J'avais envie d'assister à l'assemblée.

--Pour nous trahir!

--Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un
patriote, un des Fils de la liberté!....

--Quel est ton nom?

Léonie hésita.

Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il était odieux au
parti libéral, elle pressentait la fureur de cette plèbe exaltée, en
apprenant qu'elle était la fille de M. de Repentigny.

Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui restait de
vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama:

--A moi! à moi! à moi!

Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'écarta presque
aussitôt pour livrer passage à trois hommes qui, comme un torrent,
accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.

Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.

--Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant le brutal qui
avait questionné la jeune fille.

Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; quelques
canons de pistolets furent même dirigés contre lui, des imprécations
l'assaillirent.

--A bas le sauvage! mort au sauvage!

Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrière eux venait un
bataillon de chasseurs nord-ouestiers.

--Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur à qui le
touche!

Son accent, son geste, étaient irrésistibles.

Les plus audacieux reculèrent intimidés.



                            CHAPITRE XV

                    LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT


Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, à
une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes
paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés
à l'infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les
fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rêver,
aimer doucement dans la paix et la solitude.

[Note 54: Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.]

Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein
d'un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un
murmure argentin, soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit
à travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des
bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés.

Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, n'était rien
moins qu'une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un
château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux
environs des grandes villes américaines.

Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses
petites fenêtres à ogives.

C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l'art moderne
avec l'art ancien.

Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine dans le
sous-sol ou _basement_; parloir et salle à manger à ce que nous
appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent
le premier; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages
supérieurs.

En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec
sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée à sa campagne de
Saint-Charles.

Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son mari
avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient
continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme
d'un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l'était M. de
Repentigny.

Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba
malade. Depuis longtemps elle était atteinte d'une hypertrophie du
coeur, causée par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout à coup
des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On
manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le
retenaient à son poste.

Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans
bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait plus de pensées, plus de
voeux que pour son rétablissement Est-il nécessaire de dire qu'elle lui
cacha cette réponse laconique et dure?

Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut
s'améliorer.

Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour
fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de
Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir
William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé
par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, dès
qu'il aurait un moment de liberté, il volerait «certainement,
très-certainement, présenter ses respects à ces dames.»

Le 15 avait été choisi pour la partie.

Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée publique
aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin
que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du
spectacle.

Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, si
passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs.

Tout le monde avait promis de venir; à l'exception des époux Cherrier,
personne ne vint de Montréal.

Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut pas moins gai.

Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante,
Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables.

Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d'homme que
sa cousine Louise s'était fait faire pour accompagner Xavier dans ses
excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua
pas peu à réjouir les assistants.

--Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller
demain à l'assemblée, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le
parc, après le repas.

--Tiens, mais ce serait original!

--Est-ce convenu?

--Oh! maman ne le permettrait pas.

--Qui le lui dira?

--Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout.

--Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache!

--Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune fille en riant
aux éclats.

Le front de Cherrier se rembrunit.

Léonie s'en aperçut aussitôt.

--Pardon, dit-elle, j'avais oublié.

--Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa bonne humeur.

--Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise?

--Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera près de votre
bonne mère.

--Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick
à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...

--Bravo!

--A une condition pourtant!

--Et laquelle?

--C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.

--Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.

Voilà comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny
se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des
patriotes canadiens.

Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe,
Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer
si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du
Saint-Laurent, prenait le nom de _Confédération des six comtés_, au
moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de
devenir fatale à Léonie de Repentigny.

--Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en
faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de
passer.

En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.

La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui
s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.

La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre de cette
réunion.

Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses
compagnons:

--J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer; et je
vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est
malade et si elle apprenait...

--Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier.
Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie.

La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.

--Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne
pouvait articuler une parole.

--Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis
accepter.

--Vous me refuseriez! balbutia Léonie.

--Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.

--Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.

Co-lo-mo-o voulut protester.

--Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous parler.

--Cependant, monsieur, je vous déclare.....

--Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation de
mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.--Parbleu, ajouta-t-il, nous
savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi
brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous
savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières aussi
courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez
être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les
blancs, et, partout un homme agréable en société.

Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins
touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par
les éloges donnés à ses moeurs policées.

--A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi
votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l'esprit de la
population A Québec?

--Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop
compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de
la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance,
ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les
chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.

Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.

--Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de
l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le
pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure
de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les
Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les
Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit
que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs
nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être
désormais inquiétés par les blancs.

--Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.

--Nous vous la rappellerons, monsieur.

--Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit
Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.

--Je le crois, il ne manque que des armes.

--Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que
j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait.
Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces
meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres,
ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa
liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point
votre avis?

Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:

--Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous
reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur
Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient.
Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces
vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de
torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son
poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme
s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre,
pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique
enfant, mon Adèle chérie[55]; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le
meurtre et le parricide..... Horreur!

[Note 55: Voir la _Huronne_.]

--Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de
lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc,
près duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.

--Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.

--Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, répondu le
sagamo.

Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine
évolution de la foule sur la prairie l'occupait à ce moment tout entier.

--Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à
profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard,
sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien
tirer.

Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait à une faible
distance.

--Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils furent seuls,
le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l'a
livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette
maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous
venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira.....

L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait à
la main.

--Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le
Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille délibérer avec les
chefs des tribus qu'il a amenées.

--Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.

Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un
orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans
une saulaie et s'assit au pied d'un arbre.

Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter
entre diverses résolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le
cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting.

S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison
qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une
feuille de papier, et il écrivit sur son genou.

Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de
lettre, le cacheta et y mit la suscription:

                             Mademoiselle,

                  Mademoiselle Léonie de Repentigny,

                                   à

                             Saint-Charles.

Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet à
son adresse.

Léonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonçant
que sir William, arrivé depuis une demi-heure, était allé rendre ses
devoirs à sa mère.

Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne lui semblait
pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec une certaine émotion.

Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.

PAUL, disait cette signature.

--Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Léonie, en parcourant
la missive.

Elle était ainsi conçue:

«Mademoiselle,

«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises à bord
du _Charlevoix_; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait découvert sous
mon déguisement de planteur; par conséquent je vous doit d'être libre,
car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage.
J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma reconnaissance. Des
causes majeures s'y sont opposées. Obligé aujourd'hui de vous écrire
pour vous déclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets
à profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout
dévoué,

«PAUL.»

«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas
de la journée. Il y va de sa vie.»

Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle n'entendit pas
la cloche qui sonnait le dîner.

Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.

--Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs,
car je suis un peu souffrante.

La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de
relire et de commenter la lettre de l'Indien.

Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de
Repentigny attendaient déjà, sans cérémonie, dans la salle à manger.

--Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas? questionna
Cherrier.

--Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit Léonie d'un ton
quelque peu hypocrite.

Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient la bouche
que pour s'adresser des épigrammes trop peu voilées.

Comme on causait politique au dessert, le parent de M. de Repentigny
dit, en branlant la tête:

--Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui une fière
blessure!

--Ah! riposta, sir William, en décochant un regard ironique à Cherrier,
si nous devions compter toutes celles que nous avons faites aux
Canadiens-Français, nous ne trouverions pas assez de chiffres dans la
table de multiplication. Demandez plutôt à monsieur!

Xavier se mordit les lèvres pour ne pas éclater. Mais il sut se
contenir, se leva de table et remonta avec sa femme dans leur
appartement.

Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour de promenade.

L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main comme s'il
voulait la porter à ses lèvres.

La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.

--Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes battu avec mon cousin;
ne niez pas....; j'en suis sûre; je ne saurais aimer l'homme qui a
versé le sang de l'un des miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous.
N'essayez point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne
manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité; vous pouvez
rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage même à ne pas quitter
la maison aujourd'hui. On m'a prévenue que vos jours seraient en danger,
si vous mettiez le pied dehors.

Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles, Léonie de Repentigny
regagna sa chambre à coucher.



                             CHAPITRE XVI

                            L'INSURRECTION


Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont la même durée
que cette fièvre de l'esprit.

Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens se
fussent instantanément portés sur Montréal, il est vraisemblable que la
métropole serait tombée en leur pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils
n'auraient pas été maîtres de la province!

Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à profiter
de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef réel du mouvement,
balançait. Il paralysa par sa tiédeur tous ces braves qui ne demandaient
qu'à voler au combat. Ne se croyait-il pas assez bien préparé,
n'osait-il encore assumer la haute responsabilité qui incombe aux
meneurs d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous sommes
trop près encore de ces tristes événements. Leur appréciation appartient
à la postérité[56].

[Note 56: Dan» la deuxième édition de _l'Histoire_ de M. Garneau, ou
trouve la note suivante:

«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous
devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué et qui doivent
en répondre devant l'histoire. Quant à nous, mon ami, nous fûmes les
victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je sur mon lit du mort, je
ne pourrais que déclarer, en présence du ciel, que je n'avais pas plus
l'idée d'un mouvement de résistance quand je quittai Montréal et
me rendis à la rivière Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe
maintenant à être évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau
et moi, nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de
peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de prétexte à la
témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était pas prêt.»

M. Garneau a publié cette note en anglais.]

Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était brisé. Le
renouer par des moyens pacifiques n'était plus au pouvoir de personne.

A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma ouvertement.

Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays.

Les occupations ordinaires de la ville et des champs furent abandonnées.
Chacun prit fait et cause pour un parti ou pour un autre. La guerre
civile alluma ses torches.

«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels ou les
membres du Club Doric, comme te nommèrent les Anglais, en vinrent aux
mains, avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle
du docteur Roberston et autres furent attaquées et les presses du
_Vindicator_ saccagées. On appela les troupes sous les armes: elles
paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.»

L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et inonda la
campagne détachements chargés de faire exécuter les nombreux mandats
d'arrestation lancés contre les fauteurs de la Confédération des six
comtés.

Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux partisans
étaient restés dans le comté de Richelieu.

Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient à la
résistance, commettant cette grande faute,--faute irréparable--c'est
d'attendre, c'est-à-dire de laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens,
au lieu de marcher droit à l'ennemi.

Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis et
Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de l'autre, sur le
Richelieu.

Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit de Chambly,
localités où le gouvernement anglais avait caserné plusieurs régiments.

Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller attaquer les
rebelles, et de les prendre ainsi en avant et en arrière,--Saint-Denis
et Saint-Charles se trouvent entre Chambly et Sorel.

Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir, ils devaient
vraisemblablement se joindre à peu près à la même heure sur le théâtre
des opérations.

Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel avec cinq
compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie de six et un piquet de
police à cheval.

Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à torrents. Tous
les chemins avaient été défoncés et les ponts rompus par les paysans.

Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes arrivèrent
devant Saint-Denis, après une rude marche d'environ douze heures.

Il pouvait être dix heures du matin.

Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes funèbres.

Des barricades défendaient toutes les avenues du village, et un puissant
rempart, construit avec des troncs d'arbres, interceptait la route.

Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait fait fortifier et
créneler, le docteur Neilson avait résolu de vaincre ou de mourir. M.
Papineau, le docteur O'Callaghan et quelques officiers de milice s'y
trouvaient avec lui.

Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de fusils, le reste
portant qui une lance, qui un épieu, qui une fourche, qui une faux, ou
de vieux sabres rouillés, faisaient retentir le village des chants de la
_Marseillaise_ et de la _Parisienne_.

Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson doutait de la
victoire.

--Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer à
Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus utile; nous
aurons besoin de vous plus tard.

--Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette heure? répliqua
celui-ci.

--Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte de votre vie,
reprit Neilson[57].

[Note 57: Textuel.]

A ce moment le canon gronda.

--A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous que la
patrie a les yeux sur vous!

Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des troupes
royales.

Mais que pouvait un seul canon contre des amas de pins hauts comme des
maisons?

Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs coups de fusil et
disparaissaient derrière les barricades.

La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus de mal que leur
canonnade.

Cependant un boulet, passant à travers les souches, tua un membre de la
Chambre législative, M. Ovide Perrault, blessa plus ou moins grièvement
cinq hommes, et jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore eut fait de vaines
tentatives pour emporter les retranchements à l'assaut, les patriotes
reçurent du renfort, et Neilson commanda une sortie.

Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de fatigue, à
court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent vers les bois, en
abandonnant leur canon, leurs fourgons et leurs blessés.

Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez eux en chantant des
hymnes d'allégresse. Mais ce n'était pas l'heure de s'endormir sur
les premiers lauriers; car, s'étant emparés d'un officier anglais,
ils avaient appris que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur
Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe de police à
cheval et de deux pièces de canon.

Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent prêter assistance
à leurs amis de Saint-Charles.

Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec les femmes et les
enfants. Mais madame de Repentigny et sa fille y résidaient encore; la
première ayant fait une rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il
était impossible de la transférer à la ville sans compromettre son
existence.

Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait dans son lit,
et Léonie, assise à son chevet, parcourait des yeux plutôt qu'elle ne
suivait avec l'esprit un livre de piété.

C'était un touchant tableau!

La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune comme l'ivoire du
crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà marquée au sceau de la mort,
était l'image de la douleur profonde, mais résignée.

Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses, sa fille offrait
une navrante personnification de l'Inquiétude.

Tout à coup les roulements du tambour résonnent, déchirés par les notes
perçantes du clairon.

Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie tressaille.

--Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première d'une voix affaiblie.

--Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont se battre! répond la
jeune fille en se levant et se jetant sur l'oreiller qu'elle baigne de
ses larmes.

--Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne sont là, dit la
tendre mère en faisant un effort pour baiser sa fille. Ton père est à
Québec, sir William à Montréal, prions Dieu pour eux!

--Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux.

--Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court aucun danger,
n'est-ce pas?

--Je l'espère, maman.

Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et confondirent leurs
coeurs dans un élan vers l'Éternel.

Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie, alors qu'elles
achevaient cotte ardente oraison.

--Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, mon enfant, dit
madame de Repentigny.

A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien dire, sinon que
les troupes du roi étaient aux prises avec les rebelles.

Léonie se précipita vers la fenêtre.

--Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria madame de
Repentigny avec terreur.

--Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois parfaitement, mais
on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, on ne tire pas de ce côté,
répondit Léonie en collant son visage contre les carreaux de la croisée.
Ah! voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le ciel est
tout noir de fumée.

Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les Canadiens avec
une impétuosité irrésistible.

Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le colonel Gore sortait de
Sorel, il n'avait pu arriver avant le 25 en vue de Saint-Charles, tant
les habitants avaient semé d'obstacles sur sa route.

A midi, il prit position sur une colline qui domine la rivière, et
braqua son artillerie contre le camp des patriotes.

Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois, formait un
parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière, et l'autre sur maison
de M. Debartzeh, l'un des instigateurs de l'insurrection.

Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison renfermait une
foule de tirailleurs.

Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à la force des
Canadiens.

Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient d'espérer la
victoire.

Malheureusement, ils étaient commandés par un Anglais mécontent, un
certain T. Brown,--un lâche,--qui déserta son poste à l'heure même du
combat.

Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell canonne les
retranchements, et lance ses troupes autour du camp pour l'envelopper.

Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie; ils se montrent
digne de cette poignée de héros leurs pères qui, semblables aux trois
cents Spartiates, culbutèrent sept mille Américains, le 26 octobre 1813,
sur les bords de la rivière Châteauguay.

Ah! si un Salaberry était à leur tête!

Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir; la confusion
se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières sont enfoncées.

Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en avant... ils les
cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement ces malheureux,
qui, manquant d'armes, pour la plupart, se défendent avec leurs mains,
avec leurs pieds, avec leurs dents.

C'est une atroce boucherie!

De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; elle sent
son coeur défaillir; elle ne respire plus, et elle ne peut, la pauvre
enfant, s'arracher au plus effroyable des spectacles.

C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué le
Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé à un officier
de police, l'assène, à droite, à gauche, en avant, partout, et, aidé de
son père, tient encore bon, alors que tout fuit autour d'eux.

Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de Léonie se ferment;
elle chancelle et tâche de se cramponner à l'espagnolette pour ne pas
tomber aussi.

--Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de Repentigny,
oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste de force, et se jetant à
bas du lit pour recevoir Léonie dans ses bras.

Et elle s'affaisse à côté d'elle.

On les relève.

--Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu! murmure la tendre mère, en
embrassant Léonie, qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border
le lit.

Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain l'appartement.

--Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré elle, à la
croisée.

Une scène nouvelle l'attendait.

Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient des
hurlements forcenés.

Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de soldats qui se
dirigeaient vers leur maison, en chassant à coups de plat du sabre et du
crosses de fusil une longue, file de prisonniers, parmi lesquels, à son
costume pittoresque, quoique noirci par la poudre, maculé de sang et
réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.

Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance était digne.

En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put retenir un cri de
joie.

--Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant de sourire, je
voudrais être seule quelques instants. Va te reposer!

Après un long baiser, Léonie sortit.

--Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre, je sens que je me
meurs; cours chercher M. le curé, mais que l'enfant l'ignore.

Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle de Repentigny
qu'un officier anglais désirait l'entretenir dans le parloir.

Elle y descendit.

--Je vous demande mille pardons de vous déranger, mademoiselle, lui
dit cet officier; j'ai appris le triste état de madame votre mère et je
voudrais pour tout au monde ne vous causer aucun trouble. Mais les
lois de la guerre sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour
jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, et quoi qu'il
m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez être assurée, du reste,
qu'on ne fera aucun bruit.

--Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de chambres assez vastes.

--Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de votre parc
une basse-cour dont les murs sont élevés; c'est assez bon pour des
misérables dont le bourreau fera bientôt justice.....

Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans ses veines.

--Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; mais
excusez-moi..... la maladie de ma mère.....

Des larmes lui coupèrent la parole.

Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter à sa chambre,
elle entra dans une petite serre attenant à la salle à manger, et
appela:

--Antoine!

Un jeune homme parut:

--Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante, tu es mon frère
de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me tromperas pas, n'est-ce pas
vrai, car tu m'aimes? Un Indien m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du
Montréalais, tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux qu'on nous
amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras, n'est-ce pas?

--Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur, mais le moyen?

--Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs dans la basse-cour.
Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi parmi eux. Dis un mot à l'Indien.
Passe-lui un couteau. Il fait presque nuit. La chose n'est pas
impossible. Tu porteras la clef de la basse-cour au commandant de
détachement qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera pas de toi.
Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la nuit, quand ils seront
ivres, tu ouvriras la porte de la basse-cour, qui donne sur le parc;
m'as-tu comprise?

--Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera ou je perds
mon nom.

--Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma chambre.

Antoine partit.

Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut dévorée pendant les
cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à son retour.

--C'est fait, dit-il; il est échappé.

La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu; puis, se
relevant, elle alla, sur la pointe du pied, souhaiter le bonsoir à sa
mère, avant de se coucher.

Le silence général régnait dans la chambre, faiblement éclairée par une
veilleuse.

Léonie crut que madame de Repentigny dormait.

Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.

Ce front était froid comme un marbre.

--Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant tout d'un
coup, comme si elle eût été mue par un ressort; je suis maudite; j'ai
un instant oublié ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa
bénédiction!

Et elle tomba à la renverse.



                            CHAPITRE XVII

                                DRAME


Dans une salle basse, voûtée, aux fenêtres ogivales, aux murs blanchis à
la chaux, plusieurs personnages assis entourent une table.

Ils sont diversement vêtus de costumes mi-partis civils, mi-partis
militaires.

Des sabres pendent à leur côté, des pistolets à leur ceinture;
quelques-uns portent l'uniforme en drap foncé de la milice canadienne.

Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille, Xavier Cherrier
et sa femme habillée en homme, le docteur Chénier, Armury Girod, Suisse
d'origine, et quelques autres.

