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Title: Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet
Author: Chéruel, Aldophe, 1809-1891 [Editor]
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet" ***

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produced from images of the Bibliothèque nationale de
France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr



MÉMOIRES

SUR LA VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE

DE FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

D'APRÈS SES LETTRES ET DES PIÈCES INÉDITES

CONSERVÉES

A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE

PAR

A. CHÉRUEL

INSPECTEUR GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

TOME PREMIER

PARIS

CHARPENTIER, ÉDITEUR

28, QUAI DE L'ÉCOLE

1862

Tous droits réservés.



TABLE DES MATIÈRES

TOME PREMIER

PRÉFACE.--Nécessité d'une étude complète sur la vie du surintendant
Fouquet et de son frère l'abbé.--Sources de cet ouvrage: utilité des
lettres de Mazarin et des papiers de Fouquet conservés à la Bibliothèque
impériale.--Division de la vie et des Mémoires de Fouquet en quatre
parties.


CHAPITRE PREMIER (1615-1650)

Famille de Nicolas Fouquet.--Il devient maître des requêtes (1635).--Il
est intendant dans l'armée du nord de la France et ensuite dans la
généralité de Grenoble.--Sa disgrâce en 1644.--Il est de nouveau nommé
intendant en 1647.--Son rôle pendant la première Fronde en 1648 et
1649.--Il achète la charge de procureur général au parlement de Paris
(1650), et en prend possession au mois de novembre de la même
année.--Puissance du parlement de Paris à cette époque.--Caractère du
premier président Mathieu Molé et d'autres magistrats du
parlement.--Rôle difficile de Nicolas Fouquet.--Défauts du parlement
considéré comme corps politique.--Contraste avec la conduite habile de
Mazarin.--Nicolas Fouquet s'attache à ce dernier et lui reste fidèle
pendant toute la Fronde.


CHAPITRE II (1651-1652)

Mazarin sort de France (mars 1651); son découragement.--Services que lui
rendirent en cette circonstance Nicolas et Basile Fouquet.--Caractère
de ce dernier.--Il brave les dangers pour se rendre près du cardinal
(avril-mai 1651).--Le procureur général, Nicolas Fouquet s'oppose à la
saisie des meubles de Mazarin.--Efforts des Fouquet pour rompre la
coalition des deux Frondes.--Ils y réussissent (juin 1651).--Tentatives
pour gagner à la cause de Mazarin quelques membres du
parlement.--Négociations de l'abbé Fouquet avec le duc de Bouillon et
Turenne son frère, qui se rallient à la cause royale (décembre
1651).--Mazarin rentre en France et rejoint la cour (janvier
1652).--Turenne prend le commandement de son armée (février
1652).--Dispositions de la bourgeoisie différentes de celles du
parlement.--Influence des rentiers dans Paris.--Rôle du coadjuteur Paul
de Goudi; il est nommé cardinal (février 1652).--Efforts inutiles de
l'abbé Fouquet pour gagner Gaston d'Orléans.--Négociations avec
Chavigny.--Importance du rôle de ce dernier pendant la Fronde.


CHAPITRE III

Rôle de Chavigny pendant la Fronde: son ambition; il est emprisonné,
puis exilé en 1648.--Intrigues de Chavigny et de Claude de Saint-Simon
pour renverser Mazarin (1649).--Erreur du duc de Saint-Simon, auteur des
Mémoires, relativement aux relations de son père avec Chavigny.--Claude
de Saint-Simon cherche à s'appuyer sur le prince de Condé pour enlever
le pouvoir à Mazarin.--Mémoire rédigé par Chavigny dans ce but.--Mazarin
parvient à déjouer les intrigues de ses ennemis.--Arrestation et
emprisonnement du prince de Condé (1650).--Chavigny et Saint-Simon
s'éloignent de Paris.


CHAPITRE IV (1651-1652)

Retour de Chavigny à Paris en 1651; il entre dans le ministère formé en
avril 1651 et est attaqué par le cardinal de Retz.--Courte durée de ce
ministère.--Chavigny entame des négociations avec Mazarin (janvier 1652)
par l'intermédiaire de Fabert et de l'abbé Fouquet.--Arrivée des troupes
espagnoles à Paris (5 mars 1652).--Fêtes et émeutes.--Prise d'Angers par
l'armée royale (7 mars).--Violences du parti des princes dans
Paris.--Émeute du 25 mars.--Inquiétude de Mazarin.--L'abbé Fouquet fait
afficher des placards contre Condé.--Arrivée de Condé à l'armée (1er
avril).--Combat de Bléneau (6 avril).--Condé vient à Paris (11
avril).--Il se rend au parlement (12 avril).--Paroles que lui adresse le
président le Bailleul.--Le procureur général Fouquet attaque le
manifeste du prince de Condé (17 avril).--Les princes sont mal
accueillis à la chambre des comptes et à la cour des aides (22 et 23
avril).--Dispositions peu favorables de l'Hôtel de Ville.--Arrestation
de l'abbé Fouquet (24 avril).--Les campagnes sont désolées par les
troupes des deux partis.--Destruction des bureaux d'entrée.--Plaintes
du prévôt des marchands adressées au parlement (20 avril).--Les princes
forcés de négocier avec la cour (28 avril).--État misérable de
Paris.--On engage le peuple à secouer le joug des princes.


CHAPITRE V (AVRIL-MAI 1652)

Négociations des princes avec la cour: Rohan, Chavigny et Goulas à
Saint-Germain (28-29 avril).--Prétentions des princes et de leurs
députés.--Mauvais succès de ces négociations.--Mécontentement de Condé,
du parlement et du cardinal de Retz.--Mission secrète de Gourville (mai
1652), propositions dont il est chargé.--Mazarin refuse de les accepter;
lettre confidentielle du cardinal à l'abbé Fouquet (5 mai).--Madame de
Châtillon continue de négocier au nom de Condé; caractère de cette dame;
elle se fait donner par Condé la terre de Merlou.--Mazarin profite de
toutes ces négociations et divise de plus en plus ses ennemis.--Le
prévôt des marchands est maltraite par la populace.--La bourgeoisie
prend les armes (5 mai).--Défaite de l'armée des princes à Étampes (5
mai).--Le parlement envoie le procureur général, Nicolas Fouquet, à
Saint-Germain.--Harangue qu'il adresse au roi.--Nouvelle mission de
Fouquet à Saint-Germain (10-14 mai).--Relation qu'il en fait au
parlement (16 mai).--Les princes rompent les négociations avec la cour
et reprennent les armes.


CHAPITRE VI (MAI-JUIN 1652)

Condé s'empare de la ville de Saint-Denis (11 mai), qui est bientôt
reprise par l'armée royale (13 mai).--Les princes s'adressent au duc de
Lorraine, qui s'avance jusqu'à Lagny à la tête d'une petite armée.--Son
arrivée à Paris (1er juin).--Caractère de ce duc et de ses
troupes.--Frivolité apparente du duc de Lorraine.--Ses temporisations
affectées.--Il négocie avec la cour par l'intermédiaire de madame de
Chevreuse et de l'abbé Fouquet.--Intimité de l'abbé Fouquet avec
mademoiselle de Chevreuse.--Lettre de l'abbé Fouquet à Mazarin (4 juin)
sur les négociations de madame de Chevreuse avec le duc de
Lorraine.--Lettre de Mazarin à madame de Chevreuse (5 juin).--Traité
signé avec le duc de Lorraine (6 juin).--Part qu'y a la princesse de
Guéménée (Anne de Rohan).--Le duc de Lorraine s'éloigne de
Paris.--Misère de cette ville.--Procession de la châsse de sainte
Geneviève (11 juin).--Conduite du prince de Condé à cette
occasion.--Murmures et menaces contre le parlement.--Violences exercées
contre les conseillers (21 juin).--Mazarin encourage l'abbé Fouquet à
exciter le peuple contre le parlement.--Tumulte du 25 juin.--Danger que
court le procureur général Nicolas Fouquet.--Les deux armées se
rapprochent de Paris.


CHAPITRE VII (JUILLET 1652)

Marche de l'armée des princes sous les murs de Paris (2 juillet).--Avis
donné par Nicolas Fouquet.--L'armée des princes est attaquée par
Turenne.--Escarmouches au lieu dit la _Nouvelle France_ et aux
Récollets.--Combat de la porte Saint-Antoine.--Danger du prince de Condé
et de son armée.--Il est sauvé par mademoiselle de Montpensier.--La
paille adoptée comme signe de ralliement des Frondeurs.--Assemblée
générale de l'Hôtel de Ville (4 juillet).--Tentative
d'incendie.--Résistance des archers de la ville.--Meurtre de plusieurs
conseillers.--L'Hôtel de Ville est envahi et pillé.--Le duc de Beaufort
éloigne la populace et délivre les conseillers.--Mademoiselle de
Montpensier sauve le prévôt des marchands.--Tyrannie des princes dans
Paris.--Élection d'un nouveau prévôt des marchands (6
juillet)--Condamnation et supplice de quelques-uns des
séditieux.--Négociations du parlement avec la cour.--Le roi annonce
l'intention de éloigner le cardinal Mazarin (11 juillet).--Opposition de
Condé aux propositions de la cour (13 juillet).--Il continue de négocie
secrètement avec Mazarin.--Rôle de Nicolas Fouquet et de son frère
pendant cette crise.


CHAPITRE VIII (JUILLET-AOÛT 1652)

Mémoire adressé par Nicolas Fouquet au cardinal Mazarin sur la conduite
que la cour doit tenir (14 juillet): il expose le danger de la situation
et la nécessité de prendre des mesures pour annuler les actes du
parlement et de l'Hôtel de Ville, dominés par la faction des
princes.--Il propose de publier un manifeste au nom du roi pour montrer
la mauvaise foi des princes, qui, après avoir demandé et obtenu
l'éloignement de Mazarin, refusent de déposer les armes et appellent les
ennemis dans l'intérieur de la France.--Il faut exiger que les princes
envoient immédiatement leurs députés à Saint-Denis pour traiter avec la
cour, et en attendant retenir dans cette ville les députés du
parlement.--Nécessité de transférer le parlement hors de Paris et moyen
de gagner une partie de ses membres.--Faute que l'on a commise en ne
s'opposant pas à la réception de Rohan-Chabot en qualité de duc et pair
par le parlement.--Lettre de Nicolas Fouquet, en date du 15 juillet: il
explique pourquoi les députés du parlement ne peuvent se rendre à
Saint-Denis.--Nécessité d'envoyer promptement des ordres au parlement et
de prendre une décision pour ou contre le départ du cardinal
Mazarin.--Indication des moyens à employer pour faire venir à Pontoise
un certain nombre de conseillers du parlement.--Arrêts du conseil du
roi, en date du 18 juillet et du 31 du même mois qui annulent les
élections de l'Hôtel de Ville et transfèrent le parlement de Paris à
Pontoise.--Projet de déclaration contre ceux qui n'obéiront pas aux
ordres du roi.--Lettre de Nicolas Fouquet à ses substituts pour les
mander à Pontoise.--Circulaire du même aux divers parlements de
France.--Pamphlets publiés à Paris contre la translation du
parlement.--Le parlement de Pontoise s'ouvre le 7 août 1652, et demande
l'éloignement de Mazarin.


CHAPITRE IX (JUILLET-SEPTEMBRE 1652)

Le duc d'Orléans est déclaré lieutenant général du royaume et le prince
de Condé généralissime des armées (20 juillet).--Conseil établi par les
princes; disputes de préséance; duel de Nemours et de Beaufort (30
juillet); querelle de Condé et du comte de Rieux (31
juillet).--Désordres commis par les troupes des princes.--Mécontentement
de la bourgeoisie parisienne; assemblées aux halles et au cimetière des
Innocents (20 août).--Mazarin s'éloigne pour quelque temps; sa
correspondance avec les deux Fouquet.--Chavigny négocie avec la cour au
nom des princes.--Inquiétude que le cardinal de Retz inspire à
Mazarin.--Retz se rend à la cour (9 septembre), et veut traiter avec la
reine au nom du duc d'Orléans.--Il n'y réussit pas.--L'abbé Fouquet
excite la bourgeoisie parisienne et négocie avec Chavigny.--Assemblée
des bourgeois au Palais-Royal (24 septembre); ils se déclarent
antifrondeurs.--Conférence de l'abbé Fouquet avec Goulas (20
septembre).--Il part pour la cour.--On intercepte une lettre de l'abbé
Fouquet adressée au secrétaire d'État le Tellier.


CHAPITRE X (OCTOBRE 1652)

L'abbé Fouquet s'obstine à continuer les négociations avec les
princes.--Sa passion pour la duchesse de Châtillon.--Mazarin l'avertit
vainement que le prince de Condé ne veut pas traiter sérieusement avec
la cour (5 octobre).--Il lui conseille de s'attacher à séparer le duc
d'Orléans de Condé.--L'intérêt véritable du roi conseille de repousser
les demandes de ce dernier.--Mazarin revient avec plus d'insistance sur
les mêmes idées (9 octobre); il sait positivement que Condé est entré
dans de nouveaux engagements avec les Espagnols et leur a promis de ne
pas traiter avec la France.--Madame de Châtillon est également dévouée
aux Espagnols.--Plaintes de Mazarin sur la prolongation de son exil; il
espère que le procureur général, Nicolas Fouquet, déterminera le
parlement de Pontoise à proclamer son innocence.--Il engage l'abbé
Fouquet à profiter de la rupture entre le prince de Condé et Chavigny
pour assurer le succès des négociations avec le duc d'Orléans.--Violence
de Condé envers Chavigny; maladie et mort de ce dernier (11
octobre).--Erreurs de Saint-Simon dans le récit de ces faits.--Attaques
dirigées à la cour contre l'abbé Fouquet; on lui enlève la direction des
négociations avec les princes.--Le procureur général, Nicolas Fouquet,
se plaint vivement à Mazarin de la conduite des ministres qui entourent
la reine et de la rupture des négociations.--Il pense que l'on devrait
profiter de la bonne disposition des Parisiens pour ramener le roi dans
son Louvre.--Le parlement siégeant à Pontoise est tout entier de cet
avis, et c'est en son nom qu'écrit le procureur général.


CHAPITRE XI OCTOBRE 1652.

Inquiétude que les divisions du parti royaliste inspirent à
Mazarin.--Dans sa réponse au procureur général, 12 octobre, il montre
que le prince de Condé n'a jamais traité avec sincérité et que,
n'espérant pas conclure la paix avec lui, il a dû en référer au conseil
du roi.--Il est disposé, quant à lui, à demeurer exilé toute sa vie si
le service du roi l'exige, et approuve le projet de ramener le roi à
Paris.--Peu de sincérité de cette lettre.--Mazarin est plus explicite
avec l'abbé Fouquet: il exprime le désir de voir continuer les
négociations particulières avec Goulas, et souhaite que l'on détermine
le duc d'Orléans à se retirer dans son apanage.--Mazarin souhaite
vivement entrer à Paris avec le roi; il va se rendre à Sedan et se tenir
près à rejoindre la cour, dès qu'il sera nécessaire.--Inquiétude que lui
inspirent le cardinal de Retz et ses relations avec l'hôtel de
Chevreuse.--L'abbé Fouquet reçoit d'un des confidents de Mazarin des
renseignements sur les causes de sa disgrâce.--Il conserve toute la
confiance du cardinal, qui le charge de hâter son retour, au moment où
la cour se rapproche de Paris.--Départ de Condé et du duc de Lorraine 13
octobre.--Entrée du roi à Paris (21 octobre).


CHAPITRE XII (OCTOBRE-DÉCEMBRE 1652)

L'abbé Fouquet est chargé par Mazarin de préparer son retour à Paris, et
de soutenir ses intérêts auprès de la reine Anne d'Autriche (21
octobre).--Nécessité de punir les chefs de la révolte et surtout de
faire sortir de Paris le cardinal de Retz.--L'abbé Fouquet doit insister
sur ce point auprès du procureur général son frère.--Mazarin conseille
d'envoyer Retz en ambassade à Rome.--Il engage l'abbé Fouquet à se tenir
en garde contre les violences du Retz, qui a juré de se venger de
lui.--Nouvelles instances de Mazarin auprès des deux Fouquet pour qu'ils
disposent les esprits en sa faveur, et que les arrêts du parlement
contre lui soient annulés par une déclaration royale.--Zèle de l'abbé
Fouquet et du procureur général pour ruiner les ennemis de Mazarin, et
particulièrement le cardinal de Retz.--Négociations avec ce prélat;
elles sont rompues.--Lutte de l'abbé Fouquet contre Retz; il lui tient
tête partout et propose de lui enlever l'autorité épiscopale dans
Paris.--Arrestation du cardinal de Retz (19 décembre).--L'abbé Fouquet
en avertit le premier Mazarin; ruine du parti de la Fronde.--Services
rendus par les deux Fouquet.--Leur avidité et leur ambition.--Promesses
de Mazarin.


CHAPITRE XIII (JANVIER-FÉVRIER 1653)

Mazarin lève une petite armée et délivre la Champagne.--Il se joint à
Turenne.--État de Paris en son absence.--Divisions entre ses
partisans.--Lettre de le Tellier à Mazarin.--La place de surintendant
devient vacante 2 janvier.--Nicolas Fouquet demande cette place.--Il a
pour compétiteur Abel Servien, qui est vivement appuyé par plusieurs
partisans de Mazarin et par la Chambre des comptes.--Lettre adressée en
cette circonstance à Mazarin par son intendant J. B. Colbert.--L'abbé
Fouquet soutient son frère et se plaint vivement de le
Tellier.--Réconciliation apparente imposée par Mazarin.--Retour du
cardinal à Paris (3 février).--Il fait nommer 8 février deux
surintendants, Servien et Fouquet.


CHAPITRE XIV (1653)

Rôle de l'abbé Fouquet à cette époque; il est chargé sans titre officiel
de diriger la police; mémoire qu'il adresse à Mazarin sur l'état de
Paris.--Il découvre le complot de Bertaut et Ricous contre la vie de
Mazarin, les fait arrêter, surveille leur procès et presse leur
condamnation (23 septembre-11 octobre).--L'abbé Fouquet accusé d'avoir
voulu faire assassiner le prince de Condé; il se disculpe.--Il ne cesse
de veiller sur le parti frondeur, et instruit le cardinal des démarches
de mademoiselle de Montpensier et des relations du cardinal de Retz avec
le prince de Condé.--Attitude du parlement de Paris: services qu'y rend
le procureur général, Nicolas Fouquet.--L'abbé Fouquet obtient, de
l'Hôtel de Ville de Paris, de l'argent et des vêtements pour l'armée
royale.--Répression des factieux et dispersion des assemblées
séditieuses.--L'abbé Fouquet répond aux attaques de ses
ennemis.--Mazarin l'assure de son amitié.


CHAPITRE XV (1653-1654)

Administration financière pendant les années 1653 et 1654 racontée par
Nicolas Fouquet.--Règlement qui détermine les fonctions de chacun des
surintendants.--Erreurs du récit de Fouquet.--Embarras financiers
pendant l'année 1653, prouvés par la correspondance de Mazarin et de
Colbert.--Le cardinal Mazarin se fait traitant et fournisseur des
armées, sous un nom supposé.--Les surintendants se montrent d'abord
assez difficiles, et Colbert s'en plaint.--Fouquet profite d'une absence
de Servien (octobre 1653) pour régler les affaires d'après les désirs du
cardinal.--Mazarin exige que les deux surintendants vivent en paix.

CHAPITRE XVI

État de la France en 1654: elle est menacée à l'extérieur et troublée à
l'intérieur.--Le surintendant Nicolas Fouquet fournit de l'argent pour
l'entretien de l'armée: création de quatre nouveau intendants des
finances.--Translation du cardinal de Retz de Vincennes au château de
Nantes (30 mars).--Son évasion (8 août).--Son projet audacieux; il ne
peut l'exécuter.--Agitation à Paris à la nouvelle de cette évasion.--_Te
Deum_ chanté par ordre du chapitre; libelles publiés; Mazarin est pendu
en effigie.--L'abbé Fouquet lui donne avis de l'état de
Paris.--Tranquillité de Mazarin.--Les chanoines et les curés les plus
factieux sont mandés à Péronne.--Lettre de Mazarin à l'abbé Fouquet en
date du 24 août sur les mesures adoptées.--Victoire remportée par
l'armée française le 25 août.--Mazarin s'empresse de l'annoncer à l'abbé
Fouquet.--Il ne témoigne que du mépris pour les manifestations
turbulentes de Paris.--Fuite de Retz, qui se retire en Espagne, puis à
Rome.--La cour revient à Paris (5 septembre).--Nouveau règlement pour
les députés des rentiers qui sont nommés par le roi sur une liste
présentée par le prévôt des marchands, les échevins et les conseillers
de ville.--Nicolas Fouquet achète les principaux membres du parlement.


CHAPITRE XVII

Derniers actes d'opposition parlementaire à l'occasion de
l'enregistrement d'édits bursaux (20 mars 1655).--Les édits sont
vivement attaqués dans une séance du 9 avril.--Louis XIV impose silence
au parlement (13 avril).--Vaines doléances de ce corps.--Nicolas Fouquet
fait nommer Guillaume de Lamoignon premier président du parlement de
Paris.--Notes sur les membres de ce corps rédigées vers
1657.--Opposition prolongée des partisans du cardinal de Retz.--Efforts
tentés en faveur du commerce.--Mémoire remis à Fouquet sur ce
sujet.--Colbert propose aussi ses vues sur les moyens de ranimer
l'industrie et le commerce.--Zèle de Fouquet pour la marine et le
commerce.--Mesures favorables au commerce et aux colonies.--Fouquet a de
nouveau recours à de fâcheux expédients pour fournir aux dépenses de la
guerre.


CHAPITRE XVIII (1856-1657)

Éloges donnés à l'administration financière de Fouquet par Mazarin
(1656).--Le surintendant se plaint des exigences de Mazarin et de
Colbert.--Les lettres de Mazarin à Colbert pendant Tannée 1657 prouvent
que le cardinal et son intendant insistaient sans cesse auprès de
Fouquet pour en obtenir de l'argent.--Mazarin prélève des pots-de-vin
sur les marchés.--Fonds secrets, ou ordonnances de comptant.--Mazarin
fait payer par le surintendant ses dettes de jeu.--Sommes énormes
accumulées en huit ans par Mazarin.--Moyens qu'employait Fouquet pour
tromper Servien.--Connivence de son commis Delorme.--Dilapidations de
Fouquet.


CHAPITRE XIX (1655-1657)

L'abbé Fouquet dispose de la police.--Anecdote racontée à ce sujet par
Gourville.--Passion de l'abbé Fouquet pour madame de
Châtillon.--Portrait de cette dame.--Son avidité.--Elle s'enfuit à
Bruxelles après l'exécution de Bertaut et Ricous.--Puis elle revient en
France et conspire avec le maréchal d'Hocquincourt pour livrer Ham et
Péronne à Condé et aux Espagnols.--Lettre de la duchesse de Châtillon à
ce sujet (17 octobre 1655); elle est interceptée.--La duchesse de
Châtillon est arrêtée et confiée à la garde de l'abbé Fouquet.--Fureurs
jalouses de ce dernier.--Scène violente qu'il fait à la duchesse de
Châtillon (1656).--Rupture entre l'abbé Fouquet et madame de
Châtillon.--Désespoir de l'abbé.--Il tente de se réconcilier avec la
duchesse, mais sans succès.--Fin de madame de Châtillon.


CHAPITRE XX (1657)

Famille de Nicolas Fouquet.--Il épouse en premières noces Marie Fourché,
et en secondes noces Marie-Madeleine de
Castille-Villemareuil.--Positions élevées occupées par ses frères
François, Louis et Gilles.--Mariage de la fille ainée de Fouquet avec le
marquis de Charost 12 février 1657.--Projet rédigé par Fouquet pour se
mettre à l'abri de la vengeance de Mazarin.--Ham et Concarnau sont
désignés, dans la première rédaction du projet, comme les places fortes
où doivent se retirer les amis de Fouquet.--Rôle important qu'il donne à
la marquise du Plessis-Bellière.--Caractère de cette femme.--Elle marie
sa fille au duc de Créqui.--Madame d'Asserac est citée également dans le
projet de Fouquet.--Elle achète pour le surintendant le duché de
Penthièvre.--Rôle assigné à l'abbé Fouquet et à la famille du
surintendant.--Attitude que devaient prendre les gouverneurs amis de
Fouquet.--Personnages sur lesquels il comptait à la cour et dans le
parlement: le duc de la Rochefoucauld et son fils, le prince de
Marsillac, Arnauld d'Andilly, Achille de Harlay.--Il avait gagné
l'amiral de Neuchèse et un marin nommé Guinan.--Les frères et les amis
du surintendant devaient entretenir l'agitation dans les parlements et
le clergé.--Mesures à prendre dans le cas où Fouquet serait mis en
jugement.--Réponse de Fouquet à l'occasion du projet trouvé à
Saint-Mandé.--Il en reconnaît l'authenticité.--Il veut acheter une
charge de secrétaire d'État.--Travaux exécutés à Vaux-le-Vicomte, près
de Melun.--Fouquet se laisse enivrer par la flatterie.


CHAPITRE XXI (1658)

Rupture entre le surintendant et son frère l'abbé Fouquet.--Ce dernier
cherche à inspirer au surintendant des soupçons contre
Gourville.--Conduite insolente de l'abbé Fouquet, qui s'attire le blâme
de Mazarin.--Relations de l'abbé Fouquet avec mademoiselle de
Montpensier; elle le traite dédaigneusement.--L'abbé Fouquet s'attache à
madame d'Olonne.--Sa conduite perfide à l'égard du prince de
Marsillac.--Mazarin s'éloigne de l'abbé Fouquet et se fie de plus en
plus à Colbert.--Maladie de Nicolas Fouquet, juin 1658.--Le surintendant
achète Belle-Île et en veut faire sa forteresse dans le cas où il serait
attaqué.--Fortifications de Belle-Île.--Engagement de Deslandes envers
Nicolas Fouquet.--Ce dernier s'empare des gouvernements de Guérande, du
Croisic et du Mont-Saint-Michel sous le nom de la marquise
d'Asserac.--Nicolas Fouquet continue de s'occuper, jusqu'en 1661, de son
plan de résistance: ses relations avec l'amiral de Neuchèse.--Il achète,
pour le marquis de Créqui, la charge de général des
galères.--Possessions du surintendant Fouquet en Amérique.


CHAPITRE XXII (1658-1659)

Négociations pour le mariage du roi avec une princesse de la maison de
Savoie.--Fouquet envoie à Turin mademoiselle de Treseson, nièce de
madame du Plessis-Bellière, pour s'emparer de l'esprit de la princesse
Marguerite de Savoie.--Mademoiselle de Treseson arrive à Turin.--Sa
correspondance avec Fouquet.--Elle fait connaître le caractère de
Christine de France, duchesse de Savoie, de sa fille Marguerite et de
son fils Charles-Emmanuel.--Entrevue des cours de France et de Savoie à
Lyon (novembre-décembre 1658).--Cause de la rupture du mariage
projeté.--Mademoiselle de Treseson reste à la cour de Savoie, où elle
devient madame de Cavour.--La princesse Marguerite épouse le duc de
Parme.


CHAPITRE XXIII

Fouquet protecteur des lettres et des arts.--État de la littérature
après la Fronde.--Fouquet donne une pension à Pierre
Corneille.--Remercîment en vers que lui adresse Pierre
Corneille.--Représentation d'_Œdipe_ (1659).--Thomas Corneille reçoit
aussi des gratifications de Fouquet.--Pellisson s'attache à Fouquet.--Il
le met en relation avec mademoiselle de Scudéry et les
_précieuses_.--Caractère de cette littérature.--Lettres de mademoiselle
de Scudéry à Pellisson.--Elle y montre son affection pour Pellisson et
son attachement pour Fouquet.--Autres poëtes encouragés par le
surintendant, Boisrobert, Gombauld, Hesnault, Loret, Scarron.--Lettre
attribuée à madame Scarron; elle est apocryphe.--Lettres de madame
Scarron à madame Fouquet.


CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molière et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son
poëme d'_Adonis_.--Il reçoit une pension de Fouquet à condition de
lui payer une redevance poétique.--Engagement que prend la Fontaine
dans son _Épître à Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier
terme de la redevance par une ballade adressée à madame Fouquet
(juillet 1659).--Quittance en vers donnée par Pellisson.--Ballade
adressée, en octobre 1659, à Fouquet pour le payement du second
terme.--Ballade sur la paix des Pyrénées (décembre
1659).--Insouciance et indépendance de la Fontaine; il se plaint
dans une épître en vers de n'avoir pas été reçu par le
surintendant.--Fouquet écoute les plaintes de la Fontaine et sa
requête en faveur de sa ville natale (Château-Thierry).--La
redevance poétique, à laquelle s'était engagé la Fontaine, lui
devient onéreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa
pension.--_Songe de Vaux_, poëme entrepris par la Fontaine et resté
inachevé.--Artistes protégés et encouragés par Fouquet.


APPENDICE, Tome I.

I. Sur le nom et les armes de Fouquet.

II. Rapport adressé par Fouquet, intendant de l'armée du nord, au cardinal Mazarin.

III. Lettre de Mazarin à Fouquet, 30 septembre 1617.

IV. Projet de Mazarin de faire roi de naples un prince de la maison de Savoie et d'assurer à la France la frontière des alpes.

V. Mémoire adressé au chancelier séguier sur Fouquet par le conseiller d'état de la fosse, (6 octobre 1661).

VI. Projet trouvé à Saint-Mandé.

VII. Relations de madame Scarron avec Fouquet.

VIII. Lettre autographe de mademoiselle de Treseson à Fouquet.

ADDITIONS ET CORRECTIONS, Tome I.



TOME SECOND


CHAPITRE XXV (1659)

Mort de Servien (17 février 1659).--Fouquet est nommé seul surintendant
des finances (21 février).--Son frère, Louis Fouquet, est nommé évêque
d'Agde (mars).--François Fouquet devient archevêque de Narbonne.--Son
entrée dans cette ville (mai).--Mazarin visite Vaux (juin).--Fouquet
reçoit la cour dans ce château (juillet).--Il est attaqué par Hervart,
contrôleur général des finances, et par Colbert.--Fouquet arrive à
Bordeaux, où se trouvait la cour, et découvre les projets de ses ennemis
(octobre).--Il envoie Gourville à Saint-Jean de Luz, où se trouvait
Mazarin, et s'y rend lui-même peu de temps après.--Lettre de Mazarin à
Colbert (20 octobre) sur sa conversation avec le surintendant.--Réponse
de Colbert (28 octobre).--Mazarin remet la décision à l'époque où il
aura rejoint la cour.--Signature de la paix des Pyrénées (7 novembre).


CHAPITRE XXVI (1659)

Pendant son séjour à la cour, Fouquet cherche à s'assurer de nouveaux
partisans.--Son frère, l'évêque d'Agde, est nommé aumônier du
roi.--Fouquet gagne Bartet.--Origine et caractère de ce dernier.--Sa
vanité.--Son aventure avec le duc de Cancale.--Erreur de Saint-Simon à
son égard.--Bartet resta jusqu'à la mort de Mazarin un de ses confidents
intimes; il l'avertissait de toutes les intrigues de cour.--Lettres
qu'il écrivait de Bordeaux et de Toulouse au cardinal, pendant que ce
dernier négociait à Saint-Jean de Luz.


CHAPITRE XXVII (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1659)

Séjour de la cour à Toulouse (octobre-décembre 1659).--Le surintendant
et ses quatre frères s'y trouvent réunis.--François Fouquet, archevêque
de Narbonne, préside les états de Languedoc.--Arrivée de Mazarin (22
novembre).--Il défend à Fouquet de conclure aucun traité avec les
fermiers des impôts sans lui en faire connaître les
conditions--Inquiétude du surintendant.--Gourville persuade à Mazarin de
rendre à Fouquet la plénitude de son autorité.--Réconciliation du
surintendant avec le secrétaire d'État Michel le Tellier, et avec son
frère l'abbé Fouquet.--Le surintendant quitte Toulouse (décembre) et se
dirige vers Lyon.--Fausse couche de madame Fouquet.--Lettre de Bartet à
Fouquet (26 décembre).--Arrivée de Fouquet à Paris.


CHAPITRE XXVIII (JANVIER-OCTOBRE 1659)

Voyage de la cour dans le midi de la France; janvier-juillet
1660.--Fouquet envoie Gourville près de Mazarin pour lui rendre compte
de ses opérations financières.--Mariage de Gilles Fouquet avec la fille
du marquis d'Aumont (mai).--Mariage du roi avec Marie-Thérèse 9
juin.--La cour est reçue à Vaux par le surintendant (août).--Entrée du
roi et de la reine à Paris (26 août).--Pièce de vers que la Fontaine
adresse à ce sujet à Fouquet.--Jeu effréné, à la cour et chez le
surintendant.--Relations de Fouquet et de Hugues de Lyonne.


CHAPITRE XXIX (OCTOBRE 1660-MARS 1661)

Vie agitée et inquiète du surintendant.--Embarras pécuniaires.--Lettre
adressée par Fouquet à Bruant et réponse de ce dernier.--Avis donnés à
Fouquet sur l'hostilité de Turenne à son égard.--Craintes du
surintendant, qui communique à Gourville son projet contre
Mazarin.--Conseil que lui donne Gourville; Fouquet ne le suit
pas.--Maladie de Mazarin.--Détails sur les derniers temps de sa vie.--Il
se fait transporter à Vincennes.--Conseils qu'il donne à Louis
XIV.--Inquiétude de Fouquet.--Avis qu'il reçoit.--Mort de Mazarin (9
mars 1661).


CHAPITRE XXX (MARS 1661)

Résolution que prend Louis XIV à la mort de Mazarin.--La cour ne croit
pas qu'il puisse y persister.--Fouquet espère s'emparer du
ministère.--Portrait du surintendant à cette époque.--Il est trompé par
Louis XIV.--Caractère du jeune roi.--Ses maximes.--Son application au
travail.--Ministres dont il s'entoure et secret qu'il leur
impose.--Surveillance qu'il fait exercer sur Fouquet par Colbert.--Le
surintendant cherche à entourer le roi d'espions et espère le dominer
par ses maîtresses.--Société de madame la Comtesse.--Appuis que s'y
ménage Fouquet.


CHAPITRE XXXI (MARS-AVRIL 1661)

Bénigne de Meaux du Fouilloux, une des amies de la comtesse de Soissons,
reçoit une pension du surintendant.--Caractère de cette personne. Elle
s'efforce de gagner des partisans à Fouquet.--Le surintendant l'emploie
pour l'acquisition de la charge de capitaine général des galères.--Rôle
de mademoiselle de la Motte d'Argencourt dans cette affaire; sa
disgrâce.--Mademoiselle du Fouilloux avertit le surintendant de tout ce
qu'elle découvre des amours du roi.--Elle est dupe de la dissimulation
de Louis XIV.--Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.--Mademoiselle
de la Vallière.--Haine de mademoiselle de Fouilloux et de la comtesse de
Soissons contre elle.--Ce que serait devenu Louis XIV s'il eût été
subjugué par cette société.--Fermeté et discernement de Louis XIV au
milieu de cette cour dissolue.


CHAPITRE XXXII (MARS-MAI 1661)

Fouquet s'efforce de gagner la reine mère.--Caractère d'Anne
d'Autriche.--Elle reçoit les présents de Fouquet.--Son confesseur est
gagné par un des agents de Fouquet.--Les femmes de chambre de la reine
reçoivent des pensions du surintendant.--Madame de Beauvais; caractère
de cette femme; lettres qu'elle adresse à Fouquet.--Madame d'Uxelles
correspond également avec Fouquet.--Anne d'Autriche défend le
surintendant jusqu'en juillet 1661.


CHAPITRE XXXIII (MARS-MAI 1661)

Le surintendant est chargé par Louis XIV de diriger des négociations
particulières avec l'Angleterre.--Il y envoie la Bastide et réussit, à
préparer le mariage de Charles II avec Catherine de Portugal.--Fouquet
envoie Maucroix à Rome.--Instructions qu'il lui donne.--Pensions payées
à des étrangers.--Relations de Fouquet avec l'abbé de Bonzi.--Caractère
de ce dernier.--Il est chargé de conduire à Florence Marguerite-Louise
d'Orléans, mariée au prince de Toscane. Cosme de Médicis (avril
1661).--Lettre qu'il écrit à Fouquet.--Détails sur les nièces de Mazarin
et sur la cour de Toscane.


CHAPITRE XXXIV (AVRIL-JUILLET 1661)

Parti opposé à Fouquet.--Divisions dans le ministère.--L'abbé Fouquet;
cabale qu'il tente de former.--Delorme; surveillance que le surintendant
organise autour de son ancien commis.--Colbert et madame de
Chevreuse.--Voyage de la reine mère à Dampierre juillet 1661; elle se
déclare contre Fouquet.--Le surintendant en est averti.--Il avoue ses
fautes au roi et obtient son pardon.--On prétend que ses tentatives pour
séduire mademoiselle de La Vallière furent une des causes de sa perte.


CHAPITRE XXXV (JUILLET 1661)

Colbert engage Fouquet à vendre sa charge de procureur
général.--Magnificence du château de Vaux.--Fouquet y reçoit Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orléans.--Influence de cette princesse sur le
roi.--Son caractère.--Elle est célébrée par la Fontaine.--Loret décrit
dans sa gazette la fête donnée par Fouquet au duc et à la duchesse
d'Orléans.--Projet de voyage en Bretagne formé dès le 15
juillet.--Lettre de madame d'Asserac à ce sujet.--Le surintendant
continue d'embellir sa maison de Saint-Mandé et son château de
Vaux.--Loret décrit la fête donnée par Fouquet à la reine d'Angleterre,
au duc et à la duchesse d'Orléans.--Naissance d'un fils de
Fouquet.--Arrivée de l'archevêque de Narbonne (François Fouquet), à la
cour.--L'évêque d'Agde (Louis Fouquet) est nommé maître de l'Oratoire
royal.


CHAPITRE XXXVI (1661)

Fouquet et mademoiselle de Menneville.--Beauté célèbre de cette fille de
la reine.--Promesse de mariage que lui fait le duc de Damville et qu'il
refuse de tenir.--Intrigue entre cette fille d'honneur de la reine et le
surintendant Fouquet conduite par la femme la Loy.--Lettre de
mademoiselle de Menneville au surintendant.--Il lui donne cinquante
mille écus en billets sur l'Épargne pour faciliter son mariage avec
Damville.--Demande de bijoux, de points de Venise, etc.--Jalousie de
Fouquet contre Péguilin (plus tard Lauzun).--Obstacles aux
rendez-vous.--L'entremetteuse demande que l'argent des cinquante mille
écus soit déposé chez un notaire.--Avidité de Damville.--Nouvelle lettre
de mademoiselle de Menneville à Fouquet.--Pertes au jeu.--Les filles de
la reine font leur jubilé (mai 1661).--Ballet des Saisons dansé à la
cour (juillet 1661).--Maladie de Fouquet (août 1661).--L'abbé Fouquet
fait quelques tentatives auprès de mademoiselle de Menneville; elles
sont repoussées.--Fouquet part pour la Bretagne.--Erreurs de Brienne
dans le passage où il parle des relations du surintendant et de
mademoiselle de Menneville.


CHAPITRE XXXVII (AOÛT 1661)

Avis donnés à Fouquet sur les dispositions du roi à son égard.--Il se
détermine à vendre sa charge de procureur général--Elle est achetée par
Achille de Harlay.--Fête donnée au roi par le surintendant le 17
août.--Description qu'en fait la Fontaine pour son ami Maucroix.--On y
joue la pièce des _Fâcheux_ de Molière.--Irritation de Louis
XIV.--Fouquet s'aperçoit du déclin de sa faveur.--Sa tristesse.--Son
entretien avec Brienne avant de partir pour la Bretagne.--Louis XIV a
exposé lui-même dans ses Mémoires les motifs qui le déterminèrent à
faire arrêter Fouquet.


CHAPITRE XXXVIII (SEPTEMBRE 1661)

Voyage de Nantes.--Le roi s'y rend à cheval avec un petit nombre de
courtisans.--Fouquet s'embarque à Orléans, s'arrête à Angers et arrive à
Nantes.--Il souffre de la fièvre tierce.--Brienne le visite de la part
du roi (4 septembre).--Conversation de Fouquet et de Brienne.--Fouquet
croit que Colbert doit être arrêté le lendemain.--Seconde visite de
Brienne à Fouquet.--Avis menaçants reçus par ce dernier.--Louis XIV
remet à d'Artagnan une lettre de cachet pour arrêter Fouquet; précaution
qu'il prend pour tromper la curiosité des courtisans.--Partie de chasse
commandée pour le lendemain.--Conseil tenu au château (5
septembre).--Fouquet est arrêté par d'Artagnan à la sortie du
conseil.--Les papiers qu'il avait sur lui sont saisis et envoyés au
roi.--Précautions prises pour intercepter les communications entre
Nantes et Paris.--Fouquet est transféré immédiatement à
Angers.--Craintes de Lyonne; le roi le rassure.--Boucherat fait
l'inventaire des papiers de Fouquet.--Détresse de madame Fouquet, qui
est exilée à Limoges.--Inquiétude de Gourville; on le laisse en
liberté.--Arrestation de Pellisson.--Attitude des courtisans.--Désespoir
simulé du marquis de Gesvres.--Lettre de Louis XIV à sa mère.--Il
retourne à Fontainebleau (6 septembre).


CHAPITRE XXXIX (SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661)

La nouvelle de l'arrestation de Fouquet parvient à madame du
Plessis-Bellière avant l'arrivée du courrier expédié par Louis
XIV.--Elle tient conseil avec l'abbé Fouquet et Bruant des
Carrières.--L'abbé Fouquet veut brûler la maison de Saint-Mandé et tous
les papiers qu'elle renfermait.--Madame du Plessis-Bellière s'y
oppose.--Bruant parvient à s'échapper.--Sentiments de madame Fouquet la
mère à la nouvelle de l'arrestation de son fils.--Du Vouldy apporte au
chancelier les ordres du roi.--Mesures prises immédiatement par Séguier:
ordre de saisir à Fontainebleau, à Vaux, à Saint-Mandé et à Paris, les
papiers du surintendant et de les mettre sous le scellé.--Exil de madame
du Plessis-Bellière et de l'abbé Fouquet.--Lettres qu'écrivent à ce
dernier de Lyonne et Villars.--L'archevêque de Narbonne et l'évêque
d'Agde sont également disgraciés.--Exil de Jannart et d'Arnauld de
Pomponne.--La Fontaine annonce à Maucroix l'arrestation de Fouquet (10
septembre).--Gui-Patin l'annonce aussi à Falconnet.--Fouquet est
transféré de Nantes à Angers.--Maladie et abattement de Fouquet.--Lettre
qu'il écrit à le Tellier pour demander un confesseur.--Il aurait préféré
Claude Joly, curé de Saint-Nicolas des Champs.--Si on ne permet pas
qu'il l'assiste, il prie de laisser à sa mère le choix de
l'ecclésiastique auquel il ouvrira sa conscience.--Seconde lettre de
Fouquet au secrétaire d'État le Tellier; il y rappelle les services
qu'il a rendus au roi.--Récriminations contre Mazarin.--Fouquet invoque
le pardon que le roi lui a accordé.--Il demande que sa prison soit
changée en un exil au fond de la Bretagne.--Le roi le laisse au château
d'Angers jusqu'au 1er décembre.--Fouquet n'en sort que pour être
transféré dans une nouvelle prison.


CHAPITRE XL (SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661)

Saisie des papiers de Saint-Mandé.--Lettres adressées au chancelier par
l'un des commissaires, le conseiller d'État de la Fosse.--Des
mousquetaires enlèvent, par ordre de Colbert (25 septembre) une partie
des papiers de Saint-Mandé et les portent à Fontainebleau.--De la Fosse,
signale les conséquences fâcheuses de cette mesure.--Le maître des
requêtes Poucet rapporte les papiers à l'exception d'un certain nombre
de lettres de femmes (27 septembre).--Des maîtres des requêtes et
conseillers du parlement demandent à assister à l'inventaire comme
créanciers de Fouquet.--Avis donnés au chancelier sur la nature de
quelques pièces.--Détails sur un dessin trouvé à
Saint-Mandé.--Médailles, bibliothèque et curiosités de
Saint-Mandé.--Remarques sur les relations du premier président avec
Fouquet.--Précautions prises par Fouquet pour dissimuler l'étendue et la
magnificence des bâtiments de Saint-Mandé.--Les papiers inventoriés sont
déposés par les commissaires au château de Vincennes.


CHAPITRE XLI

Cassette de Fouquet trouvée à Saint-Mandé; nous n'avons pas toutes les
lettres qu'elle renfermait.--Analyse des papiers conservés par
Baluze.--On peut les diviser en cinq catégories: 1° Intrigues d'amour;
billet attribué à madame du Plessis-Bellière; 2° lettres d'intrigues et
d'affaires; rapports d'espions, détails sur madame de Navailles, sur
Delorme, sur madame d'Asserac, sur une personne, nommée Montigny,
séquestrée par ordre de Fouquet; 4° demandes d'argent; 5° lettres
d'affaires.--L'inventaire de ces papiers ne répondit pas à ce
qu'attendaient la curiosité et la malignité des courtisans; ils
inventent une fausse cassette de Fouquet.


CHAPITRE XLII (OCTOBRE-DÉCEMBRE 1661)

Lettres apocryphes attribuées à des dames de la cour.--Indignation que
cause la lecture des papiers de Fouquet--Lettre de Chapelain à ce
sujet.--Plaintes de madame de Sévigné.--Autres causes de l'irritation
contre Fouquet: misère des provinces attestée par les lettres de
Gui-Patin, les discours du président de Lamoignon et les correspondances
des intendants des provinces.--Famine et mortalité daim l'Orléanais et
le Blésois.--Prix excessif des denrées en Basse-Normandie.--Augmentation
du nombre des mendiants et des malades.--Lettre de l'intendant de Rouen
sur l'état misérable de cette ville et des environs.--Doléances des
échevins et députés de Marseille.--Pétition adressée au roi par les
pauvres de Paris.--Fouquet et Pellisson sont transférés d'Angers à
Amboise (1-4 décembre).--Pellisson est conduit à la Bastille (6-12
décembre).--Fouquet séjourne à Amboise jusqu'au 25 décembre.--Il est
transféré à Vincennes.--Imprécations du peuple contre lui.--Il est
enfermé au donjon de Vincennes.--D'Artagnan est chargé de la garde de ce
château et de la personne de Fouquet.


CHAPITRE XLIII (DÉCEMBRE 1661)

Projet de faire juger Fouquet par une commission de maîtres des requêtes
qu'aurait présidée le chancelier.--Ce projet est abandonné.--Chambre de
justice instituée pour la réforme des fiances et le jugement de tous les
officiers de finance accusés de prévarication.--Première séance de la
Chambre de justice (3 décembre 1661).--Discours du premier président
Guillaume de Lamoignon.--Membres qui composaient la Chambre de
justice.--Il s'y forme deux partis: à la tête du premier étaient Pierre
Séguier, Poucet, Voysin, Pussort.--Le second est dirigé par Guillaume de
Lamoignon.--La conduite de ce magistrat est critiquée par Colbert.--Il a
pour lui les membres du parlement de Paris et les maîtres des requêtes
Besnard de Rezé et Olivier d'Ormesson.


CHAPITRE XLIV (1661-1663)

Procès de Fouquet.--Monitoires publiés par ordre de la Chambre de
justice (décembre 1661).--Arrêts de prise de corps contre Boylève.
Bruant, Catelan et autres financiers.--Les registres des trésoriers de
l'Épargne sont saisis.--Ordre donné à tous ceux qui ont pris à ferme les
impôts, depuis 1655, à leurs veuves et héritiers, de remettre leurs baux
à la Chambre de justice.--Le procureur général demande à la Chambre
l'autorisation de poursuivre Fouquet comme principal auteur des abus de
l'administration financière (2 mars 1662).--Cette autorisation est
accordée, et Fouquet subit un interrogatoire devant deux commissaires de
la Chambre (juin 1662).--Fouquet après avoir protesté contre la Chambre,
répond à l'interrogatoire.--La Chambre décide qu'il sera jugé sur
pièces; ce qui entraînait des procédures lentes et
multipliées.--Sainte-Hélène et Olivier d'Ormesson sont nommés par le roi
rapporteurs du procès (octobre 1662).--Caractère d'Olivier
d'Ormesson.--Le chancelier Séguier remplace Guillaume de Lamoignon comme
président de la Chambre de justice décembre 1662.--Sa
partialité.--Reproches qu'il adresse aux rapporteurs.--Longueur du
procès inhérent à la nature de l'affaire.--Nécessité de compulser les
registres de l'Épargne et d'en donner communication à
l'accusé.--Requêtes de récusation présentées par Fouquet contre Talon.
Pussort, Voysin et le greffier Foucault; elles sont rejetées (février
1663).--Requête de Fouquet pour obtenir communication des pièces; elle
est accordée.--Les membres de la Chambre de justice sont appelés au
Louvre août 1663; recommandations que leur adresse le roi.--Efforts pour
gagner Olivier d'Ormesson, conseils que lui donne Claude le
Pelletier.--André d'Ormesson, père d'Olivier, est choisi pour remplir
les fonctions de chancelier dans la cérémonie du renouvellement de
l'alliance des Suisses (novembre 1663).--Talon est renvoyé de la Chambre
de justice et remplacé par Chamillart.


CHAPITRE XLV (1664)

Suite du procès de Fouquet.--Olivier d'Ormesson repousse les avances de
Chamillart.--Requêtes présentées par Fouquet contre le chancelier et
contre l'inventaire fait après la saisie de ses papiers (janvier
1664).--Olivier d'Ormesson fait la vérification des procès-verbaux de
l'Épargne à la Bastille, où avait été transféré Fouquet.--Travail assidu
de l'accusé.--Presses clandestines qui reproduisent ses
_Défenses_.--Lenteur de la procédure.--Plaintes du chancelier contre
Olivier d'Ormesson.--Réponse de ce dernier.--Impatience de
Pussort.--L'opinion publique commence à se prononcer en faveur de
Fouquet--Turenne déclare que l'on a fait la corde trop grosse pour
pouvoir l'étrangler.--Assiduité et exactitude d'Olivier d'Ormesson dans
l'accomplissement de ses devoirs (janvier-juillet 1664).--Il est privé
de l'intendance du Soissonnais et de la Picardie.--Violence de
Colbert.--Modération de le Tellier.--Colbert vient se plaindre au père
d'Olivier d'Ormesson de la conduite de son fils; réponse d'André
d'Ormesson.--On blâme généralement cette démarche de Colbert.--La
Chambre de justice est transférée à Fontainebleau (juin 1604), et
Fouquet enfermé à Moral.--On restreint ses relations avec ses avocats à
deux communications par semaine.--Fouquet présente à ce sujet une
requête à la Chambre.--Elle est renvoyée au roi.--Paroles adressées par
Louis XIV aux rapporteurs.--La requête de Fouquet est rejetée.--Il en
présente une nouvelle pour récuser Pussort et Voysin.--Colbert s'en
plaint vivement--Le Tellier sollicite, par ordre du roi, plusieurs
membres de la Chambre de justice.--La requête est rejetée.--Fermeté
d'Olivier d'Ormesson.--L'instruction du procès est terminée (novembre
1664).


CHAPITRE XLVI (1664)

L'opinion publique se prononce en faveur de Fouquet.--Causes de ce
changement: longueur et étendue du procès; nombreuses familles qui y
sont impliqués.--Relations des financiers avec la magistrature et la
noblesse.--Madame Duplessis-Guénégaud.--Caractère de Colbert.--Une
partie du clergé est favorable à Fouquet.--Remboursement des rentes (mai
1664); mécontentement qui en résulte.--Sonnet du poëte Hesnault contre
Colbert.--Loret ne veut pas croire aux crimes imputés à Fouquet.--Pierre
Corneille reste fidèle au surintendant malheureux et célèbre le courage
de ses défenseurs.--Élégie de la Fontaine aux _Nymphes de Vaux_.--Ode
adressée par ce poëte à Louis XIV pour solliciter la grâce de
Fouquet.--La Fontaine s'éloigne de Paris, probablement d'après un ordre
du roi.--Sympathie qu'excite le sort de Pellisson.--Lettre de Racine à
son sujet.--Légendes sur la captivité de Pellisson.--Mémoires et vers
qu'il compose en faveur de Fouquet.--Il est soumis à une surveillance
plus sévère--_Requête de Pellisson à la Postérité_.


CHAPITRE XLVII (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1664)

Suite et fin du procès de Fouquet.--La Chambre de justice se rend à
l'Arsenal (14 novembre 1661) pour entendre et juger l'accusé.--On donne
lecture des conclusions du procureur général requérant la peine de
mort.--Déclaration du chancelier à l'occasion de lettres de femmes
publiées à l'époque de l'arrestation de Fouquet.--Fouquet sur la
sellette.--Il proteste contre la compétence de la Chambre à son
égard.--Principaux chefs d'accusation.--Premier interrogatoire de
Fouquet sur les pensions.--Second interrogatoire (17 novembre)
discussion entre le chancelier et Fouquet.--Troisième interrogatoire (18
novembre).--Intérêt qu'inspire le procès de Fouquet.--Maladie de la
reine Marie-Thérèse.--Emplâtre que lui envoie madame Fouquet la
mère.--Quatrième interrogatoire relatif au marc d'or (20
novembre).--Cinquième interrogatoire (21 novembre).--Impatience que
témoigne Fouquet.--Sixième interrogatoire (22 novembre).--Septième et
huitième interrogatoires (26 et 27 novembre).--Influences que l'on fait
agir sur le chancelier.--Parti nombreux et actif qui s'intéresse au
salut de Fouquet.--Neuvième interrogatoire (28 novembre).--Mort du
président de Nesmond (30 novembre).--Séances des 1, 2 et 3 décembre, où
Fouquet est interrogé sur les avances qu'il avait faites au trésor
public et sur ses dépenses excessives.--Dernier interrogatoire sur le
crime d'État (4 décembre); récriminations de Fouquet contre le
chancelier, auquel il reproche sa conduite pendant la Fronde; il y
oppose les services qu'il avait rendus à la même époque.--Olivier
d'Ormesson opine le premier et parle pendant quatre jours du (9 au 15
décembre).--Sainte-Hélène prend ensuite la parole (15-16
décembre).--Courage de M. de Massenau.--Folie de Berryer.--Pussort opine
avec beaucoup de force (17 décembre).--Suite de la délibération (18, 19
et 20 décembre).--L'avis d'Olivier d'Ormesson est adopté par treize voix
contre neuf.--Joie générale.--L'arrêt est signifié à Fouquet (22
décembre) et commué par le roi en un emprisonnement perpétuel dans la
forteresse de Pignerol.--On sépare de Fouquet son médecin Pecquet et son
valet de chambre la Vallée.--Exil des parents de Fouquet.--Persécutions
dirigées contre les juges qui avaient sauvé Fouquet: exil de Roquesante,
disgrâces de Pontchartrain et d'Olivier d'Ormesson.--La haine publique
poursuit les juges qui avaient opiné pour la mort de Fouquet; trois
d'entre eux (Hérault, Sainte-Hélène et Ferriol) ne tardent pas à
succomber; on attribue leur mort à la vengeance céleste.


CHAPITRE XLVIII (1661-1680)

Fouquet est transféré, à Pignerol et enfermé dans le donjon de cette
forteresse (décembre 1664--janvier 1605).--Vigilance et humanité de
d'Artagnan, chargé de la garde de Fouquet pendant le voyage.--Arrivé à
Pignerol (janvier 1665), il remet Fouquet à Saint-Mars.--Instructions
données à Saint-Mars.--Danger que court Fouquet au donjon de Pignerol
(juin 1665) par suite de l'explosion des poudres.--Fouquet est transféré
au château de la Pérouze où il passe un an juin 1665--(août
1666).--Efforts de Fouquet pour entretenir des correspondances avec ses
amis.--Ils sont déjoués par la vigilance de Saint-Mars.--Occupations de
Fouquet dans sa prison (1667-1668).--Il tombe malade.--Tentative de la
Forest pour gagner quelques-uns des soldats de la citadelle de Pignerol
(1669); elle est découverte, et la Forest exécuté (1670)--Lauzun
emprisonné à Pignerol (1671).--Ses relations avec Fouquet, auquel il
raconte ses aventures (1672).--Fouquet le croit fou.--Causes qui
contribuèrent à adoucir la captivité de Fouquet: influence d'Arnauld de
Pomponne et de madame de Maintenon.--Fouquet obtient la permission de
recevoir une lettre de sa femme (1672), puis de lui écrire et d'en
recevoir des nouvelles deux fois par an 1674.--Lettre de Fouquet à sa
femme (5 février 1675).--L'abbé Fouquet obtient la permission de revenir
à Barbeau (1678), et madame Fouquet de se rapprocher de son
mari.--Adoucissement à la captivité de Lauzun et de Fouquet (1679).--La
famille de Fouquet vient s'établir à Pignerol.--Rupture entre Lauzun et
Fouquet.--Mort de l'abbé Fouquet (1680).--Mort de Nicolas Fouquet (mars
1680).--Il est inhumé dans l'église des _Filles de la Visitation_ (28
mars 1681).--Mort de madame Fouquet la mère (1681), de l'évêque d'Agde
(1702) et de la veuve du surintendant (1716).--Vertus de madame de
Charost, fille de Fouquet.--Fils et fille nés du second mariage du
surintendant.--Le marquis de Belle-Isle (Louis Fouquet) continue la
postérité masculine de la famille Fouquet.--Illustration de ses fils, le
comte et le chevalier de Belle-Isle.--Légendes sur le surintendant
Fouquet.


APPENDICE.

I. Protection accordée par Fouquet aux lettres et aux arts dans les
derniers temps de son ministère.

II. Portrait d'Anne d'Autriche par le cardinal de Retz.

III. Extrait des Mémoires de madame de la Fayette et du marquis de la
Fare sur Fouquet.

ADDITIONS ET CORRECTIONS, Tome II.

NOTES



PRÉFACE

Le surintendant des finances Nicolas Fouquet a joué un grand rôle
pendant la première partie du règne de Louis XIV. Auxiliaire zélé de
Mazarin à l'époque de la Fronde, habile plus tard à fournir de l'argent
à un ministre avide, qui avait plusieurs armées à entretenir et qui
voulait pour lui-même amasser des trésors, il suffit pendant plus de dix
ans à cette lourde tâche. Cependant les Mémoires du temps et les
historiens modernes ne parlent guère que de la catastrophe de Nicolas
Fouquet. Les causes de l'élévation de ce personnage, ses relations avec
Mazarin, les services qu'il lui rendit pendant la Fronde, n'ont jamais
été complètement exposés. Le travail remarquable que M. P. Clément a
placé en tête de son _Histoire de Colbert_ n'embrasse que la disgrâce de
Fouquet et les causes qui l'ont amenée. Il en est de même des _Mémoires
sur madame de Sévigné_, par M. Walckenaer; on n'y trouve que le procès
du surintendant[1]. Je me propose de remonter plus haut et d'exposer
toute la vie de Nicolas Fouquet, en m'appuyant sur des documents d'une
authenticité incontestable.

L'abbé Fouquet, frère du surintendant, est encore moins connu. On le
voit, à la vérité, dans les Mémoires du dix-septième siècle, jouer les
personnages les plus divers: serviteur dévoué de Mazarin, il lutte
contre le prince de Condé et le cardinal de Retz; il brave tous les
dangers pour assurer le triomphe de la royauté sur la Fronde; plus tard,
il dispose de la police et de la Bastille; mais sa puissance est
occulte; il se plaît dans les menées souterraines, et les Mémoires du
temps signalent surtout son insolence et le scandale de ses mœurs, qui
finirent par le compromettre gravement, sans que le cardinal Mazarin,
auquel il avait rendu de grands services, ait jamais consenti à le
disgracier. Toutefois son importance fut amoindrie, tandis que celle du
surintendant grandissait chaque jour et arrivait à l'effacer
entièrement.

Je me hâte de déclarer qu'aucun des deux frères n'a laissé de Mémoires
historiques. On ne saurait, en effet, désigner sous ce titre les
_Défenses_, que Nicolas Fouquet composa à l'occasion du procès qui lui
fut intenté en 1661, et qui ne forment pas moins de quatorze volumes.
Mais il reste du surintendant et de son frère l'abbé un grand nombre de
lettres, qui ont été écrites au moment même où les événements
s'accomplissaient, et qui ont plus d'autorité historique que n'en
pourraient avoir des œuvres composées à loisir et destinées trop souvent
à tromper la postérité. Je me suis surtout servi de ces documents[2]
pour faire connaître le rôle politique des deux Fouquet.

J'ai adopté le titre de Mémoires, parce que cet ouvrage, qui embrasse la
vie privée aussi bien que la vie publique de Nicolas Fouquet et de son
frère l'abbé, ne saurait avoir la gravité de l'histoire. Il descend dans
des détails domestiques qui sont nécessaires lorsque l'on veut étudier à
fond le caractère et les passions d'un homme, mais que l'on doit
négliger dans les tableaux et les récits d'un intérêt plus général.
Enfin le titre de Mémoires me permet de laisser le plus souvent la
parole aux contemporains. Mazarin, qui a joué dans ces temps le
principal rôle, révèle dans ses lettres aux Fouquet bien des détails
secrets et des causes cachées. N'est-il pas juste, d'ailleurs,
d'entendre la défense de ce ministre que les frondeurs ont si
obstinément poursuivi? Les Mémoires de cette époque ne sont souvent
qu'une continuation des _Mazarinades_, une suite spirituelle et piquante
des pamphlets destinés à verser l'odieux et le ridicule sur le cardinal
et sur la reine Anne d'Autriche. Les lettres de Mazarin, écrites sous
l'impression même des événements, ont bien plus d'autorité que ces
souvenirs rétrospectifs, destinés à satisfaire avant tout la vanité de
l'auteur et à exagérer les proportions de son rôle.

Je suis loin cependant de contester l'utilité des Mémoires pour retracer
les événements de cette époque, et j'en ai fait un usage continuel.
Aucune période de notre histoire n'a été plus féconde en écrits de cette
nature. Plusieurs de ces ouvrages réunissent le mérite du style à
l'intérêt historique, le charme de la narration à l'authenticité des
faits, l'attrait romanesque et dramatique de la vie privée à la grandeur
des événements publics. Avant et pendant la Fronde, chaque parti, chaque
nuance même de parti, a son historien. La Châtre écrit pour glorifier la
cabale des _Importants_; la cour et Anne d'Autriche trouvent leur
apologiste dans madame de Motteville; la Rochefoucauld et Pierre Lenet
soutiennent de leur plume le parti des Princes, qu'ils avaient défendu
de leur épée et éclairé de leurs conseils; le parlement a pour lui,
quoique avec des nuances distinctes, Omer Talon, Olivier d'Ormesson,
l'_Histoire du temps_ et le _Journal de la Fronde_. Priolo, d'abord
attaché au duc de Longueville, se laisse gagner par Mazarin, et écrit,
dans l'intérêt du ministre, son histoire latine des premières années de
Louis XIV, histoire qui ressemble souvent à des Mémoires par le rôle
qu'y joue l'auteur et le soin avec lequel il se met en scène[3]. Gui
Patin exprime les sentiments de la bourgeoisie frondeuse. Le cardinal de
Retz et mademoiselle de Montpensier ne représentent guère qu'eux-mêmes,
leur esprit, leur vanité, leurs intrigues, leur héroïsme romanesque et
théâtral. Parmi ces Mémoires, dont il serait facile d'augmenter la
liste, quelques-uns sont considérés comme des œuvres éminentes pour
l'éclat pittoresque du style, la vivacité des tableaux et la peinture
des caractères.

Les Mémoires inédits m'ont aussi fourni quelques traits pour l'histoire
des deux Fouquet. Je citerai, entre autres, deux journaux, l'un de
Dubuisson-Aubenay, l'autre anonyme. Le premier s'étend de 1648 à
1652[4]; il a été écrit par un gentilhomme attaché au secrétaire d'État
Duplessis-Guénégaud, et par conséquent ennemi de la Fronde. On y trouve
sur cette époque de troubles et d'anarchie des particularités que l'on
chercherait vainement ailleurs[5]. Le second est également écrit par un
adversaire des frondeurs; il s'étend de 1648 à 1659, et m'a aussi fourni
pour l'histoire des deux frères des renseignements nouveaux et
authentiques.

En comparant ces Mémoires, dont les auteurs ont suivi des intérêts et
des partis opposés, on arrive souvent à découvrir la vérité; mais, quant
aux mobiles secrets qui ont fait agir les personnages, il est difficile
de les pénétrer, à moins qu'eux-mêmes n'aient pris soin de nous les
révéler dans des lettres confidentielles. C'est là ce qui donne un si
grand intérêt à la correspondance de Mazarin avec Nicolas Fouquet et
avec son frère. Les événements de la Fronde, qui, dans les Mémoires de
Retz et de la plupart des contemporains, sont présentés sous un jour
défavorable au ministre, apparaissent sous un tout autre aspect dans les
lettres du cardinal. La biographie de Nicolas Fouquet et celle de son
frère est trop étroitement liée à l'histoire de la Fronde pour que je
n'aie pas insisté sur cette époque, en faisant ressortir l'importance
des services que les deux frères rendirent alors à la cause royale.

Pour la période suivante, celle où Nicolas Fouquet, devenu surintendant,
administre les finances, abuse de son pouvoir et s'attire une disgrâce
méritée, j'ai fait également usage des Mémoires publiés et des documents
manuscrits. La _Muse historique_ de Loret sert à fixer les dates, et les
lettres de Gui-Patin fournissent quelques indications précieuses. On
trouve encore, pour l'histoire de Fouquet pendant cette époque, des
faits à recueillir dans les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, de
madame de Motteville, de Conrart, de Montglat, de Bussy-Rabutin, de
madame de la Fayette, du marquis de la Fare; mais ce sont des traits
dispersés. Les Mémoires réellement importants pour cette partie de
l'histoire de Fouquet sont ceux de Gourville, de l'abbé de Choisy et du
jeune Brienne. Gourville, un des principaux commis de Fouquet, insiste
tout spécialement sur le caractère et le rôle du surintendant. Mais il
veut trop souvent se mettre en scène, et s'attribue une importance qui
est démentie par des documents plus authentiques. J'ai pris soin de
signaler les passages entachés de ce défaut. L'abbé de Choisy, élevé à
la cour par une mère qui fut mêlée à toutes les intrigues du temps,
avait dix-huit ans à l'époque de la chute de Fouquet. Il a vu et
entretenu les personnages qu'il met en scène; il a beaucoup appris par
les courtisans qui fréquentaient la maison de sa mère. Son oncle, l'abbé
de Belesbat, passait pour un des familiers du surintendant, et la
calomnie lui a attribué une des lettres les plus honteuses que l'on fit
circuler comme tirées de la cassette de Fouquet. Le témoignage de l'abbé
de Choisy mérite donc d'être recueilli pour tout ce qui touche au
ministère et à la catastrophe de Fouquet.

Quant au jeune Brienne, il était secrétaire d'État en survivance à
l'époque de la disgrâce du surintendant. Sans doute, son esprit
romanesque diminue l'autorité de ses Mémoires. L'éditeur en a d'ailleurs
rajeuni le style au point d'en changer la physionomie et de remplacer la
marche un peu traînante de la prose du dix-septième siècle par des
allures sautillantes et légères qui mettent en défiance. Cependant le
fond n'a pas été altéré. J'ai eu sous les yeux le manuscrit provenant du
cardinal de Brienne; il n'y a de différences, entre ce manuscrit et les
Mémoires publiés, que pour le style. Toutefois le caractère du jeune
Brienne, ses aventures, son goût pour les détails singuliers et pour la
mise en scène, suffisent à le rendre suspect. On peut, heureusement,
contrôler son témoignage par le récit officiel de l'arrestation de
Fouquet, qu'a rédigé Foucault, greffier de la Chambre de justice
instituée en 1661, et par la lettre même où Louis XIV retrace à sa mère
toutes les circonstances de cet événement.

Les papiers trouvés dans la cassette de Fouquet et conservés à la
Bibliothèque impériale fournissent aussi des renseignements précieux et
authentiques pour les dernières années de son ministère. Depuis plus de
dix ans, je me suis occupé de ces correspondances. J'en devais
l'indication à M. Claude, dont le savoir et l'obligeance sont connus de
tous ceux qui font des recherches dans les manuscrits de la Bibliothèque
impériale. J'ai cité depuis longtemps les papiers de Fouquet[6] dans
plusieurs articles du _Journal général de l'instruction publique_, dans
mon _Histoire de l'administration monarchique en France_, et dans
l'édition que j'ai donnée des _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_.
Postérieurement à mes recherches, l'attention de plusieurs écrivains
s'est portée sur la cassette de Fouquet. M. Dreyss, dans son édition des
_Mémoires de Louis XIV_; M. Marcou, dans son _Étude sur Pellisson_, et
tout récemment M. Feuillet de Conches, dans ses _Causeries d'un
curieux_, en ont tiré plusieurs documents. M. Feuillet de Conches
surtout a signalé l'intérêt de cette cassette et en a déchiffré quelques
énigmes. Lui-même, du reste, a reconnu, en termes obligeants, que
j'avais déjà étudié ces correspondances. J'ai profité plus d'une fois de
ses travaux en indiquant les emprunts que je lui ai faits. Quant à
l'interprétation de quelques pièces, où je diffère d'avis avec lui, j'ai
donné mes raisons, tout en rendant pleine justice à son ingénieuse
sagacité.

Une des principales difficultés, lorsqu'on cherche à déchiffrer les
lettres que renferme cette cassette, consiste à retrouver les noms des
correspondants de Fouquet. Bien peu de lettres sont signées; souvent
même les noms des personnes et des lieux sont déguisés, et quelquefois
les correspondants ont poussé la précaution jusqu'à se servir d'une main
étrangère. Comment s'étonner que le lecteur hésite au milieu de tant de
difficultés et ne puisse reconnaître tous les auteurs de ces lettres?
Pour celles mêmes où l'on met un nom, il est difficile de ne pas avouer
qu'il y a toujours une part d'hypothèse dans les interprétations. Une
autre difficulté résulte de l'absence de dates: tous ces papiers ont été
jetés pêle-mêle dans la cassette, et jamais on n'a cherché à les
soumettre à un ordre chronologique. Je l'ai tenté pour les pièces dont
j'ai fait usage dans le corps de ces Mémoires, et, au lieu d'exposer
dans son ensemble tout ce que contient la cassette de Fouquet, j'en ai
successivement tiré les lettres qui établissaient les relations du
surintendant avec les personnes influentes de la cour et de la ville. Il
y a là bien des révélations honteuses sur les mœurs du temps, et l'on
éprouve d'abord de la répugnance à étaler de pareils scandales. A quoi
bon exhumer ces misères et ces turpitudes? Ne vaudrait-il pas mieux
laisser de semblables documents dormir dans la poussière où ils sont
ensevelis depuis plusieurs siècles?

Je n'aurais pas hésité à suivre ce parti, si Nicolas Fouquet
n'appartenait pas à l'histoire. On ne peut connaître et apprécier la vie
publique du surintendant qu'en fouillant dans sa vie privée et en y
cherchant les causes secrètes de ses dilapidations. L'histoire
n'instruit pas seulement en retraçant des vertus, mais en montrant les
conséquences des fautes et des vices. Raconter la vie d'un homme que de
rares talents, une conduite habile, le dévouement à la cause royale,
avaient élevé aux plus hautes dignités, puis le montrer enivré par la
grandeur et la passion, oubliant ce qu'il doit à la France et à
lui-même, et précipité de vice en vice et d'abîme en abîme jusqu'à ce
que la main de la justice s'appesantisse sur lui et le jette dans un
cachot, où il expiera pendant dix-neuf ans ses fautes et ses crimes,
n'est-ce pas là un des plus utiles enseignements de l'histoire?
D'ailleurs, en insistant sur la partie réellement importante de cette
correspondance, il sera facile d'éviter certains détails qui
blesseraient la morale et n'auraient que peu d'intérêt pour l'étude des
caractères et des événements historiques.

Relativement au procès de Fouquet, on a aussi des documents d'une
authenticité incontestable. Ce procès a été retracé dans tous ses
détails par le greffier de la Chambre de justice, Foucault, dont le
Journal inédit fait partie des manuscrits de la Bibliothèque impériale;
c'est un simple procès-verbal, mais très-complet. Le Journal d'Olivier
d'Ormesson, que j'ai publié dans la collection des _Documents inédite
relatifs à l'histoire de France_, a un autre caractère. Il peint la
physionomie des séances plutôt qu'il ne raconte les incidents du procès.
Olivier d'Ormesson, un des juges de Fouquet et un des magistrats les
plus intègres du dix-septième siècle, a une grande autorité lorsqu'il
dépose devant la postérité. Madame de Sévigné a puisé dans ses
entretiens les détails qu'elle a animés et colorés de son style si vif
et si brillant. Cependant il n'est pas inutile, en entendant Olivier
d'Ormesson, qui est l'organe du parti de la magistrature, de comparer à
son témoignage celui de Colbert. Ce ministre poursuivait Fouquet avec
une passion qui a nui à sa cause; mais il avait pour lui la justice.
J'ai cité quelques passages d'un Mémoire adressé au roi par Colbert, où
le contrôleur général blâme le premier président, Guillaume de
Lamoignon. J'ai rapproché ces autorités opposées, et, tout en signalant
les dilapidations du surintendant, j'ai cherché à montrer comment
l'opinion publique, touchée de ses malheurs et émue par les plaintes de
la Fontaine et de Pellisson, s'était déclarée pour le ministre déchu et
persécuté.

Ces Mémoires se divisent naturellement en quatre parties, comme la vie
même de Nicolas Fouquet. Jusqu'au mois de janvier 1653, il fut, avec son
frère, l'auxiliaire le plus actif de Mazarin. Après la Fronde, les deux
frères eurent part aux récompenses: Nicolas Fouquet devint surintendant
des finances avec Abel Servien. L'abbé son frère eut la direction de la
police: son rôle fut alors très-important; mais son audace, son
insolence et le scandale de ses mœurs, finirent par le compromettre. De
son côté, le surintendant commença à abuser de son crédit et à prodiguer
en plaisirs et en fêtes l'argent de l'État. Cependant la présence de son
collègue Servien le contint jusqu'en 1659. Mais, après la mort de
Servien (17 février), le surintendant s'abandonna sans frein à ses
passions. A cette époque, il semble atteint de démence, _vere
lymphatus_, comme dit un contemporain[7]. Bâtiments somptueux,
fortifications de Belle-Île, traités scandaleux avec les fermiers de
l'impôt, folles prodigalités pour les filles de la reine, tentatives
pour succéder à Mazarin dans la puissance suprême et tenir le roi dans
sa dépendance, voilà le spectacle que présente l'administration de
Fouquet, parvenu au comble de la puissance et entraîné par des passions
effrénées. La période de 1659 à 1661 marque à la fois l'apogée de sa
grandeur et le commencement de sa ruine. Arrêté le 5 septembre 1661, il
est traîné de prison en prison et enfin traduit devant un tribunal
composé en partie de ses ennemis. Pendant trois ans, son sort est en
suspens et sa vie menacée; c'est alors que, par une compassion naturelle
pour le malheur, l'opinion lui redevient favorable et applaudit à
l'arrêt qui le sauve du dernier supplice. Prisonnier à Pignerol, Fouquet
disparaît de la scène et expie dans une longue et obscure détention les
erreurs et les fautes de sa vie publique et privée. Ainsi, au début,
activité, énergie, habileté, dévouement à la cause royale; après la
Fronde, en 1653, récompense de ses services et enivrement du succès; de
1659 à 1661, prodigalités insensées et ambition criminelle; enfin, de
1661 à 1680, expiation: tel est le résumé de la vie de Nicolas Fouquet;
tel est aussi le plan de ces Mémoires.



MÉMOIRES

SUR

NICOLAS FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

ET SUR

SON FRÈRE L'ABBÉ FOUQUET



CHAPITRE PREMIER

1615-1650

Famille de Nicolas Fouquet.--Il devient maître des requêtes
(1635).--Il est intendant dans l'armée du nord de la France et
ensuite dans la généralité de Grenoble.--Sa disgrâce en 1644.--Il
est de nouveau nommé intendant en 1647.--Son rôle pendant la
première Fronde en 1648 et 1649.--Il achète la charge de procureur
général au parlement de Paris (1650), et en prend possession au
mois de novembre de là même année.--Puissance du parlement de Paris
à cette époque.--Caractère du premier président Mathieu Molé et
d'autres magistrats du parlement.--Rôle difficile de Nicolas
Fouquet.--Défauts du parlement considéré comme corps
politique.--Contraste avec la conduite habile de Mazarin.--Nicolas
Fouquet s'attache à ce dernier et lui reste fidèle pendant toute la
Fronde.


Nicolas Fouquet naquit en 1615; il était le troisième fils de François
Fouquet, conseiller du roi en ses conseils, et de Marie Maupeou. Les
Fouquet, dont le nom s'écrivait alors Foucquet[8], étaient originaires
de Bretagne. C'était une famille de négociants nantais. Le commerce des
îles lointaines, déjà en pleine vigueur au seizième siècle, avait dû
développer chez les Fouquet un génie hardi, aventureux, fécond en
ressources. Il semble que la ruse, la souplesse, l'esprit ambitieux et
parfois téméraire que déployèrent le surintendant et son frère, l'abbé
Fouquet, étaient une tradition de famille. Leur père, François Fouquet,
après avoir été conseiller au parlement de Rennes, acheta une charge au
parlement de Paris, et fut successivement conseiller, maître des
requêtes et enfin conseiller d'État. Il remplit plusieurs fois
d'importantes fonctions et fut pendant quelque temps ambassadeur en
Suisse[9]. On a prétendu qu'il fut un des juges du maréchal de Marillac,
et qu'il s'honora par l'indépendance et la fermeté dont il fit preuve
dans ce procès[10]. Cette opinion n'est pas fondée; on a le nom des
juges du maréchal de Marillac[11] et le procès-verbal des séances de la
chambre de justice qui le condamna: François Fouquet n'y figure pas. Ce
qui est vrai, c'est que ce conseiller d'État fut procureur général
d'une chambre de justice instituée, en 1631, pour poursuivre les
financiers, et siégeant à l'Arsenal[12].

Du côté maternel, Nicolas Fouquet descendait d'une ancienne famille
parlementaire, celle des Maupeou, qui a obtenu, au dix-huitième siècle,
une triste célébrité, mais qui n'était encore connue, au dix-septième
siècle, que par des traditions de vertus domestiques. Marie Maupeou,
mère des Fouquet dont nous nous occupons, contraste par la simplicité et
la pureté de sa vie avec l'éclat et la corruption de ses fils. Tandis
qu'ils abusaient des plus hautes dignités pour y étaler leur faste et
leurs vices, elle prodiguait des secours aux misères qu'avait
multipliées la Fronde. Il ne faut pas oublier, en effet, que pendant
cette époque si agitée par les factions, on vit se déployer, à côté
d'effroyables souffrances, une ardente charité, féconde en
établissements de bienfaisance. C'est alors que saint Vincent de Paul,
que l'on appelait M. Vincent de la Mission, établit à Saint-Lazare des
prêtres chargés de prêcher l'Évangile dans les campagnes et institua les
sœurs de la Charité. Il fut secondé par madame Legras (Louise de
Marillac), veuve d'un secrétaire des commandements de Marie de Médicis
et première supérieure de ces sœurs de la Charité ou sœurs grises, qui
ne tardèrent pas à se répandre dans toute la France pour soigner les
malades et instruire les jeunes filles pauvres. Madame de Miramion, si
connue par l'audacieuse tentative de Bussy-Rabutin, fonda, vers le même
temps, la maison de Sainte-Pélagie, qui offrait un asile aux femmes et
aux filles perverties. Marie Maupeou a sa place parmi ces saintes
femmes, qui se dévouaient au soulagement de la misère et de la
souffrance. Elle ne donna à ses fils que des exemples de vertu, qui
malheureusement furent peu suivis.

Douze enfants, six fils et six filles, naquirent du mariage de François
Fouquet et de Marie Maupeou. Toutes les filles furent religieuses. Des
six fils, trois furent d'église, deux de robe, et un troisième d'épée.
L'aîné, François Fouquet, devint archevêque de Narbonne et survécut à la
disgrâce du surintendant. Le second, Basile Fouquet, est connu sous le
nom d'_abbé Fouquet_, parce qu'il était abbé commendataire de
Barbeau[13]. Le troisième fut le surintendant, Nicolas Fouquet, qui
débuta par des fonctions de magistrature. Le quatrième, Yves,
appartenait aussi à la robe; il eut une charge de conseiller au
parlement de Paris; mais il mourut jeune et sans postérité. Le
cinquième, Louis, entra dans l'Église et fut, dans la suite, évêque
d'Agde. Enfin, le sixième, Gilles, fut premier écuyer de la petite
écurie du roi et s'allia à la noble famille des marquis d'Aumont. Ces
détails seront utiles pour suivre les vicissitudes de la famille
Fouquet, et comprendre la biographie du surintendant: voilà pourquoi
nous les avons rappelés dès le commencement de ces mémoires.

Nicolas Fouquet, dont nous nous occupons spécialement, entra dans la
magistrature à vingt ans (1635), en qualité de maître des requêtes.
C'était précisément l'époque où Richelieu venait de donner une
organisation fixe et permanente au corps des intendants[14]: tantôt ils
accompagnaient les armées, avec mission de pourvoir aux
approvisionnements, de rendre la justice et de surveiller la gestion
financière; tantôt ils administraient une circonscription territoriale
appelée généralité. Nicolas Fouquet fut d'abord nommé intendant de
l'armée qui défendait la frontière septentrionale de la France[15].
L'année suivante, il administrait la généralité de Grenoble; mais, à la
suite d'une révolte qu'il n'avait su ni prévenir ni réprimer, il fut
rappelé à Paris[16]. Mazarin ne le laissa pas longtemps inactif: il
avait apprécié l'esprit vif et souple du jeune magistrat, sa finesse
pour pénétrer les hommes, ses grâces insinuantes pour se les concilier.
Il espérait tirer parti, même de l'ambition de Nicolas Fouquet. En 1647,
il l'attacha de nouveau, en qualité d'intendant, à l'armée que
commandaient Gassion et Rantzau. Il nous reste, de la correspondance que
Nicolas Fouquet entretint alors avec Mazarin, un rapport adressé par
l'intendant au ministre sur quelques désordres survenus dans
l'armée[17]. Il s'y montre plus indulgent que sévère et disposé à
tempérer la violence de Gassion. Ce fut encore Fouquet qui annonça au
cardinal la mort de ce maréchal[18].

Lorsque la Fronde éclata, en 1648, Nicolas Fouquet resta dévoué à
Mazarin. Le cardinal le chargea, pendant la première guerre civile,
d'approvisionner l'armée royale. Mazarin écrivait sur ses carnets, en
décembre 1648[19], au moment où il prenait toutes les mesures pour
assiéger Paris: «Envoyer Fouquet en Brie, avec ordre d'y faire de grands
magasins de blé pour la subsistance de l'armée.» On voit, en effet,
Fouquet, établi à Lagny, lever des contributions de blé et d'avoine sur
les paysans de la Brie et de l'Île-de-France[20]. Il fut aussi chargé
par Mazarin de percevoir des taxes sur les riches habitants de Paris,
sous prétexte de sauver du feu leurs châteaux et leurs maisons de
campagne[21]. On a encore l'arrêt du conseil du roi qui confiait cette
périlleuse mission à Nicolas Fouquet, ainsi que le rôle des taxes,
rédigé à la suite de l'arrêt[22]. Le Parlement s'émut de ces
contributions forcées qui frappaient surtout les magistrats; il défendit
de les payer, et enjoignit à Nicolas Fouquet d'apporter au greffe de la
cour la commission qui lui ordonnait de les lever, sous peine
d'interdiction de son office de maître des requêtes[23]. La
correspondance de Fouquet prouve que ces menaces ne l'intimidèrent
point, et qu'il aima mieux obéir au roi qu'au parlement.

Son dévouement fut récompensé lorsque Mazarin eut triomphé de la Fronde
parlementaire. Fouquet fut alors appelé à des fonctions analogues à
celles d'intendant de l'Île-de-France[24]. Après l'arrestation des
princes, en janvier 1650, il accompagna le roi, qui se rendit en
Normandie pour prévenir la révolte que la duchesse de Longueville
s'efforçait d'y exciter[25]. Au retour des voyages de la cour, qui avait
parcouru, après la Normandie, la Bourgogne, le Poitou et la Guienne,
Nicolas Fouquet acheta, avec l'agrément du cardinal Mazarin, la charge
de procureur général au parlement de Paris. Les dates sont fixées par le
passage suivant du _Journal de Dubuisson-Aubenay_: «Ce soir, 10 octobre
1650, M. le duc d'Orléans retourne de Limours à Paris, et M. Fouquet,
maître des requêtes, le va prier pour l'agréer en la charge de procureur
général, dont M. Méliand lui a fait sa démission, acceptée en cour,
moyennant sa charge de maître des requêtes, estimée plus de cinquante
mille écus, par le fils dudit sieur Méliand, de longtemps conseiller en
parlement, et cent mille écus de plus en argent, desquels cent mille
écus la reine a fait expédier un brevet de réserve, ou sûreté, audit
sieur Fouquet, au cas qu'il vint à mourir dans ladite charge.»

Ce fut le 28 novembre 1650, à la rentrée du parlement, que Nicolas
Fouquet porta, pour la première fois, la parole en qualité de procureur
général[26]. Cette position lui donnait une haute influence dans un
corps puissant et généralement hostile à Mazarin. Fouquet n'en usa que
dans l'intérêt de son protecteur, auquel il se montra aussi fidèle dans
la mauvaise fortune que dans les jours de prospérité. Il lui fallut une
grande souplesse pour contenir et diriger une assemblée infatuée de ses
priviléges, qui se croyait supérieure aux états généraux[27], et qui
joignait à l'administration de la justice le contrôle des affaires
politiques et des attributions très-étendues et très-importantes en
matière de police et de finances. Plus de deux cents magistrats
siégeaient dans les huit chambres du parlement. Il y avait cinq chambres
des enquêtes, composées généralement des jeunes conseillers; deux
chambres des requêtes; et, enfin, la grand'chambre, qui était formée des
plus anciens conseillers ecclésiastiques et laïques, magistrats d'une
expérience consommée et d'une grande autorité judiciaire. C'était là que
siégeaient les présidents à mortier. Les membres du parlement n'étaient
pas seulement inamovibles, ils étaient propriétaires de leurs charges.
Lors-qu'ils avaient payé au trésor un droit nommé _paulette_, ils
pouvaient les transmettre à leurs fils. Ainsi s'étaient formées les
familles parlementaires qui ont été l'honneur de l'ancienne
magistrature. Les noms des Molé, des Potier, des Talon, des Lamoignon,
des de Harlay, des de Mesmes, réveillent des idées de science, de vertu
et de courage civil; mais l'union de ces magistrats pouvait devenir
redoutable à la royauté. La vaste circonscription territoriale
qu'embrassait le parlement de Paris ajoutait encore à sa puissance. Sa
juridiction comprenait l'Île-de-France, la Picardie, l'Orléanais, la
Touraine, l'Anjou, le Maine, le Poitou, l'Angoumois, la Champagne, le
Bourbonnais, le Berry, le Lyonnais, le Forez, le Beaujolais et
l'Auvergne[28].

En 1650, le parlement de Paris avait à sa tête le premier président
Mathieu Molé, qui est resté le type du magistrat honnête et ferme. Ce
n'était pas, comme l'a dit le cardinal de Retz, _un homme tout d'une
pièce_; Mathieu Molé avait beaucoup d'habileté politique et savait
parfaitement que les affaires de finance, de police, et, en général, de
gouvernement, ne se dirigent pas, comme l'administration de la justice,
d'après des maximes absolues. Il usait de tempéraments suivant les
circonstances, se ménageait entre la cour et le parlement, faisait
entendre à la première des vérités hardies et un langage énergique sans
rompre avec elle, et résistait aux entraînements factieux des jeunes
conseillers, tout en maintenant l'autorité de sa compagnie. Toutefois,
si Mathieu Molé n'avait eu que ce manége politique, il eût pu passer
pour un homme habile, mais il n'eût jamais mérité la réputation de grand
magistrat que lui a confirmée la postérité. C'est à son courage pendant
la Fronde qu'il a dû sa gloire. Un de ses adversaires, le cardinal de
Retz, l'a caractérisé en ces termes: «Si ce n'était pas une espèce de
blasphème de dire qu'il y a quelqu'un dans notre siècle de plus
intrépide que le grand Gustave et M. le Prince[29], je dirais que ç'a
été M. Molé, premier président.»

Autour du premier président se groupaient d'autres magistrats éminents
par l'esprit et par le caractère: le président Henri de Mesmes était un
des principaux. Il appartenait à une famille éminente, et son frère,
Claude de Mesmes, comte d'Avaux, avait été un des négociateurs de la
paix de Westphalie. Le cardinal de Retz, qui ne pardonnait pas au
président de Mesmes de s'être opposé à ce qu'il siégeât et eût voix
délibérative dans le parlement, l'accuse de lâcheté devant le peuple, et
de servilité à l'égard de la cour; il le montre _tremblant comme la
feuille_ en présence de l'émeute qui gronde aux portes du parlement.
Mais dans des récits plus impartiaux et plus véridiques, le président
de Mesmes nous apparaît sous un tout autre aspect. A la journée des
barricades, lorsque le peuple entoure, avec des cris de fureur, le
parlement, qui ne ramène pas Broussel, et veut le forcer à rentrer dans
le Palais-Royal, Henri de Mesmes ne s'enfuit pas comme d'autres membres
du parlement; il reste auprès de Mathieu Molé[30], il le conseille, le
dirige même au moment du danger. Inaccessible aux séductions du
pouvoir[31], dont il blâme sévèrement les excès[32], honnête et ferme,
il marche, comme le premier président, dans un sentier étroit et
difficile, entre les Mazarins et les Frondeurs. Il s'élève avec une
indignation éloquente contre le coadjuteur Paul de Gondi et les généraux
de la Fronde, qui repoussent le héraut d'armes envoyé par le roi, et
reçoivent un prétendu ambassadeur de l'archiduc Léopold[33]. Il _ne
tremble pas comme la feuille_ en présence de la populace qui pousse des
cris de mort; au contraire, lorsque le coadjuteur et le duc de Beaufort
refusent d'aller apaiser ce peuple qu'ils ont soulevé et dont peut-être
ils ne sont plus maîtres, le président de Mesmes veut affronter le
danger et présenter sa poitrine aux coups des séditieux[34]. Prudence,
habileté, courage civil, amour du devoir et du bien public, telles sont
les qualités par lesquelles brille ce magistrat.

Le parquet, ou, comme on disait alors, les _gens du roi_, se
distinguaient aussi par le talent et les vertus. Le parquet comprenait,
outre le procureur général et son substitut, deux avocats généraux. Il
suffira de citer les noms d'Omer Talon et de Jérôme Bignon, qui
remplissaient alors les fonctions d'avocats généraux, pour rappeler
l'éloquence parlementaire dans tout son éclat, aussi bien que
l'intégrité et la science de l'ancienne magistrature. Ces avocats
généraux savaient, comme Mathieu Molé, défendre les privilèges du
parlement, et cependant ménager l'autorité royale, tout en lui faisant
entendre d'utiles conseils. Nicolas Fouquet, que ses fonctions de
procureur général plaçaient au-dessus des avocats généraux, était loin
d'avoir dans le parlement la même autorité que les Talon et les Bignon.
Plus homme d'affaires que de robe, d'un génie souple et fécond en
expédients, sans principes bien arrêtés, il convenait mieux à Mazarin
que d'anciens et austères magistrats. Mais il lui fallut du temps, de la
souplesse et des manœuvres habiles pour se faire des partisans dans ce
grand corps, dont tous les membres n'étaient pas des Molé et des Talon.
Il y avait bien des misères et des bassesses cachées sous la robe
parlementaire: nous en aurons plus d'une fois la preuve. Ceux mêmes qui
étaient sincères dans leur opposition à la cour manquaient souvent de
lumières et d'intelligence politique.

Le type des magistrats populaires, qu'on appelait alors les _pères de la
patrie_, était Pierre Broussel, homme honnête et simple, qui, dans la
bonté de son cœur, trouvait des mouvements d'éloquence sympathiques au
peuple; mais il n'avait aucune expérience des affaires politiques, et
était persuadé que l'intérêt de la France exigeait des déclamations
violentes et continuelles contre la cour et les traitants. Dans les
premiers temps de la Fronde, Broussel fut le héros du peuple. Ce fut au
cri de _vive Broussel_! que s'élevèrent les barricades, et son retour
dans Paris fut un triomphe; mais le vide de ce tribun ne tarda pas à
paraître. Retz, qui le faisait agir, s'en moquait. Peu à peu les
factions s'en firent un jouet. Les partisans de la paix lui soufflaient
leurs conseils pacifiques par son neveu Boucherat[35]. Le bonhomme,
comme l'appellent les mémoires du temps, en vint à ne plus comprendre
ses avis[36], et à voter contre la Fronde en croyant la soutenir. Bien
d'autres orateurs parlementaires donnaient le triste spectacle de
déclamations où la violence le disputait au ridicule.

Lorsque l'on veut se faire une idée de l'infatuation et de l'aveuglement
du parlement à cette époque, il faut lire les pamphlets qui furent
inspirés par les passions de ce corps. Je me bornerai à citer quelques
extraits de l'_Histoire du temps_[37], un des principaux ouvrages
composés en l'honneur du parlement. L'auteur débute ainsi: «La France,
opprimée par la violence du ministère, rendait les derniers soupirs
lorsque les compagnies souveraines[38], animées par le seul intérêt
public, firent un dernier effort pour reprendre l'autorité légitime que
la même violence leur avait fait perdre depuis quelques années.» Après
une énumération des griefs de la nation contre le cardinal Mazarin,
l'auteur rappelle les premiers troubles de la Fronde et le commencement
de l'opposition du parlement. Cette assemblée est, à ses yeux, un
véritable sénat romain, qui repousse avec indignation les faveurs de la
royauté, lorsqu'elle tente de séparer le parlement des autres cours
souveraines, en l'exemptant de l'impôt que devaient payer les magistrats
pour avoir la propriété de leurs charges. «Messieurs de la Grand'Chambre
dirent qu'ils ne croyaient pas qu'il y eût personne dans la compagnie
qui eût été si lâche de s'assembler tant de fois pour son intérêt
particulier, et que c'était le mal général du royaume qui les affligeait
sensiblement et qui les avait portés à faire aujourd'hui un dernier
effort, et partant, si leur dessein demeurait imparfait, ils n'avaient
qu'à abandonner leurs personnes en proie à leurs ennemis, aussi bien que
leurs fortunes particulières; que l'intérêt de leurs charges n'était
point à présent considérable, et que si, dans cette occasion, ils en
désiraient maintenir l'autorité, ce n'était pas pour leur utilité
particulière, mais plutôt pour l'avantage public[39].»

Après la Grand'Chambre, l'auteur nous montre les Enquêtes «opinant avec
autant de confiance et de liberté que faisaient autrefois les sénateurs
dans l'ancienne Rome. Les désordres de l'État, les voleries, la
corruption et l'anéantissement des lois les plus saintes et les plus
inviolables, tout cela fut magnifiquement expliqué[40].» Broussel est le
héros de cet écrivain, comme il était l'idole du peuple. Lorsqu'il
arrive à l'arrestation de ce conseiller dans la journée du 26 août 1648,
l'historien s'exalte et apostrophe emphatiquement le lecteur: «C'est
ici, cher lecteur, que tu dois suspendre et arrêter ton esprit; c'est
sur ce héros que tu dois jeter les yeux. Il est beaucoup plus illustre
que ceux de l'antiquité, quand même tu prendrais pour vérités les fables
qu'on a inventées pour les rendre plus célèbres.» On ne s'étonne plus,
après cette apothéose de Broussel, de voir le Parlement transformé en
Hercule, qui a terrassé «les monstres qui se repaissent du sang des
peuples et de leur substance.»

Entre les parlements, trop souvent, égarés par la passion, et l'habile
politique de Mazarin, les esprits fins et pénétrants comme Fouquet ne
pouvaient pas hésiter. Mazarin, depuis son entrée au ministère, avait
suivi les traces de Richelieu et continué ses succès. En quelques
années, il avait obtenu de brillants résultats: la maison d'Autriche
avait été vaincue à Rocroi, Fribourg, Nordlingen et Lens. Turenne
menaçait l'Empereur jusque dans ses États héréditaires. Le Roussillon,
l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal délivré, la Catalogne envahie,
la Suède triomphante, la Hongrie détachée de l'Autriche, l'Italie
secouant le joug de l'Espagne, enfin l'Empire triomphant de l'Empereur,
tels étaient les fruits de cette glorieuse politique. Mazarin aurait
voulu assurer à la France ses limites naturelles. On en trouve la
preuve dans les instructions qu'il donna aux négociateurs français et
aux intendants des armées. «L'acquisition des Pays-Bas, écrivait-il aux
plénipotentiaires français de Munster[41], formerait à la ville de Paris
un boulevard inexpugnable, et ce serait alors véritablement que l'on
pourrait l'appeler le cœur de la France, et qu'il serait placé dans
l'endroit le plus sûr du royaume. L'on en aurait étendu la frontière
jusqu'à la Hollande, et, du côté de l'Allemagne, qui est celui d'où l'on
peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la rétention de la
Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du Luxembourg et de la
comté de Bourgogne (Franche-Comté).» En même temps Mazarin voulait
assurer à la France la barrière des Alpes par l'acquisition de la Savoie
et du comté de Nice[42].

La réalisation de ces vastes desseins ne pouvait s'accomplir sans des
sacrifices pécuniaires qui excitaient les murmures de la nation.
Mazarin, qui connaissait peu les détails de l'administration intérieure,
avait confié le maniement des finances à un Italien, Particelli Emery,
ministre fécond en inventions fiscales, entouré de partisans avides, qui
pressuraient le peuple et étalaient un faste insolent. Quiconque a
parcouru les mémoires de la Fronde connaît les Montauron, les Bordier,
les La Raillière, les Bretonvilliers et tant d'autres traitants[43], qui
étaient les grands spéculateurs de cette époque. Ils prenaient à ferme
les impôts et en détournaient une partie considérable à leur profit. On
conçoit que des magistrats honnêtes se soient indignés de ces vols et
aient tenté de les réprimer; mais, dans leur zèle aveugle, ils allaient
jusqu'à priver l'État des ressources sans lesquelles il ne pouvait
continuer la lutte glorieuse qu'il soutenait contre la maison
d'Autriche, et assurer le succès des négociations de Munster. C'est
surtout à la Fronde qu'il faut attribuer le résultat incomplet du
congrès de Westphalie et la continuation de la guerre contre l'Espagne.

Rien ne nous porte à croire que Nicolas Fouquet ait hésité entre Mazarin
et le parlement, et qu'il se soit déterminé à s'attacher au cardinal par
des considérations générales d'intérêt public. Il est plus probable que
cet homme d'un esprit vif et facile, mais avide de pouvoir et de
richesses, peu délicat d'ailleurs sur les moyens, n'éprouva aucun
scrupule en se donnant à un ministre qui tenait surtout à trouver des
agents dociles et féconds en ressources. Sans nous faire illusion sur
les causes qui déterminèrent le procureur général à s'attacher à
Mazarin, nous ne pouvons qu'applaudir à la fidélité avec laquelle il le
servit dans la mauvaise comme dans la bonne fortune.



CHAPITRE II

1651-1652

Mazarin sort de France (mars 1651); son découragement.--Services
que lui rendirent en cette circonstance Nicolas et Basile
Fouquet.--Caractère de ce dernier. Il brave les dangers pour se
rendre près du cardinal (avril-mai 1651).--Le procureur général,
Nicolas Fouquet, s'oppose à la saisie des meubles de
Mazarin.--Efforts des Fouquet pour rompre la coalition des deux
Frondes.--Ils y réussissent (juin 1651).--Tentatives pour gagner à
la cause de Mazarin quelques membres du parlement.--Négociations de
l'abbé Fouquet avec le duc de Bouillon et Turenne son frère, qui se
rallient à la cause royale (décembre 1651).--Mazarin rentre en
France et rejoint la cour (janvier 1652).--Turenne prend le
commandement de son armée (février 1652).--Dispositions de la
bourgeoisie différentes de celles du parlement.--Influence des
rentiers dans Paris.--Rôle du coadjuteur Paul de Gondi; il est
nommé cardinal (février 1652).--Efforts inutiles de l'abbé Fouquet
pour gagner Gaston d'Orléans.--Négociations avec
Chavigny.--Importance du rôle de ce dernier pendant la Fronde.


Au commencement de l'année 1651, Mazarin semblait perdu. Le parti de
l'ancienne Fronde s'était uni avec la faction des princes et avait
contraint le cardinal à s'exiler. Mazarin fut loin de montrer, dans ces
circonstances, la décision et l'habileté dont quelques écrivains
modernes lui font honneur. Ils supposent que le cardinal, contraint de
quitter le pouvoir et de s'éloigner de la cour, alla délivrer le prince
de Condé, alors enfermé au Havre, pour le lancer au milieu des factions
comme un brandon de discorde, et qu'après cet acte audacieux il sortit
tranquillement de France et laissa les deux Frondes se détruire
mutuellement, bien sûr de profiter de leurs fautes et d'asseoir
solidement son autorité sur les ruines des factions. Les lettres de
Mazarin sont loin de nous le montrer aussi ferme dans sa politique et
aussi confiant dans l'avenir. Il semble, au contraire, avoir perdu
courage; il se plaint de ses amis et de ses serviteurs les plus dévoués:
de Le Tellier, de Servien, de de Lyonne. Il doute même de la reine, et
se croit obligé d'adresser à Brienne une longue apologie de son
ministère[44].

Au moment où Mazarin semblait s'abandonner lui-même, le procureur
général et son frère l'abbé Fouquet ne cessaient de soutenir son parti,
le premier avec une prudente habileté, le second avec une ardeur et une
décision qui contribuèrent puissamment à relever le courage du cardinal.

Basile Fouquet, que nous voyons paraître ici comme un des principaux
agents de Mazarin, avait été destiné à l'état ecclésiastique; mais il ne
fut jamais prêtre, et le titre d'abbé, qui est resté attachée à son nom,
indique simplement qu'il avait obtenu des bénéfices d'Église, dont il
touchait le revenu, sans remplir aucune fonction sacerdotale. Activité,
souplesse d'esprit, fécondité de ressources, intrépidité dans la lutte,
zèle et ardeur poussés jusqu'à la témérité, telles furent les qualités
que déploya d'abord l'abbé Fouquet. Après la victoire, ses vices
apparurent et le rendirent odieux; ambitieux, avide, insolent,
s'abandonnant aux plaisirs avec une scandaleuse effronterie, il provoqua
la haine publique et contribua à la chute de son frère. Mais nous ne
sommes encore qu'à l'époque où il servit Mazarin avec un zèle ardent et
s'en fit un protecteur qui, jusqu'à sa mort, couvrit les vices de l'abbé
de sa toute-puissante amitié.

Mazarin avait quitté la France, en mars 1651. Dès le mois d'avril,
l'abbé Fouquet se rendait près de lui, chargé des promesses et des
conseils de ses amis; il traversait, pour parvenir jusqu'au cardinal,
les postes des frondeurs et bravait tous les périls. «J'ai su, lui
écrivait Mazarin[45], le danger que vous aviez couru. Je serai toujours
ravi de vous voir; mais, au nom de Dieu, ne vous exposez plus à de
semblables hasards. Vous eûtes grand tort du vous séparer de la troupe;
il n'importait pas d'arriver deux jours plus tôt ou plus tard, pourvu
que vous le fissiez en sûreté.» Dans cette même lettre, le cardinal
exprimait sa reconnaissance pour Nicolas Fouquet, qui, en sa qualité de
procureur général, avait fait lever l'arrêt de saisie de ses meubles:
«Je remercie de tout mon cœur le procureur général, touchant la
main-levée de la saisie. Je n'en serai jamais ingrat. Je le prie de
continuer; car je n'ai qui que ce soit qui me donne aucun secours, et,
faute de cela, l'innocence court grand risque d'être opprimée. Si le
procureur général croyait qu'il fallût faire quelque présent à quelqu'un
qui soit capable de faire quelque chose à mon avantage, j'en suis
d'accord, et vous en pourrez parler à de Lyonne[46], qui donnera
là-dessus des ordres.»

L'abbé Fouquet avait trouvé le cardinal découragé; Mazarin critiquait
avec amertume tout ce que l'on avait fait depuis son départ et surtout
l'échange des gouvernements qui assurait à Condé de si grands avantages.
En effet, ce prince venait d'obtenir pour lui le gouvernement de
Guienne, qui le mettait en relation avec l'Espagne, et pour son frère,
le prince de Conti, la Provence, qui était en communication par terre et
par mer avec la Savoie, la Sardaigne, Naples et le duché de Milan[47].
On avait laissé à Condé, en Bourgogne et en Champagne, des places fortes
d'une grande importance. Ses partisans étaient pourvus de gouvernements
dans le centre du royaume: Damville[48] avait le Limousin; Montausier,
l'Angoumois et la Saintonge; le duc de Rohan, l'Anjou; Henri de Gramont,
comte de Toulongeon, le Béarn[49], etc. Ainsi, le prince de Condé
devenait, par lui ou par ses amis, maître d'une grande partie du
royaume. Chavigny, un des plus dangereux adversaires de Mazarin,
rentrait au ministère. En un mot, le cardinal voyait ses ennemis
s'élever au plus haut point de la puissance, pendant qu'on le laissait
dans l'oubli.

L'abbé Fouquet, qui avait plus de zèle que de prudence, ne manqua pas de
rapporter à de Lyonne les plaintes du cardinal; il paraît même qu'il les
exagéra, si l'on en croit une lettre de Mazarin en date du 18 mai[50]:
«Vous avez tiré de l'abbé Fouquet, écrivait le cardinal à de Lyonne,
beaucoup de choses que je n'ai pas dites, et, le croyant homme
d'honneur, je m'assure qu'il tombera d'accord de la vérité. Il a
pourtant eu tort de vous rapporter même ce que je lui dis en particulier
et justement ému comme j'étais, reconnaissant que son voyage n'avait
pour but que de retirer de moi ce qui était nécessaire pour achever
votre affaire, et que l'on était fort en repos du mauvais état des
miennes. M. Fouquet a eu d'autant plus de tort que je le priai de ne le
faire pas, et qu'il me le promit; mais n'importe. Je suis bien aise que
vous ayez su tout ce que j'avais sur le cœur.» Ces derniers mots
prouvent que, si l'abbé Fouquet avait été indiscret en dévoilant les
pensées secrètes et intimes de Mazarin, il n'avait guère altéré la
vérité. Du reste, cette impétuosité de caractère, qui lui fit commettre
tant de fautes par la suite, était la source de ses qualités. Il
continua de servir le cardinal avec la même ardeur, mais en la tempérant
par plus de circonspection.

De concert avec le procureur général, son frère, l'abbé Fouquet ne
négligea rien pour gagner des partisans à Mazarin et surtout pour rompre
le faisceau redoutable que formaient le parti des princes et la vieille
Fronde réunis. A la tête de celle-ci était le coadjuteur de l'archevêque
de Paris, Paul de Gondi, si connu par son ambition et par ses intrigues.
Il était blessé de la hauteur du prince de Condé et des _petits
maîtres_[51], qui composaient la nouvelle Fronde. L'abbé Fouquet sut
habilement envenimer les haines. Il fit agir près du coadjuteur une des
héroïnes de la vieille Fronde, la duchesse de Chevreuse, qui ne pouvait
pardonner au prince de Condé d'avoir rompu le mariage projeté de sa
fille, Charlotte de Lorraine, avec le prince de Conti. Les ressentiments
de la duchesse de Chevreuse furent adroitement aigris par l'abbé
Fouquet, et cette femme hautaine et ambitieuse, implacable dans ses
haines, parvint à briser le lien qui unissait les ennemis de Mazarin et
qui faisait leur force. C'était là un service capital, et le cardinal,
du fond de son exil, chargea l'abbé Fouquet d'en témoigner sa
reconnaissance à la duchesse[52]: «Je vous prie de remercier de la bonne
manière la dame qui a déclaré ce que vous me mandez à M. le coadjuteur,
et de lui dire qu'en quelque lieu et fortune que je puisse être, je
serai son très-humble serviteur.» Mazarin tint parole à la duchesse de
Chevreuse, qui, de son côté, se montra aussi fidèle dans ses
attachements qu'ardente dans ses haines.

Le procureur général et son frère réussirent à gagner à Mazarin quelques
partisans dans le parlement de Paris. L'avocat général, Omer Talon, qui
y avait une grande autorité comme magistrat et comme orateur, se rallia
au parti du cardinal. «Je vous prie, écrivait Mazarin à l'abbé
Fouquet[53], de remercier Talon de ma part, n'y ayant rien de si
agréable que la manière dont il se conduit à mon égard.» Le concours de
ce magistrat servit puissamment la politique de Nicolas Fouquet, qui, en
présence d'une compagnie hostile au cardinal, était obligé à des
ménagements et à des précautions infinies.

Son frère, au contraire, marchait hardiment dans sa voie et bravait les
ennemis que lui suscitait l'ardeur de son zèle pour le cardinal. Mazarin
se crut obligé de lui recommander la prudence. «Au nom de Dieu, lui
écrivait-il[54], ménagez-vous davantage; car je serais au désespoir, si,
à cause de moi, il vous arrivait la moindre chose qui vous fut
préjudiciable.» Mais la modération n'était pas dans la nature de l'abbé
Fouquet. Il ne cessait de souffler la discorde entre les deux Frondes et
de susciter des adversaires au prince de Condé. Plus accoutumé aux
luttes des champs de bataille qu'aux attaques parlementaires, le prince
finit par se lasser de cette guerre de la Grand Chambre, où l'audace du
coadjuteur, soutenue de l'astuce des Fouquet et de bon nombre d'épées,
balançait sa fortune. Il sortit de Paris (septembre 1651) et alla
chercher dans les provinces un champ de bataille qui convenait mieux à
son génie.

Ainsi la rupture des deux Frondes était consommée. Il s'agissait
maintenant de gagner dans la bourgeoisie et l'armée les hommes les plus
influents, afin de préparer le retour et la domination de Mazarin dans
Paris. Ce fut encore en grande partie l'œuvre de Nicolas et de Basile
Fouquet. Ils s'assurèrent, par l'influence de madame de Brégy[55], du
maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris[56], et s'efforcèrent
d'attirer au parti du cardinal le premier président Mathieu Molé et son
fils, le président de Champlâtreux[57], qui avaient longtemps soutenu la
cause du prince de Condé. Ils y réussirent complétement, et, dans la
suite, ces magistrats firent partie du parlement de Pontoise, que la
cour opposa au parlement de Paris. De toutes les conquêtes, ménagées par
les habiles négociations des deux frères, la plus importante de beaucoup
fut celle qui donna à Mazarin et au roi le duc de Bouillon et son frère
le maréchal de Turenne. Elle coûta cher à la France. Les Bouillon ne
s'étaient engagés dans la Fronde que pour obtenir une compensation de la
principauté de Sedan, dont Richelieu les avait dépouillés. Le cardinal,
qui connaissait l'esprit rusé et avide des princes de la maison de
Bouillon, s'en défia jusqu'au dernier moment et chargea l'abbé Fouquet,
comme son agent le plus habile, de sonder leurs projets. «Je vous prie
de reconnaître bien et dans le dernier secret, lui écrivait-il le 22
décembre 1651, si je puis faire un état assuré de M. de Bouillon et de
son frère.»

Mazarin revient avec beaucoup plus d'insistance sur le même sujet, dans
une lettre du 26 décembre; elle prouve qu'il tenait surtout à gagner le
maréchal de Turenne, dont l'épée valait une armée entière. «Pour M. de
Turenne, écrivait-il à l'abbé Fouquet, il sait l'estime et la tendresse
que j'ai eues pour lui, et il a appris de beaucoup d'endroits et de gens
qui, encore qu'ils soient de mes amis, ne le voudraient pas tromper, que
je suis toujours le même, nonobstant tout ce qui s'est passé,
l'affection que j'avais pour lui ayant jeté de trop profondes racines
pour pouvoir être arrachée par de semblables accidents. J'ai écrit déjà
fortement à la cour, afin qu'on trouve moyen de ne pas laisser inutile
un homme de sa considération, et j'espère qu'il sera satisfait sur ce
point-là. Il est injuste de se plaindre de ce que j'ai préféré d'autres
à lui pour la levée et le commandement des troupes qui m'accompagnent.
Il peut bien croire que j'aurais tenu à beaucoup d'honneur et d'avantage
qu'il eût voulu venir, ainsi que je l'en aurais conjuré, si j'eusse cru
qu'il en eût eu la moindre pensée; mais j'ai pensé que ce serait trop de
hardiesse et même impudence de m'adresser pour une affaire de cette
nature à une personne avec qui je n'avais aucune liaison. Du reste, il
voit l'état où je suis. Si ma fortune devient meilleure, j'ose répondre
qu'il s'en ressentira, étant résolu de chercher toutes les occasions de
faire quelque chose de solide pour lui et de l'obliger par ce moyen à
être de mes amis sans aucune réserve.» Peu de temps après, le cardinal
rentra en France (décembre 1651) à la tête d'une petite armée; Turenne
devait en prendre le commandement, mais il était encore retenu dans
Paris, d'où il ne parvint à s'échapper qu'à la fin de janvier 1652.

A la nouvelle de l'entrée de Mazarin en France, la fureur de ses ennemis
éclata avec une violence qui ne connut plus de bornes. Le parlement mit
sa tête à prix et ordonna de prélever sur la vente de sa bibliothèque la
somme qui serait payée au meurtrier. Deux conseillers furent envoyés à
Pont-sur-Yonne, pour l'arrêter; mais l'un prit la fuite, et l'autre,
nommé Bitaut, fut fait prisonnier. Il faillit payer les folies des
Frondeurs. «J'avais résolu d'abord, écrivait Mazarin à l'abbé
Fouquet[58], de renvoyer Bitaut généreusement; mais personne ne s'est
trouvé de cet avis, et tout le monde a conclu qu'on devait le retenir et
lui insinuer que, si les diligences continuelles que font quantité de
conseillers du parlement et autres, en suite du dernier arrêt, pour me
faire assassiner, produisent seulement la moindre tentative contre ma
vie, la sienne ne sera guère en sûreté et que je n'aurai pas assez de
pouvoir pour retenir le zèle et la main de tant de personnes à qui ma
conservation est chère. Je serai bien aise, néanmoins, de savoir vos
sentiments là-dessus.» Et plus loin: «Il faudrait aussi faire connaître
adroitement à M. le président Le Coigneux et aux autres parents que
Bitaut a dans le parlement, qui sont en grand nombre, qu'ils ont grand
intérêt de faire en sorte qu'on remédie à l'arrêt qui a été donné pour
m'assassiner, à cause du risque que leur parent en peut courir. Il ne
sera pas mal, à mon avis, de répandre le bruit que mes amis ne se
pourront pas empêcher de consigner de l'argent pour le donner à ceux qui
entreprendront contre quantité de conseillers du parlement ce qu'il a
ordonné que l'on entreprendrait contre ma vie. Car, à vous dire le vrai,
je vois les choses réduites en tels termes contre moi par les factieux
du parlement, que le seul moyen de les accommoder et de les pousser à
l'extrémité est de leur faire voir que je suis encore plus en état de
leur faire du mal qu'eux de m'en causer.»

Tout en employant les menaces pour intimider le parlement, Mazarin
faisait agir sous main le procureur général, Nicolas Fouquet, qui
détachait de la Fronde quelques-uns des principaux membres de la
magistrature. Ainsi le président de Novion, qui appartenait à la
puissante famille des Potier, se déclara pour la cause royale[59]. Le
président Perrot suivit son exemple. Le conseiller Ménardeau, qui
s'était signalé dans la première Fronde par sa violence contre Mazarin,
se montra un de ses partisans dévoués. Cependant la majorité des membres
du parlement et surtout les jeunes conseillers des enquêtes étaient
toujours hostiles au cardinal. Il n'en était pas de même de la
bourgeoisie.

L'abbé Fouquet, de concert avec le prévôt des marchands, qui était le
véritable chef de la bourgeoisie parisienne, parvint à gagner à la cause
royale les principaux conseillers de l'Hôtel de Ville. Ce serait, du
reste, une erreur de croire que cette assemblée ait partagé pendant la
Fronde les passions du parlement. Tandis que les magistrats, dirigés
surtout par l'intérêt personnel, proscrivaient le cardinal, les
rentiers, qui formaient une classe nombreuse et influente dans Paris, se
voyaient menacés dans leur fortune et tentaient de résister à
l'entraînement des factions. Les _Registres de l'Hôtel de Ville de Paris
pendant la Fronde_[60] attestent que les bourgeois qui composaient le
conseil de la cité n'étaient pas disposés à courir les risques d'une
guerre civile pour satisfaire l'ambition de quelques intrigants. Il
avait fallu, pour les entraîner dans la première lutte (1648-1649),
avoir recours à la terreur. Lorsqu'en 1649 le président de Novion se
rendit à l'Hôtel de Ville pour y faire exécuter les ordres du Parlement,
«il déclara à la compagnie qu'il fallait aller droit en besogne dans les
affaires présentes et que le premier qui broncherait serait jeté par les
fenêtres[61].» La bonne bourgeoisie, forcée de courber la tête sous le
joug, n'avait pas renoncé à ces sentiments de modération et n'attendait
qu'une occasion pour les manifester. L'abbé Fouquet, qui connaissait
bien ses dispositions, insistait vivement auprès de Mazarin pour que
l'on ménageât cette classe honnête et pacifique et que l'on en fît un
auxiliaire du pouvoir.

Le payement régulier des rentes (chose fort rare à cette époque) devait
contribuer plus qu'aucune autre mesure à gagner les Parisiens. Aussi
l'abbé Fouquet s'occupa-t-il tout spécialement de cette affaire: «Pour
les rentes, lui écrivait Mazarin[62], Sa Majesté donne plus de créance à
ce que vous mandez de la part de madame de Chevreuse et de M. le
coadjuteur qu'à toutes les autres lettres qui sont venues de Paris,
lesquelles, quoique de plus fraîche date, ne représentent pas l'émotion
des esprits aussi grande ni les affaires en si mauvais état que vous
faites. Le roi a donc résolu de rétablir les choses comme elles étaient,
et l'on envoie l'arrêt sur la minute que M. d'Aligre en a dressée. J'ai
emporté la chose et je crois que vous ne manquerez pas de la bien faire
valoir, afin que j'en acquière quelque mérite envers ceux qui y sont
intéressés.» Et ailleurs: «Par les nouvelles que nous avons de Paris, il
parait que l'on a satisfaction de ce qui s'est fait touchant les rentes,
et effectivement je n'omets aucuns soins pour empêcher que le payement
n'en soit discontinué, dont il ne sera pas mauvais que l'on informe le
public, comme vous avez déjà fait.»

Le peuple était plus difficile à gagner que la bourgeoisie. L'homme qui
en disposait réellement était Paul de Gondi. Il avait su, pendant la
première Fronde, tour à tour soulever et contenir la populace, sur
laquelle les curés, qui lui étaient dévoués, exerçaient la plus grande
influence. Depuis qu'il s'était rallié à la cour, il l'avait calmée, et
en même temps avait arrêté la plume des pamphlétaires qu'il avait si
longtemps employés à verser l'odieux et le ridicule sur Mazarin. Le
coadjuteur attendait la récompense des services qu'il venait de rendre à
la cour et se tenait dans une prudente réserve. Le retour de Mazarin
l'avait irrité; mais il n'osait éclater, tant qu'il n'aurait pas le
chapeau de cardinal, qu'on lui avait promis. Mazarin cherchait à le
retenir dans son parti, comme l'attestent ses lettres; mais, en même
temps, il lui demandait de donner des preuves de son dévouement pour la
cause royale: «Il faut, disait-il dans une lettre à l'abbé Fouquet, que
M. le coadjuteur prenne des résolutions pour agir, et il me semble
qu'ayant le roi de son côté, étant assuré que j'entreprendrai tout
hardiment pour l'appuyer, avec quantité d'amis que lui et M. le
surintendant (duc de la Vieuville) ont dans Paris, et agissant de
concert avec le prévôt des marchands et M. le maréchal de l'Hôpital, qui
est fort zélé pour le service du roi, il se peut mettre en état de
rompre aisément toutes les mesures des ennemis.»

En même temps, le cardinal lui envoyait de l'argent par l'abbé Fouquet;
mais il voulait qu'il le distribuât dans les couvents et en œuvres
charitables, afin de gagner le peuple. «Je vous ai déjà prié,
écrivait-il à l'abbé Fouquet, d'avancer six mille livres pour les lits
et autres dépenses de cette nature qu'il faudrait faire à Paris et dont
vous tâcherez d'obliger M. le coadjuteur à prendre la direction. Je vous
adresserai au premier jour une lettre de change payable à vue, qui fera
fonds pour employer encore tant à distribuer dans les religions
(couvents) que pour les autres dépenses que M. le coadjuteur jugera à
propos de faire selon les conjectures, si on se remet à lui de faire
parler par les voies qu'il jugera les meilleures au curé de Saint-Paul
et aux autres personnes qu'il croira capables de servir le roi.»

L'abbé Fouquet pressa, en effet, le cardinal de Retz de se déclarer, et
il le fit avec une vivacité dont le cardinal se plaint dans ses
mémoires. Il n'y peint pas l'abbé sous des couleurs favorables[63]: «Il
était dans ce temps-là fort jeune; mais il avait un certain air
d'emporté et de fou qui ne me revenait pas. Je le vis deux ou trois fois
sur la brune, chez Lefèvre de la Barre, qui était fils du prévôt des
marchands et son ami, sous prétexte de conférer avec lui pour rompre les
cabales que M. le Prince faisait pour se rendre maître du peuple. Notre
commerce ne dura pas longtemps, et parce que, de mon côté, j'en tirai
d'abord les éclaircissements qui m'étaient nécessaires, et parce que
lui, du sien, se lassa bientôt de conversations qui n'allaient à rien.
Il voulait, dès le premier moment, que je fusse _Mazarin_ sans réserve
comme lui; il ne concevait pas qu'il fût à propos de garder des
mesures.»

Les lenteurs calculées du cardinal de Retz inspiraient de l'inquiétude à
Mazarin. Il recevait des avis contre Paul de Gondi, et, au milieu même
de ses protestations d'amitié, on sent percer une certaine défiance.
«Pour M. le coadjuteur, écrivait-il encore à l'abbé Fouquet, je suis
incapable de croire qu'il manque jamais à la moindre chose de ce qu'il a
promis; et, de plus, quand ce serait une personne qui se conduirait par
le motif de ses intérêts particuliers, je connais fort bien qu'ils ne
lui conseilleraient pas le contraire, puisqu'il lui est sans doute bien
plus avantageux d'être dans ceux de Leurs Majestés et dans une parfaite
amitié avec moi que de consentir à un nouvel accommodement avec M. le
Prince, lequel personne ne croit qu'il durât plus que les autres. C'est
pourquoi, quelque chose que l'on me puisse mander au contraire, elle ne
fera point d'impression, et je jugerai toujours favorablement de ses
sentiments.»

Malgré ses déclarations, Mazarin était d'autant plus porté à la défiance
envers le coadjuteur que lui-même montrait peu de sincérité dans sa
conduite à son égard. Il avait espéré paralyser ses dispositions
hostiles par la promesse du chapeau de cardinal, et, en même temps, il
agissait à Rome pour empêcher le pape de le nommer[64]; mais les
combinaisons de ce politique furent trompées. Le pape Innocent X, qui
n'aimait pas Mazarin, saisit la première occasion de nommer Paul de
Gondi cardinal. Ce fut le 19 février 1652 qu'eut lieu la proclamation,
et dix jours après, le coadjuteur en recevait la nouvelle. Il se
prétendit affranchi de toute reconnaissance envers le ministre qui,
disait-il, avait chargé l'ambassadeur de France à Rome de s'opposer au
dernier moment à sa nomination, et, au lieu de seconder franchement la
cause royale, il tenta de constituer un tiers parti, qui repoussait
également Mazarin et le prince de Condé. Le duc d'Orléans, Gaston,
devait en être le chef nominal[65].

Ce prince, mobile dans ses affections, inconstant dans ses projets, et
dont la faiblesse salit toute la vie, hésitait entre ses divers
conseillers. La cour ne cessait de lui faire des avances[66], et l'abbé
Fouquet travaillait, par ordre de Mazarin, à gagner son entourage. Il
finit par mettre dans les intérêts du cardinal La Mothe-Goulas,
secrétaire des commandements du prince, Choisy, son chancelier, la
duchesse de Chevreuse, qui avait une grande influence sur Gaston
d'Orléans, et même la femme de ce prince, Marguerite de Lorraine[67].
Grâce aux efforts des familiers de Gaston, l'influence du coadjuteur sur
le prince fut paralysée. La jalousie avait surtout prise sur le duc
d'Orléans, et on ne manqua pas de l'aigrir contre le prince de Condé, en
lui rappelant ses victoires et sa hauteur. Aussi, Mademoiselle, fille de
Gaston, s'efforça-t-elle vainement de l'entraîner à Orléans et à la tête
des armées; elle put à peine obtenir la permission d'aller elle-même
défendre l'apanage de son père[68]. Tout ce qu'il fallut de souplesse et
d'habileté pour former, autour d'un prince ombrageux comme Gaston, un
cercle d'intrigues mystérieusement tissues et de plus en plus serrées,
ne peut s'apprécier que par la lecture des lettres de Mazarin. Outre le
coadjuteur, il fallait combattre un des politiques les plus habiles de
cette époque, le comte de Chavigny. Ce personnage travaillait alors à
unir le duc d'Orléans et le prince de Condé, pour chasser de France le
cardinal Mazarin. Comme Chavigny fut un des adversaires les plus ardents
et les plus habiles de ce ministre, il est nécessaire d'insister sur le
rôle qu'il joua pendant la Fronde. Il faut, pour le retracer, revenir
sur le passé et exposer des intrigues qui se rattachent à l'histoire des
premiers troubles.



CHAPITRE III

Rôle de Chavigny pendant la Fronde: son ambition; il est
emprisonné, puis exilé en 1618.--Intrigues de Chavigny et de Claude
de Saint-Simon pour renverser Mazarin (1649).--Erreur du duc de
Saint-Simon, auteur des Mémoires, relativement aux relations de son
père avec Chavigny.--Claude de Saint-Simon cherche à s'appuyer sur
le prince de Condé pour enlever le pouvoir à Mazarin.--Mémoire
rédigé par Chavigny dans ce but.--Mazarin parvient à déjouer les
intrigues de ses ennemis.--Arrestation et emprisonnement du prince
de Condé (1650).--Chavigny et Saint-Simon s'éloignent de Paris.


Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, avait été un des principaux
secrétaires d'État sous Richelieu[69]. Le cardinal avait pour lui une
bonté toute paternelle, qui excita plus d'une fois la verve satirique
des courtisans. Chavigny avait été un des amis et des protecteurs de
Mazarin, à l'époque où ce dernier s'introduisit à la cour de France, et
il croyait avoir des droits à sa reconnaissance. Plus tard, il fut
désigné par Louis XIII pour être un des membres inamovibles du conseil
de régence; mais, lorsque le parlement eut cassé le testament de Louis
XIII, Mazarin, qui redoutait l'ambition de Chavigny, le rendit suspect à
la reine et le tint dans une position secondaire. Chavigny n'avait alors
que trente ans et n'était pas disposé à se contenter de ce rôle
subalterne, après avoir eu, sous le ministère de Richelieu, le maniement
des affaires les plus importantes et les plus délicates: ambitieux avec
les apparences du désintéressement et de la modération philosophique,
incapable d'occuper le premier rang, et trop orgueilleux pour se
contenter du second, il perdit, en misérables intrigues, d'heureuses et
brillantes qualités.

