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Title: Histoire d'un baiser
Author: Cim, Albert, 1845-1924
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire d'un baiser" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                             HISTOIRE D'UN BAISER

                                     PAR

                                  ALBERT CIM

[Illustration]

                            Ancienne Maison F. ROY
                                    ÉDITEUR
                            H. GEFFROY, Successeur
                      222, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 222
                                     PARIS



[Illustration]



    _A Henri Demesse_.

Ce fut un beau tapage, ce soir-là, dans tous les cercles, cafés et
salons de Saint-Servin-sur-Garonne, quand on apprit ce qui s'était
passé quelques heures auparavant chez M. Hector Sédeillant, le plus gros
banquier de la contrée.

A l'issue d'un copieux déjeuner fait avec deux de ses correspondants
et qui s'était prolongé jusqu'à trois heures de l'après-midi, M.
Sédeillant, pris de je ne sais quelle lubie, était allé trouver, dans
le recoin voisin de l'office, où elle travaillait d'ordinaire, la petite
Jeandin, Mlle Colette, une ouvrière à la journée, que Mme Sédeillant
faisait venir trois jours par semaine. Juste au moment où il saisissait
par derrière la taille de Colette et lui appliquait un savoureux baiser
dans les frisons de sa blanche nuque, Mme Palmyre Sédeillant, l'austère
et vigoureuse épouse, était entrée, et... clic! clac! avait administré à
monsieur une superbe paire de soufflets, puis empoigné mademoiselle par
le bras et jeté à la rue cette effrontée.

--Ah! petite drôlesse! c'est ainsi que vous vous comportez! Et chez
moi encore! Chez moi! Allez, vilaine! Allez! Je me charge de vous
recommander. Oui! Une belle réputation que vous êtes en train de vous
faire, mademoiselle!

C'est en vain que la pauvre petite Colette protestait et sanglotait à
coeur fendre:

--Madame! Mais je vous jure!... Mais, madame... Oh! comment pouvez-vous
croire, madame!...

Madame, enfiévrée d'indignation, affolée de colère, ne voulait rien
entendre et continuait à clabauder et vociférer dans la cour de
l'hôtel, en pleine rue autant dire, et pendant que voisins et passants
s'attroupaient.

Aussi la nouvelle de cette mésaventure conjugale s'était-elle
promptement répandue à travers la ville et faisait-elle, le soir même,
l'objet de tous les entretiens.

Bien entendu, on ne manquait pas d'amplifier les choses, d'enjoliver le
récit, le festonner et le broder à profusion.

L'intrigue durait depuis longtemps déjà, affirmait-on; les mieux
renseignés, ou du moins ceux qui se piquaient d'avoir surpris quelques
particularités probantes et de posséder des détails inédits,--et tout le
monde voulait en être de ceux-là,--racontaient que si la petite Jeandin
portait d'aussi jolies boucles d'oreilles,--des perles fines, s. v.
p.! vous n'avez qu'à regarder quand elle passe!--c'était grâce à la
généreuse gratitude de M. Sédeillant. Le bijoutier Lacassagne, du quai
des Vergnes, les lui avait vendues, vendues à lui-même, et les avait
reconnues ensuite aux oreilles de la donzelle. Il lui avait encore fait
présent, cet amant aussi épris que prodigue, d'une bague achetée chez
le même bijoutier, d'une bague magnifique: une turquoise entourée de
brillants, ne vous déplaise!

Oui, plus que ça de luxe, et pour une morveuse qui habitait dans un
galetas du faubourg Roucayrolles et battait la dèche avec son vieil
ivrogne de père, le rempailleur de chaises. Si ce n'est pas une honte!

Et comprend-on ça? Quand on a une femme d'aussi gentil visage et d'aussi
riche corsage que Mme Sédeillant, la belle Mme Sédeillant, imposante
comme Junon, charmante, captivante, adorable comme Vénus! Tandis que
cette petite mauviette de Colette... Je ne sais pas si vous êtes comme
moi, je ne peux pas souffrir les femmes maigres. Ça ne me dit rien du
tout. Ni à vous non plus, n'est-ce pas?

Par sa conduite, après l'avanie qu'elle avait infligée à Colette, et dès
le soir même de ce déplorable esclandre, Mme Sédeillant semblait
encore sanctionner ces perfides racontars, donner pleine raison à la
malveillance et à la calomnie. Ne s'était-elle pas avisée, dans sa
rageuse rancune, de quitter le domicile conjugal et d'aller demander
asile et protection à son père, M. Cyprien Ladevèze, le président du
cercle agricole de l'arrondissement, le châtelain et grand éleveur du
Mas-d'Artigues, à deux lieues de Saint-Servin?

Et cette rupture, et tout ce bruit, tout ce vacarme pour rien! Rien que
ce pauvre petit bécot dans le cou de la lingère! C'était tout ce que
le banquier lui avait jamais donné. Jamais il ne lui avait pris autre
chose,--ce jour-là, après cet émoustillant déjeuner, comme auparavant et
de toute éternité,--autre chose qu'un brin de taille. Et si Mlle
Colette Jeandin avait aux oreilles de chétifs pendants en chrysocale
et imitation de perles, au doigt une misérable bague en toc, c'était
elle-même, la pauvrette, avec quelques gains supplémentaires, qui
avait acheté ces piètres bijoux chez Lacassagne, l'orfèvre du quai des
Vergnes.

       *       *       *       *       *

De la ville, la rumeur gagna bientôt la campagne environnante.

--Vous savez, M. Hector Sédeillant, le banquier de Saint-Servin? Paraît
qu'il en mène une drôle de vie! Ce n'est rien que de le dire! Il a des
maîtresses à tous les coins de rue, des filles qu'il couvre d'or! Sans
compter une actrice de Bordeaux qu'il a fait venir, qu'il entretient,
qui lui coûte les yeux de la tête! Il se ruine en diamants et en
falbalas pour ces péronnelles, tout ce sérail! C'est au point que sa
femme s'est séparée de lui...

--Ah! diable! Ah! diable! Mais... Oh! mais... vous faites bien de me
dire ça!

--Vous avez des fonds?...

--Chez lui? Oui, queuques p'tiotes choses! Et tous ces prudentissimes
et architaffeurs villageois de courir bien vite à Saint-Servin et de
retirer sur-le-champ les dépôts qu'ils avaient pu effectuer, qu'ils
effectuaient de temps immémorial à la banque Sédeillant, jadis
Sédeillant et Peyreholade, puis Sédeillant et neveu, et enfin Sédeillant
tout court.

Ce fut au tour du banquier de crier: «Diable! Ah! diable!» et aussi:
«Gare! gare! Casse-cou!»

Et le voilà qui donne l'ordre d'atteler et file grand'erre chez son
beau-père, au Mas-d'Artigues.

M. Ladevèze n'avait pas attendu l'arrivée de son gendre pour essayer de
calmer l'irascible Palmyre et lui faire reprendre sa place auprès de son
époux.

--Alors il te trompe, ce gredin d'Hector?

--Oui, papa! Je l'ai surpris.... Oh! il ne peut pas nier!

--Et tu ne l'as pas vitriolé, lui et sa complice? Tu n'es pas dans le
train, mon enfant!

--Mais, papa....

--Bien entendu, il n'y avait rien de trop beau pour ta rivale. Il lui
avait payé hôtel et domestiques, chevaux et voitures, bijoux, dentelles,
tout le tralala! Il a mangé ta dot avec cette gourgandine, et....

--Mais non, papa, il ne lui donnait pas un sou. C'était ma lingère, une
petite meurt-de-faim qui venait travailler à la maison....

--Et tu te plains?

--Mais, papa, tu ne comprends pas!

--Je comprends, ma chère Palmyre, que tu voudrais changer l'espèce
humaine, faire que l'homme n'éprouve pas de désirs pour une autre femme
que la sienne, et ne cherche pas fatalement à les contenter, ces désirs,
et cela me peine de te voir ainsi perdre ton temps. Certes, tu es, j'en
suis convaincu d'avance, mille fois mieux, mille fois plus avenante et
appétissante que ta... lingère; mais tu as le tort irrémédiable d'être
l'épouse, c'est-à-dire le devoir, la règle et l'habitude: ta lingère, si
laide qu'elle soit, a l'inestimable avantage d'être, elle, la nouveauté,
l'inconnu; le fruit défendu, pour comble! Voilà pourquoi ton coquin de
mari se sent attiré vers elle. Hélas! oui, ma fille, c'est désolant,
mais c'est comme ça. Depuis que le monde est monde, changement d'herbage
a réjoui les boeufs!

--Oh! papa.

--Oui, ma poulette! repartit l'éminent agronome. Sois donc raisonnable,
et dépêche-toi vite de retourner auprès d'Hector, un excellent mari, au
total, un époux modèle, crois-moi, puisque, tu l'avoues toi-même, il ne
détourne pas un maravédis de la communauté et ne te fait pas tort d'un
fifrelin.

--Il me faut des excuses! Je ne rentrerai que lorsqu'il m'aura demandé
pardon de l'outrage qu'il a infligé à ma dignité et à mon honneur!
s'écria péremptoirement Palmyre.

Pour toute réponse, M. Ladevèze se mit à siffler l'air de «la Casquette
du père Bugeaud», sa ritournelle favorite.

       *       *       *       *       *

Mais, quand M. Sédeillant arriva et qu'il eut raconté ce qui se passait
aux guichets de ses bureaux, le philosophe et sceptique beau-père vit
tout de suite qu'il n'était plus temps de badiner, et, joignant ses
instances à celles du mari, ordonna à Palmyre de mettre séance tenante
son chapeau et son manteau, prendre ses cliques et ses claques, et
regagner Saint-Servin.

Palmyre elle-même, d'ailleurs, en sentait la nécessité, et si bien
qu'elle ne parlait plus d'excuses, ne songeait plus à faire agenouiller
devant elle, un cierge à la main, son criminel époux.

On décida que, pour combattre et réduire à néant les terribles propos
qui circulaient, il fallait que le ménage se montrât partout, fit bien
voir _urbi et orbi_ combien il était uni, paisible et heureux.

En conséquence, M. et Mme Sédeillant ne cessèrent plus de se promener du
matin au soir dans Saint-Servin et sa banlieue bras dessus bras dessous,
gentiment pressés l'un contre l'autre, comme d'impatients amoureux, de
nouveaux mariés en pleine lune de miel.

Ils imaginaient des achats pour pénétrer dans les magasins, des visites
pour s'exhiber côte à côte dans tous les salons de l'aristocratie, de la
haute, moyenne et petite bourgeoisie de l'endroit.

Rien n'y fit. Le mouvement était donné; le retrait des fonds se
continuait.

Anxieux, bouleversé, perdant la tête, M. Sédeillant convoqua un matin
tout le personnel de ses bureaux, dans l'unique intention de «protester
contre les odieuses calomnies dont il était l'objet».

--Vous me connaissez, messieurs; vous savez combien régulière, rangée et
laborieuse a toujours été ma vie! Le travail! Le travail! Tel a toujours
été mon seul réconfort, ma suprême joie! Vous le savez, vous tous, mes
chers collaborateurs, etc.

Tous, en effet, le savaient et tenaient M. Hector Sédeillant pour
le plus bienveillant des patrons, le plus équitable et le plus
consciencieux des hommes. Tous l'aimaient, le vénéraient malgré sa
jeunesse, ses trente-trois ans; tous s'évertuaient à le défendre au
dehors, à disculper sa moralité et rétablir sa réputation.

Bien mieux, le banquier crut de son devoir et de son intérêt d'aller
trouver le père Jeandin, pour lui présenter à la fois des excuses et des
explications.

--Je t'accompagnerai, cela fera encore meilleur effet, lui déclara
spontanément la fière Palmyre. Je verrai cette petite, je causerai
avec elle et réussirai bien à lui faire oublier la... cette... le...
malentendu, et à obtenir d'elle qu'elle revienne chez nous.

Ah! oui, elle en avait rabattu, la jalouse tigresse! Elle filait doux,
à présent, était tout sucre et tout miel. Il le fallait bien. Il fallait
bien lutter contre ce flot qui montait, montait, toujours et menaçait de
tout submerger. Nécessité fait loi.

Le père Jeandin, selon son rituel de chaque jour, passé neuf heures du
matin, était entre deux vins, quand M. et Mme Sédeillant heurtèrent à la
porte de son taudis.

--Ah! c'est pour ça que vous venez, mon bon monsieur, et vous aussi, ma
belle dame? Oh! fallait pas vous déranger pour si peu!... Certainement
que je suis au courant.... Il ne se passe pas de jour que je ne reçoive
des lettres, où on me raconte un tas de vilaines choses sur vous et not'
Collette.... Des lettres de je ne sais qui!... Des bêtises! Tenez, v'là
le cas que j'en fais de tous ces papiers-là!

Et il ponctua sa phrase par un geste tout à fait familier.

--N'empêche, reprit-il, que ces cancans-là ont causé bien du tort à
not' Collette, un tort considérable! Oui, ma belle dame! Vous n'avez pas
idée.... Elle ne travaille plus nulle part, on ne la demande plus comme
avant, qu'elle avait tant de pratiques qu'elle ne savait comment s'y
prendre pour les contenter. Elle ne pouvait pas aller chez toutes à la
fois, pas vrai? Maintenant.... Ah! maintenant!... Je suis tout de même
heureux de vous voir, parce que si... si c'était un effet de votre
bonté... si vous pouviez... si peu que ce soit, mon bon monsieur! Ah!
oui, les temps sont durs, allez!

       *       *       *       *       *

Collette, qui n'avait rien osé dire à son père de l'algarade de Mme
Sédeillant, mais n'avait pu lui cacher son renvoi de la maison du
banquier, ni empêcher les lettres anonymes de lui parvenir, se trouvait,
en effet, dans la plus précaire situation. Les paysans d'alentour
n'étaient pas accourus, tous en foule, comme chez le banquier, lui
réclamer l'argent qu'ils lui avaient confié, non; mais toutes les
familles qui l'employaient, qui lui faisaient gagner son pain, lui
avaient du jour au lendemain fermé leurs portes.

Pensez donc! Une fille qui débauche les hommes mariés!

Aussi accueillit-elle avec joie les bonnes paroles que lui adressa Mme
Sédeillant, et c'est avec ravissement qu'elle consentit à reprendre ses
«journées» à l'hôtel.

Toujours afin de combattre la calomnie et détruire la légende qu'elle
avait si inconsidérément fait naître, Mme Sédeillant installa en quelque
sorte la jeune lingère à demeure auprès d'elle, en fit sa compagne,
l'emmena chez ses fournisseurs, l'interrogeant devant eux, la consultant
sur telle étoffe, telle coupe de robe, telle forme de chapeau... de
sorte qu'on vit bien qu'elle n'avait aucune jalousie contre elle, nulle
rancune à son endroit,--qu'il ne s'était rien passé.

Hélas! hélas! L'héroïque Palmyre en fut pour ses frais. Rien ne put
endiguer la houle, mater et repousser le courant. Pourquoi toujours
croire si volontiers au mal, si difficilement au bien?

Quinze mois jour pour jour après le chétif et misérable baiser dont M.
Hector Sédeillant avait effleuré le cou de Colette, quinze mois après
la scandaleuse sortie de la belle Mme Palmyre, le banquier déposait son
bilan.

Quant à Mlle Colette, elle n'avait pas attendu si longtemps sa mise en
faillite: il y avait huit mois déjà que la gentille petite avait faussé
compagnie à son ivrogne de père et s'était fait enlever par un commis
voyageur.



                                DUEL A MORT

    _A Pontsevrez._

Il y avait quinze jours que Félix-Séraphin Cabrillat était entré,
en qualité de troisième élève, à la pharmacie Pichancourt, la plus
importante de Chèvremont-en-Bresse, quand, un soir d'octobre, le timbre
de la porte retentit, et une jeune fille, une mignonne petite blonde aux
yeux bleus et aux joues roses, apparut tout essoufflée sur le seuil de
l'officine. Cabrillat, qui était en train de découper des étiquettes,
s'élança, comme c'était son devoir, à la rencontre de cette cliente.
Mais le premier élève, Nestor Richefeu, qui, en principe, ne se
dérangeait jamais, à moins qu'il ne s'agît, comme à présent, de quelque
frais minois, avait déjà planté là le traité de chimie organique dans
lequel il paraissait plongé, et s'inclinait le plus galamment du monde
devant la jeune personne.

--Mademoiselle! Vous désirez, mademoiselle?

--Monsieur... Je viens... C'est pour mon père, monsieur... Il a pris
froid... Il était parti dès le matin pour la chasse, et il est revenu
avec une douleur à l'épaule..., une douleur très vive, qui le tient
là, comme cela, dans le haut du dos, dans tout le bras... Il ne peut se
remuer, et il souffre, il crie...

--Rhumatisme aigu, insinua Richefeu.

--Nous l'avons frictionné avec de l'alcool camphré...

--Pas mauvais... oui..., opina l'aspirant apothicaire.

--Mais cela n'a rien fait, monsieur, rien du tout. Alors j'ai couru chez
le docteur Morel, notre médecin... Par malheur, il n'est pas chez lui.
Et comme j'allais rentrer, j'ai pensé que... peut-être... vous pourriez
me..., me donner quelque chose qui soulagerait mon pauvre papa.

--Certainement, mademoiselle! Rien de plus facile! Je vais vous préparer
ce que le docteur Morel lui-même aurait ordonné. C'est tout comme si
vous l'aviez vu... Une lotion infaillible, un baume souverain!

--Combien je vous remercie!

--Dans une petite demi-heure ce sera prêt, mademoiselle. Je vous
enverrai cette lotion... A moins que vous ne préfériez attendre?

--Oh! non, monsieur! J'ai hâte d'être de retour. Ne manquez pas surtout,
n'est-ce pas, monsieur?

--Oh! n'ayez crainte!... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur...

Et Nestor Richefeu, qui avait reconduit la jeune fille jusque sur le
trottoir, referma la porte.

Soudain il se frappa le front.

--Imbécile que je suis! Triple brute!

--Quoi donc? _Keski_ te prend? demanda le deuxième élève, Théodule
Lardenois, qui, retenu dans le laboratoire attenant à la pharmacie,
n'était arrivé qu'au milieu de l'entretien.

--Son adresse? Où demeure-t-elle, cette petite? Cabrillat! Vite, nom
d'un chien, cours après!

--Pas la peine, Cabrillat. Voilà ce que c'est, mon vieux, tu perds la
tête dès qu'un cotillon entre ici! répliqua Lardenois. Comment, tu ne la
connais pas? Et tu avais l'air si à l'aise avec elle, tu la couvais d'un
oeil si...

--Enfin, qui est-ce, cette jeune fille? interrompit Richefeu avec
impatience. Où habite-t-elle?

--C'est la petite Desormeaux, Mlle Adrienne Desormeaux, dont le père,
un veuf encore vert, malgré son rhumatisme, possède un grand chantier de
bois et une scierie à l'extrémité du faubourg Saint-Étienne;--ce qui ne
l'empêche pas d'habiter tout près de nous, rue Haute..., cette longue
maison basse, précédée d'une cour avec grille...

--Ah! comment! C'est là?

--Oui, c'est là. Je m'étonne qu'il faille te l'apprendre. Je croyais
bien que...

--Mais toi-même, comment es-tu si bien renseigné?

--Belle malice! exclama Lardenois. Mlle Desormeaux passe tous les matins
avec sa bonne...; oui, tous les matins!... depuis deux mois au moins,
époque de sa sortie du couvent, j'imagine..., entre huit et neuf heures,
là, devant la pharmacie, pour se rendre à la messe. Alors, l'ayant
aperçue, je me suis informé; j'ai interrogé la femme de chambre de la
patronne, entre autres, cette grande bringue d'Ernestine... Et voilà
tout le mystère!

--C'est étonnant! s'écria naïvement Richefeu. Je ne l'avais pas encore
remarquée, moi!

--Il y a commencement à tout, ma vieille! repartit le jeune Lardenois
dans sa profonde sagesse.

--Et... inutile de te demander si... si tu en tiens pour elle?

--Oui, inutile, parce que je ne le sais pas encore bien moi-même. Cela
viendra peut-être! conclut avec la même remarquable judiciaire Théodule
Lardenois.

Tout en écoutant son compagnon et discourant avec lui, Nestor Richefeu
s'était mis en devoir de confectionner le plus efficace des liniments,
l'irrésistible baume annoncé. Quand la besogne fut terminée, le goulot
du flacon dûment entouré de sa coiffe verte, soigneusement ficelée et
cachetée, le flacon lui-même enveloppé d'un papier blanc comme neige,
Nestor, au lieu de le confier au garçon de peine, à ce satané petit
flandrin de Vincent, si pertinemment baptisé l'Endormi, glissa la
bouteille dans sa poche, s'esquiva sans mot dire du laboratoire par la
porte ouvrant sur le corridor, et gagna la rue.

--Dis donc, Cabrillat! fit Lardenois, à qui ce manège n'avait pas
échappé,--tu n'as pas vu?

--Quoi donc?

--Tu ne te demandes pas où est passé cet animal de Richefeu?

--Non. Pourquoi?

--Parce que monsieur, le joli coeur, au lieu d'envoyer Vincent chez les
Desormeaux, n'a pu résister au désir d'y aller lui-même. Voilà! J'en
suis certain: j'ai entendu grincer la porte du couloir.

       *       *       *       *       *

Située dans le plus riche quartier de Chèvremont, au coin de la place
de la Mairie et de la Grand'Rue, la pharmacie Pichancourt, avec ses deux
longues façades garnies, selon la coutume, de gigantesques bocaux rouges
et bleus, jaune de chrome et vert d'émeraude, sa double plinthe de
marbre noir et sa double enseigne en lettres d'or: _Pichancourt,
ex-interne des hôpitaux de Paris_, avait tout à fait belle apparence.
Elle n'aurait pas déparé les boulevards de «la capitale», on était
unanime à le reconnaître à Chèvremont-en-Bresse, et à la proclamer même
le plus élégant et le plus cossu des magasins de la ville.

Sur chacune des deux immenses glaces de la devanture, une inscription se
détachait en légende: _Anticoryza,--marque déposée--premières médailles
d'or_. C'était cette «spécialité» précisément qui obligeait M.
Pichancourt à se pourvoir de trois aides ou élèves, tandis que les
autres pharmaciens de la localité se contentaient généralement d'un
seul, qui jouissait même de nombreux loisirs.

Fanfaré par toutes les trompettes de la réclame, répandu à profusion
dans toutes les officines de France et de Navarre, universellement connu
et employé, sans pour cela, j'en ai une vague crainte, que sa réputation
fût des plus méritées, l'anticoryza était, pour son inventeur tout au
moins, une excellente affaire. M. Pichancourt avait dû construire,
pour la fabrication de ce remède, un laboratoire spécial, une véritable
usine, à cinq kilomètres de la ville, au Val d'Ambly, près de
la frontière suisse. Toutes ses journées se passaient dans cet
établissement, à surveiller ouvriers et ouvrières, comptables et
expéditionnaires, camionneurs et garçons de peine; et comme le
contre-choc de cette lourde charge se faisait inévitablement ressentir
jusqu'à la boutique de la place de la Mairie, jusqu'à la «maison mère»,
le pharmacien avait été contraint d'abord d'obvier à son absence et
se faire remplacer, ensuite de prendre un second élève; total: trois
«potards».

Nestor Richefeu, le plus ancien, celui à qui M. Pichancourt avait
délégué ses pleins pouvoirs, était un solide gaillard de vingt-quatre
ans, trapu, courtaud, largement râblé, joufflu et rubicond comme une
pomme d'api.

Le second, Théodule-Alcide Lardenois, qui avait un an de moins, était
tout aussi solidement étoffé et à peu près aussi mafflu et rougeaud
que son supérieur. Comme lui, il appartenait à une famille de paysans
bressans.

Le troisième, Félix Cabrillat, entrait dans sa vingt-deuxième année
et avait pour père un maître d'armes de Besançon. Il était de taille
moyenne, pâlot et maigrelet, avait l'air doux, réservé, distingué, somme
toute, et, depuis deux semaines qu'il faisait partie du personnel de
la pharmacie Pichancourt, ne s'était pas encore regimbé contre les
inévitables exigences de ses deux aînés.

Il y avait près d'une année que ceux-ci vivaient côte à côte, et,
jusqu'à cette soirée d'octobre, à part quelques piques insignifiantes,
la meilleure intelligence n'avait cessé de régner entre eux. Mais,
comme, la poule du fabuliste, Mlle Adrienne Desormeaux survint,

  Et voilà la guerre allumée

entre nos deux coqs, Nestor Richefeu et Théodule-Alcide Lardenois.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, sur les neuf heures, à son retour de la messe, Mlle
Desormeaux, escortée de sa gouvernante, pénétrait de nouveau dans la
pharmacie. Il faut croire que le baume «souverain» n'avait produit que
fort peu d'effet, car la jeune fille tenait, pliée dans son livre de
prières, une ordonnance du docteur Morel.

Cette fois, ce fut Théodule Lardenois qui s'avança. Nestor Richefeu,
«monsieur le joli coeur», était à son tour absent de la boutique et
occupé dans le laboratoire.

--Monsieur votre père ne va donc pas mieux, mademoiselle?

--Non, monsieur, hélas! Il n'a pu fermer l'oeil de la nuit. Toujours
son rhumatisme dans l'épaule! Et puis la fièvre qui s'est déclarée, une
grosse fièvre... M. Morel est venu dès le matin...

--Heureusement que c'est sans gravité! crut devoir alléguer Lardenois
pour la tranquilliser.

--C'est ce qu'assure aussi M. Morel. Il n'y a aucun danger, rien de
sérieux à redouter. N'empêche que papa souffre bien... Nous avons eu
beau le frictionner, Naïs et moi, avec ce que le... ce que votre... le
monsieur qui était là, nous a apporté hier soir, rien n'y a fait. M.
Morel a même déclaré qu'il aurait mieux valu ne rien faire du tout et
attendre sa visite. Aussi vous serai-je infiniment reconnaissante de
préparer l'ordonnance sans tarder...

--Mais tout de suite, mademoiselle, à l'instant même! Et je vous la
porterai moi-même aussitôt!

--Vous serez bien aimable, monsieur.