On est au 13 décembre. Il fait nuit, un grand feu pétille dans l'âtre
de la salle et efface, par ses clartés brillantes, la lueur terne d'une
lampe qui brûle tristement sur la table.

Au dehors, le vent pousse des gémissements lamentables ébranle les
croisées, et, s'introduisant par rafales dans la cheminée, chasse
jusqu'au milieu de la pièce des tourbillons de flamme et de fumée.

Sombre nuit que celle-là; plus sombres sont les figures des gens qui
discutent, à cette heure, dans le couvent de Saint-Eustache.

Car c'est à Saint-Eustache que nous sommes, à sept lieues environ de
Montréal, de l'autre côté du Saint-Laurent, sur la rive septentrionale
de l'Outaouais, vis à vis de l'île Jésu.

Un homme entre dans la salle. A sa soutane, à son air grave, recueilli,
vous reconnaîtriez un ecclésiastique. Il est prêtre, en effet, curé de
Saint-Eustache; on le nomme messire Paquin.

A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil.

--Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement.

--Je viens, répondit messire Paquin, d'une voix douce et ferme, engager
des hommes égarés à cesser une lutte dangereuse qui est pour le pays une
source de deuil, de désolation.....

--C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos conseils sont
superflus.

--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves, aux orphelins, à
tous ces malheureux que votre folle témérité a plongé dans les larmes
et l'affliction? Vous ne pensez donc pas à Dieu qui vous voit, qui vous
juge.....

Le capitaine poussa un éclat de rire démoniaque.

--Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit le prêtre avec une
énergie croissante. Il vous condamne, ce Dieu tout-puissant! Il frappe
les insensés qui ont allumé le brandon de la guerre civile; car ils
viennent d'essuyer une sanglante défaite!

--Vous mentez! s'écria Poignet-d'Acier d'un ton cassant.

Et il se leva, marcha sur le curé.

--Arrêtez! arrêtez! dirent les assistants en se levant à leur tour.

--Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclésiastique, sans s'émouvoir.
La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les yeux. Qu'importe qu'il me
batte, pourvu qu'ensuite il rentre en lui-même, qu'il cesse de vous
conduire à l'abîme!

--Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chénier.

--Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes ont écrasé
votre parti à Saint-Charles, le 25 novembre!

--Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier; Cela n'est
pas; fausseté que votre langage, prêtre! fausseté, puisque, le 22, le
brave Neilson déroutait les Anglais devant Saint-Denis!

--Votre violence ne m'intimidera point, répondit avec calme messire
Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le colonel Wetherell a défait les
Canadiens à Saint-Denis. Il leur a tué plus de cent hommes, cent pères
de famille, monsieur, et le village ne présente plus aujourd'hui qu'un
monceau de décombres fumants! Puisse le ciel vous pardonner! Mais tous
ces pauvres gens privés de leurs foyers; toutes ces femmes privées
de leurs maris, de leurs enfants; tous ces infortunés privés de leur
soutien vous pardonneront-ils?

Ces paroles répandirent la consternation parmi les auditeurs. Des larmes
coulèrent sur les joues du docteur Chénier; cependant il répliqua avec
la fermeté d'une conviction inébranlable:

--Les rapports que nous avons reçus du comté de Richelieu ne s'accordent
pas avec les vôtres, monsieur le curé. Y fussent-ils conformes, que ma
résolution ne changerait pas. Investi du commandement de ce village, j'y
vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines.

--Bien parlé, mon ami; bien parlé! dit Poignet-d'Acier un serrant
chaleureusement la main du docteur.

--Oui, bien dit, votre réponse est d'un grand coeur! ajouta la femme de
Cherrier, qui, depuis le commencement des troubles, avait senti renaître
en elle l'ardeur martiale qu'elle avait puisée au milieu des tribus
indiennes du désert américain, alors que, sous le nom de Mérellum, la
Petite-Hirondelle[58], elle exerçait une autorité souveraine sur les
Clallomes.

[Note 58: Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.]

Xavier approuva par un regard l'exclamation de Louise.

Et aussitôt les assistants, magnétisés par cet accès d'enthousiasme,
se jetèrent dans les bras les uns des autres en prononçant ce noble
serment:

--Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs ou de mourir en
combattant!

--Oh! les aveugles! les misérables aveugles! proféra l'ecclésiastique,
élevant les mains et les joignant avec une expression désespérée.

Puis il se retira, au moment même où deux Indiens pénétraient dans la
salle.

C'était Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.

--Ah! enfin, nous allons être édifiés sur la valeur de ces bruits
absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant à la rencontre des Iroquois.

--Que s'est-il passé à Saint-Charles, mon jeune Aigle?

--Les Habits-Rouges ont eu le dessus.

--Vous y étiez, n'est-ce pas?

--J'y étais.

--Et ils ont vaincu?

--Oui, parce que le chef nous a abandonnés.

--Ah! ce Brown, je m'en doutais! répliqua amèrement Poignet-d'Acier.
Pourquoi aussi tous les postes importants n'ont-ils pas été confiés à
des Canadiens-Français?

--Hélas! notre trop grande confiance nous a toujours perdus! murmura
Chénier.

--Donnez-nous des détails, reprit le capitaine.

Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre à Saint-Charles,
mais sans dire qu'il était tombé au pouvoir des vainqueurs.

--Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau et Neilson? s'enquit
Chénier.

--Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié aux États-Unis;
quant au second, je crois qu'il a été pris sur la frontière et ramené à
Montréal.

--Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant tomber sur
son siège et enfouissant sa tête dans ses mains.

--Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier, Neilson, malgré son
courage, malgré son dévouement, est encore de la race maudite. Pour moi,
son arrestation ne m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre
que Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons résister,
car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du Saint-Laurent avec
une puissante armée américaine. Soyez assurés, mes amis, que si nous
pouvons tenir encore huit jours, il nous arrivera de la République
fédérale des secours effectifs, avec lesquels nous réparerons
promptement le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez donc
pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront, brûleront nos
campagnes, plus ils feront de victimes, plus ils se rendront odieux,
plus ils soulèveront contre eux les autres nations du monde!

Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit l'effet qu'en
attendait le capitaine.

Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le saluèrent par
des bravos enthousiastes.

Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à Co-lo-mo-o:

--Vous amenez sans doute vos Hurons?

--Non, reprit le jeune homme en secouant la tête. Mécontents des
délibérations prises à l'assemblée de Saint-Charles, ils sont partis
pour la plupart et retournés à Lorette.

--Alors vous êtes seul!

--Seul avec mon père.

Nar-go-tou-ké prit la parole.

--J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de l'Outaouais
m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de fusils et un canon. Les
guerriers et les armes sont là dans la cour.

--Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons tes services.

Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua sèchement
l'Iroquois.

--Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant ses regards vers
la porte qui s'ouvrit brusquement.

Une dizaine de paysans armées entrèrent.

Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, bancal.

--Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en s'adressant à
Chénier.

Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.

--Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan. Mais impossible
de lui faire desserrer les dents. Nous l'avons roué de coups, sans y
parvenir.

--Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain est sourd-muet.

--Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, qui s'était
mis à échanger des signes avec Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.

--Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle à Chénier.

--C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux paysans qui
évacuèrent la salle, en y laissant le nain.

--Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons de cet homme.
Il arrive de Montréal, et nous annonce qu'une troupe nombreuse d'Anglais
est en marche vers ce village.

A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de Nar-go-tou-ké,
qui continuait avec Jean-Baptiste une conversation mimique.

--Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement Chénier.

--Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un officier anglais,
son ennemi personnel, fait partie du corps d'expédition.

--Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de Nar-go-tou-ké
se trouve dans le détachement qu'on lance contre nous, malheur à ce
détachement!...... le vaillant chef iroquois,--le dernier avec son fils
de cette noble tribu, messieurs,--fera un terrible..... des Kingsors,
comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.

--Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce que rapporte cet
individu?

--Oui, répondit Co-lo-mo-o.

--Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, faire battre la
générale. Il est minuit. Les royalistes paraîtront de bonne heure dans
la matinée! Prouvons leur que nous sommes encore les dignes enfants de
la France!

Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons quittaient la salle
et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o continua de questionner
Jean-Baptiste.

Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant en chef des troupes
anglaises et surnommé plus tard le _Vieux-brûlot_ à cause des incendies
dont il couvrit le Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal
avec deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier, pour envahir
le comté des Deux-Montagnes.

Cette force était composées soldats de la ligne, d'un corps de
volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent le drapeau de leur pays
pour celui d'Albion, et d'une centaine de cavaliers.

Le 32e régiment, où sir William King servait comme lieutenant, figurait
dans l'effectif de cette armée.

Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de l'Outaouais.

Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière.

Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps était froid,
clair et sec.

Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.

Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq ou six cents devant
le couvent, le presbytère et l'église de Saint-Eustache, aperçurent
cette longue «colonne, d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec ses
bagages plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique
invincible, et se débandèrent.

Épouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre.

Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent hommes déterminés,
parfaitement armés, tireurs des plus habiles, et qui pouvaient opposer
au débarquement des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes,
tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine dans le désert
américain, ne reconnaissaient d'autre chef que lui, ne voulaient
recevoir des ordres de personne autre.

L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier,
l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation cette
vengeance qu'il avait attendue, cultivée et mûrie pendant de si longues
années; ses regards étaient rivés aux embarcations qui approchaient
lentement de la grève; sa main droite frémissait d'impatience en
tourmentant la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser en l'air
comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla dans les rangs anglais,
la détonation d'une arme à feu se fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba
le cou percé d'une balle.

Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne le put;
commander de rester, de lutter; effort inutile! I s'évanouit.

Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à l'ennemi, se
retirèrent froidement en emportant leur capitaine avec eux.

A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès de Chénier.

--Fuyons, dirent quelques-uns.

--Quoi! vous aussi m'abandonneriez!

--Mais nous n'avons pas d'armes.

--Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide docteur; il
y aura du monde de tué aujourd'hui. Vous ramasserez les fusils des
morts[59].

[Note 59: Historique.]

Cette réponse électrisa Cherrier.

--Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier l'épée plutôt que
la lancette.

--Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas qu'on manquât de
courage, quand on voit une femme jeune et belle comme la vôtre affronter
en souriant les balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas
qui commence!

--Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise chérie, dit
Xavier.

Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui déjà
impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa sa femme avec une
tendresse idolâtre.

--En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier. Les patriotes
se ruèrent sur les batteries anglaises en chantant l'hymne de Charles
VI:

                      Guerre aux tyrans!
                  Jamais, jamais en France!
                  Jamais l'Anglais...

Repoussés, avec des pertes considérables, par deux décharges
successives, ils revinrent une troisième fois à l'attaque, et forcèrent
les artilleurs à reculer.

Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment d'appuyer
ses batteries.

Cet ordre fut aussitôt exécuté.

Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta bravement A la tête
de sa compagnie en murmurant:

--Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant, en vérité! Je vais
lui donner sa revanche.... Mais, by Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa
femme que j'aperçois près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur
ma foi! Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante! Mais,
comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole d'honneur, j'en suis
émerveillé.... Ah!

Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri au sous-lieutenant.

Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait à terre;
un homme, un démon à forme humaine, lui plantait son genou sur le
ventre, lui tranchait la tête en un clin d'oeil, et le houp de guerre
indien retentissait par-dessus le fracas de la bataille.

Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans l'ivresse du combat,
les soldats de sir William ne le remarquèrent point.

Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main, et se tourna
vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par le bout du canon, s'en servait
comme d'une massue, et faisait de larges trouées dans les bataillons
anglais.

--Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par l'exemple de
Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées à sa race! Le père de ce
chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, ma femme, et moi, voilà ce que je fais
de l'un des siens!

Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en l'air, et la
lança au front d'une compagnie de Volontaires, qui fondit sur lui, le
larda sur-le-champ avec ses sabres, le cribla de balles, et le foula aux
pieds de ses chevaux, en chargeant les insurgés.

Car ceux-ci pliaient sous le nombre.

Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur Chénier, Cherrier
et sa femme; ni les efforts inouïs de Co-lo-mo-o; ni la bravoure
des assaillis ne pouvaient longtemps résister à deux mille hommes
disciplinés, pourvus d'armes en excellent état et de munitions
abondantes, tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés
de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.

Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et continuèrent
désespérément la défense.

Les troupes y mirent le feu.

Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent l'enceinte du
temple.

Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage leur reste; ils
montent au clocher; une grêle de pierres tombe sur les assiégeants.

--Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir John Colborne, aux
portes du lieu saint.

L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé par ses langues
ardentes.

--La charpente s'écroule! crie une voix.

C'est un sauve-qui-peut général.

On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite dans le
cimetière.

Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent avec une
cinquantaine d'autres.

Mais là, devant eux, se dresse un rempart de baïonnettes.

Cent coups de fusil les reçoivent.

Le docteur Chénier est frappé à mort.



                           CHAPITRE XVIII

                                AMOUR


«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère d'échapper au voyageur,
après avoir longé, pendant une vingtaine de lieues, le bord méridional
du Saguenay; et telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les
premiers navigateurs européens qui remontèrent le cours d'eau jusqu'à
ce point, car elle est restée comme dénomination de la plus étrange des
haies.

La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur une de large.
Mais le grandiose de ses dimensions en est le moindre sujet de surprise.

Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord le jugement, si
l'on y arrive, comme je viens de le dire, par la rive sud du Saguenay,
c'est que la baie de Ha-ha se déploie tout à coup devant vous en
hémicycle immense, et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve
géant, qui roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse
liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois cents brasses,
la largeur a un et deux milles.

Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce fait, de quoi
dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter la raison?

Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour trouver en
partie son explication, le phénomène n'en restera pas moins curieux,
saisissant, un des plus singuliers jeux de la nature. Cette côte conduit
en effet à un lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le
lac Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de leur réservoir et
se déchargent à quelques lieues au-dessous de la baie de Ha-ha, après un
parcours de plus de soixante milles, dans un lit comparativement étroit.

En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans affluents directs.
Mais elle est probablement alimentée par un canal souterrain, parti soit
du lac Saint-Jean, soit du lac Kénocami.

Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la galerie de merveilles
que le Créateur a disposées sur toute l'étendue du Saguenay.

Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en bas de Québec,
ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement dans le feuilleton du
_Pays de Paris_, avoir été déchiré, à travers une chaîne de montagnes,
par la main de quelque divinité malfaisante en fureur.

Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément place leur
Ténare.

L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards, est bastionné
par des falaises sourcilleuses, et, à peine a-t-on quitté le
Saint-Laurent, dont les flots vert de mer réjouissent le coeur, qu'on
rencontre des eaux hideuses, noires comme l'encre.

Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent la nue et
au milieu desquels vainement l'oeil chercherait un chemin, une sente.
Granit fonce et nu, maigrement semé, à ses cimes pelées, de cyprès
rabougris dont le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de
ces lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité pour
reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement d'un
gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre, implacable, l'abîme qui vous
fascine, vous abuse, car ces eaux noires, elles paraissent calmes, les
perfides, arrêtées dans leur cours, alors qu'elles glissent avec
une rapidité si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les
refouler; et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception, le
mensonge encore!

Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous emporte, il
semble qu'on les puisse toucher avec le bras allongé; mais prenez une
pierre, non, prenez une fronde, placez-y un caillou, et de toutes vos
forces lancez le projectile! Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est
tombé à plus de cent mètres de distance!

Oui, tel est l'effet du mirage.

Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne, droit devant nous
se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule, blanche, chenue à son
faîte, comme le crâne du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché
en travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous aller
jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on nous donne un télescope.
Vivat! j'aperçois un goulot, par lequel le Saguenay s'infiltre
timidement, j'allais dire craintivement, comme s'il avait peur de
réveiller le colosse qui sommeille dans son lit.

Tout au plus un batelet, monté par des pygmées, réussirait à se faufiler
dans cet étroit ruisseau. Jamais une embarcation, conduite par des
hommes, ne le traversera. Approchons, néanmoins, pour contempler la
Tête-de-Boule. Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit, il se
fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large!

Dupes encore d'une erreur de nos sens.

Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées, de formes
diverses, tantôt taillées en dentelle dans le vif, tantôt brusquement
lacérées, tantôt lourdes, déprimées, puis tout à coup protubérantes,
aiguës comme des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles,
tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours variées à
l'infini, comme la main qui les a faites.

Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement ses rives.
Il reprend sa physionomie austère, ses lignes rigides, ses proportions
écrasantes.

Plus de paysage animé par une frondaison souriante; plus de daims
broutant sur l'échine des monts, ou perchés à la pointe d'une roche pour
nous regarder monter; mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une
hauteur démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même des plus
simples graminées!

Ce spectacle est horrible. Il fait mal[60].

[Note 60: Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de faire une
excursion au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions:
«A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient, les rives
devenaient plus élevées, plus hardies, au point que l'émotion comprimée
inondait l'âme et la rendait malade; les paroles ne pouvaient la
soulager, les paroles ne pourraient décrire ce qu'elle éprouvait»]

On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne les attirait,
en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à cent cinquante mètres
au-dessus de l'eau, un médaillon gigantesque sur lequel le Grand
Artiste a ciselé le profil d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire,
l'inexplicable, ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure
partagée par une section verticale passant entre les deux yeux, et
chacune des deux faces est gravée sur chacune des deux rives; comme si
la tête, encastrée dans le rocher, eût été tranchée avec elle lors de la
révolution terrestre qui bouleversa cette région.

Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le Tableau.

Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent. D'abord, ce
formidable boulevard qu'on nomme le Point de l'Éternité, à deux mille
pieds du niveau du Saguenay; puis, cette série de masses porphyritiques
dont les nuances éclatantes brillent de mille reflets aux rayons
du soleil; puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois têtes
impériales dominant, par leur altitude, même le Point de l'Éternité.

Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée par des campagnes
d'une fécondité ravissante, et abritée contre les souffles du nord par
un gracieux écran de coteaux boisés.

Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces coteaux et
regarde la baie, au milieu de laquelle émerge une ile avec de jolies
habitations.

Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce, chasse, pèche,
perspectives enchanteresses, il offre tout ce qui plaît à l'homme, lui
rend la vie douce et facile.

Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte. Elle ne se
faisait remarquer que par ses beautés sauvages. Deux ou trois familles
seulement, dont les chefs s'occupaient à la traite des pelleteries, y
avaient fixé leur résidence.

De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de l'ancien gouverneur du
même nom. Il avait épousé la soeur de madame de Repentigny, excellente
femme, qui se serait estimée la plus heureuse créature du monde si elle
avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette faveur. Aussi
la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse idolâtre pour sa nièce,
Léonie de Repentigny.

Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment avec elle.

Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque année, elle
passait ordinairement un mois de la belle saison chez madame de
Vaudreuil. La maladie de sa mère l'avait empêchée de se procurer ce
plaisir pendant l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le
laisser échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny était
rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du projet de sa fille pour
aller prendre les eaux du Saguenay, qui sont très-efficaces contre
certaines affections du coeur.

On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant la pauvre femme
dans la soirée du 25 novembre.

Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à Québec.

Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne voulut
recevoir aucune visite.

A la réouverture de la navigation, au commencement de mai, sa tante vint
la voir.

Physiquement et moralement, Léonie était bien changée. La blancheur des
lis avait remplacé les roses qui naguère s'épanouissaient sur ses joues.
Son sourire s'était éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus
de fines, plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente à
ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait à un désespoir
profond.

Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses traits. Kilt
demanda à M. de Repentigny la permission de l'emmener avec elle. Le haut
fonctionnaire accepta volontiers cette proposition. Mais, contrairement
à ses habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir.

Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à Caughnawagha, elle
y envoya même secrètement son frère de lait. Quand il revint, les yeux
de la jeune fille l'interrogèrent:

--Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait seulement qu'il
a échappé au désastre de Saint-Eustache; mais si sa mère connaît sa
retraite, elle ne veut pas la découvrir.

Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie de Ha-ha. Elle
était plus sombre encore qu'à l'ordinaire, et ni les distractions d'un
voyage de quatre-vingts lieues en goélette, ni le pittoresque et la
variété des sites ne triomphèrent de sa mélancolie.

Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où une nature prodigue
étale toutes ses magnificences sur le continent américain; et y dispose
tous les êtres à l'expansion, à l'amour.

M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son négoce dans le
Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se trouva seule avec sa tante et
quelques domestiques, au milieu d'un pays presque désert.

Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête: madame de
Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort de sa mère n'était pas la
cause unique du noir chagrin qui dévorait Léonie. Sans laisser percer
ses soupçons, sans prétendre non plus s'imposer comme confidente,
elle l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur le bord du
Saguenay, à lui faire des aveux.

Un premier épanchement en entraîna un autre, puis un autre, puis Léonie
ouvrit tout à fait son coeur. Il est si bon de parler de ce que l'on
aime!

Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés. Cependant la passion de
sa nièce pour un Indien, pour un sauvage, lui fit peur. Elle craignit
que celui qui l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît
pas.

--Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est juste! il
m'aimera, j'en sais sûre!

--Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance!

--Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille, et si mon père
ne veut pas nous accorder son consentement, nous irons nous marier aux
Etats-Unis.

Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il? telle était la
question. Où était-il d'ailleurs? Quand, comment le retrouver?

Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements dont elle
soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait. Elle redevint taciturne,
sédentaire, et, dès le commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle
fut forcée de garder le lit.

Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur son état. Un seul
remède la pouvait sauver, et ce remède, seul l'auteur de son mal pouvait
le lui procurer. Alors la bonne tante, après bien des tergiversations,
prit un parti, auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel
aussi protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en parler à
Léonie.

La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante, il
s'agissait de la faire par venir au destinataire. Ce n'était pas facile,
puisqu'il était caché et qu'on ignorait son asile.

Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais, qu'elle avait
obligé plusieurs fois.

L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour découvrir Co-lo-mo-o,
et il se mit en route.

Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le feuillage pâlissait
et les cimes des arbres se mordoraient. Léonie s'affaiblissait de jour
en jour.

Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces souffrances qu'elle
ne pouvait alléger, car elle n'avait pas encore reçu de nouvelles
du Montagnais. Cependant, dans son coeur, elle réchauffait un rayon
d'espérance qu'elle n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse
Léonie.

Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre les eaux de
la baie. Couchée dans son lit, contre une fenêtre donnant sur le fleuve,
la jeune fille suivait, d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres
qui descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient la lumière
diurne.

Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille.

--Voilà une bien belle soirée! c'est comme cela que les adorait ma
pauvre cousine! murmura Léonie.

--Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui pensait à autre
chose.

--Louise Cherrier.

--Ah! celle qui a été tuée avec son mari à la bataille de
Saint-Eustache?

--Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble caractère!
Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine qu'ils sont heureux
là-haut! Je voudrais y être... près d'eux... et près de ma mère.....

Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent madame de
Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses angoisses, et, pour détourner les
idées de Léonie d'un sujet aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant
un canot qu'on apercevait dans le lointain:

--Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait avec cette île
au premier plan, au second cet esquif qui vole à la crête des flots,
ce troupeau de daims qui pait sur la grève, et à l'horizon ces pics
altiers.

--Oui, répondit négligemment Léonie.

--Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie?

--Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la jeune fille avec
un pâle sourire.

Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui s'avançait vers la
baie; et le visage de la bonne dame changeait de couleur. Elle tremblait
sur son siège.

--Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était lui!

L'embarcation était montée par deux hommes, mais leurs costumes
n'étaient pas encore distincts.

--Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence à faire froid,
dit madame de Vaudreuil.

Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller et ferma les yeux
comme pour dormir.

Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre sur la pointe du
pied, puis elle se munit d'une longue-vue, descendit vers le rivage, et
se prit à examiner le canot.

--Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné d'un
Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée! O ma patronne, ma divine
patronne, vous avez entendu mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut
pas que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait...

Le canot aborda. Il portait effectivement le messager de madame de
Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.

Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie.

--Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle, l'homme que la
bonne face blanche a commandé à son frère d'aller quérir.

Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance d'un gentleman.

--Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était propre, si
j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire à la santé
de mademoiselle de Repentigny, vous ne m'eussiez pas attendu aussi
longtemps. Mais, contraint de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y
a que huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il à faire?
Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny. Si mes services peuvent
lui être de quelque utilité, ils lui sont acquis.

Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de Vaudreuil qu'un
sauvage fût capable de se présenter et de s'exprimer en français avec
cette distinction. Quoique Léonie lui eût répété cent fois que son Paul
n'était pas un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le compte
de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la jeune fille ornait son
portrait.

Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut ravie. Elle offrit
une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa, et il fut impossible de le gagner.
Alors on convint que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie.
Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait à cette agréable
nouvelle.

La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle faillit se
trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur mortelle.

Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue d'une robe blanche
qui faisait ressortir davantage encore la pâleur diaphane de son teint.

Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester quelque temps à la
baie de Ha-ha, mais aucune parole émue ne tomba de ses lèvres.

--Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi qu'il m'aime, ma
tante! s'écria Léonie quand il fut parti.

--Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil en détournant
les yeux pour essuyer une larme.

Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne.

Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres. Il se
montrait amical, sans empressement, obligeant, mais non prévenant.
Léonie exprimait-elle un souhait, il la satisfaisait s'il le pouvait.
Mais il ne courait point au-devant de ses désirs. Attentif à les
réaliser, il ne les devinait pas ou ne les voulait pas deviner, si
elle ne les formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un
bouquet au sommet du Point-de-l'Éternité ou de la Tête-de-Boule, mais il
n'eût pas cueilli une fleur préférée dans l'intention de lui causer une
surprise.

Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans pouvoir lui
faire accepter ses invitations. Instances, prières, menaces familières,
tout fut inutile.

Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du chef iroquois
pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond de son coeur, et y
démêlait-elle une passion puissante qui se débattait contre une volonté
plus puissante encore: qui le pourrait dire?

Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora rapidement.
Elle reprit des couleurs, des forces.

Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions dans le
voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour que lui versait
libéralement sa brûlante imagination de jeune fille.

Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais un serrement de
main, jamais un regard humide, jamais un mot de tendresse. Une fois,
comme il l'aidait à franchir un fossé, Léonie, dans les bras du jeune
homme, avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait
comme un esclave, la servait comme un ami, et s'en tenait là.

Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame de Vaudreuil
était en proie à un étonnement douloureux qu'elle se gardait bien de
manifester.

--Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il faut qu'il se
déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je lui parle?

--Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites pas, je vous en
conjure!

--Mais voici la saison qui avance, et ton père va te rappeler...

--Attendons encore un peu.

De la sorte, on atteignit octobre.

--Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil à sa nièce, j'ai
reçu une lettre de M. de Repentigny Il arrivera d'un moment à l'autre
pour te chercher. Qu'allons-nous faire?

Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son beau rêve.

Elle resta anéantie.

--Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui je
m'expliquerai avec Paul.

Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre pour faire leur
promenade accoutumée sur le bord du fleuve.

Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles sèches, criant
aigrement sous les pieds, brunissait la terre. Comme des spectres, les
arbres dressaient partout leurs rameaux décharnés. Au joyeux ramage
des chantres de la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux
aquatiques. L'automne en deuil menait déjà les funérailles de l'été.

Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à côté de Co-lo-mo-o.

Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit rien. Au
surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût interrogé.

A la fin elle s'arma de courage.

--Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...

Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine.

--Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître remarquer le
trouble de sa compagne.

--Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante, mon père est
attendu ici.

--Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement Co-lo-mo-o.

--Oui, murmura Léonie.

Il y eut une pause.

--Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille.

--Peut-être, mademoiselle.

--Pourquoi non, monsieur Paul?

--Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir, répliqua
Co-lo-mo-o, éludant à demi la question.

--Qui vous en empêcherait? insista-t-elle.

--Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes crient vengeance!

Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny.

--Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, sans souci de ceux
qui vous aiment.

--Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère, et ma mère pleure
Nar-go-tou-ké!

--Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible, et en levant
sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés par les larmes; moi! est-ce
que je ne vous aime pas! ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le
dire? Est-il un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous suis
où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, ce qu'il vous
plaira... je vous aime...

Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois, avec un
geste passionné.

Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair, colora son
visage bronzé; telles qu'un diamant frappé par un rayon de lumière, ses
prunelles étincelèrent aux regards brûlants de la jeune fille; elle crut
qu'ivre d'amour, il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder
de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, confuse,
palpitante, elle ferma les paupières.

Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle n'avait pas
fait un mouvement.

Mais sa figure était sereine, impassible.

--Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés l'un pour l'autre,
dit-il avec calme, en revenant à sa phraséologie indienne; si ma soeur
l'oublie, Co-lo-mo-o ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier.
Jamais celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des
Visages-Pâles. Adieu!

Et il partit en se dirigeant vers le Sud.

Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le rappeler.

Il était déjà loin.



                            CHAPITRE XIX

                           LE SOURD-MUET


La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle aux rues
Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas deux cents mètres de long. On y
arrive par les rues Saint-Vincent et Saint-Gabriel, aboutissant
toutes deux, d'un côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des
Commissaires, ou le quai. Une troisième rue innommée tombe en outre
perpendiculairement de la rue Saint-Paul à son milieu.

Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif eût remarqué
qu'une foule de gens, venus des différents quartiers de la ville, se
dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse.

Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne se point
connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le long des maisons et
évitaient avec le plus grand soin les patrouilles qui sillonnaient
la ville; ceux-là suivaient bravement leur chemin, en se donnant une
apparence aussi dégagée que possible.

La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée, qui glaçait
les membres.

A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et retentir le
«Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles au gouvernement, ou le
«challenge!» des troupes royales.

Sur le carré[61] Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, une de ces
patrouilles rencontra un individu qui trottait lestement en s'appuyant à
un bâton.

[Note 61: Plus logiques que nous, les Canadiens ont traduit les mots
anglais square par carré, wagon par char, rail par lisse, etc.]

Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour un enfant de
huit A dix ans.

--Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en l'apercevant.

--Quelque gueux d'Irlandais qui quête!

--Qui quête à pareille heure?

--Pourquoi pas?

--Eh! toutes les maisons sont fermées.

--Holà! morveux, arrête un peu, mon ami!

Mais le personnage continua sa route sans répondre à cette invitation.

--Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix.

--Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, Jack, mon
brave, apprends-lui ce que parler veut dire.

--Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de son fusil dont il
cingla les épaules du récalcitrant, tandis que ses compagnons criaient:

--Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance.

Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant tourner son
gourdin comme une fronde, et il en asséna au visage de maître Jack un
coup si violent que le troupier alla rouler à quelques pas en poussant
des hurlements de rage.

Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le sourd-muet profita
pour détaler à toutes jambes.

Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé tomber un petit
papier que, pour plus de sûreté, il tenait roulé dans sa main, autour de
la poignée de son bâton.

Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint avec précaution
sur ses pas; la patrouille était éloignée; il fouilla le carré
Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut impossible de trouver ce qu'il
cherchait.

Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, et, traversant
la rue Mac-Gill, arriva à la place de la Douane par les rues Lemoine,
Saint-Pierre et Saint-Paul.

Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du Roi.

Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais, le sourd-muet se
cacha à l'angle de la place et de la rue Capitale.

Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa la place de
la Douane.

Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.

Il courut à lui.

La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux par dactylologie.

CO-LO-MO-O.--Que faites-vous ici?

JEAN.--Je vais sans doute où vous allez!

CO-LO-MO-O.--Comment?

JEAN.--Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté, j'y vais aussi.

CO-LO-MO-O.--Vous?

JEAN.--Oui, moi! vous en êtes surpris?

CO-LO-MO-O.--Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez pas, vous ne pouvez
pas vous faire comprendre.

JEAN.--Je lis sur le visage les pensées des hommes.

CO-LO-MO-O.--Mais quel intérêt y avez-vous?

JEAN.--Mon père était patriote, un jour les Anglais pénétrèrent chez
nous, en l'absence de ma mère; ils venaient pour arrêter mon père; il se
défendit, il tua deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il
fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous, dans la ruelle
de son lit[62]. Alors ma mère me portait dans son sein; elle était
enceinte de huit mois. En rentrant, elle s'évanouit... Elle me mit au
monde avant terme.

[Note 62: Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares
dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, fut
pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté dans la
mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois jours à
mourir!]

CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant avec force)--Je
comprends.

Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais où tout était
préparé pour un mouvement, mais que, sur le carré Chaboillez, il avait
égaré un billet important, dont on l'avait chargé pour les patriotes de
Montréal.

En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui recevait alors
des gens mystérieux par ses cinq avenues. Ces gens s'observaient avec
une attention soupçonneuse, échangeaient quelques paroles avec des
sentinelles postées à chaque coin de la rue, puis couraient tour à
tour à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une certaine
manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant.

Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent dans les
ténèbres.

Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la main, leur fit
avec les doigts des signes auxquels ils répondirent, et les guida à
quelque distance. Ils s'arrêtèrent. On leur banda les yeux. Un nouveau
conducteur s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment
éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.

La cave était remplie de monde.

A une table longue se tenaient cinq hommes masqués.

Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères:

            ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ[63].

            QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT.

[Note 63: Voir la _Huronne_.]


La plupart des assistants portaient des armes.

Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table, des épées en croix
et une Bible.

C'étaient le président ou grand-maître de la société, le vice-président,
le premier député grand-maître, le trésorier, le secrétaire et le maître
des cérémonies.

Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des initiés; mais le
bruit courait qu'il se nommait Villefranche, avait été jadis notaire à
Montréal, qu'à la suite de chagrins domestiques il avait voyagé dans
le désert américain, d'où il était revenu secrètement pour diriger
l'insurrection canadienne.

Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques minutes, en
tournant fréquemment les yeux sur le sourd-muet, resté près de la porte.

--Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître, il faut taire
cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement. Vous irez cette
nuit à Beauharnais et profiterez de l'exaspération causée par les
dernières arrestations pour entraîner les habitants à Montréal.

--J'irai, dit le Petit-Aigle.

--Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche, au moment de la
messe. Les troupes seront à leurs temples; nous nous jetterons sur les
casernes pour y prendre les armes qui nous manquent.

--Bien.

--Et si vous rencontrez Robert Neilson[64], qui doit s'approcher par
Napierville, avec une bande d'Américains, vous l'engagerez, de tout
votre pouvoir, à vous suivre à Montréal. Nous jouons notre dernier coup,
mais avec grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de ses
séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement eux-mêmes.
Allez donc, jeune Aigle, et recommandez à Jean-Baptiste de ne point
faire mention du billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous
attendrons à Montréal.

[Note 64: Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à
Saint-Denis.]

Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.

--Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des conspirateurs,
je vous avais prévenu que l'Angleterre nous leurrerait encore de ses
promesses mensongères. La réalité a confirmé mes prophéties. A la
suite de notre glorieuse tentative de l'année dernière, le ministère
britannique a délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures
de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé à Québec et à
Montréal, après nous avoir bercés par ses fausses protestations d'amour
et de respect pour nos personnes, vient de retourner dans son pays, nous
livrant, nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité des
hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite. Lord Durham
s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire depuis vingt-quatre
heures, plus du cinq cents personnes ont été entassées dans les cachots.
Demain, il y en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront
dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire abjurer votre
nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans votre sang!

--Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix.

--Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec force. Où nous
a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le aux ruines fumantes de
Saint-Charles, de Saint-Eustache, de Saint-Benoît. Non, plus de cette
tactique insensée; plus de résistance passive! mais l'attaque, mais
l'agression, mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.

Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre, s'éleva en ce
moment vers la porte de la cave.

--Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme qui venait d'entrer
brusquement.

--Ah! murmura le président avec amertume, il y a un traître parmi nous;
et il ajouta d'un ton élevé: citoyens, soyez sans crainte, nous nous
échapperons par un passage secret qui traverse la rue Saint-Paul
jusqu'au quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche,
à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, mes amis, je vous
prédis la victoire, car le frère du vainqueur de Saint-Denis, Robert
Neilson, débarquera à dix heures dans la rue des Commissaires, avec
vingt mille hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est ouverte!

Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe placée sous
la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait profondément sous la
terre.

Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait la cave, et pendant
qu'une partie des conjurés réussissait à s'évader, Co-lo-mo-o remontait,
en courant suivant la coutume indienne, le chemin de Lachine.

La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux qui tordait,
brisait, déracinait les arbres et remplissait l'atmosphère de plaintes
déchirantes.

Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait dans toute
sa rage.

C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent pour se
rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ. Nul batelier, si
habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner un canot, sur le fleuve par un
temps semblable.

L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o dut attendre
au lendemain pour remplir sa mission. Parti de Lachine à huit heures il
n'aborda vis à vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable
était encore la colère des eaux.

Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés, avides d'avoir
des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta de son message.

Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et descendre
immédiatement à Montréal pour y joindre les Fils de la liberté dans la
matinée du dimanche.

On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le village, les
insurgés assaillirent la maison d'un certain Ellice, chef du parti
anglais à Beauharnais et un des hommes influents du la colonie, grâce
à son mariage avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la
Grande-Bretagne.

Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes, après l'avoir
mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut donna en garde au curé
de la paroisse, s'acheminèrent vers Montréal par la rive méridionale du
Saint-Laurent.

Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o pensait
recruter une centaine d'Indiens autrefois dévoués à sa famille.
Malheureusement, depuis la mort de Nar-go-tou-ké et le, départ du
Petit-Aigle, le pouvoir de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction
ou la terreur il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les
dissidents à la couronne d'Angleterre.

Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour de Co-lo-mo-o à
la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, revenu, il y avait une semaine au
plus, et contraint de se cacher pour se soustraire au mandat d'amener
qui le poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha.

Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout en oeuvre pour
le surprendre et le livrer aux Anglais.

Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait vers Caughnawagha
avec un gros bataillon de Canadiens. Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au
service divin, sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au
devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser leur cause.

--Vous les inviterez à boire et à se reposer, leur dit-il, et, quand ces
damnés rebelles ne seront plus sur leurs gardes, nous les entourerons
et les enchaînerons pour les mener au grand Ononthio[65], qui nous
récompensera par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau de
feu.

[Note 65: C'est le nom donné par les Indiens au gouverneur du
Canada.]

Personne ne se hasarda à combattre cette insigne perfidie.

Les insurgés, sans défiance, furent pris au piège.

Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois, ceux-ci se
précipitèrent sur les armes qu'ils avaient disposées en faisceaux autour
d'eux et massacrèrent les Canadiens.

Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque. Il se jeta sur
Co-lo-mo-o, le saisit par derrière, et, aidé de deux robustes sauvages,
lui garrotta les mains et les pieds.

--Ouah[66]! mon frère a fait la grimace sur ma fille, dit-il avec un rire
diabolique, nous verrons quelle grimace nouvelle il fera au bout d'une
corde!

[Note 66: Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais
l'écrivent _waught_.]

Le jour même, Mu-us-lu-lu traîna le Petit-Aigle, avec soixante-dix
autres prisonniers, à Montréal, devant sir John Colborne, qui lui
adressa des compliments chaleureux.