Cependant, comme il joignait la prudence à l'ambition, il dissimula
quelque temps ses projets. Il crut le moment arrivé, en 1648; le
parlement était menaçant, la bourgeoisie murmurait contre les impôts, le
clergé était agité par le coadjuteur et les grands aspiraient à une
révolution, dans l'espérance de ressaisir le pouvoir que leur avait
enlevé Richelieu. En présence de ces dangers et au premier bruit des
mouvements populaires, Chavigny, affectant un zèle ardent pour
l'autorité royale, poussa aux mesures extrêmes. Ce fut lui surtout qui
conseilla l'arrestation de Broussel et de quelques autres membres du
parlement[70]. Ce coup d'État provoqua l'émeute connue sous le nom de
_Journée des barricades_, et la cour, passant de la colère à la peur,
recula devant le parlement et rendit les prisonniers. Quant à Chavigny,
dont la politique perfide n'avait pas échappé à Mazarin, il fut arrêté
dans le château de Vincennes[71], dont il était gouverneur (septembre
1648), puis transféré au Havre et enfin exilé dans une de ses terres
loin de Paris.

Ce fut là qu'un autre ambitieux, également mécontent de la cour et
impatient de son exil en Guienne, vint l'arracher à la modération
philosophique dont Chavigny affectait de masquer ses regrets. Le duc de
Saint-Simon, ancien favori de Louis XIII et son premier écuyer[72],
avait été relégué, dès 1637, dans son gouvernement de Blaye; il avait
vainement tenté de reprendre quelque influence après la mort de
Richelieu, et s'était vu forcé de vivre loin de la cour, sans se
résigner jamais à cette espèce d'exil. Il attendait du temps et des
circonstances une occasion de se venger de Mazarin, et de reparaître
avec éclat sur le théâtre de ses anciens succès. Attaché à la maison de
Condé et sûr de l'appui de son chef, il se décida à quitter Blaye et à
se rendre à la cour, lorsque la paix de Rueil (mars 1649) eut donné une
nouvelle importance au prince vainqueur de la Fronde. Saint-Simon
espérait devenir son conseiller intime et s'en servir pour renverser
Mazarin. Chavigny, dont il connaissait l'expérience et l'habileté, lui
devait être un utile auxiliaire pour arriver à ses fins. Avant de partir
de Blaye pour se rendre à Paris, Saint-Simon lui écrivit une lettre
datée du 31 mars 1649, dans laquelle se trouve le passage suivant[73].
«Je n'ajouterai aucune chose aux fidèles assurances que je vous donnai,
étant chez vous, de tous mes services. Je vous les répète de tout mon
cœur, vous suppliant d'avoir pour agréable que j'en dise autant à madame
votre femme avec tous les respects que je lui ai voués.»

Le ton de cette lettre et de celles que nous citerons plus loin donnent
un démenti éclatant au duc de Saint-Simon, l'auteur des Mémoires si
connus sur le règne de Louis XIV. Il prétend[74] qu'à la mort de Louis
XIII, en 1645, Chavigny enleva, par une fraude indigne, la charge de
grand écuyer à son père, Claude de Saint-Simon, pour la donner au comte
d'Harcourt. «A cette nouvelle, ajoute-t-il, on peut juger de
l'indignation de mon père; la reine lui étoit trop respectable, _et
Chavigny trop vil_; il envoya appeler le comte d'Harcourt.» Si l'on
ajoutait foi à ces assertions, il faudrait admettre que le duc Claude de
Saint-Simon rompit, dès 1643, toute espèce de relations avec un homme
qu'il jugeait _trop vil_ pour assouvir sur lui sa vengeance. Loin de là,
nous le verrons, dans des lettres autographes écrites en 1649, traiter
Chavigny de _frère_, et déclarer qu'il est à lui avec passion. Je
n'insisterai pas davantage sur cette erreur manifeste du duc de
Saint-Simon, l'auteur des Mémoires[75].

Claude de Saint-Simon fit lentement le voyage de Blaye à Paris, voulant
laisser aux événements et aux hommes le soin de se dessiner. Il ne
visita pas Chavigny, comme il en avait d'abord formé le projet; mais il
ne cessait de lui réitérer, dans ses lettres, ses assurances de
dévouement. «Vous honorant au point que je fais, lui écrivait-il le 22
juin 1649, je ne veux perdre aucune occasion de vous rendre mes
services, et croyez, s'il vous plaît, qu'il y a en moi pour vous une
passion bien fidèle, étant fort attaché à tous vos intérêts.» Dans la
suite de cette lettre, Claude de Saint-Simon parle à Chavigny de son
influence auprès du prince de Condé et lui promet d'en user en sa
faveur. «J'ai tout accès auprès de M. le Prince, lui écrit-il, et je
suis en possession de lui parler fort librement de tout. Le temps où
nous sommes me fera prendre encore plus de liberté, et, s'il y a quelque
chose à lui dire qui vous regarde ou autrement, préférez-moi à tout
autre. Je vous promets grand secret; je brûle les billets, si vous
n'aimez mieux que je les renvoie. Si vous avez agréable de m'envoyer un
chiffre pour parler du monde sans nommer, cela me semblerait bien. En un
mot, je vous conjure d'ordonner franchement sur le fondement que, _si
j'avais l'honneur d'être votre propre frère, je ne pourrais pas être à
vous plus passionnément que j'y suis_.»

Arrivé à la cour, qui résidait alors à Compiègne (août 1649), le duc de
Saint-Simon y trouva une ample matière pour exercer l'activité de son
esprit. Le prince de Condé, qui venait de réduire Paris révolté, se
plaignait de l'ingratitude de la reine et du cardinal. De son côté,
Mazarin, las de la hauteur et des prétentions du prince, se rapprochait
de la maison de Vendôme, cherchait à gagner le duc de Beaufort, un des
membres les plus influents de cette famille, comblait de faveurs les
duchesses de Montbazon et de Chevreuse, et négociait le mariage d'une de
ses nièces, Laura Mancini, avec le duc de Mercœur, frère aîné du duc de
Beaufort. Saint-Simon ne tarda pas à être au courant de ces intrigues de
cour, et il en rendait compte à Chavigny dans une lettre du 14 août
1649:

«J'ai différé, lui disait-il, à vous écrire de ce monde-ci, à cause que
les choses m'y paraissent assez incertaines et obscures pour embarrasser
un gazetier qui veut être fidèle et assuré. La résolution est prise, il
y a déjà quelques jours, de ramener le roi à Paris[76]. Ce n'a pas été
sans peine que l'on y a fait consentir les plus intéressés, M. le Prince
ayant employé toute sa force pour le persuader. C'est mercredi ou jeudi
sans faute le jour du départ par le chemin de Senlis. L'on travaille
encore pour faire venir M. de Beaufort; mesdames de Montbazon et de
Chevreuse y font les derniers efforts. Je tiens qu'ils ne seront pas
inutiles et qu'il se laissera vaincre à la fin par les dames. La
première a obtenu l'abbaye de Vendôme pour son fils, de six mille écus
de rente. L'autre a été très-bien reçue et caressée de toute la cour
jusqu'au point que l'on croit dessein d'alliance de sa fille[77] avec le
sieur de Mancini; mais l'âge est fort disproportionné, et la fille y
témoigne grande aversion. Madame la Princesse[78] est arrivée depuis
deux jours, fort caressée en toutes manières. Le roi et la reine furent
au-devant d'elles. La famille de Condé se réunit fort et par le
mouvement du chef.»

Ce fut sur cette famille et sur son chef que Saint-Simon fonda ses
principales espérances pour la ruine de Mazarin et l'avénement de
Chavigny au pouvoir. Il y travailla avec une ardeur qui ne se démentit
pas jusqu'à la catastrophe. En moins d'un mois, il avait fait de grands
progrès, si l'on en croit la lettre suivante, qu'il adressait à Chavigny
à la date du 6 septembre[79]: «Vous êtes à souhait dans la famille de M.
le Prince, et, si ses désirs étaient suivis, vous seriez où vous
méritez, dans la place où je vous souhaite toujours. Cela peut
importuner un philosophe[80]; mais je n'ai pu m'en retenir. La plus
grande nouvelle est le mariage de M. de Mercœur, conclu et arrêté avec
la nièce aînée de M. le cardinal. Ce n'est pas une bagatelle, et vous
l'avez toujours jugée chose importante. Aussi est-elle ressentie par M.
le Prince; il en est très-piqué, ayant fait entendre, il y a quelque
temps, nettement son aversion à cette affaire. Le cardinal Mazarin est
découvert pour le moindre des hommes, avec ses mauvaises qualités
manifestes à un chacun, et il est méprisé au dernier degré[81]. Les plus
sages sont persuadés de sa perte par diverses raisons; cela va au moins
ou au plus de temps. Les tireurs d'horoscopes sont fort de cet avis.»

Chavigny, provoqué par les instances du duc de Saint-Simon, sortit enfin
de cette indifférence philosophique, où il affectait de s'enfermer. Il
écrivit un manifeste, où il résumait avec habileté et vigueur les
principales accusations contre la politique intérieure et extérieure du
cardinal. Destiné à être communiqué a des hommes graves, ce document n'a
nullement le ton grossier des pamphlets connus sous le nom de
_mazarinades_; c'est une véritable accusation politique. Comme on
voulait gagner des hommes sincèrement religieux, qui, sans rien entendre
au gouvernement des États, n'avaient cessé de combattre Richelieu et
Mazarin, Chavigny enveloppa son attaque de formules dévotes. Il y
montrait partout la main de la Providence, châtiant la France, et
faisait de Mazarin un fléau de Dieu. On ne doit pas, d'ailleurs, oublier
que Chavigny affectait une grande dévotion et était lié avec le parti
janséniste. Je citerai quelques passages de ce manifeste, qui me paraît
la plus sérieuse attaque qu'un contemporain ait dirigée contre le
cardinal Mazarin. Il commence ainsi:

«Les maux qui sont à présent dans la France et la ruine épouvantable
dans laquelle ils la vont plonger, selon toutes les apparences, ne me
permettent pas de me taire, et je me sens obligé de rompre le silence
que j'avais résolu de garder toute ma vie, parce qu'il me semble qu'il
serait criminel, et que je trahirais ma patrie, si je ne l'avertissais
du misérable état auquel elle est et si je ne lui découvrais tout ce que
je connais de la grandeur de son mal. Après que la reine eut violé le
serment qu'elle avait fait sur les saints Évangiles, en présence du
parlement, des princes du sang et de tous les grands du royaume,
d'observer exactement la volonté du défunt roi son mari portée par sa
déclaration, et que le parlement même eut autorisé une si manifeste
infidélité, que l'interprétation de quelques hypocrites ne peut jamais
excuser devant Dieu ni devant les hommes qui ont tant soit peu d'honneur
et d'intelligence, Dieu ne fit pas éclater la colère qu'un éclat si
étrange lui devait avoir fait naître. Il réserva la punition qu'il en
devait faire dans le temps, et elle n'interrompit point le cours de sa
miséricorde dont la France ressentait les effets depuis longues années.
Il se servit de M. le Prince, encore jeune et sans expérience, pour
nous faire gagner la bataille de Rocroi, dont on le doit nommer
véritablement le Dieu, parce que, s'il n'eût aveuglé les Espagnols, ils
ne la pouvaient pas vraisemblablement perdre; il nous fit prendre
Thionville presque en même temps, et, jusqu'en 1648, il nous a donné
quantité d'autres avantages, sous la conduite de M. le Prince et de M.
le duc d'Orléans, dont la cause apparemment doit être référée à la piété
du roi Louis XIII, à qui Dieu continuait ses récompenses, ou à quelque
autre cause qu'il ne nous est pas permis de pénétrer.»

Chavigny montre ensuite Mazarin s'emparant de la confiance de la reine,
grâce aux intrigues de l'Anglais Montaigu, qui avait eu jadis le
maniement des affaires du duc de Buckingham près de cette princesse. Il
représente le cardinal comme «un esprit inconstant et variable, timide,
ambitieux, envieux, plein de soupçons et de défiances, sans ordre et
sans règle jusque dans sa maison, voulant faire le métier de tout le
monde, ne s'appliquant dans le sien qu'aux choses qu'il ne devrait pas
faire, sans secret, sans aucune fermeté ni fidélité pour ses amis, sans
foi et sans parole, avare, pipeur dans le jeu, fripon jusque dans les
moindres choses.» Après cette sortie violente, il rappelle toutes les
fautes du cardinal: le gouvernement du Languedoc et de la citadelle de
Montpellier donnés au duc d'Orléans, ceux de Champagne et de Stenay au
prince de Condé; sa conduite avec l'abbé de La Rivière, qu'il a comblé
d'argent et de biens d'église; son manque de prévoyance et d'habileté à
l'époque de l'élection du pape Innocent X; ses fautes dans l'expédition
d'Italie et pendant le siège d'Orbitello; enfin la mauvaise direction
donnée aux négociations pour la paix de Westphalie. Chavigny, qui
connaissait à fond la politique extérieure et l'avait dirigée sous le
cardinal de Richelieu, insistait particulièrement sur ce point:

«Je ne veux pas examiner, disait-il, si le cardinal Mazarin a voulu
faire la paix ou non; la discussion en serait trop longue. Je dirai
seulement que, s'il n'a jamais eu dessein de la faire, il a été très-mal
habile de ne pas connaître qu'elle seule pouvait affermir son
établissement dans l'État et le rendre nécessaire et considérable à tous
ceux à qui il était obligé de faire la cour pendant la guerre. S'il
avait résolu de la faire, faut-il avouer que c'est le plus présomptueux
et le plus incapable de tous les hommes par les voies dont il s'est
servi? Le sieur d'Avaux avait été destiné, dès le temps du défunt roi,
pour cette négociation, et il avait si bien réussi dans toutes les
précédentes dont il avait été chargé, qu'il n'osa pas lui ôter celle-ci
d'entre les mains; mais le cardinal Mazarin, craignant qu'il n'augmentât
la gloire qu'il avait déjà acquise dans ses emplois par celle que lui
donnerait la conclusion d'un traité si important, et sa jalousie et sa
faiblesse lui persuadant que cela irait à la diminution de celle qu'il
voulait prendre, il fit incontinent nommer le sieur Servien pour lui
être adjoint en cette ambassade. Ce n'est pas qu'il ne le connût pour un
esprit assez incompatible (insociable) et naturellement infidèle; qu'il
ne sût qu'étant procureur général dans le parlement de Dauphiné, ses
débauches avaient contraint le duc de Lesdiguières de lui donner des
coups de bâton et que lui-même n'eût contribué à le faire chasser de la
cour au temps du défunt roi; mais il lui fallait un semblable sujet pour
être un exécuteur aveugle de ses ordres, et il avait besoin d'un oncle
du sieur Lyonne[82] pour mettre en usage toute la mauvaise politique que
son petit sens lui suggérait[83]. Le sieur Servien n'avait garde de
manquer à se brouiller d'abord avec le sieur d'Avaux. Il savait trop
bien que c'était le premier pas qu'il devait faire pour plaire au
cardinal, et que c'était le véritable moyen pour être son confident dans
cette négociation. Cette division a fait assez d'éclat pour n'être
ignorée de personne, et les suites en ont été assez funestes pour être à
jamais conservées dans la mémoire des Français[84], qui ne sont que trop
éclaircis qu'elle a été le principal obstacle à la conclusion de la paix
générale qui était en nos mains.

«Le cardinal favorisait secrètement le sieur Servien, quoiqu'il affectât
souvent de paraître juge équitable entre lui et le sieur d'Avaux. Il
faisait tenir des conseils en sa présence pour juger leurs différends,
et le sieur Lyonne, qui recevait toutes les dépêches de Munster,
ajustait si bien toutes les écritures, que le sieur d'Avaux y avait
toujours du désavantage. Le but du cardinal était de le faire revenir,
parce qu'il ne voulait pas qu'il eût part au traité de la paix. Mais son
irrésolution naturelle, le respect qu'il portait au président de
Mesmes[85], et le peu d'apparence qu'il y avait de donner un si rude et
si infâme châtiment à un homme à qui on ne pouvait reprocher d'autre
faute que de n'être pas d'accord avec le sieur Servien, qui voulait en
toute manière être brouillé avec lui, lui faisait toujours différer
l'exécution de ce dessein.

«Cependant personne ne peut ignorer que, pendant le séjour que le sieur
d'Avaux a fait à Munster, le cardinal n'ait pu faire la paix également
glorieuse et avantageuse à cet État; qu'il ne se soit vanté plusieurs
fois publiquement qu'il en était le maître; qu'il ne l'ait promise,
tantôt dans un mois, tantôt dans six semaines, et qu'il n'ait dit qu'il
voulait que la reine lui fit couper le cou, s'il ne la lui faisait avoir
quand elle voudrait. Ce discours seul est capable de le faire passer
pour le plus vain et le moins judicieux de tous les hommes; car il ne
lui pouvait produire aucun avantage en faisant la paix, et, ne la
faisant pas, il le mettait infailliblement dans le décri où nous l'avons
vu depuis et le chargeait d'un crime dont il ne peut éviter la punition
que pour un temps, et qui lui est sans doute réservée quand il cessera
d'être l'instrument de la justice de Dieu contre ceux qu'il veut
châtier.»

Rendre Mazarin seul responsable de la continuation de la guerre, c'était
faire retomber sur lui tout l'odieux des calamités auxquelles la France
était eu proie, de l'aggravation des impôts et des troubles qui en
étaient résultés. Insistant sur ce grief, Chavigny citait des
particularités que sa position lui avait fait connaître et qu'il
tournait contre Mazarin. Puis il rappelait la conduite du cardinal à
l'égard du prince de Condé et son désir de le faire périr dans la guerre
de Catalogne: «Le siège de Lerida ayant été levé, le cardinal Mazarin
embarqua M. le Prince en Catalogne pour attaquer de nouveau cette place.
Ce fut alors que, dans les conversations secrètes qu'il eut avec la
reine, il l'obligea de donner les derniers éloges à son adresse, en lui
faisant connaître qu'il avait fait tomber M. le Prince dans le piège;
que, s'il prenait Lerida, le roi en tirerait beaucoup d'avantages, cette
ville, qui donne l'entrée libre dans l'Aragon, lui devant
infailliblement demeurer entre les mains, comme tout le reste des autres
que l'article des conquêtes lui donnait; s'il la manquait, il y perdrait
ou sa réputation, ou plus apparemment la vie qu'une telle disgrâce lui
ferait mépriser par désespoir. Ce qui ne serait pas moins utile à
l'État, non-seulement que la possession de Lerida, mais que la paix
présente même, quelque avantageuse qu'elle pût être, parce que les
Espagnols, perdant par la mort de ce prince toutes leurs espérances de
voir des brouilleries dans l'État, ne pourraient s'empêcher de nous
offrir ensuite les conditions que nous voudrions.»

De pareilles attaques étaient bien propres à exaspérer le prince de
Condé, qui n'était d'ailleurs que trop disposé à s'unir aux ennemis du
ministre. Il se rapprocha de Beaufort, du coadjuteur Paul de Condi et
de la vieille Fronde pour renverser cet Italien, dont on dévoilait
hautement les fautes et les turpitudes, et dont un homme d'État tel que
Chavigny signalait l'incapacité. Livré à la raillerie du peuple par des
pamphlets chaque jour plus violents, au mépris des hommes sérieux par un
ancien ministre élève de Richelieu, à la haine de tous par le cri
public, Mazarin semblait perdu. C'est surtout dans une pareille crise
qu'il faut admirer la prodigieuse habileté de ce joueur intrépide, qui
ne désespéra jamais des parties les plus compromises. Son premier soin
fut de rompre l'union de Condé et des Frondeurs. Pour y parvenir, il
signa une déclaration par laquelle il s'engageait à prendre l'avis de ce
prince dans toutes les affaires importantes[86]. Il écrivit sur ses
Carnets[87] les phrases suivantes, qui devaient probablement être
développées dans une conversation avec Condé ou avec quelqu'un de ses
amis: «Je tiens pour mes meilleurs amis ceux qui le sont de M. le
Prince. Je me séparerai des miens s'ils lui déplaisent, et je ne songe
qu'à le servir en tout et partout avec une résignation sans exemple, le
tout pour l'assurer qu'il n'a serviteur plus cordial, ferme et sûr que
moi, et afin qu'ayant tout à souhait, il agisse pour relever l'autorité
du roi. Ce qui est fort faisable, s'il s'y veut employer et y travailler
de la bonne sorte conjointement avec moi.»

Tout ce que le prince de Condé réclamait lui fut accordé immédiatement:
le duc de Longueville eut le Pont-de-l'Arche et le prince de Conti la
promesse d'un chapeau de cardinal. Mazarin annonça la résolution
d'enfermer ses nièces dans un couvent[88], afin que le prince de Condé
n'eût plus à se plaindre des projets de mariage entre Laura Mancini et
le duc de Mercœur. Enfin le cardinal, après toutes ces concessions, alla
souper avec le prince de Condé, et là il eut à supporter les railleries
insultantes des _petits-maîtres_, qui formaient le cortége ordinaire de
Condé[89]. Les courtisans, qui avaient compté sur ce prince pour
renverser Mazarin, ne prenaient pas au sérieux cette apparente
réconciliation. On le voit par une lettre de Saint-Simon à Chavigny, en
date du 17 septembre 1649:

«L'accommodement s'est fait hier et a été déclaré aujourd'hui par
l'entremise de M. le duc d'Orléans; le Pont-de-l'Arche est accordé. M.
le Prince en a remercié ce matin la reine et lui a fait de nouvelles
protestations de service et d'obéissance, assurant Sa Majesté qu'il
n'aurait pas été moins ferme et moins fidèle dans son devoir, quand bien
même il n'aurait pas reçu cette grâce de sa bonté. Monsieur ensuite a
commandé à M. le Prince de lui donner à souper, et il a fait entendre
qu'il y mènerait M. le cardinal, et, à l'heure que je tiens la plume,
ils sont à table avec peu d'allégresse. C'est une réconciliation en
apparence, dont beaucoup de gens sont présentement en peine, mais je
vous puis assurer qu'elle n'est point cordiale du côté du faubourg[90];
Mazarin est entamé, et sa ruine est résolue d'une telle façon, qu'il
faudra des miracles pour sa conservation. Ce sera doucement, sans
employer aucun moyen violent. Faites votre compte là-dessus; vous êtes
fort sur le tapis et très-fort dans le cœur de toute la maison de M. le
Prince; je n'oublierai aucune chose pour vous rendre toute sorte de
services. Vous devez écrire à M. le Prince, sur cette occasion, une
lettre pleine d'affection et d'espérance que ses soins et sa conduite
remettront l'État dans le bonheur. J'offre de rendre votre lettre; si
vous voulez dire davantage dans la mienne, je puis la faire voir. Ma
passion pour votre service est sans réserve; ordonnez franchement. Le
raccommodement fera quelques dupes.»

La dupe dans cette affaire, ce fut le duc de Saint-Simon, tout habile
qu'il se piquait d'être. Mazarin, en s'humiliant devant Condé et en
achetant si cher son pardon, n'avait qu'un but: semer des défiances
entre les deux Frondes, prouver aux princes de la maison de Vendôme, au
coadjuteur, à madame de Chevreuse, qu'ils ne pouvaient compter sur
Condé; isoler ainsi peu à peu le prince et ensuite frapper cet ennemi
désarmé. Il marcha à son but par les voies souterraines, qu'il
préférait, mais il y marcha sûrement et résolument. D'ailleurs Condé lui
fournissait des armes par ses imprudences. Il ne faut pas oublier qu'à
cette époque le prince, naturellement hautain et ambitieux, était dans
toute l'ivresse de sa fortune. Vainqueur à Rocroi, à Fribourg, à
Nordlingen et à Lens, il venait encore de triompher de la Fronde
parlementaire et de ramener le roi dans Paris. Bien loin de se faire
pardonner sa gloire en la couvrant de modération, il affectait pour ses
adversaires le plus insolent dédain. Ses airs méprisants, son ton
arrogant, lui avaient fait de nombreux ennemis. Les _petits-maîtres_,
qui l'entouraient, les Bouteville, les Chabot, les Jarzé, imitaient et
exagéraient sa hauteur dédaigneuse et traitaient avec mépris les gens de
robe et de plume qui avaient soutenu la première Fronde. Les
parlementaires s'en irritèrent, et les grands eux-mêmes ne supportèrent
pas longtemps une pareille arrogance. La vieille haine des maisons de
Lorraine et de Condé se réveilla et fut soigneusement fomentée. Comme au
temps de la cabale des Importants, madame de Longueville, réconciliée
avec son frère le prince de Condé, eut pour ennemis madame de Chevreuse,
les princes lorrains et la maison de Vendôme.

Mazarin sut habilement profiter de ces divisions qu'il avait semées. Ses
Carnets attestent qu'il se rapprocha de la maison de Vendôme et finit
par s'unir étroitement avec elle. On y lit[91]: «M. de Vendôme, après
m'avoir parlé de ses affaires ce matin, m'a dit que jamais les choses
n'avaient été en meilleure disposition pour retirer M. de Beaufort et le
donner à la reine entièrement; que le président de Bellièvre et le
coadjuteur y étaient tout à fait résolus en haine de madame de
Montbazon, qui voulait mettre tout en confusion pour ses intérêts
particuliers.» A partir de ce moment, les relations entre Mazarin et la
vieille Fronde devinrent chaque jour plus étroites. L'abbé Ondedei, un
des parents et des confidents intimes du cardinal, eut des entrevues
avec le marquis de La Boulaye, qui avait été un des plus ardents
Frondeurs. Madame de Chevreuse et le duc de Beaufort promirent à Mazarin
de le soutenir dans sa lutte contre Condé. Beaufort montrait autant de
zèle pour son nouvel allié qu'il en avait déployé antérieurement dans
l'intérêt de la Fronde. «La moindre chose qu'il promet dans cette
liaison d'amitié, écrivait Mazarin[92], c'est de calmer le royaume et de
mettre aux pieds de la reine les parlements et les peuples, et de faire
avoir autant d'amour pour moi qu'on a de haine.»

Cependant, au milieu des succès de sa politique tortueuse, Mazarin
redoutait toujours Chavigny. Il suivait avec inquiétude les menées de ce
rival dangereux, qui s'était rendu en Brie et de là avait de fréquentes
entrevues avec les Frondeurs, tels que Fontrailles et le président
Viole. «On m'assure, écrit Mazarin sur ses Carnets[93], que M. de
Chavigny a été deux heures à Paris et qu'il a vu M. le Prince.» Et un
peu plus loin[94]: «Chavigny reçoit le monde avec grande parade et a vu
M. le Prince.» Mazarin craignait que ce conseiller, plus habile que les
_petits-maîtres_, n'arrêtât le prince sur la pente fatale où son orgueil
l'entraînait et ne renouât les relations entre la Fronde parlementaire
et le parti des princes; enfin, comme il l'écrivait sur ses
Carnets[95]: «ne fit mille choses préjudiciables au service du roi et au
mien.» Malheureusement pour le prince de Condé, il cédait à des conseils
moins prudents que ceux de Chavigny et séparait de plus en plus sa cause
de celle des Frondeurs. Saint-Simon, écho du parti des _petits-maîtres_,
affectait aussi de dédaigner la vieille Fronde. Il écrivait à Chavigny,
le 27 novembre: «On vous conseille de fréquenter le moins que vous le
pourrez le pape des Frondeurs[96] et les autres de cette nature.»

En même temps que Condé rompait avec Beaufort et avec le coadjuteur, il
poussait aux dernières extrémités Anne d'Autriche et Mazarin par de
nouvelles insolences. Il se rendit coupable de l'insulte la plus grave
envers une femme et une reine; il prétendit lui imposer un amant, et
choisit pour ce rôle un des _petits-maîtres_, le marquis de Jarzé[97].
Cet outrage porta le désespoir dans l'âme d'Anne d'Autriche[98], et
Mazarin se hâta de prendre les dernières mesures avec les chefs de la
Fronde pour frapper un coup décisif; il gagna Retz par la promesse du
chapeau de cardinal, Vendôme et Beaufort par celle de l'amirauté. Madame
de Chevreuse lui répondit du faible Gaston d'Orléans.

Si l'on en croit les Carnets de Mazarin[99], il était temps que ce
ministre en finît avec Condé. Les gentilshommes dévoués à ce prince se
réunissaient en foule à Paris, et tout annonçait une lutte formidable.
Mazarin prévint le coup: le 18 janvier 1650, il fit arrêter au Louvre le
prince de Condé, son frère le prince de Conti et son beau-frère le duc
de Longueville. Cet acte de vigueur dispersa la faction des princes;
leurs partisans les plus dévoués se retirèrent dans les provinces et y
renouvelèrent la guerre civile. Quant à Chavigny, gardant toujours son
rôle de philosophe, il se retira dans ses terres et attendit que la
délivrance des princes (1651) lui fournît une occasion de renouer ses
intrigues. Le duc de Saint-Simon, qui voyait toutes ses prévisions
démenties, se hâta de regagner son gouvernement de Blaye et écrivit à
Mazarin pour lui offrir son épée. Le ministre ne fut pas dupe de ces
démonstrations tardives, et l'on voit assez par la lettre qu'il répondit
au duc de Saint-Simon, le 26 février 1650, que la fuite précipitée de ce
personnage avait inspiré au ministre de justes soupçons. «Vous pouviez,
lui écrivait Mazarin, changer la forme de ce départ et particulièrement
dans la conjoncture présente, où il a donné matière au peuple de faire
diverses spéculations et de craindre de mauvaises suites de la sortie de
la cour d'une personne de votre qualité, sans avoir pris congé de Leurs
Majestés.» Telle fut l'issue de l'intrigue ourdie en 1649 par
Saint-Simon et Chavigny. Le premier s'était promptement rallié, comme on
vient de le voir, au parti le plus fort[100]. Le second ne tarda pas à
reparaître sur la scène, où nous le retrouvons dirigeant la politique du
parti des princes et considéré avec raison comme l'âme de leurs
conseils.



CHAPITRE IV

Retour de Chavigny à Paris en 1651; il entre dans le ministère
formé en avril 1654 et est attaqué par le cardinal de Retz.--Courte
durée de ce ministère.--Chavigny entame des négociations avec
Mazarin (janvier 1652) par l'intermédiaire de Fabert et de l'abbé
Fouquet.--Arrivée des troupes espagnoles à Paris (5 mars
1652).--Fêtes et émeutes.--Prise d'Angers par l'armée royale (7
mars).--Violences du parti des princes dans Paris.--Émeute du 25
mars.--Inquiétude de Mazarin.--L'abbé Fouquet fait afficher des
placards contre Condé.--Arrivée de Condé à l'armée (1er
avril).--Combat de Bléneau (6 avril).--Condé vient à Paris (11
avril).--Il se rend au parlement (12 avril).--Paroles que lui
adresse le président Le Bailleul.--Le procureur général Fouquet
attaque le manifeste du prince de Condé (17 avril).--Les princes
sont mal accueillis à la chambre des comptes et à la cour des aides
(22 et 23 avril).--Dispositions peu favorables de l'Hôtel de
Ville.--Arrestation de l'abbé Fouquet (24 avril).--Les campagnes
sont désolées par les troupes des deux partis.--Destruction des
bureaux d'entrée.--Plaintes du prévôt des marchands adressées au
parlement (26 avril).--Les princes forcés de négocier avec la cour
(28 avril).--État misérable de Paris.--On engage le peuple à
secouer le joug des princes.


Ce fut après le premier exil de Mazarin, en 1651, que Chavigny fut
rappelé de Touraine à Paris. Il entra dans le ministère réorganisé sous
l'influence du prince de Condé, au mois d'avril 1651, et y fut considéré
comme le principal défenseur de ses intérêts dans le conseil[101]. Le
coadjuteur, qui aurait voulu y faire prédominer le parti du duc
d'Orléans, dont il était alors le conseiller intime, attaqua Chavigny
dans un pamphlet intitulé: _Les Contre-temps du sieur de Chavigny,
premier ministre de M. le Prince_[102]. «Il fallait, disait Retz, que
Chavigny quittât la solitude pour aller porter le flambeau de la
division dans la maison royale, pour servir d'un nouveau prétexte et
d'une nouvelle cause à la division de la reine et de S.A.R., et pour
conférer tous les jours sur ce sujet avec toutes les créatures du
cardinal Mazarin. Quel contre-temps à un homme établi de se venir jeter
dans la tempête, sur une mer pleine de périls et d'écueils, agitée
encore par les vents et par les orages, et dont les mouvements
incertains ne pouvaient qu'être évités par un esprit tant soit peu
judicieux; d'avoir prétendu de se vouloir rendre maître, dans un temps
où il n'y avait personne au monde qui pût pénétrer où elle devait
tomber; d'avoir espéré la confiance au moment que l'on ne pouvait
judicieusement fixer aucun dessein pour les choses même les plus
faciles; d'avoir cru que le cardinal la lui confiait de bonne foi dans
un État où ses amis les plus assurés lui étaient suspects; de s'être
imaginé de pouvoir perdre Monsieur et tous ses serviteurs par la liaison
de la reine et de M. le Prince, qu'un homme sage eût bien connu ne
pouvoir être de durée de la manière qu'elle s'était faite! Il ne faut
que jeter les yeux sur cette conduite pour la considérer avec pitié.»

Le coadjuteur donne lui-même un démenti à son prétendu mépris pour
Chavigny, par l'âpreté avec laquelle il poursuit ce rival redoutable. Il
avait raison, cependant, lorsqu'il déclarait que l'alliance de la reine
et de Condé ne serait pas longue, et qu'avec elle tomberait le ministère
de Chavigny. Il ne dura que quelques mois. Lorsque le prince de Condé
s'éloigna de Paris pour aller en Guienne allumer la guerre civile
(septembre 1651), Chavigny se retira dans ses terres; mais il n'y resta
pas longtemps en repos. Dès le mois de janvier 1652, il fit faire des
ouvertures à Mazarin par l'intermédiaire de l'abbé Fouquet; en même
temps il se servait de Fabert, gouverneur de Sedan, pour correspondre
avec le cardinal. Il lui promettait l'appui du prince de Condé, et même
celui du duc d'Orléans, sur lequel il se flattait d'exercer une grande
influence. Mazarin, qui connaissait à fond Chavigny, ne lui témoigna
qu'une médiocre confiance: «Je vous ai déjà mandé, répondait-il à l'abbé
Fouquet le 31 janvier 1652, que je n'avais d'animosité contre personne.
Si M. de Chavigny fait connaître évidemment qu'il veut se mettre dans le
bon chemin, et que pour cet effet il porte S.A.R. (Gaston d'Orléans) à
prendre les résolutions qu'elle doit pour le service du roi et pour le
bien de l'État, il se peut assurer qu'il n'aura pas sujet de se plaindre
de moi; mais il faut des effets et non pas des paroles.»

Chavigny s'en tint aux paroles, et le cardinal Mazarin, tout en
négociant avec lui, démêlait parfaitement le but de cet ambitieux. Il
écrivait un peu plus tard à l'abbé Fouquet: «Il me semble que M. de
Chavigny est le grand conseiller de Son Altesse Royale, à qui
assurément il fait croire qu'il sera en mauvais état s'il ne se déclare
et ne fait des démonstrations éclatantes et positives pour M. le Prince,
parce que autrement ledit prince, étant maître de l'armée, et voyant
qu'il ne peut se prévaloir de l'assistance et de l'amitié de Son Altesse
Royale, s'accommodera avantageusement avec la cour. Il ne faut pas
douter que cette appréhension ne soit capable de porter Son Altesse
Royale à tout ce qu'on lui conseillera à l'avantage de M. le Prince,
nonobstant la jalousie et même l'aversion qu'il a contre lui.» Et plus
loin: «M. de Chavigny, avec ses adhérents, gagne pays furieusement, et
avec l'assistance de M. le Prince il viendra à bout de tout: ce qui ne
peut être que très-préjudiciable à Leurs Majestés, à M. le cardinal de
Retz et à moi. Car je ne m'arrête nullement à tous les bruits que l'on
fait courir, avec tant d'artifice, que M. le cardinal de Retz est
d'accord avec M. de Chavigny, et qu'il s'est accommodé par son moyen
avec M. le Prince, sachant fort bien qu'il est incapable par mille
raisons d'une chose de cette nature.»

Le parti des princes devenait, en effet, chaque jour plus menaçant.
Pendant que le cardinal de Retz, qui avait enfin la pourpre romaine,
s'enfermait dans sa cathédrale et affectait de se retirer du monde, on
voyait arriver à Paris des troupes recrutées dans les Pays-Bas espagnols
et conduites par le duc de Nemours et par le baron de Clinchamp[103]. Ce
fut le 5 mars 1652 que le duc de Nemours entra dans Paris. Une lettre
datée de ce jour en avertissait Mazarin. «M. de Nemours, lui
écrivait-on, est arrivé ici cette après-dînée, accompagné de quatre
cents chevaux, y compris ce que l'on avait envoyé au-devant de lui; il a
traversé toute la ville en cet équipage, et est allé descendre au palais
d'Orléans (au Luxembourg).»

L'arrivée de ces renforts exalta les espérances des Frondeurs. Suivant
l'usage du temps, on mêla les fêtes et la danse à l'appareil militaire.
«En considération de M. de Clinchamp et de tous ses officiers, dit
mademoiselle de Montpensier dans ses Mémoires[104], Monsieur voulut que
l'on fît une grande assemblée chez moi, le jour de la mi-carême, à quoi
j'obéis volontiers. Il y eut un ballet assez joli: ce que M. de
Clinchamp admira moins que la beauté des dames de France, aussi bien que
tous les colonels. Car pour lui, quoiqu'il servît le roi d'Espagne, il
était Français, de la frontière de Lorraine. Il avait été, de jeunesse,
nourri en cette cour, et M. de Lorraine l'avait engagé au service des
Espagnols. Il me vint voir souvent, et me témoignait qu'il n'eût rien
souhaité avec plus de passion que de me voir maîtresse des Pays-Bas. Je
tournais ce discours en raillerie, ne le connaissant pas assez pour
pouvoir prendre cela autrement, comme j'ai fait depuis. Avant qu'il
partit d'ici, M. de Nemours et lui me prièrent qu'ils pussent voir
encore danser chez moi une fois avant de partir. Je lui donnai encore
un bal, mais il fut plus petit que l'autre.» Au milieu de ces fêtes et
de la joie que l'arrivée de ces auxiliaires causait aux Frondeurs, ils
apprirent avec effroi que l'armée royale venait de s'emparer d'Angers (7
mars) et poursuivait ses succès aux bords de la Loire. «L'on est, depuis
cette nouvelle, fort étonné au Luxembourg, écrivait à Mazarin un de ses
partisans. L'on y a fait monter les deux canons tirés de la Bastille, et
on dit aux spectateurs que c'est contre les _Mazarins_. L'on croit
qu'ils y demeureront pour la garde du Luxembourg. Quelques capitaines de
la ville, sur un avis supposé qu'on voulait enlever Son Altesse Royale,
ont été s'offrir avec leurs compagnies. Les bien intentionnés s'étonnent
de la conduite du chancelier[105], qui s'est venu fourrer à Paris pour
donner des conseils, avec Chavigny et Tubeuf[106], à M. le duc d'Orléans
contre le service du roi, et que les trois qui ont le plus vécu des
bienfaits du roi soient aujourd'hui ses plus grands ennemis. Le passage
des Espagnols nous le confirme à l'égard du premier. Plusieurs ont
trouvé à redire que l'on n'ait pas pourvu à ce passage de la Seine par
les Espagnols, et que les gouverneurs de Champagne et de Picardie
n'aient pas fait plus de diligence pour s'y opposer. Mais on excuse M.
d'Elbeuf, qui est assez occupé à faire danser des ballets et à se
poudrer. A Paris, les affaires sont en tel état, qu'on n'oserait y crier
la lettre du roi à M. le maréchal de l'Hôpital[107], d'autant que les
Frondeurs tiennent la prise d'Angers pour fausse, quoiqu'elle soit
très-assurée. Un colporteur a même, ce matin, été maltraité pour cela.
Il y a aussi quelques jours qu'un Suisse, qui parut tant à la cavalcade
de la majorité, pensa être très-maltraité pour avoir blâmé un colporteur
qui criait je ne sais quel pamphlet contre Son Éminence.»

Ainsi Paris commençait à être le théâtre de violences par lesquelles les
Frondeurs espéraient effrayer les partisans de Mazarin, entraîner les
indécis et triompher enfin du cardinal. Cependant l'irrésolution de
Gaston les inquiétait. «L'on voit l'esprit de M. le duc d'Orléans plus
embarrassé que jamais, écrivait un des agents de Mazarin. Chavigny et
Croissy[108] disent bien que Son Altesse Royale ne fait pas tout ce
qu'elle peut, parce qu'elle n'agit pas selon leurs sentiments. Ces
messieurs-là ne manquent pas d'animer l'esprit de M. le Prince. Toute
leur visée est maintenant de le rendre maître de toutes les troupes: ils
disposent tout pour cela. Son Altesse Royale en a très-grande défiance.»
La duchesse de Chevreuse, fidèle à la cause royale, contribuait à rendre
plus indécis le duc d'Orléans. Chavigny, désespérant enfin d'entraîner
Gaston, appela à Paris le prince de Condé, qui était encore en Guienne,
et, en attendant que le prince put arriver, il ne cessait d'exciter la
populace contre les _Mazarins_. A la fin de mars et au commencement
d'avril, il se forma sur le pont Neuf des rassemblements de Frondeurs,
qui se livrèrent à d'odieux excès[109]. Ils arrêtaient les carrosses,
faisaient descendre les personnes qui s'y trouvaient, hommes ou femmes,
et les forçaient de crier: _Vive le roi! point de Mazarin!_ maltraitant
ceux qui refusaient, et menaçant de les jeter à la Seine. Quelquefois
même la populace, à laquelle se joignaient des voleurs et des misérables
de la pire espèce, pillait et brisait les carrosses. La maréchale
d'Ornano, tante et mère adoptive de madame de Rieux-Elbeuf, fut forcée
de s'enfuir à pied avec ses gens. Madame Paget, femme d'un maître des
requêtes, crut se soustraire aux mauvais traitements en disant qu'elle
était femme d'un conseiller du parlement. «Tant mieux! s'écrièrent
quelques-uns des séditieux; ils sont cause de notre misère. Il faut tous
les jeter à la Seine.» Madame Paget ne s'échappa qu'avec peine de leurs
mains. Il en fut de même de madame La Grange-Le-Roy et de sa nièce, la
jeune et belle madame de Montchal. Elles eurent à subir les insultes et
même les coups de la populace.

Pendant près de trois heures, le pont Neuf fut le théâtre de scènes de
cette nature (2 avril). Vers cinq heures, le bruit se répandit dans
cette foule qu'un des leurs avait été blessé par les gens de l'hôtel de
Nevers[110] et y était enfermé. Aussitôt la multitude se précipita vers
l'hôtel, criant qu'il fallait tout piller et brûler. Ils commencèrent à
attaquer les portes et les murailles à coups de hache et de marteau, et
ils les auraient brisées sans l'arrivée d'une vingtaine de gardes du duc
d'Orléans, qui vinrent au secours de madame Duplessis-Guénégaud et la
délivrèrent. Ces scènes de violence se renouvelaient chaque jour. Le
lendemain 5 avril, de nouveaux attroupements se formèrent sur le pont
Neuf. Le carrosse de mademoiselle de Guise fut arrêté près de la
Samaritaine. Elle se tira de ce danger grâce à la prudence de son écuyer
La Chapelle, et vint au Luxembourg, où elle parla en princesse outragée
au duc et à la duchesse d'Orléans. On envoya quelques compagnies de
milices bourgeoises pour dissiper la foule, mais elles ne parvinrent pas
à rétablir l'ordre. Les orfèvres et autres marchands qui habitaient en
grand nombre dans le quartier du Palais de Justice fermèrent leurs
maisons, et pendant près de trois mois tout commerce resta suspendu.

Ces excès servaient la cause du roi et dégoûtaient la bourgeoisie de la
Fronde. Mazarin recommandait à l'abbé Fouquet de profiter de ces
dispositions. «Il serait bon, lui écrivait-il, de faire afficher des
placards contre M. le Prince, qui disent particulièrement qu'il veut
empêcher le retour du roi à Paris, et jeter, par ce moyen, les habitants
dans une dernière ruine. S'il est nécessaire de distribuer quelque
argent, je vous prie de le faire, et on le rendra ponctuellement.»
L'abbé Fouquet s'acquitta de cette tâche avec le zèle et l'ardeur qu'il
portait dans toutes les affaires. Un placard qu'il fit afficher, et
dont une partie seulement nous a été conservée[111], montrait l'armée
des princes affamant Paris, appelant les Espagnols, et livrant les
campagnes à une soldatesque effrénée. L'abbé Fouquet représentait Condé
faisant de la Guienne le théâtre de la guerre, la plongeant dans la plus
profonde misère, puis l'abandonnant, lorsque les barricades élevées à
Agen lui ont prouvé que les Gascons ne veulent pas se soumettre à son
joug. «Il est venu alors comme un désespéré vers Paris, ajoutait le
placard, pour tâcher d'y exciter la même révolte, le désordre et la
division du royaume étant le fondement unique de sa puissance.»

A l'époque où l'abbé Fouquet s'efforçait ainsi de soulever les passions
populaires contre Condé, ce prince avait déjà quitté la Guienne, et, par
une marche rapide et hardie à travers des provinces qu'occupaient les
troupes royales, il était venu se mettre à la tête de l'armée des
Frondeurs[112]. Il annonça sa présence par un de ces succès éclatants
qui le rendaient si populaire: le maréchal d'Hocquincourt avait dispersé
ses quartiers. Condé les enleva à Bléneau (1er avril) et tailla en
pièces une partie de l'armée royale. Sans l'habileté de Turenne, la
cour, qui était à Gien, serait tombée entre les mains de Condé. Après ce
combat, qui fut plus brillant que décisif, Condé se rendit à Paris, où
il espérait remporter des avantages aussi rapides et briser toutes les
résistances. Il y fit son entrée le 11 avril, et ne tarda pas à
reconnaître que la situation était difficile. Le duc d'Orléans, qui
l'accueillit en apparence avec empressement, était désolé de se voir
éclipsé par un rival aussi supérieur. Le coadjuteur, toujours hostile à
Condé, excitait la jalousie de Gaston. Le parlement était divisé. Les
rentiers et la bonne bourgeoisie gémissaient des violences du parti des
princes. Condé n'avait entièrement à sa disposition que la populace:
l'éclat de son nom, l'argent qu'il distribuait, ses défauts mêmes,
avaient séduit les classes inférieures. La figure de Condé, telle que la
retrace un contemporain, devait frapper vivement les imaginations déjà
éblouies de sa gloire: «M. le Prince, dit Bussy-Rabutin, avait les yeux
vifs, le nez aquilin et serré, les joues creuses et décharnées, la forme
du visage longue, la physionomie d'un aigle.» Des soldats déguisés se
mêlaient au peuple, entretenaient son enthousiasme pour le héros de la
France, et l'excitaient à des actes de fureur et au massacre des
_Mazarins_. Pendant plusieurs mois (avril-juillet 1652), Paris fut
dominé par cette dangereuse faction. Il n'y eut plus de sécurité pour
les suspects; mais les excès mêmes de la nouvelle Fronde finirent par la
perdre.

Le prince de Condé ne se porta pas d'abord aux violences que lui
conseillaient son caractère et sa position comme chef de parti. Il
commença par s'adresser au parlement: il s'y rendit avec le duc
d'Orléans (12 avril). Peu s'en fallut que le parlement ne lui fermât ses
portes. Les présidents Le Bailleul, de Novion, de Mesmes et Le Coigneux
s'étaient assemblés avec le procureur général Fouquet, pour aviser aux
moyens de repousser un prince qui avait été reconnu criminel de
lèse-majesté par déclaration royale enregistrée au parlement de
Paris[113]. Ne se trouvant pas assez forts pour frapper ce coup décisif,
ils voulurent du moins lui prouver que sa conduite était sévèrement
blâmée par le parlement. Lorsque le prince eut pris séance avec le duc
d'Orléans, le président Le Bailleul, qui, en l'absence du premier
président Mathieu Molé[114], dirigeait les délibérations, manifesta en
termes énergiques sa désapprobation de la conduite du prince, et dit
qu'il n'eût pas voulu le voir siéger au parlement sous le coup d'une
accusation de lèse-majesté et les mains encore teintes du sang des
troupes royales[115]. Les partisans des princes cherchèrent à étouffer,
par leurs murmures, la voix du président Le Bailleul; mais le blâme n'en
avait pas moins porté coup, et quelques jours après (17 avril) le
procureur général Nicolas Fouquet se sentit assez fort pour venir
attaquer en plein parlement le manifeste publié par le prince. Condé y
avouait qu'il _avait fait des liaisons dedans et dehors le royaume pour
sa conservation_. C'était proclamer hautement son traité avec l'Espagne,
ennemie de la France. Le parlement ne pouvait s'associer à une pareille
déclaration sans approuver l'alliance avec des puissances en lutte
ouverte contre la nation. Il recula devant un acte aussi manifestement
criminel, et le prince fut obligé de consentir à rayer de sa
déclaration les mots incriminés par Fouquet[116].

Cet échec fut suivi de plusieurs autres, qui prouvèrent que le parti des
princes n'avait pas de racines profondes dans les grands corps de
l'État. Le 22 avril, le duc d'Orléans et le prince de Condé se
présentèrent à la chambre des comptes; mais tous les présidents, à
l'exception d'un seul, qui était intendant de la maison du prince de
Condé, se retirèrent, prétendant qu'on ne devait pas accorder aux
princes la place qu'ils voulaient occuper au-dessus d'eux[117]. A la
cour des aides, le premier président Amelot rappela en face au prince de
Condé la déclaration royale qui l'avait flétri comme criminel de
lèse-majesté, et qui avait été enregistrée au parlement. Il lui reprocha
d'avoir récemment combattu l'armée royale et fait battre le tambour dans
Paris pour lever des troupes contre le roi avec les deniers provenant de
l'Espagne[118]. Condé, surpris d'une attaque aussi vive, demanda au
premier président s'il parlait au nom de sa compagnie. Amelot répondit
qu'en la place qu'il occupait il avait le droit de dire son avis, et
n'avait jamais été démenti par la cour des aides. Le prince fut réduit,
pour se justifier, à nier les actes qu'on lui reprochait et qui
n'étaient cependant que trop constatés[119].

A l'Hôtel de Ville, le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, et
le prévôt des marchands, le conseiller Lefèvre, ne se montrèrent pas
plus favorables à la faction des princes. Nous avons vu que l'abbé
Fouquet avait depuis longtemps gagné ces deux personnages à la cause
royale. Tout ce que les princes purent en obtenir, ainsi que des cours
souveraines[120], fut d'envoyer au roi des députations pour demander
l'éloignement du cardinal Mazarin; mais ces démonstrations, imposées par
l'intrigue et la violence, ne trompaient personne. Les princes voyaient
toute autorité légale leur échapper. En même temps on apprenait que
l'armée royale s'avançait vers Paris. Les partisans de la cour et du
cardinal s'agitaient. L'hôtel de Chevreuse était le centre de
mystérieuses conférences pour ouvrir au roi les portes de sa capitale.
Le marquis de Noirmoutiers, et surtout Laigues, partirent de Paris le 24
avril, chargés des instructions du parti royaliste, et les portèrent à
la cour. De son côté, l'abbé Fouquet se dirigea vers Corbeil, où Mazarin
venait d'arriver; mais il fut arrêté sur le chemin et conduit à l'hôtel
de Condé[121]. On saisit sur lui une lettre en partie chiffrée, qui
donnait avis au roi et au cardinal qu'on leur ouvrirait à une heure
déterminée les portes Saint-Honoré et de la Conférence. La première
s'élevait à l'angle formé maintenant par les rues Saint-Honoré et
Saint-Florentin; la seconde, entre la Seine et l'extrémité du jardin des
Tuileries; elle tirait son nom d'une conférence qu'y avaient tenue les
royalistes et les ligueurs sous le règne de Henri IV. L'abbé Fouquet,
vivement pressé de questions, répondit avec une fermeté qui ne déplut
pas au prince de Condé. On ne put jamais arracher de lui le nom de celui
qui avait écrit cette lettre. Les soupçons se portèrent sur plusieurs
personnes, et principalement sur le procureur général. Enfin, vers le
soir, l'abbé Fouquet fut reconduit chez son frère dans un carrosse de la
maison de Condé. Il resta pendant près d'un mois prisonnier sur
parole[122], sans discontinuer ses relations avec le cardinal Mazarin.

Les princes prirent à la hâte des mesures pour arrêter les troupes
royales qui s'avançaient. Tous les passages qui conduisaient à Paris
furent interceptés, et les ponts de Saint-Maur, de Charenton et de Lagny
coupés[123]. Les campagnes, ravagées par les deux partis, présentaient
l'aspect le plus déplorable. Les paysans effrayés se réfugiaient à
Paris, annonçant que les châteaux étaient brûlés, les champs dévastés,
les troupeaux enlevés. Les bureaux d'octroi furent détruits par cette
foule épouvantée et probablement aussi par les factieux, qui, en toute
révolte, se signalaient d'abord par des violences contre les maltôtiers
ou percepteurs d'impôts. Vainement le prévôt des marchands envoya les
archers de la ville pour contenir la multitude soulevée. Les archers
furent eux-mêmes maltraités par la populace.

Le lendemain (26 avril) le prévôt des marchands porta plainte au
parlement et s'éleva avec force contre la conduite des princes, première
cause de ce désordre. On voulut étouffer sa voix; mais l'avocat général
Talon, s'adressant au duc d'Orléans, lui représenta la nécessité
d'ouvrir les passages pour faciliter l'approvisionnement de Paris. Enfin
les princes furent obligés d'entamer des négociations avec la cour. Le
duc de Rohan, Chavigny et Goulas furent désignés pour aller négocier à
Saint-Germain, et s'y rendirent le 28 avril. En résumé, les embarras et
les difficultés se compliquaient: les principaux corps blâmaient la
conduite de Condé, la famine devenait menaçante, les campagnes étaient
désolées, et, après un éclat formidable et une entrée triomphale, le
prince de Condé se voyait réduit à tout remettre en négociation.

Quant au peuple, il commençait à souffrir des excès auxquels on l'avait
poussé. «Pauvre peuple! lui disait un des écrivains royalistes du
temps[124], pauvre peuple! qui t'exposes journellement à la famine en
faveur d'une ingrate grandeur, dont tu as éprouvé si souvent
l'inconstance ou l'infidélité! use de ta raison ou de ton expérience; ne
crois plus ces supérieurs intéressés ou corrompus qui t'engagent à les
servir pour se dégager de leurs téméraires entreprises. Ne vois-tu pas
bien que le Parlement se dégage le plus adroitement qu'il peut d'une
liaison qu'il avoue avoir mal faite, et que les mieux sensés pratiquent
sourdement leur accommodement pour se libérer de la punition qui pend
sur la tête des malheureux ou des coupables, et dont la faiblesse ou
l'indifférence des princes ne les tirera jamais? Demande la paix pour
jouir ou du fruit de ton travail et de tes peines, ou du bien de tes
pères. Demande le roi pour l'assurance et le sacré gage de cette paix,
la prompte punition des coupables et des interrupteurs de la paix qui ne
veulent que la confusion pour pêcher en eau trouble, et se rendre
importants et redoutables à tes dépens.»

L'auteur évitait adroitement de se déclarer en faveur de Mazarin, dont
le nom seul soulevait la haine populaire; mais il montrait dans
l'ambition et l'avidité des princes la cause principale des troubles et
de la misère publique. «Si le roi ne leur accorde pas ce qu'ils
demandent aux dépens des peuples, et si l'on ne donne pas à M. le Prince
le meilleur revenu du royaume, pour l'indemniser de la dépense qu'il a
faite pour te ruiner, aux dépens de tes rentes et des gages des
officiers[125]; si l'on ne fait pas Marchin[126] maréchal de France, ce
lâche déserteur de la Catalogne; si l'on ne satisfait pas madame de
Montbazon, les chères délices de ce grand génie le duc de Beaufort; si
l'on ne contente pas le marquis de la Boulaye; enfin, si le roi ne
souffre pas le partage de son État pour contenter tous ceux qui se sont
jetés dans leurs intérêts, l'on verra à l'instant des menaces de
l'établissement d'une tyrannie. L'on se vante de faire des assassinats
en pleine rue; l'on promet à la canaille des billets pour piller les
maisons, exposer chacun à ses ennemis particuliers, et ceux qui ont du
bien à l'avarice des filous. Il est temps que tu y donnes ordre et
promptement. Aussi bien la misère de tant de pauvres paysans qui ont
amené leurs bestiaux va te donner la peste, qui n'épargnera ni les
grands ni les petits, et qui aura bientôt rendu Paris désert, et désolé
la face de cette grande ville, le séjour des rois et l'ornement de
l'État.»

Il y a, dans cet écrit, des vérités adroitement et fortement présentées;
l'ambition des princes, la misère du peuple et la nécessité de la paix y
sont bien peintes. Les négociations qui suivirent prouvèrent combien
étaient justes les prévisions de l'auteur; les princes les firent
échouer par leurs prétentions excessives, et il fallut plusieurs mois de
guerres, d'excès et de calamités de toutes sortes pour que le parti de
la paix l'emportât enfin et chassât de Paris le duc d'Orléans et le
prince de Condé, avec leur cortège d'ambitieux et d'intrigants.



CHAPITRE V

AVRIL-MAI 1652

Négociations des princes avec la cour: Rohan, Chavigny et Goulas à
Saint-Germain (28-29 avril).--Prétentions des princes et de leurs
députés.--Mauvais succès de ces négociations.--Mécontentement de
Condé, du parlement et du cardinal de Retz.--Mission secrète de
Gourville (mai 1652); propositions dont il est chargé.--Mazarin
refuse de les accepter; lettre confidentielle du cardinal à l'abbé
Fouquet (5 mai).--Madame de Châtillon continue de négocier au nom
de Condé; caractère de cette dame; elle se fait donner par Condé la
terre de Merlou.--Mazarin profite de toutes ces négociations et
divise de plus en plus ses ennemis.--Le prévôt des marchands est
maltraité par la populace.--La bourgeoisie prend les armes (5
mai).--Défaite de l'armée des princes à Étampes (5 mai).--Le
parlement envoie le procureur général, Nicolas Fouquet, à
Saint-Germain.--Harangue qu'il adresse au roi.--Nouvelle mission de
Fouquet à Saint-Germain (10-14 mai).--Relation qu'il en fait au
parlement (16 mai).--Les princes rompent les négociations avec la
cour et reprennent les armes.


Les députés des princes, Rohan, Chavigny et Goulas, se rendirent à
Saint-Germain le 28 avril. Nous connaissons Chavigny: c'était le vrai
dépositaire des secrets du prince de Condé. Les deux autres n'eurent
qu'un rôle secondaire. Le duc de Rohan, désigné pendant longtemps sous
le nom de Chabot, avait fait sa fortune en épousant l'héritière de la
maison de Rohan. Il venait d'essuyer à Angers un échec, qui avait
terminé tristement une expédition commencée sous d'heureux auspices. On
disait de lui, à cette occasion, «qu'il avait débuté en Rohan et fini en
Chabot.» Quant à Lamothe-Goulas, secrétaire des commandements de
Monsieur, il semblait chargé plus spécialement de représenter les
intérêts de Gaston. Mais la correspondance secrète de Mazarin avec
l'abbé Fouquet prouve que Goulas était vendu à la cour et servait auprès
du duc d'Orléans les intérêts du cardinal.

On avait défendu aux négociateurs de traiter directement avec Mazarin;
mais à peine les conférences furent-elles commencées, que le cardinal
intervint et y joua le principal rôle. Il excellait dans l'art de
diviser ses ennemis, de nouer des intrigues et de semer des défiances.
En cette circonstance, il fut servi merveilleusement par les prétentions
exorbitantes des princes[127] et de leurs députés. Chavigny demanda,
avant tout, l'établissement d'un conseil qui aurait dirigé les affaires
publiques et annulé l'autorité de la régente. Il espérait avoir le
premier rang en l'absence de Mazarin, dont les princes exigaient
l'éloignement. L'établissement de ce conseil fut le point sur lequel
Chavigny insista particulièrement[128]. Quant aux intérêts particuliers
de Condé et de ses partisans, il parut disposé à les sacrifier. Le
prince demandait, entre autres choses, à être chargé d'aller négocier la
paix avec les Espagnols; mais, comme il était notoire qu'il avait des
intelligences et même un traité avec ces ennemis de la France, cette
condition fut rejetée.

Les négociateurs revinrent à Paris dès le 29 avril, sans avoir rien
conclu. Condé accusa Chavigny de n'avoir pas soutenu sa cause avec assez
de zèle et lui retira sa confiance. De son côté, le parlement se
plaignit de n'avoir pas été admis aux négociations[129], et ordonna au
procureur général, Nicolas Fouquet, de se rendre à Saint-Germain pour
demander au roi de recevoir une députation de la compagnie. Enfin le
cardinal de Retz, qui était également irrité d'avoir été laissé de côté
par les princes, fit répandre, par les pamphlétaires dont il disposait,
des écrits satiriques où l'on dévoilait l'ambition de Condé et le peu de
souci qu'il avait de l'intérêt public[130].

Condé n'en continua pas moins ses négociations secrètes avec la cour;
mais, au lieu de choisir des députés d'un rang élevé, il employa
Gourville, qui était attaché au duc de la Rochefoucauld et dont le rang
subalterne semblait mieux convenir à une négociation mystérieuse[131].
Esprit fin, délié, insinuant, Gourville était parfaitement propre à
lutter contre le génie rusé du cardinal et à démêler ses véritables
sentiments. Il était chargé de presser Mazarin de donner une réponse
positive à une série de demandes que Condé posait comme _ultimatum_. Ce
prince voulait être chargé d'aller négocier la paix avec les Espagnols,
et obtenir pour tous ceux qui l'avaient servi dans sa lutte contre la
royauté le rétablissement dans leurs charges et dignités. La Guienne,
qui s'était déclarée pour la Fronde, devait être délivrée d'une partie
des impôts. Il réclamait pour son frère, le prince de Conti, le
gouvernement de Provence; pour le duc de Nemours, celui d'Auvergne; pour
le président Viole, une charge de président à mortier; pour la
Rochefoucauld, un brevet semblable à celui du duc de Bouillon et du
prince de Guéménée; pour Marsin et du Dognon, le titre de maréchaux de
France; pour M. de Montespan, des lettres de duc; pour le duc de Rohan,
le gouvernement d'Angers; pour M. de la Force, le gouvernement de
Bergerac; enfin, pour le chevalier de Sillery, un brevet de l'ordre du
Saint-Esprit. Si le cardinal acceptait ces conditions et consentait à
s'éloigner pour quelque temps, Condé promettait de se séparer de la
Fronde, de ménager un prompt retour du ministre et de le soutenir contre
ses ennemis.

Mazarin ne repoussa pas tout d'abord les ouvertures du prince; son génie
et son intérêt le portaient également à négocier. Mais ses lettres
confidentielles prouvent qu'il n'était nullement disposé à accepter de
pareilles conditions. Quoique l'abbé Fouquet fût toujours prisonnier, le
cardinal trouvait moyen de lui faire parvenir ses ordres et ses
confidences. Il lui écrivait le 5 mai: «Ce que je vous puis dire sur les
propositions que l'on fait pour l'accommodement, c'est qu'il y a
beaucoup de choses captieuses. Car entre nous on veut commencer par mon
éloignement, et, dans la constitution présente des choses, j'ai sujet de
croire que, si j'étais une fois éloigné, on formerait des obstacles à
mon retour, qu'il serait plus difficile de vaincre. De plus, M. le
Prince insistant à vouloir être employé pour la paix générale, s'il
réussissait dans cette négociation, il lui serait fort aisé d'imprimer
dans l'esprit des peuples que ç'a été l'effet de mon éloignement et de
ses soins, et que, s'il n'avait pas traité avec les Espagnols et pris
les armes pour forcer le roi à donner les mains à la paix, je l'aurais
toujours éloignée, de sorte qu'au lieu que les Français ont de l'horreur
de la liaison qu'il a faite avec les ennemis de cette couronne et de sa
rébellion, ils croiraient qu'il a pris la meilleure voie pour terminer
la guerre étrangère et le considéreraient comme l'auteur du repos et du
bien public. C'est pourquoi le roi ne saurait jamais donner les mains à
cette condition, d'autant plus qu'il n'y a guère d'apparence qu'il fasse
son confident et son plénipotentiaire une personne qui a de si grands
engagements avec ses ennemis, et qui a encore les armes à la main contre
Sa Majesté.»

Cependant Mazarin continua toujours d'amuser le prince de Condé par des
négociations. Après Gourville, ce fut madame de Châtillon qui fut
chargée de les continuer au nom du prince. «Elle crut, dit la
Rochefoucauld[132], qu'un si grand bien que celui de la paix devait
être l'ouvrage de sa beauté.» Comme il sera souvent question de cette
dame dans nos mémoires, il est nécessaire de rappeler ici son origine.
Élisabeth-Angélique de Montmorency-Bouteville était une des beautés les
plus renommées de la cour d'Anne d'Autriche; elle avait débuté dans le
monde par une aventure romanesque. Elle s'était laissé enlever par le
duc de Coligny, en 1645[133], et elle l'avait épousé malgré l'opposition
du duc de Châtillon, père du ravisseur. Coligny, qui, après la mort de
son père, avait pris le titre de duc de Châtillon, fut tué en 1649 (8
février), dans la guerre de la première Fronde. «Sa femme, dit madame de
Motteville[134], fit toutes les façons que les dames qui s'aiment trop
pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de telles
occasions.» Ce fut alors que les galanteries de madame de Châtillon
firent un éclat dont les mémoires contemporains sont remplis. Nous
n'avons pas à nous en occuper. Il suffira de dire, avec madame de
Motteville, «que cette dame était belle, galante et ambitieuse, autant
que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire ses
passions; artificieuse pour cacher les mauvaises aventures qui lui
arrivaient, autant qu'elle était habile à se parer de celles qui étaient
à son avantage. Sans la douceur du ministre, elle aurait sans doute
succombé dans quelques-unes; mais, par ces mêmes voies, elle trouvait
toujours le moyen de se faire valoir auprès de lui, et d'en tirer des
grâces qui ont fait murmurer contre lui celles de notre sexe qui
étaient plus modérées. Le don de la beauté et de l'agrément, qu'elle
possédait au souverain degré, la rendait aimable, aux yeux de tous. Il
était même difficile aux particuliers d'échapper aux charmes de ses
flatteries; car elle savait obliger de bonne grâce et joindre au nom de
Montmorency une civilité extrême qui l'aurait rendue digne d'une estime
tout extraordinaire, si on avait pu ne pas voir en toutes ses paroles,
ses sentiments et ses actions, un caractère de déguisement et des façons
affectées qui déplaisent toujours aux personnes qui aiment la
sincérité.»

Dans les négociations entamées avec Mazarin, madame de Châtillon était
excitée par le désir de s'attacher un héros tel que le prince de Condé,
et aussi par sa haine contre la duchesse de Longueville[135].
«L'émulation, dit la Rochefoucauld, que la beauté et la galanterie
produisent souvent parmi les dames avaient causé une aigreur extrême
entre madame de Longueville et madame de Châtillon. Elles avaient
longtemps caché leurs sentiments; mais enfin ils parurent avec éclat de
part et d'autre, et madame de Châtillon ne borna pas seulement sa
victoire à obliger M. de Nemours de rompre la liaison qu'il avait avec
madame de Longueville, elle voulut ôter aussi à madame de Longueville la
connaissance des affaires et disposer seule de la conduite et des
intérêts de M. le Prince.» Le duc de la Rochefoucauld explique ensuite
qu'il fut, dans cette affaire, un des principaux intermédiaires entre
madame de Châtillon, le prince de Condé et le duc de Nemours; qu'il les
unit dans un même intérêt et porta le prince de Condé à donner à la
duchesse la terre de Merlou[136], qui valait plus de dix mille écus de
rente. On voit que madame de Châtillon n'agissait pas par un amour
désintéressé des princes et de la paix. En général, ce qui domine dans
la conduite de cette noble dame, ce n'est pas la générosité; elle se
montra toujours âpre au gain et subordonna toutes ses passions à
l'avarice. Munie d'un pouvoir illimité des princes, elle se rendit à la
cour. Mazarin la flatta et la combla d'espérances. Peut-être même
parvint-il à en faire une des auxiliaires de sa politique; la conduite
équivoque de madame de Châtillon a donné lieu de suspecter sa bonne foi.

Ce qui est certain, c'est que le cardinal tirait des avantages solides
de toutes ces négociations: il gagnait du temps, augmentait les soupçons
des cabales opposées, et il amusait le prince de Condé par l'espérance
d'un traité, pendant qu'on lui enlevait la Guienne et qu'on prenait ses
places. L'armée du roi, commandée par Turenne et d'Hocquincourt, tenait
la campagne; celle des princes, au contraire, était forcée de se
retirer dans Étampes. A Paris, le parlement se séparait de plus en plus
de Condé, et la bourgeoisie commençait à prendre les armes pour mettre
un terme à l'anarchie qu'entretenaient les factieux. Il était temps que
les bons citoyens montrassent quelque énergie pour repousser les dangers
qui les menaçaient: le prévôt des marchands, qui s'était rendu auprès du
duc d'Orléans, pour pourvoir de concert avec lui à l'approvisionnement
de la ville, avait failli être égorgé. La populace l'accabla d'injures
et le poursuivit jusque dans le palais du Luxembourg, qu'habitait le
prince. Gaston d'Orléans, sous prétexte de protéger le prévôt et deux
échevins qui l'accompagnaient, les reconduisit dans la cour du palais où
étaient rassemblés cinq ou six mille factieux, et dit à haute voix: «Je
ne veux pas qu'il leur soit fait aucune injure céans[137].» C'était les
livrer à la fureur populaire dès qu'ils auraient franchi le seuil du
palais. Aussi furent-ils poursuivis par les factieux, qui les auraient
mis en pièces, s'ils n'eussent trouvé asile dans une maison de la rue de
Tournon. «Cette insulte, faite au prévôt des marchands, étonna tous les
honnêtes gens, même du parti des princes[138].» Ainsi parle un grave
magistrat, organe des hommes modérés. Le maréchal de l'Hôpital,
gouverneur de Paris, le conseil de ville, les quarteniers et colonels,
vinrent demander justice au parlement contre l'attentat dont le chef de
la bourgeoisie parisienne avait failli être victime. Le parlement
montra peu d'énergie pour rétablir l'ordre et contenir les factieux;
aussi les bourgeois adoptèrent-ils la résolution de se protéger
eux-mêmes. Ils se firent donner l'ordre par le roi de prendre les armes
et occupèrent aussitôt les portes et tous les postes qui pouvaient
assurer la tranquillité de Paris (5 mai).

Pendant que le crédit des princes déclinait à Paris, leur armée,
surprise par Turenne près d'Étampes (5 mai), essuyait une sanglante
défaite. Le maréchal la força de s'enfermer dans cette ville, l'y tint
assiégée et conçut l'espérance de la détruire entièrement. Le parlement,
qui avait été blessé de ce que les princes avaient négocié avec la cour
sans sa participation, voulut alors prendre l'initiative de la paix, et
avant tout éloigner les troupes qui dévastaient les environs de Paris.
Le procureur général reçut ordre de se rendre à Saint-Germain et de
retracer au roi les doléances de sa bonne ville. Nous avons la harangue
que Nicolas Fouquet prononça dans cette circonstance[139]. Elle est d'un
style plus net et plus clair que celui des discours ordinaires de la
magistrature à cette époque. C'est un spécimen que je crois unique du
talent oratoire de Nicolas Fouquet[140], et c'est ce qui me détermine à
la publier textuellement:

«Sire,

«Votre parlement de Paris m'a envoyé vers Votre Majesté pour la supplier
très-humblement de vouloir accorder un jour à ses députés et à ceux des
autres compagnies pour faire les remontrances qui ont été ordonnées sur
la conjoncture des affaires présentes, et sur la cause des mouvements
dont l'État est misérablement agité. Outre plus, Sire, j'ai été chargé
de faire entendre à Votre Majesté l'extrémité de la misère à laquelle
sont réduits la plupart de vos sujets. Les crimes et les excès des gens
de guerre n'ont plus de bornes; les meurtres, les violements, les
incendies et les sacrilèges ne passent plus que pour des actions
ordinaires; on ne se cache plus pour les commettre, et les auteurs en
font vanité. Les troupes de Votre Majesté, Sire, vivent aujourd'hui dans
une telle licence et un tel désordre, qu'elles n'ont point de honte
d'abandonner leurs quartiers, même pour aller piller ceux de vos sujets
qui se trouvent sans résistance. Les soldats forcent les maisons des
ecclésiastiques, des gentilshommes et de vos principaux officiers, en
plein jour, à la vue de leurs chefs, sans crainte d'être connus et sans
appréhension d'être punis. Les pauvres habitants de la campagne,
misérablement pillés, outragés et massacrés, viennent tous les jours
demander justice à votre parlement, et votre parlement, dans
l'impuissance de la leur rendre, la demande à Votre Majesté pour eux.

«Je n'entreprends point, Sire, de représenter à Votre Majesté le grand
préjudice qu'apportera cette désolation publique à vos affaires et
l'avantage qu'en doivent tirer les ennemis, voyant les lois les plus
saintes publiquement violées, l'impunité des crimes solidement établie,
la source de vos finances tarie, les affections des peuples altérées et
votre autorité méprisée. Je viens seulement convier Votre Majesté, Sire,
au nom de son parlement et de tous ses sujets, de se laisser toucher de
pitié par les cris de son pauvre peuple, d'écouter les plaintes et les
gémissements des veuves et des orphelins, et de vouloir conserver ce qui
reste et qui a pu échapper à la furie de ces barbares qui ne respirent
que le sang et le carnage des innocents, et qui n'ont aucun sentiment
d'humanité. Sire, le mal est grand et pressant; mais il n'est pas sans
remède, si Votre Majesté s'y daigne appliquer sérieusement. C'est un
soin digne de sa générosité et de l'affection paternelle qu'elle doit à
ses sujets.

«Faites, Sire, faites connaître la tendresse de votre bon naturel dans
le commencement de votre règne, et que la compassion que vous aurez de
tant de misérables attire les bénédictions célestes sur les premières
années de votre majorité[141], qui seront sans doute suivies d'un grand
nombre d'autres beaucoup plus heureuses, si les souhaits et les vœux de
votre parlement et de tous vos bons sujets sont exaucés.

«Qu'il plaise à Votre Majesté, Sire, en attendant ce grand et seul
remède à nos malheurs présents, que demanderont au premier jour toutes
les compagnies de votre bonne ville de Paris, faire vivre au moins les
gens de guerre en quelque sorte de discipline, faire observer les
ordonnances, contenir les soldats et leurs officiers dans les quartiers,
punir les criminels et enfin obliger les chefs et commandants, sans
distinction des personnes, à livrer les coupables à la justice pour être
châtiés, ou demeurer responsables, en leurs propres et privés noms, de
tous les désordres qui auront été commis. Ce sont les très-humbles
supplications que votre parlement de Paris fait à Votre Majesté par ma
bouche.»

Ces remontrances ayant produit peu d'effet, le parlement renvoya les
gens du roi à Saint-Germain, où était Louis XIV, et les chargea de
demander expressément que les troupes fussent éloignées à dix lieues au
moins de Paris[142]. Au retour de cette mission, Nicolas Fouquet en
rendit compte au parlement. La relation, écrite entièrement de sa main,
est parvenue jusqu'à nous[143]:

«Nous partîmes vendredi au soir (10 mai), M. Bignon et moi, pour aller à
Saint-Germain, en exécution de l'arrêt rendu le même soir, et arrivâmes
fort tard. Nous ne pûmes voir M. le garde des sceaux[144], qu'il ne fût
près d'onze heures, au retour du conseil. Dès ce soir-là nous fîmes
entendre à mondit sieur le garde des sceaux le sujet de notre voyage et
l'intention de la compagnie pour l'éloignement des gens de guerre, et
parce que nous avions appris, depuis notre arrivée, qu'il y avait eu des
troupes commandées pour faire, cette nuit même, l'_attaque du pont de
Saint-Cloud_[145], nous fîmes nos efforts pour faire changer cette
résolution, dans l'appréhension que nous eûmes que les affaires ne se
portassent dans l'aigreur à cette occasion. Nous ne pûmes obtenir, pour
ce soir, ce que nous demandions, pour ce qu'il était trop tard, et que
l'on nous dit la chose engagée et peut-être faite; mais on nous fit
espérer de surseoir ce qui resterait.

«Le lendemain nous eûmes notre audience entre trois et quatre heures
après midi, et nous fûmes conduits à la chambre du sieur Duplessis[146],
secrétaire d'État, par le sieur Saintot, maître des cérémonies, et de là
dans le cabinet du roi, dans lequel nous fûmes introduits par ledit
sieur Duplessis. Dans le cabinet, le roi était assis et la reine à côté.
M. le duc d'Anjou[147] y était, M. le garde des sceaux, M. le prince
Thomas[148], MM. de Bouillon, de Villeroy, du Plessis-Praslin, Servien,
M. le surintendant[149], les quatre secrétaire d'État[150]. Nous nous
approchâmes du roi et lui fîmes entendre en peu de mots le sujet pour
lequel nous étions envoyés, suppliâmes Sa Majesté de vouloir délivrer sa
bonne ville de Paris de l'oppression en laquelle elle se trouvait
réduite par le séjour des troupes dans son voisinage, d'avoir la bonté
de les éloigner de dix lieues à la ronde au moins, et par ce moyen
faciliter le passage des vivres, la liberté du commerce et rétablir
l'abondance nécessaire à un si grand peuple; que le parlement demandait
seulement l'exécution des paroles portées, au nom de Sa Majesté, par M.
le maréchal de l'Hôpital, puisque l'occasion pour laquelle lesdites
troupes s'étaient approchées cessait au moyen de la déclaration faite le
jour précédent par M. le Prince en l'assemblée des chambres du
parlement, tant au nom de M. le duc d'Orléans qu'au sien, de retirer en
même temps les troupes sur lesquelles ils ont pouvoir; que pour le
surplus de ce qui nous était ordonné touchant la pacification des
troubles de son royaume, la cause et les remèdes, nous ne pouvions rien
ajouter aux remontrances faites depuis peu par les députés du parlement,
dont nous étions chargés de demander la réponse, et supplier Sa Majesté
de la vouloir rendre au plus tôt.

«Le roi nous dit que M. le garde des sceaux nous ferait entendre sa
volonté; lequel incontinent nous dit que le roi était dans l'intention
de donner à sa bonne ville de Paris, et à l'intercession du parlement,
toute la satisfaction que l'on pouvait attendre pour l'éloignement des
gens de guerre, lesquels ne s'en fussent point approchés si les autres
troupes ne se fussent saisi des passages, n'eussent empêché le commerce
ordinaire, pris des prisonniers, obligé d'avoir des passe-ports pour
venir trouver le roi; qu'il ne tiendrait pas à Sa Majesté que l'on ne
fit cesser tous ces actes d'hostilité dans Paris et dans les dix lieues
à la ronde, et que l'abondance, la paix et la tranquillité ne fussent
rétablies. Néanmoins, avant que nous rendre la réponse précise, puisque
Sa Majesté apprenait, par l'arrêt du parlement, que le maréchal de
l'Hôpital et un député, de la part de M. le duc d'Orléans, devaient
venir pour le même sujet, que Sa Majesté enverrait l'ordre audit sieur
maréchal et un passe-port, le nom en blanc, pour celui que Monsieur
voudrait nommer, et cependant que nous eussions à demeurer jusqu'à leur
arrivée; que l'on avait eu regret que l'affaire de Saint-Cloud fût
engagée avant notre arrivée; mais que, si nous étions venus par le
chemin ordinaire, nous avions pu voir filer les troupes qui étaient
commandées depuis longtemps, et que, pour ce qui restait à exécuter, le
roi ferait surseoir l'exécution des ordres qui étaient donnés.

«Le roi fit souvenir ensuite M. le garde des sceaux de parler de madame
de Bouillon[151], lequel nous dit que Sa Majesté trouvait étrange
qu'elle fût retenue prisonnière et qu'on eût souffert qu'une personne de
sa condition, sortant de la ville sous la foi des passe-ports, fût
maltraitée comme elle avait été. Nous répondîmes au roi que cette
affaire n'était point de notre connaissance, et que le parlement n'y
avait point de part; mais que, puisqu'il plaisait au roi nous
l'ordonner, nous en ferions rapport à la compagnie.

«Nous fûmes invités de grand nombre de personnes de qualité et de la
plupart de ceux que nous avons nommés, qui composent le conseil du roi,
lesquels voulurent rendre leurs respects et leurs civilités au parlement
en nos personnes. Nous passâmes ainsi le samedi et le dimanche matin,
attendant M. le maréchal de l'Hôpital, lequel n'arriva qu'environ le
midi avec le sieur comte de Béthune, envoyé par M. le duc d'Orléans, et
vinrent ensemble sur les trois heures, par ordre du roi, chez M. le
garde des sceaux, où nous avions dîné, pour conférer avec mondit sieur
le garde des sceaux, M. de Bouillon, M. le maréchal de Villeroy, les
sieurs le Tellier et Duplessis-Guénégaud, secrétaires des commandements
du roi, lesquels avaient eu ordre pareillement de s'y trouver.

«Après que nous eûmes de nouveau fait entendre le contenu en l'arrêt de
la cour et la supplication que nous étions chargés de faire au roi,
d'éloigner toutes les troupes dix lieues à la ronde de Paris, et que M.
le maréchal eut insisté à la même proposition, le comte de Béthune fit
entendre qu'il avait charge de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince
d'assurer le roi qu'aussitôt que les troupes seraient retirées ils
feraient aussi retirer celles qu'ils avaient dans Paris et aux environs,
en leur donnant les passe-ports et escortes nécessaires pour aller en
sûreté à Étampes. A quoi il fut répondu par M. le garde des sceaux que
c'était une condition nouvelle dont M. le Prince n'avait point parlé
dans le Parlement; qu'il était juste de donner à ces troupes passe-ports
et escorte; mais de les conduire à Étampes, il n'était pas raisonnable,
puisque c'était une place attaquée ou qui le serait dans peu de jours,
et que, s'il voulait dire le nombre d'hommes pour l'exprimer dans les
passe-ports, on aviserait, suivant la quantité des troupes, du lieu où
elles seraient conduites. A quoi le comte de Béthune ayant reparti qu'il
n'avait aucune connaissance du nombre d'hommes, et qu'il ne le pouvait
apprendre sans aller à Paris, ou y envoyer un exprès, et que d'ailleurs
son ordre portait ce qu'il avait déjà dit pour Étampes et qu'il ne
pouvait s'en relâcher en aucune manière, M. le garde des sceaux dit
qu'il en ferait son rapport au roi pour connaître sa volonté.

«Le lendemain matin, mardi, nous fûmes avertis que le roi nous donnerait
audience à l'issue de son dîner, et sur les trois heures nous fûmes
conduits dans le cabinet du roi, en la même manière, et où étaient les
mêmes personnes que la première fois. Le roi nous dit que nous verrions
son intention dans un écrit qu'il nous mit entre les mains, et ensuite,
après avoir pris congé de Sa Majesté, nous partîmes le même jour et
vînmes coucher en cette ville.» La réponse remise aux députés contenait,
en substance, que l'armée royale s'éloignerait à dix lieues de Paris,
pourvu que le duc d'Orléans et le prince de Condé éloignassent de même
leurs troupes. Quant aux questions qui concernaient la pacification
générale du royaume, le parlement devait envoyer à Saint-Germain deux
présidents et deux conseillers qui entendraient la volonté du roi[152].

Ces négociations, conduites sans bonne foi et sans amour sincère de la
paix, n'étaient destinées qu'à amuser et à gagner les magistrats. Elles
couvraient des conférences plus sérieuses, où le procureur général
traitait directement avec Mazarin. Nicolas Fouquet y obtint qu'on
s'occupât de l'échange de son frère, qui était toujours prisonnier des
princes. Le cardinal écrivit le 12 mai à l'abbé Fouquet: «Le roi
trouvera bon de vous échanger avec une personne de qualité et de votre
profession. Il faudrait que ce fût madame de Puisieux[153] qui le fit
proposer à M. le Prince, et il semble qu'il n'y aurait aucune raison
pour rompre cet échange.» En effet, l'abbé Fouquet ne tarda pas à être
mis en liberté. Les lettres du cardinal attestent aussi que la cour
était très-disposée à accueillir et à flatter les députés du parlement.
Il devenait chaque jour plus facile de ramener les principaux membres de
ce grand corps, fatigué de la tyrannie des princes et des violences de
leur faction. Quant au duc d'Orléans et au prince de Coudé, ils parurent
indignés des négociations de la cour avec le parlement, rompirent toutes
les conférences et reprirent les armes[154].



CHAPITRE VI

MAI-JUIN 1652

Condé s'empare de la ville de Saint-Denis (11 mai), qui est bientôt
reprise par l'armée royale (13 mai).--les princes s'adressent au
duc de Lorraine, qui s'avance jusqu'à Lagny à la tête d'une petite
armée.--Son arrivée à Paris (1er juin).--Caractère de ce duc et
de ses troupes.--Frivolité apparente du duc de Lorraine.--Ses
temporisations affectées.--Il négocie avec la cour par
l'intermédiaire de madame de Chevreuse et de l'abbé
Fouquet.--Intimité de l'abbé Fouquet avec mademoiselle de
Chevreuse.--Lettre de l'abbé Fouquet à Mazarin (4 juin) sur les
négociations de madame de Chevreuse avec le duc de
Lorraine.--Lettre de Mazarin à madame de Chevreuse (5
juin).--Traité signé avec le duc de Lorraine (6 juin).--Part qu'y a
la princesse du Guéménée (Anne de Rohan).--Le duc de Lorraine
s'éloigne de Paris.--Misère de cette ville.--Procession de la
châsse de sainte Geneviève (11 juin).--Conduite du prince de Condé
à cette occasion.--Murmures et menaces contre le
parlement.--Violences exercées contre les conseillers (21
juin).--Mazarin encourage l'abbé Fouquet à exciter le peuple contre
le parlement.--Tumulte du 23 juin.--Danger que court le procureur
général Nicolas Fouquet.--Les deux armées se rapprochent de Paris.


Les troupes royales, campées à Saint-Germain, s'étaient avancées
jusqu'au pont de Saint-Cloud, dans l'espérance de s'en emparer sans
résistance. A cette nouvelle, Condé se hâta de se porter vers le bois de
Boulogne, et les Parisiens le suivirent en grand nombre[155]. Mais déjà
les troupes royales s'étaient retirées, sur un ordre venu de
Saint-Germain. Condé, voulant profiter de l'ardeur des soldats et des
bourgeois qui l'avaient accompagné, les mena à Saint-Denis, qui n'était
défendu que par un petit nombre de Suisses. Cette ville fut enlevée sans
difficulté (11 mai); mais deux jours après un des généraux de l'armée
royale, Miossens, qui devint plus tard le maréchal d'Albret, la reprit
aussi aisément. La bourgeoisie parisienne sortit pour le combattre, mais
à la première charge de la cavalerie ennemie elle tourna le dos[156]. On
ne fit que rire à Paris de cette expédition, et les bourgeois qui
jouaient au soldat devinrent l'objet de railleries, dont Loret s'est
fait l'écho dans sa _Muse historique_ du 19 mai:

    ...Étant dans leurs familles
    Avec leurs femmes et leurs filles,
    Ils ne disaient parmi les pots
    Que mots de guerre à tous propos:
    Bombarde, canon, couleuvrine,
    Demi-lune, rempart, courtine...
    Et d'autres tels mots triomphants,
    Qui faisaient peur à leurs enfants.

Avec de pareils soldats, Condé ne pouvait espérer soutenir son ancienne
gloire militaire. Quant à sa véritable armée, elle était bloquée à
Étampes et vivement pressée par Turenne. Dans cette situation critique,
il s'adressa à un prince étranger, Charles IV, duc de Lorraine, beau
frère du duc d'Orléans. Charles de Lorraine, dépouillé depuis longtemps
de ses États par Richelieu, menait la vie errante d'un aventurier à la
tête d'une petite armée, composée de vieux et bons soldats. Il
s'empressa de répondre à l'appel des princes, s'avança jusqu'à Lagny, à
la tête de huit cents hommes[157], y fit camper ses troupes, et se
rendit lui-même à Paris (1er juin). Il trouva sur la route le duc
d'Orléans et le prince de Condé, qui étaient venus jusqu'au Bourget pour
le recevoir. A Paris, le peuple manifesta la joie la plus vive de
l'arrivée de ce belliqueux auxiliaire. Sur le pont neuf, ce n'étaient
que mousquetades en l'honneur des Lorrains[158]. Le bon peuple de Paris
ne se doutait guère du caractère des alliés qu'il fêtait. Le duc de
Lorraine, habitué depuis longues années à la vie des camps, affichait
dans sa conduite et dans ses paroles un cynisme effronté. Il cachait,
sous une légèreté moqueuse, l'ambition et l'avidité d'un chef de
mercenaires; se jouait de sa parole et négociait avec Mazarin en même
temps qu'avec les princes. Ses soldats, habitués aux horreurs de la
guerre de Trente-Ans, étaient des pillards impitoyables[159], et il ne
fallut pas longtemps au peuple des campagnes pour en faire la triste
expérience.

Quant au duc, on prit d'abord ses façons brusques et libres pour la
franchise originale d'un soldat. Les dames surtout s'y laissèrent
séduire[160]. Le duc de Lorraine logea au palais du Luxembourg,
qu'habitaient son beau-frère et sa sœur, Gaston d'Orléans et Marguerite
de Lorraine. Après quelques jours donnés aux plaisirs, les princes
voulurent aller au secours d'Étampes; mais leur allié prenait tout sur
un ton de raillerie, chantait et se mettait à danser, «de sorte, dit
mademoiselle de Montpensier[161], que l'on était contraint de rire.» Le
duc d'Orléans l'ayant envoyé chercher un jour que le cardinal de Retz
était dans son cabinet, et voulant lui parler d'affaires, il répondit:
«Avec les prêtres, il faut prier Dieu; que l'on me donne un
chapelet[162].» Quelque temps après arrivèrent mesdames de Chevreuse et
de Montbazon, renommées par leur beauté et leur galanterie. Comme on
tenta encore de parler de choses sérieuses, le duc de Lorraine prit une
guitare, et leur dit: «Dansons, mesdames; cela vous convient mieux que
de parler d'affaires[163].» Pour échapper aux instances de mademoiselle
de Montpensier, il affectait un amour passionné pour madame de
Frontenac, _une des maréchales de camp_ de la princesse.

Cette apparence de frivolité couvrait, comme nous l'avons dit, beaucoup
de finesse, d'astuce et même de duplicité. Le duc de Lorraine n'avait
pas tardé à voir où était la force réelle. Du côté des princes, il n'y
avait que divisions. Gaston d'Orléans était jaloux du prince de Condé;
la duchesse d'Orléans détestait sa belle-fille, mademoiselle de
Montpensier, et servait le parti de la cour. Au contraire, la cause
royale, dirigée par Mazarin, présentait plus d'unité dans les vues, et
des espérances plus solides. La personne qui servit, dans cette
circonstance, à gagner complétement Charles IV fut madame de Chevreuse;
depuis près d'une année, elle s'était ralliée à la cause royale et la
servait avec zèle et habileté. Elle était entourée de _Mazarins_;
Laigues, qui la gouvernait à cette époque ([164]), était dévoué au
cardinal, et l'abbé Fouquet, qui s'était introduit dans son intimité,
exerçait un grand empire sur mademoiselle de Chevreuse, Charlotte de
Lorraine([165]). Madame de Chevreuse obtint d'abord que le duc, bien
loin de marcher en toute hâte au secours d'Étampes, traînerait en
longueur. Dès le 4 juin, l'abbé Fouquet en avertit Mazarin: «Madame de
Chevreuse a tiré parole de M. de Lorraine qu'il serait six jours dans sa
marche; qu'après-demain il séjournerait tout le jour, et qu'aujourd'hui
il ne ferait partir de Lagny que la moitié de son armée, quoiqu'il lui
fût aisé de faire partir le tout. Si dans l'intervalle on pouvait
achever l'affaire d'Étampes (s'en emparer), il en serait ravi, car il
est tout à fait dans les intérêts de la reine. Mais, si on ne le peut en
ce temps-là, il pense qu'il sera aisé de faire une proposition pour la
paix générale de concert avec lui, et il s'engage à servir la reine
comme elle le pourra souhaiter. Madame de Chevreuse dit qu'il serait bon
que la reine l'en remerciât par écrit. Elle pense que, si l'on envoyait
Laigues avec une résolution certaine sur Vie et Moyenvie (places que
réclamait le duc de Lorraine), on aurait contentement; il est nécessaire
de donner une réponse précise au plus tôt. Il faut que Votre Éminence,
si elle veut songer à cette affaire, fasse témoigner à M. de Lorraine
qu'elle servira ses enfants. C'est là tout son désir. Il serait bon que
Votre Éminence écrivit à madame de Chevreuse pour la remercier. Elle a
gagné deux jours sur l'esprit de M. de Lorraine.» Cette lettre
confidentielle prouve que le cardinal de Retz, qui parle dans ses
Mémoires de la négociation de madame de Chevreuse ([166]), n'en
connaissait pas les détails. Il est vrai qu'il avoue qu'à cette époque
il ne fréquentait plus guère l'hôtel de Chevreuse, et il laisse percer,
malgré lui, son dépit de n'avoir été «du secret ni de la mère ni de la
fille ([167]).» Mazarin s'empressa de profiter de l'ouverture de l'abbé
Fouquet, et la lettre qu'il adressa à madame de Chevreuse prouve quel
cas il faisait de ses services: «Le sieur de Laigues, lui écrivait-il le
5 juin, vous dira toutes choses pour ce qui regarde les affaires
générales. A quoi je n'ajouterai rien; mais je ne puis m'empêcher de
vous témoigner moi-même par ces lignes la satisfaction que j'ai de tout
ce que vous avez fait avec M. de Lorraine. Je n'ai point douté que vous
ne fissiez plus d'impression que personne sur son esprit; je suis ravi
de vous voir entièrement disposée pour le service du roi, et pour mon
intérêt particulier. J'espère une bonne suite de cette négociation, et
qu'elle se terminera avec beaucoup de gloire et d'avantage pour M. de
Lorraine, avec le rétablissement du repos de la France, et peut-être de
toute la chrétienté. Je vous prie de l'assurer bien expressément de la
continuation de mon estime et de mon amitié, et de le remercier, de ma
part, de tous les sentiments qu'il vous a déclaré si obligeamment avoir
pour moi.»

L'ancien garde des sceaux, Châteauneuf, qui était toujours resté en
relation avec madame de Chevreuse, fut chargé de régler les conditions
du traité avec le duc de Lorraine. Tout fut terminé dès le lendemain 6
juin, et, le même jour, Châteauneuf écrivait à la reine: «M. de Lorraine
est venu céans sur les dix heures, et nous sommes convenus des articles
que j'envoie à Votre Majesté; ils sont à peu près selon l'intention de
Sa Majesté et le pouvoir qu'Elle m'a donné. L'armée, qui est devant
Étampes, peut tout tenter jusqu'à mardi, quatre heures du matin; car,
encore que le jour du lundi[168] soit exprimé dans le traité, j'ai
retiré de M. de Lorraine un écrit particulier que ce mot de lundi
s'entend tout le jour, et il suffit que l'armée se retire le mardi à
quatre heures du matin; ainsi elle a le lundi tout entier. Je n'ai fait
la suspension d'armes que pour dix jours; et, si l'armée des princes
sort d'Étampes, celle de Votre Majesté la peut suivre toujours à quatre
lieues près. Si elle est suivie, elle est perdue en l'état qu'elle est,
et, cela cédé, M. de Lorraine obligera les princes à se soumettre à
telles conditions qu'il plaira à Votre Majesté. Aussitôt que le siège
d'Étampes sera levé, M. de Lorraine fait état d'aller saluer Vos
Majestés, et leur proposer son entremise pour la paix d'Espagne et celle
des princes. Après quoi, dit-il, il suppliera Vos Majestés de lui donner
la sienne et le recevoir à votre service envers tous, excepté les
Espagnols. Il m'a dit que jusqu'ici ni Monsieur ni M. le Prince ne
savaient rien de ces articles; qu'il voulait sortir de Paris, et que de
son camp il leur en donnerait part. Je doute de cela, et la suite nous
le fera connaître. J'ai promis d'ici à demain, qui est le 7, de lui
donner la ratification des articles, si Votre Majesté les a agréables.»

Ainsi, les conditions arrêtées étaient: 1° la levée du siège d'Étampes
qui devait avoir lieu le 10 juin; 2° une suspension d'armes de dix
jours, pendant laquelle les années resteraient à une distance d'au moins
quatre lieues l'une de l'autre; 3° la retraite du duc de Lorraine, qui
devait s'effectuer en quinze jours, par une route déterminée à l'avance,
et sans qu'il fût inquiété par les troupes royales. Les conditions
furent exécutées au grand étonnement des Frondeurs, qui s'aperçurent
trop tard qu'ils avaient été joués par le duc de Lorraine. «Tout Paris,
dit mademoiselle de Montpensier ([169]), était dans des déchaînements
horribles contre les Lorrains; personne ne s'osait dire de cette nation
de peur d'être noyé.»

Outre la duchesse de Chevreuse, la cour avait employé dans cette
négociation une autre dame également renommée pour sa beauté et sa
galanterie. C'était madame de Guéménée (Anne de Rohan), que les Mémoires
de Retz font parfaitement connaître. L'abbé Fouquet entretenait aussi
des relations avec cette dame, et ce fut sans doute lui qui la détermina
à servir la cour. On cacha à madame de Chevreuse cette nouvelle
intrigue; mais elle est parfaitement constatée par les lettres de
Mazarin. Il écrivait le 9 juin à l'abbé Fouquet: «Je vous fais seulement
ces trois mots pour vous dire dans la dernière confidence que M. de
Lorraine m'a écrit, et a fait dire à la reine que madame la princesse de
Guéménée a fort bien agi, et comme une personne tout à fait servante de
Sa Majesté et de mes amies particulières. La reine serait bien aise
qu'elle pût trouver quelque prétexte de venir ici pour y être en même
temps que M. de Lorraine, qui y sera demain, au moins à ce qu'il m'a
promis. Je recevrai beaucoup de joie d'avoir l'honneur de l'entretenir.
Sur tout, je vous prie, si elle veut prendre cette peine, qu'elle fasse
la chose en sorte que madame de Chevreuse ne puisse point pénétrer qu'on
l'ait invitée d'ici à y venir, et le secret en ceci est fort important.»

Tout réussit, comme le cardinal l'avait espéré, et le duc de Lorraine,
après avoir fait quelques démonstrations pour secourir Étampes,
s'éloigna de Paris, laissant les campagnes désolées. Mazarin a bien
soin, dans ses lettres, de rejeter ces calamités sur les princes. Il
écrivait à l'abbé Fouquet: «Vous aurez déjà su, je m'assure, à Paris, ce
qui s'est passé avec M. de Lorraine, et avec combien de sincérité on a
procédé avec lui, puisque M. de Turenne pouvant lui faire courir grand
risque, comme lui-même et le roi d'Angleterre ([170]) l'avoueront, il a
préféré à cet avantage l'exécution des ordres de la cour, qui lui
défendaient d'attaquer ledit sieur duc; mais il demanda qu'il voulût
rompre son pont, séparer ses troupes d'avec celles des princes et se
retirer à la frontière, comme il s'est engagé de faire. Il ne parle
point de venir à la cour; mais il assure qu'il est plus résolu que
jamais d'achever son accommodement particulier, étant bien persuadé de
l'avantage qu'il y trouvera, et que l'on veut traiter à la cour de bonne
foi. Les environs de Paris ne perdront pas à son éloignement, et il sera
bon de faire valoir que j'y ai contribué.»

La misère des campagnes fut en effet un peu allégée par le départ du duc
de Lorraine; mais la situation de Paris était toujours déplorable. Le
nombre des pauvres s'y accroissait d'une manière effrayante. On eut
recours, dans ces calamités, à sainte Geneviève, patronne de la
capitale. La châsse de cette sainte fut promenée dans la ville le 11
juin avec un cérémonial dont les Mémoires du temps nous ont laissé une
ample description ([171]). Le prévôt des marchands demanda et obtint,
pour cette procession, l'autorisation du chapitre de Notre-Dame et des
religieux de Sainte-Geneviève, puis s'adressa au parlement, qui fixa
l'époque de la cérémonie. Après un jeûne de trois jours, les religieux
de Sainte-Geneviève descendirent la châsse à une heure après minuit. Le
lieutenant civil d'Aubray, le lieutenant criminel, le lieutenant
particulier et le procureur du roi[172] la prirent en leur garde, en
répondirent à la communauté, et se tinrent pendant la procession autour
de la châsse. La marche était ouverte par les quatre ordres de religieux
mendiants, savoir: les cordeliers ou franciscains, les jacobins ou
dominicains, les augustins et les carmes. Venait ensuite le clergé des
principales paroisses subordonnées à Notre-Dame, avec les châsses
célèbres de saint Magloire, saint Médéric ou saint Merry, de saint
Landry, sainte Avoie, sainte Opportune, saint Marcel, et enfin la châsse
de sainte Geneviève portée par des bourgeois de Paris. L'abbé de
Sainte-Geneviève et les religieux, pieds nus, marchaient à la droite de
la châsse. A gauche se trouvait le clergé de Notre-Dame. Le parlement
suivait; on y remarquait les présidents de Bailleul, de Nesmond, de
Maisons, de Mesmes et le Coigneux. Le maréchal de l'Hôpital, gouverneur
de Paris, marchait entre les deux premiers présidents. Le parquet,
composé du procureur général, Nicolas Fouquet, et des avocats généraux,
Bignon et Talon, figura aussi à cette cérémonie, ainsi que la chambre
des comptes, la cour des aides, le prévôt des marchands, les échevins
et le conseil de ville.

«Pendant cette pieuse action, dit madame de Motteville[173], M. le
Prince, pour gagner le peuple et se faire roi des halles aussi bien que
le duc de Beaufort, se tint dans les rues et parmi la populace, tandis
que le duc d'Orléans et tout le monde était aux fenêtres pour voir
passer la procession. Quand les châsses vinrent à passer, M. le Prince
courut à toutes avec une humble et apparente dévotion, faisant baiser
son chapelet et faisant toutes les grimaces que les bonnes femmes ont
accoutumé de faire. Mais, quand celle de Sainte-Geneviève vint à passer,
alors comme un forcené, après s'être mis à genoux dans la rue, il courut
se jeter entre les prêtres; et, baisant cent fois cette sainte châsse,
il fit baiser encore son chapelet et se retira avec l'applaudissement du
peuple. Ils criaient tous après lui, disant: «Ah! le bon prince, et
qu'il est dévot!» Le duc de Beaufort, que M. le Prince avait associé à
cette feinte dévotion, en fit de même, et tous deux reçurent de grandes
bénédictions, qui, n'étant pas accompagnées de celles du ciel, leur
devaient être funestes sur la terre. Cette action parut étrange à tous
ceux qui la virent. Il fut aisé d'en deviner le motif qui n'était pas
obligeant pour le roi; mais il ne lui fit pas grand mal.»

Le peuple de Paris avait été un instant distrait de sa misère par ces
cérémonies religieuses; mais, comme il n'en recevait aucun soulagement,
il commença à éclater en murmures, à entourer le parlement et à le
menacer. Vainement le 18 juin on tint une grande assemblée où l'on
appela toutes les communautés ecclésiastiques, pour tâcher de soulager
les pauvres, dont la multitude s'accroissait chaque jour[174]. Les
secours étaient impuissants pour remédier à tant de maux, et le
parlement devenait de plus en plus impopulaire. C'était la conséquence
inévitable de la fausse position d'un corps qui proscrivait le cardinal
Mazarin et repoussait en même temps l'alliance des princes qui voulaient
l'entraîner à la guerre civile. Il était attaqué par les deux partis
extrêmes. Le 21 juin, la salle du Palais fut envahie par la populace;
les uns criaient: _Point de Mazarin_! les autres: _La paix_[175]! Les
seconds étaient, disait-on, des émissaires de l'abbé Fouquet. Depuis
qu'il avait recouvré la liberté, l'abbé se montrait plus ardent que
jamais pour la cause de Mazarin. Il avait recruté parmi la populace un
grand nombre de gens de sac et de corde, qu'il lançait contre le
parlement. Toutes les boutiques qui entouraient le Palais se fermèrent
au milieu de ce tumulte, le commerce qui souffrait depuis longtemps fut
ruiné, et la bourgeoisie commença à se joindre avec énergie à ceux que
l'abbé Fouquet payait pour demander la paix. Le parlement, menacé tout à
la fois par les partisans des princes et par les émissaires de l'abbé
Fouquet, n'avait pas de défenseurs capables d'opposer la force à la
force. Lorsque les conseillers sortirent de cette séance du 21 juin,
ils furent violemment assaillis[176]. Le même jour, le duc de Beaufort
réunit sa faction, l'après-dinée, à la place Royale, et promit de donner
une liste des _Mazarins_, dont les maisons devaient être livrées au
pillage[177].

Tel était, en juin 1652, le spectacle que présentait Paris, misère
profonde et irrémédiable, pillages, violences, tyrannie des factions,
impuissance des modérés[178]. Le parlement vint demander appui au duc
d'Orléans; mais, en sortant du Luxembourg, le président de Longueil, un
des chefs de la députation, fut attaqué, injurié et poursuivi à coups de
pierre[179]. Il fut contraint de se réfugier dans une maison où le
prince de Condé alla le délivrer. Le cardinal Mazarin, dont le parlement
avait mis la tête à prix, n'était pas fâché de voir ce corps réduit à
une aussi déplorable condition. Il écrivait, le 21 juin, à l'abbé
Fouquet: «J'ai reçu votre billet d'hier, que j'ai lu au roi et à la
reine. Leurs Majestés ont une entière satisfaction des diligences que
vous faites pour fomenter la disposition qui commence à paraître, dans
l'esprit du peuple, de demander hautement la paix. Je n'ai pas manqué de
leur faire valoir le zèle avec lequel M. le procureur général, M. le
prévôt des marchands, M. Villayer, M. de la Barre (fils du prévôt des
marchands), s'y emploient aussi. Je ne fais point réponse à madame de
Chevreuse, parce que n'ayant point de chiffre avec elle, je ne le
pourrais faire par cette voie, qui n'est point tout à fait sûre, sans
courir risque que cela lui préjudiciât dans cette conjoncture; mais vous
lui pourrez dire que j'ai lu sa lettre à la reine, qui a tout le
ressentiment imaginable de la manière dont elle agit. Sa Majesté désire
qu'elle demeure à Paris, parce que sa présence et ses soins peuvent être
utiles, en diverses rencontres, au bien des affaires; et pour les
menaces que lui fait M. le Prince, je pense qu'elle n'en a pas grande
peur, n'y ayant guère d'apparence qu'elles soient suivies d'aucun effet.
J'ai la même opinion à votre égard et des autres personnes qui lui sont
suspectes.

«On continue toujours de parler d'accommodement; mais il n'est pas près
d'être conclu, les princes insistant sur des conditions plus
préjudiciables au roi que la continuation de la guerre, quand même les
armes de Sa Majesté auraient de mauvais succès. C'est pourquoi vous
devez continuer, ce que vous avez commencé, de distribuer de l'argent
pour faire crier à la paix et d'afficher des placards, parce que cela
excitant le peuple pourra rendre les princes plus traitables et
faciliter l'accommodement, et vous pouvez bien croire que, s'il était en
l'état que l'on vous a dit, je vous en aurais mandé quelque chose. Il
serait bon de débaucher les cavaliers de l'armée des princes. Si vous
savez quelqu'un propre pour cela, vous l'y pourrez envoyer avec quelque
argent. Je serais bien aise de pouvoir, par ce moyen, remplir bientôt
mes compagnies de gendarmes et de chevau-légers.» En terminant, Mazarin
recommandait encore à l'abbé Fouquet de continuer à distribuer de
l'argent pour exciter le peuple à demander la paix à grands cris. Basile
Fouquet ne manqua pas de suivre les instructions du cardinal.

De son côté, le duc de Beaufort ameuta la canaille, qui, le 25 juin,
entoura le parlement, fit entendre des cris de menace et de mort, et,
malgré la protection des milices bourgeoises, insulta les conseillers au
moment où ils sortirent du Palais. «Il n'y eut pas un seul conseiller,
dit Omer-Talon[180], qui, étant reconnu pour tel (car plusieurs étaient
travestis), ne souffrît injures, malédictions, coups de poing ou coups
de pieds ou de bâton, et qui ne fût traité comme un coquin. Quatre de
messieurs les présidents furent attaqués de coups de fusil, coups de
pierre, coups de hallebarde, et, s'ils ne furent pas blessés, c'est une
espèce de merveille, parce que ceux qui étaient à leurs côté ou derrière
eux furent tués avec fureur, toutes les fenêtres et les toits des
maisons étant pleins de personnes qui criaient qu'il fallait tout tuer
et assommer; et tout ce peuple ainsi ému ne savait ce qu'il désirait ni
ce qu'il voulait demander, sinon qu'il voulait la paix ou que l'on fit
l'union avec les princes.» Les compagnies de la milice bourgeoise en
vinrent elles-mêmes aux mains sous un prétexte frivole, et, comme une de
ces compagnies était commandée par le conseiller Ménardeau-Champré, on
fit à cette occasion une Mazarinade sous le titre de _Guerre des
Ménardeaux_[181].

Le procureur général, Nicolas Fouquet, courut un sérieux danger dans
cette émeute. On tira sur le carrosse où il se trouvait. Mazarin, qui
était alors à Melun, écrivait le lendemain, 26 juin, à l'abbé Fouquet:
«Par le péril qu'a couru M. votre frère, parce qu'il était dans votre
carrosse et par les autres circonstances que vous me marquez, je suis
dans des transes continuelles de ce qui vous peut arriver, et, quoique
vos soins soient plus utiles que jamais dans les conjonctures présentes,
je ne puis m'empêcher de vous conjurer de vous ménager un peu et de
donner quelques limites à votre zèle, en sorte qu'il ne vous fasse pas
exposer à des dangers trop évidents. On suivra l'avis de s'approcher le
plus qu'on pourra de Paris, et cette approche, jointe aux forces du roi,
à la bonne disposition qui commence à paraître dans les esprits à Paris,
et aux diligences que les serviteurs du roi feront de leur côté, y
pourra peut-être causer une révolution favorable aux affaires de Sa
Majesté.» L'armée royale, commandée par Turenne, se rapprocha, en effet,
de Paris, et vint camper à Saint-Denis. Les princes, de leur côté,
amenèrent à Saint-Cloud les troupes qui avaient été assiégées dans
Étampes, et auxquelles le traité conclu avec le duc de Lorraine avait
rendu la liberté. Il était impossible que ces deux armées, ainsi
rapprochées, n'en vinssent pas bientôt aux mains. On touchait à la crise
définitive de cette lutte acharnée, mêlée d'incidents burlesques et de
scènes sanglantes.



CHAPITRE VII

--JUILLET 1652--

Marche de l'armée des princes sous les murs de Paris (2
juillet).--Avis donné par Nicolas Fouquet.--L'armée des princes est
attaquée par Turenne.--Escarmouches au lieu dit la _Nouvelle
France_ et aux Récollets.--Combat de la porte
Saint-Antoine.--Danger du prince de Condé et de son armée.--Il est
sauvé par mademoiselle de Montpensier.--La paille adoptée comme
signe de ralliement des Frondeurs.--Assemblée générale de l'Hôtel
de Ville (4 juillet).--Tentative d'incendie.--Résistance des
archers de la ville.--Meurtre de plusieurs conseillers.--L'Hôtel de
Ville est envahi et pillé.--Le duc de Beaufort éloigne la populace
et délivre les conseillers.--Mademoiselle de Montpensier sauve le
prévôt des marchands.--Tyrannie des princes dans Paris.--Élection
d'un nouveau prévôt des marchands (6 juillet).--Condamnation et
supplice de quelques-uns des séditieux.--Négociations du parlement
avec la cour.--Le roi annonce l'intention d'éloigner le cardinal
Mazarin (11 juillet).--Opposition de Condé aux propositions de la
cour (13 juillet).--Il continue de négocier secrètement avec
Mazarin.--Rôle de Nicolas Fouquet et de son frère pendant cette
crise.


L'armée royale, établie à Saint-Denis, était plus forte que celle des
princes. Turenne se prépara à les attaquer dans Saint-Cloud, et fit
jeter un pont sur la Seine; mais Condé, reconnaissant qu'il ne pourrait
résister aux troupes royales dans la position qu'il occupait, résolut de
gagner à la hâte Charenton. Il décampa dans la nuit du 1er au 2
juillet, et se présenta à la porte Saint-Honoré et à la porte de la
Conférence, dont nous avons indiqué plus haut la situation[182]. Il
espérait faire traverser Paris à son armée et gagner en sûreté le poste
de Charenton; mais les gardes des portes Saint-Honoré et de la
Conférence, qui étaient dévoués au maréchal de l'Hôpital et au prévôt
des marchands, refusèrent de les ouvrir, et il fallut que l'armée des
princes longeât les murs et les fossés de la ville depuis la porte
Saint-Honoré jusqu'à la porte Saint-Antoine. A cette époque, Paris était
entouré d'une enceinte fortifiée et bastionnée, que couvrait un large
fossé creusé sur l'emplacement où s'élèvent maintenant les boulevards.
Huit portes s'ouvraient dans la partie de l'enceinte située sur la rive
droite de la Seine. C'étaient les portes de la Conférence, Saint-Honoré,
Richelieu, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et
Saint-Antoine. Les terrains qui s'étendaient au delà des fortifications
étaient en partie occupés par des villages, comme ceux du Roule et de la
Ville-l'Évêque, en partie cultivés. Il y avait beaucoup de monastères
dans cet espace. En s'en tenant aux principaux, on peut citer, à
Montmartre, une abbaye de femmes; à Saint-Lazare, un ancien monastère,
où saint Vincent de Paul venait d'établir les prêtres de la mission; au
faubourg Saint-Martin, les Récollets[183]; enfin, dans le faubourg
Saint-Antoine, l'abbaye de Saint-Antoine des-Champs, le couvent des
chanoinesses régulières de Saint-Augustin, et celui des religieuses de
Picpus.

Il fallait que l'armée des princes parcourût ce vaste espace en présence
de troupes supérieures en nombre, aux attaques desquelles elle prêtait
flanc. Aussi le prince de Condé et le duc d'Orléans s'efforcèrent-ils à
plusieurs reprises d'obtenir du conseil de ville que l'on livrât passage
à leur armée à travers Paris; mais les magistrats municipaux avaient
donné parole au roi de tenir les portes fermées, et ils persistèrent
dans leur résolution. La plus grande partie de la nuit s'écoula dans ces
négociations, pendant que l'armée des princes campait au cours de la
Reine. Ce fut seulement à l'approche du jour qu'elle se mit en marche à
travers la Ville-l'Évêque pour longer l'enceinte septentrionale de Paris
et aller rejoindre Charenton. Le procureur général, Nicolas Fouquet, qui
avait été informé des demandes des princes et du refus des magistrats
municipaux, se hâta de prévenir le cardinal: «On donne avis important et
pressé, écrivait-il, que l'armée des princes a passé sous la porte
Saint-Honoré, au pied de la sentinelle, par le milieu du Cours, et a
défilé par la Ville-l'Évéque et va tout autour des faubourgs gagner
Charenton. Ils ont sept pièces de canon que l'on a comptées, et marchent
dans le plus grand désordre du monde, les troupes et les équipages
pêle-mêle, en sorte que cinq cents chevaux, envoyés en diligence,
peuvent tout défaire aisément, si l'on veut. Cependant on amuse le roi
avec peu de gens que l'on fait paraître. Il faut se hâter: ils ont deux
défilés à passer: pourvu qu'on parte promptement, on y sera assez
tôt[184].»

Turenne n'était pas homme à négliger une pareille occasion. Il fit
avancer immédiatement une partie de son armée dans les terrains alors
inhabités, qui s'étendaient entre les hauteurs de Montmartre et la porte
Saint-Martin[185]. Cet espace, désigné sous le nom de _Nouvelle France_,
était compris entre les rues actuelles de Saint-Lazare, des Martyrs, du
Faubourg-Poissonnière et la place Saint-Georges. Ce fut là que la
cavalerie de Turenne assaillit l'arrière-garde de l'armée des princes.
Celle-ci ne put soutenir le choc et se réfugia au couvent des Récollets.
Il y eut là une nouvelle lutte, qui se termina encore à l'avantage de
l'armée royale. Les vaincus tentèrent vainement de se réfugier dans la
ville par la porte Saint-Martin. On leur en refusa l'entrée. Ils
atteignirent enfin le faubourg Saint-Antoine, toujours harcelés par la
cavalerie de Turenne. Ce fut seulement à neuf heures que l'armée des
princes parvint à se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine, à l'aide
des fossés et des barricades qui avaient servi aux habitants pour
repousser les pillards du duc de Lorraine.

Le prince de Condé, ayant distribué les postes à ses soldats et occupé
les maisons qui dominaient les barricades, tint l'armée royale en échec
de neuf heures du matin à quatre heures (2 juillet), mais ce ne fut pas
sans essuyer des pertes cruelles. A la place Saint-Antoine aboutissaient
trois rues principales, celles du Faubourg Saint-Antoine, de Charonne
et de Charenton. Chacune d'elles était coupée par des barricades que se
disputèrent les deux armées. Sur les flancs de la place s'élevaient la
porte Saint-Antoine et les hautes tours de la Bastille, garnies de
canons qui pouvaient foudroyer tout le quartier. La porte Saint-Antoine
était gardée par des bourgeois, qui étaient dévoués à la cour et avaient
promis de ne pas recevoir l'armée des princes. Turenne, qui avait déjà
si maltraité les troupes de Condé dans leur retraite précipitée de la
porte Saint-Martin à la porte Saint-Antoine[186], espérait les écraser
dans ce dernier combat, et il est probable qu'il y eût réussi, si les
bourgeois eussent exécuté leurs promesses. Le roi s'était avancé sur les
hauteurs de Charonne pour assister au triomphe de son armée, et pressait
Turenne d'engager la bataille. Ce général aurait voulu attendre
l'arrivée de son artillerie et d'un renfort de trois mille hommes, que
devait lui amener le maréchal de la Ferté; mais l'impatience du jeune
Louis XIV ne lui permit pas de différer l'attaque[187]. Turenne enleva
successivement les trois barricades de la rue de Charonne, de la rue du
Faubourg-Saint-Antoine et de la rue de Charenton; mais le prince de
Condé, qui se multipliait dans le danger et se portait sur tous les
points menacés, fit payer cher cet avantage à l'armée royale:
Saint-Mégrin, Nantouillet, le jeune Mancini, neveu de Mazarin, et un
grand nombre d'autres officiers furent tués ou blessés dangereusement.
Du côté des princes, les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld furent
obligés de quitter le champ de bataille. Le prince de Condé lui-même,
rejeté au pied de la porte Saint-Antoine, était dans un état pitoyable.
«Il avait, dit Mademoiselle[188] qui le vit en ce moment, deux doigts de
poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés; son collet et sa
chemise étaient pleins de sang, quoiqu'il n'eût pas été blessé; sa
cuirasse était toute pleine de coups, et il portait son épée à la main,
ayant perdu le fourreau.»

La situation des princes devenait de plus en plus critique: Turenne
avait enfin été rejoint par son artillerie et par les troupes du
maréchal de la Ferté. Il se préparait à envoyer deux détachements pour
attaquer Condé en flanc, en même temps qu'il marcherait droit sur lui et
l'écraserait au pied des murailles de Paris. A ce moment, la porte
Saint-Antoine s'ouvrit et le canon de la Bastille tira sur l'armée
royale. Le prince de Condé et ses troupes trouvèrent un asile dans
Paris, et Turenne fut obligé de battre en retraite devant une artillerie
qui foudroyait son armée. Ce changement fut l'œuvre de mademoiselle de
Montpensier, fille de Gaston d'Orléans. Vivement émue du danger des
princes, elle avait arraché à Gaston une lettre qui enjoignait au
gouverneur de Paris et au prévôt des marchands de lui obéir. Elle se
rendit aussitôt à l'Hôtel de Ville, et, à force d'instances et de
menaces, elle contraignit le maréchal de l'Hôpital et le conseil de
ville à lui donner un plein pouvoir pour faire ouvrir les portes de
Paris à l'armée des princes. Mademoiselle de Montpensier alla
immédiatement à la porte Saint-Antoine, et força la garde bourgeoise à
laisser passer les bagages et les blessés de Condé. De là elle courut à
la Bastille, dont le gouverneur la Louvière, fils du frondeur Pierre
Broussel, avait aussi reçu un ordre du duc d'Orléans qui lui enjoignait
d'obéir à sa fille. La princesse, montant sur les tours de la Bastille,
fit pointer les canons contre l'armée royale. Ce fut alors qu'elle
remarqua le mouvement que faisaient les troupes de Turenne pour
envelopper Condé, deux détachements se dirigeant, l'un par Popincourt et
l'autre du côté de Reuilly, tandis que le maréchal, avec le gros de son
armée, marchait vers la porte Saint-Antoine. Mademoiselle de Montpensier
se hâta d'avertir le prince[189], et Condé ordonna à ses troupes de
rentrer dans Paris, pendant que le canon de la Bastille protégeait sa
retraite. L'armée des princes traversa Paris, et alla par le pont Neuf
prendre ses quartiers au delà des faubourgs Saint-Jacques et
Saint-Victor. Les bourgeois témoins de cette retraite virent avec
étonnement le drapeau rouge d'Espagne flotter dans l'armée des princes,
mêlé aux écharpes bleues des frondeurs[190].

Le combat de la porte Saint-Antoine, qui aurait pu être décisif, ne
servit qu'à irriter les deux partis. L'armée royale, qui avait laissé
jusqu'alors les vivres entrer dans Paris, commença à intercepter les
communications avec la campagne et à affamer les habitants de la
capitale. De leur côté, les princes étaient décidés à entraîner la
bourgeoisie ou à la livrer à la fureur de la populace. Dès le 4 juillet,
les Parisiens furent forcés de porter à leurs chapeaux un signe
distinctif, s'ils ne voulaient pas être poursuivis comme _Mazarins_.
C'était un bouquet de paille[191]. On convoqua pour le même jour une
assemblée générale des bourgeois à l'Hôtel de Ville. Elle se composait
du gouverneur de Paris, du prévôt des marchands, des conseillers de la
ville, et d'un grand nombre de notables élus dans chaque quartier[192].
On devait y proposer l'union de la ville avec les princes et tenter
d'entraîner Paris dans la guerre contre l'autorité royale. Rien ne fut
négligé pour effrayer la bonne bourgeoisie, qui répugnait à prendre un
parti aussi violent. Dès le matin, la place de Grève était remplie d'une
populace excitée par les factieux, qui lui distribuaient de l'argent.
Plus de huit cents soldats travestis s'étaient mêlés à la multitude et
contribuaient à entretenir et à augmenter son exaltation[193].

Lorsque tous les députés furent réunis, et que le duc d'Orléans et le
prince de Condé furent arrivés, on donna lecture d'une lettre du roi qui
se plaignait que les bourgeois eussent ouvert les portes de Paris à
l'armée des princes. A cette occasion, le procureur du roi en l'Hôtel de
Ville prit la parole, et dit qu'il fallait envoyer une députation au roi
pour le supplier de revenir en sa bonne ville de Paris. Les partisans
des princes tentèrent d'étouffer par leurs clameurs les paroles du
procureur de la ville; mais une notable partie de l'assemblée parut
disposée à se ranger à son avis. Alors le duc d'Orléans et le prince de
Condé sortirent de la salle du conseil, et arrivés sur la place de
Grève: «Ces gens-là, dirent-ils[194], ne veulent rien faire pour nous;
ce sont tous Mazarins.» La populace n'attendait que ce signal pour se
porter aux derniers excès.

Il était six heures du soir lorsque les factieux commencèrent à tirer
dans les fenêtres de l'Hôtel de Ville; et, comme les coups, dirigés de
bas en haut, ne blessaient personne et se perdaient dans les plafonds,
les soldats déguisés qui s'étaient joints au peuple occupèrent les
maisons de la place de Grève, où l'on avait d'avance percé des
meurtrières, et de là ils tirèrent dans la salle des délibérations[195].
D'autres séditieux entassèrent aux portes de l'Hôtel de Ville des
matières enflammables, et y mirent le feu. En peu de temps la fumée et
la flamme enveloppèrent les bâtiments. Dans cette extrémité, quelques
députés jetèrent par les fenêtres des bulletins qui annonçaient que
l'union avec les princes était conclue. D'autres, connus pour
frondeurs, sortirent de l'Hôtel de Ville et tentèrent de haranguer le
peuple; mais ils s'adressaient à une foule ivre de vin[196] et de
fureur, qui ne distinguait plus amis ni ennemis. Miron, maître de la
chambre des comptes, fut une des premières victimes. A peine eut-il
franchi les degrés de l'Hôtel de Ville qu'il fut assailli à coups de
baïonnette et de poignard. Il tenta vainement de se faire connaître pour
un des chefs du parti des princes; il fut tué sur place[197]. Le
conseiller Ferrand de Janvry eut le même sort. Le président Charton, un
de ceux qui s'étaient le plus signalés dans la première Fronde, fut
accablé de coups. On peut juger, par le sort des frondeurs, du
traitement qu'essuyèrent les conseillers de ville qui étaient connus
pour adversaires des princes. Le maître des requêtes Legras et plusieurs
autres furent assassinés au moment où ils cherchaient à s'échapper sous
un déguisement.

Cependant les gardes du maréchal de l'Hôpital et les archers de la
ville, ayant élevé des barricades intérieures, réussirent pendant
longtemps à empêcher les séditieux de pénétrer dans l'Hôtel de Ville.
Ils en tuèrent même un certain nombre, mais le manque de munitions ne
leur permit pas de prolonger cette résistance. Le maréchal de l'Hôpital,
qui était une des victimes désignées à la vengeance du peuple, réussit à
s'enfuir déguisé. Le prévôt des marchands et les conseillers se
cachèrent dans des réduits obscurs, et à la faveur de la nuit trouvèrent
moyen de se dérober à la fureur de la populace. Les voleurs, qui
s'étaient mêlés à la foule, étaient plus occupés à piller qu'à tuer. Il
y en eut même qui consentirent, moyennant finance, à sauver quelques-uns
des conseillers. Conrart en cite plusieurs exemples. Le Journal inédit
de Dubuisson-Aubenay raconte que le président de Guénégaud promit dix
pistoles à des séditieux qui prirent son chapeau, son manteau et son
pourpoint de taffetas rayé, et, après l'avoir couvert de haillons, le
firent sortir de l'Hôtel de Ville; mais, au carrefour formé par les rues
de la Coutellerie, Jean-Pain-Mollet, Jean-de-l'Épine, ils furent arrêtés
par une barricade et un corps de garde. Le président fut tiraillé entre
deux bandes, qui se le disputaient et menaçaient de le mettre en pièces.
Les gardiens de la barricade l'emportèrent enfin, et le conduisirent à
la Monnaie[198]. Là, il obtint qu'on le déposât chez un bourgeois; mais
il fallut payer à ses _sauveurs_ cent livres. Le conseiller Doujat, et
bien d'autres, achetèrent de même leur salut.