Juste au moment où Adrienne et sa gouvernante Naïs quittaient la
pharmacie, Richefeu y entrait par la porte opposée à celle de la rue, la
porte du laboratoire.

--Tiens, mais... c'est Mlle Desormeaux qui était ici?... Ah! veinard!

--Oui, elle-même, avoua Lardenois, qui était déjà en train d'exécuter
l'ordonnance du docteur Morel.

Lorsqu'il eut fini, il mit la fiole et les deux petits paquets de
drogues dans sa poche, et, comme avait fait Richefeu la veille,
s'apprêta à sortir, mais ostensiblement, par la porte du magasin et non
par celle du corridor.

--Où vas-tu donc? demanda le remplaçant de M. Pichancourt.

--Porter l'ordonnance Desormeaux.

--Et Vincent, à quoi sert-il alors? C'est la besogne du garçon de
laboratoire, et non celle des élèves, de porter les ordonnances à
domicile.

--Tu y es bien allé hier, toi, porter celle de Mlle Desormeaux!

--Moi, je suis allé? Qu'en sais-tu? Ça n'est pas vrai d'abord!

--Tu as un fier toupet! s'écria Lardenois. Nous t'avons vu, Cabrillat
et moi, te faufiler... Et puis Mlle Desormeaux vient encore de me le
confirmer à l'instant!... Même que le docteur Morel a trouvé que tu
aurais mieux fait de te tenir tranquille plutôt que de te mêler de
soigner ses malades!...

--Je te dis que tu ne sortiras pas! rugit Richefeu.

--Je te dis que je sortirai!

--Je te dis que non, moi!

--Je te dis... Au revoir, Nestor! A tout à l'heure, ma vieille!

       *       *       *       *       *

Pour rien au monde, Nestor Richefeu n'eût omis de se trouver à la
pharmacie le lendemain, à l'heure de la messe. Calculant que Mlle
Desormeaux profiterait très probablement de sa sortie matutinale pour
apporter, comme la veille, une nouvelle ordonnance du docteur, il
s'était embusqué derrière les bocaux de la montre, et il épiait sa
venue, son passage tout au moins. Mais Théodule Lardenois, lui aussi,
était fidèle au poste et guettait sa proie. Lorsqu'il la vit entrer, il
se précipita...

--Monsieur Lardenois, faites-moi donc le plaisir d'aller au laboratoire
surveiller votre décoction de salsepareille. Voilà trois quarts d'heure
qu'elle est sur le réchaud.

--Monsieur, je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous!

--Je vous demande mille pardons, monsieur, vous avez des ordres à
recevoir de moi. M. Pichancourt vous l'a déjà dit; il vous le répétera,
s'il le faut. Et puis, pas de discussion devant les clients, n'est-ce
pas, je vous prie: filez au laboratoire, allons! acheva Richefeu.

Comme Nestor Richefeu l'avait devancé auprès de Mlle Desormeaux et
s'était emparé déjà du carré de papier--l'ordonnance--qu'elle tenait à
la main, l'infortuné Lardenois n'avait plus qu'à se soumettre à cette
humiliante injonction,--à céder la place à son rival, et c'est ce qu'il
fit rageusement, tout furibond et fulminant.

Mais, aussitôt la jeune fille partie, il se rua du laboratoire dans la
pharmacie, apostropha Richefeu, l'accabla d'insultes, donna libre cours
à tout son dépit et son exaspération.

Richefeu ne manqua pas de se rebiffer, comme bien on pense. Les gros
mots, ainsi que des volants de raquettes, rebondirent de part et
d'autre; de part et d'autre, les menaces retentirent, les provocations,
criées à tue-tête, firent trembler tous les bocaux de l'officine et se
répercutèrent jusqu'à l'extrémité de la place de la Mairie.

«Je t'apprendrai, moi!--Ah! je le montrerai, moi!...--Oui, tu
sauras!...--Voyez donc le joli merle!--Regardez donc ce grand
serin!...--Ne m'échauffe pas les oreilles plus longtemps, ou
bien!...--N'achève pas, sinon!...--Je ne réponds plus de moi, Lardenois,
je t'en avertis!...--J'en ai assez, Richefeu, je te préviens!...»

Bref, ils faillirent en venir aux mains, et, sans l'intervention de leur
collègue Cabrillat, ils eussent très certainement passé des paroles aux
actes et transformé la pharmacie en champ d'honneur.

Cabrillat leur fit comprendre tout le danger et tout le ridicule de leur
conduite. Mme Pichancourt, dont l'appartement était situé au premier
étage, au-dessus même du magasin, pouvait les entendre. Alexandrine,
la cuisinière, attirée par le bruit, venait de se glisser dans le
laboratoire, pour écouter tout à son aise.

--Oui, messieurs, elle était là il y a un instant. Que le patron ait
vent de l'affaire, et... vous devinez ce qui en résultera pour vous
deux? Et tenez, tous ces gamins rassemblés devant la porte... C'est à
vous qu'ils en ont, c'est pour assister au spectacle... Quel scandale!

La querelle s'apaisa donc ce jour-la, mais pour reprendre de plus belle
le lendemain et se continuer de plus belle encore les jours suivants.
En vain Richefeu invoquait-il ses pouvoirs et s'efforçait-il d'imposer
silence à son rival: celui-ci haussait les épaules, l'envoyait promener,
lui et son autorité, le narguait, le défiait, lui montrait le poing.

--Approche donc!... Viens donc un peu ici, que je te rabatte le caquet!

--Monsieur Lardenois, vous ferez tant que je me verrai dans la nécessité
de...

--D'aller moucharder auprès du patron, n'est-ce pas?

--De l'instruire de ce qui se passe et de le mettre en demeure de
choisir entre vous et moi, monsieur Lardenois!

--Et moi, je lui raconterai, au patron, de quelle jolie manière vous
justifiez la confiance qu'il a en vous, et à quoi vous employez
votre temps et consacrez vos prérogatives. Quand il saura que c'est à
courtiser et accaparer toutes les clientes de la maison, nous verrons la
mine qu'il fera et s'il tiendra tant que ça à ne pas se priver de votre
précieux concours, monsieur Nestor Richefeu!

Le fait est que Nestor Richefeu, ne se sentant pas la conscience
absolument nette, était peu disposé à porter plainte contre son
subordonné. Comme, malgré tous les baumes, lotions et frictions,
le rhumatisme de M. Desormeaux s'obstinait à ne pas déguerpir, Mlle
Adrienne continuait ses visites à la pharmacie avec la même fréquence
et la même régularité, et il ne se passait pas de jour, pas d'heure même
pour ainsi dire, que Félix Cabrillat ne se trouvât contraint de rappeler
ses collègues, ses «anciens», à l'ordre et au calme, voire d'arrêter les
mains et mettre le holà entre eux.

--Battez-vous une bonne fois, finit-il par leur conseiller en sa qualité
de fils de maître d'armes; décidez-vous pour le fleuret, l'épée ou le
pistolet; mais, de grâce, plus de disputes, plus de criailleries,--la
paix!

--Eh bien, c'est cela! Oui, Cabrillat a raison; battons-nous! clama
Lardenois.

--Battons-nous! Oui, il le faut! Un de nous est de trop sur terre!
Battons-nous! glapit à son tour Richefeu, qui, en présence du zèle et de
la fougue de son adversaire, ne pouvait décemment paraître reculer.

Mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais tenu un pistolet, jamais manié
fleuret, sabre ou épée.

--A coups de poing! La boxe! vociféra Lardenois tout enflammé.

--Comme des goujats, des ivrognes?... Fi donc! repartit Cabrillat. C'est
pour le coup que M. Pichancourt trouverait que vous causez préjudice à
son établissement, que vous déshonorez la corporation tout entière! Non,
pas de pugilat, mes amis!

--Cependant...

--Mais alors?...

--Eh! mordienne, pas n'est besoin d'avoir hanté les salles d'escrime
ni les tirs pour être à même d'appuyer le doigt sur la gâchette d'un
pistolet!

--Sans doute, mais...

--Il s'agit de viser! objecta Richefeu. Il ne put les convaincre.

Le soir même une nouvelle altercation ayant éclaté, Cabrillat revint
à la charge et somma les deux adversaires d'en finir, une fois pour
toutes.

--Ou sinon c'est moi qui aviserai le patron! C'est insoutenable, cette
vie-là, c'est à devenir fou, ma parole! Si vous ne voulez pas vous
aligner sur le terrain, tirez au sort celui de vous deux qui devra
disparaître, se loger une balle sous le menton, avaler une pilule de
cyanure ou de strychnine, ou s'ouvrir le ventre à la japonaise! Comme
bon vous semblera! Mais pour Dieu! terminons-en!

--Tiens, mais...

--C'est une idée! acheva Richefeu.

--Oui, nous tirerons au sort, reprit Lardenois. Tu nous prépareras deux
pilules, Cabrillat...

--Ah! vous vous décidez pour les pilules?

--Oui! Il y en aura une d'inoffensive; l'autre renfermera un poison
des plus énergiques et dont tu nous tairas le nom, afin que nous ne
puissions découvrir sur-le-champ l'antidote, tu comprends?

--Parfaitement, répondit Cabrillat. Quoique... Vilaine besogne dont vous
me chargez là! C'est à moi que la justice s'en prendra, moi qui serai
responsable...

--Ne t'inquiète pas, interrompit l'enragé Lardenois. Nous aurons soin de
mentionner par écrit que c'est volontairement que nous nous donnons la
mort. Tant mieux pour celui qui survivra!

--Alors, comme ça, soit! Néanmoins, ajouta Gabrillat, je crois, qu'il
serait bon..., afin d'éviter les commérages et d'empêcher que le nom de
Mlle Desormeaux ne fût mêlé là-dedans..., qu'il serait préférable que
l'affaire eût lieu hors de la ville, ou même de l'autre côté de la
frontière...

--En effet! répliqua Richefeu.

--Je ne demande pas mieux, dit Lardenois.

--L'un de vous pourrait, par exemple, se rendre à Genève, l'autre à
Berne ou à Lausanne... De cette façon, le résultat de... du duel causera
moins de rumeur ici; l'origine, le réel motif, en sera moins facile à
démêler...

--Il a raison! s'écrièrent ensemble les deux prétendants.

--Tu n'as plus maintenant qu'à confectionner les pilules: je suis prêt!
clama Lardenois.

--Et à nous faire tirer au sort: j'en grille d'impatience! acheva
Richefeu.

[Illustration: L'austère et vigoureuse épouse était entrée, et... clic!
clac! avait administré à monsieur une superbe paire de soufflets. (Page
6.)]

Le dimanche suivant, qui était précisément le jour de sortie de MM.
Nestor Richefeu et Théodule Lardenois, nos deux potards montaient en
wagon à une demi-heure d'intervalle et se dirigeaient le premier sur
Genève, l'autre sur Berne. Tous deux emportaient, soigneusement enfouie
dans une poche de leur portefeuille ou au fond de leur porte-monnaie,
une microscopique boîte ronde contenant la susdite pilule,--la vie ou la
mort.

A Genève, aussitôt hors de la gare, Richefeu, qui, malgré ses très
légitimes appréhensions, se sentait un impérieux appétit, s'achemina
vers un des plus confortables hôtels de la rue du Mont-Blanc, y retint
une chambre et s'assit à la table d'hôte, où il fit amplement et
magnifiquement honneur au déjeuner. Il alluma un cigare ensuite, un pur
havane, et alla s'installer sur la terrasse d'un café du Grand-Quai.

Après s'être d'abord dit, s'être fermement et irrévocablement promis,
qu'aussitôt descendu du train, il se débarrasserait de sa terrible
incertitude et liquiderait son sort, il s'efforçait à présent de chasser
cette anxieuse idée, de se donner le change et s'étourdir: il était
résolu de reculer le plus possible l'épouvantable échéance.

Il faisait un temps inespéré, un clair et gai soleil de l'été de la
Saint-Martin. Réconforté, malgré lui pour ainsi dire, et ragaillardi
par la fine bouteille de pomard dont il avait arrosé son dessert, par
la tasse de moka et les petits verres de chartreuse qu'il venait
d'absorber, aussi bien que par cette radieuse après-midi, ces pimpantes
toilettes qui défilaient sous ses yeux, ces sveltes tailles, ces minois
provocants, par ce lac superbe, cette immense nappe d'azur et d'argent
qui miroitait en face de lui, par tout ce réjouissant spectacle et ce
féerique panorama, Nestor Richefeu s'abandonnait à une sorte d'ivresse
guillerette et fringante, savourait tout le bonheur de vivre.

De temps à autre pourtant, ses sourcils se fronçaient soudain, un
frisson le secouait: l'horrible pensée lui était brusquement revenue à
l'esprit, lui avait traversé le coeur comme un coup de poignard.

--Baste! nous verrons ce soir, après le dîner... J'ai encore le
temps!... A quoi bon se tourmenter d'avance?... C'est stupide!... N'y
songeons plus... Voyons, secouons-nous! Hop!

Et, pour faire diversion, il se leva, se mêla à la foule des promeneurs
et erra, le cigare aux lèvres, le long des quais.

Vers les sept heures il regagna l'hôtel, et, bien qu'il ne se sentit pas
grand'faim, prit placé à table, et, toujours pour se remonter le moral,
se donner des forces, se contraignit à manger et fêta de son mieux les
plats et les vins.

Il quitta le dernier la salle à manger, se disant que cette fois il n'y
avait plus à barguigner, que le moment était venu de s'enfermer dans sa
chambre et de...

Mais, tout en délibérant de la sorte, il avait franchi le seuil de
l'hôtel et se trouvait déjà de l'autre côté de la rue.

Une affiche de spectacle frappa ses regards. _Par extraordinaire_...
LA VIE PARISIENNE... _jouée par les acteurs du théâtre des Variétés, de
Paris_...

--Si j'y allais? Je puis bien encore attendre jusqu'à ce soir... Voilà
tout, j'en serai quitte pour ne rentrer à Chèvremont que par un train
du matin... Pour une fois, le père Pichancourt n'aura rien à dire... A
moins que... que ce ne soit moi qui... ai la déveine? Brrr!...

Au théâtre, il fit la connaissance de deux aimables dames, à qui
il offrit des grogs durant un entr'acte, et qui, à la fin de la
représentation, lui proposèrent d'aller souper avec lui.

Il ne rentra à son hôtel que très tard, ou très bonne heure pour
mieux dire, puisque les premières blancheurs de l'aube moutonnaient à
l'horizon.

Il avait la tête lourde, le cerveau congestionné, fiévreux, tout
brûlant, comme si on lui eût versé dans le crâne du plomb en ébullition.
Cependant il se souvenait... La petite boîte était là, dans une pochette
de son portefeuille. Il fallait s'exécuter... Autrement, que penseraient
de lui ses collègues Lardenois et Cabrillat? Il avait juré d'ailleurs...
Il devait tenir son serment, montrer qu'il n'était pas un lâche!

Non, il n'avait pas peur, et la preuve!...

Il saisit la pilule et l'avala.

       *       *       *       *       *

Une heure plus tard, Nestor Richefeu, qui s'était jeté tout habillé sur
son lit et n'avait pas tardé à succomber au sommeil, fut réveillé par
des crampes affreuses, d'atroces douleurs d'entrailles.

Aussitôt la mémoire lui revint... La vérité surgit brusquement...

--Ah! mon Dieu! C'est moi! Empoisonné! Fichu! Ah! mon Dieu!

Et il se mit à hurler comme un possédé.

Les gens de l'hôtel accoururent. Vite on envoya quérir un médecin.

Les souffrances du malade paraissaient augmenter, son état empirer
rapidement. Quand le docteur arriva, Nestor Richefeu gisait presque sans
connaissance, secoué de moments en moments par de violents soubresauts,
les lèvres spumeuses, la respiration saccadée, le front et le visage et
tout le corps trempé de sueur.

Un des garçons raconta que «ce voyageur était rentré au petit jour,
qu'il l'avait entendu trébucher dans l'escalier, comme quelqu'un qui n'a
ni les jambes ni la tête bien solides, que c'était simplement une... une
indigestion».

--Une forte indigestion, oui, ajouta le docteur; mais compliquée
d'intoxication, certainement!

Et, jugeant à divers symptômes que ce toxique devait être l'opium, il
prescrivit les révulsifs et antidotes indiqués.

Une insurmontable torpeur s'était emparée de Richefeu, et ce n'est
que dans l'après-midi du lendemain qu'il commença à sortir de cet état
comateux et à recouvrer ses esprits.

«Il était dans une chambre d'hôtel... à Genève... à cause de... du
duel... pour Mlle Desormeaux... de la pilule préparée par Cabrillat...
Oui! C'était lui qui avait eu la malchance, sans aucun doute... Il
n'était pas mort pourtant!...»

Il garda le lit ou la chambre trois jours encore; puis, le samedi matin,
le docteur lui ayant rendu sa liberté, il s'achemina, encore flageolant,
vers la gare, et reprit la route de Chèvremont-en-Bresse.

       *       *       *       *       *

M. Pichancourt était debout sur le seuil de sa porte, discutant, clamant
et gesticulant, le dos tourné vers la rue, au moment où Nestor Richefeu
arrivait devant la pharmacie et se préparait à réintégrer le bercail.

Involontairement, à la vue de son patron, il fit mine de se dérober,
voulut rebrousser chemin; mais le père Pichancourt l'avait aperçu.

--Ah bon! Voilà l'autre, à présent! Quand je vous disais qu'ils
s'étaient donné le mot! J'avais bien deviné: mes gaillards ont décampé
tous deux ensemble, s'en sont allés de conserve tirer une bordée, et les
voici qui nous reviennent, toujours de compagnie! Entrez donc, Richefeu,
ne restez pas sur le trottoir, mon garçon!

Richefeu obéit, et aperçut dans la boutique, non seulement son
pseudo-complice Lardenois, mais Félix Cabrillat et _trois_ autres
potards déjà installés derrière les comptoirs et intronisés dans leurs
fonctions.

M. Pichancourt continua:

--Vous auriez dû m'avertir au moins, que diantre!... C'est ce que
j'étais justement en train de dire à Lardenois... J'aurais pris mes
dispositions en conséquence. Je ne vous ai jamais refusé de congé: au
besoin je serais venu moi-même vous suppléer... Mais déguerpir
ainsi, laisser ainsi une maison en plan! Ce sont des procédés! des
procédés!!... inqualifiables!!! Aucun de mes confrères, personne au
monde ne tolérera jamais de pareilles escapades. Toute une semaine! huit
jours de bamboche! Ah! vous allez bien, vous, quand vous vous y mettez!

--Pardon, monsieur, mais je... je vous vous assure, monsieur..., bégaya
Richefeu.

--Permettez-moi, monsieur, de....de vous... Monsieur, je... je vous
certifie... bredouilla Lardenois.

--Quoi? Que pouvez-vous invoquer pour votre défense? Je me le demande!
Il y a un fait, un fait incontestable: c'est que vous avez tous les
deux, simultanément, sans me prévenir, planté là le magasin, et que
votre absence à tous les deux a duré huit jours. Vous n'allez pas me
répondre que vous êtes tombés malades l'un et l'autre...

--Si, monsieur! J'ai été malade, bien malade..., interrompit Lardenois.

--Moi aussi, monsieur! ajouta Richefeu.

--Ah! vous aussi? En même temps? Comme ça? Faudrait cependant mettre un
peu de variété dans vos... vos contes en l'air, mes bons amis. Je n'aime
pas qu'on se moque de moi! Puisque vous me quittiez, j'ai dû pourvoir à
votre remplacement. Voilà vos successeurs, reprit le père Pichancourt en
indiquant à MM. Lardenois et Richefeu les nouveaux potards. Ah! oui, ils
sont trois, continua-t-il. C'est que Cabrillat, lui aussi, s'en va...
Lui, c'est autre chose!... Je ne le congédie pas... C'est lui qui se
retire,--pour se marier. Il épouse Mlle Desormeaux et devient l'associé
de son beau-père, le marchand de bois... Vous avez joliment raison,
allez, Cabrillat, fichu métier que la pharmacie! En voilà la preuve! On
n'est jamais tranquille, on n'est jamais sûr de... ce qui se passe chez
vous quand vous n'y êtes pas... Toujours esclave, à l'attache!

       *       *       *       *       *

Lorsque Nestor Richefeu et Théodule Lardenois se retrouvèrent dans la
rue et purent librement échanger leurs impressions, ils reconnurent,
mais non sans indignation ni fureur, que les émotions et les
mésaventures survenues à Genève à l'un d'eux, l'autre les avait à peu
près identiquement éprouvées à Berne. En d'autres termes, ils avaient
été tous les deux abominablement joués par leur jeune collègue
Cabrillat, qui s'était empressé de mettre à profit leur absence pour
faire avec Mlle Adrienne plus ample connaissance, gagner les bonnes
grâces du papa Desormeaux en le guérissant de son rhumatisme,--en un
mot, pour leur couper l'herbe sous le pied.

Ils jurèrent de se venger; et, le soir venu, comme le garçon de peine
achevait de boulonner les volets de la devanture, et que Cabrillat,
avant de monter se coucher, allait, selon son habitude, fumer un cigare
et boire une chope au café de la Mairie, ils surgirent devant lui, armés
de cannes, et tout disposés à lui faire un mauvais parti.

Cabrillat eut le temps de rétrograder et de saisir un énorme gourdin
oublié dans le porte-parapluie par quelque paysan des environs. Alors
décrivant un artistique moulinet:

--Attention, mes braves! méfiez-vous!... Ce ne sera pas _à la pilule_
avec moi... Je suis fils de maître d'armes, n'oubliez pas!

Et l'extrémité du gourdin passa si près du nez de Lardenois que ce
dernier se hâta de battre en retraite et de gagner le large, entraînant
avec lui l'autre assaillant, le bouillant Nestor.

Tous deux songèrent ensuite à intenter un procès à leur mystificateur
pour «préparation et distribution de substances médicamenteuses,
sans prescription ni formule émanant d'un docteur en médecine ou d'un
officier de santé»; mais Nestor Richefeu ayant retrouvé une place
de premier élève dans une pharmacie de Lyon, et Théodule Lardenois
découvert pareille aubaine à Dijon, ils se désistèrent de leurs
vindicatifs desseins et abandonnèrent le traître Cabrillat à ses remords
et à son bonheur.



                            LE MARIAGE D'HERMANCE

_A Daniel Riche_.


Ce fut surtout après avoir perdu sa mère qu'Hermance Desrigny sentit
s'accroître son désir de se marier et se jura de ne pas mourir vieille
fille. Elle avait vingt-neuf ans déjà, et si son père, ancien agent
voyer cantonal, décédé sept ou huit ans auparavant, si Mme Desrigny,
avec sa prévoyance et sa tendre sollicitude, n'avaient pas réussi à
l'établir, malgré leur modeste aisance et la dot qu'ils étaient tout
disposés à lui servir, c'est que la pauvre Hermance n'était pas bâtie
comme tout le monde et d'un placement facile: elle était bossue. Mais
cette difformité ne l'empêchait pas d'avoir un petit coeur rempli de
généreuses aspirations, gonflé de sève, embrasé de juvéniles ardeurs et
de légitimes convoitises,--des trésors d'affection et de dévouement à
prodiguer. Et sur qui verser ce baume, épandre cette lave?

Seule, dans sa jolie et quiète maison de la rue des Remparts, au chevet
de Saint-Alban, l'élégante église romane qui forme la principale ou plus
justement l'unique «curiosité» de Châtillon-sur-Meurthe, elle songeait
mélancoliquement à l'avenir qui l'attendait, s'épouvantait de ce
perpétuel isolement.

Depuis la mort de Mme Desrigny, elle avait pris à demeure la femme de
ménage qui venait précédemment chaque matin vaquer aux grosses besognes
de la maison; mais, si obligeante, probe et fidèle qu'elle fût, la mère
Toinette, avec ses soixante-six ans et malgré les fines moustaches qui
lui étaient poussées, ne pouvait guère lui tenir lieu de mari, tout au
plus lui servait-elle de chaperon et de porte-respect.

Où le trouver, cet époux si secrètement mais si instamment appelé? A qui
recourir, oser s'adresser?

Hermance savait bien qu'elle ne possédait pas la taille élancée d'une
Diane chasseresse, pas plus que l'ampleur et l'imposante prestance de
Junon; mais de là à se croire contrefaite, à s'avouer qu'elle était
bossue! Elle se reconnaissait «un peu» trop petite, dans son for
intérieur, toute mince, fluette et mignonne, avec une épaule, oui,
l'épaule droite, peut-être «un peu»... un peu différente de l'autre:--il
n'y avait pas à en douter, pas moyen! et certaines phrases chuchotées
parfois derrière elle le lui avaient appris,--«un peu» plus haute
et trop... anguleuse. Voilà ce que c'est que de ne pas surveiller le
maintien des enfants lorsqu'ils sont encore au berceau et à la lisière,
de leur laisser prendre de mauvaises postures! Et puis d'ailleurs s'il
n'y avait pour convoler que les Vénus ou les femmes colosses, il y a bel
âge que le monde aurait cessé de se recruter.

       *       *       *       *       *

Un soir qu'elle parcourait son journal habituel, _Le Petit Lorrain_,
«journal de Meurthe-et-Meuse et des départements limitrophes», Hermance
Desrigny rencontra, au bas d'une colonne de la troisième page, l'annonce
suivante:

«INSTITUT MATRIMONIAL DE FRANCE, fondé par Mme DE SAINT-ELME, pour
faciliter, entre les familles honorables les alliances les mieux
assorties au point de vue physiologique et social.--Dots de 10,000
francs à plusieurs millions.--Rue de la Chaussée d'Antin, 65, Paris.--De
une heure à cinq.--Correspondance.»

Le lendemain le regard d'Hermance tomba encore sur cette annonce, le
surlendemain encore....

«Si j'écrivais à cette dame?» finit par se dire Mlle Desrigny.

Et elle lui écrivit.

Par retour du courrier elle reçut un mirifique prospectus, lithographié
sur papier rose, et destiné à expliquer, prôner et célébrer «le but
moral de l'Institut matrimonial de France».

«L'Institut Matrimonial de France n'est point une agence,» déclarait
catégoriquement et dédaigneusement Mme de Saint-Elme, en tête de son
épître.