Le chef indien en conçut un tel orgueil, qu'il s'écria avec toute
l'emphase de la présomption exaltée à son dernier degré:

--Les Visages-Pâles ne savent pas faire la guerre; que le grand Ononthio
le permette à Mu-us-lu-lu, et avant que le soleil se soit couché deux
fois Mu-us-lu-lu lui rapportera le scalp de tous les chiens de Français
qui sont dans ce pays[67].

[Note 67: Historique.--(_English Reporter_, années 1838-39.)]

Mais à peine avait-il parlé, qu'il pâlit, chancela et s'affaissa dans
une mare de sang, sur la place Jacques Cartier où se passait cette
scène.

Il avait été frappé mortellement dans le dos par un couteau poignard.

Une foule compacte de curieux se pressait autour de sir John Colborne et
des prisonniers.

Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable.

Néanmoins, de graves soupçons planèrent sur Jean, le sourd-muet de
Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre les spectateurs et rôder près
du Mu-us-lu-lu.

Que ce fût lui ou non, il s'était éclipsé.



                            CHAPITRE XX

                            DÉNOUEMENT


La sombre épopée touchait à sa péripétie. Les patriotes canadiens
étaient anéantis; l'odieux sir John Colborne achevait de les étouffer
sous les ruines de leurs habitations, de les noyer dans les flots de
leur propre sang.

Le lendemain des événements que nous n'avons fait qu'esquisser, le
_Herald_ de Montréal publiait ces incroyables blasphèmes:

«Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude; il faut
balayer les Canadiens de la face de la terre... Dimanche soir, tout le
pays en arrière de Laprairie présentait l'affreux spectacle d'une vaste
nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle
n'a été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens
qui n'ont pas péri, leurs femmes et leurs familles, pendant l'hiver qui
approche, puisqu'ils n'ont devant les yeux que les horreurs de la faim
et du froid.....

«Néanmoins il faut que la suprématie soit maintenue, qu'elle demeure
inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée, et que la paix
et la prospérité soient assurées aux Anglais, même aux dépens de la
nation canadienne entière.»

«Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incendie, écrit
M. Garneau, sans plus d'égards pour l'innocent que pour le coupable; il
brûla tout et ne laissa que des ruines et des cendres sur son passage.»

On convertit plusieurs maisons particulières en geôles, les prisons
ordinaires étant combles depuis les culs de basse-fosse jusque sous
le toit; celle de Montréal ne renfermait pas moins sept cent
cinquante-trois inculpés.

La loi martiale fut proclamée. Sous l'empire de la terreur organisée par
ce sir Colborne à qui l'Angleterre conféra le titre du lord Seaton pour
le récompenser de ses monstrueux services, et dont les paysans canadiens
changèrent le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de cette
terreur, les cours condamnèrent quatre-vingt-neuf prévenus à mort,
quarante-sept à la déportation à Botany-Bay, une foule d'autres à la
Bermude, et confisquèrent tous leurs biens.

De retour à Québec avec son père, qui l'avait ramenée, peu après le
brusque départ de Co-lo-mo-o, Léonie de Repentigny, la triste Léonie
dévorait avidement les journaux. Elle espérait en tremblant y apprendre
ce qu'il était devenu. Mais, quoiqu'il eut été arrêté le 4 novembre, le
20 elle ignorait encore son sort.

Ce jour-là, M. de Repentigny entra dans sa chambre en tenant une gazette
à la main.

--Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un homme qui apporte
une excellente nouvelle, nous allons donc enfin apprendre la sagesse à
messieurs les rebelles. J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je
suis sur le point d'être nommé juge en chef. Embrasse-moi, car ce n'est
plus avec un simple baronnet, mais avec un lord, que nous te marierons:
seras-tu heureuse de t'entendre appeler _Your ladyship_[68], hein?
J'ai déjà jeté les yeux sur un secrétaire d'ambassade... Mais nous en
causerons plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le _Herald_ du 19;
il y a un article superbe; tiens, lis.

[Note 68: Titre donné aux femmes des lords anglais; il est
intraduisible en français.]

Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit la journal à sa
fille, en marquant avec l'ongle un entre-filet ainsi conçu:

«Nous avons vu la nouvelle potence construite par M. Bronson, et nous
croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui devant la nouvelle prison, de
sorte que les rebelles pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera
pas sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil profond et
des songes agréables. Six ou sept s'y trouveront à l'aise; mais on y en
pourra mettre davantage dans un cas pressé[69].»

[Note 69: Historique.--Hélas!]

--N'est-ce pas que c'est bien touché? demanda M. de Repentigny,
pirouettant sur les talons et sortant sans attendre la réponse de
Léonie.

Glacée par cet exécrable cynisme, elle laissa glisser la feuille sur le
lapis.

Après quelques moments, elle se pencha, ramassa le hideux papier, et
le parcourut vaguement en détournant toutefois ses yeux des lignes
sanglantes que son père lui avait fait lire.

Sur la page suivante, elle fut frappée par ces mots:

«Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se trouvent quelques
Indiens, vont être transférés à Québec, pour y être interrogés par une
commission spéciale. On dit, qu'ils seront embarqués ce soir sur un
navire du Gouvernement.»

--Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sûre, j'en ferais le
serment! Il faut que je le voie! s'écria Léonie, éclairée par un de ces
pressentiments qui sont familiers aux natures ardentes.

Elle se leva transfigurée et courut au cabinet de M. de Repentigny.

--Mon père, lui dit-elle vivement, on amène aujourd'hui des prisonniers
à Québec!

--De quel ton tu me dis cela!

--Je voudrais...

--Assister à leur débarquement? Rien de plus facile. Je t'y conduirai
moi-même. J'ai envie de voir la figure de ces imbéciles. Quelle heure
est-il?

--Dix heures.

--Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as tout le temps.

Inquiète, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientôt fait sa
toilette; elle se transporta avec son père dans la Basse-Ville, sur le
quai de la Reine.

Un navire à vapeur descendait le Saint-Laurent, eu bas du cap Diamant.

Le coeur de la jeune fille battit avec force.

--C'est là qu'il est... chargé du fers... se disait-elle déjà.

Des pleurs montèrent à ses yeux, et il lui fallut se faire violence pour
les comprimer sous ses paupières brûlantes.

--Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du pied, sais-tu qu'il
fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards ne doivent pas avoir chaud dans
la cale du bâtiment. Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas être à
leur place. C'est, qu'il gèle à pierre fendre! Comme l'hiver arrive de
bonne heure, cette année! Si cela continue, dans huit jours le fleuve
sera pris et la navigation fermée. Singulier caprice que tu as eu de
sortir par un temps... Ah! voici le vapeur qui touche à son wharf...
Mais, qu'as-tu donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer?

--Oh! non, non, mon père, restons encore, je vous en supplie!

--Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny, en haussant
complaisamment les épaules; les femmes, elles ne sont que fantaisie!

Cependant le bateau avait été amarré.

Attachés deux à deux, les patriotes sortaient entre une double rangée de
soldats qui les accablaient de mauvais traitements.

Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai.

--Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un mot à dire pour faire
disperser toute cette canaille.

--Non, non, je suis très-bien ici, répondit Léonie... Oh! Paul! mon
Dieu! ajouta-t-elle à mi-voix.

Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur. Lié à un
autre Indien, il n'avait rien perdu de son stoïcisme méprisant.

Au moment où il passa du vaisseau sur le quai, une femme, une
sauvagesse, enfonça la haie de militaires et se précipita vers le
Petit-Aigle, en criant:

--Le fils de Nar-go-tou-ké! Rendez-moi le fils de Nar-go-tou-ké!

Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chaîne qu'il avait au
poignet, essaya de la briser avec ses dents.

Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout son sang parut
s'allumer dans ses veines; il se pencha vers sa mère comme pour la
baiser au front.

Mais déjà un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah à son étreinte, la
repoussait dans la multitude avec la crosse de son fusil.

Co-lo-mo-o dompta magiquement son émotion, se contentant d'abaisser sur
le sergent un regard dédaigneux.

Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune.

--Un bel homme! un bel homme! en vérité; c'est dommage qu'il soit
destiné au gibet, fit M. de Repentigny, examinant l'Indien à travers une
face à main.

--Ah! mon père, sanglota Léonie.

--Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc?

--Cet homme, c'est le pilote qui, à bord du Montréalais, m'a sauvé la
vie.

--Vraiment?

--Oh! faites-lui rendre la liberté!

--La liberté! moi, m'employer pour un rebelle, au moment d'être élevé à
la charge de juge en chef; moi, un magistrat! Vous êtes folle, Léonie!

--Sans lui, pourtant... murmura-t-elle.

--Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour adoucir la
rigueur de sa captivité... Mais partons. Vos larmes m'impatientent...
On nous remarque... C'était peut-être pour voir ce sauvage... Ah! si je
soupçonnais...

M. de Repentigny entraîna la jeune fille, en accentuant ses paroles d'un
geste qui eût banni toute espérance du coeur de Léonie, si elle se fût
jamais abusée sur les dispositions de son père.

Rentrée à leur maison, sur la place du Marché, vis à vis de la caserne,
Léonie appela aussitôt son frère de lait dans sa chambre. La vue de son
amant avait chassé son apathie. Ses forces, son activité lui étaient
revenues comme par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la
physionomie expressive avait fait une impression profonde sur sa mémoire
lors de la scène du wigwam, elle voulut s'aboucher aussitôt avec elle,
pour l'exécution d'un plan qui déjà germait dans son cerveau.

--Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais j'ai besoin de tes
services. Tout à l'heure, au débarquement des prisonniers, la mère de
l'Indien qui m'a arrachée aux flammes a été blessée par un soldat. Va à
la Basse-Ville et hâte-toi de savoir où elle demeure.

Antoine n'eut pas de peine à trouver Ni-a-pa-ah, qu'un pauvre
pécheur--la misère est plus compatissante que la richesse--avait
transférée à sa cabane, rue Champlain, sur le bord du fleuve.