Le pillage de l'Hôtel de Ville se prolongea jusqu'à onze heures.
Vainement on pressait le duc d'Orléans et le prince de Condé d'aller au
secours des conseillers qu'on égorgeait, et dont plusieurs étaient de
leur parti. Ni les meurtres ni l'incendie de l'Hôtel de Ville ne
parurent les toucher. Ils répondaient avec indifférence qu'ils n'y
pouvaient rien. Enfin ils se décidèrent, sur les onze heures du soir, à
envoyer le duc de Beaufort, qui était le plus populaire des princes. Il
ordonna de tirer des pièces de vin de l'Hôtel de Ville, de les rouler à
l'extrémité de la place de Grève, et de les livrer à la foule pour la
récompenser de ses exploits. Pendant qu'elle achevait de s'enivrer, il
fit sortir de l'Hôtel de Ville la plupart de ceux qui y étaient
enfermés[199]. Beaufort fut rejoint par mademoiselle de Montpensier,
fille de Gaston d'Orléans. Cette princesse n'arriva qu'après minuit, et
lorsque tout était calmé[200]. Elle se borna à délivrer le prévôt des
marchands, qui promit de donner sa démission.

Ce massacre de l'Hôtel de Ville fut, suivant l'expression de
Mademoiselle[201], «le coup de massue du parti des princes; il ôta la
confiance aux mieux intentionnés, intimida les plus hardis, ralentit le
zèle de ceux qui en avaient le plus.» Vainement les princes cherchèrent
à rejeter ces violences sur la fureur aveugle du peuple. Leur complicité
n'était que trop évidente. La présence de leurs soldats au milieu de
l'émeute démentait toutes leurs dénégations. On avait vu peu avant
l'attaque de l'Hôtel de Ville un bateau rempli de leurs hommes aborder à
la place de Grève[202]. Un conseiller de ville, nommé de Bourges, osa
dire en face au duc d'Orléans qu'il avait reconnu parmi les séditieux
des soldats du régiment de Languedoc, qui appartenait à ce prince, et
entre autres le major[203]. Un autre conseiller, nommé Poncet, avait
donné cent louis au trompette du régiment de Valois, qui, moyennant
cette rançon, consentit à le sauver[204].

Le résultat seul eût suffi pour prouver que les princes étaient les
auteurs du massacre de l'Hôtel de Ville: ils avaient voulu régner par la
terreur, et contraindre le parlement et l'Hôtel de Ville à se déclarer
hautement pour eux. Ils y réussirent; mais ces corps n'étaient plus que
l'ombre d'eux-mêmes. Tous les présidents à mortier étaient sortis de
Paris, ainsi que le procureur général, Nicolas Fouquet. Les deux avocats
généraux, Talon et Bignon, n'allaient plus au Palais[205]. On était
réduit à faire présider le parlement par le vieux conseiller Broussel.
L'Hôtel de Ville n'était pas moins complètement désorganisé: dès le 6
juillet, on avait élu un nouveau prévôt des marchands, et le choix était
encore tombé sur Broussel, qui était un instrument docile et aveugle des
passions des princes. Quant aux véritables représentants de la
bourgeoisie, ils s'abstenaient de paraître aux assemblées. Enfin la
division ne tarda pas à se mettre dans le parti victorieux. Le duc
d'Orléans n'avait jamais montré la même violence que le prince de Condé,
et il était jaloux de sa puissance. Il écoutait volontiers les conseils
du cardinal de Retz, ennemi implacable de Condé et de Chavigny, et la
cour espérait par son influence gagner le duc d'Orléans, ou du moins le
séparer de ses alliés. Mazarin écrivait, le 8 juillet, à l'abbé Fouquet:
«On persiste ici dans la résolution de ne point exécuter la proposition
que l'on a faite[206], que l'on ne sache auparavant si M. le cardinal de
Retz y voudra contribuer. C'est pourquoi il faut le faire expliquer
là-dessus sans perte de temps. Car, si l'on sait qu'il n'y ait aucune
assistance à espérer de ce côté-là, ce sera alors qu'on vous fera savoir
précisément ce qu'il y aura à faire. J'attendrai de vos nouvelles
aujourd'hui, et je vous prie que je les reçoive le plus tôt qu'il se
pourra. Je suis en grande inquiétude de vous voir exposé au danger où
vous êtes, et je vous conjure de me croire toujours le même à votre
égard.» Un second billet de Mazarin, adressé le même jour à l'abbé
Fouquet, insistait encore sur ce point: «Je souhaite que M. le cardinal
de Retz puisse réussir dans l'affaire qu'on lui propose, qui ne lui
serait pas moins glorieuse qu'utile à Sa Majesté dans les conjonctures
présentes. Si vous convenez de l'exécution, je vous prie de m'en
informer en toute diligence, afin que nous prenions là-dessus nos
mesures de notre côté. Je m'assure que le cardinal de Retz se fiera
assez à vous pour vous en parler librement, et, en cas que cela ne fût
pas, il faudrait que vous lui en fissiez parler par quelque personne à
qui il ne fit point scrupule de s'ouvrir.»

Ce projet, que nous ne connaissons que par des indications vagues et
énigmatiques, ne se réalisa pas. Quant aux princes, ils parurent dans
les premiers temps disposés à agir de concert et à sacrifier leurs
divisions et leurs passions personnelles aux intérêts généraux de leur
parti. Comme l'opinion publique s'élevait avec force contre le massacre
de l'Hôtel de Ville, ils voulurent lui donner satisfaction en
abandonnant à la justice quelques-uns des séditieux. On en arrêta deux
qui s'étaient présentés chez un marchand quincaillier de la rue de la
Ferronnerie, nommé Gervaise, pour réclamer l'argent qu'il leur avait
promis au moment du danger. Ils furent condamnés à être pendus et
exécutés immédiatement[207].

Malgré cet acte de vigueur, la confiance ne se rétablit pas dans Paris.
Chaque jour, on apprenait que des gens de condition, que les membres les
plus notables de la bourgeoisie et du parlement avaient quitté la ville
et s'étaient retirés près du roi. En même temps la cour annonçait
l'intention d'éloigner le cardinal Mazarin et d'enlever ainsi aux
factieux tout prétexte pour persister dans leur rébellion[208]. Dès que
cette résolution fut arrêtée, le garde des sceaux, Mathieu Molé, manda
les députés du parlement qui s'étaient rendus à Saint-Denis pour
négocier, leur en donna avis, et leur recommanda de l'annoncer au
parlement et aux princes. Ces derniers furent invités en même temps à
envoyer immédiatement des députés à Saint-Denis pour que la paix pût
être signée et le calme rétabli dans le royaume[209].

Cette nouvelle répandit la joie dans Paris; mais le prince de Condé n'y
vit qu'un piège tendu à son parti. Il se persuada que Mazarin, d'accord
avec la duchesse de Chevreuse et le cardinal de Retz, voulait faire
entrer au ministère le marquis de Châteauneuf et le maréchal de
Villeroy, ses ennemis[210]. Aussi s'éleva-t-il avec force contre les
propositions de la cour, lorsque le parlement fut appelé a en délibérer
le 13 juillet. Il demanda qu'avant tout le cardinal sortit de France, et
le parlement fut obligé de se plier à la volonté impérieuse des princes.
«Si les gens de bien, dit Omer-Talon[211], eussent été en liberté de
dire leur sentiment comme deux mois auparavant, le parlement et la ville
eussent embrassé la proposition de la cour et eussent obligé M. le
Prince de s'y accommoder; mais les actions de violence ayant porté la
frayeur et l'étonnement dans tous les esprits, M. le Prince était devenu
maître dans Paris avec une autorité despotique, conforme à son humeur.»

En s'opposant au traité du parlement avec la cour, Condé laissait
Chavigny poursuivre en son nom des négociations où l'intérêt personnel
du prince l'emportait de beaucoup sur l'intérêt public. Il s'engageait
à rétablir Mazarin au bout de trois mois, pourvu que ses partisans
obtinssent les récompenses qu'il avait stipulées antérieurement[212].
Mais cette dernière condition excitait l'indignation de tous ceux qui
s'étaient dévoués pour la cause royale; ils ne pouvaient souffrir que
les rebelles fussent récompensés, de préférence aux fidèles serviteurs
du roi[213]. Enfin Mazarin aurait voulu employer son exil de trois mois
à conclure la paix avec l'Espagne, tandis que Condé prétendait se
réserver cette importante négociation[214]. Nous avons déjà exposé les
motifs qui déterminaient Mazarin à ne pas laisser à son adversaire
l'honneur du traité de paix[215]. Ainsi tout restait en suspens.

Dans ces circonstances, le procureur général, Nicolas Fouquet, qui
s'était retiré près du roi presque aussitôt après le massacre de l'Hôtel
de Ville, fut un des conseillers les plus actifs et les plus
intelligents du cardinal. Il insista fortement pour qu'une ordonnance
royale transférât le parlement dans une autre ville. Ce serait,
disait-il, enlever aux frondeurs l'appui du premier corps de l'État et
frapper de nullité les actes des conseillers restés à Paris. Ils ne
seraient plus, s'ils persistaient dans leur opposition, qu'une troupe de
factieux sans autorité légale. Nicolas Fouquet n'insistait pas moins
vivement pour que la cour refusât de reconnaître la nouvelle
municipalité établie à l'Hôtel de Ville. Il n'y aurait plus alors que
deux camps: d'un côté, le roi avec la majesté de l'autorité souveraine,
que les frondeurs n'osaient pas rejeter ouvertement; et, de l'autre, des
princes rebelles soutenus par une troupe de factieux. Le Mémoire dans
lequel le procureur général développe ces idées est parvenu jusqu'à nous
et prouve que Nicolas Fouquet contribua à donner à la politique du
cardinal une direction plus ferme et plus intelligente.

Quant à l'abbé Fouquet, forcé de se tenir caché dans Paris, où régnait
tyranniquement la faction des princes, il ne cessait d'entretenir des
relations avec le cardinal, comme les lettres de Mazarin
l'attestent[216]. Souvent même il bravait tous les périls pour se rendre
près du cardinal et lui porter les avis et les propositions de ses
partisans. Ainsi les deux frères persistaient dans le rôle qu'ils
avaient habilement rempli depuis le commencement de la Fronde; ils
restèrent les soutiens zélés et énergiques d'une cause qui semblait
alors gravement compromise.



CHAPITRE VIII

--JUILLET-AOÛT 1652.--

Mémoire adressé par Nicolas Fouquet au cardinal Mazarin sur la
conduite que la cour doit tenir (14 juillet): il expose le danger
de la situation et la nécessité de prendre des mesures pour annuler
les actes du parlement et de l'Hôtel de Ville, dominés par la
faction des princes.--Il propose de publier un manifeste au nom du
roi pour montrer la mauvaise foi des princes, qui, après avoir
demandé et obtenu l'éloignement de Mazarin, refusent de déposer les
armes et appellent les ennemis dans l'intérieur de la France.--Il
faut exiger que les princes envoient immédiatement leurs députés à
Saint-Denis pour traiter avec la cour, et en attendant retenir dans
cette ville les députés du parlement.--Nécessité de transférer le
parlement hors de Paris et moyen de gagner une partie de ses
membres.--Faute que l'on a commise en ne s'opposant pas à la
réception de Rohan-Chabot en qualité de duc et pair par le
parlement.--Lettre de Nicolas Fouquet, en date du 15 juillet: il
explique pourquoi les députés du parlement ne peuvent se rendre à
Saint-Denis.--Nécessité d'envoyer promptement des ordres au
parlement et de prendre une décision pour ou contre le départ du
cardinal Mazarin.--Indication des moyens à employer pour faire
venir à Pontoise un certain nombre de conseillers du
parlement.--Arrêts du conseil du roi, en date du 18 juillet et du
31 du même mois, qui annulent les élections de l'Hôtel de Ville et
transfèrent le parlement de Paris à Pontoise.--Projet de
déclaration contre ceux qui n'obéiront pas aux ordres du
roi.--Lettre de Nicolas Fouquet à ses substituts pour les mander à
Pontoise.--Circulaire du même aux divers parlements de
France.--Pamphlets publiés à Paris contre la translation du
parlement.--Le parlement de Pontoise s'ouvre le 7 août 1652, et
demande l'éloignement de Mazarin.


Le 14 juillet, Nicolas Fouquet, qui se trouvait alors à Argenteuil avec
les députés du parlement de Paris, adressa au cardinal un Mémoire sur
la conduite à tenir avec le parlement et les frondeurs. Il était informé
de ce qui s'était passé la veille à la séance du parlement; il savait
que la majorité de ce corps était disposée à voter l'union avec les
princes; que l'on proposerait de nommer le duc d'Orléans lieutenant
général du royaume et le prince de Condé généralissime des armées, enfin
d'établir un conseil de gouvernement. Il fallait se hâter de frapper de
nullité de pareils actes, qui eussent détruit l'autorité royale. Ce fut
dans ce but qu'il rédigea son Mémoire, et l'envoya à un des familiers de
Mazarin en lui recommandant de le mettre sous les yeux du cardinal.
Nicolas Fouquet commençait par exposer le danger de la situation: «La
plupart de ceux qui sont à la cour, disait-il, aussi bien que ceux de
Paris, voyant toutes les affaires dans l'irrésolution et dans
l'incertitude, se ménagent des deux côtés, ne sachant pas ce que les
affaires deviendront; ce qui ne serait pas ainsi si les résolutions
étaient certaines et assurées de façon ou d'autre; et alors les
sentiments du roi agiraient avec plus de vigueur. Nous apprenons de
Paris que, nonobstant la réponse du roi, il y eut hier plusieurs avis
dans le parlement à faire l'union du parlement avec les princes et les
peuples, et d'écrire à tous les autres parlements et à toutes les
villes. Nous savons que l'on propose de faire un garde des sceaux, et
qu'il y a des gens de condition qui désirent cet emploi. Le nouveau
prévôt des marchands[217] ordonne des fortifications et des levées, et
peut-être au premier jour parlera-t-on de faire un régent et de déclarer
le roi prisonnier. Toutes les négociations et irrésolutions fortifient
ce parti, et il est certain que, tant qu'on flatte les peuples, on les
aigrit, et ils croient qu'on les appréhende, de sorte qu'il est
nécessaire ou de s'accommoder avec M. le Prince en prenant des sûretés
pour le retour[218], et ce bien promptement, ou bien d'agir avec
vigueur, et que chacun sache que le roi veut devenir le maître et
rétablir son autorité.

«Les plus intelligents mandent que le calme est maintenant dans Paris
pour ce qu'ils ont tout ce qui leur fait besoin, et que les auteurs des
séditions sont les maîtres et feront ce qu'il leur plaira.

«La journée de mardi[219] est à craindre, et, si on n'est pas d'accord,
il est à propos de prévenir les résolutions qui se prendront ce jour-là
par un parlement et un corps de ville, qui demeurent toujours dans
l'approbation du roi[220], puisqu'il n'a encore rien paru de contraire.
Si l'on veut donc se déterminer, il faut dresser une lettre de cachet en
forme de manifeste pour faire connaître aux habitants de Paris et à
toutes les villes des provinces le juste sujet que le roi a de se
plaindre des princes et de ceux de leur parti, lesquels ayant témoigné
ne désirer autre chose jusqu'à présent qu'une assurance de
l'éloignement de M. le cardinal Mazarin, dans la pensée qu'ils avaient
que le roi ne se relâcherait pas et n'accorderait pas à ses sujets une
demande de cette qualité; néanmoins Sa Majesté ayant voulu donner cette
marque de sa bonté et de son affection à ses peuples pour faire cesser
les prétextes, les princes ne veulent plus exécuter ce qu'ils ont
promis; au contraire, ils ont pris de nouvelles liaisons avec les
ennemis qu'ils attirent au dedans du royaume[221], et veulent que le roi
ait entièrement exécuté de sa part ce qu'ils souhaitent avant que se
mettre en devoir de donner aucun ordre pour l'exécution de leurs
paroles. Ce qui fait assez connaître leurs intentions; partant il faut
exhorter à la fidélité et à secourir le roi.

«Si on envoie un écrit de cette qualité pour prévenir les lettres
circulaires qui seront écrites au premier jour, il n'en faut pas faire
l'adresse au corps de ville de Paris pour ne le pas approuver; au
contraire, il est bon d'exagérer ce qui s'est passé dans Paris pour
parvenir à ce changement[222]. On peut aussi adresser au parlement
quelque chose de semblable, et, dès à présent, faire réponse aux députés
par écrit, conforme à ce que dessus, et leur dire que le roi écrira à
son parlement; qu'ils aient au premier jour, toutes choses cessantes, à
obliger les princes de députer vers le roi, suivant ce qu'il leur a été
mandé; autrement, ledit jour passé, que tous les officiers dudit
parlement qui restent à Paris aient à se rendre près de Sa Majesté pour
y recevoir ses ordres, et délibérer en sa présence sur le refus fait par
les princes.

«Pour cet effet, il faut faire des défenses aux députés[223] de
retourner à Paris et de désemparer la cour, et prendre garde
particulièrement que les présidents ne s'y en retournent pas[224], pour
ce qu'il est de la dernière importance qu'il n'y ait point là de
présidents, si l'on veut établir le parlement ailleurs: ce qui est
absolument nécessaire pour conserver l'autorité du roi; autrement, il ne
faut pas douter que tous les peuples ne suivent à la fin un parti, où le
parlement de Paris, le corps de ville et les princes du sang seront
unis. Mais, s'il s'établit un autre parlement, les affaires seront bien
balancées, et l'autorité du roi soutenue dans les provinces. Ceux de la
cour qui ont des grâces à espérer, et qui se ménagent avec le parlement
pour le besoin qu'ils en ont, ne reconnaîtront plus pour parlement que
celui qui sera autorisé par le roi, où seront tous les présidents et le
procureur général, qui sont ceux qui font le corps.

«Dans cette pensée, avant que le roi s'éloigne et que la difficulté des
chemins s'augmente, il faudrait, sans perte de temps, que chacun
travaillât à même dessein, et obliger ceux qui sont à la cour d'écrire à
leurs amis: M. le garde des sceaux[225], à son fils[226], son
gendre[227] et à ceux sur qui il a pouvoir; M. de Villeroy, à M.
Sève[228]; M. Servien, à M. Fraguier[229]; M. le Tellier, à d'autres; M.
Perrot, à M. Bénard[230], et à d'autres de sa chambre; M. de
Bragelonne[231], à son beau-frère; Bonneau[232], à son fils[233] et à
son neveu; Richebourg, des gabelles, à son fils et à son gendre; écrire
à Ménardeau[234] pour lui et son frère. Un mot à MM. Sévin[235],
Thibeuf[236], Prévost[237], Doujat[238] et autres, qui ne sont retenus
que par le calme présent et l'espérance d'un prompt accommodement; M. de
Verthamont[239], qui est à la cour, à son frère et d'autres, ses
parents.

«Enfin, il n'y a personne qui n'ait pouvoir sur quelqu'un, et cette
affaire mérite une application prompte, et il ne faut pas douter qu'en
deux fois vingt-quatre heures on n'en fasse sortir grand nombre,
lesquels, dès le premier jour que l'on voudra, avec M. le garde des
sceaux, les ducs et pairs que l'on pourra avoir, les conseillers
d'honneur, quatre maîtres des requêtes, feront un corps
très-considérable, lequel sera établi par le roi même au lieu où il
sera, et, après quelques jours, le nombre augmentant, sera envoyé dans
telle ville qui sera concertée; ils ne s'appliqueront qu'au service du
roi, et, étant unis dans une même volonté et dans le parti légitime, ils
serviront très-utilement.

«C'est notre avis, auquel vous êtes conjuré de faire réponse prompte;
autrement, si l'on ne prend cette résolution de bonne sorte, ou qu'on ne
s'accommode promptement, chacun, se croyant inutile, s'en va chez soi,
et ceux de Paris se porteront tous dans les intérêts des plus forts.

«Renvoyez-moi ce Mémoire et la réponse, laquelle je vous ferai rendre,
si vous le voulez.

«Il est étrange qu'hier tous les opposants à M. de Rohan[240] firent
défaut, et que le roi n'ait pas fait former une opposition par mon
substitut[241]; que M. de Bouillon n'ait pas fait trouver un avocat qui
ait plaidé trois heures durant sur la prééminence de Château-Thierry et
de ses autres terres[242]; que tous les autres gens de la cour n'aient
pas le cœur de traverser par la chicane une affaire, laquelle est contre
le service du roi présentement et contre leur intérêt pour ce que les
princes l'affectionnent. Il sera reçu demain, si on n'y donne ordre
avant l'entrée du Palais[243].

«Mandez-moi des nouvelles des armées, si vous en savez; de Lorraine[244]
et d'Espagne, et du lieu où le roi doit venir, si c'est chose qui soit
résolue et que l'on veuille bien dire; des nouvelles de la santé de M.
de Mancini[245]; assurez Son Éminence de mon service.»

Le lendemain, 15 juillet, Nicolas Fouquet, répondant à un des familiers
du cardinal Mazarin, insistait encore sur les mêmes idées. «J'ai reçu,
lui écrivait-il[246], votre billet fort tard; nos Messieurs[247] étaient
dispersés et engagés en divers lieux, en sorte qu'il s'est passé du
temps à les rejoindre. Ils n'ont pas cru pouvoir aller ce soir à
Saint-Denis, pour ce qu'il n'y a point ici d'escorte et qu'il eût fallu
bien du temps d'en envoyer querir une à l'armée, qui est à quatre
grandes lieues d'ici, et qu'il n'y a point de sûreté; mais la principale
raison est qu'ils croient qu'il est impossible d'aller sans être vus, et
d'être vus sans être suivis tout le jour et la nuit même de diverses
personnes qui les voudront retenir à souper et à coucher, chacun sachant
bien qu'ils n'ont point de gîte. Outre qu'y étant allés avant-hier et
ayant dit publiquement qu'ils retournaient chez eux et ne voulaient pas
demeurer à coucher, il est impossible que le soupçon ne tombât sur eux,
et ce à la veille d'une réponse au parlement. D'ailleurs, l'entrée dans
la maison de M. le cardinal[248] étant exposée à la vue des députés qui
observent tout, ils les auraient fait observer toute la nuit, et, en
l'état où sont les affaires, ces Messieurs estiment que le service
qu'ils pourraient rendre dans une telle conférence ne serait pas si
grand que le préjudice qu'ils apporteraient, et aux affaires publiques,
et aux leurs en particulier, si la chose était découverte, comme ils
n'en doutent pas. M. de Champlâtreux, d'ailleurs, ayant mandé qu'il
viendrait les voir cette après-dinée, ou demain matin, sur un billet
qu'ils lui avaient écrit, ils ne savent quel prétexte ils pourraient
avoir pour un changement si subit, et cent autres raisons qui leur font
croire le secret impossible.

«Nous estimons que les ordres sont à présent donnés au parlement. S'ils
ne le sont pas, et que l'on eût dessein d'avoir leur avis là-dessus, ils
n'en peuvent prendre d'autre que celui que je vous ai mandé, qui est
d'envoyer au parlement, dès la pointe du jour, une lettre de cachet du
roi pour leur faire savoir les intentions de Sa Majesté, lesquelles
intentions doivent être réglées sur la résolution à laquelle on se
déterminera: ce qu'il faut faire présentement, parce qu'en temporisant
et en négociant, tout périra inévitablement.

«Si l'on croit que M. le cardinal puisse demeurer et que les forces du
roi soient capables de résister à celles des ennemis, il faut retrancher
toute espérance de paix et d'accommodement, afin que chacun prenne son
parti et que le roi appuie son autorité de tout ce qui y pourra
contribuer; et, en ce cas, il faut que la lettre de cachet porte la
juste indignation du roi du refus qui a été fait de faire venir des
députés de la part des princes, et mander tout le reste du parlement.
Si, au contraire, M. le cardinal est dans le doute de pouvoir résister
et qu'il ait quelque pensée de se retirer, il faut dès aujourd'hui,
plutôt que demain, s'accorder avec M. le Prince solidement, pour ce que,
dans peu de jours, il ne le pourra peut-être plus ou refusera les
assurances du retour de M. le cardinal, et, les peuples devenant
insolents, M. le Prince n'en sera plus le maître. En un mot, il n'y a
personne en tout le royaume de tous ceux qui ne sont point intéressés en
cette affaire qui ne dise la même chose: prendre une résolution
certaine; il vaut mieux qu'elle ne soit pas si bonne, pourvu qu'elle
soit certaine, et que chacun sache sur quel fondement il a à travailler.

«Sitôt que nous aurons des nouvelles de ce qui aura été fait demain au
parlement, nous vous manderons nos sentiments là-dessus. Cependant nous
nous reposons dans l'assurance que nous serons avertis du temps du
départ et de la marche du roi.

«Si mon frère[249] est de retour, que M. le cardinal nous l'envoie bien
instruit de ses intentions; nous conférerons avec lui de tout ce qui se
peut faire.

«J'écrirai à mes gens, dès ce soir, pour ce que vous me mandez; mais ce
ne peut être que pour après-demain au plus tôt, encore si les lettres ne
se perdent point. Je suis en peine d'un paquet envoyé pour cet effet.

«J'ai regret de l'état où vous me mandez M. Mancini.

«Il est nécessaire que M. le garde des sceaux mande ici MM. les maîtres
des requêtes du quartier du conseil[250], pour venir faire leur quartier
à la suite du roi, et que l'on transfère la juridiction des requêtes de
l'Hôtel[251] au même lieu où sera le parlement.

«Il faut travailler à faire sortir le plus grand nombre qu'il se pourra
des officiers du parlement. M. Saintot[252] peut presser M. son frère;
Bonneau peut écrire à son fils; M. Jeannin[253], à ses beaux-frères. Il
faut écrire à M. Prévost, sa présence étant plus nécessaire que tout ce
qu'il peut faire à Paris. Il faut faire donner fonds de six mille livres
au moins, par l'ordre de M. de Guénégaud, pour ceux qui voudront partir;
ensuite de quoi ledit de Guénégaud[254] viendra; M. et madame de Turenne
écriront à M. de Saint-Martin[255]; M. Guitaut[256], à Verthamont; M. le
garde des sceaux, à ses amis et à son gendre, M. le Tellier, à
Catinat[257] et à Marle[258]; le Boultz, maître des requêtes, à
Metz[259]; M. de la Vrillière, à Phélypeaux[260], et en Touraine, à
quelques-uns de condition. Il faut adresser des lettres du roi pour
faire donner à Dutronchet et Bonneau-Rebel, et en tirer réponse; à
Bourges, à M. Fraguier. Son Éminence peut faire écrire à M. Godart[261]
et à M. Bénard. Si M. de Bellièvre[262] veut, M. Servin[263] viendra;
s'il est bien intentionné, il faut qu'il en donne cette preuve. M.
Servin peut faire venir M. de Bauquemare[264]. Si Gargan[265] est bien
avec la cour, il faut qu'il envoie son neveu de Larche[266]; et M. de la
Basinière[267], Voysin. Il faut faire écrire à M. Baillif, maître des
comptes, qu'il fasse venir un de ses gendres, M. le Prêtre ou M.
Lallement. Savoir du marquis de Mortemart s'il pourrait tenter
Foucaut[268], en lui promettant toutes les choses qui le peuvent
toucher. M. Ménardeau avait promis son frère. Écrire à M. de
Bellejambe[269] de faire venir son fils. Lefebvre la Barre[270] a
pouvoir sur le Vasseur[271] et sur Vassan[272]. Le marquis de la
Vieuville[273] pourrait écrire à Malo[274]; M. le grand prévôt[275], à
Nevelet[276], son beau-frère. Mais il faut parler à tous ces gens-là
avec chaleur et s'y appliquer fortement, et faire achever de donner aux
présents les mille francs promis, même à Bretinières et à Bordier[277],
et aux autres qui restent à payer, et avoir ici un intendant des
finances pour veiller à tout.»

Nicolas Fouquet mettait, comme on le voit, un zèle ardent à organiser ce
parlement qui devait paralyser l'influence des magistrats restés à
Paris. C'est certainement à son influence qu'il faut attribuer les deux
mesures que la cour adopta presque immédiatement: la première fut un
arrêt du conseil du roi, en date du 18 juillet, qui annulait l'élection
du prévôt des marchands faite dix jours auparavant, et maintenait dans
sa dignité l'ancien prévôt Lefèvre, alors absent de Paris. Le 31
juillet, un nouvel arrêt du conseil du roi ordonna la translation du
parlement de Paris à Pontoise, où la cour s'était rendue. Il fut enjoint
à tous les membres de ce corps de se transporter au lieu fixé, sous
peine d'interdiction et de privation de leurs charges. En même temps la
chambre des comptes, la cour des aides et le grand conseil étaient
transférés à Mantes. Tous ces actes de vigueur annonçaient l'intention
de relever l'autorité royale. Mais c'était peu de rendre des
ordonnances; il fallait en assurer l'exécution, surtout en ce qui
concernait le parlement. Ce fut encore Nicolas Fouquet qui s'en occupa.
Il rédigea un projet de déclaration pour contraindre le parlement à
obéir, adressa à ses substituts une lettre dans le même sens, et
écrivit à tous les parlements du royaume pour leur faire part des ordres
du roi.

Le projet de déclaration, écrit tout entier de la main du procureur
général, porte «que le roi avait eu dessein de tirer son parlement de
l'oppression en laquelle il s'est trouvé à Paris depuis quelque temps;
que, pour cet effet, Sa Majesté avait envoyé ses lettres de translation
du parlement en la ville de Pontoise, portant interdiction de toutes
fonctions et exercice de leurs charges en la ville de Paris et
injonction de cesser toutes délibérations; que lesdites lettres
patentes, après avoir été communiquées par le substitut du procureur
général du roi aux principaux de la compagnie, auraient été par lui
portées sur le bureau de la Grand'Chambre, toutes les chambres étant
assemblées, lequel leur avait fait entendre la teneur desdites lettres
et la volonté du roi[278]. Sur quoi, au lieu de déférer et cesser leurs
délibérations, ils auraient pris les voix, et, sans porter aucun respect
aux ordres de Sa Majesté, auraient arrêté que les lettres du roi ne
seraient point lues, et même aucuns d'entre eux auraient été si
téméraires de maltraiter et emprisonner des colporteurs qui vendaient
des copies imprimées de ladite translation, pour ôter au peuple la
connaissance des intentions de Sa Majesté; que non-seulement ils ont
continué leurs fonctions en la manière accoutumée, mais ont fait défense
aux échevins de lu ville de déférer aux ordres du roi, et ont été assez
osés de casser l'établissement du parlement en la ville de Pontoise,
quoiqu'il eût été fait par le roi en personne; auraient annulé les
arrêts du parlement légitime, et se seraient portés jusques à cet excès
d'avoir dressé des actes qu'ils qualifient du nom d'arrêts contre ceux
des officiers et fidèles serviteurs du roi qui ont témoigné leur
obéissance et tiennent le parlement par ses ordres, ne se voulant pas
contenter d'être dans la rébellion et félonie, mais voulant intimider
les autres et les empêcher de demeurer fidèles, et ce par un mépris et
une désobéissance punissables.

«A ces causes, leur enjoindre de se rendre dans trois jours, pour tous
délais, en ladite ville de Pontoise, satisfaire à la déclaration du
dernier juillet, autrement et à faute de ce faire, ledit temps passé,
que ceux qui continueront la fonction et exercice de leurs charges dans
Paris et assisteront aux assemblées tenues par lesdits officiers du
parlement, sous quelque prétexte que ce puisse être, seront déclarés
traîtres et rebelles au roi, leur procès fait et parfait suivant la
rigueur des ordonnances, leurs biens acquis et confisqués au roi, les
deniers en provenant appliqués au payement des gens de guerre, les
maisons rasées, les bois abattus et les offices supprimés, sans qu'ils
puissent revivre, pour quelque cause et occasion que ce soit, en faveur
d'eux, leurs résignataires, leurs veuves ou héritiers.

«Et parce qu'il ne serait pas raisonnable que ceux qui ont obtenu des
survivances fussent punis de la faute qu'ils n'auraient pas commise,
enjoint à eux de se rendre pareillement dans trois jours en ladite ville
de Pontoise, pour y exercer les charges èsquelles ils ont été reçus au
défaut de ceux qui les possèdent à présent; autrement les survivances
seront révoquées et les offices supprimés. Et, attendu la difficulté de
faire la signification à chacun des intéressés, en particulier, de
ladite déclaration, ordonne que la publication qui en sera faite et les
affiches qui en seront mises en cette ville de Pontoise serviront comme
significations faites à leur propre personne.»

En même temps, Nicolas Fouquet écrivait à ses substituts pour les
engager à se rendre à Pontoise. Le ton de sa lettre[279] était plus
modéré: «Messieurs, leur disait-il, le roi ayant voulu transférer le
parlement hors de Paris, je crois qu'en qualité de son procureur
général, je suis plus obligé de suivre ses ordres et exécuter ses
commandements qu'aucun de ses officiers et de ses sujets, et comme vous
êtes tous obligés de demeurer unis dans ce même dessein et dans une même
intention de vous conformer à tout ce que ma charge exige de moi,
j'espère qu'il n'y aura aucun de vous qui veuille ni desservir le roi en
lui désobéissant ni me désobliger en prenant une conduite contraire à la
mienne. C'est la raison pour laquelle j'ai cru à propos de vous informer
que mon intention est de demeurer ferme dans la fidélité que je dois au
roi; faire ma charge dans le parlement au lieu où il lui a plu de
l'établir par sa dernière déclaration, et de vous convier d'y venir
rendre le service que vous devez auprès de moi. Ceux qui y viendront me
feront plaisir. Je ne suis pas si déraisonnable que je prétende appeler
ceux qui, par des raisons domestiques, auraient peine à quitter leur
famille si promptement sans en recevoir de l'incommodité. Je laisse cela
en la liberté de chacun, et n'y puis trouver à redire; mais, au moins,
je souhaite que ceux qui demeureront à Paris n'aillent plus au Palais et
ne fassent plus de fonctions de substituts. Autrement j'aurais sujet de
me plaindre d'eux, et ils auraient regret de me l'avoir donné.»

Un manifeste royal, en forme de lettres patentes, fut adressé à tous les
parlements de France et leur fit connaître les motifs de la translation
du parlement de Paris à Pontoise. Nicolas Fouquet y joignit la
circulaire suivante aux procureurs généraux: «Vous apprendrez, par les
lettres patentes du roi, dont copie est ci-jointe, les raisons qui ont
obligé le roi de transférer son parlement de Paris en une autre ville,
lesquelles je n'entreprends point de vous répéter; seulement vous
dirai-je que les violences y ont été si grandes contre ceux qui se sont
montrés inébranlables dans la fidélité qu'ils doivent au roi, que la
plupart ont été obligés, il y a déjà longtemps, d'abandonner leurs
maisons et se retirer hors la ville. Pour moi, j'ai suivi leur exemple
en conséquence des ordres que j'en ai reçus du roi, lesquels ceux qui
ont l'honneur de posséder les charges que nous avons sont tenus
d'écouter avec plus de respect et plus exactement que tous les autres.
Je vous supplie de vouloir présenter à votre compagnie en diligence
lesdites lettres patentes et l'enregistrement de ces lettres en notre
parlement, et vouloir vous en procurer et envoyer la réponse au plus
tôt, la chose étant de très-grande importance pour le service du roi et
pour établir le calme et la tranquillité dans le royaume; à quoi nous
allons nous appliquer avec soin autant que la fonction de nos charges le
peut permettre. J'espère que vous en verrez bientôt des effets, si
messieurs de votre compagnie veulent s'unir et concourir avec nous dans
le même dessein.»

Les frondeurs ne se dissimulèrent pas la portée d'un acte qui allait
frapper d'illégalité toutes les mesures du parlement de Paris. Ils
éclatèrent en menaces et firent pleuvoir les pamphlets contre le
parlement de Pontoise. Le _Mercure de cour_, le _Parlement burlesque de
Pontoise_, la _Satire du parlement de Pontoise_, etc., s'efforcèrent de
verser le ridicule sur les magistrats qui avaient obéi aux ordres de la
cour. Mais la violence même des attaques atteste l'inquiétude que leur
inspirait cette assemblée. On voit aussi, par les noms cités dans les
mazarinades, que Nicolas Fouquet ne s'était pas trompé en désignant les
membres du parlement qui céderaient aux sollicitations des partisans de
la cause royale. Le premier président, Mathieu Molé, les présidents à
mortier de Novion et le Coigneux, l'évêque de Noyon, pair
ecclésiastique, les maréchaux de l'Hôpital et de Villeroy, pairs laïcs,
plusieurs conseillers de la Grand'Chambre, les présidents des enquêtes
Perrot et de Bragelonne, les conseillers de Sève, Lefèvre, Tambonneau,
de la Barre, Ménardeau, etc., enfin les maîtres des requêtes qui étaient
de quartier auprès du roi, se réunirent le 7 août en audience
solennelle, et, après avoir entendu la déclaration du roi que leur
apporta le procureur général Nicolas Fouquet, ils se constituèrent comme
véritable et seul parlement de Paris. Le lendemain, jeudi, ils
résolurent, de concert avec le cardinal Mazarin, d'adresser au roi de
très-humbles remontrances pour demander l'éloignement de ce
ministre[280]. Elles furent faites par le président de Novion, et le
roi, qui ne paraissait plus céder à des séditieux, mais déférer aux
doléances de sujets dociles, promit de prendre l'avis de son conseil. Ce
fut à la suite de ces délibérations que Mazarin, s'éloignant pour la
seconde fois, enleva tout prétexte à ceux qui prétendaient ne combattre
que l'autorité odieuse d'un ministre étranger et affectaient un respect
hypocrite pour le pouvoir royal.



CHAPITRE IX

--JUILLET-SEPTEMBRE 1652--

Le duc d'Orléans est déclaré lieutenant général du royaume et le
prince de Condé généralissime des armées (20 juillet).--Conseil
établi par les princes; disputes de préséance; duel de Nemours et
de Beaufort (30 juillet); querelle de Condé et du comte de Rieux
(31 juillet).--Désordres commis par les troupes des
princes.--Mécontentement de la bourgeoisie parisienne; assemblées
aux halles et au cimetière des Innocents (20 août).--Mazarin
s'éloigne pour quelque temps; sa correspondance avec les deux
Fouquet.--Chavigny négocie avec la cour au nom des
princes.--Inquiétude que le cardinal de Retz inspire à
Mazarin.--Retz se rend à la cour (9 septembre), et veut traiter
avec la reine au nom du duc d'Orléans.--Il n'y réussit pas.--L'abbé
Fouquet excite la bourgeoisie parisienne et négocie avec
Chavigny.--Assemblée des bourgeois au Palais-Royal (24 septembre);
ils se déclarent antifrondeurs.--Conférence de l'abbé Fouquet avec
Goulas (26 septembre).--Il part pour la cour.--On intercepte une
lettre de l'abbé Fouquet adressée au secrétaire d'État le Tellier.


En présence des ordres précis et de l'attitude décidée de la cour, les
princes n'avaient plus qu'à déposer les armes ou à déclarer ouvertement
la guerre au roi. Ils n'hésitèrent pas à prendre ce dernier parti. Le
parlement et la bourgeoisie, terrifiés par les dernières violences, les
suivirent pendant quelque temps et parurent adhérer à toutes leurs
résolutions. Dès le 20 juillet, le duc d'Orléans fut proclamé lieutenant
général du royaume par arrêt du parlement[281]; le prince de Condé fut
en même temps nommé généralissime des armées. «Ceux qui ne furent pas de
l'avis de l'arrêt, ajoute Omer-Talon, reconnurent, en sortant de la
Grand'Chambre, qu'il était bien heureux que leur avis n'eût pas été
suivi, parce que toutes choses étaient disposées pour la violence.» Le
premier soin du régent fut d'organiser un conseil de gouvernement, où
devaient siéger, avec les deux princes, le chancelier Pierre Séguier; le
duc de Nemours, prince de la maison de Savoie; le duc de Beaufort, qui
fut bientôt nommé gouverneur de Paris; le prince de Tarente, de la
maison de la Trémouille; le duc de Rohan, le prince de Guéménée et
plusieurs autres. A peine établi, ce conseil donna lieu à des querelles
de préséance et à des scènes sanglantes. Le duc de Nemours provoqua le
duc de Beaufort, son beau-frère, contre lequel il nourrissait une haine
invétérée. Le duel eut lieu le 30 juillet, et Nemours y fut tué[282]. Le
lendemain, le comte de Rieux, second fils du duc d'Elbeuf, ayant disputé
la préséance au prince de Tarente, Condé intervint avec sa hauteur
ordinaire, et, sur un mot blessant du comte de Rieux, il lui donna un
soufflet. Le comte riposta par un coup, qui n'atteignit Condé qu'à
l'épaule[283]. Au moment où le prince saisissait une épée, les témoins
de cette scène, et entre autres le duc de Rohan, se jetèrent entre lui
et le comte de Rieux. Ce dernier fut arrêté et conduit à la Bastille
par ordre du duc d'Orléans.

Ces luttes scandaleuses déconsidéraient le parti des princes, et en même
temps les excès de leurs troupes le rendaient odieux. Depuis le combat
du faubourg Saint-Antoine, elles campaient au faubourg Saint-Victor et
pillaient les villages voisins. Sur les plaintes des habitants[284], les
princes les éloignèrent, et on les dirigea vers Corbeil. Mais lorsque
les habitants de cette ville apprirent l'approche des bandes de
pillards, ils coupèrent leur pont et leur fermèrent le passage. Il
fallut ramener la petite armée des princes à Saint-Cloud, d'où elle
continua de dévaster les campagnes. Plus tard, on voulut de nouveau
l'établir dans les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marceau; mais les
habitants se barricadèrent elles repoussèrent[285]. Pendant que les
troupes des princes se livraient à ces désordres, les ennemis
pénétraient dans le nord de la France et menaçaient les villes de
Gravelines et de Dunkerque, anciennes conquêtes du duc d'Orléans et du
prince de Condé. Ainsi les chefs de la Fronde sacrifiaient à leur
ambition le repos, l'intérêt et l'honneur de la France.

Il était impossible que la bourgeoisie honnête et éclairée ne gémît pas
d'une pareille oppression, surtout lorsqu'il fallut payer les taxes
établies par le conseil des princes. Elle commençait à murmurer, et, dès
qu'on fut certain que le cardinal Mazarin était parti, elle se
rassembla au cimetière des Innocents et sous les piliers des halles pour
délibérer sur la situation présente et y porter remède. Les Parisiens
résolurent d'envoyer des députations au duc d'Orléans pour le prier
d'éloigner ses troupes de la capitale, et décidèrent qu'ils
s'adresseraient directement au roi pour le supplier de revenir dans sa
bonne ville de Paris[286]. Le parlement exprima le même vœu, et les
princes déclareront qu'ils étaient disposés à s'y rendre, _pourvu que la
retraite du cardinal Mazarin fût sans apparence de retour_. Ils
espéraient, grâce à cette restriction, éluder les instances des
Parisiens. Mais les partisans de la cause royale avaient repris courage,
et ils ne cessèrent depuis cette époque de manifester leurs sentiments
avec énergie. Nous retrouvons toujours à leur tête les deux Fouquet.

Mazarin, qui s'acheminait lentement vers l'exil, écrivait, de Reims, à
l'abbé Fouquet (27 août): «Je vous remercie de tout mon cœur de la
continuation de vos soins et de votre affection. Je vous prie d'assurer
aussi M. le procureur général que j'ai une parfaite connaissance de la
manière dont il agit. Vous lui manderez qu'il faut que lui et les autres
du parlement portent les choses hautement et avec plus de vigueur que
jamais, comme il a été concerté, parce que ceux de Paris n'oublieront
rien pour affaiblir leurs résolutions ou mettre de la sédition entre
eux, n'ayant plus d'autre ressource; car sans cela il faudra bien qu'à
la fin ils se mettent à la raison. Il faudrait tâcher de faire en sorte
que les conseillers du parlement qui est à Pontoise ne désemparent
point, et d'y en faire venir d'autres. Je crois qu'il serait bon d'y
envoyer quelques-uns des maîtres des requêtes qui sont auprès du roi,
n'étant pas malaisé, ce me semble, d'en faire venir d'autres de Paris en
leur place, et ainsi l'on remédiera à l'inconvénient que vous me marquez
du petit nombre de membres du parlement.» En terminant, Mazarin
recommandait à l'abbé Fouquet de veiller à l'union et au concert de
tousses amis. «Je vous prie, lui disait-il, de faire mes compliments à
madame et à mademoiselle de Chevreuse, et surtout de contribuer en tout
ce qui dépendra de vos soins pour tenir tous mes amis bien unis
ensemble, particulièrement M. Servien et M. le Tellier[287] avec M. le
procureur général, afin qu'ils agissent de concert en tout ce qui
regarde le parlement et les propositions d'accommodement qui pourraient
être faites.»

Les princes, voyant que la bourgeoisie, le parlement et le clergé
étaient disposés à envoyer des députations au roi pour le supplier de
rentrer à Paris, annoncèrent l'intention de prendre part à cette
démarche, et firent demander des passe-ports pour le maréchal d'Étampes,
le comte de Fiesque et la Mothe-Goulas, qui devaient se rendre à
Compiègne où était la cour[288]. Leur demande fut rejetée, comme ils
s'y attendaient. Aussi avaient-ils adopté d'autres mesures. Ils
appelaient en France des auxiliaires allemands que leur amena le duc
Charles de Lorraine. Mécontent de la cour qui ne lui avait pas rendu ses
États et toujours avide de pillage, le duc de Lorraine vint de nouveau
apporter aux princes un secours aussi odieux et aussi inutile que le
premier. Les troupes des princes rivalisaient de violences avec les
Lorrains. Elles envahirent et pillèrent les faubourgs Saint-Germain,
Saint-Jacques et Saint-Marceau. Elles se répandirent ensuite sur les
deux rives de la Seine, aux faubourgs Saint-Victor et Saint-Antoine, et
continuèrent à vivre aux dépens des habitants.

Les bourgeois, irrités de la conduite des princes, se réunirent alors en
plus grand nombre et avec plus de hardiesse. «A quoi bon,
disaient-ils[289], tant de délais? Que n'allons-nous trouver le roi et
le prier de venir en sa bonne ville de Paris?» Les plus intrépides
déclarèrent aux frondeurs qu'ils étaient disposés à demander au roi des
troupes pour chasser les bandes de pillards qui ravageaient Paris et les
environs.

En même temps on recevait de tous côtés de mauvaises nouvelles pour le
parti des princes: Montrond (Cher), une de leurs principales
forteresses, était pris. Le chancelier, qui pendant quelque temps avait
suivi le parti des frondeurs, et le président de Mesmes, étaient allés
rejoindre le parlement de Pontoise, dont l'autorité commençait à
s'établir. Enfin, les politiques du parti des princes reconnaissaient
qu'il fallait songer à se réconcilier avec la cour. A leur tête était
Chavigny. «Je vous dirai, dans la dernière confidence, écrivait Mazarin
à l'abbé Fouquet le 5 septembre, que M. de Chavigny m'a fait savoir, par
le moyen de M. Fabert, que M. Goulas se devait aboucher avec vous, et,
comme vous ne m'en mandez rien, cela me met en peine. Il faudrait vous
conduire dans cette conférence, selon ce que vous diraient MM. Servien
et le Tellier, et je serais d'autant plus aise que les affaires
passassent par les mains de M. Goulas, que je le sais très-homme
d'honneur et extrêmement des amis de M. le procureur général. Vous
pouvez aller à Pontoise, et vous m'obligerez de dire à M. le procureur
général que j'ai la dernière confiance en lui sans aucune réserve.»

Le lendemain, 6 septembre, Mazarin écrivait au procureur général,
Nicolas Fouquet, les lettres suivantes, qui attestent à quel point il
comptait sur lui: «Je vous suis très-obligé du soin que vous avez voulu
prendre de m'informer de ce qui s'est passé à Pontoise depuis mon
départ, et de ce que vous avez appris du coté de Paris. Je n'ai pas
écrit une lettre à M. votre frère que je ne l'aie prié de vous bien
assurer de mon amitié, et que je me confie de tout en vous sans aucune
réserve. Je vous confirme la même chose, et j'ose vous dire que, si vous
pouviez voir là-dessus mes véritables sentiments, vous en seriez
assurément fort satisfait.

«C'est un mal que le nombre de ceux qui composent le parlement[290]
soit si petit; mais comme l'on me mande de Compiègne que l'on y envoyait
les maîtres des requêtes qui étaient auprès du roi, que je crois que M.
de Mesmes et son fils parlaient pour le même effet et en très-bonne
disposition de servir le roi, et que d'autres conseillers devaient
sortir de Paris pour s'y rendre, je m'assure qu'à présent la compagnie
sera bien augmentée.

«Je ne vois pas que de la cour on ait inclination à permettre à M. de
Longueil d'y aller sans tout le reste de la famille, parce que, s'il y
était, il semble que cela pourrait empêcher en quelque façon que l'on
n'agit contre ses proches. Néanmoins, je vous prie d'en mander votre
sentiment à MM. Servien et le Tellier aussi bien que toutes les pensées
qui vous viendront dans l'esprit sur d'autres matières, parce que je
sais qu'à la cour on y déférera extrêmement.

«Je sais ce que vous a mandé M. Goulas; c'est une personne pour qui j'ai
estime et affection, et que je crois fort homme d'honneur et bien
intentionné. Mais je veux bien vous dire qu'il semble qu'il use d'une
manière de menaces dans son écrit, et qu'elles sont fort superflues à
mon égard. Car je vous jure devant Dieu que je me confinerais avec joie
en Canada, si je croyais que cela pût établir la tranquillité du
royaume, et que l'on se trompe fort si ou croit que le désir de mon
retour puisse contribuer en aucune façon à me faire faire un pas de plus
ou de moins en ce que je ne croirai pas être du service du roi.

«J'ai trouvé très-judicieux et bien conçu ce que vous me mandez sur le
refus qu'on a fait des passe-ports[291], et je ne crois pas que la
seconde fois il y eût un inconvénient de les accorder conditionnés comme
vous le marquiez et avec les mêmes précautions, c'est-à-dire de ne
souffrir les députés traiter avec personne, et de leur imposer silence,
s'ils voulaient parler d'autre chose au roi que de remercîments et des
offres d'exécuter ce que Sa Majesté désirait. Mais à présent qu'elle
s'est encore plus engagée à ce refus, je crois que l'on y doit
persister, parce que l'on ne pourrait pas retourner en arrière, sans que
cela fût imputé à faiblesse.

«Je vous dirai de plus sur ce sujet, dans la dernière confidence, que M.
de Chavigny m'a fait savoir, par le moyen de M. Fabert, que l'on était
fort porté à Paris à l'accommodement, et que M. Coulas se devait
aboucher avec M. votre frère, qui néanmoins ne m'en a rien écrit; de
sorte qu'en ce cas il n'est plus besoin de députation, et il nous est
bien plus avantageux que les choses se passent par cette voie, parce
que, si cette conférence ne produit rien de bon pour nous, il sera fort
aisé à Leurs Majestés de dire qu'elles n'en ont eu aucune connaissance,
en cas que les princes en voulussent tirer avantage en la publiant, et
il n'en serait pas de même d'une députation publique, où il ne se
passerait rien que tout le monde ne sût.

«Je vous prie de faire mes recommandations à mes amis de delà, et
particulièrement à ceux qui sont du grand secret, et surtout à M. le
Coigneux, de qui, à vous parler franchement, je vous dirai que la
manière me plaît au dernier point, et que je prétends, à quelque prix
que ce soit, qu'il soit mon ami de la bonne sorte.

«Il est impossible que le cardinal de Retz ne remue quelque chose en
tout ceci; il faut bien prendre garde à lui; car assurément il n'a rien
de bon dans l'âme, ni pour le roi, ni pour l'État, ni pour moi. J'en ai
écrit au long à MM. Servien et le Tellier, et je vous conjure aussi de
n'oublier rien de votre côté pour rompre ses desseins, en cas que vous
les puissiez pénétrer.

«Je vous prie aussi de voir si, par le moyen des amis que vous avez à
Paris, on pourrait adroitement, même en y employant quelque argent,
ramener les esprits à mon égard, puisqu'ils commencent déjà à être mal
satisfaits des princes, et qu'il y a apparence qu'ils le seront toujours
de plus en plus.»

Une seconde lettre, du même jour, montre quelles étaient, à ce moment,
les inquiétudes du cardinal. Il redoutait surtout le marquis de
Châteauneuf et le cardinal de Retz; il connaissait leur habileté, leur
ambition et leurs intrigues. «Je vous fais ce mot à part, écrivait-il à
Nicolas Fouquet, pour vous dire qu'il est faux que M. le Prince ait
envoyé vers moi, comme M. de Châteauneuf a assuré, s'il ne veut entendre
ce que M. de Chavigny a écrit à M. Fabert. J'eusse été de votre avis à
l'égard de la proposition que ledit Châteauneuf avait faite d'envoyer
une personne de confiance en secret à Paris; car, comme vous dites, on
aurait pu tout désavouer, si l'intérêt du roi l'eût ainsi requis. Mais,
si l'abbé Fouquet a vu Goulas, ce sera la même chose, et beaucoup
mieux, puisque ledit Châteauneuf ne sera pas même de l'affaire.

«Je vous conjure de vous appliquer à rompre, par toutes sortes de voies,
les desseins du cardinal de Retz, et de croire comme un article de foi,
que, nonobstant toutes les belles choses qu'il fera et les protestations
de sa passion au service de la reine et de vouloir me servir sincèrement
et de pousser M. le Prince, il n'a rien de bon dans l'âme, ni pour
l'État, ni pour la reine, ni pour moi. Il faut donc bien garder les
dehors et empêcher qu'il ne s'introduise et qu'il ne puisse jouer en
apparence, ni à la cour ni à Paris, le personnage de serviteur du roi
bien intentionné; car il est incapable de l'être jamais en effet. Vous
n'aurez pas grand'peine avec la reine sur ce sujet; car elle le connaît
trop bien pour s'y fier jamais.

«Si par les artifices du cardinal de Retz ou autrement, il s'élevait
quelque orage contre moi à Paris, comme de parler au roi contre mon
retour, ou choses semblables, je crois qu'on pourrait faire en sorte que
toute la maison du roi, y comprenant les officiers des gardes françaises
et suisses, ceux des gardes du corps et des chevau-légers et gendarmes,
parlât avec grand respect au contraire, disant avoir jugé à propos de
dire en ce rencontre leurs sentiments à Sa Majesté, afin qu'elle sût
qu'ils étaient tous prêts à périr pour soutenir son autorité en une
affaire de cette importance, dans laquelle la cabale et l'artifice
agissaient pour des intérêts particuliers et non pas pour le motif de
son service. Cette proposition est indigeste, et j'espère qu'on ne sera
pas obligé d'en venir là; mais je vous dis en confidence mes pensées,
afin que vous y fassiez réflexion en cas de besoin, sans en parler à qui
que ce soit qu'à la reine.

«Peut-être c'est un soupçon mal fondé; mais je doute que MM. d'Épernon
et de Candale tireront de longue à faire une réponse définitive sur le
mariage[292], et que, donnant toujours de bonnes paroles, ils tâcheront
cependant de tirer tous les avantages qu'ils pourront. C'est pourquoi je
crois qu'il ne leur en faut accorder aucun, mais tenir les choses en
suspens, et se conduire en sorte qu'ils connaissent qu'on ne veut rien
faire qu'on ne voie auparavant la résolution qu'ils prendront sur ledit
mariage, et il ne serait pas mal que vous en dissiez un mot comme de
vous à M. de Miossens[293].»

On voit, par ces lettres, que Mazarin était vivement préoccupé des
intrigues du cardinal de Retz, et qu'il cherchait à les déjouer. En
effet, cet ancien chef de la Fronde, toujours ambitieux et prêt à
profiter des circonstances, voyait le parti des princes en décadence, et
la bourgeoisie avide de paix, mais encore hostile à Mazarin; il espéra
que le tiers parti, qu'il avait tenté plusieurs fois d'établir, pourrait
enfin triompher[294]. Sous prétexte d'aller recevoir la barette, ou
bonnet de cardinal, des mains du roi, il résolut de se rendre un grande
pompe à Compiègne, qu'habitaient alors Louis XIV et la reine Anne.
L'abbé Fouquet s'opposa avec beaucoup d'énergie à ce que la cour reçût
cet ambitieux. C'est Retz lui-même qui nous l'apprend. «L'abbé Fouquet,
dit-il[295], revenait à la charge, et soutenait que les intelligences
qu'il avait dans Paris y rétabliraient le roi au premier jour, sans
qu'il en eût obligation à des gens qui ne proposaient de l'y remettre
que pour être plus en état de s'y maintenir eux-mêmes contre lui.» Ce
témoignage d'un ennemi ne laisse aucun doute sur le zèle que mettait
l'abbé Fouquet à soutenir les intérêts de Mazarin. Il dut céder en cette
occasion, et, le 9 septembre, le cardinal de Retz partit en grande pompe
pour Compiègne. Il dit lui-même, dans ses Mémoires[296], qu'il avait
dans son cortège près de deux cents gentilshommes et cinquante gardes du
duc d'Orléans. Les députés du chapitre de Notre-Dame, les curés de Paris
et des congrégations religieuses, telles que celles de Saint-Victor,
Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Martin des Champs, le
suivaient et remplissoient vingt-huit carrosses à six chevaux[297].

Le 11 septembre, M. de Berlise, introducteur des ambassadeurs, vint
prendre dans un carrosse du roi le camérier du pape et le cardinal de
Retz. Il les conduisit au château de Compiègne, où le roi remit au
cardinal le bonnet rouge. Le cardinal prononça ensuite une harangue,
qu'il a eu soin de nous conserver[298]. Il y retraçait les maux de la
France: «Nous voyons, disait-il, nos campagnes ravagées, nos villes
désertes, nos maisons abandonnées, nos temples violés, nos autels
profanés.» Pour mettre un terme à ces malheurs, il exhortait le roi à
rentrer dans sa bonne ville de Paris, et à imiter les exemples de
clémence que lui avait donnés son aïeul Henri IV. Le roi manifesta, dans
sa réponse, des dispositions bienveillantes pour les Parisiens, mais en
se tenant dans de vagues généralités.

Après ces pompeuses cérémonies et ces discours d'apparat, qui étaient
bons pour amuser la foule, le cardinal de Retz voulut entrer dans le
secret des affaires[299]. Il promit, au nom du duc d'Orléans, que Gaston
se séparerait du prince de Condé et signerait la paix de bonne foi,
pourvu que Condé conservât ses gouvernements. Un l'écouta; mais on ne
prit pas au sérieux ses propositions. Lui-même avoue que l'abbé Fouquet,
qui se trouvait alors à Compiègne avec la mission d'éclairer toutes ses
démarches, se moquait de la dépense qu'il faisait[300]. «Il est vrai,
ajoute Retz, qu'elle fut immense pour le peu de temps qu'il dura. Je
tenais sept tables servies en même temps, et j'y dépensais huit cents
écus par jour.» Le cardinal prétend qu'il fut dédommagé de ces dépenses
excessives et des railleries de la cour par l'accueil qu'il reçut à
Paris. Ce qui est certain, c'est que sa négociation échoua complètement.
L'abbé Fouquet, au contraire, réussit à provoquer dans Paris une
manifestation énergique en faveur de la cause royale. Quant à l'intrigue
secrète qu'il avait nouée avec Chavigny et Goulas, il la poursuivit
mystérieusement jusqu'au jour où il devint inutile de dissimuler les
projets et les forces du parti de la cour.

Le but principal de cette négociation était de séparer le duc d'Orléans
du prince de Condé, Mazarin était persuadé que le second ne voulait pas
sincèrement la paix. «M. le Prince, écrivait-il à l'abbé Fouquet le 24
septembre, n'a veine qui tende à l'accommodement, entrant en de nouveaux
engagements et se liant tous les jours de plus en plus avec les
Espagnols. Quoi qu'il en soit, il importe d'en être éclairci promptement
et de façon ou d'autre, pour prendre résolution là-dessus. J'ai écrit au
long à M. le Tellier sur ce sujet, et comme l'on vous aura donné
connaissance de tout pour vous former la réponse que vous avez eue à
faire à Paris, je n'ai rien à ajouter sur cette matière. C'est à ceux
qui agissent sur les lieux par ordre de Leurs Majestés à y mettre la
dernière main. Surtout la diligence est nécessaire, et il ne faut plus
faire de renvoi vers moi pour cet effet.

«Il faut cultiver soigneusement les bonnes intentions de M. Goulas et
s'en prévaloir pour détacher Son Altesse Royale de M. le Prince, en cas
que M. le Prince ne veuille point la paix. Il faudra aussi se souvenir
en son temps de ce qu'il propose pour le cardinal de Retz. Cependant je
vous prie de l'assurer de la bonne manière de mon amitié et de mon
estime.

«C'est bien fait d'insinuer à M. de Chavigny qu'il ne sera pas épargné,
si M. le Prince commence une fois à maltraiter, les serviteurs du roi en
leurs biens. Au reste, je ne sais quel sujet nouveau il peut avoir de me
haïr depuis les protestations qu'il me fit du contraire à
Saint-Germain[301], et qu'il m'a confirmées par diverses voies.

«La reine a grande raison d'être satisfaite de M. le procureur général.
Je ne vous puis celer l'inquiétude que j'ai de voir que vous me mandez
qu'il mérite bien qu'on prenne quelque soin de le ménager; car si cela
regarde la confiance, je pense que M. le Tellier n'en use point
autrement avec lui qu'il ferait avec moi-même. Et pour l'affection, je
ne cède à personne, comme je crois qu'il est entièrement de mes amis.

«Ce que vous m'écrivez à l'égard de madame la Palatine[302] est
superflu. S'il est besoin qu'elle agisse, vous n'avez qu'à conférer avec
M. Servien et M. le Tellier de ce qu'elle aura à faire, et après, sur un
mot de la reine, je vous assure qu'elle fera tout ce qu'on voudra sans
hésiter. Ce qui est d'autant plus vrai que je puis vous dire
confidemment qu'elle n'est pas trop satisfaite du cardinal de Retz.»

La fin de la lettre de Mazarin est surtout remarquable. Elle prouve
qu'il avait le cœur plus français que ces princes qui laissaient les
Espagnols s'emparer de Gravelines et de Dunkerque. Après avoir parlé de
la difficulté de secourir Barcelone, qui était encore au pouvoir des
Français, il ajoutait: «Je vous avoue que je suis fort touché de voir
que, nonobstant toutes les peines que j'ai prises, la Catalogne se perd,
et le roi en souffre un préjudice qu'on ne saurait réparer en des
siècles entiers.»

Le jour même où Mazarin écrivait cette lettre, 24 septembre, quatre ou
cinq cents bourgeois, dirigés par M. le Prévost, chanoine de Notre-Dame
de Paris et conseiller clerc de la Grand'Chambre, se réunirent au
Palais-Royal, et, plaçant à leurs chapeaux des morceaux de papier au
lieu de la paille des frondeurs, annoncèrent l'intention de rappeler le
roi dans Paris, malgré les princes[303]. Le duc d'Orléans envoya le
maréchal d'Étampes pour connaître le but de cette réunion. Les bourgeois
ne le dissimulèrent pas, et quelques-uns même, poussant des cris de
menace et de provocation, s'écrièrent: _La paille est rompue. Point de
princes; vive le roi, notre seul souverain[304]!_ Le maréchal d'Étampes,
bien loin de pouvoir réprimer ce mouvement royaliste, fut obligé de
prendre le signe du parti et de rompre la paille. L'abbé Fouquet n'avait
pas manqué de se trouver à cette assemblée. «Dès que j'y fus,
écrivait-il au secrétaire d'État le Tellier, les bourgeois, qui étaient
réunis en grand nombre, sont venus à moi avec la dernière joie, me
demandant ce qu'ils avaient à faire et quel ordre il y avait pour eux.
Ils voulaient aller au palais d'Orléans[305] et exciter des séditions
par les rues. Je n'ai pas cru que l'affaire se dût mal embarquer; j'ai
pensé qu'il était nécessaire que j'envoyasse en diligence demander les
hommes de commandement que l'on voulait mettre à leur tête. Il ne faut
pas perdre un moment de temps pour les envoyer. Le maréchal d'Étampes
passa; ils l'ont obligé à prendre du papier, dont il a été assez
embarrassé, et sur ce que je lui ai dit qu'il en verrait bien d'autres,
il m'a répondu qu'il ne fallait point faire de rodomontades, et qu'il
fallait conclure la paix.

«M. le duc d'Orléans a souhaité de me voir; j'ai été une bonne heure
avec lui; j'ai trouvé seulement qu'il a un peu insisté sur les
troupes[306], disant qu'il ne voulait que sortir honorablement de cette
affaire. Je lui ai dit que, quand même on les accorderait, elles
seraient cassées au premier jour. Il a ajouté que, si l'on en réformait
d'autres, il consentait que celles-là le fussent aussi. Il m'a dit qu'il
n'était point d'avis que l'on mit par un article séparé, que M. de
Beaufort sortirait de Paris; qu'il lui ferait faire ce qu'il trouverait
juste; que, pour le parlement, il serait bien aise que la réunion[307]
se fit de manière qu'elle ne blessât point l'autorité du roi; mais
qu'il serait bien aise que le parlement ne fût pas mal satisfait de lui.
Et par-dessus, M. de Chavigny m'a assuré que, quand M. le Prince ne
s'accommoderait point, Monsieur s'accommoderait. J'ai vu qu'il voulait
être médiateur entre la cour et M. le Prince, ayant voulu entrer dans le
détail de tous les articles. Nous aurons contentement, pourvu qu'il ne
vienne point de faux jours à travers qui détournent M. le duc d'Orléans.
Tous les amis de M. le Prince approuvent les propositions de la manière
dont la cour souhaite qu'elles passent. J'espère une trêve dès demain.
Il y a une chose que M. de Chavigny me propose: c'est que M. le duc
d'Orléans aurait peine à consentir que M. le cardinal fût nommé dans
l'amnistie; qu'il était bon que l'on cassât tous les arrêts qui ont été
donnés, et que M. le cardinal fût justifié par une déclaration
particulière, et la raison de cela est qu'il fallait que Monsieur reçût
l'amnistie, et qu'il aimait mieux solliciter secrètement la
justification.

«Autant que je puis conjecturer, les affaires réussiront bien. Peut-être
demandera-t-on quelque argent pour le rétablissement de
Taillebourg[308]. Quant à Jarzé[309], n'ayant ordre de rien accorder, je
me tiendrai ferme là-dessus. M. de Broussel s'est démis de la prévoie
des marchands et s'en est repenti deux heures après, et, sur ce
repentir, M. le duc d'Orléans demanda à M. de Chavigny ce qu'il, avait
à faire. Il lui répondit: _Il s'en est démis, sans vous en parler;
parlez-lui en, sans le rétablir._ Si les affaires s'échauffent un peu,
c'est un homme que je vois bien qu'on pourra accabler.

«Le cardinal de Retz fut hier deux heures avec M. de Lorraine, et lui
fit espérer de grands avantages, s'il se voulait lier avec lui, et dit
en même temps qu'il a fait avertir les _têtes de papier_ (c'est ainsi
que l'on nomme la nouvelle union), qu'il gouvernait tout à la cour, et
qu'ils ne réussiraient jamais s'ils ne le demandaient pour leur
chef[310]. Sur ce, la plupart me sont venus demander avis; je leur ai
dit qu'il était bon d'avoir des gens de guerre à leur tôle; qu'il
fallait faire beaucoup de civilités au cardinal de Retz, et même, s'il a
des amis, lui demander secours; mais que, pour suivre ses ordres, cela
n'était pas nécessaire. Demain, à dix heures du matin, j'aurai la
dernière résolution de toutes choses. M. le Prince, si la paix ne se
conclut point, ne voyant plus de sûreté pour lui dans Paris, emmènera
son armée. Il est nécessaire que l'on nous envoie des placards
imprimés.»

Le lendemain, 26 septembre, l'abbé Fouquet, après être resté trois
heures en conférence avec Goulas et avoir pris les derniers
arrangements, se mit en route pour rejoindre la cour[311].

Le parti royaliste introduisit dans Paris une centaine d'hommes résolus,
soldats déguisés, qui devaient se porter aux dernières violences contre
les frondeurs obstinés[312]. Si l'on ajoute à ces négociations et à ces
agitations intérieures les succès de l'armée de Turenne campée à
Villeneuve-Saint-Georges, l'approche de la cour, qui s'établit à
Pontoise, la maladie et le découragement du prince de Condé, on
comprendra que la Fronde expirait, et qu'il ne s'agissait plus que de
lui porter les derniers coups. Un incident en retarda la ruine. La
lettre de l'abbé Fouquet, que nous venons de citer, fut
interceptée[313], et le duc d'Orléans, pour ne pas rompre ouvertement
avec le prince de Condé, suspendit pendant quelque temps les
négociations avec Mazarin.



CHAPITRE X

--OCTOBRE 1652--

L'abbé Fouquet s'obstine à continuer les négociations avec les
princes.--Sa passion pour la duchesse de Châtillon.--Mazarin
l'avertit vainement que le prince de Condé ne veut pas traiter
sérieusement avec la cour (5 octobre).--Il lui conseille de
s'attacher à séparer le duc d'Orléans de Condé.--L'intérêt
véritable du roi conseille de repousser les demandes de ce
dernier.--Mazarin revient avec plus d'insistance sur les mêmes
idées (9 octobre); il sait positivement que Condé est entré dans de
nouveaux engagements avec les Espagnols et leur a promis de ne pas
traiter avec la France.--Madame de Châtillon est également dévouée
aux Espagnols.--Plaintes de Mazarin sur la prolongation de son
exil; il espère que le procureur général, Nicolas Fouquet,
déterminera le parlement de Pontoise à proclamer son innocence.--Il
engage l'abbé Fouquet à profiter de la rupture entre le prince de
Condé et Chavigny pour assurer le succès des négociations avec le
duc d'Orléans.--Violence de Condé envers Chavigny; maladie et mort
de ce dernier (11 octobre).--Erreurs de Saint-Simon dans le récit
de ces faits.--Attaques dirigées à la cour contre l'abbé Fouquet;
on lui enlève la direction des négociations avec les princes.--Le
procureur-général, Nicolas Fouquet, se plaint vivement à Mazarin de
la conduite des ministres qui entourent la reine et de la rupture
des négociations.--Il pense que l'on devrait profiter de la bonne
disposition des Parisiens pour ramener le roi dans son Louvre.--Le
parlement siégeant à Pontoise est tout entier de cet avis, et c'est
en son nom qu'écrit le procureur général.


Lorsque l'abbé Fouquet, qui s'était rendu à Compiègne avec les dernières
conditions des princes, fut de retour à Paris, il trouva le duc
d'Orléans plus froid. Les princes exigeaient de nouvelles garanties, et
il était facile de reconnaître que le traité était ajourné. Cependant
l'abbé, qui portait dans la conduite des affaires plus d'ardeur que de
prudence, ne se découragea pas. Il était d'ailleurs entraîné dans cette
circonstance par un autre sentiment. La duchesse de Châtillon, qui était
toujours chargée de soutenir les intérêts de Condé, avait un charme
irrésistible pour l'abbé Fouquet, et cette passion ne lui laissait plus
toute sa liberté d'esprit pour discerner la vérité. Mazarin lui répétait
vainement que le prince de Coudé ne voulait pas traiter sérieusement, et
qu'il en donnait aux Espagnols des assurances positives. «Il est aisé à
voir, lui écrivait-il encore le 5 octobre, que M. le Prince se moque de
nous et n'a nulle envie de conclure. Vous vous étiez très-bien conduit à
l'égard de S.A.R. (Gaston d'Orléans), et vous aviez mis les choses au
point que nous pouvions souhaiter, pour nous assurer de S.A.R., de ceux
qui étaient de la conférence et des autres, en cas que M. le Prince ne
se fut pus satisfait des conditions que vous lui portiez, comme son
Altesse Royale et les autres vous témoignent de croire qu'il le devrait
être. Mais je crains que le malheur de votre dépêche, qui a été
interceptée, n'empêche que nous ne recevions pas du côté de S.A.R. tous
les avantages que nous pouvions raisonnablement attendre. «Je veux
croire néanmoins que l'on trouvera quelque expédient pour tout réparer,
et que vous n'oublierez rien auprès de M. de Choisy[314] et de M.
Goulas, qui témoignent avoir bonne intention et qui sont intéressés à
la chose, afin qu'ils pressent S.A.R. à ne marchander plus en cette
occasion de se séparer de M. le Prince, qui fait voir clairement n'avoir
autre but que la continuation de la guerre; et ce serait le plus grand
service que vous puissiez rendre à l'État.

«Pour ce qui est de M. le Prince, quand il serait autant de l'avantage
du service du roi, comme il y est tout à fait opposé, qu'on lui accordât
tout ce qu'il demande, ce relâchement serait attribué à l'impatience que
j'aurais de mon retour, puisque déjà l'on dit qu'il me le fera acheter
par rétablissement de la fortune de tous ses amis; mais cela ne me
mettrait guère en peine, car si M. le Prince avait une véritable envie
de s'accommoder, et que l'intérêt du roi obligeât Sa Majesté à consentir
à toutes les choses qu'il demande, je serais le premier à prendre la
hardiesse de les conseiller à Sa Majesté. Il me serait aisé de faire
voir que ce n'aurait pas été par le motif de mon retour à la cour,
puisque je ne bougerais pas d'ici[315] ou de Sedan.

«J'écris au long à M. le Tellier sur toutes les choses que vous avez
rapportées. C'est pourquoi je ne vous fais pas une longue lettre, vous
priant seulement de m'aimer toujours et de croire que vous n'aurez
jamais meilleur ami que moi, et d'assurer M. votre frère de la même
chose.»

Le 9 octobre, Mazarin revenait avec une nouvelle insistance sur
l'impossibilité de se fier au prince de Condé: «Je suis surpris de voir
que vous n'ayez pas encore reconnu que M. le Prince ne veut point
d'accommodement, et que toutes les vétilles auxquelles il s'arrête sont
des prétextes qu'il prend et non pas la véritable cause qui l'empêche de
conclure, ce qui est si vrai que si on pouvait, sans exposer à un
dernier mépris l'autorité du roi, lui accorder non-seulement les choses
auxquelles il insiste, mais même d'autres pour ses intérêts ou ceux de
ses amis, je mettrais ma vie qu'il ne s'accommoderait point, et je ne
hasarderais point grande chose, sachant dans quel engagement il est
encore de nouveau avec les Espagnols par des promesses positives que
Saint-Agoulin[316] a fait de sa part au roi d'Espagne, et par celles
qu'il a fait faire au comte de Fuensaldagne, lequel n'a jamais été plus
assuré qu'il ne l'est à présent de M. le Prince. Quelque chose qu'on lui
puisse offrir, il ne conclura rien qu'au préalable le roi d'Espagne
n'ait reçu les satisfactions qu'il souhaite pour la paix générale. Et
comme il y a diverses personnes à Paris du parti de M. le Prince qui
savent ce que dessus, je croyais qu'il vous aurait été aisé de
l'apprendre.

«Je vous dirai encore, dans la dernière confidence, que les Espagnols se
tiennent aussi assurés de madame de Châtillon qu'ils le sont de M. le
Prince, et que Viole et Croissy[317] savent cela encore mieux que moi.
Je vous conjure de n'en parler à qui que ce soit: car vous savez à quel
point je me fie en vous, mais croyez qu'il n'y a rien de si vrai que ce
que je vous dis.

«Vous vous souviendrez bien qu'à Sedan vous me témoignâtes que vous
croyiez que M. le Prince s'accommoderait à de bien moindres conditions
que celles que vous lui avez portées, et peut-être qu'en ce temps madame
de Châtillon avait d'autres idées que celles qu'elle a présentement.

«Hier au soir, j'ai eu nouvelle que le gouverneur de Charlemont avait
dit que M. le Prince avait dépêché au comte de Fuensaldagne, depuis que
vous traitiez avec lui, pour l'avertir de ne s'alarmer pas, quelque
chose qu'il entendît dire de son accommodement, à cause des conditions
avantageuses qu'on lui offrait, et qu'il fût bien assuré qu'il tiendrait
la parole qu'il lui avait donnée; mais qu'il était obligé de se conduire
d'une certaine façon, afin d'entretenir les peuples de l'union avec
S.A.R., leur faisant toujours croire qu'il avait passion de
s'accommoder, et se servant de divers prétextes pour ne le faire pas.

«Pour ce qui est de la peur dans laquelle vous étiez, par la tendresse
que vous avez pour moi, que la délibération que l'on devait faire dans
le conseil du roi ne me fit tort, vous n'en devez point avoir
d'inquiétude; car je vous assure que je n'en ai pas la moindre, quelque
chose que l'on y puisse résoudre, tant je suis persuadé que rien n'est
capable de faire accommoder présentement M. le Prince.

«Au reste, si l'on trouve que j'aie jamais promis des lettres de duc à
madame de Châtillon et le rétablissement des fortifications de
Taillebourg[318], je veux passer pour un infâme, n'ayant jamais dit
autre chose, à l'égard du prince de Tarente, si ce n'est que le roi
ferait examiner favorablement ses raisons pour le rang qu'il prétend; et
que pour les dommages qui avaient été faits en sa maison, M. le Prince
pourrait donner telle somme que bon lui semblerait sur celle que le roi
lui accorderait.»

Dans la suite de cette lettre, Mazarin se plaint vivement de la
prolongation de son exil, qui, d'après les promesses qu'on lui avait
faites, ne devait durer que peu de temps. Il aurait voulu que son
innocence fût proclamée par le parlement de Pontoise. L'on sent percer
dans cette partie de sa dépêche l'impatience et l'inquiétude. «Je suis
assuré, écrivait-il, de divers parlements qui n'attendent que de
recevoir la déclaration de mon innocence pour rectifier les affaires. Il
me semble que je me suis conduit en sorte, depuis ma retraite de la
cour, que je n'ai pas démérité des bonnes intentions que les principaux
du parlement de Pontoise, qui savent le secret, avaient pour moi. Je
devais être éloigné de la cour un mois, sans sortir du royaume.
Cependant, il y en a tantôt deux que je suis parti, et trente-six jours
que je suis en une petite chambre de ce château de Bouillon, sans que
j'aie encore dit un seul mot, quoique vous sachiez que ce n'est qu'un
trou, et que j'y suis exposé aux incuries du temps. Il ne m'est pas même
possible de me parer du vent et de la pluie; mais comme je me fie
autant en M. votre frère qu'en moi-même, je m'assure qu'il n'oubliera
rien pour surmonter tous les obstacles que l'on pourra faire à ma
justification, étant ce me semble assez raisonnable qu'un homme qui a
toujours été innocent cesse d'être criminel.

«Je suis en peine si vous avez reçu ma dépêche du 24 du passé, dont vous
ne m'avez rien mandé. Je m'assure que si vous voyez quelque chose qui
n'aille pas bien pour mes intérêts, vous m'en avertirez avec l'affection
que vous m'avez toujours témoignée, et que vous et M. votre frère
profiterez auprès de MM. de Chavigny et Goulas de la mauvaise intention
de M. le Prince pour les obliger à porter S.A.R. à se réunir avec Leurs
Majestés, à quoi vous servira beaucoup la brouillerie que vous me mandez
être entre M. le Prince et M. de Chavigny.»

La colère de Condé contre Chavigny, à laquelle Mazarin fait allusion
dans cette lettre, devint fatale à l'ambitieux négociateur. Le prince
était malade, comme on l'a dit plus haut. Chavigny alla le visiter; mais
il en fut très-mal reçu. Condé s'emporta avec sa violence ordinaire; ses
paroles furent si amères et probablement si vraies dans leur rudesse,
qu'elles émurent profondément Chavigny; il fut saisi de la fièvre, et en
rentrant chez lui, il se mit au lit pour ne plus se relever. Le cardinal
de Retz alla le voir, mais Chavigny ne le reconnut pas. Il en fut de
même du prince de Condé. Ce dernier étant dans la chambre où expirait
Chavigny: _Ce fut chez moi_, dit-il, _que le mal lui prit_.--_Il est
vrai_, répliqua la duchesse d'Aiguillon, _il est vrai, monsieur, ce fut
chez vous qu'il prit le mal; ce fut chez vous, en effet._ Son ton et son
geste, ajoute Conrart[319], faisaient assez entendre sa pensée.

Ainsi se termina, à l'âge de quarante-quatre ans, une vie empoisonnée
par l'ambition. Chavigny, au milieu des richesses, affectait une
indifférence philosophique pour les honneurs et même le rigorisme
religieux; mais il ne sut jamais ni se résigner au repos ni saisir le
pouvoir qu'il poursuivait avec une ardeur passionnée. Il espéra d'abord
arriver à la direction des affaires par le testament de Louis XIII; mais
il se vit annulé dans le conseil par Mazarin. Il tenta ensuite de faire
une cabale dans le palais du duc d'Orléans et de dominer ce prince; mais
il fut supplanté par l'abbé de la Rivière. Il voulut profiler des
désordres de la cour et du parlement pour devenir leur arbitre, et
s'élever au premier rang dans le conseil; il en fut puni par la prison
et l'exil. L'intrigue qu'il noua en 1649, avec le duc de Saint-Simon et
le prince de Condé[320], n'aboutit qu'à l'arrestation des princes.
Lorsque le cardinal eut quitté la France en 1651, Chavigny revint à
Paris et entra au ministère, mais ce fut pour quelques mois seulement;
il ne fit qu'y semer la discorde et y recueillir l'exil. Enfin sa
dernière négociation fut une de ces menées souterraines où il chercha à
tromper tout le monde: Mazarin, en lui promettant de le réconcilier à la
fois avec le duc d'Orléans et avec Condé: les deux princes, en s'en
servant pour parvenir au pouvoir. Mais sa politique égoïste fut enfin
démasquée, et il périt victime de son ambition.

Saint-Simon, le grand peintre du dix-septième siècle, a saisi avec sa
vigueur ordinaire les principaux traits de cette physionomie, mais en
mêlant le vrai et le faux: «Il est difficile, dit-il[321], d'avoir un
peu lu des histoires et des Mémoires de Louis XIII, et de la minorité du
roi son fils, sans y avoir vu M. de Chavigny faire d'étranges
personnages auprès du roi, du cardinal de Richelieu, des deux reines, de
Gaston, à qui, bien que secrétaire d'État, il ne fut donné pour
chancelier, malgré ce prince, que pour être son espion domestique. Il ne
se conduisit pas plus honnêtement, après la mort du roi, avec les
principaux personnages, avec la reine, avec le cardinal Mazarin, avec M.
le Prince, père et fils[322], avec la Fronde, avec le parlement, et ne
fut fidèle à pas un des partis qu'autant que son intérêt l'y engagea. Sa
catastrophe ne le corrigea point. Ramassé par M. le Prince, il le trompa
enfin, et il fut découvert au moment qu'il s'y attendait le moins. M. le
Prince, outré de la perfidie d'un homme qu'il avait tiré d'une situation
perdue, éclata et l'envoya chercher. Chavigny, averti de la colère de M.
le Prince dont il connaissait l'impétuosité, fit le malade et s'enferma
chez lui; mais M. le Prince, outré contre lui, ne tâta point de cette
nouvelle duperie, et partit de l'hôtel de Condé, suivi de l'élite de
cette florissante jeunesse de la cour qui s'était attachée à lui, et
dont il était peu dont les pères, ou eux-mêmes, n'eussent éprouvé ce que
Chavigny savait faire, et qui ne s'étaient pas épargnés à échauffer M.
le Prince. Il arriva, ainsi escorté, chez Chavigny, à qui il dit ce qui
l'amenait, et qui, se voyant mis au clair, n'eut recours qu'au pardon.
Mais M. le Prince, qui n'était pas venu chez lui pour le lui accorder,
lui reprocha ses trahisons sans ménagement, et l'insulta par les termes
et les injures les plus outrageants. Les menaces les plus méprisantes et
les plus fâcheuses comblèrent ce torrent de colère, et Chavigny de rage
et du plus violent désespoir. M. le Prince sortit après s'être soulagé
de la sorte en si bonne compagnie. Chavigny, perdu de tous côtés, se vit
ruiné, perdu sans ressources et hors d'état de pouvoir se venger. La
fièvre le prit le jour même et l'emporta trois jours après.» Toute cette
mise en scène est dramatique et fait honneur à l'imagination de
Saint-Simon; mais une grande partie est de pure invention. La visite de
Condé à Chavigny, le cortège qui l'entoure et qui l'excite à la
vengeance, tout cela a été imaginé par Saint-Simon, comme le prouvent
les récits contemporains de Monglat, de Conrart et du cardinal de
Retz[323]. La mort de Chavigny ne suspendit pas les négociations. Goulas
continuait de traiter au nom du duc d'Orléans, et madame de Châtillon
défendait les intérêts du prince de Condé avec d'autant plus de succès,
que l'abbé Fouquet, épris d'une folle passion, n'était plus en état de
discerner les pièges qu'elle lui tendait. Les ennemis de l'abbé ne
tardèrent pas à s'en apercevoir. La violence de son caractère, ses
imprudences et son avidité lui avaient suscité, même à la cour, de
nombreux adversaires. Parmi eux se plaçait le secrétaire d'État, Michel
le Tellier. D'un caractère froid et réservé, d'apparence modeste, habile
à dominer ses passions et à deviner celles des autres, le Tellier
s'était maintenu auprès de la reine à force de zèle, d'application à ses
devoirs, de finesse d'esprit et d'obséquiosité de caractère. L'abbé
Fouquet, avec ses emportements et ses passions impétueuses, n'avait pas
les sympathies de ce secrétaire d'État. Mazarin, qui les dominait et
savait se servir de la finesse de le Tellier comme de l'ardeur de l'abbé
Fouquet, les avait maintenus en bonne harmonie. Mais, depuis
l'éloignement du cardinal, le Tellier avait fait ressortir dans le
conseil du roi les fautes de l'abbé Fouquet et sa passion aveugle pour
madame de Châtillon. Ce fut d'après son avis que la reine enleva à
l'abbé la direction des négociations, qui se continuaient avec le duc
d'Orléans, et le remplaça par le conseiller d'État, Étienne d'Aligre,
grave personnage, qui devint chancelier de France après la mort de
Séguier.

L'abbé Fouquet et son frère le procureur général furent profondément
blessés de cette espèce de disgrâce. Le procureur général surtout le
prit sur un ton assez haut. Il accusa le conseil du roi d'avoir rompu
les négociations et empêché ainsi le retour du cardinal on France. Il
évitait de parler de la disgrâce de son frère, mais il déplorait la
faute de ceux qui s'opposaient au rétablissement de la paix. Dans cette
lettre, le procureur général avait soin de ne pas parler en son nom,
mais au nom du parlement réuni à Pontoise[324].

«J'ai grand déplaisir, écrivait Nicolas Fouquet à Mazarin, de voir les
serviteurs de Votre Éminence déchus de l'espérance qu'ils avaient eue de
la voir présentement rentrer dans l'autorité avec l'agrément et
satisfaction de tous les peuples, du consentement des princes et du
parlement et dans la réjouissance d'une paix si universellement
souhaitée. Cependant je ne sais par quel malheur ou mauvaise conduite on
a rendu toutes ces bonnes dispositions inutiles, et il semble qu'on
prend à tâche de les ruiner, en sorte qu'elles ne puissent plus être
rétablies. Votre Éminence aura appris les articles qui étaient en
contestation, les tempéraments dont on convenait, et je ne puis croire
qu'elle n'y eût donné les mains. L'article de la cour des aides[325],
étant remis à six mois, était un lien nécessaire, au moins pendant ce
temps, entre Votre Éminence et M. le Prince; autrement il eût rendu
cette condition inutile, aussi bien que celle des troupes et la plupart
des autres qui sont remises à un autre temps; il eût eu l'obligation à
Votre Éminence d'avoir terminé l'affaire avec confiance de part et
d'autre, et on eût pu prendre des mesures secrètes contre les ennemis
communs. Cependant les peuples, lassés d'une si longue guerre, se
fussent remis en leur devoir, les troupes se seraient séparées,
l'autorité du roi rétabli, son âge plus avancé, Votre Éminence bien
confirmée; et on renverse tout sans que personne puisse en pénétrer le
fondement!

«Si les armes du roi étaient de beaucoup supérieures aux autres, que le
duc de Lorraine fût détaché des Espagnols, qu'il y eût espérance prompte
d'une paix au dehors et que le roi n'eut plus qu'à réduire les rebelles,
j'aurais estimé qu'il vaudrait mieux encore souffrir un peu et faire une
paix plus ferme et plus durable, en la faisait plus honorable; mais,
après avoir négligé les bonnes dispositions de Paris et avoir coulé tout
ce temps favorable sans en profiter, avoir laissé fortifier leurs armées
de celles des Espagnols qui sont prêtes à entrer, et dépérir les nôtres,
persuader les peuples que ceux du conseil du roi ne veulent point de
paix, et se rendre aujourd'hui plus difficiles quand la guerre est plus
mal aisée à soutenir, c'est un raisonnement que peu de personnes peuvent
comprendre.

«Pour faire échouer cette affaire, on s'est servi du prétexte de suivre
exactement un mot tiré des lettres de Votre Éminence, _qu'il fallait
communiquer cette affaire au conseil_, et ce prétexte va faire naître de
nouveaux obstacles, la jalousie entre ceux du conseil et le dessein de
plans à la reine, ou d'avoir plus de part au secret les uns que les
autres, feront toujours échouer toutes les préparations qui seront
remises pour y être délibérer à moins qu'elles seront entièrement
résolues auparavant par Votre Éminence, et je suis si convaincu de cette
vérité, que je suis assuré qu'il n'y en a aucun en son âme qui ne juge
l'accommodement nécessaire, et qui n'y eût donné les mains, si la chose
avait été conduite par son ordre et de sa participation. Ceux de notre
compagnie, qui sont les plus fermes et les mieux intentionnés, sont dans
cette même pensée et ont grand regret de voir échapper une occasion si
favorable du retour de Votre Éminence et de voir cesser les troubles. Il
y a des temps où il faut perdre quelque chose pour en sauver davantage.
La conjoncture du souhait que faisaient les peuples de Paris de revoir
le roi était si avantageuse, qu'il est à craindre que les mêmes choses
accordées dans un autre temps ne soient pas reçues avec une même joie,
après que les peuples animés auront repris leur ancienne rage. La
lettre, qui fut surprise au valet de mon frère, avait laissé une
défiance dans l'esprit des chefs du parti contraire, laquelle étant
cultivée après l'accommodement terminé, les aurait empêchés de jamais se
rejoindre. En un mot, pour ne point ennuyer Votre Éminence sur cet
article, je suis persuadé que les affaires de deçà n'iront pas bien
qu'il n'y ait une personne qui décide avec plein pouvoir des affaires de
cette qualité; mais, d'une autre part, il est à craindre que le retour
de Votre Éminence ne fasse quelque méchant effet, si l'on n'est
d'accord, ou si nos forces ne sont supérieures, ou si le roi ne se rend
maître de Paris, auquel cas Paris est si fatigué, qu'il ne remuera plus
pour quelque cause que ce puisse être.

«Pour se rendre maître de Paris, il n'y a aucun des serviteurs du roi,
ni dedans, ni dehors, qui ne soit d'accord qu'il n'y a qu'à le vouloir,
et que, si le roi envoie demander deux des portes aux habitants pour
être gardées par son régiment des gardes, et qu'il aille ensuite dans le
Louvre, que tout Paris ne se déclare d'une si grande hauteur, et que les
princes seront contraints de s'enfuir. Il est certain que, dès le
premier jour, les ordres du roi seront exécutés par tous. Les officiers
légitimes seront rétablis en leurs fonctions; les portes seront fermées
aux ennemis; l'amnistie sera publiée telle que Votre Éminence le peut
souhaiter, et notre compagnie[326] réunie dans le Louvre en présence du
roi. La joie en sera si universelle, les acclamations publiques si
hautes, qu'il n'y a aucun homme assez hardi pour y trouver à redire, et
j'estime que cette justification de Votre Éminence dans Paris par la
compagnie réunie est plus honorable et plus avantageuse que tout ce que
l'on peut penser. J'ose dire à Votre Éminence qu'il n'y a qu'une action
de cette qualité qui puisse tout bien rétablir, et qu'elle est si facile
et si indubitable, qu'il n'y a point de gens qui osent la contrarier, si
ce n'est par jalousie. L'armée des princes étant décampée favorisera le
passage du roi. On fortifiera les gardes des autres troupes, le roi,
demeurant maître de deux portes qu'il ne faut plus jamais quitter, ira
et viendra comme il lui plaira. La Bastille n'oserait refuser d'obéir en
donnant quelque médiocre récompense[327], et, dans cette première joie,
en prenant bien ses avantages, le roi peut tout ce qu'il voudra. La
conjoncture de la maladie de M. le Prince est favorable. Il n'y faut pas
perdre un moment. Ni les Lorrains ni les Espagnols ne s'engageront point
dans Paris, et bientôt vous aurez la paix, ou du moins la guerre au
dehors.

«Je supplie Votre Éminence et la conjure de considérer que ce que
j'écris n'est point intéressé; que tous ceux qui n'ont point de jalousie
les uns contre les autres pour traverser leurs avis ou se prévaloir du
désordre sont tous dans ce sentiment. Tous ceux de notre compagnie,
après s'être bien éclaircis du dedans de Paris dont chacun reçoit par
jour plusieurs lettres, sont tous dans la même pensée. MM. les
présidents de Novion, le Coigneux, de Mesmes, M. Ménardeau, mon frère,
et cinq ou six autres conseillers, et généralement tous conviennent d'un
même principe. Nous savons tout ce qui se dit au contraire; nous savons
les sentiments de ceux du conseil, et, après tout bien examiné, nous
convenons tous, sans aucune contradiction, qu'il faut promptement, ou
l'accommodement en quelque manière que ce soit, comme il est proposé, ou
le voyage du roi prompt à Paris, et nous croyons la chose si certaine,
que nous irons tous avec le roi et donnerons les arrêts que l'on voudra
dans le Louvre. Tous ceux qui restent un peu bien intentionnés se
joindront à nous, et les autres, auteurs du mal, n'osant y paraître, le
roi sera maître des délibérations. Ce que j'écris à Votre Éminence est
au nom de tous ces Messieurs, qui m'ont chargé de vous écrire, et qui
vous écriraient aussi s'ils avaient un chiffre. Nous supplions Votre
Éminence de nous faire savoir une réponse prompte, les moments étant
précieux en cette occasion.»

Il y a, dans toute cette lettre, un ton du vigueur et de fermeté qui
atteste que les Fouquet avaient le sentiment de leur importance et des
services qu'ils rendaient au cardinal. On y sent en même temps
l'autorité d'un parti triomphant, qui croit pouvoir ramener le roi dans
son Louvre et qui s'indigne de retards pusillanimes. Mazarin était le
principal auteur de ces délais, parce qu'il aurait voulu accompagner
Louis XIV dans sa rentrée solennelle à Paris. Mais, n'osant pas
découvrir le fond de sa pensée, il s'attacha, dans sa réponse à Nicolas
Fouquet, à expliquer et à justifier la rupture des négociations avec les
princes.



CHAPITRE XI

--OCTOBRE 1652--

Inquiétude que les divisions du parti royaliste inspirent à
Mazarin.--Dans sa réponse au procureur général (12 octobre), il
montre que le prince de Condé n'a jamais traité avec sincérité et
que n'espérant pas conclure la paix avec lui, il a dû en référer au
conseil du roi.--Il est disposé, quant à lui, à demeurer exilé
toute sa vie si le service du roi l'exige, et approuve le projet de
ramener le roi à Paris.--Peu de sincérité de cette lettre.--Mazarin
est plus explicite avec l'abbé Fouquet: il exprime le désir de voir
continuer les négociations particulières avec Goulas, et souhaite
que l'on détermine le duc d'Orléans à se retirer dans son
apanage.--Mazarin souhaite vivement entrer à Paris avec le roi; il
va se rendre à Sedan et se tenir prêt à rejoindre la cour, dès
qu'il sera nécessaire.--Inquiétude que lui inspirent le cardinal de
Retz et ses relations avec l'hôtel de Chevreuse.--L'abbé Fouquet
reçoit d'un des confidents de Mazarin des renseignements sur les
causes de sa disgrâce.--Il conserve toute la confiance du cardinal,
qui le charge de hâter son retour, au moment où la cour se
rapproche de Paris.--Départ de Condé et du duc de Lorraine (13
octobre).--Entrée du roi à Paris (21 octobre).


Mazarin voyait avec peine la division se mettre dans le parti royaliste
au moment où son triomphe semblait assuré. Il se hâta d'écrire au
procureur général et à l'abbé Fouquet pour les apaiser. Il parla au
premier avec les ménagements qu'exigeait la dignité d'un magistrat,
interprète des opinions et des vœux du parlement fidèle. Quant à l'abbé
Fouquet, il s'efforçait de lui ouvrir les yeux et de lui prouver qu'il
était dupe de madame de Châtillon, mais il évitait de blesser la vanité
d'un partisan aussi dévoué. C'est seulement dans la lettre d'un
confident du ministre que l'on trouve toute sa pensée. Ce dernier
plaisante l'abbé Fouquet sur l'influence qu'exercent les beaux yeux de
madame de Châtillon, et, en même temps, il lui fait entendre que c'est
le secrétaire d'État le Tellier qui l'a desservi près de la reine, et
lui a fait enlever la direction de la négociation avec les princes. Le
ton de ces trois lettres marque bien les nuances et fait connaître les
intrigues secrètes qui s'agitaient à la cour en l'absence du cardinal.
Voici d'abord la lettre que Mazarin écrit au procureur général, Nicolas
Fouquet, en réponse à ses plaintes:

«Je vous suis très-obligé des bons avis que vous me donnez de concert
avec MM. les présidents, auxquels je vous prie d'en faire mes
remercîments, et de les assurer que je conserverai toujours une
particulière reconnaissance de l'affection qu'ils me témoignent. Il n'y
aurait rien de plus fort ni de plus judicieux que le raisonnement que
vous faites touchant l'accommodement avec les princes, si le principal
fondement sur lequel vous l'établissez pouvait subsister; mais vous
présupposez que M. le Prince donnerait volontiers les mains à
l'accommodement, et il n'y a rien de si certain que jamais il n'en a été
plus éloigné qu'à présent et n'a été plus persuadé de pouvoir aisément
faire réussir ses desseins, étant pour cet effet entré en de nouveaux
engagements avec les Espagnols, qui sont si étroits et si précis, que,
quand même il lui viendrait des pensées de s'accommoder, il ne passerait
pas outre, qu'au préalable il ne leur eût fait donner satisfaction par
la paix générale, comme il est porté par son traité, et comme depuis peu
il en a fait faire des promesses positives de sa part à don Louis de
Haro par Saint-Agoulin, qui est en Espagne, et à Fuensaldagne par
Saint-Romain et par d'autres qu'il lui a dépêchés après lui, le priant
de ne concevoir aucun soupçon du contraire sur le bruit des négociations
qui seraient sur le tapis, auxquelles il était obligé de prêter
l'oreille, pour ne s'attirer pas la haine des peuples et pour ne donner
pas sujet à M. le duc d'Orléans de se séparer de lui. C'est la pure
vérité que je vous dis, et je n'ai pas eu grande peine à me confirmer
dans cette créance, après avoir vu le refus qu'il a fait des marques si
extraordinaires de la bonté du roi, que M. l'abbé Fouquet lui avait
portées; de sorte que ce n'est pas le plus ou le moins des conditions du
traité qui en arrête la conclusion, mais le défaut de volonté en M. le
Prince.

«Je demeure d'accord de ce que vous dites que, pour rétablir l'autorité
royale, pacifier le dedans du royaume et faire cesser les maux que la
guerre civile fait souffrir, le roi se devrait beaucoup relâcher, et
vous voyez bien aussi à quel point on l'a fait, puisque toute la cour en
a murmuré jusqu'à dire que je faisais bon marché de l'intérêt du roi,
parce que cela servait au mien particulier. Enfin, il est assez
vraisemblable que, si M. le Prince avait eu la moindre disposition à
s'accommoder, il ne se serait pas arrêté de le faire pour la
suppression de la cour des aides et pour procurer plus ou moins
d'avantages au comte du Daugnion.

«En outre, il faut considérer que M. le duc d'Orléans, qui témoigne une
si grande passion de faire son accommodement avec M. le Prince, est
tombé d'accord qu'on lui accorde plus de grâces qu'on ne devait. En
dernier lieu, S.A.R. et M. de Lorraine se sont laissés entendre sur ce
sujet à diverses personnes, qu'on n'avait pas grand soin à la cour de
ménager la dignité du roi, et vous aurez même su que M. de Châteauneuf a
publié partout qu'il avait offert de faire conclure l'accommodement à
des conditions bien plus honorables et plus avantageuses pour Sa Majesté
que celles qu'on a envoyées à M. le Prince par M. votre frère.

«Il est vrai que, lorsque j'ai vu que tout ce qui se traitait avec M. le
Prince était public, tant à Paris qu'à la cour, et qu'il n'y avait pas
grande apparence de rien conclure, j'écrivis que j'estimais du service
du roi que l'on examinât cette affaire dans le conseil, afin de ne
demeurer pas seul garant de l'événement, et qu'on ne donnât pas sujet à
ceux dudit conseil qui n'étaient pas de ce secret, de blâmer également
la conduite qu'on aurait tenue, soit que la chose réussit ou ne réussît
pas.

«Vous me dites que mon retour à la cour dans la condition présente des
affaires pourrait peut-être faire un méchant effet. Cependant, lorsque
j'en partis, l'on ne présupposait pas que les princes se dussent
accommoder; mais au contraire que, mon éloignement n'empêchant pas que
la guerre ne continuât, les peuples se dessillant les yeux
connaîtraient à la fin que je n'étais que le prétexte et non pas la
cause des maux qu'on leur faisait souffrir; ce qui étant, je pourrais
m'en retourner auprès de Leurs Majestés avec toute sorte de raison et de
bienséance, et avec l'applaudissement de tout le monde. Cependant, sur
le point de mon retour, je vous puis assurer avec sincérité que je n'en
ai nulle démangeaison, et que, si je croyais que ma demeure pour toute
ma vie en ce lieu pût, en quelque façon, contribuer au service du roi et
au bonheur de ses sujets, je l'y établirais avec plaisir, sans que
personne m'en pût empêcher. Mais j'ose dire, sans aucune préoccupation
et sans autre égard que celui du bien de l'État, que ma présence à la
cour peut être encore plus utile, les mouvements présents continuant,
que s'ils étaient apaisés, et je me flatte dans la créance que les
intérêts de MM. les présidents, les vôtres et ceux de tout le parlement
se rencontrent dans cette pensée.

«Pour ce qui est de nos forces, je vous assure qu'elles ne sont pas si
peu considérables, que nous soyons en état de beaucoup appréhender les
ennemis, et qu'elles augmenteront tous les jours, en sorte que je ne
crois pas qu'il nous soit fort mal aisé de les empêcher de prendre des
quartiers d'hiver en France. Si raccommodement se fait avec M. le duc
d'Orléans, comme il y a grande apparence, tout ira à souhait, et, quand
il y aurait des difficultés, je m'assure que Son Altesse Royale voyant
le roi s'approcher de Paris en résolution d'y entrer, elle ne
l'empêcherait pas du passer outre.

«Par les avis que je reçois, je vois que la disposition de la ville de
Paris est aussi bonne qu'elle a jamais été; que le roi est en état d'en
profiter, et que tout le monde s'applique à la cour, afin que Sa Majesté
le puisse faire avec une entière sûreté. Sur quoi j'ai écrit comme je
devais, étant de votre avis qu'un semblable coup peut extrêmement
contribuer à rétablir l'autorité du roi et mettre ses affaires en tel
état, que, quand il sera contraint à continuer la guerre étrangère et
domestique, ayant Paris de son côté, il en ait plus de moyen et de
facilité.

«Je crois que ce que vous me dites de faire la réunion du parlement dans
le Louvre est en cas qu'il ne se fit point d'accommodement. Car cela
étant, il serait bien plus avantageux, et pour le roi, et pour vous
autres, Messieurs[328], que les officiers qui sont à Paris sortissent
pour tenir quelques séances à Pontoise. A quoi j'estime d'autant plus
qu'ils consentiraient, que M. de Besançon m'a assuré de la part de M. de
Nesmond que, si le roi les mandait pour aller à Saint-Germain, ils y
obéiraient très-volontiers. Je lui ai fait réponse là-dessus que je ne
me mêlais de rien; mais que, s'il avait quelque chose à proposer, il se
devait adresser ou à vous ou à quelqu'un des ministres du roi.»

Cette lettre, destinée à être montrée aux membres du parlement siégeant
à Pontoise, est loin d'exprimer toute la pensée de Mazarin: il glisse
rapidement sur son désir de rentrer à Paris avec la cour, et il ne parle
que de l'intérêt public dans une circonstance où il était dirigé avant
tout par son intérêt personnel. Quant à la disgrâce de l'abbé Fouquet,
il s'en tait aussi bien que le procureur général, quoiqu'elle fut la
véritable cause du ton de dignité offensée qu'on remarque dans la
première partie de la lettre de ce dernier. Mazarin se borne à expliquer
pourquoi il a dû soumettre la question de la paix au conseil du roi.
Avec l'abbé Fouquet, le cardinal est beaucoup plus explicite: il ne
craint pas d'aborder le point délicat. Il montre à son confident qu'il
s'est trompé sur les dispositions de Condé et de madame de Châtillon;
mais il conserve l'espoir qu'il pourra diriger, par l'intermédiaire de
Goulas, une négociation séparée avec le duc d'Orléans et le déterminer à
se retirer dans son apanage de Blois. Enfin Mazarin insiste sur son vif
désir de rentrer à Paris avec le roi. «J'avais eu quelque chagrin, lui
écrit-il, de ce que vous n'étiez plus retourné à Paris, et qu'on eût
employé un autre que vous en la négociation avec Son Altesse Royale;
mais je vois que les choses continuent toujours à se traiter par
l'intelligence qui est entre votre frère et M. Goulas. Je m'assure que
l'affaire ne changera point de face et que vous aurez l'un et l'autre la
principale part à la conclusion, à laquelle il me semble que
l'opiniâtreté de M. le Prince, la bonne intention de M. Goulas et
beaucoup d'autres raisons contribuent extrêmement.

«J'attends cependant avec impatience des nouvelles de ce qui se devait
dire en la conférence qui devait être faite, si l'accommodement se peut
faire avec Son Altesse Royale en la manière que vous me l'écrivez, et
qu'elle demeure d'accord de s'en aller dans son apanage. C'est tout ce
que nous saurions souhaiter, et ce serait un grand malheur s'il
demeurait à Paris gouverné par M. le cardinal de Retz, M. de Châteauneuf
et autres de cette cabale-là, puisque, par ce séjour, nous serions
exposés aux mêmes inconvénients où l'on est tombé par le passé.

«Je vous remercie du conseil que vous me donnez de m'approcher, et du
désir que vous témoignez que je sois en état de pouvoir accompagner le
roi à Paris. Je vous avoue confidemment que c'est une chose que je
souhaiterais, et pour la dignité de Leurs Majestés, et pour ma
réputation, et pour l'avantage qu'en retireront messieurs du parlement
de Paris qui est à Pontoise, par le concert avec lequel on agirait en
toutes choses, et surtout par l'intelligence que j'aurais avec M. votre
frère, duquel je ferai toujours une estime particulière, et je m'y fie à
un tel point que je n'oublierai rien, afin qu'il soit toute ma vie un de
mes plus intimes amis.

«Je fais donc état de partir un de ces jours pour aller à Sedan. Je ne
m'avancerai pas plus avant, mais je me tiendrai prêt pour me rendre en
diligence à la cour, aussitôt que l'on le jugera nécessaire, et comme
vous avez bien pris d'autres peines pour moi, je m'assure que vous ne
refuserez pas de prendre encore celle de m'écrire toujours quand vous
aurez quelque chose d'important à me faire savoir sur ces sujets ou sur
tel autre que ce puisse être.

«J'avais oublié de vous dire que je sais de source certaine que le
cardinal de Retz est dans le dernier bien avec M. de Lorraine, de façon
que, s'il est vrai, comme tout le monde dit, que celui-ci ait tout
pouvoir sur l'esprit de M. le Prince, il ne faut pas douter qu'il ne
vienne à bout de seconder ledit cardinal, dans la pensée que, pendant
que lui et M. le Prince tiendront la campagne avec les ennemis, ils
auront Son Altesse Royale de leur côté, le laissant entre les mains du
cardinal de Retz, qui paraît agir de concert en toutes choses avec
madame de Chevreuse.»

Cette insinuation contre madame de Chevreuse, qui avait pendant quelque
temps soutenu énergiquement Mazarin, n'est pas la seule que l'on trouve
dans les lettres du cardinal. Les Mémoires de Retz parlent aussi de
tentatives de rapprochement qui eurent lieu à cette époque entre lui et
l'hôtel de Chevreuse[329]: mais il ajoute qu'il ne s'y prêta pas. Ce qui
est certain, c'est que les pamphlets du temps signalèrent ce
rapprochement des chefs de la vieille Fronde et la conformité de leur
génie. Une des mazarinades, intitulée la _Vérité_, insiste sur ce point:
«On examine la conduite de la duchesse de Chevreuse; on n'y rencontre
jamais qu'une importune suite de souplesses qui s'engagent
insensiblement l'une après l'autre, et dont elle ne se dégage jamais. On
examine l'économie du cardinal de Retz, et la même confusion la rend
désagréable. La première ne vit que par les tempêtes qu'elle a
soulevées: point d'ordre, point de calme, point d'économie dans sa
conduite. Le cardinal de Retz ne se brouille pas moins. Sa conduite
n'est autre chose qu'une suite de souplesses entrelacées les unes avec
les autres; il ne finit jamais, parce que, en sortant d'un abîme, il
tombe dans un autre. Il a l'intrigue inépuisable.»

L'abbé Fouquet, initié à tous les secrets de l'hôtel de Chevreuse,
savait à quoi s'en tenir sur les avances que l'on faisait de ce côté au
cardinal de Retz. On voulait amener Paul de Gondi à conclure un traité
qui l'éloignât de Paris et du duc d'Orléans qu'il gouvernait. Ce qui
inquiétait davantage l'abbé Fouquet, c'était le parti qui se formait à
la cour contre lui, et qui déjà lui avait infligé une sorte de disgrâce.
Un de ses amis, qui avait suivi le cardinal dans son exil, lui donna sur
ce point d'utiles renseignements. Nous ne pouvons affirmer quel était
cet ami qui garde l'anonyme. Il est probable cependant que c'était un
des secrétaires intimes de Mazarin, Roussereau ou Roze. Le premier est
peu connu; le second, qui devint après la mort de Mazarin, secrétaire de
Louis XIV et qui _tint la plume_, comme on disait alors, avait un esprit
piquant, libre et hardi pour un homme de cour. Il sut tenir tête aux
Condé[330]. Je pense que la lettre suivante est de lui. Ce qui est
certain, c'est qu'elle fait bien connaître la situation de l'abbé
Fouquet à cette époque, les accusations de ses ennemis, les espérances
ambitieuses qu'ils lui prêtaient, et l'estime qu'en faisait Mazarin.

«Je ne m'étais pas trompé, quand je vous ai écrit que vous ne manqueriez
pas d'envieux qui tâcheraient de censurer votre conduite pour vous
discréditer. Diverses personnes de la cour ont écrit contre vous, vous
accusant particulièrement d'être contraire à l'affaire de Paris[331],
soit parce qu'on ne vous en avait pas donné part dans le commencement,
ou parce que vous aviez si fort dans l'esprit l'accommodement de M. le
Prince, par lequel même on marque que vous prétendiez vous élever à la
pourpre, que vous ne pouviez goûter aucune autre voie que l'on voulût
prendre pour avancer le service du roi. On a été jusqu'à dire que,
quelque esprit qu'eût madame de Châtillon, ses yeux sont encore plus
éloquents que sa bouche, et qu'il n'y a point de raisons qui ne cèdent à
leur force. Enfin, ils concluaient que tout le monde connaissant à
présent clairement que M. le Prince ne veut point de paix, la passion
que vous témoigniez était une marque, ou de peu de clairvoyance, ou
d'opiniâtreté, ou de préoccupation. Mais je vous puis assurer sans
déguisement que tout ceci ne vous a point nui auprès du patron, et que
vous y êtes mieux que jamais. Je vous supplie cependant de tenir ce que
dessus secret, parce qu'il serait bien difficile, si vous en témoigniez
quelque chose, qu'on ne se doutât que c'est moi qui vous en ai averti,
M. le Tellier étant un de ceux qui vous a porté le plus de charité.

«Aussitôt que Son Éminence vit que l'on vous avait substitué M.
d'Aligre, elle me témoigna en être fort fâchée. Je lui dis que, si on
pouvait vous accuser de quelque chose, ce ne saurait être que de
n'avoir peut-être pas assez d'expérience pour les grandes affaires. Il
me répliqua que vous aviez assez de capacité, et que vous étiez connu
pour un homme d'honneur; que tout le monde, par cette raison, se fierait
en vous, et que vous étiez plus propre qu'aucun autre à cette
négociation, outre que Goulas étant un de vos amis, il serait plus aise
de traiter avec vous qu'avec aucun autre; enfin, qu'en toutes façons, il
ne faisait aucune comparaison de M. d'Aligre avec vous, et qu'il était
marri de ce choix. Ce qu'il m'a encore confirmé ce matin dans son lit,
et m'a chargé de vous le mander, ne voulant pas vous en écrire lui-même.

«Je vous supplie de nous faire retourner bientôt à Paris en quelque
façon que ce soit, car ce n'est que là que je peux rétablir ma santé,
qui est encore languissante. Il n'y a point de nouvelles de la cour dont
je sois si curieux et si impatient, que de savoir comment je suis en
l'honneur de votre bienveillance; car n'ayant reçu aucune marque de
votre souvenir depuis votre départ, je ne sais point si vous ne m'avez
point disgracié, quoique je sois plus que jamais votre très-humble
serviteur.»

Les lettres de Mazarin à l'abbé Fouquet prouvent également qu'il avait
conservé toute la confiance du cardinal. C'est à lui que Mazarin s'en
remet du soin de gagner les Parisiens pour préparer sa rentrée dans la
capitale en même temps qu'aura lien celle du roi. «Leurs Majestés, lui
écrivait-il le 17 octobre, s'approchent de Paris avec un dessein formé
d'y entrer. Je vois que c'est une résolution prise et qui ne peut être
que très-utile; mais je vous dirai confidemment que j'aurais souhaité
pour la dignité du roi, pour l'intérêt même des Parisiens, pour celui du
parlement qui est à Pontoise, et particulièrement des amis que j'ai dans
cette compagnie, et pour ma propre réputation[332], que l'on eût fait en
sorte que j'eusse eu l'honneur d'y accompagner Leurs Majestés. A quoi ce
me semble on n'aurait pas trouvé d'obstacle. Si les choses étaient
encore en cet état, comme je le crois, que cela se pût faire, je me
promets que vous y contribueriez en tout ce qui dépendrait de vous pour
me donner cette nouvelle marque de votre amitié.»

Mazarin n'obtint pas la satisfaction qu'il désirait si vivement; mais du
moins la victoire du parti royaliste fut complète. Condé, abandonné
depuis longtemps par le duc d'Orléans, avait quitté Paris en même temps
que le duc de Lorraine (15 octobre). La cour était venue s'établir à
Saint-Germain, où elle avait reçu des députations des bourgeois pour
presser le roi de rentrer dans Paris. Déjà le maréchal de l'Hôpital
avait été rétabli dans la dignité de gouverneur, et l'ancien prévôt des
marchands, le conseiller Lefèvre, était rentré en fonctions (17-19
octobre). Cependant Mazarin, qui suivait les mouvements des partis et
qui recevait sans cesse les avis les plus détaillés, était loin d'être
sans inquiétude. La présence du cardinal de Retz à Paris et l'influence
qu'il exerçait sur le duc d'Orléans le préoccupaient vivement. «On
m'assure, écrivait-il à l'abbé Fouquet (17 octobre), que madame de
Chevreuse et le cardinal de Retz sont dans la meilleure intelligence;
que beaucoup de personnes sont de cette intrigue, et qu'assurément il y
a sur le tapis quelque chose qui doit bientôt éclater. Je vous prie de
dire au _fidèle_[333] d'y prendre bien garde et de tâcher de pénétrer ce
qui en est par le moyen qu'il a, puisqu'il n'y en peut avoir de
meilleur[334]. C'est, à mon avis, la chose à laquelle on doit le plus
s'appliquer dans l'état présent des affaires. Je vous prie d'en parler à
la reine, et il serait bon aussi de savoir de la Palatine ce que le
cardinal de Retz se promet[335]. On dit qu'il est raccommodé avec M. le
Prince par le moyen du duc de Lorraine, et que tous les deux contribuent
à le rendre maître de l'esprit de Son Altesse Royale. Je ne le crois pas
tout à fait; mais on doit tout appréhender du naturel des gens à qui
nous avons affaire.»

Ce qui paraît certain, au milieu des intrigues compliquées de cette
époque, c'est que Retz ne négligea rien pour s'emparer de l'esprit du
duc d'Orléans[336] et lui inspirer des résolutions énergiques. Tout ce
qu'il put obtenir du prince fut de rester au Luxembourg et d'y attendre
l'arrivée du roi. Gaston, qui avait eu un si triste rôle pendant la
Fronde, ne pouvait compter ni sur le peuple ni sur l'armée. A la
première injonction, il se retira à Blois. Louis XIV fit son entrée à
Paris le 21 octobre au milieu des acclamations qui saluaient le retour
de l'ordre et de la paix, après avoir trop souvent retenti en l'honneur
des factions et même des armées étrangères[337]. Le lendemain, le roi
tint au Louvre un lit de justice et fit lire quatre déclarations. Par la
première, il accordait l'amnistie; la seconde rétablissait le parlement
à Paris; la troisième exilait un certain nombre de frondeurs et
défendait au parlement de se mêler des affaires publiques. Enfin, par la
quatrième, le roi instituait une chambre des vacations.



CHAPITRE XII

--OCTOBRE-DÉCEMBRE 1652--

L'abbé Fouquet est chargé par Mazarin de préparer son retour à
Paris, et de soutenir ses intérêts auprès de la reine Anne
d'Autriche (21 octobre).--Nécessité de punir les chefs de la
révolte et surtout de faire sortir de Paris le cardinal de
Retz.--L'abbé Fouquet doit insister sur ce point auprès du
procureur général son frère.--Mazarin conseille d'envoyer Retz en
ambassade à Rome.--Il engage l'abbé Fouquet à se tenir en garde
contre les violences de Retz, qui a juré de se venger de
lui.--Nouvelles instances de Mazarin auprès des deux Fouquet pour
qu'ils disposent les esprits en sa faveur, et que les arrêts du
parlement contre lui soient annulés par une déclaration
royale.--Zèle de l'abbé Fouquet et du procureur général pour ruiner
les ennemis de Mazarin, et particulièrement le cardinal de
Retz.--Négociations avec ce prélat; elles sont rompues.--Lutte de
l'abbé Fouquet contre Retz; il lui tient tête partout et propose de
lui enlever l'autorité épiscopale dans Paris.--Arrestation du
cardinal de Retz (10 décembre).--L'abbé Fouquet en avertit le
premier Mazarin; ruine du parti de la Fronde.--Services rendus par
les deux Fouquet.--Leur avidité et leur ambition.--Promesses de
Mazarin.


Le jour même où le roi rentrait à Paris (21 octobre), Mazarin écrivait à
l'abbé Fouquet: «Prenez bien garde que l'on formera des difficultés pour
empêcher ou au moins pour retarder mon retour, particulièrement après
que les Parisiens seront satisfaits par celui du roi en leur ville. Le
cardinal de Retz ne sera pas un de ceux qui y travailleront le moins. Je
vous prie de n'oublier rien pour inspirer de plus en plus aux habitants
des sentiments favorables pour moi. En quoi je m'assure que vous serez
bien secondé par ceux qui ont agi pour le service du roi à Paris dans
ces dernières rencontres, et notamment par M. de Pradelle[338]. En cas
que quelque chose n'aille pas bien à mon égard, dites-le hardiment à la
reine, et proposez les expédients que vous jugerez à propos pour y
remédier.» Ainsi c'est l'abbé Fouquet qui devient l'intermédiaire entre
la reine et Mazarin exilé.

Le 24 octobre, le cardinal, qui venait de recevoir la nouvelle de
l'entrée de Louis XIV à Paris, insiste sur les mesures nécessaires pour
assurer le triomphe de la cause royale. «Je suis ravi, écrivait-il à
l'abbé Fouquet, de la manière en laquelle le roi est entré à Paris, et
de la résolution qu'on a prise d'en faire sortir les factieux; mais j'ai
bien peur que quelques-uns d'entre eux, ou par l'entremise de leurs amis
à la cour, ou autrement, ne trouvent moyen d'en éluder l'exécution.
C'est pourquoi, je vous prie de nouveau, de dire à la reine confidemment
de ma part qu'il faut faire avec hauteur et fermeté ce qui a été arrêté
là-dessus, parce que si on souffrait que quelques-uns de ces chefs
d'émeute, comme Broussel ou autres, restassent à Paris, ce serait y
laisser une semence de révolte, et cette tolérance serait réputée une
manifeste faiblesse, parce que l'on verrait qu'en même temps que l'on
punit quelques séditieux, ou en épargne les chefs principaux. Il n'y a
personne qui puisse être avec raison d'autre avis que celui où je vois
que vous êtes, et j'en ai beaucoup de satisfaction, m'assurant que c'est
aussi le sentiment de M. votre frère.»

Parmi les chefs de la sédition que Mazarin craignait que l'on
n'épargnât, le cardinal de Retz était toujours au premier rang. Il
insiste sur ce point avec l'abbé Fouquet, comme avec le procureur
général. «Je crois, écrivait-il à l'abbé Fouquet, qu'il est impossible
que le repos et l'obéissance envers le roi puissent s'ajuster avec le
séjour du cardinal de Retz à Paris. Il donnera des méfiances et
embarrassera, autant qu'il pourra, l'esprit de S.A.R. pour l'empêcher de
s'accommoder et de sortir de Paris[339], et, en cas qu'elle y soit
contrainte, il n'oubliera rien, afin qu'elle ne s'en éloigne pas, et
fera de continuelles cabales pour le faire revenir et pour troubler les
affaires plus qu'elles n'ont jamais été. Je vous prie donc de dire à M.
le procureur général qu'il faut s'appliquer sérieusement à ceci, comme à
la chose, qui, à mon avis, est la plus importante. Il n'y a personne qui
le connaisse mieux que vous, et vous savez si j'ai rien négligé pour
l'obliger à être de mes amis, et que toutes mes diligences et ses
paroles n'ont abouti à rien, parce que le fonds de la probité n'y est
pas. Si on le pouvait envoyer à Rome, comme il l'a fait offrir lui-même,
par la princesse Palatine[340], d'y aller quand le roi voudrait, ce
serait un grand coup; mais je ne crois pas qu'il s'y résolve jamais de
son gré. Je vous prie d'en conférer avec M. votre frère, et de dire
après à la reine de ma part tout ce que vous aurez jugé à propos sur ce
sujet.

«Comme vous êtes des témoins irréprochables de tout ce qui s'est passé
entre lui et moi, et que vous savez son peu de foi et ses mauvaises
intentions, je sais qu'il vous appréhende fort, et que sur ce que vous
marquiez quelque chose à son désavantage dans votre lettre qui a été
interceptée[341], il a dit qu'il se vengerait de vous. A quoi je vous
conjure de prendre bien garde; car c'est un homme dont l'humeur et la
conduite vous doivent faire croire que, s'il en avait la facilité, il le
ferait encore plutôt qu'il ne le dit.»

La présence du cardinal de Retz à Paris était la principale cause qui
s'opposait à l'entrée de Mazarin dans cette ville. De là sa haine
violente contre un adversaire qui l'empêchait de réaliser le plus ardent
de ses désirs. Toutes ses lettres recommandent d'user de sévérité envers
les ennemis, et, en même temps, on y voit percer l'impatience de revenir
à Paris. Après avoir remercié l'abbé Fouquet d'avoir réchauffé en sa
faveur le zèle du prévôt des marchands nouvellement rétabli: «C'est une
occasion, lui disait-il, en laquelle tous les bons serviteurs du roi
doivent faire les derniers efforts pour relever son autorité, étant
certain que l'on fera plus de chemin maintenant en un jour que l'on ne
saurait faire dans un autre temps en six mois, et j'ai été bien aise de
voir par votre lettre que vous n'approuviez pas certaines tendresses que
l'on avait pour des gens attachés au parti des princes, parce qu'il est
certain qu'elles ne sont pas de saison, et il sera très à propos, après
que vous en aurez concerté avec M. votre frère, que vous preniez
occasion d'en parler souvent à la reine, lui disant que je vous en ai
chargé et prenant garde que personne n'en ait connaissance.»

Mazarin écrivait dans le même sens au procureur général. «J'attends, lui
disait-il, les ordres de la cour pour être informé de la volonté de
Leurs Majestés, et l'on m'a déjà mandé que l'on était sur le point de me
les envoyer. J'avais estimé que, dans la bonne disposition où était la
ville de Paris, l'on aurait bien pu me donner des ordres afin que je
m'avançasse cri diligence pour avoir l'honneur d'y accompagner le roi,
puisque cela se pouvait sans inconvénient, et même qu'il aurait été
avantageux pour la réputation de Sa Majesté. Mais je veux croire que ce
que l'on a fait a été pour le mieux, et que l'on aura eu en cela des
raisons que je ne puis peut-être savoir ici.

«J'attends avec impatience la déclaration[342], que vous avez pris la
peine de dresser avec M. Servien et M. le Coigneux, dont je vous suis
fort obligé; ce n'est pas que j'aie besoin de la voir pour être persuadé
que ce sera une pièce achevée. Je suis ravi de voir la vigueur et la
fermeté avec laquelle on agit: c'est le moyen le plus sûr et le plus
prompt pour rétablir l'autorité du roi et rendre ses succès heureux.
Sans avoir su vos sentiments sur les autres choses dont vous m'écrivez,
les miens s'y étaient rencontrés tout conformes. Sur quoi je me remets à
vous entretenir plus particulièrement à mon retour. Pour ce qui est de
M. de Lyonne[343], je suis toujours dans les mêmes dispositions pour lui
que je vous ai témoignées et que je lui ai fait savoir à lui-même devant
que partir de Pontoise.

«Vous verrez ce que j'écris à M. votre frère, qui parlera fortement à la
reine de ma part sur toutes les choses dans lesquelles il pourrait y
avoir difficulté, et que vous jugerez absolument nécessaires pour le
service du roi.

«Enfin, je suis assuré que vous ne vous endormirez pas à présent que
l'on peut agir dans Paris avec espérance de bon succès. Je me tourmente
continuellement pour fortifier notre armée. J'ai déjà assemblé plus de
six cents chevaux, et j'espère que, dans dix jours, il y en aura plus de
mille[344]. Vous jugerez bien que ce n'est pas un petit renfort dans le
temps où nous sommes, et qu'il pourra être employé utilement pour
empêcher que tous nos ennemis unis ensemble ne viennent à bout du
dessein qu'ils ont de prendre des quartiers d'hiver en France. Le comte
de Fuensaldagne devait pour cet effet être hier à Montcornet[345] pour
faire aujourd'hui la jonction avec M. le Prince[346] et M. de Lorraine;
mais j'espère avec beaucoup de fondement qu'ils n'auront pas en cela le
bon marché qu'ils se sont proposé.

«Il faut seulement que les bons serviteurs que le roi a dans le
parlement songent de bonne heure à des moyens de faire avoir quelque
somme au roi, sans qu'ils soient à la charge du peuple; car avec cela
j'ose vous répondre que les affaires se rétabliront, et bientôt.

«Je vous prie d'assurer M. le président le Coigneux de mon estime et de
mon amitié, et de lui dire que je n'oublierai rien pour l'obliger à me
conserver la sienne. Je m'assure que vous et lui ferez tout ce qu'il
faut, afin que les officiers qui étaient à Pontoise tiennent le haut du
pavé dans la compagnie, à présent que la réunion est faite; en quoi ils
peuvent être assurés qu'ils seront bien appuyés du côté de la cour.
C'est tout ce que je vous dirai par cette lettre, attendant avec grande
impatience de vous pouvoir entretenir plus au long sur toutes choses.»