«En le fondant, je me suis proposé d'offrir aux familles mon concours
maternel et dévoué; d'être pour elles plus et mieux qu'un intermédiaire
et un trait d'union:--une mère! une mère vigilante, prévoyante, douée
d'un flair providentiel, d'une expérience consommée, d'un tact accompli,
avant tout d'une inviolable discrétion, et n'ayant en un mot d'autre
souci que d'assurer le bonheur de ses enfants.

«Je crois remplir ainsi une véritable mission, un devoir imposé par les
circonstances présentes, aujourd'hui que notre société, ébranlée dans
sa base, a besoin de se reconstituer et de trouver des coeurs généreux
prêts à aider à ce mouvement de régénération qui s'accomplit, etc.»

Comme conclusion, Mme de Saint-Elme invitait ses correspondants à lui
adresser la modique somme de vingt francs, prix d'abonnement au _Voile
nuptial_, «moniteur officiel de l'INSTITUT MATRIMONIAL DE FRANCE,» où,
chaque mois, une nombreuse liste de beaux et brillants partis, tous
garantis bon teint, était régulièrement enregistrée et soumise au
choix éclairé, offerte à la juste et sainte impatience des lecteurs
et lectrices. Pour figurer sur cette liste, mériter d'être admis
parmi cette élite, il suffisait d'ajouter cinquante francs au prix de
l'abonnement.

Hermance acquitta cette double taxe et expédia en outre à Mme de
Saint-Elme, conformément à une recommandation insérée dans l'éloquent
prospectus, une de ses photographies,--un petit portrait-carte
exécuté l'an passé et où apparaissait seulement sa fine tête, pleine
d'expression et de grâce, et son cou, jusqu'à la naissance des épaules.

Mais, au milieu de tous ces futurs conjoints, dans cette longue et
interminable séquelle de brèves annonces qui remplissait _Le Voile
nuptial_, qui choisir, où se fixer?

Grand était l'embarras d'Hermance.

Après avoir pointé au crayon d'abord une vingtaine de ces courts
entrefilets, puis réduit ce nombre à quinze, puis à dix, puis à huit, et
s'être alors demandé s'il ne valait pas mieux s'en référer au jugement
de Dieu et tirer au sort parmi ces huit postulants, elle finit, de
guerre lasse, par s'arrêter au numéro 12,818, ainsi libellé:

«Employé d'administr. habit. province, appointem. 3,500, avec chances
d'avanc. assur. 38 ans, bonne santé, goûts simples, désire épouser
demois. ou veuve, ayant âge, fortune et caract. en rapport.»

«Goûts simples,» il se pourrait bien que ce fussent ces deux petits
mots qui, au milieu de son inextricable perplexité et en fin de compte,
avaient déterminé Hermance.

Elle fit part de ce résultat à la maternelle directrice de l'Institut
matrimonial, et, moyennant un nouveau versement de cinquante francs,
elle reçut communication de la photographie du numéro 12,818,
accompagnée d'une fiche relatant les nom, prénom, qualité, résidence,
etc., du candidat.

Il se nommait Adrien Bastide et était receveur de l'enregistrement
au fond de la Bretagne, dans le petit bourg de Kernorven. Il était
représenté en pied sur son portrait-carte, et, malgré l'épaisse barbe
qui s'étalait en éventail et frisottait sur sa large poitrine, il
n'avait pas du tout l'air terrible; sa physionomie souriait au contraire
et était empreinte d'aménité et d'accortise.

Mais quelle taille, mon Dieu! quelle gigantesque taille!

On eût dit d'un tambour-major en civil, ou d'un maître sapeur sans sa
hache, son tablier et son bonnet à poil. Quel contraste à côté de la
pauvre petite maigrichonne d'Hermance!

--Ah! il est bien trop bel homme pour moi! murmura-t-elle en soupirant.

Mais il n'y avait plus à reculer. En même temps qu'elle transmettait
à Hermance cette carte photographique et ces indications, Mme
de Saint-Elme, toujours attentive aux intérêts de sa clientèle,
c'est-à-dire aux siens propres, et pressée de toucher des deux côtés
à la fois, avisait le numéro 12,818 de la distinction dont il était
l'objet, lui expédiait la note signalétique et le portrait de Mlle
Desrigny, et celle-ci recevait le lendemain même une lettre signée
Adrien Bastide et ainsi conçue:

«Mademoiselle,

Bien que n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, j'ose prendre la
liberté de vous adresser ces lignes: je ne puis résister au besoin de
vous exprimer la profonde émotion qui m'a saisi au seul aspect de votre
image, et par quelle toute-puissante, quelle providentielle sympathie,
je me sens attiré vers vous. Oui, il me semble que j'obéis à une voix
du ciel, qu'une inspiration surnaturelle me guide et me pousse... Il est
impossible qu'avec un regard si pur, si ouvert, si franc, des yeux à
la fois si pétillants d'esprit et si remplis de mansuétude et de bonté,
vous n'ayez pas un coeur généreux, compatissant et aimant.

Mademoiselle, voulez-vous, avant que je prenne les dispositions
nécessaires pour vous aller voir, voulez-vous m'autoriser à vous écrire,
et consentiriez-vous à répondre à mes lettres? Ce serait, me paraît-il,
un moyen tout simple de faire connaissance ensemble, une connaissance
préalable.

C'est du fond de l'âme, de toutes mes forces, que je vous conjure de
m'accorder cette grâce, vous ne repousserez pas ma prière, non! Vous
êtes bonne: je l'ai vu dans vos yeux, j'en ai la certitude, et c'est en
attendant le bonheur de vous lire que j'ose me dire, Mademoiselle, Votre
très humble et très respectueux serviteur,

ADRIEN BASTIDE, Receveur de l'enregistrement, à Kernorven (Finistère).»

[Illustration]

En fille avisée et bien élevée, Mlle Desrigny estima convenable, avant
d'aquiescer à cette proposition, de compléter les renseignements que lui
avait fournis Mme de Saint-Elme, et elle pensa qu'elle ne pouvait mieux
s'adresser pour cela qu'à M. le curé de Kernorven.

Sauf certain paragraphe, la réponse qui lui parvint était entièrement
rassurante. M. Adrien Bastide jouissait dans tout le canton d'une
excellente réputation; il était sobre, rangé, plein d'exactitude et
de courtoisie dans l'exercice de ses fonctions, d'une probité et d'une
moralité au-dessus de tout soupçon. Il sortait peu, principalement
depuis le décès de sa mère, survenu l'an passé, ne voyait pour ainsi
dire personne en dehors de ses heures de bureau, et occupait ses loisirs
à jardiner et à pêcher à la ligne.

«Le seul reproche que je me permettrai de formuler contre lui, ajoutait
le consciencieux pasteur, c'est qu'il ne témoigne pas assez de zèle dans
l'accomplissement de ses devoirs religieux. M. B. n'assiste guère à la
sainte messe que trois ou quatre fois l'an, aux grandes fêtes, et je ne
l'ai jamais vu s'approcher des sacrements.»

Cette restrictive considération n'alarma pas Hermance outre mesure.
«Baste! une fois mariés, je le convertirai!» songea-t-elle sans doute;
et elle manda à M. Adrien Bastide qu'elle agréait volontiers son offre,
que cette idée de correspondre ensemble, en attendant leur entrevue
prochaine, de s'étudier d'abord à distance et se révéler l'un à l'autre,
lui paraissait très judicieuse et d'autant plus acceptable qu'ils
n'étaient plus des enfants, qu'ils se trouvaient tous les deux en pleine
maturité d'âge et de raison.

Un commerce de lettres, de plus en plus actif, se noua donc entre eux.
Ils se contèrent, avec des détails chaque jour plus abondants et plus
intimes, ce qu'ils avaient fait jusqu'ici, quelles avaient été leur
enfance et leur jeunesse, quels leurs rêves d'avenir, et comment
et pourquoi tous deux avaient eu recours à l'entremise de Mme de
Saint-Elme.

Le même motif les y avait poussés: le manque de relations, l'isolement
où ils vivaient l'un et l'autre.

Une entière confiance, un charmant abandon, s'établit ainsi entre eux
par degrés. Bientôt Adrien fit emplette d'une bague qu'il adressa à
Hermance comme gage de fiançailles; Hermance alors de lui broder bien
vite un élégant porte-cigares pour le jour de sa fête, le 5 mars.

L'entrevue des deux soupirants ne devait plus d'ailleurs être longtemps
retardée. Adrien Bastide avait annoncé son intention de profiter de
la semaine de Pâques pour solliciter un congé auprès de son directeur
départemental et se rendre à Châtillon.

Bref, l'affaire était en si bonne voie, les choses s'emmanchaient si
bien, que Mlle Desrigny s'avisa qu'il était temps de prévenir deux amis
de son père, M. Maucourt, le pharmacien, et M. le capitaine en retraite
Larsonnier, afin qu'ils voulussent bien lui servir de témoins; et si,
après réflexion, elle différa cette démarche, ce fut simplement par
excès de réserve. Que risquait-elle d'attendre quelques jours encore,
jusqu'à l'arrivée de son fiancé?--Son fiancé! Ah! comme ce mot lui était
doux à prononcer, faisait délicieusement battre son coeur!--De la sorte,
elle n'irait pas seule chez ces messieurs; son Adrien l'accompagnerait;
et quelle joie de l'avoir à son bras, quel triomphe et quelle ivresse de
l'exhiber!

       *       *       *       *       *

Enfin le grand jour se leva. C'était le matin même du dimanche de
Pâques qu'Adrien Bastide devait débarquer à Châtillon, et Hermance était
avertie qu'il se présenterait chez elle aussitôt après, sur les deux
heures de l'après-midi.

La coquette petite maison de la rue des Remparts avait été nettoyée de
fond en comble, à l'occasion de cet événement, le corridor lavé à grande
eau, le parquet du salon énergiquement ciré et frotté, transformé en
miroir, les allées du jardin minutieusement désherbées, et ratissées et
peignées comme l'arène d'un cirque.

--J'attends quelqu'un, Toinette!

--Mademoiselle me l'a déjà assez dit! Ce n'est pas pour le lui
reprocher!...

--Vous aurez soin de ne pas faire languir à la porte, comme cela vous
arrive souvent...

--Oh! peut-on...

--... et d'introduire aussitôt ce... cette personne dans le salon,
acheva Hermance.

--Bien sûr, mademoiselle! Où voudriez-vous?... N'ayez crainte: je
m'embusque dans le corridor, et, au premier coup de sonnette...

Il retentit, ce coup de sonnette. Hermance, assise devant la cheminée
du salon, tenait un livre à la main, par contenance, et tremblait,
tremblait...

La porte s'ouvrit; le bel homme, le tambour-major à longue barbe
apparut, mais traînant la patte, armé d'une forte canne ressemblant à
une béquille; il boitait, le bon géant.

--Mademoiselle Desrigny? fit-il.

--C'est moi, monsieur...? monsieur Bastide? balbutia la petite bossue,
en laissant échapper son livre.

--Vous?... Mais... Mademoiselle Hermance Desrigny?... qui m'écriviez?...

--Oui...

Et ils demeuraient plantés l'un devant l'autre, lui boiteux, elle avec
sa bosse, tous deux ébaubis, interdits, bouche bée, et se considéraient
stupidement.

--Mais, mademoiselle, vous ne m'aviez pas... vous auriez dû me...
m'avouer que...

--Comment, monsieur!

--Il fallait me... Non, mademoiselle, non, ce n'est pas ainsi que
l'on... Si j'avais su...

--Si vous... vous m'aviez dit, monsieur...

Et Hermance, les joues empourprées, tremblait de plus en plus, se
sentait près de défaillir.

--Oui, j'aurais dû... c'est vrai, mademoiselle! Mais vous, vous aussi...

--Monsieur, je ne... Moi? Oh!... Non... Adieu, monsieur!...

Et la pauvre petite bossue, toute confuse, désorientée, affolée, les
yeux remplis de larmes, et sur le point d'éclater en sanglots, s'enfuit
brusquement, abandonnant la place à son visiteur,--son ex-fiancé.

Le bon géant boiteux patienta quelques instants, trois ou quatre
minutes; puis--que faire?--il ouvrit la porte du salon, celle du
corridor ensuite, et s'en retourna clopin-clopant vers l'hôtel où il
était descendu, l'hôtel du Cygne.

Sur son chemin, il rencontra la pittoresque promenade des Quinconces,
qui se déroule au pied d'un contrefort des Vosges, surplombe la rivière,
et commande une immense et agreste vallée.

Un pâle soleil évoluait dans l'azur sans nuage, et, malgré la saison
peu avancée, l'air avait tiédi déjà, et l'on pressentait l'éveil des
bourgeons et l'éclosion du renouveau.

Sous les arbres des Quinconces, de nombreux promeneurs vaguaient par
couples ou par groupes, à petits pas, douillettement, paresseusement, et
savouraient de leur mieux cette première belle journée.

Adrien Bastide s'assit à l'écart, sur un des lourds bancs de pierre,
et, les yeux machinalement fixés au loin, le regard perdu dans les
sinuosités de la vallée ou les brumes de l'horizon, se prit à méditer
sur son aventure, sa mésaventure plutôt, et s'abandonna à toutes les
réflexions qu'elle lui suggérait.

Bossue! Elle était bossue, cette demoiselle Hermance Desrigny, et elle
ne lui en avait rien dit! Ah! ce n'était pas de jeu, cela, c'était de la
fourberie, une indigne tricherie! Et Mme de Saint-Elme, la «maternelle»
directrice de l'Institut matrimonial de France, est-ce qu'elle n'aurait
pas dû mieux connaître ses enfants, et les avertir?... Voilà ce que
c'est que de s'adresser à ces charlatans et ces filous!

Mais lui-même, est-ce qu'il n'avait pas sa... son infirmité? Il s'était
bien gardé d'en parler cependant! Il avait donc voulu tricher, lui
aussi? Non, ce n'était pas tout à fait ce motif. Il n'avait pas osé.
C'était une sorte de... de honte, qui l'avait retenu. Mais pourquoi
Mlle Desrigny n'aurait-elle pas obéi aux mêmes scrupules que lui? Oui,
c'était sans doute aussi la timidité, la honte, qui l'avait empêchée...

--A moins que... à moins qu'elle n'ignorât son état, sa bosse? Il y
en a, des bossus, qui ne se doutent pas de leur conformation, qui, par
conséquent, ne peuvent jamais avouer... Ah! n'importe! Bossue! Elle que,
d'après son portrait, j'avais crue si séduisante! une perfection!
Non, ça ne se fait pas! J'ai beau boiter, moi... Si elle n'était que
boiteuse, passe encore! Mais bossue! bossue!

       *       *       *       *       *

Adrien Bastide avait eu le malheur d'être élevé par une mère tellement
idolâtre de lui qu'elle l'avait toujours gardé sous sa coupe, tenu
accroché à ses jupes,--jalouse de toutes les femmes qui pouvaient
approcher de ce _fieu_ chéri et le ravir à sa folle tendresse.

Quand, à l'âge de vingt-deux ans, par suite d'une griève chute de
cheval, il perdit le libre usage de sa jambe gauche, cette incomparable
maman, au milieu de ses larmes et de son désespoir, fut presque tentée
de se réjouir. Oui! Au moins son Adrien ne la quitterait plus, se
trouverait rivé près d'elle... Oh! elle avait bien l'intention de le
marier, certainement! Elle saurait bien, tôt ou tard, lui découvrir
une avenante petite femme, bien douce, bien docile, grassement dotée
surtout. C'était son devoir de mère, et elle n'y faillirait point,
bien sûr! En attendant les mois et les années s'écoulaient, et elle
ne découvrait rien. Elle mourut sans avoir mis la main sur cette perle
fine.

Cependant Adrien se voyait monter en graine et songeait qu'il était
temps, grand temps de se décider, de faire choix d'une compagne qui
remplaçât cette chère et inappréciable maman. Mais où choisir? De quel
côté se tourner? Sa timidité naturelle, encore développée et aggravée
par l'éducation qu'il avait reçue; l'appréhension, le trouble, la
douloureuse gêne que sa claudication lui causait, l'empêchaient de
chercher autour de lui; et une réclame de journal lui ayant révélé
l'existence de Mme de Sainte-Elme et du providentiel et patriotique
établissement qu'elle avait créé, il s'enhardit,--il est si aisé d'être
brave à distance et plume en main!--et demanda à prendre rang dans la
brillante et éblouissante phalange du _Voile nuptial_:--coût cinquante
francs d'insertion, plus vingt francs d'abonnement.

Lorsqu'il reçut avis du désir exprimé par Hermance, avec communication
de son portrait, et apprit qu'elle figurait dans le susdit livre d'or
sous le numéro 19,724: «Orpheline, 29 ans, physiq. agréab., bien élevée,
disting. musicien. 40,000 fr., habitant province, jolie maison avec
jardin et cours d'eau, épous. monsieur honor. de préférence empl.
d'administr.» il fut à son tour immédiatement séduit, d'abord par la
délicate et ravissante expression de sa physionomie, ainsi qu'il s'était
hâté de le lui mander; puis, il faut bien le dire aussi, par les 40,000
francs et par cette «jolie maison avec jardin et cours d'eau», où ses
goûts d'horticulteur et de pêcheur à la ligne trouveraient à s'exercer
librement, sans dérangement, à son aise et à ses heures.

Et de même qu'Hermance avait consulté M. le curé de Kernorven, il jugea
prudent de se renseigner, lui aussi, d'écrire à son collègue, à M. le
receveur d'enregistrement de Châtillon-sur-Meurthe. Celui-ci comprit,
sans doute, qu'il s'agissait d'un prêt à faire, ou d'une hypothèque à
prendre sur la jolie maison avec jardin; et il fournit sans retard
les attestations les plus circonstanciées et les plus favorables sur
l'honorabilité et la solvabilité de Mlle Desrigny (Hermance).

Tout était donc pour le mieux, c'était parfait, et l'on pouvait sans
risque aller de l'avant.

Hélas! il n'y avait qu'un point d'omis dans l'annonce du _Voile
nuptial_, aussi bien que dans la lettre de Mme de Saint-Elme et dans
celle du collègue de Châtillon: c'est qu'elle était contrefaite, qu'elle
était bossue, cette orpheline.

Mais lui, est-ce qu'il ne différait pas aussi quelque peu du commun des
mortels, est-ce qu'il n'avait pas aussi sa tare? Et puis, elle semblait
si affectueuse, si prévenante, dévouée, remplie de généreux sentiments,
cette petite Hermance; elle lui écrivait de si gentilles lettres, si
cordiales, bien tournées, spirituelles... On devait être si heureux
dans la pimpante et proprette maison de la rue des Remparts, le jardin
paraissait si bien exposé, le petit cours d'eau si poissonneux!

En tous cas, il ne fallait pas tourner bride et détaler sans se revoir
et se mieux expliquer. Que diantre! on ne fait pas deux cents lieues
pour toucher barre simplement et rebrousser chemin au galop.

--Ce ne serait pas raisonnable! Maintenant que le premier moment de
surprise est passé, que la glace est rompue, il faut deviser un brin...

Hermance, pendant ce temps, était en train de se tenir un langage
analogue.

Ce n'était pas si facile d'agripper un mari; elle en savait quelque
chose avec ses vingt-neuf ans! Raison de plus pour ne pas laisser
s'envoler celui qu'elle avait trouvé, qu'elle était sur le point de
saisir.

Il était boiteux; mais enfin, elle, elle avait bien l'épaule un peu...
un peu pointue?

--Rien, songeait-elle avec tristesse et aussi avec toute apparence de
justesse, rien ne retient plus M. Bastide ici. Il va se hâter de partir,
et comme il n'y a que trois trains par jour pour Paris, deux dans la
matinée et un le soir, il n'attendra pas jusqu'à demain; c'est ce soir
même, par l'express de quatre heures, qu'il s'en ira... Je devrais bien
tout au moins tâcher de l'apercevoir, de me trouver sur le chemin de la
gare, comme par hasard...

Et vite, elle mit son chapeau, s'enveloppa de sa mante, et sortit. Mais,
à deux pas de chez elle,--il est vrai que la rue des Remparts conduisait
directement à la station,--elle se jeta dans le bon géant, le colosse
boiteux.

--Monsieur Adrien... Vous partez?

Et elle avait la mine si contrite, les yeux encore si rouges, si prêts
à se mouiller derechef... que le géant s'inclina vers elle, lui prit la
main timidement et respectueusement.

--Je vous demande pardon, mademoiselle Hermance... pardon de... de tout
à l'heure... Vous étiez si émue... Moi aussi... Mais je ne voudrais pas
m'en retourner comme ça... Me permettez-vous de rentrer avec vous? A
présent que nous nous connaissons, nous causerons plus posément...

       *       *       *       *       *

Il y a deux heureux maintenant dans la petite maison de la rue des
Remparts.

Sur l'un des vantaux de la porte, est fixé un écusson en zinc verni
et de forme ovale, où se détache, en lettres noires cette inscription:
_Bureau de l'Enregistrement_. Quelques mois après son mariage, Adrien
Bastide a obtenu, en effet, de permuter avec son collègue de Châtillon.

Et ils sont heureux, les deux disgraciés, bien heureux, dans leur
paisible et gaie solitude.

Mais quelle drôle de noce que la leur! Cette naine et ce géant, ce
boiteux et cette boscotte! On s'en souviendra longtemps, de cette
cérémonie, à Châtillon-sur-Meurthe.

[Illustration: Et ils demeuraient plantés l'un devant l'autre, lui
boiteux, elle avec sa bosse... (Page 56.)]



                                 LE BRACELET

_A Alexandre Boutique_.


Bien que marié à une jeune et charmante femme, Paul Holger, le maître
verrier des Islettes, ne manquait jamais, chaque fois que ses affaires
l'appelaient à Paris, c'est-à-dire tous les quatre ou cinq mois, d'aller
offrir ses hommages à Mme Léa de Mortagne, une mûre et hospitalière
habitante de la rue de Moscou. Et chaque fois, en reconnaissance du bon
accueil qui lui était fait, il avait soin de laisser à la noble dame
quelque gentil souvenir, pendants d'oreilles, boutons de diamant, bague
ou médaillon.

Mme de Mortagne se montrait d'autant plus sensible à ces gracieusetés
qu'elle raffolait de tous les bijoux et professait pour tout ce qui est
lucre et bénéfice en général un culte incomparablement plus ardent que
celui qu'elle rendait à la vertu. Elle était même célèbre dans son monde
par sa rapacité, si célèbre que plusieurs de ses bonnes amies, la
voyant presque chaque soir rôder aux alentours de la petite Bourse,
prétendaient qu'elle était de race juive et le soutenaient avec
obstination. Il n'en était rien. Léa avait été solennellement baptisée,
trente-huit ans auparavant, dans l'église de Mortagne, sa ville natale,
et s'appelait de son vrai nom Mélanie Cochenard.

A différentes reprises, Léa avait remarqué, dans la vitrine d'un
bijoutier du boulevard des Italiens, un bracelet en or mat garni de
trois superbes saphirs sertis de brillants, et peu à peu elle s'était
laissé fasciner par ce bijou, s'en était entichée.

Comment l'avoir?

--Lorsque Paul viendra, rumina-t-elle, il faudra que je tâche de me
faire payer ça!

Paul Holger arriva, et Léa n'eut rien de plus pressé que de l'amener
devant la montre du bijoutier et de le convier à partager son
admiration.

--Très beau, en effet! D'un goût, d'une élégance!...

--Et les saphirs, quel éclat! Vois, le joli bleu! Un bleu pas trop
foncé, à la fois limpide et velouté...

--Un bleu magnifique! Oh! certes! s'écria Paul. Seulement...

--Oui, c'est le prix!

Une microscopique étiquette, fichée dans l'écrin où reposait le bijou,
portait le chiffre 3,200, et Paul Holger ne mettait guère d'habitude
plus de douze ou quinze cents francs à ses témoignages de reconnaissance
envers Mme de Mortagne. On était donc loin de compte.

--Nous pourrions toujours entrer, insinua Léa, examiner de près... Il
est ravissant! Vois donc, quels feux! Nous causerions avec le commis ou
le patron. Quelquefois les prix annoncés ne sont pas exacts. Peut-être
aussi consentirait-on à un rabais.

--Soit, entrons, dit Paul.

Le prix marqué était toujours un prix fixe. Impossible de rien rabattre:
l'usage de la maison s'y opposait. Cependant, pour être agréable à
madame, ne pas refuser une affaire, et à titre tout à fait exceptionnel,
on laisserait le bracelet à trois mille francs, chiffre rond.

C'était encore bien plus que ne voulait payer Paul.

--Nous verrons... Nous réfléchirons... murmura-t-il en faisant mine de
s'en aller.

--Mais monsieur pourrait voir d'autres bracelets... Nous en avons
d'autres, très avantageux.. des modèles tout nouveaux... Combien
monsieur pensait-il mettre? Dans quels prix?...

--Je ne pensais pas dépasser dix-huit cents, deux mille francs.

--J'ai quelque chose qui plairait sûrement...

--Mais c'est ce bracelet que nous désirions et non un autre. Du moment
que vous ne pouvez pas...

Le marchandage se prolongea encore quelques instants; puis, devant
l'obstination du négociant et persuadés de l'inutilité de leurs efforts,
Paul et sa compagne se retirèrent.

       *       *       *       *       *

Deux heures plus tard, Léa réapparaissait dans le magasin.

--Il vous serait égal, n'est-ce pas, dit-elle au bijoutier, de laisser
le bracelet à deux mille francs, du moment où la différence vous serait
préalablement payée? Tenez, la voici, voici mille francs, fit-elle en
lui remettant un billet de banque. La personne reviendra ce soir ou
demain.

--Dans ces conditions, madame, parfaitement! Ça va tout seul. Dès
qu'on se présentera, qu'on reparlera du prix, au lieu de maintenir mon
chiffre, je le baisserai peu à peu... Vous pouvez vous en rapporter à
moi, madame.

--J'y tiens, à ce bracelet, mais beaucoup, beaucoup! Je serais
désespérée de le laisser échapper!

--Le fait est qu'il est vraiment...

--Ravissant!

--N'ayez crainte, madame. Je vais le mettre de côté... Madame est
certaine qu'on reviendra bientôt?

--Ce soir même, demain au plus tard. Absolument certaine!

