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Title: Poésies choisies de André Chénier
Author: Chénier, André, 1762-1794
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Poésies choisies de André Chénier" ***

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                     OXFORD HIGHER FRENCH SERIES
                      EDITED BY LEON DELBOS, M.A.


                          POÉSIES CHOISIES
                                 DE
                            ANDRÉ CHÉNIER



                             EDITED BY
                         JULES DEROCQUIGNY
            PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE LILLE

                              OXFORD
                      AT THE CLARENDON PRESS
                               1907



                        HENRY FROWDE, M.A.
               PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD
                        LONDON, EDINBURGH
                      NEW YORK, AND TORONTO

                           H.F. XVII



                           GENERAL PREFACE


Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern
French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some
time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for
Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students,
and have entrusted me with the task of selecting and editing the various
volumes that will be issued in due course.

The titles of the works selected will at once make it clear that this
series is a new departure, and that an attempt is made to provide
annotated editions of books which have hitherto been obtainable only
in the original French texts. That Madame de Staël, Madame de Girardin,
Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the
authors whose works have been selected will leave no doubt as to the
literary excellence of the texts included in this series.

Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be
annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been
prepared are familiar with many things and many events of which younger
students have no knowledge. Geographical and mythological notes have
therefore been generally omitted, as also historical events either too
well known to require elucidation or easily found in the ordinary books
of reference.

By such omissions a considerable amount of space has been saved which
has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with
notes less elementary than usual, and at the same time brighter and
more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the
special character of each volume.

The Introductions are also a novel feature of the present series.
Originally they were to be exclusively written in English, but as it
was desired that they should be as characteristic as possible, and not
merely extracted from reference books, but real studies of the various
authors and their works, it was decided that the editors should write
them in their own native language.

Whenever it has been possible each volume has been adorned with a
portrait of the author at the time he wrote his book.

In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General
Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a
modern language best invariably possess a good literary knowledge of
it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other
countries, and is a generally admitted fact. The present series by
providing works of high literary merit will certainly facilitate the
acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any
other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style,
depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled
but not surpassed.

LEON DELBOS.
OXFORD, _December_, 1905.



                            INTRODUCTION

                                 I


C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que
naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et
aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la
Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant
ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur
importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en
effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à
la veille d'aller visiter la Grèce.

  'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée,
  Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps;
  Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,
  Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France,
  Me fit naître Français dans les murs de Byzance.'

Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines
du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de
Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter
l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que
cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet
au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique.

Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait
publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre
1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur
les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_
de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à
Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772
et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck,
les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes
alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune
Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les
fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de
chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu
trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès
avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou
_Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs
moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits.
La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la
décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins,
s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme.

Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence
plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui
coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en
amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs
dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette
fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho
et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de
les poser sans présumer de les résoudre.

Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth
Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à
Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André
grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767
pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul
général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et
mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y
étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun
et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri,
avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie
de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son
ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et
sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le
Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est
malheureusement que trop palpable.

On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement
que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une
tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera
plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de
certain paysage de montagne.

Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de
Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de
discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma
d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers,
avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine.

Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des
auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de
l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de
langue, déjà caractéristiques de sa manière:

  Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours
  S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours
  Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière;
  Et son corps palpitant roule sur la poussière.

En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait
commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782
une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà
adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond
de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point
asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma
coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile,
et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile)
et comment ose-t-on en faire après ceux-là!'

Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné,
Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres
frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée.
Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme
attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout
de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des
lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment
de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions,
l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un
mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll.
33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit
avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui
font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années.
Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange:

  Si je vis, le soleil aura passé deux fois
  Dans les douze palais où résident les mois,
  D'une double moisson la grange sera pleine
  Avant que dans vos bras la voile me ramène

On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse.
Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la
Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce
séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme
les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là
jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt
son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris.

Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois
années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et
de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris,
coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les
Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de
sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la
politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps.
Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la
raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de
son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques
de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions
amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse
et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la
Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours
plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de
l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway,
Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme
d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et
qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré
qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le
devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits,
il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de
charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons
aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la
tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se
dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit
à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans
ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les
élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de
mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux
aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à
l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme
très différentes des productions d'un Parny.

Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir,
il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais
poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la
plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce
que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant
d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire
indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de
matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il
lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère,
Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle,
Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle,
Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée,
Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il
commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière,
Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et
n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably,
Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39,
XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop
indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su
voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui
lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il
traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes,
Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian
(p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et
qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant
son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature.
Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La
Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers,
et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille,
nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout,
d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p.
85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun
et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son
frère, Marie-Joseph Chénier.

Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie
l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons
André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits,
mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans
un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des
textes à imiter:

    'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en
    Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a
    de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il
    chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers
    55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la
    traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et
    suivants, édition de Brunck, etc.

Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une
(bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...'

Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du
Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses
_Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie,
une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers
indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc.

Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas
laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous
au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il
commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,'
dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou
une idylle.

Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant
ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans,
il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont
déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à
Londres.

Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut
à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation
dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit
à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et
volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme
peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses
habitudes faciles.

La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph,
il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand
enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais,
il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes
anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette
concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux'
ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute,
remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à
cette époque, et on aime à le supposer avec lui.

Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou
l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de
voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris
qu'à Londres.

Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme
de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que
jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_,
cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la
_Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il
entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur
ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_,
le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille
accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une
brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace
à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme
politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public,
composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique,
périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre
1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis
de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses
premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés
du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre
poétique qu'il ait jamais imprimée.

Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre
plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme,
après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa
retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son
_Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire
Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire
Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières
poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p.
116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi
qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente
d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du
temps.

De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort
de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret,
née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre
du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans
la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare
(la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre
mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher,
l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses
amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre
Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.

C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique
dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture,
où il dit à ce frère:

                             ...mes amis, ma famille,
  Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.

C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa
touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes
d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.

Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons
regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou
invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était
l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut
le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres
victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande
l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits
concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre
prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas
la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait
à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six
heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution
comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort
précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours
plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.

[Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du
Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On
l'appelle actuellement la place de la Nation.]



                                II [A]

L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion
de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en
1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6].

En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de
Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des
manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle
même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là
des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des
coupures.

La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle
fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en
versification.

Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans
nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il
'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises'
et 'tourmente ses périodes.'

[Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates,
of which only those with reference numbers relate to the text of the
Introduction.]

[Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la _Décade philosophique_ du
20 nivôse, an iii (décembre 1794).]

[Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le _Mercure de France_ du
1er germinal, an ix.]

[Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL...
dans le _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des
_Éclaircissements_, 1802.]

[Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _Élégies_ de
Millevoye, 1814-16.]

[Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mélanges littéraires, composés
de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDRÉ CHÉNIER,
par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.]

[Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de
Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du
volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de
l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions
en 1820 et 1822.)]

[Footnote 8: _Revue encyclopédique_, octobre 1819, compte rendu par
Népomucène Lemercier.]

Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il
multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements.
Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité
du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais
éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire
les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail
caractéristique, Lemercier admire la périphrase:

      Dans les douze palais où résident les mois,

comme 'une élégante circonlocution.'

Incorrections de style et de construction, déplacement des césures,
voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va
aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le
talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement
qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.'

[Footnote 9: _Lycée Français_, tome ii, 1819, quatre articles par
Charles Loyson.]

Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent
également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes
présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des
métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière
qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois
tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque
constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnaît que
Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le
style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans
l'idylle.'

[Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres complètes
d'André Chénier par Raynouard, 1819.]

Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie
de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres,
prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il,
est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor
Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même
fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine.

[Footnote 11: _Littérature et philosophie mêlées_, par Victor Hugo,
édition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur André de
Chénier_ (1819); _Sur un poète apparu en 1820_--c'est-à-dire Lamartine
(1820).]

On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en
lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par
ses innovations.

En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux
inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté
de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve
de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que
Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le
coloris par la simplicité.

[Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée
par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un
facsimilé.]

[Footnote 13: _Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle_, par Villemain
(1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).]

En cette même année Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Poésie
française au XVIe siècle_[14], donne André Chénier, avec les hommes de la
Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André
Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe
siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais
celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne
pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après
les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle
édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19],
insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger
les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de
Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur
André Chénier[21], où, examinant l'_Hermès_ et corrigeant son impression
première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un
précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement
de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.'

[Footnote 14: _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, par
Sainte-Beuve, 1828.]

[Footnote 15: _Mathurin Régnier et André Chénier_, par Sainte-Beuve
(août 1829), dans _Portraits Littéraires_, tome i, pp. 159-75.]

[Footnote 16: _Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme_, par
Sainte-Beuve, 1829.]

[Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans
la _Revue de Paris_, décembre 1829, mars 1830.]

[Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par
H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des
Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.]

[Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la
_Revue des Deux Mondes_, 1er février 1839, sous le titre _Quelques
documents inédits sur André Chénier_.]

[Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de
Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris,
Charpentier, 1839.]

[Footnote 21: _Portraits littéraires_, par Sainte-Beuve, t. i,
pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER,
_augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes
les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire_... Paris,
Ch. Gosselin, 1840.]

André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme
ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École
parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit
de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la
coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une
oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat
inattendu.'

[Footnote 22: _André Chénier_, par Leconte de Lisle, article publié dans
la _Variété_, Rennes, 1840-41.

_Poésies de François Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _inédit par_ ANDRÉ
CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.]

En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre
d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions
contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André
Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant,
avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui
attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui
André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques.

[Footnote 23: _Cours de littérature dramatique_, par Saint-Marc
Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).]

[Footnote 24: _Histoire de la littérature française_, par D. Nisard,
Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vérité sur la famille de Chénier_,
par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.]

Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les
traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation
et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26]
par une analyse du poème de _L'Aveugle_.

[Footnote 25: _André Chénier et les poètes grecs_, par Arnould Frémy,
dans la _Revue indépendante_ du 10 mai 1844.]

[Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un
factum contre André Chénier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par
Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _André Chénier, homme politique_.)]

Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de
Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits
que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne
devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans
les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver
les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son
édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore
aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par
les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son
commentaire continu.

[Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq
de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.]

Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur
André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques
vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.'

[Footnote 28: _L'Hellénisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier,
1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32).

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières,
deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _Nouvelle édition; revue sur les
textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits
politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare,
accompagnée de notes historiques_, par Becq de Fouquières, Paris,
Charpentier, 1872.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier,
Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.)

_Documents nouveaux sur André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris,
Charpentier, 1875.

_Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin
Régnier, André Chénier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul
Chaumas, 1876.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _précédées d'une notice sur le procès
d'André Chénier et des actes de ce procès_, nouvelle édition, mise en
ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.]

Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien
dans une langue moderne.'

[Footnote 29: _La fin du XVIIIe siècle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome
ii, pp. 206-378.

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier,
1881.

POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, _à l'usage des classes_, publiées
avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris,
Delagrave, 1881.

_Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André
Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.]

Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de
notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez
lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation
poétique.'

[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice
biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André
Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par
Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.]

Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète
bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne
ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition
entre deux périodes littéraires.

[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une
introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion,
librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).]

Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa
poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une
horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances,
des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre
vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue
se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint
plus l'image triviale et cynique.

[Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier_, par V. Fournel,
Paris, F. Didot, 1886.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, _avec les études de Sainte-Beuve
sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une
notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol.
(Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)]

Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du
XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont
considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève
bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en
dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis
Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son _Hermès_ même
affecte des allures d'épopée.

[Footnote 33: _Le Mouvement littéraire au XIXe siècle_, par G.
Pellissier, Paris, Hachette, 1889.]

Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.

[Footnote 34: _La vie littéraire_, par Anatole France, Paris, C. Lévy,
1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).]

Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style
Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible
chez aucun des poètes de ce siècle.'

Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus
grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes
légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net,
d'une précision élégante. Dans les _Élégies_, on retrouve la rhétorique
laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a
été créateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments épiques
sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal
mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers
'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils
sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes,
il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la
prose.--C'est un isolé.

[Footnote 35: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
1890.]

Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque,
ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il
transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.'
Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme,
c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a
la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la
mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le
poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui
reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait
une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de
style.

[Footnote 36: _La poésie d'André Chénier_, par Jules Haraszti, professeur
à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois
par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.]

Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe
siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se
sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste.

[Footnote 37: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
1890.]

Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne,
avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de
Voltaire.

[Footnote 38: _André Chénier_, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin,
1894 (Classiques populaires).]

Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique
plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la
couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un
humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.

[Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en
France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.]

Pour Henri Potez[40], il y a dans les _Élégies_ du Dorat, du Parny,
du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André
Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse.

[Footnote 40: _L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à
Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.]

Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des récits
pathétiques enfermés dans un cadre antique.'

[Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littérature françaises_,
par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par
Petit de Julleville).]

Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André
Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments
n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a
contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard
qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.'

[Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou
Romantique?_ (non signé).]

[Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littérature française_, par F.
Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).]

On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années
la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru,
donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire
complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre
laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.

Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve,
qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la
Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter
qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce
furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures
rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale,
intitulée _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littéraires
sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du
christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].'

[Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES
INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un
avant-propos, par M. Abel Lefranc.]

[Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littéraire)_, 5 mai 1900.
APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.]

[Footnote 46: _Revue d'Histoire littéraire de la France_, avril-juin
1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.]

En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie
d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet
[48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire.
Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières
(simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise
et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie
d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français
depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et
voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu
lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un
mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de
mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste,
il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a
plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes
antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation,
manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une
mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et
annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de
ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le
Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec
l'_Hermès_ et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le
morceau _Oh nécessité dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode à Versailles_
et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de
vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les _Ïambes_. M. Faguet met en
dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-être aussi _l'Hymne
de Châteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guindés et pompeux, dignes
de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui
n'appartiennent à aucune de ses manières.

[Footnote 47: _André Chénier critique et critiqué_, par Paul Glachant,
Paris, A. Lemerre, 1902.]

[Footnote 48: _André Chénier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les
grands écrivains français).]

Nous voici en 1905.

José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet
d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut
dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes,
l'_Hermès_, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les
Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution,
et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier
renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le
seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la
beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en
des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie
est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque
sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute
plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine,
qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux
sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de
la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans
les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de
_L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts.
Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante,
saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les
artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à
l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette
héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les
latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe
où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue.

[Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit
des Bucoliques_, par José Maria de Hérédia.]

Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions
parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point
de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout
le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme
pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques.
Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare,
lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et
d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et
toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.

JULES DEROCQUIGNY.
LILLE, _mars 1907_.



NOTE.

L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup
de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde
partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul
Glachant, _André Chénier critique et critiqué_.



                        TABLE DES MATIÈRES



  GENERAL PREFACE
  INTRODUCTION
  BIBLIOGRAPHIE
  BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES.
      I. L'AVEUGLE
     II. LE MENDIANT
    III. LA LIBERTÉ
     IV. LE MALADE
      V. HYLAS
     VI. LA JEUNE TARENTINE
    VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.
   VIII. PASIPHAÉ
     IX. PANNYCHIS
      X. DRYAS
     XI. BACCHUS
    XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS
   XIII. HERCULE
    XIV. ÉRICHTHON
     XV. NÉÈRE
    XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI
   XVII. O JEUNE ADOLESCENT!
  XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT
    XIX. CHANSON DES YEUX
     XX. LES ESCLAVES D'AMOUR
    XXI. A VESPER
   XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE
  XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE
   XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE
    XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX
   XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS
  XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE
 XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU
   XXIX. A L'HIRONDELLE
    XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN
   XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR
  XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT
 XXXIII. MNAÏS
  XXXIV. LES JARDINS
   XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE
  XXXVI. A LA SANTÉ

  ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.

     I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS
    II. AH! JE LES RECONNAIS
   III. AUX FRÈRES DE PANGE
    IV. AU CHEVALIER DE PANGE
     V. O MUSES, ACCOUREZ
    VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS
   VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME
  VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS
    IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS
     X. FUMANT DANS LE CRISTAL
    XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR
   XII. NON, JE NE L'AIME PLUS
  XIII. O NÉCESSITÉ DURE!
   XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
    XV. O DÉLICES D'AMOUR
   XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX
  XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT
 XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS
   XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT
    XX. SANS PARENTS, SANS AMIS
   XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE
  XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT
 XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT
  XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ
   XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS

  ÉPITRES.

      I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
     II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS

  POÈMES.

      I. L'INVENTION
     II. HERMÈS.
         "      II
         "     III
    III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN
         "      II. SALUT, Ô BELLE NUIT
     IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE
         "      II. QUE SERT DES TOURS
         "     III. AUX BORDS
      V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES

  POÉSIES DIVERSES.

      I. HYMNE À LA JUSTICE
     II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE
    III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
     IV. LA FRIVOLITÉ
      V. LE POÈTE

  ODES.

      I. A VERSAILLES
     II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY
    III. LA JEUNE CAPTIVE

  ÏAMBES.

      I. HYMNE
     II. QUAND AU MOUTON BÊLANT
    III. COMME UN DERNIER RAYON

  NOTES



                         POÉSIES CHOISIES
                                DE
                           ANDRÉ CHÉNIER



                             BUCOLIQUES

                   IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES


                                 I

                             L'AVEUGLE

  'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute;
  O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,
  Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'

  C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,
  Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre              5
  S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
  Le suivaient, accourus aux abois turbulents
  Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.
  Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
  Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;                      10
  Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui:
  Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
  Serait-ce un habitant de l'empire céleste?
  Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
  Pend une lyre informe; et les sons de sa voix                    15
  Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'

  Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,
  Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
  'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger,
  Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,                  20
  Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
  Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!
  Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
  Les humains près de qui les flots t'ont amené
  Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.              25
  Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.
  Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
  Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

  --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,
  Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre;       30
  Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger
  Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.
  Ne me comparez point à la troupe immortelle:
  Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
  Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux?                  35
  Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux!
  Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,
  C'est à celui-là seul que je suis comparable;
  Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,
  Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix;                      40
  Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide,
  Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide;
  Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin
  Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

  --Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!'                45
  Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée,
  Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants,
  Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,
  Le pain de pur froment, les olives huileuses,
  Le fromage et l'amande et les figues mielleuses;                 50
  Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,
  Tout hors d'haleine encore, humide et languissant,
  Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,
  L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

  'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer;           55
  Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
  Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!
  Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;
  Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.

  Vos visages sont doux, car douce est votre voix.                 60
  Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!
  Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
  Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;
  Car jadis, abordant à la sainte Délos,
  Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre,                    65
  Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
  Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
  Puisque les malheureux sont par vous honorés.
  Le plus âgé de vous aura vu treize années:
  A peine, mes enfants, vos mères étaient nées,                    70
  Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
  Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.
  Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime!
  Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime
  Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.                     75

  --Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.
  J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,
  Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,
  Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;
  Car jusques à la mort nous espérons toujours.                    80
  Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage,
  Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

  --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté?
  Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

  --Enfants! du rossignol la voix pure et légère                   85
  N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;
  Et les riches, grossiers, avares, insolents,
  N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
  Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante,
  Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante,                  90
  J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain
  De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.
  Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
  Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles
  Je voulais des grands dieux implorer la bonté,                   95
  Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,
  Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable
  Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable,
  Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris,
  N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.                100

  --Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,
  Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre,
  Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
  D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

  --Les barbares! J'étais assis près de la poupe.                 105
  "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe,
  Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux,
  Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux."
  J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:
  Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre;               110
  Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main
  J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
  Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
  Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine,
  Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli,             115
  Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!

  --Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,
  Et chérit les amis de la muse divine.
  Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;
  Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,               120
  Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire,
  Te feront de tes maux oublier la mémoire.
  Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,
  Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
  Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles,              125
  T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

  --Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous?
  Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

  --Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

  --Salut, belle Syros, deux fois hospitalière!                   130
  Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:
  Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu.
  Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore
  Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore;
  J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,            135
  A la course, aux combats, j'ai paru des premiers.
  J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,
  Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;
  Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs,
  Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.                        140
  La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
  Sur un arbuste assise, et se console et chante.
  Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter,
  Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,
  Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,      145
  Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes,
  Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,
  Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."'

  Il poursuit; et déjà les antiques ombrages
  Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;              150
  Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
  Et voyageurs quittant leur chemin commencé,
  Couraient. Il les entend près de son jeune guide,
  L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;
  Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer,                155
  Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer,
  Car en de longs détours de chansons vagabondes
  Il enchaînait de tout les semences fécondes,
  Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
  Les fleuves descendus du sein de Jupiter,                       160
  Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
  Et depuis le chaos les amours immortelles;
  D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux,
  Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux,
  Et les dieux partagés en une immense guerre,                    165
  Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre,
  Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers
  Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
  Et les héros armés, brillant dans les campagnes
  Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes,                170
  Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
  Et d'une voix humaine excitant les héros;
  De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
  Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;
  Mais bientôt de soldats les remparts entourés,                  175
  Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
  Et les assauts mortels aux épouses plaintives,
  Et les mères en deuil, et les filles captives;
  Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
  Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux,                   180
  Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
  Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.
  Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
  Il perdait les rochers sur les gouffres amers;
  De là, dans le sein frais d'une roche azurée,                   185
  En foule il appelait les filles de Nérée,
  Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux,
  Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.
  Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
  Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle,               190
  Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,
  Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,
  Enfants dont au berceau la vie est terminée,
  Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.

  Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux!            195
  Quels doux frémissements vous agitèrent tous,
  Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,
  Il forgeait cette trame irrésistible et fine
  Autant que d'Arachné les pièges inconnus,
  Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus,                       200
  Et quand il revêtait d'une pierre soudaine
  La fière Niobé, cette mère thébaine;
  Et quand il répétait en accents de douleur
  De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs,
  Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire,                     205
  Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!
  Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
  Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;
  Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage;
  Du paisible lotos il mêlait le breuvage:                        210
  Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
  Et la douce patrie et les parents aimés.
  Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée
  Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée,
  Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,                   215
  La nuit où son ami reçut à son festin
  Le peuple monstrueux des enfants de la nue,
  Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue
  Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
  Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs:                 220
  'Attends; il faut ici que mon affront s'expie,
  Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie
  Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
  Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
  L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe,                225
  Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
  Sous l'effort de Nessus, la table du repas
  Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
  Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,
  Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,                230
  Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
  Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
  Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
  Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,
  L'imprudent Bianor, par Hercule surpris,                        235
  Sent de sa tête énorme éclater les débris.
  Hercule et la massue entassent en trophée
  Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée
  Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
  L'héréditaire éclat des nuages dorés.                           240
  Mais d'un double combat Eurynome est avide,
  Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
  Battent à coups pressés l'armure de Nestor;
  Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor,
  Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête;                     245
  D'un érable noueux il va fendre sa tête,
  Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant,
  L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
  Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
  S'élance, va saisir sa chevelure horrible,                      250
  L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,
  Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
  L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme,
  Et le bois porte au loin des hurlements de femme,
  L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,           255
  Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.

  Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
  Déployait le tissu des saintes mélodies.
  Les trois enfants émus, à son auguste aspect,
  Admiraient, d'un regard de joie et de respect,                  260
  De sa bouche abonder les paroles divines,
  Comme en hiver la neige aux sommets des collines.
  Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
  Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,
  Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,             265
  Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île;
  Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
  Convive du nectar, disciple aimé des dieux;
  Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
  Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.'                    270


                                II

                           LE MENDIANT

  C'était quand le printemps a reverdi les prés.
  La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés,
  Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,
  . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
  Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis,
  Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne,              5
  Entouraient de Lycus le fertile domaine.
  . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord,
  Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort,
  Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée:
  Il remuait à peine une lèvre glacée,                             10
  Des hommes et des dieux implorait le secours,
  Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours;
  Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse;
  Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse,
  A ce hideux aspect sorti du fond des bois,                       15
  Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix.
  Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie
  Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,
  Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim
  L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin.                  20

  'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance,
  C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance,
  Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains
  Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains,
  Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne                 25
  Qui te nomme sa fille et te destine au trône,
  Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois
  Venge les opprimés sur la tête des rois.
  Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse,
  Crains de laisser périr l'étranger en détresse:                  30
  L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.'

  Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux,
  .  .  .  .  .  .  .  . et d'une voix encore
  Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore.
  Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon,               35
  Passe le pont mobile, entre dans la maison;
  J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance.
  Pour la douzième fois célébrant ma naissance,
  Mon père doit donner une fête aujourd'hui.
  Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui,               40
  C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre,
  Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.'
  Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant,
  S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant,
  Fixait de ses yeux creux l'attention avide.                      45
  Elle rentre, cherchant dans le palais splendide
  L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans
  Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.
  Cette sage affranchie avait nourri sa mère;
  Maintenant sous des lois de vigilance austère,                   50
  Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux,
  Rangent des serviteurs le cortège nombreux.
  Elle la voit de loin dans le fond du portique,
  Court, et, posant ses mains sur ce visage antique:
  'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi                     55
  Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi;
  Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,
  Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême...
  Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui
  J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui.                   60
  Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère!
  Garde que nul mortel a'insulte à sa misère.
  --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux,
  Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux;
  Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte,                      65
  Ta mère, mon élève (inestimable perte!),
  Aimait à soulager les faibles abattus;
  Tu lui ressembleras autant par tes vertus
  Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,'
  Mais cependant la nuit assemble les convives:                    70
  En habits somptueux, d'essences parfumés,
  Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés
  Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines;
  Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines.
  La table au loin circule, et d'apprêts savoureux                 75
  Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux:
  Sur leurs bases d'argent, des formes animées
  Élèvent dans leurs mains des torches enflammées;
  Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux
  En vases hérissés d'hommes ou d'animaux,                         80
  Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent;
  Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent
  Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.
  On s'étend sur les lits teints de mille couleurs;
  Près de Lycus, sa fille, idole de la fête,                       85
  Est admise. La rose a couronné sa tête.
  Mais, pour que la décence impose un juste frein,
  Lui-même est par eux tous élu roi du festin.
  Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre,
  Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre              90
  Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier.
  La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer,
  Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre;
  Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre.

  'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps                 95
  N'osent jamais troubler tes destins éclatants!
  Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,
  Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville.
  A ton riche banquet un peuple convié
  T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé.                      100
  Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,
  Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.
  Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais:
  Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.
  Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente                      105
  Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...
  Je fus riche autrefois: mon banquet opulent
  N'a jamais repoussé l'étranger suppliant.
  Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage,
  La faim qui flétrit l'âme autant que le visage,                 110
  Par qui l'homme souvent, importun, odieux,
  Est contraint de rougir et de baisser les yeux!

  --Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire
  Des bons ou des méchants fait le destin prospère.
  Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer              115
  Le public ennemi, le riche au coeur de fer,
  Enfant de Némésis, dont le dédain barbare
  Aux besoins des mortels ferme son coeur avare.
  Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici.
  Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi.             120
  Respecter l'indigence est un devoir suprême.
  Souvent les immortels (et Jupiter lui-même)
  Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés,
  Viennent tenter le coeur des humains fortunés.'
  D'accueil et de faveur un murmure s'élève.                      125

  Lycus descend, accourt, tend la main, le relève:
  'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux
  Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux!
  Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage;
  Mais cesse avec ta main de cacher ton visage.                   130
  Souvent marchent ensemble indigence et vertu,
  Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,
  Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.
  Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique,
  Sur de molles toisons, en un calme sommeil,                     135
  Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil.
  Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie,
  Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie.
  Car tout mortel errant nourrit un long amour
  D'aller revoir le sol qui lui donna le jour.                    140
  Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille
  A l'heure qui jadis a vu naître ma fille.
  Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain:
  Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim.
  Puis, si nulle raison ne te force au mystère,                   145
  Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!'

  Il retourne à sa place après que l'indigent
  S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent,
  Par une jeune esclave une eau pure est versée.
  Une table de cèdre, où l'éponge est passée,                     150
  S'approche, et vient offrir à son avide main
  Et les fumantes chairs sur le disque d'airain,
  Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.
  'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances,
  Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.'                 155

  Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe,
  Et veut que l'échanson verse à toute la troupe:
  'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer
  L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.'
  Le vin de main en main va coulant à la ronde;                   160
  Lycus lui-même emplit une coupe profonde,
  L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois.
  De ta ville bientôt tu reverras les toits,
  Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.'
  Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase,               165
  Se lève et sur eux tous il invoque les dieux.
  On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux
  Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage,
  De sourire et de plainte il mêle son langage:

  'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits                 170
  De l'importun besoin j'ai calmé les abois,
  Oserai-je à ma langue abandonner les rênes?
  Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines.
  Mais écoute: le vin, par toi-même versé,
  M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé,                175
  Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire.
  Excuse enfin ma langue, excuse ma prière;
  Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur
  Souvent à l'excès même enhardit la pudeur.
  Meurtri de durs cailloux ou de sables arides,                   180
  Déchiré de buissons ou d'insectes avides,
  D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé
  Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé,
  Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;
  Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge.              185
  La force et le travail, que je n'ai point perdus,
  Par un peu de repos me vont être rendus.
  Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques.
  Je puis dresser au char tes coursiers olympiques,
  Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon,               190
  Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon.
  Je puis même, tournant la meule nourricière,
  Broyer le pur froment en farine légère.
  Je puis, la serpe en main, planter et diriger
  Et le cep et la treille, espoir de ton verger.                  195
  Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée,
  Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée
  Viendra remplir ta grange en la belle saison;
  Afin que nul mortel ne dise en ta maison,
  Me regardant d'un oeil insultant et colère:                     200
  O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire!

  --Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi
  N'oserait élever sa langue contre toi.
  Tu peux ici rester, même oisif et tranquille,
  Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.               205
  --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger.
  --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer.
  --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage:
  Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.
  Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein,               210
  Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

  --Mon hôte, en tes discours préside la sagesse.
  Mais quoi! la confiante et paisible richesse
  Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort;
  En espérant toujours il arrive à la mort.                       215
  Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie,
  Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie.
  Rebuté des humains durs, envieux, ingrats,
  Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas.
  Toutefois ta richesse accueille mes misères;                    220
  Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières.
  Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié,
  D'indulgence et d'égards tempérer la pitié,
  S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie
  Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie!                  225

  --Je te le dis encore: espérons, étranger.
  Que mon exemple au moins serve à t'encourager
  Des changements du sort j'ai fait l'expérience.
  Toujours un même éclat n'a point à l'indigence
  Fait du riche Lycus envier le destin.                           230
  J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main.
  Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses,
  Offrit à mon travail de justes récompenses.
  "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi;
  Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi."               235
  Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père;
  Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.
  A tous les malheureux je rendrai désormais
  Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.
  Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage;              240
  Vous n'avez point ici d'autre visible image;
  Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains
  Pour vous représenter aux regards des humains.
  Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle,
  Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle;                  245
  Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours,
  Fassent une couronne à chacun de ses jours;
  Et quand une mort douce et d'amis entourée
  Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée,
  Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui               250
  A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.

  --Hôte des malheureux, le sort inexorable
  Ne prend point les avis de l'homme secourable.
  Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,
  Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés.                255
  Cléotas est perdu; son injuste patrie
  L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.
  De ses concitoyens dès longtemps envié,
  De ses nombreux amis en un jour oublié,
  Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate,                260
  Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate
  Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,
  Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux,
  Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages,
  Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages;             265
  Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs,
  Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.
  Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire
  Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,
  Sous les feux du midi, sous le froid des hivers,                270
  Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts,
  Pauvre et semblable à moi, languissant et débile,
  Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile,
  Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux,
  Et sans que nul mortel attendri sur ses maux                    275
  D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage;
  Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage,
  Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements
  Répondant seuls la nuit à ses gémissements;
  N'ayant d'autres amis que les bois solitaires,                  280
  D'autres consolateurs que ses larmes amères,
  Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort
  A la porte d'un temple, en invoquant la mort.

  --Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.
  Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête!   285
  Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs;
  Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.
  Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance,
  Enivré des vapeurs d'une folle opulence,
  Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit,            290
  Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,
  Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime.
  Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?
  En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?
  Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas?                 295
  Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;
  Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige.
  C'était lui, je l'ai vu ........................
  .........................Les douleurs de son âme
  Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme            300
  A Delphes, confiés au ministre du dieu,
  Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.
  Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,
  On les avait suivis jusques aux Thermopyles.
  Il en gardait encore un douloureux effroi.                      305
  Je le connais; je fus son ami comme toi.
  D'un même sort jaloux une même injustice
  Nous a tous deux plongés au même précipice.
  Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté)
  Sa marque d'alliance et d'hospitalité.                          310
  Vois si tu la connais.' De surprise immobile,
  Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;
  Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,
  Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.
  Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage                   315
  L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.

  'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi?
  Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi?
  Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.
  Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître,                  320
  Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor,
  Et ton ancien Lycus veut te servir encor;
  J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.'

  Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne
  Que tient sur son épaule une agrafe d'argent,                   325
  Il l'attache lui-même à l'auguste indigent.
  Les convives levés l'entourent; l'allégresse
  Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse;
  On cherche des habits, on réchauffe le bain.
  La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main:             330
  'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première,
  Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.'



                                   III

                               LA LIBERTÉ

                         UN CHEVRIER, UN BERGER


  LE CHEVRIER

  Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux
  De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

  LE BERGER

  Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre:
  Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

  LE CHEVRIER

  Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi,                 5
  Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?

  LE BERGER

  Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;
  Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie:
  Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,
  Je me plais sur le roc à voir passer le jour.                    10

  LE CHEVRIER

  Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;
  Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;
  Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,
  Brûlent et font hâter les pas du voyageur.
  Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile            15
  N'y donne au rossignol un balsamique asile.
  Quelque olivier au loin, maigre fécondité,
  Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.
  Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées
  Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?                      20

  LE BERGER

  Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau?
  Je suis esclave.

  LE CHEVRIER

                      Au moins un rustique pipeau
  A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage?
  Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.
  Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons,                  25
  Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

  LE BERGER

  Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,
  La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres,
  Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;
  Voilà quelles chansons je voudrais imiter.                       30
  Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:
  Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,
  Et de vos rossignols les soupirs caressants,
  Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.
  Je suis esclave.

