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Title: L'enfer (1 of 2) - La Divine Comédie - Traduit par Rivarol
Author: Dante Alighieri, 1265-1321
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'enfer (1 of 2) - La Divine Comédie - Traduit par Rivarol" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                        BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

            COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

                               * * * * * *

                           DANTE ALIGHIERI

                               * * * * * *

                               L'ENFER

                         POÈME EN XXXIV CHANTS

                          TRADUIT PAR RIVAROL

                              * * * * * *

                             TOME PREMIER

                              * * * * * *

                                 PARIS

                     AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

                          1, Rue Baillif 1

                             * * * * * *

                                 1867


                             AVERTISSEMENT


Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le
chef-d'oeuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne
parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début,
donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par
l'admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et
parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très
rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise
au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la
_Bibliothèque Nationale_ de n'avoir pas toujours obéi à un système de
chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on
semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer
ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et
raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin
satisfaction en inaugurant la cinquième année d'existence de notre
collection par la publication du poëme le plus grandiose qu'ait produit
le génie humain, sans en excepter l'_Iliade_ et l'_Énéide_.

Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous était difficile de
choisir, parmi les traductions existantes de la _Divine comédie_, celle
qui pouvait donner la plus juste idée d'une oeuvre écrite à une époque
où la langue italienne n'était pas encore fixée et portée à son plus
haut degré d'harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les
Pétrarque, d'une oeuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui,
nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde
connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'épopée le
langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort,
emportait d'assaut la gloire et l'immortalité.

Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et
à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à
notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet
quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d'un débordement
de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné
trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à
rehausser la gloire du poëte italien. C'est le tort des époques où
l'imagination n'a plus que de trop rares représentants de donner à la
critique une part prépondérante, et l'on arrive ainsi à l'obscurité,
sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers
travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite
incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications
contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de
l'ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons
pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la
réputation n'était plus à faire. L'esprit général qui a présidé à cet
intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance
satisfaisante de l'_Enfer_, nous lui avons donné la préférence, avec la
persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement
les motifs propres à le confirmer dans l'admiration qui auréole depuis
près de quatre siècles le front austère d'Alighieri. Et en cela encore
nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes
critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le
journalisme sérieux.

S'il était besoin d'autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol
lui-même ce qu'il a prétendu faire; il nous répondrait d'abord: «Il
n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction,
que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte.
C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les
maîtres.» (Notes du chant XX.)

Puis ailleurs (Notes du chant xxv): «Il y a des esprits chagrins et
dénués d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui
sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot,
dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à
réunir la précision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante,
on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus,
au _Discours préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il
faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au
texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?»

Et enfin: «C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une
infidélité extrême: _summum jus, summa injuria_. (Note du chant XXXI.)

La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°);
l'éditeur de 1808 des _OEuvres de Rivarol_ (Paris, 5 vol. in-8°),
parlant du poëme de l'Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux
du traducteur:

«Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est
un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres: il serait
résolu si le style de cette traduction n'était point au-dessous, je ne
dis pas de ce poëte, mais de l'idée qu'on s'en forme. Il est bon
d'avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes.
Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas
traduit mot à mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes surannés,
barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés;
afin que Dante fût exactement pour nous ce qu'il était pour l'Italie,
et qu'on ne pût le lire que le dictionnaire à la main? Nous renvoyons
ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous
Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées
avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette
traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut
donner d'agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte
que dans la traduction étaient fâchés qu'on ne l'eût pas débarrassé de
tout ce qui a perdu l'à-propos, de toutes les allusions aux histoires
du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la
brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle
réforme. Oserait-on donner l'_Iliade_ et l'_Énéide_ par extrait? Ils ne
songeaient pas non plus que le poëme de l'_Enfer_ devant jeter un grand
jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne
fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littérature
toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et
l'odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il
doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse
s'accroître des richesses du poëte toscan; il doit suffire aux uns et
aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l'ait assez
rapproché du nôtre. Ce n'est point en effet la sensation que fait
aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais
la sensation qu'il fit autrefois. Si le _Roman de la Rose_ avait les
beautés du poëme de l'_Enfer_, croit-on que les étrangers s'amuseraient
à le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine à
le déchiffrer que nous?»

Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le
discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de
Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas
entendre une seule cloche; la colossale renommée du poëte florentin n'a
pas été si universellement consacrée qu'il ne se soit trouvé de ci de
là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les
siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce
n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des théocraties viennent
déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l'on
brûle volontiers ce qu'ils adorent et où l'on adore ce qu'ils brûlent
ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations
significatives. L'honnête et naïf Moreri, en son _Grand dictionnaire
historique_ (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte
notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa
pensée intime ou plutôt celle de l'entourage de ce docteur en
théologie:

«Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan
et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au
commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l'an 1265 et fut
l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou
Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de
France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir
l'an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république
était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être
que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons.
Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il fût
Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes
ses terres furent pillées. Il s'en prit au comte de Valois, comme à
l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la
maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages;
ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des
preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. _Cette animosité
n'est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante: ses emportements
contre le saint-siége l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurés.
À cela près, il avait beaucoup de génie_. Pétrarque dit que son langage
était délicat, mais que la pureté de ses moeurs ne répondait pas à
celle de son style. Il mourut à Ravenne, l'an 1321, en la 56e année de
son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne,
l'avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait,
sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil,
Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de
Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des
épîtres, _De monarchia mundi_, etc. Il s'était lui-même composé cette
épitaphe un peu avant que d'expirer:

  Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque
  Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.
  Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
  Auctoremque suum petit felicior astris,
  Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,
  Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé
légèrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment
l'opinion d'un _savant moderne_ sur l'_Enfer_: «C'est un salmigondis
consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes,
d'où il résulte une espèce d'avilissement des dogmes sacrés du
christianisme; aussi, jamais écrivain, même _ex professo_ antichrétien,
n'a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la
religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la
gravité et le jugement nécessaires, il n'y a mis que le bavardage le
plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace.» La
fable _le Serpent et la Lime_ sera toujours une grande vérité.

Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont
donné la peine d'étudier Dante _intus et in cute_, tels que Chabanon,
Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui
de la _Divine Comédie_, pas n'est besoin de rompre tant de lances:
Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à
personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires,
d'études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première
édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°); on peut essayer de
s'en donner une idée en parcourant la _Notizia de libri rari nella
lingua italiana_ (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88); Fontanini (p.
160 de la notice citée) a rassemblé les titres d'environ cinquante
écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la _Divine Comédie_. Elle
a été traduite dans toutes les langues littéraires de l'Europe; la
France n'a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d'hommages
qu'il était possible; la liste suivante en est la meilleure preuve.

Citons d'abord les traductions en vers:

_La Comédie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_, mise en
rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier
du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l'église de
Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);--la traduction de Henri Terrasso
(1817, in-8°);--de Brait Delamathe (1825, in-8°);--de Gourbillon
(Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l'original;
--d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la _Divine comédie_ (Paris,
1830, in-8°);--d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);--de
Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de
recueils de vers.

Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de
signaler:

Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°);--du comte
d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°);--de Rivarol
(1783 ou 1785, Didot, in-8°);--d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris,
Didot);--de G. Calemard de Lafayette (1835);--de Pier-Angelo
Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio,
grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré);--de Brizeux (Paris,
Charpentier, 1841, in-18);--de Lamennais (_OEuvres posthumes_, Paris,
Didier, in-18).

Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi
d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie
personnelle à propos des traductions des poëtes? Nous avons dû, dans la
circonstance présente, choisir une traduction en prose; mais, à notre
avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers.
Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830,
a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants
choisis dans la _Divine Comédie_, n'est-il pas permis d'espérer qu'il
surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse
littéraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son âme à
compléter ce qui est resté inachevé jusqu'ici! L'amour du beau et du
grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais
réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th.
Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, _sursum corda_!
Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des
jouissances matérielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la
poésie ne saurait mourir sans lutter.

Qu'il y ait un regrettable temps d'arrêt, nous sommes au premier rang
pour le déplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un
jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur,
puisera les forces nécessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile
peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé,
avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans
leurs vers éternels.

N. DAVID.



                        DE LA VIE ET DES POËMES

                                DE DANTE


Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de
Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la
bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou
la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une
place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses
ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l'_Enfer_, la plus
extraordinaire de ses productions.

DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d'une famille ancienne et
illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l'école de
Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha
bientôt aux douceurs de l'étude, pour prendre part aux événements de
son siècle.

L'Italie était alors tout en confusion; ses plus grandes villes
s'étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la
fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient
surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attachée aux empereurs, et
l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y
avait plus de soixante ans que les Césars allemands n'avaient mis le
pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence
avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours
eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur
opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant à
Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes
coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles;
et l'Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de
ne pas demeurer à Rome: elle serait devenue la capitale de leurs États,
et les papes auraient été soumis sous l'oeil du maître.

[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur
l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna:
l'histoire n'offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement
que, dès le dixième siècle, l'Italie, remplie d'armées allemandes, et
prenant parti pour ou contre, s'accoutumait à ces dénominations de
_Guelfes_ et de _Gibelins_.]

Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe,
et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient
cachés: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment.
Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de
Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui
fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du
temps, qu'il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona,
remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise.

Un peu de calme ayant succédé à tant d'orages, le poëte en profita pour
se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d'un amour
heureux. Béatrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être
la destinée de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes
toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les
plus grands poëtes de leur siècle.

Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas
le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin,
la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments,
jusqu'à ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est là l'époque de
tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé
prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens
décemvirs. Mais les prieurs n'étaient qu'au nombre de huit. Ces
magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d'une main
ferme le gouvernail de l'État, puisque, outre les querelles du
sacerdoce et de l'empire, la république nourrissait encore des
inimitiés intestines; et voici quelle en fut la source.

Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps
troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces
intrigues avaient produit deux partis qu'on appela _les Blancs_ et _les
Noirs_, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d'éteindre
ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la
discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'État,
aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientôt être Noir ou Blanc à
Florence comme à Pistoie: c'étaient chaque jour des affronts et des
atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour
sauver la République, Dante persuada à ses collègues d'envoyer en exil
les chefs des deux partis: ce qui fut exécuté.

Après cet événement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'étant
allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent
à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et,
secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt,
tout changea de face: les Blancs, déclarés ennemis de la patrie,
furent chassés; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable,
apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens.

Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment
Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti
avait repris vigueur, et l'Italie était dans l'attente de quelque
grande révolution: si bien que Dante conçut le projet de se faire
ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins
heureux que Coriolan, il courait de l'armée des mécontents aux camps de
l'empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et
témoin de toutes les humiliations des impériaux.

C'est avec aussi peu de succès qu'il eut recours aux supplications,
comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par
ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonçant enfin à tout espoir de
retour, il se mit à voyager, parcourut l'Allemagne et vint à Paris, où,
comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait à ses poëmes.
Forcé dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il
vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six
ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.

Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des
succès et quelques beaux moments; mais pour avoir passé la moitié de sa
vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands
hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-même, en pleurant
la perte de ses biens et de son indépendance. «Partout où se parle
cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mangé le pain
d'autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles,
poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les
peuples m'attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait
précédé, et me voyaient autre qu'ils n'auraient osé le croire: je leur
montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que
les reçoit.»

À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait
encore cette ambition des républiques, si différente de l'ambition des
monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en eût
désiré, le nomma à l'ambassade de Rome, ce poëte, considérant l'état de
crise où il laissait la république, et le péril de confier cette
légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre: S'IO VO, CHI STA, E
S'IO STO, CHI VA: _Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part_?
Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter
dans son _Enfer_ l'aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille
de ce prince; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can
de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines.

Un jour, ce petit souverain lui disait: «Je suis étonné, messer Dante,
qu'un homme de votre mérite n'ait point l'art de captiver les coeurs;
tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance
universelle.--Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous
saviez combien ce qu'on nomme _amitié_ et _bienveillance_ dépend de la
sympathie et des rapports.»

Les différents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout
la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé
la cause des rois contre les papes, dans son _Traité de la monarchie_,
et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union
du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du _Purgatoire_:

[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO,
EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, _de vulgari
Eloquentiâ_, _de Monarchiâ_ et LA DIVINA COMEDIA.]


  De la terre et du ciel les intérêts divers
  Avaient donné longtemps deux chefs à l'univers;
  Rome alors florissait dans une paix profonde,
  Deux soleils éclairaient cette reine du monde:
  Mais sa gloire a passé quand l'absolu pouvoir
  A mis aux mêmes mains le sceptre et l'encensoir [3].

[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe à l'Empereur, qu'il appelle
_César tudesque_, le conjurant de ne pas oublier son Italie, _le jardin
de l'Empire_, pour les glaçons de l'Autriche, et l'invitant à venir
enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître
depuis si longtemps.

Si l'Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette
invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu
répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de
l'Empire, et on ne doute point à Rome qu'il n'y ait encore plus de
théologie que de poësie dans la _Divina Comedia_.]

Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps; et ce temps est un
des plus malheureux que l'histoire nous présente. Les violences
scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe,
les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d'Anjou, les funestes
croisades de saint Louis et sa fin déplorable; la terreur des armes
musulmanes; plus encore les calamités de l'Italie désolée par les
guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes
religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient
à se consterner pour des prédictions d'astrologie: voilà les traits qui
donnent à ces temps une physionomie qui les distingue.

Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore, supposons
cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans
le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de
génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement
de sa patrie; qu'ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit
réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques
petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses
propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le
disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles.

Tel fut Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'_Enfer_, du
_Purgatoire_ et du _Paradis_, embrassant dans son plan les trois règnes
de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne
parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de
l'avènement d'un autre.