Les deux frères agirent en cette circonstance avec la vigueur que leur
recommandait Mazarin. L'abbé surtout montra la décision et l'impétuosité
de son caractère dans la lutte qu'il engagea contre le cardinal de Retz.
Il trouvait en lui un adversaire redoutable, habile à s'entourer
d'hommes résolus, comme les Fontrailles, les Montrésor et tant d'autres
nourris dans les intrigues de la Fronde et habitués à manier l'épée.
Retz avait d'ailleurs conservé un grand ascendant sur le clergé de
Paris, malgré le scandale de ses mœurs. Une partie du peuple lui était
dévouée. Il se tenait enfermé dans l'archevêché, à l'ombre des tours de
Notre-Dame, dans un asile dont il profanait le caractère sacré[347]. Sa
renommée semblait encore doubler ses forces, et il fallait, pour
s'attaquer à un pareil homme, le caractère énergique et téméraire de
l'abbé Fouquet. Cet abbé était depuis longtemps le rival en amour du
cardinal de Retz: il lui avait disputé madame de Guéménée et enlevé
mademoiselle de Chevreuse. Il était alors excité par cette jeune fille,
qui, si l'on en croit les Mémoires de Retz, haïssait ce dernier autant
qu'elle l'avait aimé.

Cependant, avant d'en venir aux dernières extrémités, on tenta de
traiter avec le cardinal. La reine avait fait sonder ses dispositions
par madame de Chevreuse et par la princesse palatine, Anne de Gonzague.
Retz répondit, si on l'en croit, aux avances de la première avec une
froide politesse. Quant à la Palatine, il avait plus de confiance en
elle, et il ne refusa pas d'entrer en négociation. Il prétend même que
la cour était si pressée de traiter, qu'on lui envoya un des secrétaires
d'État, Abel Servien, celui-là même qui avait négocié la paix de
Westphalie. On lui aurait offert, outre l'ambassade de Rome et
l'intendance des affaires du roi en Italie, le payement de la plus
grande partie de ses dettes. En un mot, comme il le dit lui-même[348],
on voulait lui faire un pont d'or pour qu'il sortit de Paris et laissât
la place libre au cardinal Mazarin. Ces offres magnifiques tentèrent un
instant la vanité de Retz; mais il aurait, dit-il, regardé comme une
lâcheté de sacrifier à son avantage personnel les intérêts de ses amis,
de Brissac, d'Argenteuil, de Montrésor, de Fontrailles et de tant
d'autres frondeurs, qui avaient couru sa fortune et devaient partager
son sort.

Il ne faut croire qu'avec circonspection ces Mémoires de Retz, si
spirituels, si piquants, mais composés longtemps après les événements
pour amuser madame de Caumartin et faire ressortir l'héroïsme de
l'auteur. Toutefois les lettres de Mazarin attestent à quel point il
était préoccupé de la présence de Retz à Paris, de ses cabales, de son
audace à tenter un coup de main. On a vu qu'il exhortait l'abbé Fouquet
à se tenir sur ses gardes, et qu'il croyait Retz capable de se porter
aux dernières extrémités[349]. Aussi l'abbé Fouquet prenait-il ses
précautions; il avait à ses ordres des hommes de sac et de corde[350],
de véritables coupe-jarrets, et le cardinal de Retz prétend qu'il tenta
plusieurs fois de le faire assassiner[351]. Ce qui est certain, c'est
qu'après la rupture des négociations, l'abbé Fouquet redevint le
principal antagoniste de Retz. Il lui tint tête partout où il le
rencontra: «Vous connaissant comme je fais, lui écrivait Mazarin à la
date du 21 novembre, je m'imagine de quel ton vous aurez parlé à M. le
cardinal de Retz chez la personne où vous l'avez vu, et je ne doute
point qu'étant aussi bien informé que vous l'êtes, de quelle sorte les
choses se sont passées, vous ne lui en ayez dit librement vos
sentiments; je compterai cela parmi tant d'autres choses de cette nature
que vous faites pour l'amour de moi, et dont je ne perdrai jamais le
souvenir.»

Le cardinal de Retz ne se vante pas de la scène à laquelle fait allusion
Mazarin, et qui eut probablement lieu à l'hôtel de Chevreuse. La fille
de madame de Chevreuse, la jeune Charlotte de Lorraine, dont les amours
ont été si outrageusement profanés par Retz, venait d'être enlevée par
une fièvre maligne (7 novembre). Le cardinal rapporte qu'il visita
madame de Chevreuse pendant la maladie de sa fille[352], et c'est
probablement dans cette circonstance qu'il se trouva en présence de
l'abbé Fouquet.

Comme Retz tirait sa principale force du caractère épiscopal dont il
était revêtu et des fonctions que lui laissait remplir l'archevêque de
Paris, son oncle, l'abbé Fouquet conseilla au cardinal Mazarin de se
servir du vieux Gondi pour enlever au coadjuteur toute autorité sur le
clergé. «J'ai fait réflexion, lui répondit Mazarin, à ce que vous me
mandâtes dernièrement, que l'on pourrait obliger M. l'archevêque de
Paris à faire une déclaration publique qu'il ne prétend point que le
cardinal de Retz fasse aucune fonction d'archevêque, et qu'il défend à
tous ceux de son diocèse de le reconnaître, et comme ce serait ôter au
cardinal de Retz les principales armes dont il prétend se servir pour
pouvoir demeurer à Paris, je crois, si la reine le jugeait à propos,
qu'on ne doit rien oublier pour faire roussir cet expédient. Je vous
prie d'y travailler sans perte de temps, après en avoir reçu les ordres
de Sa Majesté.» L'abbé Fouquet fit sans doute, avec son zèle ordinaire,
des démarches pour assurer le succès d'une mesure qu'il avait suggérée,
et que rendait plus facile la jalousie de l'archevêque de Paris envers
son neveu. En cas de succès, l'abbé Fouquet eût pu devenir vicaire
général et administrateur du diocèse de Paris[353]. Peut-être
entrevoyait-il déjà la pourpre romaine, dont lui avait malicieusement
parlé un de ses correspondants? Quoi qu'il en soit, il ne fut pas
nécessaire d'employer contre Retz l'autorité archiépiscopale: il se
laissa aveugler et tomba dans le piège que lui tendaient ses ennemis.

Le roi avait donné l'ordre de l'arrêter. Pradelle[354], un des officiers
de l'abbé Fouquet, était spécialement chargé de veiller à toutes les
démarches de Retz et d'exécuter cet ordre. En cas de résistance, il
devait le tuer. Il en avait commandement exprès, écrit de la main de
Louis XIV[355]. La difficulté était d'attirer le cardinal hors de
l'archevêché, où il s'obstinait à rester enfermé sous la garde d'un bon
nombre de gentilshommes d'un dévouement à toute épreuve. Il fallut user
de ruse pour le faire sortir de sa forteresse: une des femmes qui
avaient le plus de crédit sur Retz le décida. La duchesse de
Lesdiguières, dans laquelle il avait une pleine confiance et qu'il
croyait bien instruite des projets de la cour, le pressa de se rendre au
Louvre, en lui disant que, s'il pouvait y aller en sûreté, la bienséance
exigeait qu'il s'y présentât. Retz objecta qu'il ne pouvait le faire
avec sûreté. «N'y a-t-il, reprit madame de Lesdiguières, que cette
considération qui vous arrête?» Sur la réponse affirmative du cardinal,
elle ajouta: «Allez-y demain; car nous savons le dessous des
cartes[356].» Sur cette affirmation d'une personne qu'il croyait sincère
et bien avertie, le prélat oublia sa prudence ordinaire, et, pour un
homme réputé habile, fit une faute étrange. A peine eut-il mis le pied
au Louvre, le 19 décembre 1652, qu'il fut arrêté par le capitaine des
gardes Villequier, transféré immédiatement à Vincennes sous bonne
escorte et enfermé dans le château.

Ce fut l'abbé Fouquet, qui, le premier, avertit Mazarin de ce coup
décisif. La réponse du cardinal est curieuse; il s'efforce de dissimuler
sa joie, et affecte des regrets hypocrites. «C'est votre courrier,
écrit-il à l'abbé Fouquet (24 décembre), c'est votre courrier qui m'a
apporté le premier la nouvelle que le cardinal de Retz avait été arrêté
par ordre de Leurs Majestés. Je suis marri que sa conduite les ait
obligées à prendre cette résolution contre un cardinal, et, à la vérité,
il parait assez par les offres avantageuses qu'ils avaient eu la bonté
de lui faire pour l'envoyer à Rome, dissimulant tout ce qu'il avait
recommencé à faire contre leur service, qu'elles s'y sont portées avec
grande répugnance, mais enfin je n'ai rien à dire à ce qu'elles font
pour le bien de l'État.»

Le cardinal de Retz s'était persuadé qu'à la première nouvelle de son
arrestation les Parisiens prendraient les armes; mais personne ne
bougea. Quelques-uns de ses partisans, et entre autres le marquis de
Château-Renaud[357], cherchèrent vainement à soulever les quartiers dont
les habitants paraissaient dévoués à Retz; ils trouvèrent, dit le
cardinal lui-même[358], les femmes dans les larmes, et les hommes dans
l'inaction et la frayeur. Retz et ses partisans se trompaient d'époque;
ils se croyaient encore au temps on l'on élevait des barricades pour
Broussel[359] et pour quelques conseillers du parlement, tandis que le
peuple de Paris, corrigé par une rude expérience, était las de ces
agitations factieuses et aspirait au repos. Restait la cour de Rome, qui
pouvait s'irriter de l'arrestation d'un prince de l'Église. Mazarin se
chargea de l'apaiser. Il écrivit au pape pour lui faire connaître les
motifs de cette mesure. «Le cardinal de Retz, lui disait-il, se laissant
emporter à son naturel, qui est très-fier, a fait vanité de ne rien
craindre et l'a publié. Comme si la dignité, de laquelle il est
redevable au roi, le rendait indépendant de son autorité, et qu'il lui
fui permis de violer le respect que sa sujétion établit, ainsi que les
lois les plus saintes de la monarchie, il s'est exempté de venir au
Louvre, et en a déclaré les raisons qu'il avait: que c'était un lieu où
il pouvait être arrêté; qu'ailleurs il était en sûreté,» etc. Après
avoir rappelé tout ce que la cour avait fait pour gagner le cardinal de
Retz, Mazarin montrait en lui un rebelle obstiné, que le roi avait
justement puni de ses crimes envers l'État.

L'arrestation du cardinal de Retz fut le coup de mort pour la Fronde.
Depuis cette époque, le parlement, déjà abattu, rentra décidément dans
le devoir. La bonne bourgeoisie manifesta hautement ses sentiments, et
les voix qui tentèrent de protester furent facilement étouffées. Le rôle
des deux Fouquet avait été, dans ces circonstances, utile et honorable.
Ils n'avaient pas dévié un instant de la voie qu'ils s'étaient tracée.
L'un avait, par un mélange d'adresse et de fermeté, calmé les esprits
des membres du parlement, ramené les moins passionnés, défendu
habilement les intérêts du cardinal, et, lorsque la crise fut parvenue à
son dernier période, il avait donné des conseils énergiques pour séparer
les magistrats fidèles d'une assemblée de factieux. La translation du
parlement à Pontoise avait été son œuvre. L'autre, audacieux jusqu'à la
témérité, avait bravé tous les dangers pour porter au cardinal les
conseils et les encouragements de ses partisans fidèles; il avait tenu
tête, dans Paris, aux Frondeurs exaltés, gagné une partie des bourgeois,
lutte jusqu'à la dernière extrémité contre la faction des princes, et en
même temps négocié avec une persévérance et une habileté qui ne se
démentirent qu'au moment où sa passion pour madame de Châtillon commença
à l'aveugler. Enfin, le principal ennemi de Mazarin avait trouvé dans
l'abbé Fouquet un rival aussi décidé, aussi violent, aussi téméraire que
lui, et, malgré des dédains affectés, on voit percer, dans les Mémoires
de Retz, trop de haine contre cet adversaire pour qu'il ne l'ait pas
jugé redoutable.

Mazarin proclamait hautement les services des deux frères. Il écrivait à
l'abbé Fouquet, le 25 décembre: «Je ne puis assez louer l'application
avec laquelle vous embrassez toutes les occasions d'agir pour le service
du roi, sans que la considération des ennemis que vous pouvez vous
mettre sur les bras soit capable de vous refroidir; mais ce n'est pas
par des paroles qu'il faut témoigner le gré que l'on vous en doit
savoir, vous étant obligé au point que je suis des marques d'amitié que
vous me donnez tous les jours sans aucune réserve.» Les services de
l'abbé Fouquet n'étaient pas désintéressés. Dès le mois d'octobre, il
avait sollicité pour son frère le cordon bleu que laissait vacant la
mort de Chavigny. La dignité de trésorier de l'ordre du Saint-Esprit,
dont Chavigny était investi, donnait, en effet, le droit de porter cet
insigne qu'ambitionnaient les personnages du plus haut rang[360].
Mazarin ne put, en cette circonstance, céder aux instances de l'abbé
Fouquet; mais son refus est exprimé en des termes qui devaient consoler
l'abbé et lui faire concevoir pour l'avenir de hautes espérances. «J'ai
beaucoup de déplaisir, lui écrivait-il, de ne pouvoir m'employer pour
faire avoir la charge de trésorier de l'ordre à M. le procureur général;
mais vous le pouvez assurer sur ma parole qu'en quelque autre occasion
je le servirai aussi solidement, souhaitant avec passion de l'obliger à
être toujours de mes meilleurs amis, comme je veux être toute ma vie des
siens.»

L'abbé Fouquet, déjà pourvu d'une riche abbaye, sollicitait, quoiqu'il
ne fût pas prêtre, un grand vicariat de l'église de Paris. Mazarin avait
d'abord hésité à appuyer cette demande; mais ensuite il y vit un moyen
d'opposer, dans le clergé même de Notre-Dame, un rival au cardinal de
Retz, qui n'était pas encore arrêté à cette époque, et il répondit à
l'abbé Fouquet: «Bien que je vous aie mandé que je remettrais à mon
retour à parler à la reine pour le grand vicariat que vous demandez,
ayant néanmoins depuis fait réflexion que la chose pourrait presser, et
qu'étant nécessaire d'en établir un vous pourriez être prévenu, j'écris
à Sa Majesté pour la supplier de vous faire donner cette commission,
croyant qu'un homme qui n'est pas prêtre ne laisse pas d'en pouvoir
faire la fonction. Je vous adresse ma lettre pour Sa Majesté, afin que
vous la lui rendiez vous-même, et je vous prie de croire que j'aurai
toujours beaucoup de plaisir de pouvoir contribuer à ce que vous
souhaiterez.»

Les deux frères avaient des vues encore plus ambitieuses. Ils savaient
qu'ils avaient des adversaires dans le conseil du roi: ils aspiraient,
sinon à les écarter, du moins à y faire entrer leurs amis pour balancer
le crédit des anciens ministres. Michel le Tellier avait, dans une
circonstance récente, témoigné à l'abbé Fouquet des _charités_ (je cite
le mot même de la lettre attribuée à Roze)[361], dont le vindicatif abbé
lui gardait rancune. N'espérant pas faire disgracier Michel le Tellier,
les deux frères travaillèrent à introduire dans le conseil du roi Hugues
de Lyonne, avec lequel ils étaient en liaison intime. Ils y mirent une
insistance qui fatigua le cardinal, malgré ses dispositions favorables
pour de Lyonne; il voulait, en effet, ne s'occuper de cette affaire
qu'après son retour à la cour. «Je suis surpris, écrivait-il à l'abbé
Fouquet, de ce que vous me marquez que M. le procureur général ne
comprend rien à ce que je lui ai écrit touchant de Lyonne, puisqu'il me
semble m'être assez bien expliqué en lui disant, comme je le lui réitère
encore, que je suis toujours dans les mêmes sentiments que j'ai fait
témoigner au sieur de Lyonne même, et comme je sais qu'il en est fort
satisfait, je crois, par conséquent, que le procureur général le doit
être aussi. Après tout, il faudrait que j'eusse perdu tout crédit auprès
de Leurs Majestés, si je ne venais à bout de résoudre le retour de M. de
Lyonne à la cour. Je crois pourtant très à propos qu'on ne sache pas,
pour son avantage même, que j'ai cette intention. Je ne fais point de
réponse plus particulière à M. le procureur général, parce que, comme
nous nous reverrons bientôt, je remets tout à la vive voix, vous priant
seulement de le remercier de ma part de toutes les marques qu'il me
donne de son amitié, et de lui dire que je suis ravi de le voir si
appliqué à tout ce qui peut rétablir l'autorité du roi au point où elle
doit être.»



CHAPITRE XIII

--JANVIER-FÉVRIER 1653--

Mazarin lève une petite armée et délivre la Champagne.--Il se joint
à Turenne.--État de Paris en son absence.--Divisions entre ses
partisans.--Lettre de le Tellier à Mazarin.--La place de
surintendant devient vacante (2 janvier).--Nicolas Fouquet demande
cette place.--Il a pour compétiteur Abel Servien, qui est vivement
appuyé par plusieurs partisans de Mazarin et par la Chambre des
comptes.--Lettre adressée en cette circonstance à Mazarin par son
intendant J. B. Colbert.--L'abbé Fouquet soutient son frère et se
plaint vivement de le Tellier.--Réconciliation apparente imposée
par Mazarin.--Retour du cardinal à Paris (3 février).--Il fait
nommer (8 février) deux surintendants, Servien et Fouquet.


Le cardinal avait attendu, pour rentrer dans Paris, que le parti de la
Fronde fût entièrement abattu; mais cependant il n'était pas resté
inactif. Il avait rassemblé une petite armée, comme on l'a vu plus
haut[362], et avait réussi à la porter à quatre mille hommes. Il s'était
alors avancé jusqu'à Saint-Dizier, et s'était présenté comme le
libérateur de la Champagne, que le prince de Condé menaçait à la tête
d'une armée espagnole. Puis, ayant rejoint le maréchal de Turenne, il
avait repris avec lui une partie des places dont les Espagnols
s'étaient rendus maîtres, et entre autres Bar-le-Duc, Ligny,
Château-Porcien. Ces conquêtes, accomplies pendant l'hiver (décembre
1652-février 1653), avaient préparé à Mazarin un retour glorieux. Il
rentra à Paris, le 3 février, et sa modération seule empêcha la cour de
déployer en son honneur un faste royal.

Pendant l'absence du cardinal, ses partisans s'étaient de plus en plus
divisés. Le Tellier se plaignait des attaques que l'on dirigeait contre
lui et dont les Fouquet étaient probablement les principaux ailleurs.
«J'ai appris, écrivait ce ministre à Mazarin, dès le 1er janvier
1653, par le bruit commun, qu'il s'est formé ici une cabale pour
déchirer auprès de Votre Éminence; ce qui m'a été confirmé par les
discours qu'un des associés a tenus assez imprudemment à plusieurs
personnes, marquant le détail de ce qui a été écrit de concert sur ce
sujet-là; et d'autant que j'ai eu appréhension que, ai je faisais
témoigner à Votre Éminence que j'en eusse connaissance, vous n'eussiez
quelque inquiétude du soupçon que vous prendriez que cela peut nuire à
l'exécution des choses qui étaient à faire ici pour l'avancement du
service du roi, je me suis fait violence et me suis abstenu de vous en
écrire. Mais à présent qu'il n'y a plus rien à faire, que Votre Éminence
a reconnu par expérience que rien n'est capable de retarder à mon égard
ce qui est de mon devoir, et que j'appréhende que mes ennemis me fassent
un nouveau crime de mon silence, j'ai pensé que Votre Éminence n'aurait
point désagréable que je me défendisse des écritures de ces messieurs,
et que je la suppliasse de tout mon cœur, comme je fais
très-humblement, de n'ajouter aucune foi à tout ce qu'ils ont pu dire ou
écrire sur ce qui me regarde, qu'elle ne m'ait fait l'honneur de
m'entendre, me faisant en cela la même justice qu'elle a fait au moindre
du royaume en toutes occasions; ce que j'estime d'autant plus de sa
bonté que je suis très-passionnément,» etc.

Une des causes qui faisaient éclater les jalousies et les haines entre
les partisans du cardinal était la lutte pour la place de surintendant,
qui était devenue vacante par la mort du duc de la Vieuville (2 janvier
1653). Cette charge, qui donnait la direction du trésor public, à une
époque de désordre et d'anarchie dans l'administration financière,
excitait les convoitises les plus ardentes. C'était le surintendant qui
traitait avec les fermiers des impôts et partageait trop souvent avec
eux les énormes bénéfices qu'ils faisaient dans leurs avances à l'État.
C'était lui qui donnait des assignations ou mandats sur le trésor
public. Comme ces mandats étaient assignés sur un fonds spécial, et que
ce fonds était quelquefois épuisé, il fallait obtenir du surintendant
qu'il désignât une autre brandie des revenus publics pour le payement
des billets de l'épargne, ou, comme on disait alors, qu'il les
réassignât. En un mot, cette charge rendait faciles les spéculations
scandaleuses et les honteux trafics, dont les d'Émery, les Maisons, les
d'Effiat, les Bullion, n'avaient que trop donné l'exemple.

Les compétiteurs furent nombreux, et un des principaux fut le procureur
général, Nicolas Fouquet. Dès le lendemain de la mort du surintendant la
Vieuville, il écrivait à Mazarin[363]: «J'attendais avec impatience le
retour de Votre Éminence pour l'entretenir à fond de tout ce que j'ai
connu de la cause des désordres passés et des remèdes; mais, comme la
mauvaise administration des finances est une des principales raisons du
décri des affaires publiques, la mort de M. le surintendant et la
nécessité de remplir sa place m'obligent d'expliquer à Votre Éminence
par celle-ci, ce que je m'étais résolu de lui proposer de bouche à son
arrivée, et lui dire l'importance qu'il y a de choisir des personnes de
probité connue, de crédit dans le public et de fidélité inviolable pour
Votre Éminence. J'oserais lui dire que, dans l'application que j'ai eue
en m'informant des moyens de faire cesser les maux présents et d'en
éviter de plus grands à l'avenir, j'ai trouvé que le tout dépendait de
la volonté des surintendants; peut-être ne serais-je pas inutile au roi
et à Votre Éminence si elle avait agréable de m'y employer. J'ai examiné
les moyens d'y réussir. Je sais que ma charge[364] n'est point
incompatible, et plusieurs de mes amis qui m'ont donné cette pensée
m'ont offert d'y faire des efforts pour le service du roi assez
considérables pour n'être pas négligés, de sorte que c'est à Votre
Éminence à juger de la capacité que dix-huit années de service dans le
conseil, en qualité de maître des requêtes et en divers emplois, me
peuvent avoir acquise; et pour l'affection et la fidélité à votre
service, je me flatte de la pensée que Votre Éminence est persuadée
qu'il n'y a personne dans le royaume à qui je cède. Mon frère en sera
caution, et je suis assuré qu'il ne voudrait pas en donner sa parole à
Votre Éminence, quelque intérêt qu'il ait en ce qui me touche, s'il ne
voyait clair, et dans mes intentions et dans la conduite que j'ai tenue
jusques ici, et si nous n'avions parlé à fond des intérêts de Votre
Éminence dans cette rencontre; et je puis lui protester de nouveau
qu'elle ne sera jamais trompée quand elle fera un fondement solide sur
nous, puisque personne au monde n'a plus de zèle et de passion pour les
avantages et la gloire de Votre Éminence. Je la supplie que personne au
monde n'entende parler de cette affaire qu'elle ne soit conclue[365].»

Malgré la reconnaissance de Mazarin pour les services que lui avait
rendus le procureur général, il hésita entre les divers candidats à la
surintendance. Un journal inédit de l'époque[366] énumère les
personnages qui prétendaient à cette charge: «M. le président de Maisons
se fondait sur l'injure qu'il avait reçue d'en avoir été ôté. M. Servien
alléguait ses longs et fidèles services. MM. les maréchaux de l'Hôpital
et de Villeroy ajoutèrent aux leurs quantité de raisons particulières et
de bienséance. M. de Bordeaux, intendant des finances, se mettait aussi
sur les rangs et prétendait y avoir bonne part. M. Fouquet même,
procureur général au parlement, n'y renonçait pas, ni quelques autres
encore.»

Parmi ces candidats un des plus autorisés était Abel Servien, qui avait
rendu d'éminents services dans la diplomatie et pendant la Fronde. Il se
plaignait de n'en avoir pas été récompensé, dans une lettre qu'il
adressait à Mazarin, dès le 1er janvier 1653[367]: «Pour moi, je ne
manquerai jamais à mon devoir, quoi qu'il arrive; mais l'exemple du
traitement que je reçois (chacun voyant comme je sers) pourra refroidir
beaucoup de gens. Je n'ose pas dire à Son Éminence tout ce que j'ai dans
l'âme sur ce sujet, et combien je serais malheureux si ceux qui ont plus
de crédit que moi sur l'esprit de la reine pouvaient empêcher que mes
services ne fussent agréables à Sa Majesté. Son Éminence sait bien que
le plus grand de tous les déplaisirs est de _servir y no agradir_[368].
Je ne laisserai pas d'avoir la patience qu'elle m'ordonne; car, outre
qu'elle ne peut pas être bien longue à un homme de soixante ans, il ne
serait pas bienséant d'en manquer à cet âge. Je suis le seul du royaume
qui, depuis vingt ans, sois allé en rétrogradant, et qui, même dans un
temps où tout le monde s'avance et s'établit avec tant de facilité,
n'aie ni charge ni aucun établissement solide, après trente-six ans de
fidèles services, et, si je l'ose dire, assez considérables pour un
homme de ma condition.»

Un des partisans dévoués de Mazarin insistait vivement en faveur de
Servien; après avoir signalé les vices de l'administration financière
et les qualités nécessaires dans un surintendant, il continuait ainsi:
«Je sais qu'il est rare de trouver un homme avec ces belles qualités;
mais, si je ne craignais moi-même de passer pour intéressé, j'en
nommerais un qui pourtant ne m'a jamais fait ni mal ni bien, et je
pourrais bien jurer avec vérité que j'en espère si peu, qu'il y a plus
d'un mois que je ne l'ai vu ni ne suis entré dans sa maison. Votre
Éminence se le peut déjà imaginer, c'est M. Servien, qui a déjà la voix
publique et pour qui je sais qu'on a fait publiquement en cette
rencontre des vœux dans la chambre des comptes et à la cour des aides;
mais on ajoute qu'il ne les aura pas, parce qu'il ne fera point
d'offres[369]. Je sais aussi qu'il se défend d'y prétendre; mais, quand
même il n'en voudrait pas, les plus sensés que j'entende discourir
disent qu'ils ne voient pas comment étant si homme de bien, si capable
et si avant dans les affaires, Votre Éminence peut se dispenser de les
lui offrir.» Ce même correspondant parlait d'un des compétiteurs dans
des termes qui me paraissent désigner Nicolas Fouquet: «Pourquoi,
disait-il, les deux plus importantes charges entre les mains d'un seul
homme, charges auxquelles pour parvenir et se rendre nécessaire, au lieu
d'agir avec vigueur, il a fait mille tours de souplesse? Je ne saurais
oublier les paroles que je lui entendis proférer dans le Palais-Royal un
peu avant la sortie de Votre Éminence de Paris, _que les pierres qui
enfermaient les princes s'élèveraient contre ceux qui les avaient
emprisonnés_. Deux charges si importantes à un seul font tort aux plus
habiles qui n'en ont point et qui l'ont mérité, et j'ose dire que la
gloire, la vanité et la corruption n'ont jamais été ainsi en vue, et
que, si on pouvait encore monter plus haut, on ne serait pas content.»
L'accusation de cumul semble désigner Fouquet qui était déjà procureur
général, et le trait de la fin est sans doute une allusion à sa devise
_Quo non ascendam_ (jusqu'où ne monterai-je pas)? Quant aux paroles
qu'on lui prête, il n'est pas impossible que le procureur général les
ait prononcées dans une de ces harangues où, parlant au nom du
parlement, il était obligé d'adopter son langage.

Malgré les instances des divers partis, Mazarin hésitait toujours, et,
sans contester le mérite de Servien, il prétendait qu'il était peu
propre à l'administration des finances. «C'est un grand malheur pour
moi, écrivait Servien à l'un des confidents de Mazarin, que Son
Éminence, qui a vu de tout temps des emplois plus pénibles que celui-là
réussir assez heureusement entre mes mains, juge le soin des finances
trop laborieux pour moi. Cela veut dire qu'elle ne me juge pas capable
de grand chose, n'y ayant point de charge où il faille moins de travail,
et l'exercice de celle-ci consistant plus à avoir de la prévoyance, de
la fermeté et de la probité qu'à être laborieux, dont il ne faut point
d'autres preuves que l'exemple de M. de Bullion, qui l'a fort bien faite
de son temps, quoiqu'il n'en ait jamais su le détail, qu'il ne le
travaillât presque jamais et qu'une des principales parties lui manquât,
qui est la probité; M. d'Effiat[370] n'avait pas aussi beaucoup
d'application aux affaires et travaillait fort peu. M. d'Émery et M. de
Maisons donnèrent plus de leur temps aux intrigues de la cour, à
l'entretien des dames, aux festins, au jeu et aux autres plaisirs qu'au
travail des affaires dont ils se reposaient sur des inférieurs, et, pour
vous dire le vrai, il faut conclure qu'un homme qui n'est pas capable de
faire la charge de surintendant est indigne pour jamais de toutes les
grandes charges du royaume, où il faut nécessairement apporter plus de
travail et d'assiduité qu'en celle-là.»

Au milieu de toutes les sollicitations qui assiégeaient Mazarin, et qui
étaient si manifestement intéressées, on aime à entendre la voix d'un
homme alors obscur, mais destiné à réparer les fautes des surintendants,
ses prédécesseurs. J. B. Colbert, simple intendant de Mazarin, lui
écrivait le 4 janvier 1653: «La reine me fit hier l'honneur de me
demander si M. le surintendant défunt avait fait de si grandes affaires
pour Votre Éminence et de telle nature, que, pour les tenir secrètes,
elle fût obligée de laisser les affaires en l'état qu'elles étaient,
sans donner l'autorité aux directeurs[371], afin de la conserver à M. de
Bordeaux. Je fis réponse à Sa Majesté qu'il ne s'était passé aucune
affaire, dont je ne fisse le rapport à Sa Majesté en présence de deux
mille personnes. Elle me dit qu'elle le croyait, mais que M.
Ondedei[372], avec la princesse Palatine, lui avaient voulu persuader
le contraire. Je ne ferais pas ce discours à Votre Éminence, s'il
n'avait été fait par la reine même, de qui Votre Éminence le peut
savoir, et je crois être obligé en conscience de lui faire rapport d'un
discours de cette nature. Je la supplie seulement que personne ne voie
ma lettre.

«Pour ce qui est de l'établissement[373] à faire, Votre Éminence voit et
connaît fort bien tous les sujets qui en sont dignes, et je voudrais que
personne ne se mêlât de lui donner son avis sur cette matière délicate.
Ma raison est que je vois peu d'avis qui ne soient fort intéressés, et
je le connais si bien, que, crainte que, si j'en disais quelque mot à
Votre Éminence, le mien ne fût mis au rang des autres, j'aime mieux m'en
taire tout à fait, joint que je crois certainement que Votre Éminence
choisira beaucoup mieux, quand elle aura l'esprit libre et débarrassé de
tous les avis et de tous les rapports de personnes intéressées à
proposer et à exclure. Je ne puis pourtant m'empêcher de lui dire ces
deux mots: qu'elle se donne de garde de ceux qui sont d'esprit à
sacrifier et à donner beaucoup aux subalternes pour avoir plus de
facilité de tromper le principal. C'est en deux mots le désordre du
temps passé, qui est celui de tous qui peut apporter le plus de
préjudice aux affaires de Son Éminence et à l'État.»

L'abbé Fouquet fut dans cette lutte l'auxiliaire le plus dévoué du
procureur général. Il s'était rendu auprès de Mazarin et avait tenté,
mais en vain, d'emporter la nomination immédiate de son frère. Cet
échec donna plus de hardiesse à ses ennemis, et surtout au secrétaire
d'État le Tellier. De retour à Paris, l'abbé Fouquet se vit attaqué par
l'envie et la calomnie; il s'en plaignit vivement à Mazarin: «Je suis
obligé, lui écrivait-il, de rendre compte à Votre Éminence de la
civilité que la reine m'a faite depuis mon retour. Je ne sais si Votre
Éminence aurait eu la bonté pour moi de lui en écrire quelque chose, ou
si ce sera une suite de la politique de M. le Tellier qui, pour rendre
un méchant service à mon frère, dans le temps qu'il a besoin de la
reine, ne lui aurait point dit du bien de moi et du mal de lui, pour
témoigner que c'est la vérité seule qui le fait parler de cette
manière-là et non pas l'animosité qu'il a contre moi, puisque même il a
contribué au bon traitement que l'on me fait.

«Quoi qu'il en soit, je tiens que c'est un piège, parce que j'ai appris
qu'il a dit à beaucoup de gens que je m'étais offert de poignarder le
cardinal de Retz; que j'étais un étourdi et beaucoup d'autres choses que
l'on m'a dit que l'on ne me voulait pas dire. Je nommerai les personnes
qui m'ont fait ces rapports, à Votre Éminence, qui sait bien que je lui
ai dit simplement ce qui nous avait brouillés et que je me suis abstenu
de dire beaucoup de choses, lesquelles j'ai peur que Votre Éminence ne
trouve mauvais que je lui aie tenues secrètes. On a même fait courir un
bruit de ma prison, afin de pouvoir engager plus de personnes à parler
contre moi, et ce bruit a été fondé sur ce qu'on disait que, Votre
Éminence m'ayant refusé la surintendance pour mon frère, je m'étais
emporté à dire des choses peu respectueuses à Votre Éminence, qui peut
se ressouvenir du respect avec lequel j'en ai usé, et que cette calomnie
se détruit d'elle-même.

«Tout cela m'a obligé de prier la reine de commander à M. le Tellier de
s'abstenir de semblables discours, parce qu'ayant beaucoup de respect
pour elle, et sachant à quel point Sa Majesté le considérait, je ne
doutais point que je ne fisse une chose qui lui serait fort désagréable,
si je venais à faire des manifestes pour me défendre; mais que, si cela
continuait, je serais obligé de pousser les choses à toute extrémité
contre M. le Tellier, ne voyant pas un seul homme qui ne me dise quelque
chose de nouveau qu'il a avancé contre moi; ce qui ne m'a pas empêché de
le voir avec toute la civilité possible et de lui rendre moi-même votre
lettre. L'assurance qu'il dit avoir de la surintendance l'a rendu plus
fier que jamais; ce qui n'empêchera pas que je ne vive avec lui de la
manière que vous m'ordonnez.» Mazarin réussit, en effet, à rétablir une
concorde, au moins apparente, entre ses partisans. L'abbé Fouquet lui
répondait le 26 janvier: «J'écrirai à M. le Tellier de la manière dont
Votre Éminence me commande, et même je vois que, depuis que la reine lui
a parlé, il ne me revient plus aucune chose qu'il ait dite. Au
contraire, il affecte de paraître sans crédit et dit qu'il ne se mêle de
rien; il n'est pas malaisé de voir la cause du changement.

«Vendredi dernier, les rentiers firent beaucoup de bruit à l'entrée de
MM. du parlement, et même en appelèrent quelques-uns _Pontoisiens_[374].
Il y va de si peu de chose pour les satisfaire que l'on ne saurait
croire qu'il n'y ait un peu de connivence de la part de ceux qui manient
les finances. Feu M. de la Vieuville leur donnait quatre-vingt-huit
mille livres par semaine; on leur en offre cinquante, et le prévôt des
marchands se faisait fort de les apaiser pour soixante-huit. La présence
de Votre Éminence serait absolument nécessaire; car, pour peu qu'elle
leur fît donner en une rencontre pareille, elle s'acquerrait leur bonne
volonté, et l'on aurait châtié fort aisément les _cabalistes_, desquels
le parti augmentant, il y a des gens qui croient que Votre Éminence ne
reviendra pas et qu'ils auront toute l'autorité.

«J'ai donné avis à la reine que M. de Brissac[375] était à Paris; elle a
donné ordre pour l'arrêter. Je crois que M. de Gauville a écrit à Votre
Éminence qu'un gendarme de M. le Prince, qui est ici, donnerait avis de
ceux qui viendraient de sa part. On arrêta l'autre jour un valet de
Guitaut[376], à qui l'on ne trouva rien d'important. Après demain,
quelques gens du marquis de Sillery doivent revenir pour emmener sa
vaisselle. On a donné ordre pour tout arrêter, nonobstant qu'un desdits
gens ait un passe-port. Ce que la reine a trouvé fort mauvais, ayant
découvert qu'une dame, que je ne nomme point, était dans les intérêts de
M. le Prince.

«On tâche de répandre parmi le peuple que Votre Éminence retarde pour
faire ses préparatifs pour emmener le roi hors de Paris, et je ne vois
aucun des serviteurs de M. le cardinal qui ne soit persuadé que sa
présence est ici absolument nécessaire.»

Rappelé avec tant d'insistance par ses partisans les plus dévoués,
Mazarin revint enfin à Paris, le 3 février, et un de ses premiers actes
fut la nomination à la surintendance. Il partagea cette charge entre
Servien et Nicolas Fouquet[377]. Ce dernier reçut en même temps le titre
de ministre d'État. Les mémoires du temps attestent que la nomination de
Nicolas Fouquet, qui restait toujours procureur général, fût loin
d'obtenir la même approbation que celle de Servien[378]. A la suite de
ces mesures, le cardinal, voulant donner quelque satisfaction aux
candidats évincés, multiplia les charges de finances. Il adjoignit aux
deux surintendants trois directeurs des finances, un contrôleur général
et huit intendants. «Leurs appointements, dit l'auteur du journal que
j'ai déjà cité[379], et les gratifications ordinaires qu'ils recevaient
ne consommaient guère moins d'un million de livres par an.»

La commission donnée par le roi aux surintendants, en date du 8 février
1653, ne subordonne point Fouquet à Servien, comme l'a prétendu un
historien dont l'exactitude ordinaire s'est trouvée ici en défaut[380].
Les trésoriers de l'épargne avaient ordre d'obéir à l'un comme à
l'autre. Cependant un ambitieux comme le procureur général, ne pouvait
être entièrement satisfait d'une décision qui lui donnait un collègue
que son âge et l'opinion publique plaçaient au-dessus de lui. Il voyait
dans Servien un surveillant attentif et sévère, qui défendrait
énergiquement les intérêts du trésor public. Mais la prudence de Nicolas
Fouquet égalait son ambition, et elle lui imposait la plus grande
réserve en présence d'un pareil collègue. S'effacer et attendre que les
embarras financiers le rendissent nécessaire à Mazarin et l'appelassent
au principal rôle, telle fut sa tactique; elle réussit complètement. Il
était d'ailleurs soutenu par son frère, qui restait toujours le
confident le plus intime et le plus dévoué de Mazarin.



CHAPITRE XIV

--1653--

Rôle de l'abbé Fouquet à cette époque; il est chargé sans titre
officiel de diriger la police; mémoire qu'il adresse à Mazarin sur
l'état de Paris.--Il découvre le complot de Bertaut et Ricous
contre la vie de Mazarin, les fait arrêter, surveille leur procès
et presse leur condamnation 23 septembre-11 octobre.--L'abbé
Fouquet accusé d'avoir voulu faire assassiner le prince de Condé;
il se disculpe.--Il ne cesse de veiller sur le parti frondeur, et
instruit le cardinal des démarches de mademoiselle de Montpensier
et des relations du cardinal de Retz avec le prince de
Condé.--Attitude du parlement de Paris: services qu'y rend le
procureur général, Nicolas Fouquet.--L'abbé Fouquet obtient, de
l'Hôtel de Ville de Paris, de l'argent et des vêtements pour
l'armée royale.--Répression des factieux et dispersion des
assemblées séditieuses.--L'abbé Fouquet répond aux attaques de ses
ennemis.--Mazarin l'assure de son amitié.


L'abbé Fouquet ne s'était pas oublié dans la distribution des faveurs.
Comblé de bénéfices ecclésiastiques, il fut chargé, sans titre officiel,
de la police secrète et de la direction de la Bastille. Sa position
auprès de Mazarin rappelle celle du P. Joseph auprès de Richelieu. Le
célèbre capucin n'avait pas plus de titre officiel que l'abbé Fouquet,
et cependant les affaires les plus considérables de la France et de
l'Europe passaient par ses mains. Avec moins de grandeur, l'abbé Fouquet
fut une sorte de ministre de la police, chargé tout spécialement de
veiller à la sûreté du cardinal et de déjouer les complots que les
factions vaincues ne manquèrent pas de tramer contre lui.

Un mémoire qu'il rédigea pour Mazarin fait connaître la situation des
affaires. Il les divise en trois chefs, pour me servir de ses
expressions. «Le premier, dit l'abbé, regarde le parlement qui se vante
d'éclater, si la chambre de justice n'est révoquée, pour la révocation
de laquelle le premier président a écrit en cour, à ce qu'ils disent.
Ils se promettent d'y faire joindre tous les autres parlements et
espèrent être protégés par les mécontents qui ne sont pas en petit
nombre. Le second regarde l'état de la religion qui commence à se
brouiller ouvertement, chacun prenant parti, et cela de la même manière
que les choses se passèrent en France, lorsque l'hérésie de Calvin fut
condamnée; à quoi il serait très à propos de remédier. Si Son Éminence
m'ordonnait d'en conférer avec M. le chancelier, qui est fort
intelligent et très-zélé, l'on pourrait trouver des remèdes à ce mal,
qui deviendra grand, s'il est négligé; bien entendu toutefois qu'après
avoir trouvé les expédients, on les communiquerait à Son Éminence sans
l'ordre de laquelle rien ne serait exécuté. Le troisième concerne l'état
du peuple que l'on suscite par toutes sortes de voies en semant dans les
esprits de très-pernicieuses opinions sur la conduite des affaires, sur
l'éloignement du roi, sur son éducation et sa manière de vivre
particulière. Il arrive ici tous les jours des gens de M. le Prince,
surtout depuis que M. le prince de Conti et madame de Longueville ont
liberté d'y envoyer qui bon leur semble.» Ainsi, veiller sur le
parlement et sur les débris des factions, déjouer les complots tramés
par les partisans de Retz et du prince de Condé, tel fut le rôle de
l'abbé Fouquet à une époque où les passions étaient encore frémissantes,
et où la Fronde menaçait de renaître de ses ruines.

Tant que la cour habita Paris, le parlement et la bourgeoisie furent
paisibles. On n'eut guère à s'occuper que des complots qui menaçaient la
vie du ministre. Des émissaires de Condé furent arrêtés et accusés
d'avoir voulu attenter à la vie du cardinal. On avait vu récemment un
exemple de leur audace. Ils s'étaient avancés jusqu'à Grosbois, près de
Paris, et avaient enlevé le directeur des postes, nommé Barin. Ils
l'emmenèrent à Dainvilliers, et il n'obtint sa délivrance qu'en payant
une forte somme d'argent. Il était donc nécessaire d'avoir une police
qui prévînt et déconcertât de semblables attentats, ce fut surtout la
mission de l'abbé Fouquet. Des lettres interceptées le mirent sur la
trace d'un projet d'assassinat contre le cardinal. Il en découvrit
habilement les auteurs, dont l'un, grand maître des eaux et forêts de
Bourgogne, se nommait Christophe Bertaut, et l'autre était un aventurier
appelé Ricous ou Ricousse, qu'on regardait comme un émissaire du prince
de Condé et de madame de Châtillon. L'abbé Fouquet se chargea de les
faire arrêter. «Ricous, écrivait-il à Mazarin le 16 septembre 1653, est
en cette ville (Paris), et s'en ira à Merlou[381], s'il peut échapper.
S'il plaît à Votre Éminence de donner à du Mouchet, chevau-léger, qui
s'est fort bien conduit et avec affection, huit des gardes de Votre
Éminence, il ira demain, à la pointe du jour, à Pierrefitte[382], qui
est un passage, où, indubitablement, donnera Ricous. Mouchet le connaît.
J'ai des espions en dix endroits pour l'attraper, et, voyant qu'il y va
du service de Votre Éminence, je ne fais autre chose qu'y travailler
jour et nuit, et j'ose dire avec assez de risque, puisque, étant
découvert, on n'en veut plus qu'à moi.»

Ricous fut, en effet, arrêté ainsi que Bertaut, et tous deux jugés par
une chambre de justice, qui fut établie à l'Arsenal et que présida le
chancelier Séguier. L'abbé Fouquet ne cessa de diriger cette affaire,
comme l'attestent ses lettres à Mazarin. «J'envoie à Votre Éminence, lui
écrivit-il le 25 septembre, le sieur du Mouchet, qui a fort bien servi
dans la prise de Ricous, et par qui l'avis est venu du lieu où il était.
Je l'ai fait conduire à Saint-Magloire, qui est une prison de laquelle
nous sommes assurés, pour de là être mené à Vincennes. M. de Breteuil
l'a interrogé; il dit qu'il croit que c'est madame de Châtillon qui l'a
fait prendre, et dit que les offres qu'il a faites de donner de l'argent
au nommé du Chesne ont été pour éprouver sa fidélité, et pour voir si,
par argent, il pouvait se fier en lui et s'en servir, désavouant tout
autre dessein. Je ne sais pas ce qu'il dira quand on lui confrontera les
lettres qu'il a écrites.

«Je n'écris point celle-ci de ma main, étant bien aise qu'il ne
paraisse point que je me mêle de choses qui ne sont pas de ma
profession, à laquelle je ne prendrai point garde, quand il ira du
service de Votre Éminence, quoique j'aie appris, depuis votre départ,
qu'il y avait des gens auprès d'elle qui m'y avaient rendu méchant
office, dont je n'ai point trouvé d'autres raisons, sinon que, la
surintendance ne leur valant pas ce qu'elle avait fait autrefois, ils
veulent rétablir leurs amis et nous détruire, en commençant par moi et
finissant par mon frère, ou nous obliger d'acheter leur protection.

«Le nommé Bertaut ne veut point répondre, même au Châtelet; on prendra
le parti de lui faire son procès comme à un muet.

«M. d'Igby[383], sachant que madame de Châtillon se plaignait du sieur
de Cambiac[384], que M. d'Amiens a présenté à la reine, et qui a promis
de n'être plus dans des intérêts contraires à ceux du roi, l'a pris dans
le chemin de Pontoise et mené à Merlou pour l'obliger à demander pardon
à ladite dame, qui l'a fait relâcher; on dit qu'elle a la petite vérole
et la fièvre continue.

«Je prie derechef Votre Éminence que je ne sois pas nommé dans cette
affaire. Le sieur du Mouchet lui fait la même prière pour lui.»

Une seconde lettre du même jour contenait de nouveaux détails sur le
procès instruit par la chambre de justice. «M. de Nangis, écrivait
l'abbé Fouquet, s'en allant demander l'agrément de Votre Éminence pour
le régiment de Picardie, du prix duquel j'ai trouvé, à mon retour,
qu'il était convenu à vingt et deux mille écus, j'ai été bien aise de
prendre cette occasion pour rendre compte à Votre Éminence de ce qui se
passe à la chambre de justice. MM. de la Marguerie et Méliand,
commissaires députés pour instruire le procès de Bertaut, furent hier à
la Bastille, et, n'osant faire venir Bertaut, lui firent entendre la
lecture de la commission du roi et l'arrêt de la chambre. Bertaut
demeura fort surpris, et, après avoir fait relire plusieurs fois ladite
commission, il dit qu'il ne voulait point reconnaître les deux
commissaires pour ses juges; que cela était contraire aux ordonnances et
déclarations de Sa Majesté, et qu'il était appelant au parlement des
procédures faites par le lieutenant civil, et signa ce qu'il dit. Demain
matin, la chambre s'assemble, où l'on donnera arrêt que Bertaut sera
tenu de répondre, sinon qu'on procédera contre lui comme contre un muet.
Aussitôt les deux commissaires retourneront à la Bastille signifier
ledit arrêt à Bertaut, et, s'il ne répond point, on le jugera comme
muet[385].»

L'abbé Fouquet ne cessait de hâter la procédure, levant les difficultés
qu'elle pourrait présenter, stimulant le zèle des juges, et s'occupant
de la confiscation des biens des accusés, dont l'un, Bertaut, avait une
fortune considérable. Il écrivait le 5 octobre à Mazarin:
«L'interrogatoire des criminels est achevé. Bertaut, qui, après les
protestations, s'était résolu de répondre et l'avait fait, demeurait
d'accord qu'il était à M. le Prince, déniait pourtant la lettre que les
maîtres à écrire ont dit être de lui. Quand on l'a confronté à Ricous et
à du Chesne, qui lui ont soutenu qu'il leur avait donné de l'argent, il
n'a plus voulu répondre, et ses parents ont présenté une requête. Dans
une lettre de Ricous, il y a un article où il semble envelopper M. le
Prince. Je ne sais par quel motif on ne s'est point éclairci de la
vérité. Je m'en vas m'appliquer à voir comment on pourra réparer la
faute[386]. Mercredi au plus tard le procès criminel sera jugé; il n'y a
plus qu'à en faire le rapport qui ne saurait durer deux matinées. Il
serait bon de songer à la confiscation de ceux qui ont quelque chose.
Les juges ont méchante opinion de l'affaire pour les criminels.»

Le lendemain, 6 octobre, le procureur général, Nicolas Fouquet, annonça
à Mazarin que l'instruction du procès était achevée, et que les accusés
allaient comparaître devant la chambre: «Hier, après midi, toute la
procédure contre Bertaut fut achevée, et, quoiqu'il eût répondu à
l'interrogatoire qui lui avait été fait le jour précédent, si est-ce
que, lorsqu'il fut question hier au matin de le confronter avec Ricous
et du Chesne, ledit Bertaut s'avisa de ne vouloir point prêter le
serment et de ne point répondre, croyant par là se garantir. Cette
confrontation ne lui a pas sans doute été fort agréable, d'autant que
lesdits Ricous et du Chesne sont toujours demeurés fermes dans ce qu'ils
disent contre Bertaut touchant l'assassinat. Aussitôt que toute la
procédure eût été hier achevée, qui fut environ les quatre heures du
soir, M. de la Marguerie m'envoya le procès, comme c'est la coutume et
la forme, afin que je prisse des conclusions définitives. J'ai gardé le
procès pendant la nuit dernière, que j'ai travaillé à le voir, et ce
matin je l'ai rendu audit sieur de la Marguerie tout en état, ne restant
plus que le rapport. Sur les dix heures du matin cejourd'hui, on s'est
assemblé et on y a travaillé jusques à midi et demi. Demain, on
s'assemble, dès huit heures du matin, pour examiner le procès, et
mercredi sans doute on entendra les accusés dans la chambre, et dans le
même temps les juges opineront. Ce procès est tout à fait bien instruit,
et la preuve est bien établie. Il ne reste que l'opinion des juges.»

Comme le zèle de quelques-uns des commissaires paraissait moins vif au
moment de prononcer la condamnation, l'abbé Fouquet se chargea de les
stimuler. «Je verrai aujourd'hui, écrivait-il à Mazarin le 10 octobre,
M. de la Marguerie, de la part de Votre Éminence. Il semble qu'il se
refroidisse un peu, à ce que m'ont dit deux ou trois de la chambre.» Dès
le lendemain, 11 octobre, la condamnation était prononcée, et l'abbé
Fouquet, en l'annonçant à Mazarin, lui transmettait le résumé des aveux
arrachés par la torture aux deux condamnés: «J'envoie à Votre Éminence
la déposition que Bertaut et Ricous ont faite quand on leur a donné la
question. Celui qui me parait le plus chargé dedans la suite de
l'affaire est le nommé Cambiac, qui, depuis le commencement jusques à la
fin, est fort chargé. Madame de Châtillon et le président Larcher le
sont aussi, en ce qu'il dit que, Frarin devant assassiner M. le Prince,
ils se sont entretenus de quelque dessein contre Votre Éminence, de qui
on attend ici les ordres de ce qu'il y a à faire, et si elle juge que
l'on doive décréter contre eux et continuer l'affaire. Pour moi, je me
donnerai l'honneur de lui aller rendre mes respects au premier jour.

«Pour la confiscation de Bertaut, Votre Éminence n'a qu'à commander à un
secrétaire d'État d'expédier le don en blanc, c'est-à-dire le don des
biens, sans spécifier la charge qu'il faudra songer à faire supprimer
pour la faire après revivre, à cause des créanciers qui feraient
opposition au sceau, si l'on donnait les biens. J'expliquerai ce détail
à Votre Éminence. Celui qui a fait prendre Bertaut me commanda de dire à
Votre Éminence qu'il lui devait quatre mille livres qu'il demande à
présent et promet de grands services. Votre Éminence me commanda de les
lui promettre.

«Il serait bon que Votre Éminence fit écrire un mot de remercîment à MM.
le chancelier, garde des sceaux[387], aux rapporteurs, et à M. de
Breteuil, et que ce dernier fût chargé de voir tous les autres juges de
sa part en qualité d'homme du roi à la Chambre.

«Comme je finis ma lettre, des gens que j'avais envoyés pour tenir la
main a l'exécution sont revenus. Tout s'est passé fort doucement. Les
lettres ont été brûlées par la main du bourreau, et les criminels ont
été étranglés avant que d'être roués.»

Ces exécutions sanglantes, et le rôle qu'y avait joué l'abbé Fouquet, le
signalaient à la vengeance du parti ennemi; il ne l'ignorait pas et se
tint sur ses gardes. Ses espions l'avertissaient de toutes les démarches
de Condé. On prétendit même qu'il avait voulu faire assassiner ce
prince; l'accusation s'accrédita tellement, que l'abbé Fouquet fut
obligé de se justifier auprès du cardinal: «J'ai su, lui écrivait-il le
2 octobre, que l'on avait fait entendre à Votre Éminence que j'avais
donné un billet au nommé Lebrun[388]; et que cela donnait lieu à M. le
Prince de se plaindre de vous et au peuple de parler. Je supplie
très-humblement Votre Éminence de croire que je ne suis pas imprudent
jusques au point de confier un billet à un fripon qui trahit son maître,
et pour un sujet sur lequel Votre Éminence a toujours dit qu'elle ne
voulait rien entendre. Il est aisé de fermer la bouche aux gens qui
parlent autrement qu'ils ne devraient. Votre Éminence n'a qu'à faire
dire à M. le Prince qu'elle ne croit point que j'aie écrit; mais que,
s'il se trouve un billet de ma main, comme il en a voulu faire courir le
bruit, Votre Éminence me remettra entre ses mains, et que, n'ayant
jamais entendu par moi aucune proposition sur ce sujet, elle ne prend
point d'intérêt à la vengeance qu'il en fera; et je puis assurer Votre
Éminence que si, après la parole que je lui en donne, il se trouve
quelque chose contre M. le Prince écrit de ma main, ou que j'aie jamais
vu ce baron de Veillac, à qui M. le Prince a dit que j'avais parlé, je
suis prêt de m'aller mettre, entre ses mains; ce que je ferais dès
aujourd'hui, si je croyais que Votre Éminence ne me fît pas l'honneur
d'ajouter foi à ce que je lui mande.

«Votre Éminence se souviendra, s'il lui plait, que, de ces sortes de
gens, je n'en ai jamais vu que deux, le premier desquels a servi à
découvrir l'écriture de Bertaut, et, par ce moyeu, détourner un homme
d'entreprendre contre la personne de Votre Éminence; et de là l'on est
venu à la connaissance de tout le reste. A l'égard de celui-là, si ma
conduite a été mauvaise, ç'a été en ce que je me suis mis vingt fois en
danger d'être assassiné, me trouvant seul en des lieux écartés; mais,
quoiqu'il en puisse arriver, quand je croirai que Votre Éminence
affectionnera quelque chose, je risquerai tout pour en venir à bout.

«Pour Lebrun, il s'adressa à M. d'Aurillac, qui est major du régiment
d'infanterie de Votre Éminence. Aurillac le mena à M. de Besemaux[389],
par qui je reçus l'ordre de Votre Éminence de l'entendre. D'Aurillac me
dit que, les amis de M. le Prince étant sur le point d'entreprendre sur
Marcoussis, Lebrun en avait fait avertir Son Altesse Royale; ce qui fit
que l'on prit un peu plus de créance en lui, la créance n'allant pas à
lui rien confier, mais à l'entendre et à lui donner de quoi subsister.
Il s'offrit de se remettre entre les mains du roi toutes les fois qu'il
donnerait un avis jusques à ce qu'il fût exécuté, et fil un écrit que
j'ai, par lequel il dit que, pour chaque cavalier qu'il fera défaire, il
demande une pistole, et un écu par fantassin, et il me dit qu'il était
nécessaire que M. de Beaujeu, qui commandait sur la frontière, lui
donnât quelques cavalière pour l'avertir de tout. Je lui dis que j'en
écrirais; mais je ne lui donnai aucune lettre pour cela. Il fit d'autres
propositions qui furent rebutées, et je lui répétai mille fois, en
différentes visites, que l'on n'y voulait point songer. Voilà ma
conduite sur ce sujet. Si M. le Prince ne m'aime pas, pour ce qu'il me
croit à Votre Éminence autant que j'y suis, et qu'il apprend que de
temps en temps on a découvert quelque chose de ses mauvais desseins, je
ne crois pas que cela me doive être imputé à blâme par Votre Éminence,
laquelle je crois me fera bien la justice de ne pas donner lieu à tous
les méchants offices que l'on me voudrait rendre là-dessus, ne doutant
pas que beaucoup de gens ne m'accusent d'imprudence et de commettre
Votre Éminence mal à propos. Je le répète encore à Votre Éminence: je la
supplie de m'envoyer pieds et poings liés à M. le Prince, si tout ce que
l'on a dit là-dessus n'est faux.

«J'écris une lettre à un des officiers de l'armée de M. le Prince et le
prie de la lui faire voir. J'en ai donné des copies ici à mes amis, et,
si les amis de M. le Prince continuent ici de soutenir que j'ai donné un
billet à Lebrun, je supplie Votre Éminence de trouver bon que je ne le
souffre pas.»

Mazarin lui-même avait été impliqué dans cette accusation de tentative
d'assassinat contre le prince de Condé. Il écrivait, à cette occasion, à
l'abbé Fouquet: «Tout le monde doit être assez persuadé que je ne suis
pas un grand _assassinateur_, et mes ennemis mômes me peuvent faire la
justice de le croire ainsi. Avec tout cela, le vous assure que j'ai un
très-sensible déplaisir qu'on publie que l'homme que le prince de Condé
a fait arrêter a déclaré qu'il était envoyé auprès de lui par mon ordre
pour lui faire du mal. Le temps qui protège la vérité découvrira
colle-ci à la confusion des imposteurs, et, s'il n'arrive audit prince
autre mal que celui que je lui ferai par de semblables moyens, il vivra
longtemps. 11 ne tiendra qu'à lui de faire, s'il veut, avec moi, trêve
d'assassinats, et vous tomberez bien d'accord que je ne perdrai rien
dans la conclusion de ce traité.»

Quant aux mesures préventives et à la police vigilante de l'abbé
Fouquet, elles obtinrent de Mazarin l'assentiment le plus complet. «Il
ne faut rien épargner, lui écrivait-il, pour découvrir les
correspondants de M. le Prince à Paris, étant certain qu'il y en a
beaucoup qui lui écrivent et qui y demeurent pour quelque mauvais
dessein, à ce que vous avez pu assez connaître dans les papiers que M.
d'Amiens m'a envoyés. La meilleure diligence est celle que vous faites
de faire visiter les cabarets et chambres garnies, et il le faut
continuer.» Il ajoutait dans une autre lettre: «Le capitaine Claude
aurait pu découvrir tous les desseins de ceux qui se cachent dans Paris,
s'il eût été pris, et surtout la personne qui a écrit la dernière lettre
que vous savez. C'est pourtant un très-grand avantage que celui que l'on
reçoit de l'épouvante des méchants, qui sont relancés par vos soins, en
sorte qu'ils n'osent pas s'arrêter longtemps dans Paris. Je vous en ai
en mon particulier grande obligation.»

L'ancien parti de la Fronde s'était d'abord contenté de faire des vœux
pour le prince de Coudé; mais à peine Mazarin fut-il parti pour l'armée,
emmenant le jeune Louis XIV, que les agitations recommencèrent. On
craignit même l'arrivée à Paris de mademoiselle de Montpensier. Tandis
que son père, Gaston d'Orléans, avait, suivant son usage, sacrifié ses
partisans et ceux mêmes qu'il avait entraînés dans la révolte, sa fille
était restée en relation avec le prince de Condé[390]. Elle avait le
cœur trop noble pour abandonner ses amis, et l'esprit trop romanesque
pour ne pas tenter de nouvelles aventures. L'abbé Fouquet, qui
entretenait des espions dans les plus illustres familles, apprit que
Mademoiselle avait envoyé un gentilhomme à madame d'Épernon pour la
prier de se trouver à Brie-Comte-Robert[391]. «Aussitôt, écrit-il à
Mazarin le 30 septembre, j'y ai envoyé un gentilhomme de mes amis et le
sieur du Mouchet, l'un, pour la suivre et l'observer, l'autre, pour me
dire ce qu'il aura appris. Je crois qu'on ne veut point l'arrêter: mais,
si l'on prenait cette pensée, il n'y a qu'un officier des gardes du
corps qui le puisse. La seule cavalerie que l'on a ici, ce sont les
gardes du maréchal de l'Hôpital et ceux de Votre Éminence, qui sont en
Brie avec les chevau-légers; encore ceux-là sont fort éloignés. Il est
nécessaire, si elle venait ici déguisée, que l'on ait des ordres de ce
qu'il y a à faire.» Quelques jours après, les craintes que cette
dénonciation avait données à l'abbé Fouquet étaient dissipées, ou du
moins ajournées. Il écrivait le 30 octobre à Mazarin: «La demoiselle,
qui devait aller à Brie-Comte-Robert, s'est contentée d'y envoyer un
relais. Elle avait écrit de sa main une lettre à madame d'Épernon, mais
elle a dit à Monsieur qu'elle l'avait brûlée. Madame de Brégy me donna
hier avis que la même demoiselle avait dessein de venir en cette ville;
qu'elle voulait encore attendre quinze jours, et que le lieu secret où
elle prendrait ses relais était chez M. du Chemin, trésorier de ladite
demoiselle, qui est à moitié chemin entre le logis de M. de Chavigny, où
elle est, et Brie-Comte-Robert, et que ledit sieur du Chemin était celui
qui faisait tenir toutes ses lettres. Je ne me suis expliqué à madame de
Brégy ni de ce que m'a va il dit M. d'Épernon, ni à lui de ce que
m'avait dit madame de Brégy, de qui l'on pourrait avoir des avis,
beaucoup de gens s'adressant à elle; elle servirait fort bien, si elle
voulait présentement.

«M. d'Épernon m'a dit ce matin que M. de Lusignan était un homme
dangereux, qu'il n'était point d'avis qu'on le laissât ici, et qu'il ne
savait point s'il avait pris l'amnistie.

«L'abbé Roquette m'est venu dire qu'il avait appris que Votre Éminence
le tenait suspect; qu'il venait offrir de se mettre en cachot s'il
avait eu aucune correspondance avec M. le Prince depuis qu'il était
sorti de Paris contre le service du roi; qu'il avait toute son attache à
M. le prince de Conti, duquel il donnerait par écrit l'assurance qu'il
se dégagerait, s'il faisait jamais rien contre le service.»

Ces avis, qui venaient de sources diverses et souvent de grands
personnages, prouvent quelles étaient l'activité et l'influence de
l'abbé Fouquet. Il ne cessait d'exercer une surveillance active sur
Retz, qui avait conservé de nombreux partisans à Paris et dans l'armée
des princes. «Je juge, écrivait-il à Mazarin, par une lettre que j'ai
reçue d'un lieu secret et qui m'est tout à fait assuré, que le cardinal
de Retz a des nouvelles, et qu'un homme est allé de sa part à
Charleville et à Mézières. L'on ne m'a point nommé l'homme; mais l'on me
donne avis fie prendre garde à moi, parce que celui qui y est allé a dit
que j'étais celui contre qui il était le plus animé. Il (le cardinal de
Retz) donne avis à MM. les gouverneurs, ses amis, qu'il ne quittera
point sa coadjutorerie et n'ira point à Rome. J'écris pour savoir le nom
de celui qui a passé, et je pourrais même peut-être bien le faire
arrêter au retour, si Votre Éminence le trouvait bon.» L'abbé Fouquet
s'alarmait des sentiments de pitié qu'exprimaient les soldats chargés de
veiller sur Retz. «M. de Pradelle, écrivait-il encore à Mazarin le 28
septembre, m'a dit que les gardes du corps témoignent avoir grande
compassion du cardinal de Retz, et, quand ils parlent de lui, ils disent
_le pauvre M. le cardinal de Retz_, et que cela vient de ce qu'on ne
leur donne pas un denier. Il prie pourtant qu'on ne le cite pas
là-dessus.» Mazarin répondit immédiatement (29 septembre) à l'abbé
Fouquet: «Vous pourrez dire confidemment à MM. les surintendants ce que
vous me marquez, que vous a dit Pradelle touchant les gardes du corps
qui compatissent si fort à M. le cardinal de Retz, afin qu'ils donnent
ordre à leur payement.»

Le parlement avait été si récemment abattu qu'il n'osait guère murmurer.
Plusieurs de ses membres étaient encore exilés; le procureur général et
son frère veillaient sur les autres. Le nom du cardinal Mazarin, qui
naguère encore soulevait des tempêtes dans la Grand-Chambre, «y a
retenti avec le respect qu'on lui doit, écrivait Colbert à Mazarin dès
le 10 mai. M. le procureur général dans sa harangue, M. le président le
Coigneux et M. Ménardeau ont fortement parlé et fait valoir les
suffrages de Votre Éminence en faveur de la compagnie.» Peu de temps
après, le parlement enregistra sans opposition les lettres patentes qui
donnaient à Mazarin les gouvernements de la Rochelle, d'Artois,
d'Alsace, etc., et l'autorité de sénéchal dans ces contrées, avec
dispense d'information de vie et de mœurs et de prêter serment en
personne, ce qui ne s'était jamais vu en pareille matière[392]. «Votre
Éminence, ajoutait Colbert, a été servie en cette occasion, comme elle
devait l'être par M. le premier président, M. le procureur général et M.
Ménardeau, qui en a été rapporteur.»

Lorsqu'au mois de septembre on établit une chambre de justice à
l'Arsenal pour juger Bertaut et Ricous, il y eut quelques murmures parmi
les magistrats contre ce tribunal exceptionnel. Le président de Maisons
se signala entre tous et chercha à former une cabale. Mais il n'y avait
alors de conseillers réunis que les membres de la chambre des vacations,
et ils n'osèrent agir en corps. «Jusqu'à présent, écrivait le procureur
général le 6 octobre, la chambre des vacations n'a rien fait contre la
commission de l'Arsenal. Il y a eu, il est vrai, des requêtes répandues
au nom de cette chambre; mais elles sont l'œuvre de quelques
particuliers.» Ainsi, dans une question qui le touchait directement et
en présence d'une juridiction exceptionnelle, le parlement gardait le
silence.

L'Hôtel de Ville n'était pas seulement docile: il se montrait empressé à
fournir de l'argent et des vêtements pour l'armée et à venir en aide au
trésor public. C'était encore l'abbé Fouquet qui avait négocié cette
affaire avec le prévôt des marchands et le gouverneur de Paris. «Je
crois, écrivait-il à Mazarin le 25 septembre, que Votre Éminence n'a pas
sujet d'être mal satisfaite de ce que la ville a accordé au roi, ni de
la précaution que j'avais prise, qu'il ne fallait point qu'elle donnât à
condition de le reprendre sur les cinquante mille écus; elle en prie
seulement le roi, de sorte que la chose est en la disposition de Votre
Éminence, aussi bien que d'avoir de l'argent au lieu d'habits, et M. le
maréchal de l'Hôpital m'a dit que l'on pouvait tirer la somme que je lui
ai dite, de douze mille écus, que l'on aimait autant que ce que la ville
avait accordé, de sorte que, si Votre Éminence le trouve à propos, il
faudrait écrire à M. de l'Hôpital que, les justaucorps ne pouvant
peut-être être prêts au temps auquel il est nécessaire de les avoir, la
difficulté de les transporter par la saison qui commence d'être
mauvaise, fait que le roi se contente du tiers des habits, c'est-à-dire
de cinq cents justaucorps, bas-de-chausses et paires de souliers; et
que, pour ce qu'ils lui ont donné, qu'il l'estime à douze mille écus et
plus, et qu'il leur laisse quatre mille écus pour ce tiers, et que la
ville lui envoie huit mille écus. M. le maréchal de l'Hôpital et moi
croyons qu'il vaut mieux d'en user de la sorte que de demander le tout
en argent, outre que l'on pourra encore représenter qu'il y a des draps
à Châlons et à Reims, où l'on en fera faire. J'attends les ordres de
Votre Éminence là-dessus. Ce que l'on fera ici servira d'exemple aux
autres villes; mais il ne faut pas laisser traiter la ville avec des
marchands, si l'on veut de l'argent.»

Quelques factieux tentèrent encore d'agiter Paris; mais ils
rencontraient une vive résistance et une sévère répression. «On fait ici
force cabales, écrivait l'abbé Fouquet à Mazarin, pour les rentes de
l'Hôtel de Ville; on distribue des libelles, on vole, et même hier au
soir (10 septembre 1653) on tira des coups de pistolet dans des
carrosses sans demander la bourse. Je puis assurer Votre Éminence que je
ne manque pas ici d'occupation.» Mazarin approuvait fort cette activité.
«Il faut, répondait-il à l'abbé Fouquet, réprimer la licence avec
laquelle on recommence à parler, à publier des libelles séditieux et à
faire de nouvelles assemblées, et en public et en particulier, contre
le service du roi; il faut faire en sorte que l'on soit délivré de toute
inquiétude du côté de Paris pendant l'absence de Sa Majesté, et procéder
avec la dernière sévérité contre ceux qui s'en voudraient prévaloir pour
exciter de nouveaux troubles.»

L'abbé Fouquet ne manqua pas d'énergie pour étouffer la Fronde
renaissante. Il annonçait à Mazarin la répression des troubles en même
temps que leur commencement[393]: «L'absence du roi avait ameuté
quelques séditieux, dont le nombre s'augmentait au Luxembourg. J'ai
envoyé force gens pour les observer; s'en étant aperçus, ils se sont
dispersés avec frayeur. Ils se réduisent à quelques libelles, qu'ils
prétendent faire imprimer au premier jour contre Votre Éminence. J'en
découvrirai les auteurs, et même j'espère en faire arrêter quelqu'un.»

Ainsi tous les détails de la police et de la sûreté générale étaient
abandonnés par Mazarin à l'abbé Fouquet. Le cardinal lui écrivait encore
le 27 novembre: «Si on peut trouver la femme qui parla si insolemment
dans l'église Sainte-Elisabeth, on fera bien de la mettre aux
Petites-Maisons. Vous ferez ce que je vous écrivais par ma lettre
ci-jointe touchant M. de Lusignan. Il est certain que ç'a toujours été
un fort méchant homme; mais il ne faut pas donner matière de dire qu'on
le recherche à présent pour les choses passées. Il faut qu'il paraisse
clairement qu'il n'est arrêté que pour ce qu'il a fait depuis
l'amnistie, et, en cas qu'il ne se trouve pas coupable, le roi veut
qu'il soit relâché. Il est vrai que j'ai promis à M. le premier
président[394] de m'employer auprès du roi pour obtenir de Sa Majesté le
retour de M. de Thou[395], et vous lui pouvez confirmer que, à notre
retour à Paris, je ferai en cela ce qu'il désirera; mais il se
souviendra aussi que lui et les autres amis dudit sieur de Thou devaient
l'obliger à tenir dorénavant une conduite contraire à celle qu'il a
tenue jusqu'ici. Je crois qu'il serait fort à propos de faire faire le
procès aux payeurs des rentes qui se sont le plus signalés dans la
révolte qu'ils ont voulu émouvoir dernièrement.»

Les fonctions que l'abbé Fouquet remplissait avec un zèle si dévoué lui
gagnaient de plus en plus la confiance de Mazarin, mais elles excitaient
contre lui l'envie et la haine. Il n'ignorait pas que les accusations de
ses ennemis parvenaient jusqu'au cardinal. Il chargea un de ses agents,
qui se rendait auprès de Mazarin, de le défendre, et lui remit un
mémoire pour sa justification: «Le sieur Mouchet[396] m'obligera de dire
à Son Éminence que je l'ai chargé de lui faire entendre que je lui
demande la grâce de m'avertir de ce qu'on lui dira contre moi, afin que
j'aie lieu de me justifier ou d'avouer ce qu'on aura dit; ce que je
ferai toujours avec grande sincérité, et ferai voir si je l'ai dit ou
fait, à quelle intention je l'ai pu faire, qui ne peut jamais être que
bonne, et, pour deuxième faveur, je supplie Son Éminence d'avoir la
bonté de demander pour moi la même grâce au roi et à la reine, parce
que, sans cela, je ne saurais m'appliquer à aucune sorte d'affaire, et
je m'en retirerais tout à fait, mon honneur m'étant préférable à toute
autre chose.

«Que si Son Éminence entrait dans le détail de ce qu'on dit contre moi,
le sieur du Mouchet lui dira seulement deux choses: la première, que
l'on a promis de faire entendre à Son Éminence que, pour me rendre
nécessaire, j'étais bien aise de brouiller les affaires et de les
multiplier. Sur quoi il lui faudra faire observer que, si je me veux
éclaircir avec Son Éminence sur cela, ce n'est pas que je craigne qu'on
le persuade à mon préjudice; car il sait par expérience que ce que je
fais tend plutôt à éclaircir les affaires et à les terminer qu'à les
embrouiller et à les multiplier; mais c'est afin que Son Éminence
connaisse que ceux qui lui parlent sont instruits par la cabale, comme
nous l'avons remarqué dans nos dépêches.

«La deuxième, qu'on doit insinuer adroitement dans son esprit que je me
fais de fête, que je me vante des services que j'ai rendus à Paris, à
Bordeaux, etc.; que j'ai de l'ambition. A quoi je réponds que je me
contente de servir quand l'occasion s'en présente, laissant à Son
Éminence à juger avec Leurs Majestés du mérite de mes services, et me
souciant fort peu qu'ils viennent; à la connaissance des autres. Si
j'étais homme à me vanter de ce que je fais, je n'aurais pas conservé,
comme j'ai fait, le secret dans toutes les affaires que j'ai maniées,
et notre commerce n'aurait pas manqué d'être découvert, depuis un an
qu'il a commencé et qu'il continue sans interruption.

«Enfin le sieur du Mouchet me fera plaisir, pour conclusion, de dire à
Son Éminence que je n'ai jamais été ni ne veux jamais être à personne,
ni dépendre de qui que ce soit au monde que de Leurs Majestés et de Son
Éminence. Je sens bien que par là je m'attire l'envie de plusieurs; mais
c'est de quoi je ne me mets guère en peine.»

Mazarin se borna à répondre quelques mots de sa main pour prouver à
l'abbé Fouquet qu'il appréciait ses services et qu'il le soutiendrait
contre ses ennemis: «Je vous prie de vous mettre l'esprit en repos; car
vous êtes trop bien assuré pour que vos ennemis mêmes puissent avoir
mauvaise opinion de vous, nonobstant tous les artifices dont on pourra
user pour faire soupçonner quelque chose à votre préjudice. En tout cas,
mon amitié ne vous manquera en aucun temps.»



CHAPITRE XV

--1653-1654--

Administration financière pendant les années 1653 et 1654 racontée
par Nicolas Fouquet.--Règlement qui détermine les fonctions de
chacun des surintendants.--Erreurs du récit de Fouquet.--Embarras
financiers pendant l'année 1653, prouvés par la correspondance de
Mazarin et de Colbert.--Le cardinal Mazarin se fait traitant et
fourisseur des armées, sous un nom supposé.--Les surintendants se
montrent d'abord assez difficiles, et Colbert s'en plaint.--Fouquet
profite d'une absence de Servien (octobre 1653) pour régler les
affaires d'après les désirs du cardinal.--Mazarin exige que les
deux surintendants vivent en paix.


Les plus grands embarras de cette époque venaient de la détresse des
finances: il fallait pourvoir à la guerre et à l'entretien des armées,
et réparer le mal causé par les troubles des cinq dernières aimées.
C'est alors surtout que des financiers intégres et habiles eussent été
nécessaires. Malheureusement Servien, homme supérieur dans les
négociations, était peu versé dans ces matières, et quant à Fouquet, il
appliqua tous ses soins à trouver l'argent que demandait le cardinal,
sans s'inquiéter de grever l'avenir par les intérêts énormes qu'il
fallait payer aux traitants. Lui-même, il prit part à ces prêts
usuraires, et entra dans la voie déplorable qui devait le conduire à sa
perte. Toutefois, il sut pendant longtemps dissimuler ses dilapidations.
Il avait beaucoup de ménagements à garder en présence d'un collègue,
qui, par son âge et sa réputation, tenait le premier rang. S'effacer et
attendre que les embarras financiers le fissent rechercher par Mazarin,
tel fut le plan de conduite qu'il adopta et suivit fidèlement en 1653.
Si l'on en croyait l'apologie que Nicolas Fouquet a publiée sous le nom
de _Défenses_[397], il n'aurait pas agi ainsi par calcul, mais par ordre
du cardinal. Dans la partie de ses _Défenses_, où il raconte son
administration pendant les années 1653 et 1654, le surintendant prend le
ton de l'histoire, et on voit qu'il aspire à tracer de véritables
Mémoires, mais il manque souvent de sincérité.

«Dans cette première année 1653, dit-il[397a], M. Servien, par ordre de
M. le cardinal, agissait seul, réglait les affaires de toute nature. Je
lui disais bien ma pensée; mais il en usait comme il lui plaisait, ne
faisait à mon égard autre chose que m'envoyer les expéditions qu'il
avait signées, pour y mettre mon nom, suivant les ordres que j'en avais
reçus de M. le cardinal, qui ne s'adressait alors qu'audit sieur
Servien, mon ancien, d'une grande réputation pour la variété et
l'importance des emplois par où il avait déjà passé.

«Nous eûmes plusieurs différends ensemble, ledit sieur Servien et moi.
Il se fâcha que j'eusse écrit de ma main un fonds sur une ordonnance.
Nous portâmes nos différends l'un et l'autre à M. le cardinal pour les
régler, et fûmes ouïs ensemble par lui. Ledit sieur Servien soutenait
devoir écrire les fonds tout seul. Je disais, au contraire, que ce
n'était pas une prérogative de l'ancien, et que cela devait être fait
sans affectation[398] par lui, ou moi, ou M. Hervart, selon les
occasions, comme avaient fait les précédents surintendants.

«M. le cardinal, prévenu par le sieur Colbert, auquel ledit sieur
Hervart faisait de grands biens pour avoir sa protection, régla que,
puisque nous ne pouvions nous accorder, nous n'écririons les fonds ni
l'un ni l'autre, et que ce serait ledit sieur Hervart, qui les mettrait
tous de sa main, Son Éminence le considérant comme un homme de son
secret domestique.

«M. Servien porta ce règlement avec beaucoup d'impatience; il alléguait
toujours audit sieur cardinal que M. Hervart, auquel il était dû de
grandes sommes pour d'anciennes assignations, ayant seul la connaissance
des fonds par son registre et écrivant les assignations de sa main sur
les ordonnances et billets, était maître de toutes les finances,
écrivant fort mal, lui étant facile, après avoir mis un fonds qui ne
valait rien en notre présence, et que nos signatures étaient apposées,
de le changer, les billets se rompant à l'épargne, et n'y ayant plus de
preuve que par son registre. D'ailleurs il l'accusait de beaucoup de
choses dont il rapportait des circonstances particulières, et disait que
ce règlement était comme entre un maître et son secrétaire, lequel
voudrait prétendre que, à cause qu'il écrit quelquefois des lettres, le
maître ne pourrait plus écrire de sa main. Cela demeura en cette forme
pendant toute l'année 1654.»

Si l'on en croit Fouquet, les ressources financières étaient loin de
manquer à cette époque[399]: «Ces deux années, dit-il, on ne manqua pas
d'argent; les gens d'affaires payaient ponctuellement et faisaient
volontiers des prêts et des avances. D'autres particuliers mêmes, en
leur donnant des fonds à 15 pour 100 d'intérêt, ou avec des billets de
remboursement de vieilles dettes au lieu d'intérêts, fournissaient des
sommes considérables. La raison de cette facilité provenait du rabais
des monnaies, les pistoles ayant été réduites de douze livres à dix,
l'argent blanc à proportion, et la réduction ne s'en faisant que peu à
peu en divers termes, de trois mois en trois mois; tous ceux qui
voulaient éviter la perte apportaient leur argent avant le terme ou le
prêtaient aux traitants de leur connaissance. Ainsi tout le monde avait
alors du crédit. Cela dura dix-huit mois et plus, à cause de quelque
prolongation du dernier terme. On atteignit par ce moyen la fin de
septembre 1654.

«Cette facilité fit consommer par avance le fonds des deux années
suivantes, 1655 et 1656, et toutes les affaires dont on avait pu
s'aviser. Son Éminence fit payer beaucoup d'assignations des années
précédentes, qui n'avaient pu être acquittées depuis les désordres de
1649.

«Les troupes prirent leur quartier d'hiver dans le cœur du royaume
pendant ces deux années 1653 et 1654, et avaient ruiné dans leurs
logements tout le plat pays des meilleures généralités. «Le mois de
septembre arrivant, il fallait s'assurer des fonds pour diverses
dépenses pressées, dont le plus grand effort pendant la guerre tombait
sur les derniers mois de l'année et les premiers de la suivante. Les
receveurs généraux avaient fait leurs plaintes publiques de la
désolation de leurs généralités et de la perte sans ressource, si on
continuait à y mettre des troupes. Les fermiers des gabelles pour les
provinces d'impôt représentaient la même chose; les uns et les autres
avaient traité des années suivantes, à condition d'en être exemptés,
avaient fait leurs promesses pour 1655 et 1656, et les promesses étaient
déjà consommées en dépenses du passé, par la facilité d'en trouver de
l'argent. «Les monnaies étant réduites à leur prix, le crédit manqua
tout à coup; la raison qui l'avait fait trouver cessant, les
particuliers auxquels on avait racheté des rentes et payé des dettes,
comme il est notoire qu'on faisait de toutes parts, se trouvant chargés
de leurs deniers, pour éviter la perte de l'intérêt et d'un sixième de
leur bien par cette diminution d'espèces, les avaient donnés, quoique
avec crainte, aux gens d'affaires. Mais, faisant réflexion sur la
banqueroute de 1648, aussitôt que le prix des monnaies fut fixé, ils ne
songeaient plus qu'à les retirer. On se trouva lors en grande
perplexité; la saison pressait, et de loger encore les troupes dans les
provinces pour y consommer les tailles, c'était épuiser les provinces,
tout révolter et faire une seconde banqueroute aux gens d'affaires, qui
avaient avancé les deniers des tailles et payé d'autres sommes pour
l'exemption de ce logement.

«Personne ne voulait faire des avances sur 1657, les termes du
remboursement étant trop éloignés. D'ailleurs le crédit était cessé, et
la parole de M. Servien n'était pas fort bien établie, plusieurs se
plaignant qu'il y avait manqué.

«Nous fûmes mandés par M. le cardinal, MM. Servien, Hervart et moi,
priés de nous engager chacun en notre particulier et faire les efforts
que nous pourrions. M. le cardinal emprunta aussi en son nom, et nous
fîmes tous quelque somme, qui fut bientôt consommée, à cause de la
multiplicité des dépenses, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui
s'accumulaient tous les jours. On demeura tout d'un coup à sec et notre
crédit épuisé; les gardes françaises criaient, les Suisses voulaient se
retirer, la maison du roi ne voulait plus fournir.

«M. le cardinal proposa plusieurs fois de toucher aux rentes et faire
une banqueroute nouvelle; mais il n'osait. On voyait l'orage tout prêt à
fondre et tout disposé à un nouveau bouleversement. Il fil tous ses
efforts pour persuader aux uns et aux autres de patienter; il parla aux
gens d'affaires lui même, menaça de leur ôter leurs assignations, les
fit assembler pour aviser ensemble ce qui se pourrait, et tout cela ne
produisit rien, sinon que plus on paraissait alarmé, plus on publiait le
mal, et plus les bourses se fermaient. Le sieur Colbert ne demandait pas
les finances alors, et, quand il les eût eues, lui qui veut son compte
et sa sûreté partout, y eût été bien empêché. Il se réservait pour la
paix, quand il n'y aurait rien à risquer.

«Les choses demeurèrent ainsi jusqu'à la fin de novembre, tout étant à
la veille d'une confusion plus grande que jamais. En décembre 1654, le
sieur cardinal me prit en particulier, et me dit que M. Servien ne
répondait nullement à son attente en cette charge; me demanda si je la
pourrais exercer seul, et me conjura de l'assister et lui dire mon avis,
et qu'il ne me dissimulait pas qu'il croyait tout perdu, ne voyant aucun
fonds certain de deux ans et peu de personnes en pouvoir et en volonté
de prêter sur des fonds éloignés; que les moyens extraordinaires étaient
pour la plupart épuisés et les succès trop incertains pour y faire
quoique fondement, et qu'ayant à prendre des mesures pour de grands
desseins de guerre qu'il méditait au printemps, c'était une chose
cruelle de n'avoir devant soi aucun fonds assuré, et n'en avoir aucun
pour l'avenir. Je lui remis l'esprit, lui disant que je ne jugeais pas
les choses si désespérées ni la subsistance de l'État impossible; que je
ne m'y étais pas appliqué parce qu'il ne m'avait pas semblé le désirer,
et qu'il connaissait l'humeur de M. Servien, qui ne s'accommodait pas
volontiers aux pensées d'autrui; mais que je n'estimais pas bonne la
conduite qu'on avait tenue jusqu'alors, et qu'il n'y avait meilleur
moyen pour subsister que d'en prendre une toute opposée; qu'il fallait
ne manquer jamais de parole pour quelque intérêt que ce fût, mais
ramener les personnes à la raison par douceur et de leur consentement;
ne menacer jamais de banqueroute et ne parler de celle de 1648 qu'en cas
de besoin, et pour la détester comme la cause des désordres de l'État,
afin qu'il ne pût tomber en la pensée qu'on fût capable d'en faire une
seconde; ne toucher jamais aux rentes ni aux gages et n'en pas laisser
prendre le soupçon, afin que la tranquillité et l'affection, qui sont
une autre source de crédit, ne fussent jamais altérées; ne point tant
parler de taxes sur les gens d'affaires, les flatter et, au lieu de
leur, disputer des intérêts et profits légitimes, leur faire des
gratifications et indemnités de bonne foi quand ils avaient secouru à
propos, et que le principal secret, en un mot, était de leur donner à
gagner, étant la seule raison qui fait que l'on veut bien courir quelque
risque; mais surtout de s'établir la réputation d'une sûreté de parole
si inviolable, qu'on ne croit pas même courir aucun danger.

«Je le convainquis de tant de choses sur cette matière, que, après y
avoir bien médité quelques jours, il me dit que j'avais raison, et me
pria instamment de prendre soin de tout, et qu'il dirait à M. Servien de
me laisser agir. Je lui fis entendre qu'il serait importuné de nos
différends tous les jours, et qu'il nous donnât par écrit ce que nous
avions chacun à faire, afin que les fautes de l'un ne fussent pas
imputées à l'autre; ce qui fut fait. Le règlement est du 24 décembre
1654.» Par cet arrêté, Servien était chargé exclusivement des dépenses,
et Fouquet des recettes; ce dernier traitait seul avec les fermiers des
impôts et les financiers qui faisaient des prêts à l'État. Ainsi toute
la partie délicate du système financier était exclusivement attribuée à
Fouquet. Voici le passage du règlement qui détermine les fonctions qui
lui étaient réservées: «Il pourvoira au recouvrement des fonds et des
sommes de deniers qui devront être portés à l'épargne, et, à cet effet,
ledit sieur Fouquet fera compter les fermiers et traitants, leur
allouant en dépense tout ce qu'ils auront payé en vertu des quittances
et billets de l'épargne, expédiés à leur décharge sur les ordres desdits
sieurs surintendants. Il arrêtera aussi tous les traités, prêts et
avances, examinera les propositions de toutes les affaires qui se
présenteront, fera que les édits, déclarations et arrêts nécessaires
soient dressés, et en fera poursuivre l'enregistrement partout où besoin
sera.» Ainsi Fouquet était seul chargé de fournir les sommes dont
Servien réglait l'emploi.

«Après ce règlement signé, ajoute Fouquet[400], ce n'était pas tout: il
fallait de l'argent. L'état des affaires que j'ai représenté ci-devant
ne permettait pas d'en espérer. M. le cardinal me dit des choses si
extraordinaires que je ne serais pas cru si je les rapportais; mais sans
exagération, il me parla comme n'espérant son salut que de moi et
n'ayant d'autre ressource à sa fortune et à son ministère que mon zèle
au service du roi, mon affection et ma reconnaissance pour lui en son
particulier, mes soins et mes engagements personnels et de tous mes
amis, m'offrant aussi quand je voudrais, m'autoriser, de la part du roi,
pour tout ce que je voudrais faire, et me laissant maître absolu
d'accorder telles remises, donner tels intérêts et telles gratifications
qu'il me plairait, et généralement faire tout ce que je jugerais à
propos, pourvu qu'on tirât les sommes indispensablement nécessaires,
dont il me donnerait des états par chacun an, moyennant quoi il
consentait que je lisse du reste comme je l'entendrais. Ce sont choses
véritables, dites en présence d'aucunes personnes, répétées en plusieurs
de ses lettres, écrites par MM. Roussereau ou Roze, ses secrétaires, qui
ne peuvent être ignorées de MM. de Lyonne, le Tellier et Colbert, et de
M. de Fréjus[401], si constantes et si publiques que, quand même on ne
voudra pas me représenter mes lettres, personne n'en pourra douter.

«Peu de jours après[401a], il m'envoya l'état général des sommes dont il
voulait que je fisse le fonds en argent comptant par chacun mois, pour
la guerre, les vaisseaux, les galères, l'artillerie, les fortifications,
et un autre état pour toucher pareillement en argent comptant d'autres
sommes par mois pour les dépenses des ambassadeurs, pensions étrangères,
ligues des Suisses, jeu et divertissement du roi, ballets, comédies,
deuil de la cour, renouvellement de meubles, vaisselle et choses
semblables; de toutes lesquelles dépenses il se chargeait à forfait en
gros, sans entrer avec moi dans le détail de chacune. Il voulait que les
sommes en fussent payées manuellement à ceux qu'il commettait pour cet
effet, argent comptant, aux termes portés par lesdits états, sans
vouloir prendre d'assignations, observer les formes ni faire expédier
les ordonnances et quittances des parties prenantes, le tout ou la
plupart se recevant par des commis sur des récépissés et promesses de
tenir compte et fournir décharges, ou sur des ordonnances de comptant,
lesdites décharges ne se rapportant que longtemps après, et
quelques-unes point du tout.»

Le récit de Fouquet sur son administration financière pendant les années
1653 et 1654 ne peut être admis sans examen. Il importe de rechercher la
part de la vérité et celle de l'invention, en s'appuyant sur des
documents qui n'ont pas été fabriqués après coup dans l'intérêt d'une
cause. Telle est, par exemple, la correspondance de Mazarin et de
Colbert. Il en résulte, si je ne me trompe, que plusieurs des assertions
du surintendant sont inexactes. Ainsi, en 1653, les finances, bien loin
d'avoir été dans un état prospère, comme le prétend Fouquet, étaient si
misérables que, dans les besoins les plus pressants, on ne pouvait
trouver à l'épargne la somme de cent mille livres. Il fallait, pour se
la procurer, engager les pierreries du cardinal et emprunter à des
partisans, qui s'indemnisaient ensuite largement aux dépens du trésor
public. Quant à Fouquet, s'il parut d'abord s'effacer devant son
collègue Servien, c'était pour se faire rechercher. Servien était probe,
mais brusque et dur; ses manières éloignaient les gens d'affaires, que
séduisait l'affabilité de Fouquet. Servien n'entendait rien à cet art
dangereux de procurer des ressources à l'État, en engageant l'avenir et
en livrant à vil prix les fermes des impôts pour un grand nombre
d'années. Fouquet le laissa aux prises avec le cardinal, qui se lassa
bientôt de sa roideur; puis, profitant d'une absence de Servien, il
montra la souplesse et la fécondité de son génie financier. Voilà ce qui
résulte des lettres de Mazarin à Colbert; ce dernier était alors chargé
de l'administration des biens du cardinal, et il lui servait
d'intermédiaire dans ses relations avec les surintendants. C'est à
Colbert que Mazarin ouvre son cœur et dévoile ses pensées les plus
secrètes, avouant même ses défauts[402] et se laissant gourmander par
son confident[403].

Au sortir de la Fronde, les gouverneurs de villes et de provinces se
regardaient encore comme indépendants, et il fallut plus d'une fois
acheter leur soumission. L'un de ces gouverneurs, Manicamp, refusait de
rendre la Fère-Champenoise, place d'une haute importance à une époque où
la frontière septentrionale de la France était menacée par une armée
espagnole. Il fallut, pour le décider à ouvrir les portes de la ville à
l'armée royale, que Mazarin lui promit une somme considérable. Il
écrivait à cette occasion à Colbert, le 18 juillet 1653: «Pour avoir la
Fère et tenir la parole que j'ai donnée par le moyen de M. le maréchal
d'Estrées, il faut payer cent cinquante mille livres, et, afin d'achever
cette affaire, sans qu'il puisse être exposé à aucun inconvénient, il
faudrait que ladite somme fut prête dans tout le jour du dimanche
prochain. J'en écris un mot à MM. les surintendants, et je vous prie, en
leur rendant le billet, de les conjurer de ma part à faire un effort en
cette rencontre, pour leur faciliter le moyen de la trouver; mais, en
cas qu'il ne leur fui possible de la faire ou en tout ou en partie, je
vous prie de prendre d'autres mesures et vous employer en sorte, suit en
engageant mes pierreries, soit en vous prévalant de l'argent que j'ai à
Lyon, que cette somme puisse être prête dans le temps marqué ci-dessus,
et nous ferons nos diligences, afin que les louis soient reçus à douze
livres. Cette affaire est si importante pour le roi et si bonne pour
moi, que je m'assure que vous n'oublierez rien pour la faire réussir.»

Il ajoutait encore à la fin de la lettre: «Je vous fais ce mot à part
pour vous dire que, en cas que MM. les surintendants, à qui vous ferez
voir la lettre ci-jointe, ne se disposent à envoyer les cent mille
livres, je désire que vous n'oubliiez rien pour m'envoyer en toute
diligence ce que vous pourrez, vous servant pour cela des expédients que
je vous écrivis et d'autres que vous jugerez à propos; mais je ne doute
pas que MM. les surintendants ne fassent l'impossible en cette
rencontre. Vous vous souviendrez aussi de leur dire que, outre les cent
mille livres, vous en chercherez cinquante mille pour acquitter les
lettres que je tirerai sur vous pour payer ceux qui les auront prêtées,
afin que mesdits sieurs les surintendants fassent un fonds pour cela. Il
sera bon de dire à la reine de les presser, en cas qu'il en soit besoin,
et que Sa Majesté croie que nous faisons une bonne affaire et
très-importante pour le service du roi.»

Le lendemain, nouvelle lettre de Mazarin plus pressante. «L'affaire est
très-délicate, écrivait-il à Colbert le 19 juillet, à cause du peu de
confiance qu'on peut prendre en Manicamp, si le roi s'éloigne une fois
de ces quartiers-ci sans qu'elle soit achevée, d'autant plus que les
ennemis ne sont pas trop loin, le prince de Ligne se trouvant avec un
corps à portée pour se pouvoir jeter dans la Fère en une marche. Tout le
monde a été d'avis, et moi plus que personne, de conseiller le roi à
faire mettre toutes pièces en œuvre pour obliger Manicamp à sortir de la
Fère dès aujourd'hui avec sa garnison. Et, comme j'avais écrit à M. le
maréchal d'Estrées qu'on ne prétendait pas cela de Manicamp, qu'il n'eût
sa récompense, soit par le moyen du gouvernement de Saint-Quentin avec
quelque argent, soit en l'équivalent, qui serait de cinquante mille écus
au moins, j'ai dépêché audit Manicamp cette nuit un gentilhomme qu'il
avait envoyé ici pour faire quantité de demandes et prendre temps à
remettre la place, et j'ai déclaré de la part du roi et en la présence
de Sa Majesté audit gentilhomme, à M. de Brancas, avec qui il était
venu, et à M. le maréchal d'Estrées, à qui il était adressé, que le roi
voulait coucher ce soir à la Fère; qu'il n'y voulait trouver aucune
garnison; que dès aujourd'hui on donnerait ici à la personne que ledit
Manicamp nommerait la somme de cinquante mille écus en argent comptant;
qu'il pourrait entrer dans Chauny, s'il voulait, pour y commander dès à
présent, et avec permission de récompenser le gouvernement de son
argent, en cas qu'il ne pût pas traiter de celui de Saint-Quentin, qui
sont les choses qu'on lui avait promises; que je ferais une obligation
particulière à M. le maréchal d'Estrées pour la somme de vingt-deux
mille six cents livres, payables dans cette année pour le remboursement
de quatre mille écus que Manicamp, entrant à la Fère, paya pour la
récompense du lieutenant de roi, dont il a l'assignation dans le
Soissonnais, et pour dix mille six cents livres qui lui sont dues par sa
place, et que MM. les surintendants eurent dernièrement ordre du roi de
payer; que M. le maréchal d'Estrées, ayant mes promesses, lui ferait la
sienne de ladite somme en son propre et privé nom, et qu'au surplus le
roi ne voulait pas lui accorder aucune des autres choses qu'il
demandait, ni différer seulement jusqu'à demain son entrée dans la Fère.

«En suite de quoi Sa Majesté ordonna, en la présence dudit gentilhomme
de Manicamp, que les maréchaux des logis allassent faire son logement à
la Fère, et que les gardes partissent dès le lendemain pour s'y en
aller, comme il a été exécuté.

«L'on avait déjà dépêché dès hier à l'armée pour la faire évacuer, et
nous croyons qu'elle pourra être le soir à Marle, et ayant aussi fait
arrêter M. de Bar, qui a mille chevaux auprès de Saint-Quentin, nous
avons, par ce moyen, pris les précautions nécessaires pour faire obéir
le roi par force, en cas que Manicamp refusât de le faire
volontairement.

«Je vous mande tout le détail de cette affaire, afin que vous en
informiez la reine et MM. les surintendants, les conjurant, de ma part,
le plus pressamment que vous pourrez de faire un effort pour nous
assister en ce rencontre, en quoi vous contribuerez ce qui pourra
dépendre de vous, leur donnant même mes pierreries, afin qu'ils puissent
trouver de l'argent dessus, ainsi que je vous écrivis hier plus
particulièrement. Vous direz aussi à MM. les surintendants que j'emploie
au payement de la somme qu'on doit donner à Manicamp les vingt-deux
mille écus qu'ils ont envoyés par un commis de M. de la Bazinière, les
deux mille louis qu'ils firent donner au roi par Girardin, les mille
louis que vous me donnâtes en partant avec cinq mille que j'avais encore
dans ma cassette, et que, pour le surplus, je travaille avec M. le
Tellier pour voir si on le pourra trouver parmi ceux qui sont à la suite
de la cour, et déjà je me suis assuré de plus de quinze cents louis par
MM. de Villeroy, de Roquelaure, de Créqui et de Beringhen, et, s'il me
manque quelque chose pour parfaire la somme, je tâcherai de le faire
contenter d'une lettre que je lui donnerai sur vous, payable à vue, dont
M. le maréchal d'Estrées lui répondra.

«Cependant la vérité est que, le soir après payement, il n'y aura plus
un sou à la cour, non-seulement pour donner à l'armée ce que MM. les
surintendants avaient envoyé, mais même pour subsister. C'est pourquoi
je vous prie, sans perdre un moment de temps, de presser MM. les
surintendants de nous envoyer un prompt secours au moins de cent mille
francs, et, s'ils veulent mes pierreries pour avoir plus de facilité de
trouver cette somme sur-le-champ, vous les leur donnerez. Avec cette
somme on pourvoira à ce qui sera nécessaire pour les travaux et pour
l'hôpital, pour faire quelque gratification aux principaux officiers des
régiments auxquels on l'a promis à Paris et pour donner lieu au roi
d'employer deux mille pistoles, comme il avait résolu de faire, aussi
bien que pour rendre une partie de ce que j'aurai emprunté aux personnes
ci-dessus, qui en auront besoin pour leur subsistance. En cas qu'où ne
put pas trouver à l'instant ladite somme entière, il faudrait au moins
en envoyer demain la moitié droit à la Fère, et, le jour suivant, le
reste; et on pourrait prendre quelques gardes de la reine pour en
assurer la voiture, n'oubliant pas de recommander à ceux qui en seront
chargés de marcher avec toute la diligence possible, vous priant
d'assister de votre côté MM. les surintendants en tout ce que vous
pourrez, afin que l'on gagne des moments dans l'exécution de ce que
dessus.»

Mazarin s'était chargé, pour cette même année 1653, de la fourniture du
pain de munition à l'armée de Champagne. Il se faisait traitant sous un
nom supposé, et espérait réaliser des bénéfices considérables; mais pour
cela il avait besoin de la connivence des surintendants. Il rencontra
d'abord une résistance qu'on ne peut attribuer qu'à la rigide probité de
Servien. Colbert s'en plaignit vivement: «Le malheureux pain de
munition de Champagne, écrivait-il à Mazarin, nous va accabler par la
dépense des mois de mai, juin, juillet, que l'on doit demander dans peu
de jours, sans avoir moyen d'en fournir. Votre Éminence s'est toujours
voulu charger de la sollicitation de cette affaire. Je voudrais bien
qu'elle se voulût charger aussi du payement.» Le lendemain, Colbert
revenait encore sur cette affaire: «Au nom de Dieu, je conjure Votre
Éminence de me permettre d'écrire à M. de Fabert que MM. les gouverneurs
des places frontières députent ici pour presser MM. les surintendants de
pourvoir à leur pain pour les cinq mois qui restent de cette année, et
d'en avertir aussi mesdits sieurs les surintendants. Votre Éminence doit
bien connaître que cette affaire ne lui peut être qu'à charge; et, par
ainsi, le plus tôt que nous pourrons nous en défaire, ce ne sera que le
mieux, bien entendu qu'il ne faut pas se déclarer de ce dessein qu'après
avoir eu les assignations, pour prendre les meilleures pour
remboursement de ce que nous avons avancé.»

Enfin, le 26 juillet, il écrivait encore sur cette matière avec une
nouvelle insistance, et, en se plaignant des surintendants, qui ne
voulaient pas satisfaire à toutes les exigences du cardinal: «Je conjure
une seconde fois Votre Éminence de me permettre de déclarer à MM. des
finances qu'elle ne pourvoira plus au pain de Champagne, et d'écrire la
même chose sur la frontière, afin que nous sortions une fois pour toutes
de cette sollicitude. Votre Éminence se peut tenir quitte des
remercîments qu'elle avait dessein de faire à MM. les surintendants. Il
est vrai que les cinq cent mille écus de remboursement sont assignés
sur la généralité de Paris pour 1654. L'on vient à bout avec force de
tout ce que l'on demande à longs jours, à la charge que ce que l'on
donne se trouvera diverti[404] à point nommé. Pour tout ce que l'on
demande comptant, l'on vous donne des traites de l'élection d'Issoudun,
de Coquerel et autres de même nature, que l'on n'oserait avoir offert au
dernier homme du royaume.»

Mazarin, en répondant à cette lettre le 25 juillet, se contentait de
dire: «Je serai à Paris dans trois ou quatre jours; je verrai avec vous
de quelle manière l'on en devra user.» Il parait que, dans ces
conférences avec les surintendants, Mazarin trouva plus de souplesse
chez Fouquet; car ce dernier devint, dès lors, le principal confident du
cardinal pour les questions financières. Une lettre de Mazarin à l'abbé
Fouquet, du 30 septembre 1655, en fournit une preuve, en même temps
qu'elle constate la détresse des finances: «Je vous fais ce mot à part,
écrivait le cardinal, pour vous dire que j'ai été surpris au dernier
point lorsque j'ai vu, par la dépêche que je viens de recevoir de MM.
les surintendants, qu'ils retranchent deux millions de la somme qu'ils
avaient tant de fois promise pour le quartier d'hiver des troupes; et,
ce qui augmente mon déplaisir, c'est que, nonobstant que deux termes
soient déjà échus, on n'ait pas envoyé un sou pour commencer à donner
aux troupes de quoi subsister, entrant en quartier. J'ai écrit à ces
messieurs les surintendants, me plaignant extrêmement de ce qu'ils
aient changé pour la somme et pour le temps, et, comme M. le procureur
général m'a parlé si positivement sur cette affaire, et que vous m'en
avez écrit en termes très-précis de sa part, je vous ai voulu faire part
de mon déplaisir, afin que M. le procureur général en ait connaissance,
étant persuadé qu'il n'oubliera rien pour y remédier, puisque, sans
exagération, il n'y a rien de si important. Je serai le premier à opiner
qu'il faut renvoyer les troupes, si on ne leur envoie de quoi
s'entretenir et se fortifier sur la frontière. Le plus grand
inconvénient de tous, c'est que le roi manque de forces pour rétablir
son autorité et contraindre les ennemis à la paix.» Il résulte de cette
lettre que, dès 1653, Nicolas Fouquet était celui des surintendants dans
lequel Mazarin avait le plus de confiance. Il la justifia en lui
fournissant les fonds qu'il désirait. Ce fut pendant une absence de
Servien, qui avait été mandé par le cardinal au commencement d'octobre,
que l'affaire fut conduite par Fouquet avec la dextérité dont plus lard
il donna tant de preuves. A cette occasion, un des confidents du
cardinal écrivait à Colbert le 12 octobre[405]: «Vous pourrez dire à M.
le procureur général qu'il n'a pas perdu son temps durant qu'il a été
seul. Il le peut connaître par la lettre que Son Éminence vous écrit,
outre ce qu'elle lui mande à lui-même.» Mazarin parlait dans le même
sens à l'abbé Fouquet: «Je suis très-obligé à M. le procureur général de
la manière dont il en use et pour ce qui regarde le service du roi et
pour mes intérêts particuliers. Je l'en remercie par la lettre que je
lui écris; mais je vous prie de lui témoigner encore le ressentiment que
j'en ai.»

Quelques jours après, le cardinal exprimait son contentement dans une
lettre à Colbert en date du 16 octobre: «Je vous dirai que je suis
très-aise de voir que vous avez mis en bon état les affaires que vous
poursuiviez auprès de MM. les surintendants, ne doutant pas que M.
Servien ne concoure à ce qui a été fait par M. le procureur général.» Le
10 novembre, Mazarin, écrivant à l'abbé Fouquet, parle encore de son
frère en termes qui prouvent qu'il était satisfait de sa conduite: «Je
vous prie, lui disait-il[406], d'assurer M. le procureur général de mon
amitié et service, et lui dire qu'il importe extrêmement que je sache au
plus tôt si les deux ternies des quartiers d'hiver sont prêts, comme on
m'a promis et comme j'en ni assuré toutes les troupes de la part du
roi.»

Enfin un des confidents de Mazarin disait le 18 novembre 1653 à l'abbé
Fouquet: «Il (le cardinal Mazarin) m'a fort demandé comment MM. les
surintendants vivaient ensemble, et m'a dit qu'il fallait qu'ils se
missent tous deux dans l'esprit de ne se pouvoir pas détruire l'un
l'autre. Je ne puis pas vous mander tout le détail de cette
conversation, mais j'y ai fait mon devoir: et, voyant qu'il penchait un
peu à croire que vous seriez relui qui vous accommode, riez le moins
bien avec M. Servien, je l'en ai détrompé et lui ai dit qu'il ne se
pouvait rien ajouter aux avances que vous aviez faites pour bien vivre
avec lui; que j'étais assuré qu'elles étaient sincères et que vous ne
commenceriez pas le premier à rompre.» Il résulte de toutes ces lettres
que, bien loin de s'effacer devant son collègue, Fouquet devenait peu à
peu le personnage principal dans l'administration des deniers publics.
Mazarin avait reconnu en lui le financier peu scrupuleux et fécond en
expédients, dont il avait besoin pour fournir aux dépenses de l'État et
élever sa propre fortune. Les deux Fouquet lui rendaient d'ailleurs
d'autres services, Nicolas comme procureur général, et l'abbé comme
chargé de l'administration de la police.



CHAPITRE XVI

--1654--

État de la France en 1651: elle est menacée à l'extérieur et
troublée à l'intérieur.--Le surintendant Nicolas Fouquet fournit de
l'argent pour l'entretien de l'armée: création de quatre nouveaux
intendants des finances.--Translation du cardinal de Retz de
Vincennes au château de Nantes (30 mars).--Son évasion (8
août).--Son projet audacieux; il ne peut l'exécuter.--Agitation à
Paris à la nouvelle de cette évasion.--_Te Deum_ chanté par ordre
du chapitre; libelles publiés; Mazarin est pendu en
effigie.--L'abbé Fouquet lui donne avis de l'état de
Paris.--Tranquillité de Mazarin.--Les chanoines et les curés les
plus factieux sont mandés à Péronne.--Lettre de Mazarin à l'abbé
Fouquet en date du 24 août sur les mesures adoptées.--Victoire
remportée par l'armée française le 25 août.--Mazarin s'empresse de
l'annoncer à l'abbé Fouquet.--Il ne témoigne que du mépris pour les
manifestations turbulentes de Paris.--Fuite de Retz, qui se retire
en Espagne, puis à Rome.--La cour revient à Paris 5
septembre.--Nouveau règlement pour les députés des rentiers qui
sont nommés par le roi sur une liste, présentée par le prévôt des
marchands, les échevins et les conseillers de ville.--Nicolas
Fouquet achète les principaux membres du parlement.


L'année 1654 fut une des plus critiques pour Mazarin. L'invasion du
prince de Condé dans l'Artois à la tête d'une armée espagnole, et la
fuite du cardinal de Retz, menacèrent en même temps la sécurité des
frontières et la tranquillité intérieure. Le surintendant Nicolas
Fouquet fournit l'argent nécessaire pour opposer à Condé une armée
victorieuse. De son côté, l'abbé Fouquet travailla avec succès à
réprimer les mouvements séditieux.

Dans la détresse du trésor royal, Nicolas Fouquet eut recours à une
mesure trop souvent employée sous l'ancienne monarchie. Il créa de
nouvelles charges et les vendit aux plus offrants. On ajouta quatre
nouveaux intendants des finances aux huit qui avaient été établis
l'année précédente[407]: le premier nommé fut un maître des requêtes,
appelé Paget. Les autres charges furent laissées au choix des
surintendants, à condition qu'ils tireraient de chacun des nouveaux
intendants une somme de deux cent mille francs. C'était toujours Fouquet
qui, dans ces affaires, avait le principal rôle. Mazarin, qui s'était
rendu à Sedan, écrivait le 11 juillet à l'abbé Fouquet: «Je suis fort
obligé à M. votre frère des pensées qu'il a pour faciliter le
remboursement des cinquante mille écus que j'ai avancés aux officiers de
l'armée, et je vous prie de l'en remercier. Je m'étonne que M. Servien
ne lui ait encore rien dit des intendants. Lorsque j'ai écrit sur cette
matière, ç'a toujours été en commun. L'on envoie à présent la commission
pour M. Paget et une autre en blanc, que les surintendants pourront
remplir de quelque personne qui se trouvera capable pour cela et qui
donnera les deux cent mille livres en argent comptant. Quand ces deux
charges seront remplies, on se défera plus aisément des deux autres,
pour lesquelles il sera aisé de l'aire expédier les commissions, et on
pourra songer ensuite à les faire ériger en titres d'offices en
finançant, ce qui pourra être une affaire qui produira quelque bonne
somme.»

Les surintendants vendirent les trois charges laissées à leur
disposition aux sieurs Boislève, Housset et Brisacier[408]. Le premier
était un avocat au conseil, qui avait pris part aux traités pour la
fourniture des vivres. Housset avait été trésorier des parties
casuelles, c'est-à-dire chargé de recevoir l'argent que versaient au
trésor les magistrats pour devenir propriétaires de leurs charges. Enfin
Brisacier avait été successivement commis du comte de Brienne,
secrétaire d'État chargé des affaires étrangères, puis maître à la
Chambre des comptes. Ce fut grâce aux huit cent mille livres que
produisit la vente de ces charges que Mazarin put entretenir l'armée
avec laquelle il tint tête aux Espagnols.

En même temps que le surintendant fournissait des fonds pour continuer
la guerre, l'abbé Fouquet veillait à la sûreté intérieure. «J'ai toute
la reconnaissance possible, lui écrivait Mazarin le 7 août, de l'amitié
que vous continuez de me témoigner, et vous croirez bien que je ne suis
pas sans inquiétude des mauvais desseins que l'on a contre vous, dont
j'espère néanmoins que vous saurez bien vous garantir. J'ai été bien
aise de voir ce que M. le procureur général m'a écrit sur l'arrêt que le
parlement a donné touchant les syndics. On considérera toujours
particulièrement en ces matières-là l'avis de M. le premier président et
le sien. Je vous envoie le billet pour la résignation de l'abbaye de
Noailles. Je vous adresse aussi la réponse que je fais à M. l'évêque
d'Avranches et la lettre de cachet pour la préséance du sieur de
Boislève sur le sieur Housset, me remettant du surplus à la vive voix de
votre secrétaire. Je vous envoie la lettre ci-jointe pour M. de Sève,
que le roi a choisi pour remplir la charge de prévôt des marchands. Il
ne le sait pas encore, et je vous adresse cette lettre, afin que, la
recevant de votre main, cela l'oblige de lier une plus étroite amitié
avec M. le procureur général et vous. Je lui mande qu'il tienne la chose
secrète jusqu'à ce qu'on lui rende une lettre du roi qui la déclare
publiquement; ce qui sera dans deux jours au plus tard.»

Vers cette époque, la fuite du cardinal de Retz vint fournir aux deux
frères une nouvelle occasion de signaler leur zèle. Cette crise fut une
des pins dangereuses que le cardinal eut à traverser depuis la Fronde.
Retz avait conservé de nombreux amis, dont le dévouement éclata surtout
à l'occasion de son emprisonnement à Vincennes. MM. de Caumartin et
d'Hacqueville se signalèrent entre les plus ardents. Le clergé de Paris
ne cessa de faire des prières publiques pour la délivrance du cardinal
de Retz[409], pendant que le nonce adressait au roi des remontrances en
sa faveur[410], et que ses gardes mêmes s'attendrissaient sur son
sort[411]. Plusieurs d'entre eux se laissèrent gagner et remettaient à
Retz des billets de ses amis[412]. Il était parfaitement au courant de
la situation de Paris et de l'armée des princes. Les gouverneurs de
Mézières, de Charleville et de la forteresse appelée le mont Olympe (non
loin de Charleville) promettaient de le soutenir. Les curés de Paris, à
l'exception d'un seul, le curé de Saint-Barthélemy, lui étaient dévoués,
et, dès que l'archevêché de Paris devint vacant par la mort de son oncle
(20 mars 1654), il en prit possession par procureur.

L'agitation que les partisans du cardinal de Retz entretenaient dans le
royaume inquiétait Mazarin. Il entama avec lui une négociation, par
l'intermédiaire du premier président de Bellièvre, pour obtenir sa
démission de l'archevêché de Paris. A cette condition, il lui promettait
la liberté et de riches bénéfices. L'abbé Fouquet s'opposa énergiquement
à ce projet[413], et, n'ayant pu en détourner Mazarin, il employa un des
gardiens de Retz pour l'empêcher de donner sa démission. C'était ce même
Pradelle, qui était plus à l'abbé Fouquet qu'à Mazarin, et qui savait
que son protecteur ne voulait en aucune manière la liberté de Retz[414].
Ce dernier, après avoir quelque temps hésité, se décida enfin par cette
considération qu'une démission donnée au donjon de Vincennes ne
l'engageait à rien. Rassuré par cette restriction mentale, Retz accepta
les conditions imposées, sortit de Vincennes le 30 mars 1654, et fut
confié à la garde du maréchal de la Meilleraye, qui le conduisit au
château de Nantes pour y demeurer prisonnier en attendant que sa
démission eût été acceptée par le pape[415]. Mais Innocent X ayant
refusé son approbation au traité, la captivité de Retz se prolongea
jusqu'au moment où, secondé par des amis dévoués, il parvint à
s'échapper du château de Nantes (8 août 1654).

L'intention de Retz était de se rendre directement à Paris, de s'y faire
installer comme archevêque dans la cathédrale, et de braver plus
audacieusement que jamais l'autorité du roi et du ministre. Les
circonstances semblaient favorables: Mazarin, emmenant avec lui le roi
et la cour, avait quitté Paris pour se rendre à l'armée. L'Artois était
envahi par le prince de Condé à la tête de trente-deux mille hommes et
d'une formidable artillerie: la ville d'Arras était assiégée. Les
gouverneurs de Mézières, de Charleville et du Mont-Olympe n'attendaient
qu'une occasion pour se déclarer. Quant à Paris, les dispositions de la
population encourageaient le cardinal de Retz. Le chapitre de Notre-Dame
était si dévoué à son archevêque qu'à la première nouvelle de l'évasion
de ce prélat, il fit chanter un _Te Deum_ solennel. Servien, en
l'annonçant à Mazarin le 14 août, manifestait son indignation contre un
pareil attentat: «Son Éminence, lui écrivait-il, apprendra de divers
endroits l'action insolente du chapitre de Notre-Dame, qui a fait
chanter un _Te Deum_ et sonner la grosse cloche aussitôt qu'il a su
l'évasion du cardinal de Retz. Si cette entreprise, faite pour déplaire
au roi dans sa ville capitale, demeure sans punition éclatante, elle
donnera une très-mauvaise opinion de l'autorité royale à Paris, tant
dedans le royaume qu'aux pays étrangers.»

Un accident empêcha le cardinal de Retz de donner suite à l'audacieux
projet de se rendre à Paris pour exciter l'ardeur de ses partisans et
rallumer la guerre civile. Il se démit l'épaule en tombant de cheval et
fut obligé d'aller se faire soigner en Bretagne dans les domaines de sa
famille[416]. Il se rendit chez le duc de Retz, à Machecoul
(Loire-Inférieure).

Ces événements enlevèrent à l'évasion du cardinal de Retz une partie de
sa gravité; cependant elle fournit l'occasion à tous les factieux de
s'agiter et de troubler Paris, les curés par leurs prédications, et le
parlement par des assemblées dont le tumulte rappelait les désordres de
la Fronde; enfin sous le nom des rentiers, les anciens Frondeurs
reparurent, attaquèrent le gouvernement et menacèrent Mazarin. Il y eut
des placards affichés, des libelles publiés, et même on éleva des
potences où le cardinal fut pendu en effigie. L'abbé Fouquet s'empressa
d'en donner avis à Mazarin; mais le ministre ne s'émut guère de ces
vaines agitations. Sa conduite et celle de ses partisans montrèrent
combien depuis deux ans l'autorité royale s'était affermie. Les
opérations militaires ne furent point suspendues, et les succès
brillants remportés par Turenne contribuèrent à calmer les esprits et à
rétablir l'ordre dans Paris.

L'abbé Fouquet et le procureur général s'y étaient activement employés.
Dans une lettre du 19 août, ils avaient fait connaître à Mazarin la
situation de Paris et les mesures à prendre: saisir tous les revenus du
cardinal, chasser du chapitre les factieux et les emprisonner, s'opposer
énergiquement à ce que le prélat démissionnaire fut reconnu en qualité
d'archevêque de Paris, et s'adresser, pour le remplacer, à l'archevêque
de Lyon comme primat des Gaules, enfin fournir au maréchal de la
Meilleraye, gouverneur de Bretagne, les ressources nécessaires pour
s'emparer de Retz ou le forcer à quitter la Bretagne. Le cardinal
approuva ces mesures. «Leurs Majestés, ajoutait-il, ont été très-aises
des personnes qui ont été arrêtées par la diligence du procureur
général.»

Les curés et les chanoines les plus compromis furent mandés à Péronne,
où était la cour. Ils furent exilés en divers lieux, et Mazarin
témoignait contre eux, dans ses lettres à l'abbé Fouquet, une vive
indignation; il paraissait d'abord disposé à traiter en criminels tous
ceux qui avaient été d'avis de chanter le _Te Deum_, et attaquait
surtout le curé de Saint-Paul, auquel il attribuait des intentions
coupables. «Je sais de science certaine, écrivait-il le 24 août à l'abbé
Fouquet, qu'il est le plus ambitieux des hommes. Il a prétendu être
évêque, et, par cette raison, a caché quelque temps le jansénisme qu'il
avait dans le cœur et a fait ostentation d'être ennemi du cardinal de
Retz: mais, n'ayant pas été élevé à cette dignité, il n'a rien oublié
pour témoigner son chagrin, allumant le feu partout et se signalant en
tout ce qu'il pouvait croire qui déplairait au roi. L'on m'a écrit que
c'est lui qui a fait la réponse au nom des curés à la lettre que le
cardinal de Retz leur a écrite. Elle est fort imprudente, et je m'assure
que M. le procureur général et vous l'avez jugée de même.

«Vous ne me mandez pas, ni M. le chancelier non plus, qu'on ait rien
fait contre le curé de Saint-Merri, qui assurément est le plus coupable
de tous, n'y ayant rien de plus séditieux et de plus grand mépris pour
le roi que ce qu'il a dit dans son prône, et d'autant plus qu'il a eu
l'insolence de le faire après les défenses du roi. Je vous prie de me
faire savoir quelle résolution ou prendra là-dessus.

«On ne manquera pas de faire connaître à Rome l'intention du cardinal de
Retz dans les retranchements que ses prétendus vicaires ont faits des
deux mots si essentiels, _apostolique et romaine_; et, au surplus,
oubliant de prier pour la reine et voulant qu'on prie pour le prince de
Condé, qui est de la maison royale, ils se contredisent, n'étant pas
possible de demander à Dieu des bons succès pour le roi contre ses
ennemis, et le prier aussi pour M. le prince de Condé, puisque ledit
prince travaille autant pour la prise d'Arras que le roi pour
l'empêcher.

«J'ai reçu le papier de M. l'archevêque de Toulouse[417]; je vous prie
de l'en remercier de ma part et de l'assurer du secret. Au surplus, il y
aura temps de résoudre ce qu'il y aura à faire, et, pour moi, je crois
que l'expédient contenu dans cette lettre est le meilleur.

«Vous avez été bien averti que le cardinal de Retz enverrait ici; car à
l'instant que je reçus votre lettre, il arriva un gentilhomme de sa
part, avec des lettres pour le roi et M. de Brienne, auquel il
s'adressa; mais il n refusé de les recevoir et lui a dit qu'il était
bien hardi de se présenter ici âpres ce que ledit cardinal a fait, et
que Sa Majesté n'entendrait parler de lui que lorsqu'il serait
prisonnier à Nantes. On fera ce qu'il faut à Machecoul, et on donne à M.
le maréchal de la Meilleraye toutes les troupes, officiers d'artillerie,
canons, vaisseaux, galères, petits bâtiments, et généralement tout ce
qu'il pourra désirer pour pousser l'affaire à bout, et c'est, à mon
avis, le langage qu'il faut tenir au cardinal de Retz pour l'obliger à
prendre les résolutions auxquelles il témoigne être si contraire.[418]

«Je suis très-aise de ce qui s'est passé au parlement, et je n'ai pas
manqué de faire valoir auprès de Leurs Majestés l'adresse et la sage
conduite de M. le premier président. Il sera bon de savoir quelle
réponse il faudra faire à la lettre qu'il écrira au roi; bien entendu
que Sa Majesté n'accordera pas de procéder à cette députation des
syndics, que les brouillons et malintentionnés poursuivent sous le nom
et le prétexte des rentiers, qui n'ont rien à souhaiter, étant payés
avec ponctualité, et le roi voulant que cela continue toujours sans que,
par quelque accident que ce puisse être, il y puisse avoir le moindre
changement. Je vous dirai aussi que le roi est si résolu à empêcher la
continuation du parlement pendant les vacations, qu'il n'y a moyen
duquel Sa Majesté ne se serve pour l'empêcher.

«Je n'ai pas manqué de faire remarquer à Leurs Majestés l'utilité que
leur service ressent de gagner temps en l'affaire du parlement. On songe
sérieusement aux précautions pour l'assemblée générale du clergé, et
j'espère que tout ira bien. J'envoie les nouvelles du siège d'Arras à M.
le chancelier, qui en fera part au conseil. Je vous prie de les dire à
M. le président de ma part. En un mot, ce qu'il y a d'essentiel, c'est
que, demain jeudi, Saint-Louis, on donnera aux lignes, avec les trois
armées composées de dix-sept mille hommes de pied, onze mille chevaux,
quatre mille officiers et ce qui sortira d'Arras pour le même effet, qui
fera bien son devoir. Le succès est entre les mains de Dieu, et le roi a
à gagner beaucoup sans hasarder qu'Arras.

«Je vous prie d'assurer M. le procureur général de mon amitié, ainsi que
je suis persuadé que vous l'êtes entièrement.»

L'attaque que Mazarin annonçait pour le 25 août réussit complètement, et
les Espagnols furent forcés de lever le siège d'Arras. Cette victoire
adoucit le cardinal et la cour. Les curés, qui avaient été mandés à
Péronne, furent traités avec plus de mépris que de sévérité. «On
renverra, écrivait Mazarin à l'abbé Fouquet, le curé de
Saint-Côme[419], et le chanoine qui a fait chanter le _Te Deum_ à
l'Hôtel-Dieu; car on a bien reconnu qu'ils n'ont pas péché par malice.
Joly[420], étant le plus coupable de tous, Leurs Majestés ont été
surprises qu'il n'ait pas accompagné les autres chanoines. Pour le curé
de Saint-Paul, je suis très-aise qu'il veuille changer de conduite et
bien servir le roi à l'avenir, et je le serai encore davantage si je
vois qu'il tienne parole. On me mande que Vassé tient de très-méchants
discours sur le sujet du cardinal de Retz, de qui il est parent. Je vous
prie de vous en informer et m'en faire savoir la vérité. Je ne m'étonne
pas de ce que Pontcarré dit. Il serait bon que M. le premier président
en eût connaissance comme d'une chose que je vous ai écrite; car c'est
un esprit qui ne fera jamais bien à Paris. J'ai su que le président
Lottin a fait rage dans la dernière assemblée du parlement, ayant ouvert
l'avis de continuer le parlement pour faire et établir les députés des
rentes.

«Il ne faut pas s'étonner de la liberté avec laquelle vous me dites que
l'on parle à Paris; car cela arrive toujours quand le parlement
s'assemble et témoigne mauvaise volonté, et quand des personnes de
qualité font connaître d'être disposées au remuement. Je suis persuadé
que chacun modérera ses passions, voyant contre leur attente les
bénédictions qu'il plaît à Dieu de verser sur le roi par tant
d'importants et glorieux succès qu'il fait remportera ses armes, et que
l'on voudra bien attendre d'autres occasions moins favorables pour
montrer leur venin; mais comme ce serait une grande imprudence de
prétendre à force de victoires et de conquêtes contenir un chacun dans
son devoir, il est absolument nécessaire que le roi donne ordre à ses
affaires, en sorte que, quelque événement qu'aient ses desseins et ceux
des ennemis, il ne soit pas exposé à éprouver la mauvaise volonté des
malintentionnés de son royaume.