  LE CHEVRIER

                   Hélas! que je te trouve à plaindre!             35
  Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre
  De servir, de plier sous une injuste loi,
  De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi.
  Protège-moi toujours, ô liberté chérie!
  O mère des vertus, mère de la patrie!                            40

  LE BERGER

  Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.
  Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:
  Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave;
  Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

  LE CHEVRIER

  Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi.                 45
  Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi?
  Il est des baumes doux, des lustrations pures
  Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,
  Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

  LE BERGER

  Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs:           50
  Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse.
  Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service;
  C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet
  Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.

  LE CHEVRIER

  La terre, notre mère, et sa douce richesse,                      55
  Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?
  Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil,
  Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,
  Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture,
  Varier du printemps l'uniforme verdure;                          60
  Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel,
  Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;
  Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare
  Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare.
  Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,
  De qui les blés touffus, jaunissantes forêts,                    65
  Du joyeux moissonneur attendent la faucille.
  D'agrestes déités quelle noble famille!
  La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,
  Les épis sur le front, les épis dans les mains,                  70
  Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,
  Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.

  LE BERGER

  Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas;
  Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.
  Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile,                   75
  Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;
  Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain
  Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.
  Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,
  Elle est pour moi marâtre; et la nature entière                  80
  Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur
  Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.

  LE CHEVRIER

  Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,
  N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?
  N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux?                 85
  Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;
  Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante;
  Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante
  Vers leur mère en criant je les vois accourir,
  Je bondis avec eux de joie et de plaisir.                        90

  LE BERGER

  Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune;
  Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune
  Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,
  Un maître soupçonneux nous attend au retour
  Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine;                 95
  Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;
  En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois
  En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,
  C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides.
  Je dois rendre les loups innocents et timides!                  100
  Et puis, menaces, cris, injure, emportements,
  Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.

  LE CHEVRIER

  Toujours à l'innocent les dieux sont favorables:
  Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?
  Autour de leurs autels, parés de nos festons,                   105
  Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,
  Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,
  Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

  LE BERGER

  Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers
  Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers.                 110
  Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes?
  Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;
  Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs;
  Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.

  LE CHEVRIER

  Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême                115
  Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime?
  L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,
  Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né.
  Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!...
  Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre.        120

  LE BERGER

  Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?
  Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?
  Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,
  Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.
  Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus               125
  N'en pas redemander plus que je n'en reçus!
  O juste Némésis! si jamais je puis être
  Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,
  Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,
  Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi!                    130

  LE CHEVRIER

  Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle,
  Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle
  Me trouvera toujours humain, compatissant,
  A leurs justes désirs facile et complaisant,
  Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître         135
  Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.

  LE BERGER

  Et moi, je le maudis, cet instant douloureux
  Qui me donna le jour pour être malheureux;
  Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;
  Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne;             140
  Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil
  Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.

  LE CHEVRIER

  Berger infortuné! ta plaintive détresse
  De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.
  Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux              145
  Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux;
  Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne.
  Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne
  De ta triste mémoire effacer tes malheurs,
  Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!               150

  LE BERGER

  Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage,
  Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage:
  De mon despote avare ils choqueront les yeux.
  Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux;
  Il dira que chez lui j'ai volé le salaire                       155
  Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère;
  Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir,
  C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.

(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars
1787._)



                                 IV

                              LE MALADE


  'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,
  Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,
  Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,
  Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!
  Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,                     5
  Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,
  Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils!
  Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,
  Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante
  Qui dévore la fleur de sa vie innocente.                         10
  Apollon! si jamais, échappé du tombeau,
  Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,
  Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue
  De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;
  Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc                 15
  La hache à ton autel fera couler le sang.

  Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?
  Ton funeste silence est-il inexorable?
  Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,
  Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs?                   20
  Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?
  Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?
  C'est toi qui me devais ces soins religieux,
  Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.
  Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume?                 25
  Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.
  Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

  --Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils.
  Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.
  Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,                       30
  Me ronge; avec effort je respire, et je crois
  Chaque fois respirer pour la dernière fois.
  Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,
  Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;
  Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs.                 35
  Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!

  --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;
  Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.
  La mauve, le dictame ont, avec les pavots,
  Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos;                  40
  Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,
  Une Thessalienne a composé des charmes.
  Ton corps débile a vu trois retours du soleil
  Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.
  Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière;                45
  C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère
  Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,
  T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,
  Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire,
  Qui chantait, et souvent te forçait à sourire                    50
  Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,
  De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.
  Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,
  Par qui cette mamelle était jadis pressée;
  Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours,                 55
  Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

  --O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage!
  O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,
  Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein
  Agitais les replis de leur robe de lin!                          60
  De légères beautés troupe agile et dansante ...
  Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ...
  Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ...
  O visage divin! ô fêtes! ô chansons!
  Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure,                   65
  Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.
  Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus
  Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus!
  Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,
  Que je la voie encor, cette vierge dansante!                     70
  Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots
  S'élever de ce toit au bord de cet enclos!
  Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,
  Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,
  Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts,                    75
  Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,
  Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,
  S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.
  Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!
  Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau?                 80
  Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,
  Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

  --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé
  Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?
  Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes,           85
  C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
  S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur
  Verra que c'est toujours cet amour en fureur.
  Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,
  Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe?                  90
  N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur
  N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur!
  Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,
  Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?
  Ou ne sera-ce point cette fière beauté                          95
  Dont j'entends le beau nom chaque jour répété,
  Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses?
  Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses,
  Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?
  Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi,              100
  Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible;
  Comme les immortels, elle est belle et terrible!
  Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain.
  Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain.
  Non, garde que jamais elle soit informée...                     105
  Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!
  Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.
  Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.
  Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,
  De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.                  110
  Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,
  Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;
  Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie;
  Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;
  Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;               115
  Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.
  Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;
  Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.
  Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,
  Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils.                 120

  --J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance
  Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence,
  Elle couvre ce front, terni par les douleurs,
  De baisers maternels entremêlés de pleurs.
  Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante;                 125
  Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante.
  Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,
  Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras,
  Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche,
  Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche,                130
  La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,
  Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé
  Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.
  'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête,
  Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir?                 135
  Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;
  Vis, et formons ensemble une seule famille:
  Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'



                                 V

                               HYLAS

_Au chevalier de Pange._

  Le navire éloquent, fils des bois du Pénée,
  Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,
  Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord,
  S'arrête, et se confie au doux calme d'un port.
  Aux regards des héros le rivage est tranquille;                   5
  Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile,
  Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés,
  Chercher une onde pure en ces bords ignorés.
  Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine,
  Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine.                 10
  Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,
  Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant
  Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire,
  Un murmure plus doux l'avertit et soupire.
  Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs;                 15
  Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs;
  Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande,
  Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
  Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.
  Sur l'immobile arène il l'admire couler,                         20
  Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante,
  Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
  De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain
  Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main
  En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.                25
  Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,
  Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,
  Le rassure et le loue et flatte sa beauté.
  Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine
  De la jeunesse en fleur la première étamine,                     30
  Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux
  Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.
  'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage,
  D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image
  Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi,              35
  Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.'

  Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure,
  Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure:
  'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois.
  Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix;                 40
  Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine,
  Lui répond une voix non entendue et vaine.

  De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil
  Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.
  Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,                      45
  Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
  L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;
  D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;
  Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
  Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête                   50
  A défier un jour les pipeaux de Segrais,
  Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.



                                VI

                        LA JEUNE TARENTINE


  Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
  Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

  Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
  Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
  Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement                  5
  Devaient la reconduire au seuil de son amant.
  Une clef vigilante a, pour cette journée,
  Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
  Et l'or dont au festin ses bras seraient parés,
  Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.                 10
  Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
  Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
  L'enveloppe; étonnée et loin des matelots,
  Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

  Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!                  15
  Son beau corps a roulé sous la vague marine.
  Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
  Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
  Par ses ordres bientôt les belles Néréides
  L'élèvent au-dessus des demeures humides,                        20
  Le portent au rivage, et dans ce monument
  L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
  Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
  Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
  Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,            25
  Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

  'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;
  Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée;
  L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds;
  Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.'             30



                               VII

                SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE

_Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre
bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes
ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_:
Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres,
d'autres_...


  EUROPE

  Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes
  D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,
  Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.
  Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté
  Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante                      5
  Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante
  Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux,
  Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux;
  Et, redoutant la vague et ses assauts humides,
  Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.                10

  L'art a rendu l'airain fluide et frémissant,
  On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,
  Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même.
  Dans ses traits déguisés, du monarque suprême
  Tu reconnais encore et la foudre et les traits.                  15
  Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets,
  Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,
  Brillant objet des voeux de toutes les génisses.

  La vierge tyrienne, Europe, son amour,
  Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour;                  20
  Et, se fiant à lui, la belle désirée
  Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée.
  Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur,
  Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur,
  A déjà passé Chypre et ses rives fertiles;                       25
  Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.



                               VIII

                             PASIPHAÉ


  Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée,
  O reine! ô de Minos épouse désolée!
  Heureuse si jamais, dans ses riches travaux,
  Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!...
  Tu voles épier sous quelle yeuse obscure,                         5
  Tranquille, il ruminait son antique pâture,
  Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants,
  Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs.
  'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète,
  De ces vallons, fermez, entourez la retraite,                    10
  Si peut-être vers lui des vestiges épars
  Ne viendront point guider mes pas et mes regards.'
  Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes,
  Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes,
  Une belle génisse à son superbe amant                            15
  Adressait devant elle un doux mugissement.
  'La perfide mourra. Jupiter la demande.'
  Elle-même à son front attache la guirlande,
  L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur:
  'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.'               20
  Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale,
  Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.



                                IX

                            PANNYCHIS


_Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._

--_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_

--_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme
moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous
promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est
trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus
que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la
couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les
amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi,
j'en ai fait une pour elle..._

--_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et
des figues mielleuses..._

--_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux
mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met
à chanter_:

  'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes;
  Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.
  Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau.
  Hier je me suis mis auprès de mon chevreau;
  Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine                   5
  Faire arriver sa tête au niveau de la mienne.
  D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr
  Pour un beau scarabée étincelant d'azur;
  Il couche sur la laine, et je te le destine.
  Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine                       10
  Une vaste coquille aux brillantes couleurs;
  Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs.
  Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse,
  Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse.
  Le chien de la maison est si doux! chaque soir,                  25
  Mollement sur son dos je veux te faire asseoir;
  Et, marchant devant toi jusques à notre asile,
  Je guiderai les pas de ce coursier docile.'

_Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de
loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous
lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et
de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue
de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de
s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O
heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments
de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le
jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en
une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme
et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle
plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y
verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour
du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé
m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur
élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté
passa, sa lyre à la main..._

--_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._

--_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._

--_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de
morale)..._

_Puis elle écrivit sur la pierre_:

  'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères,
  A toi, verte cigale, amante des bruyères,                        30
  Myro de cette tombe élève les honneurs,
  Et sa joue enfantine est humide de pleurs;
  Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables
  Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.'



                                 X

                               DRYAS


  'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé;
  Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé;
  La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte;
  Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote.
  Insensé! vainement le serrant dans leurs bras,                    5
  Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas;
  Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe,
  Il remplit et couronne une écumante coupe,
  Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots.
  Tout retentit de cris, adieux des matelots.                      10
  Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue,
  Et des yeux et des mains longtemps il les salue.
  Insensé! vainement une fois averti!
  On détache le câble; il part; il est parti!
  Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête                     15
  L'automne impétueux amassant la tempête
  L'attendait au passage, et là, loin de tout bord,
  Lui préparait bientôt le naufrage et la mort.
  'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides,
  Glaucus et Palémon, et blanches Néréides,                        20
  Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port,
  Entre la terre et moi je rencontre la mort.
  Mon navire est brisé. Sous les ondes avares
  Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares!
  Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux!                25
  Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.'
  Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente
  La planche, sous ses pieds fugitive et flottante,
  Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux...
  Et la vague en roulant sur les sables pierreux,                  30
  Blême, expirant, couvert d'une écume salée,
  Le vomit. Sa famille errante, échevelée,
  Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein,
  Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main,
  Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête,                  35
  Offre une brebis noire à la noire tempête.



                                 XI

                               BACCHUS


  Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,
  O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée;
  Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos
  Quand tu vins rassurer la fille de Minos.
  Le superbe éléphant, en proie à ta victoire,                      5
  Avait de ses débris formé ton char d'ivoire.
  De pampres, de raisins mollement enchaîné,
  Le tigre aux larges flancs de taches sillonné,
  Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,
  Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage.                      10
  L'or reluisait partout aux axes de tes chars.
  Les Ménades couraient en longs cheveux épars
  Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée,
  Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,
  Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms.              15
  Et la voix des rochers répétait leurs chansons,
  Et le rauque tambour, les sonores cymbales,
  Les hautbois tortueux, et les doubles crotales
  Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin
  Le faune, le satyre et le jeune Sylvain,                         20
  Au hasard attroupés autour du vieux Silène,
  Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,
  Toujours ivre, toujours débile, chancelant,
  Pas à pas cheminait sur son âne indolent.



                                XII

                        LE CHÊNE DE CÉRÈS


  Allons chanter, assis dans les saintes forêts,
  Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès,
  Qui loin autour de lui porte un immense ombrage,
  Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage,
  Couronnes et bandeaux et bouquets entassés,                       5
  Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.

  A son ombre souvent les nymphes bocagères
  Viennent former les pas de leurs danses légères;
  Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour,
  Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour:                 10
  Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine
  Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.

(Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.)



                               XIII

                              HERCULE


  Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,
  Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente
  Reçut de son amour un présent trop jaloux,
  Victime du centaure immolé par ses coups;
  Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre                    5
  En un bûcher immense amoncelle sans nombre
  Les sapins résineux que son bras a ployés.
  Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds
  Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
  Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,                10
  Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.
  Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
  Brille autour du héros, et la flamme rapide
  Porte au palais divin l'âme du grand Alcide!



                               XIV

                            ÉRICHTHON


  J'apprends, pour disputer un prix si glorieux,
  Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux
  Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles,
  Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles.
  Élevé sur un axe, Érichthon le premier                            5
  Aux liens du timon attacha le coursier,
  Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides,
  Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.

  Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents,
  Le premier, des coursiers osa presser les flancs.                10
  Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière,
  Ils surent aux liens livrer leur tête altière,
  Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants,
  Agiter, mesurer leurs pas retentissants.

(Pris de Virgile.)



                                 XV

                                NÉÈRE


  Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois,
  Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
  De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
  Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
  Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,                   5
  Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:

  'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes,
  Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
  Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus,
  Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus.                   10
  O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
  Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
  Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
  Néère tout son bien, Néère ses amours;
  Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère,                      15
  Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère;
  Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
  Aux regards des humains n'osa lever les yeux.
  Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
  Calme sous ton vaisseau la vague ionienne;                       20
  Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main,
  Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin;
  Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
  Tombe en une muette et molle rêverie,
  Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.                        25
  Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.

  Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,
  Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage
  Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
  S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air,                  30
  Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
  Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.'



                                XVI


  Mon visage est flétri des regards du soleil.
  Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
  J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée;
  Des bêlements lointains partout m'ont appelée.
  J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi:                     5
  C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
  Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître
  Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître,
  Pour que je cesse enfin de courir sur les pas
  Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.                   10

(Tiré du _Cantique des cantiques_.)



                                XVII


  O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
  Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi:
  C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
  Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.
  O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur                    5
  N'a pu de ton visage oublier la douceur.
  Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
  Ton regard est celui d'une vierge timide.
  Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
  Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour.                     10
  Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre;
  Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
  Afin que mes leçons, moins timides que toi,
  Te fassent soupirer et languir comme moi;
  Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine                        15
  Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
  Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin
  Reposer mollement ta tête sur mon sein!
  Je te verrais dormir, retenant mon haleine,
  De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine.                  20
  Mon écharpe de lin, que je ferais flotter,
  Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter
  Les insectes volants dont les ailes bruyantes
  Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.



                               XVIII


  La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire.
  Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire;
  Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur,
  Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur.
  Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure.                  5
  L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure
  Former les blonds anneaux. L'autre de son menton
  Caresse lentement le mol et doux coton.

  'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
  Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.             10
  Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.
  Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi?
  Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire?
  Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire,
  Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants,          15
  Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.
  Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère
  Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire!
  Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante!
  Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente!             20
  N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher?
  Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
  Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle,
  Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle?
  Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants:               25
  Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants
  Rejeta mille fois la poursuite enflammée;
  Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...'



                                XIX

                         CHANSON DES YEUX


  Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête.
  Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête.
  Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
  Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
  Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître,                  5
  La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître,
  Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,
  En un demi-sommeil se fermer à demi.
  Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle.
  --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle,                  10
  Car le... aussi dort le front vers les cieux,'
  Et j'irai te baiser et le front et les yeux.

  Ne me regarde point; cache, cache tes yeux;
  Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux.
  Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première,         15
  Je veux avec mes mains te fermer la paupière,
  Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux
  Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.

(Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.)



                                XX


  'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs!
  S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs!
  Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille,
  Les muses contre lui nous offrent un asile;
  Les muses, seul objet de mes jeunes désirs,                       5
  Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.
  L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage.
  Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,
  Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,
  Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.'               10

  --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses.
  Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.
  Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer,
  Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer.
  Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire.                  15
  C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.
  Si je chante les dieux, ou les héros, soudain
  Ma langue balbutie et se travaille en vain.
  Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même
  S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.'                  20



                                XXI

                             A VESPER


  O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore,
  Messager de la nuit, messager de l'aurore,
  Cruel astre au matin, le soir astre si doux!
  Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux,
  Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines,                 5
  Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes,
  La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter
  Redoute que Vesper se hâte d'arriver.
  Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore
  De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore,                  10
  Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours,
  Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.



                               XXII


  Blanche et douce colombe, aimable prisonnière,
  Quel injuste ennemi te cache à la lumière?
  Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!)
  Te promener longtemps sur le bord du ruisseau,
  Au hasard, en tous lieux, languissante, muette,                   5
  Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête.
  Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter,
  D'un rameau sur un autre à peine osant sauter,
  J'avais peur que le vent décelât mon asile.
  Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile,                   10
  De ne pouvoir aller, le ciel était si beau!
  Promener avec toi sur le bord du ruisseau.

  Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite,
  Près de ta tête amie aller porter ma tête,
  Avec toi murmurer et fouler sous mes pas                         15
  Le même pré foulé sous tes pieds délicats,
  Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie,
  Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie,
  Ces gardiens envieux qui te suivent toujours,
  Auraient connu soudain que tu fais mes amours.                   20
  Tous les deux à l'instant, timide prisonnière,
  T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière,
  Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau,
  Te promener encor sur le bord du ruisseau.

  Blanche et douce brebis à la voix innocente,                     25
  Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante,
  Osé sortir du bois et bondir avec toi,
  Te bêler mes amours et t'appeler à moi,
  Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite
  M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite,      30
  Et pour te dévorer eussent fondu sur toi
  Plutôt que te laisser un moment avec moi.



                               XXIII

                       LE SATYRE ET LA FLÛTE


  Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe,
  Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte
  Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux
  Le cortège énervé de la mère des dieux.
  Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre                          5
  Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre;
  Que tout l'art d'Hyagnis n'était que dans ce bui;
  Qu'il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui.
  On s'assied. Le voilà qui se travaille et sue,
  Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue,                10
  Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu'à la fin
  Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin.
  L'auditoire étonné se lève, non sans rire,
  Les éloges railleurs fondent sur le satyre,
  Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois,          15
  Évite comme il peut les dents et les abois.



                                XXIV


  De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre
  Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre,
  De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant.
  Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant,
  Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée,                     5
  Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.



                                 XXV


  L'impur et fier époux que la chèvre désire
  Baisse le front, se dresse et cherche le satyre.
  Le satyre, averti de cette inimitié,
  Affermit sur le sol la corne de son pié;
  Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble,              5
  Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.



                                 XXVI


  Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage,
  Et ses pieds innocents ne se poseront pas
  Où la cendre des morts gémirait sous ses pas.
  Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles,
  Et les assauts tonnants qui frappent les murailles,               5
  Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain
  Souillerait la blancheur de sa robe de lin.

(Traduit de Gessner.)



                                XXVII


_Un berger poète dira:_

  Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre.
  Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.
  Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,
  Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.
  Le baiser dans mes vers étincelle et respire.                     5
  La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire
  Y roule en murmurant son flot léger et pur.
  Souvent avec les cieux il se pare d'azur.
  Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage,
  Voltige dans mes vers comme dans le feuillage.                   10
  Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs,
  Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs,
  Soit celles que seize ans, été plus doux encore,
  Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.



                              XXVIII


  Le lys est le plus beau des enfants du zéphire,
  Il lève un front superbe et demande l'empire.
  Des suaves esprits dans sa coupe formés,
  L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés.
  Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle,         5
  La violette fuit. Son parfum la révèle,
  Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher
  Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher.



                               XXIX

                          A L'HIRONDELLE


  Fille de Pandion, ô jeune Athénienne,
  La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine,
  Et nourrit tes petits qui, débiles encor,
  Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor.
  Tu voles; comme toi la cigale a des ailes.                        5
  Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles
  Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux
  En des climats lointains vous chasse toutes deux.
  Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie
  A ton nid sans pitié cette innocente proie?                      10
  Et faut-il voir périr un chanteur sans appui
  Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui!

(Trad. d'Événus de Paros.)



                                XXX


  Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide,
  Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide
  De tes larges moissons vient, le regard confus,
  Recueillir après toi les restes superflus.
  Souviens-toi que Cybèle est la mère commune.                      5
  Laisse la probité que trahit la fortune.
  Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds
  De quelques grains épars sur la terre oubliés.

(Tiré de Thomson.)



                               XXXI


  Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile
  Le soir emplis de lait trente vases d'argile,
  Crains la génisse pourpre, au farouche regard,
  Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart.
  Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle.                5
  Tu ne presseras point sa féconde mamelle,
  A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié
  Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay
le lendemain.)



                              XXXII


  Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
  Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
  Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur,
  M'appelant son rival et déjà son vainqueur,
  Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre                        5
  A souffler une haleine harmonieuse et pure;
  Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
  Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
  Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
  A fermer tour à tour les trous du buis sonore.                   10



                              XXXIII

                               MNAÏS


  'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde,
  La brebis se traînant sous sa laine féconde,
  Au dos de la colline accompagnent les pas,
  A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas!
  Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée,                       5
  Une grâce légère, autant que désirée.
  Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau,
  Et sa vingtième année a trouvé le tombeau.
  Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre
  Me bêler les accents de leur voix douce et tendre,               10
  Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur
  La flûte parlera sous les doigts du pasteur.
  Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie,
  Des dons du villageois ma tombe soit fleurie;
  Puis d'une brebis mère et docile à sa main                       15
  En un vase d'argile il pressera le sein;
  Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée
  La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée.
  Morts et vivants, il est encor pour nous unir
  Un commerce d'amour et de doux souvenir.'                        20

_C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela._

(Trad. de Léonidas de Tarente.)



                               XXXIV

                            LES JARDINS


  Secrets observateurs, leur studieuse main
  En des vases d'argile et de verre et d'airain
  Enferme la nature et les riches campagnes.
  Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes.
  Barbares possesseurs, Procustes furieux,                          5
  Sous le niveau jaloux leur fer injurieux
  Mutile sans pitié les plaintives dryades.
  Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades,
  De bassins en bassins, de degrés en degrés,
  Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés,                 10
  Là, quelle muse libre et naïve et fidèle
  Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle,
  Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur
  A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur,
  Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore,             15
  Délices de la nuit, délices de l'aurore!



                               XXXV

                       INVOCATION A LA POÉSIE


  Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie!
  Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie?
  Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas,
  Se courbent mollement sous tes pieds délicats?
  Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle:                  5
  Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle!
  L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour:
  Il revient en dansant; il ramène l'amour.
  L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille,
  Et Jupiter se plaît à contempler sa fille,                       10
  Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux,
  S'empressent de germer des vers mélodieux.
  Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides
  Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides.
  Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil,              15
  Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil.
  Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes,
  Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.



                              XXXVI

                           A LA SANTÉ


  Allons, muse rustique, enfant de la nature,
  Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure,
  Va de mon cher de Pange égayer les loisirs.
  Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs;
  Ton cortège dansant de légères dryades,                           5
  De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades.
  Entrez dans son asile aux muses consacré,
  Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré,
  Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente
  Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente.                10
  Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs.
  Souvent son corps débile est en proie aux douleurs.

  Muse, implore pour lui la Santé secourable,
  Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable,
  Qui partout fait briller le sourire, les jeux,                   15
  Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux,
  Le dictame à la main, près de lui descendue,
  Elle vienne avec toi présenter à sa vue
  Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais,
  Et le baume et la vie épars dans tous ses traits.                20
  Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses,
  Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses,
  Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours,
  Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours.
  Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie.                     25
  Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie,
  Les hymnes à la bouche, entourer tes autels,
  Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.'

  (Imité de l'Hymne d'Ariphron.)



                             ÉLÉGIES

                       FRAGMENTS D'ÉLÉGIES



                                I


  Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire.
  Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire.
  La soie à tes travaux offre en vain des couleurs;
  L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs.
  Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante,                    5
  Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.
  Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour;
  Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour.
  Les belles font aimer; elles aiment. Les belles
  Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles!          10
  Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment;
  Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,
  Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace,
  Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce...
  Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom.                    15
  Je le connais pourtant. Autour de ta maison
  C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage,
  Tu vas, sans te montrer, épier son passage.
  Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru,
  Le suit encor longtemps quand il a disparu.                      20
  Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes
  Font courir au printemps nos nymphes triomphantes,
  Nul n'a sa noble aisance et son habile main
  A soumettre un coursier aux volontés du frein.


                                II

  Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
  O sons! ô douces voix chères à mon oreille!
  O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour,
  Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour!
  Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,                   5
  Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
  Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
  Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
  Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie!
  Souvent je les outrage et fuis et les oublie;                    10
  Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
  Je les vois revenir le front doux et serein.
  J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
  De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
  Je vois tous ses appas et je vois mes dangers;                   15
  Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.
  Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure:
  Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;
  Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits
  Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.                  20
  Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
  Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
  Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
  Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux:
  Par vous de l'Anio j'admire le rivage,                           25
  Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
  Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
  La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
  Par vous la rêverie errante, vagabonde,
  Livre à vos favoris la nature et le monde;                       30
  Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
  Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
  Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène,
  Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.

  Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin,                     35
  Je vais changer en miel les délices du thym.
  Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
  Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine
  Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.
  Le papillon plus grand offre moins de couleurs;                  40
  Et l'Orénoque impur, la Floride fertile
  Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile,
  Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits,
  Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
  Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage                     45
  Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
  Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
  Je presse mollement des membres délicats,
  Mille fraîches beautés que partout j'environne;
  Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne.             50
  Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
  Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux,
  Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
  Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
  Livre à d'autres baisers une infidèle main,                      55
  Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain,
  Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
  Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête.
  C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
  Mon nom et tes serments et ma juste fureur...                    60

  Mais périsse l'amant que satisfait la crainte!
  Périsse la beauté qui m'aime par contrainte,
  Qui voit dans ses serments une pénible loi,
  Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!



                               III

                       AUX FRÈRES DE PANGE

  Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,
  Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
  Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,
  Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
  Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,                   5
  De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
  Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
  Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
  Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,
  Se voir au loin périr dans des mémoires chères?                  10
  L'espoir que des amis pleureront notre sort
  Charme l'instant suprême et console la mort.
  Vous-même choisirez à mes jeunes reliques
  Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
  Des regards d'un beau ciel doucement animé,                      15
  Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.
  C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,
  Qu'à mes mânes éteints je demande un asile,
  Afin que votre ami soit présent à vos yeux,
  Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux                         20
  La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,
  Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;
  Quels maux ont abrégé ses rapides instants;
  Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.
  Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage.                   25
  Ma bouche du mensonge ignora le langage,
  Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,
  Ne trahit le secret recélé dans mon sein.
  Nul forfait odieux, nul remords implacable
  Ne déchire mon âme inquiète et coupable.                         30
  Vos regrets la verront pure et digne de pleurs,
  Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,
  Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore,
  Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,
  Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.                 35
  Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.
  Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,
  Au milieu des éclats d'une vive allégresse,
  Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux,
  Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!'                 40

  Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée.
  A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée.
  La vie eut bien pour moi de volages douceurs;
  Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
  Mais, oh! que mollement reposera ma cendre,                      45
  Si parfois, un penchant impérieux et tendre
  Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
  Vos yeux en approchant pensent voir leur ami!
  Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire;
  Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire,            50
  Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu,
  L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu!
  Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
  Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne;
  Que jamais les douleurs, par de cruels combats,                  55
  N'allument dans vos flancs un pénible trépas;
  Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes;
  Que les peines d'autrui causent seules vos larmes;
  Que vos heureux destins, les délices du ciel,
  Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel,                 60
  Et non sans quelque amour paisible et mutuelle;
  Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle,
  Près de vous désolée, en accusant les dieux,
  Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.



                                 IV

                        AU CHEVALIER DE PANGE


  Quand la feuille en festons a couronné les bois,
  L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix.
  Il serait criminel aux yeux de la nature
  Si, de ses dons heureux négligeant la culture,
  Sur son triste rameau, muet dans ses amours,                      5
  Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.
  Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère,
  Dégoûté de poursuivre une muse étrangère
  Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,
  Tu t'es fait du silence une coupable loi!                        10
  Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage
  Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage
  Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,
  T'en allais-tu chercher la muse des cités,
  Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée,                      15
  Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,
  Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix,
  Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?
  Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles
  Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,                 20
  Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
  Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?
  Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.
  Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle
  Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté                       25
  Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?

  L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître.
  La fille d'un pasteur, une vierge champêtre,
  Dans le fond d'une rose, un matin du printemps,
  Le trouva nouveau-né....                                         30
  Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.
  Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
  L'ôta de son berceau d'une timide main,
  Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
  Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.            35
  Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;
  Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux;
  Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,
  De mobiles ruisseaux la colline animée,
  L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée;                    40
  Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser;
  Là sous les antres frais habite le baiser.
  Les muses et l'amour ont les mêmes retraites.
  L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes.
  Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux,             45
  Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
  J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère;
  Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière,
  Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
  Et puis une plus belle eût voulu plus de soins;                  50
  Délicate et craintive, un rien la décourage,
  Un rien sait l'animer. Curieuse et volage,
  Elle va parcourant tous les objets flatteurs
  Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
  Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles,                 55
  Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
  Une source brillante, un buisson qui fleurit,
  Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.
  Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
  Elle erre avec une onde et pure et languissante;                 60
  Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr
  Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur,
  Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide
  Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
  Quelquefois, gravissant la mousse du rocher,                     65
  Dans une touffe épaisse elle va se cacher,
  Et sans bruit épier, sur la grotte pendante,
  Ce que dira le faune à la nymphe imprudente
  Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,
  Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi.                    70
  Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,
  Elle ose regarder au fond des précipices,
  Où sur le roc mugit le torrent effréné
  Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.
  Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle,                   75
  Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
  L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,
  Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux;
  Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine;
  Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine;               80
  Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
  Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

  Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;
  Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;
  Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.          85
  Chaque soir une table aux suaves apprêts
  Assoira près de nous nos belles adorées,
  Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,
  Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;
  Et les verres emplis sous les bosquets lointains                 90
  Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille,
  De leur voix argentine égayer notre oreille.
  Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,
  Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs;
  Si de leurs soins pressants la douce impatience                  95
  N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;
  Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis
  Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;
  Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;
  Et, quand tu lui viendras présenter une rose,                   100
  Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,
  Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.



                                 V


  O muses, accourez; solitaires divines,
  Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines!
  Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas;
  Soit que de doux pensers, en de riants climats,
  Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne;                 5
  Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône,
  La lune sur les prés, où son flambeau vous luit,
  Dansantes vous admire au retour de la nuit;
  Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire,
  Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire.                      10
  Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour
  Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour.
  Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre
  L'oisive rêverie au suave délire;
  Et les rapides chars et leurs cercles d'airain                   15
  Effarouchent les vers qui se taisent soudain.
  Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.

  Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares,
  Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi,
  Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi                20
  Dormir et ne rien faire, inutile poète,
  Goûter le doux oubli d'une vie inquiète?
  Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans,
  Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs;
  Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires,                  25
  Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires,
  Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux
  Et du premier humain berceau délicieux;
  L'épouse de Booz, chaste et belle indigente,
  Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente;                 30
  Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas!
  Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas;
  Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage
  N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage.
  Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés,                   35
  Sur un riche coteau ceint de bois et de prés,
  Avoir un humble toit, une source d'eau vive
  Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive
  Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.
  Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux,                   40
  Loin du superbe ennui que l'éclat environne,
  Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,
  Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains
  Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints;
  Avoir amis, enfants, épouse belle et sage;                       45
  Errer, un livre en main, de bocage en bocage;
  Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs,
  Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.
  Douce mélancolie! aimable mensongère,
  Des antres, des forêts déesse tutélaire,                         50
  Qui vient d'une insensible et charmante langueur
  Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
  Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
  Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,
  Et voit des derniers feux le ciel se colorer,                    55
  Et sur les monts lointains un beau jour expirer,
  Dans sa volupté sage, et pensive et muette,
  Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
  Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur
  Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur,                   60
  Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,
  Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
  Il revoit près de lui, tout à coup animés,
  Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés,
  Dont la troupe immortelle habite sa mémoire:                     65
  Julie, amante faible et tombée avec gloire;
  Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,
  Dont la douleur ignore et la haine et le fiel,
  Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure;
  Clémentine adorée, âme céleste et pure,                          70
  Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison,
  Ne perd point l'innocence en perdant la raison;
  Mânes aux yeux charmants, vos images chéries
  Accourent occuper ses belles rêveries;
  Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous                    75
  Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.
  A vos persécuteurs il reproche leur crime.
  Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.
  Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs!
  Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs                 80
  Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères.
  De l'âme et du génie enfants imaginaires.
  Il se lève, il s'agite à pas tumultueux;
  En projets enchanteurs il égare ses voeux.
  Il ira, le coeur plein d'une image divine,                       85
  Chercher si quelques lieux ont une Clémentine,
  Et dans quelque désert, loin des regards jaloux,
  La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.