Il y a deux grands acteurs dans ce poëme: Béatrix, cette maîtresse tant
pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par
excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.

Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir
avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du
temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulièrement de Florence;
ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont
le monde s'occupait alors.

Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met à
profit les erreurs de la géographie, de l'astronomie et de la physique:
et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une
intelligence et une économie admirables. D'abord la terre, creusée
jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes
concentriques. Il n'est point de crime qui soit oublié dans la
distribution des supplices que le poëte rencontre d'un cercle à
l'autre: souvent une enceinte est partagée en différents donjons; mais
toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des
peines, que Montesquieu n'a pas trouvé d'autres divisions pour son
_Esprit des lois_.

Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en
diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'à
ce qu'on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de
clef à la voûte de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des
cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient
aisément une éternité: l'imagination n'y perd jamais de vue les
coupables et s'y effraye davantage de l'uniformité de chaque supplice:
un local varié et des théâtres différents auraient été une invention
moins heureuse.

Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de
l'abîme par des routes fort étroites; mais ils ont à peine passé le
point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur
eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au
lieu de descendre. Arrivés à l'hémisphère qui répond au nôtre, ils
découvrent un nouveau ciel et d'autres étoiles. Le poëte profite de
l'idée où on était alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y
placer le Purgatoire.

C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut
avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux poëtes
s'élèvent de division en division et des punitions qui deviennent
toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le
lecteur s'élève et respire avec eux: il entend partout le langage
consolant de l'espérance, et ce langage se sent de plus en plus du
voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis
terrestre: c'est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne
Dante.

Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par
toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les
splendeurs du Ciel empyrée; et Béatrix l'introduit au pied du trône de
l'Éternel.

Étrange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers
jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie
des vices et des vertus, l'extrême misère et la suprême félicité, le
temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur de
tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la
sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce poëme national,
rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux événements
récents et aux questions qui agitaient les esprits; écrit d'ailleurs
dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une
fierté qu'elle n'eut plus après lui, et qu'on ne lui connaissait pas
avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude
et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des
allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un
espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont
l'ébranlement se propage à d'immenses distances.

L'Italie donna le nom de _divin_ à ce poëme et à son auteur; et
quoiqu'on l'eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses
nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa
mort, pour faire condamner le poëte Cecco d'Ascoli à être brûlé
publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d'hérésie, mais
réellement parce qu'il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva
des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de
ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son
aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la _Divina
Comedia_, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette
obscure divinité [4].

[4: Dante n'a pas donné le nom de _comédie_ aux trois grandes parties
de son poëme, parce qu'il finit d'une manière heureuse, ayant le
Paradis pour dénoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais
parce qu'ayant honoré l'_Enéide_ du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu
prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu'il emploie,
si différent en effet de celui de son maître.]

Les longs commentaires n'ont pas éclairci les difficultés, la foule des
commentateurs n'ayant vu partout que la théologie; mais ils auraient dû
voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous
absolument que Dante soit _la partie animale_, ou les sens; Virgile,
_la philosophie morale_, ou la simple raison; et Béatrix, _la lumière
révélée_, ou la théologie. Ainsi l'homme grossier, représenté par Dante,
après s'être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux,
les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance
des vices et des peines qu'ils méritent, c'est-à-dire aux Enfers et au
Purgatoire: mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se
montre et Virgile disparaît. C'est la raison qui fuit devant la
théologie.

Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau poëme avec de
telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes
d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous
l'allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu'à voir celle que
Tasse a lui-même trouvée dans sa _Jérusalem_.

Mais il est temps de nous occuper du poëme de l'_Enfer_ en particulier,
de son coloris, de ses beautés et de ses défauts.

                             * * * * * * *

_Du poëme de l'Enfer_.--Au temps où Dante écrivait, la littérature se
réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des
Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue
du peuple; tout s'écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son
monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation [5], prit
ses matériaux où il les trouva: il fit parler une langue qui avait
bégayé jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il créait au besoin
n'ont servi qu'à lui seul. Voilà une des causes de son obscurité.
D'ailleurs il n'est point de poëte qui tende plus de piéges à son
traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des
horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus
dégoûtantes, les allusions, les termes de l'école et les expressions
les plus basses: rien ne lui paraît méprisable, et la langue française,
chaste et timorée, s'effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans
cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point
délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui
dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de ménager ses
couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui
aient été tracés de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et délicat,
il convient d'être sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante
dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses
phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets;
et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de
mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L'imagination
passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause
incroyable à l'effroi que lui donne nécessairement la vérité du
tableau: il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte
autant d'images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans
cesse le lecteur de l'un à l'autre; et ce mélange d'événements si
invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son
poëme.

[5: C'est un des grands défauts du poëme, d'être fait un peu trop pour
le moment: de là vient que l'auteur, ne s'attachant qu'à présenter sans
cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et
ne fait qu'indiquer les aventures. C'était assez pour son temps, pas
assez pour le nôtre.]

Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c'est de tous les
poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus
d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau,
rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force
du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule épithète [6].

[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homère;
ils offrent à la fois la pensée, l'image et le sentiment: ce sont de
vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et
dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait
une grande intention. Mais on n'y sent pas ce goût âpre et sauvage,
cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le
caractère et le charme de Dante.]

Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois
horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est
pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant à ses idées les plus
bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui
étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur
et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La
plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique
et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux
d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des
Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la
religion une sublimité qui parlait à tous les yeux.

Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne
rencontre pas assez d'épisodes; et, malgré la brièveté des chants, qui
sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide
ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poëme.

Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme
qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'âme une
impression durable. On se demande, après l'avoir lu, comment un homme a
pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu'il
semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine; comment il a
pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes
et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir
sans cesse la tête courbée dans les Enfers.

Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus
malheureuses: nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante
parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des
paroles de vie, et qui l'entendaient à demi-mot: mais il semble
qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques
d'une manière sérieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire,
notre théologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle
obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante
inspirerait une autre espèce d'intérêt: son poëme s'élèverait comme un
grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions:
il serait plus facile à cette postérité reculée de s'accommoder des
peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur
de son Enfer; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen
avec Homère [7].

[7: Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l'effet
sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la
sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde
envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent
misanthrope, qu'il était bien digne de faire l'_Enfer_, et que
peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.]

Voilà le précis du poëme; il est long et ne dit pas tout: mais on
trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici;
l'application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût
fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu'il eût ensuite fallu
les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme.

_De la traduction_.--Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en
dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de
travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pensé qu'elles
devraient servir également à la gloire du poëte qu'on traduit, et au
progrès de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant
point là qu'il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les
défauts et éteignent les beautés; mais on peut assurer qu'elles
perfectionnent le langage.

En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu'en
allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies
richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier
levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues.
La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger,
proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte
pour ainsi dire en tous les sens: bientôt il sait tout ce que peut ou
ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses
forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui
secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des
ailes au langage.

Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le
travail, afin d'incorporer ses divers éléments. Sans doute elle
n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse
du grec; mais elle pourra peut-être un jour s'approcher de la souplesse
et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de
bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y
sont aisées à faire et n'apportent plus que des pensées.

Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de
fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient
par ces expressions.

_De l'état des morts_.--Ils distinguaient après la mort, _l'âme_, _le
corps_ et _l'ombre_.

L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile
quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière;
et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur
esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque.
Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui
s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive
légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas
déterminée.

Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et
l'apparence du corps. Elle en était _le spectre_, _le simulacre_, _le
fantôme_; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper
au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les
goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.

Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient
donc tous _image_ et _représentation de l'homme_. Les mânes signifient
_restes_, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est _permanent_
après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les
mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore
cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le
génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se
montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité
dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir
du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros.
Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir;
mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et
Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les
génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après
la mort.

Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première
donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne
gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils
avaient eues ensemble?

L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure
humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du
Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un
jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa
substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image,
semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait
conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans
l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur,
sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps.

C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour
l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons
dit. On la trouve chez les Latins: _Mens informat corpus_; et chez les
Italiens, _la mente informa il corpo_. Elle est peu usitée dans notre
langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne
serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine
_informerait_ cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la
persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au
dedans, et que le visage est le miroir de l'âme.

Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme
et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.

Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de
mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner
les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous;
et, au vingt-quatrième chant de l'_Enfer_, il dit que des yeux vivants
ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux
d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres
parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du
fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore
vivant, aux mouvements de ses lèvres.

Homère, dans l'_Odyssée_, représente les mânes suçant le sang des
victimes; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang,
la fumée et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était
la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait
de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois à leurs parents ou à
des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par
un mort dépérissait à vue d'oeil.

La croyance d'un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en
substituant le besoin des prières et des oeuvres pies à celui des
sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple.
N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne
partie de l'Europe sucée par des vampires; et ne continue-t-on pas
toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette
cérémonie et bien d'autres qui se glissèrent autrefois dans notre
liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu'on retrouve dans les
fondations du christianisme.

Toutes ces distinctions, que j'ai tâché d'établir avec quelque clarté,
sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions
différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a
dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas
donner un code à l'imagination.



                        VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER


L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont
tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de
la terre, ainsi que dans un cône renversé.

Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé
en deux moitiés par l'Achéron.

La première moitié, avant d'arriver au fleuve, renferme les âmes sans
vertus et sans vices.

La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui
sont:

Le premier cercle de l'Enfer, séjour des enfants morts sans baptême;

  Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux;
  Le troisième cercle, des Gourmands;
  Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares;
  Le cinquième cercle, des Vindicatifs;
  Le sixième cercle, des Hérésiarques.

Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte
s'arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce
qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette
dernière portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles:

Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout
l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les
différentes sortes de violences.

Le deuxième, qui est le septième de tout l'Enfer, se subdivise en dix
vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie.

Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l'Enfer, se subdivise
encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres.

Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au
cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l'un à
l'autre.



                               L'ENFER



                            CHANT PREMIER


                               ARGUMENT

  À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.--Il y passe la
  nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye
  de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche.
  C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux
  Enfers.


J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie,
lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me
trouble encore et m'épouvante [1].

Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage,
profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort
seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis
parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant
les choses dont mon oeil fut témoin.

Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse,
 tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des
gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les
terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front
s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans
sa route [2].

Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans
mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout
haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la
contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces
profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.

Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir
péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords
escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta
légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la
colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.

Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces
étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le
prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du
matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque
confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui
m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air
frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.

Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses
désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples.
Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis
l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui
ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses
forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui,
se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les
ténèbres de la forêt.

Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit
des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le
trouver dans cette vaste solitude:

--Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme
réel.

--Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en
Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours
de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et
c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand
les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te
replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point
cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables
joies?

Saisi de respect, je m'écriai:

--Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers
les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos
oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris
à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me
poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle
d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.

--Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu
veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde
éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le
franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la
pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle
s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance.
Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer
dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]:
incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour
qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à
ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par
l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de
suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là
que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et
que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants
du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des
flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si
tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des
mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me
défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi.
Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône
dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y
rassemble sous ses ailes!

--Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut
inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me
dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les
portes confiées au prince des apôtres.

Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].



                                NOTES

                        SUR LE PREMIER CHANT


[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la
colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans
toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme
public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots:
«J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à
combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques
dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette
idée, puisqu'au quatorzième Chant du _Purgatoire_ il appelle sa patrie
_trista selva_.

[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous
les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir
sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les
entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les
crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires
pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous
observerons que, par ces paroles: _tant ma léthargie fut profonde_, et
par un autre passage qu'on trouve au _Paradis_, le poëte insinue
très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout
s'est passé en songe.

[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et
que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait
allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain,
c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était
descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du
printemps.

[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure,
l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de
l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne
regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à
tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait,
suivant ses intérêts, aux différentes puissances.

Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau
de la panthère: c'est la construction équivoque de la phrase qui a
donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un
passage du seizième Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallût
prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui
faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné
l'idée d'écorcher une panthère. Je m'arrêterai rarement sur les
difficultés du texte; il s'en présente trop souvent pour fatiguer les
lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur
la traduction les idées qui ont déterminé le choix d'un sens plutôt que
d'un autre.

[5] Virgile dit mot à mot: _Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde_;
c'est comme si Homère disait: _je suis né d'une famille turque_. Il
paraît d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie.
Ce sont là de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre à toute
l'Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de
tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce
grand homme: il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé.
C'est ainsi que, dans les mystères qu'on jouait autrefois, David et
Salomon disent leur _benedicite_ avant de se mettre à table; et dans la
_Cène_ peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche
prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre.

[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de
l'Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours
préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l'empereur généralissime
des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne
doutait pas, s'il eût vécu, qu'il ne se fût rendu maître de toute
l'Italie; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande
réputation.--Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il
ne mangera ni terre, ni étain, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra des
richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit: _Je t'ôterai tout ton
étain_.

[7] Feltro est une montagne près de Vérone: il y a aussi une ville de
ce nom.

[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire.

[9] C'est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après
que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était
de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans.

[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre,
effet des allusions mystérieuses dont il est rempli: c'était l'esprit
du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est à
quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le
rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques
observations de goût. La saine critique s'exerce avec fruit sur les
grands écrivains: ils instruisent par leurs beautés et par leurs
défauts; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu'on ne peut
ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des
poëmes tels que ceux de _la Religion_ et des _Jardins_; parce que ces
sortes d'ouvrages, froids et léchés, n'avertissent le goût par aucun
écart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection
tranquille.

Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être
scandalisées de ce qu'on dit ici de l'auteur des _Jardins_, mais on les
prie de considérer qu'un homme, par la réputation dont il jouit, donne
plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.

Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations
critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent
le goût à chaque instant, et qui ne peut s'élever ou tomber sans donner
quelque grande secousse à l'imagination.



                               CHANT II


                               ARGUMENT.

  Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers
  sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son
  guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel
  pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
  souterrains.


Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les
fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible
route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle
retrace à la mémoire.

Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu
m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.

J'avançais, et je disais à mon guide:

Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se
soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils
d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au
royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque
le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître
du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à
qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône
devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il
termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a
célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future
destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des
nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je
pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel
honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces
profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.

Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout
pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme
assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit
toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais
l'ombre romaine me ranima par ces paroles:

--Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe
irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve
ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour
dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi,
et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les
ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme
m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient
de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du
ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce
harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la
gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles!
j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans
le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il
s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à
son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre
voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la
paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous
implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a
fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de
la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut,
et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la
race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est
doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec
joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous
n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez
pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.

--Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je
vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers,
parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient
l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que
vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de
l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une
femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue
pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a
dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois
son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est
avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle
dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui
qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers
vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne
vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que
l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les
enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont
inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous
pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la
gloire de votre siècle.»

À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour
redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi,
 et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle
colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu
pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses
[6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?

Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la
tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour,
 ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance:

--Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui
n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu
première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon
guide, mon sauveur et mon maître.

Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un
sentier sauvage et ténébreux.



                               NOTES

                       SUR LE DEUXIÈME CHANT


[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement!
Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le
fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet
argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors
pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que
justifier le poëte.

[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.

[3] Dans les limbes.

[4] C'est Béatrix.

[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un
ordre plus relevé, et la première des vertus.

[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de
l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est
difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la
_miséricorde_, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses
larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte
nomme Lucie, représente la _grâce_ que la miséricorde nous envoie. La
troisième est la vraie _religion_, sous le nom de Béatrix, qui se
réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et
devient active pour sauver un malheureux.

On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de
la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et
Marthe, soeurs de Lazare... Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup
de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté
sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia;
celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel
appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle
contemple.--Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet
allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs
devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent
ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui
exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.



                             CHANT III


                              ARGUMENT

  Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.
  Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte
  de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.
  Description du premier supplice.--Discours de Caron.

  C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES;
  C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES;
  C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES,
  LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS:
  J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE,
          ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS.
  ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1].


Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte,
et je dis:

--Maître, ces paroles sont dures.

--C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici
doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit
que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.

Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main,
et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.

Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette
nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus
retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles
imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les
hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains,
agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons
de sable emportés par les vents [2].

Éperdu de terreur, je m'écriai:

--Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés
de douleurs?

--Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices:
elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la
neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel
rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur
refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se
glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.

--Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés?

--Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés
n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette
ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus
douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a
pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un
coup d'oeil, et passe.

Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course
sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable,
que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes.
Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se
refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris
alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de
Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la
vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches
cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures
allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].

Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de
peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].

--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de
lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les
appelle au delà du fleuve.

--Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste
rivage.

Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un
vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et
criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les
cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au
milieu des glaçons et des brasiers éternels... Et toi qui oses
m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais,
voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il,
c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le
fleuve [8].»

Alors mon guide prit la parole:

--Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut
celui qui peut tout ce qu'il veut.

À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de
barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.

Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant
les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent
des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de
leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs
enfants, et les enfants de leurs enfants.

Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris,
sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des
vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en
agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui
se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber
au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une,
jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les
tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde
noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde
foule pressait déjà le rivage.

--Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu
se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au
delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne
à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra
jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des
Enfers s'irrite de t'y voir.

Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement,
qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents
s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants
sillonnaient les ombres.

Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond
sommeil.



                                NOTES

                        SUR LE TROISIÈME CHANT


[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les
défauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si và_ établit une
harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air
plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout
à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué
ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre
sensation à une plus forte. _Eterno dolore_ précède mal à propos
_perduta gente_; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a
été construit par le _primo amore_, joint à la _divina potestate_ et à
la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction
de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte
vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir
d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui
termine l'inscription, peut-être fallait-il _laissez l'espérance_, et
non _laissez toute espérance_. L'espérance personnifiée en aurait eu
plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.

Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on
ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et
ensuite par sa forme.

Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une
inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée
d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de
lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et
pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée
future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_,
elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois
d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de
l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber;
c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut
s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses
faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin
se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser
l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait
comment Milton s'est approprié ce grand trait.

[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative;
l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de
Virgile. À propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une
observation sur ces mystères qu'on appelle _caprices de langue_, sur
ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent
entre eux. Le poëte dit _un air sans étoiles_ ce qui n'a point de
physionomie: parce que, les idées d'_air_ et d'_étoiles_ ne formant pas
une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le
mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord
le souvenir. _Un ciel sans étoiles_, n'aurait point été non plus une
expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles
et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot _ciel_
est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin _une nuit sans étoiles_
produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la
nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée
des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination.
La nuit annonce une obscurité que ces mots _sans étoiles_ rendent
terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.)

[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui
attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.

[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après
neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors
cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son
salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et
fonda l'ordre qui porte son nom.

[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les
âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et
aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les
jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la
société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour
servir, trop paresseux pour nuire_.

[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On
passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car
le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi
que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.

On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves.
Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la
signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant
conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles
connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et
commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé,
toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie:
bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie _privation de joie_;
ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et
pleurs_; enfin, le Phlégéton, _douleur brûlante et forcenée_, dernier
degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable
Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort
vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa
félicité.

[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui
trouve ici son Enfer.

[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement
que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y
trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls
étaient reçus dans la barque de Caron.

[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps,
ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que
l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui
lui reste contre la colère de Dieu.



                              CHANT IV


                              ARGUMENT

  Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui
  forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
  sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.


La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me
relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien
n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement
ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où
le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait
jusqu'à moi.

La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que
j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.

--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la
douleur, me dit mon guide pâlissant.

Et moi qui vis son trouble:

--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu,
partagez mon effroi?

Il me répondit:

--Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres
troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour
l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage
nous presse.

Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle
dont le contour embrassait l'abîme.

Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont
l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de
mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.

--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends
qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna;
mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de
Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont
pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec
elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le
désir et jamais l'espérance.

Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais
reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et
renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit
de nos erreurs:

--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par
sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords
vers les lieux de la félicité [1].

Il vit mon désir secret, et me répondit:

--J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre
puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier
des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi
David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour
laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre
victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à
l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun
mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.

Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait
devant nous.

À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus
frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers
l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous
approchions du dernier asile des grands hommes.

--Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre
quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la
mort?

Il me répondit:

--Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur
a valu cette faveur du ciel.