«Je me réjouis avec vous, et M. le procureur général, de l'avantage que
le roi a remporté à Arras, qui est assez décisif. Vous en avez reçu le
premier la nouvelle; je vous prie de faire mes compliments là-dessus à
M. le premier président et l'assurer toujours de mon amitié et de la
passion que j'ai de lui en donner des marques. Les potences, les
libelles, les méfiances parmi les rentiers, les remuements de noblesse
et choses semblables, sont des armes avec lesquelles combat d'ordinaire
le cardinal de Retz; mais, à mon avis, elles seront faibles pour
résister à celles avec lesquelles on l'attaque et ses principaux
fauteurs. Et pour moi je vous dirai ce que le duc de Savoie et le duc
d'Ossone dirent, quand ils eurent avis d'avoir été, l'un pendu à Gênes
et l'autre à Venise, que, pourvu que l'original se portât bien, ils ne
se mettaient point en peine de ce qui arriverait à l'effigie. Soyez en
repos sur ce que l'on fera à Machecoul; le roi en sera absolument
maître. Je ferai partir au plus tôt de mes gardes.»

En effet, le duc de Retz, n'osant lutter contre la royauté, engagea le
cardinal, auquel il avait donné asile, à s'enfuir à Belle-Isle, où il ne
passa que peu de temps; de là il gagna l'Espagne, et enfin Rome. Ainsi
s'évanouirent les dangers qui avaient menacé Mazarin: d'un côté, les
Espagnols étaient vaincus et l'Artois délivré; de l'autre, Retz n'était
plus qu'un fugitif qui allait demander asile au saint-siège. Ses biens
étaient mis sous le séquestre, et on excitait ses créanciers, qui
étaient nombreux, à le poursuivre. L'abbé Fouquet se signala, si l'on en
croit Retz[421], par son ardeur à piller les biens de l'archevêché et à
en faire un usage scandaleux. Il eût voulu aller encore plus loin et
enlever à Retz la dignité archiépiscopale, dont il prétendait qu'il
avait donné sa démission. Il est probable qu'il reprit alors ses projets
de vicariat général[422]; mais le vieux Gondi était mort et le chapitre
peu disposé à se prêter aux vues ambitieuses de l'abbé Fouquet. Il
fallut se contenter d'avoir éloigné de France un prélat turbulent.
Mazarin confia à de Lyonne la mission d'aller déjouer à Rome les
intrigues de Retz; il était surtout chargé de le représenter comme un
protecteur des jansénistes, que condamnait le saint-siège. «Il est
certain, écrivait Mazarin à de Lyonne, qu'il n'y a pas un plus grand
janséniste que le prétendu vicaire du cardinal de Retz. Il fait du pis
qu'il peut, remue ciel et terre pour cabaler dans Paris et exécute
aveuglément tout ce qui lui est suggéré par les adhérents du cardinal de
Retz; mais il se tient si bien caché que l'on ne peut savoir où il est.
On a pourtant assuré que le nonce l'a retiré chez lui; ce qui serait une
chose étrange que le ministre du pape devint le protecteur du jansénisme
et un exécuteur des attentats du cardinal de Retz. Sa Sainteté a fait au
cardinal de Retz une réponse digne de sa prudence, quand elle lui a dit
qu'elle tenait sa croyance en suspens et que le temps l'éclaircirait de
la vérité; après quoi elle ferait justice fort exactement. Mais ce n'est
pas ce que cherche ledit cardinal, n'y ayant rien qui lui soit plus
contraire que la vérité et la justice.»

Après la défaite des Espagnols et la fuite de Retz, il ne restait plus
de dangers sérieux. Le parlement et les rentiers, qui s'étaient agités,
n'avaient pas réussi à soulever la population parisienne. Cependant la
cour étant revenue à Paris, Mazarin s'occupa, de concert avec les
surintendants, à terminer l'affaire des rentiers. Ils avaient
antérieurement des syndics, dont les assemblées et les représentations
violentes avaient été une des causes des agitations de Paris; on
supprima ce syndicat électif, et on y substitua des commissaires des
rentes choisis par le roi sur une liste de notables que formeraient le
prévôt des marchands, les échevins et autres officiers de l'Hôtel de
Ville. Une assemblée, convoquée le 15 septembre, procéda à la formation
de cette liste de candidats[423]. On y remarquait des magistrats d'une
probité et d'une capacité reconnues, comme Catinat, conseiller au
parlement et père du célèbre maréchal, et Bossu-le-Jau, maître de la
chambre des comptes. La liste des commissaires fut définitivement
arrêtée par le roi, et, au lieu d'assemblées tumultueuses qui
inquiétaient les rentiers et faisaient de l'Hôtel de Ville un foyer de
séditions, on n'eut plus qu'un conseil de bourgeois honnêtes et
expérimentés, qui se renfermèrent dans leurs attributions et ne
transformèrent pas les questions de finances en affaires politiques.

Quant au parlement, l'opposition qui s'y était manifestée fit comprendre
de plus en plus au procureur général la nécessité de s'y créer de
nombreux partisans. Nicolas Fouquet préférait la douceur à la violence,
et le trésor royal, dont il disposait, était un moyen puissant de
séduction: il l'employa avec succès. Un des hommes qui le servirent le
mieux en cette circonstance fui Gourville, qui, depuis peu de temps,
s'était attaché à son service[424]. Après avoir appartenu au duc de la
Rochefoucauld et au prince de Condé, Gourville était devenu un des
agents les plus dévoués du surintendant Fouquet. Homme d'action et
d'intrigue, peu scrupuleux sur les moyens, habile à pénétrer les
caractères, à en saisir le faible et à les diriger, Gourville convenait
parfaitement pour cette œuvre de corruption. On dressa une liste des
conseillers qui, dans chaque chambre, avaient le principal crédit et
entraînaient leurs collègues. Gourville en vit quelques-uns et fit
sonder les autres par leurs parents ou leurs amis. Il leur offrait, de
la part du surintendant, une gratification de cinq cents écus, et leur
fit espérer des avantages plus considérables pour l'avenir. Ce trafic,
que Gourville raconte comme la chose la plus naturelle[425], ne parait
pas avoir excité les scrupules des vénérables membres du parlement.

Quelquefois la gratification prenait une forme plus délicate, quand il
s'agissait de personnages plus importants ou plus scrupuleux. Ainsi
Fouquet, voulant gagner le président le Coigneux, Gourville lui dit
qu'il allait quelquefois à la chasse avec lui et qu'il trouverait bien
moyen de lui parler et de le prendre. En effet, comme le président Le
Coigneux l'entretenait des constructions qu'il faisait faire à sa maison
de campagne et des dépenses qu'elles entraînaient, Gourville lui dit
qu'il fallait faire en sorte que le surintendant l'aidât à achever une
terrasse qu'il avait commencée. Deux jours après il lui apporta deux
mille écus de la part de Fouquet, et lui fit espérer d'autres présents
par la suite. Peu de temps après, il se présenta une affaire au
parlement, où l'appui du président le Coigneux fut énergique et
efficace[426].



CHAPITRE XVII

--1655-1657--

Derniers actes d'opposition parlementaire à l'occasion de
l'enregistrement d'édits bursaux 20 mars 1655.--Les édits sont
vivement attaqués dans une séance du 9 avril.--Louis XIV impose
silence au parlement (13 avril).--Vaines doléances de ce
corps.--Nicolas Fouquet fait nommer Guillaume de Lamoignon premier
président du parlement de Paris.--Notes sur les membres de ce corps
rédigées vers 1657.--Opposition prolongée des partisans du cardinal
de Retz.--Efforts tentés en faveur du commerce.--Mémoire remis à
Fouquet sur ce sujet.--Colbert propose aussi ses vues sur les
moyens de ranimer l'industrie et le commerce.--Zèle de Fouquet pour
la marine et le commerce.--Mesures favorables au commerce et aux
colonies.--Fouquet a de nouveau recours à de fâcheux expédients
pour fournir aux dépenses de la guerre.


Le parlement, en partie gagné par Nicolas Fouquet, tenta cependant, en
1655, une dernière lutte; mais elle tourna à sa confusion, et, depuis
cette époque, on peut le considérer comme définitivement vaincu. Le
surintendant avait fait enregistrer dans un lit de justice, en présence
du roi, le 20 mars 1655, plusieurs édits bursaux portant création de
nouveaux offices, aliénation de droits du domaine, marque ou timbre du
papier et du parchemin destinés aux actes notariés, etc. Malgré
l'appareil solennel déployé dans ce lit de justice, le parlement
murmura. L'avocat général Bignon s'éleva avec énergie contre l'édit du
timbre; il dit «que celui qui avait osé donner l'avis de mettre la main
dans le sanctuaire de la justice, en voulant imposer un droit honteux et
inouï sur les actes les plus légitimes et les plus nécessaires à la
sûreté publique, était digne du dernier supplice; mais enfin que la
France espérait que Sa Majesté, à l'exemple de son aïeul, ce grand et
incomparable monarque Henri IV, prendrait un jour elle-même le soin de
ses affaires et apporterait un tempérament si doux et si convenable aux
maux de son État, que son nom et son règne en seraient à jamais en
vénération très-particulière dans toute l'étendue de son empire[427].»

Les autres compagnies souveraines, comme la chambre des comptes et la
cour des aides, devaient aussi enregistrer les édits bursaux; elles ne
firent pas un meilleur accueil à ceux qui vinrent les présenter au nom
du roi. Philippe de France, frère de Louis XIV, remplit cette mission à
la chambre des comptes. Là il entendit un orateur qui, dans le langage
souvent bizarre de m l'époque, compara les édits bursaux aux poisons de
Médée, «dont la composition était si subtile et si dangereuse, que, pour
ne pas en être atteinte elle-même, cette fameuse sorcière était
contrainte d'en détourner le visage lorsqu'elle y travaillait.»

Le parlement, toujours plus puissant et plus hardi que les autres cours,
ne s'en tint pas à cette opposition de paroles. Il prétendit qu'il avait
le droit de soumettre à une discussion régulière les édits qu'il avait
été contraint d'enregistrer en présence du roi, sans pouvoir les
examiner. Cette prétention, qui serait juste et naturelle dans une
assemblée représentant réellement la nation, était exorbitante de la
part d'un corps judiciaire dont les membres nommés par le roi n'avaient
ni mission ni autorité politiques. L'inscription d'un édit sur leurs
registres était une simple formalité dans l'origine, une notification de
la loi au parlement, afin qu'il en fit l'application. Peu à peu les
cours souveraines s'étaient arrogé le droit d'accorder ou de refuser cet
enregistrement, et il avait fallu, pour les réduire au silence, que les
rois vinssent tenir un lit de justice, où ils paraissaient dans tout
l'éclat de leur souveraineté et imposaient l'obéissance. Annuler un
enregistrement exigé par l'autorité royale, c'était placer le parlement
au-dessus du roi et transférer la souveraineté dans la Grand'Chambre.
Voilà ce qu'avait tenté la Fronde sans oser l'avouer, et ce que les
magistrats entreprenaient de nouveau en proposant de déclarer nulles et
non avenues les ordonnances enregistrées en présence du roi.

Louis XIV, alors âgé de dix-sept ans, était à Vincennes, où il chassait.
Il apprit que le parlement s'était réuni le 9 avril et avait soumis à un
nouvel examen les édits qu'il avait fait enregistrer le 20 mars. Ces
édits furent vivement attaqués et mal défendus. Le chancelier, Pierre
Séguier, n'aimait pas le surintendant Fouquet; il déclara qu'il n'avait
eu aucune connaissance des ordonnances, et en rejeta toute la
responsabilité sur le surintendant. Matthieu Molé, qui était alors garde
des sceaux, ne se montra pas plus disposé à défendre le ministère. Il
déclara qu'il n'avait vu ces édits qu'en les scellant le jour même où on
les avait portés au parlement. Les membres du conseil du roi déclinaient
aussi toute responsabilité dans cette affaire. Il fallait, ou se
soumettre au parlement et accepter sa tutelle, ou briser cette
résistance. Le jeune Louis XIV n'aimait pas le parlement, dont
l'opposition avait agité les premières années de son règne. On se
rappelle qu'à l'âge de dix ans il avait dit, en apprenant la victoire de
Lens: «_Le parlement sera bien mécontent_.» Depuis cette époque, son
pouvoir s'était affermi et son caractère s'était développé. Il était
assez fort pour imposer l'obéissance et était décidé à user de son
pouvoir. Averti que le parlement s'était réuni de nouveau le 15 avril,
il partit subitement de Vincennes dans son costume de chasse avec un
justaucorps rouge, un chapeau gris et de grosses bottes[428], et se
rendit droit au parlement. Il y montra le visage sévère et imposant que
lui donnent déjà les portraits de cette époque, et y tint le langage
d'un maître. S'adressant aux magistrats: «Chacun sait, leur dit-il,
combien vos assemblées ont excité de troubles dans mon État, et combien
de dangereux effets elles y ont produits. J'ai appris que vous
prétendiez encore les continuer, sous prétexte de délibérer sur les
édits qui naguère ont été lus et publiés en ma présence. Je suis venu
tout exprès pour vous en défendre la continuation (il montrait en même
temps du doigt les chambres des enquêtes, dont la turbulence était
connue), ainsi que je le fais absolument, et à vous, monsieur le premier
président (et il montrait aussi du doigt le premier président, Pomponne
de Bellièvre), de les souffrir, ni de les accorder, quelque instance
qu'en puissent faire les Enquêtes[429].»

Pas un seul membre du parlement n'osa prendre la parole, et le roi, se
levant immédiatement, sortit de l'assemblée, se rendit au Louvre, et de
là à Vincennes, où l'attendait le cardinal Mazarin. Cette scène fut un
coup de foudre pour le parlement; il en resta accablé. Ses doléances
prouvèrent sa faiblesse; il se plaignit du costume insolite du roi, qui
avait semblé vouloir insulter le parlement en y paraissant en habit de
chasse. On ajoutait même qu'il avait un fouet à la main, et, qu'aux
remontrances du premier président qui lui parlait de l'intérêt de
l'État, il avait répondu: «L'État, c'est moi.» Ces détails sont de pure
invention. Il n'y eut point de remontrances du premier président. Mais,
quoique dépouillée des incidents dramatiques qui se sont gravés dans les
esprits et que répètent la plupart des histoires, la scène que nous
venons de rappeler produisit son effet et réduisit le parlement au
silence.

Ce fut seulement quelques jours après que le premier président alla
trouver le cardinal Mazarin à Vincennes et lui fit part des doléances de
la compagnie. Il lui représenta qu'elle était dans une consternation
profonde d'avoir encouru l'indignation du roi, qui s'était manifestée
non-seulement par ses paroles, mais par son costume insolite et son
arrivée imprévue. Le cardinal répondit par des généralités et protesta
des intentions bienveillantes de Louis XIV; il promit même que, dans
quelques mois, le parlement pourrait s'assembler pour faire des
remontrances. Mais cette concession parut trop considérable aux
secrétaires d'État et aux surintendants, et elle fut retirée. Vainement
les Enquêtes continuèrent de demander l'assemblée des chambres avec leur
turbulence ordinaire; le premier président les prévint «qu'il y avait
des carrosses préparés pour enlever ceux d'entre eux qui feraient
irruption dans la Grand'Chambre contrairement aux ordres du roi.» Cette
menace suffit pour arrêter les plus ardents. La Fronde était
définitivement vaincue. Il n'en paraissait de loin en loin qu'un
fantôme, que faisait évanouir le premier regard un peu sévère de Louis
XIV.

Nicolas Fouquet, qui comme surintendant et procureur général, avait un
double intérêt à l'apaisement du parlement, ne cessa d'y travailler.
Lorsque le premier président de Bellièvre mourut, la cour voulut avoir à
la tête de ce corps un magistrat qui n'eût point d'engagements avec la
Fronde, et qui n'appartint même pas aux anciennes familles
parlementaires. Fouquet recommanda un maître des requêtes, Guillaume de
Lamoignon, qui est devenu la tige d'une maison célèbre dans la
magistrature. Elle lui a dû sa première illustration, et peut-être la
plus éclatante. Lamoignon sut concilier, dans la haute position qu'il
occupa, ses devoirs envers le parlement et la soumission à l'autorité
royale. Fouquet se vantait avec raison du choix qu'il avait inspiré:
«M. le premier président de Lamoignon, écrivait-il dans son trop fameux
projet, m'a obligation tout entière du poste qu'il occupe, auquel il ne
serait jamais parvenu, quelque mérite qu'il ait, si je ne lui en avais
donné le dessein, si je ne l'avais cultivé et pris la conduite de tout
avec des soins incroyables.»

Lamoignon n'était pas seulement un magistrat habile et intègre, il
aimait les lettres, et il ne cessa d'en donner des preuves jusqu'à la
fin de sa vie. Boileau lui a dédié une de ses compositions les plus
ingénieuses. Ce poëte était, avec Racine, un des hôtes les plus assidus
du château de Bâville, où Lamoignon réunissait l'élite des beaux
esprits. A Paris, l'hôtel du premier président était également le
rendez-vous d'écrivains distingués et quelquefois même brillants, qui
venaient y donner lecture de travaux littéraires. L'abbé Fleury y
parlait d'Hérodote et de Platon; Pellisson y dissertait sur le Tasse. Le
P. Rapin et Bourdaloue s'y rencontraient avec les Arnauld et le
sceptique Gui Patin. Ce fut une gloire pour Fouquet d'avoir donné au
parlement un chef aussi éminent.

Quant aux anciens frondeurs, le procureur général ne cessa de les
surveiller. Des notes rapides et peu bienveillantes furent rédigées vers
cette époque sous son inspiration et signalèrent le caractère et les
relations de chaque membre du parlement en indiquant le moyen de s'en
emparer et de le dominer[430]. Je me bornerai à quelques extraits
relatifs aux conseillers frondeurs. Le président Viole est caractérisé
comme «un esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux, vindicatif,
dévoué aux intérêts du prince de Condé; il s'est vu, ajoute l'auteur de
la note, l'un des chefs de la Fronde, et avec grand crédit dans le
parlement. Le dépit d'avoir été exclu de la charge de chancelier de la
reine l'a emporté; il a donné tout à l'ambition.» Le président Charton,
un de ceux pour lesquels on avait fait des barricades, n'est pas mieux
traité: «Esprit brusque, turbulent, qui se pique d'intelligence, de
capacité et de justice; il veut de grandes déférences et de grands
honneurs, et se rend facilement; songe néanmoins à ses intérêts; s'était
embarrassé au canal de Loire[431]; a été grand frondeur; a sa brigue
dans sa chambre, en laquelle il trouve de l'estime, s'y comportant bien
pour l'expédition des affaires. Sa femme a pouvoir sur lui, M. de
Périgny, son parent, est fort bien avec lui.»

Ces notes pouvaient servir, comme on le voit, à diriger le surintendant
dans les gratifications qu'il faisait distribuer aux conseillers et dans
les divers moyens qu'il'employait pour s'en faire des créatures.
L'argent du trésor et les menaces du roi réussirent à corrompre ou à
intimider l'assemblée, et, de ce côté, la victoire fut complète. Les
partisans du cardinal de Retz se soumirent moins facilement. Leurs
murmures et leur opposition agitèrent l'assemblée du clergé en
1657[432]. Ils répandaient des libelles contre Mazarin. «Il faut
n'épargner rien, écrivait le cardinal à Colbert, pour découvrir et
châtier les écrivains, les imprimeurs et ceux qui délivrent les pièces.
Parlez-en à MM. le chancelier et le procureur général.» Le moyen
qu'adoptèrent ces magistrats fut décisif; on soumit tous les ouvrages à
la censure préalable du chancelier[433], et, quant aux libelles
clandestins, on en poursuivit les auteurs et les imprimeurs avec une
rigueur impitoyable.

Le surintendant profita des moments de calme qui suivirent tant
d'agitations pour s'occuper du commerce et de la navigation. Enrichir la
France par l'industrie et le trafic, c'était le meilleur moyen d'assurer
au gouvernement les ressources pécuniaires qu'il se procurait trop
souvent par des ventes d'offices de judicature, par des traités onéreux
avec des financiers ou par l'aliénation du domaine et des impôts. Il
semble que Fouquet ait eu quelques velléités de sortir de ce désordre et
de donner au commerce une impulsion nouvelle. Un mémoire qu'on lui remit
vers cette époque constate le fâcheux état de la France au point de vue
commercial et industriel. Quant aux causes et aux remèdes qu'il indique,
on peut en contester l'efficacité; mais il n'en reste pas moins établi
que le surintendant s'occupait alors de ces questions.

«Le plus grand avantage, dit l'auteur de ce mémoire[434], que les États
puissent avoir, est celui que le négoce leur produit. Le royaume de
France, qui, par la Providence de Dieu, abonde en tout ce qui est
nécessaire pour l'utilité de la vie par sa fertilité, reçoit encore de
très-grandes richesses par un effet merveilleux de l'adresse et de
l'industrie de ceux qui l'habitent et par le commerce qu'ils ont avec le
reste du monde. Ce qui se fait par le moyen des grandes et célèbres
fabriques de toutes sortes de marchandises qu'ils dispersent dans tous
les pays étrangers, attirant ainsi de grandes quantités d'or et
d'argent. C'est pourquoi les rois de France ont donné de si belles
prérogatives à ceux qui se sont employés au négoce, et c'est un trésor
que l'on doit garder chèrement, puisque c'est par lui que Sa Majesté
reçoit de grandes assistances dans le besoin de ses sujets. On ne doit
donc rien oublier, non-seulement pour le maintenir, mais encore pour
l'augmenter. On voit pourtant que, depuis cinq ou six années, il est
extrêmement diminué, de telle sorte que les diverses fabriques qu'il y a
dans le royaume sont presque anéanties. Ceux qui n'ont pas pénétré dans
le fond des choses en ont attribué la cause aux guerres, aux subsides et
aux logements des troupes dans les provinces, mais on n'a pas trouvé la
véritable raison. Il n'y en a point d'autre que le transport de l'or et
de l'argent hors du royaume, qui se fait par plusieurs voies, et la
privation de celui qui venait de l'étranger.

«Pour connaître bien cette raison, il faut considérer que, depuis
quelques années, ce qui faisait venir l'or et l'argent en France a
manqué, qui était la vente des blés hors du royaume du côté de la mer
Méditerranée, en Catalogne et en Italie, et le transport des
marchandises fabriquées dans les provinces de Languedoc et Dauphiné,
qu'on portait au Levant et dans toute l'étendue des États de Turquie. La
vente des blés ne subsiste plus, d'autant que le pays de Catalogne étant
paisible, les récoltes s'y font avec facilité et abondance. L'Italie
tire des blés de Sicile et d'autres pays où ils sont à beaucoup moindre
prix qu'en France, et c'est là ce qui fait que, le Languedoc et Arles,
qui sont des pays qui n'abondent qu'en cela, ne trouvent pas à les
débiter, et sont, par ce moyen, privés de l'argent qui venait de toutes
parts. On a vu, les trois dernières années, que la recette a été
très-petite, et pourtant les blés ont été à un prix fort bas. Par suite,
le pays de Provence et de Languedoc a été privé depuis quelques années
de recevoir de l'argent étranger.

«On n'en a pas non plus reçu de la vente des marchandises, d'où on avait
coutume de tirer des sommes très-considérables, parce que le commerce
qui se faisait ordinairement des marchandises de France en Levant a été
changé et détruit par le transport de l'or et de l'argent, qu'on a
inventé en le transformant en des basses monnaies d'argent, sur
lesquelles on espère quelque plus-value en les portant auxdits pays du
Levant, de sorte qu'on a abandonné le transport des marchandises et
qu'on ne porte plus que de l'argent effectif. C'est ce qui a causé et
cause, même à présent, la perte et la destruction des fabriques du
royaume par plusieurs raisons: la première, parce que les marchands
abandonnent les fabriques, ne trouvant plus le débit de leurs
marchandises, et ensuite parce que la France est épuisée d'argent pour
la fabrication de ces basses monnaies qui consistent en pièces de cinq
sous. Faute de billon étranger, on refond, pour les fabriquer, dans les
hôtels des monnaies, tous les écus blancs et les autres espèces
d'argent. Comme ces pièces de cinq sous passent avec un bénéfice un peu
considérable au Levant, on y en porte quantité sans espoir de retour.
Mais le profit n'est qu'apparent, car les marchandises qu'on reçoit en
échange sont augmentées à proportion, ce qui est contraire au commerce
et l'a détruit. Antérieurement, l'on ne portait que des marchandises de
fabriques françaises, lesquelles, par la quantité des étoffes qu'elles
produisaient, donnaient à gagner à tous ceux qui habitaient les
provinces. A présent, ils sont pour la plupart réduits, faute de cela, à
la mendicité, ledit trafic des pièces de cinq sous n'étant avantageux
que pour certaines personnes, qui ont intelligence et commerce avec les
maîtres des monnaies. Ceux-ci, pour gagner un petit intérêt, causent en
France une disette d'argent qui ne pourra de longtemps se réparer, et
cela est même cause que l'on ne voit point en ces provinces de petites
espèces, faute de quoi le public souffre beaucoup.

«Par la rétention de ces petites espèces dans le royaume, les sujets de
Sa Majesté trouveraient un soulagement extrême en ce que les négociants
seraient obligés de faire valoir les fabriques abandonnées et de les
remettre en état, et, par ce moyen, les pauvres et autres personnes qui
sont maintenant oisives auraient de quoi s'occuper et profiter. Chacun
pourrait jouir de l'avantage de ces basses monnaies, dont on est
entièrement privé par le lucre de trois ou quatre pour cent que les
maîtres des monnaies perçoivent de ceux qui font ce transport. Ce qui
est contraire à la volonté de Sa Majesté, qui n'en a permis la fabrique
que pour le soulagement de son peuple et pour la facilité du commerce
dans son royaume, par suite des humbles remontrances qui lui ont été
faites. Et cependant on n'en jouit aucunement dans les provinces
obligées à ne travailler absolument que pour ceux qui pratiquent le
transport de ces pièces, sans que personne autre puisse en avoir. Ce
transport est contraire aux ordonnances du roi, qui le défendent sous
des peines très-sévères; il porte un notable préjudice au public. Nous
donnons cet avis afin que Sa Majesté, en étant informée, ordonne ce qui
sera de son bon plaisir.»

Colbert s'occupait, de son côté, des moyens de ranimer le commerce. Le
mémoire qu'il remit à Mazarin atteste des vues plus justes et plus
élevées. Liberté et sécurité, voilà pour Colbert les deux causes
principales de la prospérité commerciale. Pour assurer la liberté, il
réclamait des relations faciles avec l'étranger et la suppression des
entraves qui gênaient le transport des marchandises à l'intérieur du
royaume. Quant à la sécurité, elle était menacée à cette époque par des
pirates qu'il était de l'intérêt commun des peuples civilisés de faire
disparaître[435]. «Bien que l'abondance, disait Colbert, dont il a plu à
Dieu de douer la plupart des provinces de ce royaume, semble le pouvoir
mettre en état de se suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé
la France en telle situation, que sa propre fertilité lui serait inutile
et souvent à charge et incommode sans le bénéfice du commerce, qui porte
d'une province à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les
autres peuvent avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité.»

Après avoir rappelé les effets désastreux des troubles civils, Colbert
continue ainsi: «Pour remettre le commerce, il y a deux choses
nécessaires: la sûreté et la liberté. La sûreté dépend d'une mutuelle
correspondance à empêcher les pirates et courses des particuliers, qui,
au lieu de s'appliquer en leur navigation à l'honnête exercice du
commerce, rompent avec violence le lien de la société civile par lequel
les nations se secourent les unes les autres en leurs nécessités. Cette
sûreté ne se peut établir que par des défenses respectives, dans les
deux États de France et d'Angleterre[436], de faire des prises sur les
marchands des nations.» Colbert conseillait a Mazarin de permettre aux
Anglais d'introduire et de vendre leurs draps en France, à condition
qu'ils ouvriraient leurs ports aux vins français. Ainsi, bien loin
d'être, comme on l'a prétendu, un partisan exclusif et absolu du système
prohibitif, il réclamait, dans une sage mesure, la liberté du commerce.

Pour l'intérieur, Colbert demandait également la suppression des
entraves imposées par la routine, ou par des intérêts privés, à la libre
circulation des marchandises. Quelques passages de ces lettres à Mazarin
suffisent pour le prouver: «Il est très-important, lui écrivait-il, de
remédier aux défenses faites par M. de Roannez, de son autorité privée,
de porter des blés de Poitou en Aunis, pour avoir lieu de donner ses
passe-ports et d'en tirer un profit considérable. Ce qui ne doit point
être souffert, ni pour le service du roi, ni pour l'avantage particulier
de Votre Éminence, attendu que ces défenses troublent entièrement le
commerce de ces gouvernements[437], et qu'elles rendent nuls les
passe-ports du roi que l'on distribue à la Rochelle. Il faut, pour
empêcher cette intrigue, une lettre du roi audit sieur de Roannez, pour
lui en défendre la continuation et lui ordonner de laisser la liberté du
commerce aux sujets de Sa Majesté.» Et ailleurs: «Votre Éminence a su
que de Vendôme[438] avait envoyé les deux vaisseaux de Neuchèse à
l'embouchure des rivières de Sèvre et de Charente pour faire payer les
droits doubles à toutes les marchandises qui en sortent; ce qui ruine
entièrement le commerce, et particulièrement celui du sel, s'il n'y est
promptement remédié.»

Ces désordres prouvent que tout était à créer pour les relations
commerciales. Le surintendant Fouquet, dans les attributions duquel
rentrait cette branche d'administration, se fait honneur, dans ses
_Défenses_[439], du zèle qu'il montra pour le commerce, et rappelle que
son père s'était déjà signalé dans les conseils tenus sous Richelieu
pour les affaires de cette nature: «Tant que mon père a vécu, dit-il,
tout le détail des embarquements s'est fait par ses soins; tout se
résolvait en des assemblées tenues chez lui. Il y avait des compagnies
pour le Canada, Saint-Christophe et les autres îles, pour Madagascar,
pour le Sénégal, le cap Vert, le cap Nord et autres lieux. Par son
application, plus de vingt mille personnes avaient fait des colonies
volontaires et des établissements à l'honneur de la France, si
avantageux à notre nation que, si les étrangers qui nous ont succédé
n'avaient point pris à tâche de tout ruiner pour de légers intérêts,
c'eût été une chose très-considérable dans la suite. Depuis la mort de
mon père, M. le cardinal de Richelieu m'a continué dans cette
commission. Je lui ai rendu compte des affaires, conjointement avec M.
d'Aligre, à qui mon père avait aussi procuré cet emploi. Sitôt que j'ai
pu en jeter des semences dans l'esprit de M. le cardinal Mazarin, je
l'ai fait. Dans les derniers temps[440], il avait tellement approuvé les
pensées de mer et de compagnies de commerce, qu'il m'avait chargé de
m'en instruire davantage et d'y travailler.»

Le recueil des ordonnances de cette époque prouve, en effet, que, le
gouvernement s'occupa du commerce et des colonies. Il accorda des
encouragements aux armateurs qui équipaient des vaisseaux pour les deux
Amériques[441]. Une compagnie du Nord fut organisée avec privilège
exclusif pour exploiter le trafic des huiles de baleine[442]. Afin de
protéger le commerce français, on préleva un droit de cinquante sous par
tonneau sur les navires étrangers[443]. Diverses ordonnances
prescrivirent l'établissement de manufactures de bas de soie[444] et de
la Halle aux vins[445], le dessèchement des marais[446]; enfin la
rédaction d'un terrier ou cadastre du royaume[447], qui aurait permis de
faire une répartition plus équitable de l'impôt. On s'occupa aussi de
creuser de nouveaux canaux et de donner plus d'activité à
l'administration des postes[448].

Malheureusement les mesures destinées à multiplier et accélérer les
communications, à rendre l'industrie plus féconde et le commerce plus
actif, ne pouvaient avoir de résultats immédiats pour augmenter la
richesse du pays et les ressources du trésor. Mazarin était pressant,
et Fouquet, chargé de fournir de l'argent pour les armées et pour tous
les services publics, voyait le trésor épuisé, les revenus de plusieurs
années engagés à des traitants; en un mot, la détresse d'un côté, des
besoins urgents de l'autre. Il s'engagea de plus en plus dans les
spéculations funestes qui devaient le conduire à sa perte. Pour se
défendre, il alléguait les ordres de Mazarin et la nécessité. «Rien de
ce qui a été fait, dit-il dans ses _Défenses_[448a], ne l'a été que par
ordre de M. le cardinal. Je maintiens que ce que mes accusateurs
appellent confusion a été le salut de l'État. Après une banqueroute qui
avait produit la guerre civile et ôté le crédit au roi, il n'y avait que
l'espérance du gain, les remises, les intérêts, les facilités, les
gratifications faites à ceux qui avaient du crédit et de l'argent, qui
pussent les obliger de faire des prêts au roi et qui pussent faire
avancer les sommes et les secours nécessaires. Cet expédient fut proposé
à M. le cardinal comme le seul et souverain remède, après qu'il eut
étudié et tenté inutilement tous les autres. Il fut accepté, autorisé et
approuvé par Son Éminence.»

Et ailleurs[448b]: «Pendant une longue guerre, l'argent était le salut
de l'État; donc, s'il a fallu, pour avoir de l'argent pendant la guerre,
faire les choses qu'on appelle aujourd'hui désordre et confusion, j'ai
eu raison de dire que ce que l'on appelle désordre et confusion était en
ce temps-là le salut de l'État.» Sans doute l'histoire ne peut absoudre
Fouquet, parce qu'il a déféré aux exigences de Mazarin; cependant, pour
être complétement équitable envers lui, il faut entendre ses
justifications et les rapprocher des textes qui les confirment ou les
démentent.



CHAPITRE XVIII

--1656-1657--

Éloges donnés à l'administration financière de Fouquet par Mazarin
(1656).--Le surintendant se plaint des exigences de Mazarin et de
Colbert.--Les lettres de Mazarin à Colbert pendant l'année 1657
prouvent, que le cardinal et son intendant insistaient sans cesse
auprès de Fouquet pour en obtenir de l'argent.--Mazarin prélève des
pots-de-vin sur les marchés.--Fonds secrets, ou ordonnances de
comptant.--Mazarin fait payer par le surintendant ses dettes de
jeu.--Sommes énormes accumulées en huit ans par Mazarin.--Moyens
qu'employait Fouquet pour tromper Servien.--Connivence de son
commis Delorme.--Dilapidations de Fouquet.


Fouquet invoquait avec raison le témoignage favorable que Mazarin avait
rendu à son administration financière. Il suffit, pour s'en convaincre,
de parcourir les lettres du cardinal. Il écrivait, le 24 juillet 1656, à
l'abbé Fouquet: «J'ai été surpris de l'effort que M. le procureur
général a fait, et je reconnais de plus en plus qu'il fait bon d'avoir
des amis si zélés et effectifs comme lui et vous. Je suis fort touché de
la manière dont il en a usé, et, quoique je lui fasse mes remercîments,
je vous prie de les lui vouloir faire encore de ma part. Il eût été bon
de laisser à Paris une partie de la somme qu'il a envoyée ici; car il y
faut faire plusieurs dépenses pour les chevaux et pour les autres
choses que le sieur Colbert doit acheter, et quelque chose pour
l'artillerie, et je doute qu'on trouve à point nommé ce qui peut être
nécessaire pour cela.»

Fouquet n'avait pas seulement à pourvoir aux besoins des armées; il
fallait encore satisfaire aux exigences de Mazarin et de son intendant
Colbert. Il s'en plaint dans ses _Défenses_[449], et des documents
authentiques confirment ses assertions: «Sans mon crédit, sans mon
affection et sans les risques que j'ai courus, dont j'avais entre mes
papiers mille témoignages authentiques, par les lettres de M. le
cardinal, les affaires n'auraient pas réussi comme elles ont fait, et le
succès en aurait été bien plus avantageux si le sieur Colbert n'avait
pas eu soin d'amasser des trésors d'argent comptant et de les mettre
hors du commerce dans les lieux où ils se sont trouvés après la mort de
Son Éminence, sans qu'il ait paru aucune dette et sans ce qu'on n'a pas
encore divulgué. C'est ce qu'on doit appeler mauvaise disposition quand
il se trouve que tout l'État s'appauvrit et qu'un étranger seul met des
millions à couvert dedans et dehors le royaume, abusant de son autorité
absolue, et non pas en accuser un subalterne, qui n'agit que sous ses
ordres, qui se trouve sans biens, qui tâche de soutenir le crédit par
politique, se sentant intérieurement épuisé et consommé par un supérieur
insatiable.»

Il y a dans ce passage (et il serait facile d'en citer plusieurs
semblables) une double accusation: la première contre Mazarin, qui
enleva au trésor public les millions dont il enrichit sa famille, et la
seconde contre Colbert, qui, pour assurer au cardinal cette immense
fortune, exerçait sur le surintendant une oppression tyrannique. Nous
avons déjà vu que Colbert était l'intendant et l'homme de confiance de
Mazarin, qui lui avait remis le soin de ses affaires. Colbert ne songea,
pendant l'époque qui nous occupe, qu'à les faire prospérer, même aux
dépens de l'État. Mazarin s'était fait traitant sous des noms supposés;
il avançait des fonds qu'il se faisait rembourser, et il est certain
qu'il en tirait, comme tous les financiers, des bénéfices énormes,
quoiqu'il affirme qu'il ne demandât pas d'intérêts. Mazarin se chargeait
aussi de la fourniture des vivres pour les armées, et réalisait des
sommes considérables par ces spéculations. Fouquet eut le tort de se
prêter aux coupables exigences du ministre; mais il faut reconnaître que
la faute ne retombe pas sur lui seul. L'histoire serait injuste si elle
ne signalait pas les dilapidations d'un premier ministre tout-puissant.

La correspondance de Mazarin avec Colbert prouve que Fouquet essayait
quelquefois de résister. Le 23 mai 1657, Colbert écrivait au cardinal:
«Je ne manquerai pas de proposer à M. le procureur général d'assigner
les trois cent seize mille livres pour une année de Brisach[450] sur
l'aliénation des rentes sur les entrées; ce que je ne doute point qu'il
n'accepte, puisque cela le déchargera d'un grand argent qu'il serait
obligé de donner. J'ajouterai à cela que je trouvais que Votre Éminence
avait dans sa maison assez de bien sur le roi[451].» Mazarin lui
répondait en marge: «Il serait bien mieux d'avoir de l'argent comptant;
mais, au défaut de cela, une rente sur les entrées ne sera pas mauvaise,
parce que même on la pourra vendre. Souvenez-vous seulement que, pour
cela, M. le procureur général ne laissera pas de donner le reste en
argent comptant, ainsi qu'il a promis faire depuis longtemps.»

Fouquet, sans refuser positivement les rentes, montrait la difficulté
d'en procurer immédiatement. «J'ai parlé à M. le procureur général,
écrivait Colbert à Mazarin le 24 mai de la même année, pour me donner
des rentes, en déduisant les cinquante mille livres d'argent comptant
qu'il a promises, il y a si longtemps. Il m'a dit qu'il payerait dans
peu de jours les cinquante mille livres; mais que, pour les rentes, il
aurait beaucoup de peine à en pouvoir donner, pour ce qu'elles étaient
distribuées entièrement; qu'il allait néanmoins travailler à en retirer
pour la plus grande somme qu'il lui serait possible.»

Colbert voyait avec peine le cardinal s'engager dans les entreprises de
fournitures pour l'armée. Après avoir parlé d'autres affaires analogues,
il ajoutait: «J'oserais dire la même chose du pain de munition[452] de
l'armée de Catalogne, qui assurément donnera du déplaisir à Votre
Éminence. L'armée sera mal servie, le ménage sera peu considérable, et,
par-dessus tout, il coûtera une infinité d'argent à Votre Éminence.
Quand j'ai ouï parler de ce dessein, je croyais que le fonds de cette
fourniture se payerait par mois, comme les autres dépenses de la guerre;
mais M. le procureur général m'ayant dit qu'il lui était impossible de
donner autre chose que des assignations, et que Votre Éminence ne lui
avait demandé que cela, je commence à connaître que nous avancerons la
plus grande partie de cette fourniture, et peut-être tout entière, avant
que nous puissions recevoir aucune chose. Le recouvrement des
assignations ne se peut faire ensuite qu'avec quelque mauvais effet,
étant impossible d'empêcher que le nom de Votre Éminence ne paraisse
point, et que ceux sur qui on est assigné ne le publient partout, parce
qu'ils en tirent quelque considération. Par exemple, M. le procureur
général m'ayant dit qu'il assignerait cette dépense sur une fabrique de
menue monnaie que l'on va faire dans tout le royaume, il est impossible
d'empêcher que les traitants ne connaissent que ces assignations auront
été données pour le remboursement de Votre Éminence, et qu'ils ne disent
ensuite, dans toutes les provinces, que cette fabrique est pour elle.»

Mazarin, dans sa réponse à Colbert, insiste toujours pour être payé,
surtout en argent comptant: «Vous direz à M. le procureur général qu'il
m'avait fait espérer de ne donner pas seulement de bonnes assignations
pour le pain de Catalogne, mais aussi une partie en argent comptant,
puisque les garnisons ont été entretenues jusqu'à présent et que l'on a
fourni du pain à l'armée il y a déjà quelque temps. Je vous prie de lui
en parler et de le presser là-dessus, lui faisant connaître que, lors
même que l'on dépense le tiers davantage dans la fourniture du pain pour
celle de Catalogne, MM. les surintendants ne se sont jamais défendus de
donner à l'avance une somme d'argent comptant.»

Quant à la part qu'il prenait aux marchés avec les traitants, Mazarin
indique un moyen facile de la dissimuler: «On peut remédier à cet
inconvénient en faisant paraître le nom d'Albert ou tel autre que vous
jugerez à propos, étant absolument nécessaire que mon nom ne paraisse
pas.»

Le cardinal mettait la plus vive insistance pour presser le
remboursement de ses avances. Il écrivait encore à Colbert le 12 juin
1657: «M. le procureur général m'a mandé qu'il avait ajusté avec vous
diverses choses tendant à me rembourser, et M. l'abbé Fouquet, qui me
rendit sa lettre, me confirma la même chose de vive voix. Je serais bien
aise de savoir ce que c'est; et cependant je vous dirai que, par le
retour du même abbé, j'ai fort pressé le procureur général de me tenir
la parole qu'il m'a donnée de me sortir des avances que j'ai faites
depuis l'année passée, étant plus qu'équitable de le faire, au même
temps que, par la quantité d'affaires qu'on a faites en dernier lieu,
lui, procureur général, sort de tous les engagements où il était entré
pour le service du roi, avec une différence que je n'ai jamais tiré un
sol d'intérêt de tous les miens. Je vous prie de parler en cette
conformité et presser pour les deux cent mille écus qu'on a envoyés ou
qu'on doit envoyer en Allemagne. Il m'a écrit aussi qu'il emploierait
Contarini et Cenami[453] dans la fabrique des petites monnaies, et
l'abbé a ajouté qu'on avait ménagé en général un donatif[454], duquel je
pourrais disposer. Vous vous informerez donc de la chose, et vous saurez
aussi de Cenami si la compagnie qui veut entreprendre la chose fera le
donatif dont il m'a autrefois parlé.»

La correspondance de Mazarin et de Colbert est remplie de détails de
cette nature. Il s'agit toujours des avances faites par le cardinal et
de ses instances pour en être remboursé. Je me bornerai à une dernière
citation. Colbert écrivait au cardinal le 22 juin: «M. le procureur
général m'a dit qu'il faisait état de donner sur une affaire qu'il avait
proposée à Votre Éminence, qui regarde les intendances des finances,
trois cent mille livres pour le roi de Suède, le remboursement de ce qui
reste dû à Votre Éminence de l'année dernière et les cent mille livres
du pain de Piémont. Pour la garnison de Brisach, il m'a dit que, toutes
les rentes étant engagées, il n'en avait pu retirer que pour vingt-deux
mille cinq cents livres de rentes, faisant cent cinquante mille livres
en principal, et qu'il me ferait payer cinquante mille livres d'argent
comptant.»

Ces conditions ne satisfont pas encore Mazarin. Il répond à Colbert:
«Vous pourrez dire à M. le procureur général qu'il eût été bon que
j'eusse été remboursé de ces dernières avances sur des affaires faites,
et non pas sur celles qu'il projette de faire; et il me semble que, sans
présomption, je pourrais être considéré comme les autres, qui ont fait
des avances et qui ont été remboursés sur les dernières affaires qu'on a
faites et qui sont payés des intérêts jusques au dernier sol, pendant
que je ne sais pas ce que c'est que d'avoir un denier d'intérêt.»

Outre ces entreprises de fournitures pour les armées et les avances
faites à l'État, il y avait des fonds secrets dans lesquels Mazarin
puisait à pleines mains; on les appelait alors _ordonnances de
comptant_. Le roi, ou plutôt le ministre, écrivait sur l'ordonnance de
payement: «_Je sais le motif de cette dépense._» On en dérobait, autant
que possible, le contenu à Servien; quoique ce ministre fût spécialement
chargé des dépenses, c'était Fouquet qui en avait le secret. Mazarin
écrivait à Colbert, le 20 mai 1657: «Je vous envoie une ordonnance de
comptant de trois cent mille livres, de laquelle vous vous servirez
auprès de M. Servien, comme M. le procureur général vous dira, prenant
garde que autre personne que lui n'en ait connaissance. Cette ordonnance
regarde en partie M. le Tellier[455]; mais vous prendrez tel prétexte
avec M. Servien que vous concerterez avec ledit sieur procureur général,
afin qu'il paraisse que cela regarde les affaires générales plus que
les particulières des personnes que le roi a résolu de gratifier.»

Dans la même lettre, le cardinal insistait encore pour le payement de
diverses sommes, et entre autres de celles qu'il avait perdues au jeu;
c'était toujours à Nicolas Fouquet que Colbert devait s'adresser pour
obtenir les remboursements. «Je crois, écrivait Mazarin à son intendant,
que cette lettre vous arrivera plutôt que le maréchal de Gramont, qui
vous présentera deux billets de ma part et plusieurs ordonnances,
desquelles vous recevrez ci-joint un mémoire que le sieur de
Villacerf[445a] a fait. Un des billets est pour payer huit mille et tant
de livres qu'il m'a gagnées, et vous reprendrez cette somme sur le fonds
que je vous ai mandé. L'autre est pour parler de ma part, à M. le
procureur général, pour faire acquitter les ordonnances qui regardent le
maréchal sur le courant de ce mois et du prochain,» etc.

Fouquet, contraint d'obéir aux exigences du cardinal, a voulu lui faire
supporter la plus grande part de la responsabilité de son
administration. «Chacun sait, dit-il dans ses _Défenses_, que, durant ma
surintendance, défunt M. le cardinal Mazarin, en qualité de premier
ministre, gouvernait absolument, avec la permission et sous l'autorité
du roi, toutes les affaires de France et même celles de finances, de
manière que l'on peut dire avec vérité qu'il était le premier et
principal ordonnateur, et que je n'agissais que sous ses ordres, et que
ceux qui ont eu quelque part dans la direction des finances, du vivant
dudit sieur cardinal, savent et peuvent certifier que le détail des
trois quarts de la fonction de surintendant, et la recette et dépense
des deniers les plus clairs du royaume, se faisaient en son hôtel et sur
ses ordres par le ministère dudit sieur Colbert, de Ondedei, Roze,
Roussereau, Villacerf, le Bas[456], Berryer, Picon[457], et autres qui
agissaient sous lui dans les affaires.»

Dans un autre passage de ses _Défenses_[458], Fouquet indique quel fut
pour Mazarin le résultat de cette administration, dont il était
l'arbitre souverain: «L'extrême nécessité dudit sieur cardinal Mazarin,
en 1653, est publique; son extrême richesse depuis ce temps-là paraît en
partie par les mariages de ses nièces, par la lecture de ce mystérieux
testament que l'on a tenu caché jusqu'à présent, contre tout ordre et
raison, par autorité absolue.» Les mariages dont parle Fouquet avaient
placé les nièces de Mazarin dans les maisons de Condé, de Modène, de
Savoie-Carignan, de La Meilleraye, etc. Quant à son testament, on a
évalué à plus de trois cents millions de notre monnaie les sommes que
Mazarin avait accumulées en huit ans.

En faisant les affaires du cardinal, le surintendant ne négligeait pas
les siennes, Colbert, qui, dès cette époque, surveillait sa conduite,
nous apprend comment Fouquet trompait la vigilance de son collègue
Servien. Il accuse surtout un commis de Servien, nommé Delorme, d'avoir
été complice de Fouquet, mais en couvrant habilement sa connivence sous
le masque de l'opposition. Delorme répétait à Servien, dit Colbert[459],
«qu'il devait toujours être en garde contre les actes d'un esprit
entreprenant et de grande cabale, et ne laissait pas de lui faire faire
tout ce que le sieur Fouquet désirait. La première affaire considérable
qu'il fit par cette intrigue fut la ferme générale des gabelles. Deux
compagnies se présentèrent pour cette grande ferme: la première, celle
du sieur Cusot, qui était plus agréable à M. Servien, et celle du sieur
Girardin, qui était accommodé surtout avec Fouquet. Dès la première
direction[460], où l'on parla de cette affaire, avant que M. Servien se
fut prononcé, le sieur Fouquet se déclara pour Cusot, dit que cette
ferme ne pouvait être mieux régie que par lui et qu'il la lui voulait
donner. Delorme exagéra le déplaisir que M. Servien recevrait de cette
déclaration du sieur Fouquet, en lui faisant connaître que, s'il ne
s'opposait fortement aux commencements, l'autre s'attirerait toute
l'autorité; il le fit ainsi résoudre à donner l'exclusion à Cusot et à
faire tomber la ferme à Girardin.

«Cette déclaration connue, Fouquet s'y oppose fortement et veut toujours
que Cusot soit préféré. Lorsque ces contrariétés furent assez
ressenties pour en faire une affaire considérable entre les deux
surintendants, le sieur de Lyonne, neveu du sieur Servien, qui s'était
accommodé avec le sieur Fouquet pour jouer un rôle en cette comédie, est
proposé par Delorme pour s'entremettre de l'accommodement, dans lequel
le sieur Servien avait la satisfaction de donner la ferme au sieur
Girardin, qui était l'homme de Fouquet; mais aussi le sieur Servien fit
une affaire considérable pour le sieur Fouquet, pour le récompenser de
ce qu'il s'était relâché, et lui délaissa une gratification considérable
pour sa favorable entremise. Le sieur Delorme, qui avait donné un
conseil dont le succès avait été si avantageux, devint le confident et
le patron jusque-là qu'après que cette comédie fut entièrement finie par
le partage des fonctions de la surintendance, le sieur Servien le mena
lui-même chez le sieur Fouquet, le conjurant instamment de le prendre
pour son commis, et le lui recommanda comme le plus fidèle ami qu'il eût
jamais eu.»

Il est difficile de supposer que Colbert ait complétement inventé les
faits dans un Mémoire destiné à Louis XIV; mais, lors même qu'on
l'admettrait, il existe contre le surintendant d'autres accusations dont
il ne s'est pas lavé. Ainsi, il est constant qu'il prélevait sur les
fermes des impôts des pensions considérables. Pour n'en citer que
quelques-unes, il recevait des fermiers des aides[461] cent quarante
mille livres par an. Deux des commis de Fouquet, en exigeant des
fermiers qu'ils payassent cette pension au surintendant, y ajoutèrent
pour eux-mêmes une somme de vingt mille livres. Les fermiers qui se
soumettaient à ces conditions s'en vengeaient sur le peuple, et c'était
lui qui, en dernière analyse, portait tout le fardeau. Les fermiers des
gabelles, ou de l'impôt sur le sel, payaient à Fouquet une pension
annuelle de cent vingt mille livres; ceux du _convoi de Bordeaux_[462],
cinquante mille, etc. Fouquet disait, il est vrai, pour sa défense,
qu'une partie de ces pensions était destinée au cardinal Mazarin, qui
n'en donnait jamais de reçus. Le fait est constant, d'après les lettres
que nous avons citées; mais il n'en reste pas moins établi que le
surintendant participait à ces profits illicites.

Il est également constaté par les pièces du procès que Fouquet, comme
Mazarin, prenait à ferme des impôts sous des noms supposés; ainsi il
avait la ferme des octrois, les péages, ou douanes, appelés _parisis_,
l'impôt sur les sucres et les cires de Rouen, etc. Enfin il se servait
des sommes énormes qu'il dérobait ainsi au trésor pour faire des avances
à l'État, toujours sous de faux noms, et il se les faisait rembourser
avec des intérêts usuraires. Ce qui rend encore plus odieuses ces
dilapidations, c'est l'usage qu'en faisaient le surintendant et son
frère l'abbé Fouquet; elles servaient à payer leurs débauches, leurs
palais somptueux et les fortifications qu'ils élevaient pour se mettre à
l'abri de la vengeance royale.



CHAPITRE XIX

--1655-1657--

L'abbé Fouquet dispose de la police.--Anecdote racontée à ce sujet
par Gourville.--Passion de l'abbé Fouquet pour madame de
Châtillon.--Portrait de cette dame.--Son avidité.--Elle s'enfuit à
Bruxelles après l'exécution de Berthaut et Ricous.--Puis elle
revient en France et conspire avec le maréchal d'Hocquincourt pour
livrer Ham et Péronne à Condé et aux Espagnols.--Lettre de la
duchesse de Châtillon à ce sujet (17 octobre 1655); elle est
interceptée.--La duchesse de Châtillon est arrêtée et confiée à la
garde de l'abbé Fouquet.--Fureurs jalouses de ce dernier.--Scène
violente qu'il fait à la duchesse de Châtillon (1656).--Rupture
entre l'abbé Fouquet et madame de Châtillon.--Désespoir de
l'abbé.--Il tente de se réconcilier avec la duchesse, mais sans
succès.--Fin de madame de Châtillon.


Tant que la lutte contre la Fronde fut sérieuse, le surintendant et son
frère, l'abbé Fouquet, restèrent unis: ils avaient à combattre des
ennemis implacables, et ils savaient que de leur union dépendait leur
force. Mais, lorsque la victoire fut assurée, et qu'il ne s'agit plus
que de partager les dépouilles, les liens de famille et d'amitié se
relâchèrent. L'abbé Fouquet ne tarda pas à se laisser emporter par ses
passions et devint pour son frère un obstacle et un danger. Nous sommes
encore loin de la catastrophe; mais déjà les deux frères sont entraînés
vers l'abîme par une ambition et des passions qu'ils ne savent plus
dominer. Basile Fouquet, qui n'avait jamais montré la même prudence que
le surintendant, porta dans l'exercice du pouvoir une violence et un
arbitraire qui le compromirent, en même temps qu'il soulevait des haines
violentes par le scandale de ses amours.

L'abbé Fouquet avait été comblé de faveurs par Mazarin. Le cardinal
avait ajouté à son pouvoir occulte des dignités et des titres qui en
faisaient presque un grand seigneur. L'abbé avait acheté, dès 1654, la
survivance de la charge de procureur général au parlement de Paris,
qu'exerçait son frère, et devenait ainsi un des chefs de ce grand corps
de magistrature, quoiqu'il n'eût été antérieurement que conseiller au
parlement de Metz, et cela pendant six semaines seulement[463]. Peu de
temps après il acheta la charge de chancelier de l'ordre du
Saint-Esprit, et porta, au grand scandale de la noblesse, le cordon
bleu, qui était réservé aux princes et aux personnages les plus éminents
par le rang et la naissance[464]. Enfin, à une époque où la liberté
individuelle n'était garantie par aucune loi, l'homme qui dirigeait la
police et disposait de la Bastille était investi d'une puissance
redoutable. On en trouve une preuve dans l'anecdote suivante.

Gourville, un des commis de Nicolas Fouquet, avait été mis à la Bastille
pour avoir mécontenté Mazarin. Il n'en sortit que grâce à l'abbé
Fouquet. «Sachant, dit-il[465], que M. l'abbé Fouquet était fort employé
par M. le cardinal pour faire mettre des gens à la Bastille, et qu'il en
faisait aussi beaucoup sortir, je tournai toutes mes pensées vers ce
côté-là. A ce propos, je me souviens d'un procureur, homme d'esprit et
grand railleur, qu'il y avait fait mettre. Comme nous nous promenions un
jour ensemble, il entra un homme dans la cour, qui, y trouvant un
lévrier, en fut surpris, et demanda pourquoi il était là. Le procureur
répondit avec un air goguenard: «Monsieur, c'est qu'il a mordu le chien
«de M. l'abbé Fouquet.» Je fis proposer de parler à M. le surintendant,
et de voir avec M. son frère si, en parlant de temps à autre à M. le
cardinal, comme il avait coutume, des autres prisonniers, il ne pourrait
pas trouver moyen de me faire sortir. Cela réussit si bien, que, M. le
cardinal devant partir, deux ou trois jours après, pour aller à la Fère,
M. l'abbé Fouquet lui porta la liste de tous les prisonniers de la
Bastille, comme il faisait de temps en temps, il ordonna la sortie de
trois, dont je fus un.»

Armé de cette autorité arbitraire, l'abbé Fouquet ne sut pas en user
dans l'intérêt, je ne dis pas de la justice (ce serait trop demander à
de pareils caractères), mais dans l'intérêt véritable de son élévation
et de la grandeur de sa famille. Il se compromit par de folles amours et
par de téméraires rivalités avec les plus grands seigneurs. Nous avons
déjà vu quelle était l'audace de l'abbé Fouquet: il s'était attaqué aux
plus grandes dames, et, entre autres, à mademoiselle de Chevreuse[466],
puis à la duchesse de Châtillon. Celle-ci, issue de l'illustre famille
des Montmorency, alliée aux Coligny, parente de Condé, était une des
beautés les plus célèbres de la cour de la reine Anne. Elle avait
débuté, ainsi que nous l'avons dit antérieurement[467], par des
aventures romanesques, et s'était bientôt rendue fameuse par ses
intrigues et ses amours. Elle avait cependant une réputation de bel
esprit et figurait au nombre des _précieuses_, à une époque où Molière
n'avait pas encore rendu ce titre ridicule. C'est d'elle que le poëte
Segrais a dit:

    Obligeante, civile et surtout _précieuse_,
    Qui serait le brutal qui ne l'aimerait pas?

L'éloge s'accorde avec le témoignage de madame de Motteville, qui, comme
nous l'avons vu plus haut[468], n'est pas partiale en faveur de madame
de Châtillon.

Le portrait de cette dame figure dans la galerie que nous a laissée
mademoiselle de Montpensier[469]. Il est flatté, sinon au physique, du
moins au moral. Quel qu'en soit l'auteur (car il est peu probable,
malgré le titre, qu'il ait été composé par madame de Châtillon
elle-même), il est bon de le rapprocher des autres jugements que nous
ont laissés les contemporains sur cette femme célèbre. C'est madame de
Châtillon elle-même qui parle: «Le peu de justice et de fidélité que je
trouve dans le monde fait que je ne puis m'en remettre à personne du
soin de faire mon portrait, de sorte que je veux moi-même vous le donner
le plus au naturel qu'il me sera possible et dans la plus grande naïveté
qui fut jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus
belles et des mieux faites qui se puisse voir. Il n'y a rien de si libre
et de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et, en toutes mes
actions, j'ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des
plus parfaits, selon toutes les règles; mon front est un peu élevé, ce
qui sert à la régularité de l'ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillants
et bien fendus[470]; le regard en est fort doux et plein de feu et
d'esprit. J'ai le nez assez bien fait[471] et, pour la bouche, je puis
dire que je l'ai non-seulement belle et bien colorée, mais infiniment
agréable par mille petites façons qu'on ne peut voir en nulle autre
bouche. J'ai les dents fort belles et bien rangées. J'ai un fort joli
petit menton. Je n'ai pas le teint très-clair; mes cheveux sont d'un
châtain clair et tout à fait lustrés. Ma gorge est plus belle que laide.
Four les bras et les mains, je ne m'en pique pas; mais, pour la peau, je
l'ai fort douce et fort déliée. On ne peut voir la jambe ni la cuisse
mieux faites que je l'ai, ni le pied mieux tourné.

«J'ai l'humeur naturellement fort enjouée et un peu railleuse; mais je
corrige cette inclination par la crainte de déplaire. J'ai beaucoup
d'esprit, et j'entre agréablement dans les conversations. J'ai le ton de
la voix tout à fait agréable et l'air fort modeste. Je suis fort
sincère[472] et n'ai pas manqué à mes amis. Je n'ai pas un esprit de
bagatelle ni de mille petites malices contre le prochain. J'aime la
gloire et les belles actions. J'ai du cœur et de l'ambition. Je suis
fort sensible au bien et au mal; je ne me suis pourtant jamais vengée de
celui qu'on m'a fait, quoique ce soit assez mon inclination; mais je me
suis retenue pour l'amour de moi-même. J'ai l'humeur fort douce et
prends mon plaisir à servir mes amis, et ne crains rien tant que les
petits démêlés des ruelles, qui d'ordinaire ne vont qu'à des choses de
rien. C'est à peu près de cette sorte que je me trouve faite en ma
personne et en mon humeur, et je suis tellement satisfaite de l'une et
de l'autre, que je ne porte envie à qui que ce soit. Ce qui fait que je
laisse à mes amis, ou à mes ennemis, le soin de chercher mes défauts.»

Il n'y a d'incontestable, dans ce portrait de madame de Châtillon, que
l'éloge de sa beauté. A trente ans (c'était l'âge de la duchesse de
Châtillon en 1656), elle en avait conservé tout l'éclat, et le relevait
par la richesse de sa parure. Mademoiselle de Montpensier, qui ne
l'aimait pas, est forcée d'en convenir. Elle la vit à cette époque même
au château de Chilly: «Rien, dit-elle[473], n'était plus pompeux que
madame de Châtillon; elle avait un habit de taffetas aurore, tout brodé
d'un cordonnet d'argent. Elle était plus blanche et plus incarnate que
je ne l'ai jamais vue, avait plus de diamants aux oreilles, aux doigts,
aux bras; enfin, elle était dans une dernière magnificence.» Le jeune
Louis XIV ne fut pas insensible aux charmes de la duchesse: la cour le
remarqua, et Benserade en fit un couplet:

    Châtillon, gardez vos appas
     Pour une autre conquête.
      Si vous êtes prête,
      Le roi ne l'est pas.
      Avec vous il cause;
     Mais, mais, en vérité,
      Pour votre beauté
    Il faut bien autre chose
    Qu'une minorité.

Un autre roi, mais un roi exilé, se rangea aussi parmi les adorateurs de
madame de Châtillon: Charles II, roi d'Angleterre, qui habitait alors la
France. Un des seigneurs attachés aux Stuarts possédait près de Merlou
une maison de campagne où Charles II allait souvent chasser. Le jeune
prince visita madame de Châtillon, et se laissa prendre facilement à sa
beauté et à sa coquetterie. Mademoiselle de Montpensier prétend, dans
ses _Mémoires_[474], que la duchesse aurait voulu se faire épouser par
le roi d'Angleterre, et que déjà ses gens la berçaient de cette
espérance. Une de ses femmes de chambre lui aurait dit en la coiffant:
«Vous seriez une belle reine! «Mais Henriette de France, veuve de
Charles Ier, rompit cette intrigue.

L'abbé Fouquet osa devenir le rival des rois; il connaissait la duchesse
de Châtillon depuis longtemps, et c'était surtout en négociant avec
elle, en 1652[475], qu'il avait commencé à s'éprendre d'une passion qui
troubla la netteté de son jugement. La duchesse de Châtillon, qui avait
besoin de l'abbé, employa avec lui ces manèges de coquetterie féminine
qui lui avaient tant de fois réussi. Nemours, Beaufort, Condé, les
Anglais Craf et Digby, pour ne citer que les plus connus[476], avaient
subi le pouvoir de ses charmes. Quant à la duchesse, elle n'avait guère
ressenti les passions qu'elle faisait éprouver; elle paraît n'avoir été
sincèrement attachée qu'à un seul amant, le duc de Nemours. Pour le
prince de Condé, le duc de Beaufort, le maréchal d'Hocquincourt, elle
fut bien aise de les traîner à son char comme un ornement, et surtout
d'en tirer des présents considérables; car ce qui flétrit le plus cette
conduite scandaleuse d'une Montmorency, alliée à tant d'illustres
familles, c'est son avidité. Elle s'était fait donner par le prince de
Condé la terre de Merlou[477], et, lorsqu'elle se résigna à encourager
les galanteries de l'abbé Fouquet, ce fut pour profiter de sa puissance
et s'enrichir de ses présents.

Il ne faudrait pas, du reste, se représenter l'abbé Fouquet avec les
traits sérieux et le costume austère que son titre rappelle. Les deux
belles gravures de Nanteuil, qui sont à peu près de l'époque qui nous
occupe, lui prêtent une physionomie séduisante. L'œil est fin et doux;
l'ensemble du visage respire la jeunesse et l'esprit. Ces portraits sont
loin de justifier l'assertion de Bussy-Rabutin, qui prétend que l'abbé
Fouquet avait la mine basse. Ce mot s'applique mieux au caractère qu'à
la figure de l'abbé. Quoique Basile Fouquet eût alors plus de quarante
ans, il ne porte pas cet âge dans la gravure de Nanteuil. Son costume
est celui des gens de cour. Rien n'y rappelle l'homme d'Église; il porte
le cordon bleu qui était réservé aux seigneurs de la plus haute
noblesse. L'abbé Fouquet venait, en effet, d'acheter, comme nous l'avons
dit, la charge de chancelier de l'ordre du Saint-Esprit, qui lui donnait
le droit d'en porter les insignes[478]. Mais ce ne furent pas ces
avantages extérieurs qui touchèrent madame de Châtillon; elle vit dans
l'abbé Fouquet, frère du surintendant et favori du cardinal Mazarin, un
homme qui pouvait puiser dans le trésor public et lui donner part au
trafic des impôts qui servait à enrichir le surintendant et ses
créatures. La duchesse de Châtillon sacrifia à cette honteuse
considération son nom et son rang, sa fidélité même au parti qu'elle
avait embrassé et jusqu'à la vie des malheureux qu'elle avait excités à
conspirer contre Mazarin[479]. Elle subit les fureurs jalouses de l'abbé
Fouquet, pour augmenter les trésors qu'elle ne cessa d'accumuler jusqu'à
la fin de sa vie.

Quant à l'abbé, il fut tourmenté pendant plusieurs années par la passion
que lui inspirait cette femme artificieuse; toute sa politique eut alors
pour but de l'amener de Merlou à Paris et de la mettre entre ses mains.
Madame de Châtillon avait été impliquée dans la conspiration de Bertaut
et Ricous; mais on ne l'arrêta point à cette époque, soit qu'elle eût
trahi ses complices, soit que Mazarin, qui connaissait la passion de
l'abbé Fouquet, voulût la ménager. Après l'exécution de Bertaut et
Ricous, vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre 1653,
l'abbé Fouquet écrivait au cardinal: «La dernière exécution faite sur la
personne des deux pestes d'État qui furent pris naguère, était
non-seulement nécessaire pour couper racine aux entreprises de la nature
de celle dont ils ont été convaincus, mais elle parle si haut en faveur
de l'autorité royale, qu'il ne s'est rien fait de plus utile et qui
aille plus loin que cette justice. Ce n'est pas tout néanmoins: car il
est certain que, tant que madame de Châtillon demeurera où elle est
(c'est-à-dire à Merlou), il y aura toujours des intrigues entre elle et
M. le Prince, lequel conserve de secrètes intelligences dans sa maison,
où est le rendez-vous secret et l'entrepôt de ceux qui vont et viennent
vers M. le Prince, qui a auprès de lui un Ricous, frère de celui qui a
été exécuté, et dont la femme, qui est Écossaise et se nomme Foularton,
est domestique de ladite dame et sert fort à tous leurs mystères.»

Mazarin répondit à l'abbé Fouquet le 10 novembre: «Pour madame de
Châtillon, j'ai fait différer l'ordre du roi, afin qu'elle eût le temps
de le donner à ses affaires; mais, comme on juge absolument nécessaire
de l'éloigner, en sorte qu'elle ne puisse avoir facilité dans le
commerce avec Paris et le prince de Condé, je ne pourrai pas empêcher
qu'on ne lui envoie dans trois ou quatre jours l'ordre de s'éloigner.
Cependant je suis très-aise qu'elle ait écrit, comme vous me mandez.» Si
l'on en croyait Bussy-Rabutin, l'abbé Fouquet aurait profité de la
terreur qu'il avait su inspirer à la duchesse de Châtillon, impliquée
dans un crime capital, pour l'enlever et la tenir cachée pendant quelque
temps. Ce roman, auquel des écrivains modernes ont attaché trop
d'importance[480], est complétement démenti par les lettres de Mazarin à
l'abbé Fouquet. Elles prouvent que la duchesse de Châtillon s'enfuit, en
effet, de Merlou, mais pour se rendre en Belgique auprès de Condé.
Mazarin écrivait le 18 novembre à son confident: «Le voyage de madame de
Châtillon à Bruxelles ne sera pas de grande réputation pour elle. Vous
savez de quelle manière j'en ai usé à son égard, et je vous puis dire
avec sincérité que ç'a plutôt été par votre considération que par aucun
autre motif.»

Madame de Châtillon ne tarda pas à rentrer en France, où elle continua
ses étranges relations avec Condé, avec l'abbé Fouquet et avec plusieurs
autres personnages. Parmi les amants qu'elle prenait pour donner des
alliés à Condé, on trouve le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de
Péronne. A cette époque, les gouverneurs étaient à peu près
indépendants, et déjà, pendant la Fronde, d'Hocquincourt avait promis de
livrer Péronne aux rebelles par amour pour madame de Montbazon. Tout le
monde connaît son billet: _Péronne est à la belle des belles_. La
duchesse de Châtillon n'eut pas moins de puissance sur lui que madame de
Montbazon. Elle arracha au maréchal la promesse de livrer au prince de
Condé Péronne et Ham, qui lui appartenaient. Mazarin fut instruit des
intrigues de madame de Châtillon, et il est probable que ce fut son
agent ordinaire, l'abbé Fouquet, qui les découvrit; c'est du moins dans
ses papiers que se trouve la lettre adressée par madame de Châtillon à
Condé, lettre qui fut interceptée et fournit une preuve positive du
complot:

«Vasal est arrivé, écrivait-elle à Condé le 17 octobre 1655[481], comme
j'étais à la cour, et je suis partie le lendemain pour vous faire
réponse avec toute la diligence que vous désirez; ce qui est nécessaire
pour vous avertir que l'on a grand'peur que vous ne fassiez quelque
chose avec la bonne compagnie que vous avez. Mais, comme je suis
persuadée que vous ne vous y épargnerez pas, je ne vous dirai rien pour
vous faire voir le besoin que vous en avez et la facilité que vous y
trouverez. Vous êtes assez éclairé sur toutes choses pour qu'il ne soit
pas à propos de dire seulement un pauvre mot sur ce chapitre, si bien
que je le vais finir pour vous parler d'un autre. Je ne puis comprendre
que vous ne me remerciiez pas d'un présent de senteur que je vous ai
envoyé il y a plus d'un mois. Dame! il était si beau et si bon que je ne
suis pas consolable que vous ne l'ayez point reçu. C'était un homme de
Chavagnac qui vous le portait, et, comme il avait assurément ordre de
voir Marsin, j'appréhende, selon ce que Bouteville[482] me mande qu'il
en use avec vous, qu'il n'ait renvoyé l'homme sans vous le faire voir,
afin de détourner son maître de vous aller trouver. Mais enfin je vous
mandais que j'avais vu M. le maréchal d'Hocquincourt, qui m'avait dit
des choses dont on pouvait faire son profit; c'est, en un mot, que vous
fassiez en sorte que Fuensaldagne lui envoie un homme de créance pour
traiter avec lui sur le bruit qui court qu'il est mal avec la cour, et,
pour peu que l'on soit raisonnable, il y a toute apparence que l'on fera
affaire; mais, afin que Fuensaldagne soit sans soupçon, nous avons jugé
à propos que vous disiez que le maréchal n'est point assez de vos amis
pour que l'affaire se fasse par vous. Néanmoins vous ne manquerez pas de
vous entendre avec le maréchal d'Hocquincourt; je l'ai fait jurer plus
de mille fois, et je ne doute point que l'on ne soit dans la dernière
peine de ne rien voir de ce que l'on attendait sur cela. M. de Duras ira
faire un tour à Merlou pour voir le maréchal d'Hocquincourt et
l'encourager en cas qu'il fût changé, sur ce qu'il n'a point ouï parler
de Fuensaldagne. Je lui en expliquerai la cause, et vous donnerez ordre
pour que cette aventure soit réparée au plus tôt. J'envoie pour cela un
nouveau courrier en diligence.

«Je vous jure que je me fais un effort furieux de ne vous point parler
des choses sur lesquelles vous paraissez la plus aimable créature du
monde, et je prétends vous faire voir par là que je préfère votre
intérêt au mien dans toutes les aventures, parce que j'en trouve un
assez complet dans cette affaire. Mon frère[483] m'en parle encore;
mais je ne vous en dirai rien pour cette fois, ayant trop d'impatience
que vous receviez cette lettre-ci. Enfin, mon cousin, je vous dirai
seulement, en passant, que j'ai fait par avance tout ce que vous me
mandez que vous désirez que je fasse et que je pense sur ce que je vois.
J'ai peur que je n'aille jusqu'au point où vous dites que vous voulez
que

    De la même ardeur que je brûle pour elle,
      Elle brûle pour moi.

«Adieu, mon cousin, je pense que je suis folle; mais c'est parce que
vous êtes très-éloigné et que vous me faites pitié, car, sans cela, je
conserverais toujours mon bon sens et la gravité que Dieu m'a donnée.»

L'abbé Fouquet, excité par la jalousie et par l'intérêt de l'État,
poussa Mazarin à faire arrêter madame de Châtillon. Livrer Ham et
Péronne à Condé et aux Espagnols, c'était livrer la frontière
septentrionale de la France et menacer Paris; il fallait pourvoir à ce
danger par de promptes mesures. La duchesse de Châtillon fut arrêtée à
Merlou, transférée à Paris et confiée à la garde de l'abbé Fouquet, «ce
qui, écrivait madame de Sévigné[484], parut plaisant à tout le monde.»
La cour entra ensuite en négociation avec le maréchal d'Hocquincourt
pour l'empêcher de recevoir l'ennemi dans Péronne. Il en coûta au trésor
deux cent mille écus; moyennant cette somme, le maréchal livra les deux
places au roi. Le gouvernement de Péronne fut laissé au marquis
d'Hocquincourt, fils du maréchal, et celui de Ham donné à l'abbé
Fouquet, en récompense des bons services que sa police vigilante avait
rendus à la France. L'abbé atteignait en même temps un autre but qu'il
poursuivait depuis longtemps: il était chargé de la garde de la duchesse
de Châtillon. Mais, à peine parvenu au comble de ses vœux, il commença à
éprouver les inquiétudes et les tourments de la jalousie. Les ruses et
la coquetterie de la duchesse de Châtillon le mettaient au désespoir. Il
voyait bien que, tout en acceptant ses présents, elle se moquait de
lui[485] et continuait son commerce de lettres avec le prince de Condé.
La jalousie de l'abbé allait souvent jusqu'à la fureur; il voulut même
s'empoisonner, si l'on en croit Bussy-Rabutin. Ce qui est plus certain,
c'est qu'il s'emporta jusqu'à faire à la duchesse de Châtillon des
scènes violentes dont la cour et la ville étaient scandalisées. En voici
une, entre autres, que raconte mademoiselle de Montpensier.

L'abbé Fouquet s'était absenté de Paris; la duchesse de Châtillon en
profita pour reprendre des lettres qu'elle avait eu l'imprudence de lui
confier. Comme elle était connue des gens de l'abbé Fouquet et
considérée comme la maîtresse du logis, elle pénétra dans son cabinet,
ouvrit les cassettes qui renfermaient ses papiers et s'en empara. A son
retour, l'abbé Fouquet entra en fureur, et, se rendant chez la duchesse,
il éclata en reproches et lui dit tout ce que la colère et la passion
lui suggérèrent de plus violent. Il brisa même les miroirs à coups de
pied et la menaça d'envoyer saisir ses meubles et ses pierreries, qu'il
prétendait lui avoir donnés. Madame de Châtillon, qui avait tout à
craindre de l'emportement de l'abbé, fut obligée de faire défendre sa
maison et ensuite de se réfugier chez madame de Saint-Chaumont[486].
«Jamais affaire n'a fait tant de bruit que celle-là, ajoute mademoiselle
de Montpensier. C'est une étrange chose que la différence des temps! Si
l'on avait dit à l'amiral de Coligny: «La femme de votre petit-fils sera
maltraitée par l'abbé Fouquet,» il ne l'aurait pas cru, et il n'était
nulle mention de ce nom-là de son temps, non plus que du temps des
connétables de Montmorency et du brave Bouteville, père de madame de
Châtillon[487].»

Cette scène violente entraîna une rupture, qui mit l'abbé Fouquet au
désespoir. Il chercha par tous les moyens à renouer ses relations avec
madame de Châtillon. Il n'avait plus la ressource des affaires
politiques, la duchesse ne donnant alors aucune prise de ce côté. Il fit
intervenir la religion et se servit de sa mère, dont la simplicité fut
dupe des fourberies de l'abbé. Apprenant que la duchesse de Châtillon
était au couvent de la Miséricorde du faubourg Saint-Germain[488], il
s'y rendit avec sa mère. Lorsque madame de Châtillon l'aperçut, elle dit
à madame de Brienne, qui l'accompagnait: «Ah! que vois-je? Quoi! cet
homme devant moi[489]!» Mais la mère Madeleine, supérieure de la
communauté, gagnée par la mère de l'abbé Fouquet, et ne voyant dans
cette scène de comédie qu'une œuvre charitable, suppliait madame de
Châtillon de mettre ses ressentiments aux pieds du crucifix. «Au nom de
Jésus-Christ, lui disait-elle, regardez-le en pitié.» Madame Fouquet
joignait ses instances à celles de la mère Madeleine, et leurs prières
finirent, si l'on en croit mademoiselle de Montpensier, par triompher
des ressentiments de la duchesse de Châtillon. «Ce fut, comme dit la
princesse, une farce admirable.»

Cependant, depuis cette époque, la réconciliation ne fut jamais
complète, et, lorsque mademoiselle de Montpensier revint à Paris en
1658, elle fut encore témoin d'une scène assez ridicule entre la
duchesse de Châtillon et l'abbé Fouquet. Un soir que la princesse était
à la foire Saint-Germain[490] avec Monsieur, frère de Louis XIV,
qu'accompagnaient la princesse Palatine, Anne de Gonzague, et d'autres
dames de la cour, la duchesse de Châtillon vint les rejoindre. Peu de
temps après, l'abbé Fouquet arriva; aussitôt madame de Châtillon dit à
Monsieur: «Permettez-moi de mettre un masque; j'ai froid au front[491].»
Elle se couvrit le visage d'un de ces légers masques de velours que
l'usage permettait aux femmes de porter; elle le garda tant qu'elle fut
en présence de l'abbé Fouquet. Comme le prince et ces dames visitaient
diverses boutiques de la rue de Tournon, ils furent plusieurs fois
séparés. Dès que la duchesse de Châtillon se trouvait dans un lieu où
n'était point l'abbé Fouquet, elle ôtait son masque et le remettait dès
qu'il paraissait. De son côté, l'abbé affectait pour la duchesse un
dédain qu'il était loin d'avoir. «Il y eut hier comédie au Louvre,
écrivait Olympe Mancini le 20 août 1658[492]; Mademoiselle y était,
ainsi que madame de Châtillon, l'abbé Fouquet aussi, lequel dit toujours
qu'il ne se soucie point de la belle, et même il s'en moqua tout hier
soir. Mais je crois que tout ce qu'il en fait, ce n'est que par colère,
et je jurerais qu'ils se raccommoderont.»

Repoussé par madame de Châtillon, l'abbé Fouquet ne tarda pas à porter
ailleurs ses volages amours. Il s'attacha à une des beautés célèbres de
cette époque, à madame d'Olonne, et devint le rival des Marsillac, des
Candale, des Guiche, en un mot de toute la brillante jeunesse de la
cour. Quant à la duchesse de Châtillon, lorsqu'elle vit les adorateurs
s'éloigner d'elle, elle songea à faire une fin et épousa un prince
allemand, Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Depuis cette époque,
elle s'occupa surtout de satisfaire sa passion dominante, celle des
richesses; elle entassa de l'or, de l'argent, des meubles précieux, des
pierreries. Cependant elle conserva longtemps des restes de beauté, et
madame de Sévigné, parlant d'un voyage qu'elle fit, en 1678, à l'armée
de son frère le maréchal duc de Luxembourg, la compare à Armide au
milieu des guerriers[493]. Saint-Simon, qui nous fait assister à la fin
de toutes les grandeurs du dix-septième siècle, a retracé les derniers
moments de Henriette de Montmorency-Bouteville, qui mourut sans aucun
retour vers des sentiments plus élevés[494]. Enfin madame de Sévigné
s'est chargée de son oraison funèbre. Annonçant la mort de la duchesse
de Mecklembourg à madame de Grignan: «Comment peut-on, dit-elle[495],
garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au
milieu de l'extrême misère des pauvres, dont on était accablé dans les
derniers temps? Mais comment peut-on vouloir paraître aux yeux du monde,
de ce monde dont on veut l'estime et l'approbation au delà du tombeau,
comment veut-on lui paraître la plus avare personne du monde, avare pour
les pauvres, avare pour ses domestiques, à qui elle ne laisse rien;
avare pour elle-même, puisqu'elle se laissait quasi mourir de faim, et,
en mourant, lorsqu'elle ne peut plus cacher cette horrible passion,
paraître aux yeux du public l'avarice même!»



CHAPITRE XX

--1657--

Famille de Nicolas Fouquet.--Il épouse en premières noces Marie
Fourché, et en secondes noces Marie-Madeleine de
Castille-Villemareuil.--Positions élevées occupées par ses frères
François, Louis et Gilles.--Mariage de la fille aînée de Fouquet
avec le marquis de Charost (12 février 1657).--Projet rédigé par
Fouquet pour se mettre à l'abri de la vengeance de Mazarin.--Ham et
Concarneau sont désignés, dans la première rédaction du projet,
comme les places fortes où doivent se retirer les amis de
Fouquet.--Rôle important qu'il donne à la marquise du
Plessis-Bellière.--Caractère de cette femme.--Elle marie sa fille
au duc de Créqui.--Madame d'Asserac est citée également dans le
projet de Fouquet.--Elle achète pour le surintendant le duché de
Penthièvre.--Rôle assigné à l'abbé Fouquet et à la famille du
surintendant.--Attitude que devaient prendre les gouverneurs amis
de Fouquet.--Personnages sur lesquels il comptait à la cour et dans
le parlement: le duc de la Rochefoucauld et son fils, le prince de
Marsillac, Arnauld d'Andilly, Achille de Harlay.--Il avait gagné
l'amiral de Neuchèse et un marin nommé Guinan.--Les frères et les
amis du surintendant devaient entretenir l'agitation dans les
parlements et le clergé.--Mesures à prendre dans le cas où Fouquet
serait mis en jugement.--Réponse de Fouquet à l'occasion du projet
trouvé à Saint-Mandé.--Il en reconnaît l'authenticité.--Il veut
acheter une charge de secrétaire d'État.--Travaux exécutés à
Vaux-le-Vicomte, près de Melun.--Fouquet se laisse cuivrer par la
flatterie.


Nicolas Fouquet n'imita pas d'abord la fougue ni les emportements de son
frère l'abbé. Il s'était toujours montré plus prudent et plus modéré que
lui. A l'époque où nous sommes parvenus, sa conduite est celle d'un
ambitieux qui marche vers son but avec une habile circonspection. Il
prépare de loin sa puissance, se fait des amis et des partisans de haut
rang, étend ses domaines, et s'efforce de poser solidement les bases de
sa fortune. Il avait épousé, en premières noces, Marie Fourché, dame de
Quehillac, qui lui avait apporté une dot assez considérable. On l'évalue
à trois ou quatre cent mille livres, dans un mémoire dont l'auteur
s'attache à diminuer la fortune de Fouquet, afin de rendre ses
dilapidations plus frappantes[496]. Marie Fourché mourut bientôt,
laissant une fille qui devint plus tard marquise, puis duchesse de
Charost.

Vers 1650, époque où il acheta la charge de procureur général au
parlement de Paris, Nicolas Fouquet épousa, en secondes noces,
Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil, fille unique de François de
Castille, qui fut successivement maître des requêtes et président d'une
des chambres des enquêtes au parlement de Paris. Fouquet eut, dit-on, de
ce second mariage, quatre ou cinq cent mille livres[497]. Les Castille
étaient une famille de marchands réputés fort riches, et qui avaient
contracté de grandes alliances. Le président Jeannin, ministre de Henri
IV et négociateur célèbre[498], avait marié sa fille à Pierre Castille,
qui, de marchand de soie, était devenu receveur du clergé. Nicolas
Jeannin-de-Castille et Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil étaient
les descendants de ce Pierre Castille; le premier devint marquis de
Montdejeu et trésorier de l'épargne; la seconde épousa Nicolas Fouquet.

La femme du surintendant resta dans l'ombre tant que son mari fut riche
et puissant; mais, après sa disgrâce, elle montra un courage et un
dévouement qui honorent sa mémoire. Elle s'efforça, de concert avec la
mère de Fouquet, d'exciter la pitié des juges et de désarmer la colère
du roi. Ces deux femmes se tenaient presque chaque jour à la porte de
l'Arsenal, où siégeait la chambre de justice, et présentaient des
requêtes en faveur de l'accusé[499]. Après la condamnation du
surintendant, sa femme s'enferma avec lui dans la forteresse de
Pignerol, et y resta jusqu'à la mort de Nicolas Fouquet. Elle lui
survécut trente-six ans, entourée du respect que méritaient ses vertus.
«Elle mourut à Paris, en 1716, dit Saint-Simon[500], dans une grande
piété, dans une grande retraite et dans un exercice continuel de bonnes
œuvres pendant toute sa vie.» La mère et la femme de Fouquet
contrastaient par leurs qualités simples et modestes avec le reste de la
famille.

Nicolas Fouquet avait alors deux frères évêques: l'aîné, François, avait
longtemps occupé l'évêché d'Agde; mais la faveur croissante de sa
famille le porta, en 1656, à la coadjutorerie de l'archevêché de
Narbonne. Il assura trente mille livres de rente, en bénéfices d'Église,
au neveu de l'archevêque, et obtint ainsi le titre de coadjuteur de
Narbonne[501]. En même temps il résigna son évêché d'Agde en faveur de
son frère cadet, Louis Fouquet, qui avait été récemment pourvu d'une
charge de conseiller au parlement de Paris. Enfin un troisième frère du
surintendant, Gilles, entra dans la maison du roi, et finit par devenir
premier écuyer de la grande écurie. Son mariage avec la fille unique du
marquis d'Aumont releva la famille un peu roturière des Fouquet[502]. Le
marquis d'Aumont se démit, en faveur de son gendre, du gouvernement de
Touraine et des châteaux forts qui en dépendaient.

Nicolas Fouquet était, par son crédit, le principal auteur de cette
rapide fortune de sa famille. On trouva même, dans ces papiers, la
preuve que le trésor public avait payé les dignités et les alliances des
Fouquet. Le surintendant aspirait à un mariage brillant pour la fille
unique qu'il avait eue de son premier mariage, et il y parvint. Elle
épousa, le 12 février 1657[503], le fils aîné du comte de Charost,
gouverneur de Calais et capitaine des gardes du roi. Pour acheter cette
alliance illustre, Nicolas Fouquet avait donné six cent mille livres de
dot à sa fille[504], et avait fait rembourser au comte de Charost cinq
cent mille livres qui lui étaient dues pour d'anciens services. On
célébra ces noces avec une pompe extraordinaire.

Les Charost étaient une branche de la maison de Béthune, à laquelle la
France avait dû Sully, ministre de Henri IV. Le comte de Charost avait
rendu de grands services au cardinal de Richelieu et rempli sous son
administration des fonctions importantes. Il resta en faveur sous le
ministère de Mazarin, et s'en montra digne par sa fidélité et son
dévouement à la cause royale. En mariant son fils à la fille du
surintendant, il s'assura le payement d'anciennes dettes que la couronne
avait contractées envers lui, et se prépara de nouvelles faveurs aux
dépens du trésor public.

La Gazette en vers de Loret ne manqua pas de célébrer ce mariage. On lit
dans la lettre qui porte la date du 7 février 1657:

    Le fils du comte de Charaut[505],
    Jeune seigneur qui beaucoup vaut.
    Avec une allégresse extrême
    Se maria ce jour-là même
    A mademoiselle Fouquet,
    Que Dieu préserve de hoquet;
    Car, outre qu'elle est très-bien née,
    Et de plusieurs dons ornée,
    Diverses gens m'ont raconté
    Que c'est un trésor de bonté,
    Et qu'elle est fort spirituelle;
    Mais aussi de qui tiendrait-elle?
    Puisqu'on peut dire avec raison
    Qu'elle est fille d'une maison
    Qui paraît une pépinière
    De sagesse, sens et lumière:
    Témoin son oncle paternel[506],
    Digne d'un bonheur éternel,
    Par l'excellence naturelle
    De son âme tout à fait belle;
    Témoin aussi son cher papa,
    Dont l'esprit jamais ne chopa
    Dans ces deux charges d'importance
    Qu'il exerce en servant la France.
    Enfin c'est un rare trésor.

Malgré les progrès de sa puissance et de ses richesses, le surintendant
n'était pas sans inquiétude. Le cardinal Mazarin connaissait son
ambition et prêtait l'oreille à ses ennemis. Nicolas Fouquet se tint sur
ses gardes, songea à se préparer un asile en cas de disgrâce, et rédigea
en 1657 le fameux projet qui fut trouvé à Saint-Mandé. Dans un long
préambule[507] il expliquait le motif de ses craintes: la défiance du
cardinal contre tous les hommes puissants, les inimitiés que lui,
Fouquet, s'est attirées comme surintendant, et que les fonctions de son
frère l'abbé ont encore aggravées, enfin la persuasion que Mazarin ne
les attaquera que s'il croit pouvoir les ruiner et les perdre
complétement. «Il faut donc, ajoute-t-il, craindre tout et le prévoir,
afin que, si je me trouvais hors de la liberté de m'en pouvoir
expliquer, on eût recours à ce papier pour y chercher les remèdes qu'on
ne pourrait trouver ailleurs.»

Le surintendant voulait avant tout s'assurer une place forte où il pût
braver la colère du cardinal. Depuis Richelieu, les principaux
ministres avaient eu leur ville de refuge. Richelieu s'était fait donner
le Havre et avait fortifié cette place, dont le gouverneur et la
garnison ne dépendaient que de lui. Mazarin était maître de Brouage. Le
surintendant songea d'abord à Concarneau et à Ham. La première de ces
villes était un petit port de Bretagne que, dès 1656, l'abbé Fouquet
avait acheté avec l'argent fourni par le surintendant. Les deux frères
s'étaient efforcés de donner une certaine importance à Concarneau, et y
avaient fait construire un grand vaisseau du port de huit cents
tonneaux, auquel ils donnèrent le nom de l'_Écureuil_[508]. Quant à la
forteresse de Ham, elle avait été donnée à l'abbé Fouquet, en récompense
des services qu'il avait rendus en découvrant les projets de la duchesse
de Châtillon sur Péronne et en les faisant échouer[509]. Dans la
première rédaction du projet de résistance, que Nicolas Fouquet écrivit
de sa main en 1657[510] il désigna Ham et Concarneau comme les places
fortes où ses amis devaient se retirer s'il était disgracié.

Ce projet, sur lequel il est nécessaire d'insister, se divise en deux
parties. Dans l'une, le surintendant prévoit le cas où il serait
seulement arrêté, et dans l'autre celui où on le mettrait en jugement.
La première précaution à prendre, si on l'arrêtait, serait de veiller à
la sûreté des forteresses; et, pour cela, on devrait s'adresser à madame
du Plessis-Bellière, «à qui je me fie de tout, ajoute Fouquet, et pour
qui je n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve. Elle connaît mes
véritables amis, et il y en a peut-être qui auraient honte de manquer
aux choses qui seraient proposées pour moi de sa part.»

Madame du Plessis-Bellière, que nous trouvons ici pour la première fois,
reviendra trop souvent dans l'histoire de Fouquet pour que nous n'en
parlions pas avec quelques détails. Suzanne de Bruc était veuve depuis
trois ans du marquis du Plessis-Bellière, lieutenant général des armées
du roi, brave et habile officier qui n'avait jamais manqué à la fidélité
pendant les années de troubles et de révolte qu'il avait traversées. Sa
veuve était, de l'avis de tous les contemporains, une femme d'esprit et
de tête. Elle s'empara complétement de Nicolas Fouquet, et les Mémoires
du temps font assez connaître la nature des relations qui existaient
entre eux. On lui prête même une lettre[511] qui la ferait descendre au
rang de basse et ignoble entremetteuse. Il est difficile de concilier
ces faits avec les amitiés illustres que conserva madame du
Plessis-Bellière. Madame de Sévigné ne cessa de témoigner la plus vive
affection à l'amie dévouée de Fouquet[512]. Simon-Arnauld de Pomponne et
madame de Motteville lui écrivaient[513]. Saint-Simon lui-même, en
annonçant la mort de la marquise du Plessis-Bellière, n'en parle qu'avec
un sentiment de respect et de sympathie[514]. Il est remarquable que,
dans les lettres qui sont parvenues jusqu'à nous, on ne trouve qu'un
seul billet qui puisse faire soupçonner la vertu de madame du
Plessis-Bellière; elle ne s'occupe le plus souvent que de questions
d'intérêt. Ambitieuse, elle visait pour sa fille à un mariage brillant,
et pour elle-même à la place de gouvernante des enfants de France. Cette
dernière charge fut donnée à madame de Montausier, si célèbre par son
bel esprit, son rôle de précieuse à l'hôtel de Rambouillet et sa
renommée de vertu, où il y avait plus d'apparat que d'austérité réelle.

Madame du Plessis-Bellière réussit mieux dans les projets d'alliance
pour sa fille. Le surintendant, qui lui avait assuré de riches pensions
sur les fermes d'impôts[515], contribua sans doute par ses largesses à
faciliter le mariage de Catherine du Plessis-Bellière avec François de
Créqui, qui devint dans la suite maréchal de France et un des plus
grands seigneurs du royaume. Ce qui est certain, c'est que Fouquet donna
plus tard deux cent mille livres pour assurer à François de Créqui la
charge de général des galères de France, en même temps qu'il ménageait
au fils de madame du Plessis-Bellière celle de vice-amiral des flottes
de l'Océan, que possédait le commandeur de Neuchèse. Ce dernier était
aussi un des obligés de Fouquet; il avait reçu du surintendant l'argent
nécessaire pour payer sa charge, et avait promis de s'en démettre en
faveur du fils de la marquise du Plessis-Bellière[516]. On voit combien
de motifs cette femme ambitieuse avait pour être dévouée au
surintendant. Elle ne manqua pas, du reste, à la reconnaissance et
s'honora par son dévouement pour Fouquet disgracié. Le surintendant
avait raison de compter sur le zèle de cette amie pour stimuler ses
partisans dans le cas où il serait arrêté.

Madame du Plessis-Bellière devait s'entendre immédiatement avec les
gouverneurs de Ham et Concarnau, et munir ces places de troupes et de
vivres, afin de résister à une attaque. Fouquet comptait
particulièrement sur le gouverneur de Concarnau, nommé Deslandes, «dont
je connais, disait-il, le cœur, l'expérience et la fidélité. Il faudrait
lui donner avis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire d'éclat
en sa province, ne point parler et se tenir en repos, crainte que d'en
user autrement ne donnât occasion de nous pousser; mais il pourrait,
sans dire mot, fortifier sa place d'hommes et de munitions de toutes
sortes, retirer les vaisseaux qu'il aurait à la mer, et tenir toutes
choses en bon état, acheter des chevaux et autres choses pour s'en
servir, quand il serait temps.»

Une autre femme, que nous trouvons aussi pour la première fois dans
l'histoire de Fouquet, madame d'Asserac, devait, aussitôt après avoir
reçu la nouvelle de l'arrestation, venir à Paris pour s'entendre avec
madame du Plessis-Bellière. Qu'était cette dame d'Asserac? Quelles
étaient ses relations avec Fouquet? Pélagie de Rieux, marquise
d'Asserac, possédait en Bretagne de vastes domaines qui touchaient à
ceux de Fouquet. Les papiers du surintendant renferment plusieurs
lettres de cette dame[517], qui prouvent que, dévouée à Fouquet, elle
avait su concilier son affection avec ses devoirs, et qu'elle faisait
mentir le proverbe: _Jamais surintendant n'a trouvé de cruelle_. Dès le
mois d'août 1656, elle lui écrivait une lettre d'affaires[518]. La
seconde lettre atteste que Pélagie de Rieux avait su résister à Fouquet
sans rompre avec lui: «De ma vie, lui écrivait-elle, je n'éprouvai si
bien la force que j'ai sur moi-même que je fis avant-hier. Il ne s'en
fallait rien qu'elle ne me manquât quand je vous quittai, et je me
saurai bon gré toute ma vie de l'avoir su garder jusques au bout. Enfin,
monsieur, voyez les desseins que le changement des vôtres m'a fait
prendre: ils sont de travailler toute ma vie à vous le faire reprocher à
vous-même, et si pendant tout ce temps il s'en trouve un où vous soyez
en situation de faire un discernement juste des gens, vous pourrez voir
que les moindres obligations font chez moi ce que les plus grandes,
ailleurs, ont peine d'y établir. Voyez si mon ressentiment est à
craindre[518a].»

Le marquis d'Asserac mourut en 1657, ainsi que le prouve la _Gazette_ de
Loret (à la date du 29 septembre):

    D'Asserac, ce brave marquis,
    Qui par bonheur s'était acquis
    Une épouse de haut lignage,
    Et dont l'esprit et le visage
    Enflammeraient les plus glacés,
    Est décédé ces jours passés;
    Dont sadite épouse éplorée
    Dans un couvent s'est retirée
    Pour y soupirer à loisir,
    Touchant son présent déplaisir.
    Puis, quand ses yeux pourvus de charmes
    Auront, de quantité de larmes,
    Fait sacrifice à son époux,
    On la reverra parmi nous
    Avec ses appas ordinaires;
    Car ayant de grandes affaires
    Pour régler sa noble maison,
    Ce ne serait pas la raison
    Qu'une veuve si renommée
    Demeurât longtemps enfermée.

La marquise d'Asserac resta l'amie de Fouquet et continua de lui donner
d'utiles conseils, comme on le voit par la lettre suivante: «Je
m'aperçois que l'amitié dans mon cœur ne peut perdre ses droits, et vous
ne sauriez croire l'impatience que je sentis de vous mander ce qui m'est
revenu par deux personnes de qualité et de croyance, c'est que l'oncle
d'une personne qui est votre proche alliée, et ce que vous avez
d'ennemis dans le parlement, et force autres même, font une espèce de
ligue et entreprennent de vous mettre mal dans les esprits de celles qui
ne vont pas au voyage, et, pour y parvenir, cherchent jusques aux choses
les plus particulières, et même dans votre famille. Songez-y; ne
négligez rien. L'envie est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes:
plus la vôtre s'élèvera, plus l'effort de vos ennemis et leur haine
seront grands. Je m'admire de vous faire ici une espèce de discours
instructif. J'en retranche ce que je puis, et je vous assure qu'il ne
vous paraît que ce que je ne puis retenir. Il eût été mieux de vous
écrire seulement ce que j'ai appris, et de finir comme je vais faire,
en vous assurant que je serai toute ma vie dans vos intérêts sans
empressement de vous le dire, à moins qu'il n'y aille de vous servir.»

Telle était cette dame d'Asserac, amie dévouée, qui avait su résister
aux dangereuses séductions du surintendant. Ces lettres, que nous
reproduisons dans toute leur simplicité et leur vérité, attestent que
Fouquet avait une puissance sympathique qui lui gagnait des âmes élevées
et généreuses, et que lui-même, malgré la faiblesse de son cœur et
l'entraînement de ses passions, savait comprendre la vertu et ses nobles
instincts. Ainsi s'explique le dévouement des amis nombreux qui
restèrent fidèles à son infortune. Madame d'Asserac servit Fouquet avec
beaucoup de zèle dans les acquisitions qu'il fit en Bretagne[519]. Ce
fut sous son nom qu'il acheta, du financier Boislève, le duché de
Penthièvre, qui avait pour ville principale Guingamp (département des
Côtes-du-Nord). Le prix était fixé à un million neuf cent mille livres.
Madame d'Asserac, qui, à la mort de son mari, était criblée de
dettes[520], n'aurait pu faire pour elle-même une pareille acquisition,
et Fouquet devint sous son nom propriétaire d'un duché qui étendait son
influence dans le nord de la Bretagne. Madame d'Asserac possédait
l'Île-Dieu, sur les côtes de cette province, et Fouquet recommande, dans
son projet, qu'elle ait soin de mettre cette île en état de défense, et
d'y réunir des vaisseaux pour porter des secours partout où il serait
nécessaire.

L'abbé Fouquet ne joue, dans ce plan de résistance, qu'un rôle
secondaire. Son frère, qui n'avait pas encore rompu avec lui, commençait
à s'en défier. En recommandant à ses amis de s'adresser à l'abbé Fouquet
et de le laisser agir, il ajoute: «pourvu qu'il conserve pour moi
l'amitié à laquelle il est obligé et dont je ne puis douter.» La famille
du surintendant, sa mère, sa femme, ses frères, son gendre, devaient se
réunir pour obtenir par leurs instances qu'on lui laissât une partie de
ses gens qu'il désigne nominativement. Fouquet les engageait à faire
tous leurs efforts pour se mettre en relation avec lui et entretenir un
commerce régulier, soit par le moyen d'autres prisonniers, soit en
gagnant ses gardiens. Ils devaient en même temps voir sous main tous
ceux que la reconnaissance obligeait d'être dans ses intérêts. C'est
toujours à madame du Plessis-Bellière que Fouquet leur recommande de
s'adresser.

Après avoir consacré trois mois à se reconnaître et à s'entendre, les
amis de Fouquet devaient commencer à prendre une attitude menaçante: le
comte de Charost, dont le fils avait épousé sa fille, se retirerait à
Calais, dont il était gouverneur, mettrait la place et la garnison en
bon état, et si son fils, le marquis de Charost, n'était point de
service auprès du roi, où le retenait souvent sa charge de capitaine des
gardes, il s'enfermerait aussi à Calais avec son père et y mènerait sa
femme, fille du surintendant. C'était surtout cette jeune femme qui
devait stimuler le zèle de son mari et de son beau-père en faveur de
Fouquet. «Il faudrait, ajoutait-il, que madame du Plessis-Bellière lui
rappelât en cette occasion toutes les obligations qu'elle m'a, et
l'honneur qu'elle peut acquérir en tenant monsieur son beau-père et son
mari dans mes intérêts.»

Fouquet énumérait ensuite les gouverneurs qui devraient, à l'exemple du
comte de Charost, s'enfermer dans leurs places et s'y préparer à une
résistance armée. Il citait, entre autres, MM. de Bar, de Créqui et de
Feuquières. De Bar, gouverneur d'Amiens, avait été chargé par Mazarin,
de veiller à la garde des princes enfermés au Havre en 1650. Il avait
conservé de grandes intelligences dans cette place, ainsi que dans
Hesdin et Arras. On espérait obtenir, par son concours, que MM. de
Bellebrune, gouverneur de Hesdin, et Montdejeu, gouverneur d'Arras,
s'enfermassent aussi dans leurs forteresses et y prissent une attitude
capable d'intimider Mazarin. Fabert, gouverneur de Sedan, était trop
dévoué au cardinal pour que l'on se flattât de l'en détacher. Mais le
marquis de Créqui lui rappellerait la parole formelle qu'il avait donnée
à Fouquet et à lui-même, de soutenir les intérêts du surintendant. Si
Fabert persistait dans les mêmes sentiments, on lui demanderait
d'écrire, en son nom et au nom de tous les gouverneurs indiqués
ci-dessus, une lettre pressante au cardinal Mazarin pour obtenir la
liberté de Fouquet, en s'engageant à lui servir de caution.

Les amis du surintendant ne devaient pas se servir de la poste pour
leurs communications, mais envoyer des agents, sur le dévouement
desquels on pût compter. Langlade et Gourville étaient désignés comme
les principaux auxiliaires de madame du Plessis-Bellière pour donner des
ordres et organiser la résistance. Ils ne resteraient pas à Paris, mais
auraient soin de se mettre en sûreté, en laissant Paris des personnes
dévouées. A la cour, MM. de la Rochefoucauld, de Marsillac et de
Bournonville pourraient être d'utiles alliés. «J'ai beaucoup de
confiance en M. de la Rochefoucauld, écrit Fouquet, et en sa capacité.
Il m'a donné des paroles si précises d'être dans mes intérêts, bonne ou
mauvaise, fortune, envers et contre tous, que, comme il est homme
d'honneur et reconnaissant de la manière que j'ai tenue avec lui, et des
services que j'ai eu intention de lui rendre, je suis assuré que lui et
M. de Marsillac ne me manqueront pas.» C'était Gourville, autrefois
attaché au duc de la Rochefoucauld, qui avait fait sa liaison avec le
surintendant. Le futur auteur des _Maximes_, fidèle à ses principes
égoïstes, avait profité de la faveur et des prodigalités de Fouquet;
mais il témoigna peu de sympathie pour son malheur. On vit alors combien
étaient vrais les traits sous lesquels la Rochefoucauld lui-même s'était
peint[521]: «Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être
point du tout. Cependant, il n'est rien que je ne fisse pour le
soulagement d'une personne affligée, et je crois effectivement que l'on
doit tout faire jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son
mal, car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand
bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en
témoigner et se garder bien soigneusement d'en avoir. C'est une passion
qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à
affaiblir le cœur et qu'on doit laisser au peuple.» Cette théorie de
l'égoïsme réel et de la sensibilité en paroles s'affiche ici avec un
cynisme qui révolte; mais les contemporains de la Rochefoucauld, qui ne
lisaient pas au fond de son cœur, se laissaient prendre à ses belles
paroles, à ses semblants d'affection et de dévouement. Telle fut sans
doute la cause de l'illusion de Fouquet dans ses relations avec le duc.

Quant au prince de Marsillac, fils de la Rochefoucauld, il présentait
avec son père le contraste le plus complet. Il avait l'esprit aussi
fermé et aussi terne que le duc l'avait ouvert et brillant, et ce fut,
si l'on en croit Saint-Simon[522], la cause principale de sa faveur
auprès de Louis XIV. Le roi était fatigué des beaux-esprits dont sa cour
était remplie. Il préféra Marsillac, qui, bien loin de l'importuner par
son éclat comme les Candale, les Guiche, les Vardes, subissait son
ascendant avec toute la docilité et la bassesse d'un courtisan. Il fut
bientôt de toutes les parties du roi. Le surintendant ne pouvait pas
plus compter sur Marsillac que sur son père, et Gourville avait raison
de lui dire, lorsqu'il lui montra son projet, que, parmi les personnes
qu'il citait comme ses amis, plusieurs ne seraient fidèles qu'à sa
fortune.

Tels ne furent pas les Arnauld, que Fouquet énumère aussi parmi ses
amis les plus dévoués. Il cite particulièrement Arnauld d'Andilly, qui,
depuis plusieurs années, s'était retiré à Port-Royal des Champs. Ce
personnage, longtemps mêlé aux affaires politiques, semblait y avoir
renoncé complétement pour la vie solitaire. Cependant, malgré sa piété,
il conserva toujours quelques relations dans le monde et à la cour; il
aimait à obliger ses amis, et il est probable qu'il en recommanda
quelques-uns au surintendant, et qu'il le remercia de ses services par
des protestations de dévouement. Ce qui est certain, c'est que le
solitaire de Port-Royal et sa famille restèrent fidèles à Fouquet après
sa disgrâce. C'est à Simon Arnauld de Pomponne, fils d'Arnauld
d'Andilly, que sont adressées les lettres si touchantes de madame de
Sévigné sur le procès de Fouquet. Le jeune Arnauld avait même été exilé
à l'époque de l'arrestation du surintendant. Ce qui fait supposer que
des relations intimes existaient entre lui et Fouquet. Plus tard,
lorsque Olivier d'Ormesson eut contribué, par son rapport, à sauver la
vie du surintendant, Arnauld d'Andilly lui en exprima sa joie et sa
reconnaissance avec effusion. Ce vieillard de quatre-vingts ans avait
conservé toute la vivacité de cœur de la jeunesse. Madame de Sévigné lui
présenta, à Livry, le rapporteur du procès de Fouquet. «Il me fit mille
embrassades, dit Olivier d'Ormesson dans son _Journal_, avec des
témoignages d'estime et d'amitié les plus obligeants du monde; il se
porte bien et agit avec un feu admirable.»

Parmi les membres du parlement sur lesquels Fouquet croyait pouvoir
compter, on trouve MM. de Harlay, Maupeou, Miron et Chanut. Le premier,
qui lui succéda comme procureur général du parlement, portait un nom
illustre dans la magistrature; il en était digne par l'étendue, les
lumières et la sagacité de son esprit; mais, à en croire le témoignage
suspect de Saint-Simon[523], il aurait déshonoré son nom par la bassesse
de son caractère: «Issu de grands magistrats, Harlay en eut toute la
gravité, qu'il outra en cynique; il en affecta le désintéressement et la
modestie, qu'il déshonora, l'une, par sa conduite, l'autre, par un
orgueil raffiné mais extrême, qui, malgré lui, sautait aux veux. Il se
piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt.
Entre Pierre et Jacques, il conservait la plus exacte droiture; mais,
dès qu'il apercevait un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt
il était vendu.» Si l'on s'en rapportait à Saint-Simon[524], Fouquet
aurait été encore moins heureux dans le choix de ses amis au parlement
qu'en fait de grands seigneurs et de courtisans.

Les marins lui furent plus dévoués. Comme la Bretagne, sur laquelle le
surintendant fondait ses principales espérances, est surtout accessible
par mer, il avait eu soin de s'assurer des flottes et des amiraux. Il
cite surtout, dans son projet, l'amiral de Neuchèse: «Il est bon,
dit-il, que mes amis soient avertis que M. le commandeur de Neuchèse me
doit le rétablissement de sa fortune; que sa charge de vice-amiral a été
payée des deniers que je lui ai donnés par la main de madame du Plessis,
et que jamais un homme n'a donné des paroles plus formelles que lui
d'être dans mes intérêts en tout temps, sans distinction et sans
réserve, envers et contre tous. Il est important que quelqu'un d'entre
eux lui parle et voie la situation de son esprit, non pas qu'il fût à
propos qu'il se déclarât immédiatement pour moi; car, de ce moment, il
serait tout à fait incapable de me servir. Mais, comme les principaux
établissements sur lesquels je me fonde sont maritimes, il est bien
assuré que, le commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il
pourrait nous servir bien utilement en ne faisant rien, et, lorsqu'il
serait en mer, trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on
veut.»

Fouquet avait aussi gagné un marin expérimenté, nommé Guinan[525], homme
de conseil, d'entreprise et d'exécution, disent les pièces du procès. Il
comptait sur lui pour mettre Concarnau et le Havre en état de défense:
«Il faudrait que M. Guinan, lequel a beaucoup connaissance de la mer et
auquel je me fie, contribuât à munir toutes nos places de choses
nécessaires et d'hommes qui seraient levés par les ordres de Gourville
ou des gens ci-dessus nommés. C'est pourquoi il serait important qu'il
fût averti en diligence de se mettre en bon état et de se rendre à
Concarnau ou au Havre; ce dernier serait le meilleur.»

Fouquet connaissait la puissance de l'argent et n'avait pas négligé d'en
amasser pour être en état d'équiper des vaisseaux et de s'assurer des
défenseurs. Il savait aussi quel parti on pouvait tirer des parlements,
du clergé et des nations étrangères. Il avait songé à tous ces moyens
d'agitation, de résistance et de guerre. Son frère, Louis Fouquet, nommé
depuis peu de temps à l'évêché d'Agde, avait été pendant longtemps
conseiller au parlement de Paris; il y avait des amis. Le surintendant
lui recommandait de les faire agir à l'occasion des levées d'impôts, et
de susciter au ministre des embarras qui le rendraient plus timide et
plus disposé à traiter. Le clergé, où les jansénistes et les partisans
du cardinal de Retz étaient nombreux, formait, comme les parlements, un
corps puissant et peu docile. Deux des frères de Fouquet y occupaient de
hautes fonctions, François, comme coadjuteur de Narbonne, Louis, comme
évêque d'Agde. Leur mission devait être d'exciter le clergé à s'unir à
la noblesse pour demander les états généraux, ou, s'ils ne le pouvaient,
de convoquer des conciles nationaux en des lieux éloignés des garnisons,
«et là, ajoute Fouquet, on pourrait proposer mille matières délicates.»
Enfin les troubles des derniers temps n'avaient que trop montré quelles
forces les factieux pouvaient tirer de l'étranger. Bordeaux avait reçu
une garnison espagnole, et plus d'une fois les princes avaient appelé en
France le duc de Lorraine. Fouquet n'oubliait pas de parler «des secours
qu'on pouvait tirer des autres royaumes et États,» et désignait la
personne qui devait se charger de négocier avec eux.

Telle était la première partie du plan. Fouquet n'y prévoyait que le cas
où il serait arrêté; mais, si l'on allait plus loin et qu'on voulût lui
faire son procès, des mesures plus énergiques devaient être adoptées;
les gouverneurs s'empareraient des deniers publics et lanceraient leurs
garnisons sur les routes pour intercepter les communications entre le
pouvoir central et les provinces. Le capitaine Guinan armerait en
brûlots et corsaires tous les navires qu'il pourrait saisir sur la Seine
entre le Havre et Rouen. Les amis de Fouquet feraient les plus grands
efforts pour s'emparer de quelque personnage considérable, tel que le
secrétaire d'État le Tellier, qui servirait d'otage pour le
surintendant. En même temps, ils se concerteraient pour enlever le
rapporteur du procès et tous les papiers. Quant aux meubles et
argenterie du surintendant, on aurait eu soin, dès l'origine, de les
mettre en sûreté dans des maisons religieuses. La guerre des pamphlets,
qui avait été si redoutable entre les mains des frondeurs, ne devait pas
être négligée. Fouquet désignait Pellisson comme une des plumes les plus
habiles et les plus sûres de son parti. Enfin, il comptait que le
parlement de Paris, dirigé par un premier président qui lui devait sa
charge[526], ne souffrirait pas qu'un de ses principaux officiers, son
procureur général, fût livré à une commission judiciaire, en violation
des privilèges de ce corps. Il y avait, dans cette dernière partie du
projet, un véritable plan de guerre civile. L'armement des corsaires, la
saisie des recettes, les hostilités des garnisons, pouvaient être
hautement qualifiés d'attentats à la sûreté publique et de crimes de
lèse-majesté.

Fouquet n'a jamais nié la réalité de ce projet. Il dit d'abord, dans ses
_Défenses_, qu'il n'avait voulu que se mettre à l'abri du mauvais
vouloir de Mazarin sans conspirer contre le roi. «Il pourrait y avoir,
dit-il[527], des personnes qui soutiendraient que, le nom du roi n'étant
point en tout ce discours, s'agissant seulement de repousser la violence
et se garantir d'une oppression dernière faite par un homme, qui n'était
point le maître légitime, contre un sujet du roi qui l'avait servi et
servait encore avec honneur et courage, hasardant tout pour la gloire de
son souverain et le bien de son État, on aurait pu très-légitimement
employer toutes voies pour empêcher cette injustice, et d'autant plus à
mon égard qu'il est notoire qu'on ne me la voulait faire que par la
jalousie de M. le cardinal, qui, abusant de son crédit et de l'amitié du
roi, ne rendait jamais de témoignage à la vérité, dissimulant les
services des particuliers, s'appropriant l'honneur de tous les bons
événements où il avait le moins contribué, se déchargeant de ses propres
fautes, et ôtant à tout le monde l'accès auprès de Sa Majesté, pour
empêcher que la vérité ne lui fût connue.

«Ledit sieur cardinal était gouverné lui-même par Colbert, son
domestique, lequel, sous prétexte d'amasser des trésors à son maître,
s'était emparé de son cœur et de son esprit, et le portait à me détruire
pour profiter de mon emploi, lui inspirant une avarice insatiable et
m'accablant avec une insupportable dureté de demandes continuelles,
auxquelles je ne pouvais subvenir, le tout pour flatter son maître et
pour me faire succomber, sans considérer le besoin de l'État et la ruine
des peuples, et sans se pouvoir satisfaire de quarante ou cinquante
millions, dont M. le cardinal et les siens se sont trouvés enrichis,
sans aucune dette, depuis le mois de février 1653, que j'entrai dans les
affaires.

«On pourrait, dis-je, soutenir que, ne faisant rien contre le roi, ne
cherchant aucun secours chez les ennemis de l'État, où il était facile
d'en trouver en 1657 et 1658, lorsque ce papier a été écrit, ce ne
serait pas un crime d'avoir exécuté la plus grande partie du contenu en
ce projet et d'avoir garanti sa vie, en faisant peur audit sieur
cardinal par ce moyen, puisque toute voie de se sauver d'une pareille
injustice est naturelle et doit en quelque façon recevoir excuse.»

Fouquet ne présente cette explication que sous forme de doute: _On
pourrait dire_. Pour lui, il s'attache surtout (et ce fut le parti
qu'adoptèrent ses amis) à soutenir qu'il n'a jamais sérieusement songé à
l'exécution de ce projet; qu'il avait jeté quelques pensées sur le
papier dans un moment d'inquiétude et d'irritation, mais sans y attacher
d'importance. Ce papier, abandonné dans un coin de sa maison de
Saint-Mandé, ne pouvait devenir, selon le surintendant et ses amis, un
chef sérieux d'accusation. Nous reviendrons plus tard sur ces
allégations de Fouquet. Ce qu'il importe de constater en ce moment,
c'est que le projet était bien authentique, et que, pendant plusieurs
années, le surintendant ne cessa de se préparer à la résistance et de
prodiguer l'argent pour étendre ses domaines et se concilier de nouveaux
partisans. Il avait eu soin, en fournissant à Bussy-Rabutin une partie
de l'argent nécessaire pour acheter la charge de mestre de camp général
de la cavalerie, de stipuler qu'il pourrait, au bout de trois ans,
racheter cette charge au même prix. Il la destinait à un de ses
gendres[527a]. Il voulait même acquérir la charge de secrétaire d'État
des affaires étrangères, et fit offrir deux millions quatre cent mille
livres à Henri-Louis de Loménie, comte de Brienne, qui en avait la
survivance[527b]. La négociation échoua, mais les acquisitions de
domaines sous des noms supposés continuèrent et ne servirent qu'à
augmenter la jalousie contre le surintendant.

A la même époque, Fouquet faisait exécuter des travaux considérables à
son château de Vaux-le-Vicomte, près de Melun, et, comme on commençait à
se plaindre des sommes énormes qu'il y prodiguait, il recommandait à ses
agents d'user de prudence. Le 8 février 1657, il écrivait à Courtois,
qui avait l'intendance de Vaux: «Un gentilhomme du voisinage, qui
s'appelle Villevessin[527c], a dit à la reine qu'il a été ces jours-ci à
Vaux, et qu'il a compté à l'atelier neuf cents hommes. Il faudrait, pour
empêcher cela autant qu'il se pourra, exécuter le dessein qu'on avait
fait de mettre des portières et de tenir les portes fermées. Je serais
bien aise que vous avanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez
avant la saison où tout le monde va à la campagne, et qu'il y ait en vue
le moins de gens qu'il se pourra ensemble[527d].» D'autres billets
relatifs aux travaux exécutés à Vaux et à Saint-Mandé prouvent que
Fouquet cherchait à dissimuler les immenses dépenses qu'il faisait dans
ses domaines. Elles auraient trop manifestement révélé ses
dilapidations. Mais en même temps la vanité le portait à étaler son luxe
aux yeux de la cour. En novembre 1657, il reçut à Saint-Mandé le roi et
le cardinal Mazarin. La _Gazette_ de Loret, du 17 novembre, parle de la
visite faite à Fouquet par ces hôtes illustres:

    Notre roi, dimanche au matin,
    Jour et fête de Saint-Martin,
    Étant suivi de l'Éminence
    Et d'autres gens de conséquence,
    Ayant ouï messe et prié Dieu.
    Fut voir cet agréable lieu,
    Qui Saint-Mandé, sans faute nulle,
    Se qualifie et s'intitule,
    Où le Seigneur de la maison[528],
    Dont, avec justice et raison,
    On fait cas, par toute la France,
    Bien moins pour sa surintendance,
    Ni pour sa charge au parlement,
    Que pour son grand entendement,
    Où, dis-je, cet homme notable,
    Cet homme toujours honorable,
    Reçut admirablement bien
    Ce roi très-sage et très-chrétien,
    Qui très-content témoigna d'être,
    Tant de ce logis que du maître.

Vainement quelques amis tentèrent par leurs conseils d'arrêter Fouquet
dans la route dangereuse où il s'égarait. La flatterie étouffait leur
voix. Le surintendant y était tellement sensible, qu'il s'en laissait
enivrer. C'est ce que déclare formellement Gourville[529]: «M. Fouquet
aimait fort les louanges et n'y était pas même délicat. Un jour, partant
de Vaux pour aller à Fontainebleau, et m'ayant fait mettre dans son
carrosse avec madame du Plessis-Bellière, M. le comte de Brancas et M.
de Grave, ses plus grands louangeurs, il leur contait comment il s'était
tiré d'affaire avec M. le cardinal sur un petit démêlé qu'il avait eu
avec lui, dont il était fort applaudi, et je me souviens que,
précisément en montant la montagne dans la forêt, je lui dis qu'il était
à craindre que la facilité qu'il trouvait à réparer les fautes qu'il
pouvait faire ne lui donnât lieu d'en hasarder de nouvelles, ce qui
pourrait peut-être un jour lui attirer quelque disgrâce avec M. le
cardinal. Je m'aperçus que cela causa un petit moment de silence, et que
madame du Plessis changea de propos; ce qui fit peut-être que personne
ne répondit rien à ce que je venais de dire.»



CHAPITRE XXI

--1658--

Rupture entre le surintendant et son frère l'abbé Fouquet.--Ce
dernier cherche à inspirer au surintendant des soupçons contre
Gourville.--Conduite insolente de l'abbé Fouquet, qui s'attire le
blâme de Mazarin.--Relations de l'abbé Fouquet avec mademoiselle de
Montpensier; elle le traite dédaigneusement.--L'abbé Fouquet
s'attache à madame d'Olonne.--Sa conduite perfide à l'égard du
prince de Marsillac.--Mazarin s'éloigne de l'abbé Fouquet et se fie
de plus en plus à Colbert.--Maladie de Nicolas Fouquet, juin
1658.--Le surintendant achète Belle-Île et en veut faire sa
forteresse dans le cas où il serait attaqué.--Fortifications de
Belle-Île.--Engagement de Deslandes envers Nicolas Fouquet.--Ce
dernier s'empare des gouvernements de Guérande, du Croisic et du
Mont-Saint-Michel sous le nom de la marquise d'Asserac.--Nicolas
Fouquet continue de s'occuper, jusqu'en 1661, de son plan de
résistance: ses relations avec l'amiral de Neuchèse.--Il achète,
pour le marquis de Créqui, la charge de général des
galères.--Possessions du surintendant Fouquet en Amérique.


A l'époque où le surintendant écrivit la première rédaction de son
projet de résistance, il était parfaitement d'accord avec son frère
l'abbé Fouquet. La place de Ham, qui dépendait de ce dernier, était
citée comme la forteresse du parti. Mais, dans les premiers mois de
1658, les deux frères, qui suivaient chacun avec impétuosité les
entraînements de leurs passions, commencèrent à se diviser. L'abbé
Fouquet s'efforça d'enlever au surintendant un de ses serviteurs les
plus habiles et les plus dévoués, Gourville, qui, après avoir passé de
la maison de la Rochefoucauld dans celle de Condé, s'était enfin attaché
à Nicolas Fouquet. L'abbé machina toute une histoire[530], et, pour
qu'elle obtînt plus de créance, il la fit transmettre au surintendant
comme une révélation de confesseur, consentie par le pénitent. Il fit
choix, dans ce but, d'un jésuite qu'il crut être bien aise de faire sa
cour, et lui envoya un des émissaires dont il disposait sous prétexte de
se confesser à lui. A la fin de sa confession, le prétendu pénitent pria
le jésuite de vouloir bien l'éclairer sur un cas de conscience. Il lui
dit que, étant venu un jour pour parler à Gourville et étant entré dans
sa chambre comme il venait d'en sortir, il eut peur, l'ayant entendu
revenir, d'être surpris, et s'était caché derrière un rideau. Gourville
était alors entré avec un autre homme qui lui demanda un entretien
secret. Les portes fermées, cet homme dit qu'une grande cabale s'était
formée contre le surintendant et proposa à Gourville d'y entrer.
L'entretien continua, mais à voix basse, de telle sorte que l'individu
caché derrière le rideau n'en put saisir que quelques mots sans suite.

Le jésuite déclara au prétendu pénitent qu'il le croyait obligé, en
conscience, d'avertir le surintendant du danger qu'il courait, et se
chargea, à sa prière, de prévenir lui-même Fouquet, et, si la chose
était nécessaire, de lui faire connaître l'auteur de cette révélation.
Ce dernier laissa l'indication de sa demeure, pour qu'on pût le
retrouver au besoin. Le surintendant, averti par le confesseur et
inquiet comme tous les ambitieux, fit venir le pénitent et l'interrogea.
L'émissaire de l'abbé répéta, avec une apparence de bonne foi et de
naïveté, la leçon qui lui avait été dictée. Fouquet lui demanda s'il
pourrait reconnaître la personne qui avait fait ces confidences à
Gourville. Le pénitent répondit qu'il l'avait vue à peine; mais que
cependant il pourrait la reconnaître si elle se présentait à lui. Le
surintendant fit aussitôt appeler Vatel, son maître d'hôtel, dans lequel
il avait une pleine confiance, et lui ordonna de conduire cet homme au
Louvre, afin qu'il vît tous ceux qui entreraient et tâchât de
reconnaître le confident de Gourville.

Pendant trois jours consécutifs, Vatel conduisit notre homme au Louvre.
Ce fut seulement le troisième jour que, ayant aperçu le duc de la
Rochefoucauld, qui s'appuyait sur un bâton, le pénitent déclara que
c'était la personne qu'il avait vue chez Gourville; qu'il se souvenait
que, pendant l'entretien, il avait laissé tomber son bâton, et que
Gourville l'avait ramassé. Le personnage était bien choisi. Ancien
maître de Gourville, la Rochefoucauld avait conservé sur lui de
l'ascendant. Aussi la fable, quoique assez grossière, ne laissa pas de
produire de l'effet. Gourville remarqua une certaine froideur chez le
surintendant, et ce ne fut que longtemps après qu'il en connut la cause
par une conversation où Vatel lui raconta tous ces détails.

L'abbé Fouquet chercha encore à priver le surintendant du crédit sans
lequel il n'aurait pu trouver de l'argent et satisfaire aux exigences
souvent tyranniques de Mazarin. Il gagna Delorme, qui avait déjà trahi
Servien[530a], et, comme ce commis avait des relations avec les
principaux financiers, l'abbé se persuada que, par sa connivence, il
enlèverait à son frère des ressources sans lesquelles le gouvernement
devenait impossible. Mais son plan fut découvert, et Gourville parvint à
le déjouer[530b]. Il conseilla au surintendant de s'adresser à Hervart,
qui, après avoir amassé une fortune énorme, était devenu contrôleur
général des finances. Hervart consentit à faire au surintendant des
avances considérables, et d'autres banquiers suivirent son exemple.
Lorsque le surintendant se fut ainsi assuré des ressources suffisantes,
il fit connaître aux financiers habitués à traiter avec Delorme qu'ils
eussent à s'adresser désormais à Gourville, s'ils voulaient continuer un
trafic qui les enrichissait. Delorme fut aussitôt abandonné par les
traitants et chassé par Fouquet.