                                VI


  O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
  A votre fuite en vain un long regret s'oppose,
  Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs,
  Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs,
  Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées,                     5
  Hélas! bientôt le flux des rapides années
  Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
  Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour,
  Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière
  Offrir à mes amis une ombre hospitalière;                        10
  Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
  A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir;
  Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes,
  Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites,
  Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix,                 15
  Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois,
  Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles,
  Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles,
  J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits
  Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix!                  20
  Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.
  Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage;
  Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,
  Sa tête à la prière, et son âme aux affronts,
  Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,               25
  Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
  De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
  Une pauvreté libre est un trésor si doux!
  Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même;
  De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime;            30
  Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs,
  D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,
  Sa cellule de cire, industrieux asile
  Où l'on coule une vie innocente et facile;
  De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis;                 35
  De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis,
  Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,
  D'un encens libre et pur les honnêtes caresses!
  Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir,
  Devant son propre coeur on n'a point à rougir.                   40
  Si le sort ennemi m'assiège et me désole,
  On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole,
  Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli,
  Versent de tous les maux l'indifférent oubli.

  Les délices des arts ont nourri mon enfance.                     45
  Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,
  La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux
  Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux,
  Ma main donne au papier, sans travail, sans étude,
  Des vers fils de l'amour et de la solitude.                      50
  Tantôt de mon pinceau les timides essais
  Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
  Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire;
  Elle rit et s'égaye aux danses du satyre;
  Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux,                    55
  Et pense voir et voit ses antiques aïeux
  Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages,
  Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.
  Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,
  Des plus sombres ennuis riants consolateurs,                     60
  Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses,
  Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses,
  Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris
  Par un indigne usage ont tant de fois flétris,
  Je n'ai point partagé leur honte trop commune.                   65
  Sur le front des époux de l'aveugle fortune
  Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux;
  J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous.
  Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
  Vous marchander au loin des récompenses viles,                   70
  Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,
  Faire trouver charmant mon luth adulateur.
  Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
  Ces vieilles amitiés de l'enfance première,
  Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain,               75
  Jadis au châtiment nous présentions la main;
  Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes;
  De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime:
  Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
  A des vers non sans peine obtenus de ma voix,                    80
  Prête une oreille amie et cependant sévère.
  Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère
  Me revoir, chaque fois que mes avides yeux
  Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux,
  Amant des nouveautés compagnes de voyage;                        85
  Courant partout, partout cherchant à mon passage
  Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer,
  Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer!



                                VII


  L'art, des transports de l'âme est un faible interprète:
  L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète.
  Sous sa fécondité le génie opprimé
  Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.
  Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle                  5
  Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.
  Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
  Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.
  S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
  Si la folâtre joie et la jeunesse ardente                        10
  Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,
  Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,
  Brillants de la santé qui luit sur son visage,
  Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.
  Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir              15
  Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;
  Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,
  L'oublie en écoutant une amour étrangère;
  De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
  Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés,               20
  Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
  Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.
  Toujours vrai, son discours souvent se contredit.
  Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit.
  Vainement la pensée est rapide et volage:                        25
  Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.
  Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
  Il fixe le passé pour lui toujours présent,
  Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
  Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.                    30



                               VIII


  Reste, reste avec nous, ô père des bons vins!
  Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins
  Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore;
  Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore,
  Comme de ce cristal aux mobiles éclairs                           5
  Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

  Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre?
  'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre.
  Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains,
  Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins                  10
  T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table:
  Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.'

  Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin
  Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin.
  Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes,                 15
  Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes;
  Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus;
  Je crois la voir muette et le regard confus,
  Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine
  Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,                20
  Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis?
  Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.
  Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent?
  Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent!
  Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,                    25
  Sous le liège tenace encore emprisonnés?
  Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,
  Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,
  Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,
  Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux.                     30
  Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille
  Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,
  Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,
  Laisse couler la vie et n'y pense jamais.
  Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie            35
  Feignent malaisément et le rire et la joie!
  Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi;
  Son fantôme attrayant est partout devant moi;
  Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
  Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille:               40
  Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
  Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
  J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
  Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
  Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès               45
  De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
  Je portais à la hâte à ma bouche ravie
  La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
  Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
  Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.               50
  Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
  Sa tête noblement folâtre, échevelée.
  Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux,
  J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux;
  J'avais soin de reprendre, utile stratagème!                     55
  Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même;
  Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
  Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.
  Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore,
  Si de tout conquérir la soif qui la dévore                       60
  Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,
  Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,
  Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,
  Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre
  De s'être à son amour longtemps accoutumé,                       65
  Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé!
  Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle?
  Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle:
  Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,
  Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets;                  70
  Que tous deux en riant ils me nomment peut-être;
  De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître;
  Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main
  Poursuive lentement des bouquets sur son sein?
  Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée!                  75
  Riez, amis; nommez ma fureur insensée.
  Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
  Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;
  Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;
  Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,           80
  Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
  Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.



                                IX


  Tel j'étais autrefois et tel je suis encor.
  Quand ma main imprudente a tari mon trésor,
  Ou la nuit, accourant au sortir de la table,
  Si Laure m'a fermé le seuil inexorable,
  Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux,                        5
  Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux.
  Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines!
  Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines!
  Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés
  Et l'argent et l'amour, aveugles déités!                         10
  Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
  Conduire dans mes mains quelque veine égarée;
  A mes signes, du fond de son appartement,
  Si ma blanche voisine a souri mollement:
  Adieu les grands discours, et le volume antique,                 15
  Et le sage Lycée, et l'auguste Portique;
  Et reviennent en foule et soupirs et billets,
  Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets,
  Et longs regards d'amour et molles élégies,
  Et jusques au matin amoureuses orgies.                           20



                                 X


  Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots
  Partout aille à la ronde éveiller les bons mots.
  Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne;
  Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne;
  Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux                     5
  S'unisse à la vapeur des vins délicieux.
  Amis, que ce bonheur soit notre unique étude;
  Nous en perdrons sitôt la charmante habitude!
  Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir
  L'instant, le seul instant donné pour le plaisir.                10
  Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable,
  Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,
  A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,
  Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.
  Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes                    15
  Respirent près de nous leur haleine de roses;
  Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux
  De ses charmes secrets les contours gracieux.
  Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante,
  Que pourra la beauté, quoique toute-puissante?                   20
  Vainement exposée à nos regards confus,
  Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.
  Il faudra bien qu'armés de la philosophie,
  Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie,
  La science nous offre un utile secours                           25
  Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours.
  C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile,
  De l'antique sagesse admirateur tranquille,
  Du mobile univers interrogeant la voix,
  J'irai de la nature étudier les lois:                            30
  Par quelle main sur soi la terre suspendue
  Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue;
  Quel Titan foudroyé respire avec effort
  Des cavernes d'Etna la ruine et la mort;
  Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné                 35
  Le soleil bienfaisant nous ramène l'année;
  Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger;
  Quel autre sur la mer conduit le passager,
  Quand sa patrie absente et longtemps appelée
  Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée;                  40
  Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur,
  Arme d'un aiguillon la main du laboureur.

  Cependant jouissons; l'âge nous y convie.
  Avant de la quitter, il faut user la vie.
  Le moment d'être sage est voisin du tombeau.                     45
  Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau.
  Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.
  J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse.
  Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants,
  N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.            50



                                XI


  Souffre un moment encor; tout n'est que changement;
  L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment.
  La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?
  L'hiver ne glace point tous les mois de l'année,
  L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux;                      5
  Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,
  Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries,
  S'étendre mollement sur l'herbe des prairies.
  C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé,
  Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé,                 10
  Des pénibles détroits d'une vie orageuse,
  Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.
  La Fortune, arrivant à pas inattendus,
  Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus:
  On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage                     15
  N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage,
  Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil,
  Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

  Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles,
  Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles;                  20
  Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant,
  De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent,
  Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,
  Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde,
  Brillante déité! tes riches favoris                              25
  Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris:
  Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine!
  Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne,
  Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,
  Belle encor l'Italie attire l'univers,                           30
  Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille!
  C'est là que mes désirs m'ont promis un asile;
  C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs
  Éteindra les douleurs et les sables brûlants.
  Là j'irai t'oublier, rire de ton absence;                        35
  Là, dans un air plus pur respirer, en silence
  Et nonchalant du terme où finiront mes jours,
  La santé, le repos, les arts et les amours.



                               XII


  Non, je ne l'aime plus; un autre la possède.
  On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.
  De ses caprices vains je ne veux plus souffrir:
  Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.
  Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile;                    5
  Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille.
  Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien.
  Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.

  Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse,
  Sur les lèvres toujours on a quelque promesse!                   10
  Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,
  Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
  'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville,
  Ignorés et contents, un silence tranquille
  Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.                       15
  Là son âme viendra m'aimer en liberté.
  Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
  Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
  Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret
  N'osera la connaître et savoir son secret.                       20
  Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée
  Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
  C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux
  Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds.

  Sa table par mes mains sera prête et choisie;                    25
  L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie.
  Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment,
  Son esclave fidèle et son fidèle amant.'
  Tels étaient mes projets qu'insensés et volages
  Le vent a dissipés parmi de vains nuages!                        30

  Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs,
  On n'y renonce point sans peine et sans soupirs.
  Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante,
  Le monde entier déteste une parjure amante;
  Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants,                35
  Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.'
  O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes;
  J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes,
  Tu me priais alors de cesser de pleurer:
  En foule tes serments venaient me rassurer,                      40
  Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles
  Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles:
  Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,
  Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi?
  Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire               45
  Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
  Tu pleurais même; et moi, lent à me défier,
  J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer
  Ces larmes lentement et malgré toi séchées;
  Et je baisais ce lin qui les avait touchées.                     50
  Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois
  Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
  Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie,
  Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
  La même lyre encor pourrait bien me venger,                      55
  Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer.
  Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène!
  Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
  Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus!
  N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus?                   60



                                XIII


  O nécessité dure! ô pesant esclavage!
  O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,
  Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs,
  Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!

  Souvent, las d'être esclave et de boire la lie                    5
  De ce calice amer que l'on nomme la vie,
  Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
  Je regarde la tombe, asile souhaité;
  Je souris à la mort volontaire et prochaine;
  Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;                10
  Déjà le doux poignard qui percerait mon sein
  Se présente à mes yeux et frémit sous ma main;
  Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse:
  Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
  Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,                  15
  L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.
  A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
  D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
  Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
  Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.                    20
  Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance,
  Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
  Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
  Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.



                                XIV

                     AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE


  Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien,
  Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien.
  L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue;
  Mais cette liberté sera bientôt perdue.
  Je me connais. Toujours je suis libre et je sers;                 5
  Être libre pour moi n'est que changer de fers.
  Autant que l'univers a de beautés brillantes,
  Autant il a d'objets de mes flammes errantes.
  Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent
  Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant,                10
  Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse,
  Ou d'un luxe poli la savante richesse?
  Sais-je persuader à mes rêves flatteurs
  Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?
  Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire,                  15
  Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire?
  Que sous les beaux contours d'un sein délicieux
  Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux?
  Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule,
  Dupe de mes regards, à mes désirs crédule,                       20
  Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir,
  Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.
  Je leur crois des vertus dès que je les vois belles,
  Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
  Relevé d'une chute, une chute m'attend;                          25
  De Charybde à Scylla toujours vague et flottant,
  Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,
  Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.

  Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour
  Dans ces vaines cités que tourmente l'amour,                     30
  Où les jeunes beautés, par une longue étude,
  Font un art des serments et de l'ingratitude,
  Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs,
  Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs
  Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles,                    35
  Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles!
  Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté
  Où trois pâtres héros ont à la liberté
  Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière!
  Faible, dormant encor sur le sein de ma mère,                    40
  Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,
  Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux
  Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages!
  Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages!
  Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé,                     45
  Où l'Aar roule un or pur en son onde semé.
  Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde,
  La génisse traînant sa mamelle féconde,
  Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,
  A pas lents agiter sa cloche au son d'argent,                    50
  Promener près des eaux sa tête nonchalante.
  Ou de son large flanc presser l'herbe odorante.
  Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts,
  Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,
  Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes,                 55
  Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes.
  Si septembre, cédant au long mois qui le suit,
  Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit,
  Dans ses flancs colorés une luisante argile
  Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille,               60
  Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour,
  Un mélèze odorant attendrait mon retour.
  Une rustique épouse et soigneuse et zélée,
  Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée
  Les fureurs du soleil n'osent les outrager),                     65
  M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger,
  Le lait, enfant des sels de ma prairie humide,
  Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide,
  En un globe fondant sous ses mains épaissi,
  En disque savoureux à la longue durci;                           70
  Et cependant sa voix simple et douce et légère
  Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.

  Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné,
  Ce repos à mes jours ne fut point destiné.
  J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage.                      75
  Je veux, accompagné de ma muse sauvage,
  Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds,
  Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons,
  Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse.
  Je vole, je parcours la cime harmonieuse                         80
  Où souvent de leurs cieux les anges descendus,
  En des nuages d'or mollement suspendus,
  Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée.
  O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée!
  Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts                 85
  Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!
  Salut, de la nature admirables caprices,
  Où les bois, les cités, pendent en précipices!
  Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;
  Je veux, jouet errant de vos sentiers confus,                    90
  Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,
  Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;
  Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux,
  Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux,
  Voûte obscure où s'étend et chemine en silence                   95
  L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance,
  Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité
  Retrouvera la joie et la tranquillité!



                                 XV


  O délices d'amour! et toi, molle paresse,
  Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse!
  Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts,
  Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts;
  Rome d'amours en foule assiège mon asile,                         5
  Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille,
  De ma jeune saison éteins ces feux brûlants,
  Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans,
  A senti de son sang, dans ses veines stagnantes,
  Couler d'un pas égal les ondes languissantes;                    10
  Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison;
  Pour qui les yeux n'ont point de suave poison;
  Au sein de qui jamais une absente perdue
  N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue;
  Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux,                  15
  Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux!
  Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes,
  Femmes, de ma mémoire habitantes divines,
  Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.
  O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer.                   20
  Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire
  Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière
  Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir,
  Me recommande aux yeux des âges à venir.
  Mais, non! j'implore en vain un repos favorable;                 25
  Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!



                                XVI


  Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs,
  Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs.
  Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle,
  Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle,
  Et les fleurs du printemps et les biens de l'été.                 5
  Sur leurs arides fronts le voyageur porté
  S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée,
  En flots âpres et durs brille une mer glacée.
  A peine sur le dos de ces sentiers luisants
  Un bois armé de fer soutient ses pas glissants.                  10
  Il entend retentir la voix du précipice.
  Il se tourne et partout un amas se hérisse
  De sommets ou brûlés ou de glace épaissis,
  Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis,
  Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes                   15
  Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes.
  Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux
  S'étendent mollement vallons délicieux,
  Pâturages et prés, doux enfants des rosées,
  Trient, Cluses, Magland, humides Élysées,                        20
  Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds
  Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.



                               XVII


  Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade;
  Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché
  Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.
  D'un mutuel amour combien doux est l'empire!
  Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire,                  5
  Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour
  N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour!
  Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères,
  Out fui le repentir et les larmes amères.
  O poètes amants! conseillers dangereux,                          10
  Qui vantez la douceur des tourments amoureux,
  Votre miel déguisait de funestes breuvages;
  Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages,
  Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux,
  Vous avez égaré mes crédules vaisseaux.                          15
  Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.

_Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est
moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices
et ma... et ma..._



                               XVIII


  Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
  Chacun d'un front serein déguise ses misères.
  Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
  Envie un autre humain qui se plaint comme lui,
  Nul des autres mortels ne mesure les peines,                      5
  Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes;
  Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux
  Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,'
  Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
  Crie et demande au ciel de changer leur fortune,                 10
  Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
  Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.



                                XIX


  Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile
  De Douvre ou de Tanger fend la route mobile,
  Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant
  Le passager languit malade et chancelant.
  Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante                        5
  Tourne comme le vent qui souffle la tourmente,
  Et son coeur nage et flotte en son sein agité
  Comme de bonds en bonds le navire emporté.
  Il croit sentir sous lui fuir la planche légère.
  Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère                 10
  Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots
  Inonde les tapis destinés au repos.
  Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage:
  Stupide, il a perdu sa force et son courage.
  Il ne retrouve plus ses membres engourdis.                       15
  Il ne peut secourir son ami ni son fils,
  Ni soutenir son père, et sa main faible et lente
  Ne peut serrer la main de sa femme expirante.

_Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et
souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787._



                                XX


  Sans parents, sans amis et sans concitoyens,
  Oublié sur la terre et loin de tous les miens,
  Par les vagues jeté sur cette île farouche,
  Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.
  Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort.               5
  Je compte les moments, je souhaite la mort;
  Et pas un seul ami dont la voix m'encourage,
  Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage
  Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein;
  Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main.                  10

_Londres, décembre 1787._



                                XXI


  Le doux sommeil habite où sourit la fortune,
  Pareil aux faux amis, le malheur l'importune.
  Il vole se poser, loin des cris de douleurs,
  Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs.



                               XXII

                     SUR LA MORT D'UN ENFANT


  L'innocente victime, au terrestre séjour,
  N'a vu que le printemps qui lui donna le jour.
  Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,
  Un souvenir, un songe, une invisible image.
  Adieu, fragile enfant échappé de nos bras:                        5
  Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas.
  Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
  La campagne d'été rend la ville déserte;
  Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus,
  De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus,              10
  Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
  Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.
  L'axe de l'humble char à tes jeux destiné,
  Par de fidèles mains avec toi promené,
  Ne sillonnera plus les prés et le rivage.                        15
  Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
  N'inquiéteront plus nos soins officieux;
  Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux
  Les efforts impuissants de ta bouche vermeille
  A bégayer les sons offerts à ton oreille.                        20
  Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,
  Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.



                               XXIII


  Le courroux d'un amant n'est point inexorable.
  Ah! si tu la voyais, cette belle coupable,
  Rougir et s'accuser, et se justifier,
  Sans implorer sa grâce et sans s'humilier.
  Pourtant de l'obtenir doucement inquiète,                         5
  Et, les cheveux épars, immobile, muette,
  Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
  Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon!
  Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
  Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche.                10



                               XXIV


  Allez, mes vers, allez; je me confie en vous;
  Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux;
  Suppliez, gémissez, implorez sa clémence,
  Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence.
  Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs,                     5
  Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs;
  Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche,
  Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.



                                XXV


  Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire!
  Tant de fois à ses torts je cédai la victoire!
  Je devais une fois du moins, pour la punir,
  Tranquillement l'attendre et la laisser venir.
  Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience                 5
  Hier sut me contraindre à la fuite, au silence,
  Ce matin, de mon coeur trop facile bonté!
  Je veux la ramener sans blesser sa fierté;
  J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse.
  Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse.             10
  C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux:
  Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.
  Et sanglots et fureurs, injures menaçantes,
  Et larmes, à couler toujours obéissantes!
  Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison,                 15
  Confus et repentant, demander mon pardon.



                             ÉPITRES



                                I

              A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS


  Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine,
  Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne;
  Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé,
  Sans qui de l'univers je vivrais exilé;
  Depuis que de Pandore un regard téméraire                         5
  Versa sur les humains un trésor de misère,
  Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié
  Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié?

  Ah! si quelque mortel est né pour la connaître.
  C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître.             10
  Le cruel trop souvent empoisonne ses coups;
  Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux.
  Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide,
  Qui près de la beauté rougit et s'intimide,
  Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé,                       15
  Par l'appât du plaisir doucement entraîné,
  Crédule, et sur la foi d'un sourire volage,
  A cette mer trompeuse et se livre et s'engage!
  Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux,
  Ses cris accuseront l'inconstance des dieux!                     20
  Combien il frémira d'entendre sur sa tête
  Gronder les aquilons et la noire tempête,
  Et d'écueils en écueils portera ses douleurs
  Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs!
  Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage,                25
  Viendra le recueillir, le pousser au rivage;
  Endormir dans ses flancs le poison ennemi;
  Réchauffer dans son sein le sein de son ami,
  Et de son fol amour étouffer la semence,
  Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance!                  30
  Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien,
  Au repos d'un ami sacrifier le sien!
  Plaindre de s'immoler l'occasion ravie,
  Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!

  Si le ciel a daigné d'un regard amoureux                         35
  Accueillir ma prière et sourire à mes voeux,
  Je ne demande point que mes sillons avides
  Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides;
  Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,
  Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné;                      40
  Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie
  Embellisse mon front des palmes du génie;
  Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras,
  Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;
  Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire                  45
  A consacré les noms au temple de Mémoire,
  Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur
  Les aimables vertus qui firent leur bonheur;
  Et que de l'amitié ces antiques modèles
  Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles.                  50
  Si le feu qui respire en leurs divins écrits
  D'une vive étincelle échauffa nos esprits;
  Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie,
  Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie:
  Gardons d'en négliger la plus belle moitié;                      55
  Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié.
  Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,
  Y retrouvait d'un port l'asile salutaire;
  Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours,
  Prêta de l'amitié les utiles secours.                            60
  L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;
  Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.
  Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,
  De Gallus expirant consolé le malheur?
  Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande.                65
  Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande!
  Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités
  Agréer de tes vers les lâches faussetés;
  Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.
  Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire,                      70
  Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,
  Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!
  Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace.
  Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce
  Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains;              75
  Nous resterons unis en dépit des destins.
  Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;
  Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle.
  Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats,
  L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.                  80

  Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.
  Que nous importe alors si le dieu du Permesse
  Dédaigne de nous voir, entre ses favoris,
  Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?
  Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple,             85
  Où la félicité les reçut dans son temple,
  Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,
  De leur double laurier su ravir le plus beau.
  Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.
  Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre;                  90
  Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon,
  Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.
  Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.
  Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.
  C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,                   95
  Que Virgile envia le destin de Nisus.
  Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.
  N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine,
  Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs
  Que jadis Simonide anima de ses pleurs?                         100
  Et toi, dont le génie, amant de la retraite,
  Et des leçons d'Ascra studieux interprète,
  Accompagnant l'année en ses douze palais,
  Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;
  Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,                105
  Quand ils vont couronner cette vierge adorée
  Dont par la main du temps l'empire est respecté,
  Et de qui la vieillesse augmente la beauté!
  L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre
  Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre;           110
  De ses tableaux fardés les frivoles appas
  N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas.
  Eh! comment me tracer une image fidèle
  Des traits dont votre main ignore le modèle?
  Mais celui qui, dans soi descendant en secret,                  115
  Le contemple vivant, ce modèle parfait,
  C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore;
  Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore;
  Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,
  Un sentiment profond que son coeur a créé.                      120
  Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée
  Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.
  Calliope jamais daigna-t-elle enflammer
  Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer?
  Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie,                    125
  Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie;
  Même souffle anima le poète charmant,
  L'ami religieux et le parfait amant;
  Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière.
  Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière,                           130
  Aux concerts d'Apollon ne furent point admis,
  Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.

  Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime,
  Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,
  Voyez-les, dans des vers divins, délicieux,                     135
  Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux;
  Badinage insipide où leur ennui se joue,
  Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.
  Voyez si d'une belle un jeune amant épris
  A tressailli jamais en lisant leurs écrits;                     140
  Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,
  De la sainte amitié respirèrent les flammes.
  O peuples de héros, exemples des mortels!
  C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels;
  C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène,                145
  Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;
  Quand l'âme de Lélie animait Scipion,
  Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion;
  C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie,
  Où les vertus étaient les lois de la patrie.                    150
  O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,
  Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron!
  Ces héros, dans le sein de leur ville perdue,
  S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.
  Unis par la vertu, la gloire, le malheur,                       155
  Les arts et l'amitié consolaient leur douleur.
  Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile
  N'eût été pour le sage un désirable asile,
  Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté
  Armait la main du vice et la férocité;                          160
  Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage
  Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage;
  Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat,
  Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat!
  Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique,                          165
  Vous tous, dignes enfants de la patrie antique,
  Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux,
  Braver du scélérat les indignes faisceaux,
  Du lâche délateur l'impudente richesse,
  Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse.                    170
  Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs,
  Garder une patrie, et des lois, et des moeurs;
  Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure,
  Les flots contagieux de cette mer impure;
  Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux,                     175
  Sur ce monde profane un monde vertueux.

  Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives,
  Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.
  Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés,
  Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés.                       180
  Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse
  Descendre des Vertus la troupe radieuse,
  De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein,
  Et toutes sur tes pas se tiennent par la main.
  Ranime les beaux-arts, éveille leur génie,                      185
  Chasse de leur empire et la haine et l'envie:
  Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis;
  Pour conserver leur trône ils doivent être unis.
  Alors de l'univers ils forcent les hommages:
  Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images;                190
  Tout devient juste alors; et le peuple et les grands,
  Quand l'homme est respectable, honorent les talents.
  Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle
  La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle;
  La main de Phidias créa des immortels,                          195
  Et Smyrne à son Homère éleva des autels.
  Nous, amis, cependant, de qui la noble audace
  Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,
  Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis;
  Soyons cités comme eux entre les vrais amis.                    200
  Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle
  Vive et respire encor sur la lyre immortelle.
  Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux
  Soient pour tous les amis un code précieux.
  Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées;        205
  Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées,
  Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour
  D'être chez leurs neveux imités à leur tour.

(1782.)



                                 II


  Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire;
  Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère.
  Le superbe lecteur, toujours content de lui,
  Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui,
  Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride,                  5
  Égayé au bout du vers une rime perfide;
  Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit.
  Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit
  Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent:
  J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent             10
  D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin,
  Au rire âcre et perçant d'un caprice malin.
  Le malheureux déjà me semble assez à plaindre
  D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre
  Et son livre au tombeau lui montrer le chemin,                   15
  Sans aller, sous la terre au trop fertile sein,
  Semant sa renommée et ses tristes merveilles,
  Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles
  Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.

  Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois,               20
  Que d'une débonnaire et généreuse argile
  On ait pétri mon âme innocente et facile;
  Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant,
  En secouant le front, dira quelque plaisant,
  Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume                    25
  D'un sel ingénieux la piquante amertume,
  J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi
  Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi.
  Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère
  Ce pays toutefois offre une ample matière:                       30
  Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant,
  Et juges endormis aux cris de l'innocent;
  Ministres oppresseurs, dont la main détestable
  Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.
  Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers,             35
  Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers,
  Qui savent bien payer d'un mépris légitime
  Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime.
  Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux
  Serait utile au moins s'il était dangereux;                      40
  Non d'aller, aiguisant une vaine satire,
  Chercher sur quel poète on a droit de médire;
  Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé,
  Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.

  Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne,                    45
  A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne.
  Mes regards vont errant sur mille et mille objets.
  Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets,
  Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble,
  Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble.                  50
  S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond
  Achève à ce poème ou les pieds ou le front,
  Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole
  Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule.
  Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois             55
  Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois.
  Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes,
  Tous ensemble quittant leurs coques maternelles,
  Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir,
  Ensemble sous le bois voltiger et courir.                        60
  Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage,
  Commencer, travailler, finir un seul ouvrage.
  Mais quoi! cette constance est un pénible ennui.
  'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui?
  Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire                 65
  D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire,
  Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés,
  Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.
  --Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère.
  --Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère        70
  Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!...
  --Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts.
  Mais moi, que le caprice et le hasard inspire,
  Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.
  --Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas,              75
  Que devient-il?--Il marche, il arrive à grands pas.
  --Oh! je m'en fie à vous.--Hélas! trop, je vous jure.
  --Combien de chants de faits?--Pas un, je vous assure.
  --Comment?--Vous avez vu sous la main d'un fondeur
  Ensemble se former, diverses en grandeur,                        80
  Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre?
  Il achève leur moule enseveli sous terre;
  Puis, par un long canal en rameaux divisé,
  Y fait couler les flots de l'airain embrasé;
  Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande,           85
  Sont prêtes, et chacune attend et ne demande
  Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour
  Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
  Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule
  Je prépare longtemps et la forme et le moule;                    90
  Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain:
  Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.'

  Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses.
  Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses.
  Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,                  95
  M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.
  Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
  Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages
  Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
  Il s'admire et se plaît de se voir si savant.                   100
  Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître
  Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
  Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
  La couture invisible et qui va serpentant
  Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.                105
  Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,
  De séparer aux yeux, en suivant leur lien,
  Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.
  Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,
  Tout ce que des Toscans la voix fière et suave,                 110
  Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers,
  M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers.
  Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse
  Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce;
  Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux                        115
  Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux.
  Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée,
  Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée,
  Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;
  Tantôt je ne retiens que les mots seulement:                    120
  J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre
  Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre.
  La prose plus souvent vient subir d'autres lois,
  Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts;
  De rimes couronnée, et légère et dansante,                      125
  En nombres mesurés elle s'agite et chante.
  Des antiques vergers ces rameaux empruntés
  Croissent sur mon terrain mollement transplantés;
  Aux troncs de mon verger ma main avec adresse
  Les attache, et bientôt même écorce les presse.                 130
  De ce mélange heureux l'insensible douceur
  Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.
  Dévot adorateur de ces maîtres antiques,
  Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques.
  Dans leur triomphe admis, je veux le partager,                  135
  Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger.
  Le critique imprudent, qui se croit bien habile,
  Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile.
  Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi),
  Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.             140



                              POÈMES



                                I

                           L'INVENTION


  O fils du Mincius, je te salue, ô toi
  Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi!
  Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie,
  L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie,
  Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté,                   5
  Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté,
  Un langage sonore aux douceurs souveraines,
  Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!
  Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,
  Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers;                   10
  Et du temple des arts que la gloire environne
  Vos mains ont élevé la première colonne.
  A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons,
  Votre exemple a dicté d'importantes leçons.
  Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,               15
  Y doivent élever des colonnes nouvelles.
  L'esclave imitateur naît et s'évanouit;
  La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.

  Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise.
  Nous voyons les enfants de la fière Tamise,                      20
  De toute servitude ennemis indomptés;
  Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités,
  Osons; de votre gloire éclatante et durable
  Essayons d'épuiser la source inépuisable.
  Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon,                  25
  Blesser la vérité, le bon sens, la raison;
  Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme,
  Des membres ennemis en un colosse énorme;
  Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,
  A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers;                   30
  Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante
  Hérisser d'un lion la crinière sanglante:
  Délires insensés! fantômes monstrueux!
  Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux!
  Ces transports déréglés, vagabonde manie,                        35
  Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie;
  D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats,
  Où, partout confondus, la vie et le trépas,
  Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,
  Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière                 40
  Fait naître en ce chaos la concorde et le jour:
  D'éléments divisés il reconnaît l'amour,
  Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles,
  Sépare et met en paix les semences rivales.
  Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui                 45
  Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;
  Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,
  Étale et fait briller leurs richesses secrètes;
  Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux,
  Unissant des objets qui paraissaient rivaux,                     50
  Montre et fait adopter à la nature mère
  Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire;
  C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,
  Retrouve un seul visage en vingt belles épars,
  Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême,              55
  Des traits de vingt beautés forme la beauté même.

  La nature dicta vingt genres opposés
  D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés.
  Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
  N'aurait osé d'un autre envahir les limites,                     60
  Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,
  N'aurait point de Marot associé le ton.
  De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse
  Arrosa si longtemps les cités de la Grèce,
  De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux                 65
  Ont encore oublié mille vastes rameaux.
  Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles,
  Réparaient des beaux-arts les longues funérailles,
  De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs,
  De leur auguste exemple élèves inventeurs,                       70
  Des hommes immortels firent sur notre scène
  Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène.
  Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs
  Des grands infortunés les illustres douleurs;
  D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines,              75
  Sous l'amas des débris, des ronces, des épines,
  Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,
  Retrouver, parcourir leurs antiques chemins,
  Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire
  Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire,                80
  D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,
  Saura guider sa muse aux immenses regards,
  De mille longs détours à la fois occupée,
  Dans les sentiers confus d'une vaste épopée;
  Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas                    85
  De Virgile et d'Homère épier tous les pas,
  Par leur secours à peine à leurs pieds élevée;
  Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée,
  Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux,
  Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux!                      90
  Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles,
  N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles,
  Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant,
  Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant,
  Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée                   95
  Et du premier sillon fendre une onde ignorée?
  Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs
  Respirent dans les vers des antiques auteurs.
  Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.
  Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes.            100
  Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,
  Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,
  Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,
  Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent,
  Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu,               105
  Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?
  De la Grèce héroïque et naissante et sauvage
  Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image.
  Démocrite, Platon, Epicure, Thalès,
  Ont de loin à Virgile indiqué les secrets                       110
  D'une nature encore à leurs yeux trop voilée.
  Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,
  Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
  A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
  Tous les arts sont unis: les sciences humaines                  115
  N'ont pu de leur empire étendre les domaines,
  Sans agrandir aussi la carrière des vers.
  Quel long travail pour eux a conquis l'univers!
  Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,
  La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles,          120
  Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys;
  Les nuages épais, sur elle appesantis,
  De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;
  Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre,
  Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,                    125
  Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;
  Et l'oeil perçant du verre, en la vaste étendue,
  Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue,
  Aux changements prédits, immuables, fixés,
  Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés;                      130
  Aux lois de Cassini les comètes fidèles;
  L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes;
  Une Cybèle neuve et cent mondes divers
  Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;
  Quel amas de tableaux, de sublimes images,                      135
  Naît de ces grands objets réservés à nos âges!
  Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts,
  Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,
  Si chers à la fortune et plus chers au génie,
  Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.                140
  Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin
  Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main
  Négligeât de saisir ces fécondes richesses,
  De notre Pinde auguste éclatantes largesses?
  Nous en verrions briller leurs sublimes écrits;                 145
  Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris
  Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,
  Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.
  Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur
  Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur                     150
  D'oser sortir jamais de ce cercle d'images
  Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.
  Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,
  Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?
  Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme                  155
  Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme?
  Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards,
  Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.
  Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes.
  Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles;                160
  Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,
  Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.
  Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine,
  Là du grand Cicéron la vertueuse haine
  Écrase Céthégus, Catilina, Verrès;                              165
  Là tonne Démosthène; ici de Périclès
  La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse,
  Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
  Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.
  Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux!                      170
  Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,
  Combattant sous les yeux du conquérant du monde!
  O terre de Pélops! avec le monde entier
  Allons voir d'Épidaure un agile coursier,
  Couronné dans les champs de Némée et d'Élide;                   175
  Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide,
  D'une sainte folie un peuple furieux
  Chanter: _Amour, tyran des hommes et des dieux_;
  Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,
  Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre;               180
  Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;
  Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;
  Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
  Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

  Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon                      185
  A seul de nous charmer pu recevoir le don?
  Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,
  Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles?
  Que nos travaux savants, nos calculs studieux,
  Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux,                  190
  Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères,
  Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?
  Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux,
  Des ronces d'un langage obscur et ténébreux,
  Pour l'âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre?           195
  Le langage des vers y pourrait-il atteindre?
  Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
  Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
  Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle
  La nature est en nous la source et le modèle,                   200
  Pouvez-vous le penser que tout cet univers,
  Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,
  L'immense vérité, la nature elle-même,
  Soit moins grande en effet que ce brillant système
  Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts           205
  Disposaient avec art les fragiles ressorts?
  Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées,
  Dans un langage obscur saintement recélées:
  Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus!
  C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.             210
  L'auguste poésie, éclatante interprète,
  Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
  Cette reine des coeurs, à la touchante voix,
  A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix,
  Sûre de voir partout, introduite par elle,                      215
  Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
  Et les objets nouveaux que sa voix a tentés
  Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.
  Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,
  Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres,                 220
  Et rit quand dans son vide un auteur oppressé
  Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.
  Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée,
  De doux ravissements partout accompagnée,
  Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas,            225
  Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.
  Sur l'aride buisson que son regard se pose,
  Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
  Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
  Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main,           230
  Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;
  Elle sait même encore, ô charmantes merveilles!
  Sous ses doigts délicats réparer et cueillir
  Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir.
  Elle seule connaît ces extases choisies,                        235
  D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies,
  Ces rêves d'un moment, belles illusions,
  D'un monde imaginaire aimables visions,
  Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière,
  Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire.                240
  Seule, de mots heureux, faciles, transparents,
  Elle sait revêtir ces fantômes errants:
  Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,
  De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide,
  Et sa chute souvent rencontre dans les airs                     245
  Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers;
  De la Baltique enfin les vagues orageuses
  Roulent et vont jeter ces larmes précieuses
  Où la fière Vistule, en de nobles coteaux,
  Et le froid Niémen expirent dans ses eaux.                      250
  Là, les arts vont cueillir cette merveille utile,
  Tombe odorante où vit l'insecte volatile:
  Dans cet or diaphane il est lui-même encor;
  On dirait qu'il respire et va prendre l'essor.

  Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète,                      255
  Travaille, ose achever cette illustre conquête.
  De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin?
  Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin.
  Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même.
  Si pour toi la retraite est un bonheur suprême;                 260
  Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux
  Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux;
  Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,
  Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme,
  Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer                265
  Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer.
  Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire
  Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère
  De rayons inconnus ceindre ton front brillant.
  Aux antres de Paros, le bloc étincelant                         270
  N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible.
  Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,
  Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits.
  Tout l'Olympe respire en ses détours secrets.
  Là vivent de Vénus les beautés souveraines;                     275
  Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines
  Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux,
  Pour soulager Atlas des célestes fardeaux,
  Aux volontés du fer leur enveloppe énorme
  Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe                   280
  Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels:
  C'est Apollon lui-même, honneur des immortels;
  C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée;
  C'est du vieillard troyen la mort envenimée;
  C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur:                285
  Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
  Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde
  Éclater cette voix créatrice du monde?

  Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs
  De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,                 290
  Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
  Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple;
  Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,
  Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous!
  Que la nature seule, en ses vastes miracles,                    295
  Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
  Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
  N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;
  De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie,
  Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,                           300
  Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
  En langage des dieux fasse parler Newton!

  Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure?
  Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?
  O langue des Français! est-il vrai que ton sort                 305
  Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?
  Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse
  Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
  Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,
  Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé,                  310
  Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace,
  Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
  Que, si son style épais vous fatigue d'abord,
  Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,
  Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,                  315
  Il n'en est point coupable: il n'est pas sans génie;
  Il a tous les talents qui font les grands succès;
  Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
  Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,
  L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide,             320
  Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux
  Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?
  Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle?
  Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,
  Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux,                   325
  Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
  Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
  S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?
  Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
  D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets;           330
  La langue se refuse à ses demi-pensées,
  De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées;
  Il se dépite alors, et, restant en chemin,
  Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.
  Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,                335
  Ignore un tel supplice: il pense, il imagine;
  Un langage imprévu, dans son âme produit,
  Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit;
  Les images, les mots que le génie inspire,
  Où l'univers entier vit, se meut et respire,                    340
  Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,
  En foule en son cerveau se hâtent de courir.
  D'eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble;
  Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble.

  Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon,                        345
  Telle Io tourmentée, en l'ardente saison,
  Traverse en vain les bois et la longue campagne,
  Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;
  Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants,
  Le front échevelé, les yeux étincelants,                        350
  S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages
  S'il pourra de sa tête apaiser les orages
  Et secouer le dieu qui fatigue son sein.
  De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein
  Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne;               355
  Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.
  Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,
  L'expression de flamme aux magiques tableaux
  Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles,
  Les nombres tour à tour turbulents ou faciles,                  360
  Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix;
  Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais.
  C'est ainsi que Minerve, en un instant formée,
  Du front de Jupiter s'élance tout armée,
  Secouant et le glaive et le casque guerrier,                    365
  Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.

  Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante:
  Cire molle, à tout peindre habile et complaisante,
  Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains
  Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,                  370
  Vint par une conquête en malheurs plus féconde
  Venger sur les Romains l'esclavage du monde,
  De leurs affreux accents la farouche âpreté
  Du Latin en tous lieux souilla la pureté.
  On vit de ce mélange étranger et sauvage                        375
  Naître des langues soeurs, que le temps et l'usage,
  Par des sentiers divers guidant diversement,
  D'une lime insensible ont poli lentement,
  Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges,
  De la rouille barbare effacer les vestiges.                     380
  De là du Castillan la pompe et la fierté,
  Teint encor des couleurs du langage indompté
  Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.
  La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes
  Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois                     385
  De grâce et de fierté sut composer sa voix.
  Mais ce langage, armé d'obstacles indociles,
  Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles.
  Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux.
  Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux;               390
  Et notre langue même, à tout esprit vulgaire
  De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,
  Avertit dès l'abord quiconque y veut monter
  Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter,
  Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange,                395
  S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.



                                 II

                               HERMÈS

                      _Poème en trois chants_.


FRAGMENT I.--PROLOGUE.

  Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
  Sous deux injustes lois les hommes sont rangés:
  Les uns, princes et grands, d'une avide opulence
  Étalent sans pudeur la barbare insolence;
  Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands,              5
  Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans.
  Admirer ces palais aux colonnes hautaines
  Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines,
  Qu'eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts,
  Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts.                10

  Moi, je me plus toujours, client de la nature,
  A voir son opulence et bienfaisante et pure,
  Cherchant loin de nos murs les temples, les palais
  Où la Divinité me révèle ses traits,
  Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre,            15
  Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.
  Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris.
  D'un feu religieux le saint poète épris
  Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.
  Mer bruyante, la voix du poète sublime                           20
  Lutte contre les vents; et tes flots agités
  Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.
  A l'aspect du volcan, aux astres élancée,
  Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée.
  Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand!              25
  Seul, il rêve en silence à la voix du torrent
  Qui le long des rochers se précipite et tonne;
  Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.
  Là, je vais dans mon sein méditant à loisir
  Des chants à faire entendre aux siècles à venir;                 30
  Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère,
  Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire.
  Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
  Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
  La ceinture d'azur sur le globe étendue.                         35
  Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
  Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
  Je poursuis la comète aux crins étincelants,
  Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
  Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses.                  40
  Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux;
  Dans l'éternel concert je me place avec eux:
  En moi leurs doubles lois agissent et respirent:
  Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
  Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.                   45
  Les éléments divers, leur haine, leur amour,
  Les causes, l'infini s'ouvre à mon oeil avide.
  Bientôt redescendu sur notre fange humide,
  J'y rapporte des vers de nature enflammés,
  Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés.                50
  Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires,
  Où l'homme antique, errant dans ses routes premières,
  Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.
  Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats,
  Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée;                          55
  J'irai dans cette riche et sauvage contrée
  Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon.
  Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom,
  Celui de cette Europe en grands exploits féconde,
  Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde.          60

FRAGMENT II

  Chassez de vos autels, juges vains et frivoles,
  Ces héros conquérants, meurtrières idoles;
  Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs,
  De massacres fumants, teints de sang et de pleurs.
  Venez tomber aux pieds de plus nobles images:                    65
  Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,
  Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants,
  Ont éclairé la terre et mérité l'encens;
  Qui, dépouillés d'eux-mêmes et vivant pour leurs frères,
  Les ont soumis au frein des règles salutaires,                   70
  Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;
  En leur donnant des lois leur ont donné des biens,
  Des forces, des parents, la liberté, la vie;
  Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.
  Et que de fois pourtant leurs frères envieux                     75
  Ont d'affronts insensés, de mépris odieux,
  Accueilli les bienfaits de ces illustres guides,
  Comme dans leurs maisons ces animaux stupides
  Dont la dent méfiante ose outrager la main
  Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim!                  80
  Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices
  Goûte de la vertu les augustes délices.
  Il le sait: les humains sont injustes, ingrats.
  Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas;
  Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure                 85
  D'insectes ennemis une nuée obscure;
  N'importe, il les instruit, il les aime pour eux.
  Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux.
  Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence,
  Doit être son ouvrage et non sa récompense,                      90
  Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau,
  De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau,
  An loin dans l'avenir sa grande âme contemple
  Les sages opprimés que soutient son exemple;
  Des méchants dans soi-même il brave la noirceur:                 95
  C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son coeur.
  De ce faîte serein, son Olympe sublime,
  Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime
  Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant,
  Travaille son sommeil actif et vigilant,                        100
  Arrache au long repos sa nuit laborieuse,
  Allume avant le jour sa lampe studieuse,
  Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits,
  Indompté dans la guerre, opulent dans la paix,
  Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire,           105
  Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.

  Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît.
  En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit,
  En vain le seul présent les frappe et les entraîne,
  En vain leur raison faible et leur vue incertaine               110
  Ne peut de ses regards suivre les profondeurs,
  De sa raison céleste atteindre les hauteurs;
  Il appelle les dieux à son conseil suprême.
  Ses décrets, confiés à la voix des dieux même,
  Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui                  115
  Pense adorer les dieux en n'adorant que lui.
  Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage.
  C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage
  Un buisson enflammé recéler l'Éternel;
  C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel,                120
  De la montagne ardente et du sein du tonnerre,
  La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre;
  Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois
  Une nymphe l'appelle et lui trace des lois,
  Et qu'un oiseau divin, messager de miracles,                    125
  A son oreille vient lui dicter des oracles.
  Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air,
  Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair;
  Tout. Il prend à témoin le monde et la nature.
  Mensonge grand et saint! glorieuse imposture,                   130
  Quand au peuple trompé ce piège généreux
  Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!

(Troisième chant.)

FRAGMENT III

  Du temps et du besoin l'inévitable empire
  Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire.
  D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier,            135
  Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier,
  Sur la feuille d'Égypte ou sur la peau ductile,
  Même un jour sur le dos d'un albâtre docile,
  Au fond des eaux formé des dépouilles du lin,
  Une main éloquente, avec cet art divin,                         140
  Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée,
  L'abstraite intelligence et palpable et tracée;
  Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois
  Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.

  Quand des premiers traités la fraternelle chaîne                145
  Commença d'approcher, d'unir la race humaine,
  La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,
  Des contrats attestés garants sûrs et muets,
  Furent le livre auguste et les lettres sacrées
  Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées.               150
  Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi
  L'un de l'autre emporter la parole et la foi;
  Ils surent donc, broyant de liquides matières,
  L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières,
  Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher,                    155
  Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
  De là dans l'Orient ces colonnes savantes,
  Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes,
  De la religion ténébreux monuments,
  Pour les sages futurs laborieux tourments,                      160
  Archives de l'État, où les mains politiques
  Traçaient en longs tableaux les annales publiques.
  De là, dans un amas d'emblèmes captieux,
  Pour le peuple ignorant monstre religieux,
  Des membres ennemis vont composer ensemble                      165
  Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble:
  Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs
  Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers.
  Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être
  Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître           170
  Que les objets présents dans la nature épars,
  Et que tout notre esprit était dans nos regards.
  Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre,
  Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre,
  Du coeur, des passions les plus secrets détours,                175
  Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts,
  Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
  Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure,
  Du sens confus et vague elle épaissit la nuit.
  Quelque peuple à la fin, par le travail instruit,               180
  Compte combien de mots l'héréditaire usage
  A transmis jusqu'à lui pour former un langage.
  Pour chacun de ces mots un signe est inventé,
  Et la main qui l'entend des lèvres répété
  Se souvient d'en tracer cette image fidèle;                     185
  Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle
  Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux,
  Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.

  C'est alors, sur des pas si faciles à suivre,
  Que l'esprit des humains est assuré de vivre.                   190
  C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux,
  Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux,
  Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées;
  Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées.
  Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus               195
  Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus.
  Le passé du présent est l'arbitre et le père,
  Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire.
  Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux,
  Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux,               200
  La patrie, au milieu des embûches, des traîtres,
  Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres,
  Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil,
  Et des siècles vieillis assemble le conseil.

(Troisième chant.)



                                III

                             L'AMÉRIQUE


FRAGEMENT I

_Il faut mettre ceci dans la bouche du poète (qui n'est pas moi)_:

  Le poète divin, tout esprit, tout pensée,
  Ne sent point dans un corps son âme embarrassée;
  Il va percer le ciel aux murailles d'azur;
  De la terre, des mers, le labyrinthe obscur.
  Ses vars ont revêtu, prompts et légers Protées,                   5
  Les formes tour à tour à ses yeux présentées.
  Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts
  Tonnent précipités en des gouffres profonds.
  Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne,
  Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes;           10
  Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers,
  Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers,
  Puis, d'une aile glacée assemblant les nuages,
  Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages,
  Et répètent au loin et les longs sifflements,                    15
  Et la tempête sombre aux noirs mugissements,
  Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre.
  Puis, d'un oeil doux et pur souriant à la terre,
  Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l'air.
  Le calme suit leurs pas et s'étend sur la mer.                   20


FRAGMENT II

_Le poète Alonzo d'Ercilla, à la fin d'un repas nocturne en plein air,
prié de chanter, chantera un morceau, astronomique._

  'Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre,
  Consacrée au repos. O silence de l'ombre,
  Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris
  De la rive aréneuse où se brise Téthys.
  Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre.                        25
  Lance-toi dans l'espace; et, pour franchir les airs,
  Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs,
  Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme.
  Mes vers impatients, élancés de mon âme,                         30
  Veulent parler aux dieux, et volent où reluit
  L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit.
  Accours, grande nature, ô mère du génie;
  Accours, reine du monde, éternelle Uranie.
  Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion                      35
  Ou sur les triples feux du superbe Orion
  Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emportée,
  Tu suives les détours de la voie argentée,
  Soleils amoncelés dans le céleste azur,
  Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur,                40
  Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante,
  Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente.
  Déjà ce corps pesant se détache de moi.
  Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi.
  Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage                45
  M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage.
  Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur
  Entre le jour et moi l'impénétrable mur.
  Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mêle
  Dans les torrents profonds de lumière éternelle.                 50
  Me voici sur les feux que le langage humain
  Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin.
  Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase.
  Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase.
  Et voici que plus loin le Serpent tortueux                       55
  Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.
  Féconde immensité, les esprits magnanimes
  Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes,
  Abîmes de clartés, où, libre de ses fers,
  L'homme siège au conseil qui créa l'univers;                     60
  Où l'âme, remontant à sa grande origine,
  Sent qu'elle est une part de l'essence divine...'



                                 IV

                            L'ART D'AIMER


FRAGMENT I

  Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée
  Ne s'en puisse arracher sans être déchirée.
  Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit
  Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit:
  'Une femme est toujours inconstante et futile,                    5
  Et qui pense fixer leur caprice mobile,
  Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon,
  Ou graver sur les flots un durable sillon.'


FRAGMENT II

  Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible?
  Que servit à Juno cet Argus si terrible,                         10
  Ce front, de jalousie armé de toutes parts,
  Où veillaient à la fois cent farouches regards?
  Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force,
  Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce
  Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois,                  15
  Et du Triple Cerbère assoupir les abois;
  On t'aime, garde-toi d'abandonner la place.
  Il faut oser. L'amour favorise l'audace.
  Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins,
  Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins?            20
  Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes;
  Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes;
  Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger;
  Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger.
  Et tandis que par toi leur prudence égarée                       25
  Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée,
  Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper
  Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper.
  Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide,
  Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Élide,                 30
  Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr,
  Parmi les flots salés garde un flot doux et pur,
  Invisible, d'Enna va chercher le rivage,
  Et l'amer Téthys ignore son passage.


FRAGMENT III

  Aux bords où l'on voit naître et l'Euphrate et le jour,          35
  Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour.
  Aussi.................................................
  ......................................................
  ... Sans se pouvoir parler même des yeux,
  On se parle, on se voit. Leur coeur ingénieux                    40
  Donne à tout une voix entendue et muette.
  Tout de leurs doux pensers est le doux interprète.
  Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs,
  Leurs dons savent tout dire; ils s'écrivent des fleurs.
  Par la tulipe ardente une flamme est jurée;                      45
  L'amarante immortelle atteste sa durée;
  L'oeillet gronde une belle; un lis vient l'apaiser.
  L'iris est un soupir; la rose est un baiser.
  C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse
  Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse.                    50
  Elle pare son sein de soupirs et de voeux;
  Et des billets d'amour embaument ses cheveux.



                                V

                   LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES


Fragment

  Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde.
  Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde!
  Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi,
  M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi.
  Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse;            5
  De ses premiers regards l'orient le caresse.
  Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts
  Livres, dessins, crayons, confusément épars.
  Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
  Là, dans un calme pur, je médite en silence                      10
  Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir,
  Je sème la moisson que je veux recueillir.
  Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines,
  Amasser le butin de mes courses lointaines:
  Soit qu'en un livre antique à loisir engagé,                     15
  Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé;
  Soit plutôt que, passant et vallons et rivières,
  J'aie au loin parcouru les terres étrangères.
  D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel.
  Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel               20
  M'offrant quelque dépouille utile et précieuse,
  Je remplis lentement ma ruche industrieuse.



                           POÉSIES DIVERSES



                                  I

                          HYMNE A LA JUSTICE

                             A LA FRANCE


  France! ô belle contrée, ô terre généreuse,
  Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
  Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,
  Le midi de ses feux t'épargne les fureurs.
  Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles;              5
  Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles
  Ne trompent une main crédule; ni tes bois
  Des tigres frémissants ne redoutent la voix;
  Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes
  En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.                10
  Les chênes, les sapins et les ormes épais
  En utiles rameaux ombragent tes sommets,
  Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées,
  Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,
  Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux           15
  Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.
  La Provence odorante et de Zéphire aimée
  Respire sur les mers une haleine embaumée,
  Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,
  L'orange et le citron de leur tunique d'or,                      20
  Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,
  Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses,
  Et ces réseaux légers, diaphanes habits,
  Où la fraîche grenade enferme ses rubis.
  Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse,                    25
  Tes prés enflent de lait la féconde génisse,
  Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon,
  Épaissir le tissu de leur blanche toison.
  Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,
  Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine,                    30
  S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.
  Ajoutez cet amas de fleuves tortueux:
  L'indomptable Garonne aux vagues insensées,
  Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,
  La Seine au flot royal, la Loire dans son sein                   35
  Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin
  Qui, nourrissant partout, sur tes nobles rivages,
  Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages,
  Rampent au pied des murs d'opulentes cités
  Sous les arches de pierre à grand bruit emportés.                40
  Dirai-je ces travaux, source de l'abondance,
  Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance
  Amène les tributs du rivage lointain
  Que visite Phoebus le soir ou le matin?
  Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées,                      45
  De bassins en bassins ces ondes amassées
  Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys,
  Et ces vastes chemins en tous lieux départis,
  Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage,
  Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage?                 50

  Ton peuple industrieux est né pour les combats.
  Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras.
  Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide
  Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide.
  Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons,                   55
  Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons;
  Mais, faibles, opprimés, la tristesse inquiète
  Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,
  Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas,
  Renverse devant eux les tables des repas,                        60
  Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,
  Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse
  Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux
  Des dons que tu reçus de la bonté des cieux!
  Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage               65
  Ne s'est sentais qu'aux lois d'un sénat libre et sage,
  Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur,
  Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.
  Il triomphe, il t'insulte. Oh! combien tes collines
  Tressailliraient de voir réparer tes ruines,                     70
  Et pour la liberté donneraient sans regrets
  Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts!

  J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
  La mendicité blême et la douleur amère.
  Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur,                   75
  D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur,
  Versant aux pieds des grands des larmes inutiles,
  Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles,
  Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi
  De mettre au jour des fils malheureux comme toi.                 80
  Tu vois sous les soldats les villes gémissantes;
  Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes,
  Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers,
  Sources d'oppression et de fléaux divers;
  Mille brigands, couverts du nom sacré du prince,                 85
  S'unir à déchirer une triste province,
  Et courir à l'envi, de son sang altérés,
  Se partager entre eux ses membres déchirés!
  O sainte Égalité! dissipe nos ténèbres,
  Renverse les verrous, les bastilles funèbres.                    90
  Le riche indifférent, dans un char promené,
  De ces gouffres secrets partout environné,
  Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même,
  Près de ces noirs réduits de la misère extrême,
  D'une maîtresse impure achète les transports,                    95
  Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts.
  Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France
  Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance;
  Ministres dont le coeur a connu la pitié,
  Ministres dont le nom ne s'est point oublié,                    100
  Ah! si de telles mains, justement souveraines,
  Toujours de cet empire avaient tenu les rênes!
  L'équité clairvoyante aurait régné sur nous;
  Le faible aurait osé respirer près de vous;
  L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes,              105
  Sinon quelque pudeur, aurait ou quelques craintes;
  Le délateur impie, opprimé par la faim,
  Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin,
  A l'insu de nos lois, à l'insu, du vulgaire,
  Foudroyés sons les coups d'un pouvoir arbitraire,               110
  De cris non entendus, de funèbres sanglots,
  Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.

  Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile!
  J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile,
  Un asile à ma vie en son paisible cours,                        115
  Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,
  Où d'un grand au coeur dur l'opulence homicide
  Du sang d'un peuple entier ne sera point avide,
  Et ne me dira point, avec un rire affreux,
  Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux;     120
  Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice
  Recueille les dons d'une terre propice;
  Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger,
  Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager;
  Où mes yeux, éloignés des publiques misères,                    125
  Ne verront plus partout les larmes de mes frères,
  Et la pâle indigence à la mourante voix,
  Et les crimes puissants qui font trembler les lois.

  Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée,
  De nos tristes climats pour longtemps ignorée,                  130
  Daigne du haut des cieux goûter le libre encens
  D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocents,
  Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires,
  Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires,
  Mais qui rendra toujours, par amour et par choix,               135
  Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.
  De voeux pour les humains tous ses chants retentissent:
  La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent
  Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté
  Le doux nom des vertus et de la liberté.                        140



                                II


                     ...Terre, terre chérie
  Que la liberté sainte appelle sa patrie;
  Père du grand sénat, ô sénat de Romans,
  Qui de la liberté jetas les fondements;
  Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence,              5
  Vienne; toutes enfin! monts sacrés d'où la France
  Vit naître le soleil avec la liberté!
  Un jour le voyageur par le Rhône emporté,
  Arrêtant l'aviron dans la main de son guide,
  En silence, debout sur sa barque rapide,                         10
  Fixant vers l'Orient un oeil religieux,
  Contemplera longtemps ces sommets glorieux;
  Car son vieux père, ému de transports magnanimes,
  Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.'

_Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790._



                                III

               LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS


  Un jour le rat des champs, ami du rat de ville,
  Invita son ami dans son rustique asile.
  Il était économe et soigneux de son bien;
  Mais l'hospitalité, leur antique lien,
  Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête.                 5
  Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette.
  Il cherchait par le luxe et la variété
  A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté,
  Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse,
  Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse.                    10
  Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas,
  Laissait au citadin les mets plus délicats.

  'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère
  Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire,
  Ou préférer le monde à tes tristes forêts?                       15
  Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près:
  Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance,
  L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance:
  Les grands ni les petits n'échappent à ses lois;
  Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.'                 20

  Le villageois écoute, accepte la partie:
  On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie,
  Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs
  Se glissent vers la ville et rampent sous les murs.
  La nuit quittait les cieux quand notre couple avide              25
  Arrive en un palais opulent et splendide,
  Et voit fumer encor dans des plats de vermeil
  Des restes d'un souper le brillant appareil.
  L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve,
  L'autre sur le duvet fait placer son convive,                    30
  S'empresse de servir, ordonner, disposer,
  Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.

  Le campagnard bénit sa nouvelle fortune;
  Sa vie en ses déserts était âpre, importune:
  La tristesse, l'ennui, le travail et la faim.                    35
  Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain
  Des valets à grand bruit interrompent la fête;
  On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite.
  Les dogues réveillés les glacent par leur voix;
  Toute la maison tremble au bruit de leurs abois.                 40
  Alors le campagnard, honteux de son délire:
  'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire,
  Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté
  Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.'

(Trad. d'Horace.)



                                IV

                           LA FRIVOLITÉ


  Mère du vain caprice et du léger prestige,
  La fantaisie ailée autour d'elle voltige,
  Nymphe au corps ondoyant, né de lumière et d'air,
  Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair,
  Ou la glace inquiète au soleil présentée,                         5
  S'allume en un instant, purpurine, argentée,
  Ou s'enflamme de rose, ou pétille d'azur.
  Un vol la précipite, inégal et peu sûr.
  La déesse jamais ne connut d'autre guide.
  Les Rêves transparents, troupe vaine et fluide,                  10
  D'un vol étincelant caressent ses lambris.
  Auprès d'elle à toute heure elle occupe les Ris.
  L'un pétrit les baisers des bouches embaumées;
  L'autre, le jeune éclat des lèvres enflammées;
  L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau                 15
  En globe aérien souffle une goutte d'eau.
  La reine, en cette cour qu'anime la folie,
  Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie,
  Et, dans mille cristaux qui portent son palais,
  Rit de voir mille fois étinceler ses traits.                     20



                                V

                            LE POÈTE



                              ... Pour lui
  L'ombre du cabinet en délices abonde.
  S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau monde,
  Ou si, chez la beauté qui l'admit en secret,                      5
  Las de parler, enfin il demeure muet,
  Il regagne à grands pas son asile et l'étude:
  Il y trouve la paix, la douce solitude,
  Ses livres, et sa plume au bec noir et malin,
  Et la sage folie, et le rire à l'oeil fin.                       10



                              ODES



                               I

                          A VERSAILLES


         O Versaille, ô bois, ô portiques,
         Marbres vivants, berceaux antiques,
  Par les dieux et les rois Élysée embelli,
         A ton aspect, dans ma pensée,
  Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée,                        5
         Coule un peu de calme et d'oubli.

         Paris me semble un autre empire,
         Dès que chez toi je vois sourire
  Mes pénates secrets couronnés de rameaux,
         D'où souvent les monts et les plaines                     10
  Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines,
         Sous de triples cintres d'ormeaux.

         Les chars, les royales merveilles,
         Des gardes les nocturnes veilles,
  Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le séjour:                15
         Mais le sommeil, la solitude,
  Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude,
         Composent aujourd'hui ta cour.

         Ah! malheureux! à ma jeunesse
         Une oisive et morne paresse                               20
  Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.
         Mon âme, d'ennui consumée,
  S'endort dans les langueurs. Louange et renommée
         N'inquiètent plus mes désirs.

         L'abandon, l'obscurité, l'ombre,                          25
         Une paix taciturne et sombre,
  Voilà tous mes souhaits: cache mes tristes jours,
         Et nourris, s'il faut que je vive,
  De mon pâle flambeau la clarté fugitive
         Aux douces chimères d'amours.                             30

         L'âme n'est point encor flétrie,
         La vie encor n'est point tarie,
  Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix
         Qui cherche les pas d'une belle,
  Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle,                     35
         De ses jours peut porter le poids.

         J'aime; je vis. Heureux rivage!
         Tu conserves sa noble image,
  Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir,
         Quand, l'âme doucement émue,                              40
  J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue,
         Et l'instant où je dois la voir.

         Pour elle seule encore abonde
         Cette source, jadis féconde,
  Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.                     45
         Sur mes lèvres tes bosquets sombres
  Forment pour elle encor ces poétiques nombres,
         Langage d'amour et des dieux.

         Ah! témoin des succès du crime,
         Si l'homme juste et magnanime                             50
  Pouvait ouvrir son coeur à la félicité,
         Versailles, tes routes fleuries,
  Ton silence, fertile en belles rêveries,
         N'auraient que joie et volupté.

         Mais souvent tes vallons tranquilles,                     55
         Tes sommets verts, tes frais asiles,
  Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil.
         J'y vois errer l'ombre livide
  D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide
         Précipite dans le cercueil.                               60



                                 II

                   A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY


  Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes,
  Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes
  Consacrent leur Marat parmi les immortels,
  Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
  Des fanges du Parnasse un impudent reptile                        5
  Vomit un hymne infâme au pied de ses autels.

  La vérité se tait! dans sa bouche glacée,
  Des liens de la peur sa langue embarrassée
  Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux!
  Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie,              10
  Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie,
  Tremblante, au fond du coeur, se cache à tous les yeux?

  Non, non, je ne veux point t'honorer en silence,
  Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
  Et dévouas tes jours à punir des forfaits.                       15
  Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
  Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
  Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

  Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,
  A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre                20
  Le venimeux tissu de ses jours abhorrés!
  Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
  Tu vins redemander et les membres livides
  Et le sang des humains qu'il avait dévorés!

  Son oeil mourant t'a vue, en ta superbe joie,                    25
  Féliciter ton bras et contempler ta proie.
  Ton regard lui disait: 'Va, tyran furieux,
  Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices.
  Te baigner dans le sang fut tes seules délices,
  Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux.'                 30

  La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courage,
  Épuiserait Paros pour placer ton image
  Auprès d'Harmodius, auprès de son ami;
  Et des choeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse,
  Chanteraient Némésis, la tardive déesse,                         35
  Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

  Mais la France à la hache abandonne ta tête.
  C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête
  Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort.
  Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche,                     40
  Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche,
  Crut te faire pâlir aux menaces de mort!

  C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres,
  Et notre affreux sénat et ses affreux ministres,
  Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui,              45
  Ta douceur, ton langage et simple et magnanime
  Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime,
  Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

  Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable,
  Dans ses détours profonds ton âme impénétrable                   50
  Avait tenu cachés les destins du pervers.
  Ainsi, dans le secret amassant la tempête,
  Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête
  A foudroyer les monts et soulever les mers.

  Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,                   55
  Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée;
  Ton front resta paisible et ton regard serein.
  Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage
  D'un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
  Et qui se croit alors et libre et souverain.                     60

  La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
  Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire;
  Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains!
  Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
  Nous savons répéter quelques plaintes de femme;                  65
  Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

  Non, tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France
  Un seul traître immolé suffît à sa vengeance,
  Ou tirât du chaos ses débris dispersés.
  Tu voulais, enflammant les courages timides,                     70
  Réveiller les poignards sur tous ces parricides,
  De rapine, de sang, d'infamie engraissés.

  Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
  La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange
  Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix.                  75
  O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre,
  Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre
  Laisse régner le crime et te vend à ses lois.



                                III

                         LA JEUNE CAPTIVE


  'L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
  Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
          Boit les doux présents de l'aurore;
  Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
  Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,              5
          Je ne veux point mourir encore.

  'Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
  Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
          Je plie et relève ma tête.
  S'il est des jours amers, il en est de si doux!                  10
  Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
          Quelle mer n'a point de tempête?

  'L'illusion féconde habite dans mon sein.
  D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
          J'ai les ailes de l'espérance;                           15
  Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
  Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
          Philomèle chante et s'élance.

  'Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
  Et tranquille je veille, et ma veille aux remords                20
          Ni mon sommeil ne sont en proie.
  Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;
  Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
          Ranime presque de la joie.

  'Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!                   25
  Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
          J'ai passé les premiers à peine.
  Au banquet de la vie à peine commencé,
  Un instant seulement mes lèvres ont pressé
          La coupe en mes mains encor pleine.                      30

  'Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
  Et comme le soleil, de saison en saison,
          Je veux achever mon année.
  Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
  Je n'ai vu luire encor que les feux du matin:                    35
          Je veux achever ma journée.

  'O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
  Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
          Le pâle désespoir dévore.
  Pour moi Palès encore a des asiles verts,                        40
  Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
          Je ne veux point mourir encore!'

  Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
  S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
          Ces voeux d'une jeune captive;                           45
  Et secouant le faix de mes jours languissants,
  Aux douces lois des vers je pliai les accents
          De sa bouche aimable et naïve.

  Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
  Feront à quelque amant des loisirs studieux                      50
          Chercher quelle fut cette belle:
  La grâce décorait son front et ses discours,
  Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
          Ceux qui les passeront près d'elle.

_Saint-Lazare._



                            ÏAMBES



                              I

                            HYMNE
                  SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE
       DES SUISSES RÉVOLTÉS ET AMNISTIÉS DU RÉGIMENT
                      DE CHATEAUVIEUX


  Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles;
      Rends-nous ces guerriers illustrés
  Par le sang de Désille et par les funérailles
      De tant de Français massacrés.
  Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée;                    5
      Ni quand l'ombre de Mirabeau
  S'achemina jadis vers la voûte sacrée
      Où la gloire donne un tombeau;
  Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
      Rentrèrent aux murs de Paris,                                10
  Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie
      Prosternés devant ses écrits.
  Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,
      Et ce beau jour luira bientôt:
  C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée,                  15
      Et Lafayette à l'échafaud.
  Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous ces princes,
      Qui, partout diffamant nos lois,
  Excitent contre nous et contre nos provinces
      Et les esclaves et les rois!                                 20
  Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
      Que leur front doit être abattu!
  Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie
      Pour les amis de la vertu,
  Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore                  25
      Et qui savez baisser les yeux,
  De voir des échevins que la Râpée honore
      Asseoir sur un char radieux
  Ces héros que jadis sur les bancs des galères
      Assit un arrêt outrageant,                                   30
  Et qui n'out égorgé que très peu de nos frères
      Et volé que très peu d'argent!
  Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées?
      Si sur la tombe des Persans
  Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées,                 35
      Il faut de plus nobles accents.
  Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,
      Vont s'élever sur nos autels.
  Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre,
       Hâtez-vous, rendez immortels                                40
  Le grand Collot d'Herbois, ses clients helvétiques,
      Ce front que donne à des héros
  La vertu, la taverne et le secours des piques.
      Peuplez le ciel d'astres nouveaux,
  O vous, enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide,            45
      C'est par vous que les blonds cheveux
  Qui tombèrent du front d'une reine timide
      Sont tressés en célestes feux;
  Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes
      Flotte encor dans l'azur des airs.                           50
  Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
      Comme eux dominateurs des mers.
  Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles,
      Et que le nocher aux abois
  Invoque en leur galère, ornement des étoiles,                    55
      Les Suisses de Collot d'Herbois.