Effectivement, Léa y mit une telle insistance, tant d'adresse et
d'astuce, elle sut si bien manoeuvrer, que Paul Holger lui promit de
retourner chez le bijoutier et d'essayer de le rendre plus accommodant.

C'est tout ce qu'elle demandait.

La soirée était trop avancée pour que Paul remplît sur-le-champ sa
promesse.

--Le magasin doit être fermé à cette heure-ci... Mais demain matin, sans
faute, j'y passerai, ma chatte.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, la matinée s'écoula sans que Léa vît rien arriver. A
trois heures de l'après-midi, elle n'avait encore rien reçu.
Dévorée d'impatience, saisie peut-être bien aussi d'un commencement
d'inquiétude, d'une naissante panique, elle courut chez le bijoutier.

--Madame est au comble de ses voeux?

--On est venu?

--Ce matin même, oui, madame, et l'affaire a été conclue, ainsi que vous
le présumiez, moyennant deux mille francs.

Léa poussa un soupir d'allégement et de joie et regagna bien vite
sa demeure, convaincue que Paul, ou tout au moins le bracelet, l'y
attendait.

Personne. Rien.

L'impatience et l'anxiété la reprirent et l'aiguillonnèrent de plus
belle. Non, impossible d'y résister! C'était trop languir.

L'hôtel où Paul Holger descendait d'ordinaire était situé sur la place
de la Madeleine; c'était une espèce de maison de famille, _family
hotel_, fréquentée par de paisibles provinciaux et des étrangers
économes. Léa y était allée une fois déjà, et, avec sa mise simple,
sa toilette sérieuse et sombre, pouvait s'y présenter de nouveau sans
crainte de froisser Paul, sans inconvénient aucun.

--M. Holger? demanda-t-elle à la caissière ou gérante, une quadragénaire
haute en couleur, la mine délurée et joviale, qui était assise devant un
petit bureau d'acajou et en train de compulser des factures.

--M. Holger est parti, madame.

--A quelle heure pensez-vous qu'il rentre?

--Mais, madame, puisqu'il n'est plus ici...

--S'il est absent, sorti...

--Parti, madame. M. Holger a quitté Paris ce matin.

--Ce matin?

--Il a dû prendre un train vers midi.

--Et pour retourner chez lui, aux Islettes?

--Oui, madame, c'est cela même, aux Islettes.

--Êtes-vous sûre? fit Léa, qui se refusait encore à croire à une telle
catastrophe.

--C'est M. Holger qui me l'a annoncé de sa propre bouche, répliqua la
caissière. Pendant que le garçon lui descendait sa valise, il m'a même
montré un bracelet qu'il venait d'acheter, un très joli bracelet orné
de saphirs, m'a demandé comment je le trouvais. «Je me réjouis de la
surprise que je vais faire ce soir à ma femme! s'est-il écrié. Mme
Holger vient justement de me rendre père: ce sera son cadeau de
relevailles! Je l'avais déjà aperçu, ce bracelet, je le guignais. Et
puis pas cher, vous savez, pas cher du tout! Il y a des maris, a-t-il
ajouté avec son enjouement habituel, assez pervers pour offrir de
pareils présents aux petites dames; mais nous autres, naïfs provinciaux,
gens de moeurs simples et au coeur pur...»



LES DÉBUTS DE BRIGODIN

_A Georges Haas_.


Depuis dix mois qu'il avait abandonné son emploi de garçon de magasin,
dans la maison de laines et tissus de Peulvier-Royon, une des meilleures
de la place de Reims, Isidore Brigodin ne s'était recasé nulle part. Non
pas qu'il lui fût échu quelque bon gros ou même bon petit héritage et
qu'il jugeât plus simple et plus agréable de manger ses rentes que de
besogner et trimer: Brigodin ne roulait pas sur l'or et l'argent, hélas
non! tant s'en faut! Mais il ne se sentait plus de goût au travail,
il était devenu paresseux, musard et flemmard au possible; et puis,
surtout, il avait une diabolique habitude, qui s'aggravait et empirait
de jour en jour, sans qu'il fît rien pour l'entraver et s'en délivrer,
au contraire! Il buvait comme une éponge. C'était même à cause de ce
terrible défaut qu'il était sorti, qu'il avait été congédié, pour mieux
dire, de la maison Peulvier-Royon.

Comment avait-il vécu durant ces dix mois? Quelques pièces de vingt sous
gagnées à porter de la gare à domicile ou réciproquement des colis de
voyageurs, de chétives aumônes soutirées de droite et de gauche, à des
étrangers principalement, sur le parvis de la cathédrale ou sous les
Loges, tel avait été le plus clair de ses revenus.

Un soir, lassé de coucher à la belle étoile et n'ayant rien mangé--ni
rien bu, misère!--depuis la veille au matin, il s'était avisé de lancer
une grêle de cailloux dans un réverbère voisin d'un poste de police, et,
grâce à ce bel exploit, avait réussi à se faire allouer sur-le-champ
un gîte au susdit poste, plus un demi-pain de munition et une cruche
d'eau,--pouah!!

Un autre soir, ayant encore le ventre déplorablement creux, il était
entré dans une auberge du faubourg de Laon, s'était fait servir un
copieux festin qu'il avait arrosé de trois bouteilles de vin du pays,
et, le quart d'heure de Rabelais venu, avait effrontément déclaré au
patron qu'il ne possédait pas un centime:

--Pas un rouge liard, mon bel ami, pas un radis, je vous le jure!
Vous pouvez me fouiller, si vous ne me croyez pas... et vous fouiller
surtout! Vous n'avez qu'à envoyer chercher les agents, ils me fourreront
au bloc!

Oui, Brigodin espérait obtenir encore le gîte après le souper; mais son
attente fut déçue. L'aubergiste, homme prudent et d'expérience, se
dit que s'il appelait la police à son aide, il lui faudrait aller le
lendemain faire sa déposition dans le bureau du commissaire et perdre
ainsi une matinée presque entière; qu'il serait obligé d'aller ensuite
renouveler cette déposition devant le tribunal, ce qui ferait encore
une matinée de perdue; et qu'il était bien plus économique de passer
les frais de ce repas au compte de profits et pertes. Il administra en
conséquence un vigoureux coup de pied dans le fond de culotte de maître
Brigodin, et invita ce «sacré filou» à aller se faire pendre ailleurs.

Restaient donc les becs de gaz à démolir et les réverbères à fracasser,
et c'était en effet l'expédient auquel Brigodin avait le plus
ordinairement recours pour mériter d'être logé à l'oeil et hébergé
gratis.

Il avait ainsi récolté, durant ces dix mois, et par périodes toujours
croissantes, un total de six mois de prison.

Le vol n'avait eu néanmoins aucune part dans ces multiples
condamnations; il n'y était question que de vagabondage, ivresse, tapage
nocturne, dégradation d'objets destinés à l'utilité publique,--des
peccadilles; mais notre triste sire était en trop beau chemin pour
s'arrêter là et ne pas ajouter bientôt à son casier judiciaire cette
indispensable mention.

La première tentative entreprise dans cette voie par Isidore Brigodin
ne fut cependant pas des plus heureuses, comme vous allez en juger, et
aurait bien dû lui servir de leçon,--de providentiel avertissement.

       *       *       *       *       *

C'était durant, le rigoureux hiver de 1879-1880; le nombre des mendiants
et malandrins avait plus que doublé dans la ville et les faubourgs, et
justement le malchanceux Zidore venait de quitter ce qu'il nommait «sa
maison de campagne» et d'être rendu à la liberté, c'est-à-dire au froid
et à la faim, à la fainéantise, à l'ivrognerie, à tous les tourments et
à toutes les hontes de la misère.

Après avoir dépensé, bu, en moins de quarante-huit heures et histoire de
rattraper le temps perdu, l'humble pécule qu'il avait gagné en tressant
de grossières corbeilles d'osier, les sept francs qui lui avaient
été remis à sa sortie de prison, il se trouvait dans le plus complet
dénûment et était venu s'affaler tout grelottant sur un banc des
Promenades.

Que faire? La faim, l'horrible conseillère, le tenaillait.

--Si je pouvais chaparder quelque chose? Mais où? Quoi?

Et bientôt il se rappela certaine chambre mansardée, située en face
de celle qu'il occupait l'an dernier, lorsqu'il travaillait chez
Peulvier-Royon: une simple mais proprette petite chambre louée à un
jeune homme, un employé de commerce, qui partait le matin et ne rentrait
qu'à la nuit, et avait coutume de toujours laisser sa fenêtre ouverte,
afin sans doute que l'odeur du tabac--c'était un fumeur enragé, ce
jeune homme--se dissipât plus aisément et que l'air s'épurât le mieux
possible, pendant son absence.

--Si j'y allais? Il doit avoir de l'argent, ce garçon-là, des économies
cachées dans ses tiroirs..., un petit saint-frusquin!

Et voilà Brigodin s'acheminant vers la rue de Mars, où il avait demeuré
naguère et où habitait très probablement encore cet employé. Il se
faufila dans le corridor de son ancienne maison et grimpa jusqu'au
sommet de l'escalier sans attirer l'attention, sans rencontrer personne.

Ce dernier palier était éclairé par une large lucarne donnant sur une
terrasse contiguë à une cour intérieure, la même cour où la chambre
de l'employé prenait jour. La fenêtre de cette chambre était grande
ouverte, ainsi que Brigodin l'avait conjecturé; selon toute apparence,
le locataire était donc toujours ce même jeune homme, émérite culotteur
de pipes, qu'il avait entrevu plus d'une fois jadis.

Le difficile était de se rendre du palier à ladite chambre. Il fallait
d'abord franchir la lucarne, puis descendre sur la terrasse, ce qui
exigeait un saut de deux mètres; de la terrasse, se laisser ensuite
glisser à trois mètres plus bas, sur un petit toit qui se trouvait
presque de plain-pied avec la mansarde en question.

Brigodin effectua sans encombre ce périlleux trajet.

Aussitôt entré dans la place, il s'empressa d'ouvrir les tiroirs de la
commode--la clef était à la serrure de l'un d'eux--et fouilla partout
rapidement, fiévreusement, pour découvrir la réserve, les «économies» du
locataire.

Rien dans la commode. Dans l'armoire à glace, rien non plus, sauf une
demi-douzaine de chemises, une boîte de faux cols, des chaussettes, et
une ou deux piles de mouchoirs, rangées sur les rayons. Dans les deux
étroits placards dissimulés de chaque côté de la cheminée, rien encore.
Dans le cabinet de toilette, où quelques vêtements étaient appendus,
rien, toujours pas de magot, pas de saint-frusquin.

--Je ne me doutais guère qu'il était si panné que ça! maugréa
mentalement Brigodin. Vrai, si j'avais su!... Moi qui me suis donné tant
de peine!...

Au moins fallait-il que cette peine ne fût pas totalement perdue. Et, à
défaut d'argent, il songea à se rabattre sur le linge et les vêtements,
à se faire un bon paquet qu'il emporterait... Mais comment l'emporter?
Comment remonter du toit sur la terrasse, puis de la terrasse jusqu'à la
lucarne du palier avec un tel fardeau?

--Pas moyen! Faut y renoncer! A moins que j'endosse cette défroque?...
C'est ça! Et je lui laisserai la mienne en échange!... Une bonne farce!
Il en fera une tête, quand il trouvera mes guenilles à la place de ses
meilleurs effets!... Ah! je voudrais le voir!...

Et vite, vite, de se déshabiller, tout en ratiocinant de la sorte, de
décrocher gilet, paletot, pantalon, pardessus... vite, vite, d'aveindre
chemises et chaussures.

       *       *       *       *       *

Mais, juste au moment où Isidore Brigodin était quasiment nu et se
disposait à enfiler un pantalon de drap noir tout battant neuf, un pas
se fit entendre de l'autre côté de la cloison, dans un corridor sans
doute, une clef grinça dans la serrure.

Brigodin de se baisser aussitôt et se couler sous le lit. Et maintenant,
ne bougeons plus!

La porte s'était ouverte, puis refermée, et l'on allait et venait dans
la pièce.

--S'il me faut passer la nuit là, me voilà propre! se dit Brigodin, qui
sentait déjà le froid le pénétrer et lui ankyloser les membres.

On continuait à marcher tout contre lui; il entendait manoeuvrer
les tiroirs de la commode, grincer la porte de l'armoire et celle du
cabinet. Le froid le gagnait de plus en plus.

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que je n'aille pas éternuer!... Et s'_il_
aperçoit mes nippes sur son lit? S'il voit qu'on a dérangé...
Ah! malheur! Est-ce qu'il va demeurer là? Est-ce qu'il ne va pas
ressortir?...

Si! Il lui semble qu'on se rapproche de la porte... Oui! On l'ouvre...
On s'en va!

--Ah! enfin! quelle chance!

Maintenant plus de temps à perdre. Il s'agit de se rhabiller presto et
de filer grand'erre. Mais...

--... Où donc sont les vêtements? Le pantalon, la chemise, les bottines,
le paletot, que j'avais préparés?... Disparus! Et mes loques que j'avais
laissées là, sur le lit? Où les a-t-il fourrées?

Derechef, Brigodin explora l'armoire, la commode, le cabinet de
toilette... Toute la garde-robe avait été emportée! Tout le linge
enlevé!

Et ses pauvres frusques avaient été, elles aussi, comprises dans la
rafle!

--Oh! Mais ce n'est donc pas le locataire, l'employé de commerce qui
vient de venir? C'est un voleur, un confrère! Eh bien, merci! En v'là
un! Ah! je le retiens, c't animal-là! Si je le connaissais!...

Oui, c'était un deuxième larron--il y avait tant de misérables à
Reims cet hiver-là!--qui, n'ayant pas, comme Brigodin, la ressource de
s'introduire dans cette chambre par la fenêtre, y avait pénétré par
la porte, à l'aide d'un rossignol; et, pendant que son «confrère» se
morfondait sous le lit, avait fait main basse sur tout ce qu'il avait
trouvé, mis toute la pièce au pillage.

--Que devenir? Comment me carapater de là? ruminait Brigodin, transi et
glacé de la tête aux pieds. Je ne peux pourtant pas me sauver tout nu,
courir sur les toits comme un singe... Ah! miséricorde! En voilà une
déveine! Oh!!!

Se sauver tel quel, il n'était même plus temps. Un bruit de pas
retentissait et s'approchait, une voix jeune, pleine et tapageuse,
lançait ses éclats à tous les échos et claironnait des fragments d'une
romance alors en vogue:

  Non, tu n'es plus ma Pâquerette,
  Ma Pâquerette à l'oeil si doux!...

C'était le jeune homme, le vrai locataire cette fois, qui, leste et
joyeux, grimpait son escalier et réintégrait le logis.

Il cessa net sa chanson, comme bien on pense, et poussa un cri de
stupeur et d'effarement à l'aspect de cet individu planté au milieu de
sa chambre et dépouillé de tout voile.

--Eh! monsieur Barbier! monsieur Barbier! appela-t-il à tue-tête.

Isidore Brigodin le connaissait, ce M. Barbier: c'était le principal
locataire de la maison, un peintre en bâtiments qui sous-louait à des
jeunes gens les mansardes du dernier étage.

M. Barbier accourut, et ce fut lui--lorsque l'infortuné Brigodin eut
piteusement, tout tremblant de froid et claquant des dents, confessé sa
mésaventure--qui alla chercher dans sa défroque et parmi ses mises-bas
de quoi couvrir la nudité de notre apprenti cambrioleur et permettre de
le conduire au poste.

--En v'là d'une roide, tout d'même! clamait Isidore Brigodin chemin
faisant. C'est moi qu'est le volé... Oui, mossieu, tout aussi bien que
vous! et c'est moi qu'on pige! Enfin, je serai du moins logé et nourri
pour rien tout mon hiver! C'est toujours ça de gagné, n'est-ce pas, père
Barbier?



                             LE PÈRE DE MADAME

_A Frantz Jourdain_.


Surtout, Annette, ayez bien soin de mon père!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique,
chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture
où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite,
commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres
exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été
frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille,
veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle
et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de
six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt
mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors
de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du
Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle
en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de
sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade
dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de
Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir,
empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le
malade dans sa chaise roulante, et alors:

--Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

--Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares
dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à
une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits
aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était
seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la
grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet
de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des
bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes _train-glots_, tout
luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi
étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre
Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une
pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et
à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce
banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois
devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de
façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et
contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de
sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait
ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne
vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea
toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé
de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête... ô stupeur!
miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture,
plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un
côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau,
arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante,
éperdue...

Non, on n'avait pas vu de malade... Non, pas de petite voiture!...

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?... Que répondre à madame?
Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint à se
dire que M. Buvignières était peut-être reparti tout seul, qu'il avait
pu marcher, oui, tout d'un coup, comme ça, par miracle; qu'il s'en était
retourné de lui-même, sans la prévenir, à la dérobée, sans doute pour
lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le
retrouver à la maison...

Hélas! non, il n'y était pas! Et l'on peut juger avec quelle désolation
et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa
domestique.

--Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous
le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me répliquiez
toujours qu'il n'y avait rien à craindre, aucun danger... Vous voyez,
n'est-ce pas? Vous voyez!

       *       *       *       *       *

Des jours et des semaines s'écoulèrent: malgré les déclarations faites
à la police, les démarches de toute sorte et les recherches sans nombre,
M. Buvignières demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi était des plus vives, la piété ardente et
profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes
et s'en remettre entièrement à Dieu. Elle ne cessait de le prier,
d'implorer sa miséricorde et sa clémence, pour qu'il protégeât
l'infortuné vieillard et le lui rendît... s'il était encore de ce monde!

Un jour qu'elle était allée voir une de ses amies de pension, sa
plus intime amie, Berthe Lefillol, perchée dans le haut du boulevard
Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du
Luxembourg, en compagnie de son petit garçon et de Mlle Suzanne,
qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accostée par une vieille
femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

--N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plaît!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pièce de menue monnaie; mais à
l'instant où elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta
un cri.

--Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne... Là, à deux pas
d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignières
était installé dans une petite voiture,--pas celle qu'il avait rue du
Ranelagh, une autre moins élégante et moins cossue, plus fatiguée et
défraîchie, mais proprette cependant. Oh! c'était bien lui! Sans
le moindre doute! Du premier coup il était reconnaissable, quoique
paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de
la Légion d'honneur, qu'on avait prudemment enlevée.

--Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'épanouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime
joie et de suprême allégresse, illumina la face du paralytique, toujours
immobile, muet, affalé.

--Comment ce malade est-il là, madame? Où l'avez-vous trouvé? Comment
osez-vous le...

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrètes et la
situation quelque peu gênante, s'était empressée de gagner le large.

--Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!... Ramenez
monsieur!...

       *       *       *       *       *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, à M.
Buvignières.

La mendiante, la vieille mère Pellegrin, qui, durant près de dix ans,
avait soigné deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frère de
celui-ci, et avait vécu d'eux et bien vécu, copieusement exploité avec
ces infirmes la charité publique, s'entendait comme personne à les
traiter et à les gouverner.

Ils avaient beau se fâcher ou implorer, beau geindre ou vociférer, elle
ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas
de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant,
rien que de l'eau rougie et des légumes, du végétalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra
moins prudente. Elle se fit une fête sans doute d'indemniser son père
des jeûnes et privations qu'il avait endurées. Tant il y a que, dès le
lendemain de sa rentrée au bercail, M. Buvignières commença à perdre
sa bonne mine et ce regard dont la vivacité et l'éclat attestaient
certainement des réapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours
fatigué à présent, toujours alourdi et ensommeillé; il avait comme peine
à soulever les paupières, et, lorsqu'il regardait, c'était d'un oeil
terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.

Annette remarqua vite ce changement et crut devoir le signaler à sa
maîtresse.

--Voyez donc, madame, comme monsieur a le teint rouge, empourpré,
tout le visage congestionné... Et puis il dort tout le temps... Ça
m'inquiète, madame, je vous assure.

--Mais moi également, ma fille. Oui, je me suis bien aperçue aussi de
ces somnolences continuelles et de cette congestion... Je suis passée
hier chez le docteur Vallier pour lui en parler et le prier de venir le
plus tôt possible; je l'attends ce matin...

--Écoutez, madame, ce n'est pas pour vous commander, mais... à la place
de madame, j'aurais plus de confiance dans la femme... vous savez, cette
vieille femme, la mendiante qui avait emporté monsieur. Oui, elle doit
certainement posséder quelque secret pour ravigoter ces malades-là!

--Annette! A quoi pensez-vous!

--Que madame veuille seulement se rappeler comment était monsieur quand
nous l'avons repris, comme il avait l'air éveillé et florissant... et
comparer!

--C'est vrai... Il n'y a pas à nier..., balbutia Mme de Lautry.

--Eh bien! si j'étais que de madame, je tâcherais de la retrouver, cette
sorcière-là, et--je ne lui rendrais pas monsieur, non!--mais je lui
demanderais comment elle faisait pour le si bien soigner.

On n'eut pas le temps d'entreprendre cette recherche et tenter cette
expérience: ce jour-là même, un quart d'heure après le départ du docteur
Vallier, M. Buvignières était frappé d'une nouvelle attaque et enlevé
par une mort foudroyante.

       *       *       *       *       *

                                     LA
                          JARRETIÈRE DE LA MARIÉE

_A Auguste Aubry_.


Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-là, son principal
créancier, le père Salomé, encore plus revêche et plus intraitable que
de coutume.

--Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre! Assez comme ça! Vous
vous moquez de moi, c'est clair comme le jour! Eh bien, je n'aime pas
qu'on se moque de moi!

--Je vous assure bien, monsieur Salomé, que telle n'a jamais été mon
intention, jamais!

--Allons donc! Enfin j'ai besoin d'argent: vous ne pouvez pas m'en
donner, n'est-ce pas?

--Je ne le puis pas, effectivement.--Alors d'ici même je m'en vais chez
l'huissier! Je m'en vais vous poursuivre, faire vendre... Il faut en
finir, à la fin des fins!

--Faites! conclut Roger en étouffant un bâillement et d'un ton qui ne
laissait aucun doute sur la complète inefficacité de cette menace.

--Je vous avais cependant proposé un moyen..., un moyen bien simple
de vous libérer, reprit le vieux Salomé, agacé et démonté par
l'imperturbable calme de son interlocuteur... Oui, si vous m'aviez
écouté...

--Quoi donc?

--Vous seriez marié!

--Grand merci! J'aime mieux vous devoir!

--C'est ça! Toute la vie! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de
moi!

--Marié! Marié par vous! Moi! Vous n'y songez pas, monsieur Salomé!

--Je vous demande bien pardon, j'y songe, monsieur le comte. Ou plutôt,
j'y songeais! Et permettez-moi d'ajouter que vous pourriez l'être plus
mal que par moi, marié! Oui, ne vous en déplaise! J'avais justement si
bien votre affaire!

--Votre petite paysanne? Votre vigneronne de la Champagne? Encore!

--Oui, monsieur le comte, encore! Ma petite vigneronne, comme vous
dites! Une jeune personne tout à fait digne de vous... Six cent mille
francs de dot, plus un million à la mort du père, sans compter le
reste, les oncles, les tantes... Avec cela, belle à ravir, gracieuse
et distinguée comme une petite reine; instruite, mais sans exagération;
excellente musicienne... Elle sort du couvent, et son rêve serait
d'habiter Paris et de s'entendre appeler Mme la comtesse...

--Voyez-vous ça!

--Quelle aubaine! Nous serions illico, vous tiré d'embarras, moi payé,
et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une véritable perle!
Je ne lui connais qu'un défaut, un seul...

--Vous devez vous tromper, monsieur Salomé. Elle est absolument intacte
et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique
placidité.

--Non, malheureusement! Elle... elle boite.

--Vous avez dit?

--Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de...
claudication. Oh! très légèrement! C'est à peine visible!

--Ah çà, vous plaisantez? C'est vous qui vous moquez de moi, monsieur
Salomé!

--Pas le moins du monde! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte.
Je vous ai fait voir les avantages de l'affaire, le beau côté de la
médaille; à présent, je vous en dévoile le revers, car il y a un revers,
il y en, a toujours un...

--Au dire même de M. de la Palisse!

       *       *       *       *       *

Cependant M. Justius Salomé insista si vigoureusement cette fois, se
montra si éloquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgré son
scepticisme et son indifférence, consentit à se laisser conduire à une
partie de chasse au château de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le
grand fabricant de vin de Champagne, et à entrevoir Mlle Clotilde, la
jeune «vigneronne». Il en revint tout surpris et enthousiasmé.

--Mais il a raison, ce diable de Salomé! Elle est charmante, ravissante,
cette petite! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus
le million du papa, les espérances... Tiens, tiens, mais!... Ce ne
serait pas si bête...

Son infirmité? Mais elle n'avait rien de pénible pour autrui, rien de
désagréable...

--Au contraire! était même presque tenté d'ajouter Roger. Elle lui donne
presque un attrait de plus, un surcroît de grâce, comme à Mlle de la
Vallière!

Bref, Clotilde lui plut si fort qu'il n'hésita pas à continuer ses
démarches et bientôt à solliciter sa main.

Si Roger avait été séduit par la beauté, les charmes physiques et la dot
de Mlle Martelot, celle-ci, de son côté, n'était pas demeurée insensible
aux qualités du jeune comte, à ses élégantes manières, son cachet
aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et
de son titre. Aussi fut-il agréé d'emblée.

--Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est décidée,
le mieux est d'en terminer tout de suite, déclara le brave M. Martelot.
Nous approchons de Pâques... Le mariage pourrait avoir lieu dans la
semaine de la Quasimodo.

--Parfaitement, mon cher beau-père. Les délais légaux seront expirés,
et votre avis, votre proposition, s'accorde pleinement, d'ailleurs, avec
mes plus vifs désirs: le plus tôt sera le mieux!

Le soir même de la cérémonie, comme tous les invités, au nombre d'une
trentaine, étaient rassemblés autour d'une longue table dressée, vu la
circonstance, dans le salon d'été du château, et qu'on venait, flûtes
en mains, de boire à la prospérité du nouveau couple, un petit-cousin de
Roger, Saturnin d'Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans,
se glissa mystérieusement sous la table pour aller, selon l'antique
coutume, dénouer et cueillir la jarretière de la mariée.