Une autre intrigue de l'abbé ne réussit pas mieux. Bussy-Rabutin avait
acheté, comme nous l'avons vu plus haut, la charge de mestre de camp
général avec l'argent que lui avait prêté le surintendant, à condition
qu'il la lui revendrait dans trois ans au prix convenu; mais Bussy
prétendit que le surintendant ne lui avait pas payé ses appointements et
ne lui faisait pas obtenir la compensation qu'il lui avait promise.
L'abbé Fouquet, instruit de ces démêlés entre Bussy et le surintendant,
excita le premier à porter plainte au cardinal; mais l'affaire n'eut
pas de suites[531]. Ainsi toutes les tentatives de l'abbé pour renverser
son frère tournèrent à sa honte. Cependant il conserva encore pendant
quelque temps du crédit auprès de Mazarin; mais, à la longue, sa
conduite compromit le cardinal, qui, sans le disgracier entièrement, lui
relira sa confiance et toute influence dans le gouvernement.

L'abbé Fouquet s'était lié avec un des seigneurs les plus brillants et
les plus corrompus de cette époque, François-René du Bec, marquis de
Vardes. Ce courtisan recherchait en mariage mademoiselle de Nicolaï à
cause de sa grande fortune, et prétendait l'emporter de haute lutte. Les
Nicolaï, alliés aux principales familles de la robe, se montrèrent peu
favorables à Vardes. Les Molé-Champlâtreux les soutinrent, et, comme on
redoutait les audacieuses entreprises de Vardes, on mena mademoiselle de
Nicolaï chez le président de Champlâtreux, dont l'hôtel paraissait un
asile inviolable. Vardes, irrité, s'en plaignit à l'abbé Fouquet, qui
disposait encore de la puissance occulte de la police. L'abbé se
concerta avec un autre seigneur, aussi brillant et aussi présomptueux
que Vardes, le duc de Candale, fils du duc d'Épernon. Candale était
colonel des gardes françaises. Il leur fit prendre les armes. Les gardes
partirent de leur quartier, tambour battant, et vinrent entourer l'hôtel
du président de Champlâtreux, qui était situé sur la place Royale.
C'était à cette époque le quartier le plus brillant et le plus fréquenté
de Paris; on peut juger du bruit que fit ce mouvement de troupes. La
magistrature tout entière prit parti pour le président de Champlâtreux.
Le cardinal, averti, s'empressa d'envoyer l'ordre de ramener les troupes
dans leur quartier, et adressa de sévères reproches à l'abbé Fouquet. Ce
fut un cri général contre les insolences de cet abbé, qui aurait mérité
d'être plus rudement châtié[532].

Il ne tarda pas à recevoir une nouvelle leçon de mademoiselle de
Montpensier, qui revint à la cour en 1657. Elle connaissait à peine
l'abbé Fouquet, quoique depuis longtemps il l'eût entourée de ses
espions. Dès 1655, il surveillait ses démarches[533]. Parmi les femmes
qui avaient suivi Mademoiselle dans son exil de Saint-Fargeau,
quelques-unes entretenaient des relations avec l'abbé. De ce nombre
était madame de Fiesque[534]. Lorsque la princesse se fut réconciliée
avec Mazarin et eut permission de revenir à la cour, l'abbé Fouquet fut
le seul des confidents du cardinal qui ne vînt pas la visiter. Il se
permit même de critiquer la conduite de mademoiselle de Montpensier à
l'égard de la comtesse de Fiesque. Dans la suite, il envoya à la
princesse l'évêque d'Amiens et le duc de Bournonville pour s'excuser,
alléguant qu'on avait voulu lui rendre de mauvais offices[535], et qu'il
n'avait pas tenu les propos qu'on lui prêtait. Mademoiselle répondit
avec hauteur et dédain, déclarant qu'elle ne savait ce qu'on voulait lui
dire. «Si l'abbé Fouquet, ajouta-t-elle, m'a manqué de respect, je suis
bien fâchée que tout le monde le sache et que je l'ignore; mais, comme
on me connaît assez fière et assez prompte, on aura voulu me cacher ce
qu'il a fait, sachant que je ne suis pas personne à le souffrir. Tout ce
que j'ai à vous dire, c'est que je ne me soucie pas de voir l'abbé
Fouquet. S'il a manqué au respect qu'il me doit, directement ou
indirectement, M. le cardinal m'en fera raison[536].»

Comme on le voit, la princesse le prenait de haut avec cet abbé Fouquet
qu'elle connaissait à peine de nom, et qui prétendait lutter contre une
personne de son rang. Vainement les ambassadeurs envoyés par l'abbé
voulurent faire comprendre à mademoiselle de Montpensier que Basile
Fouquet était un personnage considérable[537], qui pouvait rendre de
grands services à ses amis; elle leur répondit avec sa hauteur
ordinaire: «Je suis d'une qualité à ne pas chercher les ministres
subalternes. J'irai toujours droit à M. le cardinal, et ne me soucie
guère de votre abbé Fouquet. J'ai fort méchante opinion d'un ministre,
ou d'un homme qui veut passer pour tel, et qui fait sa capitale amie de
la comtesse de Fiesque.»

Cependant Mademoiselle consentit à recevoir l'abbé Fouquet[538],
présenté par l'évêque de Coutances et le duc de la Rochefoucauld. Il
s'excusa, en rejetant sur ses ennemis les bruits qu'on avait répandus,
et prétendit qu'on lui imputait des idées et des paroles auxquelles il
n'avait jamais songé. La princesse reçut sa justification avec dédain,
et elle ne manqua pas de s'en vanter devant la petite cour qui
l'entourait: «L'abbé Fouquet, disait-elle ironiquement, est un grand
seigneur pour menacer les gens d'insulte! il n'y a personne qui en
mérite tant que lui[539].»

Malgré ces leçons réitérées, l'abbé Fouquet n'en continua pas moins de
rivaliser avec les plus grands seigneurs. Repoussé par la duchesse de
Châtillon, il s'attacha à madame d'Olonne, qui était alors une des
beautés les plus renommées et les plus compromises de la cour. Fille
aînée du baron de la Loupe, longtemps célèbre pour sa vertu comme pour
sa beauté, comptée au nombre des précieuses, et des habituées de l'hôtel
de Rambouillet, Henriette-Catherine d'Angennes ne résista pas à
l'influence d'une cour corrompue, et ce fut une des personnes qui
gardèrent le moins de retenue dans le vice et l'emportement des
passions. Le duc de Candale, le marquis de Sillery, de la famille des
Brulart de Puysieux, le comte de Guiche, fils du maréchal de Gramont, le
prince de Marsillac, fils du duc de la Rochefoucauld, se disputaient
l'amour de madame d'Olonne. C'étaient, avec Vardes, les jeunes seigneurs
les plus renommés, vers 1658, pour leur éclat et leurs galanteries.
L'abbé Fouquet, ne pouvant lutter avec eux, s'efforça de les diviser. Sa
nature, jalouse et envieuse, tournait de plus en plus à l'aigreur et à
la bassesse. Blessé par le prince de Marsillac, il chercha à s'en
venger en se faisant livrer les lettres qu'il avait écrites à madame
d'Olonne[540]. Lorsqu'il les eut entre les mains, il voulut s'en servir
pour rompre le mariage projeté entre Marsillac et sa cousine,
mademoiselle de Liancourt, que l'on élevait dans la pieuse retraite de
Port-Royal. Ce mariage, sur lequel la maison de la Rochefoucauld
comptait pour relever sa fortune, dépendait surtout du vieux duc de
Liancourt. L'abbé eut soin de lui faire parvenir les lettres de
Marsillac à madame d'Olonne; mais, bien loin de s'en indigner, le duc de
Liancourt répondit que l'on ne rompait pas un mariage pour quelques
galanteries. «Pour moi, qui ai été galant, ajouta-t-il[541], j'en estime
davantage Marsillac de l'être, et je suis bien aise de voir qu'il écrit
aussi bien que cela. Je doutais qu'il eût autant d'esprit, et je vous
assure que cette affaire avancera la sienne.» En effet, le mariage se
fit quelque temps après[542].

L'abbé Fouquet ne continua pas moins de poursuivre de sa haine le prince
de Marsillac. Il montra au cardinal Mazarin quelques lettres de ce
courtisan, où il manquait de respect au roi et à la reine mère.
Apprenant que Marsillac disait partout que, sans la considération qu'il
avait pour le procureur général, il ferait donner des coups de bâton à
son frère[543], l'abbé chercha à armer contre lui quelques-uns des
spadassins qu'il entretenait à ses gages. Il choisit un des officiers
des gardes de Mazarin, nommé Biscara, et le chargea de faire une insulte
publique au prince de Marsillac. Biscara affecta de ne pas saluer le
prince au cours de la Reine, qui était alors la promenade la plus
fréquentée. Il le rencontra quelques jours après au Louvre et passa
encore sans le saluer. Cette affectation fut remarquée, et Marsillac,
s'adressant à Biscara, lui demanda pourquoi il en usait ainsi. «Parce
que cela me plaît,» fut la seule réponse qu'il obtint du spadassin.
Marsillac s'emporta, lui dit que, s'il était dans un autre lieu, il lui
apprendrait le respect qu'il lui devait, et ajouta force menaces. Cette
scène fit craindre un plus grand scandale, et on mit à la Bastille
Marsillac et Biscara, le premier, sous la surveillance d'un exempt ou
officier des gardes, et l'autre d'un simple garde, pour marquer la
différence de rang[544]. La conduite de l'abbé Fouquet, qui avait excité
cette querelle, fut universellement blâmée; le cardinal Mazarin comprit
de plus en plus que l'abbé Fouquet, après avoir été un serviteur dévoué
et utile dans les époques de troubles et d'agitation, devenait un
courtisan dangereux et compromettant dans les temps de calme et de
régularité, et il lui enleva peu à peu la direction des affaires de
police, dont il lui avait laissé jusqu'alors le maniement.

Ce fut Colbert qui devint en tout et pour tout l'homme de confiance de
Mazarin. Le cardinal avait éprouvé sa fidélité et son dévouement dans
l'administration de son immense fortune; il l'employa pour les affaires
publiques avec le même succès. Colbert était en tout l'opposé de
Fouquet. Froid, impassible, _vir marmoreus_, comme l'appelle Gui-Patin,
il savait dominer ses passions; travailleur infatigable, dur à lui-même
et aux autres, il ne poursuivait qu'un but et y appliquait toutes les
forces de son esprit. Mazarin avait su reconnaître les qualités de son
intendant. Ce fut lui qu'il employa pour toutes les affaires délicates,
comme le prouve sa correspondance pendant les dernières années de sa
vie. Il le chargeait de surveiller les partisans du cardinal de Retz,
les pamphlétaires, tous ceux en un mot qui cherchaient à ranimer la
Fronde. C'était jadis la mission de l'abbé Fouquet, que Colbert avait
complétement remplacé dans la confiance intime du cardinal.

Dès le 16 mai 1657, Colbert rendait compte à Mazarin de ses conférences
avec le chancelier sur l'assemblée du clergé et sur l'agitation
janséniste. «M. le chancelier m'a dit que les jansénistes avaient
échauffé beaucoup d'esprits dans le parlement contre la dernière bulle
du pape et les lettres d'adresse qui y devaient être portées; qu'il ne
croyait pas que l'enregistrement en pût passer à présent; mais, quand on
serait assuré qu'il dût passer, qu'il n'était point d'avis de le
hasarder, de crainte que, dans une assemblée des chambres, les amis du
cardinal de Retz ne profitassent de cette occasion pour brouiller.»
Mazarin, toujours inquiet des menées des Frondeurs, recommandait à
Colbert de veiller sur les pamphlétaires que Retz avait à ses ordres:
«Je vous prie de dire à toutes les personnes qu'il faudra faire la
guerre aux imprimeurs et tâcher de punir quelqu'un des faiseurs de
libelles; car autrement cette escarmouche durera longtemps, et il n'y a
rien qui débauche tant les esprits que ces écrits factieux. On m'assure
que le dessein du cardinal de Retz, de ses adhérents, et
particulièrement des jansénistes, est d'en jeter toutes les semaines, et
qu'ils ont résolu de les envoyer toutes les semaines par les ordinaires
(les courriers) à Paris. Il faut faire une exacte diligence pour se
saisir de ces libelles, quand ils viendront, étant aisé de connaître les
paquets qui en seront chargés. Il faut s'appliquer à cela et n'épargner
rien pour découvrir et châtier les écrivains, les imprimeurs et ceux qui
délivrent les pièces. Parlez-en à MM. le chancelier et le procureur
général, en sorte qu'ils reconnaissent qu'il y faut travailler de la
bonne manière.» Ces citations suffisent pour prouver que le rôle de
l'abbé Fouquet était maintenant rempli par Colbert, qui y déployait le
même zèle et la même vigilance avec plus de conscience et d'honnêteté.

Quant au surintendant son frère, qui avait rompu avec l'abbé aussi bien
que Mazarin, une maladie dangereuse l'avait tenu pendant quelque temps
éloigné des affaires. La _Gazette_ de Loret, à la date du 29 juin, parle
de son rétablissement en même temps qu'elle signale le danger qu'il
avait couru:

    .....Monsieur Fouquet,
    Ce grand ornement du parquet,
    Dont la personne tant prisée,
    Pour être lors indisposée,
    D'un dangereux mal de côté,
    Était presque à l'extrémité;
    Mais, comme cet homme notable
    Est bienfaisant et charitable,
    On a tant prié Dieu pour lui,
    Qu'il se porte mieux aujourd'hui.

Après sa guérison, le surintendant songea à remplacer la forteresse de
Ham, qui dépendait de son frère, par une place qui lui appartiendrait et
qui pourrait lui servir d'asile. Il obtint du cardinal la permission
d'acheter Belle-Île, sur les côtes de Bretagne. Mazarin avait vu avec
inquiétude cet ancien domaine de la maison de Retz occupé quelque temps
par Paul de Gondi après sa fuite du château de Nantes. Il aimait mieux
qu'il fût entre les mains de Nicolas Fouquet, dont il connaissait et
partageait les dilapidations, mais dont la fidélité ne lui était pas
encore suspecte. En conséquence, il n'hésita pas à autoriser le
surintendant à acheter, en 1658, l'île et forteresse de Belle-Île[544a].
Il lui fit expédier, le 20 août 1658, un brevet qui portait que la terre
et marquisat de Belle-Île, étant dans une situation forte et
indépendante, il importait que cette place ne tombât pas au pouvoir de
personnes suspectes. Par ce motif, le roi, qui avait pleine confiance
dans la fidélité de Nicolas Fouquet, lui permettait d'acheter Belle-Île,
et même l'y engageait. Toutefois, comme il importait de ne pas divulguer
les dépenses du surintendant, la vente se fit sous un nom supposé. Le
contrat, qui est du 5 septembre 1658, porte que le sieur Floriot,
secrétaire du roi, devient acquéreur de Belle-Île, moyennant une somme
de treize cent mille livres, dont quatre cent mille seront payées
comptant, et le reste à divers créanciers indiqués par l'acte[545].

Une fois en possession de Belle-Île, Nicolas Fouquet se fit délivrer une
déclaration par le sieur de Montatelon, commandant de la garnison de
cette place, qui s'engageait à ne la remettre qu'entre les mains de
madame du Plessis-Bellière et de M. de Créqui, son gendre[546]. C'est
alors que le surintendant modifia son projet de résistance, substitua
Belle-Île à Ham et au Havre, et effaça partout le nom de son frère. Mais
il n'en continua que plus activement de préparer ses moyens de défense
en fortifiant Belle-Île et en s'emparant de toute la puissance navale de
la France. Ce fut à Belle-Île qu'il recommanda à ses amis de se
rassembler; ce fut là que le capitaine Guinan dut réunir une petite
flotte, armer des corsaires et des brûlots. La Bretagne, où Fouquet
avait déjà Concarnau, Guingamp et le duché de Ponthièvre, allait devenir
son fief et presque son royaume. Il lui importait d'en défendre les
abords. Aussi le voyons-nous, pendant les années 1658, 1659 et 1660,
s'emparer des gouvernements du Mont-Saint-Michel, du Croisic et de
Guérande, exiger de nouveaux engagements des gouverneurs et se préparer
à une lutte sérieuse en cas d'attaque.

Ce fut en 1658 que Deslandes, gouverneur de Concarnau, un des hommes sur
lesquels Fouquet comptait le plus, lui remit un engagement par écrit
conçu en ces termes: «Je promets et donne ma foi à M. le procureur
général, surintendant des finances de France et ministre d'État, de
n'être jamais à autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache
du dernier attachement que je puis avoir, et lui promets de le servir
généralement contre toutes sortes de personnes sans exception, et de
n'obéir à personne qu'à lui, et même de n'avoir aucun commerce avec ceux
qu'il me défendra, et de lui rendre la place de Concarnau qu'il m'a
confiée, toutes les fois qu'il me l'ordonnera, ou à telle autre personne
qu'il lui plaira, de quelque qualité et condition qu'il puisse être,
sans excepter dans le monde un seul. Pour assurance de quoi, je donne
avec ma foi le présent billet écrit et signé de ma main, de ma propre
volonté, sans qu'il l'ail même désiré, ayant la bonté de se fier à ma
parole qui lui est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maître.
Fait à Paris le 2 juin 1658[547].»

Quant aux gouvernements de Guérande, du Croisic et du mont Saint-Michel,
Fouquet les avait fait donner à la marquise d'Asserac, qui les tenait au
nom de son fils mineur[548]. On a vu plus haut[549] quel était le
dévouement de cette dame pour Fouquet. D'ailleurs, il avait eu la
précaution, comme l'établit un acte du 26 février 1659, d'exiger de
madame d'Asserac une résignation en blanc du gouvernement du mont
Saint-Michel[550], et il pouvait en investir qui bon lui semblerait.
Belle-Île se trouvait ainsi couverte par des gouvernements voisins, dont
disposait le surintendant. Quant à cette place, Fouquet la fortifia
avec le plus grand soin. Un mémoire écrit de sa main[551] indiquait les
fonderies de canons, les corps de garde, les écuries, les bastions, les
fossés, les ponts, les magasins, hôpitaux, logements pour les soldats,
etc., qu'on devait y établir. Il fit acheter des vaisseaux et des canons
en Hollande[552], et, pendant plusieurs années, des ingénieurs
travaillèrent à faire de Belle-Île une citadelle redoutable.

Comme cette place ne pouvait être attaquée que par mer, il était du plus
haut intérêt pour Fouquet de s'emparer des forces navales de la France.
L'amiral de Neuchèse lui devait sa charge, comme lui-même a pris soin de
le rappeler dans son projet[553], et il lui resta fidèle jusqu'au
dernier moment. On en trouve la preuve dans des lettres d'agents que
Fouquet entretenait à Bordeaux[554]. L'un d'eux écrivait de cette ville,
le 29 août 1661, peu de jours avant l'arrestation de Fouquet: «J'ai
rendu à M. le commandeur de Neuchèse la lettre que monseigneur le
surintendant lui écrit. Nous avons pris des mesures, pour ce qui regarde
le service de monseigneur. Assurément, il ne peut pas être plus zélé
qu'il l'est pour le service de monseigneur.»

Ce même agent de Fouquet était chargé de faire à Bordeaux des achats de
poudre, de biscuit, de chanvre pour Belle-Île, et on voit par les
lettres qu'il adresse au surintendant que l'amiral de Neuchèse lui
donnait toutes les facilités possibles pour l'acquisition et
l'embarquement de ces munitions. Il écrivait à Fouquet, le 29 août 1661:
«J'ai rendu votre lettre à M. le commandeur de Neuchèse; il l'a reçue
avec respect en me marquant les obligations qu'il vous a et son
attachement pour vos intérêts. Sur le moment, il envoya quérir M. Lanet,
lieutenant de l'amirauté, et lui dit la considération qu'il avait pour
moi, et que, pour les choses que je voudrais embarquer, il me fût
favorable en tout ce qu'il pourrait. Il lui répondit que M. l'amiral
l'aurait pour agréable, et que, pour cet effet, il lui en écrirait pour
lui en faire donner l'ordre.

«Nous sommes demeurés d'accord qu'il m'écrirait une lettre, par où il me
prierait de lui faire faire de la poudre de bombe, et de faire emplète
de chanvre et faire faire du biscuit; c'est à peu près ce qui est
nécessaire à Belle-Île. Je lui ai dit le prix de tout; il m'a dit qu'il
vous en écrirait pour vous faire voir ce que les choses coûteront pour
son armement. Le quintal de poudre nous coûte cinquante et une livres,
aussi est-elle faite fidèlement; le boulet sept livres douze sous. Le
chanvre coûte à cette heure dix-huit livres dix sous, et jusques à
dix-neuf livres. Pour le biscuit, cela dépend du prix du blé.

«Si vous jugez à propos que je reste ici pour votre service, je crois,
monseigneur, que ce ne serait pas mal que, pour les choses qu'il faut
faire pour les armements des vaisseaux, les ordres du roi me fussent
envoyés.

«Je suis fort connu en cette ville depuis la guerre, et, voyant le
séjour que j'y fais, ils en tirent mille conséquences et ne savent à
quoi l'attribuer; tantôt ils croient que le roi veut établir la gabelle
en ce pays et autres choses, et que je suis votre correspondant. Il est
vrai que cela est dit sourdement; ils ne s'en osent expliquer à moi.
S'ils m'en veulent parler, je les renverrai bien loin. Ils sont
mortifiés étrangement.

«Je disais bien, monseigneur, que vous triompheriez de vos ennemis, et
que vous fouleriez à vos pieds l'envie. Tous les bruits qui ont couru se
sont si fort dissipés, que l'on ne parle que de votre génie, du crédit
que vous avez sur l'esprit du roi; vous êtes trop juste, et vous aimez
trop l'État pour que Dieu ne bénisse pas toutes vos affaires.» Il est
assez curieux de se rappeler que, huit jours plus tard, Fouquet était
arrêté. Mais ce qui résulte surtout de cette lettre, c'est que le
surintendant continuait de fortifier Belle-Île en 1661 et avait sous sa
main les forces navales de la France.

Le général des galères était à cette époque le marquis de Créqui, gendre
de madame du Plessis-Bellière. C'était le surintendant qui avait payé
les deux cent mille livres que cette charge avait coûté[555]. L'affaire
n'avait été terminée qu'en 1661 après de longues négociations, dans
lesquelles Fouquet avait mis une vive insistance pour déterminer le
marquis de Richelieu à se désister de ses prétentions. La correspondance
intime du surintendant prouve que les sacrifices d'argent n'avaient pas
suffi pour obtenir le consentement de Richelieu. Il avait fallu avoir
recours à mademoiselle de la Motte, une des filles d'honneur de la
reine, qui avait grand crédit sur ce personnage. Fouquet, une fois en
possession de cette charge pour un homme qui dépendait de lui, eut à sa
disposition les flottes de la Méditerranée en même temps qu'il était
maître de celles de l'Océan par l'amiral de Neuchèse. Ainsi, de 1657 à
1661, il n'avait cessé de poursuivre l'exécution de son plan de
résistance et de continuer, par la fortification des places de sûreté et
par l'équipement des flottes, de se mettre en état de tenir tête au
premier ministre et même au roi. On ne peut dire, avec ses amis, et
comme il l'a sans cesse répété dans ses _Défenses_, que le projet trouvé
à Saint-Mandé était le résultat d'une inquiétude momentanée, et qu'il
avait été abandonné aussitôt après avoir été imaginé. On voit, au
contraire, que, pendant quatre années, au milieu des préoccupations les
plus diverses, Fouquet s'occupa sans cesse de l'exécution de ce plan. Il
le modifie après sa rupture avec son frère; il remplace Ham et le Havre
par Belle-Île, dont il vient de faire l'acquisition. Il accumule dans
cette place les moyens de résistance: canons, vaisseaux, soldats
dévoués. Il a soin de placer les gouvernements qui l'entourent entre des
mains fidèles, pendant que les amiraux de Neuchèse et de Créqui lui
répondent des flottes de l'Océan et de la Méditerranée.

Enfin Fouquet, étendant ses vues et ses possessions jusqu'en Amérique,
où il pouvait se ménager un asile plus assuré, y achetait l'Île de
Sainte-Lucie, que l'on appelait alors Sainte-Alouzie[556]. Il obtint le
titre de vice-roi d'Amérique[557], qui lui donnait dans ces contrées la
disposition des forces de la France et joignait à ses immenses richesses
un droit de souveraineté. Si l'on ajoute à cette vaste puissance
maritime les gouvernements dont il disposait dans l'intérieur du
royaume, on comprend que son ambition n'ait plus connu de bornes. Sa
devise: _Quo non ascendam?_ (jusqu'où ne monterai-je pas?) exprime le
fond de sa pensée. Ses amis, en lui parlant de Belle-Île, l'appelaient
_son royaume_; et, en réalité, les mesures prises par le surintendant
n'allaient à rien moins qu'à former un État dans l'État. Mais il était
trop prudent pour démasquer ses projets, et, en même temps qu'il
préparait sa résistance, il cherchait à se donner de nouveaux appuis
près de Louis XIV.



CHAPITRE XXII

--1658-1659--

Négociations pour le mariage du roi avec une princesse de la maison
de Savoie.--Fouquet envoie à Turin mademoiselle de Treseson, nièce
de madame du Plessis-Bellière, pour s'emparer de l'esprit de la
princesse Marguerite de Savoie.--Mademoiselle de Treseson arrive à
Turin.--Sa correspondance avec Fouquet.--Elle fait connaître le
caractère de Christine de France, duchesse de Savoie, de sa fille
Marguerite et de son fils Charles-Emmanuel.--Entrevue des cours de
France et de Savoie à Lyon (novembre-décembre 1658).--Cause de la
rupture du mariage projeté.--Mademoiselle de Treseson reste à la
cour de Savoie, où elle devient madame de Cavour.--La princesse
Marguerite épouse le duc de Parme.


On songeait sérieusement, en 1658, à marier le jeune roi à une princesse
de Savoie, Marguerite, sœur du duc Charles-Emmanuel. Les deux cours de
France et de Savoie devaient se rencontrer à Lyon pour l'entrevue de
Louis XIV et de la princesse Marguerite. Fouquet, informé de ces
projets, tenta de s'emparer de la future reine de France, en plaçant
près d'elle une personne qui lui fût dévouée. L'exécution de ce projet
exigeait une grande habileté pour s'insinuer dans les bonnes grâces de
la princesse et de sa mère; il fallait dissimuler l'ambition du
surintendant, tout en promettant son appui pour la réalisation des
projets de mariage, enchaîner doucement par la reconnaissance la maison
de Savoie à la cause de Fouquet, et se servir de la future reine dans
l'intérêt de sa puissance.

Le surintendant confiait de préférence à ses maîtresses la conduite des
affaires de cette nature. Madame du Plessis-Bellière était devenue le
plus actif auxiliaire de ses projets ambitieux. C'était à elle que
Fouquet, dans le plan dont nous avons parlé, remettait la direction de
tous ses amis. Ce fut elle encore qui se chargea de mener l'intrigue de
la cour de Savoie. Elle avait appelé près d'elle une jeune Bretonne, sa
nièce, mademoiselle de Treseson, dont l'esprit était vif et délié et les
principes peu austères. Fouquet avait exercé sur la jeune Treseson une
séduction qui ne s'explique pas seulement par la richesse et la
puissance du surintendant, mais qui tenait encore aux charmes de son
esprit. Ce fut elle qui fut choisie pour se rendre à la cour de Savoie
et y jouer un rôle qui exigeait autant de finesse que de
dévouement[558].

Elle partit au mois d'août 1658 pour se rendre à Turin. Une première
lettre qu'elle écrivit à Fouquet est datée de Grenoble, et n'exprime que
les regrets de l'éloignement: «Je reçus hier en arrivant ici une lettre
de vous qui m'y attendait. Je ne vous ferai point de compliment sur la
peine que vous avez eue à l'écrire, et vous dirai librement qu'il est
bien juste que vous preniez quelque soin de me consoler pendant mon
voyage, puisque vous êtes cause que je le fais avec bien de la
mélancolie. Si le petit cabinet m'est assez fidèle pour vous faire
souvenir de moi, je lui promets d'augmenter l'amitié que j'avais pour
lui, et de redoubler mes souhaits pour le voir bientôt. Je vous conjure
de continuer d'en faire pour mon retour, et de croire que vous ne me
sauriez procurer rien de plus agréable que l'honneur de vous voir.»

Cette lettre en dit assez sur les relations antérieures de Fouquet et de
mademoiselle de Treseson, et sur l'étrange ambassadeur qui allait
représenter les intérêts du surintendant à la cour de Savoie.

Mademoiselle de Treseson arriva à la cour de Savoie au mois d'août 1658,
et y fut présentée comme parente du comte de Brulon, qui y avait de
nombreuses et puissantes relations. Elle n'avait qu'une beauté médiocre,
mais, avec de l'esprit et les recommandations secrètes du surintendant,
elle s'insinua promptement dans les bonnes grâces de la duchesse
douairière de Savoie, Christine de France, que l'on appelait
habituellement Madame Royale; elle devint une de ses filles d'honneur.
Dès le mois de septembre suivant, elle écrivait à Fouquet: «L'on me
témoigne ici autant d'amitié qu'à mon arrivée, et je trouve même qu'elle
s'augmente tous les jours. Je vous mande ceci afin de vous faire voir
une marque de celle que Madame Royale et la princesse Marguerite ont
pour vous, en témoignant une estime très-particulière pour une personne
que vous avez eu la bonté de leur recommander.» Et plus loin: «Madame
Royale m'a entretenue plus d'une heure aujourd'hui de tous les intérêts
de sa famille. Les caresses qu'elle me fait donnent de l'envie sans
causer du soupçon; car l'on est assez accoutumé à lui voir une amitié
particulière.» Le soupçon que redoutait mademoiselle de Treseson, et
qu'elle s'efforçait d'éloigner, était celui de sa liaison avec Fouquet
et de la mission qu'elle avait reçue du surintendant pour lui gagner la
cour de Savoie. Elle réussit quelque temps à bien dissimuler son rôle,
et elle profita de cet intervalle pour s'emparer des trois personnes
qu'il était le plus important de lier à la cause du surintendant: la
duchesse douairière de Savoie, la princesse Marguerite et le jeune duc
de Savoie Charles-Emmanuel.

La duchesse douairière était Christine de France, fille de Henri IV, et
régente de Savoie depuis plus de vingt ans. Elle avait alors cinquante
ans, et conservait encore des restes de son ancienne beauté.
Mademoiselle de Montpensier, qui la vit vers la même époque et qui ne la
juge pas avec bienveillance, convient qu'elle avait un air de grandeur:
«Il paraît qu'elle a été belle, dit-elle dans ses _Mémoires_[559]; mais
elle est plus vieille qu'on ne l'est d'ordinaire à son âge. Elle me
parut ressembler à mon père (Gaston d'Orléans, fils de Henri IV), mais
plus cassée, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle pût, par son ajustement,
pour soutenir son reste de beauté. Elle a la taille gâtée, mais cela ne
l'empêche pas d'avoir bonne mine et l'air d'une grande dame.» Madame
Royale désirait ardemment le mariage de sa fille Marguerite avec Louis
XIV, et, comme toutes les personnes qu'entraîne la passion, elle
trahissait ses sentiments avec une franchise imprudente, se livrait
aveuglément à ceux qui flattaient ses projets, et recherchait tous les
auxiliaires qui pouvaient concourir à leur réalisation. Il n'est donc
pas étonnant qu'elle ait témoigné une bienveillance particulière à la
jeune Treseson, nièce de madame du Plessis-Bellière, et protégée du
surintendant. Le 11 octobre 1658, mademoiselle de Treseson écrivait à
Fouquet: «Madame Royale m'a dit qu'elle était assurée du voyage du roi à
Lyon (c'était là que devait avoir lieu l'entrevue des deux cours). J'ai
encore recommandé le secret avec un grand soin, et l'on me promet de le
bien garder. Je mange toujours avec Madame Royale, et deux fois elle a
porté la santé de nos communs amis de Paris. Je lui ai dit que je le
leur manderais, mais en même temps je l'ai suppliée de ne leur plus
faire cet honneur si publiquement, car je crois cela tout à fait propre
à faire soupçonner quelque chose ici. Vous ne devez pas douter que je
n'apporte tous mes soins pour empêcher qu'il n'arrive aucun accident.»

Ainsi c'était la jeune Bretonne qui donnait des leçons de prudence dans
cette cour frivole. En même temps qu'elle entretenait et contenait tout
à la fois les espérances de la duchesse douairière, et qu'elle
s'insinuait dans les bonnes grâces de sa fille Marguerite, elle jouait
vis-à-vis du jeune duc Charles-Emmanuel un rôle difficile. Dans toute la
fougue de l'âge, et peu maître de ses passions, ce prince de
vingt-quatre ans se montra empressé près de mademoiselle de Treseson.
Quoique cette jeune fille fût plus spirituelle que jolie[560], elle sut
lui inspirer une passion utile à ses projets[561], mais elle
n'accueillit ses galanteries qu'en plaisantant, et le tint à distance
sans rompre avec lui. Tout ce manège de diplomatie et d'intrigue
féminine est clairement exposé dans une lettre que, le 25 octobre 1658,
elle écrivait à Fouquet. Elle y repousse les soupçons que le
surintendant avait laissé percer à l'occasion des relations de
mademoiselle de Treseson et du duc de Savoie:

«Si l'amitié que j'ai pour vous ne se trouvait pas offensée par les
reproches que vous me faites, j'y aurais pris bien du plaisir, et
j'aurais appris avec quelque sentiment de joie l'inquiétude où vous êtes
de savoir ce qui se passe ici, puisque assurément ce n'est point une
marque que vous ayez de l'indifférence pour moi; mais, quoique j'en
fasse ce jugement, qui ne m'est point désagréable, je ne puis m'empêcher
de m'affliger extrêmement que vous en ayez fait de moi un si injuste et
si désavantageux; car je vous assure que ce n'est point manque de
confiance, ni par aucune préoccupation de ce côté-ci, que j'ai manqué à
vous écrire cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et
que j'ai fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner
dans les grandes occupations où vous êtes tous les jours; mais enfin,
puisque je vois que vous avez pour moi une bonté que je n'avais osé
espérer, quoique j'aie toujours désiré la continuation de votre amitié
plus que toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe
rien entre M. de Savoie et moi qui soit désavantageux ni pour vous ni
pour moi. J'ai trouvé le moyen de m'en faire craindre et de m'en faire
estimer malgré lui. J'ai toujours pris en raillant ce qu'il m'a dit de
plus sérieux. Il me parle autant qu'il peut par l'ordre de Madame
Royale, qui est bien aise que j'aie quelque crédit auprès de lui, parce
que je ne suis ni brouillonne ni ambitieuse, et que je ne lui inspire
que de la douceur et de la complaisance. Tout le monde est le confident
de M. de Savoie. Vous pouvez juger de là si je m'y fie en nulle façon.
Jusqu'ici il ne s'est rien passé de particulier entre nous, et l'on a
toujours su nos conversations et nos querelles, quand nous en avons.
Cette dernière chose arrive assez souvent: j'ai été une fois huit jours
sans lui parler, parce qu'il avait dit quelque chose de trop libre
devant moi. Pendant ce temps-là, il en passa trois dans une maison de
campagne, et manda à Madame Royale qu'il ne reviendrait point auprès
d'elle que je ne lui eusse pardonné. Depuis, il ne lui est pas arrivé de
retomber dans une pareille faute. Toutes les galanteries qu'il peut
faire, il les fait pour moi, comme de musique, de collations et de
promenades à cheval. Il me prête toujours ses plus beaux chevaux et m'a
fait faire deux équipages fort riches.

«Je connais bien que toutes ces choses ne seraient pas tout à fait
propres à faire trouver un établissement en ce pays-ci. Aussi je vous
assure que, sans l'affaire que vous savez, je les empêcherais
absolument; mais je vous avoue que, dans cette pensée, je ne m'applique
qu'à sauver ma réputation aussi bien comme j'ai sauvé mon cœur, qui, je
vous assure, est toujours aussi fidèle comme je vous ai promis.

«Pour ce qui regarde la princesse Marguerite, M. de Savoie lui témoigne
beaucoup d'amitié et lui parle souvent de celle qu'il a pour moi, et
même une fois il l'a obligée de m'envoyer prier d'aller la voir à son
appartement, où je l'ai trouvée avec la musique et une collation. Il l'a
même priée, quand elle serait ma maîtresse[562], de m'obliger à me
souvenir de lui. La princesse Marguerite me témoigna beaucoup de
complaisance et même de grands respects. Ce n'est pas une personne qui
soit beaucoup familière; elle me parle toutefois bien souvent du voyage
que nous allons faire mardi[563]. Elle a grand'peur qu'il ne réussisse
pas comme nous le souhaitons[564].

«Mandez-moi, s'il vous plaît, de quelle manière je dois continuer de
vous écrire du lieu où nous allons, et soyez persuadé que mes discours
ni mes actions ne seront jamais contraires à l'amitié que je vous ai
témoignée. Personne ne paraît mon ennemi dans ce pays, et j'en attribue
l'obligation à l'amitié de Madame Royale ni à celle de M. de Savoie. Il
y a ici deux ou trois personnes avec lesquelles j'ai fait une espèce
d'amitié, afin de les obliger de m'avertir de tout ce qui se dit de moi,
et je les ai priées de ne me pardonner rien. Madame Royale m'a donné
depuis peu des boucles de diamants[565]. J'ai su depuis huit jours que
les perles dont elle m'avait fait présent venaient de M. de Savoie, qui
avait obligé Madame Royale à me les donner comme venant d'elle. Je vous
assure que la reconnaissance que j'ai de tous ces soins ne va pas au
delà de ce qu'elle doit aller.

«Je ne crois pas que je puisse écrire à madame du Plessis; car
l'ordinaire (le courrier) est près de partir. Si vous voulez m'obliger
extrêmement, vous lui conseillerez, comme de vous-même, de m'envoyer une
jupe comme on les porte, sans or ni argent. L'on ne trouve ici quoi que
ce puisse être. Je vous demande pardon de cette commission, et vous
rends mille remercîments des effets que j'ai reçus de votre part. Je les
ai presque tous donnés à la princesse Marguerite. Adieu, je vous
demande pardon de vous avoir donné sujet de penser que je ne vous aime
pas plus que toutes les personnes du monde. Si le mariage que vous savez
s'accorde, je vous supplierai de prendre la peine d'écrire à Madame
Royale, afin qu'elle me donne à la princesse Marguerite.»

Malgré les explications plus ou moins vraies de mademoiselle de
Treseson, la voix publique la proclamait maîtresse du duc de Savoie.
Fouquet en était informé, et lui adressa des reproches auxquels elle
répondait: «Sans que je m'imagine[566] que ce n'est que pour me faire la
guerre que vous me mandez que vous me soupçonnez de vous manquer de
parole, je vous ferais bien des reproches d'avoir cette mauvaise opinion
de moi, et je vous assure que j'aurais raison de vous en faire; car je
vous promets que le souvenir du petit cabinet touche plus mon esprit que
toutes les choses que peut faire M. de Savoie pour témoigner qu'il
m'aime. Je ne me laisse point éblouir au faux éclat, et tous les grands
divertissements de ce lieu-ci ne m'empêchent point de souhaiter
très-ardemment de revoir celui que je vous ai nommé.»

Madame Royale et ses filles partirent enfin pour Lyon dans les premiers
jours de novembre, et mademoiselle de Treseson les accompagna. Le duc de
Savoie ne les rejoignit que plus tard. Mademoiselle de Treseson écrivit
à Fouquet pendant le voyage, et dans cette lettre elle insiste
particulièrement sur le caractère de Marguerite de Savoie, que
jusqu'alors elle avait laissé dans l'ombre. Elle trouvait en elle la
prudence qui manquait à sa mère: «C'est, disait-elle, la plus discrète
et la plus secrète personne du monde, et en laquelle on peut se fier.
Pour de grandes confiances (_sic_), elle n'en a jamais eu pour personne
que pour une femme qu'elle aime depuis dix ans. De la civilité et de la
douceur, elle en a pour tout le monde, et beaucoup pour moi, à laquelle
elle a dit des choses fort obligeantes touchant les affaires présentes,
et le compliment que je lui ai fait pour lui témoigner l'envie que j'ai
d'avoir l'honneur d'être à elle en a été fort bien reçu.» Plus loin
mademoiselle de Treseson insiste encore sur le même sujet: «Il faut que
je revienne à la princesse Marguerite, et que je vous fasse encore
quelque réponse sur son chapitre. Je ne la crois pas assez hardie pour
oser résister en rien à M. le cardinal; mais elle aimera toujours ceux à
qui elle aura promis l'amitié, et ne manquera jamais de reconnaissance
pour les personnes qui l'auront obligée. Elle a beaucoup de bonté, une
fort grande douceur, mais beaucoup de timidité. Voilà ce que je crois de
plus important à vous faire savoir, et j'aurais grande honte de vous
écrire si mal, si je ne pouvais m'excuser de l'incommodité que j'ai
d'écrire sur le bord des grands précipices où je passe, qui me donnent
bien de la frayeur.»

Ainsi les trois principaux personnages de la cour de Savoie, Madame
Royale, la princesse Marguerite et le jeune duc Charles-Emmanuel,
avaient été étudiés et caractérisés par mademoiselle de Treseson dès les
premiers temps de son séjour à la cour de Turin. Elle avait
complètement gagné la duchesse douairière, et s'efforçait de modérer et
de diriger son ardeur, qui pouvait tout compromettre. La princesse
Marguerite montrait plus de réserve et de finesse; mais elle ne pensait
pas qu'on trouvât en elle un appui assez ferme pour résister à Mazarin.
Quant au jeune duc, il était étourdi, impétueux; mais mademoiselle de
Treseson se vantait de le dominer et de le conduire, sans céder à ses
passions.

On s'étonne, en lisant ces appréciations, de ne pas trouver un mot sur
les qualités ou les défauts physiques des personnages. Rien n'eût été
plus naturel en parlant de la future reine de France: mademoiselle de
Treseson avait dû l'observer avec la finesse et la curiosité naturelles
à son sexe et à son âge. Une autre femme, parlant des mêmes personnages,
supplée au silence de la jeune Bretonne. Mademoiselle de Montpensier,
qui assista cette année même (1658) à l'entrevue des deux cours dans la
ville de Lyon, n'a pas négligé le portrait physique des princes et
princesses de la maison de Savoie. Nous avons déjà vu comment elle avait
tracé à grands traits la physionomie de Madame Royale, son air de
grandeur, ses ressemblances de famille, et aussi sa caducité prématurée.
«Pour la princesse Marguerite, dit-elle ailleurs[567], elle est petite;
mais elle a la taille assez jolie, à ne bouger de place; car, quand elle
marche, elle parait avoir les hanches grosses, et même quelque chose qui
ne va pas tout droit. Elle a la tête trop grosse pour sa taille; mais
cela paraît moins par devant que par derrière, quoique ce soit une
chose fort disproportionnée. Elle a les yeux beaux et grands, le nez
gros, la bouche point belle, et le teint fort olivâtre, et cependant
avec tout cela elle ne déplaît point. Elle a beaucoup de douceur,
quoiqu'elle ait l'air fier. Elle a infiniment d'esprit, adroit, fin, et
il y a paru à sa conduite.» Enfin le duc Charles-Emmanuel est aussi
dépeint en quelques lignes[568]: «On le trouva fort bien fait; il est de
moyenne taille, mais il l'a la plus fine, déliée et agréable, la tête
belle, le visage long, mais les yeux beaux, grands et fins, le nez fort
grand, la bouche de même; mais il a le ris agréable, la mine fière, un
air vif en toutes ses actions, brusque à parler. Il avait fort bonne
mine.»

Ce fut le 28 novembre 1658 que la duchesse de Savoie et ses filles
arrivèrent à Lyon. La cour de France y était depuis plusieurs jours, et
elle s'empressa d'aller au-devant de Madame Royale. Le roi, Anne
d'Autriche, mademoiselle de Montpensier, le maréchal de Villeroy et
madame de Noailles se trouvaient dans le même carrosse, et les Mémoires
de mademoiselle de Montpensier retracent un tableau fidèle de tout ce
qui se passa en cette circonstance[569]. La cour de Savoie cherchait à
éblouir les yeux par la pompe de ses livrées et la magnificence de son
train. La route était couverte d'équipages aux armes de Savoie, avec
housses de velours noir et cramoisi. Les pages de Madame Royale, ses
gardes avec casaques noires galonnées d'or et d'argent, quantité de
carrosses à six chevaux, précédaient la princesse, et annonçaient ses
prétentions à étaler un faste royal. Au moment même où les cours
allaient se rencontrer, Anne d'Autriche laissait percer son peu de
sympathie pour le mariage projeté; mais elle s'y résignait dans la
pensée qu'il agréait à son fils. «Si je pouvais avoir l'Infante,
disait-elle, je serais au comble de la joie; mais, ne le pouvant pas,
j'aimerai tout ce qui plaira au roi. J'avoue que j'ai bien de
l'impatience de savoir comment il trouvera la princesse Marguerite.»
Louis XIV n'était pas moins impatient; il monta à cheval à l'approche
des princesses et alla au-devant d'elles, puis revint au galop, mit pied
à terre, et, s'adressant à la reine avec la mine la plus gaie du monde
et la plus satisfaite: «Elle est plus petite que madame la maréchale de
Villeroi, lui dit-il, mais elle a la taille la plus jolie du monde; elle
a le teint...» Il hésita un instant; enfin il ajouta: «olivâtre; mais
cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux; enfin elle me plaît.»

A ce moment, les princesses de Savoie arrivèrent. Madame Royale
descendit de carrosse, salua la reine, lui baisa les mains, et chercha à
la gagner par ses manières caressantes. Lorsqu'elle lui eut présenté ses
filles, toutes les princesses montèrent dans la voiture royale, et
firent ainsi leur entrée à Lyon. Le roi se plaça auprès de la princesse
Marguerite, et l'on remarqua la vivacité et la familiarité de leur
conversation. Il entretint la princesse de ses mousquetaires, de ses
gendarmes, de ses chevau-légers, du régiment des gardes, du nombre de
ses troupes, de ceux qui les commandaient, de leur service, etc.
C'étaient là ses sujets favoris. Puis ils parlèrent des plaisirs de
Paris et de Turin, et, pendant toute cette entrevue, la princesse montra
une grande aisance et un certain abandon. Quant à la duchesse
douairière, elle fatigua la reine et la cour par l'exagération et la
prolixité de ses compliments. Cependant les dispositions paraissaient
jusqu'alors favorables au mariage projeté; mais, lorsque la reine se fut
séparée de la duchesse de Savoie, Mazarin la suivit dans son cabinet, et
lui annonça qu'il lui apportait une nouvelle à laquelle elle ne
s'attendait pas. «Est-ce que le roi mon frère m'envoie offrir l'Infante?
s'écria la reine; c'est la chose du monde à laquelle je m'attends le
moins.--Oui, madame, c'est cela,» lui répondit le cardinal. En même
temps il lui remit une lettre de Philippe IV, par laquelle il mandait à
la reine sa sœur qu'il souhaitait la paix et le mariage de sa fille avec
le roi de France. Le roi d'Espagne, inquiet de l'alliance étroite qui se
préparait entre la France et la Savoie, avait envoyé à Lyon don Antonio
Pimentelli, qui s'y introduisit secrètement le jour même où les
princesses y faisaient leur entrée solennelle, et remit à Mazarin la
lettre de Philippe IV.

Quoique la reine et le ministre se défiassent de la sincérité des
Espagnols, ils ne montrèrent plus, depuis ce moment, le même
empressement pour la cour de Savoie. Lorsque le duc Charles-Emmanuel
arriva, le 1er décembre, il fut accueilli froidement par les princes
français, que blessèrent ses prétentions à la préséance; il ne passa à
Lyon que peu de jours, et quitta la France en lui jetant cet adieu:
«Adieu, France, pour jamais: je te quitte sans regret.» Il y avait eu
cependant un bal brillant donné en son honneur; mais on remarqua que le
roi, qui, le premier jour, avait témoigné tant de joie à la vue de la
princesse Marguerite, affectait de ne plus lui parler. Mademoiselle de
Treseson, qui ne cessa d'assister aux fêtes et aux entrevues, commençait
à perdre l'espérance de voir se réaliser le mariage. Pour comble de
malheur, sa parenté avec madame du Plessis-Bellière, qu'elle avait
cachée si soigneusement, était reconnue et divulguée par plusieurs
seigneurs de la cour de France. Les vues secrètes de Fouquet allaient se
découvrir. Mademoiselle de Treseson l'avertit, le 3 décembre, de ces
fâcheux incidents:

«Encore que je sache, lui écrivait-elle, que M. de Lyonne et d'autres
personnes vous informent de toutes les choses qui se passent ici, je ne
veux pas manquer à vous rendre compte aussi bien comme eux de l'état des
choses de ce pays-ci. Je vous dirai donc que je ne trouve pas qu'elles
aillent trop bien, et nous n'en avons pas l'espérance que nous en avions
le premier jour. La princesse n'a pas déplu au roi; mais M. le cardinal
veut traîner les choses en longueur. M. de Lyonne a fait aujourd'hui
parler à S.A.R.[570], et lui a fait savoir qu'il était dans son intérêt;
car, jusqu'à cette heure, il n'avait point voulu qu'on eût dit son nom.
Mais S.A.R. n'est pas tout à fait persuadée, et elle m'a dit aujourd'hui
que M. de Lyonne devait faire un voyage en Espagne pour négocier
l'autre mariage[571]. J'ai dit tout ce que j'ai pu pour l'empêcher
d'avoir cette opinion, et l'ai assurée qu il eût fallu que vous eussiez
été trompé le premier.

«J'ai voulu savoir aussi si M. de Savoie avait quelque disposition à
épouser une nièce du cardinal. Je crois qu'avec Pignerol il y pourrait
consentir.

«Il faut que je vous dise que je suis assez embarrassée avec les
compliments que tout le monde me vient faire sur l'honneur que j'ai
d'être nièce de madame du Plessis. Le maréchal de Clérambault a dit
partout qu'il avait fort connu ma mère; que madame du Plessis et elle
étaient sœurs. Je ne dis là-dessus ni oui ni non, et réponds seulement
que c'est M. de Brulon qui m'a placée dans cette cour. En vérité, il
était bien difficile que l'on pût cacher la parenté; car il n'y a
personne qui ait été dans mon pays qui ne la sache.»

La situation ne s'améliora pas les jours suivants, et la duchesse
douairière commença à se plaindre avec vivacité. On l'apaisa par des
promesses et par un écrit attestant que le roi épouserait la princesse
Marguerite, si le mariage avec l'Infante n'avait pas lieu. Ce fut le 6
décembre que se passa cette scène, dont mademoiselle de Treseson se hâta
d'informer Fouquet: «Je m'imagine, lui écrivait-elle, que toutes les
lettres que l'on vous écrit aujourd'hui vous apprennent les mêmes
nouvelles, c'est-à-dire que la chose que vous savez est si éloignée,
qu'on la croit rompue. Cependant Madame Royale m'a dit ce soir à son
coucher qu'elle avait, ce jour, retiré un écrit par lequel on
s'engageait que, si avant le mois de mai le roi n'épousait pas l'infante
d'Espagne, il épouserait la princesse Marguerite. M. le cardinal s'est
mis plusieurs fois en colère de ce que Madame Royale voulait une
écriture; mais enfin, elle l'a pourtant obtenue. Je ne crois pas qu'il
arrive d'autres changements avant dimanche, qui est le jour de notre
départ. Je ne vous saurais témoigner l'affliction où je suis de penser
que l'honneur de vous voir est si reculé pour moi; en vérité, je repasse
les montagnes avec un déplaisir que rien ne peut soulager, et ce qui
l'augmente extrêmement, c'est que tout le monde sait ma parenté avec
madame du Plessis, quoique je ne l'aie avouée à personne. Par malheur il
s'est trouvé ici mille gens qui en avaient une parfaite connaissance.
Cela me cause un chagrin et une inquiétude qu'il n'est pas en mon
pouvoir de vous témoigner; mais, si toutes les choses se tournent de
façon à vous faire tort, je vous supplie de n'avoir aucune considération
pour mon avantage, et de me sacrifier entièrement à vos intérêts. Je
vous réponds que je n'en murmurerai pas, et que je me tiendrais tout à
fait heureuse de pouvoir, même par la perte de ma vie, vous témoigner
que l'on n'a jamais eu plus de reconnaissance et de respect que je n'en
ai pour vous.»

La princesse Marguerite montra beaucoup plus de calme et de dignité que
sa mère, au milieu de ces péripéties qui renversaient ses espérances de
fortune et de grandeur. «On ne lui vit point de changement, dit
mademoiselle de Montpensier[572]; elle fut toujours dans une
tranquillité admirable, et agit dans cette affaire comme si ç'avait été
celle d'une autre; et pourtant elle en était touchée comme elle le
devait, ayant autant de cœur que l'on en pouvait avoir.» Enfin, le
dimanche 8 décembre, la duchesse de Savoie et ses filles quittèrent Lyon
pour regagner Turin, n'emportant qu'une bien faible espérance de voir se
renouer un jour les négociations matrimoniales. Mademoiselle de
Treseson, qui avait compté revenir à Paris comme fille d'honneur de la
jeune reine, n'était pas la moins attristée de cette mésaventure; son
chagrin perce dans toutes ses lettres. Elle écrivait à Fouquet le 13
décembre: «L'on ne peut pas être plus affligée que je la suis, et jamais
absence n'a paru plus ennuyeuse[573] que la vôtre me la paraît.
Toutefois, malgré l'extrême envie que j'ai d'avoir l'honneur de vous
voir, je vous supplie de ne songer pas à me le faire recevoir, s'il y a
le moindre danger pour vous.»

Le séjour de mademoiselle de Treseson à la cour de Savoie se prolongea
encore près d'une année, et pendant cet intervalle elle continua
d'avertir Fouquet de tout ce qui se passait d'important et de lui
transmettre les communications de la duchesse. Ainsi, lorsqu'en février
1659 Fouquet fut nommé seul surintendant des finances après la mort de
Servien, mademoiselle de Treseson lui écrivit: «Madame Royale vous
assure qu'elle prend beaucoup de part à la nouvelle preuve que vous avez
reçue de l'estime du roi et de M. le cardinal, et je vous assure qu'elle
témoigne pour vous plus de reconnaissance que vous ne sauriez imaginer.
La princesse Marguerite est toujours de son humeur ordinaire,
c'est-à-dire douce et mélancolique.»

Les projets de mariage pour le duc de Savoie préoccupaient alors la
duchesse douairière. Jusqu'à cette époque elle avait exercé la plénitude
du pouvoir et tenu son fils en tutelle; elle craignait une alliance qui
lui aurait donné une rivale. Il avait été plusieurs fois question de
marier le jeune duc avec mademoiselle de Montpensier; mais le caractère
hautain et l'esprit romanesque de cette princesse la faisaient redouter
de Christine de France. «On a mandé à Madame Royale, écrivait
mademoiselle de Treseson le 22 mars 1659, que Mademoiselle a prié la
reine de la proposer à S.A.R. de Savoie pour sa belle-fille, et que l'on
lui a répondu qu'il y avait déjà des propositions pour mademoiselle de
Valois sa sœur[574], qui seraient assurément approuvées de part et
d'autre. L'on a encore mandé que la première (mademoiselle de
Montpensier) faisait ici de grandes libéralités pour se faire des
créatures, mais qu'elle me craignait[575]. Je ne suis pas trop fâchée de
cette dernière chose; car cela n'a pas fait un méchant effet auprès de
Madame Royale, qui me témoigne toujours ses bontés ordinaires. Elle
craint fort Mademoiselle et soupçonne qu'elle n'ait intelligence avec
M. de Savoie; mais d'ici nous n'en saurions rien découvrir, car il est
le plus artificieux des hommes.»

A ces inquiétudes s'en joignaient de plus vives sur la résolution
définitive qu'allait prendre la cour de France. «L'on est ici dans de
grandes impatiences, écrivait mademoiselle de Treseson le 4 avril,
d'apprendre les nouvelles que doit apporter le courrier qui est allé en
Espagne. Madame Royale et la princesse Marguerite ne parlent dans leur
particulier que de la crainte et de l'espérance qu'elles ont de cette
affaire. La première est bien plus forte que l'autre.» Mademoiselle de
Treseson écrivait encore le 18 avril: «Pour la princesse Marguerite,
elle est toujours mélancolique à son ordinaire, et même encore plus;
elle dit qu'elle ne pense déjà plus au roi; mais, pour moi, je suis
persuadée qu'elle y pense plus que jamais.» Enfin, au commencement de
mai, on apprit que les projets de mariage étaient définitivement rompus.
Mademoiselle de Treseson l'annonçait à Fouquet dans une lettre du 3 mai:
«Madame Royale m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle est dans la plus
grande affliction du monde du mauvais succès de ses desseins. L'on a su
qu'on n'en devait plus avoir de ce côté-là. Vous pouvez aisément juger
le chagrin où tout le monde est ici.» Le 20 mai elle insistait sur le
même sujet: «L'on est ici fort irrité contre M. le cardinal, qui ne
s'est pas contenté de n'avoir pas servi la princesse Marguerite; il a
mandé à Madame Royale qu'elle s'était méfiée de lui et avait voulu
traiter en secret avec les ennemis, de sorte qu'elle appréhende fort
que les intérêts de M. de Savoie ne soient pas bien conservés dans les
articles de la paix[576]. Ils feront partir bientôt une personne de
qualité pour aller en prendre soin.» Après des protestations de
dévouement pour Fouquet et de son vif désir de retourner en France,
mademoiselle de Treseson ajoutait: «Je crois vous devoir dire que la
personne à qui Madame Royale a pensé pour moi est de la plus grande
qualité et aura un jour plus de cent mille livres de rente.»

La jeune Bretonne ne s'était pas oubliée, et cette phrase, jetée au
milieu d'une lettre, prouve qu'elle songeait à ses intérêts autant qu'à
ceux de Fouquet. Les services qu'elle avait rendus, et que la conscience
du lecteur saura qualifier, furent récompensés par une grande alliance;
mademoiselle de Treseson devint comtesse de Cavour[577]. Quant à la
princesse Marguerite, elle épousa, en 1660, le duc de Parme. «On fut
fort étonné, dit mademoiselle de Montpensier[578], que, après avoir pu
épouser le roi, elle voulût d'un petit souverain d'Italie. Cela ne
répondait point à la manière dont elle avait soutenu la rupture de son
mariage.»



CHAPITRE XXIII

Fouquet protecteur des lettres et des arts.--État de la littérature
après la Fronde.--Fouquet donne une pension à Pierre
Corneille.--Remercîment en vers que lui adresse Pierre
Corneille.--Représentation d'_Œdipe_ (1659).--Thomas Corneille
reçoit aussi des gratifications de Fouquet.--Pellisson s'attache à
Fouquet.--Il le met en relation avec mademoiselle de Scudéry et les
_précieuses_.--Caractère de cette littérature.--Lettres de
mademoiselle de Scudéry à Pellisson.--Elle y montre son affection
pour Pellisson et son attachement pour Fouquet.--Autres poëtes
encouragés par le surintendant, Boisrobert, Gombauld, Hesnault,
Loret, Scarron.--Lettre attribuée à madame Scarron; elle est
apocryphe.--Lettres de madame Scarron à madame Fouquet.


Au milieu des soucis de la politique, Fouquet n'oubliait pas les lettres
et les arts; c'est là son plus beau titre. Du reste, s'il fut un Mécène
pour les poëtes et les peintres, ils le lui ont bien rendu parla
fidélité qu'ils lui témoignèrent dans sa disgrâce. Ils contribuèrent
plus que personne à cette réaction de l'opinion publique qui a sauvé
Fouquet et s'est perpétuée jusqu'à nos jours, malgré les preuves
accablantes de ses dilapidations. Le surintendant avait l'esprit cultivé
et ingénieux; il aimait la société des gens de lettres, et, lorsqu'il
les protégeait, c'était avec un sentiment de délicatesse et de
libéralité que les vrais poëtes et les vrais artistes appréciaient
encore plus que les pensions et les faveurs. «M. Pellisson m'a fait
l'honneur de se donner à moi,» répondait Fouquet à ceux qui le
félicitaient d'avoir attaché à sa fortune ce bel esprit, qui était, vers
1659, un des arbitres du goût. Les femmes que recherchait le
surintendant se distinguaient presque toutes autant par l'esprit que par
la beauté. Madame du Plessis-Bellière, madame d'Asserac, mademoiselle de
Treseson, écrivaient avec une pureté et une élégance rares à cette
époque, même parmi les femmes de cour. Le surintendant appréciait
l'esprit de madame de Sévigné. N'ayant pu en faire sa maîtresse, il en
fit une de ses amies les plus dévouées. Il gardait ses lettres dans sa
mystérieuse cassette, quoique les billets que lui adressait madame de
Sévigné ne fussent remplis que de détails d'affaires et de bruits de
cour. Il les aimait pour leur tour vif, naturel, piquant.

A l'époque de la grande puissance de Fouquet, en 1659, les lettres
étaient dans un triste état. Corneille vieillissait, et, depuis l'échec
de _Pertharite_, en 1653, il s'était éloigné du théâtre. Scarron et les
poëtes bouffons de son école avaient gâté le goût public; la Fronde les
avait mis à la mode. On applaudissait à leurs grossières plaisanteries
et au travestissement burlesque des œuvres les plus sublimes. Ces
débauches d'esprit avaient amené, dans quelques cercles d'élite, une
réaction qui eut aussi ses excès. Les _précieuses_ affectaient un
langage et des sentiments raffinés, et, si quelques-unes s'arrêtaient à
la limite du ridicule, d'autres s'y précipitaient et compromettaient la
littérature par un genre faux et maniéré. Là régnaient mademoiselle de
Scudéry et ses romans, que la raison sévère de Boileau a condamnés à
tout jamais, et qu'une critique paradoxale tenterait vainement de faire
revivre. Il y avait bien, à côté des poëtes vieillis, des bouffons et
des précieuses, une école d'un genre tout autrement élevé et sévère:
l'école de Port-Royal. Elle venait de produire les _Provinciales_ et
préparait les _Pensées_; mais ces solitaires, qui fuyaient le monde et
ses dangers, n'attendaient ni ne sollicitaient les faveurs du
surintendant. C'était dans la méditation des vérités chrétiennes et dans
l'étude des écrivains de l'antiquité que s'était formé leur génie. Il en
était de même de Bossuet, qui commençait à briller dans la chaire
chrétienne.

Le mérite de Fouquet fut de chercher partout le talent et de
l'encourager; il ramena Corneille au théâtre et s'efforça de réveiller
son génie. Il oublia les plates injures de Scarron et secourut sa
vieillesse. Pellisson, qui vivait dans l'intimité du surintendant, était
l'ami des précieuses et faisait le charme des _samedis_ de mademoiselle
de Scudéry. Le surintendant entretenait avec Port-Royal des relations
amicales: témoin Arnauld d'Andilly et son fils, Simon de Pomponne. Enfin
il eut le mérite de discerner et de stimuler des génies naissants, comme
Molière et la Fontaine. Les _Fâcheux_ de Molière furent représentés à
Vaux avec un prologue de Pellisson, et, quant à la Fontaine, encouragé
par la munificence de Fouquet, il s'attacha à lui avec toute l'ardeur de
son âme candide. Après avoir assisté à tant de misères et d'intrigues,
il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un instant sur un spectacle plus
digne de mémoire, celui de la puissance et de la richesse sollicitant et
récompensant le génie.

Pierre Corneille fut un des premiers poëtes auxquels s'adressa Fouquet.
Agé de plus de cinquante ans et découragé par son dernier échec, le
poëte avait abandonné le théâtre. Les misérables pièces de Scarron et de
son école avaient détrôné le _Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_. Le
surintendant fit un acte honorable en relevant Corneille de son
découragement et en l'engageant à rentrer dans la carrière dramatique.
Il lui donna une pension, probablement dès 1657. Ce fut vers cette
époque que Corneille lui adressa une pièce de vers[579], où il lui
promet de répondre à son appel. Voici quelques passages de cette pièce,
où l'on trouve des traces du génie de l'auteur du _Cid_:

    Oui, généreux appui de tout notre Parnasse,
    Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce.
    Et je veux bien apprendre à tout notre avenir
    Que tes regards benins ont su me rajeunir.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Je sens le même feu, je sens la même audace
    Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace.
    Et je me trouve encore la main qui crayonna
    L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
    Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
    Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,
    Quelque nom favori qu'il te plaise arracher
    A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.
    Soit qu'il faille ternir ceux d'Énée et d'Achille
    Par un noble attentat sur Homère et Virgile,
    Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort
    Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort;
    Tu me verras le même, et je te ferai dire,
    Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire,
    Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté
    Cet assemblage heureux de force et de clarté,
    Ces prestiges secrets de l'aimable imposture.
    Qu'à l'envi m'ont prêtés et l'art et la nature.
    N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir,
    Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir.
    Ce serait présumer que d'une seule vue
    J'aurais vu de ton cœur la plus vaste étendue.
    Qu'un moment suffirait à mes débiles yeux
    Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux.
    De qui l'inépuisable et perçante lumière,
    Sitôt que tu parais, fait baisser la paupière.
    J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux.
    Je t'ai vu magnanime, affable, généreux,
    Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses,
    Je t'ai vu tout à coup libéral pour les Muses.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime
    Au génie amorti que ta bonté ranime,
    Et dont l'impatience attend pour se borner
    Tout ce que tes faveurs lui voudront ordonner.

Ce remercîment atteste que Corneille avait reçu de Fouquet une faveur
signalée, comme il le dit lui-même, et qu'il avait promis au
surintendant de traiter le sujet de tragédie que ce dernier lui
indiquerait. Fouquet lui en proposa trois et lui laissa le choix.
Corneille préféra _Œdipe_, et fit représenter cette pièce en 1659.
«Chacun sait, dit-il dans l'_Avis au lecteur_ public en tête de cette
tragédie, que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des
belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux
gens d'esprit qu'aux gens d'affaires, et que, soit à Paris, soit à la
campagne, c'est dans les bibliothèques[580] qu'on attend ces précieux
moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent, pour en gratifier
ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont
connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté
s'est étendue jusqu'à ressusciter les Muses ensevelies dans un long
silence, et qui étaient comme mortes au monde, puisque le monde les
avait oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y
faire revivre si avantageusement, non que de là j'ose prendre l'occasion
de faire ses éloges. Nos dernières années ont produit peu de livres
considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et
la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de
l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si
glorieuse, et ne lui aient rendu les hommages que nous devons tous à ce
concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus
extraordinaires, qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont
le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrais faire
après eux ne serviraient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux.
La matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés, et, au lieu de
travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerais qu'à ma
honte. Je me contenterai de vous dire simplement que, si le public a
reçu quelque satisfaction de ce poëme [581], et s'il en reçoit encore de
ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui
qu'il en doit imputer le tout, puisque, sans ses commandements, je
n'aurais jamais fait Œdipe, et que cette tragédie a plu assez au roi
pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son
approbation, je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres
tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté
ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de
vigueur[582].» C'est à ce réveil du poëte, provoqué par Fouquet, que la
postérité doit Sertorius et Othon[583].

Thomas Corneille eut aussi part aux bienfaits de Fouquet. Il lui dédia
une de ses tragédies et s'occupa du sujet de _Camma_, un des trois
canevas proposés par Fouquet à Pierre Corneille[584]. Traitée par un
génie tel que Pierre Corneille, cette pièce aurait pu exciter les
émotions de terreur et de pitié que recherche surtout la poésie
dramatique. Camma avait vu son époux assassiné par un rival qui
ambitionnait sa main; elle feignit, pour assurer sa vengeance, de se
rendre aux désirs du meurtrier. Arrivée au pied de l'autel où leur hymen
devait être consacré, elle lui présenta une coupe comme symbole d'union;
mais la coupe était empoisonnée, et le meurtrier y but la mort. Ce sujet
tragique, qui n'est pas sans analogie avec celui de Mérope, fut traité
faiblement par Thomas Corneille. Du reste (et c'est ce que nous voulons
surtout faire ressortir), la générosité de Fouquet envers les poëtes
même médiocres est constatée par la dédicace que Thomas Corneille a
placée en tête de sa tragédie de la _Mort de Commode_. Il y parle à
plusieurs reprises des «généreuses marques d'estime» et des «bienfaits»
qu'il a reçus de Fouquet; il lui dit: «Je voulais m'offrir et vous
m'avez attiré.» Enfin il vante sa générosité sans exemple et le parfait
discernement qu'il sait faire de toutes choses[585].

Parmi les beaux esprits de cette époque, un de ceux qui eut le plus à se
louer de Fouquet fut Pellisson[586]. Né à Castres, en 1624, Paul
Pellisson-Fontanier suivit d'abord la carrière du barreau et publia un
ouvrage de jurisprudence. Plus tard, il vint s'établir à Paris et se lia
avec Conrart et d'autres gens de lettres; ce fut alors qu'il composa son
_Histoire de l'Académie française_, qui lui valut l'honneur d'être nommé
membre surnuméraire de la docte compagnie. Il connut vers le même temps
mademoiselle de Scudéry, qui était dans tout l'éclat de sa gloire
littéraire. Pellisson devint bientôt l'âme des _samedis_ de la Sapho
moderne. On y faisait des madrigaux; on y raffinait la langue au point
de la rendre inintelligible. Cette littérature, il faut bien l'avouer,
n'a pas une grande portée. L'hôtel de Rambouillet, où les _précieuses_
s'étaient jadis réunies autour de Catherine de Vivonne et de sa fille,
Julie d'Angennes, avait épuré la langue et inspiré le goût et le
sentiment des beautés délicates. Malgré le tour d'esprit un peu
recherché et maniéré des Voiture et des Benserade, il y avait eu là un
travail utile. Les nouvelles _précieuses_ qui, après la Fronde, se
groupèrent autour de mademoiselle de Scudéry, n'eurent qu'un mérite: ce
fut de faire pénétrer dans les classes bourgeoises ce goût du fin, du
délicat, du recherché, qui avait été jusqu'alors le partage de
l'aristocratie. Le titre de _précieuse_ donna un brevet de distinction,
comme on dit aujourd'hui, et tout ce qu'il y avait de beaux esprits et
de femmes élégantes ambitionna l'honneur d'aller le recevoir des mains
de mademoiselle de Scudéry et de Pellisson.

Parmi les personnes qui assistaient aux samedis, on voit surtout figurer
des bourgeoises, entre autres madame Cornuel, si connue par ses bons
mots, et ses deux belles-filles, mesdemoiselles Legendre et Marguerite
Cornuel[587]. Madame du Plessis-Bellière, qui était d'un rang plus
élevé, était aussi en relation avec mademoiselle de Scudéry. C'était
Pellisson, comme nous l'apprennent ses lettres, qui avait conduit son
amie chez madame du Plessis-Bellière. Dès le 2 novembre 1636, il
écrivait à mademoiselle Legendre[588]: «J'ai trouvé toute la civilité du
monde en madame du Plessis-Bellière. M. l'abbé de Bruc, son frère, avant
qu'il allât en Bretagne, où il est, m'avait proposé de lui mener notre
amie[589]. Il me sera tout à fait aisé de le faire quand il sera de
retour, parce que j'ai assez de familiarité avec lui; mais avant cela
même, puisque vous le jugez à propos, bien loin d'en éviter l'occasion
ou de la négliger, je la rechercherai avec soin, quoique je me présente
plus rarement aux lieux où il faut aller pour cela, par la crainte de
jouer ce personnage d'importun dont vous parlez si agréablement, et que
vous ne sauriez pourtant jouer quand vous le voudriez. Cependant,
mademoiselle, vous savez bien que je ne suis qu'à vingt pas de M. le
procureur général[590]; je dois ajouter que je connais assez
particulièrement la plupart de ses commis. S'il y a quelque chose où je
puisse être employé dans l'affaire secrète dont vous me parlez, vous
n'avez qu'à ordonner, et je vous assure qu'elle ne sera pas moins
secrète pour me l'avoir communiquée.»

Pellisson se lia de plus en plus avec madame du Plessis-Bellière, et
cette femme, dont tous les contemporains ont vanté l'esprit, fut charmée
de celui de l'ami de mademoiselle de Scudéry. Elle les fit connaître
tous deux au surintendant, qui s'empressa de se les attacher par des
pensions. Pellisson paya la dette de mademoiselle de Scudéry par un
_Remercîment du siècle à M. le surintendant Fouquet_, et bientôt il en
adressa un nouveau en son nom[591]. C'est Apollon qui parle par la voix
de Pellisson, et dans un langage qui rappelle celui de la _Carte de
Tendre_, dressée par les précieuses, il fait traverser au poëte le
royaume des allégories, la région des hyperboles, des anachronismes, des
prophéties, pour arriver enfin au pays des bienfaits et de la
reconnaissance. Là s'élèvent des colonnes de marbre avec des chapiteaux
de bronze et des inscriptions en lettres d'or. On y lit «les noms
d'Auguste, de Mécène, de François Ier, de Henri III, de Louis le
Juste et du grand Armand[592].» Fouquet y a sa place marquée par la
reconnaissance. Dans ce pays imaginaire, Apollon montre au poëte des
remercîments de toute espèce, remercîments de refus, remercîments
intéressés, remercîments ambitieux. Il y a ça et là quelques traits
satiriques qui relèvent la fadeur de l'allégorie. Enfin Pellisson trouve
les _remercîments de cœur_; c'étaient ceux qu'il cherchait et qu'il
adresse à son bienfaiteur.

A partir de 1656, Pellisson devint un des principaux commis de Fouquet;
mais les soucis des affaires ne le détournèrent jamais complètement de
la littérature. Devenu maître de la chambre des comptes de Montpellier,
en 1659, il continua de s'occuper de vers et de finances. Fouquet
l'employait à traiter avec les fermiers des impôts et à corriger les
billets galants qu'il écrivait[593]. Mais Pellisson, et c'est là son
principal titre à nos yeux, était l'intermédiaire entre Fouquet et les
gens de lettres; c'était par lui que Boisrobert, Loret, Scarron,
Gombauld, Hesnault et d'autres étaient signalés au surintendant, qui ne
fut jamais insensible à leur misère. La position officielle de Pellisson
auprès du surintendant n'interrompit point ses relations avec
mademoiselle de Scudéry. Quoique défiguré par la petite vérole, et
célèbre pour sa laideur, il avait inspiré à Sapho (c'était le nom de
mademoiselle de Scudéry parmi les précieuses) une passion dont elle ne
se défendait pas. Dans des vers, où Pellisson était désigné sous le nom
d'Acante, Sapho s'adressait à lui en ces termes:

    Enfin, Acaute, il se faut rendre;
    Votre esprit a charmé le mien.
    Je vous fais citoyen de _Tendre_[594].
    Mais de grâce n'en dites rien.

Les amours de Pellisson et de mademoiselle de Scudéry donnèrent lieu à
des chansons et à des épigrammes, où l'on n'oubliait pas les allusions à
la Laideur de Pellisson:

    L'amour met tout sous son empire,
    Et ce n'est pas une chanson;
    Sapho même soupire
    Pour le docte Pellisson.
    --Eh bien! eh bien, qu'en voulez-vous dire?
    N'est-il pas joli garçon?

Les vers que l'amour pour mademoiselle de Scudéry inspira à Pellisson ne
s'élèvent guère au-dessus du médiocre. La recherche du bel esprit les
gâte presque toujours. Cependant, on trouve ça et là quelques traits
heureux. Il fait ainsi parler les fleurs qu'il lui envoie le jour de sa
fête:

    A la plus belle des journées,
    Nous arrivons sèches, fanées;
    Mais n'en soyez point en courroux.
    Par là nous prétendons vous plaire:
    N'entendez-vous point ce mystère?
    Ainsi l'on sèche loin de vous.

Sapho, de son côté, écrivait à Pellisson. Les papiers de Fouquet[595]
renferment des lettres que mademoiselle de Scudéry adressait à Pellisson
pendant son voyage à Nantes, où il accompagnait le surintendant. Elles
méritent d'être conservées, parce qu'elles expriment avec vérité et
(chose extraordinaire pour une précieuse), avec naturel, l'affection de
mademoiselle de Scudéry pour Pellisson. On y trouve en même temps
quelques détails sur le surintendant et sur la société de gens de
lettres au milieu de laquelle vivait mademoiselle de Scudéry. La cour
était alors à Fontainebleau; mademoiselle de Scudéry revenait d'une
propriété appelée les _Pressoirs_, et était inquiète du silence prolongé
de Pellisson. La première lettre est datée de vendredi à six heures du
matin[596]: «Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne pus
m'embarquer hier, parce qu'il fit un temps effroyable, de sorte que je
prends le carrosse de M. de Prémont[597], qui me le donne de fort bonne
grâce. Je laisse la petite Marianne à M. Pineau avec la sienne, et je
suis si mal de ma tête que j'en perds patience. Peut-être que quelques
remèdes me soulageront. Je vous en écrirai demain plus au long, et je ne
vous écris aujourd'hui que pour vous demander de vos nouvelles et pour
vous prier de m'envoyer un billet pour M. Longuet, qui lui témoigne que
vous affectionnez l'affaire de M. Pineau; car, comme vous ne lui
écrivîtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, il ne s'est
pas pressé de le faire. Je vous demande pardon; mais je ne puis refuser
cela à ceux qui m'en prient. Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de
moi, plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous dire que cela
aujourd'hui. J'en pense bien davantage.»

Le lendemain, mademoiselle de Scudéry écrivit de Paris à Pellisson:
«J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le pauvre M. Jacquinot
et madame sa femme en larmes. Sincèrement, je leur suis bien obligée de
l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je prétendais vous écrire
une longue lettre aujourd'hui; mais, quoique je n'aie fait savoir mon
arrivée à personne, j'ai été accablée de monde, et le comte Tott[598],
qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que je
voudrais. Ma santé est toujours de même. Deslis vient d'être reprise de
la fièvre pour la troisième fois. Madame de Caen[599] vous baise mille
fois les mains. Mademoiselle Boquet[600] et madame du Val en font
autant. Je commence déjà, malgré les caresses de mes amies et de mes
amis, de regretter les Pressoirs[601] du temps que vous y veniez.

«Au reste, l'exil de mademoiselle de la Motte[602] fait grand bruit ici;
mais comme je sais qu'on vous a mandé cette histoire, je ne vous en dis
rien. On dit que M. le surintendant doit laisser revenir le roi et aller
de Bretagne à Belle-Île. Je crois qu'il serait bien qu'il y soit le
moins qu'il pourra, afin d'ôter à ses ennemis la liberté de dire qu'il
ne s'arrête que pour fortifier Belle-Île. L'intérêt particulier que je
prends à ce qui le regarde m'oblige de vous parler ainsi. On dit fort
ici, dans le monde de Paris, qu'il est mieux que personne dans l'esprit
du roi. Fontainebleau est si désert que l'herbe commence de croître dans
la cour de l'ovale. M. Ménage a été ici, qui vous baise mille fois les
mains. Si je ne craignais pas de vous fâcher, je vous dirais que madame
V. M. (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que
l'imagination ne peut aller jusque-là, et tout le monde vous plaint
d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable.
Pour moi, je souffre tout cela avec plaisir, puisque c'est pour l'amour
d'une personne qui me tient lieu de toutes choses. Je ne vous en dirais
rien, si la chose n'allait à l'extrémité, et si je ne jugeais pas qu'il
est bon qu'en général vous sachiez son injustice. Ne vous en fâchez
pourtant pas; car cela ne tombe ni sur vous ni sur moi. A votre retour,
je vous dirai un compliment que les dames de la Rivière me firent en
suite de quelque chose que madame V. M. (votre mère) avait dit. Mais,
après tout, il faut laisser dire à cette personne ce qu'il lui plaira,
et s'en mettre l'esprit en repos. Madame Delorme[603] me fait des
caresses inouïes, et madame de Beringhen aussi. Je ne sais ce qu'elles
veulent de moi. En voilà plus que je ne pensais, et cependant ce n'est
pas tout ce que je voudrais vous dire. Souvenez-vous de moi, je vous en
prie. Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit mot
pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde.»

Enfin, ne recevant pas de réponse de Pellisson, mademoiselle de Scudéry
lui adresse une troisième lettre le 7 septembre, deux jours après son
arrestation: «Voici la troisième fois que je vous écris, sans avoir
entendu de vos nouvelles depuis mon départ des Pressoirs. Il me semble
pourtant que vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de deux lignes
seulement pour me tirer de l'inquiétude où votre silence me met; car
enfin il y a douze jours que vous êtes parti. Je ne vous demande point
de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous
portez. Car, pour peu que je sache que vous vivez, je présupposerai que
vous m'aimez toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me
souviens de vous. J'aurais quatre mille choses à vous dire de
différentes manières; mais il faut les garder pour votre retour.

«M. de Méringat[604], qui est à Paris, vous baise les mains. M. de la
Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a chargée de vous donner un petit
livre de sa façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la harangue que
fit M. le premier président de la chambre des comptes[605], lorsque
Monsieur[606] fut porter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort
hardi; on le loue fort à Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si
je l'ai devant que de fermer mon paquet, je vous l'enverrai.

«On dit toujours que M. le surintendant va droit à être premier
ministre, et ceux mêmes qui le craignent commencent à dire que cela
pourrait bien être.

«On travaille à l'accommodement de mademoiselle de la Motte. Madame la
comtesse de la Suze[607] a enfin été démariée, de sorte que c'est tout
de bon qu'elle est madame la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier
chez une personne de qualité et du monde, que madame du Plessis-Bellière
pourrait bien épouser M. le duc de Villars, et qu'elle sera gouvernante
de M. le dauphin. Mais on parle parmi tout cela de Belle-Île, de sorte
qu'il est assez bon de se précautionner contre tout ce que l'on peut
dire. Je vous mande tout ce que je sais; vous en ferez ce qu'il vous
plaira.

«Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à mon retour, entre
les mains de plusieurs personnes, les vers que M. le surintendant fit
pour répondre aux vôtres; car j'en faisais un grand secret. Lambert les
a donnés à madame de Toisy et à ma belle-sœur, et il leur a dit qu'il a
eu commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre
aussi une contre-réponse que vous avez faite, qui n'est point de ma
connaissance.

«On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de mademoiselle de la
Motte, que madame de Beauvais[608] a fait chasser. C'est le bon M. de la
Mothe qui me les a dits. Il y a une vilaine parole; mais n'importe! ce
n'est pas moi qui l'y ai mise:

    Ami, sais-tu quelque nouvelle
    De ce qui se passe à la cour?
    --On y dit que la maq....
    A chassé la fille d'amour.

«Tout le monde blâme M. le marquis de Richelieu[609].

«Adieu, en voilà trop. Pour vous, j'ajouterai cependant que madame votre
mère a dit à M. Ménage des choses qui vous épouvanteraient, si vous le
saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute
raison. Aussi Boisrobert fait-il une comédie de toutes ces belles
conversations. Je ne vous en aurais rien dit si plusieurs personnes ne
m'étaient venues dire que j'étais obligée de vous avertir d'une partie
de la vérité. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde,
je sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu que vous me conserviez
toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la
plus sincère, par la plus tendre et la plus fidèle amitié du monde.
C'est tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; écrivez-moi un
mot, car votre silence me tue.

«Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du Mas[610]. Donnez, s'il vous
plaît, au premier, une lettre que M. Pineau lui écrit. Madame de Caen
vous baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour M. le
surintendant. Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne
l'oublier pas, quand vous serez de retour, et dit que, s'il y a
quelqu'un dans sa compagnie qui ne plaise pas, on n'a qu'à le lui dire.
Ce pauvre homme me promet des merveilles; mais, comme vous le savez, je
ne vous demande jamais que ce que vous devez et que ce qui vous plaît.»

Ces lettres font regretter que mademoiselle de Scudéry ait si souvent
cherché l'esprit au lieu de suivre sa première inspiration. Le ton en
est vif et les sentiments vrais. L'affection pour Pellisson et pour le
surintendant s'y peint naturellement, et en même temps on y trouve des
conseils de prudence, qui malheureusement n'avaient pas été suivis.

Parmi les personnes que cite mademoiselle de Scudéry, on remarque
Boisrobert, qui avait figuré, dès le temps du cardinal de Richelieu, au
nombre des poëtes de la cour. Il sollicita et obtint des secours de
Fouquet. Ses _Épîtres en vers_[611] sont remplies d'éloges intéressés,
où le poëte mendie les faveurs du surintendant et de ses commis.
Gombauld, qui avait paru avec honneur dans les réunions littéraires de
l'hôtel de Rambouillet, montra plus de dignité; ayant obtenu le payement
de sa pension, il se borna à dédier à Fouquet sa pièce des _Danaïdes_ en
1658. Le traducteur de la _Pharsale_, Brébeuf, fut aussi encouragé par
la générosité du surintendant. Le poëte Hesnault, qui plus lard s'honora
par sa fidélité à Fouquet malheureux et lança contre Colbert un sonnet
resté célèbre, touchait une pension pour des vers moins dignes de
récompense. Hesnault était épicurien et affichait hautement son
matérialisme. Il continuait la tradition des Théophile et d'autres
poëtes libertins, qui devaient trouver dans Chaulieu et dans la société
du Temple de trop fidèles imitateurs. Le gazetier Loret était habitué à
tendre la main à tous les ministres; il ne manqua pas de solliciter les
bienfaits du surintendant et en obtint une pension. Scarron, vieux et
infirme, assiégeait Fouquet de placets; il l'appelait _son généreux,
son adorable maître_, et se qualifiait de _son humble valet_. Malgré le
souvenir encore récent des mazarinades, Scarron obtint de Fouquet une
pension et de fréquentes gratifications. On a prétendu que madame
Scarron, qui était alors dans tout l'éclat de la beauté et bien loin des
brillantes destinées que lui réservait la fortune, ne fut pas étrangère
aux libéralités de Fouquet. On cite une prétendue lettre de cette dame
au surintendant[612]; mais cette pièce n'a aucune authenticité, et si
j'y fais allusion, c'est que la calomnie se répète encore tous les
jours, et attribue ce honteux billet à celle qui devait être madame de
Maintenon. Le surintendant, il faut le proclamer à sa louange, n'avait
pas besoin de pareils motifs pour secourir un poëte qui implorait son
secours.

On connaît, d'ailleurs, par les lettres mêmes de madame Scarron[613],
ses relations avec la famille Fouquet; elles furent toujours pleines de
convenance et de dignité. C'est à madame Fouquet que madame Scarron
adresse ses lettres. Elle lui écrivait le 25 mai 1658 pour la remercier
d'un service qu'elle venait de recevoir du surintendant: «Madame, je ne
vous importunerai plus de l'affaire des déchargeurs: elle est
heureusement terminée par la protection de ce héros, auquel nous devons
tout et que vous avez le plaisir d'aimer. Le prévôt des marchands a
entendu raison, dès qu'il a entendu le grand nom de M. Fouquet. Je vous
supplie, madame, de trouver bon que j'aille vous en remercier à Vaux.
Madame de Vassé m'a assurée que vous me continuez vos bontés, et que
vous ne me trouveriez pas de trop dans ces allées, où l'on pense avec
tant de raison, où l'on badine avec tant de grâce.»

Madame Fouquet goûta l'esprit et l'amabilité de madame Scarron, au point
de vouloir la retenir auprès d'elle. Cette faveur eût été dangereuse, et
madame Scarron l'éluda avec un tact et une habileté qui répondent à
toutes les calomnies. Elle écrivit à madame Fouquet[614]: «Madame, les
obligations que je vous ai ne m'ont pas permis d'hésiter sur la
proposition que madame Bonneau m'a faite de votre part: elle m'est si
glorieuse, je suis si dégoûtée de ma situation présente, j'ai tant de
vénération pour votre personne, que je n'aurais pas balancé un instant,
quand même la reconnaissance que je vous dois ne m'aurait point parlé.
Mais, madame, M. Scarron, quoique votre redevable et très-humble
serviteur, ne peut y consentir. Mes instances ne l'ont point fléchi: mes
raisons ne l'ont point persuadé. Il vous conjure de m'aimer moins, ou
de m'en donner des marques qui coûtent moins à l'amitié qu'il a pour
moi. Lisez sa requête, madame, et pardonnez-en la vivacité à un mari,
qui n'a d'autre ressource contre l'ennui, d'autre consolation dans tous
ses maux qu'une femme qu'il aime. J'ai dit à madame Bonneau que, si vous
vouliez abréger le terme, j'aurais peut-être son consentement; mais je
vois qu'il est inutile de m'en flatter, et que j'avais trop présumé de
mon pouvoir. Je vous prie, madame, de me continuer votre protection:
personne ne vous est plus attaché que moi, et ma reconnaissance ne
finira qu'avec ma vie.»



CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molière et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son
poëme d'_Adonis_.--Il reçoit une pension de Fouquet à condition de
lui payer une redevance poétique.--Engagement que prend la Fontaine
dans son _Épître à Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier
terme de la redevance par une ballade adressée à madame Fouquet
(juillet 1659).--Quittance en vers donnée par Pellisson.--Ballade
adressée, en octobre 1659, à Fouquet pour le payement du second
terme.--Ballade sur la paix des Pyrénées (décembre
1659).--Insouciance et indépendance de la Fontaine; il se plaint
dans une épître en vers de n'avoir pas été reçu par le
surintendant.--Fouquet écoute les plaintes de la Fontaine et sa
requête en faveur de sa ville natale (Château-Thierry).--La
redevance poétique, à laquelle s'était engagé la Fontaine, lui
devient onéreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa
pension.--_Songe de Vaux_, poëme entrepris par la Fontaine et resté
inachevé.--Artistes protégés et encouragés par Fouquet.


A l'exception de Pierre Corneille, les poëtes que nous avons vus jusqu'à
présent encouragés par Fouquet n'intéressent guère la postérité; mais on
trouve, sur la liste de ceux qui reçurent ses bienfaits, deux noms qui
demandent grâce pour lui: Molière et la Fontaine. Le premier venait de
se fixer à Paris avec sa troupe, jusqu'alors nomade, et commençait, dans
le _Dépit amoureux_ et dans les _Précieuses ridicules_, à opposer le
vrai comique aux bouffonneries de Scarron. Il est probable que, dès
cette époque, il fut encouragé par Fouquet, pour lequel nous le verrons
bientôt composer la pièce des _Fâcheux_. Quant à la Fontaine, il était
venu à Paris vers 1658, appelé par son oncle Jannart, substitut du
procureur général. Ce fut Jannart qui le présenta à Fouquet, et le lui
recommanda comme un bel esprit[615]. La Fontaine avait déjà publié une
traduction de l'_Eunuque_ de Térence et composé un poëme d'_Adonis_,
qu'il offrit à Fouquet avec une dédicace en vers:

    Fouquet, l'unique but des faveurs d'Uranie.
    Digne objet de mes chants, vaste et noble génie.
    Qui seul peux embrasser tant de soins à la fois,
    Honneur du nom public, défenseur de nos lois;
    Toi dont l'âme s'élève au-dessus du vulgaire,
    Qui connais les beaux-arts, qui sais ce qui doit plaire.
    Et de qui le pouvoir, quoique peu limité,
    Par le rare mérite est encor surmonté,
    Vois de bon œil cet œuvre, et consens pour ma gloire
    Qu'avec toi l'on le place au temple de Mémoire:
    Par toi je me promets un éternel renom;
    Mes vers ne mourront point, assistés de ton nom.
    Ne les dédaigne pas, et lis cette aventure
    Dont pour te divertir j'ai tracé la peinture.

L'_Adonis_ ne manque pas de mérite. Des idées gracieuses, rendues en
vers ingénieux, annonçaient déjà un véritable poëte. C'est dans
l'_Adonis_ que se trouve ce vers si souvent cité:

    Et la grâce plus belle encor que la beauté.

En 1659, Fouquet accorda à la Fontaine une pension annuelle de mille
francs, à condition qu'il lui enverrait une pièce de vers pour le
payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit à cet engagement
dans une pièce adressée à Pellisson; il était alors dans toute l'ardeur
de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que généreux, qui
encourageait avec une grâce délicate et se disait l'obligé de ceux qu'il
enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de
Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de
ses engagements.

    Je vous l'avoue, et c'est la vérité,
    Que monseigneur[616] n'a que trop mérité
    La pension qu'il veut que je lui donne.
    En bonne foi, je ne connais personne
    A qui Phébus s'engageât aujourd'hui
    De la donner plus volontiers qu'à lui;
    Son souvenir qui me comble de joie
    Sera payé tout en belle monnoie
    De madrigaux, d'ouvrages ayant cours.
    Cela s'entend, sans manquer de deux jours
    Aux termes pris, ainsi que je l'espère.
    Cette monnoie est sans doute légère.
    Et maintenant peu la savent priser;
    Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser.
    Plût aux destins, amis de cet empire,
    Que de l'épargne[617] on en pût autant dire!
    J'offre ce fonds avec affection;
    Car, après tout, quelle autre pension
    Aux demi-dieux pourrait être assinée[618]?
    Pour acquitter celle-ci chaque année,
    Il me faudra quatre termes égaux:
    A la Saint-Jean, je promets madrigaux
    Courts et troussés, et de taille mignonne,
    Longue lecture en été n'est pas bonne;
    Le chef d'octobre aura son tour après;
    Ma muse alors prétend se mettre en frais.
    Notre héros, si le beau temps ne change,
    De menus vers aura pleine vendange.
    Ne dites point que c'est menu présent;
    Car menus vers sont en vogue à présent.
    Vienne l'an neuf, ballade est destinée:
    Qui rit ce jour, il rit toute l'année.
    Or la ballade a cela, ce dit-on,
    Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton.
    Pâques, jour saint, veut autre poésie:
    J'enverrai lors, si Dieu me prête vie;
    Pour achever toute la pension,
    Quelque sonnet plein de dévotion:
    Ce terme-là pourrait être le pire,
    On me voit peu sur tels sujets écrire;
    Mais tout au moins je serai diligent,
    Et si j'y manque, envoyez un sergent;
    Faites saisir, sans aucune remise,
    Stances, rondeaux, et vers de toute guise;
    Ce sont nos biens: les doctes nourrissons
    N'amassent rien, si ce n'est des chansons.

    Ne pouvant donc présenter autre chose,
    Qu'à son plaisir le héros en dispose.
    Vous lui direz qu'un peu de son esprit
    Me viendrait bien pour polir chaque écrit.
    Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre;
    Et je prétends, sans un seul en rabattre,
    Qu'au bout de l'an le compte y soit entier:
    Deux en six mois, un par chaque quartier.
    Pour sûreté, j'oblige par promesse
    Le bien que j'ai sur le bord du Permesse,
    Même au besoin notre ami Pellisson
    Me pleigera[619] d'un couplet de chanson.
    Chanson de lui tient lieu de longue épître;
    Car il en est sur un autre chapitre.
    Bien nous en prend; nul de nous n'est fâché
    Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché.

    A mon égard, je juge nécessaire
    De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire.
    C'est celle-ci: j'ai donc intention
    De retrancher toute autre pension,
    Celle d'Iris même[620]; c'est tout vous dire;
    Elle aura beau me conjurer d'écrire,
    En lui payant, pour ses menus plaisirs,
    Par an trois cent soixante et cinq soupirs
    (C'est un par jour, la somme est assez grande).
    Je n'entends point après qu'elle demande
    Lettre ni vers, protestant de bon cœur
    Que tout sera gardé pour monseigneur.

La Fontaine était sincère lorsqu'il prenait cet engagement, et il
l'exécuta d'abord avec scrupule. La première échéance de la rente qu'il
devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya
exactement et largement sa dette. Ce fut à madame Fouquet, femme du
surintendant, qu'il adressa sa ballade:

    Comme je vois monseigneur votre époux
    Moins de loisir qu'homme qui soit en France,
    Au lieu de lui, puis-je payer à vous?
    Serait-ce assez d'avoir votre quittance?
    Oui, je le crois; rien ne tient en balance
    Sur ce point là mon esprit soucieux.
    Je voudrais bien faire un don précieux;
    Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire,
    Sur ce papier promenez vos beaux yeux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous
    Les Muses font en ce lieu résidence;
    Si leur ai dit, en ployant les genoux,
    Mes vers voudraient faire la révérence
    A deux soleils de votre connaissance,
    Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux
    Que celui-là qui loge dans les cieux.
    Partant, vous faut agir dans cette affaire,
    Non par acquit, mais de tout votre mieux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux
    (Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance):
    Espérez bien de ses yeux et de nous.
    J'ai cru la Muse; et sur cette assurance
    J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance.
    Commandez donc, en termes gracieux,
    Que, sans tarder, d'un soin officieux,
    Celui des Ris qu'avez pour secrétaire
    M'en expédie un acquit glorieux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    ENVOI

    Reine des cœurs, objet délicieux,
    Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux
    Nommés Paphos, Amathonte et Cythère,
    Vous qui charmez les hommes et les dieux,
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Ce fut Pellisson qui donna la quittance du quartier de rente payé par la
Fontaine. Il la fit en vers et en double expédition; l'une est une
quittance publique par-devant notaire, et l'autre une quittance sous
seing privé. Voici la première:

    Par-devant moi, sur Parnasse notaire,
    Se présenta la reine des beautés
    Et des vertus le parfait exemplaire,
    Qui lut ces vers, puis les ayant comptés,
    Pesés, revus, approuvés et vantés,
    Pour le passé voulut s'en satisfaire;
    Se réservant le tribut ordinaire,
    Pour l'avenir, aux termes arrêtés.
    Muses de Vaux, et vous leur secrétaire,
    Voilà l'acquit tel que vous souhaitez.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

La quittance sous seing privé continue ces jeux d'esprit:

    De mes deux yeux, ou de mes deux soleils,
    J'ai lu vos vers, qu'on trouve sans pareils,
    Et qui n'ont rien qui ne me doive plaire.
    Je vous tiens quitte et promets vous fournir
    De quoi partout vous le faire tenir,
    Pour le passé, mais non pour l'avenir.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Le second terme, celui d'octobre, commence à peser à la Fontaine. Il
aimait avec délices le sommeil et la paresse; il ne rimait qu'à ses
heures et sur des sujets de son choix. La contrainte lui était odieuse;
il me semble qu'elle se trahit dans la ballade qu'il adressa à Fouquet
pour son nouveau payement. Il y a toujours de la finesse et de la
malice; mais, si je ne me trompe, on y sent l'effort:

    Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajoutés,
    Sans point d'abus, c'est ma tâche complète;
    Mais le mal est qu'ils ne sont pas comptés:
    Par quelque bout il faut que je m'y mette.
    Puis, que jamais ballade je promette!
    Dussé-je entrer au fin fond d'une tour.
    Nenni, ma foi, car je suis déjà court;
    Si que je crains que n'ayez rien du nôtre;
    Quand il s'agit de mettre une œuvre au jour.
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    Sur ce refrain, de grâce, permettez
    Que je vous conte en vers une sornette.
    Colin, venant des Universités,
    Promit un jour cent francs à Guillemette.
    De quatre-vingts il trompa la fillette,
    Qui, de dépit, lui dit, pour faire court:
    Vous y viendrez cuire dans notre four!
    Colin répond, faisant le bon apôtre:
    Ne vous fâchez, belle, car en amour
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    Sans y penser, j'ai vingt vers ajustés,
    Et la besogne est plus qu'à demi faite.
    Cherchons-en treize encor de tous côtés,
    Puis ma ballade est entière et parfaite.
    Pour faire tant que l'ayez toute nette,
    Je suis en eau, tant que j'ai l'esprit lourd;
    Et n'ai rien fait, si par quelque bon tour
    Je ne fabrique encore un vers en _ôtre_;
    Car vous pourriez me dire à votre tour:
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    ENVOI

    O vous, l'honneur de ce mortel séjour,
    Ce n'est pas d'hui que ce proverbe court;
    On ne l'a fait de mon temps ni du vôtre:
    Trop bien savez qu'en langage de cour
    Promettre est un, et tenir est un autre.

Dans l'intervalle entre le second et le troisième terme, un événement
politique d'une haute importance vint fournir au poëte l'inspiration qui
commençait à lui manquer. La paix des Pyrénées fut signée le 7 novembre
1659. La Fontaine s'empressa de la chanter, et paya son terme de
décembre par la ballade suivante:

    Dame Bellone, ayant plié bagage,
    Est en Suède avec Mars son amant.
    Laissons-les là; ce n'est pas grand dommage:
    Tout bon Français s'en console aisément.
    Jà n'en battrai ma femme assurément.
    Car que me chaut si le Nord s'entrepille,
    Et si Bellone est mal avec la cour?
    J'aime mieux voir Vénus et sa famille,
    Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

    Le seul espoir restait pour tout potage;
    Nous en vivions, encor bien maigrement,
    Lorsqu'en traités Jules[621] ayant fait rage,
    A chassé Mars, ce mauvais garnement.
    Avec que nous, si l'almanach ne ment,
    Les Castillans n'auront plus de castille[622];
    Même au printemps on doit, de leur séjour,
    Nous envoyer avec certaine fille[623]
    Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

    On sait qu'elle est d'un très-puissant lignage,
    Pleine d'esprit, d'un entretien charmant,
    Prudente, accorte, et surtout belle et sage,
    Et l'Empereur y pense aucunement;
    Mais ce n'est pas un morceau d'Allemand,
    Car en attraits sa personne fourmille;
    Et ce jeune astre, aussi beau que le jour,
    A pour sa dot, outre un métal qui brille,
    Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

    ENVOI

    Prince amoureux de dame si gentille,
    Si tu veux faire à la France un bon tour,
    Avec l'Infante enlève à la Castille
    Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

A cette ballade, la Fontaine joignit un madrigal pour la reine, comme au
terme précédent il avait ajouté à la ballade pour Fouquet un madrigal
sur le mariage de mademoiselle d'Aumont et de M. de Mezière. Ainsi,
pendant l'année, le poëte paya sa rente assez largement; mais, comme
nous l'avons dit, tout travail obligé lui devenait un fardeau
intolérable. Dormir, songer, promener ça et là ses rêveries et ses
amours volages, rimer quelque conte emprunté à Boccace, à l'Arioste ou à
Machiavel, voilà ce qui plaisait au poëte. Pellisson, son ami, avait
soin de faire valoir au surintendant ses moindres œuvres et d'excuser
ses retards. Il vantail avec raison la candeur naïve de l'épitaphe que
venait de se composer la Fontaine, et qui peint si bien son indifférence
pour la richesse:

    Jean s'en alla comme il était venu.
    Mangea le fonds avec le revenu.
    Tint les trésors chose peu nécessaire;
    Quant à son temps, bien sut le dispenser:
    Deux parts en fit, dont il soulait passer
    L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Ce rêveur, qui mangeait si légèrement son fonds, n'aurait pas longtemps
porté la chaîne d'un poëte de cour. On sent à chaque instant dans ses
vers la liberté du vrai génie qui se révolte contre l'apparence de la
domesticité. Au milieu de tous ces poëtes faméliques qui imploraient les
bienfaits du surintendant, on aime l'indépendance de la Fontaine. En
veut-on une nouvelle preuve? Il avait attendu à Saint-Mandé une audience
de Fouquet sans être admis, et, quoiqu'il fût entouré de cette riche
bibliothèque qu'admirait Corneille[624], quoiqu'il pût contempler les
curiosités que Fouquet avait tirées à grands frais de l'Orient et
surtout de l'Égypte, il s'impatienta, s'irrita et se plaignit de ce
manque d'égards dans une épître au surintendant:

    Dussé-je une fois vous déplaire,
    Seigneur, je ne me saurais taire:
    Celui qui, plein d'affection,
    Vous promet une pension,
    Bien payable et bien assinée[625],
    A tous les quartiers de l'année;
    Qui pour tenir ce qu'il promet
    Va souvent au sacré sommet,
    Et, n'épargnant aucune peine,
    Y dort après tout d'une haleine
    Huit ou dix heures règlement
    Pour l'amour de vous seulement,
    J'entends à la bonne mesure,
    Et de cela je vous assure;
    Celui-là, dis-je, a contre vous
    Un juste sujet de courroux.

    L'autre jour, étant en affaire
    Et le jugeant peu nécessaire,
    Vous ne daignâtes recevoir
    Le tribut qu'il croit vous devoir
    D'une profonde révérence.
    Il fallut prendre patience,
    Attendre une heure, et puis partir.
    J'eus le cœur gros, sans vous mentir,
    Un demi-jour, pas davantage.
    Car enfin, ce serait dommage
    Que, prenant trop mon intérêt,
    Vous en crussiez plus qu'il n'en est.
    Comme on ne doit tromper personne,
    Et que votre âme est tendre et bonne,
    Vous m'iriez plaindre un peu trop fort,
    Si, vous mandant mon déconfort,
    Je ne contais au vrai l'histoire;
    Peut-être même iriez-vous croire
    Que je souhaite le trépas
    Cent fois le jour: ce qui n'est pas.

    Je me console, et vous excuse:
    Car, après tout, on en abuse;
    On se bat à qui vous aura.
    Je crois qu'il vous arrivera
    Chose dont aux courts jours se plaignent
    Moines d'Orbais, et surtout craignent:
    C'est qu'à la fin vous n'aurez pas
    Loisir de prendre vos repas.
    Le roi, l'État, votre patrie,
    Partagent toute votre vie;
    Rien n'est pour vous, tout est pour eux.
    Bon Dieu! que l'on est malheureux
    Quand on est si grand personnage!
    Seigneur, vous êtes bon et sage,
    Et je serais trop familier,
    Si je faisais le conseiller.
    A jouir pourtant de vous-même
    Vous auriez un plaisir extrême:
    Renvoyez donc en certains temps
    Tous les traités, tous les traitants,
    Les requêtes, les ordonnances,
    Le parlement et les finances,
    Le vain murmure des frondeurs,
    Mais, plus que tous, les demandeurs.
    La cour, la paix[626], le mariage,
    Et la dépense du voyage,
    Qui rend nos coffres épuisés
    Et nos guerriers les bras croisés.
    Renvoyez, dis-je, cette troupe,
    Qu'on ne vit jamais sur la croupe
    Du mont où les savantes sœurs
    Tiennent boutique de douceurs,
    Tant que pour les amants des Muses
    Votre Suisse n'ait point d'excuses,
    Et moins pour moi que pour pas un.
    Je ne serai pas importun:
    Je prendrai votre heure et la mienne.
    Si je vois qu'on vous entretienne,
    J'attendra fort paisiblement
    En ce superbe appartement,
    Où l'on a fait d'étrange terre,
    Depuis peu, venir à grand'erre
    (Non sans travail et quelque frais)
    Des rois Cephrim et Kiopès
    Le cercueil, la tombe ou la bière:
    Pour les rois, ils sont en poussière.
    C'est là que j'en voulais venir.
    Il me fallut entretenir
    Avec ces monuments antiques,
    Pendant qu'aux affaires publiques
    Vous donniez tout votre loisir,
    Certes, j'y pris un grand plaisir.
    Vous semble-t-il pas que l'image
    D'un assez galant personnage
    Sert à ces tombeaux d'ornement?
    Pour vous en parler franchement.
    Je ne puis m'empêcher d'en rire.
    Messire Orus, me mis-je à dire,
    Vous nous rendez tout ébahis:
    Les enfants de votre pays
    Ont, ce me semble, des bavettes
    Que je trouve plaisamment faites.
    On m'eût explique tout cela;
    Mais il fallut partir de là
    Sans entendre l'allégorie.

    Je quittai donc la galerie,
    Fort content, parmi mon chagrin,
    De Kiopès et de Cephrim,
    D'Orus et de tout son lignage,
    Et de maint autre personnage.
    Puissent ceux d'Égypte en ces lieux.
    Fussent-ils rois, fussent-ils dieux.
    Sans violence et sans contrainte,
    Se reposer dessus leur plinthe
    Jusques au bout du genre humain!
    Ils ont fait assez de chemin
    Pour des personnes de leur taille.

    Et vous, seigneur, pour qui travaille
    Le temps qui peut tout consumer,
    Vous que s'efforce de charmer
    L'antiquité qu'on idolâtre,
    Pour qui le dieu de Cléopâtre,
    Sous nos murs enfin abordé,
    Vient de Memphis à Saint-Mandé,
    Puissiez-vous voir ces belles choses
    Pendant mille moissons de roses!
    Mille moissons, c'est un peu trop;
    Car nos ans s'en vont au galop.

    Jamais à petites journées.
    Hélas! les belles destinées
    Ne devraient aller que le pas.
    Mais quoi! le ciel ne le veut pas.
    Toute âme illustre s'en console,
    Et pendant que l'âge s'envole,
    Tâche d'acquérir un renom
    Qui fait encor vivre le nom
    Quand le héros n'est plus que cendre.
    Témoin celui qu'eut Alexandre
    Et celui du fils d'Osiris
    Qui va revivre dans Paris.

Fouquet acceptait de bonne grâce les boutades du poëte et lui pardonnait
ses impatiences. Lui-même n'avait que trop besoin d'indulgence, hélas!
et, tandis que la Fontaine le croyait absorbé par les affaires, il était
tout entier aux plaisirs. C'est du moins ce que dit un contemporain,
l'abbé de Choisy: «Il se chargeait de tout, et prétendait être premier
ministre sans perdre un instant de ses plaisirs. Il faisait semblant de
travailler seul dans son cabinet de Saint-Mandé, et, pendant que toute
la cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre,
louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il
descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin où ses nymphes,
que je nommerais bien si je voulais, et même les mieux cachées, lui
venaient tenir compagnie au prix de l'or.» Les lettres que nous citerons
dans la suite ne prouvent que trop la vérité de ce qu'avance l'abbé de
Choisy. C'est à Saint-Mandé que Fouquet recevait ordinairement
mademoiselle de Menneville, une des filles de la reine les plus
renommées par sa beauté. Les lettres de l'entremetteuse, qui
transmettait les messages et l'argent de Fouquet, sont encore
conservées à la bibliothèque impériale, et attestent les prodigalités du
surintendant et l'illusion de ceux qui le croyaient, comme la Fontaine,
tout occupé des affaires publiques.

En condamnant les folles dépenses du surintendant, on ne peut s'empêcher
de louer sa générosité et sa délicatesse envers un poëte comme la
Fontaine. Il lui laissait toute liberté de se plaindre et n'en prêtait
pas moins une oreille favorable à ses requêtes en faveur de ses
compatriotes. Le pont de Château-Thierry, où la Fontaine était né, avait
été emporté pendant l'hiver de 1659. Le poëte s'adressa aussitôt à
Fouquet:

    Dans cet écrit, notre pauvre cité
    Par moi, seigneur, humblement vous supplie,
    Disant qu'après le pénultième été
    L'hiver survint avec grande furie.
    Monceaux de neige et gros randons[627] de pluie.
    Dont maint ruisseau, croisant subitement,
    Traita nos ponts bien peu courtoisement.
    Si vous voulez qu'on les puisse refaire,
    De bons moyens j'en sais certainement.
    L'argent surtout est chose nécessaire.

    Or, d'en avoir, c'est la difficulté;
    La ville en est de longtemps dégarnie.
    Qu'y ferait-on? Vice n'est pauvreté;
    Mais cependant, si l'on n'y remédie.
    Chaussée et pont s'en vont à la voirie.
    Depuis dix ans, nous ne savons comment.
    La Marne fait des siennes tellement,
    Que c'est pitié de la voir en colère.
    Pour s'opposer à son débordement,
    L'argent surtout est chose nécessaire.

    Si, demandez combien en vérité
    L'œuvre en requiert, tant que soit accomplie
    Dix mille écus en argent bien compté.
    C'est justement ce de quoi l'on vous prie.
    Mais que le prince en donne une partie.
    Le tout, s'il veut, j'ai bon consentement
    De l'agréer, sans craindre aucunement.
    S'il ne le veut, afin d'y satisfaire,
    Aux échevins on dira franchement:
    L'argent surtout est chose nécessaire.

    ENVOI.

    Pour ce vous plaise ordonner promptement
    Nous être fait des fonds suffisamment,
    Car vous savez, seigneur, qu'en toute affaire.
    Procès, négoce, hymen, ou bâtiment,
    L'argent surtout est chose nécessaire.

La veine du poëte était féconde lorsqu'il n'écoutait que son cœur ou la
reconnaissance; mais, quand il fallait payer sa rente, le travail imposé
lui redevenait pénible. Au premier terme de 1660, il se contenta d'un
dizain pour madame Fouquet et de madrigaux adressés au roi. Pour être
courtes, les pièces n'étaient pas meilleures; on y sent encore plus que
dans la ballade à Fouquet la contrainte et l'ennui d'un débiteur pressé
par son créancier[628]. Le surintendant, qui était homme de goût, fut
peu satisfait, et, ne voulant pas blesser la Fontaine en parlant de la
qualité des vers, il ne se plaignit que du petit nombre. La Fontaine,
piqué du reproche, répondit par un dizain plein de charme et qui
effaçait bien des vers faibles et négligés:

    Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte.
    Et c'est le mien: que sert de vous flatter?
    Dix fois le jour au Parnasse je monte,
    Et n'en saurais plus de trois ajuster.
    Dieu vous dirai qu'au nombre s'arrêter
    N'est pas le mieux, seigneur, et voici comme:
    Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme
    Les prend au poids »u lieu de les compter;
    Sont-ils méchants, tant moindre en est la somme.
    Et tant plutôt on s'en doit contenter.

Depuis ce moment, Fouquet, reconnaissant à quelle nature de poëte il
avait affaire, ne le pressa plus pour le payement de sa rente, et lui
rendit sa liberté en lui continuant sa pension. La Fontaine, que cette
générosité touchait, et qui avait pour Fouquet une affection sincère,
entreprit de chanter les merveilles de Vaux. Il commença, sous le nom de
_Songe de Vaux_, une œuvre dont il n'a écrit que des fragments. Il y
évoquait la peinture, l'architecture, tous les arts qui avaient
contribué à embellir cette splendide demeure. Mais, malgré ses efforts
et sa bonne volonté, il ne put achever ce poëme, destiné à célébrer son
bienfaiteur. Dans les fragments qui en restent, on ne peut admirer que
quelques vers. Tel est surtout ce tableau de la Nuit:

    . . . . . . . . . . . . . .
    Voyez l'autre plafond où la Nuit est tracée.
    Cette divinité, digne de vos autels,
    Et qui, même en dormant, fait du bien aux mortels.
    Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
    La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
    Laisse tomber des fleurs et ne les répand pas;
    Fleurs que les seuls Zéphyrs font voler sur leurs pas.
    Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme,
    Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme.
    Sont moitié dans les airs et moitié dans sa main;
    Moisson plus que toute autre utile au genre humain!
    Qu'elle est belle à mes yeux, cette Nuit endormie!

Un sent ici que le poëte chante un des biens qu'il appréciait le plus,
ce sommeil, qui fait oublier à l'homme les soucis, les inquiétudes, les
agitations du monde; mais, considérés dans leur ensemble, les fragments
inachevés du _Songe de Vaux_ sont bien inférieure à l'_Adonis_. La
Fontaine n'a jamais pu forcer son génie. La prospérité et les
libéralités du surintendant l'ont moins bien inspiré que son malheur.
C'est pour Fouquet déchu et accusé que la Fontaine a trouvé dans son
cœur d'admirables accents. Avoir inspiré une telle affection à ce libre
et poétique génie, avoir compris et respecté son indépendance, c'est
pour Fouquet une gloire immortelle. Son nom est resté lié à celui de la
Fontaine, et c'est au poëte que le surintendant a dû surtout la
sympathie de la postérité.

Les artistes trouvèrent aussi dans Fouquet un protecteur éclairé. Le
Poussin, qui vivait à Rome, fut encouragé par ses bienfaits. Mais le
Brun, son peintre favori, fut chargé d'orner de fresques le château de
Vaux. Il s'en acquitta admirablement et ne fut pas moins charmé du goût
et de la bonne grâce de Fouquet que de sa munificence. Il lui resta
fidèle après son malheur, et exprima plusieurs fois à Olivier
d'Ormesson, le rapporteur du procès de Fouquet, sa sympathie pour
l'accusé. Il voulut même faire le portrait du magistrat intègre qui
avait contribué à sauver la vie du surintendant. Quoique Colbert
continuât de lui confier de grands travaux d'art, il se plaignait de sa
dureté (c'est ainsi qu'il qualifiait la sévère économie du contrôleur
général des finances). Peut-être aussi le nouveau ministre n'avait-il
pas, au même degré que Fouquet, le goût des arts et cette appréciation
délicate des chefs-d'œuvre, qui est la plus précieuse récompense du
génie. D'autres artistes, tels que Levau, Le Nôtre, furent aussi
encouragés par Fouquet. Le premier dirigea la construction du château,
dont on louait les belles proportions: le second dessina les jardins et
le parc de Vaux, dont les perspectives étaient admirées des
contemporains. On apercevait du perron une multitude de fontaines
jaillissantes qui charmaient la vue. Au centre était une vaste pièce
d'eau entourée de grands parterres, et de chaque côté des cascades
ménagées avec art. D'innombrables statues s'élevaient de toutes parts et
lançaient des jets d'eau, qui, frappés par la lumière et agités par les
vents, formaient mille tableaux enchanteurs. La Fontaine, dans le _Songe
de Vaux_, a cherché à exprimer ces effets de l'art:

    L'eau se croise, se joint, s'écarte, se rencontre.
    Se rompt, se précipite au travers des rochers.
    Et fait comme alambics distiller leurs planchers.

Ailleurs il fait parler le génie qui a présidé à la disposition de ces
eaux:

    Je donne au liquide cristal
    Plus de cent formes différentes.
    Et le mets tantôt en canal,
    Tantôt en beautés jaillissantes.

    On le voit souvent par degrés
    Tomber à flots précipités.
    Sur des glacis je fais qu'il roule
    Et qu'il bouillonne en d'autres lieux.
    Parfois il dort, parfois il coule.
    Et toujours il charme les yeux.

Sur les vastes bassins de Vaux flottaient de petites barques peintes et
dorées, qui conduisaient dans le grand canal. Le Nôtre avait déployé
dans ce parc toutes les merveilles de son art, et Versailles n'a fait
plus tard qu'en imiter les magnificences.



APPENDICE

SUR LE NOM ET LES ARMES DE FOUQUET.


On lit dans le tome XIII (fº 428) des manuscrits de Conrart[629] le
passage suivant: «Lorsque Foucquet estoit surintendant des finances et
procureur général au Parlement, le Brun, célèbre peintre, qui faisoit
tous les dessins de Vaux, les rapportoit presque tous aux armes de la
famille des Foucquet qui sont un écureuil (cette famille est venue de
Bretagne, où l'on appelle un écureuil un _Foucquet_), et principalement
au mot: _Quo non ascendet?_ qu'on lui avoit donné pour ame de la devise
qu'il avoit choisie de ce mesme écureuil de ses armes. Quelqu'un qui ne
l'aimoit pas fit représenter un gibet fort haut avec l'écureuil qui y
grimpoit et le mesme mot: _Quo non ascendet?_ Mais depuis sa disgrâce et
pendant qu'on lui faisoit son procès, on feignit que l'écureuil estoit
par terre entre trois lézards d'un costé et une couleuvre de l'autre (ce
sont les armes de MM. le Tellier et Colbert) avec ce mot: _Quo fugiam?_
Ce qui fut trouvé heureusement imaginé.»

D'après d'autres écrivains, c'est dans le patois angevin qu'un écureuil
s'appelle un _Foucquet_.


II

RAPPORT ADRESSÉ PAR FOUQUET, INTENDANT DE L'ARMÉE DU NORD, AU CARDINAL
MAZARIN[630].

(Ann. 1617, voy. ci-dessus, p. 5.)


Tout le monde demeure d'accord que M. le mareschal de Gassion s'est
emporté mal à propos à battre le capitaine, du régiment de Son Altesse
Royale outrageusement, comme il a fait. Ce capitaine estait de garde. M.
le mareschal avoit défendu de laisser aller personne au fourrage.
Néantmoins étant sorti et ayant rencontré plusieurs personnes qui
estoient sorties de la ligne en une charette appartenant à M. de la
Feuillade, il vint au capitaine de garde et en furie le battit de telle
sorte qu'il lui laissa tout le visage marqué de coups. On dit que ceux
qui estoient sortis de la ligne estoient passés par ailleurs que par où
estoit cet officier. Il est vrai qu'à force, de prières des gens de M.
de la Feuillade, il avoit laissé passer sa charette, croyant que ce fust
une grâce qui se pust accorder à un officier principal; mais jamais M.
le mareschal ne voulut escouter d'excuses.

Tout le monde a blasmé ce procédé et a cru que M. le mareschal devoit
l'envoyer en prison, ou mesme le frapper d'un coup d'épée, ou lui tirer
son pistolet, s'il croyoit qu'il eust failli, encore qu'il eust mieux
fait de ne passer pas à cette extrémité. Je n'ay point sçu qu'il ait mis
le capitaine en arrest entre les mains du lieutenant colonel. Ce que je
sais est que tout le régiment vouloit s'en aller, et que les officiers
avoient desjà desfait leurs tentes, indignés de ce mauvais traitement.
Ce que M. de Vieuxpont empescha, mais il ne put empescher que chacun ne
parlast avec grande liberté. M. de Brancas trouva les officiers du
régiment de cavalerie de Son Altesse qui faisoient la mesme chose et se
plaignoient de ce que M. le mareschal n'avoit pas considéré un corps qui
portoit le nom de Son Altesse: mais ledit sieur de Brancas les apaisa
fort bien.

Le lendemain, M. de la Feuillade fit tous ses efforts auprès de M. le
mareschal et le résolut à faire quelque sorte de satisfaction au corps
du régiment et dire qu'il estoit fasché de ce qui estoit arrivé; qu'il
estimoit le corps et respectoit le nom qu'il portoit: mais il disoit
tousjours que cet officier lui avoit manqué de respect, n'avoit pas osté
son chapeau et lui avoit présenté la pique; ce que personne néanmoins
n'a vu, que lui. M. de la Feuillade fit tout ce qu'il put pour faire que
le corps se contentast de cette satisfaction, et y envoya Vieuxpont et
Brancas leur en parler, mais inutilement. Voilà où les choses estoient
demeurées.

Le sieur de Montigny, capitaine aux gardes, estant mort. Vieuxpont
s'informa de M. de Palluau où estoit M. le mareschal, et sur ce qu'on
lui dit qu'il estoit sur le chemin de Béthune, il partit, disant qu'il
alloit lui demander congé d'aller courre la campagne; mais ne l'ayant
point rencontré, il passa outre et renvoya prier M. l'intendant par le
major du régiment de dire à M. le mareschal qu'il le prioit de l'excuser
s'il estoit parti sans congé: mais que n'ayant pu le rencontrer et
estant avancé sur le chemin, il avoit cru qu'il ne trouveroit pas
mauvais qu'il le continuast, afin d'avoir quelque avance sur les autres;
ce qui fut fait. Mais M. le mareschal dit qu'il en escriroit à la cour
et s'en plaindroit, et que, s'il revenoit à l'armée, il le feroit
arrester. Voilà tout ce que j'en ai sçu. Vieuxpont a eu tort; car M. le
mareschal a accordé le congé à tous les autres; mais pour l'autre
affaire, je sçais qu'il n'y a pas failli et estoit affligé de
l'obstination du corps, ayant peur, disoit-il à M. de La Feuillade, que
cela ne nuisist à ses affaires particulières.


III

LETTRE DE MAZARIN À FOUQUET[631].

30 septembre 1617.

Monsieur,

Je viens de recevoir vostre lettre de hier, par le courrier que vous
m'avez dépesché. Vous pouvez juger par la qualité de la nouvelle que
vous m'avez mandée, quelle est l'affliction qu'elle, m'a causé, autant
pour l'affection et la tendresse que j'ay pour M. le mareschal de
Gascion, que pour le préjudice que le service du roy peut souffrir de
cet accident. Vous avez fort bien fait de ne pas perdre un moment de
temps à vous rendre à l'armée. Cependant je vous prie d'assister de vos
bons conseils, et de tout ce qui dépendra de vostre diligence, à présent
que M. le comte de Rantsau est malade, et de conférer tousjours avec M.
de Paluau sur ce qui se doit et peut faire de mieux pour le service du
roi, et de me croire, etc.


IV

PROJET DE MAZARIN DE FAIRE ROI DE NAPLES UN PRINCE DE LA MAISON DE
SAVOIE ET D'ASSURER À LA FRANCE LA FRONTIÈRE DES ALPES. (1646.)


Le Cardinal Mazarin est surtout remarquable par la supériorité de son
génie diplomatique; pendant dix-huit ans, à travers toutes les
vicissitudes de la fortune, il poursuit les projets de Richelieu pour
réunir à la France l'Alsace et le Roussillon. Les traités de Westphalie
et des Pyrénées, qui donnèrent à la France sa frontière naturelle au
nord et au sud, sont trop connus pour y insister. On sait aussi que
Mazarin, dépassant la pensée même de Richelieu, voulut faire de la
Belgique une province française. «L'acquisition des Pays-Bas[632],
écrivait-il aux plénipotentiaires français de Munster[633], formerait à
la ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce seroit alors
véritablement que l'on pourroit l'appeler le cœur de la France, et qu'il
seroit placé dans l'endroit le plus sûr du royaume. L'on en auroit
étendu la frontière jusqu'à la Hollande, et du côté de l'Allemagne, qui
est celui d'où l'on peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la
rétention de la Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du
Luxembourg et de la comté de Bourgogne (Franche-Comté).»

Ce que l'on sait moins, c'est que Mazarin voulut aussi donner à la
France la barrière des Alpes, et que ce projet se rattachait à sa
politique générale sur l'Italie. Ce pays était depuis Charles-Quint sous
la domination de la maison d'Autriche. Les Deux-Siciles et le Milanais
étaient gouvernés par des vice-rois espagnols, et la plupart des petits
souverains d'Italie, Toscane, Parme et Plaisance, Modène, les papes
eux-mêmes, recevaient le mot d'ordre de Madrid. Henri IV et Richelieu
avaient lutté contre cette prépondérance de l'Espagne en Italie. Ils
avaient gagné la maison de Savoie, et c'était une princesse française,
Christine, fille de Henri IV, qui régnait à Turin, au nom de son fils
mineur, à l'époque où Mazarin succéda à Richelieu.

Les historiens modernes ont reproché à Mazarin de n'avoir pas profité
des mouvements de l'Italie pour soustraire cette contrée à la domination
espagnole. Ils ont accusé le cardinal italien de n'avoir songé qu'à son
influence personnelle dans les États pontificaux. Il voulait,
disent-ils, que son frère, Michel Mazarin, devint aussi cardinal, et
voilà pourquoi il fit la malheureuse campagne d'Orbitello (1646). M.
Henri Martin (et je le cite comme un des plus autorisés parmi nos
historiens modernes), s'appuyant sur un écrivain du dix-septième siècle,
Montglat, soutient que, si Richelieu eut été vivant, la révolte de
Naples eût eu une bien plus grande suite. «Mazarin, ajoute-t-il[634],
perdit tout pour avoir tout voulu régler à loisir dans le cabinet, au
lieu de se contenter de suivre la fortune. Anne d'Autriche s'était,
prétend-on, retrouvée un peu Espagnole en voyant sa maison si près de sa
ruine, et avait dit que, si les Napolitains voulaient pour roi le duc
d'Anjou, son second fils, elle les soutiendrait de toute sa puissance,
mais qu'elle aimait mieux Naples entre les mains de son frère que du duc
de Guise. Ce mot impolitique de la reine mère semblerait excuser jusqu'à
un certain point Mazarin, qui ne pouvait rien que par Anne, et le
décharger de la responsabilité d'une grande faute.»

M. Henri Martin ne fait ici que reproduire les reproches plusieurs fois
adressés à Mazarin par les contemporains ou par des historiens modernes.
Cette partie de son ouvrage a été acceptée sans contestation, et a reçu
la sanction des suffrages les plus imposants. On peut donc considérer
cette critique de la politique de Mazarin et d'Anne d'Autriche,
relativement à l'Italie, comme généralement approuvée. Cependant elle
s'évanouit lorsqu'on étudie les pièces authentiques émanées du ministre
et de la reine, et spécialement les instructions données au chef de
l'expédition de 1646. Mazarin, qui connaissait parfaitement la situation
de l'Italie, voulait enlever Naples aux Espagnols, placer sur le trône
des Deux-Siciles un prince de la maison de Savoie, Thomas du Carignan;
mais il demandait pour la France des garanties, entre autres plusieurs
ports en Italie et l'abandon de la Savoie à la France, dans le cas où la
branche de Savoie-Carignan viendrait à succéder au Piémont, et à réunir
Naples et le nord de l'Italie sous une même domination. Ces projets de
Mazarin, qui semblent une divination de la politique moderne de la
France, devaient aboutir à un double résultat: assurer à la France ses
frontières naturelles des Alpes et lui donner la principale influence en
Italie. En exposant ce plan d'après les pièces originales, nous
rectifierons une erreur de l'histoire, et nous fournirons une preuve de
plus du génie diplomatique de Mazarin.