(_Journal de Paris_, 15 avril 1792.)



                                 II


  Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
         Ouvre ses cavernes de mort,
  Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
         Ne s'informe plus de son sort.
  Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,               5
          Les vierges aux belles couleurs
  Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
          Entrelaçaient rubans et fleurs,
  Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
          Dans cet abîme enseveli                                  10
  J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
          Accoutumons-nous à l'oubli.
  Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
          Mille autres moutons, comme moi,
  Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,                15
          Seront servis au peuple-roi.
  Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
          Un mot à travers ces barreaux
  Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;
          De l'or peut-être à mes bourreaux...                     20
  Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
          Vivez, amis; vivez contents.
  En dépit de----soyez lents à me suivre.
          Peut-être en de plus heureux temps
  J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,             25
          Détourné mes regards distraits;
  A mon tour, aujourd'hui; mon malheur importune:
          Vivez, amis, vivez en paix.

_Saint-Lazare._



                                III


  Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
          Animent la fin d'un beau jour,
  Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
          Peut-être est-ce bientôt mon tour;
  Peut-être avant que l'heure en cercle promenée                    5
          Ait posé sur l'émail brillant,
  Dans les soixante pas où sa route est bornée,
          Son pied sonore et vigilant,
  Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
          Avant que de ses deux moitiés                            10
  Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
          Peut-être en ces murs effrayés
  Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
          Escorté d'infâmes soldats,
  Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,                15
          Où seul, dans la foule à grands pas
  J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
          Du juste trop faibles soutiens,
  Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;
          Et chargeant mes bras de liens,                          20
  Me traîner, amassant en foule à mon passage
          Mes tristes compagnons reclus,
  Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,
          Mais qui ne me connaissent plus.
  Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,               25
          De mâle constance et d'honneur
  Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,
          Pour lui quelle ombre de bonheur,
  Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
          Quels pleurs d'une noble pitié,                          30
  Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
          Quels beaux échanges d'amitié,
  Font digne de regrets l'habitacle des hommes?
          La peur blême et louche est leur Dieu,
  La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes!               35
          Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
  Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!...
          Ainsi donc, mon coeur abattu
  Cède au poids de ses maux!--Non, non, puisse-je vivre!
          Ma vie importe à la vertu.                               40
  Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,
          Dans les cachots, près du cercueil,
  Relève plus altiers son front et son langage,
          Brillant d'un généreux orgueil.
  S'il est écrit aux cieux que jamais une épée                     45
          N'étincellera dans mes mains,
  Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
          Peut encor servir les humains.
  Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
          Si mes pensers les plus secrets                          50
  Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
          Et si les infâmes progrès,
  Si la risée atroce, ou plus atroce injure,
          L'encens de hideux scélérats,
  Ont pénétré vos coeurs d'une large blessure,                     55
          Sauvez-moi. Conservez un bras
  Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
          Mourir sans vider mon carquois!
  Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
          Ces bourreaux barbouilleurs de lois!                     60
  Ces vers cadavéreux de la France asservie,
          Égorgée! ô mon cher trésor,
  O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
          Par vous seuls je respire encor:
  Comme la poix brûlante agitée en ses veines                      65
          Ressuscite un flambeau mourant.
  Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
          D'espérance un vaste torrent
  Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
          L'invisible dent du chagrin,                             70
  Mes amis opprimés, du menteur homicide
          Les succès, le sceptre d'airain,
  Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
          L'opprobre de subir sa loi,
  Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine                      75
          Dirigé mon poignard. Mais quoi!
  Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
          Sur tant de justes massacrés!
  Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!
          Pour que des brigands abhorrés                           80
  Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance!
          Pour descendre jusqu'aux enfers
  Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
          Déjà levé sur ces pervers!
  Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice!         85
          Allons, étouffe tes clameurs;
  Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
          Toi, vertu, pleure si je meurs.

_Saint-Lazare._


FIN



                             NOTES[50]

[Footnote 50: N.B.--In the notes the student is occasionally referred to
the following works:--

AYER (C.). _Grammaire comparée de la Langue française_, quatrième
édition, Paris, G. Fischbacher, 1885.

DARMESTETER (A.). _Cours de grammaire historique de la Langue
française_, ive partie: _Syntaxe_, pub. par les soins de M. Léopold
Sudre, 2e édition, Paris, Delagrave, n.d.

HAASE (A.). _Syntaxe française du XVIIe siècle_, traduite par M. Obéit,
Paris, Alph. Picard, 1898.

MEYER-LÜBKE (W.). _Grammaire des Langues romanes_, traduction française
par A. Doutrepont et G. Doutrepont, t. iii: _Syntaxe_, Paris, H. Welter,
1900.]



                            BUCOLIQUES.

                           I. L'AVEUGLE.


L. 1._Iliad_, i. 37: 'Hear, thou god that bear'st the silver bow, O
Smintheus.'--CHAPMAN.

L. 3. _cet aveugle_, meaning 'himself,' is a Greek, and also Latin,
idiom. Seneca, writing of himself, uses the phrase _in hoc sene_, which
Montaigne (_Ess._ II. XXXV. translates _en ce vieillard_, followed
by his own translator, Cotton, with: 'in this old fellow.' Corneille,
_Polyeucte_, V. iii: 'C'en est assez: Félix, reprenez ce courroux Et sur
_cet insolent_ i.e. _me_) vengez vos dieux et vous.'

L. 4. _C'est ainsi qu'achevait l'aveugle... Et près des bois marchait._
The inversion is quite usual, but what is less so is the absence of a
subject before _marchait_. Here is, however, another instance of the
same construction from Racine, _Idylle de la Paix_: 'Déjà marchait
devant les étendards Bellone, les cheveux épars et _se flattait_
d'éterniser les guerres'...

L. 6. _S'asseyait._ A very happy _enjambement_. The rhythm also stops as
if for very weariness.

L. 18. _à la prière._ Is this a Latinism, a translation of the Latin _ad
preces_, or an extension of the use of _à=pour_ so common in French? See
note to p. 3, l. 88.

L. 26. _pures_, i.e. _sans mélange_, 'unmixed, unalloyed.'

Ll. 27, 28. Cf. in the _Odyssey_ (viii. 64): Demodocus, 'the blind
singer, to whom, in recompense of his lost sight, the Muses had given an
inward discernment, a soul and a voice to excite the hearts of men and
gods to delight.'--Lamb, _Advent. of Ulys._, vii.

Ll. 31, 32. Menander in Stobaeus, _Florilegium_, xcvi.

Ll. 33-38. _Od._ vii. 208.

L. 39. _Thamyris._ The story is told in the _Iliad_ (ii. 594): 'the
muses.... Because he proudly durst affirm he could more sweetly sing
than that Pierian race of Jove.... Bereft his eyesight, and his
song that did the ear enchant, and of his skill to touch his harp
disfurnished his hand.'--CHAPMAN.

L. 45. _puisse... changer ta destinée_, for _puisse ta destinée
changer_. The same construction may be seen in: 'Puisse périr comme eux
quiconque leur ressemble.'--Racine, _Athalie_, IV. ii.

Ll. 46, 47. _ce que... tient la peau._ For the inversion of the
subject in relative clauses see Meyer-Lübke, iii. § 751, and A.
Darmesteter-Sudre, _Syntaxe_, § 492.

L. 48. _Ils versent..._ The verb _verser_, 'to cause a liquid to flow
out of a vessel,' is extended to solids, e.g. '_verser_ du blé dans un
sac' (LITTRÉ).

Ll. 49, 50. _les olives huileuses,... et les figues mielleuses._ 'The
honied fig and unctuous olive smooth.'--Cowper, _Od._ vii. 139.

L. 56. _venus de Jupiter._ In the sense in which Nausicaa, _Od._
vi. 207, says: '_From Jove come_ all strangers, and the needy of a
home.'--CHAPMAN.

Ll. 57-67. _Od._ vi. 154.

L. 62. _ce palmier de Latone._ In Lamb's _Adventures of Ulysses_, the
hero says to Nausicaa: 'Lately at Delos (where I touched) I saw a young
palm which grew beside Apollo's temple; it exceeded all the trees which
ever I beheld for straightness and beauty: I can compare you only to
that.' Under this palm-tree Latona gave birth to Apollo and Diana.
See also _Solomon's Song_, vii. 7: 'This thy stature is like to a
_palm-tree_.'

L. 69. _aura vu..._ The future is here used in order to express an
hypothesis, as in this: 'Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore
arrivé?--Il _aura_ oublié.' See Ayer, _Gram. comp. de la langue
française_, § 203. For another similar use of the future see p. 25, l.
95.

Ll. 73-5. _Od._ i. 169-73. But Telemachus addresses Athene in more naïve
words, saying: 'I do not think thou couldst come to this island _on
foot_.'

L. 74. _Comment, et d'où viens-tu?_ Boldly elliptical for 'comment es-tu
venu ici et d'où viens-tu?' _l'onde maritime._ A rare use of the adj.
_maritime_. La Fontaine has an instance of it: _Ce maritime empire_,
VIII, ix; cf. 'la vague _marine_,' p. 29, l. 16.

Ll. 81, 82. _Mais pauvre... Ils m'ont... jeté_: a bold ellipsis as in
'Je t'aimais _inconstant_, qu'aurais-je fait _fidèle_!'--RACINE.

L. 88. _âme ouverte à sentir._ There are numerous instances in Chénier
of the use of _à_ in the sense of _pour_, a somewhat archaic feature
which, no doubt, was one of the grounds on which his early critics based
their reproach of incorrectness. But this is really racy French. The
employment of _à = pour_ may be traced throughout French literature:
thirteenth century, 'Les dismes furent establies et donées anciennement
_a_ sainte église _soustenir_'; fourteenth century, 'Amis leur sont
nécessaires _a_ leurs bonnes actions _acomplir_'; sixteenth century, 'Il
le somma de partir _à parlementer_'; seventeenth century, 'La couronne
n'a rien _à_ me _rendre_ content,' Molière, _D. Garc._ V. vi; '_A_ lui
_rendre_ service elle m'ouvre la voie,' Corneille, _Sertorius_, II. v.;
eighteenth century, '_A faire_ d'un tel gentilhomme un Achille au pied
léger, l'adresse de Chiron même eût eu de la peine à suffire,' J.-J.
Rousseau, _Émile_, ii.; nineteenth century, 'Que cette place est bonne
_à_ le bien _poignarder_,' V. Hugo, _Cromwell_, V. iii; 'Il en faudrait
un monde _à faire_ un grain de sable,' Lamartine, _Jocelyn_, quatrième
époque (see the _Jocelyn_ of this series, p. 75, l. 308). It is not
strange that this should have been thought incorrect, when we see the
French Academy, in their judgement on the _Cid_, and Voltaire, in his
notes to Corneille, make the same mistake. See Haase, § 124, 2°, and
F. Godefroy, _Lexique comparé de la Langue de Corneille_. For a similar
instance see p. 6, l. 183.

L. 93. _mobiles._ The epithet will be more easily understood if we think
of its contrary, 'inert'.

L. 98. _j'étais misérable..._ _Misérable_ is here used in the sense 'to
be pitied,' a sense frequent in the seventeenth century. _j'étais_, the
imperfect of the indicative for the conditional past, as in 'Hercule, ce
dit-il, tu _devois_ bien purger La terre de cette hydre,' La Fontaine,
_Fables_, VIII. v, or in 'Sans vous, _j'étais_ noyé.'

L. 100. _N'eussiez._ The more usual French construction would be, with
repetition of the subject, '_vous_ n'eussiez.' _armé... les pierres et
les cris._ A favourite phrase with Chénier (see p. 112, l. 105, and in
_Le Jeu de Paume_, 'La tyrannie... _arme_... ses cent yeux...'). Racine,
_Les Frères Ennemis_, I. iii, speaks of '_armer_ et le fer et la faim'
against someone. An old translation of the Bible has '_J'armerai_ contre
eux les dents des bêtes farouches,' _Deut._ xxxii. 24. Thus in the
_Odyssey_, when the 'mastiffs' fly at Ulysses, the herdsman runs up, and
'his cry (with frequent stones flung at the dogs) repell'd this way and
that their eager course they held.'--Chapman, _Odyss._ xiv. ll. 49-51.

L. 110. _Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre._ See note to
p. 3, l. 88.

L. 119. _place_ is, of course, a subjunctive. The omission of _que_
before subjunctives expressing a wish was the rule in Old French.
The practice was still prevalent in seventeenth-century French. It is
exceptional now, as in: _Fasse le ciel! Puissiez-vous réussir! Vive la
France!_

Ll. 119-121. _Un siège... sous la colonne._ Cf. _Odyss._ (Chapman's
transl., viii. p. 365): 'His place was given him in a chair all graced
With silver studs, and 'gainst a pillar placed;... The herald on a pin
above his head His soundful harp hung.'

L. 123. _Ingénieux_, here, seems to be used, not in its French sense of
'clever, having an aptitude for invention,' which would be but a poor
compliment paid to the great Homer, but with its Latin meaning of
'gifted with genius.'

L. 135. _vaillant._ I take it to mean, not 'courageous,' but 'vigorous
in body, robust, able-bodied,' a sense not recorded in Littré, though
well known in everyday French, the sense of English _valiant_ in 'the
sturdy and _valiant_ beggars' of the statute-book.

L. 140. _douleurs_, rheumatic pains.

Ll. 149-156. E. Faguet, in his _Chénier_, observes how like a picture
this is composed. In the foreground the blind man sitting under a
tree, with the shepherds and wayfarers pressing around him, while the
background displays the deserted flocks and roads, and the intervening
space is crowded with the attentive nymphs and sylvans enticed out of
their abodes.

Ll. 149, 150. Virgil, _Ecl._ vi. 28 'tum rigidas motare cacumina quercus
(videres).'

L. 157. _Car en de longs détours..._ A long line. Its twelve syllables
certainly take more time in the delivery than any other twelve. Hence
the better adapted the line is to convey the poet's meaning.

L. 158. _Il enchaînait._ The meaning is that he gave a _connected_
account of....

L. 162. _Les amours immortelles_ for _les amours des immortels_. Virgil,
_Georg._ iv. 347.

L. 164. _Iliad_, i. 528: 'He said; and his black eyebrows bent;... great
heaven shook.'--CHAPMAN.

L. 166. The war of the Titans.

L. 167. The Trojan war is here entered upon.

L. 168. Cf, Homer, _Iliad_, iii. 13; xiii. 336; Virgil, _Aeneid_, ix,
63, 64.

L. 170. _Iliad_, ii, 455: 'And as a fire upon a huge wood, on the
heights of hills; that far off hurls his light; so the divine brass
shined on these.'--CHAPMAN.

L. 172. _Iliad_, xix. 405, Xanthus, one of Achilles' horses ('twas
Juno's will to make vocal the palate of the one,' to use Chapman's
words), answers his master's charge to acquit himself well with a
prediction that 'not far hence the fatal minutes are Of _his_ grave
ruin.'

L. 177. _mortels aux épouses..._ This must be an instance of those
'régimes inusités donnés aux adjectifs' which Raynouard censured in
1819. This is once more _à_ in the sense of _pour_. 'Rechercher un
trépas si _mortel à_ ma gloire,' Corneille, _Cid_, I. ii. But compare
the (perhaps) more modern construction: 'Cette mode durera peu; elle
est _mortelle pour_ les dents.'--Madame de Sévigné, 4 avril 1671 (in
LITTRÉ).

L. 179. _Laetas segetes._ Virgil, _Georg._ i. I.

L. 182. Homer. _Iliad_, xviii. 491; Hesiodus, _The Shield of Hercules_,
274.

L. 183. _à soulever les mers._ _à=pour._ See note to p. 3, l. 88.

Ll. 185, 186. _Il._ xviii. 35-70.

L. 189. Ulysses' descent to Hades, _Od._ xi.

L. 190. _les champs d'asphodèle._ _Od._ xi, 539.

Ll. 191-194. _Od._ xi. 36. _Aeneid_, vi. 305. l. 192, and Dryden's
translation of the corresponding line of Virgil may be compared: 'And
youths entombed before their father's eyes.'

Ll. 197-200. _Od._ viii. 274. Ovid, _Metam._ iv. 175. _Inconnus_, here,
for _invisibles_. The stricture of the first critic of A. Chénier,
Népomucène Lemercier, that the poet 'dénature le sens des mots,' if
generally unjust, may apply to this instance.

L. 201. _il revêtait d'une pierre soudaine_ is very happily said for _il
revêtait soudainement de pierre_.

L. 202. _Il._ xxiv. 602.

L. 203. _Accents de douleurs_ would, in prose, be _accents de douleur_,
without the _s_, which is here put that, as _douleurs_ rhymes with
_pleurs_, the eye may be satisfied.

L. 204. _Od._ xix. 518; Virgil, _Ecl._ vi. 78.

L. 208. _Od._ iv. 220.

L. 209. _Od._ x. 304.

Ll. 210-212. _Od._ ix. 94. See Tennyson's _Lotos Eaters_.

L. 211. _à ce philtre charmés_, an instance of _à_ denoting a relation
of cause--'Qui demeure surprise _à_ l'éclat de ces lieux,' Molière,
_Psyché_, III. i. 988. See Haase, § 123.

L. 212. _Od._ ix. 54.

L. 214. _Od._ xxi. 295; _Il._ i. 266, ii. 742; Ovid, _Met._ xii. 210.
Chénier follows Ovid.

L. 217. _enfants de la nue._ The Centaurs were descended from Ixion and
Nephele, the cloud.

L. 221. _mon affront_, i.e. the affront offered me. This is a frequent
use. Thus Racine makes Athalie say: 'que je ne cherche point à venger
_mes_ injures,' i.e. the wrongs suffered by me.

L. 224. Ovid, _Met._ xii. 247.

L. 226. _Aen._ x. 730; _Od._ xviii. 99.

Ll. 241-252. E. Faguet in his _Chénier_ quotes this passage as an
instance of energetic precision. 'The problem, he writes, is to depict
this: A centaur (bear in mind that a centaur is a creature half-beast,
half-man, with the body of a horse, the bust and head of a man, four
feet, two arms, all this you must bear in mind), a centaur, with his
two fore-feet, is trying to bear down a man, while, with his right arm,
armed with a club, he seeks to brain another man. A third man leaps on
to the back of the centaur, whence, pulling back his enemy's head with
one hand, he thrusts a burning brand down his throat. The problem is to
put all this in clear, precise, energetic, picturesque lines, and in few
lines too. Chénier has succeeded in putting it in twelve times twelve
syllables, with the result that, as it is, it stands in sharp outline as
in a piece of sculpture.'

L. 246. _D'un érable noueux_, a club of maple. Dryden, _Aen._
'[Hercules] tossed about his head his _knotted oak_.'

L. 250. _chevelure horrible_, in the Latin sense of 'horrid, bristling.'

Ll. 254-256. _Et le bois porte au loin des hurlements... l'ongle
frappant...._ Of course, what the wood conveys far away are such sounds
as the trample of hoofs, the cries of the wounded warriors, the crash of
the broken vessels, &c.

L. 255. _l'ongle_, Lat. _ungula_, stands for _le sabot_. Cf. _Aen._
viii. 596 'quatit _ungula_ campum.'

Ll. 260, 261. _Admiraient... abonder les paroles._ This use of _admirer_
followed by a pure infinitive, though, so far as we know, unprecedented,
has nothing shocking in it and tends to make the line more concise.
The construction is on the analogy of that which is customary with such
verbs as _voir_, _entendre_, and 'admiraient abonder' is here said for
'voyaient avec admiration abonder.' Everything here is striking in the
matter of language. _Admirer_ is somewhat archaic and means 'to
wonder.' 'Abonder de sa bouche' is anything but a hackneyed phrase. The
etymological meaning of _abonder_, Lat. _abundare_, to overflow, was
surely in the mind of Chénier when he wrote this. Such novelties as
these make his style exquisite. Some pains should be taken to make
something pass into English of the felicitous phrasing. Shall we presume
to submit this suggestion; 'they admired the divine words, how they
flowed from his lips'?

L. 262. _Comme en hiver la neige..._ _Il._ iii. 221, 'And words that
flew about our ears, like drifts of winter's snow.'--CHAPMAN.

Ll. 263-265. Cf. Homer, _Hymn to Apollo_, 514.

L. 268. _Convive du nectar_ (table-companion of the gods--Horace's
'Conviva Deorom,' _Od._ i. 28--at their nectar) is a novel collocation
of words, and, though of difficult analysis, grammatically speaking, is
perfectly satisfactory as being easily understood, 'Partaker of nectar'
would be an easy English rendering.

L. 269. _prospère_ renders the _laetus_ of Virgil, _Aen._ i. 732. The
English equivalent might be 'blest.' Chénier liked the word, as appears
from his Commentary on Malherbe.

L. 270. _Homère._ The name of the blind bard, which, ever since the
first lines of the poem, has been a mystery for no reader, has been kept
for the last word of the poem.



                         II. LE MENDIANT.

In this piece, illustrative of the rites of hospitality in ancient
Greece, Chénier has drawn much of his inspiration from the arrival
of Ulysses in Phaeacia; as it is described in the sixth book of the
_Odyssey_. The reader will also notice, from the gaps in the text and
unfinished lines, that the poem had not reached the stage of completion.
Chénier, who himself published none but two of his poems, was prevented
by death from giving the finishing touch to this and many other pieces.

L. 8. _Od._ 127, 137; _Aen._ iii. 590.

L. 15. _Aspect_, in the sense of 'apparition, ghost,' is a Latinism. Yet
it is quite an allowable concretisation of the word, as in French and
English 'apparition, vision,' in English 'sight' and in English 'aspect'
itself, which we find used with the meaning of 'a thing seen' in the
_N.E.D._

L. 21. _Od._ vi. 150.

Ll. 23, 24. _les voeux des... humains Ouvrent des immortels les
bienfaisantes mains._ If the maid is a goddess indeed, the beggar
entertains some hopes of her mercy, for, says he, 'oftentimes have
the prayers of the unfortunate opened the bountiful hands of the
immortals--obtained of those hands that they should "open their bounty"
(_Henry VIII_, iii. 2. 184) to them.'

Ll. 25, 26. _quelque front... qui te nomme_, one of those incoherent
metaphors which our (in this respect) delicate taste demurs at,
but which the old writers--Shakespeare being among the greatest
sinners--indulged in freely.

These two lines display imperfect rimes, the _o_ in _couronne_ being
short, whilst the _o_ in _trône_ is long.

L. 34. _Tremblante._ The 'rejet' helps the meaning. The reader's voice,
arrested by the unavoidable pause at the end of the preceding line, is
forced into imitating the hesitation that he is told was discernible
in the maid's utterance. But perhaps this is more perceptible to a
Frenchman used to more rigidity in the rimed versification of his great
classics than to an Englishman with the freedom of blank verse in his
ear.

L. 35. _quand la nuit descend_, the present for the future. See Haase, §
67, Remark I; Ayer, p. 466.

L. 42. _il pleure aux pleurs..._ This is neatly said. Notice the use of
the preposition _à_ expressing a relation of cause, as in '_A_ l'orgueil
de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître' (Molière,
_Tartufe_, v. 3. 1709). See Haase, § 123. Cf. p. 7, l. 211.

Ll. 51, 52. _au devoir... Rangent... Ranger à_ = _soumettre à, réduire
à._

L. 54. _ses mains sur ce visage._ This was one of the rites observed by
suppliants. See Euripides, _Hecuba_, 344.

L. 55. _Indulgente._ Becq de Fouquières remarks that the adjective is
used in its Latin sense of _complaisant_. This is the English meaning:
'disposed to gratify by compliance with desire or humour,' whilst the
French meaning is restricted to that of being 'ready to overlook or
forgive faults or failings.'

L. 58. _sur l'autre bord._ Across the bridge.

L. 62. _n'insulte à sa misère._ _Insulter à_, still in use by the side
of transitive _insulter_, is the equivalent of obsolete English 'insult
over, on, at.'

L. 66. _mon élève_, not my 'pupil,' but my 'foster-child.' A farmer or a
nurseryman speaking of the cattle he breeds or the plants he raises will
say _mes élèves_. But the term is here exceptionally applied to a human
being.

L. 74. _Le toit s'égaye et rit._ This line, criticized by Ponsard
(_Études antiques_) as non-Homeric, is a translation of Catullus,
lxiv. 285 'queis permulsa domus iocundo _risit_ odore.' In fact, the
attribution of feelings to inanimate things is as old as poetry itself.
Countless instances in all languages might be adduced. For this use of
_laugh_ in English see _N.E.D._, s.v. laugh 1 c., and notice that Pope,
in translating the _Odyssey_, has made Homer say, 'In the dazzling
goblet _laughs_ the wine,' iii. 601.

L. 75. _au loin circule_, i.e. forms a long circle.

L. 77. _animées_, appearing alive, of course, like the 'animated marble'
of Pope, _Temple of Fame_, 73.

Ll. 77, 78. _Od._ vii. 100, 'Youths forged of gold, at every table
there, Stood holding flaming torches.'--CHAPMAN. Cf. Lucretius, ii. 24.

L. 84. _lits teints._ _Aen._ i. 708, which Dryden translates 'The
painted couches.'

L. 86. _Est admise_: exceptionally, for women, as a rule, did not sit at
the same table with the men.

L. 89. _Et déjà vins_, &c. The ellipsis of the verb imparts greater
vivacity to the narrative. The unexpected interruption is therefore made
more abrupt.

L. 93. _s'assied parmi la cendre._ _Od._, vii. 153: '[Ulysses] went to
the hearth, and in the ashes sat,' CHAPMAN; 'as the custom was in those
days when any would make a petition to the throne,' adds Lamb by way of
commentary, _Adventures of Ulysses_, vi.

L. 94. _Od._ vii, 144, 145. '...His view With silence and with
admiration strook The court quite through.'--CHAPMAN.

Ll. 97-100. Hesiod, _Theog._ 84. _De l'Olympe envoyé_, ibid. 97.

L. 98. _Semblent d'un roi._ Elliptical for _semblent être d'un roi_.
_Être de_ itself is elliptical for _de être celui, ceux_. The French
idiom has its English equivalent in 'My kingdom _is_ not _of_ this
world.'

L. 100. _Od._ xiv. 205; Hesiod, _Theog._ 97.

L. 102. _la main hospitalière_, with the definite article, not '_ta_
main...,' as has sometimes been printed, nor, as the more current
phrase runs, '_une_ main.' The beggar is then made to use, as it were,
a technical phrase, to name a well-known rite. In the same way we say
'_the_ kiss of peace,' '_the_ stirrup-cup.'

L. 104. _Od._ xvii 347: 'Bashful behaviour fits no needy man.'--CHAPMAN.

L. 110. _Theognis_, 649.

Ll. 111, 112. This seems to owe something to an extract from Menander
in the _Florilegium_ of Stobaeus, xcvi, which, together with a line
of _Theognis_, quoted under the same heading, has partly inspired the
following lines of Chénier, ll. 113, 114.

L. 115. _plus que l'enfer_, more than the gates of hell, is the phrase,
_Il._ ix. 312; _Od._ xiv. 156.

L. 116. _Le public ennemi_, i.e. _l'ennemi public_. The inversion is
awkward, as the collocation of the words is precisely that which would
express 'the hostile public.'

Ll. 122-4. _Od._ xvii. 485.

L. 123. _traînés_, of course, goes with _haillons_.

L. 125. _Il._ l. 22.

L. 127. _et que puissent._ The more modern phrase would be _puissent tes
voeux_. Malherbe: '_que puisses-tu_, grand soleil de nos jours, Faire
sans fin le même cours.' See Haase, 73 B.

Ll. 127, 128. _Od._ xvii. 354.

L. 134. For these details see _Od._ iv. 290.

L. 139. _nourrit un long amour_: a very happy phrase, recalling La
Fontaine's 'quittez le _long espoir_ et les vastes pensées,' _Fables_,
XL viii. In Shakespeare's '_A long farewell_ to all my greatness.'
_Henry VIII_, iii. 2. 351, we have a similar use of 'long'. Such
epithets stand in lieu of a whole phrase.

L. 143. _Od._ vii. 174, 175: 'And there was spread A table, which the
butler set with bread,'--CHAPMAN.

L. 144. _Sieds-toi._ _Se seoir_, for instances of which we must go to
the seventeenth century, its uses being confined to the present of the
indicative, the imperative, and the infinitive, is an archaism. Such
archaisms, like _que puissent_ above, give more solemnity to the tone,
make the scene recede, as it were, into the past.

L. 150. _l'éponge._ _Od._ i. 111: 'Some... With porous _sponges_
cleansing tables.'--CHAPMAN.

L. 151. _S'approche_, i.e. 'is brought by the servants.' The stranger
does not sit at the common table, but, as when Ulysses is entertained by
Alcinous, a table is spread for him.

L. 152. _le disque_: _discus_, platter for meat, whence O.E. 'disc,' E.
'dish,' and German _Tisch_, a table. _d'airain_; cf. _Il._ xi. 630: 'a
brass fruit-dish.'--CHAPMAN.

L. 153. _l'amphore vineuse._ An epithet of nature. Chénier, it will be
noticed, used them freely, as the ancients did.

L. 155. _leur lendemain..._ A thought akin to that in Homer, _Od._ xv.
400: 'Betwixt his sorrows every humane joys.'--CHAPMAN.

Ll. 156-159. _Od._ vii. 178: '... command That instantly your heralds
fill in wine, That to the god that doth in lightnings shine We may
do sacrifice: for he is there Where these his reverend suppliants
appear.'--CHAPMAN.

L. 158. _Pour boire._ An unexpected passage from indirect to direct
speech, as in Homer, _Il._ xv. 348. The abrupt break in construction
is more telling in French than in English, where it is a more common
device.

L. 160. For this rite see _Od._ iii. 45.

L. 163, 164. _Od._ vii. 192.

L. 169. _De sourire et de plainte_ would be _de sourires et de plaintes_
in prose. But the two _s_'s of the plural would prevent the two _e_'s
from being elided and so give two syllables more.

L. 170. _tes nobles toits._ The plural for the singular, that the
form of the word, riming with _abois_, may satisfy the eye. A Latinism
besides.

Ll. 174-179. _Od._ xiv. 462. I cannot refrain from giving here Chapman's
quaint equivalent for _ce que... il eût mieux valu taire_: 'strong
wine,' he makes Ulysses say, 'moves the wise to... prefer a speech to
_that were better in_.'

L. 184. See _Od._ viii. 136.

L. 185. _n'ai point passé l'âge_ 'où l'on est robuste' is understood.

L. 186. _La force et le travail, que je n'ai point perdus_, a hendyadis
for 'la force de travailler.'

Ll. 188 ff. In the same way Ulysses (_Od._ xv. 317) declares to Eumaeus
that he is ready to do all kind of menial work to earn a livelihood.

L. 194. _diriger_, train.

L. 195. _Et le cep et la treille._ The low vine-plant, such as is seen
in the vine-growing parts of France, and the espalier or trellis vine.

L. 196. _la faux recourbée._ One of those descriptive epithets so
frequent in primitive poetry.

Ll. 199-201. Hesiod, _Op. et Dies_, 307, 303-5.

L. 201. _à rien faire._ Some purists censure the use of _rien_ without
_ne_ on the ground that _rien_ of itself means _quelque chose_
(Lat. _rem_), as in: 'Pourquoi consentez-vous à _rien_ prendre de
lui?'--Molière, _Tartufe_, V. vii; but the abuse, if it is really to be
considered as one, is authorized by the best writers, Molière, Racine,
&c. In answers _rien_ is used by itself with the sense of 'nothing.' Add
to this the phrases _pour rien_, _réduire à rien_, _venir à rien_, _un
homme de rien_, _rien que cela_, _si peu que rien_, _moins que rien_,
where _rien_ actually means 'nothing'. Also the substantive: _un rien,
des riens_. Also _un vaurien_ (='un homme qui ne vaut rien'). The
objection to _rien_ in the present sentence would be just if the
omission of the negation _ne_ entailed the least ambiguity, but such is
not the case.

L. 202. _Od._ xix. 253 and 322.

L. 203. _élever sa langue_ for _élever la voix_ is decidedly
indefensible. But Chénier carefully avoids obvious alliances of words.
See note to p. 64, l. 4.

L. 205. _Sans craindre qu'un affront ne trouble._ The second negative
_ne_ had better have been left out. The strict rule is to omit it after
_sans_. Yet several instances of _sans que... ne_ and even _sans que...
ne... point_ occur in the seventeenth century, namely in Mme de Sévigné.
See Haase, § 103 B.

L. 206. _L'indigent se méfie._ Menander in Stobaeus, _Florilegium_,
xcvi. _Od._ vii. 307.

L. 209. A reminiscence of Horace, _Od._ ii. 9. The same thought occurs
again at p. 66, l. 4.

L. 210. Propertius, ii. 28. 31; Theocritus, _Idyll._ iv. 4.

L. 211. _Et tel pleure._ Cf. 'Tel qui rit vendredi, dimanche
pleurera.'--Racine, _Plaideurs_, i. I. Observe the fitness of those two
forms of the same proverb to their several contexts. The _vendredi_ and
_dimanche_, humorous precisions, would never do here.