Cependant une voix se fit entendre: _Honneur à l'illustre poëte dont
les mânes reviennent parmi nous_! et j'aperçus en même temps quatre
personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux
ni de triste.

--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il
porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres:
c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite,
et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils
accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.

Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de
l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs
têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi
leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide
l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me
reçurent dans leur immortelle société.

Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours
roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des
ombres.

Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute
muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de
claires fontaines.

Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides
passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des
prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont
le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur
démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à
peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.

Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet
brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là
que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le
souvenir me jette encore dans le ravissement.

Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.
Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son
père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,
Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.

Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des
nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans
cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient
les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui
livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle,
Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque;
ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre
Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand
commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres
dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les
nommer [9].

Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces
paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante
et ténébreuse de l'Enfer.



                                 NOTES

                       SUR LE QUATRIÈME CHANT


[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire
à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.

[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la
main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'_Iliade_ n'est
qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odyssée_ n'est que la
peinture des moeurs, ou une vraie comédie.

[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux
espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par
la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un
tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un
beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines,
et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle
des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son
Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses
fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_.

[4] _Électre_, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens.
C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'_Énéide_. Beaucoup de
peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.

[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne
l'appelle _monarque de la doctrine moderne_.

[6] _Ptolémée_, l'astronome.

[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques
livres de physique.

[8] _Averroès_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la
doctrine d'Aristote, par ses commentaires.

[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une
petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages
de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre
témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle.
On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son
Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de
mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au
Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de
tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans
espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais
elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.



                               CHANT V


                              ARGUMENT

  On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont
  punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.
  Aventure de Françoise d'Arimino.


Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour
plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans
cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les
crimes, les juge, et les condamne d'un signal.

Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle
se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant
autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses
replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal
est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent
tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].

--Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me
voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager
sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.

--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son
fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous
descendîmes sans résistance.

Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que
mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans
cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.

L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.

L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant
les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.

Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme;
et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du
désespoir qui insulte le ciel.

J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles
dont l'amour enivra la raison.

Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons
lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les
cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons
d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait
la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la
tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut
pas promise [2].

--Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à
jamais battus de la noire tourmente.

--La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette
reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se
plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du
blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des
lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États
qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la
trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres
de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui
s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour
ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant
de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette
passion fatale hâta la dernière heure.

Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros
antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur
se fondre de pitié.

--Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui,
dans leur rapide vol, semblent inséparables.

--Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au
nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.

Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:

--Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la
rejette pas.

Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de
leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse,
 volèrent aux sons de ma voix.

--Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces
noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était
à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications
jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais
parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis
que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le
jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers
[6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles,
blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a
ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé,
m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois,
n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de
l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont
s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de
Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.

Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la
tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:

--A quoi penses-tu?

--Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont
passé aux angoisses de la mort!

Levant ensuite mes yeux sur eux:

--Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié
et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient
encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage
[8]?

--Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la
félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu
aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les
malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un
doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon
amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages
pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant
nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le
baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche
ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui
nous fut révélé le mystère d'amour [9].

Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je
sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps
que la vie abandonne.



                                NOTES

                       SUR LE CINQUIÈME CHANT


[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son
enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses
reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de
degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on
reproche à Dante.

[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui
caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur
vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la
punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.

[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais
pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit
une loi qui autorisait les débauches amoureuses.

[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte,
femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même
du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.

[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de
Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est
celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit
un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une
femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur
faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant
qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était
souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents
Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et
délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute
l'Italie.

[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.

[7] En montrant son amant.

[8] Puisque c'était un amour incestueux.

[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le
livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et
très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le
chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux
amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur
d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino
fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un
autre Gallehaut pour elle et son amant.

Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours
et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter
que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme
serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des
supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des
aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter
mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style
descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place.
Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence
des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre
Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en
descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local,
finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le
créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si
quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa
supériorité.

Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant
l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et
lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une
grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je
n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et
véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette
expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne
lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus
heureux auspices.

Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire
repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la
marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent
bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus
qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens
primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression
très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil
qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout
cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile.
Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots
que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son
brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_.
Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue
qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette,
disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le
son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.

On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une
partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas
tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles
sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut
paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est
visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que
viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un
grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès
quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché
quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée
jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce
petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut
qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si
rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a
employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de
Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem
délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de
reconnaître.



                               CHANT VI


                               ARGUMENT

  Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la
  gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la
  vie future.


Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les
pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours,
et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder,
écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de
nouveaux tourmentés.

J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une
pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents:
la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la
grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent
l'éternelle nuit.

J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des
malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups
redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de
son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa
barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les
déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs
[1].

Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous
présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le
sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva
pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue
famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa
ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.

Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage
et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce
bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva
à moitié devant nous, et s'écria:

--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu
avant ma mort!

--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour
que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je
vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en
inspirent pas moins un si triste dégoût.

--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des
cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur
comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je
suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la
gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales
peines.

--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous
mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée
à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment
la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?

Il me répondit [3]:

--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors
repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons,
celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères
accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête
altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de
larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de
Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son
flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil,
l'Envie et l'Avarice [4].

L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger
l'entretien:

--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens;
Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée,
où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si
leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.

--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers,
où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les
rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras
l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des
miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.

Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier
regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres
enfants de ténèbres.

--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces
voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie,
vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche,
pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se
réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les
poursuivra dans leur éternité [7].

Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des
ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.

--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou
tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes
supplices?

--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un
être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits
malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au
corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].

Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et
cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un
nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton,
antique ennemi de l'homme.



                               NOTES

                       SUR LE SIXIÈME CHANT


[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que
subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière.
Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de
distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme
Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je
l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait
l'imagination, et ne s'écarte point du texte.

[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après
avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un
joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression
florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)

[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce
parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se
trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions;
mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs
députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque
prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape
leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans
l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les
chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et
chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie
était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme
eux la fortune des Gibelins.

[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne
ici.

[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par
leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la
République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte
entra dans le maniement des affaires.

[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où
tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final,
ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.

[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les
réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais
qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus
sortir.

[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en
1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient
imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur
des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut
rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit
condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de
docteurs. Jean XXII se rétracta.

Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des
damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient
plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.



                             CHANT VII


                              ARGUMENT

  Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses,
  veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs
  supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où
  les vindicatifs sont plongés dans le Styx.


«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage,
pour qui la nature fut sans voiles, me dit:

--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces
rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria:
«Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres
entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit
dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»

À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui
tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.

Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres
où s'entassent les crimes du monde.

Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se
déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser
encore!

Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se
partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque
infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot
qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis,
chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient
ensemble:

--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?

Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur
choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette
joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:

--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à
ma gauche [3]?

--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans
leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri
te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où
leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu
blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux,
esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].