A peine entré au ministère, le cardinal poursuivit avec une ardeur
infatigable les plans de son prédécesseur sur l'Italie. Il envoya son
secrétaire, Hugues de Lyonne, qui a été dans la suite un des ministres
les plus éminents de Louis XIV, visiter les petits princes italiens. De
Lyonne s'arrêta surtout à Parme où régnaient les Farnése, à Modène
soumise à la maison d'Este, et à Florence où les Médicis ne brillaient
plus que par le souvenir de leurs ancêtres. Il travailla à réconcilier
ces princes et la république de Venise avec le pape Urbain VIII. Le
traité fut signé en 1644, sous la médiation de la France, qui prit dès
lors une forte situation dans l'Italie centrale, en même temps qu'elle
opposait dans le nord la puissance du Piémont à celle des gouverneurs
espagnols de Milan. La correspondance de Mazarin avec d'Aigues-Bonnes,
qui représentait la France à Turin, atteste avec quel zèle et quel
succès le cardinal entretint et resserra l'alliance entre les deux
régentes de France et de Savoie.

Malheureusement le succès de cette habile politique fut compromis par la
mort du pape Urbain VIII (Barberini), arrivée en 1643. Il eut pour
successeur Innocent X (Pamphilio), qui se déclara ouvertement en faveur
de l'Espagne. Le nouveau pape laissa sans pasteurs les églises de
Portugal et de Catalogne, parce que ces deux pays étaient en guerre avec
Philippe IV. Dans une promotion de huit cardinaux qui eut lieu au
commencement de son pontificat, il ne nomma que des ennemis de la
France. Cette partialité d'Innocent X menaçait de rendre aux Espagnols
la supériorité dans les affaires d'Italie. Mazarin se hâta d'envoyer à
Rome M. de Grémonville, ambassadeur de France à Venise, afin de tenter
de ramener le pape à de meilleurs sentiments. Grémonville essaya d'abord
de gagner Innocent X, et fit pressentir que le roi accorderait quelque
présent au neveu du pontife. «Sans me donner le loisir d'achever, ajoute
l'ambassadeur[635], il me demanda si Sa Majesté désiroit donner quelque
abbaye à son neveu. Je ne crus pas devoir différer d'offrir une chose
qui étoit demandée avec tant d'avidité. Je lui expliquai la pensée de Sa
Majesté en faveur du cardinal Pamphilio, exagérant le plus que je pus la
grandeur du bienfait et la grâce dont on l'accompagnoit. Alors le visage
du saint-père se rasséréna et sembla rajeunir de dix ans, et son
éloquence redoubla pour mieux faire ses remercîments, en disant: _Vous
avez été les premiers à nous gratifier._»

Mais Innocent X, après avoir accepté pour son neveu l'abbaye de Corbie,
qui valait vingt-cinq mille livres de rente, ne se soucia plus des
réclamations de la France. Il éluda les demandes relatives au Portugal,
à la Catalogne et à l'archevêque de Trêves, dont la France prenait la
défense contre la maison d'Autriche. Bien plus, dans sa partialité pour
l'Espagne, il assura l'impunité aux coupe-jarrets dont cette puissance
se servait pour intimider ses ennemis, et laissa sans vengeance
l'attentat commis contre un député du clergé de Portugal, vieillard
respectable qui s'était mis sous la protection de la France. «Comme il
revenoit de la Madona del Popolo, écrivait Grémonville en mars 1645,
parmi tout le peuple de Rome qui venoit de voir passer une cavalvade des
ambassadeurs extraordinaires de Lucques, il fut attaqué par cinquante
bandits napolitains ou domestiques de l'ambassadeur d'Espagne, lesquels,
à coups d'arquebuse et d'épée, se ruèrent sur son carrosse, tuèrent un
gentilhomme qui étoit avec lui, blessèrent grièvement son cocher, et,
ayant tiré sur lui trois coups dont ils pensoient l'avoir tué, le
laissèrent sur la place sans que néanmoins il ait été blessé. Ensuite
ces assassins se retirèrent effrontément, à la barbe des sbires, dans le
palais de l'ambassadeur d'Espagne.»

Grémonville, décidé à obtenir satisfaction ou à rompre avec Innocent X,
lui demanda audience sur-le-champ et fit entendre les plaintes les plus
énergiques. «Dès le lendemain, lui dit-il, on saurait s'il seroit pape
ou non, c'est-à-dire s'il vouloit régner avec autorité ou se rendre
honteusement le capelan des Espagnols.» Grémonville exigeait que, dans
les vingt-quatre heures, l'ambassadeur d'Espagne livrât les assassins ou
sortit des États pontificaux. En cas de refus, il menaçait de quitter
lui-même Rome avec tous les Français. Innocent X tergiversa, et
l'ambassadeur, reconnaissant que la force seule pourrait ramener le pape
à de meilleures dispositions pour la France, quitta Rome vers la fin
d'avril 1645.

Ce fut alors que Mazarin résolut de porter un coup décisif pour
conserver et étendre l'influence de la France en Italie. Il fit équiper
une flotte à Toulon et en donna le commandement à l'amiral de Brézé,
avec ordre d'aller attaquer les _présides de Toscane_. On désignait sous
ce nom plusieurs villes que les Espagnols possédaient dans l'Italie
centrale, et au moyen desquelles ils essayaient de maintenir ce pays
sous leur domination, pendant que le duché de Milan et le royaume de
Naples leur assuraient la possession des deux extrémités septentrionale
et méridionale. Le but avoué de l'expédition française était l'attaque
de ces villes: mais il y avait d'autres desseins plus secrets et qui
furent conduits avec un profond mystère.

Mazarin avait fait étudier par de Lyonne et par ses agents en Italie la
situation de tout le pays et particulièrement celle du royaume de
Naples. Un mémoire, qu'on lui remit vers 1645, parle de l'irritation
profonde qui se manifestait dans cette contrée et faisait présager une
révolution. On y remarquait que les Napolitains avaient été
systématiquement exclus du gouvernement de toutes les places, et qu'ils
aspiraient à secouer le joug de l'Espagne; mais en même temps l'on
ajoutait qu'ils n'étaient pas disposés à remplacer cette domination par
celle de la France. La vivacité française les effrayait et provoquait
leur jalousie[636]. Ce qu'il leur fallait, c'était un roi italien,
choisi hors de leur pays, pour éviter les rivalités naturelles aux
grandes familles napolitaines. Le mémoire se terminait par l'indication
de plusieurs points de la côte où l'on pouvait débarquer eu toute
sécurité, et surprendre les places qui n'étaient pas suffisamment munies
de vivres ni de garnisons.

Ainsi renseigné sur la vraie situation de Naples, Mazarin résolut de
choisir, pour occuper le trône de ce pays, un prince italien dévoué à la
France, d'une puissance médiocre et hors d'état de se soutenir par
lui-même contre l'Espagne. Le prince Thomas de Carignan, d'une branche
cadette de la maison de Savoie, réunissait ces conditions. Après avoir
été pendant plusieurs années l'allié et presque le serviteur de
l'Espagne, il s'était attaché, dès le temps de Louis XIII et de
Richelieu, à l'alliance de la France, et Mazarin comptait sur son
dévouement, d'ailleurs il se réservait de prendre ses précautions avec
lui et de s'assurer, au cœur même de l'Italie, de places fortes qui
rendraient le pape plus impartial et tiendraient le nouveau roi dans une
demi-servitude. Enfin, prévoyant le cas où le prince Thomas de Carignan
viendrait, par la mort de son neveu, à hériter du Piémont et à réunir
Naples et Turin sous un même sceptre, il demandait la Savoie pour la
France, et portait jusqu'aux limites naturelles des Alpes les frontières
du royaume.

Ce fut d'après ces principes que fut préparé un projet de traité
secret[637] entre le roi du France et le prince Thomas. Comme c'est un
document entièrement inconnu, je le donnerai textuellement en abrégeant
quelques formules et en rajeunissant légèrement le style: «Sa Majesté
cédera, pour elle et ses successeurs rois, à M. le prince Thomas et à
ses descendants, les droits de la couronne de France sur le royaume de
Naples, et en fera une plus ample renonciation en faveur de M. le prince
Thomas et de ses descendants, aux conditions ci-après déclarées.
Moyennant ce, M. le prince Thomas s'obligera de reconnaître le
saint-siège apostolique comme ont fait les rois de Naples, et l'on
estime qu'il sera même avantageux d'y ajouter quelques marques de plus
grand respect envers l'Église, afin que les papes, trouvant en ce
changement un traitement plus avantageux que celui qu'ils reçoivent des
Espagnols, ils n'aient pas sujet de se rendre favorables à leurs
desseins, y ayant toutes sortes d'apparence qu'ils n'omettront rien pour
engager Sa Sainteté contre celui qui les aura chassés du royaume de
Naples.

«Le prince Thomas cédera au roi la rade et la place de Gaëte en la mer
de Toscane, et un autre port et place en la mer Adriatique, ou en
quelque autre endroit, ainsi qu'il en sera convenu avec lui, afin de
faire connaître à tout le monde que la reine régente ne s'est pas hâtée
d'abandonner les droits du roi son fils sans en tirer récompense et
utilité, et, en outre, pour avoir moyen d'assister M. le prince Thomas
sans en être empêché, quand même il y aurait un parti puissant formé
contre lui dans le royaume de Naples. La garnison de ces deux postes
sera entretenue par la France en la manière qui sera convenue.

«M. le prince Thomas fera ligue offensive et défensive avec Sa Majesté
et promettra, de sa part, de l'assister envers et contre tous, soit
contre les ennemis de l'État au dehors, soit contre les factieux au
dedans, s'il arrivait quelque soulèvement dans le royaume. En cas de
guerre contre qui que ce soit ou de trouble dans le royaume, M. le
prince Thomas, étant roi de Naples, assistera Sa Majesté d'un nombre de
vaisseaux, de galères et de troupes, qu'il entretiendra à ses dépens
tant que la guerre étrangère ou intestine durera. L'on conviendra de ce
nombre de vaisseaux et galères, et il s'obligera de les fournir et
entretenir et de les unir aux armes de Sa Majesté, soit pour la défense
de ses États, soit pour quelque entreprise qu'elle veuille faire.

«M. le prince Thomas, étant établi eu la possession du royaume de
Naples, laissera à la disposition de Sa Majesté une des principautés,
duchés ou autre État notable, de ceux qui sont tenus présentement par
les Espagnols ou par leurs vassaux et sujets qui suivront leur parti et
sur lesquels il y aura justice de les confisquer. Sa Majesté en
disposera en faveur de telle personne que bon lui semblera, à condition
de reconnaître le roi de Naples en la même manière qu'il se fait à
présent.

«Non-seulement on conservera à M. le duc de Parme tout ce qui lui
appartient dans le royaume de Naples, mais se conduisant comme on
l'espère d'un prince qui fait profession d'être ami de la couronne de
France, Sa Majesté lui promet tous les avantages possibles. L'on en
usera de la même sorte envers M. le duc de Modène, et l'on trouvera
moyen avec le temps de le faire payer de ce qui lui est dû dans le
royaume de Naples par le roi d'Espagne, tant pour le douaire de sa
grand'mère que pour les pensions échues, ou bien on lui donnera quelque
État pour son dédommagement. On laissera jouir le roi de Pologne des
revenus qu'il a dans le royaume de Naples, et semblablement le prince de
Monaco, afin de décharger Sa Majesté de ce qu'elle est obligée de lui
donner de son domaine dans le royaume.

«M. le prince Thomas remettra à la disposition de Sa Majesté la part
qu'il a eue pour lui et les siens de feu madame la comtesse de Soissons,
à la charge de récompenser madame la princesse sa femme en autres
choses[638].

«Le prince Thomas ou ses descendants venant à succéder au duché de
Savoie et à la principauté de Piémont, après leur établissement en la
possession du royaume de Naples, il cédera à Sa Majesté pour elle et ses
successeur le duché de Savoie et tout ce qui est en deçà des monts
proche de la France, en récompense de l'assistance que Sa Majesté lui
aura donnée pour la conquête du royaume de Naples et de la cession
qu'elle lui aura faite des droits qu'elle y prétend. Pour la
conservation du Piémont et de tout ce qui appartiendra en ce cas-là au
prince Thomas dans la Lombardie, Sa Majesté promettra de l'assister en
la manière dont il sera convenu, en sorte qu'il les possède paisiblement
et sûrement.»

Ce projet de traité, qui est revêtu de la signature du roi et du
contre-seing du ministre le Tellier, ne devait être ratifié qu'après la
prise d'Orbitello, une des villes que l'Espagne possédait sur la côte de
Toscane. Le siège fut entrepris au mois de mai 1646; mais la mort de
l'amiral de Brézé tué dans une bataille navale, les maladies qui
décimèrent l'armée française, le retard des secours qu'on lui envoyait,
firent échouer l'expédition. Mazarin, qui y attachait la plus haute
importance, ordonna immédiatement l'équipement d'une nouvelle flotte.
Malgré l'état déplorable des finances, les préparatifs furent poussés
avec vigueur. Quelques mois après l'échec d'Orbitello, une autre ville
de Toscane, Piombino, tombait aux mains des Français; le pape intimidé
proclamait cardinal le frère de Mazarin et s'engageait à garder une
stricte neutralité entre la France et l'Espagne. Ce fut là tout ce que
put obtenir le cardinal. La révolte qui se préparait depuis longtemps à
Naples éclata, il est vrai, comme Mazarin l'avait prévu; mais ce fut un
mouvement populaire, provoqué par des passions aveugles, mal dirigé par
le pêcheur Masaniello, et bientôt étouffé par les intrigues espagnoles.

Lorsque le feu se ralluma l'année suivante, la présence du duc de Guise
sembla donner un chef plus habile à la révolte; mais Mazarin avait peu
de confiance dans ce héros de roman; d'ailleurs la Fronde commençait, et
l'opposition aveugle du parlement refusait au ministre les ressources
nécessaires pour continuer une guerre lointaine. Le duc de Guise,
abandonné à ses propres forces, ne tarda pas à succomber.

Si donc les plans de Mazarin sur l'Italie ne furent qu'imparfaitement
réalisés, ce n'est pas à lui, mais à ses adversaires, qu'il faut
l'imputer; la gloire de les avoir conçus lui reste tout entière. Avoir
marqué avec tant de justesse le but auquel devait tendre la France, lui
avoir assigné ses limites naturelles et réalisé en partie ces
prévisions, c'est là un titre que rien ne saurait effacer. On pourra
accuser Mazarin de misérables intrigues, dévoiler les faiblesses de son
caractère et les vices de son cœur; ou abaissera l'homme, mais
l'histoire impartiale ne saurait méconnaître la supériorité du ministre.
Le Roussillon, l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal délivré, la
Catalogne envahie, la Suède triomphante, la Hongrie détachée de
l'Autriche, l'Italie se soulevant contre l'Espagne, enfin l'Empire
triomphant de l'Empereur, sont la réponse la plus éloquente à tous les
pamphlets des frondeurs.


V

MÉMOIRE ADRESSÉ AU CHANCELIER SÉGUIER SUR FOUQUET PAR LE CONSEILLER
D'ÉTAT DE LA FOSSE[639] (6 octobre 1661).


M. Fouquet père n'estoit point riche; il a voit épousé dame Marie de
Maupeou, qui avoit du bien; mais ledit Fouquet l'ayant prédécédée,
c'est-à-dire étant mort avant elle, et laissé de leur mariage dix ou
douze enfants, six mâles et cinq à six filles, tous ces enfants n'ont
jusques à présent recueilli que la succession bien modique de leur père,
leur mère estant encore vivante et jouissant de son bien, tellement que
l'on ne peut pas penser que M. Nicolas Fouquet, fils puisné desdits
sieur Fouquet et dame de Maupeou, ait encore recueilli de ses ancestres
plus de trente ou quarante mille livres.

Aussi trouve-t-on parmi les papiers inventoriés dans sa maison de
Saint-Mandé que, dès l'époque qu'il estoit maistre des requestes et
devant qu'il fust procureur général au parlement de Paris, il estoit
débiteur à diverses personnes de plusieurs sommes montant apparemment à
plus de six vingt mille livres. D'où il faut inférer que, traitant
environ l'an 1650 de ladite charge de procureur général pour le prix de
quatre cent mille livres, il lui a fallu emprunter plus de deux cent
mille livres, et que partant en ladite année il a esté débiteur de plus
de trois cent mille livres, encore qu'il ait retiré de sa charge de
maistre des requestes cinquante-cinq ou soixante mille escus, suivant le
prix de ce temps-là.

Il est vrai que le dit Nicolas Fouquet jouissoit pour lors du bien de su
première et défunte femme, que l'on dit avoir valu en principal trois ou
quatre cent mille livres. Mais ayant esté fait surintendant des finances
dès le commencement de l'année 1653, il maria incontinent[640] sa fille,
de sa première femme, au marquis de Charrost, à laquelle fille il laissa
non-seulement tout le bien de sa mère, mais encore il lui bailla du sien
et sur sa succession à eschoir deux cent mille livres, qu'il peut dire
avoir pris sur le bien de sa seconde femme qu'il espousa environ l'an
1650, et en mesme temps qu'il fut fait procureur général, et que l'on
dit lui avoir apporté quatre ou cinq cent mille livres.

Depuis l'an 1653 qu'il a esté appelé à la surintendance des finances,
_vere lymphatus est_ en despenses infinies et sans exemple,
d'acquisitions, de bastiments, d'achats de meubles, de livres, de
tables, d'entretiens de gens de guerre, de dons à hommes et femmes et
généralement en toute sorte de luxe. Pour se maintenir en quoy, dans la
prévoyance qu'il a eue que sa conduite le pourroit disgracier et
destruire, il a dressé une instruction ou autrement un _agenda_ qui
s'est trouvé escrit de sa main entre ses papiers dans un cabinet appelé
secret par ses domestiques, par lequel agenda il ordonne à ses amis et
affidés y nommés ce qu'il faudra qu'ils fassent au cas qu'on lui veuille
faire son procès, sçavoir et en sommaire, que plusieurs d'entre eux,
gouverneurs de places frontières, se jettent dans leurs places: que le
vice-amiral se saisisse des vaisseaux qu'il pourra et se rende maistre
de la mer, et que tous fassent connoistre qu'ils entreront dans une
rébellion ouverte, si l'on ne le met en liberté, et à l'extrémité que
l'on cherche un homme d'entreprise et capable d'exécuter un grand coup:
ce qui est répété, et mesme il s'est trouvé parmi ses papiers, et dans
le mesme cabinet secret où s'est trouvé le dit agenda, un crayon ou
image d'un demi-corps d'homme tirant sur l'âge, ayant la barbe ronde et
le côté percé et rougi comme s'il y portoit du sang avec un poignard ou
cousteau sans estre tenu de personne, ayant la pointe rougie ou
sanglante tournée vers le costé percé, comme si elle n'en faisoit que
sortir, ces mots ou subscription estant au bas de cette figure:
_Explicanti præmium dabitur_, le dit crayon ou image estant frippé et
ayant sur les quatre coins de son revers de la colle séchée, comme si
elle avoit esté collée et affichée en quelque endroit d'où elle auroit
esté tirée et arrachée. L'on ne veut point donner à ceci
d'interprétation sinistre pour le présent, mais bien veut-on marquer que
cela mérite un interrogatoire. Le greffier de la commission a envoyé le
dit crayon à M. Colbert.

Nous trouvons de plus parmi les dits papiers et dans le dit cabinet
secret une promesse signée de tous les intéressés dans la ferme des
gabelles faite pour neuf années à commencer en 1656, par laquelle les
dits intéressés promettent à une personne, dont le nom est en blanc,
pour s'estre départi d'un cinquième qu'il avoit en la dite ferme, six
vingt mille livres par chacune année, dont la première est payée à
l'avance, ainsy que porte leur promesse, et dans la marge d'icelle sont
les reçus de la dite somme pour les années 1657, 1658 et 1659. Dans les
mesmes papiers et dans le mesme cabinet secret s'est aussi trouvée une
pièce qui marque et porte que le Roy ayant imposé cinq sous pour chacun
muid de vin vendu en gros en la ville de Rouen, six deniers sur chacune
livre de sucre et six deniers sur chacune livre de cire entrant ès ports
et havres de Normandie, avec le parisis des dits droits, par édit du 26
octobre 1657, et qu'Estienne Reiny s'estant rendu adjudicataire des dits
droits pour les deux tiers, verse et transporte, non-seulement
incontinent, mais mesme à l'avance, sçavoir est, le 13 du dit mois
d'octobre 1657, les deux tiers des dits droits à M. Fouquet,
surintendant, pour la somme de 400,000 livres que le dit papier on acte
porte avoir esté payée comptant.

Par les pièces inventoriées, le dit Fouquet se trouve possesseur de
beaucoup de droits sur le Roy; ce qui peut avoir donné lieu à ses
excessives dépenses et à ses présents immenses, comme de 200,000 fr. à
M. de Créqui, 200,000 fr. au marquis de Richelieu (cet article peut
estre approuvé), à une dame qui le remercie de ce qu'elle a acquis dans
Paris une maison de ses bienfaits. Une autre le remercie de ce qu'il luy
a baillé 30,000 livres et luy mande que n'ayant pas de perles pour aller
au grand bal, s'il veut achever la grâce, il l'obligera; une autre le
remercie de 4,000 livres. Il a baillé pour une seule fois 32,000 livres
à M. de Clérambault; il bailloit 1,600 livres de gages au poëte Scarron,
et il a mis 1,200 livres dans la loterie de madame de Beau, etc.

Pour Belle-Isle, l'acquisition en est reprochable, et encore plus les
bastiments et fortifications qui s'y font, la garnison qui s'y
entretient, l'achat des autres isles de la mer de Bretagne, comme
l'isle-Dieu, et les autres places fortes et maritimes de la dite
province, comme Concarnau, le Croisie, Ancenis, Pimpol, etc., la
construction des ports et forteresses qui se font à Belle-Isle, et le
grand nombre d'artillerie, poudre et munitions de guerre et de touche
qui s'y mettent, toutes les acquisitions, bastiments et emmeublements de
Vaux (dont je ne sais rien que par ouy-dire), la bibliothèque de
Saint-Mandé composée de 7,000 volumes in-fº, de 8,000 in-octavo et de
plus de 12,000 in-4º.

Le dit sieur Fouquet a acquis en 1657 le marquisat d'Asserac, par décret
fait sur le marquis d'Asserac. Du depuis la dame d'Asserac, veuve du dit
marquis, parente de M. Fouquet et portant le mesme nom que lui[641],
retira le dit marquisat par retrait lignager, et après elle l'échangea
avec le sieur Boislève pour le duché de Penthièvre, et ensuite la dite
dame passa un acte ou contre-lettre avec le dit sieur Boislève, par
laquelle il est déclaré qu'encore qu'ils aient convenu d'un eschange,
par où elle lui laisse son marquisat d'Asserac et autres terres pour le
dit duché de Penthièvre, néantmoins la vérité est que les parties n'ont
point entendu que le dit sieur de Boislève retinst le dit marquisat
d'Asserac, et qu'il ne doit retenir que telles et telles autres terres
pour le prix et somme d'environ 900,000 livres, et pour le restant du
prix convenu à la somme de 1,900,000 livres pour le dit duché de
Penthièvre, la dite dame le lui doit payer dans un certain temps.

Voilà comment Boislève est dépossédé du dit duché, qui tombe pour
1,900,000 livres entre les mains de la dite dame, laquelle estant dès
devant le décès de son mari, avenu sur la fin de 1657, criblée de dettes
(comme il est notoire), ne sera jamais présumée avoir esté capable de
faire une si chère acquisition pour elle; mais bien est-il aisé de
présumer que cette dame estant et paroissant, par une infinité de
papiers de nostre inventaire, la confidente et agente ordinaire et
familière du dit sieur Fouquet pour les grandes affaires qu'il avoit en
Bretagne; que cette dame, dis-je, n'a fait la dite acquisition que pour
le dit sieur Fouquet, qui vraisemblablement est demeuré seigneur
d'Asserac, de Penthièvre, aussi bien que de Belle-Isle, que quelques-uns
de ses flatteurs, en luy escrivant, appellent son royaume, des autres
terres susdites et de beaucoup de droits sur les terres du Roy en la
dite province.

Il s'est encore trouvé dans un autre cabinet, en façon de garde-meubles,
une liasse contenant les estats des comptes du domestique du dit sieur
Fouquet, que ses commis luy ont rendus pour les années 1653, 1654, 1655,
1656 et une partie de 1658, par où il s'aperçoit qu'il se mettoit en
soin de faire chercher des billets des particuliers pour en former la
recette (et croira-t-on que ces billets lui constassent autant qu'il en
retirait?) et où l'on voit une recette et une despense prodigieuses
pesle-meslées de plusieurs choses reprochables.

Que s'il s'est comporté de cette sorte, tandis qu'il a eu un compagnon
habile et son ancien dans la direction des finances, que doit-ce estre
des autres comptes semblables pour les années 1659[642] et 1660, que
nous n'avons point trouvés, et pendant lequel temps il a esté seul dans
la dite direction? Bon Dieu! quelle profusion dans une saison où les
peuples estoient accablés des charges que la nécessité de la guerre
exigeoit d'eux! Bon Dieu! quelle impudence! Bon Dieu! quel aveuglement!
Hélas! où en eust esté réduite la pauvre France, si Dieu n'eust ouvert
les yeux et touché le cœur du Roy pour y mettre ordre!

Je ne parle point des meubles, ustensiles, qui ne sont pas ici (à
Saint-Mandé) fort considérables. Nous n'y trouvons ni or, ni argent, ni
pierreries, ni mesme vaisselle d'argent, qu'en fort petit nombre, le
surplus ayant été porté à Vaux lors du grand festin, à ce que les
serviteurs nous disent. Quant aux jardins, il y a deux cents grands
orangers, quelques statues et force plantes de noms à moi inconnus et
barbares, dont j'ai pourtant dressé l'inventaire par l'organe de deux
jardiniers allemands, l'un d'icy et l'autre mandé à cette fin du jardin
royal.

J'escris ceci en gros et à la haste, de quoy indubitablement M. Colbert
aura esté informé par ceux avec lesquels je travaille[643]; mais, quoy
qu'il en soit, voicy le sommaire de l'affaire et l'élixir de nostre
inventaire divisé en liasses dont les principales sont celles qui
regardent les affaires du Roy, la conduite du dit sieur Fouquet, l'isle
de Belle-Isle, circonstances et dépendances, et l'intérest des
créanciers ou de la succession, lesquelles liasses nous avons
distinguées et paraphées, de telle sorte que dans demain j'espère que
nous pourrons finir nostre commission et sortir d'icy, ayant reçu une
lettre de mondit sieur Colbert qui nous fait espérer d'heure à autre un
ordre pour la seureté des papiers et de cette maison.

Lorsque j'ai commencé à mettre la plume sur ce papier, je pensois ne
faire qu'un mémoire et l'accompagner d'une lettre meslée des respects
dont je suis si estroitement obligé; mais escrivant à la dérobée, et
ayant meslé quelques termes qui ressentent la lettre missive, je suis
contraint de la présenter ainsy au meilleur et au plus indulgent de tous
les bienfaiteurs, et qui accordera facilement le pardon que je luy
demande très-humblement de ma trop grande liberté.

Son très-humble, très-obéissant
et très-obligé serviteur,

LA FOSSE.

De Saint-Mandé, le 6 octobre 1661.


VI

PROJET TROUVÉ A SAINT-MANDÉ.


Un manuscrit de la Bibliothèque impériale (des 500 de Colbert, nº 235 C,
fº 86 et suivants), contient le texte du projet trouvé à Saint-Mandé. Il
est précédé des lignes suivantes extraites du procès-verbal des
commissaires de la chambre de justice, chargés d'interroger
Fouquet[644]: «Nous avons représenté au respondant six demy-feuilles de
papier pliées par la moitié avec un quart de feuillet, le tout escrit
entièrement de toutes parts avec diverses ratures au-dessus
corrigées[645], duquel escrit ensuit la copie figurée.» Suit la copie,
qui n'est pas un _fac-simile_, mais qui reproduit les corrections.

_Copie figurée de l'escrit trouvé dans le cabinet appelé secret de la
maison de monsieur Foucquet, à Saint-Mandé_.

L'esprit de S. E. susceptible naturellement de toute mauvaise impression
contre qui que ce soit, et particulièrement contre ceux qui sont en un
poste considérable et en quelque estime dans le monde, son naturel
deffiant et jaloux, les dissentions et inimitiez qu'il a semées avec un
soin et un artifice incroiable dans l'esprit de tous ceux qui ont
quelque part dans les affaires de l'Estat, et le peu de reconnoissance
qu'il a des services receus quand il ne croit plus avoir besoin de ceux
qui les lui ont rendus, donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoy
ont donné plus de lieu en mon particulier, et le plaisir qu'il témoigne
trop souvent et trop ouvertement prendre à escouter ceux qui luy ont
parlé contre moy, auxquels il donne tout accez et toute créance, sans
considérer la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort
qu'il se fait à luy-mesme, de décréditer un surintendant qui a tousjours
une infinité d'ennemis que luy attire inévitablement un employ, lequel
ne conciste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service du
Roy, outre la haine et l'envye qui suivent ordinairement les finances.
D'ailleurs les commissions qu'il a données à mon frère[646] contre M. le
Prince et les siens, contre le cardinal de Retz et tous ceux que S. E. a
voulu persécuter, ne pouvant qu'il ne nous ait attiré un nombre
d'ennemis considérables qui[647] attendent l'occasion de nous perdre, et
travaillent sans discontinuation près de S. E. mesme, connoissant son
foible à luy mettre dans l'esprit des deffiances et soubçons mal fondez.
Ces choses, dis-je, et les connoissances particulières qu'il a données à
un grand nombre de personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant
craindre avec raison les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur
le roy et la reyne luy rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre;
et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne luy
permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner simplement, ce qu'il
auroit exécuté desjà s'il n'avoit pas esté retenu par l'appréhention de
quelque vigueur en mon frère l'abbé[648] et en moy, un bon nombre d'amis
que l'on a servis en toutes occasions, quelque intelligence que
l'experience m'a donnée dans les affaires, une charge considérable dans
le parlement, des places fortes, occupés par nous ou nos proches[649],
et des alliances assez advantageuses, outre la dignité de mes deux
frères dans l'Église. Ces considérations qui paraissent fortes d'un
costé à me retenir dans le poste où je suis, d'un autre ne peuvent
permettre que j'en sorte sans que l'on tente tout d'un coup de nous
accabler et de nous perdre: pour ce que, par la connoissance que j'ay de
ses pensées et dont je l'ay ouï parler en d'autres occasions, il ne se
résoudra jamais de nous pousser s'il peut croire que nous en
reviendrons, et qu'il pourroit estre exposé au ressentiment de gens
qu'il estime hardis et courageux.

Il faut donc craindre tout et le prévoir, afin que si je me trouvois
hors de la liberté de m'en pouvoir explicquer, lors on eust recours à ce
papier pour y chercher les remèdes qu'on ne pourrait trouver ailleurs,
et que ceux de mes amis qui auront esté advertis d'y avoir recours
sçachent qui sont ceux ausquels ils peuvent prendre confiance.

Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé n'y fust
pas, il faudrait suivre son advis et le laisser faire, s'il estoit en
estat d'agir et qu'il conservast pour moy l'amitié qu'il est obligé
[d'avoir], et dont je ne puis douter[650]. Si nous estions tous deux
prisonniers, et que l'on eust la liberté de nous parler, nous donnerons
encore les ordres de là[651], tels qu'il les faudroit suivre, et ainsi
cette instruction demeurerait inutile, et ne pourroit servir qu'en cas
que je fusse resserré, et ne peusse avoir commerce avec mes véritables
amis.

La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère, ma
femme, ceux de mes frères qui seraient en liberté, le marquis de Charost
et mes autres parens proches, fissent par prières et sollicitations tout
ce qu'ils pourraient, premièrement pour me faire avoir un valet avec
moy, et ce valet, s'ils en avoient le choix, serait Vatel; si on ne
pouvoit l'obtenir, on tenterait pour Longchamps, sinon pour Courtois ou
la Vallée[652].

Quelques jours après l'avoir obtenu, ou feroit instances pour mon
cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, et que l'un ne
doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque mauvais
dessein.

Ensuite on demanderait des livres, permission de me parler de mes
affaires domestiques qui dépérissent, ce dont j'ai seul connoissance. On
tascheroit de m'envoyer Bruant[653]. Peu de temps après on dirait que je
suis malade, et on tascheroit d'obtenir que Pecquet[654], mon médecin
ordinaire, vinst demeurer avec moi et s'enfermer dans la prison.

On ferait tous les efforts d'avoir commerce par le moyen des autres
prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les gardes; ce
qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et d'application.

Il faudrait laisser passer deux ou trois mois dans ces premières
poursuites, sans qu'il parût autre chose que des sollicitations de
parents proches, et sans qu'aucun autre de nos amis fist paroistre de
mécontentement qui pust avoir des suites, si on se contentait de nous
tenir resserrés, sans faire autre persécution.

Mais néantmoins cependant il faudrait voir tous ceux que l'alliance,
l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests, pour
s'en assurer et les engager de plus en plus à savoir d'eux jusqu'où ils
voudroient aller.

Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout, et pour qui je n'ai
jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il faudroit
consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres si elle estoit en
liberté, et mesme la prier de se mettre en lieu seur.

Elle connoist mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui
auraient honte de manquer aux choses qui seraient proposées pour moi de
sa part.

Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ ce
temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma prison, le
premier pas seroit de faire que M. le comte de Charost allast à Calais;
qu'il mist sa garnison en bon estat; qu'il fist travailler à réparer sa
place et s'y tinst sans en partir pour quoi que ce fust. Si le marquis
de Charost n'estoit point en quartier de sa charge de capitaine des
gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M. son père et y mènerait
ma fille, laquelle il faudrait que madame du Plessis fist souvenir, en
cette occasion, de toutes les obligations qu'elle m'a, de l'honneur
qu'elle peut acquérir en tenant par ses caresses, par ses prières et sa
conduite son beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il
entrast en aucun tempérament là-dessus.

Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup d'honneur et
de fidélité, qui a eu la mesme protection autrefois que nous et qui m'a
donné des paroles formelles de son amitié, vouloit aussi se tenir dans
la citadelle d'Amiens, et y mettre un peu de monde extraordinaire et de
munitions, sans rien faire néantmoins que de confirmer M. le comte de
Charost et s'assurer encore de ses amis et du crédit qu'il m'a dit avoir
sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin[655], et sur M. de Mondejeu,
gouverneur d'Arras. (La phrase est ainsi coupée dans le manuscrit.)

Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtinst de M. de Bar
tout ce que dessus, et à plus forte raison de M. le marquis de Créquy,
que je souhaiterois faire le mesme personnage et se tenir dans sa place.

Je suis assuré que M. le marquis de Feuquières feroit le mesme au
moindre mot qu'on luy en dirait.

M. le marquis de Créquy pourroit faire souvenir M. Fabert des paroles
formelles qu'il m'a données et à luy par escrist d'estre dans mes
intérests, et la marque qu'il faudroit luy en demander, s'il persistoit
en cette volonté, serait que luy et M. de Fabert escrivissent à Son
Éminence en ma faveur fort pressamment pour obtenir ma liberté; qu'il
promist d'estre ma caution de ne rien entreprendre, et s'il ne pouvoit
rien obtenir, qu'il insinuast que tous les gouverneurs ci-dessus nommés
donneroient aussi leur parole pour moy. Et en cas que M. de Fabert ne
voulust pas pousser l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de
Créquy pourroit agir et faire des efforts en son nom et [au nom] de tous
lesdits gouverneurs par lettres, et se tenant dans leurs places.

Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première tentative.

Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il
faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer au
moment de nostre détention les gentilshommes de nos amis et qui sont
assurez, comme du Fresne, La Garde, Devaux, Bellegarde et ceux dont ils
voudroient respondre, pour se jetter sans esclat dans Ham[656].

M. le chevalier de Maupeou pourroit donner des sergens assurez et y
faire filer quelques soldats tant de sa compagnie que de celles du ses
amis[657].

Et comme il y a grande apparence que le premier effort seroit contre
Ham[658], que l'on tascheroit de surprendre, et que M. le marquis
d'Hocquincourt même, qui est voisin, pourroit observer ce qui s'y passe
pour en donner avisa la cour, il faudrait dès les premiers moments que
M. le marquis de Créquy envoyast des hommes le plus qu'il pourroit, sans
faire néantmoius rien mal à propos[659].

Que Devaux y mist des cavaliers, et en un mot que la place fust munie de
tout[660].

Il faudroit pour cet effet envoyer un homme en diligence à Concarnau
trouver Deslandes, dont je comtois le cœur, l'expérience et la fidélité,
pour luy donner advis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire
d'esclat en sa province; ne point parler et se tenir en repos, crainte
que d'en user autrement ne donnast occasion de nous faire nostre procès
et nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot, fortifier sa place
d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer les vaisseaux qu'il
aurait à la mer, et tenir toutes les affaires en bon estat, acheter des
chevaux et autres choses, pour s'en servir quand il serait temps.

Il faudrait aussi dépescher un courrier à madame la marquise d'Asserac,
et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle jugeroit à propos
pour exécuter ce qu'elle manderait de Paris où elle viendrait conférer
avec madame du Plessis.

Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux à
l'Isle-Dieu[661], pour porter des hommes et des munitions où il seroit
besoin, à Concarnau ou à Tombelaines[662], et faire les choses qui lui
seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter que d'autres, pour ce
qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir, et que l'on s'y doibt
entièrement fier, et qu'elle ne seroit pas suspecte. C'est pourquoy il
faudroit qu'elle observast une grande modération dans ses paroles.

Il seroit important que du Fresne fust adverty de se tenir à
Tombelaine[663], y mettre le nombre d'hommes, d'armes, et de munitions
et vivres nécessaires, et le plus important est d'y faire des fours et
y mettre de la farine, afin de n'avoir pas besoin d'aller ailleurs
chercher des vivres, ledit lieu de Tombelaine pouvant estre de grande
utilité comme il sera dit cy-après.

Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il
faudroit, après avoir donné ordre à son mesnage qu'elle allast dans
l'abbaye du Pont-aux-Dames s'enfermer quelque temps[664] pour y conférer
et donner les ordres aux gens dont on se voudroit servir.

Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante par la
poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit cavaliers, ou gens
de pied, ou religieux.

Le Père des Champs-Neufs n'a pas tout le secret et toute la discrétion
nécessaire[665]; mais je suis tout à fait certain de son affection, et
il pourroit estre employé à quelque chose de ce commerce de lettres par
des jésuites de maison en maison.

Ceux du conseil desquels il se faudroit servir sur tous les autres, ce
seroient M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville, lesquels
assurément m'ayant beaucoup d'obligation[666], et ayant esprouvé leur
conduite et leur fidélité en diverses rencontres, et leur ayant confié
le secret de toutes mes affaires, ils sont plus capables d'agir que
d'autres, et de s'assurer des amis qu'ils connoissent obligés à ne me
pas abandonner.

J'ay beaucoup de confiance en l'affection de M. le duc de la
Rochefoucauld et en sa capacité; il m'a donné des paroles si précises
d'estre dans mes intérests en bonne ou mauvaise fortune, envers et
contre tous, que comme il est homme d'honneur et reconnoissant la
manière dont j'ay vescu avec luy et des services que j'ay eu l'intention
de luy rendre, je suis persuadé que lui et M. de Marsillac ne me
manqueroient pas à jamais.

Je dis la mesme chose de M. le duc de Bournonville, lequel asseurément
seroit capable de bien agir en diverses rencontres, et je ne doute pas
qu'il ne portast avec chaleur toutes les paroles que l'on voudroit au
roy, à la reyne et à M. le cardinal, pour obtenir ma liberté et
représenter les soins que j'ay pris de contenir dans le devoir un grand
nombre d'amis que j'ay, qui peut-estre se seroient eschappés.

M. le duc de Bournonville pourroit encore agir sous main au parlement
près de ses amis pour me les conserver et empescher qu'il ne se fist
rien à mon préjudice.

On peut confier à M. de Bournonville toutes choses sur sa parole.

Je ne serois pas d'advis néantmoins que le parlement s'assemblast pour
me redemander avec trop de chaleur, mais tout au plus une fois ou deux
par bienséance, pour dire qu'il en faut supplier le roy, et il seroit
très-important que de cela mes amis en fussent advertis au plus tost,
particulièrement M. de Harlay, que j'estime un des plus fidèles et des
meilleurs amis que j'aye, et MM. de Maupeou, Miron et Jannart, de
crainte que l'on ne prist le parti de dire que le roy veut me faire mon
procès et que cela ne mist l'affaire en pires termes.

Pour les affaires qui pourroient survenir de cette nature, lesdits
sieurs de Harlay, de Maupeou, Miron, Jannart et M. Chanut devroient
estre consultez, estant très-capables et fidèles.

Il faudroit que quelqu'un prist grand soin de bien eschauffer ledit
sieur Jannart, mon substitut, le picquant d'honneur et de
reconnoissance, pour ce que c'est un des plus agissans et des plus
capables hommes que je connoisse en affaires du palais.

Une chose importante est d'advertir mes amis qui commandent à Ham[667],
à Concarnau, à Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis doivent
estre exécutés comme les miens.

M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une chambre au
logis où sera ma femme pour lui donner conseil en toute sa conduite et
qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien sans son advis.

Une des choses les plus nécessaires à observer est que M. Langlade et M.
de Gourville sortent de Paris, se mettent en sûreté, fassent sçavoir de
leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis de Créquy, à M. de
Brancas et autres, et qu'ils laissent à Paris quelque homme de leur
connoissance capable d'exécuter quelque entreprise considérable, s'il en
estoit besoin[668].

Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandeur de
Neuf-Chaise[669] me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge
de vice-admiral a esté payée des deniers que je luy ay donnés par les
mains de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des paroles
plus formelles que luy d'estre dans mes intérests en tout temps, sans
distinction et sans réserve envers et contre tous.

Qu'il est important que quelques-uns d'entre eux luy parlent et voient
la situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se
déclarast pour moy; car de ce moment il seroit tout à fait incapable de
me servir; mais comme les principaux establissements sur lesquels je me
fonde sont maritimes, comme Belle-Isle, Concarnau, le Havre et Calais,
il est bien asseuré que le commandement des vaisseaux tombant entre ses
mains, il pourroit nous servir bien utilement en ne faisant rien, et
lorsqu'il seroit en mer trouvant des difficultez qui ne manquent jamais
quand on veut.

Il faudroit que M. de Guinant, lequel a beaucoup de connoissance de la
mer et auquel je me fie, contribuast à munir toutes nos places des
choses nécessaires et des hommes qui seroient levez par les ordres de
Gourville, ou des gens cy-dessus nommez, et c'est pourquoi il seroit
important qu'il fust adverty de se rendre à Belle-Isle[670].

Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je laisseray
ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant qu'il en aura sur
les ordres de madame du Plessis, de M. de Brancas, de M. d'Agde[671], ou
de M. de Gourville; mais il le faut mesnager, et que mes amis en
empruntent partout pour n'en pas manquer.

M. d'Andilly est de mes amis et on pourroit sçavoir de luy en quoy il
peut servir; en tout tas, il eschauffera M. de Feuquières, qui sans
doute agira bien.

M. d'Agde[672] par sous main-conduira de grandes négociations, et dans
le parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis
asseurés dans les autres parlements, où on ne manque jamais de matière,
à l'occasion des levées (impôts), de donner des arrests et troubler les
receptes; ce qui fait que l'on n'est pas sy hardy dans ces temps-là à
pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant d'affaires à la fois.

Le clergé peut encore par son moyen, et de M. de Narbonne[673], fournir
des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en
demandant les estats généraux avec la noblesse, ou des conciles
nationaux, qu'ils pourroient convoquer d'eux-mesmes en lieux esloignez
des troupes et y proposer mille matières délicates.

M. de la Salle, qui doibt avoir connoissance de tous les secours qu'on
peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et Estats, y peut
aussy estre employé et donner des assistances à nos places.

Voilà l'estat où il faudroit mettre les choses, sans faire d'autres pas,
si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si on passoit outre et
que l'on voulust faire mon procez, il faudroit faire d'autres pas. Et
après que tous les gouverneurs auroient escrit à S. Ém. pour demander ma
liberté, avec termes pressans comme mes amis, s'ils n'obtenoient
promptement l'effet de leur demande et que l'on continuast à faire la
moindre procédure, il faudroit en ce cas monstrer leur bonne volonté, et
commencer tout d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur seroit
deub, à arrester tous les deniers des receptes, non-seulement de leurs
places, mais des lieux où leurs garnisons pourroiont courre, faire faire
nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre dehors tous
les habitants ou soldats suspects peu à peu, et publier un manifeste
contre l'oppression et la violence du gouvernement.

C'est en ce cas où Guinant pourroit avec ses cinq[674] vaisseaux,
s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes qu'il pourroit,
matelots et soldats, principalement estrangers, prendre tous les
vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du Havre à Rouen, et par
toute la coste, et mettre les uns pour bruslosts et des autres en faire
des vaisseaux de guerre, en sorte qu'il auroit une petite armée assez
considérable retraite en de bons ports, et y mèneroit toutes les
marchandises dont un pourroit faire argent, dont il faudroit que les
gouverneurs fussent advertis pour avoir créance en luy et luy donner
retraite et assistance.

Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à tous
les mal-contens par d'autres intérests, que l'on ne fist une affaire
assez forte pour tenir les choses longtemps en balance et en venir à une
bonne composition, d'autant plus qu'on ne demanderoit que la liberté
d'un homme qui donneroit des cautions de ne faire aucun mal.

Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent, ma
vaisselle et les meubles plus considérables de mes maisons de Paris, de
Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le premier jour à
couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses[675], et s'asseurer
d'un procureur au parlement fidèle et zélé, qui pourroit être donné par
M. de Maupeou, le président de la première[676].

Je crois que M. le chevalier de Maupeou occuperoit dans ce temps-là
quelque poste advantageux et agiroit comme on voudroit; mais un tout cas
il pourroit choisir à se retirer dans une des places susdites avec ses
amis.

Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enleve des
plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la rupture,
comme M. le Tellier ou quelques autres de nos ennemis plus
considérables, et bien faire sa partie pour la retraite; ce qui n'est
pas impossible.

Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup considérable
et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses venoient à
l'extrémité et que le procès fust bien advancé, ce seroit un coup
embarrassant de prendre de force le rapporteur et les papiers; ce que M.
Jannart ou autre de cette qualité pourroit bien indiquer, par le moyen
de petits greffiers que l'on peut gaigner, et c'est une chose qui a peu
estre pratiquée au procès de M. de Chenailles le plus aisément du monde,
où, si les minutes eussent esté prises, il n'y avoit plus de preuves de
rien.

M. Pellisson est un homme d'esprit et du fidélité auquel ou pourroit
prendre créance et qui pourroit servir utilement à composer les
manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin, et porter des
paroles secrètes des uns aux autres.

Pour cet effet encore, mettre des imprimeurs en lieu seur; il y en aura
un à Belle-Isle.

M. le premier président de Lamoignon, qui m'a l'obligation tout entière
du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu, quelque
mérite qu'il ait, si je ne luy en avois donné le dessein, si je ne
l'avois cultivé et pris la conduite de tout, avec des soins et
applications incroyables, m'a donné tant de paroles de reconnoissance et
de mérite, répétées si souvent à M. Chanut, à M. de Langlade et à madame
du Plessis-Guenegaud et autres, que je ne puis douter qu'il ne fist les
derniers efforts pour moy; ce qu'il peut faire en plusieurs façons, en
demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant caution,
en faisant connoistre qu'il ne cessera point d'en parler tous les jours
qu'il ne l'ayt obtenu; que c'est son affaire; qu'il quitteroit plustost
sa charge que se départir de cette sollicitation, et faisant avec amitié
et avec courage tout ce qu'il faut. Il est asseuré qu'il n'y a rien de
si facile à luy que d'en venir à bout, pourveu qu'il ne se rebute pas,
et que l'on puisse estre persuadé qu'il aura le dernier mescontentement
si on le refuse, qu'il parle tous les jours sans relasche, et qu'il
agisse comme je ferois pour un de mes amis en pareille occasion et dans
une place aussi importante et aussi asseurée.

M. Amproux, frère de M. Delorme et conseiller au parlement, est de mes
amis; il m'a quelque obligation. Je ne doute point, estant homme
d'honneur, qu'il ne me serve avec affection et fidélité aux occasions;
on s'y peut fier.

Son usage est et (_sic_) au parlement[677] pour toutes choses, soit en
attaquant ou en deffendant; mesme on le peut consulter sur ce qu'il
estimera qui pourroit estre fait.

Il peut encore servir en Bretagne, où il a des amis et des habitudes,
soit pour la conservation de ce qui m'y appartient, ou pour avoir des
nouvelles.

Il peut encore sçavoir ce qui se passe et agir avec les gens de la
religion[678], et voir dans la maison d'Estrée ce que l'un y machine,
ayant de grandes habitudes auprès de M. l'évesque de Laon.

Madame la première présidente de la chambre des comptes de Bretagne, qui
est sœur de madame du Plessis-Bellière et demeure à Rennes, a des
parents et amis au parlement de Bretagne. Je l'ay servie en quelque
occasion, et tant à cause de sa sœur que de mon chef je puis m'asseurer
qu'elle agira avec fidélité et affection en ce pays-là. On peut s'y
confier pour ce qui regarderoit la Bretagne, où mes establissements me
donnent des affaires; et il ne faut pas manquer d'escrire à tous mes
amis de ces quartiers-là de se réunir, et veiller qu'il ne se passe rien
contre mes intérests pendant mon malheur.

M. de Cargret (de Kergroet), maistre des requestes, est homme de
condition qui m'a promis et donné parole plusieurs fois de me servir
envers et contre tous. Il peut estre d'un grand usage, et pour ladite
province de Bretagne où il a des amis et des parens dont il m'a
respondu, et dans le conseil, les jours que l'on apprendra qu'il s'y
doibt passer quelque chose, et dans le parlement où il peut entrer quand
on voudra, et parmy les maistres des requestes, si quelque occasion
venoit à les esmouvoir. M. de Harlay peut le faire agir.

M. Foucquet, conseiller en Bretagne, est celuy de mes parents de cette
province auquel j'ay eu plus de confiance, qui a eu la conduite de
toutes mes affaires domestiques en ce pays, qui connoist mes amis et mes
parens, et auquel on peut prendre créance pour ce qui seroit à faire de
ce costé-là; mesme sçait l'argent à peu près qu'on y peut trouver.»

       *       *       *       *       *

A la suite de la transcription du projet, on lit[679]:

«Et aurions interpellé le respondant de déclarer si lesdictes six
dernières feuilles et demie sont escrites entièrement de sa main, mesme
les ratures et corrections estant en icelles; à quoy le respondant,
après avoir veu, leu et teneu à loisir chacune des dictes six feuilles
et demie et tout autant que bon luy a semblé, a dit et déclaré que
l'escriture estant en icelles, mesme les ratures et corrections estant
pareillement sur icelles, estre entièrement de sa main et les avoir
escrites de l'escriture dont il se sert ordinairement.»


VII

RELATIONS DE MADAME SCARRON AVEC FOUQUET.

Voy. ci-dessus p. 448.


Je n'avais pas sous les yeux, lorsque j'ai écrit le chapitre où il est
question de madame Scarron, l'ouvrage de M. Feuillet de Conches,
intitulé _Causeries d'un curieux_, etc. J'ai trouvé dans ce livre si
riche en précieux documents une nouvelle preuve de la réserve que madame
Scarron mettait dans ses relations avec Fouquet. M. Feuillet de Conches
cite (p. 514) le passage suivant des _Souvenirs de madame de Caylus_:
«Je me souviens d'avoir ouï raconter que madame Scarron étant un jour
obligée d'aller parler à M. Foucquet, elle affecta d'y aller dans une si
grande négligence que ses amis étaient honteux de l'y mener. Tout le
monde sait ce qu'était alors M. Foucquet, et combien les plus huppées et
les mieux chaussées cherchaient à lui _plaire_.»


VIII

LETTRE AUTOGRAPHE DE MADEMOISELLE DE TRESESON À FOUQUET[680].


J'ai indiqué dans une note (p. 404) que les noms étaient changés dans
ces lettres de manière à dérouter le lecteur. Je donne ici le texte
d'une de ces lettres avec les noms de convention:

«Si l'amitié que j'ai pour vous ne se trouvoit pas offensée par les
reproches que vous me faites, j'aurois pris bien du plaisir à les lire
et j'aurois appris avec quelque sentiment de joie l'inquiétude où vous
êtes de savoir ce qui si passe ici touchant mademoiselle _de Bel-Air_
(mademoiselle de Treseson), puisque assurément ce n'est point une marque
que vous ayez de l'indifférence pour elle; mais quoique j'en fasse ce
jugement qui ne m'est point désagréable, je ne puis m'empêcher de
m'affliger extrêmement que vous en ayez fait un de moi si injuste et si
désavantageux: car je vous assure que ce n'est point manque de confiance
ni par aucune préoccupation de ce côté-ici que j'ai manqué à vous écrire
cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et que j'ai
fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner dans les
grandes occupations où vous êtes tous les jours; mais enfin puisque je
vois que vous avez une bonté pour moi que je n'aurois osé espérer,
quoique j'aie toujours désiré la continuation de votre amitié plus que
toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe rien entre
mademoiselle de _Bel-Air_ et M. _du Clos_ (le duc de Savoie) qui soit
désavantageux ni pour vous ni pour elle. Elle a trouvé le moyen de s'en
faire craindre et de s'en faire estimer malgré lui. Elle a toujours pris
en raillant ce qu'il lui a dit de plus sérieux. Il lui parle tout autant
qu'il le peut par l'ordre de madame _Aubert_ (Christine de France,
duchesse douairière de Savoie), qui est bien aise que cette demoiselle
ait quelque crédit auprès de lui, parce qu'elle n'est ni brouillonne ni
ambitieuse et ne lui inspire que de la douceur et de la complaisance, et
sur toute chose elle en dépend entièrement, au moins pour ce qui regarde
ce pays-ci. Tout le monde est confident de M. _du Clos_. Vous pouvez
juger de là si mademoiselle _de Bel-Air_ s'y fie en nulle façon.
Jusqu'ici il ne s'est point passé de chose particulière entre eux, et
l'on a toujours su leurs conversations et leurs querelles, quand ils en
ont. Cette dernière chose arrive assez souvent: elle a été une fois huit
jours sans lui parler, parce qu'il avoit dit quelque chose de trop libre
devant elle. Pendant ce temps-là, il en passa trois dans une maison de
la campagne et manda à madame _Aubert_ qu'il ne reviendroit point auprès
d'elle que mademoiselle _de Bel-Air_ ne lui eût pardonné. Du depuis il
ne lui est pas arrivé de retomber dans une pareille faute. Toutes les
galanteries qu'il peut faire pour elle, il les fait, comme de musique,
de collations et de promenades à cheval. Il lui prête toujours ses plus
beaux chevaux et lui a fait faire deux équipage fort riches.

Je connois bien que toutes ces choses ne seroient pas tout à fait
propres à faire trouver un établissement en ce pays-ci, aussi je vous
assure que sans l'affaire que savez je les empêcherois absolument: mais
je vous avoue que, dans cette pensée, je ne m'applique qu'à sauver ma
réputation, aussi bien comme j'ai sauvé mon cœur, qui, je vous assure,
est toujours aussi fidèle comme je vous l'ai promis.

Pour ce qui regarde mademoiselle _Le Roy_ (Marguerite de Savoie), M. _du
Clos_ lui témoigne beaucoup d'amitié et lui parle assez souvent de celle
qu'il a pour mademoiselle _de Bel-Air_, et même une fois il l'a obligée
d'envoyer prier cette fille d'aller la voir à son appartement, où elle
le trouva avec la musique et une collation. Il l'a même priée, que quand
elle seroit sa maîtresse, de l'obliger à se souvenir de lui.
Mademoiselle _Le Roy_ lui témoigne beaucoup de complaisance et même de
grands respects. Ce n'est pas une personne qui soit beaucoup familière;
elle me parle toutefois bien souvent du voyage que nous allons faire
mardi. Elle a grande peur qu'il ne réussisse pas comme nous le
souhaitons.

Mandez-moi, s'il vous plaît, de quelle manière je dois continuer de vous
écrire du lieu où nous allons, et soyez persuadé que mes discours ni mes
actions ne seront jamais contraires a l'amitié que je vous ai témoignée.
Personne ne paroit ennemi de mademoiselle _de Bel-Air_, et l'on ne lui a
voulu faire aucune pièce. Elle en attribue l'obligation à l'amitié de
madame _Aubert_ et à celle de M. _du Clos_. Il y a ici deux ou trois
personnes avec lesquelles j'ai fait une espèce d'amitié, afin de les
obliger à m'avertir de tout ce qui se dit de cette demoiselle et les ai
priées de ne lui pardonner rien. Madame _Aubert_ lui a donné depuis peu
des boucles de diamants. J'ai su depuis huit jours que les perles, dont
elle lui avoit fait un présent, venoient de M. _du Clos_, qui avoit
obligé cette dame à les lui donner comme venant d'elle. Je vous assure
que la reconnoissance que j'ai de tous ces soins ne va point au delà de
ce qu'elle doit aller.

Je ne crois pas que vous disiez de cette lettre ce que vous avez dit des
petits billets que je vous ai écrits, et que vous ne croirez pas qu'elle
vous soit écrite par manière d'acquit. Si elle vous ennuie,
prenez-vous-en à vous-même; car j'aime mieux qu'elle ait ce malheur-là
que de n'éviter pas celui de vous donner sujet de croire que je sois
capable de vous oublier.

Je ne crois pas que je puisse écrire ce voyage à madame _du Ryer_
(madame du Plessis-Bellière), car l'ordinaire est près de partir. Si
vous voulez m'obliger extrêmement, vous lui conseillerez comme de
vous-même de m'envoyer une jupe comme l'on les porte, sans or ni argent.
L'on ne trouve ici quoi que ce puisse être. Je vous demande pardon de
cette commission et vous rends mille remercîments des effets que j'ai
reçus de votre part. Je les ai presque tous donnés à mademoiselle _le
Roy_. Adieu, je vous demande pardon de vous avoir donné sujet de penser
que je ne vous aime pas plus que tontes les personnes du monde.

Si le mariage que savez s'accorde, je vous supplierai de prendre la
peine d'écrire à madame _Aubert_, afin qu'elle donne mademoiselle _de
Bel-Air_ à mademoiselle _le Roy_. Je ne puis bien démêler vos lettres
d'avec celles de madame _du Ryer_; mais, depuis que je suis arrivée, je
n'ai manqué que deux voyages à vous écrire à l'un ou à l'autre, parce
que j'eus peur que les adresses ne fussent pas sûres. J'ai reçu toutes
les vôtres.»


ADDITIONS ET CORRECTIONS


Préface, page 2. Il faut ajouter aux ouvrages relatifs au surintendant
Fouquet, cités dans la préface, la _Vie de Nicolas Fouquet_, par
d'Auvigny, dans le tome V des _Vies des hommes illustres_.

Page 4, ligne 21. _Premier écuyer de la petite écurie_, sez: _Premier
écuyer de la grande écurie_.

Page 6, à la fin de la note 1. ajoutez: _à l'Appendice du tome Ier_.

Page 7, titre courant, lisez 1615, au lieu de 1515.

Page 7, ligne avant-dernière, lire: _pour le fils_, au lieu de: _par le
fils_.

Page 11, note 1, lisez 565, au lieu de 563.

Page 26, ligne 16, lisez: _que_, au lieu de: _qu_.

Page 33, ligne 10, lisez: _c'est_, au lieu de: _c'es_.

Page 65, note 1, ajoutez un point après _mémoires_ et _avril_. Page 65,
note 2, _a femme_, lisez _la femme_.

Page 85, note 1. lisez: _fº 296 et suiv._ au lieu de: fº 296 sq.

Page 88, note 2. ôtez la virgule après _Fouquet_.

Page 90, ligne 27, lisez: _saisies_ au lieu de _saisi_.

Page 120, ligne 24, lisez _inflammables_, au lieu de: _enflammables_.

Page 152, note 3 et page 156 note 1. lisez: _Dubuisson-Auberay_, au lieu
de _Dubuisson-Aubernay_ et _Dubuisson-Auberay_.

Page 235, note 1, dernier vers de la citation tirée de Loret, lisez:
_Autant que l'on le aurait être_.

Page 247, ligne 14, mettre une virgule après le mot _charge_.

Page 255, ligne 25, ôter la virgule après le mot _occasion_.

Page 257, ligne 7, lisez. _Et pour_, au lieu de: _Et que pour_.

Page 308, ligne 14, _canal de Loire_ est pour _canal de Briare_ et non
_canal de Loing_, comme on l'a mis dans la note.

Page 315, ligne 23, _de Vendôme_, lisez: _M. de Vendôme_.

Page 361. note 2. _Voy. lettres du 9 décembre 1664 et du 29 avril 1672_,
lisez: _Voy. la lettre du 29 avril 1672_.

Page 364. ligne avant-dernière: _Jamais surintendant ne trouva de
cruelles_ est un vers de Boileau, _Sat._ VIII, V. 208.

Page 402. ligne 12, au lieu de: _Les mesures prises par le surintendant
n'allaient à rien moins qu'à_ etc., lisez: _Les messures prises par le
surintendant n'allaient pas à moins qu'à_, etc.

Page 404. ligne 12, _Treseson_, lisez partout: _Trécesson_.

Page 431. note 1 Dernier vers de la citation de Loret, au lieu de:
_imitable_, lisez: _inimitable_.

Page 440, ligne 1er et note 1. au lieu de: _Jacques Graindorge de
Prémont_, dont il est question dans cette note, il faut lire: _Charles
le Sart, seigneur de Prémont, qui fut dans la suite chambellan de
Monsieur, frère de Louis XIV_.

Page 441, note 3. Je n'avais pu déterminer exactement la position des
_Pressoirs_. Voici des notes qui viennent de M. Aubergé, notaire à
Fontainebleau, et qui donnent sur ce point les détails les plus
complets: «L'hôtel des Pressoirs du Roy est une maison ainsi nommée à
cause de deux pressoirs et cuves que l'on voit dans un grand corps de
bâtiment situé sur le bord de la rivière de Seine, du côté de la Brie, à
cinq quarts de lieue de Fontainebleau, et que les chiffres et devises de
François Ier que l'on y voit sur les murs font attribuer à ce roi,
qui, chassant, dit-on, dans la forêt un cerf qui passa l'eau à l'endroit
où est bâtie cette maison, et ayant une soif extrême, envoya dans une
maison voisine demander du vin, qui lui parut si bon, qu'il acheta
aussitôt cinquante arpens de terre et plus, de l'endroit d'où on lui dit
qu'il provenoit; les fit planter de nouvelles vignes choisies dans les
vignobles de France les plus exquis, et fit bastir ces cuves et
pressoirs que l'on nomma Pressoirs du Roy.

«On conserve en cette maison le lit de la belle Gabrielle d'Estrées, qui
y logeoit souvent avec Henry.»

(Extrait de la _Description historique de Fontainebleau_,
par l'abbé Guilbert. Paris, 1751, 2 vol.; t. II, p. 144.)

«Cette maison (les Pressoirs du Roy) fut vendue par Henry le Grand à
Nicolas Jacquinot, son premier valet de chambre, le dernier jour de
décembre 1597. Depuis ce temps-là, le sieur Jacquinot et ses descendants
en ont toujours joui jusqu'au 25 juin 1732, époque à laquelle
Claude-Anne de Breuillard de Coursan, seul héritier de défunte
Marie-Anne Jacquinot, veuve de Charles de Barville, vendit cette maison
et les héritages qui en dépendaient à Philippe le Reboullet, trésorier
de feu monseigneur le comte de Toulouse, qui y fit des dépenses
considérables.

«Elle est passée ensuite dans la maison Dusaillan, et aujourd'hui (1857)
elle appartient à M. le comte de Traversay.»

(Extrait de la _Salamandre ou Histoire abrégée de Fontainebleau_,
par Mion, p. 149. Fontainebleau, 1857, 1 vol. in-12.)


«Aujourd'hui, les Pressoirs sont une maison de campagne sur la rive
droite de la Seine, dépendant de la commune de Samoreau, canton de
Fontainebleau.

«Les Pressoirs n'ont jamais appartenu a Fouquet. Ils étaient possédés au
temps de sa splendeur par la famille Jacquinot, ainsi qu'on l'a vu
ci-dessus. Il a pu y venir, comme le témoigne mademoiselle de Scudéri,
dans les voyages qu'il faisait à Fontainebleau avec la cour. Il existe
au château de Fontainebleau un corps d'hôtel, appelé la Surintendance
des Finances, qui servait au logement exclusif du surintendant. Le nom
de Fouquet, comme souvenir de cette destination, s'y rattache
particulièrement.»

Page 452, ligne 7. En 1658, la Fontaine adressa à Fouquet une longue
épître dédicatoire pour lui offrir son poème d'_Adonis_[681]. «Votre
esprit, lui disait-il, est doué de tant de lumières, et fait voir un
goût si exquis et si délicat pour tous nos ouvrages, particulièrement
pour le bel art de célébrer les hommes qui vous ressemblent avec le
langage des dieux, que peu de personnes seroient capables de vous
satisfaire.» Plus loin, la Fontaine, parlant des sentiments de tout ce
qu'il y a d'honnêtes gens en France pour Fouquet, dit: «Vous les
contraignez par une douce violence de vous aimer.» Il termine en
rappelant avec quelle vivacité l'affection générale pour Fouquet avait
éclaté à l'occasion de la maladie que le surintendant avait éprouvée en
1658, et dont nous avons parlé ci-dessus, p. 394-395.


FIN DU PREMIER VOLUME.

       *       *       *       *       *



MÉMOIRES

DE LA VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE

DE FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

ET SUR

SON FRÈRE L'ABBÉ FOUQUET

D'APRÈS SES LETTRES ET DES PIÈCES INÉDITES

CONSERVÉES

A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE

PAR

A. CHÉRUEL

INSPECTEUR GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

TOME SECOND



CHAPITRE XXV

--1659--

Mort de Servien (17 février 1659).--Fouquet est nommé seul
surintendant des finances (21 février).--Son frère, Louis Fouquet,
est nommé évêque d'Agde (mars).--François Fouquet devient
archevêque de Narbonne.--Son entrée dans cette ville
(mai).--Mazarin visite Vaux (juin).--Fouquet reçoit la cour dans ce
château (juillet).--Il est attaqué par Hervart, contrôleur général
des finances, et par Colbert.--Fouquet arrive à Bordeaux, où se
trouvait la cour, et découvre les projets de ses ennemis
(octobre).--Il envoie Gourville à Saint-Jean de Luz, où se trouvait
Mazarin, et s'y rend lui-même peu de temps après.--Lettre de
Mazarin à Colbert (20 octobre) sur sa conversation avec le
surintendant.--Réponse de Colbert (28 octobre).--Mazarin remet la
décision à l'époque où il aura rejoint la cour.--Signature de la
paix des Pyrénées (7 novembre).


L'année 1659 marque le plus haut point de la grandeur de Fouquet.
Servien, son collègue dans la surintendance, avait toujours conservé le
premier rang, et, quoique souvent dupe des ruses de Fouquet, il le
tenait en bride. Mais Servien étant mort le 17 février 1659, Nicolas
Fouquet fut nommé quatre jours après seul surintendant, et les termes
dont se servit le roi, pour lui conférer la direction absolue des
finances, ajoutèrent encore à cette éclatante faveur[682]. La lettre
royale adressée à Nicolas Fouquet s'exprimait ainsi: «Le poids et la
difficulté de l'administration des finances augmentant tous les jours
par les dépenses extraordinaires auxquelles la continuation de la guerre
nous oblige, et étant arrivé le décès du sieur Servien, auquel,
conjointement avec vous, nous en avions commis la surintendance, nous
aurions lieu de penser au choix d'un sujet capable de remplir la place
qu'il occupait, si la confiance que nous avons en votre fidélité,
_éprouvée pendant six années en cette fonction_, la preuve[683] et le
zèle que vous y avez fait connaître, l'assiduité et la vigilance que
vous y avez apportées, avec l'expérience que vous avez acquise et
l'épreuve que nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en
plusieurs autres occasions pour notre service, ne nous donnaient toute
assurance que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager les
soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction d'un
collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre dit État et de notre
service, pour la facilité des affaires et la promptitude des
expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas divisée,
et que, vous étant entièrement commise et à vous seul, nous en soyons
mieux servi, et le public avec nous.»

Peu de jours après cette déclaration si honorable et si avantageuse pour
Fouquet, son frère Louis Fouquet, qui était depuis plusieurs années
coadjuteur d'Agde, fut sacré évoque dans la maison professe des
jésuites[684]. Nous avons déjà vu que Louis Fouquet, qui était
conseiller au parlement de Paris, avait été pourvu de la coadjutorerie
d'Agde; mais le sacre n'eut lieu qu'au mois de mars 1659. Loret en parle
dans sa gazette du 8 mars:

    Dimanche, dans les Jésuites,
    Ce prélat si plein de mérites,
    Par le monde tant estimé,
    Évoque d'Agde étant nommé,
    Prélat d'esprit extr'ordinère. (sic),
    Dont monseigneur Fouquet est frère,
    De sa maison digne ornement.
    Fui sacré solennellement
    Par le pasteur de Rothomage[685],
    Qu'on tient fort savant et fort sage,
    Ayant alors pour assistants
    Deux autres prélats importants,
    Et de vertu considérée,
    Savoir Évreux et Césarée.

    Diverses gens, en quantité,
    Furent à la solennité
    De cette action que j'annonce.
    Entre autres monseigneur le Sonce,
    Dont l'esprit est tout à fait lion,
    Et l'illustre Armand de Bourbon[686]
    Avec son aimable princesse.
    Miroir d'honneur et de sagesse,
    Et pleine d'autant de bonté
    Qu'aucune de sa qualité.
    Le surintendant des finances,
    Si propre à servir les puissances,
    Et si bien intentionné,
    Qui dudit évêque est l'aîné,
    Et ceux de son noble lignage
    Virent aussi de bon courage
    Ce sacre qui certainement
    Excita grand contentement
    En toute la belle assemblée,
    Qui d'allégresse en fut comblée,
    Et jugea, de belle hauteur,
    Qu'un jour cet aimable pasteur
    Serait, par sa prudence exquise,
    Un des ornements de l'Église.

Le frère aîné des Fouquet, François, ne tarda pas à céder à son frère le
siége d'Agde, et prit lui-même, après la mort du titulaire, possession
du siége de Narbonne, dont il était coadjuteur. Cet archevêché était un
des plus anciens et des plus importants de la France; il avait la
primatie du Languedoc. L'archevêque de Narbonne était de droit président
des états de la province et un des principaux dignitaires
ecclésiastiques du royaume. C'est encore à Loret que nous devons des
renseignements sur l'avènement de François Fouquet au siège
archiépiscopal:

    L'ancien pasteur de Narbonne,
    Qui fut grand docteur de Sorbonne,
    Zélé, de tout temps, pour la loi,
    Pour Dieu, pour l'État, pour le roi,
    Le ferme appui des catholiques,
    Le modèle des politiques,
    Et bref, homme de haut crédit,
    Est aussi mort, à ce qu'on dit.
    On me l'a dit, et la nouvelle
    En est si vraie et si réelle,
    Que monsieur son coadjuteur,
    Autre mémorable pasteur,
    Que le ciel à jamais bénisse!
    Acceptant ce beau bénéfice,
    En a fait à Sa Majesté
    Le serment de fidélité.
    Mais pour t'instruire davantage,
    Lecteur, touchant ce personnage,
    C'est ce prélat sage et savant,
    Évêque d'Agde ci-devant,
    Qui, n'ayant pas encor neuf lustres,
    Est l'aîné des Fouquets illustres,
    Tous cinq hommes très-excellents,
    Possédant tous de beaux talents.
    Et toute la vertu requise
    Pour servir l'État et l'Église.

La lettre du 17 mai raconte l'entrée de l'archevêque dans la ville de
Narbonne:

    De l'archevêque de Narbonne
    Nous avons nouvelle assez bonne,
    A savoir qu'avec grand éclat
    On a reçu ledit prélat
    Dans cette ville florissante,
    Antique et toutefois charmante,
    Et la plus belle, en vérité,
    De son archépiscopauté.
    Par discours valant des oracles,
    Par quantité de beaux spectacles,
    Musiques, canons et clairons,
    Messieurs du clergé, les barons,
    Et mêmement la populace
    Ont témoigné de bonne grâce
    A cet archevêque nouveau,
    Digne un jour du rouge chapeau.
    L'allégresse vraie et non feinte
    Qui dans leurs cœurs était empreinte.
    Monsieur le comte de Quincé[687],
    Brave guerrier et bien sensé,
    Escorté de cent gentilshommes,
    Et, du moins, d'autant d'autres hommes,
    Lui fut au-devant assez loin.
    Et, venu qu'il fut, prit le soin
    De faire un banquet magnifique
    A ce grand ecclésiastique,
    L'appui, dans cette région,
    De la bonne religion.
    Enfin par tout son diocèse
    Tout le monde a paru fort aise
    D'avoir pour digne directeur
    Ce candide et sage pasteur,
    Dont le lignage ou la famille
    En de rares hommes fourmille,
    Tous capables d'un haut emploi,
    Et tous grands serviteurs du roi.

En même temps que la famille de Fouquet prenait possession de ces hautes
dignités ecclésiastiques, le surintendant recevait Mazarin et la cour
dans sa splendide demeure de Vaux. Le cardinal s'y arrêta au mois de
juin, lorsqu'il partit de Paris pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz. La
cour, qui devait aller s'établir à Bordeaux pendant les mois d'août et
de septembre, vint à son tour visiter le château de Vaux, et fut traitée
magnifiquement par le surintendant:

    Durant mon séjour au château,
    Comme est dit, de Fontainebleau.
    Cette ravissante demeure,
    J'entendais parler à toute heure,
    Mais non sans admiration,
    De la belle réception,
    A jamais, dit-on, mémorable,
    Et du festin incomparable,
    Poli, délicat, abondant,
    Que monsieur le surintendant,
    Qui sait user avec largesse
    De ses biens et de sa richesse,
    Fit à Leurs Majestés dans Vaux,
    Où par cent régales nouveaux,
    Dont on peut garnir une table.
    Et par un ordre inimitable.
    Où ne survint nul désarroi,
    Il charma la reine et le roi,
    Et toute leur nombreuse suite,
    Qui fut volontiers introduite
    Dans cette admirable maison,
    Dont on peut dire avec raison,
    Que merveilleuse elle doit être,
    Aussi bien que son sage maître,
    Digne, sans mentir, d'être aimé,
    Et qui fut alors estimé
    La merveille des magnifiques
    Aussi bien que des politiques.

Fouquet, délivré d'un collègue dont la sévérité et la haute réputation
le retenaient, s'abandonna de plus en plus à ses goûts de dépense et à
ses passions effrénées. De là une administration dont les désordres
provoquèrent des plaintes très-vives, qui parvinrent jusqu'à Mazarin. Un
des financiers qui paraissait avoir le plus de crédit, le contrôleur
général Hervart[688], écrivait au cardinal, le 22 juillet 1659[689]: «Je
me suis donné l'honneur, monseigneur, d'écrire à Votre Éminence, le 22
du mois passé, que j'estimais nécessaire de différer les publications et
adjudications des fermes jusqu'à son retour. Je suis dans les mêmes
sentiments, et je crois, monseigneur, d'être obligé d'avertir Votre
Éminence que, aussitôt qu'elle a été partie, M. le surintendant est
rentré dans son naturel et a repris la conduite qu'il tenait lorsqu'elle
était à Lyon. Il m'ôte, autant qu'il peut, la connaissance et confond
le passé avec le présent, afin que je ne puisse distinguer ce qui est
légitimement dû d'avec ce qui ne l'est pas, et que personne ne puisse
voir clair dans les finances que lui et ses créatures. Votre Éminence
jugera par là, s'il lui plaît, s'il est à propos qu'elle en écrive,
ainsi qu'elle avait résolu de faire avant son départ. Je la supplie
seulement de me faire la grâce de m'ordonner comment elle veut que
j'agisse.»

Mazarin n'avait pas assez de confiance dans Hervart pour donner suite à
ses plaintes. Nous verrons même plus loin qu'il le regardait comme un
homme vaniteux et sur lequel on ne pouvait faire aucun fonds. Aussi le
surintendant continua-t-il à se livrer à ses goûts de faste et de
prodigalité. Les plaisirs, auxquels il s'abandonnait, furent troublés
cependant par un malheur domestique et par des avis qu'il reçut de la
cour. Au commencement de septembre, un de ses fils mourut; c'est une
lettre de madame Scarron à madame Fouquet qui nous en instruit. Elle
écrivait, le 4 septembre 1659, à sa protectrice[690]:

«Madame,

«La perte que vous venez de faire est une perte publique, par la part
que la cour et la ville y prennent. Si quelque chose pouvait en adoucir
l'amertume, ce serait sans doute la preuve que ce triste événement vous
donne de l'estime que toute la France a pour vous et pour monseigneur
le surintendant. La mort du duc d'Anjou[691] n'aurait pas été plus
pleurée. Pour moi, madame, qui suis votre redevable à tant de titres,
j'ai bien plus besoin de consolation que je ne suis en état d'en donner.
J'aimais cet enfant avec des tendresses infinies; j'avais souvent lu
dans ses yeux une félicité et une gloire à laquelle Dieu n'a pas voulu
qu'il parvint. Que son saint nom soit béni! Le ciel vous l'a ravi,
madame; il ne vous l'a ravi que pour le rendre plus heureux.»

       *       *       *       *       *

Quant au danger qui menaçait Fouquet du côté de la cour, ce fut
Gourville qui l'en avertit. Colbert, qui, comme nous l'avons vu, était
devenu le principal confident de Mazarin, se joignit à Hervart pour
accuser le surintendant. Dans un Mémoire qu'il adressa à Mazarin[692],
il demandait l'établissement d'une chambre de justice tout à fait
semblable à celle qui fut instituée après l'arrestation de Fouquet.
Colbert proposait de choisir dans chaque parlement du royaume un
conseiller, et d'en former une chambre de justice, où siégeraient
également plusieurs maîtres des requêtes et des magistrats de la chambre
des comptes, de la cour des aides et du grand conseil. Toutes les
affaires de finances, les baux des fermes, la gestion du surintendant et
des trésoriers de l'épargne, devaient être déférés à ce tribunal investi
d'une autorité souveraine.

Fouquet, qui avait des espions partout et entre autres dans les postes,
fut informé des attaques dirigées contre lui par Hervart et Colbert; il
parvint même à se procurer le projet présenté par ce dernier au
cardinal[693]. Il se hâta d'envoyer Gourville, un de ses principaux
confidents, à Saint-Jean-de-Luz[694], pour se plaindre à Mazarin de ce
qu'il appelait un _complot_ tramé contre lui[695]. Le cardinal était
alors tout occupé de la négociation qui devait, en rendant la paix à
l'Europe, élever la France au premier rang des nations. Cependant il
écouta Gourville, qui, si l'on en croit ses Mémoires[696], s'acquitta
avec dextérité de sa mission. Il représenta au cardinal qu'il courait
des bruits fâcheux pour le surintendant; on parlait d'une cabale qui se
formait contre lui et qui ne tendait pas à moins qu'à lui enlever la
direction des finances. Gourville, sans nommer Colbert, insinua
adroitement qu'il n'était pas étonnant qu'un poste aussi éminent que
celui de Fouquet excitât l'envie, et qu'il n'était point de démarches
que l'on ne fit pour s'y élever. Il termina en disant qu'il était à
craindre que ces bruits n'ébranlassent le crédit du surintendant et ne
l'empêchassent de trouver de l'argent, dont on avait si grand besoin.
Mazarin fut surtout touché de cette dernière considération, et, sans
vouloir encore se prononcer, il parut écouter Gourville favorablement.
Cependant ce dernier crut le cas assez pressant pour se rendre à Paris
auprès du surintendant[697] et l'amener à Saint-Jean-de-Luz.

Fouquet arriva dans cette ville le 17 octobre[698], et se plaignit
vivement à Mazarin de la conduite d'Hervart; mais il eut soin de ménager
Colbert. Il réussit à ramener complètement le cardinal, qui, en se
séparant de lui, le 20 octobre, écrivit à Colbert[699]: «Je vous dirai
que M. le surintendant m'a fait des plaintes des discours qu'Hervart
tenait à son préjudice, disant à ses plus grands confidents que lui,
surintendant, sortirait bientôt des finances; que c'était une chose
résolue; qu'il agissait en cela de concert avec vous et que vous l'aviez
conseillé de tenir le tour bien secret. M. le surintendant m'a ajouté
que, vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le moyen de vous
connaître un peu, et qu'il se doutait que vous n'aviez plus pour lui la
même affection que par le passé, s'étant aperçu depuis quelque temps
que vous lui parliez froidement, quoiqu'il n'y eût pas donné sujet;
qu'il avait, au contraire, pour vous la dernière estime et souhaitait
avec passion avoir votre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la
confiance que j'avais en vous. Sur quoi il s'est fort étendu, ne lui
étant pas échappé une parole qui ne fût à votre avantage, et se
plaignant seulement de la liaison en laquelle vous étiez entré avec
Hervart et l'avocat général Talon à son préjudice, et d'autant plus que
vous ne pouviez pas douter que je n'avais qu'un mot à dire pour qu'il me
remît non-seulement la surintendance, mais la charge de procureur
général.

«Je lui témoignai être étonné de ce qu'il me disait, puisque je n'en
avais pas la moindre connaissance, et qu'au contraire je pouvais
répondre que vous m'aviez toujours parlé de lui comme de la personne du
monde dont vous estimiez le plus les grandes lumières et talents. Il m'a
répliqué qu'il savait de source certaine tout ce qu'il m'avait dit, et
qu'en outre Hervart vous avait donné plusieurs Mémoires, et que, si je
n'en avais reçu touchant les finances, je le devais recevoir bientôt;
car il était assuré que vous y travailliez.

«Ce sont les paroles précises qu'il m'a dites, et vous pouvez aisément
vous imaginer à quel point j'en ai été surpris. Mais je me suis démêlé
ensuite de tout cela de telle sorte, que le surintendant est demeuré
persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice. Vous pouvez
parler et vous éclaircir avec lui en cette conformité; car je reconnais
qu'il souhaite furieusement de bien vivre avec vous et de profiter de
vos conseils, m'ayant dit qu'autrefois vous les lui donniez avec
liberté, ce que vous ne faites plus depuis quelque temps. Hervart n'a
jamais été secret, et, par le motif d'une certaine vanité qui n'est
bonne à rien, il dit à plusieurs personnes tout ce qu'il sait, et je ne
doute pas que ces discours n'aient donné lieu au surintendant de
pénétrer les choses qu'il m'a dites.»

Colbert jugea, avec plus de raison, que Fouquet n'avait été instruit que
par une indiscrétion de quelque agent de la poste. La réponse qu'il
adressa à Mazarin est pleine de bon sens et de vraie dignité; elle
rappelle ses relations antérieures avec le surintendant, les causes qui
les ont interrompues, et fait connaître la conduite qu'il tiendra à son
égard. Cette lettre mérite d'être citée textuellement; elle est datée de
Nevers, 28 octobre 1659: «Je reçus hier à Decize les dépêches de Votre
Éminence, auxquelles je ferai double réponse. Celle-ci servira, s'il lui
plaît, pour le discours fait par M. le procureur général et le Mémoire
que j'ai envoyé à Votre Éminence. Il est vrai, monseigneur, que j'ai
entretenu une amitié assez étroite avec lui depuis les voyages que je
fis, en 1650, avec Votre Éminence[700], et que je l'ai continuée depuis,
ayant toujours eu beaucoup d'estime pour lui, et l'ayant trouvé un des
hommes du monde le plus capable de bien servir Votre Éminence et de la
soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette
amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien a eu la
principale autorité dans les finances, et souvent j'ai expliqué à Votre
Éminence la différence que je faisais de l'un à l'autre.

«Mais dès lors que, par le partage que Votre Éminence fit en 1655[701],
toute l'autorité des finances fut tombée entre les mains du procureur
général, et que, par la succession des temps, je vins à connaître que sa
principale maxime n'était pas de fournir, par économie et par ménage,
beaucoup de moyens à Votre Éminence pour étendre la gloire de l'État, et
qu'au contraire il n'employait les moyens que cette grande charge lui
donnait qu'à acquérir des amis de toute sorte et à amasser, pour ainsi
dire, des matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendait, tout ce
qu'il aurait voulu entreprendre, et même pour se rendre nécessaire; en
un mot, qu'il a administré les finances avec une profusion qui n'a point
d'exemples: à mesure que je me suis aperçu de cette conduite, à mesure
notre amitié a diminué. Mais il a eu raison de dire à Votre Éminence que
je me suis souvent ouvert à lui et que je lui ai même donné quelques
conseils, parce que, pendant tout ce temps-là, je n'ai laissé passer
aucune occasion de lui faire connaître, autant que cette matière le
pouvait permettre, combien la conduite qu'il tenait était éloignée de
ses propres avantages; qu'en administrant les finances avec profusion,
il pouvait peut-être amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne
se pouvait faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que
Votre Éminence avait pour lui; au lieu qu'en suivant ses ordres,
agissant avec ménage et économie, lui rendant compte exactement, il
pouvait multiplier à l'infini l'amitié, l'estime et la confiance qu'elle
avait en lui, et que, sur ce fondement, il n'y avait rien de grand dans
l'État, et pour lui et pour ses amis, à quoi il ne pût parvenir.

«Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657, lorsqu'il chassa
Delorme[702], je crus que c'était une occasion très-favorable pour le
faire changer de conduite; aussi redoublai-je mes diligences et mes
persuasions, lui faisant connaître qu'il pouvait rejeter toutes les
profusions passées sur Delorme, pourvu qu'il changeât de conduite, et
lui exagérant fortement tous les avantages qu'il pourrait tirer d'une
semblable conjoncture. Je ne me contentai pas de faire toutes ces
diligences; je sollicitai encore M. Chanut[703], pour lequel je sais
qu'il a estime et respect, de se joindre à moi, l'ayant trouvé dans ces
mêmes sentiments.

«Je fus persuadé pendant quelque temps qu'il suivait mes avis, et,
pendant tout ce temps, notre amitié fut fort réchauffée; mais, depuis,
l'ayant vu retomber plus fortement que jamais dans les mêmes désordres,
insensiblement je me suis retiré, et il est vrai que, depuis quelque
temps, je ne lui parle plus que des affaires de Votre Éminence, parce
que je me suis persuadé qu'il n'y a rien qui le puisse faire changer.
Mais il est vrai qu'il n'y a rien que j'aie tant souhaité et que je
souhaite tant que de voir le procureur général quitter ses deux
mauvaises qualités, l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible
corruption dans laquelle il s'est plongé, parce que, si ses grands
talents étaient séparés de ces deux grands défauts, j'estime qu'il
serait très-capable de bien servir Votre Éminence.

«Quant à ma liaison avec MM. Hervart et Talon, dont il a parlé à Votre
Éminence, je ne saurais lui désirer un plus grand bien et un plus grand
avantage que d'être éloigné de toutes liaisons de ces deux côtés autant
que je le suis. Je suis fortement persuadé, et par inclination naturelle
et par toute sorte de raisonnement, que la seule liaison que l'on puisse
et que l'on doive avoir ne consiste qu'à bien servir son maître, et que
toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais, quand je serais d'esprit
à chercher ces liaisons, la dernière personne avec qui j'en voudrais
faire, ce serait M. Hervart, pour lequel je n'ai jamais conservé aucune
estime. Pour M. Talon[704], il est vrai que j'ai beaucoup d'estime pour
lui et que je l'ai vu trois fois cet été à Vincennes, chez lui et en mon
logis; mais aussi est-il vrai que j'ai cru qu'il était peut-être bon
pour le service du roi et pour la satisfaction de Votre Éminence de
garder avec lui quelques mesures pour le faire souvenir, dans les
occasions qui se peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent
faites de bien servir le roi et Votre Éminence, pourvu qu'on lui fasse
savoir dans les occasions ce qu'on désire de lui, avouant lui-même qu'il
peut quelquefois se tromper.

«Pour ce qui est de la connaissance que le procureur général a témoigné
avoir du Mémoire que j'ai envoyé à Votre Éminence, je puis lui dire avec
assurance que, s'il le sait, il a été bien servi par les officiers de la
poste[705], avec lesquels je sais qu'il a de particulières habitudes,
n'y ayant que Votre Éminence, celui qui a transcrit le Mémoire et moi
qui en ayons eu connaissance, et ne pouvant pas douter du tout de celui
qui l'a transcrit, et qui, depuis seize ans, me sert avec fidélité en
une infinité de rencontres plus importantes que celle-ci.

«Ce Mémoire n'a été fait sur aucun qui m'ait été donné par le sieur
Hervart, duquel je n'en ai jamais voulu recevoir, ne l'estimant pas
assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et pour dire la
vérité. Ce que Votre Éminence trouvera de bon dans ce Mémoire vient
d'elle-même, n'ayant fait autre chose que de rédiger par écrit une
petite partie des belles choses que je lui ai entendu dire sur le sujet
de l'économie des finances. Pour ce qui est rapporté du fait de la
conduite du surintendant, Votre Éminence sait tout ce que j'en ai pu
dire, et je suis bien assuré qu'il n'y a personne en France qui souhaite
plus que moi que sa conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à
Votre Éminence et qu'elle puisse se servir de lui. Quant à tous les
discours que le sieur Hervart a faits, et que le procureur général
m'attribue en commun, et qu'il dit savoir de la source, je crois bien
qu'il les sait du sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui;
mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme-là, avec lequel
j'ai toujours agi avec beaucoup de retenue, m'étant aperçu, en une
infinité de rencontres, qu'il se laisse souvent emporter à dire même
tout ce qu'il avait appris de Votre Éminence.

«Si, dans ce discours et dans le Mémoire que j'ai envoyé à Votre
Éminence, la vérité ne parait sans aucun fard, déguisement, envie de
nuire ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je ne
demande pas que Votre Éminence ait jamais aucune créance en moi, et il
est même impossible qu'elle la puisse avoir, parce que je suis assuré
que je ne puis jamais lui exposer la vérité plus à découvert et plus
dégagée de toutes passions. Outre que Votre Éminence pourra le découvrir
assez par le discours même, si elle considère que je ne souhaite la
place de personne, que je n'ai jamais témoigné d'impatience de monter
plus haut que mon emploi, lequel j'ai toujours estimé et estime plus que
tout autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
personnellement Votre Éminence, et que d'ailleurs, si j'avais dessein de
tirer des avantages d'un surintendant, je ne pourrais en trouver un plus
commode que celui-là; ce qui paraît assez clairement à Votre Éminence
par l'envie qu'il lui a témoignée de vouloir bien vivre avec moi; Votre
Éminence jugera, dis-je, assez facilement qu'il n'y a eu aucun autre
motif que la vérité et ses ordres qui m'aient obligé de dire ce qui est
porté par le Mémoire, et que les discours du sieur Hervart n'y ont aucun
rapport.

«Quant à l'envie que M. le surintendant a fait paraître à Votre Éminence
même de vouloir bien vivre avec moi, il n'y aura pas grand'peine, parce
que, ou il changera de conduite, ou Votre Éminence agréera celle qu'il
tient, ou Votre Éminence l'excusera par la raison de la disposition
présente des affaires, et trouvera peut-être que ses bonnes qualités
doivent balancer et même emporter ses mauvaises. En quelque cas que ce
soit, je n'aurai pas de peine à me renfermer entièrement à ce que je
reconnaîtrai être des intentions de Votre Éminence, lui pouvant
protester devant Dieu qu'elles ont toujours été et seront toujours les
règles des mouvements de mon esprit.»

Mazarin, tout entier aux négociations de la paix des Pyrénées, renvoya
la décision de cette affaire à l'époque où il rejoindrait la cour. Il
passa encore à Saint-Jean-de-Luz la fin d'octobre et une partie du mois
suivant. La paix ne fut signée que le 7 novembre 1659, et ce fut alors
seulement que le cardinal put s'éloigner de la frontière d'Espagne et
aller rejoindre la cour, qui s'était rendue de Bordeaux à Toulouse.



CHAPITRE XXVI

--1659--

Pendant son séjour à la cour, Fouquet cherche à s'assurer de
nouveaux partisans.--Son frère, l'évêque d'Agde, est nommé aumônier
du roi.--Fouquet gagne Bartet.--Origine et caractère de ce
dernier.--Sa vanité.--Son aventure avec le duc de Candale.--Erreur
de Saint-Simon à son égard.--Bartet resta jusqu'à la mort de
Mazarin un de ses confidents intimes; il l'avertissait de toutes
les intrigues de cour.--Lettres qu'il écrivait de Bordeaux et de
Toulouse au cardinal, pendant que ce dernier négociait à
Saint-Jean-de-Luz.


Pendant son séjour à Bordeaux, Fouquet n'avait pas négligé de se
concilier de nouveaux partisans. Il avait placé près du roi, en qualité
d'aumônier, son frère l'évêque d'Agde. Madame de Beauvais, première
femme de chambre de la reine, était depuis longtemps dans ses intérêts,
et elle lit l'éloge du nouvel aumônier avec un empressement et une
emphase qui manquèrent de mesure et d'adresse. Bartet, un des
secrétaires du cabinet du roi, reçut une pension de Fouquet, et se donna
au surintendant avec une ardeur qu'atteste sa correspondance. Comme les
_Mémoires_ de Saint-Simon donnent sur Bartet des renseignements qui
manquent d'exactitude, il est nécessaire d'insister sur ce personnage,
de montrer quelle était alors son importance et quelles furent ses
relations avec Fouquet. Fils d'un paysan de Béarn, Bartet se fit
remarquer de bonne heure par un esprit souple, délié, insinuant et en
même temps entreprenant et audacieux[706]. Il ne tarda pas à s'élever
au-dessus de la condition de ses pères. Dans un voyage qu'il fit à Rome,
il trouva moyen de gagner la faveur de Casimir Wasa, qui devint roi de
Pologne et nomma Bartet son résident à la cour de France. Son esprit
plut à Mazarin, qui l'attacha à sa personne. Bartet le servit
fidèlement. Pendant la Fronde, il portait au cardinal les dépêches de la
reine Anne d'Autriche et rapportait les réponses de Mazarin. Il
rivalisa, à cette époque, de fidélité et de dévouement avec l'abbé
Fouquet[707]. Comme lui, il en fut récompensé après le triomphe du
cardinal, devint secrétaire du cabinet et eut, comme notre abbé, la
prétention d'aller de pair avec les plus grands personnages de la
cour[708]. Fier de l'appui de Mazarin, il osa lutter contre le duc de
Candale, fils du duc d'Épernon.

Le duc de Candale était, en 1655, un des plus brillants seigneurs de la
France. Sa beauté, sa magnificence et l'éclat de ses aventures l'avaient
mis en renom auprès des dames. Bartet, son rival en amour, cherchait à
le déprécier. Il dit devant plusieurs personnes que, si l'on ôtait au
duc de Candale ses longs cheveux, ses grands canons[709], ses grandes
manchettes et ses grosses touffes de galants[710], il serait moins que
rien et ne paraîtrait plus qu'un squelette et un atome[711]. Le duc de
Candale ne tarda pas à être informé de l'insolence de Bartet, et il s'en
vengea avec une audace qui prouve combien les courtisans se croyaient
alors au-dessus des lois. Il chargea un de ses écuyers, soutenu par une
troupe armée, d'arrêter le carrosse de Bartet en plein jour, dans la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, où se trouvaient plusieurs hôtels de grandes
familles, et entre autres l'hôtel de Chevreuse. Bartet ne reçut pas la
bastonnade, comme le dit Saint-Simon dans ses _Mémoires_[712]. Mais les
gens du duc de Candale lui firent un affront encore plus sensible:
pendant que les uns arrêtaient les chevaux et menaçaient le cocher de
leurs armes, d'autres envahirent le carrosse, se saisirent de Bartet,
lui arrachèrent son rabat, ses canons et ses manchettes, et lui
coupèrent la moitié des cheveux et de la moustache. Ce fut le 28 juin
1655 qu'eut lieu cette aventure, qui peint les mœurs de l'époque.

Mazarin était alors absent de Paris. Bartet se hâta de lui envoyer son
frère avec la lettre suivante: «Je dépêche mon frère à Votre Éminence
pour lui rendre compte d'une malheureuse affaire qui m'est survenue ce
matin. Je sortais à dix heures de chez M. Ondedei, à qui je n'avais
point parlé, parce qu'il était avec l'évêque d'Amiens, et m'en allais
dans mon carrosse avec deux petits laquais derrière. A l'entrée de la
rue Saint-Thomas-du-Louvre, du côté du quai, j'ai vu venir à moi
quatorze hommes à cheval, avec quelques valets à pied, tous armés
d'épées, et de pistolets, et de poignards, qui ont crié à mon cocher
qu'il arrêtât. J'ai tiré la tête à la portière et ai cru d'abord qu'ils
me prenaient pour un autre, ne me sachant aucune méchante affaire; mais
les ayant reconnus pour être des valets de chambre et des parents d'un
conseiller[713] de la province dont je suis, avec qui j'ai une querelle
de famille, il y a plus de dix ou douze ans, je n'ai plus douté qu'ils
ne fussent là pour m'assassiner. Je leur ai donc demandé, comme ils sont
venus à moi le pistolet et le poignard à la main, s'ils voulaient me
tuer, et leur ai dit même qu'ils me trouvaient en fort mauvaise
condition; mais deux d'entre eux sont montés dans mon carrosse, et ayant
tiré des ciseaux, m'ont coupé le côté droit de mes cheveux, et m'ont
arraché un canon, et s'en sont allés sans ajouter aucune voie de fait à
cet outrage.

«Comme mes laquais, mon cocher, un de mes amis familiers qui était dans
mon carrosse, et moi, les avons reconnus pour être des gens de mon pays,
amis, parents et serviteurs de celui avec qui j'ai cette vieille
querelle dont je viens de parler à Votre Éminence, je me suis retiré
chez moi, et d'abord me suis pourvu par les voies de la justice, comme
plus propres à ma profession et plus conformes à mon naturel. Je supplie
donc Votre Éminence, monseigneur, que je demeure encore ici peut-être
quinze jours qu'il faudra que j'emploie à faire les informations, qui
sont déjà commencées, et mettre ma poursuite en état qu'elle puisse
aller son chemin, par les formes de la justice, en mon absence. Ainsi je
supplie encore Votre Éminence qu'il lui plaise d'ordonner à M. de
Langlade qu'il serve ce commencement de quartier jusqu'à mon arrivée.

«Je demanderais à Votre Éminence la puissance de sa protection, si celle
de la justice ordinaire ne suffisait pas, et si je ne croyais trouver au
moins autant d'amis et de considération dans Paris qu'un homme de
province qui est réduit à des assassins et à un assassinat. Il ne me
reste donc qu'à demander en grâce à Votre Éminence qu'elle croie que je
ne puis pas rien oublier au monde, de quelque nature qu'ils puissent
être, des moyens honnêtes et légitimes pour la réparation de mon
honneur, et pour venger un outrage dont l'impunité me rendrait
méprisable dans le monde et bien indigne de l'honneur que j'ai d'être au
roi par la libéralité de la reine et celle de Votre Éminence qui l'a
produite, de celui que j'ai encore d'être ministre du roi de Pologne, et
d'être cru au point que je suis serviteur de Votre Éminence et sous
votre protection particulière en cette qualité-là.»

Bartet ne resta pas longtemps dans l'erreur sur le véritable auteur de
l'attentat dont il avait été victime. Dès le 1er juillet, il écrivait
à Mazarin: «Il m'est arrivé un bien plus grand malheur que celui dont je
rendis compte à Votre Éminence avant-hier, par mon frère, puisque c'est
M. de Candale qui dit avoir commandé l'assassinat que je croyais avoir
été fait par ce conseiller de la province avec qui j'ai une querelle de
famille. Il faut bien, monseigneur, que mes ennemis l'aient emporté sur
son esprit d'un artifice bien terrible et qu'ils l'aient circonvenu bien
cruellement pour moi, puisqu'ils lui ont persuadé divers discours qu'ils
m'attribuent avec une si injuste précipitation, qu'ils ne lui ont pas
seulement laissé le temps de les examiner, de les vérifier et de les
tenir pour établis dans le monde. Ç'a donc été par ses propres
domestiques et par d'autres gens de mon pays que je fus assassiné
avant-hier, en la manière que j'ai pris la liberté de l'écrire à Votre
Éminence.

«Dans la première interprétation de mes assassins et de mon assassinat,
je ne demandais point à Votre Éminence une protection particulière,
parce que la qualité de l'action même, celle de mon ennemi prétendu, et
la justice ordinaire m'en donnaient une assez puissante. Mais
aujourd'hui qu'un homme de la puissance, pour ainsi dire, et de la
qualité de M. de Candale se vante publiquement de m'avoir fait
assassiner, je n'ai presque point de protection à espérer après celle
des lois, si le roi ne m'en donne une particulière par la faveur de
Votre Éminence, par laquelle Sa Majesté laisse faire la justice
ordinaire de son royaume, et comme son sujet et comme ayant l'honneur
d'être son domestique, et encore résident à sa cour d'un roi étranger,
qui me couvre du droit des gens, si inviolable en toutes les cours du
monde.»

Bartet, après avoir rappelé les bruits qui avaient couru et excité
contre lui la vengeance du duc de Candale, repousse les imputations
calomnieuses, auxquelles ce seigneur n'aurait pas dû, disait-il, ajouter
foi si légèrement. «Faire assassiner les gens, ajoute Bartet, sur un _on
dit_ qu'on n'établit point et dont il ne pourra jamais donner de preuve,
est une manière de se faire justice à soi-même qui n'est pratiquée en
aucun lieu de la terre. Il se plaint encore que je lui ai parlé chez M.
de Nouveau[714], il y a un mois, avec irrévérence (c'est le mot dont il
se sert). Cela est si vague et si général, qu'il n'y a point
d'irrévérence qu'on ne se puisse forger tous les jours.»

Bartet explique ensuite qu'il ne s'agissait que d'une discussion
grammaticale, pour savoir si on pouvait dire un _esprit fretté_.
L'expression était attribuée à Bartet par le duc de Candale. Une
précieuse, qui avait un grand renom d'esprit, madame Cornuel, demanda à
Bartet ce qu'il pensait de cette locution[715]. Après s'être excusé sur
son ignorance et sur son pays, en disant qu'un pauvre Gascon n'était
guère fait pour prononcer sur la langue française, Bartet, qui se
piquait néanmoins de littérature, déclara que l'expression lui semblait
mauvaise, et aussitôt madame Cornuel de s'écrier que Bartet prétendait
n'avoir jamais rien dit de semblable. Ce démenti donné au duc de
Candale, et les discours contre ce seigneur que Bartet avait tenus en
présence de Mazarin, avaient contribué à préparer la scène dont nous
avons parlé.

Bartet ajoutait que le duc de Candale avait dit à un des gens qui
avaient fait le coup, en présence d'un grand nombre de personnes de
qualité: _C'est moi qui l'ai ordonné; je le dis afin que tout le monde
le sache, et si Bartet s'en prend à personne qu'à moi, je le ferai
encore assassiner et tuer dans les rues, et s'il fait encore aucune
poursuite, je le ferai assassiner et tuer_. «Votre Éminence, continuait
Bartet, qui sait si bien la science des rois, sait bien qu'ils ne
parlent ni ne font comme M. de Candale, et les tyrans mêmes, qui font un
usage tyrannique de l'autorité qui est légitime aux rois, n'en font
point un de la qualité de M. de Candale. Je me mets donc, monseigneur,
s'il vous plaît, sous la protection du roi par celle de Votre Éminence,
et je la conjure par tous les endroits qui lui peuvent donner quelque
sensible pour la disgrâce où je me trouve, de laisser faire la justice
au parlement de Paris.»

Le cardinal parut compatir à l'affront de Bartet et lui promit de le
soutenir. Mais il était alors engagé dans des affaires d'une tout autre
importance, et il aurait craint d'offenser la noblesse en prenant trop
vivement la défense d'un favori insolent, dont la vanité avait blessé
toute la cour. Les contemporains riaient de l'avanie faite à Bartet.
Madame de Sévigné en plaisante dans une lettre adressée à
Bussy-Rabutin[716] et trouve le tour très-bien imaginé. On fit alors sur
l'aventure de Bartet une chanson, dont on a retenu le couplet suivant:

      Comme un autre homme
    Vous étiez fait, monsieur Bartet;
    Mais, quand vous iriez chez Prud'homme[717].
    De six mois vous ne seriez fait
      Comme un autre homme.

L'affaire en resta là, et Bartet chansonné fut réduit à avaler
l'affront. Cependant il ne serait pas vrai de dire, avec
Saint-Simon[718], que «là commença son déclin, qui fut rapide et court.»
Bartet resta, au contraire, le confident de Mazarin[719]. Pendant le
voyage de la cour à Bordeaux et à Toulouse, en 1659, il est en
correspondance avec Mazarin, et ses lettres font connaître tous les
détails des intrigues qui s'agitaient à la cour. Il écrivait, de
Bordeaux, au cardinal, le 23 septembre 1659: «Le roi témoigne assez
d'impatience pour son mariage[720], et disait à la reine, il y a trois
jours, qu'il serait fort ennuyé, s'il le croyait différé encore
longtemps. Il est certain que son esprit paraît fort libre et assez
dégagé[721], et il semble qu'il s'affectionne bien plus qu'il ne
faisait. Sans doute que la cessation des commerces[722], à laquelle
Votre Éminence a mis la main si utilement, l'a mis en cet état et l'y
maintient. C'est assurément pour lui une situation d'un grand repos. Sa
santé était visiblement altérée et se sentait des impressions de son
esprit.

«La cour grossit à cette heure si extraordinairement, qu'il ne se peut
rien voir de plus en un lieu si éloigné de Paris. M. le duc de Guise,
MM. d'Harcourt, M. de Langres, MM. d'Albret et de Roquelaure, comtes de
Béthune, d'Estrées, de Brancas et cinquante autres particuliers de
qualité, sont arrivés ici depuis peu, à trois ou quatre jours les uns
des autres, et de la façon qu'ils parlent, je crois que M. le commandeur
de Jars se trouvera seul dans Paris de tous les gens qui vont au Louvre,
tous ceux qui y sont demeurés se disposant à venir ici.

«M. le duc de Guise s'en va voir M. le duc de Lorraine à la conférence
et ne demeurera ici que très-peu de jours.

«Le roi va, à cette heure, à la comédie presque tous les soirs; il en
fit représenter une le jour de la naissance de l'Infante; il prit un
habit magnifique, fit faire un grand feu aux gardes françaises et
suisses et à ses mousquetaires; tout le canon de la ville fut tiré. Il y
eut grand bal où il dansa. L'on fit _media noche_[723], et il dit à la
reine, n'y ayant que moi et deux personnes, que c'était le moins qu'il
pouvait faire, puisqu'il était le principal acteur de la comédie, pour
s'expliquer dans les mêmes termes que le roi d'Espagne.

«M. de Roquelaure perdit hier dix mille écus contre M. de Cauvisson au
piquet. Celui-ci n'en gagna que deux mille; mais M. de Brancas, qui
pariait pour lui, en gagna six mille[724]. M. de Roquelaure n'a joué que
deux fois contre M. de Cauvisson, et il a perdu quarante mille francs
qu'il a pariés. Je vous écris avec cette certitude, parce que je les lui
ai vu perdre. Sa chère n'en est pas moins grande; car il la fait
très-bonne.

«M. de Gourville est passé ici, qui a dit qu'il allait quérir M. le
surintendant[725].

«M. de Langlade y est arrivé sans doute pour servir son quartier[726].

«M. de Vardes en est parti, il y a quatre jours, pour se rendre auprès
de Votre Éminence et s'y tenir. Rien n'est égal à la manière dont il a
parlé à tout le monde de ses intérêts, disant qu'il n'aurait jamais de
volonté que celle de Votre Éminence et qu'il y était si résigné, qu'il
prendrait le mal même pour le bien, quand il viendrait de la main et du
choix de Votre Éminence. Il a édifié tout le monde par sa tristesse et
par sa modestie[727].

«M. de Bouillon est arrivé de la campagne, où il était allé pour chasser
quinze jours.

«Il arriva ici avant-hier des comédiens français; ils ont passé à la
Rochelle. On les appelle les comédiens de mademoiselle Marianne[728]
parce qu'elle les faisait jouer tous les jours. Ils vinrent hier chez la
reine, comme elle entrait au cercle. Elle leur fit diverses questions à
ce propos et les engagea à dire qu'il n'y avait jamais eu que
mademoiselle Marianne qui les eût vus jouer, et que les demoiselles ses
sœurs n'avaient jamais vu la comédie. Je regardai le roi, qui fit
assurément les mêmes réflexions que Votre Éminence fait dans ce moment.

«M. de Noirmoutiers est ici, prêt à donner l'estocade à Votre Éminence
pour la survivance du Mont-Olympe[729]. Il a envoyé monsieur son fils à
Bayonne, pour faire le voyage de Madrid avec M. le maréchal de
Gramont[730]. Il est fort alerte sur la nature de l'accommodement de M.
le Prince[731], un chacun étant appliqué à voir s'il est fait de manière
qu'il puisse établir entre vous de la confiance et de l'amitié, et Votre
Éminence sait que ces messieurs-là (j'entends ses amis) ont plus
d'intérêt que les autres gens à ces affaires-là par la manière dont ils
sont restés avec M. le Prince. Je l'ai étonné ce matin au pied du lit du
roi (car j'ai vu qu'il n'en savait rien), quand je lui ai dit que
j'étais assuré que Caillet, par ordre de M. le Prince, avait été trouver
Votre Éminence trois fois pour vous dire qu'il mettait aux pieds du roi
toutes les grâces que les Espagnols lui voulaient faire, et qu'il n'en
prétendait que de la bonté de Sa Majesté.

«Voilà, monseigneur, l'état de ce parti. Le marquis de Villeroi a
toujours la dyssenterie avec un peu de fièvre; on n'en a point mauvaise
opinion; mais M. Félix[732] m'a dit que ce qui ne serait point dangereux
en un autre l'était en ce corps-là.»

Bartet suivit la cour à Toulouse, et là, aussi bien qu'à Bordeaux, il
continua d'envoyer au cardinal une sorte de gazette, qui peint au
naturel les mœurs et les caractères de cette époque. On y voit que Louis
XIV, dominé par la comtesse de Soissons (Olympe Mancini), oubliait de
plus en plus sa passion pour Marie Mancini. La politique de Mazarin, qui
tenait le jeune roi comme prisonnier de ses nièces et l'enlaçait dans
leurs chaînes, se montre à découvert dans les lettres de Bartet, aussi
bien que les intrigues des femmes de chambre et leurs querelles devant
la reine mère. Bartet écrivait à Mazarin, le 28 octobre: «Nous attendons
la fin de ces éternelles conférences comme le Messie. Le roi se flatte
qu'il n'y en aura plus que deux, l'une pour la signature, l'autre pour
la séparation. Cette dernière m'a paru mystérieuse aux plis du visage
de la reine et je jurerais que Votre Éminence y traitera avec D. Louis
d'autres matières que de celles du congé, et que la reine en a
connaissance. Rien n'est plus joli que ce que Votre Éminence écrit de la
comédie et des acteurs; nous l'avons tous loué à la reine, et vous êtes
ici tout comme si vous n'en étiez point absent; encore auriez-vous ici
votre modestie contre vous, si vous étiez présent.

«La manière dont M. le duc de Lorraine s'est séparé du roi d'Espagne n'a
point surpris la reine; car elle connaît ce prince en perfection; il
prend mal son temps de bouder contre lui à cette heure que Votre
Éminence nous fait de si bons amis.

«La reine attend avec grande impatience la lettre que M. le maréchal de
Gramont lui a promise pour savoir ce qu'il pense de la beauté et des
agréments de l'Infante.

«Le roi paraît en tout cela comme un homme curieux et rien de plus, et
considère toutes ces choses plutôt comme nouvelles que comme de fort
grandes choses; néanmoins, à mesure que le temps et les personnes
s'approcheront, son esprit et son humeur s'échaufferont aussi, et il y
sera plus appliqué, quand vous lui donnerez plus d'application étant
ici, où personne ne prend soin ni de son humeur ni de son esprit, et où
tout le monde ne cherche qu'à vivre, hors messieurs nos deux
ministres[733], dont le ministère meurt et ressuscite à l'arrivée de
tous les courriers; car ils ne prennent aucune sorte de vie que par là,
et nous les voyons mourir dans l'intervalle des courriers qui nous
arrivent.

«Ne croyez pas, s'il vous plaît, que la chute de la reine soit si peu de
chose que Votre Éminence ne lui en doive faire un compliment; elle a
encore le genou tout noir, et on y fait des remèdes. Je lui disais hier
au soir que Votre Éminence avait trop d'amis à la cour pour ne lui en
pas écrire un petit mot; ce qui ne lui fut pas désagréable.

«Le roi entend à cette heure la plus grande partie de l'espagnol. Il
joue toujours grand jeu chez madame la Comtesse et ne joue que là; il en
coûte vingt mille écus à M. de Roquelaure qu'il y a perdus, et je
pourrais dire vingt et cinq mille. Le roi et madame la Comtesse jouent
de moitié à petite prime. Le roi tient la carte, et elle le conseille;
ils gagnèrent hier dix-neuf cents pistoles, et, après avoir fait _media
noche_, le roi seul poussa M. de Roquelaure au tout pour mille louis.
Les joueurs sont depuis quelques jours MM. le duc de Roquelaure, de
Jacquier et de Varangeville. M. de Launay est malade et M. d'Estrade
absent.

«Le roi dit à M. le surintendant, le jour qu'il arriva, qu'il voulait
deux à trois mille pistoles, et le jour après il lui en demanda quatre
mille, qu'il lui a données. Je vous assure que, tant que le roi ne
jouera que sous la main et par le conseil de madame la Comtesse, il
jouera son argent en barbon, car elle est barbonne elle-même.

«La reine a ses joueurs de reste; mais le roi ne joue jamais à
l'archevêché: ce que madame de Beauvais regarde avec synderèse[734];
car, au grand jeu qu'on joue tous les jours et aux fréquentes reprises
qu'on fait, elle y gagnerait plus de vingt louis d'or par jour.

«Il se passa, il y a trois jours, à la toilette, une manière de
spectacle; c'est une pièce qui a succédé à celle de M. de Beaumont,
écuyer de la reine. Madame de Beauvais[735] s'avisa de louer las talents
de M. l'évêque d'Agde[736] d'une manière si pleine d'affectation et qui
parut si injuste et si excessive à madame de Laubardemont[737], qui est
une créature chagrine et contredisante, qu'elle lui repartit à tout avec
tant d'aigreur ou tant de raison, que madame de Beauvais fut réduite à
se donner cette sorte d'autorité qu'elle prend, quand elle est près de
la reine. Néanmoins l'autre, qui a un certain fonds de dévotion bien ou
mal entendue, qui lui donne aussi quelque considération et de l'estime
dans l'esprit de la reine, se défendit avec une audace si insupportable
à madame de Beauvais, qu'elles en vinrent aux grosses injures, en sorte
que madame de Laubardemont lui reprocha en face les amitiés suspectes de
M. l'archevêque de Sens, disant qu'elle se faisait tous les jours des
héros, et la poussa là-dessus d'une si étrange manière, que la reine ne
voulut point s'y mêler, et les laissant faire elles se dirent toute
sorte de choses croyables et incroyables.

«Cependant M. l'évêque d'Agde s'est trouvé embarrassé en tout cela,
parce qu'en un instant, comme c'était presque l'heure de la messe, toute
la cour en fut remplie, n'y ayant point encore ce jour-là de matière
étrangère sur le tapis, de sorte que ce début de la connaissance de
madame de Beauvais l'a, si je ne me trompe, fort rebuté, et je ne pense
pas qu'il lui donne lieu, par ses fréquentes visites, à le louer, comme
elle a fait, avec une affectation qui eût paru mystérieuse à ceux qui ne
sauraient pas qu'ils n'ont jamais eu aucune sorte de commerce ensemble.

«L'affaire des états[738] paraît prendre, à l'arrivée de M. le
surintendant, des dispositions à se tourner tout à la satisfaction que
le roi et Votre Éminence s'en sont proposée.

«M. le marquis de Gèvre est charmé de la lettre que Votre Éminence lui a
fait l'honneur de lui écrire; il en a savouré toutes les paroles avec
moi, qu'il est venu voir ce matin, et, sans mes réflexions, il a senti
en tous les endroits par lui-même que vous vouliez si fort l'obliger,
que vous aviez presque du chagrin de ne le pouvoir pas faire; et
véritablement votre lettre est là-dessus si expresse et si pressamment
expresse, qu'il ne se peut rien ajouter de plus obligeant pour lui.
Quand j'aurai l'honneur d'être auprès de Votre Éminence, je lui dirai
pourquoi il a demandé si publiquement un gouvernement; c'est une chose
sur laquelle il ne vous fera jamais de la peine; car, m'ayant tout dit
là-dessus, je le trouve en tout raisonnable, et j'oserais dire à Votre
Éminence même que vous le trouverez raisonnable aussi.

«MM. d'Avaux et d'Arcy sont partis aujourd'hui pour se rendre auprès de
Votre Éminence.

«J'attends toujours ici votre retour ou vos ordres pour les choses
auxquelles Votre Éminence m'a fait l'honneur de me destiner.

«Il y a trois mois que Monsieur n'a pas un sol; il tombe dans des ennuis
extraordinaires par intervalles, et j'admire comme il en sort après par
de petites choses.

«Monsieur le Premier (Beringhen, premier écuyer du roi) n'a pas trouvé
les chevaux d'Espagne si beaux que le roi; mais Sa Majesté est demeurée
dans son opinion, et de la manière qu'il en parle, je ne le vois pas
disposé à la quitter; car il affecte à les louer, et réellement c'est
qu'il les trouve fort beaux, et, quand la calèche qu'il médite et les
harnais seront faits, ils paraîtront encore bien plus fiers et plus
glorieux qu'ils ne font à les mener en main dans le jardin de
l'archevêché, et ceux qui sont pour la selle, quand ils seront montés
par un homme qui s'en sache servir.»

Bartet était, comme le prouvent ces lettres, dans l'intime confidence de
Mazarin. Il importait au surintendant d'avoir un pareil homme à sa
dévotion, et il le gagna par une pension dont ses papiers fournissent la
preuve. Dès ce moment Bartet envoya à Fouquet aussi bien qu'à Mazarin
une gazette détaillée de la cour; mais le ton de la correspondance
diffère. Il est plus prétentieux avec Fouquet, et le vaniteux Bartet
n'épargne pas au surintendant les avis et même les remontrances.



CHAPITRE XXVII

--NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1659--

Séjour de la cour à Toulouse (octobre-décembre 1659).--Le
surintendant et ses quatre frères s'y trouvent réunis.--François
Fouquet, archevêque de Narbonne, préside les états de
Languedoc.--Arrivée de Mazarin (22 novembre).--Il défend à Fouquet
de conclure aucun traité avec les fermiers des impôts sans lui en
faire connaître les conditions--Inquiétude du
surintendant.--Gourville persuade à Mazarin de rendre à Fouquet la
plénitude de son autorité.--Réconciliation du surintendant avec le
secrétaire d'État Michel le Tellier, et avec son frère l'abbé
Fouquet.--Le surintendant quitte Toulouse (décembre) et se dirige
vers Lyon.--Fausse couche de madame Fouquet.--Lettre de Bartet à
Fouquet (26 décembre).--Arrivée de Fouquet à Paris.


La cour s'était rendue de Bordeaux à Toulouse dès le mois d'octobre
1659; on y attendait Mazarin, qui revenait avec la gloire d'une paix
avantageuse, comme couronnement de son long ministère. De son côté, le
surintendant et ses quatre frères se trouvaient réunis à Toulouse.
L'archevêque de Narbonne (François Fouquet), qui était venu présider les
états de Languedoc; l'abbé Fouquet, dont il a été question dans les
chapitres précédents; Louis Fouquet, évêque d'Agde, et Gilles Fouquet,
avaient accompagné la cour: le second en qualité d'aumônier du roi, et
le troisième comme premier écuyer de la grande écurie. L'accord ne fut
pas parfait entre les membres de la famille; le surintendant ne
s'entendait que médiocrement avec ses deux frères aînés, François et
Basile, tandis que l'évêque d'Agde et le premier écuyer lui étaient tout
dévoués. Nous ignorons les causes qui divisaient le surintendant et son
frère l'archevêque de Narbonne. Peut-être ce prélat, fier de sa haute
position dans l'Église, avait-il promptement oublié qu'il la devait
surtout à la protection du surintendant.

Quoi qu'il en soit, dès le commencement d'octobre, François Fouquet
avait fait l'ouverture des états de Languedoc par un discours dont Loret
vante l'éloquence[739]:

    Le premier jour de ce mois-ci
    (Du moins on me le mande ainsi
    Avec trois lignes d'écriture),
    Dans Toulouse on fit l'ouverture
    Des sieurs états du Languedoc,
    Où maint homme de grand estoc,
    D'esprit, d'honneur et de créance,
    Chacun à son rang, prit séance.

    Là cet honorable pasteur,
    Qui des vertus est amateur[740],
    Dont l'âme est si noble et si bonne.
    Digne archevêque de Narbonne.
    Président né desdits états,
    Et dont partout on fait grand cas,
    Employant, comme il faut, sa langue,
    Fit une si sage harangue
    Et d'un style si peu commun,
    Qu'il en fut prisé de chacun.

La cour, en attendant l'arrivée de Mazarin, ne fit que se livrer aux
plaisirs et aux intrigues frivoles que retracent les lettres de
Bartet[741]. Mais, dès que le cardinal fut de retour (22 novembre), il
s'occupa de la question des finances. Sans vouloir sacrifier Fouquet,
Mazarin reconnaissait la nécessité de mettre un terme à ses
dilapidations. La lettre si mesurée et si digne de Colbert[742] avait
certainement fait impression sur son esprit. Il défendit formellement au
surintendant de conclure aucun traité avec les fermiers des impôts sans
lui en mander les conditions[743]. Cette mesure annonçait que la
conduite de Fouquet était suspecte au cardinal. Elle pouvait d'ailleurs
s'expliquer naturellement par le rétablissement de la paix: les marchés
onéreux que le surintendant avait conclus antérieurement, l'aliénation
pour plusieurs années des droits du domaine, les intérêts énormes qu'il
payait aux financiers, tout ce désordre avait trouvé son excuse dans le
besoin d'argent pour l'entretien des armées. Mais, après la signature du
traité des Pyrénées, il semblait naturel d'adopter un système nouveau
qui rétablît l'ordre dans les finances. Telle n'était pas l'intention de
Fouquet et de ses créatures. Se rappelant le Mémoire de Colbert et le
plan de réformes qu'il avait proposé au cardinal, le surintendant se
crut perdu. Il fit appeler Gourville[744]. Ce dernier trouva Fouquet se
promenant à grands pas avec le comte de Brancas, qui devint plus tard
chevalier d'honneur de la reine. Brancas, qui recevait une pension du
surintendant[745], n'était pas moins abattu que lui.

Si l'on en croit Gourville, qui aime un peu trop à se mettre en scène et
à s'attribuer une grande influence sur Mazarin, ce fut lui qui se
chargea d'aller trouver le cardinal et de faire changer ses
dispositions[746]. Il lui aurait représenté que les besoins de l'État
étaient considérables et exigeaient une somme de vingt-huit millions,
outre les dépenses ordinaires. Paralyser, dans ces circonstances, le
crédit du surintendant en le tenant en suspicion, c'était le mettre hors
d'état d'obtenir de l'argent des financiers et entraver la marche du
gouvernement. Que si, au contraire, le cardinal se bornait à exiger que,
dans un délai convenu, le surintendant lui fournît trente millions, sans
suspendre les autres dépenses, il serait facile d'obtenir cette somme,
grâce au crédit dont jouissait Fouquet. A son retour, Mazarin trouverait
l'épargne remplie et pourrait se procurer les fonds nécessaires pour
solder l'arriéré. Si tout se réalisait, comme l'annonçait Gourville, le
cardinal resterait toujours libre, après le payement des dettes de
l'État, de faire rendre gorge aux financiers en établissant une chambre
de justice. Gourville ne se borna pas à montrer à Mazarin la nécessité
de laisser tout son crédit à l'homme qui avait la confiance des
traitants. Il attaqua Villacerf, un des intendants du cardinal, qui, par
suite de ses relations avec le Tellier et Colbert, n'était pas des amis
de Fouquet.

Il est probable que le surintendant ne se contenta pas de faire agir son
commis. Il s'était acquis de nombreuses créatures en distribuant des
pensions avec une prodigalité qui ne coûtait qu'au trésor public. Nous
verrons bientôt Bartet, un des affidés de Mazarin écrire à Fouquet comme
à son bienfaiteur et à l'arbitre des destinées de la France. Ce qui est
certain, c'est que le cardinal parut lui rendre toute sa confiance, et
le renvoya à Paris en lui laissant la libre disposition des finances.

Fouquet voulut, avant de quitter Toulouse, se réconcilier avec ceux de
ses ennemis qu'il regardait comme les plus dangereux. Il redoutait
surtout le secrétaire d'État le Tellier, dont la prudence égalait
l'ambition, et qui ne laissait jamais prise aux attaques. Il lui demanda
une entrevue et eut avec lui un éclaircissement sur leurs différends
antérieurs, «en sorte que depuis ce temps, dit Fouquet dans ses
_Défenses_[747], nous avons fort bien vécu ensemble, M. le Tellier et
moi.» Il est certain que, pendant le procès de Fouquet, le Tellier fut
loin de montrer la même passion que Colbert. Il se renferma dans une
circonspection mystérieuse, dont on trouve des preuves dans le _Journal
d'Olivier d'Ormesson_. Ce rapporteur du procès de Fouquet, qui fut
persécuté par Colbert, trouva, au contraire, dans le Tellier de la
bienveillance et presque de l'affection, mais tempérée par une prudence
excessive. L'abbé Fouquet avait aussi accompagné la cour à Toulouse, et
son frère se réconcilia avec lui[748], mais sans lui rendre sa
confiance; le surintendant s'inquiéta même de l'intimité qui semblait
s'établir entre son frère et Gourville, et recommanda à ce dernier de ne
pas s'ouvrir avec l'abbé[749].

Fouquet quitta enfin Toulouse, au mois de décembre 1659, pour revenir à
Paris, en passant par Lyon. Sa femme, qui était enceinte, l'avait
accompagné pendant ce long voyage. Les fatigues et la rigueur de la
saison lui furent funestes. Elle fit une fausse couche, et aussitôt
poëtes et courtisans d'écrire des élégies et des lettres de condoléance.
La Fontaine seul, fidèle à sa joyeuse humeur, le prit sur un ton moins
triste[750]:

    Puis-je ramentevoir[751] l'accident plein d'ennui
    Dont le bruit en nos cœurs mit tant d'inquiétudes?
    Aurai-je bonne grâce à blâmer aujourd'hui
    Carrosses en relais, chirurgiens un peu rudes?

    Fallait-il que votre œuvre imparfait fut laissé?
    Ne le deviez-vous pas rapporter de Toulouse?
    A quoi songeait l'amour qui l'avait commencé,
    Et sont-ce là des traits de véritable épouse?