L. 212. _en tes discours préside_--not '_à_ tes discours.' Chénier
means, not 'wisdom presides over thy discourses,' but 'wisdom rules,
bears sway, prevails, is paramount in thy discourses,' Cf. _Od._ xix.
352; xx. 37.

Ll. 228-231. _Aen._ i. 628.

Ll. 229, 230. _n'a point à l'indigence fait..._, 'has not caused
indigence to envy the destiny of the wealthy Lycus,' The object of
_faire_, which is at the same time the subject of the infinitive
_envier_, is in the dative. See Littré, _Dict._, s. v. 'Faire,'
Remarques 1-5; also Haase, 390.

L. 235. _et te souviens._ This peculiar form of the imperative is used
only when another imperative goes before. Whereas in the ordinary form,
_souviens-toi_, the stressed form of the pronoun is used (as is the
rule when the pronoun is the object of an imperative or a prepositional
object: _écris-moi, nous avons songé à lui_), in this construction
the pronoun preceding the verb follows the rule of all pronouns placed
before verbs and is in the unstressed form.

Ll. 250, 251. Hesiod, _Op. et Dies_, 285.

L. 260. _qu'avait tissus l'Euphrate._ _Tissu_ is the past participle of
the obsolete verb _tistre_, now replaced by _tisser_.

L. 264. _Seul maintenant_--a sort of ablative absolute.

L. 275. _Et sans que nul mortel._ _Nul_, though of itself a negative,
occurs after _sans_: 'Sans _nuls_ égards pour les petits.'--La Bruyère,
xiv. True it is that La Bruyère might have said, with Malherbe and La
Fontaine, '_sans point_ d'égards...,' which nobody would think of using
at the present day. 'Sans qu'_aucun_ mortel'--_aucun_=_aliquis unus_,
and so is no negative--would have been more logical, but harsh.

L. 282. By the device of concluding the long period with these three sad
syllables, the pathos of the statement is heightened.

L. 284. _a tombé._ _Tomber_, generally used with the auxiliary _être_,
also admits of the auxiliary _avoir_. Littré, _Dict._, s.v. 'Tomber,'
61°.

L. 287. _je ne revois._ The present used instead of the future tense
imparts more emphasis to the asseveration. See Ayer, p. 466.

L. 289. _vapeurs_, fumes.

L. 291. _Od._ xiv. 42.

L. 308. _au même précipice._ In Old French _ou_ (=_en le_) got confused
with _au_ (=_à le_), whence a constant substitution of _au_ for _ou_ in
the masculine, and, by extension, of _à la_ for _en la_ in the feminine.
See Meyer-Lübke, § 417, and Haase, § 120, and cf. p. 33, l. 4.

L. 317. _je revoi._ The Old French spelling (_voi_ from _video_) has
been retained in versification for rhyming purposes.

L. 323. _J'ai honte à ma fortune_, instead of: 'J'ai honte _de_ ma
fortune'; as Molière writes: 'J'aurais honte _à_ la prendre.'--_Le Dépit
amoureux_, I. ii.

L. 331. So Nausicaa does to Ulysses (_Od._ viii. 461).



                         III. LA LIBERTÉ.

L. 1. _qui t'agite?_ _Qui_ here is a neuter and means 'what.' See
Darmesteter, § 416.

L. 8. _parmi l'herbe._ Delicately archaic. Thus Corneille has '_parmi_
l'air,' _Mel._ IV. vi. and La Fontaine '_Parmi_ la plaine,' _Fables_,
XI. i. 4. See Haase, § 131 A.

Ll. 12, 13. Notice the fine effect of imitative harmony in these
lines. They are as rough as the landscape they describe. Much of their
harshness is due to the predominance of the sound of _r_.

Ll. 36, 37. Euripides, _Hec._ 332.

L. 38. _rien à soi._ _Soi_, which is now more especially used when the
subject of the sentence is _on_, was formerly indiscriminately used with
_lui_ put for _lui-même_. See note to p. 29, VII, l. 10.

L. 49. _Aen._ iv. 487.

L. 54. _les maux qu'on me fait._ The plural of _mal_ is not common with
the verb _faire_. There is an instance of it in Régnier: 'sa barbe... où
certains animaux... luy faisoient mille _maux_,' _Satire_ x, 171-4.

L. 66. _De qui les blés._ This use of _de qui_, when the antecedent is
an inanimate thing, was condemned by Vaugelas, whose rule has prevailed.
Yet there is a tendency with many modern writers to return to the older
practice.

L. 72. The horn of plenty, or cornucopia, or Amalthaea's horn.

L. 73. _Sans doute que._ How are we to account for this _que_? The
phrase is the result of an ellipsis, and stands for 'il est sans doute
que.'

L. 75. _Je n'y vois._ _Y_ refers to _la terre_, l. 55.

L. 80. _Elle est pour moi marâtre._ _Marâtre_ is an adjective
here=inexorable.

L. 87. _Je m'occupe à leurs jeux._ For a distinction between _s'occuper
à_ and _s'occuper de_ see Littré, _Dict._, s.v. 'occuper,' Remarque. The
meaning here is: I occupy my mind in seeing them play.

L. 88. _sur la rosée et sur l'herbe brillante_, a hendiadys for _sur
l'herbe brillante de rosée_.

L. 93. _Deux fois... promenés._ An ablative absolute. _Promener_, of
course, is not the proper word for 'driving' a flock, but an expression
of angry contempt for the tedious and, as it were, unprofitable work.

L. 101. _injure_, in the singular, for the sake of the metre.

L. 107. _Du chaume._ Calpurnius, _Aegl._ viii. 66.

L. 117. _la mienne._ This syntactical incorrectness--for _la mienne_
cannot mean _ma vierge_--is in fact an elegance. The shepherd is full of
the idea of his love, and most naturally says _la mienne_, meaning _ma
bien-aimée_. This neglect of strict logic is most natural.

Ll. 151, 152. Some writers have printed _si j'étais plus sage...,_ as if
the sentence were unfinished, and explain that 'I should not take
them' is understood. But the thought rather seems to be expressed
elliptically: Were I wiser, these gifts forebode no good to me (and I
should listen to these misgivings).

L. 156. _j'aurai pu._ The future expressing what is likely to have taken
place. See Ayer, § 203.



                           IV. LE MALADE.

M. Dezeimeris (_Leçons nouvelles et remarques sur le texte de divers
auteurs_, Bordeaux, 1879) has shown how much this poem owed to a Greek
versified romance by Theodoras Prodromus, entitled _The Adventures of
Rhodanthe and Dosicles_. To this very indifferent and cold production he
has traced both the scheme and most characteristic details of Chénier's
_Malade_. We have deemed it unadvisable to crowd our notes with the
numerous passages of the Byzantine writer which have inspired our poet.

Ll. 1-3. This invocation, a litany in form, may have been suggested by
the Orphic hymn to Apollo.

L. 6. _qui meurt abandonnée_, i.e. _qui meurt si elle est abandonnée_.

L. 7. _Qui n'a pas dû rester_..., 'who surely has not been spared by
death that she might see her own son die.'

Ll. 8, 9. _Assoupis, assoupis..._ Frequent repetitions occur throughout
this piece, all with a most natural and pathetic effect. M. Dezeimeris
that Chénier took the hint from Prodromus, in whose poem, however, the
repetitions, for the most part irrelevant, are mere mannerism.

L. 15. _un jeune taureau blanc._ 'Iuvencum candentem,' _Aen._ ix. 627.

L. 22. _Aen._ x. 557.

Ll. 24, 25. _Il._ i. 362. Thetis says to Achilles; 'Why weeps my son?
what grieves thee? Speak, conceal not what hath laid such hard hand on
thee, let both know.'--CHAPMAN.

L. 34. See _tapes_ in A. Rich's _Dict. of Roman and Greek Antiq._

L. 36. _ô douleurs!_ The _s_ is required by the rhyme rather than by the
sense.

L. 43. Euripides, _Hipp._ 135.

L. 44. _Sans connaître Cérès._ 'Non _Cereris_ placuere dapes, non
pocula Bacchi' is Gaulmin's paraphrase of Prodromus (Paris, 1625). For a
similar use of 'Ceres,' see Ovid, _Met._ iii. 437. Milton has: 'A field
Of _Ceres_ ripe for harvest waving bends' (_Paradise Lost_, iv. 980,
981); and Byron: 'Beneath his ears of _Ceres_ groan the roads' (_Don
Juan_, XII. ix).

L. 46. _ta vieille inconsolable mère_, not _ton inconsolable vieille
mère_, which would be the more usual, but less forcible, order.

L. 48. _T'asseyait sur son sein._ _Sein_ (bosom) here stands for _giron_
(lap). This is the Latin phrase _in sinu_. The English Bible reads (Luke
xvi. 23): 'He (the rich man) seeth Abraham... and Lazarus in his bosom,'
whereas Langland, more explicit and accurate, says, 'Ich sauh hym
[Lazarus] sitte... in Abraham's _lappe_' (_P. Pl._, C. ix, 283).

L. 53. _presse de ta lèvre._ She says this holding out the cup to him,
so that there is no need for her to express the word 'cup,' which is
therefore understood. Yet it appears that Chénier did not mean ll. 53,
54 to stand thus, as they are struck out in the MS. (Dezeimeris, p. 69).

Ll. 59, 60. _sur leur jeune sein... leur robe._ He says _leur_, as if
everybody ought to understand him, because his own thought is full of
them--those dancing fair ones mentioned in the following line. This, as
well as the preceding 'presse' and 'la mienne' higher up, is of those
true touches that carry us into the atmosphere of life.

L. 65. Reminiscences of Virgil, _Ecl._ v. 58; _Georg._ ii. 151.

L. 70. _cette vierge dansante._ The first editor had altered this into
'cette vierge _charmante_,' either because the epithet recurs at ll. 61,
89, or because he objected to this declension, or rather adjectival use,
of the past participle. For this syntactical feature see Darmesteter
et Hatzfeld, _Le seizième siècle en France_, §210; Haase, §91. See also
note to p. 62, l. 19.

L. 71. Pallas (_Od._ i. 58) represents Ulysses as longing to see 'His
country's smoke leap from her chimney tops.'--CHAPMAN.

L. 74. _enchante ta vieillesse._ An easy correction would be
_enchantent_, which would not spoil the metre, but, as a rule, Chénier
makes the verb agree with the last subject. See Ayer, §217.

Ll. 76, 77. Tibullus, i. 3. 8.

L. 80. _Viendras-tu point...?_ The omission of _ne_ in direct
interrogation, very frequent in the seventeenth century, is still to
be met with in modern poetry, e.g.: '_Viendras-tu pas_ voir mes
ondines?'--V. Hugo, _Ballades_, 4. (Haase, §101 A.)

L. 84. Racine, _Phèdre_, I. iii: 'Ariane, ma soeur, de quel amour
_blessée_...'

L. 93. Virgil, _Ecl._ vi. 21 'Aegle naiadum pulcherrima...'

L. 95. _ne sera-ce point._ A future of doubt.

L. 103. Ovid, _Met._ i. 481.

L. 105. _garde que jamais elle soit_... _Ne_ was generally omitted in
the seventeenth century after expressions of fear and after _garde_,
_gardez_, _prenez garde_ (Haase, §104 B).

L. 109. _va la trouver._ Cf. the first scene of the third act of
Racine's _Phèdre_. The entire poem is to some extent the counterpart of
Racine's play.

L. 126. _d'âge chancelante._ Cf. _Aen._ iv. 641.

L. 132. _L'insensé._ In the sense, Becq de Fouquières remarks, not of
_demens_, but of _amens_, as in Ovid, _Am._ iii II. 25.



                             V. HYLAS.

The subject of the poem is taken from Theocritus, _Id._ xiii., and
Virgil, _Ecl._ vi.

L. 1. _Le navire éloquent._ Argo, which Malherbe calls 'le navire qui
parlait,' Lebrun 'la nef à voix humaine,' and Chénier himself in a
fragment (XLIX., p. 118 of the first volume of the edition published in
1874 by G. de Chénier), 'le vaisseau parleur.'

L. 2. _Colchos._ This Colchos has never had any existence except in the
imagination of French poets. It is, in fact, the accusative of _Colchi_,
the Colchians, or inhabitants of Colchis, mistaken for the name of a
town.

Ll. 12-14. _Et leur onde... un... zéphire, un murmure... 'l'avertit._
The verb is in the singular, agreeing with the last subject, as is the
constant practice with Chénier. Cf. note to p. 25, l. 74.

L. 14. _et soupire._ The first editor has corrected this into _et
l'attire_. But the nymph first attracts the attention of the boy and
then sighs out her desire (as again on l. 19).

L. 15. _jette des fleurs._ _Jeter_ is said of plants and trees (E.
_shoot_), whence _rejeton_ (E. _shoot_).

L. 20. _il l'admire couler._ See note to p. 8, l, 260.

L. 26. _Sur leur sein, dans leurs bras, assis_... Elliptical: 'he
sitting on their knees,' For this sense of _sein_ see note to p. 24, l.
48.

L. 29. _Leurs mains vont caressant._ _Aller_ with the gerund of a
verb was a periphrase much in vogue in the sixteenth and seventeenth
centuries, and meaning nothing more than the verb itself. It is now of
rare use, except in poetry (Haase, §70 A). Palsgrave says that 'que je
vous yraye devisant' amounts to 'que vous deviseroye,' Littré,
however, in his dictionary (s. v. 'aller,' 21), says that it expresses
continuity.

L. 30. _étamine._ This is, Sainte-Beuve observes, the _prima lanugine
malas_ of the Latins. Cf. 'Flaventem prima lanngine malas... 'Clytium,'
_Aen._ x. 324, 'downy-cheeked Clytius'; or 'Clytius in his beardless
bloom,' as Dryden, not very accurately, renders it. For _étamine_ see
note to p. 50, l. 38.

Ll. 38, 39. Virgil, _Ecl._ vi. 43.

Ll. 46-52. The syntax of this sentence would incur the blame of a
strict grammarian. He would first observe that in the wording, 'pour te
paraître belle, l'eau pure...,' it is pure water that is represented
as wanting to appear at its best, and that, in order to avoid this
absurdity, the author should have written 'pour te paraître belle, elle
(_the idyll_ a...)--in short, the construction that reappears in the
following clause, 'elle a pressé ses flancs....' Next he might perhaps
object to 'Et des fleurs sur son sein ... et sa flûte à la main,' a
clause in which he would miss the verb. But say '_elle met_ des fleurs
sur son sein, etc., et _elle prend_ sa flûte à la main,' and notice the
loss in vivacity. As the young person bustles, so does the sentence.

L. 51. _les pipeaux de Segrais._ Segrais (1624-1701) wrote idylls
praised by Boileau. He also had a hand in the composition of the two
novels of Mme de la Fayette, _Zaïde_ and _La Princesse de Clèves_, and
gave a metrical translation of the _Aeneid_, now forgotten.

L. 52. _connus... aux nymphes._ Both _connu à_ and _connu de_ are said,
though the latter is more common at the present day.



                     VI. LA JEUNE TARENTINE.

This touching elegy, Becq de Fouquières observes, was suggested to
Chénier by the following funereal epigram of Xenocritus of Rhodes in the
_Greek Anthology_: 'Thy locks are still dripping, unfortunate maid,
O Lysidice, poor shipwrecked creature, dead in the salt flood. As the
waves leapt wild, thou, dismayed by the violence of the sea, fellst out
of the ship; and now on a tombstone are read thy name and that of Cyme,
the place of thy birth, but thy remains have been washed to some chill
shore; a bitter grief to thy father Aristomachus, who, accompanying thee
to the house of thy husband, brought him neither a bride nor a corpse.'

L. 2. _Oiseaux chers à Thétis._ 'Dilectae Thetidi alcyones,' Virgil,
_Georg._ i. 399.

L. 3. _Elle a vécu._ A euphemism, adopted from the Latin, for _elle est
morte_, used in elevated style. Thus Corneille: 'Non, non; avant ce coup
Sabine _aura vécu_.'--_Horace_, II. vi.

L. 4. _Camarine_, a town in Sicily.

L. 5. _l'hymen_, the hymeneal song.

L. 8. _Dans le cèdre_: an accurate detail. Cf. Euripides, _Alc._ 160.

L. 11. _invoquant les étoiles._ A reminiscence, happily adapted, of
Virgil, _Aen._ vi. 338: 'Palinurus... who, while he steering viewed the
stars,... Fell headlong down.'--DRYDEN.

L. 13. _étonnée._ _Étonner_, whence E. _astun_, _stun_, _astony_,
_astonish_, _astound_, from L. _extonare_ class. L. _attonare_, to
strike with a thunderbolt, originally 'to strike senseless, powerless.'
It is here nearer this sense than weakened sense of 'to surprise'.

L. 21. _dans ce monument._ We here find that we are reading a 'funerary
epigram' or epitaph.

L. 22. _cap du Zéphyr._ Cape Zephyrium at the southern end of Brutium.

L. 25. _traînant un long deuil._ Chénier thus renews, with advantage to
the meaning, the current phrase: 'mener (=_carry on_) un deuil,' to make
dole, mourn. This use of _mener_ (cf. L. _ducere_ in same sense) may be
paralleled in English by the _archaic_ 'lead great joy' (Caxton, _Sonnes
of Aymon_, xx. 446), 'lead sorrow,' _Partenay_, 3785 (_N.E.D._, s. v.
lead, 11 and 12 b).



              VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.

This piece, Becq de Fouquières remarks, is imitated from an idyll of
Moschus (ii. 95 ff.).

L. 3. Anacreon, xxxv.

Ll. 5-7, Ovid, _Met._ ii. 874.

L. 7. _les pleurs dans les yeux._ The current phrase is _les larmes aux
yeux_.

Ll. 9, 10. Ovid, _Fast._ v. 611.

L. 10. _sous soi._ In _The Public School Elementary French Grammar_ by
Brachet we read (par. 96): 'In modern French, _soi_ is only used when
the subject is _on_, _tout le monde_, _chacun_, etc., or after an
impersonal verb.' But this is contradicted by the practice of the best
authors. See Littré, _Dict._, s. v. 'Soi,' Remarque; Haase, §13. Cf.
note to p. 19, l. 38.

L. 20. _le flatte._ This sense of F. _flatter_ was adopted in English,
but has long been obsolete. Under the date 1599 there is a curious
instance of this use in the _N. E. D._: 'Trout is a fish that loveth to
be _flattered_ and clawed in the water.'

L. 22. Ovid. _Met._ ii. 868.



                           VIII. PASIPHAÉ.

Ll. 3-12. Virgil, _Ecl._ vi. 41 ff.

L. 4. Four lines are missing here, which, being omitted in most
editions, had escaped us. We here give them:

  Certe, aux antres d'Amnise, assez votre Lucine
  Donnait de beaux neveux aux mères de Gortyne;
  Certes, vous élevez, aux gymnases crétois,
  D'autres jeunes troupeaux plus dignes de ton choix.

L. 6. _son antique pâture._ _Antique_ here means 'former' as in:
'Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes _antiques_
bontés,'--Racine, _Athalie_, III. vii. The same use of _antique_ occurs
in Chénier's prose.

Ll. 11. _Si peut-être..._ Virgil's 'Si qua forte ferant oculis sese
obvia nostris Errabunda bovis vestigia' (_Ecl._ vi. 57)--i.e., that we
may see whether scattered traces will not meet our eyes.

Ll. 13-22. Ovid, _De Arte Am._ i. 313 ff.

L. 15. _superbe amant._ Virgil's 'superbos amantes,' _Georg._ iii. 217,
218.

L. 21. _à la flamme lustrale._ By the lustral or purificatory flame.



                           IX. PANNYCHIS.

This idyll is imitated from Gessner's _Clymene and Damon_ (or _Daphne
and Micon_ in some editions): 'Tell me, love, what wilt thou do with
this little altar?... Dost thou not remember that in the days of our
childhood it was our favourite resort? Then were we no taller than this
young columbine. About the altar will I plant myrtle and rose bushes. If
Pan protect them, their branches will soon overarch the altar and form a
small temple of verdure.... Dost thou see these bushes? they still grow
in the shape of an arbour, though untrimmed now; they were our bower. We
built the vault as high as we could reach.... Had I not planted a little
garden before the bower? Had we not hedged it in with rush? A sheep
might have browsed off the hedge in a moment, it was so large.... Thou
wast lucky to find a small mutilated image of Cupid. As a fond mother,
thou wouldst lavish care and caresses on him; a nutshell was his cradle,
where, lulled by thy songs, he would lie on rose leaves.' A cicada is
also mentioned, which gets hurt in flying away. Then Damon: 'Thus passed
the days of our childhood, when in our games thou wast my wife and I was
thy husband.'

L. 5. As in Ovid, _Met._ xiii. 841, the giant Polyphemus compares
himself to Jupiter, so here the child compares himself to his young
goat.

Ll. 19-24. A translation of the fourteenth epigram of Anytus, p. 200,
vol. i. [of the _Anthology_]. See also the twenty-ninth of Argentarius,
vol. ii, p. 273. (_Note of A. Chénier._) Anytus of Tegea lived 300 years
before the Christian era.

L. 20. _verte cigale._ The cicada is brown. Chénier is here thinking of
the large green grasshopper (_Locusta viridissima_).

L. 21. _les honneurs._ The honours of this tomb, that is, this tomb and
its adjuncts destined to honour thy memory.



                             X. DRYAS.

André Chénier had purposed to write sea-bucolics or idylls, which
his notes, in which he indicates the _genre_ of his poems by Greek
abbreviations, designate as [Greek: Bouk. enal.] (that is, [Greek:
Boukolika enalia]), [Greek: Eid. enal.] (i.e. [Greek: Eidullia enalia]).
Dryas is one of them. It appeared for the first time in G. de Chénier's
edition, 1874.

L. 4. _aux mains._ See note to p. 16, l. 308.

L. 6. _tout se jette._ _Tout_, i.e. _tout le monde_, as in 'Femmes,
moines, vieillards, _tout_ était descendu.'--La Fontaine, _Fables_,
VIII. ix. 4. The verb agrees with _tout_, which sums up the enumeration.
Ayer, §217, 3 _b_.

L. 8. _Il remplit et couronne._ Not of course in the sense in which
Milton writes: 'Eve... their flowing cups With pleasant liquors
_crown'd'_ (_Paradise Lost_, v. 444). This sense is unknown in French.
But see Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._, s.v. 'coronatus.'

L. 19. _dieux humides_, water-gods. Thus Boileau: 'Il [le Rhin] voit
fuir à grands pas ses naïades craintives Qui toutes accourant vers leur
_humide_ roi...'--_Ep._ iv. This invocation is taken from Propertius,
III. vii. 57.

L. 23. _les ondes avares._ The greedy waves.

Ll. 29. _et ses efforts nombreux_... The sentence has been left
unfinished.

L. 36. Virgil, _Aen._ iv. 304.



                            XI. BACCHUS.

This piece is imitated from Ovid, _Met._ iv. II ff. It also contains
reminiscences of Ovid, _De Arte Am._ i. 541; Catullus, lxiv. 225.

L. 1. _Thyonée_ Thyoneus, i.e. son of Thyone, another name of Semele.

L. 2. Dionysius, Evan, Iacchus, Lenaeus, names of Bacchus. The origin
of the first three is obscure, while Lenaeus is from [Greek: lêmos], a
wine-press.

L. 9. _étoilé._ The fur of the lynx is spotted.

L. 11. _aux axes de tes chars._ Lat. _axis_ (Fr. _axe_) is properly
Fr. _essieu_ (from Lat. _axiculus_), Eng. _axle_ which has also been
sometimes replaced by _axis_. (The O. E. word was _ax_ (_æx_), related
to Lat. _axis_.) But here _axe_ is used, as in Latin, for _roue_, i.e.
'wheel.' See also note p. 65, XI, l. 2.

L. 17. _Et le rauque tambour._ _Et_ does duty for _ainsi que_.

L. 18. _Les hautbois tortueux_--'tibia curva' Tibul, ii. I. 86.--_les
doubles crotales_:, crotals, or crotala, are a sort of castanets.
They are called _doubles_ because they consisted of _two_ little brass
plates, or rods.


                        XII. LE CHÈNE DE CÉRÈS.

This short fragment is taken from Ovid, _Met._ viii. 743.

L. 3. _porte un immense ombrage._ I am under the impression that this
happy use of _porter_ has been suggested to Chénier by the term used
in painting of _ombre portée_, defined by Littré (s.v. _porté_), 'ombre
qu'un corps projette sur une surface.' Chénier frequented painters, and
himself painted.

L. 5. _bandeaux_, fillets. See _vittae_ in Rich, _Dict. of Roman and
Greek Antiq._


                            XIII. HERCULE.

Ll. 2-4. Imprudent in being too credulous, Dejanira became the innocent
cause of Hercules' death; for, fearing his infidelity, she sent her
husband a robe or shirt that the Centaur Nessas had given her, and which
he had said would preserve her husband's love to her. No sooner had
Hercules put on the garment his wife gave him than he suffered terrible
agony, under which he ordered a funeral pile to be kindled, and placed
himself in its flames, thus falling a victim to the Centaur, Nessus,
whom he had slain. Hercules killed Nessus because, carrying Dejanira
over a river, he attempted to run away with her.

Ll. 5, 6. _ta cime... amoncelle._ Literally, 'thy top heaps up,' for
'thy top is heaped up with.'

L. 9. _du vieux lion_, the Nemean lion.


                         XIV. ÉRICHTHON.

L. 2. _Érichthon._ Erichtonius, fourth king of Athens, son of Vulcan
and the Earth, was a cripple, invented chariots, and, after his death,
became the constellation of Auriga, or the Waggoner.

L. 5. _axe_, for _char._ See note to p. 65, XI, l. 2. For this line and
the following see Virgil, _Georg._ iii. 113 ff.

Ll. 11-14. Virgil, _Georg._ iii. 191, 192.

L. 14. _Agiter... leurs pas._ Hurry (cf. _agitato_, in music=hurried)
their pace, in opposition to _mesurer_, 'compose, moderate.'



                           XV. NÉÈRE.

L. 1.... _Mais_... This beginning shows that the piece is only a
fragment. For this comparison see Ovid, _Heroid._ vii. 1, 2.

L. 7. _Sébéthus_. The river Sebetus runs through Campania. It is often
mentioned by Sannazaro in his elegies, from which Chénier has borrowed
the idea.

Ll. 9, 10. _moi, celle qui te plus, moi, celle qui t'aimai._ In this
instance the agreement of the verbs with _moi_ is condemned by modern
grammarians. It would occur in the older language, and Bossuet himself
has said, speaking of God, 'Je suis celui qui suis' (Lat. _sum qui sum_,
Eng. 'I am that am,' Wyclif, _Ex._ iii. 14). See Littré, s.v. 'celui,'
Rem. 4.

L. 16. A reminiscence of Catullus, lxiv. 117 ff.

L. 19. _l'astre pur des deux frères d'Hélène._ It is the 'fratres
Helenae, lucida sidera' of Horace (_Od._ i. 3), namely Castor and
Pollux. The constellation was said to be propitious to seafarers.

L. 21. _Pæstum._ A town in Lucania famous for its roses. See Virgil,
_Georg._ iv. 118, 119.


L. 29. _du sein de la mer._ _Il._ i. 359-361. Thetis 'instantly appeared
up from the grey sea like a cloud.'--CHAPMAN.

L. 30. _comme un songe._ In the _Odyssey_ (xi. 207) the soul of Ulysses'
mother vanishes (like a dream). Also _Aen._ vi. 702.



                                XVII.

L. 1. _Song of Solomon_, i. 6.

Ll. 7-10. _Song of Solomon_, i. 7.



                                XVIII.

L. 8. _le mol et doux coton._ Cf., in _N.E.D._, _Cotton_. 'Down or
soft hair growing on the body.' _Obs. rare_ so F. _coton_=_poil_, 1615,
Crooke, _Body of man_, 65: '_Pubes_ doeth more properly signifie the
Downe or _cotton_ when it ariseth about those parts.'

L. 11. Ovid, _Heroid._ xv. 93-95.

L. 22. _ce jeune Troyen_, Ganymede.


L. 23. Adonis, whose mother, Myrrha, had before his birth been turned
into a tree that distilled myrrh.


                                XIX.

Ll. 1-8. Shakespeare, _I Henry IV._ iii. l. 214-222. That Chénier
was sensible to the magic of this passage argues that, in spite of
prejudices, he would recognize beauty wherever he found it.

L. 11. _Car le_... Becq de Fouquières conjectures that the poet would
have written 'car le _bel Endymion_...,' or rather 'car le _dieu
d'amour_...,' but was prevented by the metre.

L. 13. The song at the beginning of the fourth act of _Measure for
Measure_ gave Chénier the idea of these lines.


                                XX.

Ll. 11-20. An imitation of Bion, _Idyll_ iv.

L. 15. _et sa voix_... _Et_ here introduces a consequence, as in: 'Plus
je vous envisage, _Et_ moins je me remets, monsieur, votre visage,'
Racine, _Plaideurs_, II, iv; or in 'give him an inch, _and_ he take an
ell.' Cf. p. 63, IX, l. 1.

L. 20. _tu fais mes amours._ _Faire_ here is synonymous with _être_ as
in '_faire_ l'admiration de tous.'

L. 28. _Te bêler mes amours._ For another instance of this transitive
use of _bêler_ see p. 46, XXXIII, l. 10.

L. 32, _Plutôt que te laisser._ After _que_ following a comparative,
modern visage prefers _de_ before the infinitive. See Haase, § 88.


                    XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE.

L. 1. _Toi, de Mopsus ami!_ Ironical. 'That thou never wast!' This
beginning shows that these lines were meant as part of an eclogue: the
subject to be two shepherds disputing the prize of singing. Mopsus is an
excellent singer and poet mentioned in Virgil, _Ecl._ v. Berecynthus is
a mountain in Phrygia on which the mysteries of Cybele were celebrated.

L. 3. _Hyagnis._ According to Apuleius, _Flor._ iii, Hyagnis was the
father and teacher of Marsyas, the flute-player.

L. 4. _énervé_, emasculate. '_Semiviro_ Cybeles cum _grege_ iunxit
iter,' Martial, iii. 91.

L. 7. _dans ce bui._ _Bui_ is spelt thus in order to rhyme for the eye
with _lui_. 'Buis' for 'flute'; a metonymy.

L. 15. _des chiens même._ In poetry the adjective _même_ often remains
uninflected. 'Les immortels _eux-même_ en sont persécutés,' Malherbe, i.
279, 26, _Éd. des Grands Écrivains_. 'Un éclat qui le rend respectable
aux dieux _même_,' Racine, _Esther_, II. vii. 678, same edition. Haase,
§ 53, C.


                               XXIV.

This fragment is taken from the twenty-third idyll of Gessner.

L. 1. _errante à travers._ This inflected present participle is an
archaism. See Haase, § 91. See also note to p. 25, l. 70, as well as p.
24, l. 61; p. 56, l. 8; p. 62, l. 19.

L. 4. _Le pied-de-chèvre._ The poets of the Pléiade used the compound
_chèvre-pied_.

L. 6. _leur risée._ But only _one_ nymph has been mentioned. It is
understood that she meant to provide sport for her companions.


                                XXV.

L. 1. _L'impur et fier époux._ Becq de Fouquières remarks that the
he-goat is frequently designated by a periphrasis in Greek and Latin
literature.

L. 3. _averti de_, aware of.


                               XXVI.

This fragment is a translation of the first idyll of Gessner.



                              XXVII.

L. 6. _La source aux pieds d'argent._ Cf. 'La nymphe aux pieds
d'argent,' p. 59, l. 47. Cf. also Milton's '_silver-buskined_ Nymphs,'
_Arcades_, 33.



                      XXIX. A L'HIRONDELLE.

These lines are imitated from an epigram of Evenus of Paras.

L. 1. _Fille de Pandion._ Pandion, son of and king of Athens, had two
daughters, Procne and Philomela. Procne was ultimately turned into a
swallow and Philomela into a nightingale. See Ovid, _Met._ vi. 412 ff.

L. 10. _A ton nid._ _Nid_ for _nichée_: 'Et portant à son bec son
modeste butin, De son _nid_ babillard revient calmer la faim.'--Delille,
_En._ xii (in LITTRÉ). In the same way 'nest,' in English, is used for
'brood.' Cf. Virgil, _Georg._ iv. 17, and La Font., _Fables_, X. vii.
17.



                                XXX.

These lines are imitated from Thomson, _Autumn_, 167-174.



                               XXXI.

Becq de Fouquières observes that when André Chénier composed this
short bucolic fragment the revolutionary storm was raging. Chénier, a
_suspect_, threatened with arrest, was sick in body and mind, and had
gone to the waters at Forges for a few days' rest.

L. 8. _lent_. _Lent_, in the sense of 'supple, flexible,' is a Latinism
twice or thrice used by Chénier, and perhaps nowhere else to be found in
French literature. The second instance occurs in his _Art d'aimer_, the
third (doubtful) on p. 75, l. 17. 'Un cuir souple et _lent_ thus forms a
pleonasm which mars this piece otherwise so neat.


                             XXXII.

L. 10. The subject might tempt a sculptor.


                         XXXIII. MNAÏS.

A translation of the ninety-eighth epitaph of Leonidas of Tarentum,
_Anal._ t. i, p. 246 (note of André Chénier). The abbreviation means:
_Analecta veterum poetarum_, published by Brunck, in three vols.