Mais soudain, en même temps que Clotilde se reculait en jetant un cri
strident, Saturnin surgit tout défait, blême, effaré.

--Oh! oh!... Mais c'est que... elle a une jambe de bois!

--Une jambe de bois? s'écria Roger en se levant d'un bond et en
considérant sa femme avec stupeur. Vous avez une...

Clotilde courba la tête et se plongea le visage dans les mains.

--Me tromper de la sorte! Oh!

--Mais je croyais que vous le saviez! Elle aussi le pensait! interrompit
M. Martelot. Nous n'avons voulu tromper personne! Comment donc!

--Une jambe de bois! Oh! oh!!... répétait Roger tout indigné et
consterné.

--Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous! C'est
un petit malentendu...

--Un petit?... Par exemple! je vous trouve superbe!

--Voyons, Roger!... Pas de scandale, mon enfant!... Remettez-vous!
Voyons!... J'augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il à
voix basse et en forçant son gendre à se rasseoir.



                            UNE PETITE CHARITÉ
                                   S.V.P.

_A Albert Rousseau_.


C'est à la suite d'un échec matrimonial que Maurice Chantenay,
professeur d'histoire au collège de Saint-Aubin, sollicita son
changement de résidence et parvint, grâce à ses deux volumes sur les
colonies grecques et les colonies romaines, à se faufiler dans les
bureaux du ministère de l'instruction publique.

M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous
les tons et sur tous les toits qu'il donnait cent mille francs de dot
à sa petite-fille Renée,--cent mille francs comptant! recta! pas un
centime de moins!--avait trouvé ridicule, irrévérencieux et insultant
même qu'un simple licencié, gagnant tout au juste deux mille huit cents
francs et ne possédant d'autre avoir que son latin et ses diplômes, osât
se mettre sur les rangs, prétendre à un aussi brillant parti.

--Il a du toupet, vrai, ce petit pion!

Renée, qui était orpheline et avait été élevée par ses grands-parents,
avait dû se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l'aimait, «ce
petit pion». Son unique réconfort avait été de s'épancher auprès de sa
grand'maman, tendre et excellente femme, mais à qui aucune manifestation
de volonté n'était permise, et qui, depuis longtemps, depuis le
lendemain même de son mariage, avait été assujettie et annihilée par son
maître et seigneur.

Arrivé à Paris, Maurice s'était installé avec sa mère dans un très
modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris là
sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d'occuper et surmener
son esprit, de le contraindre à oublier son rêve impossible. Et puis
qui sait? Il avait en tête, sur le chantier même déjà, un grand ouvrage
consacré à la géographie ancienne, et il lui tardait de mener cette
oeuvre à bonne fin. Peut-être, avec beaucoup de démarches, beaucoup
de remuements et de protections, réussirait-il à décrocher quelque
récompense académique; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur
son front: on verrait bien alors, là-bas, à Saint-Aubin, qu'il n'était
pas un âne, et peut-être alors le père Baudelot regretterait-il de
l'avoir repoussé, de l'avoir méconnu.

Et Maurice, stimulé par cet espoir, alléché par ce gentil brin de
laurier, vivait confiné dans sa retraite, terré comme un bénédictin dans
ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller à son
bureau, à dix heures du matin, et, dès que quatre heures avaient sonné,
reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentré,
aussitôt le dîner terminé en tête à tête avec sa mère, quelle bonne et
longue soirée, tout entière remplie par de passionnantes investigations
à travers les écrivains latins et leurs interprètes et glossateurs!

       *       *       *       *       *

Pour se rendre à son ministère, Maurice Chantenay suivait invariablement
le même chemin: rue Saint-Placide, rue da Bac, rue de Varenne et rue de
Bellechasse; pour en revenir, les mêmes voies en sens inverse.

Or, il advint qu'un matin, à l'angle de la rue Saint-Placide et de la
rue de Vaugirard, un mendiant l'accosta.

--Un petit sou, m'sieu, si vous plaît!... si vous plaît, m'sieu!

Maurice se laissa toucher par l'air dolent et minable du pauvre hère, et
lui bailla une modique aumône.

Mais, à dater de ce jour-là, tous les matins, immanquablement, à l'heure
où il débouchait dans la rue Saint-Placide, notre bureaucrate était
certain de voir ce même mendiant surgir de son coin de porte, de son
embuscade habituelle, tomber sur lui, l'escorter en geignant, soupirant
et roulant des yeux désespérés: «M'sieu... je vous en prrrie!...
M'sieu... ayez pitié!... J'ai neuf enfants... Ma femme est à
l'hôpital... M'sieu!... M'sieu...je vous en prrrie!...» s'agripper
férocement à ses grègues, et ne le lâcher qu'après avoir empoché son
obole.

Maurice finissait par être impatienté de cette poursuite aussi
méthodique et inévitable qu'acharnée et implacable, et de cet impôt
forcé.

--Je ne suis plus libre à présent!... Plus moyen de passer mon chemin
tranquillement... Ah! non, non, il faut que je me débarrasse de ce
crampon!

Et, cette résolution prise, il modifia son itinéraire, de façon à éviter
l'embuscade susdite.

       *       *       *       *       *

A quelque temps de là, comme il sortait de son bureau et venait de
s'engager dans la paisible rue de Varenne, il fut abordé par une vieille
femme, une pauvresse, qui vaguait d'un trottoir à l'autre, guignant les
passants bien mis et de physionomie paterne, ainsi que les équipages qui
s'arrêtaient devant les portes d'hôtel.

--Une petite charité, mon bon monsieur, s'il vous plaît!

Maurice eut l'air de ne pas entendre, ne broncha point et doubla le pas.

--Je vous en prie, monsieur! Une petite charité!... Je suis bien
malheureuse, mon bon monsieur... Ça vous portera bonheur!...

Il avait beau ne rien répondre, filer droit et presto, la pauvresse ne
le quittait pas, trottinait à ses côtés, en continuant de moduler ses
larmoyantes implorations.

--Une charité, monsieur!... Une petite charité!... Si peu que ce soit,
monsieur!... Je vous en sssupplie!... Je vous en ssssupplie!...

--Non, ma brave femme, non! répliqua durement Maurice agacé. Parce que,
si je vous donne aujourd'hui, il faudra vous donner encore demain et
tous les jours que Dieu fasse. Je ne pourrai plus passer dans cette
rue sans que vous me poursuiviez... Je ne donne jamais en rue. C'est
un parti pris chez moi. Je ne connais que le bureau de bienfaisance;
adressez-vous à votre mairie...

--Mais, monsieur, je m'y suis adressée. On m'accorde trois livres de
pain par semaine. On ne peut faire plus, qu'ils m'ont dit, ces
messieurs du bureau... Pour lorsss, faut bien que j'aie recours aux âmes
charitables... Je suis bien malheureuse, allez, mon bon monsieur! Je
viens d'être malade...Voilà plus d'un mois que je ne sors pas... Je vous
promets, je vous laisserai tranquille quand vous passerez. Je n'abuserai
pas...

--Est-ce bien vrai?... Vous me le promettez?... Vous ne me relancerez
pas?...

--Non, monsieur, non, bien sûr!

--Eh bien, tenez!

Et il lui mit quelques gros sous dans la main.

--Merci bien, mon bon monsieur, merci bien! Ça vous portera bonheur.

Le lendemain, à la même heure, la pauvresse était encore au même
endroit, en train de faire sa chasse. En apercevant de loin un monsieur
en chapeau haut de forme et pardessus, elle courut à lui; mais, dès
qu'elle eut reconnu son bienfaiteur de la veille, elle s'arrêta net,
esquissa un timide salut et traversa la chaussée pour aller emboîter le
pas à une élégante dame accompagnée d'une nounou et de son bébé.

Les jours suivants, même jeu de la part de la mendiante, qui décidément
avait choisi la riche et aristocratique rue de Varenne pour champ
d'opérations: elle se dirigeait d'abord droit vers Maurice, puis, à
trois pas de lui, ayant constaté à qui elle allait s'adresser, elle
effectuait une discrète volte-face et partait jeter le grappin de
l'autre côté de la rue.

--Allons, tenez, lui dit Maurice un soir, après avoir fouillé dans sa
poche et en souriant malgré lui dans sa barbe, puisque vous êtes si
fidèle à votre parole...

--Je vous remercie bien, monsieur! Que le bon Dieu vous protège!

Et bientôt, peu à peu, ce fut l'employé qui, au lieu de laisser la
pauvresse venir au-devant de lui, prit l'habitude d'aller à elle et
de lui donner chaque jour un petit sou. Cet impôt, qu'il avait d'abord
esquivé et repoussé, parce qu'on voulait l'en frapper sans son aveu et
pour ainsi dire malgré lui, maintenant qu'on ne le lui réclamait plus,
qu'on ne cherchait plus à le lui extorquer ou le lui soutirer à force
d'insistance, d'importunité et d'astuce, il se faisait un devoir et
un plaisir de l'acquitter. Il se serait plutôt détourné de sa route à
présent, s'il l'eût fallu, pour rencontrer «sa» mendiante et lui verser
son minuscule tribut accoutumé.

--Merci bien, merci bien, mon bon monsieur! Le Seigneur tout-puissant
vous le rendra plus tard!...

       *       *       *       *       *

Maurice avait fini par prendre intérêt à cette indigente, et un jour que
Mme Chantenay voulait se débarrasser de quelques défroques hors d'usage,
il songea à cette vieille femme et lui demanda de pousser jusque chez
lui.

--Venez de bonne heure, entre huit et neuf... Vous n'oublierez pas: nº
37, rue Notre-Dame-des-Champs, M. Chantenay?

--Et je monterai directement au troisième?

--Oui, cela vaudra mieux... C'est afin que la concierge ne sache
pas... Elle trouverait peut-être que ces vieux effets auraient dû lui
revenir...

--N'ayez crainte, je ne soufflerai mot... Et puis elle ne verra pas ce
que j'emporte.

Trois semaines environ après cette visite matinale, Maurice fut tout
étonné, à sa sortie du ministère, de ne pas voir sa mendiante dans les
parages habituels.

--Tiens! que se passe-t-il donc?

Le lendemain, elle ne s'y trouvait pas non plus.

--Elle a donc changé de quartier?... A moins qu'elle ne soit tombée
malade?...

Mais comment s'en assurer? Il ignorait son nom. Il savait seulement
qu'elle habitait dans la rue du Cherche-Midi, du côté du boulevard
Montparnasse.

Elle paraissait avoir bien définitivement déserté son poste.

--Et sans rien dire?... aussi soudainement?... C'est drôle!

Il avait néanmoins presque oublié déjà cette pauvresse, quand un soir
il reçut une lettre signée du commissaire de police de son quartier, par
laquelle ce magistrat l'invitait à passer sans retard à son cabinet.

Il s'y présenta le lendemain matin, et aussitôt le commissaire donna
l'ordre de l'introduire.

--Vous êtes bien M. Chantenay?

--Lui-même, monsieur. Voici la lettre que vous m'avez expédiée. Voici
une quittance... des cartes...

--Vous avez connu une dame Tabourin, domiciliée rue du Cherche-Midi,
150?

--Tabourin? Non, monsieur, je ne connais personne de ce nom.

--Une vieille femme, une vieille mendiante, qui rôdait toujours par
ici...

--Ah! bien! bien! Elle s'appelle Tabourin? Je la rencontrais d'ordinaire
rue de Varenne...

--C'est ça! Et vous ne la rencontrez plus maintenant? Elle est décédée,
monsieur.

--Ah!

--Et elle vous a institué son héritier.

--Moi?

--Vous-même. J'ai dû avant-hier pénétrer chez elle. Le concierge était
venu m'informer qu'on la croyait morte dans sa chambre, qu'une odeur de
plus en plus fétide emplissait l'escalier, se répandait dans toute
la maison. J'ai fait ouvrir sa porte,--une porte de mansarde, de
soupente... un taudis sans nom... Elle gisait, à demi décomposée déjà,
sur la paillasse et les hardes qui lui servaient de lit. Il a fallu
enlever le corps immédiatement. Eh bien, monsieur, sous ces hardes, dans
ce tas de guenilles où couchait la mère Tabourin, j'ai découvert des
valeurs, des billets de banque, une fortune... Cent douze mille trois
cents francs, monsieur!

--Cent douze mille... Et c'est à moi qu'elle lègue...?

--A vous, oui, monsieur. Son testament, rédigé sur une demi-feuille de
papier à lettres, mais en bonne et due forme, était soigneusement placé
derrière un crucifix pendu au mur. Elle y déclare que, n'ayant plus ni
parents, ni alliés, personne au monde, elle nomme héritier de tout ce
qu'elle possède M. Chantenay fils, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs,
nº 37, qui a toujours été très bon pour elle...

--Pauvre vieille!

--...Qui lui faisait l'aumône chaque jour, malgré la méfiance et la
terreur que lui inspirent les mendiants des rues...

--C'est vrai!

--«Mais je lui disais bien que ça lui porterait bonheur!» Ce testament,
du reste, est actuellement entre les mains de Me Hurteau de la
Hurteaudière, notaire, boulevard du Palais, qui est chargé de vous le
remettre et qui vous attend.

       *       *       *       *       *

Un mois plus tard, Maurice Chantenay était l'époux de Renée Baudelot.
Le mariage avait été pompeusement et magnifiquement célébré à
Saint-Aubin:--le grand-père Baudelot n'entendait pas être accusé de
faire chichement les choses, lui qui donnait cent mille francs de dot
à sa petite-fille, cent mille francs comptants, là, recta, rubis sur
l'ongle!

La première visite des jeunes époux, en arrivant à Paris, fut, on
le devine, pour la tombe de la mère Tabourin. Pas de couronnes trop
grandes, pas de bouquets trop beaux pour elle. Ils lui ont acheté une
concession à perpétuité, et l'ex-guenilleuse pauvresse de la rue de
Varenne repose, comme une opulente douairière défunte, dans un caveau
particulier, sous une dalle de marbre blanc surmontée d'une croix
sculptée...

C'est le moins qu'ait pu faire pour elle son héritier improvisé.



                                LE JUSTICIER

_A Francisque Sarcey_.


Un collier, diamants et saphirs, quatorze mille francs; deux paires de
pendants d'oreilles, sept mille cinq cents; nous disons...

--Oui, monsieur le commissaire.

--Ce qui, ajouté à la valeur approximative des huit bracelets, des
broches, des bagues, etc., forme un total de cinquante-quatre mille six
cents francs.

--Plus l'argent!

--Ah! il vous a pris de l'argent aussi?

--Tout ce qui se trouvait avec mes bijoux dans mon armoire à glace. Il a
tout raflé, monsieur! Quelle calamité! Ah! Seigneur! Et moi, bonne bête,
qui étais à cent lieues de me douter... Un homme si chic!

--Pardon, reprit le commissaire, en voyant que la déposition allait se
perdre en de veines jérémiades. Pardon, madame, quelle somme vous a-t-il
dérobée?

--J'avais quatre mille francs en billets de banque dans un coffret, sept
ou huit cents francs en or... Environ cinq mille en tout.

--Total général: cinquante-neuf mille six cents; disons, en nombre rond:
soixante mille. C'est assez coquet!

--C'est indigne, abominable! rugit la plaignante, plantureuse
quadragénaire aux traits fatigués et flétris, mais à l'oeil vif encore
et tout à fait dépourvu de timidité. A qui se fier maintenant? Un type
qui avait l'air...

--Si chic, avons-nous dit! Et comment le connaissiez-vous, ce type; où
l'aviez-vous rencontré?

--Au Moulin-Rouge, monsieur le commissaire. Une fois déjà, il y a huit
jours... oui, c'est cela, huit jours..., il m'avait abordée, m'avait
dit tout de go et très poliment: «C'est à madame de Mortagne que j'ai
l'honneur...», ce qui n'avait pas laissé de m'interloquer. Je ne l'avais
jamais tant vu, lui! Comment savait il mon nom? Il ne voulut pas me
l'expliquer et me quitta au bout d'un instant. Voilà qu'hier soir, il
vient à moi de nouveau...

--Au Moulin-Rouge, toujours?

--Oui..., s'informe de ma santé, m'avoue qi'il m'attendait avec une
anxieuse impatience, se montre très empressé, très galant, finit par
m'inviter à souper... J'accepte. Nous voilà installés en tête-à-tête
chez Matte, dans un cabinet de l'entresol... Un gentil petit souper au
Champagne frappé, des huîtres, un perdreau, des écrevisses...
Pardi! pour ce que ça lui coûtait! Je dois même vous dire que... oh!
certainement, il avait déjà dressé son plan! Il me versait des rasades!
J'étais légèrement... paf, en me levant de table...

--Ah! ah!

--Et je ne serais même pas surprise qu'il m'eût fait boire quelque
narcotique... Oui, je me sentais tout alourdie, toute drôle... Comme de
juste, il me ramène chez moi. «Je te préviens, ma petite chatte, qu'il
me dit comme ça, que je serai forcé de partir d'assez bonne heure:
j'ai mes occupations.--Ça ne fait rien, monte tout de même! Ma bonne
t'éveillera à l'heure que tu voudras,» que je lui réponds, moi, toujours
naïve, confiante... Fallait bien me montrer gentille avec lui, puisqu'il
était gentil pour moi, et la main large, vous savez... vingt-cinq louis.

--Un gaillard qui ne lésine pas en affaires, quoi! Ça travaille en
grand!

--Voilà qu'en me réveillant à onze heures, après avoir dormi d'un
sommeil de plomb, je ne le vois plus là... Je me rappelle alors ce qu'il
m'a dit, qu'il était obligé de se rendre à sa besogne... Je me lève
un instant après, et je découvre... Ah! le gredin! M'être ainsi laissé
jouer! L'avoir moi-même attiré!

Toujours soucieux d'empêcher l'entretien de dévier et dégénérer en
stériles regrets et malédictions superflues, le commissaire reprit:

--Quel âge peut-il avoir, cet individu?

--Trente-cinq ans... Quarante au plus.

--Ce n'est pas un étranger? Il vous a bien semblé appartenir au monde
parisien?

--Oh! sans nul doute! Il connaît son Paris comme vous et moi, monsieur
le commissaire...

Flatté de ce rapprochement, le magistrat esquissa un léger sourire et un
imperceptible salut.

--Il m'a parlé de théâtre, poursuivit Mme de Mortagne, de pièces
nouvelles, d'actrices en vogue, des courses, de tous les endroits où
l'on s'amuse...

--Mais sur lui, sur sa vie privée, lui est-il échappé quelques
particularités?

--Non... rien..., bégaya la donzelle.

--Il n'a prononcé aucun nom... aucun nom de femmes de votre
connaissance, par exemple? Cela pourrait nous mettre sur la voie...

--Non, fit-elle, j'ai beau chercher... Il ne doit même pas avoir
beaucoup de relations de femmes; il ne m'en a cité aucune, à part les
actrices... Il m'a seulement interrogée à propos d'un M. d'Hastry... Oh!
un simple mot!

--Qu'est-ce que ce M. d'Hastry?

--Un charmant garçon qui s'est tué après de grosses pertes à la Bourse.

--Mais à propos de quoi ce filou vous a-t-il parlé de ce M. d'Hastry?
Comment ce nom est-il venu dans votre conversation?

--Nous causions des désespérés, des gens qui se décident à en finir avec
l'existence. Il me cita alors l'exemple de M. René d'Hastry. «Peut-être
vous rappelez-vous cette affaire, vous avez dû la lire dans les
journaux?» ajouta-t-il. Je crois bien que je me la rappelais! Je lui
répondis que j'avais beaucoup connu M. d'Hastry. «Et vous, vous le
connaissiez aussi?--J'ai eu occasion de le voir», me répondit-il. Voilà
tout.

--Il y a combien de temps que ce M. d'Hastry s'est tué?

--C'est l'année dernière; il y a dix-huit mois.

--En quels termes étiez-vous avec lui?

--C'était un de mes amis», répliqua, sans broncher, Mme de Mortagne.

--C'est à Paris qu'il s'est tué?

--Oui, monsieur, chez lui, 75, rue Tronchet.

--Quelle était sa profession?

--J'ignore exactement s'il en avait une... Il s'occupait d'affaires de
Bourse. Peut-être était-il associé avec un agent de change...

--Bien, madame, ça suffit. Si j'ai besoin d'autres renseignements, je
vous ferai mander.

--Ah! monsieur le commissaire, dites-moi que vous le retrouverez, ce
misérable, que je rentrerai en possession de tout ce qu'il m'a emporté!
Vous avez bon espoir, n'est-ce pas?...

       *       *       *       *       *

Quelques heures plus tard, M. Desrousseaux, notre commissaire de police,
apprenait par le concierge du numéro 75 de la rue Tronchet que M. René
d'Hastry,--qui s'était effectivement donné la mort dans cette maison
l'année précédente,--avait laissé une veuve et trois enfants, et que
cette dame, ruinée après le suicide de son mari... une petite dame bien
courageuse, bien méritante... avait déménagé et habitait maintenant tout
en haut du faubourg Saint-Honoré, au numéro 297.

Le soir même, M. Desrousseaux, accompagné de son secrétaire, se
transportait à cette adresse et trouvait dans une mansarde du sixième
étage une jeune femme, frêle et maladive, et trois petits enfants, dans
un dénûment complet.

Il déclina sa qualité, et, tout en s'excusant auprès de Mme d'Hastry de
raviver sa douleur, lui posa quelques questions au sujet de son mari et
des personnes avec qui il avait été jadis en rapport.

Mais presque aussitôt la jeune veuve l'interrompit.

--Oh! monsieur!... Je devine ce qui vous amène... J'ai reçu une lettre
tantôt, une lettre si étrange...

--Quelle lettre? Quoi donc? repartit M. Desrousseaux, qui, lui, ne se
doutait de rien et ne comprenait pas.

--... Avec de l'argent dedans, des billets de banque... Tenez, veuillez
lire, dit-elle en lui présentant la lettre tout ouverte.

«Madame,--lut M. Desrousseaux,--Quelqu'un qui se reconnaît pour le
débiteur de M. d'Hastry d'une somme de soixante mille francs, mais à
qui il n'est pas permis de se nommer, prend l'engagement de vous servir
chaque année la rente de cette somme. Dès que, sans rompre son incognito
ni se compromettre, il pourra déposer ce capital entre vos mains ou
le placer quelque part en votre nom, il s'empressera de le faire. Vous
trouverez ci-inclus 1,500 francs, montant des deux premiers trimestres
échus.

«Veuillez agréer, madame, etc...»

--Et rien ne vous fait présumer quel peut être ce débiteur? Vous n'avez
aucun soupçon? demanda le commissaire.

--Aucun, monsieur, absolument... Depuis deux heures que j'ai reçu cette
lettre, je me creuse la tête...

--Je vous demande encore une fois pardon, madame, pour la question
que je vais vous adresser... J'y suis obligé... M. d'Hastry ne
connaissait-il pas une dame... ou demoiselle Cochenard, dite Léa de
Mortagne?

A ce nom, Mme d'Hastry fit un brusque haut-le-corps, son visage
s'empourpra:

--Monsieur!... C'est cette femme... balbutia-t-elle, qui est cause...
cause de sa mort... de tout mon malheur!...

Cette fois, le commissaire commençait à voir clair.

--N'ayez crainte, madame, reprit-il comme pour répondre d'avance à une
interrogation de Mme d'Hastry. La lettre que vous avez reçue n'émane pas
de cette femme, je vous le certifie!

--Ah! bien, monsieur! soupira Mme d'Hastry. D'après votre question,
j'avais peur, en effet...

--Non, madame, non, rassurez-vous pleinement. Mme de Mortagne n'est pas
de celles qui restituent, non!

       *       *       *       *       *

En quittant Mme d'Hastry, M. Desrousseaux se rendit rue de Moscou, chez
Léa de Mortagne.

Dès que celle-ci l'aperçut, elle poussa un cri de joie.

--Ah! monsieur le commissaire! J'ai quelque chose! Je tiens un fil qui
peut nous guider! Voici la lettre que je viens de recevoir...

Et, à son tour, elle tendit à M. Desrousseaux une lettre dépliée, dont
l'écriture,--notre commissaire s'en aperçut sur-le-champ,--était la même
que celle de la lettre adressée à Mme d'Hastry.

       *       *       *       *       *

«Ma toute belle,--écrivait ce même correspondant,--Il ne suffit point
de ne pas avoir oublié René d'Hastry; il faut tâcher, non de réparer,
hélas! mais de soulager le mal que vous avez fait. C'est vous qui, en
moins de deux ans, avez ruiné ce pauvre garçon; c'est à cause de vous
qu'il s'est tué. Eh bien! j'ai pensé qu'il n'était pas équitable que sa
veuve et ses trois enfants fussent plongés dans la plus profonde misère,
tandis que vous, l'auteur de ce désastre, prospériez plus que jamais. Je
me suis dit qu'il fallait vous contraindre à restituer un peu--le plus
possible!--des dépouilles de René d'Hastry, et comme vous avez dû le
constater ce matin, j'y ai réussi.

«Que le bien que cet argent va faire à vos victimes vous indemnise de
votre perte, ma charmante, et soit un adoucissement à votre douleur!

Signé: «UN JUSTICIER.»

--Et il me nargue encore! s'écria Léa, avec son manque habituel et
absolu de sens moral. Vous avez lu la dernière phrase, monsieur le
commissaire?

--Oui, il me semble bien que... qu'il se moque de vous, par dessus le
marché, ce... ce «Justicier!»

--Je puis toujours vous laisser la lettre comme indice... comme spécimen
de son écriture? Ça vous aidera dans vos recherches...


--Parfaitement, madame; donnez!

Et il ajouta en lui-même:

--Que vous le vouliez ou non, belle dame, nous en resterons là! Encore
plutôt que nous irions défaire ce que la Providence vient de si bien
arranger!



                             LE PÈRE GALMICHE

_A Paul Sébillot_.


Avec Isidore Brigodin, le père Galmiche était, il y a quelque dix ans,
un des plus célèbres ivrognes et des plus fieffés malandrins de la ville
de Reims.

Ancien ouvrier trieur de laine, renvoyé de tous les triages à cause de
sa fainéantise et de son incurable soif, il était tombé peu à peu
dans la plus noire débine, au rang d'abord des vagabonds, mendiants
et crève-la-faim, puis des maraudeurs, chapardeurs, flibustiers et
coupe-bourses, dont s'agrémente toute grande cité.