--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces
âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?

--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le
masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable
rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se
présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux
raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns
ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont
tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes
yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels
sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et
que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil
du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une
seule de ces âmes haletantes.

--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous
avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?

--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous
oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton
coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis
leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des
torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité
puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines.
C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race
la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de
l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle
distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les
soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire
des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible
nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et
sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère
des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits,
elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa
sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit
au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à
des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile
qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du
couchant [7]!

Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y
découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants
tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.

Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux
de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le
cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.

En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et
forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête
baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs
de morsures cruelles.

--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des
vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du
bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges
insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie;
 ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte
contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs
sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface
[8].

Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux
plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied
d'une tour.



                               NOTES

                      SUR LE SEPTIÈME CHANT


[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème
de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est
bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise
en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle
le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_;
expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de
viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à
dessein, en lui substituant celle de _rébellion_.

[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le
poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels
débats de ces malheureux.

[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition
de l'avarice des gens d'Église.

[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?

[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que
l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction,
_l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_.

On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées;
cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les
prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler
qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait
dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service
d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation.
_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)

[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un
monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la
sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_.

Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est
qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la
nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva
necessitas_.

[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de
Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur
méridien, vers le couchant.

[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie:
les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à
jamais les exercer sur elles-mêmes.

Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru
que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux:
mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx,
 n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_,
qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette
rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et
trouble la paix des familles et de la société.



                              CHANT VIII


                               ARGUMENT

  Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des
  vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.


Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes
deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième
répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons
tremblants expiraient dans l'ombre.

Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:

--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?

--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si
ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.

Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la
barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il
s'écriait de loin:

--Te voilà donc, âme maudite!

--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous
serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.

À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un
homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et
s'abandonne aux regrets [2].

Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle
parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle
charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.

Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les
flots épais devant nous et me dit:

--Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?

--Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu
es, immonde et laid fantôme?

--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.

--Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton
masque hideux.

Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon
guide la repoussant:

--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.

Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait:

--Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre
cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le
souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore
ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent
tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du
Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur
opprobre!

--Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir
encore cette ombre infâme se débattre sur l'onde noire?

--Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.

Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s'éleva et se
jeta en fureur sur cette âme, et j'entendais ces cris redoublés: À
PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa
dent meurtrière: je le vis, et j'en loue l'éternelle justice.

Ce spectacle m'arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui
arrivèrent jusqu'à moi, je portai mes regards dans l'éloignement.

--Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers
et l'affluence des esprits resserrés dans ses murs.

--Déjà, répondis-je, mon oeil aperçoit dans ces gorges lointaines des
tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées.

--Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l'incendie
éternel allumé dans leur sein.

Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est
entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer
qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit:

--Descendez, voilà l'entrée.

Des milliers d'anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la
porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant:

--Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts?

Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un
entretien secret: son geste suspendit leur courroux.

--Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n'a pas
craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie,
 il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.

Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m'ôtaient pour
jamais l'espoir du retour!

--Ô bon génie! qui tant de fois avez ranimé ce coeur défaillant, vous
dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne
m'abandonnez pas, m'écriai-je dans ma détresse; et si l'abord de ces
lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers
pas.

--Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient
brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures
sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et
je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute
et la frayeur.

Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit
bientôt. Ces antiques ennemis de l'homme s'éloignèrent précipitamment;
et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit
les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents:
l'abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à
ses pieds. Il soupirait et disait:

--Comment ont-ils osé me fermer l'accès de leur demeure?

Il ajoutait ensuite:

--Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle
résistance, et c'est dans ces mêmes remparts que leur orgueil
frémissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus
près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a
plus roulé depuis sur ses gonds fracassés; debout sur son seuil, tu as
lu l'inscription de mort [5].

Mais déjà loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abîme,
s'avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes
redoutées.



                                 NOTES

                         SUR LE HUITIÈME CHANT


[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès
qu'il se présente des âmes à passer, il s'élève au sommet de la tour
autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au
delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme.

[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se
venger de l'affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros
de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants
d'Apollon, se sont plu à le damner. Il s'occupe ici à passer les âmes
au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs.

[3] Argenti était de l'illustre famille des Adhémars; homme puissamment
riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalité plus
grande encore. Boccace en fait mention.

L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû
détromper les commentateurs de l'opinion où ils sont tous que le Styx
est le séjour des paresseux. Il est évident d'ailleurs que les
paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice; et
que les moins coupables, c'est-à-dire les paresseux, ne peuvent être
les plus sévèrement punis: ce qui arriverait s'ils étaient au fond du
bourbier. Une raison qui n'est pas moins décisive, c'est que Dante a
placé tous les paresseux en purgatoire.

[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse
garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru
n'est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l'Achéron par les
âmes tièdes; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les
avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant
à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux.

[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l'inscription
au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient
autrefois brisé cette porte pour s'échapper et venir sur la terre. Dans
le premier vers de l'inscription, la _città dolente_ désigne clairement
les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité: ce que
j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur
qu'on n'accuse le poëte de pléonasme, pour avoir dit _città dolente_ et
_eterno dolore_.



                               CHANT IX


                               ARGUMENT

  Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.--Apparition des
  Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cité.--Sixième cercle,
  où sont punies les âmes infectées d'hérésies.


Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma
son trouble, et s'arrêta dans l'attitude d'un homme qui écoute; car
l'épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre.

--Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée: mais si celui qui
doit venir... que ne puis-je hâter sa venue!

Ces mots entrecoupés, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon
émotion: il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des
paroles plus affligeantes.

--Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous
habitez, dans ces dernières profondeurs?

Il me répondit:

--L'abîme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que
j'ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu
reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des
morts rappelait les esprits à la vie, me força d'évoquer une ombre au
cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la
nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux
croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous
est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses
pieds, et respire à jamais leur haleine impure.

Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon
souvenir; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants
appelait tous mes regards [3].

Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu'elles
surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints
de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis
que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur
leurs tempes livides.

--Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de
l'éternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mégère est à sa gauche;
 Alecton pleure à sa droite.

Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de
leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces,
que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide.

--Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le
en roche immobile: nous nous sommes mal vengées de l'audacieux Thésée.

--Détourne les yeux, s'écria mon guide; si ton regard rencontrait la
soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois.

Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes
paupières abaissées.

Sages qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans la nuit
de mes chants mystérieux [4].

Cependant un bruit formidable croissait dans l'éloignement; le Styx
s'était ému, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double
rivage. Tel sous un ciel embrasé, l'ouragan bat les forêts mugissantes:
d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les
fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux: il marche avec
orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme épouvanté.

Alors mon guide, écartant ses mains, me dit:

--Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la
nuit et de la fumée presse la surface écumeuse.

Je regardai; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides
grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la
foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le
Styx à pied sec. Il s'avançait, et repoussait avec un pénible dédain
les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue.