L. 4. _rendez_, grant. E. _render_ once had this sense. _N.E.D._, s.v.
7.

L. 5. _Par Cérès._ Only women swore by Ceres. Spanheim in
_Callimachus_, p. 655 (note of André Chénier).

L. 6. _légère_, slight.

L. 10. _Me bêler les accents...._ Cf. note to p. 41, l. 28.

L. 16. _le sein._ _Sein_ is said of a woman, _mamelle_ of an animal. The
word _pis_ (Lat. _pectus_, E. _dug_) would be the proper word here.

L. 17. _Et sera...._ This inversion following the conjunction _et_ was
very frequent in the older language. In the seventeenth century it is
to be met with only, and but seldom, in Malherbe and La Fontaine.
See Haase, § 153 B. André Chénier is right in reviving old forms of
expression when they come in handy. And here it cannot be denied that
there is a gain in solemnity. Cf. note to p. 64, IX, l. 17.



                        XXXIV. LES JARDINS.

L. 1. _Secrets observateurs._ Prying into the secrets of nature.

L. 7. _les plaintives dryades._ Is this mere poetic diction, as when
Byron writes: 'the palm, the loftiest _dryad_ of the woods,' _Island_,
II, xi. 17. Though the garden described is one seen by a Frenchman
of the eighteenth century, yet it is viewed with the eyes of a Greek
pantheist.

L. 11. _fidèle._ True to nature.

L. 12. _Loin du bois, comme si...._ The uninverted order would be:
'Comme si Philomèle allait, loin du bois, chercher.'

L. 15. _dont le printemps s'honore_, which Spring boasts.



                     XXXV. INVOCATION A LA POÉSIE.

L. 5. _Où te faut-il chercher?_ Understand 'Où faut-il te chercher?' The
construction is ambiguous, and the sentence might be misunderstood as:
'where is it necessary for thee to seek?'

L. 5. _la saison nouvelle._ The _renouveau_, as our Old poets used
to say, i. e. 'Spring.' So, in English, the '_new_ moon' (= F. la
_nouvelle_ lune), and Tennyson speaks of 'the _new_ sun' (_Geraint_,
70).

Ll. 6-10. Petrarch, _The Return of Spring_, cclxix.

L. 11. _gracieux._ Not 'graceful' but '_gracious_'--in my opini on at
least.

L. 14. _liquides._ A very felicitous qualificative, apposite to both
water and verse. Was Chénier the first of French poets to employ the
phrase 'vers _liquides_'? Littré at least does not exemplify the use.
It will hardly seem a novelty to the English student who has read of
'_liquid_ notes, cadences,' &c.

Ll. 15, 16. _Des vers... sont ce peuple de fleurs._ An inversion in
which the verb agrees with the predicate. See Ayer, § 212, 2.


                          XXXVI. A LA SANTÉ.

Ll. 1-3. Compare these opening lines with the envoy or concluding part
of _Hylas_, p. 28, l. 43.

L. 9. _jeunesse prudente._ In the sense of Latin _prudens_, 'wise.'
Prudence is generally considered as an attribute of old age. 'La
_prudence_ est le fruit de la longue vie,' says the French (Sacy's)
translation of the Bible, where the English Bible has: 'In length of
days (is) understanding,' Job xii. 12.

L. 10. _Pâlit._ _Pâlir sur des livres_ is a French idiom whose English
equivalent would be 'to pore over books.'

L. 23. _caresses d'amours._ The s in _amours_ is for the rime.



                             ÉLÉGIES.



                                I.

Ll. 1-4. Horace, _Od._ iii, 12.

Ll. 7, 8. Tibulius, I. viii. 7.

L. 20. _Le suit encor._ This hyperbole, frequent in poetry, Chénier
seems to have been particularly fond of. Cf. note to p. 62, l. 39.

L. 22. _nymphes._ _Nymphe_, as well as _coursier_ (l. 24), belonging to
the poetic diction of those days, strike us as blemishes. But if we were
to demur at such details we could hardly read anything written in the
now accepted style.


                                 II.

Ll. 1-8. Imitated from Horace, _Od._ iii. 4.

L. 13. _Seul_ Elliptical: 'when I am alone.'

L. 19. _distraits_, diverted from their uneasy, anxious thoughts.

Ll. 21-28. Imitated from Horace, _Od._ III. iv.

Ll. 23. _Catile._ Catilus and Tibur are one and the same place, now
Tivoli (l. 26): _Moenia Catile_ in Horace.

L. 24. _Blandusie._ Horace, _Od._ iii. 13, celebrates its fountain.

L. 26. _Tivoli_, i.e. Tibur, where Horace's villa stood.

L. 27. Horace, _Od._ II. xix.

L. 35. Theocritus, _Id._ iii. 12. _Bruyante abeille_ is of course a
nominative in apposition to _Je_. So with _rose_, &c.

L. 36. _les délices_, the sweets.

Ll. 37. _Anthol._ v. 84.

L. 38. _étamine._ A. Chénier seems to have used _étamine_, properly
the stamen or male organ of flowers, for the pollen or fecundating dust
which is secreted by the stamen. Cf. note to p. 27, l. 30.

L. 47. Anacreon, _Od._ xx. The thought, as a lover's wish, is hackneyed.

L. 61. _périsse l'amant que satisfait la crainte!_ The meaning, not very
obvious, but explained by the following lines, is: Beshrew that lover
who is content to frighten his mistress into fidelity.



                     III. AUX FRÈRES DE PANGE.

The following desponding lines were written by Chénier just before
undertaking a journey to Switzerland and Italy. His friends, finding him
in a very bad state of health, prevailed upon him to accompany them.
His spirits seem to have been very low at that time, as appears from the
thoughts of death he gives expression to, and numerous are the passages
in which the melancholy mind of Chénier gloats upon death.

L. 1. _je suis prêt à descendre._ Grammarians have long distinguished
between _près de_ and _prêt à_, but writers never did, until lately,
when _prêt à_ was restricted to expressing 'ready to' and _près de_ 'on
the point of.'

L. 3. _linceul._ In the _Dictionnaire des rimes françaises_, by Jean Le
Febvre, Paris, 1587, _linceuil_ and _linceul_ are given. Littré observes
that both pronunciations are heard.

L. 13. _reliques._ The English student is likely to overlook this word,
as English 'relics' means both (1) what remains as a memorial of a
departed saint, martyr, or other holy person, and (2) the remains of a
person, the body of one deceased. But this latter sense is of very rare
occurrence in French, and Chénier uses it because, being seldom used, it
is still all but novel. He thinks it 'fine and sonorous,' and proceeds
to observe that Racine has it twice. Alfred de Musset, after him,
employed _reliques_ figuratively in; 'Les morts dorment en paix dans
le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints; Ces
_reliques_ du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne
portons pas les mains.' Yet it is easy to see that in this instance both
senses are implied.

L. 24. _qu'il dut vivre longtemps._ All editions, and our present
selection after them, print _dut_ without a circumflex accent. _Dût_ is
in fact the imperfect of the subjunctive used, as was usual in the older
language and is still occasional in seventeenth-century French, for the
pluperfect of the subjunctive, as in: 'Mais puisque son dédain, au lieu
de le guérir, Ranime ton amour qu'il _dût_ faire mourir. Sers-toi de mon
pouvoir,' Corneille, _Clit._ II. iv. 484. So here _dût_ stands for _eût
dû = aurait dû_. See Haase, § 66 B.

L. 25. _le meurtre jamais n'a souillé mon courage._ Tibullus, iii. 5. 5
ff. When Chénier speaks of murder he has duelling in his mind, which
he deprecated in his prose works. He also takes _courage_ in its older
sense, frequent in the great French classics, and the oldest sense,
recorded in English, of 'the heart as the seat of feeling, thought, &c.;
spirit, mind, disposition, nature.'--_N.E.D._

L. 44. _et voilà que je meurs_, and behold I die: a Biblical term.

L. 49. _mes feux._ An instance of the conventional language of love, now
exploded, like F. _flamme_ and E. _flame_.

L. 52. _L'ennui._ _Ennui_ here says something more than its adoption
into English would suggest. The English student, in order to realize
its force, should refer to its earlier adoption represented by the form
_annoy_. The word originated, according to Diez, in the Latin phrase
_est mihi in odio_. For the weakened sense of _ennui,_ see p. 57, l. 41.

L. 53. _à_, for.

L. 56. _N'allument... un... trépas._ A bold phrase. The passage is from
'allumer une fièvre,' through 'allumer une fièvre mortelle,' to 'allumer
une mort.'

L. 61. _amour... mutuelle._ _Amour_ in the feminine is an archaism.
_Amour_, Lat. _amor_, was feminine in Old French, as all such
derivatives were and still are: _douleur_, _peur_, &c. Littré, s.v.,
Rem. 2; cf. p. 61, l. 18.



                    IV. AU CHEVALIER DE PANGE.

L. 27. Tibullus, ii. 1. 67.

L. 28. Becq de Fouquières, in his notes, gives an epigram of Julianus
(with the reference _Anth._, _Pl._ 588), which he observes has inspired
this thought.

L. 35. _Tout, mais surtout les champs sont restés._ _Tout_ and _les
champs_ really belong to different propositions and the verb agrees with
_les champs_. Cf. 'Somewhat, and in many cases a great deal, _is_ put
upon us.'--Butler, _Analogy_, Part I.

L. 44. _L'astre_, the sun, or Phoebus Apollo.

L. 92. _De leur voix argentine._ 'The silvery voice of glasses' is
pretty. André Chénier is depicting a true heathenish paradise.

L. 98. _ingrat à._ We should rather say now _ingrat envers_. Many
adjectives, Haase observes (§ 125 B), now followed by _envers_, _pour_,
_avec_, _de_, &c., were constructed with _à_, e.g. 'A moins que d'être
ingrate _à_ mon libérateur.'--Corneille, _Andr._ v. 2, 1573.

L. 97. _Qu'à ton tour_... May, in return for thy ingratitude, the fair
one...

L. 102. _Ne t'ait vu de sa vie._ May she pretend that she never saw you
before.



                                  V.

M. Dezeimeris (_Leçons diverses et remarques sur le texte de divers
auteurs_) has shown that Chénier, in this elegy, had borrowed not a few
hints from Ausonius, _Epistola_ X.

L. 1. _solitaires divines._ Which is the noun, which the adjective?
_Solitaire_ must be the noun (though certain critics have expressed the
opinion that it is _divine_ which is the noun). Firstly, there is the
masculine noun 'un solitaire,' and it is hard to see why there should
not be a feminine, 'une solitaire.' Secondly, the subsequent lines show
that Chénier addresses the Muses as lovers of solitude, and it is more
logical that the predominant idea should be embodied in the noun, not in
the epithet.

L. 3. _Nîme._ Nîmes (earlier Nismes), in the dep. Gard. The final _s_
has been dropped to admit the elision of the _e_. 'Nîmes égare' would
have sounded most unnatural.

L. 5. _aux bords de Loire._ The omission of the definite article
before Loire and Garonne is archaic. It was the current practice in
the sixteenth century, and still occurs occasionally in the
seventeenth.--Haase, § 3 B. It is to be noticed that in the next line
Chénier writes 'ces nymphes _du_ Rhône,' and, in fact, the omission of
_le_ before _Rhône_ seems hardly possible. It is difficult to account
for such anomalies. A few individual relics of former usage have thus
survived. One of these is the phrase 'entre Sambre et Meuse.'

L. 7. _son flambeau vous luit._ Such constructions, where _à_ followed
by an indirect object, or implicitly contained in the dative of the
unstressed personal pronoun, where the present language uses _pour_,
were quite current formerly, and, though uncommon, may still be
used.--Haase, § 125 B.

L. 8. _Dansantes._ The predilection of Chénier for the inflected present
participle has now been illustrated by many instances. See p. 24, l. 61;
p. 25, ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1.

Ll. 9-12. Cf. Cowley (_Essays: Of Agriculture_): 'One might as well
undertake to dance in a crowd, as to make good verses in the midst of
noise and tumult.'

  'As well might corn as verse in cities grow;
  In vain the thankless glebe we plough and sow,
  Against th' unnatural soil in vain we strive,
  'Tis not a ground in which these plants will thrive.'

L. 15. _les rapides chars._ Conventionally poetical for _carrosses_,
which, in those days, would have been the proper word. In the same way
_airain_ should have been _fer_ (_cercles_ = tires).

L. 17. _ne me soient point avares._ See note to p. 56, l. 7.

L. 21. _Dormir._ The more modern construction would be _de dormir_.
See Hasse, § 87. An echo of La Fontaine, who divided his life into two
parts, spent 'L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.'

L. 22. _le doux oubli d'une vie._ Horace's _Oblivia vitae_.

L. 31. _dans Sichem._ This is the wording of the older translation of
the Bible. Ostervald's translation has '_à_ Sichem.'

L. 33. _un amoureux courage._ We here touch the point where _courage_ =
'l'ensemble des passions qu'on rapporte au coeur' merges into _courage_
= 'fermeté qui fait supporter ou braver le péril, la souffrance,' as
Littré defines the two meanings.

L. 35. Horace's well-known wish (_Sat._ II. vi).

L. 42. _aux champs._ For the substitution of _à_ for _dans_ see note to
p. 16, l. 308.

L. 45. _Avoir amis, enfants, épouse._ The omission of the indefinite
article before _épouse_ is quite normal in an enumeration. It is a
feature of the old language. Besides 'avoir femme et enfant,' which is
also an enumeration, we still say 'prendre femme.'

L. 49. _aimable mensongère._ Chénier avails himself of a source of
derivation always open. He turns the adjective _mensonger_ into a noun.
This had already been done by Marot: 'De moi n'aura _mensonger_ ne
buveur Bien ne faveur,' iv. 308, in Littré, _Hist._

Ll. 49-62. In this passage, a critic observes, we have, as it were, an
earnest of the Lamartinian melancholy reverie.

L. 66. _Julie._ The heroine of Rousseau's _Nouvelle Héloïse_.

L. 67. _Clarisse._ Clarissa Harlowe in Richardson's novel of this name.

L. 70. _Clémentine._ The Lady Clementina in Richardson's novel, _Sir
Charles Grandison_.



                    VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS...

L. 1. _couronnés de rose_; _rose_ for _roses_, for the sake of the
rhyme.

L. 16. _Montigny._ An estate belonging to the brothers Trudaine,
situated in Brie, eighteen leagues from Paris.

L. 17. _où la Marne._ At Maroeuil, where the family of his friend de
Pange had an estate.

Ll. 19, 20. A reminiscence of an epigram in the _Greek Anthology_
(_Analecta_, t. ii. p. 429, C. viii).

L. 22. _Qu'il... les ménage._ Let him humour them.

Ll. 23, 24. _Qu'il plie... sa tête à la prière, et son âme aux
affronts_, is slovenly written, the preposition _à_ having a different
meaning in _à la prière_ (for which see note to p. 1, l. 18) and in _aux
affronts_.

Ll. 41-44. Amphis in Stobaeus, _Florilegium_, lx.

L. 42. _On pleure._ This _on_ where we should expect _je_ must have been
attracted by the _on_ in the sentence immediately preceding, and there
is a fine effect in its use instead of the invidious _I_. The avowal, in
this generalized shape, gains in discretion.

L. 51. _mon pinceau._ Chénier tried his hand at painting.

L. 57. _à_, by. See note to p. 7, l. 211. Here is a thirteenth-century
instance of _à_ in the sense of _by_: 'Me gardez que ne soie prise
_à_ beste cuiverte,' _Berte_ (in LITTRÉ). Also this: '_à_ tous se fit
aimer,' _Berte_, where we find _à_ constructed with a passive infinitive
connected with _se laisser_ or _se faire_, a feature still extant in
the seventeenth century: 'Je _me laissai conduire à_ cet aimable guide,'
Racine, _Iphig_. II. i. 501. See Haase, § 125, Rem. ii. _à_ = _par_ has
lived on in such phrases as: faire faire un habit _à_ un tailleur, voir
dire, voir faire, entendre dire _à_ quelqu'un.

L. 71. _lecteur._ It was, in fact, with difficulty that Chénier was
prevailed upon to read out his poems. See below, l. 80, and p. 85, ll.
64-74.

L. 73. _Abel._ Abel-Louis-François de Malartic, Chevalier de Fondat,
1760-1804.

L. 76. _nous présentions la main._ Juvenal, _Sat._ i. 15.

L. 77. _Et mon frère et Lebrun._ Marie-Joseph Chénier, 1764-1811,
adopted, like André, the military career, which he left after two years,
and wrote tragedies, lyrical poems, epistles and satires, and also a
few prose works, the most esteemed of which is his _Tableau de la
littérature française depuis 1789_, a posthumous work, published in
1815. He was but an indifferent poet.

Pierre-Denis-Écouchard Lebrun, called the French Pindar by his admirers,
1729-1807, a versifier of talent, wrote odes (in which he successively
sang Louis XVI, the Republic, and the Empire), elegies, epistles,
epigrams (in which he really excelled), and a poem on Nature.

L. 78. _fugitif de._ Becq de Fouquières sees a Latinism here, while
quoting two instances from Rousseau and Lebrun. But as Descartes,
Bossuet, and Voltaire might be adduced too (see LITTRÉ), it is difficult
to accept his statement.



                 VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME...

L. 2. Cf. Boileau: 'C'est peu d'être poète; il faut être amoureux'; and
Musset: 'Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Ah! frappe-toi
le coeur; c'est là qu'est le génie.' Cf. also Milton: 'Poetry should be
simple, sensuous, and _passionate_.'

L. 18. _une amour._ See note to p. 53, l. 61.

L. 19. _De sables douloureux_... Chénier suffered from gravel. Cf. p.
66, l. 34.

Ll. 21, 22. Theognis in Stobaeus, _Florilegium_, cxx.



                  VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS...

This elegy is imitated from Tibullus, III. vi, with perhaps a few
reminiscences of Propertius, III. xvii.

L. 15. _ne trouve plus des armes._ Why _des armes_ instead of _ne...
plus d'armes_? Because, says Ayer (p. 407), the negation does not bear
on the verb, while Haase (§ 119 B., Rem. 1) will have it that it is
in order to mark that the negation falls more on the verb than on the
object. The latter explanation seems to us to be the correct one. The
idea here is: Camille _no longer_ finds in my heart what she was wont to
find there, namely, 'des armes.'

L. 19. _Pleurante._ One of those inflected present participles for using
which Chénier was censured by his early critics. Were they aware that
this particular one occurs twice in Racine? '_Pleurante_, après son char
voulez-vous qu'on me voie,' _Androm._ IV. v. 54; 'Que la veuve d'Hector
_pleurante_ à vos genoux,' ibid. III. iv. 3. Cf. p. 24, l. 61; p. 25,
ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1; p. 56, l. 8.

L. 26. _le liège tenace._ One of those periphrases so much in vogue
in the eighteenth century. Yet, here, there might be an excuse in the
playful tone adopted by the poet. And certainly what follows is in the
same humorously dignified diction.

L. 30. _aux pressoirs._ See note to p. 16, l. 308.

L. 37. _je la voi._ See note to p. 17, l. 317.

L. 39. _Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille._ Chénier had
put the verb in the singular, as is his constant practice (see note
to p. 25, l. 74), and the correction was not necessary. This metaphor
Chénier seems to have delighted in. He repeats it in _Hermès_: 'Autour
du demi-dieu, les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient
suspendus, Et _l'écoutaient encore quand il ne chantait plus_.' Cf.
Milton, _Par. Lost_, viii, 1-3.

L. 48, _à ses lèvres saisie_, snatched from her lips.

L. 58. _longtemps._ _Longuement_ would be clearer, or _lentement_, as
below, l. 74.

L. 66. _n'aimer plus._ With an infinitive, the expletives _pas_,
_point_, and _plus_ come immediately after _ne: ne plus_ aimer. Yet
the construction we find here is also to be met with, though not so
frequent: 'ils s'enveloppaient là-dedans, bien décidés à _ne_ penser
_plus_.'--MICHELET. Ayer, p. 563; Haase, § 156, Rem, ii.

L. 71, _en riant_, deriding me.



                     IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS...

L. 1. _et tel_... See note to p. 40, l. 15.

L. 2. _Quand ma main_... A quaint periphrasis for 'When I am out of
cash.'

L. 4. _m'a fermé le seuil._ Chénier had first written, 'Je vois qu'on
m'a fermé la _porte_ inexorable.' On reconsidering it, he must have
thought _fermer le seuil_ a more novel alliance of words, giving more
force to the whole group _fermer le seuil inexorable_. Cf. _élever sa
langue_ for _élever la voix_, p. 14, l. 203.

L. 7. _O soins_... Persius, _Sat._ i. 'O curas hominum! O quantum est in
rebus inane.'

Ll. 11-14. Persius, _Sat._ iii. 109-111; Horace, _Od._ i. 9. 21.

L. 15. _les grands discours._ Big words.

L. 16. _Et le sage Lycée, et l'auguste Portique_: the Lyceum, i.e. the
Aristotelian philosophy; the Porticus, i.e. the Stoic school.

L. 17. _Et reviennent_... See note to p. 46, l. 17.

L. 17. _et soupirs et billets_... This departure from current usage
in omitting the definite article, which gives more rapidity to an
enumeration, cannot be imitated in English. It is a feature of the
older syntax which has been most fortunately preserved. The use of the
definite article in Old and Middle French was much the same as in modern
English. It was often omitted (as also the indefinite article) before
_homme_, _chose_, _femme_, before nouns taken in a general sense and
abstract nouns. The English student knows that Old English said
_se mann_ for man (in general), _tha godan menn_ for _good men_ (in
general), _seo gesceadwisnes_ for _wisdom_ (even when personified).
Is it not likely that the present usage in English, established in the
Middle English period, was much influenced by contemporary French usage?



                      X. FUMANT DANS LE CRISTAL...

'The idea of this long fragment,' Chénier says, 'has been supplied me by
a fine piece of Propertius, book iv, elegy 3;' and he proceeds to state
that he has not servilely copied it, but, 'according to his wont,' mixed
in it passages from Virgil, Horace, and Ovid, and everything that came
to his hand, and frequently, too, 'following only himself.' He then
criticizes his own achievement, and we shall, in our notes, avail
ourselves of some of his remarks.

The first sketch of this piece was written on April 23, 1782, as appears
from a mention in the MS.

L. 3. _Reine de mes banquets_... Chénier had first ended this line
thus, 'que ma déesse y vienne.' He observes, 'I know not whether the
arrangement of this line will be approved. To me it appears precise,
natural, and full of freedom.'

L. 4. _Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne._ 'The pleasant
image offered by this line, Chénier observes, is drawn from a distich of
Propertius in an... elegy which is the third of the first book.' Here
it is: 'Et modo solvebam nostra de fronte corollas, Ponebamque tuis,
Cynthia, temporibus.'

L. 9. _l'heure fuit_, 'hora fugit.' No thought has been more hackneyed.
Chénier himself observes: 'The meaning of this piece is that of a
thousand passages in Ovid and Horace.'

L. 11. _Un jour, tel est_... This line and the following, Chénier
observes, are perhaps not, altogether, equal to the two lines of
Propertius: 'Atque ubi iam _Venerem gravis interceperit aetas_,
Sparserit et nigras _alba senecta comas_.'

Ll. 15, 16. Chénier says on these two lines: '_Voluptueux_ is not good.
There was needed an epithet to depict that fine palpitation which causes
a youthful breast to heave. _Des lèvres demi-closes_ is scarcely better.
Unfortunately it is almost the only rhyme. The second line I think happy
on account of the breath ascribed to the palpitations of the breast. The
second hemistich of the first line makes this pass, for in poetry one
word will pass under favour of another.'

L. 17. _Phryné._ A Greek courtesan who sat to Praxiteles for his statues
of Venus.

Ll. 31, 32. 'I have,' Chénier observes, 'imitated as best I could
these divine lines of Ovid: "... nee brachia longo... margine terrarum
porrexerat Amphitrite"' (_Met._ lib. i).

L. 31. _sur soi._ See note to p. 19, l. 38.

Ll. 37-42. Virgil, _Georg._ i. 204-207, 252, Chénier, mentioning these
sources, exclaims, 'What verses! and how does one dare write any after
these! Mine, so petty and so inferior, have yet perhaps the advantage of
mentioning Euripus and Malea, places celebrated for shipwrecks.'

L. 40. _Euripe... Malée_. Euripus separates Euboea from the mainland;
Malea is a promontory in Laconia.

L. 46. _jeune homme._ It is the Latin _puer_ (cf. obs. Eng. _boy_), a
servant.



                     XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR...

L. 2. _L'axe_, the wheel. Thus Homer, _Il_. xvi. 378, uses [Greek: axôn]
for [Greek: trochos], Chénier was particularly fond of this word, and
a note of his lets us into the secret of his affection for it. Having
written, in a sketch of another piece, 'Si d'un _axe_ brûlant le soleil
nous éclaire,' he observes, 'I like _axe_ better than _char_. It is less
trivial. The Latins say it everywhere: "Volat vi fervidus _axis_," Virg.
(_Georg._ iii. 107); "Spoliis onerato Caesaris _axe_" Propert. (ii. 3.
13).' Anacreon, _Od._ iv, compares human life to a wheel. Cf. BUCOLICS,
XIV, p. 35, l. 5.

L. 4. Horace, _Od._ ii. 9: a reminiscence already met with, see p. 14,
l. 209.

Ll. 17, 18. _Moi qui...mon réveil._ Cf. this other instance occurring in
Chénier, 'Moi, l'espérance amie est bien loin de mon coeur.' As we say,
'mon coeur _à moi_,' for the sake of emphasis, we can also, somewhat
more disconnectedly; say '_moi_, mon coeur est sans espoir,' '_elle_,
son coeur est libre.' The thought expressed here is a reminiscence of La
Fontaine, _Fabl._ VII. xii.

L. 20. _Le nocher... Nocher_ (from Lat. _nauclerus_, Greek [Greek:
nauklêros]), formerly a master's mate or a skipper, is, with
_nautonier_, a poetic word for _pilote_.

L. 21. _d'esclaves abondant._ _Abondant en esclaves_ would be more
accordant with modern usage. La Bruyère writes, 'Si les hommes abondent
_de_ biens' (in LITTRÉ), and Haase, § 114, illustrates the construction
with a quotation from a letter of La Fontaine.

L. 23. _du Potose._ Cerro de Potosi, a mountain of Bolivia, rich in
metallic ores.

L. 28. _libre de chaîne._ _Chaîne_ ought to have taken an _s_. But then
it would not have rhymed for the eye.

L. 34, _les sables brûlants._ See note to p. 61 l. 19.

L. 37. _nonchalant du terme._ This use of _nonchalant de_ shows Chénier
to have been familiar with Montaigne, in whose writings it occurs
frequently, e.g. 'Je veux... que la mort me trouve plantant mes choulx,
mais _nonchalant d'elle_,' I. xix. _Nonchalant = non + chalant_, pres.
part. of _chaloir_ (Lat. _calere_, to be hot, hence, desire ardently),
an obsolescent verb now only used impersonally in the third person
singular of the present indicative: 'Il ne me chaut de cela.'



                     XII. NON, JE NE L'AIME PLUS...

Ll. 5-8. Tibullus, II. iv. 13 ff.

L. 9. _Voilà donc comme on aime!_ This use of the indefinite _on_, at
the same time familiar and poetical, occurs in Corneille, _Pol._ II. i:
'Est-ce là comme _on_ aime?' And in Molière, _Tart._ II. iv: 'C'est donc
ainsi qu'_on_ aime?' The _nuance_ cannot pass into English.

L. 13. Tibullus, I. v. 21.

Ll. 14, 15. _Ignorés et contents... notre asile...._ This abridged
construction, with the past participle or the adjective before which
_étant_ is understood, is neat when not equivocal, that is, when the
past participle or the adjective are clearly connected with a noun or
pronoun in the principal clause (_notre_, in the present case). Ayer, §
278, 3.

L. 30. _Le vent...._ Tibul. I. v. 36. A frequent image in Latin writers.
In French many are the variations on this original theme: 'Autant en
emporte le vent' (= so much breath is wasted). 'Ses paroles miellées
S'en étant aux vents envolées,' writes La Fontaine, _Fab._ X. xi, and
Bertin, _Am._ II. i, imitating the passage of Tibullus, has 'Les vents,
hélas! en tourbillons fougueux Sur l'océan ont emporté mes voeux' (a
sentence, by the bye, in which it is difficult to see the logic of 'en
tourbillons fougueux' and 'sur l'océan').

Ll. 33-54. Tibullus, i. 9. 17.

L. 33. _Garde d'être._ For _garde-toi d'être_. In the older language
the pronoun object of reflexive verbs was frequently omitted. A trace of
this ellipsis is still extant with _faire_ followed by a reflexive verb
in the _infinitive_ (_faire taire_ = _faire se taire_). Haase, § 61. We
still say _dépêchons_, _arrêtez_, for _dépêchons-nous_, _arrêtez-vous_.

L. 38. _J'allais couvrant._ See note to p. 27, l. 29.

L. 42. _Qui font jeu de..._, a simplification of the phrase 'se faire un
jeu de.'

L. 48. _avec le lin._ _Mouchoir_ would have appeared too prosaic in
those days.

Ll. 52. _a monté ma lyre avec ma voix._ Another instance of 'one word
passing under favour of another,' for a voice can hardly be said to be
_strung_. See note to p. 64, X, ll. 15, 16.

Ll. 53, 54. Vulcan, the god of fire, for 'fire'. _L'onde où tout
s'oublie_ is misleading as suggesting Lethe. _Consumer_, though
representing chiefly the action of fire, originally means 'to use up
destructively,' and so can apply to the action of water. (Cf. this
English instance: 'The horses were partly (the ships being broken)
_consumed_ in the sea.'--Usher, _Aun._ vi. 424, in _N.E.D._) The verb is
moreover in the singular according to Chénier's practice (see note to p.
25, l. 74).



                      XIII. O NÉCESSITÉ DURE!...

L. 3. _tissus._ See note to p. 15, l. 260.

L. 7. Voltaire, _Mérope_, II. ii: 'Il souffre le mépris qui suit la
pauvreté.'

Ll. 14, 15. _Mes parents,... Mes écrits imparfaits._ Elliptically
expressed, the thought understood being obviously: 'such are the
objections raised by my heart.' _Imparfaits_, of course, means
unfinished.'

Ll. 21. _aveugle d'espérance_, blinded by hope.



                    XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE.

Ll. 7, 8. _Autant que l'univers... autant il a...._ _Autant que...
autant..._ was displaced by _autant... autant..._ only lately. See
Haase, § 139, 4°, and Littré. s.v., 4°.

L. 9. _sais-je voir._ _Sais-je_ is here more expressive than _puis-je_
would be.

Ll. 15, 16. _Qu'une bouche... peut cacher un serpent à l'ombre d'un
sourire._ An incoherent metaphor.

L. 26. _vague._ _Vague_, in the sense of Lat. _vagus_, 'wandering,'
seems to have been of rare occurrence in French. There is only one
instance of it in Littré: '[Moïse] qui, sage, commanda au _vague_ peuple
hébreu.'--RONSARD.

Ll. 37. _ce lac enchanté._ The Lake of Lucerne or the Vierwaldstättersee
(the lake of the four forest cantons).

L. 38. _trois pâtres_--Stauffacher, Walther Fürst, and Arnold von
Melchthal.

L. 39. _leurs neveux._ Their descendants a sense which the English
'nephew' retained till the end of the seventeenth century.

L. 43. _Hasly._ A valley in Switzerland, to the S.E. of the canton of
Berne, through which the Aar runs.

L. 49. _ce trésor indulgent_, i.e. which she indulges them with: a
Latinism.

L. 52. _presser l'herbe._ One would vainly look for another instance of
the phrase in Littré, whereas the English '_press_ a couch, a bed,'
is very common (cf. bed-presser), which illustrates the difficulty of
realizing what is novel and invented in a foreign writer.

L. 53. Virgil, _Ecl._ i. 83.

L. 54. _Ma conque._ A wrong extension of the sense of 'conch,' the shell
given by mythology to the Tritons as a trumpet, to that of 'horn.'

L. 55. _cet air_, the _Ranz-des-Vaches_.

L. 62 ff. Cf. Horace, _Epod._ ii. 39 ff.

L. 73. _aux lieux amers._ England; where Chénier made a stay as
Secretary to the French Embassy. For _aux = en les_ see note to p. 16,
l. 308.

L. 79. _Arve._ The Arve (noisy water), a river in Haute-Savoie, waters
the valley of Chamouni and falls into the Rhône near Geneva. For the
omission of the article see note to p. 56, l. 5.

L. 80. _la cime._ Engelberg; in Unterwalden.

L. 85. _monts chevelus._ Dubellay has 'forêts chevelues' and J.-B.
Rousseau 'monts chevelus,' Cf. Virgil, _Ecl._ v. 63.

Ll. 86. _Qui contenez._ In the sense which E. _contain_ formerly had, of
'to confine.'

L. 93. _grotte...._ The _Trou de Saint Béat_ or _Saint Bat_ by the Lake
of Thun, famous for its stalactites, where an English gentleman is said
to have ended his days in abstinence.



                         XV. O DÉLICES D'AMOUR!...

In the editions by G. de Chénier and Moland this piece appears among
the _Élégies italiennes_, under the title _Éloge de la vieillesse_. A.
Chénier had marked it [Greek: Eleg. ital]. His design is here, as we are
told in one of his notes, to 'contredire pied à pied l'élégie contre la
vieillesse.' The poem has been left unfinished.

L. 5. _Rome d'amours...._ If we are to take this as a genuine
confession, A. Chénier would have been as sensible to the charms of
the Roman beauties as he is known to have been to those of the Parisian
belles.


                   XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX SOURIT....

L. 3. _L'Allobroge_, the country of the Allobroges, now Savoy.


                     XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT....