Mais ni l'inclémence des temps, ni les duretés du sort et les sévérités
des hommes n'avaient pu altérer la bonne humeur du père Galmiche.

Il avait particulièrement le vin gai. Lorsqu'il était «bu», les idées
drôlichonnes et falottes germaient en foule dans sa cervelle,
les ripostes narquoises, facétieuses et gouailleuses, cocasses et
déconcertantes affluaient sur ses lèvres et partaient en fusées.

       *       *       *       *       *

--Combien de condamnations avez-vous attrapées, Galmiche, depuis
que vous ne travaillez plus? lui demandait un jour un de ses anciens
patrons.

--Oh! si vous croyez que je m'amuse à compter ça!

--Enfin, vous ne sortez plus de la prison, autant dire! C'est votre
château! Vous avez dû faire là de jolies connaissances!

--Il y a de la canaille partout, allez, m'sieu!

Un jour qu'un commis voyageur venait de lui faire l'aumône et lui
reprochait de ne pas seulement soulever sa casquette en le remerciant:

--J'vas vous dire... Faut pas m'en vouloir, lui répliqua à mi-voix le
père Galmiche. C'est que j'aperçois là-bas, au coin de la rue, le grand
Biaron, l'agent de police, qui nous guette... Il est toujours à l'affût
des pauvres diables comme moi, qui implorent la compassion des âmes
charitables, ce gredin-là!

Et pour lorsss, en me voyant causer, comme ça avec vous, il ne se doute
de rien, il nous prend pour une paire d'amis!

Il faut croire que, malgré cette judicieuse excuse, le brave Galmiche
n'aimait pas à se découvrir l'occiput, car, une autre fois qu'il était
encore dans les brindezingues et sollicitait la générosité des fidèles
à la porte de l'église Saint-Jacques, une pieuse vieille dame lui ayant
glissé une chétive pièce de cinq centimes dans la main, en ajoutant
cette malencontreuse réflexion: «On salue au moins! On dit merci!»
Galmiche la bombarda sur-le-champ d'épithètes malsonnantes et des plus
outrageants quolibets.

--V'là-t-i pas des embarras pour un malheureux sou! A-t-on jamais vu!
Madame voudrait que, pour un sou, un misérable petit sou, je m'expose
à attraper un rhume qui me coûterait quatre francs de tisane et de
sirop... sans compter les pastilles Géraudel! Si c'est pas une pitié! Je
vous laisse juge! Peut-on ainsi se moquer de son prochain! Faut vraiment
pas avoir de coeur! Ah! s'il s'agissait d'une pièce blanche, d'une belle
grosse roue de derrière, je comprendrais! Ah! bien alors! On pourrait
risquer... Non seulement je consentirais à ôter ma casquette, mais mon
paletot aussi, mais mes escarpins, ma chemise, ma culotte, tout, tout!
pour lui faire plaisir à c'te princesse! Mais pour un sou, un sale petit
sou! Oh!!! oh!!!

C'est encore lui, un jour qu'un des fashionnables de la ville, le fils
de M. Peulvier-Royon, le négociant en laines, lui refusait l'aumône, qui
ripostait:

--Vous devriez avoir honte de ne rien me donner, pas un pauv'petit sou,
vous, un homme si bien mis!

Et ses conversations avec l'ami Brigodin!

--Tu dis que t'étais soûl l'autre nuit, que t'étais étendu sans
connaissance sur le trottoir des Loges, et qu'on t'a ramassé, que tu
t'es réveillé au poste?... Mais, fiston, tu aurais été étendu «avec» ta
connaissance, qu'on t'aurait ramassé tout de même et aussi bien fourré
au bloc, va!

--Des boutons de fièvre que t'as là, su' l'nez? Tais-toi donc! N' nous
monte donc pas l' coup! Des boutons de «culotte», oui, à la bonne heure!
Vlà c' que t'as su' l' nez, espèce de pochard!

--Tu prétends que j'étais gris hier? Non, ma vieille, non! Pas même
_aigri_ par le malheur! Seulement j'avais p'-t'être bien liché un coup
de trop... Oui, c'est possible! Parce que, vois-tu, faut que tu saches,
il n'y a rien qui altère comme de boire, c'est bizarre, mais c'est comme
ça! Et alors, tu saisis, mon p'tit? quand on a commencé, p'us moyen
d'enrayer et de s'arrêter! On en entonnerait pendant plusieurs
éternités!

Mais c'était surtout devant le tribunal, lorsqu'on le jugeait pour
quelque maraude avec bris de clôture, ou pour ivresse, rixe et tapage
nocturne, qu'il fallait ouïr l'illustre Galmiche!

--Accusé, vos nom et prénoms?

--Allons, mon président, ne faites donc pas l'enfant! Vous ne voyez que
moi ici!

--Le fait est que... c'est au moins la trentième fois que vous venez
vous asseoir sur ce banc! Vous n'avez pas honte! s'exclamait le
président, le digne et paterne M. de Blosselières.

--V'là bien douze ans que je vous aperçois assis sur le même fauteuil,
moi, m'sieu de Blosselières! Est-ce que j'ai jamais songé à vous le
reprocher?

--Qu'avez-vous encore fait? Qui vous amène ici?

--Hélas! soupirait Galmiche en montrant les gendarmes; vous le voyez
bien: ce sont ces messieurs!

--Vos antécédents sont déplorables, Galmiche. Votre première
condamnation remonte à 1845... C'était pour ivresse déjà et insultes aux
agents.

--Ça me rajeunit de vous entendre rappeler ces souvenirs, m'sieu de
Blosselières. J'avais dix-sept ans alors. Ah! c'était «la belle âge!»

--Vous avez fait du chemin depuis! Aujourd'hui vous êtes accusé de
vol. Le garde, champêtre de la commune de Cernay vous a surpris dans un
verger clos d'une haie et attenant à une habitation, l'habitation de M.
Houdart. Vous aviez les poches pleines de fruits, de pommes, de poires,
et vous vous apprêtiez à déguerpir avec votre butin...

--C'est facile à dire, mon président! Pas malin d'attribuer aux gens les
canailleries qu'on a soi-même dans la cervelle!

--Permettez, accusé, je ne vous laisserai pas...

--Mais il ne faut pas juger tout le monde d'après soi! Non, m'sieu de
Blosselières! Ces poires et ces pommes, elles étaient tombées...

--Ce n'était pas une raison...

--Je les ai ramassées, mais ce n'était pas pour les emporter, je vous
en donne ma parole d'honneur, mon président! Au contraire, je voulais
essayer de les remettre sur l'arbre.

--Ah! très bien! très bien! Et qu'avez-vous à répondre à la déposition
de l'agent Biarron, qui vous a encore rencontré en train de tendre la
main aux passants?

--Si on peut dire! Pas aux passants, mon président! Non, j'avais cru
sentir des gouttes d'eau, et je la tendais, la main, comme vous faites
vous-même, comme ça, tenez, pour m'assurer s'il pleuvait réellement.

--Soit! mais, dans ce cas, à quoi bon cette casquette au bout de votre
bras? Pourquoi la présenter à cette dame, qui traversait la place des
Marchés?

--Je lui demandais mon chemin, à cette respectable concitoyenne, rien de
plus, mon président! Alors, naturellement, par politesse, en homme qui
sait vivre, j'avais retiré ma casquette. Moi qu'on accuse de la porter
vissée sur ma tête, pour une fois qu'il m'arrive de l'avoir à la main,
pas de chance, nom d'un chien, convenez-en!

--Je suis sûr, Galmiche, qu'avant de comparaître devant le tribunal,
vous avez encore pris soin de vous ingurgiter plus de rasades que votre
raison n'en peut supporter?

--Mon président, c'est par respect même pour la justice! Quand on a
l'honneur de parler devant vous, faut dire tout ce qu'on a sur le coeur,
faut que la vérité sorte intacte, de la bouche... Pour lorsss, je
me suis appliqué de mon mieux à l'arroser, afin qu'elle ne soit pas
«altérée». Ai-je pas bien fait, voyons?

       *       *       *       *       *

Entre autres aventures qui ont popularisé à Reims le nom de Galmiche,
le bon tour qu'il joua à certain adjudant d'un régiment de ligne mérite
d'être rapporté.

Ce régiment était caserné dans les baraquements voisins du canal et
du boulevard Fléchambault et qu'entoure une interminable palissade en
planches peintes. Ledit adjudant se trouvait, une après-midi, accoudé
sur cette barrière, en dedans des baraquements, et en train de fumer un
superbe et excellent londrès.

Galmiche, qui était un fumeur enragé et ne possédait pour le moment ni
un seul maravédis ni le moindre cornet de tabac, vint à passer le long
du canal et avisa ce mirifique cigare, dont le parfum délicieux, exquis,
arrivait jusqu'à lui et le faisait soupirer et renifler.

Une furieuse envie le poignit au coeur.

--Mâtin! comme ce serait bon!

Il tira son brûle-gueule de sa poche, se le planta dans le bec et
s'approcha de l'adjudant.

--Mon général, lui dit-il, en esquissant le salut militaire, si c'était
un effet de votre bonté de me donner un peu de feu?

L'adjudant, sans défiance, lui passe son cigare par-dessus la clôture,
et Galmiche de réintégrer bien vite sa pipe dans sa profonde et
d'emboucher le londrès sans façon, en aspirant voluptueusement et coup
sur coup quelques bouffées.

--Merci bien, mon général! Il va on ne peut mieux!

Et il tira sa révérence à l'adjudant, qui, stupéfait d'abord et tout
penaud, puis indigné, furieux, hors de lui, jurait comme un sacre, sans
pouvoir, hélas! se lancer à la poursuite de l'impudent larron et le
corriger d'importance, puisqu'il était séparé de lui par la palissade,
dont les planches, presque de hauteur d'homme, étaient toutes taillées
en pointe à leur extrémité, et que, d'autre part, il se trouvait à trois
cents pas du poste d'entrée.

[Illustration: Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry. (Page
90.)]

       *       *       *       *       *

Mais Galmiche n'avait pas tous les jours de pareilles aubaines, et il
lui advenait souvent d'être encore plus la victime que le héros de ses
prouesses.

C'est ce qui eut lieu notamment lors de l'expédition qu'il entreprit
dans le domicile de M. Majorel, le gros marchand de bouchons du
boulevard Cérès, et la visite qu'il fit aux caves de ce négociant.

Sachant que M. et Mme Majorel s'en allaient passer chaque dimanche de la
belle saison, avec leurs enfants et leurs gens, dans leur propriété
de Rilly, et que leur hôtel restait ainsi désert ce jour-là, Galmiche
profita de cette circonstance, un dimanche de septembre, pour
s'introduire dès le matin dans la cour et les communs de l'hôtel, et
explorer particulièrement les caves du bouchonnier.

Elle dura si longtemps, cette exploration, elle fut si consciencieuse,
si experte et si approfondie, que quand maître Galmiche se décida à
remonter et reparut sur terre, il faisait nuit noire, et notre argonaute
ne put retrouver son chemin, escalader le mur pour partir, comme il
l'avait escaladé pour entrer.

Il avait du reste complètement perdu toute notion de temps et de lieu,
si bien qu'il se crut sans doute arrivé chez lui et élut domicile dans
la niche des chiens, une haute et large niche adossée à un angle de la
cour.

Lorsque, vers les dix ou onze heures, le propriétaire rentra avec tout
son monde et voulut conduire ses deux épagneuls à leur demeure, il la
trouva donc occupée par Galmiche, qui ronflait à lui seul comme tous les
tuyaux des grandes orgues de la cathédrale.

Comme, en même temps, on venait de constater que la porte de la cave
était ouverte, il ne fut pas difficile à M. Majorel de deviner ce qui
était advenu.

Lui aussi, il aimait à rire, M. Cyprien Majorel, et, au lieu d'envoyer
quérir la police, et de crier: «A la garde!» il prit le collier
qui était attaché à une chaîne fixée à la niche, le passa au cou de
l'ivrogne et le ferma par un cadenas.

Ce n'est que le lendemain, dans l'après-midi, que Galmiche se réveilla
et entreprit de quitter son logement improvisé, et tout d'abord de se
débarrasser de son étrange faux col.

--Qu'est-ce que ça signifie donc? maugréait-il. Qu'est-il donc arrivé?
Comment, me voilà changé en chien! Je suis chien maintenant!

Et, tout en se débattant, la cervelle encore brouillée par les fumées de
l'ivresse, il hurlait, jappait et aboyait.

Les habitants de la maison et tous les voisins d'accourir pour
contempler le prisonnier, que M. Majorel ne tarda pas d'ailleurs à
délivrer.

--Tâchez que la leçon vous profite!

--N'empêche qu'un peu plus je serais devenu enragé! grognait Galmiche en
détalant, poursuivi par les rires et les moqueries de l'assistance.

Et néanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de
bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:

--Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre à la place de
vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre
jour! Au lieu de camper à la belle étoile et de crever la faim, j'aurais
eu chez vous la pâtée et la niche à perpette,--tout ce qu'un chrétien
peut désirer, quoi!



                                MISS FAUVETTE

Pauvre petite Fauvette!

C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai
vue pour la première fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'âge de
six ans, elle était enfermée là, quasi abandonnée. Ses _sorties_ se
passaient, l'hiver, dans la salle de récréation ou la chambrette de
quelque compatissante religieuse; l'été, dans le préau ou sur un banc,
à l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint décorées d'une
Vierge en plâtre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'étaient
plu à ériger çà et là sous un massif d'arbustes, au centre d'un
rond-point, ou à l'extrémité d'une allée.

De temps à autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir.
C'était son père, un homme déjà tout grisonnant, frisant la soixantaine,
mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'élégance et de
distinction qu'elle savait apprécier déjà et dont elle était fière. Il
l'embrassait, la questionnait un instant sur sa santé, ses jeux et ses
études, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de
petits fours, boîte de caramels ou de fruits confits, et vite, vite,
s'envolait. Il avait toujours l'air si pressé, ce pauvre papa!

Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin
d'août ou le commencement de septembre, tantôt une domestique, tantôt le
papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de
Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer,
dans quelque coquette villa.

C'était là seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mère,--une
grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint «de lis et de
roses», d'une fraîcheur éclatante, au galbe du visage allongé, mais
bien rempli, d'un modelé superbe, à l'allure à la fois imposante et
nonchalante.

Puis, quinze jours après, la petite Fauvette était réintégrée dans sa
cage.

Malgré cette sorte d'inaffection ou d'indifférence, Fauvette était loin
d'être triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire,
c'était même à sa belle humeur, à son réjouissant babil, aussi bien qu'à
la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et à
sa légèreté d'oiseau, qu'elle devait d'avoir été dépossédée par ses
compagnes de ses nom et prénom d'Andrée Vaucamp et baptisée de son gai
surnom.

Un soir d'avril,--Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,--Mme
de Saint-Aldonce, la supérieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle
trouva près d'elle la femme de chambre de sa mère, Claudine, tout de
noir vêtue, et on lui apprit, avec les ménagements et circonlocutions
d'usage, que son père venait de mourir subitement, frappé d'une
congestion cérébrale.

C'était le premier deuil qui atteignait Andrée, et, bien qu'elle n'eût
guère vécu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir
vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'était-ce pas lui,
ce cher papa, lui seul, qui lui avait témoigné quelque intérêt, donné
quelques parcelles de son temps et quelques réconfortantes caresses?

Le surlendemain de la funèbre cérémonie, après avoir à peine pu
embrasser sa mère, qui s'était cloîtrée dans sa chambre, miss Fauvette
regagnait le couvent. Elle était toute dépaysée au dehors, toute
éberluée, et avait hâte, malgré son chagrin, de reprendre sa place
auprès de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.

Mais son séjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder à être
de nouveau et définitivement interrompu: trois semaines environ après
la mort de son mari, Mme Vaucamp se présenta au parloir de
l'établissement,--pour la première fois,--et annonça à sa fille qu'elle
venait la retirer de pension et qu'elle la garderait près d'elle
désormais.

       *       *       *       *       *

Mme Vaucamp était bien changée. Soit que la perte qu'elle venait
d'éprouver l'eût profondément affectée, soit qu'elle eût profité de ce
deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres à réparer
plus ou moins les «irréparables outrages», elle n'avait plus ce teint
éblouissant et ces cheveux d'un noir si lustré qu'Andrée lui avait
toujours connus. Subitement ils étaient devenus tout gris, des
cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore,
mais nombreuses, étaient apparues çà et là, avaient zébré son front et
s'irradiaient aux commissures des paupières. Elle avait néanmoins fort
belle mine encore et grand air; sa taille était restée mince et souple,
élancée, et, avec son buste opulent, ses sculpturales épaules, Mme Noémi
Vaucamp avait conservé sa grâce empreinte de dignité et de noblesse,
son port de reine. Même la teinte argentée de sa chevelure, qu'on
aurait dite poudrée à frimas, ne lui messeyait nullement et donnait à sa
physionomie une très piquante et très originale expression.

M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie
à Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernières années, très
habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il
laissait appartenait à sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout
au plus devaient revenir à Andrée du chef de son père.

Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que
peu de changements à son train de maison. Le cocher fut congédié, mais
on prit un coupé au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue
de Villiers, et les trois domestiques, cuisinière, femme de chambre et
valet de chambre.

Cependant la vie, jusqu'alors très mondaine, dissipée et tapageuse de la
belle Mme Noémi Vaucamp, s'était sensiblement modifiée.

D'abord, pour obéir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien
laisser de côté théâtre, bals, fêtes, grands dîners. Puis, sous le coup
de cette mort, quelques judicieuses réflexions s'étaient fait jour dans
l'esprit de notre veuve. Elle s'était tout à coup rappelée qu'elle
avait une fille, une grande fille, d'âge à être pourvue--déjà!--bonne à
marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait
d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait à supporter son
isolement obligatoire.

En outre, et pendant qu'elle était en veine de réflexion, de sagesse et
de hardiesse, Mme Vaucamp avait osé supputer le nombre de ses années,
sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le
chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage à l'éclat si
juvénile de son regard, à la toute printanière fraîcheur de son sourire,
aux purs contours et à la blancheur satinée de ses épaules, elle n'avait
pas craint d'examiner son visage à nu et sans fard, ses cheveux sans
teinture, et elle avait eu le suprême courage de s'avouer qu'il était
temps,--peut-être!--de rentrer au port et de ferler la voile.

Miss Fauvette, transplantée du couvent dans le vaste appartement, devenu
soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre
occupation que de tenir compagnie à sa mère,--de faire connaissance avec
cette hautaine belle dame, qui l'appelait «fillette», qu'elle nommait
«maman», et avec qui elle n'avait jamais passé jusqu'ici cinq minutes en
tête-à-tête. Avec sa douceur de caractère, sa gentillesse native, elle
s'appliqua instinctivement à lui plaire, à gagner son affection.

Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient à quelques
intimes, dont un vieil ami du défunt, M. Pagès, gros entrepreneur de
constructions, qui habitait à proximité de Mme Vaucamp et était le
subrogé tuteur d'Andrée.

Marié à une chétive femme, qui, depuis des années, ne quittait son lit
que pour aller s'étendre sur sa chaise longue, devant son balcon,
M. Pagès, tout en cherchant de son mieux à adoucir le sort de cette
malheureuse, n'avait demandé de distractions et de consolations qu'au
travail. Son bureau, ses affaires, c'était sa vie.

Ancien agent secondaire des ponts et chaussées, puis dessinateur et
métreur chez un architecte, il n'était parvenu à la fortune qu'à force
d'énergie et de ténacité. Il se souvenait de ses origines; il avait
conservé ses manières simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques
familiarités avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement;
mais il avait gardé aussi son bon coeur, son intelligente générosité,
toujours active, en éveil, toujours à l'affût d'une misère à soulager,
de quelque effort à soutenir, à encourager. Il savait comme il est
difficile de faire sa trouée, petite ou grande, et quel grand bien fait
un peu d'aide.

C'est ainsi qu'il s'était pris d'affection pour un de ses commis,
un garçon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis placé par quelque
bienfaiteur anonyme à l'institution de Saint-Nicolas, où il avait été
doté d'une instruction rudimentaire mais pratique.

Par son assiduité au travail, son zèle soutenu, ses réelles
connaissances, aussi bien que par la régularité de sa vie et son
irréprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intérêt
que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut
bien le dire, par une excessive souplesse, une obséquiosité qui
allait jusqu'à la platitude et que M. Pagès prenait pour une marque de
dévouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient délicieusement
son amour-propre.

Antonin était ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules
n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'était promis dès qu'il
avait commencé à comprendre la vie. Joli garçon, au surplus, de
taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et
caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il était
très fier et qu'il soignait avec amour, il était des mieux armés pour
éveiller de prime abord et conquérir les sympathies féminines.

Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites à Mme Pagès, avaient eu
plus d'une fois occasion de rencontrer le protégé de l'entrepreneur.
Ces visites, à mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin,
devenaient plus fréquentes, et un jour arriva où, la connaissance étant
déjà amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel à venir la voir.

--J'y suis tous les vendredis, dit-elle.

Très touché de cette faveur, de cet insigne honneur, le jeune commis se
confondit en remerciements et ne tarda pas à profiter de l'invitation.

La conduite de Mme Vaucamp, en cette circonstance, n'avait fait que
répondre aux intimes désirs d'Andrée.

Souvent, en sortant de chez Mme Pagès, la mère et la fille s'étaient
entretenues de M. Antonin Lefuel.--Comme il avait l'air bien, ce jeune
homme! Réservé, plein de tact, et de l'esprit, et du goût, des façons si
aimables, si distinguées, que sais-je!

Miss Fauvette lui trouvait toutes les qualités, et la maman s'empressait
d'acquiescer, d'enchérir même:

--Oh! certainement! Il est parfait, parfait!...

       *       *       *       *       *

Ce penchant que miss Fauvette éprouvait pour Antonin Lefuel, elle le
savait payé de retour, à n'en pas douter: certaines pressions de main un
peu prolongées, certains regards empreints de respectueuse mais franche
cordialité, de confiance, et, par instants, de joie et de gratitude, le
lui avaient insidieusement révélé.

Peu à peu cette flamme naissante s'aviva. Andrée se surprit comptant les
jours qu'elle avait à passer sans _le_ voir, épiant sa venue, l'appelant
tout bas, avec une fébrile impatience. Sa pensée maintenant ne cessait
de l'évoquer; elle ne voyait que lui, ne vivait que pour lui.

Élevée, comme elle l'avait été, dans l'isolement du couvent, subitement
tirée de cette solitude et transportée dans l'entourage de sa mère, elle
n'avait jamais connu d'autre cavalier servant, jamais approché d'autre
homme, et du premier coup son coeur s'était donné.

Antonin ne s'en tenait plus maintenant à ses visites du vendredi.
Parfois, et précisément les jours où elle s'était absentée, où sa
mère l'avait fait conduire chez quelque ancienne amie de pension, miss
Fauvette le trouvait, à son retour, intimement installé auprès de Mme
Vaucamp, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Et elle était
bien heureuse de la surprise: c'était pour elle, évidemment, pour
attendre sa rentrée, qu'il s'était ainsi attardé.

Un soir qu'elle avait eu ce suprême bonheur et qu'Antonin, après lui
avoir, comme de coutume, tendrement serré la main, venait de prendre
congé d'elle et de sa mère:

--Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit
sans plus de préambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.

--Ah!

--Oui, avec M. Antonin.

--Lui! Anton...

La petite Fauvette demeura bouche bée, les yeux écarquillés, hagards,
les bras rompus, tout ahurie, anéantie.

--Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hésitante Mme
Vaucamp, qui éprouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et
s'efforçait de dissimuler son embarras.--Oui, je me doute bien!.. Il
est trop jeune... Mais pour _deux ou trois_ années que j'ai de plus
que lui!... D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma
chérie? Je n'ai de compte à rendre à qui que ce soit... Et puis il est
si posé, si réfléchi, si sérieux... bien plus sérieux que moi! D'emblée
on s'en aperçoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son
air grave...

Oh! oui, elle l'était, peu sérieuse, l'incorrigible coquette: elle se
rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle
ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourné ses vues sur elle
qu'après s'être prudemment renseigné sur la situation de fortune
respective de la mère et de la fille. Elle eût d'ailleurs pu continuer
longtemps à discourir et déraisonner de la sorte: la petite Fauvette
n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pensée.

       *       *       *       *       *

Malgré l'énergique désapprobation de M. Pagès et les sourires moqueurs
des «bonnes amies», le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua à la
cérémonie,--quelqu'un disparu le matin même, et dont on trouva le
cadavre, cinq jours après, sous un chaland amarré le long du quai de
Grenelle.

Pauvre miss Fauvette!



                            LE BOUQUET DE LILAS


Comme le fiacre, chargé d'une valise et d'une malle, venait de tourner
l'angle de la rue de Rivoli et du boulevard Sébastopol, le voyageur, un
jeune homme à la mine dolente et maladive se pencha et ordonna au cocher
de s'arrêter. Puis, il ouvrit la portière et se dirigea, en s'aidant de
sa canne, vers un luxueux magasin de fleurs située vis-à-vis.

La patronne de l'établissement, Mme Guillaume, qui trônait dans son
comptoir, accueillit le visiteur par un salut plein de courtoisie, un
sourire des plus gracieux et des plus engageants. A n'en pas douter, le
jeune homme était un client habituel de la maison.

--Je m'absente pour quelque temps, madame, dit-il. Auriez-vous
l'obligeance de continuer à envoyer, chaque dimanche matin, un bouquet
de lilas blanc à l'adresse de Mlle Dervillé?

--Parfaitement, monsieur; soyez sans crainte... Est-ce que votre absence
sera longue? Vous semblez souffrant?

--Un peu de fièvre, voilà tout; mais je ne puis arriver à me débarrasser
de ce malaise, aussi je vais me faire soigner chez moi: l'air natal me
remettra.

--Remède souverain, ajouta complaisamment la marchande, qui ne manqua
pas de terminer par les souhaits de rigueur:

--Allons, à bientôt, monsieur! Guérissez-vous vite!

Le jeune homme la remercia, prit congé d'elle et regagna sa voiture, qui
le conduisait à la gare de l'Est.