Léonie y vola.

Atteinte à la tête par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah avait perdu une
quantité de sang considérable. La fièvre s'était emparée d'elle. Elle
délirait.

Mademoiselle de Repentigny manda un médecin.

--Si elle s'en tire, elle sera folle, répondit le praticien, après avoir
examiné la malade.

Léonie jouissait de toute la liberté d'action des jeunes Anglaises. Elle
s'établit au chevet de la moribonde, passa la plus grande partie de
ses journées près d'elle, et, pendant trois semaines, la soigna avec la
sollicitude de la plus affectueuse des filles. Mais ses soins étaient
infructueux. Le mal empirait. Ni-a-pa-ah délirait toujours, annonçant
dans ses hallucinations que l'heure suprême des Iroquois était venue,
et que le dernier d'entre eux mourrait bientôt sans postérité, parce
que elle, Ni-a-pa-ah, avait désobéi aux Manitous, en méprisant les
prédictions de sa mère, la Vipère-Grise, poursuivre Nar-go-tou-ké à la
Nouvelle-Calédonie.

Cependant Léonie cherchait un moyen de faire évader Co-lo-mo-o, qu'on
avait enfermé à la citadelle de Québec. Grande était la difficulté.
Cette citadelle, le Gibraltar du Nouveau-Monde, est perchée, comme un
nid d'aigle, sur des rochers escarpés à plus de cent mètres au-dessus du
Saint-Laurent. Une triple enceinte la défend du côté de la ville, et du
côté du fleuve, où elle est presque inaccessible, ses murs ont cinquante
pieds de haut.

Avec le consentement de M. de Repentigny, il eût été facile à Léonie de
pénétrer dans la formidable bastille.

Mais à ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le rigide
magistrat permit à sa fille de faire passer quelques provisions de
bouche à son protégé. Elle profita de la permission pour coller sous
une assiette un papier à l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre
autres choses qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait
se mettre en communication avec elle, il n'avait qu'à piquer avec une
épingle les lettres nécessaires à l'expression de ses pensées, à marquer
les pages du livre et à le lui renvoyer. Elle-même en ferait autant.

Apporté quelque temps après au guichet de la citadelle, le livre y fut
l'objet d'une inspection minutieuse.

Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir.

Léonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny; mais,
heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intéressait directement
à Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que sa fille lui lit porter des
aliments, et le volume fut remis.

C'était le _Télémaque_. Il contenait une longue lettre, tracée sur une
partie du Livre Ier. Léonie donnait à Paul des nouvelles de sa mère, le
priait de lui écrire, et renouvelait ses offres instantes de service.

Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine.

Après s'être enfermée chez elle, mademoiselle de Repentigny l'ouvrit,
avec une trépidation d'anxiété indicible.

Il y avait un signet au Livre XXI.

Ce livre commence ainsi:

«A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens, loin de déplorer leur
défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance; ils
tendirent les mains aux alliés en signe de paix et de réconciliation.
Métrodore, fils d'Adraste, que son père ayait nourri dans des maximes de
dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais
un esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avait
affranchi et comblé de biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne
songea qu'à le trahir pour son propre intérêt.»

Des petits trous, imperceptibles à moins d'être prévenu et de tenir
le feuillet devant une lumière vive, avaient été faits sur différentes
lettres.

Numériquement, elles représentaient, en comptant depuis la première de
la première ligne, les lettres 17, 23, 50, 79, 89, 114, 168, 218, 225,
227, 245, 258, 272, 361, 388, 389, 395, 402.

Réunies ensemble et agencées de façon à former des mots, ces lettres
signifient «_merci, vous êtes bonne_.»

Ce n'était guère, pour un coeur passionné comme celui de Léonie; et
pourtant elle se sentit transportée de joie.

L'amour se contente de si peu, quand longtemps on lui a refusé tout! Un
reste ce sentiment étrange vit de famine et meurt d'abondance.

Près du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny avait fait
connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet qu'elle avait trouvé, un
matin, familièrement installé dans la chambre de la malade. En quelques
heures ils se comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune
fille.

Heureuse que son stratagème eût réussi, elle courut en informer
Jean-Baptiste.

Il pleurait silencieusement, debout, appuyé sur son bâton, près de
Ni-a-pa-ah agonisante.

Tout à coup la squaw se plaça sur son séant, promena autour d'elle un
regard effaré qui n'avait plus rien d'humain, et elle psalmodia un chant
bizarre, cadencé; puis sa tête retomba sur le traversin.

Elle était morte.

Léonie se mit pieusement à genoux et pria devant le cadavre.

Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entraîna dans une pièce voisine et
lui dit par une pantomime éloquente:

--Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme de celui qui fut
mon ami n'est plus, je veux travailler à délivrer leur fils.

Et, comme Léonie paraissait douter du succès, il dévissa la poignée de
son bâton et montra à l'intérieur une cavité contenant plusieurs petites
limes très-fines; ensuite il referma cette cavité et indiqua ses jambes
tortues dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait dire
que, si on l'incarcérait, on lui laisserait sa béquille.

--Mais comment obtenir l'incarcération à la citadelle? demanda la jeune
fille.

Jean sourit.

--Dans deux heures j'y serai, fit-il.

Il sortit, monta à la Ville-Haute, sur la place du Marché, s'approcha de
la caserne, saisit le drapeau fixé à la porte, le déchira et le traîna
dans la boue.

Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrêter.

Le soir même, Jean-Baptiste couchait à la citadelle, et il y couchait
avec son bâton. On n'avait pas même eu l'idée de le lui enlever.

Mais il n'avait pas été placé dans le même cachot que Co-lo-mo-o.

Léonie avertit ce dernier de la généreuse tentative du nain, puis elle
attendit. Un mois s'écoula. Seule, la fièvre soutenait mademoiselle de
Repentigny; elle mangeait à peine, ne dormait pas, se consumait dans une
impatience dévorante.

Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, chargé de souhaitas
ardents pour son bien-aimé; mais il y répondait peu, quelques mots
affectueux seulement.

Cela suffisait à Léonie; elle baisait cent fois les caractères pointés à
l'aiguille.

La Cour martiale poursuivait opiniâtrement sa tâche homicide. Treize[70]
condamnés avaient déjà péri sur l'échafaud.

[Note 70: Et non _dix_, comme je l'ai dit par erreur dans la
_Huronne_.]

On parlait d'une nouvelle fournée!

Il n'était pas douteux que Paul y serait compris. Léonie ne vivait
plus; sa raison s'égarait, quand elle reçut l'avis suivant, dans une
_Imitation de Jésus-Christ_:

«_Vu l'homme; nuit prochaine._»

Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi à voir Co-lo-mo-o,
enfermé dans la tour du Télégraphe, au-dessus du cap Diamant. Il lui
avait donné les limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié
ses fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit.

De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler
l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds; un trou creusé dans son
cachot recelait, pendant le jour, la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle
fût terminée.

Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec ses ongles,
il pratiqua une ouverture sous la porte, et le 23 janvier 1839, à
minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement la prison où il languissait
depuis près de trois mois.

Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son fidèle Antoine, tenait
ses regards attachés sur la tour du Télégraphe, avec une tension
telle qu'elle on avait le vertige, et que des fantômes sanglants
tourbillonnaient devant eux.

Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues. Mais elle ne les
pouvait compter. Elle avait perdu la mesure du temps; elle n'en savait
plus apprécier la durée.

Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête, et le
Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements de bête fauve.

Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si avidement
scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle se détache si peu
des ténèbres environnantes, qu'il faut les yeux d'une amante pour la
discerner à pareille distance. Le coeur de la jeune fille cesse de
palpiter, ses paupières se ferment, des bourdonnements remplissent ses
oreilles.

Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit au sommet de la
citadelle.

Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine a vu un
homme suspendu dans l'espace à une corde attachée à la tour.

Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'écrasant sur le sol,
résonne.

--Ah! exclame Antoine, le malheureux a été découvert; une sentinelle l'a
tué!

Léonie n'est plus là! A peine a-t-elle entendu la détonation qu'elle
s'est élancée vers la cime du cap. Une ardeur incroyable, surnaturelle,
l'anime, lui prête des ailes. Avec l'agilité d'une panthère, elle
escalade ces rochers dont l'aspect seul fait frémir, elle arrive au pied
de la tour, se penche sur le corps pantelant, brisé, de Co-lo-mo-o, le
baigne de ses larmes et de ses baisers.

On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les lourdes portes de
la citadelle; des torches circulent ça et là. Léonie est menacée. Si on
l'aperçoit on tirera sur elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle
entend, est-ce qu'au-delà de ce corps il y a un monde pour elle?

L'Indien n'a point rendu l'âme encore. Il pousse un gémissement. Il
cherche de sa main affaiblie la main de la jeune fille, la pose sur son
coeur et laisse tomber ces paroles dans un dernier soupir:

--Je l'aimais pourtant!

Un an après, aux Ursulines de Québec entrait mademoiselle Léonie de
Repentigny, en religion soeur Paul.

Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait été déporté à Sydney.


Giguy, 28 juillet--17 août 1862.



                         TABLE


  CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris
            II. Montréal
           III. Les derniers Iroquois
            IV. L'Ile au Diable
             V. Le _Montréalais_
            VI. Léonie de Repentigny
           VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle
          VIII. De Montréal à Caughnawagha
            IX. L'emplumement
             X. Évasion et duel
            XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable
           XII. Le _Charlevoix_
           XII. Une page d'histoire
           XIV. Assemblée à Saint-Charles
            XV. Les suites d'un déguisement
           XVI. L'insurrection
          XVII. Drame
         XVIII. Amour
           XIX. Le sourd-muet
            XX. Dénouement.


  ______________________________
  F Aureau.--Imprimerie de Lagny





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les derniers Iroquois" ***

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