This fragment Becq de Fouquières thought was meant as part of the _Art
d'aimer_, but G. de Chénier says that it is, in the MS., marked with the
sign _El._ (elegy).

L. 6. _qui ne font qu'un._ These words are struck out in the MS. No
doubt Chénier thought the phrase too hackneyed.

L. 14. _infidèles._ Not to be trusted, treacherous, perfidious, as in
this line: 'Je n'ai que trop connu leurs larmes _infidèles_,' Voltaire,
_Orph._ III. i.


                    XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS....

L. 3. _ennui._ See note to p. 52, l. 52.

L. 10 ff. Cf. La Fontaine, _Fables_, VI. xi.


                     XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT....

L. 1. _Ainsi...._ This beginning shows that the fragment was meant as a
comparison to be used in some future piece.

Ll. 2. _Douvre._ Dover is, in French, Douvres, with an s, which has been
left out for the requirements of the metre.

L. 3. _noir_, dark.

L. 12. This periphrastic line is a blemish amidst the precision of the
rest. _Tapis_ did very well as a Latinism in the BUCOLICS. It is quite
out of place here.

L. 17. _sa main faible et lente...._ I should take _lente_ here as
meaning 'limp' in the same Latin sense in which we found it before. See
note to p. 45, XXXI, l. 8.


                   XX. SANS PARENTS, SANS AMIS....

L. 4. _sur ma bouche...._ The current phrase is _à la bouche_, sometimes
_dans la bouche_. _Sur_ is used in _sur les lèvres_, _sur la langue_,
and in _avoir le sourire sur la bouche_.

L. 5. _noir_, dark, melancholy.


                    XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT.

L. 1. _L'innocente victime._ A child of Mme Laurent Lecoulteux, who,
living at Lucienne, was often visited by André Chénier during his stay
at Versailles in 1793, and sung by him under the name of Fanny; only a
fragment of the elegy is here given.

L. 6. _Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas._ There is here
a bold ellipsis: 'Adieu, _toi qui es_ dans la maison....' _Maison_ is
Biblical; John xiv. 2. _D'où l'on ne revient pas_, cf. Job vii, 9.

L. 13. _L'axe de l'humble char._ For _axe_ see note to p. 65, xi, l. 2.
The phrasing now seems very old-fashioned indeed.

L. 22. _Où ta mère..._ She died, in fact, an untimely death, after
having lost her children.


                   XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT...

Becq de Fouquières' edition places this piece in the _Art d'aimer_.


XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ..

This fragment, given by G. de Chénier and Moland under the heading
_Élégie italienne_, was meant for the concluding lines of a poem.

L. 1. _je me confie en vous._ _Se confier_ is constructed with _en_,
_dans_, _à_, _sur_.

L. 4. _vous admette... à sa présence._ _En sa présence_ is generally
said.


                   XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS...

L. 6. _Hier_, a dissyllable. It was a monosyllable in the older
language, as indeed, etymologically, it should be.



                               ÉPITRES.



                I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS.

L. 3._Brazais._ André Chénier, at the time he wrote this epistle, was
serving as _cadet gentilhomme_ in a regiment of infantry quartered at
Strasbourg, and the Marquis de Brazais was a cavalry officer in the same
garrison. The piece, elegant and delicate as it is, is therefore to be
ranked among the poet's _juvenilia_.

L. 5. _Pandore._ The fable of Pandora's box is too well known to need
relating.

L. 6. _trésor de misère._ A Biblical expression. Cf. Prov. x. 2 and
Jas. v. 3. In the latter passage the French translation by de Saci
has: 'C'est là le _trésor de colère_ que vous amassez pour les derniers
jours,' where the English Bible has: 'Ye have heaped treasure together.'

L. 13 ff. Imitated from Horace, _Od._ I. v.

L. 15. _d'un pouvoir... dominé_, i.e. dominé _par_ un pouvoir. Haase, §
113.

L. 18. _A cette mer trompeuse et se livre et s'engage._ The preposition
_à_ required by _se livrer_, is an archaism after _s'engager_. For
_à_=_sur_ see Haase, § 130 B, and cf. note to p. 97, l. 383. It would
seem, at first sight, that _s'engager sur_ says less than _se livrer à_,
but it makes the step more irretrievable.

Ll. 25 ff. _heureux dont le zèle..._ Elliptical for 'heureux _celui_
dont le zèle,' on the analogy of 'heureux _qui..._'

L. 27. _ses flancs._ The shipwrecked man's sides.

Ll. 28. _Réchauffer dans son sein._ The rescuer's bosom.

L. 29. _Et de soit fol amour._ The shipwrecked man's love. There
is throughout these lines a sad confusion due to a loose use of the
possessive, besides which _le zèle_ (l. 25) is awkwardly made the
subject of the whole sentence.--_Étouffer la semence._ The same metaphor
occurs in La Fontaine, _Ode pour la paix_: '_Étouffe_ tous ces travaux
et leurs _semences_ mortelles,' and in Racine, _Alexandre_, VI. iii:
'_Étouffe_ dans mon sang ces _semences_ de guerre.'

L. 33. _Plaindre... l'occasion ravie._ _Plaindre_ = 'to lament, regret,'
as in 'Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler; J'aime ce
qu'il me donne et je _plains_ ce qu'il m'ôte,' Corneille, _Hor._ II.
iii.

Ll. 35 ff. Tibullus, III. iii.

L. 38. _l'or du Pactole._ The river Pactolus, in Lydia, was famed for
its golden sands.

L. 40. _mon coeur... prosterné._ An incoherent metaphor.

L. 60. See Horace, _Od._ I. xxxiii.

Ll. 61. _Lesbie_, Lesbia, Catullus' mistress.

L. 62. _Cynthie_, Cynthia, Propertius' mistress.

L. 64. See Virgil, _Ecl._ x.

L. 66. Ovid was an exile at Tomi, in Scythia, whence he addressed much
base flattery to the emperor, and where he wrote his _Tristia_.

L. 73. _un tel foudre._ According to French grammars, _foudre_ is
generally feminine in its proper sense and masculine in its figurative
sense, when it designates a man: _La foudre_ a éclaté. C'est _un foudre_
de guerre. Ayer, § 69. But see LITTRÉ, where _foudre_, poetic for
'catastrophe, destruction,' appears as a masculine noun in two
quotations from Corneille (_Hor._ IV. v. and _Héracl._ I. iv.), and as a
feminine noun in Bossuet, _Mar.-Thér._

L. 93. _Castor_, son of Jupiter, was immortal. When his brother Pollux
died, Castor prayed Jupiter that Pollux might be made immortal. As the
prayer could not be granted entirely, immortality was divided among the
two, so that they lived and died alternately.

Ll. 95, 96. Virgil has celebrated them in his Églogues. For the episode
of Nisus see _Aen._ ix.

L. 99. _Le Brun._ 'Son of the author of the poem _La Religion_, and
grandson of the great Racine; he died at Cadiz, at the time of the
disaster which destroyed Lisbon and shook all the coast of Portugal and
Spain.' (_Note of A. Chénier._)

L. 102. _leçons d'Ascra_, Ascraean lessons. Hesiod was born at Ascra
in Boeotia. Hence Virgil calls his poem _Ascraeum carmen_, _Georg._ ii.
176.

L. 103. _Accompagnant l'année en ses douze palais._ Chénier, in another
epistle, has written 'Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans
_les douze palais_ où résident les mois.' The twelve mansions or houses
into which astrologers divided the sky. Chaucer uses 'palace' in the
same sense: 'Mars shal entre as fast as he may glyde In-to his next
_paleys_ to abyde,' _Compl. Mars_, 53. See _N.E.D._ Brazais had written
a poem, _L'Année_, which never appeared in print.

L. 105. A paraphrase of a line of Brazais' unpublished poem: 'Vierge,
qui t'embellis par les rides du temps.' Friendship, of course, is meant.

L. 111. _tableaux fardés_. Counterfeit, spurious. See the obs. verb
_fard_ in _N.E.D._

L. 128. _L'ami religieux._ The following quotation (from the _N.E.D._)
may serve for an explanation: 'A man devoted to a man, Loyal,
_religious_ in love's hallowed vows.' Porter, _Angry wom. Abingd._
(Percy Soc.), 37.

L. 130. Bavius, a Latin poetaster; see Virgil, _Ecl._ iii, 90. Zoilus,
the detractor of Homer. Gacou, a French satiric poet of the seventeenth
century, the libellous detractor of Boileau and J.-B. Rousseau. Linière,
another French satiric poet of the seventeenth century, the declared
enemy of Chapelain. (See Boileau, _Sat._ ix. 237.)

L. 147. Plutarch relates that Scipio would always take Lelius' advice,
which made him say that Lelius was the poet and Scipio the actor.
Plutarch, _An seni sit ger. resp._ xxvii.

L. 148. When Phocion, sentenced to death, was on the point of drinking
the hemlock, Nicocles besought the favour of drinking first, which
request his friend granted. Plutarch, _Phoc._ xxxvi.

L. 168. _faisceaux_, the fasces.

L. 201. _âme mutuelle._ A new alliance of words, on the analogy of
_affection mutuelle_.

L. 202. Cf. Theocritus, _Idyll._ xii. 18.

Ll. 207, 208. _ils s'attendent... d'être._ _S'attendre de_ is now of
rarer occurrence than _s'attendre à_, but it was not so formerly. 'On
ne s'attendait guère _De_ voir Ulysse en cette affaire.' La Fontaine,
_Fab._ X. iii. See LITTRÉ.



                     II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS.

L. 16. _Sans aller_ refers to _me_, the object in the principal clause.
_Sans que j'aille_ would be better syntax. But the prepositional
infinitive was used in older French in a still more disconnected manner.
'Rends-le-moi _sans te fouiller_,' writes Molière, _L'Avare_ I. iii.,
could easily be more explicit, with: 'without _me_ or _my_ searching
you,' See Haase, § 85 D.

Ll. 16-19. See Boileau, _Sat._ ix. 221-5, who is here excellently
satirized.

L. 28. An allusion to the fable of the Fox and the Grapes. La Fontaine,
_Fab._ III. xi.

L. 41. _Non d'aller._ An abrupt change in the construction. The meaning
is: 'But it is not useful to go...'

Ll. 47-60. The germ of all this development is in a letter of Chénier to
his friend de Pange: 'Tu sais combien mes muses sont vagabondes. Elles
ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher
cent à la fois (a general marshalling his troops, ll. 49, 50). Elles
font un pied à ce poème et une épaule à celui-là. Ils boitent tous
et ils seront sur pieds tous ensemble (The image of the sculptor, ll.
51-6). Elles les couvent tous à la fois; ils sortiront tous à la fois'
(the simile of incubation, ll. 57-60).

L. 59. _Sauront._ This use of _savoir_, as also that of _pouvoir_, so
frequent in French, in sentences where the English translation is fain
to omit them, is a French idiom, especially noticeable in the language
of the seventeenth century. An Englishman cannot help being made aware
of this feature when reading Molière, for instance.

L. 71. _des traits._ Whatever there is that is salient, striking,
brilliant, in a literary composition, LITTRÉ says, s.v. 31°: fine
touches.

Ll. 73. _inspire._ For the verb in the singular see note to p. 25, l.
74.

Ll. 79-92. Here the simile of the founder has displaced that of the
potter in the letter quoted above: 'L'argile que j'avais amollie et
humectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt capricieux,
devient une tasse ou une théière.'

L. 94. Cf. La Fontaine, _Épître à Mgr de Soissons_.

L. 96. _et je crée avec eux._ Thus happily does Chénier characterize his
attempt at _original imitation_. Another important declaration will be
found at ll. 117-9.

L. 105. _une pourpre...._ The _purpureus pannus_ or purple patch of
Horace, _Ars Poet._ 15.

L. 109. _brave_, bold.

L. 124. _fuit mes poétiques doigts._ Once transformed by the poet's
hand, prose goes and dances and sings. An easy improvement would be to
delete the ';' after _doigts_ and the ',' after _dansante_.

L. 130. _Les attache_, i.e. _les greffe_, grafts them.

L. 140. _Montaigne...._ 'Je veulx qu'ils donnent une nazarde à Plutarque
sur mon nez,' _Ess._ I. x. 'I will have them wound Plutarch through my
sides,' Cotton's translation.



                              POÈMES.


                         I. L'INVENTION.

L. 1. _fis du Mincius_: Virgil, born at Mantua, on the banks of the
river Mincius (now Mincio).

L. 2. _peuple-roi_, Latin _populus-rex_, people-king.

L. 4. _l'onde Égée._ Tibullus' _Aegeas undas_, i. 3.

L. 7. A most happy line. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 323.

L. 9. Pope, _Essay on Criticism_, 181.

Ll. 20, 21. Pope, _Essay on Criticism_, 715.

Ll. 25-34. Horace, _Ep. ad Pis._, 1 ff.

L. 37. _D'Ormus et d'Ariman._ Ahriman, the spirit of darkness or evil
genius; Ormuzd, the spirit of light or good demon in Persian mythology.

L. 46. Cf. Boileau: 'Une pensée neuve est une pensée qui a dû venir à
tout le monde et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer.'

L. 56. Xénophon, _Memorab._ iii. 10, makes Socrates set forth the same
theory.

L. 62. _Marot._ Clément Marot, a French poet of the sixteenth century,
who excelled in badinage.

Ll. 69. _Sophocle et Eschyle_--and Euripides, whom Chénier forgets.

L. 71. _Des hommes immortels_, Corneille and Racine.

L. 73. _instruits._ The _s_ of _instruits_ should be deleted.

L. 92. _pour nord._ _Nord_ here stands for _étoile du nord_ or _étoile
polaire._ 'Perdre la tramontane (the Mediterranean name of the Pole
Star), la boussole, le nord,' are familiar expressions, meaning 'to be
puzzled, not to know which way to turn, to lose one's head.'

L. 95. _du plus lointain Nérée._ Poetical for _Océan_. Nereus, an
ancient sea-god. Cf. _une Cybèle neuve_ below, p. 91, l. 133.

L. 100. Horace, _Ep. ad Pis._, 156.

L. 130. _Bailly_, a French astronomer (1736-1793). He wrote an _Histoire
de l'Astronomie_.

Ll. 133. _Une Cybèle._ Poetical for the earth, like _Nérèe_ the sea, p.
90, l. 95.

L. 138. _Cusco_ was once the capital of Peru. This shows that Chénier
was then meditating the poem _L'Amérique_, of which he wrote only
fragments.

L. 143. _Négligeât._ In colloquial French this would be, 'Pensez-vous
que leur main _négligerait_...?' In the same way, 'je ne pense pas qu'il
vienne' or 'pensez-vous qu'il vienne' would be '... qu'il viendra.'

L. 163. All the following passage is imitated from Petronius, _Satyr_,
v.

L. 170. _bassin pompeux._ See A. Rich, _Dict. of Roman and Greek
Antiq._, under _Naumachia_.

L. 178. Lucian, _Quomod. hist. conser. sit_, i, speaks of a kind of
summer-madness which seized the inhabitants of Abdera. After witnessing
the exciting performance of an actor, named Archelaüs, in Euripides'
_Andromede_, they went about shouting out this line from the play, 'O
Love, thou tyrant both of men and gods.'

L. 184. _Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques_, i.e. let
us express modern, personal thoughts in a form worthy of antiquity.

L. 221. _son vide_, his empty mind.

L. 223, _jette une rose._ See note to p. 27, l. 15.

L. 243, Cf. Martial, VI. xv.

L. 248. _ces larmes..._ Ovid, _Met._ ii. 584, explains the formation of
amber by the tears the sisters of Phaeton shed.

L. 262. _et dressent tes cheveux._ G. de Chénier, in his edition, prints
_et dresser tes cheveux_. But the correction is unnecessary, as the same
transitive employment of the verb occurs in a fragment of Chénier: '[Il]
verse une sueur froide et _dresse ses cheveux_.'

L. 272. _le docte ciseau._ _Docte_, meaning 'scholarly,' rather than
'skilful,' is, in my opinion at least, not very apposite here.

L. 277. _flanes invaincus aux travaux_, i.e. _dans les_ travaux. See
note to p. 16, l. 308. An allusion to Hercules.

L. 282. Apollo Belvedere.

L. 283. The Farnese Hercules.

L. 284. The Laocoon group.

L. 285. Michael Angelo's Moses.

L. 294. _Ce qu'eux-même._ See note to p. 42, l. 15.

L. 298. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'On ajoute qu'Épicure croyait
que le soleil s'allumait le matin et s'éteignait le soir dans les eaux
de l'Océan.'

Ll. 302. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'La poésie, que nous appelons
le langage des Dieux, était jadis la langue consacrée aux merveilles de
la nature.'

Is it not illustrative of the force of habit that Chénier should
denounce the exploitation of Fable and gods by poets in the very
conventional language he might be expected to object to? In reading l.
297 one would think that he purposed to drop Tethys for ever, but then
come Apollo, Calliope, Urania!

L. 307. _Ou si._ A very quaint interrogative turn which one is surprised
to see Voltaire condemn in this line of Corneille: 'Tombé-je dans
l'erreur, _ou si_ j'en vais sortir?' _Heracl._ IV. iv. See LITTRÉ _Si_,
17°.

L. 309. _Il n'est sot traducteur..._ This is a feature of old syntax
still extant in modern French. La Fontaine, in the seventeenth century,
still writes, in accordance with older usage, '_Fille_ se coiffe
volontiers,' _Fabl._ IV. i. 39. We still omit the definite article after
_jamais_: 'Jamais _homme_ ne reçut plus d'hommages.' Haase, § 57.

L. 311. _ambré._ Perfumed with ambergris--in a figurative sense, of
course._... à la glace..._ '_Être à la glace_, LITTRÉ (s.v. 5°), is said
of such productions of the mind as the spectator or the reader, fail to
move him.' 'Si Corneille avait dans le Cid le plan de l'Académie, le Cid
était _à la glace_.' Voltaire, _Lettre d'Argental_, 4 oct. 1760.

L. 313. _d'abord._ Synonyms: _au premier abord_, _de prime abord_, _dès
l'abord_. The original meaning is, 'as soon as you accost him or it,
at the first contact.' _D'abordée_ is thus explained by Cotgrave: 'At
first, at first sight; as soon as they touched, incountred, or came,
together.' A synonymous expression _d'arrivée_, somewhat archaic.

L. 320. _contraint d'être._ See note to p. 102, l. 146.

L. 322. _abuser._ Deceive, disappoint, baffle.

L. 323. _infidèle_, an unfaithful interpreter of their meaning.

L. 327. _Creusant dans les détours._ In a figurative sense, as in
'Les Anglais pensent profondément; Leur esprit, en cela, suit leur
tempérament; _Creusant dans_ les sujets et forts d'expériences, Ils
étendent partout l'empire des sciences.' La Fontaine, _Fabl._ xii. 23.

L. 329. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 40, 311; Boileau, _Art poét._, i.
147-154. _voit partout un nuage._ So Montaigne: 'Mes conceptions et
mon jugement ne marchent qu'à tastons...; je veois encores du païs au
delà, mais d'une veue trouble et _en nuage_, que je ne puis
desmesler.'--_Essais_, I. xxv.

L. 338. _l'embrasse._ The whole thought is wrapped or clasped by the
adequate expression.

L. 343. _D'eux-même._ See note to p. 42, l. 15.

L. 346. _Io._ The daughter of the river Inachus. Zeus, having fallen
in no French reader of to-day would notice the word. It is a good old
French word. We are thus made aware that it had been falling into disuse
in the seventeenth century (when it occurs several times in La Fontaine
and others), and especially in the eighteenth. E. _reserene_ occurs in
Temple.



FRAGMENT II. This was to be an episode. Alonzo d'Ercilla was a Spanish
poet of the sixteenth century who, in a poem entitled _Araucania_, sang
the conquest, achieved by the Spaniards, of the country south of Chili.

Ll. 24. _aréneuse_, an old, somewhat out-of-the-way word. It occurs in
Rabelais.

L. 28. A climax inspired by Virgil, _Aen._ v. 319.

L. 52. _le Dauphin._ The Dolphin, a northern constellation,
_Delphinius_.

L, 53. _la Couronne._ The crown, _Corona borealis_.



                       IV. L'ART D'AIMER.


Ll. 6, 7. _Et qui pense... Il pense..._ This is a feature of old syntax.
Instances of the construction occur in the seventeenth century: 'Qui
dit prude, _il_ dit laide,' LA FONTAINE. Sometimes the repetition may be
made with a demonstrative pronoun: 'Qui ne mourrait pour conserver son
honneur, celui-là serait infâme, PASCAL.

L. 8. _un durable sillon._ Cf. '... having driven his plough through a
morass which must close again behind it.' Froude, _Oceana_, iii.

Ll. 29-34. Alpheus, in Elis (Peloponnesus), 'that renowned flood, so
often sung, Divine Alpheus, who, by secret sluice, Stole under seas to
meet his Arethuse.'--Milton, _Arcades_, 29 ff. The nymph Arethusa, one
of Diana's nymphs, was by the goddess changed into a fountain, to save
her from the pursuit of Alpheus, a hunter, while Alpheus himself became
a river. Enna is a town in Sicily. The fact that the river Alpheus ran
in a subterranean channel at several points in its course probably gave
rise to the myth.

L. 34. _amer_, an obvious misprint for _amère_. Besides, with _amer_ the
line is deficient by one foot.

L. 44. _ils s'écrivent des fleurs._ This is as happy as it is bold.
As much may be said of: 'Lit en bouquet la lettre...,' l. 50. All this
fragment is gracefully ingenious.

L. 46. _sa durée._ The duration of the 'flame,' of course.



                   V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES.

L. 1. _Il n'est que de = le mieux est de..._ _'Il n'est que de_ jouer
d'adresse en ce monde,' Molière, _Mal. Imag._, interm, l. sc. vi. _être
roi_, king _over oneself_... as is explained at l. 4. Cf. Horace, _Sat._
1. iii. 132, and _Epist._ I. i. 106.

L. 5. _Mon Louvre._ Racan, _Stances_: '_Roy_ de passions,... Sa cabane
est _son Louvre_...'

L. 15. _engagé_, having engaged in (as Thackeray writes: 'Mr. B.,...
engaging in a labyrinth of stables,' _Newcomes_, i. 127), i.e. having
penetrated into.



                           POÉSIES DIVERSES.


                        I. HYMNE A LA JUSTICE.

L. 5. Virgil, _Georg._ ii. 150 ff.

L. 14. _les hauts Pyrénées_, generally feminine, e.g. 'Pyrénées
_Orientales_.' But Chénier thinks of them as '_les Monts_ Pyrénées.'

L. 18. _Respire_, breathes (forth).

L. 19. _couvrant_, goes with _la Provence_.

L. 36. _Incertaine._ Because it shifts its channel.

L. 44. _Que visite Phoebus le soir ou le matin._ A poetic translation of
_Orient_ and _Occident_.

L. 47. _l'une et l'autre Téthys._ Catullus, 'Uterque Neptunus,' xxxi. 3.
Cf. notes to Nérée, p. 90, l. 95, and Cybèle, p. 91, l. 133.

L. 50. _Trudaine._ The grandfather of Chénier's friend, who was Director
of Public Works under Louis XV, and laid out the fine roads of France.

L. 54. _impie._ Not, of course, irreligious, but sacrilegious, as
invading the (to a Frenchman) sacred territory of France--in the course
of what Charles Lamb ironically calls 'the long, steady, deep-rooted,
_rational_ antipathies of the great French and English nations.'--_Mrs.
Battle's Opinions on Whist._ See another use of _impie_, p. 112, l. 107.

L. 83. _Le sel._ An allusion to the gabelle or salt-tax imposed before
the Revolution. This was written before 1789.

L. 85. _Mille brigands_, the _partisans_ or men who constituted _partis_
or societies for the levy of certain taxes.

L. 97. _Malesherbes, Turgot._ These Ministers retired in 1776, but
Malesherbes resumed office, only for a few months, in 1787.

L. 105. _armer d'injustes plaintes._ Cf. note to p. 4, l. 100.

Ll. 107. _impie._ Offending honour, considered as a religion. Cf. p.
110, l. 54.

Ll. 131, 132. _le libre encens d'une lyre au coeur chaste._ An
incoherent metaphor.


                    II. TERRE, TERRE CHÉRIE....


L. 3. _Romans_, a town in the department of Drôme where the States
General of Dauphiné were held in 1788 as a prelude to the Revolution.


             III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.

Translated from Horace, _Sat._ II. vi. 80. Compare the much freer
imitation or rather adaptation of Pope, p. 444 of Globe edition.

L. 10. _une dent dédaigneuse._ Horace's 'Dente superbo.'

L. 16. _ici près_, a feature of colloquialism very much in place. In the
same way does Molière use 'ici dessous, _L'Êt._, I. iv., 'ici dedans,'
_Pré._ vii., 'ici autour,' _D. Juan_, III. ii.

L. 19. _Les grands ni les petits._ Grammarians find fault with sentences
in which _ni_ is not repeated before each of the subjects or objects,
but usage is against them. Haase, § 140, Rem. iii. Ayer, § 263, 3.
LITTRÉ, _ni_, 1°, observes that the instances he quotes are in verse,
but that they might be imitated in prose.

L. 22. _et d'aller._ For the French historic infinitive see Meyer-Lübke,
t, iii. p. 592, who does not think it a continuance of the Latin
historic infinitive, but a new thing, as the various Romance languages
follow in this sensibly different ways. Italian, Spanish, Portuguese
using the infinitive with the preposition _à_ (which occurs in quite
isolated cases in French: 'et bon prestre _à_ soy-retirer,' _Cent
Nouvelles nouvelles_) Is the verb 'to begin' understood? Meyer-Lübke
thinks that the infinitive with _de_ is used only because it was more
generally employed, at the time when this turn of phrase originated,
than the simple infinitive.

L. 31. _S'empresse de servir, ordonner, disposer._ Observe the rapidity
imparted to the sentence by the omission of _de_ before the last two
infinitives, a departure from the more common and regular practice.

L. 32. _excuser._ Used absolutely = 'be indulgent.'

L. 35. _La tristesse...._ This rapid review of the Country Rat's
grievances--all nouns and no verb--reminds one of a similar turn in La
Fontaine's _La Mort et le Bûcheron_, when the poor wood-cutter sees at
a glance all his past life: 'Point de pain quelquefois, et jamais de
repos.'

L. 38, _et de rire._ See note to l. 22.


                         IV. LA FRIVOLITÉ.

L. 5. _la glace inquiète._ The restless looking-glass, whose reflection
flits about.

L. 10. _fluide_, evanescent.


                            V. LE POÈTE.

This short fragment was first published in the edition of G. de Chénier,
1874, among a few others under the general heading of 'Satires.'



                                ODES.



                          I. A VERSAILLES.

L. 9. _Mes pénates secrets._ Chénier, in 1792, after the death of the
king, in whose defence he had written, almost despairing of the future
of his country, fallen into the hands of Robespierre, Collot d'Herbois
and Saint-Just, left Paris for Versailles, where his grief was somewhat
alleviated by his love for Fanny, Mme Laurent Lecoulteux. See note to p.
75, _Sur la mort d'un enfant_, l. 1.

Ll. 11. _Vont dirigeant._ See note to p. 27, l. 29.

L. 13. _Les chars._ See note to p. 56, l. 15.

L. 37. _rivage._ Not in the precise sense 'shore,' but, more vaguely,
'country,' 'place.' Thus F. _climat_ and E. _climate_ (or _clime_) have
had their meaning extended to that of 'region.'

L. 48. _Langage d'amour si des dieux._ Expressed archaically for
_langage de l'amour_.

L. 60. An allusion to the massacres of prisoners at Versailles in
September, 1792.


                  II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY.

L. 6. _hymne infâme._ Many poems were written on the occasion of Marat's
death, among which one by Audouin, a deputy.

L. 9. _Dérobe..._ Robs, frustrates, glorious deeds of their due praise.

Ll. 27-30. Aristophanes, _Thesmophoriazusae_, 667.

L. 32. _Paros._ One of the Cyclades, famed for its white marble (Parian
marble).

L. 33. _Harmodius... son ami._ Harmodius and Aristogiton, who conspired
with a few others to murder Hipparchus, younger brother of the tyrant
Hippias, and Hipparchus himself, but succeeded in slaying Hipparchus
alone. Harmodius was cut down on the spot by the guards, and Aristogiton
was soon captured and tortured to death. When Hippias was expelled,
Harmodius and Aristogiton became the most popular of Athenian heroes
(_Encyclopaedia Britannica_).

L. 57. Like Dido, when she has resolved to die. Virgil, _Aen._ iv. 475.


                        III. LA JEUNE CAPTIVE.

This celebrated poem was written in the _prison de Saint-Lazare_. _La
Jeune Captive_ was a Mademoiselle de Coigny. She had, at the age of
fifteen, married the Marquis de Rosset, later on Duc de Fleury. She was
twenty-five at the time of her imprisonment. She was set free after
the 9th of Thermidor. This poem first appeared in the _Décade
philosophique_, hardly six months after the death of Chénier.

L. 11. Pindar, _Nem._ vii. 77.

Ll. 28-30. Cf. p. 52, ll. 43, 44.

Ll. 34, 35. Cf. p. 52, l. 42.

L. 36. Cf. p. 52, l. 41.

L. 39. _dévore._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. 74.

L. 40. _Palès._ The goddess of shepherds. This mythological allusion
strangely mars this fine poem.

L. 43. _triste et captif._ A kind of ablative absolute.

Ll. 53, 54. This madrigal winding up this pathetic lyric is in poor
taste indeed.



                              ÏAMBES.


     I. HYMNE SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE DES SUISSES DE CHATEAUVIEUX.

This poem first appeared in the _Journal de Paris_, on April 15, 1792,
the day of the festival. In 1790 the Swiss Regiment of Chateauvieux at
Nancy had mutinied, seized the military chest, and killed heroic young
Desilles, captain of the _Régiment du Roi_, who was attempting to
prevent fratricide bloodshed. For these misdeeds they were condemned
to the galleys. In 1792 they were amnestied by a decree of the National
Assembly, and Collot d'Herbois, at the _Club des Jacobins_, carried a
motion that they should make a triumphal entry into Paris. See Carlyle,
_French Revol._, pt. ii, bk. ii, ch. vi, and bk. vi, ch. x.

Against this disgraceful resolution Chénier rose indignantly in several
letters to the editors of the _Journal de Paris_, in an _address_ to the
National Assembly, and in the present poem.

L. 8. _Désille._ See the above introductory notice.

L. 6. The body of Mirabeau was transferred to the Pantheon on April 5,
1791.

L. 10. Voltaire died in Paris in 1778, but as the clergy had not been
called upon to assist him at his last moments his body was denied
sepulture in Paris, and was buried at the Abbey of Scellières, of which
a nephew of his was commendator. His remains, however, re-entered Paris
solemnly on July 11 of the same year, where they lie in the crypt of the
Pantheon.

L. 15, _tu conduiras Jourdan._ _Tu_ refers to _divin triomphe_. Jourdan,
nicknamed _Coupe-tête_, was at the head of the brigands of Vaucluse
during the disturbances in the South of France in October, 1791.

L. 17. _Coblentz._ The general quarters of the Émigrés.

L. 27. An allusion to a meal taken in common by Pétion and his
colleagues of the Commune of Paris at a tavern, at La Râpée-Bercy, which
they had caused to be mentioned in newspapers belonging to their party
as something to be proud of.

L. 34. _Persans._ The appellation _Persans_ is generally reserved for
the Persians of to-day, the ancient Persians being designated as _les
Perses_.

L. 45. Eudoxus and Hipparchus, two celebrated ancient astronomers.

Ll. 46-8. Berenice's hair, a small northern constellation near the tail
of Leo. Berenice was the wife of Ptolemy Energetes, king of Egypt, _c._
248 B. C.

L. 49. Argo, a constellation in the Southern Hemisphere.

L. 55. _en leur galère._ 'The forty Swiss,' writes Carlyle, 'were
mounted into a triumphal car resembling a ship,' _Fr. Rev._ II. iii, x.


                     II. QUAND AU MOUTON BÊLANT....

The two following pieces, dated from St.-Lazare, were written in the
prison in a minute handwriting on small slips of paper concealed by
Chénier in the linen that was fetched home to wash.

L. 23. _Fouquier_. A blank in the MS. Fouquier-Tinville, the president
of the Revolutionary Tribunal.


                    III. COMME UN DERNIER RAVON....

Ll. 5-8. 'L'habitude est une seconde nature,' says a French proverb.
This elaborate periphrasis verifies it. And no doubt but Chénier
composed these lines in terrible earnest when he was daily expecting
death. How can we say after this that the far-fetched conceits of
Richard II in his prison (_K. Rich. II_, V. v.) are not what it was
likely he should indulge in, in his desperate situation?

L. 15. In the first edition the poem here came to an abrupt end. In that
of 1826 the fifteen lines were given as having been written by Chénier
but few moments before being taken to execution. The following nine
lines were altogether omitted, and the rest of the piece given as a
separate poem.

L. 35. Var.: _La bassesse, la feinte_--le _désespoir_, la _honte_.

L. 58. _Mourir...!_ The infinitive used absolutely as an exclamation
(or interrogation) in order to express surprise or indignation: 'Moi,
me _taire_!' 'A qui _se fier_ à présent?' '_Offenser_ de la sorte une
sainte personne!'--MOLIÈRE. See Ayer, § 209, 4: Mever-Lübke, § 528.

L. 81. _noirs de leur ressemblance._ Black with their likeness
energetically expressed.

L. 83. _fouet._ A monosyllable, pronounced _fouè_, and not _foi_, as
some will do.--LITTRÉ.

L. 85. _cracher sur leurs noms._ Chénier does not mince it in these
_ïambes_.





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