       *       *       *       *       *

Séverin Evrard avait vingt-trois ans. Après avoir achevé ses classes au
collège de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaillé quelque
temps dans le bureau de son père, l'architecte le plus en renom de
l'arrondissement; puis on avait jugé nécessaire de l'envoyer à Paris
pour y étudier les grandes constructions et se perfectionner.

Depuis un an, il était attaché, en qualité de dessinateur et
vérificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce
malaise, cette fièvre, l'avait saisi et décidé à aller prendre chez lui
quelques jours de repos.

Durant cette année, il ne s'était pas borné à accroître ses
connaissances dans les qualités et la mise en oeuvre des matériaux:
il avait inspiré à une de ses parentes, à la fille d'un de ses
arrière-cousins, une sympathie qui s'était promptement transformée en
affection, en une réelle passion.

M. Dervillé, le père de la jeune fille, avait été d'autant plus surpris
de ce changement, qu'Antoinette, élevée chez les oblates de la rue de
Vaugirard, avait, depuis sa première communion, constamment témoigné le
désir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il était veuf
et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette résolution
et s'était efforcé de la combattre. Mais la victoire était réservée à
Séverin.

Maintes fois Antoinette avait ouï parler de ses parents de Verdun, de
son petit-cousin Séverin Evrard. Il y avait deux mois à peine qu'il
habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le
voir. M. Dervillé, ancien bureaucrate de ministère, chef de division en
retraite, avait très cordialement accueilli le jeune homme.

--Cousin, nous nous mettons tous les jours à table à sept heures. Quand
le coeur vous en dira?...

Séverin avait de plus en plus profité de cette invitation, car, de plus
en plus, M. Dervillé se montrait affable, affectueux envers lui; de plus
en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intérieur, ce paisible et
confortable appartement de l'avenue Victoria.

Loin de sourire des inexpériences du provincial, de le prendre en pitié,
lui et sa simplicité de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette
démêlait là des indices de ses qualités morales, de sa franchise, sa
loyauté, du sérieux et de la sûreté de son caractère. Avec son air doux,
presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux
méplats bien accentués, empreints de finesse et de distinction, il
l'avait charmée, s'était insinué dans son coeur.

Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervillé avait de son mieux
tâché d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le
voyage de Verdun, tout exprès, afin de solliciter pour son fils la main
d'Antoinette, il fut reçu à bras ouverts.

--C'est à Antoinette à vous répondre, cousin. Moi, je ne suis pas de ces
pères barbares...

Antoinette rougit jusqu'au blanc des yeux, en guise de réponse, et
baissa la tête.

--Allons, qui ne dit mot consent, et puisque la chose est décidée, il
n'y a pas de raison pour la retarder, répondit M. Dervillé, qui avait
hâte de voir sa fille définitivement engagée dans les liens terrestres
du mariage. Le plus tôt sera le mieux! Nous sommes malheureusement
en carême. Dans un mois, tout de suite après Pâques?... L'époque vous
convient-elle?

--Mais, parfaitement, mon cher cousin, c'est cela!

       *       *       *       *       *

Dix jours après le départ de Séverin, un dimanche matin, un fiacre
s'arrêtait devant le magasin de fleurs de Mme Guillaume. Une valise
placée à côté du cocher indiquait que c'était encore à une gare que le
véhicule se rendait.

Avant d'ouvrir la portière, M. Dervillé se tourna vers Antoinette, qui
était en grand deuil comme lui.

--Tu ferais mieux de rentrer, chère petite... Ce n'est pas
raisonnable...

--Père, je t'en prie!... Que je te conduise jusqu'au chemin de fer!...

Ils pénétrèrent dans le magasin et M. Dervillé demanda une botte de
roses blanches... ou de lilas blanc.

Une fillette au minois chiffonné, aux cheveux blonds en broussailles,
lui présenta un bouquet de lilas, entouré de sa haute collerette de
papier blanc, et qui attendait là, tout préparé, sur un comptoir.

--Pas celui-là, mademoiselle Ernestine, intervint Mme Guillaume. C'est
celui de Mlle Der-ville... Le garçon va le porter... Excusez-moi,
monsieur, ce bouquet est vendu...

La fillette alla chercher dans le fond du magasin un autre bouquet de
même sorte et, pendant qu'elle s'occupait de l'habiller de papier blanc,
Antoinette s'approcha de la caisse.

--N'envoyez rien à Mlle Dervillé... C'est moi-même, madame... Plus
rien..., bégaya-t-elle. Nous prendrons ce bouquet avec l'autre..., pour
_sa_ tombe...

Deux ans plus tard, à la mort de M. Dervillé, Antoinette rentrait, pour
n'en plus sortir, chez les oblates de la rue de Vaugirard.



                                FEU LAVIGNON

_A Paul Dreyfus_.

Ce soir-là, Philippe Lavignon, cocher du nº18,532 de la Métropolitaine,
décida de ne pas rentrer chez lui. Trois heures durant il avait, verre
en main, fêté la rencontre d'un «pays»; il se sentait légèrement ému,
oh! très légèrement, une petite pistache de rien du tout; mais enfin il
n'y avait pas presse d'affronter la colère de la bourgeoise, d'entendre
Mme Séraphine Lavignon clabauder, piauler et piailler à n'en plus
finir. Car elle n'était pas commode, Séraphine,--ou Proserpine, comme
il l'avait surnommée;--pas endurante, ah! Dieu non! Jamais elle n'avait
voulu le comprendre, lui, jamais! Toujours des reproches, des semonces,
des jérémiades, des bousculades! Et son argent qu'elle lui chipait!

--Non, pas de scène ce soir! Je veux être tranquille...

Et ce soir-là, ni le lendemain, ni la nuit suivante, le cocher Lavignon
ne réintégra le logis.

Inquiète de cette absence insolite, Mme Lavignon s'en fut dès l'aube,
après cette seconde nuit d'attente, au dépôt de la Métropolitaine, rue
de Tocqueville, et s'enquit de son mari.

Là non plus il n'était pas rentré.

--Et justement, madame, nous allions envoyer chez vous pour avoir de ses
nouvelles.

Quelques heures plus tard, la Compagnie l'informait qu'on venait de
trouver la voiture de Lavignon abandonnée, ainsi que le cheval, sur la
berge de la Seine, à Billancourt.

Il ne s'agissait donc plus seulement, comme elle l'avait pensé d'abord,
d'une ripaille plus prolongée que les précédentes: un malheur--accident
ou crime--était à redouter, était probable.

Vite elle courut à la préfecture de police; puis de là à la Morgue.

Le corps de Philippe Lavignon était étendu sur une dalle. C'était bien
lui, hélas! Elle le reconnut d'emblée, quoiqu'il eût le visage marbré
d'ecchymoses et tuméfié: c'était bien ce pauvre Philippe! On l'avait
retiré de l'eau le matin même.

Si altéré et gobelotteur qu'il fût,

  La perte d'un époux ne va point sans soupirs,

et Séraphine-Proserpine consacra bien six semaines à soupirer après son
défunt et surtout à se douloir sur son propre sort, à elle, son veuvage
et sa misère. Six semaines, c'était certainement plus qu'il ne méritait,
l'incorrigible ivrogne!

Au bout de ce temps, elle commença à rechercher quelques secours et
consolations auprès d'un voisin, d'un ouvrier ferblantier dont elle
blanchissait et raccommodait le linge et qui avait été l'ami de feu
Lavignon. A l'opposé de celui-ci, Francis Lucotte était d'une sobriété
exemplaire. Souvent même il lui était arrivé de faire la leçon à
Lavignon:

--Voyons, Philippe, tu n'es pas raisonnable, mon vieux! Te flanquer dans
des états pareils! Ta bourgeoise bougonne, ça se comprend! Il y a de
quoi, vrai!

Et c'est toujours lui qui s'efforçait ensuite d'apaiser le courroux de
Proserpine et de remettre la paix dans le ménage.

Et non seulement Francis Lucotte était sobre et rangé, mais encore
c'était un travailleur, gagnant de grosses journées, ne chômant presque
jamais, et facile à mener avec cela, ni colère, ni criard, ni brutal,
une bonne pâte d'homme tout à fait, plutôt même trop doux, voire un peu
simple. Mais, aux yeux d'une gaillarde comme Proserpine, qui tenait à
garder la bourse et porter la culotte, ce ne sont point là des défauts,
bien au contraire.

       *       *       *       *       *

Le ciel, qui n'avait pas béni l'union de Philippe Lavignon, se montra
plus clément quand Francis se fut substitué au défunt et eut hérité de
sa veuve. Dix-huit mois après la mise en terre de l'infortuné pochard,
Séraphine donnait le jour à un vigoureux petit bonhomme, qui ressemblait
à son papa comme une goutte d'eau microscopique ressemble à une autre
goutte d'eau volumineuse.

Dans leur empressement à se consoler et à se réconforter, Mme veuve
Lavignon et le voisin Francis avaient négligé d'aller, au préalable,
solliciter la permission de M. le maire et implorer la bénédiction de M.
le curé de leur paroisse; ils n'en étaient pas moins heureux pour
cela, et Francis Lucotte n'en avait pas moins la ferme intention de
reconnaître comme sien le produit de ses oeuvres et de donner son nom à
l'enfant de Séraphine.

Le matin du jour où, sortant des bureaux de la mairie, il venait, en
compagnie de deux camarades d'atelier comme témoins, et tout fier,
radieux et triomphant, de déclarer la naissance de ce futur citoyen
et de s'en proclamer l'auteur, comme on avait, en l'honneur d'un tel
événement, vidé plusieurs litres déjà et que les jambes commençaient à
mollir, qu'en outre l'heure pressait de se rendre au travail, on résolut
de faire la course en voiture, et Francis avisa un fiacre en station
tout près de là, le long du boulevard des Batignolles. Il ouvrit la
portière, invita ses témoins à s'asseoir, et, levant la tête, donna
l'adresse à l'automédon.

Mais soudain sa langue se paralysa, ses yeux s'écarquillèrent, il
demeura cloué sur place, bouche béante.

C'était Lavignon, Philippe Lavignon en personne, qui se trouvait sur le
siège.

--Bin oui, c'est moi! Ça t'épate, hein? Pas tant de manières, va,
monte donc, Francis! C'est ça!... reprit Lavignon. Nous y sommes! Hue,
Cocotte!

Arrivé à destination, comme les trois hommes descendaient de la voiture
et que Francis, encore tout ahuri, tout effaré et éberlué, fouillait
dans sa poche, cherchant sa monnaie:

--Pas la peine, fiston! Tu vas payer un verre et puis ça fera la rue
Michel! Tiens, entrons là, ajouta Philippe; je connais le patron...

Et comme on achevait de trinquer devant le comptoir:

--Alors, tu... tu ne veux plus d'elle? hasarda Francis. Tu ne me la...la
reprendras pas?

--Pourquoi faire? Tu es content comme tu es, n'est-ce pas, Francis?
Moi itou. Eh bin, alors! A quoi bon changer, aller reprendre ma...
ma succession? Non, ma vieille, restons comme ça!--Bien des choses à
Proserp-i-i-i-ne! lança-t-il, après avoir rassemblé ses guides et en
cinglant Cocotte.

       *       *       *       *       *

                            LA RUE DES TROIS BELLES

_A Eugène Pitou_.

La petite ville de Popey-sur-Ornain ou Popey-en-Barrois, dont les
maisons s'étagent sur les hauteurs et le flanc d'un coteau et se
pressent au pied de ce monticule, dans une étroite vallée qu'arrose la
maigre rivière d'Orne ou Ornain, se trouve tout naturellement divisée en
deux parties, ville haute et ville basse. Cette dernière est de beaucoup
la plus peuplée, la seule tant soit peu vivante, bruyante, commerçante.
L'autre, avec son château aux pignons d'ardoise, sa grosse tour, ses
vestiges de remparts, ses restants d'esplanade ou _pâquis_, aux ormes
séculaires, ses larges voies bordées de vieux hôtels bourgeois à façades
artistement ouvrées, agrémentées de gargouilles, de tympans et de
mascarons, semble s'être endormie, il y a deux siècles, enveloppée dans
son riche manteau de pierre comme dans un linceul.

Sans sa placide et pittoresque «Ville-Haute», Popey ne différerait guère
d'un gros bourg aux rues banales et plates, non pavées, et, partant,
tour à tour fangeuses et poudreuses, ayant marché couvert, salle de
spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues
de célébrités locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se
dirigent d'emblée tous les touristes et curieux, de même que c'est sur
ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de préférence les
fonctionnaires retraités, les commerçants qui ont fait leur pelote et
vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.

Parmi les rues de la Ville-Haute, la rue du Tribel, qui contourne en
partie la crête du plateau et longe d'anciennes fortifications, est
une des plus calmes, des plus discrètes, et aussi l'une des plus
caractéristiques, des plus riches en beaux points de vue, en vastes
jardins et hautes terrasses. C'est sur son parcours que se trouve «le
parapet des Grangettes», d'où l'on domine presque toute l'étendue de
la ville, le parc, la promenade du canal, le faubourg de Marbot, la
coquette vallée du Naveton;--où, de toutes parts, et comme tout près de
vous, surgissent des massifs de collines: la butte boisée de Farémont,
la côte avignée de Sainte-Catherine, les coupeaux de Mastrique avec leur
verdoyant liséré, etc.

[Illustration: Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main...
(Page 177.)]

Ce nom de _Tribel_ a longtemps intrigué les rares archéologues
et chorographes de l'endroit. Dans son _Historique de la ville de
Popey-en-Barrois_, le très sagace et disert érudit Cyrille-Eudoxe
Fessecahier fait dériver _Tribel_ du grec, _tria_, trois, _êlios_,
soleil, rue des Trois-Soleils, parce que, remarque-t-il avec sa
puissante originalité accoutumée, «la situation de cette rue circulaire,
dite jadis rue de la Tuerie, permet de contempler le roi des astres sous
ses trois aspects: au levant, au midi et au couchant.

Sans méconnaître l'importance d'une telle autorité, j'oserai m'inscrire
en faux contre cette ingénieuse mais trop poétique explication. Tribel
signifie trois belles, tout simplement, comme trident est mis pour trois
dents; tricorne, pour trois cornes, etc. En voici la preuve, étayée,
ainsi que vous le constaterez, par une série de faits qui n'ont rien de
surnaturel et dont maint habitant de Popey, parmi les anciens surtout,
peut garantir la scrupuleuse authenticité.

       *       *       *       *       *

Dans les derniers mois de 1815, le docteur Juvigny, qui avait pris part,
en qualité de chirurgien et durant plus de vingt années, à nos campagnes
militaires, se décida à postuler sa mise à la retraite et se retira dans
sa ville natale, à Popey-en-Barrois. Républicain très ardent, imbu des
idées du XVIIIe siècle, admirateur du _Contrat social_ et de l'_Émile_
aussi bien que de la _Lettre sur les aveugles_ et du _Système de la
nature_, disciple de Cabanis et de Bichat, lié, soit d'amitié, soit
par des études et recherches professionnelles, avec Dupuytren, Larrey,
Richerand, Corvisart, Roux, Flaubert, Boyer, Broussais, toute la grande
pléiade chirurgicale du premier Empire, il avait bien consenti à servir
Napoléon en souvenir de Bonaparte, mais prêter serment aux Bourbons, se
rallier aux jésuites, jamais! La patience et la modération n'étaient
pas dans son tempérament; il se fâcha tout rouge à cette insultante
proposition, sacra, tempêta et envoya au diable son uniforme, Louis
XVIII et la Congrégation.

Sur les confins de la Ville-Haute, dans la rue de la Tuerie, il trouva à
acheter à bon compte une spacieuse et vieille maison, bien déchue de
sa splendeur, toute lézardée et délabrée, à laquelle attenait un long
jardin qui, grâce à une suite de terrasses formant escalier, descendait,
dégringolait jusqu'au fond du vallon de Polval.

Jeune encore relativement,--il n'avait pas atteint la
cinquantaine,--marié, père de trois filles qu'il faudrait doter bientôt,
et ne possédant d'ailleurs, outre sa bicoque et ses quinze cents francs
de pension, qu'un très chétif capital provenant de l'apport de sa femme,
il aurait dû songer à utiliser son diplôme de docteur et se créer une
clientèle. C'est bien ce qu'il fit, en effet; mais, en véritable adepte
de Jean-Jacques, n'obéissant qu'à ses croyances démocratiques et à son
culte humanitaire, il recruta cette clientèle dans la basse classe,
parmi tous les porte-guenilles et traîne-misère de la localité, si
bien qu'en fait d'honoraires il ne reçut jamais que kyrielles de
remerciements, los, actions de grâces et bénédictions, tous très
glorieux témoignages, qu'il pouvait estimer suffisants, voire superflus,
mais qui n'ajoutaient pas un maravédis à la dot de ses filles. Au
contraire, bien souvent le brave docteur y mettait encore du sien et
soldait de sa poche les frais de l'ordonnance qu'il venait de rédiger.

Sollicité par la municipalité et le département, il avait accepté, et à
titre gracieux, bien entendu, les fonctions de médecin de l'hôpital
et de la prison; mais ici ce ne fut pas seulement des remerciements et
congratulations qu'il récolta: en 1820, après l'attentat de Louvel,
le docteur Juvigny, dénoncé par les ultras de l'endroit comme jacobin,
robespierriste, athée et franc-maçon, vit un matin arriver chez lui le
commissaire de police, M. Poustor, qui lui déclara solennellement
qu'il était «suspect à l'autorité» et procéda en conséquence à une
perquisition rigoureuse, de fond en comble. A l'issue de cette visite,
pendant laquelle il avait failli plus d'une fois caresser à coups de
botte l'échine du fonctionnaire, M. Juvigny s'empressa de rompre toute
attache officielle, pour ne plus soigner que ses pauvres,--vignerons
de Polval, _bobineuses_ et tisserands du Jard ou de la rue de Véel, qui
avaient préféré leur galetas à l'assujettissement et à la promiscuité de
l'hôpital.

Sa consultation terminée, sa tournée faite, le docteur Juvigny
s'occupait de bêcher et ensemencer les carreaux de son jardin, de
tailler ses quenouilles, de lier ses espaliers et ses treilles; ou
bien,--besogne réservée pour les jours de mauvais temps,--il s'amusait à
scier et à fendre sa provision de bois de chauffage, ses trois _cordes_
de rondins; ou encore, transformé en menuisier, serrurier, charpentier,
etc., il s'ingéniait à rajuster et reclouer les montants de ses
fenêtres, les ais et les gonds de ses contrevents et de ses portes, à
raboter les lames de ses parquets, rafistoler ceci, cela, cela encore...
Tout était à consolider et à refaire dans cette immense et vétuste
baraque. Sous les tuiles d'un petit grenier, au-dessus de la chambre à
four, il avait installé son atelier avec tous ses outils; dans un autre
coin de la maison, il s'était aménagé deux petites chambrettes qu'il
avait meublées d'un bureau de bois noir, d'un antique canapé à fond de
paille, d'un fauteuil et de quelques chaises de même style, et où il
avait rangé le long des murs, sur des rayons de sapin par lui-même
apprêtés et mis en place, les cinq ou six cents volumes de médecine,
de philosophie, d'histoire et de littérature qui composaient sa
bibliothèque. C'était là qu'il se retirait chaque jour après son second
déjeuner,--ce repas de dix heures, onze heures ou midi, appelé dîner en
Lorraine,--pour y fumer sa pipe, en relisant quelques pages de l'_Essai
sur les moeurs_ ou de la _Gazette médicale_, et y faire sa sieste.

Ses soirées se passaient auprès de sa femme et de ses filles, dans
la vaste pièce, haute de plus de quatre mètres, qui servait de salon.
Pendant que Mme Juvigny, qui, à l'âge de quarante ans, à la suite d'une
maladie nerveuse, avait perdu la vue, manoeuvrait les aiguilles de son
tricot,--un invariable bas de coton blanc;--que Mlles Denise, Claire et
Gilberte ourlaient, rebordaient, reprisaient, ravaudaient, le docteur,
assis dans une sorte de bergère recouverte d'une housse, sous le manteau
de pierre sculptée de la cheminée, leur faisait la lecture de son
journal, _Le Constitutionnel_. Très fréquemment, un coup de sonnette
ou un brusque toc toc à l'un des contrevents l'interrompait et faisait
tressauter la maman et les fillettes: c'était un voisin ou quelque
famille amie qui venait--les dames munies de leur sac à ouvrage--tenir
compagnie aux Juvigny.

Il y avait douze ans que l'ex-chirurgien-major avait planté sa tente
à Popey et vivait de cette humble vie, toute semée néanmoins de
bonnes oeuvres, resplendissante de dignité, de charité, d'abnégation,
lorsqu'une épidémie typhoïde ayant éclaté dans certains misérables
quartiers de la ville, il prodigua ses forces, se multiplia, se dévoua,
si bien qu'il finit par contracter les germes du mal et succomba, frappé
ainsi, ce stoïcien et ce sage, comme il l'aurait souhaité si on lui en
eût laissé le choix, au chevet de ses pauvres, sur son champ d'honneur.

       *       *       *       *       *

Mlle Denise, l'aînée des filles du docteur Juvigny, avait alors
vingt-sept ans. Quelques mois auparavant elle avait failli se marier: un
aide-major, en garnison à Nancy, et que diverses circonstances avaient
mis en relation avec l'ex-chirurgien, s'était épris d'elle et avait
chargé une dame Huguet, vieille amie des Juvigny, de lui déclarer
ses intentions et de lui demander si elle l'autorisait à solliciter
officiellement sa main. Elle y consentit d'autant plus volontiers
qu'intérieurement, secrètement, elle partageait cet amour. Survint la
catastrophe, la soudaine mort du docteur: la démarche fut différée,
le projet interrompu. Quand M. Firmin Vayeur, l'aide-major, rentra en
pourparlers, Denise avait réfléchi et elle répondit par un refus.

Elle avait réfléchi et à la situation de sa mère aveugle et à l'avenir
de ses soeurs, dont l'une, Gilberte, sortait à peine de l'enfance,
et dont l'autre, Claire, âgée de vingt-deux ans, était une nature
contemplative et mystique, inapte à la gouverne d'une maison, à toute
besogne et préoccupation matérielles. Mariée à M. Firmin Vayeur, obligée
de quitter la ville, d'accompagner son mari de garnison en garnison,
qui donc la remplacerait? Qui soignerait sa mère, si habituée à elle,
ne voulant qu'elle pour la servir et la guider? Qui veillerait sur
Gilberte? Qui défendrait les intérêts de la famille et dirigerait la
barque?

Elle resta, s'applaudissant de n'avoir pas aliéné sa liberté, sacrifiant
pour jamais à ce qu'elle jugeait son devoir les aspirations de son
coeur;--seulement, durant près de quarante années, jusqu'à son dernier
jour, on put voir, suspendu dans son alcôve, au chevet de son lit, à
côté d'un petit bénitier en stuc et d'une image de Notre-Dame du Guet,
un médaillon de plâtre, où, dans le fin profil du général Bonaparte, la
vieille fille retrouvait une frappante ressemblance de l'aide-major, un
souvenir toujours présent, mais compréhensible pour elle seule, de son
unique amour.

Les ressources de la maisonnée avaient bien diminué depuis la mort de
M. Juvigny. Au lieu des quinze cents francs qui étaient alloués au
chirurgien-major comme pension de retraite, sa veuve n'en touchait
plus que le tiers, cinq cents francs payables par trimestre. Denise
et Claire, en attendant que la petite Gilberte put se joindre à elles,
s'étaient procuré de l'ouvrage dans une fabrique de la Ville-Basse,
une fabrique de corsets. Ces corsets, il s'agissait de les border, d'en
fixer les baleines, de les _piquer_ ou _éventailler_; chaque samedi, une
ouvrière qu'elles rémunéraient en conséquence leur apportait leur tâche
à domicile, trois douzaines de corsets bruts, et remportait les trois
douzaines piquées et parachevées du samedi précédent. En outre, mère et
filles s'étaient arrangées pour n'occuper que le rez-de-chaussée de leur
grande bicoque, et avaient, non sans quelque peine et délai, réussi à
en louer le premier étage: encore deux cents francs à ajouter au budget
annuel.

Quant au jardin, Denise s'en était chargée. Elle avait abdiqué toute
coquetterie, toute juvénile prétention, et s'était hardiment et gaiement
classée au rang des vieilles filles. Sans pitié pour la délicatesse de
ses mains, pour le frais incarnat de ses joues, la laiteuse blancheur
de son cou et de ses bras, elle sarclait les plates-bandes, promenait
la _raclotte_ dans les allées, maniait bêche, râteau, hoyau, sécateur ou
cisailles, durant des matinées entières, alors que le jardin, situé au
levant, n'avait pas un coin d'ombre.

Les exercices virils ne l'avaient d'ailleurs jamais épouvantée, au
contraire. Elle avait été élevée en garçon, habillée même en garçon
jusqu'à l'époque de sa première communion: le «major», encore en
activité de service en ce temps-là, se plaisait à l'emmener avec lui à
la caserne et dans les marches militaires, à la faire grimper sur son
cheval et galoper à perdre haleine, à lui planter sur l'oreille son
bonnet de police: «Voyez mon beau petit enfant de troupe!»

Elle tenait de son père, au moral comme au physique. Elle avait sa
vivacité, ses brusqueries, sa pleine indépendance et sa rude fierté
de caractère, sa brutale franchise, son enthousiasme, ses engouements,
voire ses opinions démocratiques et sociales, et ce culte d'universelle
tolérance prêché par Voltaire,--bien que, selon la commune
contradiction, le médecin-philosophe eût laissé instruire ses trois
filles dans le dogme et les pratiques catholiques. Comme son père, elle
était douée d'un admirable instinct d'affectivité et de dévouement, elle
éprouvait l'irrésistible besoin de se prodiguer à tout ce qui peine et
souffre, à tout venant. Comme lui aussi, elle avait les traits du visage
vigoureusement dessinés, la lèvre inférieure un peu saillante, l'oeil
bleu, pétillant de malice et comme humide de bonté, le front large,
proéminent; et, pour la trouver belle, il fallait,--ce que faisaient
sans doute les familiers de la maison, les vieux amis du docteur restés
fidèles à sa veuve et à ses filles, lui tenir compte de ses qualités
morales.