    Ne quittant qu'avec peine un mari par trop cher,
    Et le voyant partir pour un si long voyage,
    Vous le voulûtes suivre; il ne put l'empêcher;
    De vos chastes amours vous lui dûtes ce gage
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Fontaine continue avec cette légèreté, qui ne paraît pas trop à sa
place en pareil sujet. Madame Scarron, dont nous avons déjà indiqué les
relations avec la femme du surintendant, avait bien mieux compris la
douleur d'une mère dans la lettre qu'elle avait adressée à madame
Fouquet[752].

Gui-Patin qui parle aussi de cet accident, indique qu'il eut lieu près
de Carcassonne. Il écrit à Falconnet le 16 décembre 1659: «On dit que M.
le procureur général s'est arrêté à Carcassonne pour une fausse couche
de madame sa femme.»

Le surintendant s'arrêta encore à Lyon, et il écrivit de cette ville à
Bartet pour rassurer la cour sur la santé de madame Fouquet, et stimuler
le zèle de ses partisans. Bartet répondit, à sa lettre, le 26
décembre[753]:

«Votre grande lettre de Lyon, du 19 décembre[754], a donné toute la joie
que vous pouvez penser par les inquiétudes que vous nous aviez vues dans
toutes nos lettres, et véritablement vous et tous vos amis doivent louer
Dieu d'avoir mis sa bénédiction à un voyage si incertain et si
dangereux. Comme il ne nous est point revenu de nouvelle d'auprès de
vous, touchant la santé de madame votre femme, qui fût mauvaise, et
qu'on n'a ouï parler d'aucun accident qui lui soit arrivé, le monde n'en
a plus rien dit. On doit ce grand silence-là à l'état de sa santé et à
la conduite avec laquelle vous l'avez si sagement et si heureusement
gouvernée. Ce serait donc une manière de contre-temps de remuer cela
dans la cour par un éclaircissement préparé. Mais, parlant de votre
arrivée à Lyon, on en dira assez de choses presque négligemment pour
faire connaître, en passant, toutes les précautions de votre conduite. A
la reine seulement j'en ferai, moi, tout le détail en particulier, parce
que ce fut elle qui s'y arrêta davantage et qui s'y intéressait si
obligeamment, qu'elle a plus de besoin que les autres de cette sorte
d'éclaircissement, que je ferai tomber sur M. Bernard[755], qu'on sait
m'avoir écrit par Bontemps[756] une assez grande lettre de Lyon.

«Pour moi, je vous puis assurer que je fis de vous peut-être le même
jugement que vous auriez fait vous-même, c'est que, dans ces
circonstances de maux et dangers, l'on fait d'ordinaire le mieux que
l'on peut, et vous ferez tout ce qui se pourra faire; mais vous savez
que les malheurs sont des matières délicates, et qu'ils ont cela de
commun avec les choses les plus parfaites, ils réveillent le monde, et
le monde s'y attache pour nous plaindre un peu et pour nous blâmer
beaucoup.

«Vous voilà donc à Paris, Dieu merci, et, s'il plaît à Dieu, en parfaite
santé. Il n'est plus question que de vous y conduire, comme vous le
savez mieux que personne; mais, comme vous m'avez ordonné de vous dire
toujours les choses qui pourraient vous regarder, je ne veux pas avoir à
me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules
ne sont pas celles qui sont en vous; ce sont celles qui sont hors de
vous et auprès de vous par les personnes qui vous approchent et qui, se
donnant toujours dans la cour des mouvements incommodes, tiennent les
yeux de la cour toujours ouverts sur eux et sur vous.

«Il n'est donc pas question de ne les point aimer ou de ne leur point
faire du bien; il ne s'agit pas de ne les point voir et de ne les pas
écouter. Toutes ces choses-là doivent être prises dans le fond de votre
sagesse; ce sont tous mouvements qui se doivent exciter en vous par vous
seul, et tous vos amis vous doivent trop aimer tout comme vous vous
aimez, pour entrer dans ces endroits-là de votre cœur, que vous devez
gouverner à votre mode.

«En mon particulier, Dieu m'est témoin si je ne donnerais pas toujours
mon suffrage pour les aimer et pour leur bien faire, toutes les fois
qu'il vous sera honorable d'en user ainsi et qu'ils s'en rendront dignes
par leur affection et par leur conduite.

«Mais, par leur faute, ou par leur malheur, ou par leur art, ou par leur
nature, ou par trop d'industrie concertée entre eux, ou par une avidité
de gouvernement découverte, ou par s'aimer eux-mêmes infiniment plus
qu'ils ne vous aimaient, ou pour perpétuer dans le monde cette vanité
qu'ils y avaient établie sur votre amitié, qui est un désordre de
l'amour-propre, Dieu vous a fait la grâce de comprendre vous-même (car
pour moi je vous ai trouvé là-dessus tout plein de lumières) les
inconvénients terribles que cela a si longtemps produits dans le _ciel
empirée_[757], et les préjudices continuels que vous en avez remarqués
dans la cour et dans le monde.

«Je ne voudrais donc pas les éloigner de vous pour leur ruine; mais je
voudrais bien qu'ils ne s'en approchassent pas pour ne vous nuire point.
Je ne voudrais pas leur retrancher le commerce familier de votre amitié
pour leur attirer ce malheur de ne l'avoir plus; mais je voudrais qu'ils
s'en abstinssent au moins extérieurement, parce que cela vous est
ruineux. Comme ce sont vos biens que je cherche et non pas leurs maux,
je voudrais qu'ils fussent heureux; mais je ne voudrais pas qu'ils le
fussent à vos dépens ni par vos disgrâces. Or c'en sont de véritables
que d'avoir jeté dans votre sagesse la confusion qu'ils y ont jetée un
si long temps, et d'avoir si fort corrompu les plus purs endroits de
votre prudence et de votre conduite par leur vanité, que le monde a vécu
longtemps dans ce désordre de ne pouvoir séparer ce qui était de vous ou
ce qui était d'eux, et si on entrait ou si on sortait de vos affections
par votre choix ou par le leur.

«Comme j'ai encore plus de connaissance de ce qui s'est passé dans la
cour que de ce qui s'est fait auprès de vous ou dans le monde, je puis
mieux dire aussi ce qui m'y a paru, et il est certain que ce cercle de
personnes concertées y était bien plus une société faite pour se
conserver eux-mêmes que pour servir leurs amis. Je veux dire que pour le
seul esprit de les servir. Et c'est de cet esprit-là, composé d'intérêts
et plein d'art, que sont si souvent venues des craintes données sans
fondement ou sur de faux fondements, quand elles étaient propres pour se
donner de la considération; c'est de là que sortaient des choses
ramassées dans le public et recueillies de toutes parts, auxquelles ils
donnaient des formes suivant leurs desseins et leurs intérêts, et que
jamais il ne vous a été rien proposé par eux qui n'eût été devant résolu
en eux-mêmes, au milieu de gens qui quelquefois vous aimaient, et qui
souvent ne vous aimaient pas.

«Il y a eu des temps où les choses que je désigne vous ont été aussi
claires que les rayons du soleil. Quand leurs principaux amis ont eu des
intérêts considérables et que tous ensemble y ont trouvé des résistances
en vous, ils ne vous ont pas marchandé un moment et ont mieux aimé
faire leur main et trouver leur compte, comme si c'eût été la dernière
action de la vie que de s'accommoder à vos difficultés et peut-être à
vos impuissances. Ils ont été tous orateurs et déclamateurs: ils vous
ont montré des abîmes qu'ils venaient de creuser eux-mêmes de leurs
propres mains, et plutôt que de manquer de faire à point nommé ce qu'ils
venaient de résoudre, ils donnaient à vos amis et à vos ennemis, par ces
conduites-là, les plus pernicieux et les plus dangereux exemples qu'on
peut jamais inventer contre un ennemi déclaré.

«Quand, après cela, par la suite du temps, qui sert ordinairement à
sortir des erreurs et à découvrir le mensonge, les affaires du roi vous
ont amené à la cour, et que vous vous y êtes conduit à votre mode,
c'est-à-dire (et vous le savez) avec l'agrément si facile de nos maîtres
et les affections de tous les honnêtes gens qui vous ont donné à
vous-même cet exemple si unique de n'avoir aucun intérêt, vous avez vu
tenir à ces messieurs-là une conduite étonnée; vous les avez remarqués
chancelants et ébranlés dans leurs actions et dans leurs paroles, et
leur déconcertement a été si rude et si dur, qu'il a été connu de tout
le monde.»

Après avoir conseillé à Fouquet de ne compter que sur lui-même et de ne
pas rechercher des amis de cour, qui prenaient son argent et songeaient
surtout à établir leur crédit, Bartet continue ainsi:

«Tous les gens qui aimeront votre gloire vous parleront comme moi et
feront de même. Il faut se rendre inutile pour vous le plus qu'on peut
dans le _ciel empirée_, parce qu'il faut que vous lui paraissiez
vous-même sans le besoin ni le secours de qui que ce soit que de vous et
de lui, principalement pour les choses importantes et pour les conduites
principales. Les temps deviennent pour cela très-favorables, puisque
voici vraisemblablement notre dernier grand voyage[758], et par
conséquent peu de longues absences. J'instrumente contre moi-même quand
je cherche à m'annihiler; mais il le faut quand on vous aime
parfaitement, et enfin il faut laisser ou donner cette leçon à ces
messieurs-là, et vous voir en vos mains, et non pas en des mains de
tribut (mercenaires).

«Cependant, parce que ce qu'ils font pourrait produire d'autant plus de
mal qu'ils rechercheront à se rendre précipitamment nécessaires à
l'_avenir_ (Fouquet), et que nous n'avons pas une parfaite connaissance
de ce qu'ils font, j'ai laissé entrevoir à M. de Fréjus[759], par la
participation de l'_Être de raison_ et la _Sardine_[760], les doutes que
j'avais que ces messieurs-là ne changeassent de conduite sur votre
sujet, et l'ai prié d'y prendre garde dans le _ciel empirée_, et pour
l'amour de vous, et pour l'amour de moi-même, qui assurément, par toute
la suite de ma vie, vous donnerai toujours sujet de m'estimer et de
m'aimer.

«Je n'ai presque plus vu ni M. de Narbonne ni M. l'abbé, et je me suis
senti m'aliéner et m'éloigner d'eux à mesure que je les ai trouvés peu
disposés à entrer dans les raisons dans lesquelles je crois que je
mourrai.

«M. l'abbé m'en fit encore hier au soir une seconde fois reproche dans
la chambre de Son Éminence, mais il me le fit très-obligeamment. M.
l'évêque d'Agde semble se dévouer et à votre personne par choix et à
votre fortune par intérêt. C'est un sujet dans lequel je trouve de si
excellentes choses, qu'il faut que les plus honnêtes gens de ses amis
travaillent délicatement à mettre sa nature au-dessus de son intérêt, et
à régler son ambition et l'amour du bien d'une manière qui compatisse
avec la nature d'un fort honnête homme; car les intérêts légitimes et
bien entendus y compatissent toujours, à moins d'avoir une nature
rebelle.

«Je ne suis pas si faible que vous croyez sur le sujet de M. l'abbé; car
j'ai eu la force de dire à MM. de Brancas et de Grave, à M. le comte de
Soissons et à M. de Varengeville les mêmes choses que je vous ai
écrites. Les deux premiers en étaient plus capables que moi[761] par
eux-mêmes, et j'en ai rendu les autres en partie[762].

«Il est arrivé de M. l'abbé pour le jeu ce que je vous en avais écrit:
la veille de Noël, il perdit contre l'abbé de Gordes, tête à tête,
enfermés ensemble, onze mille quatre-vingts pistoles. Et Son Éminence
part demain, et la cour après-demain!

«Son Éminence me dit hier au soir, en lisant les dépêches de don
Louis[763], qu'il lui écrivait le 9 de ce mois de Madrid, qu'il
enverrait incessamment la satisfaction et la dépêche pour la
dispense[764]; que cependant il me rendait mon voyage de Rome[765] le
plus honorable qu'il pouvait en me chargeant des pensions que le roi
donne aux cardinaux de notre faction, et de plus que cela du chapeau de
la nomination du roi pour M. Mancini, son beau-frère, oncle de madame la
comtesse de Soissons. Je m'assure que cette circonstance de mon voyage
vous donne d'autant plus de joie que vous la trouverez plus honorable.
Je vous supplie de la tenir secrète, ne sachant pas encore si Son
Éminence veut qu'elle soit sue.

«Je voudrais que vous pussiez voir et connaître parfaitement les soins
et le zèle de l'_Être de raison_ et de la _Sardine_.

«Quand je vous parle de M. de Fréjus, mettez-vous bien, s'il vous plaît,
dans l'esprit, qu'il ne prendra ni mission, ni ministère, ni caractère;
mais il veillera seulement sur ceux qui en ont ou qui le prennent, et
fera le bien sans faire aucun mal, et le temps vous fera connaître la
sainteté de cette parole. Pour la vérité, c'est qu'il ne sait d'aucune
chose du monde que pour servir à faire le bien et à empêcher le mal, en
la manière que je viens de vous le dire, et que je vous rendrais plus
sensible si j'en avais le temps.

«L'affaire de M. le prince de Conti est accommodée honorablement et
utilement pour lui, mais avec peu d'agrément de sa part ni de madame sa
femme auprès de Son Éminence, de sorte que cela va bien présentement
pour leurs affaires et mal pour leurs personnes.

«Je vous donnerai des nouvelles de Carcassonne. Au nom de Dieu,
aimez-moi toujours autant que vous avez fait ici et à Lyon; car pour moi
j'appelle cela ma mesure comble.

«Remarquez donc bien, s'il vous plaît, combien abandonnèment j'entre en
vous, de confiance, en corps et en âme.»

Fouquet, qui voyageait à petites journées, n'arriva à Paris qu'à la fin
de l'année 1659. Loret se hâta d'annoncer son retour[766]:

    Ce modèle du vrai prudent,
    Monseigneur le surintendant,
    Dont les bontés me sont si chères,
    Est de retour depuis naguères
    De Toulouse en cette cité,
    Grâce au ciel, en bonne santé.
    Plusieurs, avec impatience,
    Souhaitant sa chère présence.
    Dont ils attendaient des effets,
    Ont sujet d'être satisfaits;
    Car telles gens sont nécessaires
    Pour régler les grandes affaires.
    Soit en gros, ou soit en menu;
    Qu'il soit donc le très-bien venu.



CHAPITRE XXVIII

--JANVIER-OCTOBRE 1660--

Voyage de la cour dans le midi de la France (janvier-juillet
1660).--Fouquet envoie Gourville près de Mazarin pour lui rendre
compte de ses opérations financières.--Mariage de Gilles Fouquet
avec la fille du marquis d'Aumont (mai).--Mariage du roi avec
Marie-Thérèse (9 juin).--La cour est reçue à Vaux par le
surintendant (août).--Entrée du roi et de la reine à Paris (26
août).--Pièce de vers que la Fontaine adresse à ce sujet à
Fouquet.--Jeu effréné à la cour et chez le surintendant.--Relations
de Fouquet et de Hugues de Lyonne.


Fouquet était revenu à Paris, se croyant plus affermi que jamais. Les
confidents de Mazarin lui étaient vendus. Il avait des partisans zélés
dans la société intime de la comtesse de Soissons, où le roi paraissait
oublier son amour pour Marie Mancini. Le surintendant reprit alors le
projet qu'il avait ajourné après la rupture des négociations pour le
mariage de Louis XIV avec Marguerite de Savoie[767]; il s'efforça
d'enlacer le jeune roi dans un cercle d'intrigues habilement tissues et
de succéder à la puissance du cardinal, dont les forces semblaient
épuisées. Endormir le roi dans les plaisirs et gouverner sous son nom,
tel fut le but que poursuivit Fouquet avec une habile persévérance;
mais, toujours prudent dans son ambition, il se garda de laisser percer
ses desseins, et, s'enveloppant de mystère, il dissimula ses intrigues,
pendant que la cour parcourait les provinces méridionales de la France.
Louis XIV visita successivement le bas Languedoc et la Provence[768]; ce
fut pendant ce voyage qu'eut lieu le mariage de mademoiselle de Gramont
avec le duc de Valentinois, fils du prince de Monaco. «C'était, dit
mademoiselle de Montpensier[769], une belle et aimable personne.» Elle
était du cercle intime de madame la Comtesse, et on lui attribuait
d'étroites relations avec Fouquet, comme nous le verrons dans les
chapitres suivants.

Pendant ce voyage, le surintendant, qui connaissait par expérience
l'habileté de Gourville et qui voulait s'en servir pour dissiper tous
les soupçons de Mazarin, l'envoya en Provence rejoindre le cardinal et
lui exposer ses opérations financières[770]. Mazarin s'en montra
très-satisfait, si l'on en croit Gourville. Quant à la sincérité des
comptes présentés par Fouquet, elle est fort douteuse. Nous savons, en
effet, qu'il chercha plus tard à tromper Louis XIV, en diminuant les
recettes et en exagérant les dépenses, et que, sans l'intervention de
Colbert et sa connaissance approfondie des matières de finances, tout
contrôle aurait été impossible. Gourville lui-même avoue que, par suite
des anticipations sur les revenus des années suivantes et par la
confusion des assignations bonnes et mauvaises, il devenait presque
impossible de se reconnaître dans le dédale des finances. Fouquet
continua de traiter avec les maltôtiers à des conditions ruineuses pour
l'État, mais fort avantageuses pour lui et ses amis.

Ce fut vers cette époque (mai 1660) que son frère Gilles, premier écuyer
de la grande écurie du roi, épousa la fille du marquis d'Aumont, et
rehaussa par cette noble alliance l'éclat de la famille. Loret
s'empressa de chanter cette union, qui lui semblait parfaitement
assortie[771]:

    Le cadet, jeune, mais prudent,
    De monsieur le surintendant[772].
    Jouvenceau de belle espérance,
    Oui d'esprit a grande abondance.
    Bref, de mise et de bon aloi.
    Et premier écuyer du roi,
    S'est aussi joint par l'hyménée
    A fille d'illustre lignée,
    Fille du sieur marquis d'Aumont.

Après avoir fait l'éloge des deux familles, Loret termine en prédisant
que les enfants qui naîtront de leur mariage

    Auront, sans doute, infiniment
    De l'esprit et du jugement.
    Si (comme il faut que l'on l'espère)
    Ils ressemblent à père et mère;
    Cette dame en a du plus fin,
    Et messieurs les Fouquets enfin.
    Dignes d'une éternelle estime,
    En ont tous et du plus sublime.

La cour, après avoir parcouru la Provence, revint vers les Pyrénées dans
les premiers jours du mois de mai et se rendit à Saint-Jean-de-Luz. Ce
fut là que fut célébré le mariage du roi et de l'infante Marie-Thérèse,
le 9 juin. La cour partit peu de temps après pour retourner à Paris;
elle s'arrêta d'abord à Fontainebleau, et Fouquet eut l'honneur de la
recevoir à Vaux. «C'est un lieu enchanté,» dit mademoiselle de
Montpensier, qui accompagnait le roi et les reines. Loret ne manque pas,
à cette occasion, de célébrer la magnificence du surintendant[773]:

    Fouquet, bien-aimé des puissances,
    Seul surintendant des finances,
    De plus procureur général,
    Étant de ses biens libéral,
    Traita, lundi, la cour royale
    Par un superbe et grand régale
    Dans sa belle maison de Vaux,
    Où, par ses soins et ses travaux
    Et ses honorables dépenses,
    Paraissent cent magnificences,
    Soit pour la structure, ou les eaux.
    Pour les dorures, ou tableaux,
    Ou pour les jardins délectables,
    Qui ne sont pas moins qu'admirables.
    Ce fut donc en ce lieu pompeux,
    Que bien décrire je ne peux,
    D'autant qu'il passe ma portée,
    Que ladite cour fut traitée;
    Mais, outre le zèle et l'ardeur,
    Ce fut avec tant de splendeur,
    Ce fut avec tant d'abondance,
    Et même en si belle ordonnance,
    Que les banquets d'Assuérus,
    Prédécesseur du grand Cyrus.
    Soit pour les pâtures exquises,
    Soit pour les rares friandises,
    Les breuvages, les fruits, les fleurs,
    Conserves de toutes couleurs,
    Fritures et pâtisseries,
    N'étaient que des pargoteries
    En comparaison du banquet
    Que fit alors monsieur Fouquet.

Le mois suivant, la reine fit son entrée solennelle à Paris (26 août).
La Fontaine en profita pour payer son tribut ordinaire à Fouquet. Ce fut
à cette occasion qu'il adressa au surintendant l'épître suivante[774]:

«Monseigneur,

«Comme je serai bientôt votre redevable, j'ai cru que la magnificence de
ces jours passés était une occasion de m'acquitter et que je ne pouvais
rien faire de mieux que de vous entretenir d'une si agréable matière. Je
vous dirai donc que l'entrée ne se passa point sans moi, que j'y eus ma
place aussi bien que beaucoup d'autres provinciaux, et que ce monde de
regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette
action.

      De toutes parts on y vit
      Une nombreuse affluence,
      Et je crois qu'elle se fit
      Aux yeux de toute la France.
    Ce jour-là le soleil fut assez matineux;
    Mais, pour mieux laisser voir ce pompeux équipage.
      Il tempéra son éclat lumineux;
      En quoi je tiens qu'il fut sage;
      Car, quand il eût eu des habits
       Tout parsemés de rubis
    Et couverts des trésors du Pactole et du Tage,
    Qu'il eût paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour,
      Le moins brillant des seigneurs de la cour
        Eût brillé cent fois davantage.

    La cour ne se mit pas seule sur le bon bout,
    Et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie.
    Chacun fit de son mieux: ce n'était qu'or partout;
        Vous n'avez vu de votre vie
        Une si belle infanterie;
    On eût dit qu'ils sortaient tous de chez le baigneur:
        Imaginez-vous, monseigneur,
        Dix mille hommes en broderie.

    Ce fut un bel objet que messieurs du conseil;
    Aussi Leurs Majestés s'en tiennent honorées;
    On n'en peut trop louer le pompeux appareil
       Leur troupe était des mieux parée.
    Tout le monde admira leurs superbes atours,
      Leurs cordons d'or, leurs housses de velours,
       Et leurs différentes livrées.
       Leur chef[775], vêtu de brocart d'or
       Depuis les pieds jusqu'à la tête,
       Ce jour-là parut un Médor,
       Et fut un des beaux de la fête.
       Je ne puis assez dignement
       Louer le riche accoutrement
       Qui le para cette journée,
    Ni le coffret des sceaux, que portait fièrement
       La chancelière haquenée,
       Nommée ainsi très-justement.

    De vouloir peindre aussi les trois cours souveraines[776]
       Et leur auguste majesté.
    Ma muse n'y perdrait que son temps et ses peines;
    C'est un sujet trop vaste et trop peu limité.
      Messieurs de ville eurent en vérité
    Bonne part de l'honneur en cette illustre fête
       Je trouvai surtout bien monté
       Celui qui marchait à la tête[777].
       Il n'est pas jusqu'à Recollet
       Qui ne fût sur sa bonne mine:
       Son cheval, qui n'était pas laid
       Et semblait de taille assez fine,
       Lui secouait un peu l'échine,
       Et pensa mettre en désarroi
       Ce brave serviteur du roi.

       Si je m'étais trouvé plus près
       Des harangueurs et des harangues,
       Vous auriez en vers quelques traits
       De ce qu'ont dit ces doctes langues,
       Sans mentir, j'ai beaucoup perdu
       De n'en avoir rien entendu;
       Car, en fait de magnificence,
       Les compliments sur tes habits
       L'ont emporté, comme je pense;
       Mais tout cela n'est rien au prix
       Des mulets de Son Éminence[778].
      Leur attirail doit avoir coûté cher,
    Ils se suivaient en file ainsi que patenôtres.
    On envoyait d'abord vingt et quatre marcher.
    Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres.
    Les housses des premiers étaient d'un fort grand prix;
    Les seconds les passaient, passés par les troisièmes;
       Mais ceux-ci n'ont, à mon avis,
       Rien laissé pour les quatrièmes.
    Monsieur le cardinal l'entend en bonne foi;
    Car après ces mulets marchaient quinze attelages.
       Puis sa maison, et puis ses pages,
       Se panadant[779] en bel arroi,
       Montés sur chevaux aussi sages
       Que pas un d'eux, comme je croi.
       Figurez-vous que dans la France
       Il n'en est point de plus haut prix;
       Que l'un bondit, que l'autre danse.
       Et que cela n'est rien au prix
       Des mulets de Son Éminence.

     Bientôt après, les seigneurs de la cour,
     Propres, dorés et beaux comme des ange.
       Ou comme le dieu d'Amour,
       Attirèrent nos louanges[780].
    J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars
    Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards;
      Car ces seigneurs, qui sont près d'une belle
         Aussi doux que des moutons,
         Sont pires que vrais lions
         Quand ils ont une querelle,
         Ou que le bruit des canons
         Leur échauffe la cervelle.
        En habits sous l'or tout caches,
        En chevaux bien enharnachés.
        Ils avaient fait grosse dépense;
        Et quant à moi, je fus surpris
        De voir une telle abondance.
        Et n'estimai plus rien au prix
        Les mulets de Son Éminence.

        Incontinent on vit passer
        Des légions de mousquetaires.
        C'est un bel endroit à tracer;
    Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires.
    Leur maître n'a que trop de quoi m'embarrasser.
        Vous le voyez quelquefois:
    Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois.
    Ou de taille aussi belle, ou de mine aussi bonne?
    Ce n'est pas mon avis, et lorsque je le vois,
    Je crois voir la grandeur elle-même en personne[781].

      Comme jadis le monarque des cieux
         Dans le ciel fit son entrée,
    Après avoir puni l'orgueil audacieux
         Des suppôts de Briarée;
    Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois
    Ayant du fier Python percé l'énorme masse,
         Triompha sur le Parnasse;
    Ou comme Mars entra pour la première fois
         Dans la capitale de Thrace;
    Ainsi je crois encor voir le prince qui passe.
      Et vous pouvez choisir de ces trois-là
         Celui qu'il vous plaira.

    Mais comment de ces vers sortir à mon honneur?
    Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empêche;
    Et de fièvre en chaud mal me voici, monseigneur.
         Enfin tombé sur la calèche.
    On dit qu'elle était d'or, et semblait d'or massif.
         Et qu'il s'en fait peu de pareilles;
    Mais je ne la pus voir, tant j'étais attentif
         A regarder d'autres merveilles.
    Ces merveilles étaient de fort beaux cheveux blonds.
    Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde;
        Et d'autres appas sans seconds
        D'une personne sans seconde.
         Qu'on ne me demande pas
         Qui c'était que la personne
         En qui logeaient tant d'appas;
         La question serait bonne!
        Tant d'agrément, tant de beauté.
      Tant de douceur et tant de majesté.
        Tant de grâces si naturelles,
    Où l'on trouvait de quoi faire un million de belles,
         Ne peuvent en bonne foi
         Se trouver qu'en la merveille,
         Sans égale et sans pareille.
         Qui donne aux autres la loi
         Et qui dort avec le roi.

Le jeu était une des plus ardentes passions de cette époque. Les lettres
de Bartet à Mazarin et à Fouquet attestent qu'elle était portée aux
derniers excès. Le surintendant et les financiers qui l'entouraient
hasardaient des sommes énormes. Gourville raconte[782] que, pour son
début, il gagna sept à huit cents pistoles à MM. Hervart et de la
Basinière, l'un contrôleur général des finances et l'autre trésorier de
l'épargne. Peu de temps après, étant à Saint-Mandé, dans la maison de
campagne du surintendant, il gagna encore dix-sept cents pistoles[783].
On jouait également chez madame Fouquet, et, parmi les dames qui
hasardaient de grosses sommes, on trouve une précieuse, madame de
Launay-Gravé[784], qui devint marquise de Piennes. Gourville gagna un
jour chez madame Fouquet dix-huit mille livres au comte d'Avaux. On ne
mettait pas d'argent sur table; mais, à la fin de la partie, chacun
écrivait sur une carte ce qu'il devait à son adversaire et la lui
remettait. On jouait souvent des bijoux de prix, des points de Venise
d'une grande valeur, et même des rabats estimés soixante-dix ou
quatre-vingts pistoles chacun.

Fouquet, jouant contre Gourville, perdit jusqu'à soixante mille livres
et les regagna d'un seul coup. Le contrôleur général d'Hervart perdit le
même jour cinquante mille livres. M. de la Basinière ayant invité le
surintendant et sa femme à souper dans son hôtel, situé sur le quai
Malaquais[785], Gourville les accompagna et gagna au marquis de
Richelieu cinquante-cinq mille livres en un demi quart d'heure. Le
marquis vendit pour le payer une terre qu'il possédait en
Saintonge[786].

Ces folles dépenses mettaient une grande partie des courtisans à la
merci du surintendant. Il leur fournissait de l'argent, leur donnait des
pensions, ou du moins une part dans les compagnies de finance, qui
assuraient d'énormes bénéfices à ceux qui pouvaient fournir les
premières avances. Il arrivait cependant quelquefois que cette mise de
fonds était une source d'embarras pour des courtisans prodigues. Je ne
citerai qu'un exemple de ces misères de la cour. Un des hommes les plus
éminents de l'époque, Hugues de Lyonne, s'était mis dans la dépendance
de Fouquet par son amour des plaisirs et les prodigalités où il
l'entraînait. Ses lettres au surintendant n'attestent que trop à quel
triste rôle ce secrétaire de Mazarin, qui fut une des gloires de la
France, était réduit en 1660. Il écrivait à Fouquet, le 19 octobre[787]:
«Je me trouve depuis deux jours tellement accablé de tous côtés de
dettes qu'on me presse de payer sans que je puisse être aidé d'aucun
endroit de ce qui m'est dû, que je suis forcé de recourir à vous pour
trouver quelque remède à mon embarras, que je vous avoue que je ne dis
qu'à la dernière extrémité. M. de Gourville m'avait fait espérer que,
pour les intérêts du prêt de Dauphiné, on me baillerait au moins quinze
mille francs comptant et le reste en bonnes assignations. Cependant je
ne vois rien venir ni pour ces intérêts-là ni pour le principal même,
dont il m'est dû encore une portion bien considérable, et vous savez
comment cette affaire s'est passée; ce qui m'en devait revenir quand je
m'y engageai sur votre parole, ce que j'empruntai, ce que je pouvais
retirer et que je ne fis pas, parce que vous le désirâtes de la sorte,
et comme je m'y trouve aujourd'hui embourbé et pour principal et pour
intérêts.

«Je vois que mon affaire de la charge tirera de longue sous divers
prétextes, et que ce n'est pas un secours présent à mon mal. Ainsi, si
vous ne pouvez rien faire présentement sur cette affaire de M. de
Gourville, le plus court et le plus facile serait à mon avis de me tirer
sans délai de l'autre grande, dont je vous ai si souvent parlé, qui me
mettrait bien au large, et qu'aussi d'ailleurs j'ai grand intérêt de
finir, quand ce devrait être même sans aucun avantage, ne pouvant vivre
dans cette inquiétude ni supporter un si grand poids que de voir
toujours en risque la plus considérable partie de mon bien et ce que
j'ai même emprunté. Il y a plus d'un mois que le terme qu'il vous avait
plu de me désigner pour terminer cette affaire est expiré. La compagnie
dont est question sait, il y a longtemps, par où sortir de ce qu'on lui
demande. Ainsi tous les obstacles me paraissent cessés à présent pour
finir avec avantage; mais, quand cela ne serait pas, je vous aurais
obligation de me débarrasser même but à but et sans y avoir profité de
rien. Quand je m'y suis embarqué, sur l'espoir de votre faveur, j'avais
cru que je pourrais, par votre crédit, être au moins déchargé d'une
partie des avances, qui est une grâce qu'un surintendant, à mon sens,
peut faire à ses amis; mais, cela n'ayant pu être, je tiendrai, comme je
dis, à obligation d'en sortir sans y gagner ni perdre, et
particulièrement si cela peut être dans une conjoncture où je suis dans
un dernier besoin. Je vous prie aussi de voir si vous ne pourriez point
me faire donner quelque assistance comptant pour les intérêts de
l'affaire de M. de Gourville, ainsi qu'il me l'avait fait espérer. Je
veux croire que lui ou quelque autre ne refuseront pas d'en faire
l'avance en leur donnant leurs sûretés. Enfin je me remets entre vos
bras dans une extrême nécessité. Je suis tout à vous.»

Le 28 octobre, le surintendant recevait de de Lyonne une lettre encore
plus pressante: «Je vous assure, lui disait-il, que je ne sais plus où
donner de la tête, pour soixante-dix mille francs qu'on me demande de
divers côtés. Je passai, il y a quatre jours, chez M. Bruant[788]; mais
il y a quatre mois que cela dure, je vois bien que, s'il ne vous plaît y
mettre la bonne main, je languirai encore longtemps. Je vous en conjure
autant qu'il m'est possible.

«M. le cardinal me dit hier le nouvel état de l'affaire de la charge de
chancelier de la reine pour les difficultés de M. de Bonnelle[789]; je
ne vous en dirai mot, parce que Son Éminence vous en a parlé, à ce
qu'elle m'a dit.

«Je vous prie de vous souvenir de faire mettre nettement sur le papier
aux gens que vous savez toutes leurs pensées. J'ai toujours oublié en
cette affaire-ci à vous parler du point principal, et sans lequel
j'aurais peine à me résoudre d'y entendre, qui est que vous me ferez la
faveur de me donner mademoiselle votre fille pour mon fils si l'affaire
réussit. Je ne serais pas assez impertinent pour faire cette proposition
et cette instance si je n'étais persuadé (je ne sais si je me trompe)
que de la donner à un secrétaire d'État, titulaire de la charge des
étrangers, peut être aussi avantageux que de la placer dans une maison
de duc et pair, et peut-être plus, ayant votre protection. Si vous
m'accordez cette grâce, il serait bien aisé de faire dès à présent des
conventions où chacun trouverait son compte, et où l'on ne manquerait
pas de l'argent qu'il faut pour venir à bout de l'affaire. Je ne vous
presse pourtant de rien à quoi vous puissiez avoir la moindre
répugnance, sans que je m'en départe aussitôt. Je vous dis cela, parce
que vous pouvez avoir d'autres vues plus avantageuses, qui le seront
aussi à moi-même, dans la profession que je veux faire toute ma vie
d'être plus à vous qu'à moi.»

L'ouverture faite par de Lyonne pour le mariage de son fils avec la
seconde fille du surintendant ne fut pas rejetée par Fouquet. Il demanda
à de Lyonne de rédiger les conditions par écrit[790]. La réponse de de
Lyonne prouve qu'il était question d'acheter la charge de secrétaire
d'État, dont Brienne était titulaire, moyennant huit cent mille livres.
Pour le payement de cette somme, Fouquet devait s'engager à faire
rembourser à Brienne une valeur d'environ trois cent mille livres
d'anciens billets de l'épargne, en les faisant assigner sur des fonds
disponibles, et, en outre, à lui payer comptant deux cents ou deux cent
cinquante mille livres, qui seraient regardées comme avancement
d'hoirie, «en sorte, ajoutait de Lyonne, que si, au temps que le mariage
se pourrait consommer, il venait à manquer par la volonté de mon fils,
il serait obligé de vous rendre cette somme à vous ou aux vôtres, et, en
cas que le mariage manquât par votre volonté ou celle de votre fille, si
elle était alors en état de trouver un meilleur parti, que ladite somme
avancée demeurerait à mon fils.» Si, au contraire, comme l'espérait de
Lyonne, le mariage avait lieu, les avances faites par Fouquet seraient
comptées comme partie de la dot qu'il se proposait de constituer à sa
fille. En terminant, de Lyonne déclarait qu'il était disposé à se
soumettre à toutes les conditions que Fouquet voudrait lui imposer. Ce
projet n'eut pas de suite; mais de Lyonne n'en resta pas moins enchaîné
au surintendant par les liens les plus forts, ceux de la nécessité. Ses
passions et ses plaisirs le livraient à la merci de l'homme qui
disposait du trésor public.



CHAPITRE XXIX

--OCTOBRE 1660-MARS 1661--

Vie agitée et inquiète du surintendant.--Embarras
pécuniaires.--Lettre adressée par Fouquet à Bruant et réponse de ce
dernier.--Avis donnés à Fouquet sur l'hostilité de Turenne à son
égard.--Craintes du surintendant, qui communique à Gourville son
projet contre Mazarin.--Conseil que lui donne Gourville; Fouquet ne
le suit pas.--Maladie de Mazarin.--Détails sur les derniers temps
de sa vie.--Il se fait transporter à Vincennes.--Conseils qu'il
donne à Louis XIV.--Inquiétude de Fouquet.--Avis qu'il
reçoit.--Mort de Mazarin 9 mars 1661.


Fouquet était lui-même aussi tourmenté que les joueurs passionnés qui
imploraient son secours. Il était obligé de répondre aux exigences de
Mazarin, de payer les créanciers les plus pressés et de se créer sans
cesse de nouvelles ressources. En même temps, il lui fallait veiller sur
ses ennemis et entretenir partout des espions. Mener une vie de plaisirs
et d'intrigues, au milieu des soucis des affaires et des préoccupations
de la politique, tel fut le problème que le surintendant s'efforça de
résoudre. Nous le voyons tantôt au milieu de ses commis, Gourville,
Pellisson, Bruant, Girardin, chercher comment il fera face aux dépenses
imminentes; puis, troublé par les avis souvent contradictoires qui lui
arrivaient de tous côtés, reprenant son plan de résistance et de guerre
civile. Enfin, tourmenté des longs entretiens de Louis XIV avec le
cardinal mourant, il s'efforce d'en pénétrer le mystère et ne reçoit que
des révélations incertaines, parfois même opposées, qui ajoutent à la
perplexité de son esprit. Parvenu presque au comble de la puissance, il
n'en est que plus agité et plus inquiet. Tel est le spectacle que
présente la vie du surintendant depuis le mois d'octobre 1660 jusqu'en
mars 1661, époque de la mort de Mazarin.

Fouquet écrivait, en octobre 1660, à Bruant des Carrières, un de ses
principaux auxiliaires dans l'administration des finances[791]: «Je me
suis trouvé un peu incommodé et n'irai pas à Paris aujourd'hui.
Mandez-moi ce que vous avez fait avec Catelan.

«Voyez ce soir M. de Champlâtreux, de ma part, pour savoir les sûretés
qu'il peut désirer, et que M. Girardin le voie et le fasse visiter.

«Il est nécessaire que vous m'envoyiez le compte de M. Charron à
présent, c'est-à-dire au juste ce qui reste dû de la dernière
ordonnance, et que vous lui mandiez, outre les cent vingt mille livres
de Gourville, que vous le priez de recevoir un billet encore de cent
mille francs de vous pour argent comptant, et donnez-lui pour huitaine.
Entre ci et là, on aura de l'argent; car je l'ai employé dans le compte,
et il est nécessaire qu'il dise l'avoir reçu.

«Son Éminence presse aussi pour cent mille francs à M. Bernard.

«Mandez-moi à quoi se montent par an les appointements payés à M. Rose,
combien à M. de la Rose et combien à M. Roussereau, et en quelles
qualités; ce qui a été payé à M. le premier président pour cette année
et ce qui reste dû tant de ses remboursements que de ses gages et
pensions.

«Mandez-moi quel projet vous faites pour les trois cent mille livres de
l'emprunt des parties casuelles, afin que je ne blesse point M. Girardin
et que je satisfasse Son Éminence.

«Je ne sais plus ce que vous faites pour le taillon, ni si l'affaire de
Caen est finie.

«Mandez-moi d'où provient l'ordonnance du marquis de Richelieu et d'où
venait celle que l'on a payée. Cela presse; car je dois demain donner
ces mémoires à Son Éminence.

«Envoyez-moi l'état de tous les billets des particuliers qui pressent et
demandent payement, en un mot tout ce que vous avez; car demain je dois
régler le tout, et il sera difficile d'y revenir.»

Bruant répondait sur la marge aux questions de Fouquet: «Je n'ai point
rendu compte à monseigneur de toutes choses, parce que j'ai attendu
jusqu'à midi sans sortir. Je vis hier soir M. Catelan, auquel je
proposai de se conserver eux quatre, et de payer dix-huit cent mille
livres à la déduction de trente mille livres de gages et droits. Il
goûta fort cela; mais il me parla de l'impuissance de MM. Galand et
Chastelain, qui ont des emportements extraordinaires et ne peuvent pas
payer un sol. Ce qui a fait que nous avons repris la proposition de
faire huit offices pour servir deux par quartier, l'un au conseil et
l'autre à la direction[792], de faire payer les deux millions au roi par
les quatre nouveaux, et deux cent mille livres aux quatre anciens, en
sorte qu'elles ne seront plus que de sept cent mille, anciennes et
nouvelles. J'en ai dit un mot à M. Bechameil, qui ne s'en est pas
éloigné, et je crois que monseigneur trouvera la chose fort juste et
fort faisable, et, si ces messieurs n'en veulent pas, on trouvera
d'autre monde.»

Bruant entre ensuite dans de longues explications sur ses relations avec
le président de Champlâtreux, fils de Mathieu Molé. Il s'agissait de
l'acquisition, par le surintendant, d'une terre qui appartenait à M. de
Champlâtreux, et dont Bruant était chargé de négocier l'acquisition.

Puis viennent les comptes relatifs à Charron. Après les avoir établis,
Bruant parle du billet de cent mille francs que ce financier doit
recevoir comme argent comptant: «Je prierai, ajoute-t-il, le sieur
Charron de dire qu'il a reçu cette somme, et je crois qu'il le fera,
c'est-à-dire son commis, car il est aux champs.

«Les appointements de M. Rose et ceux de M. Roussereau[793] sont de
dix-sept mille trois cents livres chacun; je l'ai pris sur leurs
billets.

«Il reste dû à M. le premier président quinze mille livres des trente
mille livres de son second remboursement. Il n'a reçu, sur les seize
mille livres de l'année courante, que quatre mille livres du premier
quartier. Reste à lui payer quinze mille livres d'une part et huit mille
pour les quartiers échus[794].» Suivent des détails sur d'autres
affaires de finances, dont le surintendant devait rendre compte au
cardinal.

Au milieu de ces travaux financiers, Fouquet recevait des avis qui
excitaient son inquiétude et réveillaient en lui les soucis de
l'ambition. Il entretenait des espions dans les classes les plus élevées
et parmi les créatures les plus viles. Ses papiers sont remplis de
lettres honteuses, dont nous ne parlerons qu'en passant. La femme d'un
sieur de la Loy, qui habitait le Palais-Royal et avait une maison à
Saint-Mandé, servait d'espion à Fouquet, en même temps que
d'entremetteuse. Elle lui écrivait, le 19 octobre 1660[795]:

«Monseigneur,

«J'ai cru être obligée de vous donner avis que, hier, j'ai su de
personnes de condition, et qui disaient le savoir de bonne part, que M.
le maréchal de Turenne portait fort M. Delorme contre vous envers M. le
cardinal, et que même M. l'abbé (Fouquet) appuyait fort cela. Je vous
demande pardon si je prends la liberté de vous mander ces choses; mais
j'ai cru y être obligée, étant une créature aussi à vous que j'y suis.»
Et, à la fin de la lettre, elle ajoute: «Je vous conjure, monseigneur,
de me continuer l'honneur de votre bienveillance et de me croire la
personne du monde la plus à vous, et en qualité de votre très-humble et
très-obéissante et obligée servante.» Ainsi, d'un côté, bassesse et
platitude; de l'autre, inimitiés ardentes et ambition inquiète, tracas
des affaires, poursuite insensée des plaisirs, âpreté au gain et folles
prodigalités, telle était la vie de Fouquet.

Le surintendant avait partout des créatures qui recevaient son argent,
mais il se trompait en croyant pouvoir compter sur leur dévouement en
cas de danger. C'est ce que Gourville lui représenta avec raison,
lorsque Fouquet lui montra le plan qu'il avait rédigé pour sa défense,
et dont nous avons parlé plus haut[796]. Le surintendant l'avait
conservé à Saint-Mandé et n'en avait jamais abandonné l'exécution. Il le
lut à Gourville vers cette époque, dans les derniers mois de 1660.
Gourville lui représenta qu'il était dupe d'une dangereuse illusion et
l'engagea à renoncer à ce plan chimérique. «Il faut donc le brûler?» lui
dit Fouquet, et, sur la réponse affirmative de Gourville, il déclara
qu'il suivrait son conseil[797]. Le surintendant se rendit alors dans un
cabinet qui communiquait par un souterrain avec son château, et qui
avait une sortie particulière dans le parc de Vincennes; mais, au lieu
de brûler ce projet, qui formait un cahier assez volumineux, il le mit
derrière une glace, où le trouvèrent dans la suite les commissaires
chargés de faire l'inventaire de ses papiers.

Dès le mois d'août, Mazarin, contre lequel Fouquet songeait encore à se
défendre, avait commencé à ressentir les effets du mal qui devait le
conduire au tombeau. Gui-Patin, qui n'aimait pas le cardinal, annonçait
à son ami Falconnet qu'on s'occupait de son successeur[798]: «Un honnête
homme des premiers de sa robe m'a dit aujourd'hui (ce mardi 17 août)
que, dans peu de temps, nous aurons de bonnes nouvelles; quelques-uns
croient que c'est qu'on parle du cardinal de Retz. Bien que le cardinal
Mazarin se porte mieux, on ne laisse pas de songer qui serait celui qui
pourra attraper sa place. On parle fort de quatre, savoir: le maréchal
de Villeroi, M. le Tellier, M. Fouquet, surintendant des finances, et le
seigneur Ondedei, évêque de Fréjus[799]. J'aimerais mieux le cardinal de
Retz que tout cela; mais je n'en serai pas cru.» Le frondeur Gui-Patin
est très-libre de faire des vœux pour son patron, et il ne s'en fait pas
faute dans maint passage de ses lettres, en même temps qu'il se plaît à
peindre la pâleur et l'abattement de Mazarin[800].

A ces attaques renouvelées de la Fronde il faut opposer le récit d'un
témoin oculaire, qui nous montre le cardinal conservant jusqu'au
dernier moment la puissance de son esprit. Mazarin contribua encore à
cette époque à accroître l'influence de la France, que le dernier traité
avait portée si haut. Médiateur entre les États du nord de l'Europe, il
prépara leur pacification à Oliva. En même temps, il négociait avec le
pape pour l'engager à restituer aux souverains de Parme et de Modène les
villes qu'il leur avait enlevées et maintenir l'équilibre des puissances
italiennes. Ainsi, jusqu'aux derniers temps de sa vie, le cardinal ne
cessa de s'occuper de la grandeur de la France.

On peut lui reprocher d'avoir négligé l'administration intérieure, et, à
ce point de vue, il est inférieur au cardinal de Richelieu. Cependant
une lettre écrite par l'abbé Viole, qui paraît avoir été attaché à
Mazarin, quoique son nom rappelât un ardent frondeur, indique que, sur
son lit de mort, le cardinal nourrissait de grandes pensées. Il voulait
achever le Louvre; mais il n'en eut pas le temps, et le palais des rois
de France a attendu pendant deux siècles un complément indispensable, et
a présenté, au milieu de ses splendeurs, l'aspect d'un monument en
ruine. Mazarin songeait aussi à substituer une vaste place à l'ancien
marché aux chevaux; ce projet fut exécuté quelques années plus tard, et
donna naissance à la place Louis-le-Grand (aujourd'hui place Vendôme),
qui est restée un des ornements de Paris. La même lettre, qui porte la
date du 4 février 1661, parle des projets formés pour soulager le
cardinal des détails de l'administration. La copie, qui se trouve dans
les papiers de Fouquet conservés à la Bibliothèque impériale[801],
semble avoir été faite par des agents de la poste vendus au
surintendant. Cette circonstance prouve avec quel soin il se faisait
informer de tous les détails de la santé du ministre. On a écrit au dos
de la lettre cette note, probablement destinée à Fouquet: _Quelque chose
à lire_.

«Il y a près de quinze jours, écrit l'abbé Viole, que M. le
président[802] est malade et que je ne le quitte point. Difficilement
puis-je savoir de grandes nouvelles; ce n'est pas que, dans les ruelles,
il ne s'en débite beaucoup, et que mon frère n'ait vu grand monde, mais
en vérité j'ai plus songé à son mal qu'à toutes choses. Il est mieux,
Dieu merci! et commencera à sortir demain, et ses affaires seraient en
bon état si M. le cardinal avait une meilleure santé. Toute la semaine
lui a été assez mauvaise, et mercredi il se leva en rochet et put faire
ses dévotions à la messe, dont il fut si fatigué, que l'on le recoucha,
et toutes les nuits un médecin le veille. Dieu lui en ôte le danger!
Jamais on ne vit une fermeté égale à la sienne. Son infirmité, qui est
dangereuse, ne lui donne aucun chagrin et ne l'empêche point de former
des desseins qui ne se peuvent exécuter qu'avec dix ans de vie; il veut
vendre sa maison à M. de Longueville, dont l'on veut abattre
l'hôtel[803] à cause du Louvre, et, si Son Éminence faisait cette
affaire, il prétend bâtir un palais à la place du marché aux chevaux au
même endroit, y faire une grande place comme celle que nous appelons la
Royale. L'on ne lui parle point d'affaires, et il en arrive toujours à
régler dans un si grand État qu'est le nôtre. L'on dit que l'on va faire
un conseil, composé de MM. de Turenne, le chancelier, Villeroy, le
surintendant, le Tellier, de Lyonne, qui décidera des affaires
ordinaires; mais les importantes, Son Éminence les déterminera. Ce n'est
seulement que pour le soulager de la bagatelle. Nous sommes fort mal
avec le pape, qui n'a fait aucune considération des instances que les
deux couronnes lui ont faites pour la restitution de Castro au duc de
Parme et de Comacchio au duc de Modène, et, quoique l'ambassadeur
d'Espagne à Rome eût ordre de presser cette affaire, il ne l'a fait
qu'avec langueur, ménageant le pape à cause du Portugal[804]. Cependant
ces terres se trouvent réunies à l'État ecclésiastique: et, sur ce que
l'on a remontré à Sa Sainteté qu'elle aurait eu raison d'en faire part
aux couronnes, il a reparti que, comme les couronnes ne lui avaient
donné aucune participation de cette grande paix, il faisait aussi les
affaires tout seul.

«L'on a volé M. d'Anjou dans le cabinet des bains du roi, et lui a-t-on
pris dans une armoire qu'il y a six mille quatre cents louis d'or avec
deux bagues. Dans ce même endroit étaient toutes les bagues de la
couronne, sans que l'on y ait touché. L'on ne sait point encore ce que
c'est; il est important d'en faire une exacte recherche, pour les suites
qu'une insolence impunie pourrait produire. L'on dit que c'est une
personne de la cour que l'on veut cacher; car le roi a rendu la somme
volée, et l'on n'en parle plus.»

Mazarin ne se montra pas toujours aussi ferme envers la mort, si l'on en
croit les écrivains contemporains. Le jeune Brienne, qui vivait à la
cour et presque dans l'intimité du cardinal, rappelle plusieurs scènes
caractéristiques. Pendant la maladie de Mazarin, le feu prit au Louvre
(6 février 1661). «Je courus, dit Brienne[805], à l'appartement du
cardinal. Je le rencontrai comme il sortait de sa chambre, soutenu sous
les bras par son capitaine des gardes. Il était tremblant, abattu, et la
mort paraissait peinte dans ses yeux, soit que la peur qu'il avait eue
d'être brûlé dans son lit l'eût mis en cet état, soit qu'il regardât ce
grand embrasement comme un avertissement que le ciel lui donnait de sa
fin prochaine. Jamais je ne vis homme si pâle ni si défait. Je ne
laissai pas de m'approcher de lui comme les autres; mais, quand je vis
qu'il ne répondait à personne, je ne lui dis mot, et me contentai de me
faire voir à lui. Il monta dans sa chaise sur le haut du degré et le
descendit ainsi à l'aide de quatre porteurs et de ses gardes, tandis que
les Suisses, rangés sur les marches à droite et à gauche, se passaient
de main en main les seaux d'eau ou couraient les jeter sur les flammes,
qui dévoraient déjà l'appartement dont le cardinal venait de sortir.»

Mazarin se retira dans son palais, qui est aujourd'hui la bibliothèque
impériale[806], et là, au milieu de toutes les richesses qu'il avait
entassées, il voyait avec terreur s'avancer la mort, «Je me promenais à
quelques jours de là, dit le jeune Brienne[807], dans les appartements
neufs de son palais; j'étais dans la petite galerie où l'on voyait une
tapisserie tout en laine, qui représentait Scipion, exécutée sur les
dessins de Jules Romain. Elle avait appartenu au maréchal de
Saint-André; le cardinal n'en avait pas de plus belle. Je l'entendis
venir au bruit que faisaient ses pantoufles, qu'il traînait comme un
homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai
derrière la tapisserie, et je l'entendis qui disait: «_Il faut quitter
tout cela_!» Il s'arrêtait à chaque pas; car il était très-faible et se
tenait tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et, jetant les yeux sur
l'objet qui lui frappait la vue, il disait: «_Il faut quitter tout
cela_!» Et, se tournant, il ajoutait: «_Et encore cela! Que j'ai eu de
peine à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret?... Je
ne les verrai plus où je vais_.» J'entendis ces paroles
très-distinctement; elles me touchèrent peut-être plus qu'il n'en était
touché lui-même.» Le jeune Brienne raconte encore plusieurs anecdotes où
se peint la terreur de Mazarin à l'approche de la mort[808].

Ces regrets et ces sentiments d'effroi n'empechèrent pas Mazarin de
s'occuper sérieusement des affaires publiques jusqu'à sa dernière heure.
Il s'était fait transporter à Vincennes, dont il était gouverneur; ce
fut là qu'il eut avec le jeune Louis XIV ces entretiens prolongés, où il
lui donna les plus sages conseils et lui signala avec une intelligence
supérieure les qualités et les défauts de chacun des ministres. Fouquet
était justement inquiet du mystère qui couvrait ces entretiens du
cardinal et du roi. Ses papiers prouvent qu'il s'efforçait d'en pénétrer
le secret; mais les avis qu'il recevait étaient souvent contradictoires
et le laissaient de plus en plus perplexe.

Ce fut vers cette époque, en janvier 1661, que le surintendant eut avec
son frère une querelle très-vive dans l'antichambre même du cardinal, et
les reproches qu'ils s'adressèrent devant un grand nombre de courtisans
n'étaient pas de nature à relever leur crédit et leur réputation[809].
L'abbé dit au surintendant qu'il était un voleur, qu'il avait dépensé
dix-huit millions en bâtiments, que sa table lui coûtait autant que
celle du roi, et qu'il entretenait un grand nombre de femmes qu'il lui
nomma. De son côté, le surintendant reprocha à son frère ses ridicules
amours avec madame de Châtillon. Cette scène scandaleuse parvint au
cardinal. L'abbé Fouquet, si l'on en croit Gui-Patin, chargea tellement
son frère, «qu'on tenait le surintendant en état d'être pendu.»

Gui-Patin, qui n'aimait pas les financiers, est suspect dans ses
assertions contre Fouquet. Celui-ci crut cependant nécessaire de se
justifier dans un entretien avec le cardinal et de faire agir auprès de
lui quelques-uns de ses confidents. Il se servit surtout d'Hugues de
Lyonne, qui avait été longtemps secrétaire de Mazarin et qui était resté
un de ses familiers. De Lyonne écrivait à Fouquet, le 16 février[810]:
«Je vous avertirai que Son Éminence m'a dit que vous lui aviez tenu un
discours qui l'avait infiniment satisfait. Je suis au désespoir que,
quand il me disait cela, M. le chancelier est entré, qui a rompu cet
entretien, dans lequel, s'il fût entré dans le détail, j'avais la plus
belle occasion du monde de pousser la chose et de dire peut-être ce que
vous n'aviez pas dit. Je compte néanmoins pour beaucoup que votre
discours lui ait plu, et il me semble qu'il y a à en tirer des
conjectures fort avantageuses.»

D'autres avis étaient moins favorables. Une personne de la cour, dont
l'écriture ne nous est pas connue, révélait nettement au surintendant
les dispositions hostiles de Mazarin. Elle lui écrivait, le 4 mars:
«Quelqu'un de chez le maréchal[811] dit hier soir que vous lui aviez
rendu de fort mauvais offices auprès de M. le cardinal, lequel n'a pas
tant témoigné de considération pour lui au roi qu'il espérait. On dit
que le cardinal ne lui a parlé avantageusement que de MM. de Lyonne et
le Tellier; que, s'il ne meurt point, vous êtes perdu, et que vous avez
donné quantité d'argent chez la reine pour vous y faire des créatures.
Dans l'état où sont les choses, ne pensez point, s'il vous plaît, à me
voir. Il ne faut point vous divertir de vos affaires, et, quand je
n'aurai plus rien qui vous regarde à vous apprendre, je plaindrai fort
le temps que vous perdriez à un entretien aussi peu agréable que le
mien.»

D'autres tenaient Fouquet au courant des progrès de la maladie.
«Pellisson me dit l'autre jour, écrit au surintendant une dame de la
cour[812], que vous ne seriez pas fâché de savoir ce que l'abbé de Maure
avait jugé du mal de M. le cardinal. Si M. d'Épernon vous a vu depuis,
je suis persuadée qu'il ne vous en aura rien celé; mais, comme je n'en
suis pas assurée, je vous dirai que, de la manière dont on le traite, il
ne croit pas qu'il en puisse réchapper ni même qu'il puisse longtemps
continuer les remèdes qu'on lui donne.» La même personne, qui paraît
sincèrement dévouée à Fouquet, lui écrivait encore, le 2 mars[813]: «Je
ne sais rien de nouveau aujourd'hui, qu'une chose qui me déplairait
infiniment si elle se trouvait véritable: c'est que la parole est donnée
du mariage de mademoiselle Marianne[814] avec le marquis de Villeroi.
J'en craindrais les suites avantageuses pour lui, et je ne puis
m'empêcher de le haïr depuis que je sais qu'il n'est pas de vos amis.»

Ces bruits n'étaient pas fondés; mais il n'est pas sans intérêt de voir
l'agitation qui régnait à la cour, les nouvelles qui y circulaient, les
partis qui se dessinaient, les noms des candidats désignés comme
successeurs de Mazarin. Le maréchal de Villeroi, ancien gouverneur de
Louis XIV, était un des prétendants à la place de premier ministre, et
le crédit qu'un mariage avec une nièce du cardinal aurait donné à son
fils semblait en faire un compétiteur redoutable pour Fouquet. Ainsi
raisonnaient les courtisans, qui ne connaissaient guère mieux la vérité
que le bourgeois Gui-Patin, dont les lettres répètent à peu près les
mêmes nouvelles, avec assaisonnement de remarques satiriques.

Ce qui paraît certain, au milieu de ces bruits souvent contradictoires,
c'est que Mazarin révéla au roi les dilapidations et les vues
ambitieuses de Fouquet, tout en reconnaissant qu'il avait de grands
talents, et qu'il serait capable de bien servir l'État si on pouvait le
guérir de sa passion pour les femmes et mettre un terme à ses
prodigalités dans la construction des bâtiments. C'est ce qui résulte
d'une déclaration de la reine mère, révélée par son confesseur[815].
Outre de Lyonne et le Tellier, Mazarin recommanda à Louis XIV son
intendant Colbert. Les paroles du cardinal méritent d'être conservées.
«Sire, je vous dois tout, dit-il au roi, mais je crois m'acquitter en
quelque manière en vous donnant Colbert[816].»

Peu de temps avant sa mort, Mazarin conclut un mariage qui semblait
assurer un brillant avenir à une de ses nièces, Hortense Mancini. Elle
épousa Jean-Armand de la Porte, fils du maréchal de la Meilleraye, qui
prit le nom de duc de Mazarin. Hortense Mancini lui apporta en dot trois
millions six cent mille livres d'argent comptant, les gouvernements de
la Fère, de Vincennes, et les duchés de Ponthieu et de Mayenne[817].

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Ce fut le jeune Brienne qui l'annonça le
premier à Fouquet[818]. Il rencontra le surintendant, qui se rendait à
pied de sa maison de Saint-Mandé au château de Vincennes, en traversant
les jardins. Brienne fit aussitôt arrêter son carrosse, en descendit et
prévint Fouquet. «Le cardinal est donc mort? répliqua celui-ci avec
quelque surprise. Je ne sais plus à qui me fier; les gens ne font jamais
les choses qu'à demi. Ah! que cela est fâcheux! Le roi m'attend, et je
devrais être là des premiers. Mon Dieu! monsieur de Brienne, dites-moi
ce qui s'est passé, afin que je ne fasse pas de fautes par ignorance.»
Le jeune secrétaire d'État lui conta tout en peu de mots, et continua sa
route vers Paris pour avertir le chancelier. Quant à Fouquet, lorsqu'il
arriva à Vincennes, il trouva déjà le roi en conférence avec les
secrétaires d'État de Lyonne et le Tellier.



CHAPITRE XXX

--MARS 1661--

Résolution que prend Louis XIV à la mort de Mazarin.--La cour ne
croit pas qu'il puisse y persister.--Fouquet espère s'emparer du
ministère.--Portrait du surintendant à cette époque.--Il est trompé
par Louis XIV.--Caractère du jeune roi.--Ses maximes.--Son
application au travail.--Ministres dont il s'entoure et secret
qu'il leur impose.--Surveillance qu'il fait exercer sur Fouquet par
Colbert.--Le surintendant cherche à entourer le roi d'espions et
espère le dominer par ses maîtresses.--Société de madame la
Comtesse.--Appuis que s'y ménage Fouquet.


Le lendemain de la mort de Mazarin, Louis XIV réunit le chancelier
Pierre Séguier, le surintendant Fouquet, et les ministres d'État le
Tellier, de Lyonne, Loménie de Brienne, Duplessis-Guénégaud, Phélypeaux
de la Vrillière; et, s'adressant au chancelier: «Monsieur, lui
dit-il[819], je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes
secrétaires d'État pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu
laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal: il est temps que
je les gouverne moi-même. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous
les demanderai. Hors le courant du sceau[820], auquel je ne prétends
rien changer, je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de
ne rien sceller en commandement que par mes ordres et sans m'en avoir
parlé, à moins qu'un secrétaire d'État ne vous les porte de ma part.»
Ensuite le roi se tourna vers les secrétaires d'État, et leur dit: «Et
vous, messieurs, je vous défends de rien signer, pas même une sauvegarde
ou un passe-port sans mon commandement; de me rendre compte chaque jour
à moi-même, et de ne favoriser personne dans vos rôles du mois. Et vous,
monsieur le surintendant, je vous ai expliqué mes volontés; je vous prie
de vous servir de Colbert, que feu M. le cardinal m'a recommandé[821].»

On crut que le roi, qui s'imposait une si lourde tâche, s'en fatiguerait
bientôt. Un prince de vingt-trois ans, accoutumé à laisser au cardinal
Mazarin et à sa mère le soin des affaires publiques, ne paraissait pas
capable d'une pareille application au travail. On ne connaissait pas
encore Louis XIV; mais peu à peu on vit se développer ses grandes
qualités: il avait une volonté forte et persévérantes[822], un profond
sentiment des devoirs que son rang lui imposait, une dignité majestueuse
en toutes choses[823], enfin un instinct supérieur du bon et du beau
qui suppléait souvent aux défauts de son éducation. Il savait discerner
le mérite et le récompenser. Pénétré de la nécessité du travail, il
voulut tout connaître par lui-même, finances, justice, guerre, politique
extérieure; et il s'y appliqua avec un zèle qui se soutint pendant
cinquante-quatre ans. Au mérite d'un souverain actif et résolu,
intelligent et laborieux, Louis XIV joignait un profond secret. Personne
ne fut plus maître de lui-même, et Fouquet ne tarda pas à éprouver à
quel point le jeune roi savait porter la dissimulation. En même temps
Louis XIV était convaincu de la nécessité de concentrer fortement son
autorité: «On doit demeurer d'accord, disait-il à son fils[824], qu'il
n'est rien qui établisse avec tant de sûreté le bonheur et le repos des
provinces que la parfaite réunion de toute l'autorité dans la personne
du souverain.» Il ne parlait qu'avec indignation des monarchies où le
roi est forcé de se soumettre à la volonté nationale[825]: «Il est
certain que cet assujettissement, qui met le souverain dans la nécessité
de prendre la loi de ses peuples, est la dernière calamité où puisse
tomber un homme de notre rang.»

En 1661, l'orgueil et l'infatuation de la puissance n'avaient pas encore
altéré les qualités de Louis XIV. Les idées que lui-même a exposées sur
les devoirs des souverains méritent d'être rappelées et méditées: «Il
ne faut pas vous imaginer, dit-il à son fils[826], que les affaires
d'État soient comme ces endroits épineux et obscurs des sciences, où
l'esprit tâche avec effort de s'élever au-dessus de lui-même, le plus
souvent pour ne rien faire, et dont l'inutilité, au moins apparente,
nous rebute autant que la difficulté. La fonction des rois consiste
principalement à laisser agir le bon sens, qui agit toujours
naturellement sans peine. Ce qui nous occupe est quelquefois moins
difficile que ce qui nous amuserait seulement. L'utilité suit toujours.
Un roi, quelque éclairés et habiles que soient ses ministres, ne porte
point la main à l'ouvrage sans qu'il y paraisse. Le succès, qui plaît en
toutes les choses du monde jusqu'aux moindres, charme en celle-ci comme
on la plus grande de toutes, et nulle satisfaction n'égale celle de
remarquer chaque jour quelque progrès à des entreprises glorieuses et
hautes, et à la félicité des peuples, dont on a formé soi-même le plan
et le dessein. Tout ce qui est le plus nécessaire à ce travail est en
même temps agréable: car c'est, en un mot, mon fils, avoir les yeux
ouverts sur toute la terre, apprendre incessamment des nouvelles de
toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les
cours, l'humeur et le faible de tous les princes et de tous les
ministres étrangers, être informé d'un nombre infini de choses qu'on
croit que nous ignorons, voir autour de nous-mêmes ce qu'on nous cache
avec le plus de soin, et découvrir les vues les plus éloignées de nos
propres courtisans.»

Fouquet et les autres ministres étaient bien loin de croire au zèle
réfléchi et sérieux que le jeune Louis XIV apportait à son _métier de
roi_, pour me servir de ses propres expressions. La persévérance dans
cette application aux affaires leur paraissait surtout impossible pour
un prince entouré de tant de séductions. Le surintendant résolut de
laisser s'épuiser cette première ardeur. Il espérait entraîner ensuite
Louis XIV dans un tourbillon de plaisirs qui lui feraient oublier le
soin du gouvernement, et alors, déployant cette grâce naturelle qui
charmait tous ceux qui l'approchaient, il comptait s'emparer de l'esprit
du prince et le décharger du fardeau des affaires. Tel fut son but et
son plan de conduite pendant les six mois qui s'écoulèrent de la mort de
Mazarin jusqu'à son arrestation, du 9 mars au 5 septembre 1661. C'est à
démêler cette intrigue, où le surintendant mit tout en œuvre pour
s'emparer du pouvoir, que nous devons nous attacher. D'un côté un
ministre astucieux, servi par d'innombrables espions, secondé par Olympe
Mancini et par la foule des courtisans, semble marcher à la souveraine
puissance; de l'autre, un jeune roi, que l'on croyait incapable de
diriger l'État, mais qui, plein du sentiment de ses devoirs et des plus
hautes pensées, aspirait à élever l'autorité royale et la France avec
elle, surveille avec vigilance toutes les démarches de ses ministres,
découvre les fraudes du surintendant, déjoue ses projets ambitieux et
triomphe de ses intrigues. Ce spectacle, où se montre le génie de Louis
XIV, avec sa finesse et sa force, mérite d'être étudié dans ses moindres
détails.

Louis XIV commença par former son conseil de trois ministres
exclusivement, afin de donner aux actes de son gouvernement ce secret
profond dont il aimait à s'envelopper. Il n'y appela que le Tellier, de
Lyonne et Fouquet: le premier avait une longue expérience des affaires,
et sa fidélité avait été éprouvée pendant les troubles de la
minorité[827]. De Lyonne était instruit à fond des affaires étrangères,
et le cardinal mourant l'avait recommandé au roi. Quant à Fouquet, «l'on
pourra trouver étrange, dit Louis XIV dans ses _Mémoires_[828], que
j'aie voulu me servir de lui, quand on saura que dès ce temps-là ses
voleries m'étaient connues; mais je savais qu'il avait de l'esprit et
une grande connaissance du dedans de l'État, ce qui me faisait imaginer
que, pourvu qu'il avouât ses fautes passées et promit de se corriger, il
pourrait me rendre de bons services.»

Les contemporains nous ont peint les trois ministres que Louis XIV
appelait à son conseil[829]. Michel le Tellier, secrétaire d'État depuis
1643, avait toutes les grâces de l'extérieur, que retracent fidèlement
ses portraits: un visage agréable, les yeux brillants, les couleurs du
teint vives, un sourire spirituel. Son esprit était doux, facile,
insinuant. Il parlait avec tant de mesure et de circonspection, qu'on le
croyait toujours plus habile qu'il n'était; souvent sa réserve, qui
venait de l'ignorance, passait pour sagesse. Modeste sans affectation,
cachant sa faveur avec autant de soin que ses richesses, il n'avait
point oublié que son grand-père avait été simple conseiller à la cour
des aides. Il ne fit jamais vanité d'une pompeuse et fausse généalogie,
et, bien loin d'exciter l'envie par son faste, comme Fouquet, il vivait
avec simplicité et se contentait d'une modeste campagne à Chaville. Le
Tellier se connaissait assez lui-même et était assez maître de ses
passions pour ne pas aspirer au premier rang; mais il remplissait avec
exactitude les fonctions de sa charge, et ne s'en laissait jamais
distraire par les plaisirs. Facile et poli dans le commerce ordinaire de
la vie, il était ennemi dangereux, et attendait avec patience l'occasion
de frapper ceux qui l'avaient offensé. Sa réconciliation avec Fouquet,
pendant le séjour de la cour à Toulouse, avait été plus apparente que
réelle. Il redoutait les intrigues du surintendant et était scandalisé
de ses folles prodigalités. Ainsi Fouquet ne pouvait compter sur lui
pour la réalisation de ses vues ambitieuses.

Il n'en était pas de même d'Hugues de Lyonne. Nous avons déjà vu par
quels liens ce ministre était enchaîné à Fouquet[830]. Joueur et
dissipateur, entraîné par les plaisirs et n'épargnant rien pour
satisfaire ses goûts, de Lyonne présentait un mélange de vertus et de
vices: ardent au travail et infatigable quand la nécessité l'exigeait,
mais d'ordinaire distrait par les plaisirs et ne donnant que quelques
heures aux affaires publiques, il regagnait par la vivacité de son
esprit le temps que ses passions lui faisaient perdre. Son génie vif et
perçant s'était encore aiguisé par la pratique des affaires et son
commerce habituel avec le cardinal Mazarin. Louis XIV, qui connaissait
bien de Lyonne, ses faiblesses comme ses qualités, s'en servait pour les
affaires étrangères, auxquelles il était éminemment propre. Mais il ne
lui laissait aucune influence sur le gouvernement intérieur. Les deux
Brienne, père et fils, qui possédaient la charge de secrétaires d'État
pour les affaires étrangères, ne faisaient que signer les dépêches
rédigées par de Lyonne, quoique ce dernier n'eût encore que le titre de
ministre d'État.

Fouquet était évidemment le seul des trois ministres appelés au conseil
secret que l'on pût considérer comme le successeur de Mazarin. Le
Tellier n'aspirait pas à une si haute fortune, et de Lyonne était
renfermé dans des attributions spéciales. Le surintendant seul, par le
nombre de ses créatures, l'éclat de son nom, la magnificence qu'il
étalait, semblait destiné au rang de premier ministre. Il avait
l'intelligence rapide, le travail prompt et facile. Sa conversation
était vive et légère, ses manières aisées et nobles. Son esprit cultivé
charmait tous ceux qui l'entretenaient. Il avait l'abord facile et
répondait toujours des choses agréables, de telle sorte qu'il renvoyait
à demi contents tous ceux qui venaient à son audience, lors même qu'il
ne leur ouvrait pas sa bourse. Pour suffire aux occupations de ses deux
charges et aux plaisirs d'une vie dissipée, Fouquet passait une partie
des nuits à écrire, dans son lit, les rideaux fermés[831]; il disait que
le grand jour lui donnait de perpétuelles distractions. Ce mélange de
plaisirs et de travaux ne tarda pas à altérer sa santé. Il était sujet,
en 1661, à des accès de fièvre intermittente; mais ni les conseils de
ses amis, ni le soin de sa santé, ni les avertissements de sa
conscience, ne purent prévaloir sur ses passions et l'arrêter dans la
voie fatale où il était entraîné.

Louis XIV, qui était décidé à mettre un terme aux dilapidations de
Fouquet, n'avait pas encore résolu de le perdre. Il le prit en
particulier et lui déclara qu'il voulait être roi et avoir une
connaissance exacte et complète des affaires[832]; qu'il commencerait
par les finances, comme la partie la plus importante de
l'administration, et s'efforcerait d'y rétablir l'ordre et la
régularité. Il demanda au surintendant de l'instruire exactement de tous
les détails, et le conjura de ne lui rien cacher, déclarant qu'il se
servirait toujours de lui, pourvu qu'il le reconnût sincère. Quant au
passé, il était disposé à l'oublier; mais il voulait qu'à l'avenir le
surintendant lui fit connaître avec vérité l'état des finances. Fouquet
protesta de son dévouement et de sa bonne foi; mais, au lieu de profiter
de l'occasion que lui offrait le roi pour sortir des voies tortueuses et
criminelles où il s'était engagé, il s'y plongea de plus en plus.

Cependant, si l'on en croit un contemporain qui se dit bien
informé[833], les sages avis ne manquèrent pas au surintendant. Il avait
réuni ses commis, Bruant, Pellisson, Girardin[834], et leur avait fait
part des paroles du roi. Ils lui firent remarquer qu'il y avait autant
de bonté que de fermeté dans les demandes du prince, et qu'il serait
dangereux de ne pas déférer à ses ordres. Mais Fouquet se moqua d'eux et
prétendit qu'un jeune roi, livré à ses passions, ne serait pas longtemps
fidèle à ses projets de travail. Il lui faudrait, disait-il, consacrer
au moins huit heures par jour à des détails fastidieux. Comment supposer
qu'il s'y appliquerait avec persévérance, pendant que les plaisirs
l'appelaient de toutes parts? Confiant dans cette pensée, Fouquet
présenta à Louis XIV des états falsifiés. Pendant cinq mois le
surintendant tenta de tromper ainsi le roi, sans que la patience du
prince se lassât. Chaque jour Fouquet exposait à Louis XIV les dépenses
en grand détail; il les exagérait, et au contraire diminuait les
recettes. Le roi remettait tous les soirs ces états à Colbert, qu'il
avait nommé intendant des finances, avec mission spéciale de surveiller
Fouquet. Colbert indiquait au roi les faussetés de ces états, et le
lendemain Louis XIV insistait auprès de Fouquet pour obtenir la
rectification des erreurs, sans cependant lui découvrir qu'il était
instruit de ses fraudes. Fouquet persistait dans ses mensonges et
croyait que le roi en était dupe.

Ce qui contribuait à entretenir l'illusion du surintendant, c'est qu'il
avait gagné la plupart de ceux qui entouraient Louis XIV, et il se
croyait parfaitement instruit de toutes ses pensées. Langlade et
Bartet, deux des secrétaires du cabinet, lui étaient vendus. Les jeunes
courtisans qui paraissaient les compagnons assidus du roi, les
Marsillac, les Guiche, les Vardes, recevaient et souvent sollicitaient
du surintendant des pensions ou gratifications. Marsillac surtout, que
les contemporains représentent comme l'ami du roi, était (du moins
Fouquet le croyait) complètement dans ses intérêts[835]. C'était à ce
courtisan que Louis XIV écrivait, après l'avoir nommé grand maître de la
garde-robe: «Je me réjouis comme votre ami du présent que je vous ai
fait comme votre maître[836].»

Fouquet se croyait également sûr des femmes au milieu desquelles vivait
le roi. Louis XIV semblait alors dominé par la comtesse de Soissons,
dont nous avons déjà parlé antérieurement[837]. Olympe Mancini avait
repris sur ce prince l'ascendant qu'elle avait jadis exercé. Mariée
depuis deux ans au prince Eugène de Savoie-Carignan, comte de Soissons,
elle n'était plus désignée que sous le nom de madame la Comtesse. Sa
charge de surintendante de la maison de la reine, l'éclat de sa beauté,
celle des jeunes femmes dont elle savait s'entourer, leur esprit
d'intrigue et de galanterie, tout contribuait à faire de madame la
Comtesse l'arbitre de la mode et de l'opinion. Son règne fut court, mais
brillant. La reine mère avait d'abord vu avec plaisir l'ascendant
d'Olympe Mancini sur le roi[838]. C'était un moyen de faire oublier
Marie Mancini, dont la passion tout autrement profonde aspirait au
trône. Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir des dangers que présentait
cette cabale.

La société de madame la Comtesse était trop avide et trop peu
scrupuleuse pour que le surintendant n'y fit pas de faciles conquêtes.
Parmi les femmes qui y brillaient du plus vif éclat, on remarquait
madame de Valentinois, fille du maréchal de Gramont et sœur du comte de
Guiche. Si l'on en croit Conrart et Valant[839], qui ont transcrit dans
leurs recueils de prétendues lettres trouvées dans la cassette de
Fouquet, madame de Valentinois aurait été une des maîtresses du galant
surintendant. Mais la lettre qu'ils lui attribuent paraît venir d'une
entremetteuse vulgaire. D'ailleurs, j'ai déjà fait remarquer que ces
lettres n'avaient aucune authenticité. Toutefois d'autres documents, qui
méritent plus de confiance, prouvent que madame de Valentinois était, en
effet, signalée par la chronique scandaleuse comme entretenant des
intrigues avec Fouquet. Il a déjà été question des lettres d'une
entremetteuse, nommée la Loy, lettres qui forment la plus grande partie
des papiers saisis dans la cassette de Fouquet et conservés par Baluze.
Cette femme fait plusieurs fois allusion aux bruits qui avaient couru
sur les relations de Fouquet avec madame de Valentinois. Racontant une
conversation des filles de la reine, elle écrit à Fouquet[840]: «Comme
l'on parla de choses et d'autres, et que l'on vint à tomber sur votre
chapitre, mademoiselle de Fouilloux nous dit qu'elle savait de bonne
part que vous étiez passionnément amoureux de mademoiselle de
Valentinois, et que mademoiselle de Beaulieu[841] faisait l'intrigue. Je
vis que mademoiselle de Menneville[842] changea de couleur, et devint
rouge et les yeux étincelants. Les larmes lui tombèrent. En même temps,
comme elle vit cela, elle se leva et s'en alla vers la fenêtre, feignant
d'avoir mal à la tête et aux yeux. J'ai peur que mademoiselle de
Fouilloux n'ait pris garde à cela; car elle la regarda fort, et, après
qu'elle fut sortie, je fis ce que je pus pour lui remettre l'esprit,
disant qu'assurément c'était une même plaisanterie que celle qu'on avait
voulu faire de mademoiselle de Pons; mais, quelque chose que je lui
pusse dire, je ne pus lui ôter l'inquiétude.»

Comment s'étonner d'ailleurs que madame de Valentinois ait été en butte
à la médisance ou à la calomnie, lorsqu'on la voit, dans les _Mémoires_
de Saint-Simon, jouer un si étrange personnage? Lauzun en était épris et
se crut trompé par cette belle et galante dame. Il s'en vengea avec une
audace inouïe. «Une après-dînée d'été qu'il était allé à Saint-Cloud,
il trouva Madame[843] et sa cour assises à terre sur le parquet pour se
rafraîchir, et madame de Monaco[844], à demi couchée, une main renversée
par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames et tourne si bien,
qu'il appuie son talon dans le creux de la main de madame de Monaco, y
fait la pirouette et s'en va. Madame de Monaco eut la force de ne point
crier et de s'en taire[845].» Une autre anecdote, également racontée par
Saint-Simon, prouverait, si l'on en croyait le Gascon Lauzun, que madame
de Valentinois entretenait avec Louis XIV un commerce régulier de
galanterie. Il ne serait pas étonnant que cette beauté fragile n'eût pas
résisté aux séductions du surintendant.

Ce qui est certain, c'est que plusieurs des filles d'honneur de la reine
qui brillaient dans la société d'Olympe Mancini recevaient des pensions
de Fouquet. Une chanson de l'époque énumère ces filles d'honneur, en
caractérisant leur esprit et leur beauté[846]. En voici deux couplets
qui s'appliquent à celles qui figureront dans l'histoire du
surintendant:

    FOUILLOUX, sans songer à plaire,
    Plaît pourtant infiniment
    Par un air libre et charmant.
    C'est un dessein téméraire
    Que d'attaquer sa rigueur.
    Si j'eusse été sans affaires,
    La belle aurait eu mon cœur.
    . . . . . . . . . . . . . .
    Toute la cour est éprise
    De ces attraits glorieux
    Dont vous enchantez les yeux,
    MENNEVILLE; ma franchise
    S'y devrait bien engager;
    Mais mon cœur est place prise,
    Et vous n'y sauriez loger.
    . . . . . . . . . . . . . .

Bénigne de Meaux du Fouilloux, dont il est question dans le premier
couplet, était amie intime de la comtesse de Soissons; elle recevait une
pension de Fouquet, le servait avec zèle dans toutes les intrigues de
cour, et l'instruisait des mystères de cette cabale où des dehors légers
couvraient de dangereuses passions. C'est ce qui résulte de documents
parfaitement authentiques. On y voit assez clairement les efforts de
cette cabale pour enchaîner Louis XIV et l'endormir dans les plaisirs.



CHAPITRE XXXI

--MARS-AVRIL 1661--

Bénigne de Meaux du Fouilloux, une des amies de la comtesse de
Soissons, reçoit une pension du surintendant.--Caractère de cette
personne. Elle s'efforce de gagner des partisans à Fouquet.--Le
surintendant l'emploie pour l'acquisition de la charge de capitaine
général des galères.--Rôle de mademoiselle de la Motte d'Argencourt
dans cette affaire; sa disgrâce.--Mademoiselle du Fouilloux avertit
le surintendant de tout ce qu'elle découvre des amours du
roi.--Elle est dupe de la dissimulation de Louis XIV.--Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orléans.--Mademoiselle de la
Vallière.--Haine de mademoiselle de Fouilloux et de la comtesse de
Soissons contre elle.--Ce que serait devenu Louis XIV s'il eût été
subjugué par cette société.--Fermeté et discernement de Louis XIV
au milieu de cette cour dissolue.


Mademoiselle du Fouilloux avait fait son apparition à la cour en 1652;
elle y fut remarquée immédiatement pour sa beauté et sa grâce[847]:

    Une fleur fraîche et printanière,
    Un nouvel astre, une lumière,
    Savoir l'aimable du Fouilloux,
    Dont plusieurs beaux yeux sont jaloux,
    D'autant que cette demoiselle
    Est charmante, brillante et belle,
    Ayant pour escorte l'Amour,
    A fait son entrée à la cour.
    Et pris le nom, cette semaine,
    De fille d'honneur de la reine;
    Et le roi, se ramentevant[848]
    Que son feu frère ci-devant
    Était mort, lui, rendant service
    Dans le métier de la milice,
    Lui donne en rétribution
    Deux mil livres de pension.

Vive, spirituelle, aimable et peu scrupuleuse, mademoiselle du Fouilloux
obtint bientôt une sorte de célébrité dans cette cour brillante et de
mœurs faciles. Mademoiselle de Menneville la surpassait en beauté[849];
mais mademoiselle du Fouilloux avait plus d'esprit et de gaieté. On la
voit figurer dans la plupart des ballets, où Louis XIV lui-même aimait à
jouer un rôle. Loret, qui chante sur un ton moitié sérieux, moitié
burlesque, toutes les fêtes de la cour, ne manque jamais d'y mêler
l'éloge de mademoiselle du Fouilloux[850]. Il dit en parlant d'un ballet
dansé en janvier 1658:

    Fouilloux, l'une des trois pucelles,
    Comme elle est belle entre les belles,
    Par ses attraits, toujours vainqueurs,
    Y faisait des rafles de cœurs.

En 1661, mademoiselle du Fouilloux avait encore conservé tout l'éclat de
sa beauté. Le jeune Racine, qui était alors relégué au fond d'une
province, voulant citer à son ami la Fontaine des types de beauté, n'en
trouve pas de plus connus que ceux de mesdemoiselles du Fouilloux et de
Menneville[851]: «Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des
beautés de cette province... Il n'y a pas une villageoise, pas une
savetière, qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les
Menneville... Toutes les femmes y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une
façon qui leur est la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de
leur personne.

Color verus, corpus solidum et succi plenum.»

Ainsi, d'après la citation même de Racine, l'éclat du teint, qui n'avait
pas besoin des artifices de la parure, les charmes de la jeunesse et de
la santé, se réunissaient pour faire de ces filles de la reine des
modèles d'une beauté parfaite.

Fouquet s'y laissa séduire et s'efforça en même temps de faire de
mademoiselle du Fouilloux un auxiliaire de sa politique. Nous avons déjà
vu une jeune fille[852] mettre la finesse et les grâces de son esprit au
service des vues ambitieuses du surintendant. Je n'insisterai pas sur
les relations de mademoiselle du Fouilloux et de Fouquet. Il est
difficile de supposer que le voluptueux surintendant et une jeune fille
célèbre pour sa beauté et de mœurs légères n'aient traité que des
questions politiques dans leurs fréquentes entrevues, constatées par la
correspondance de l'entremetteuse. On voit même que cette femme a la
précaution d'éviter que mademoiselle du Fouilloux n'aille chez Fouquet
en même temps que mademoiselle de Menneville. Elle écrivait au
surintendant[853]: «Mademoiselle du Fouilloux m'a dit qu'elle ne pouvait
vous aller parler aujourd'hui, parce qu'elle est obligée d'aller avec
Madame à la chasse. Elle m'a dit de savoir de vous quelle heure vous
sera la plus commode demain, à deux heures après-midi ou à quatre
heures; car elle n'y pourra aller qu'à l'une ou l'autre de ces
heures-là. Pour la personne que vous savez[854], je crois qu'il n'est
pas à propos qu'elle aille chez vous avec Fouilloux. Assurément elles
nuiraient l'une à l'autre; il faut qu'elles y aillent séparément. Je
crois que Fouilloux ira seule avec une gouvernante. Que je sache, s'il
vous plaît, demain matin l'heure qui vous sera la plus commode.»

Ce qui est établi par cette lettre et par bien d'autres, c'est que
mademoiselle du Fouilloux avait des entrevues avec Fouquet, et il est
prouvé d'ailleurs que cette personne, qui joignait le goût du solide et
du positif à un ardent esprit d'intrigue, recevait une pension du
surintendant. L'entremetteuse était chargée de la toucher et de la lui
transmettre. «Je vous dirai, écrivait-elle à Fouquet[855], que j'ai vu
Fouilloux prête à me prier de trouver moyen de vous dire, comme de mon
chef, que je savais bien que vous lui feriez un grand plaisir, si sur la
pension de cette année vous lui vouliez avancer cent pistoles.»

En se vendant à Fouquet, mademoiselle du Fouilloux avait cherché, en
fille prudente et avisée, à s'assurer un mari pour l'époque où elle
voudrait faire une fin. Elle avait jeté les yeux sur un des seigneurs de
la cour, personnage de noble famille et d'humeur débonnaire, le marquis
d'Alluye (Paul d'Escoubleau). Elle sut l'enivrer et le fasciner au point
de le tenir pendant près de dix années sous son empire. Dès le temps du
voyage de Louis XIV à Lyon, en 1658, elle entretenait avec lui des
relations qui étaient connues de toute la cour[856]. Comme la famille du
marquis d'Alluye s'opposait à son mariage avec une personne sans fortune
et d'une conduite justement suspecte, il fallut attendre jusqu'en 1666,
époque où la mort de Charles d'Escoubleau, père du marquis, leva le
principal obstacle[857]. Dans cet intervalle, mademoiselle du Fouilloux
ne cessa de veiller sur le marquis; les espions du surintendant étaient
à ses ordres et lui rendaient bon compte de la conduite de Paul
d'Escoubleau. «J'ai dit à mademoiselle du Fouilloux, écrivait
l'entremetteuse à Fouquet, ce que vous m'avez mandé touchant le marquis
d'Alluye. Elle m'a priée d'aller vous trouver, à quelque prix que ce
fût, et de vous supplier, de sa part, de savoir si c'est lui qui cherche
à se marier: que tous les jours il lui écrit des lettres du contraire,
où il lui fait mille protestations d'amitié; que, pour son père, elle
sait qu'il fait tout ce qu'il peut pour l'obliger à se marier. C'est
pourquoi elle vous supplie de vous informer lequel c'est qui fait les
pas pour cela et de qui l'on parle.»

Mademoiselle du Fouilloux ne rendait pas à Fouquet moins de services
qu'elle n'en recevait. Le surintendant l'employa particulièrement pour
décider le marquis de Richelieu à céder la charge de général des galères
au marquis de Créqui, gendre de madame du Plessis-Bellière. Fouquet
attachait une grande importance à cette affaire, par des raisons que
nous avons exposées plus haut[858]. Il s'agissait pour lui de s'emparer
de la flotte de la Méditerranée et d'ajouter à la puissance navale, dont
il disposait déjà, les galères de Toulon et de Marseille. L'affaire
parut d'abord difficile. Fouquet chargea mademoiselle du Fouilloux d'en
parler à mademoiselle de la Motte-d'Argencourt, une des filles de la
reine, qui avait grand crédit sur le marquis de Richelieu[859].
L'entremetteuse, rendant compte du résultat de ces démarches à Fouquet,
lui écrivait[860]: «Mademoiselle du Fouilloux m'a promis de faire tout
ce qu'elle pourrait humainement pour l'affaire que vous savez; mais elle
m'a dit que mademoiselle de La Motte n'avait pas sur M. de Richelieu le
pouvoir qu'il a sur elle; qu'il lui faisait faire une partie de ce qu'il
veut, et que, elle, n'en usait pas de même. Elle a même ajouté qu'il
n'y avait que deux jours que M. de Richelieu lui avait dit qu'il y
périrait ou qu'il aurait cette charge, et qu'il n'avait pas de l'argent
rien que pour les galères; mais qu'il en avait encore pour le
gouvernement du Havre, et que l'argent pour tout cela était tout prêt.
Il l'avait même priée de parler encore à madame la Comtesse pour lui,
mais qu'à votre considération elle (mademoiselle de La Motte) ne le fera
pas, et qu'au contraire elle fera tout ce qu'elle pourra pour détourner
les bons sentiments que madame la Comtesse a pour M. de Richelieu. Car
elle m'a dit de vous avertir que madame la Comtesse se déclare fort pour
M. de Richelieu contre M. de Créqui. Elle a ajouté que madame de
Beauvais[861] fait tout ce qu'elle peut envers la reine mère. Elle m'a
priée de vous aller avertir de toutes ces choses, et de vous assurer
qu'il n'y avait rien qu'elle ne fit pour vous et qu'elle y fera tout ce
qu'il se pourra dans cette rencontre, comme en tout ce à quoi vous
voudrez l'employer. Mais elle vous prie que tout ce qu'elle vous fera
dire soit fort secret, et elle ne veut pas que qui que ce soit autre que
moi sache qu'elle a relation avec vous. Elle m'a dit de vous voir tous
les jours si cela se peut et que je sache ce que vous voudrez qu'elle
dise et fasse, et par même moyen elle me dira ce qu'elle apprendra. Elle
m'a répété qu'elle a peur que vous n'ayez pas satisfaction dans cette
affaire.

«Pendant mon absence elle était dans la plus grande peine du monde que
je fusse de retour pour vous dire, de sa part, que vous fissiez grande
civilité à madame la comtesse de Soissons; que vous ayez cent petites
complaisances pour elle, et elle m'a dit de vous dire que elle ne vous
mandait pas cela sans raison et que dans peu elle me les dirait pour
vous les répéter. En vérité, elle m'a parlé tout à fait de bonne façon.»
Cette lettre se termine comme la plupart des billets de l'entremetteuse
par une demande d'argent: «Mademoiselle du Fouilloux m'a assuré que de
tout l'argent que vous lui avez fait donner, elle n'en a pas payé un
sou, et elle a tout joué.»

Quelques jours après, la même personne écrivait encore à Fouquet[862],
pour lui annoncer que l'affaire paraissait en meilleure voie. Elle ne
manque pas d'insister sur les services rendus au surintendant par
mademoiselle du Fouilloux et la comtesse de Soissons. «J'ai vu
mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit qu'elle avait parlé à madame la
Comtesse, et qu'elle vous promettait qu'elle ne serait point contre vos
sentiments. Elle lui parlera encore aujourd'hui. Elle m'a dit de vous
dire qu'elle avait su de mademoiselle de La Motte que le marquis de
Richelieu lui a dit qu'il avait présentement cinq cent mille livres, et
qu'il lui fallait encore deux cent mille livres; qu'il était allé à
Paris pour les trouver, si bien que comme cela il n'a pas trop son
argent comptant. Elle croit même qu'il en a encore moins qu'il ne dit.
Le marquis de Richelieu est de retour de cette après-dînée[863]. Elle
dit qu'elle lui parlera encore ce soir et qu'elle en tirera ce qu'elle
pourra, et, comme elle part demain matin pour aller à Paris, elle m'a
dit que, s'il y avait quelque chose de conséquence, elle me laisserait
un billet pour vous.

«Mademoiselle du Fouilloux m'a fait entendre qu'elle était dans la
confidence du roi et de Madame, et que le roi lui avait témoigné qu'il
était fâché de ce qu'elle allait à Paris et lui avait dit jusqu'à trois
fois qu'elle ne manquât pas de revenir jeudi. Vous savez que le roi n'a
jamais aimé personne qu'il n'ait voulu qu'elle fût de la
confidence[864], si bien que je crois qu'il en est ici de même; elle m'a
chargée aussi de vous dire que, si vous souhaitez de faire dire quelque
chose, soit touchant cette charge ou autre chose, par Madame au roi,
qu'elle le fera, sans que vous y paraissiez en rien. Enfin elle m'a dit
tout ce qui pouvait se dire là-dessus. Elle a ajouté que, si elle voyait
qu'il fût à propos, elle intéresserait mademoiselle de La Motte de
quelque chose.»

L'affaire particulière dont Fouquet s'occupait alors, et pour laquelle
il avait employé mademoiselle du Fouilloux, réussit. Le marquis de
Richelieu vendit au marquis de Créqui la charge de capitaine général des
galères, moyennant une somme de deux cent mille livres, qui fut payée
par Fouquet. Mademoiselle de La Motte d'Argencourt, dont il a été
plusieurs fois question dans cette négociation, avait comme mademoiselle
du Fouilloux une réputation de beauté et de grâce. Loret l'a célébrée
dans sa lettre du 19 janvier 1658:

    Et la mignonne d'Argencour.
    Nouveau miracle de la cour.
    Avec des douceurs sans pareilles.
    Faisait adorer ses merveilles.
    Et soumettait, par ses beautés.
    Cent précieuses libertés.

L'éclat des amours du marquis du Richelieu et de mademoiselle de La
Motte entraîna quelques mois plus tard la disgrâce de cette fille de la
reine. Cet événement est raconté dans une des lettres trouvées dans la
cassette de Fouquet. «Il ne s'est rien passé de considérable en cette
cour, depuis que vous en êtes parti, que le congé donné à mademoiselle
de La Motte par la reine mère. Ce fut M. de Guitry[865] qui eut ordre de
le lui dire la veille du départ du roi. La reine mère souhaitait que la
chose se fît sans éclat et que La Motte se retirât sous prétexte de
maladie ou quelque autre raison. Mais elle fut chez madame la Comtesse
le lendemain de bon matin, et, après avoir appelé madame de Lyonne au
conseil, il fut résolu qu'on engagerait la reine à prier la reine mère
en sa faveur. Cette résolution prise, on chercha les moyens d'engager la
reine à faire cette prière. On crut que la voie de Molina[866] était la
meilleure; on la prit, et l'abbé de Gordes fut dépêché vers elle. Il
s'acquitta fort heureusement de son message. Molina promit de s'employer
de tout son pouvoir et de faire agir la reine. En effet, comme la reine
mère revenait de la promenade, elle fut priée de la part de la reine
d'entrer dans son appartement seule, et y étant, la reine la pria avec
des termes pressants de pardonner à La Motte. Elle lui dit qu'elle
savait bien qu'elle n'aimait pas la galanterie; que si, après ce pardon,
La Motte ne vivait pas avec la dernière régularité et ne servait pas
d'exemple aux filles de la reine mère et aux siennes, elle serait la
première à prier la reine mère de la chasser. Et voyant que toute cette
éloquence était inutile, elle fit sortir La Motte tout en pleurs de son
cabinet où elle avait été enfermée toute l'aprés-dînée, qui vint se
jeter aux pieds de la reine mère, qui craignant de s'attendrir, ou,
comme elle a dit depuis, ne voulant pas lui reprocher sa mauvaise
conduite, passa dans le grand cabinet de la reine et fut entendre une
très-mauvaise comédie espagnole.

«Depuis, La Motte a fait prier la reine mère par la reine de souffrir
qu'elle se retirât au Val-de-Grâce; ce qui lui a été refusé par la reine
mère, parce qu'elle a dit qu'il y allait trop de monde, et on la met à
Chaillot.

«Le sujet de sa disgrâce est conté diversement. Les uns disent qu'elle a
écrit une lettre où elle traite le marquis de Richelieu de traître et de
perfide pour l'avoir abandonnée, et que cette lettre a été interceptée.
Les autres que le marquis a voulu se rengager dans ce même commerce avec
elle et qu'on l'a appréhendé; qu'il lui a écrit une lettre plus tendre
que toutes celles qu'il avait écrites autrefois et qu'on a su qu'il
l'avait écrite. On fait d'étranges contes d'elle, et c'est ce qui fait
qu'elle veut entrer dans un couvent que la reine mère lui choisira,
parce que, autrement, elle ne pourrait se justifier.»

Je n'ai pu reconnaître l'écriture de la personne qui écrit ces nouvelles
au surintendant. Il ne serait pas impossible que ce fût mademoiselle du
Fouilloux elle-même. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne cessa pendant
toute cette époque de donner des renseignements à Fouquet sur l'état de
la cour et sur les intrigues amoureuses de Louis XIV. Afin de vendre
plus cher ses services, l'entremetteuse ne manquait pas de répéter sans
cesse à Fouquet que mademoiselle du Fouilloux était de toutes les
confidences du roi, et qu'elle partageait tous ses plaisirs. Elle
insistait avec un soin particulier sur les scènes qui pouvaient donner
au surintendant une haute idée du crédit de mademoiselle du Fouilloux et
de son influence sur Louis XIV; témoin le passage suivant[867]: «J'ai vu
mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec
Madame, madame la Comtesse, madame de Valentinois et les filles de
Madame, et ne voulut qu'aucun homme ni d'autre personne y fût. Elle me
dit qu'ils firent mille folies, jusqu'à se jeter du vin les uns aux
autres; que le roi lui parla fort et lui témoigna mille bontés; qu'elle
vous assure que ce ne sera rien que La Vallière, et que tout le tendre
va a Madame. Elle m'a dit que le roi a la dernière confiance en madame
la Comtesse, et qu'il lui dit les choses les plus particulières, même
touchant les reines, et cent autres choses de cette force; qu'il n'y a
que deux jours l'on parla fort de vous au roi, lui en disant cent
biens, et elle a ajouté que ce ne fut pas elle qui en dit le moins.»

Cette lettre prouve que mademoiselle du Fouilloux fut dupe, aussi bien
que Fouquet et la plus grande partie de la cour, de la dissimulation de
Louis XIV. On le croyait épris de sa belle-sœur la duchesse d'Orléans,
et en réalité c'était une des filles d'honneur de Madame, la tendre et
gracieuse La Vallière, qui avait tout son amour. Une passion vive et
sincère, jointe à la dignité de son caractère, que blessaient ces
orgies, sauva Louis XIV de la vie molle et voluptueuse où la comtesse de
Soissons et quelques filles de la reine auraient voulu l'enchaîner. On
le croyait sous le charme et comme captif dans ces jardins d'Armide;
mais il les traversait sans danger. L'amour vrai et profond le
préservait de la débauche. Il faut d'ailleurs distinguer avec soin les
personnes que réunit et semble confondre cette honteuse correspondance.
Henriette d'Angleterre, dont il est souvent question sous le nom de
Madame, est loin de ressembler à la comtesse de Soissons: Olympe Mancini
était ambitieuse et violente dans ses passions; elle ne recula pas
devant le crime, et fut plus tard gravement compromise dans l'affaire
des poisons. Henriette d'Angleterre, élevée dans l'exil, d'une santé
délicate, d'une sensibilité exquise, d'un esprit charmant et cultivé, ne
connut jamais les entraînements de l'ambition et de la débauche. Elle
aimait à plaire et y réussissait. Entourée de jeunes courtisans habitués
à l'audace et au succès, elle n'eut pas toujours la prudence et la
réserve qui l'auraient mise au-dessus du soupçon; mais on ne saurait
comparer la légèreté de sa conduite à la licence de celle de madame la
Comtesse.

Henriette d'Angleterre, qui avait épousé, à la fin de mars 1661,
Philippe de France, duc d'Orléans, paraissait recherchée par Louis XIV,
et il ne fut bruit à la cour que de cette galanterie; mais, en réalité,
Madame n'était que le prétexte. Les hommages du roi s'adressaient à une
des filles d'honneur de Henriette, Louise de La Baulme le Blanc,
marquise, et plus tard duchesse de La Vallière. Cette jeune fille, moins
brillante et moins spirituelle que la plupart des beautés du cercle de
madame la Comtesse, avait un charme particulier. C'est pour elle que
semble avoir été fait le vers de l'_Adonis_ de la Fontaine:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Pendant les premiers temps, la société de madame la Comtesse ne voulut
pas croire à la passion du roi pour cette jeune fille, d'une beauté
médiocre et d'un esprit insignifiant. On ne vit dans l'empressement de
Louis XIV auprès de mademoiselle de la Vallière qu'un moyen ingénieux de
cacher son amour pour sa belle-sœur. C'était ce que soutenait
mademoiselle du Fouilloux. Mais, lorsqu'on reconnut que le roi aimait
réellement mademoiselle de La Vallière, il y eut dans le cercle intime
de la comtesse de Soissons un véritable déchaînement contre la fille
d'honneur de Madame. Mademoiselle du Fouilloux était des plus violentes.
«Elle se mit à me parler de mademoiselle de La Vallière, écrit
l'entremetteuse à Fouquet[868], et, pour vous dire le vrai, je vis fort
qu'elle doit enrager de n'être point en cette confidence-là. Elle
déclama fort contre mademoiselle de La Vallière, disant que ce n'était
pas son coup d'essai, et qu'elle on avait fait bien d'autres; et, par
tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en veut faire dire quelque
méchant discours au roi, afin que cela l'en dégoûte. Elle me dit qu'il
n'y a rien que La Vallière n'ait mis en pratique pour faire que le roi
en fût amoureux, et que, si d'autres avaient voulu faire la moitié de
ces avances, elle ne l'aurait pas eu.»

Madame la Comtesse et ceux qui l'entouraient n'épargnèrent ni perfides
insinuations ni complots habilement traîné pour détourner Louis XIV de
sa passion naissante. N'ayant pu y réussir, ils fabriquèrent une lettre
écrite en espagnol et destinée à dévoiler à la reine[869] les amours du
roi. Cette lettre tomba entre les mains de Louis XIV; et, comme il ne
tarda pas en connaître les auteurs, il rompit complètement avec cette
dangereuse cabale qui avait prétendu le dominer; madame la Comtesse,
Vardes et leurs complices, furent chassés de la cour. Cependant ils
obtinrent plus tard la permission d'y revenir, et, si l'on veut se faire
une idée du danger qu'eût présenté pour la France le règne de ces
intrigants qui ne reculaient devant aucun crime pour atteindre le but de
leur ambition, il faut voir comment se termina la vie de ces femmes qui
paraissaient si brillantes et si spirituelles en 1661. Mademoiselle du
Fouilloux réussit, après la chute de Fouquet, à se maintenir dans les
bonnes grâces du roi: elle est citée dans une lettre de Louis XIV à
Colbert, en date du mois de mai 1664[870], au nombre des dames de la
cour admises à la loterie royale. En 1667, délivrée enfin du père du
marquis d'Alluye, non sans soupçon d'avoir hâté sa mort, elle put
épouser le mari qu'elle s'était assuré depuis longtemps.

Toujours intimement liée avec la comtesse de Soissons, elle fut
compromise avec elle dans l'affaire des poisons, et fut entraînée
presque malgré elle hors de France. Madame de Sévigné nous fait assister
à cette scène[871]: «Pour madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu
envisager la prison. On a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir si
elle est coupable. Elle jouait à la bassette mercredi: M. de
Bouillon[872] entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit
qu'il fallait sortir de France ou aller à la Bastille. Elle ne balança
point, elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent
plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupait en
ville. Tout le monde s'en alla persuadé de quelque chose
d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets: on prit de
l'argenterie, des pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux
laquais, aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit
placer auprès d'elle, dans le fond, la marquise d'Alluye, qu'on dit qui
ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit
à ses femmes qu'elles ne se missent point en peine d'elle, qu'elle était
innocente; mais que ces coquines de femmes[873] avaient pris plaisir à
la nommer: elle pleura. Elle passa chez madame de Carignan, et sortit de
Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va à Namur.»

Madame d'Alluye était accusée, dans ce triste procès, d'avoir empoisonné
son beau-père. Mais, soit faute de preuves, soit indulgence de la cour
qui craignait de trouver trop de coupables, on lui permit de rentrer en
France. Elle y vécut jusqu'à une extrême vieillesse, toujours occupée
d'intrigues. Elle s'attacha à Monsieur, frère de Louis XIV, et sa maison
resta jusqu'à la fin le rendez-vous de toutes les galanteries de la cour
et de la ville[874]. Elle mourut à plus de quatre-vingts ans, telle
qu'elle avait vécu; elle retrouvait au Palais-Royal, qu'elle habitait
pendant la régence[875], les habitudes de licence de sa jeunesse, et un
règne tel qu'elle l'avait souhaité à Fouquet. Heureusement pour la
France, elle avait été trompée dans ses espérances.

Que serait devenu Louis XIV, si la fermeté de son caractère et la
passion qu'il éprouvait pour mademoiselle de la Vallière ne l'eussent
soustrait à l'empire de ces femmes perverses? Enivré de plaisirs, il eût
puisé à longs traits dans cette coupe des voluptés l'oubli de ses
devoirs et de sa dignité. Il serait tombé au rang de ces rois fainéants,
qui abandonnèrent à des ministres souvent incapables ou corrompus le
soin du gouvernement. Voilà ce que rêvait Fouquet: un jeune prince
endormi dans les plaisirs et lui confiant l'administration du royaume.
On ne peut envisager sans effroi le chaos où serait tombée la France
sous un pareil gouvernement: ruine des finances, épuisement et misère du
peuple, troubles et révolutions, tel en aurait été le résultat
inévitable. Heureusement le roi de vingt-deux ans trompa les prévisions
d'une cour corrompue, et brisa les fers dont elle croyait l'enchaîner,
sans qu'elle soupçonnât même qu'il échappait à sa domination.



CHAPITRE XXXII

--MARS-MAI 1661--

Fouquet s'efforce de gagner la reine mère.--Caractère d'Anne
d'Autriche.--Elle reçoit les présents de Fouquet.--Son confesseur
est gagné par un des agents de Fouquet.--Les femmes de chambre de
la reine reçoivent des pensions du surintendant.--Madame de
Beauvais; caractère de cette femme; lettres qu'elle adresse à
Fouquet.--Madame d'Huxelles correspond également avec
Fouquet.--Anne d'Autriche défend le surindentant jusqu'en juillet
1661.


La reine mère avait gardé une grande puissance pendant le ministère de
Mazarin, et on devait supposer qu'elle la conserverait après sa mort.
Elle-même était persuadée que le roi son fils ne supporterait pas
longtemps le travail pénible et fastidieux qu'il s'était imposé. Elle
attendait ce moment pour reprendre son ascendant et gouverner sous son
nom. Anne d'Autriche avait montré, pendant toute la minorité, et surtout
pendant les troubles de la Fronde, du discernement et une grande fermeté
de caractère. Au milieu d'une cour divisée par l'intrigue et l'ambition,
en face d'un parlement qui voulait la diriger et en était incapable,
entourée de courtisans avides et frivoles, elle sut reconnaître où était
le vrai mérite. Elle donna sa confiance à un étranger, dans lequel elle
devina le vrai successeur de Richelieu. On a cherché à expliquer cette
faveur de Mazarin par des causes moins honorables pour la reine. En
admettant même, ce qui restera toujours sujet à contestation, qu'Anne
d'Autriche ait obéi à l'amour, il reste à expliquer comment cette
passion, d'ordinaire si mobile, a résisté pendant plus de dix ans à
toutes les épreuves, à la mauvaise fortune, à l'absence, à la calomnie,
au déchaînement universel contre l'homme qui en était l'objet. Anne
d'Autriche, qui avait apprécié les vues de Mazarin pour la grandeur de
la France, son génie supérieur dans la diplomatie, son activité
infatigable, le soutint avec une constance inébranlable. A ces qualités,
la reine mère joignait une dignité extérieure que son fils Louis XIV
porta au plus haut degré; elle excellait à tenir une cour et à maintenir
dans un ton de décence et de respect les femmes et les seigneurs qui la
composaient.

Le cardinal de Retz, qui s'est amusé à tracer des portraits en
antithèses, a représenté la reine Anne d'Autriche comme incapable. Je ne
citerai ce passage que pour montrer une fois de plus combien il faut se
défier de ce bel esprit intrigant. «La reine, dit-il[876], avait plus
que personne que j'aie jamais vu, de cette sorte d'esprit qui lui était
nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient
pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de
grandeur, plus de manière que de fond, plus d'inapplication à l'argent
que de libéralité, plus de libéralité que d'intérêt, plus d'intérêt que
de désintéressement, plus d'attachement que de passion, plus de dureté
que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus
d'intention de piété que de piété, plus d'opiniâtreté que de fermeté, et
plus d'incapacité que de tout ce que dessus.» Ce portrait de fantaisie,
où la vérité est sacrifiée au clinquant des antithèses, ne saurait faire
illusion à ceux qui portent dans l'étude de l'histoire un esprit
impartial. Anne d'Autriche avait reconnu la supériorité de Mazarin sur
Gondi, et avait préféré le génie politique à l'intrigue. Voilà son vrai
crime aux yeux du cardinal de Retz.

Après la mort de Mazarin, la reine mère, parvenue à un âge avancé, et
éloignée des affaires publiques par Louis XIV, se tourna de plus en plus
vers la dévotion. Les influences qui la dirigeaient venaient surtout des
couvents. La supérieure de la Miséricorde[877] avait un grand pouvoir
sur elle. Cette religieuse provençale, qui s'appelait la mère Madeleine,
était venue à Paris, en 1651, pour fonder un couvent de son ordre, sous
les auspices de la reine. Fouquet, qui avait des espions partout, était
informé des relations d'Anne d'Autriche et de la mère de la Miséricorde.
Le billet suivant, qui se trouve dans ses papiers, en est une preuve:
«J'attendais toujours d'avoir l'honneur de vous entretenir pour vous
dire bien des choses. Je ne sais si vous savez le pouvoir que la mère de
la Miséricorde a sur l'esprit de la reine, et l'intrigue secrète qui
s'y fait. M. le Tellier et M. de Lestrade la voient tous les jours. On
m'en a dit bien des choses avec le dernier secret. Si cela vous est
utile, faites-le-moi savoir. Vous savez que je suis tout à vous, et
qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous le témoigner.» Le
surintendant connaissait, par sa mère, Marie Maupeou, la mère de la
Miséricorde[878], et il est probable qu'il ne négligea pas l'avis que
l'on venait de lui donner.

Anne d'Autriche offrait encore prise à l'ambitieux surintendant par
l'impatience avec laquelle elle supportait son éloignement des affaires.
Mazarin, affermi après la paix des Pyrénées, avait tenu la reine mère en
dehors du gouvernement, et, sur son lit de mort, il avait engagé Louis
XIV à en user de même. Fouquet, au contraire, flatta Anne d'Autriche et
lui laissa entrevoir qu'elle régnerait, s'il devenait premier ministre.
Les propositions suivantes, écrites de la main même du
surintendant[879], étaient destinées à être mises sous les yeux de la
reine mère, et devaient être développées, selon toute probabilité, par
un de ses confidents vendus à Fouquet[880]: «On ne veut point que la
bonté qu'elle a lui soit à charge; on aime mieux prendre tout sur soi
que de la commettre. Si on a quelques sentiments ou quelque conduite
qu'elle n'approuve pas, on lui demande en grâce de le dire. Un mot
réglera tout sur le pied qu'il lui plaira. On la conjure d'accorder sa
confiance et de faire connaître toutes les choses qu'elle affectionnera,
de quelque nature qu'elles soient, et celles qu'elle voudra faire
réussir sans y paraître, et on demande cela avec la plus grande instance
du monde, n'ayant point de plus forte passion que de rendre quelque
service agréable, et le zèle n'empêchera pus que l'on ait la discrétion
nécessaire. Tout le monde appréhende la domination nouvelle de M. le
Prince[881], et que Son Éminence ne puisse résister à ses
flatteries[882], et que l'on ait le déplaisir de le voir, sous divers
prétextes, triompher de ceux qui ont servi longtemps contre lui. Secret
et dissimulation, sans exception, à tout le monde. M. Le Tellier vit
fort honnêtement en apparence, mais peut avoir jalousie et craindre que
sa faveur n'aille d'un autre côté. Si elle trouve bon qu'on lui rende
compte de ce qu'on apprend, ou s'il y a quelque chose dont elle désire
savoir la vérité, en s'ouvrant un peu, on tâchera de la satisfaire.»

Nous ignorons quelle fut la réponse de la reine mère à ces insinuations;
mais d'autres documents de l'époque font supposer qu'elle ne les
repoussa pas complètement. Cette princesse avait souvent besoin
d'argent, et le surintendant lui ouvrait le trésor public. Pendant que
l'abondance régnait chez Fouquet, les palais royaux présentaient
l'aspect de la détresse. C'est Louis XIV lui-même qui nous l'apprend
dans ses _Mémoires_. Anne d'Autriche n'eut pas la force de résister à
des offres si séduisantes pour une princesse avide de pouvoir et
d'argent. Le marquis de Brancas, qui devint bientôt son chevalier
d'honneur, et le comte de Grave, qui avait un rang officiel dans la
maison de Monsieur, frère du roi, recevaient déjà des pensions de
Fouquet. Le second fut chargé de distribuer six cent mille livres par an
à la reine mère, à Monsieur et à Madame. C'est ce qu'atteste une lettre
de la comtesse de Maure, Anne Doni d'Attichy. Cette dame, qui avait un
certain rang parmi les beaux esprits de l'époque, et qui était en
correspondance habituelle avec la marquise de Sablé, lui parle de
l'interrogatoire de M. de Grave, qui, après l'arrestation de Fouquet,
fut appelé devant les commissaires de la chambre de justice pour rendre
compte de l'argent qu'il avait reçu du surintendant. Fouquet n'est pas
nommé dans cette lettre; mais il ne peut être question que de lui. Quel
autre aurait pu répandre ainsi l'or à pleines mains[883]? «Ne savez-vous
pas, écrit la comtesse de Maure à la marquise de Sablé, ce qu'a produit
l'interrogatoire de Grave[884]? Il a dit qu'il avait reçu longtemps
cinq cent mille francs; mais qu'il ne pouvait dire qu'au roi ce qu'il en
avait fait, et l'on dit qu'il les a donnés à la reine mère, à Madame et
à Monsieur, et que depuis cela la reine mère paraît tout altérée. Pour
moi, je ne trouve rien de plus pauvre que d'avoir voulu recevoir deux
cent mille francs de cet homme, en manière de présent; car c'est bien
ainsi, puisqu'elle ne l'a pas dit au roi, et je trouve épouvantable que,
les ayant pris, elle se soit laissé porter à être contre lui, du moins
sans les rendre. S'il a fallu qu'elle consentît à sa perte, j'aurais
voulu lui rendre, disant: «_Je me suis repentie d'avoir pris cela sans
le su du roi_.» Mais, vraiment, si elle avait été la vraie cause de sa
perte, comme vous savez qu'on l'a tant dit, ce serait bien encore autre
chose; mais, selon qu'on peut démêler tout cela, on trouve qu'elle a
résisté au roi quelque temps, et puis qu'elle s'est rendue (cela
s'appelle), quand elle a été gagnée par madame de Chevreuse[885].»

Fouquet ne se borna pas à acheter la faveur d'Anne d'Autriche, il voulut
connaître ses secrets les plus intimes en corrompant son confesseur. Un
des agents de Fouquet s'en chargea. Les lettres par lesquelles il
transmet au surintendant les révélations du cordelier, confesseur de la
reine mère, nous ont été conservées[886]. Elles sont curieuses par les
détails qu'elles donnent sur les relations d'Anne d'Autriche avec le
roi, et sur les intrigues de la cour. La première est du 2 avril 1664,
et prouve qu'à cette époque Louis XIV conservait encore pour Marie
Mancini un amour que les deux reines s'efforçaient en vain de déraciner:
«Je n'ai rien su du cordelier depuis ma dernière lettre; mais j'appris
hier au soir, de la personne qui connaît le père Annat[887], que la
reine mère et la reine l'avaient envoyé chercher pour tâcher à détourner
le roi de l'inclination qu'il a pour mademoiselle Marie Mancini[888],
comme d'une chose mauvaise; qu'il en a parlé au roi, qui promit de
suivre son conseil, et qui, depuis, à ce qu'on m'a assuré, n'avait pas
paru si ardent pour elle. Car, sur plusieurs petites grâces qu'elle lui
avait demandées, il avait remis à lui répondre dans quelques jours. Ce
qui fit paraître que, n'ayant osé la refuser tout à fait, il a pris un
milieu, et a été, du moins apparemment, retenu par ce qui lui en avait
été dit.

«Voilà ce que j'aurais dit à monseigneur si j'avais eu l'honneur de le
voir ce matin. Je n'aurais rien à y ajouter qui méritât la peine d'être
lu, si je n'étais comme forcé de lui dire, par l'envie que j'ai de lui
plaire, que je m'estimerai le plus heureux de tous les hommes si le
zèle et la fidélité inviolable que j'ai voués à son service et si ce que
je fais présentement lui est agréable; je suis au moins assuré que, si
le caractère de mon peu d'esprit n'est aussi relevé ni aussi capable que
je le souhaiterais pour lui rendre mes très-humbles services, du moins
ma manière est entièrement opposée à l'inconsidération et à
l'étourderie, et que j'ai en quelque sorte ce bonheur d'être par là
moins indigne d'avoir quelque part en son estime.»

La résolution du roi de tenir sa mère éloignée du gouvernement est
nettement marquée dans une lettre du 22 avril: «Le père cordelier dit
hier à la personne dont j'ai parlé à monseigneur que la reine mère lui
avait conté un mécontentement qu'elle avait eu du roi sur ce que l'autre
jour, entrant fort brusquement dans sa chambre, il lui fit reproche de
ce qu'elle avait prié M. de Brienne de quelque affaire, et qu'il lui dit
en propres termes et fort en colère: «Madame, ne faites plus de
pareilles choses sans m'en parler[889].» Qu'à cela la reine ne répondit
rien et ne fit que rougir. Il a encore dit que Monsieur se plaignait et
qu'il avait dit depuis à quelqu'un que le roi le traitait comme un
chien.

«Au reste, il assure que la reine mère croit que M. le Prince pense fort
à se mettre dans les affaires; qu'elle dit avoir remarqué une patience
extrême en lui pour faire sa cour; que le roi l'estime fort, et que sur
toutes les choses qu'il fait il demande aux gens si M. le Prince les
approuve. Il est même très-constant qu'il tâche à cabaler. Il a été voir
ce bonhomme de cordelier, et la reine mère, quoiqu'elle ait une furieuse
défiance de lui, l'aimerait encore mieux que rien; car il la recherche.
Je tâcherai d'écrire quelque chose à monseigneur du père Annat; mais,
comme c'est un homme fort réservé, je n'ose rien promettre.

«J'oubliai à dire à monseigneur que, bien que le cordelier doive être
très-content de l'arrêt de Saintes, il ne témoigne en être obligé qu'à
la reine mère, qu'il prétend absolument l'avoir ordonné à monseigneur le
procureur général. Ainsi il ne le faut pas tant regarder comme un homme
entièrement affectionné, et je ne vois pas même qu'il y ait une grande
sûreté en lui ni qu'il prenne trop bien les choses: je n'écrirai plus
rien de lui à monseigneur de fort longtemps; car, comme les personnes
avec qui j'ai commerce ne sont pas à Fontainebleau[890], je n'aurai plus
moyen d'en savoir des choses si particulières. Cependant, si monseigneur
m'ordonne d'aller à la cour, comme je le connais assez, je pourrais
toujours en tirer quelque nouvelle. Je ferai en cela, comme en toutes
sortes de rencontres, ce qu'il lui plaira de me commander. Je le conjure
seulement de se souvenir que je ne souhaite rien avec plus de passion
que de lui plaire, et que n'ayant nulle affaire qui me retienne à Paris,
je serai avec un plaisir extrême en des lieux où je me puisse flatter de
quelque espérance de lui être agréable, et où je lui puisse faire
connaître avec quel attachement et quel respect je suis à lui.»

La correspondance resta, en effet, suspendue pendant deux mois avec la
personne qui s'efforçait de pénétrer les secrets du confesseur d'Anne
d'Autriche. Mais Fouquet entretenait auprès de la reine mère d'autres
espions qui ne cessaient de l'avertir de tout ce qui se passait dans son
intérieur. Anne d'Autriche avait de tout temps laissé beaucoup
d'influence aux personnes qui l'entouraient, à ses femmes de chambre
comme à ses dames d'honneur. Il y en avait même dont l'audace était
devenue proverbiale; telle était madame de Beauvais, cette Catherine
Belier, que la reine ne désignait que sous le nom de _Catau_. Cette
femme, d'une réputation plus qu'équivoque, était en relation avec les
principaux personnages du temps. Le chancelier Séguier en recevait des
avis sur la situation de la cour et les dispositions du roi[891]. Elle
s'insinuait dans ses bonnes grâces en lui parlant du crédit de son
petit-fils, le chevalier de Coislin, et en même temps lui demandait de
l'argent. C'était une de ces femmes dont l'esprit actif et intrigant a
besoin de se mêler à toutes les affaires. Comment serait-elle restée
étrangère au surintendant? Un double intérêt la portait vers lui: le
besoin d'argent et l'ambition. Nous avons déjà vu[892] avec quelle
chaleur un peu inconsidérée madame de Beauvais vantait devant la reine
mère l'évêque d'Agde, frère de Fouquet. Elle écrit au surintendant,
tantôt pour lui faire une recommandation au nom de la reine, tantôt
pour ses propres intérêts. Ainsi, du vivant de Mazarin, elle priait
Fouquet de procurer à son fils un avantage qui n'est pas spécifié dans
la lettre: «Je vois, lui écrivait-elle[893], et j'apprends de toutes
parts la bonté que vous avez pour moi, monsieur, de sorte que je ne sais
par où je dois commencer si Dieu ne me donne une occasion de vous en
faire paraître ma sensible reconnaissance, et je vous conjure d'en être
persuadé pour le reste de mes jours. M. de Guitry ne me parle d'autre
chose toute la journée, et me fait assez connaître comme quoi vous
agissez comme si c'était pour vous-même. Je sais que l'affaire ne dépend
que de vous, et comme je crois que c'est un avantage pour mon fils,
lequel est celui de mes enfants qui me tient le plus au cœur, je vous
supplie de juger combien je vous serai obligée si vous voulez bien
terminer la chose. M. le cardinal me demande tous les jours: _Eh! que
faut-il faire? je le ferai, dites-moi_. Enfin, je suis très-assurée
qu'il ne demande pas mieux. Faites-moi la grâce de me dire si vous
désirez qu'il vous en reparle.»

C'est madame de Beauvais qui recommande au surintendant les maisons
religieuses que protège la reine mère[894]: «J'ai toujours de bonnes
commissions, monsieur; mais je dois obéir. La reine, ma maîtresse, me
commanda hier fort tard de ne pas manquer de grand matin de vous écrire
ce mot pour prière de sa part, que dans la recherche que vous faites
faire des entrées de vin pour les religieux de Paris, elle vous prie de
faire augmenter[895] aux Petits-Augustins de la reine Marguerite. C'est
une chose qu'elle leur a promise de longue main et que je suis assurée
que vous lui ferez plaisir [d'accorder]. Il sera bon que [pour] la grâce
que vous leur ferez de l'augmentation, ils sachent que c'est Sa Majesté
qui vous les a recommandés, afin que cela ne porte point de conséquence
pour d'autres, et, comme ceux-là ne touchent pas le fonds qu'ils
devraient avoir du roi, vous les pouvez obliger sans conséquence. Vous
aurez la bonté de faire que M. de Grave[896] en rende réponse à la
reine.»

Les sollicitations d'argent, en son nom ou au nom de la reine, sont
l'objet le plus ordinaire de la correspondance de madame de Beauvais
avec Fouquet. Je me bornerai à citer une de ces lettres[897]: «La reine
me commanda hier en se couchant de vous faire, monsieur, un billet tout
nouveau pour le pauvre M. Richard, lequel, par son commandement et celui
du roi, avait fait par deux fois le voyage, et pour ce elle lui avait
fait donner une ordonnance de douze cents livres, laquelle, monsieur, je
vous ai envoyée avec un autre billet de moi. Mais je crains qu'elle ne
vous ait pas été remise. Vous aurez la bonté de me le faire dire par M.
de Grave ou par lui-même à la reine. Je suis, autant qu'on la peut être,
votre très-humble et très-obligée servante.»

On n'ignorait pas l'influence que madame de Beauvais exerçait sur la
reine mère et les pensions qu'elle recevait du surintendant. Gui Patin,
qui mêle dans ses lettres le faux et le vrai, dit, en parlant de Fouquet
et des impôts nouveaux qu'il se proposait d'établir[898]: «Il ne peut
autrement subsister dans sa charge, vu que du temps de Mazarin, il
n'avait qu'à donner au Mazarin, lequel tirait tant qu'il pouvait, mais
aujourd'hui il faut qu'il donne au roi, à la reine, et encore bien plus
à la reine mère, sa bonne patronne qui le maintient et le conserve
contre ses ennemis et envieux. On dit même qu'il est obligé de faire de
grands présents à ceux qui sont auprès d'elle, et surtout à madame de
Beauvais, qui est une harpie, et à plusieurs autres.»

Fouquet ne recevait pas directement les avis de madame de Beauvais. Il
se servait d'intermédiaires, tels que MM. de Brancas et de Grave. Nous
trouvons aussi dans ses papiers la preuve qu'une dame, remarquable par
son esprit et ses nombreuses relations, madame d'Huxelles, recevait les
nouvelles de la cour par madame de Beauvais, et les lui communiquait.
Madame d'Huxelles était fille elle-même d'un ancien surintendant, le
président Le Bailleul. Saint-Simon, qui la connut dans sa vieillesse,
l'a caractérisée en quelques mots[899]: «C'était une femme de beaucoup
d'esprit, qui avait eu de la beauté et de la galanterie, qui avait été
du grand monde toute sa vie, mais point de la cour. Elle était
impérieuse, et s'était acquis un droit d'autorité. Des gens d'esprit et
de lettres et des vieillards de l'ancienne cour s'assemblaient chez
elle, où elle soutenait une sorte de tribunal fort décisif.»

Madame d'Huxelles ne se