Des années s'écoulèrent. C'était toujours la même existence quiète,
modeste, uniforme; les mêmes journées remplies par les mêmes serviles
travaux; les mêmes soirées passées autour du guéridon du salon ou sur
le banc de pierre du jardin, en compagnie des mêmes habitués, la plupart
hommes d'âge ou dames à cheveux blancs, qui, presque à tour de rôle,
venaient, après leur souper, sans façon, faire un brin de causette
avec Mme Juvigny et «les Trois Belles», ainsi qu'ils avaient fini par
désigner entre eux Mlles Denise, Claire et Gilberte.

Peu à peu cependant, entre les multiples objets où l'activité et la
générosité de Denise avaient sans cesse besoin de s'épandre, une tâche
s'imposa, un but prédomina. C'était assez d'elle pour veiller sur la
maman, vaquer à l'entretien du jardin et aux soins du ménage, assez
d'elle qui gardât le célibat.

Elle avait suffisamment pratiqué le monde, étudié la vie, pour constater
tous les désavantages, les infériorités sociales, les mille chagrins et
déboires inhérents à la condition de fille, de vieille fille surtout;
et, si elle avait dû l'accepter, la subir, cette condition, elle devait
à tout prix l'épargner à ses soeurs.

Claire, la cadette, approchait de la trentaine, et aucun prétendant ne
s'était encore révélé. Cet oubli, à vrai dire, ne la préoccupait guère;
son ardente piété la consolait de toutes les rigueurs du sort, et elle
ne convoitait d'autre amour que l'amour de Dieu. Son royaume n'était pas
de ce monde. Denise la sermonna, s'efforça de l'arracher à ses nuages,
de la ramener sur le terre-plein de la réalité. Son ignorance des
choses du ménage, son peu de goût pour ces serviles mais indispensables
besognes, ne devaient pas être un obstacle; cette science et ce zèle,
elle les acquerrait comme par surcroît, les obtiendrait par grâce
d'état, lorsqu'elle serait nantie d'un mari. Oui, il le faudrait
bien!--Claire pourvue, Gilberte aurait son tour.

Tel était le projet qui s'était emparé de l'esprit de Denise, qu'elle
méditait et ruminait sans trêve ni relâche. La double entreprise n'était
pas facile à mener à bonne fin, vu surtout l'absence de dot: l'aînée des
Trois Belles ne s'illusionnait point: mais, baste! en se remuant bien,
et avec l'aide de Dieu!

       *       *       *       *       *

Popey-sur-Ornain, dont la situation topographique, l'étroit vallon,
resserré comme une gorge, et les pentes abruptes semblaient exclure
toute garnison de cavalerie ou même d'infanterie, partageait alors avec
la petite ville de Vitré, en Bretagne, le privilège de posséder une
compagnie de sous-officiers vétérans. Ces braves, la plupart décorés ou
médaillés, avaient pour caserne une ancienne halle de la Ville-Haute, et
étaient particulièrement appréciés et choyés par les cabaretiers et les
vieilles filles de l'endroit.

Tous ayant dépassé la quarantaine se trouvaient mûrs pour le mariage,
avides d'avoir en propre un foyer où chauffer leurs tibias rhumatisants,
un _terrain_ de quelque cent verges avec _baraque_ ou tonnelle, où l'été
on s'en irait fumer sa pipe, boire sa canette et souper au frais, et
une femme proprette, avenante, indulgente aux faiblesses et manies du
quadragénaire. En outre,--irrésistible appât!--chacun d'eux avait droit
à une pension de retraite, réversible peut-être sur la tête de l'épouse
survivante! Aussi, pour tout ce qui avait coiffé sainte Catherine,
ouvrières, domestiques, vigneronnes, boutiquières même et petites
bourgeoises, «épouser un vétéran», c'était la grande ressource, le
suprême espoir, le rêve le plus cher, le plus assidûment et ardemment
caressé.

Un des officiers de ce corps d'élite, le lieutenant Césaire Debrolle,
avait connu, douze ou quinze ans auparavant, le chirurgien-major
Juvigny, et, dès son arrivée à Popey, il était allé présenter ses
hommages à sa veuve et peu à peu avait pris place parmi les intimes
de la maison. C'était le plus jeune d'entre eux: il n'avait que
quarante-trois ans. Denise ne tarda pas à voir en lui un parti pour sa
soeur cadette.

--Nous ne pouvons pas rester vieilles filles toutes les trois: c'est
bien assez de moi! répétait-elle sans cesse. Il faut un homme dans une
maison. C'est indispensable! Les femmes ont beau faire... Oui, oui,
Clairette, crois-moi!

Elle manoeuvra si bien, elle se monta si bien la tête, qu'elle finit
par la monter à Clairette et lui persuader que M. Debrolle ne venait au
logis que pour elle, était amoureux fou d'elle.

--Mais cependant, Denise, il ne me parle pas autrement qu'à toi ou à
Gilberte, ne fait pas plus attention à moi qu'à vous... Tu exagères, tu
t'abuses?

--Non! non! Il n'ose pas, voilà tout! Mais j'ai bien remarqué les coups
d'oeil qu'il te lance à la dérobée, quel embarras il éprouve lorsqu'il
est assis près de toi. Tiens, hier soir, il se trouvait entre nous deux:
tu n'as pas vu comme il était intimidé, ne sachant que faire de son
chapeau, répondant tout de travers?...

--En effet..., oui...

--Je suis certaine qu'il meurt d'envie de te déclarer sa flamme et de te
conduire à l'autel!

--Oh!

--Il n'y a pas de oh! qui tienne. Il faut te sacrifier, ma chatte! C'est
toi que le sort a désignée. Pour maman, pour moi, pour nous toutes... il
faut te sacrifier!

Claire courba le front et laissa faire son aînée.

La semaine suivante, par une chaude après-midi de juillet, vers les
quatre heures, Denise ayant à réparer, puis à amidonner et repasser un
jupon, était demeurée seule dans la grande chambre de devant, tandis que
sa mère et ses soeurs s'étaient réfugiées avec leur ouvrage dans un coin
du jardin, sous un berceau de noisetiers, quand le lieutenant Debrolle
vint à passer. Comme de coutume, il s'approcha de la fenêtre pour saluer
ces dames et prendre de leurs nouvelles.

--Mais entrez donc! Vous n'allez pas demeurer là, par ce soleil?...

De prime saut, l'occasion lui parut on ne peut plus propice, faite
à souhait pour l'entretien qu'elle voulait avoir avec le lieutenant.
L'amener, le pousser à avouer son amour, se faire de gré ou de force sa
confidente, lui laisser entendre que cette confidente ne demanderait pas
mieux que de lui servir d'intermédiaire, le presser, le stimuler, lui
promettre gain de cause, tel était le plan de Denise. Quels prodiges
de tactique il lui fallut déployer pour attirer la conversation sur le
chapitre du mariage, les inconvénients du célibat, les tristesses
de l'isolement, le désolant spectacle d'une vieillesse solitaire! Et
cependant Césaire Debrolle s'y prêtait de la meilleure grâce du monde,
acquiesçait à tout, enchérissait même parfois. Certes oui, il était las
de cette vie de vieux garçon, de vieux mollusque, surtout depuis qu'il
habitait Popey... oui, depuis qu'il avait l'honneur... d'être reçu
chez Mme Juvigny..., l'inappréciable bonheur de fréquenter..., de
contempler...

Il y venait de lui-même, l'excellent M. Césaire.

--Ah! j'avais bien deviné! repartit Denise avec un malicieux et
encourageant sourire. Mais pourquoi n'avez-vous pas eu plus de
confiance? Pourquoi avoir attendu jusqu'à présent? Et encore il a fallu
que je vous arrache cet aveu mot par mot!

--Chère demoiselle Denise! combien je vous sais gré... d'avoir eu
pitié... balbutia Césaire, tremblant et rayonnant de joie. C'est depuis
le premier jour... la première fois que je suis entré ici, que je vous
ai vue... Vous étiez à cette même place, tenez... et j'ai éprouvé...
j'ai... je vous ai aimée tout de suite!

Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main et y appuya
pieusement et passionnément les lèvres.

--Moi!... moi! s'exclama-t-elle aussitôt en le repoussant avec une
fébrile vivacité. Mais non, non!... Il ne s'agit pas de... C'était...
Oh!...

Et elle s'enfuit, toute consternée et affolée.

       *       *       *       *       *

Claire n'eut pas de peine à abjurer les espérances que sa soeur lui
avait insinuées et imposées, et à se résoudre définitivement au célibat.
Elle prolongea les stations qu'elle faisait matin et soir à l'église
dans la chapelle de Notre-Dame du Guet, puisant dans ses ardentes
effusions toutes ses forces et ses joies, et se consacra entièrement
et sans retour à Marie, cette tendre Mère, et à son divin Fils,
l'incomparable époux.

Gilberte, pendant ce temps, la petite Gilberte, la plus jeune des
demoiselles Juvigny, grandissait, vieillissait plutôt. Elle touchait
a ses vingt-trois ans, lorsque Denise, de plus en plus convaincue des
désagréments et crève-coeur réservés aux vieilles filles lui annonça
qu'elle lui avait trouvé un mari.

--Oui, ma _chourotte_ (un de ses petits noms d'amitié habituels que
lui fournissait le patois local). Car je ne présume pas que tu aies
l'intention de nous imiter, Claire et moi, n'est-ce pas? Rien ne
remplace un homme dans une famille, vois-tu, et il n'y a plus que toi
sur qui nous puissions compter maintenant. C'est à toi, ma Béberthe,
qu'il était réservé de nous assurer un protecteur pour nos vieux jours!

Bref, elle lui tint le même langage qu'elle avait tenu naguère à son
autre soeur, et termina par les mêmes chaleureuses exhortations, les
mêmes appels à l'abnégation et au sacrifice.

Gilberte, comme Claire, se soumit et donna carte blanche à Denise.

--Mais, au moins, apprends-moi qui tu as en vue? Dis-moi le nom de
l'heureux mortel? J'ai beau chercher, me creuser la tête...

C'est qu'en effet les épouseurs n'abondaient pas à Popey, à la
Ville-Haute surtout, malgré même l'appoint fourni par les braves
vétérans. Les filles du peuple pouvaient, à la rigueur, trouver bague à
leur doigt, petit vigneron, ouvrier tisserand, _trameur_ ou corsetier;
mais les «demoiselles» de la classe bourgeoise, les maigres héritières
de tel ancien inspecteur des postes, tel ex-contrôleur des contributions
ou agent voyer principal, de tel capitaine ou chef de bataillon en
retraite... Ah! ce n'était pas chose facile de les pourvoir! Les filles
du docteur Juvigny en était la preuve. Outre qu'à Popey comme ailleurs,
le «sans dot» n'est, auprès de nul galant, un titre de recommandation,
il y avait disette de jeunes gens à la Ville-Haute. Leurs études
terminées, leur diplôme de bachelier en poche, les fils de tous ces
chétifs rentiers, de tous ces officiers et fonctionnaires retraités,
s'en allaient, qui d'un côté, qui de l'autre, chercher leur
gagne-pain, fournir leur carrière,--administrative ou militaire le plus
souvent,--quitte plus tard, au bout de leurs trente ans de service, et
suivant l'exemple paternel, à revenir manger leur pension et finir leurs
jours sous ce même gai coin de ciel.

Gilberte, quoique n'ayant pas l'embarras du choix, tant s'en faut, était
bien excusable de ne pas deviner quel époux la tendre prévoyance de
son aînée avait réussi à découvrir et lui tenait en réserve. «L'heureux
mortel» n'était à Popey que depuis trois jours, et c'était le matin
même, pas davantage, que Denise l'avait aperçu pour la première fois. Il
cheminait devant elle dans la Grand'Rue, comme elle remontait du marché,
et elle avait eu tout loisir de remarquer sa prestance, son allure
distinguée, l'élégante coupe de ses vêtements; elle avait même pu
entrevoir un instant, lorsqu'il s'était arrêté pour pénétrer dans la
maison du receveur de l'enregistrement, les traits de son visage, ses
fines moustaches noires, son intelligente et avenante physionomie.

--Quel est donc ce monsieur? avait-elle aussitôt demandé à une voisine,
vieille fille comme elle, qui revenait aussi de faire ses provisions. Ce
monsieur qui entre là?...

--C'est le successeur de M. Paradis, le nouveau receveur de
l'enregistrement... M. Raymond Mansuy, qu'on l'appelle... Il prend ses
repas à l'hôtel du Lion d'Or. Je crois même qu'il y couche, car il est
garçon, faut vous dire...

--Ah!

--Une bonne recrue pour les demoiselles de la Ville-Haute, n'est-ce pas
donc, mam'zelle Denise?

--Pour les jeunes, oui! mais pour les vieilles comme nous, ma pauvre
Sophie!

--Oh! nous, c'est bien fini!

«Le fait est, rumina Denise, lorsque sa voisine, Mlle Sophie Camus,
l'eut quittée, le fait est qu'il paraît très convenable, tout à fait
bien, ce monsieur... Raymond Mansuy. Il a je ne sais quoi de doux, de
réservé, de timide presque, qui me plaît au delà de tout. Comme on
voit tout de suite qu'il sort d'une excellente famille, qu'il a été
parfaitement élevé! Si je... Oui, si j'essayais! Gilberte, elle aussi,
est très bien!»

Et, avec son exaltation accoutumée, croyant déjà le mariage en train,
sinon décidé et conclu, elle s'empressa de faire part à sa jeune soeur
de sa découverte et de lui garantir la réussite de son dessein. Puis,
sans plus tarder, elle se mit en campagne et prépara les avenues.

Mme de Woimbey, veuve d'un ancien receveur des finances, et qui, malgré
ses soixante-cinq ans et un commencement de surdité, aimait à s'entourer
de jeunesses, à donner à dîner et à baller dans son hôtel de la rue
des Clouyères, à la Ville-Basse, venait de convoquer à une sauterie
son monde habituel. En qualité de dame de charité, Denise avait été
fréquemment en rapport avec elle; elle courut la voir, lui expliqua
confidentiellement son plan et la pria d'adresser une invitation à M.
Raymond Mansuy.

Pour la lui remettre, on pourrait, ajouta-t-elle, se servir de M.
Millot, un des pensionnaires du Lion d'Or, très lié déjà, m'a-t-on dit,
avec M. Mansuy.

--C'est cela, parfait! repartit l'obligeante Mme de Woimbey. Et je ferai
en sorte--s'il accepte, car enfin!...--de vous le présenter
moi-même... Je le placerai à côté de notre charmante petite Gilberte...
Rapportez-vous-en à moi, chère demoiselle.

Ce qui fut dit fut fait. Le samedi suivant, à dix heures clochantes,
Gilberte, chaperonnée par Denise, effectuait son entrée chez Mme de
Woimbey, tandis que Claire, qui avait pour jamais renoncé à Satan et
à ses pompes, était demeurée gardienne du logis en compagnie de Mme
Juvigny.

M. Millot arriva bientôt, escorté de son nouvel ami, M. Raymond Mansuy,
qui remercia d'autant plus vivement la maîtresse de la maison d'avoir
bien voulu penser à lui, qu'il était étranger à la ville, tout
nouvellement débarqué...

--Et comptez-vous faire un long séjour au milieu de nous? demanda Mme
de Woimbey avec son bon sourire habituel. Ces vilaines administrations
déplacent si capricieusement leur personnel!

--Mon prédécesseur, M. Paradis, est resté deux ans à Popey; je présume y
être maintenu pendant ce même laps de temps, peut-être davantage...

--Je le souhaite pour nous, monsieur. Popey n'est pas une ville gaie
et bruyante, tant s'en faut! Vous avez dû vous en apercevoir déjà? Vous
vous y ennuierez, c'est certain... Ne vous récriez pas!... C'est ce qui
me fait espérer que vous voudrez bien venir me voir de temps en temps...

--Madame!

--Nous ferons de notre mieux pour alléger cet ennui. En outre, si vous
êtes bon marcheur et aimez les promenades, les distractions ne vous
manqueront pas, durant la belle saison tout au moins. Les bois du
Haut-Juré, les friches de Savonnières, la gorge des Fourches ou de
Misère, l'entonnoir de Resson, les étangs de Sainte-Geneviève, la vallée
de la Saulx, Jeand'heurs, Trois-Fontaines, que sais-je encore? offrent
de très agréables buts d'excursion, de ravissants points de vue. Vous
avez été à même déjà d'apprécier ces charmes, les seuls que Popey puisse
légitimement revendiquer. Vous habitez la Ville-Haute, n'est-ce pas,
dans la maison de M. Paradis? La terrasse qui fait suite au jardin
domine, si mes souvenirs sont exacts, toute la rue de Véel et le versant
de Corotte, et l'on y jouit d'une fort belle vue.

--Fort belle, en effet, madame.

M. Mansuy n'était pas causeur, décidément, et affectait, malgré
sa jeunesse, une retenue, une gravité, empreinte, il est vrai, de
courtoisie, de respectueuse condescendance, mais fort gênante néanmoins
pour Mme de Woimbey. Celle-ci, de dépit de se voir si mal secondée,
changea de thèse, et, indiquant Denise et Gilberte assises à sa droite,
reprit:

--Ces demoiselles sont vos voisines, précisément. M. Mansuy, receveur de
l'enregistrement, ma chère demoiselle Denise.--Mlles Denise et Gilberte
Juvigny, filles du docteur Juvigny, dont vous entendrez souvent parler
à Popey, monsieur Mansuy: un savant et un homme de bien, qui était la
providence de tous les indigents, et qui est mort pour eux. Un affreux
républicain, par exemple! acheva la vieille douairière avec un comique
haussement d'épaules.

Ainsi retenu par Mme de Woimbey et sur son invitation, M. Mansuy prit
place vis-à-vis d'elle et des demoiselles Juvigny. Denise dut bientôt
soutenir à elle seule tout le poids de la conversation: la maîtresse du
logis avait à s'occuper de ses hôtes et le receveur nouveau venu ne se
départait pas de sa courtoise circonspection. «Oui, mademoiselle.--En
effet!--Sans doute!--Certainement, mademoiselle.» La pauvre Denise
s'intriguait, s'ingéniait, s'évertuait à lui extirper quelque détail
personnel, quelque indice sur son passé, sur ses habitudes et ses goûts,
et n'obtenait, en réponse, que de brèves locutions confirmatives, une
exclamation ou quelque insignifiant lieu commun. Tout ce qu'elle parvint
à savoir, au bout d'une demi-heure d'efforts et de ruses, c'est qu'il
habitait la Flandre précédemment, qu'il arrivait de Valenciennes,
trouvait Popey charmant et était sûr de s'y plaire.

Comme les sons de l'orchestre retentissaient autour d'eux et que le flot
des danseurs avait envahi la pièce, M. Mansuy, arrondissant son bras,
sollicita de son interlocutrice l'honneur de polker avec elle.

--Oh! moi, mon temps est passé! repartit allègrement Denise. Je suis une
vieille femme, et j'aurais honte de ne pas vous épargner cette corvée.

En galant cavalier, M. Mansuy protesta et réitéra sa demande; mais
Denise tint ferme, et comme il se tournait vers Gilberte:

--Oui, faites danser ma soeur: c'est de son âge, à elle!

Un instant après, tandis que les deux jeunes gens tournoyaient,
chastement enlacés l'un à l'autre, Mme de Woimbey rejoignit Denise.

--Eh bien! où en sommes-nous? Il paraît très bien, ce jeune homme, très
distingué... Un peu sérieux cependant, n'est-ce pas? un peu... un peu
froid?

--Oui, trop froid, trop fermé, mais fort bien, oh! fort bien! Gilberte
qui aime les hommes graves!...

--Vous me tiendrez au courant, bien entendu? Ne manquez pas! Bonne
chance! acheva Mme de Woimbey en pressant sournoisement,--muette
attestation de l'ardeur de ses voeux, affectueux témoignage de
complicité,--la main de Denise.

Gilberte emporta de cette soirée un doux et réconfortant souvenir, une
impression ineffaçable. Avec sa belle mine, son élégante et imposante
distinction, son accorte et déférente discrétion qui décelait la haute
sagacité de son jugement, des trésors d'expérience, et attachait à
chacune de ses rares paroles un prix inestimable, Raymond Mansuy l'avait
comme fascinée.

Sa soeur Denise, toujours absorbée par son unique pensée, sa mission
matrimoniale, toujours généreuse, empressée, remuante, ardente et
imprudente aussi, toujours prompte à s'épancher, à s'exalter et à
«s'emballer», venait encore aviver cette flamme naissante,, verser de
l'huile sur le feu.

--Sais-tu bien qu'il fait sensation à Popey, _ton_ monsieur Raymond?
D'un bout à l'autre de la ville, c'est à qui le prônera, l'encensera.
Partout on le porte aux nues. Et, de fait, on n'est pas habitué à
rencontrer un jeune homme aussi... aussi accompli! Dépêchons nous, ma
petite Gilberte, dépêchons-nous: qu'on ne nous le prenne pas!

Peu de jours après le bal de Mme de Woimbey, une après-midi, Denise
reconduisait un fournisseur et venait d'ouvrir la porte de la rue, quand
elle aperçut à trois pas d'elle, cheminant au milieu de la chaussée, M.
Raymond Mansuy. En réponse au très gracieux et respectueux salut qu'il
lui adressa, elle se risqua à l'arrêter au passage, lui demanda de ses
nouvelles; puis, d'un air tout souriant, enjoué, bon enfant, un air qui
lui était habituel:

--Entrez donc un instant, sans façon, en qualité de voisin!... Vous
ferez connaissance avec maman...

Il s'inclina en remerciant: «Vous êtes trop bonne, vraiment,
mademoiselle», et suivit la vieille fille. Après l'avoir présenté à Mme
Juvigny et à Claire, elle l'invita à visiter le jardin et le conduisit,
escortée de Gilberte, jusqu'à la tonnelle de clématites et de houblon
qui garnissait la plus haute terrasse.

Quand il se fut rassasié de contempler l'alpestre panorama déroulé
devant lui, dans la fraîche et gaie lumière de ce soleil de mai,
Denise fit un signe à Gilberte qui alla quérir une bouteille de bière
mousseuse,--de double bière de mars,--ainsi que trois verres qu'elle
apporta, rangés sur un plateau.

--Mais vous me gâtez, mademoiselle! se récria M. Mansuy.

Et comme il faisait mine de refuser:

--Oh! mais ce n'est pas à votre intention seule: j'en boirai volontiers!
riposta Denise toute guillerette.

Encore une chère et radieuse journée pour Gilberte, que Raymond, au dire
de la vieille fille, n'avait cessé de reluquer, de dévorer des yeux!

Le dimanche suivant, c'était,--d'après le roulement établi par les dames
Juvigny, à l'effet de ne pas laisser la maison seule durant le temps
des offices paroissiaux,--c'était au tour de Claire et de la maman
d'assister à la grand'messe, tandis que Denise et Gilberte devaient se
contenter de la messe de onze heures. Leur mère et leur soeur revenues
au logis, Gilberte et son aînée se dirigèrent vers l'église. Comme elles
longeaient la Grand'Rue, elles aperçurent, arrêtée devant la maison du
receveur de l'enregistrement, une voiture de déménagement toute chargée.

--Ce sont les meubles de M. Mansuy qui viennent d'arriver, sans doute?
remarqua Gilberte.

--Sûrement, va! De qui voudrais-tu?... En quittant Valenciennes il s'est
fait expédier son mobilier par les messageries...

--C'est cela, évidemment!

Le banc des dames Juvigny se trouvait à l'entrée de l'église, sous
les orgues. Les deux soeurs y prirent place, comme le prêtre terminait
l'épître.

--Nous arrivons juste, murmura Denise. Un peu plus!...

Un peu plus, l'évangile était dit, et pas d'évangile, pas de messe
valable.

L'oeil fixé sur leur paroissien ou tourné vers l'officiant, elles ne se
laissaient distraire par aucun bruit, aucun mouvement, et n'avaient à
coeur que l'accomplissement de leurs dévotions.

A l'issue de la cérémonie, comme elles venaient de s'engager sous le
porche latéral voisin de leur stalle et en descendaient les degrés,
elles se heurtèrent à M. Mansuy, qui, lui aussi, sortait de l'église.
Une dame jeune, svelte, bien prise, vêtue avec une élégante simplicité,
s'appuyait sur son bras et donnait l'autre main à un petit garçon de
quatre ou cinq ans.

Les deux soeurs se regardèrent, muettes de stupeur, bouche bée, les yeux
écarquillés. En ce moment même, M. Mansuy leur décochait son plus galant
coup de chapeau.

--Mesdemoiselles, Mme Mansuy, ma femme, qui est arrivée hier soir...
Je vous l'amènerai très prochainement: elle se fera un plaisir... Mlles
Juvigny, dont je t'ai parlé, mon amie...

       *       *       *       *       *

Quoique Denise, dans sa constante bonne humeur et son inaltérable
optimisme, n'eût pas tardé à se moquer elle-même la première de sa
mésaventure et à se remettre en campagne, à la recherche d'un mari pour
Gilberte, celle-ci suivit les traces de ses aînées, et prit rang peu
à peu, illicitement d'abord, douteusement, puis sans conteste, dans le
régiment des vieilles filles.

Mme Juvigny mourut. Un à un disparurent les anciens habitués de la
maison; d'autres, aussi fidèles, les remplacèrent, et, quoique les trois
soeurs, plus ou moins courbées sous le poids de l'âge, fussent toutes
grisonnantes, ces derniers venus, conservant la tradition de leurs
prédécesseurs, disaient encore: les Trois Belles, la rue des Trois
Belles, et, par corruption, du Tribel.

Voilà comment, n'en déplaise à l'historiographe Cyrille-Eudoxe
Fessecahier, la rue de la Tuerie perdit son nom.



                            TABLE DES MATIÈRES
                                    DE
                           HISTOIRE D'UN BAISER


Histoire d'un baiser
Duel à mort
Le mariage d'Hermance
Le bracelet
Les débuts de Brigodin
Le père de madame
La jarretière de la mariée
Une petite charité, s.v.p.
Le justicier
Le père Galmiche
Miss Fauvette
Le bouquet de lilas
Feu Lavignon
La rue des Trois Belles.

_______________________________
 Sceaux.--Imp. Charaire et Cie.





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