Aussitôt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je
m'inclinai dans le silence et le respect, en présence de l'envoyé des
Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courroucé et toucher avec sa
baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans résistance. Debout
sur leur horrible seuil, il dit à voix haute:

--Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre
antique orgueil? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya
jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos têtes? A quoi sert
de heurter sa destinée? Votre Cerbère, s'il vous en souvient, porte
encore les marques de sa folle résistance[5].

À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans
nous parler; tel qu'un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui
ne voit rien autour de lui.

Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous
entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte.

Désireux de connaître ce nouveau séjour, j'avançais, regardant de
toutes parts: mais je ne découvris qu'une plaine immense, qui se
prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation.

Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne,
ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de
l'Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux; ainsi
voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le
spectacle était plus triste encore: des feux toujours allumés
enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé: ils
étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris
lamentables.

--Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans
ces lits de douleur?

--Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7];
leur multitude excède encore ta croyance: ici, le disciple gémit à côté
de son maître [8]; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments
plus ou moins rigoureux.

À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs
de l'erreur et les remparts de la noire cité.



                                NOTES

                        SUR LE NEUVIÈME CHANT


[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On
trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une
âme dans la _Pharsale_; mais que Virgile se dise chargé de la
commission, voilà le plaisant. D'ailleurs cette résistance des démons,
et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive
invention et un merveilleux bien déplacé.

[2] Ceci est pris du système de Ptolémée: la terre occupant le centre
du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le
point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l'univers.

[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité.

[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et
de Méduse: et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît
froide, quoique d'un beau jet.

[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui
enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort
bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux démons.

[6] Le golfe Carnaro est le _Sinus Phanaticus_ des anciens, dans
l'Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de
l'embouchure du Rhône, près d'Arles. Il s'est donné de grandes
batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux
qu'on voit de loin comme de petites collines semées de très-près.

[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire
les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui
ont divisé et troublé le monde par leur imposture; puisque c'est au
vingt-huitième chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les
incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous
les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu
et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu'à eux-mêmes. Il désigne
aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que
l'erreur, et non la mauvaise foi.

[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l'autre vie de tous
les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu'on
poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de
ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux.



                               CHANT X


                               ARGUMENT

  Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est
  menacé.--Entretien sur l'état des morts.


Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les
tombes embrasées.

--Ô source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas
dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de
voir les coupables entassés dans leurs sépulcres: tout est ici dans une
vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.

--Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y
rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici,
dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils
enseignaient que l'homme meurt tout entier... Mais dans peu les désirs
que tu m'as montrés et ceux que tu me caches seront également
satisfaits.

--Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon coeur, et
vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs
curieux.

--Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t'arrêter
devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es
de cette ville célèbre à qui j'ai coûté tant de larmes.

Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent
reculer tout ému vers mon guide, qui s'écria:

--Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans
son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps.

J'avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son
front superbe comme s'il eût bravé l'Enfer. Alors mon guide me pousse
vers lui, à travers les sépulcres, en me disant:

--Va t'éclairer dans son entretien.

Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur
moi, et s'écrie, d'une voix dédaigneuse:

--Quels furent tes ancêtres?

Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il
fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit:

--Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de
tous les miens; aussi nous les avons deux fois dispersés.

--S'ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur
patrie, et les vôtres en sont encore exilés.

Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du
même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait
avec empressement autour de moi, comme si j'étais accompagné; et me
voyant seul, il me dit tout en pleurs:

--Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces
tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec
vous?

--Le Ciel, répondis-je, ne m'a pas laissé pénétrer seul dans l'abîme:
celui qui m'éclaire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido,
votre fils, ne lui fut pas assez dévoué.....

Je n'hésitai point à nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre à
son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux
père se dresse devant moi et s'écrie:

--Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon
fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux!

Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne
reparaît plus.

Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me
présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier
entretien:

--J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur
patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée.
Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois
ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent,
s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour
toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta
patrie contre tous les miens?

--Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore
rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos
imprécations contre votre mémoire [5].

Farinat secoue la tête en soupirant et me dit:

--Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence
m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand
l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville,
seul, je résistai et je sauvai ma patrie.

--Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir
de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma
pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans
l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.

Il me répliqua:

--Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte
aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en
s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de
nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne
nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon
doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre
dans l'éternité [6].

--Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui
est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où
j'étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse.

Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille: je pressai
donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons
de ses supplices.

--Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulement
Frédéric II [7] et le Cardinal [8].

À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant
avec effroi la prédiction que je venais d'entendre, je retournai vers
mon guide. Il s'approcha et me dit:

--Quel est le trouble où je te vois?

Je lui répondis sans rien déguiser.

--Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs
oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la
main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les
ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous
révélés.

Il dit, et se détourna vers la gauche: nous suivîmes, loin des remparts,
un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont
les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit.



                                NOTES

                         SUR LE DIXIÈME CHANT


[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco
dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le
plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme.
Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.

[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi
d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux;
à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas.
Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne
ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la
donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les
anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à
concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci
tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait
d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que
sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il
régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces
ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos
pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts
étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons.
C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un
corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on
sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance.
Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a
pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de
cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et
chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la
vraisemblance. (_Voyez_ la note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes
furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de
Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser
Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne
contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et,
comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient
cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence;
mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés.
Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en
deux factions, la _noire_ et la _blanche_. La première chassa l'autre,
et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint,
vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat.

[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence
lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti;
car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient
tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur,
on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier,
le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de
l'éternité.

[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les
papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre des
_trois Imposteurs_, attribué par d'autres à son chancelier _Pierre des
Vignes_. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à
Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur
ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut
excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi
troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que
Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes
persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal
par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes;
 et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si
j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles
indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On
l'appelait le _cardinal_ par excellence.

Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu'il fit
son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y
fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose
toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et
qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit
partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les
ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans
distinction.

[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la
bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.



                              CHANT XI


                              ARGUMENT

  Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes marchent vers
  le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, tant de ce
  qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.


Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes
s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un
théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle
empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de
reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette
inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES
ERREURS [1].

--Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée,
car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme.

--Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne
soient pas perdus pour moi.

--J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes
pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des
coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour
qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord
et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux
du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou
par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le
Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des
tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La
violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre
sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première
enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même,
ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme,
lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la
désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et
les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le
second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main
sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils
n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets
sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus
étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des
blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la
nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y
sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison
de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui
trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le
Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la
séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge
forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit
les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et
sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième
cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que
la cité des Enfers presse de tout son poids.

--Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais
maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui
l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est
point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte
sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans
les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi
sont-ils ainsi tourmentés?

--Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi!
rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette
pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce
féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais
il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les
infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec
justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa
sévérité.

--Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi,
pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur!
Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la
divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud.

--Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La
nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or,
si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les
lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du
monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit
de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira
s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse,
science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants
pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette
raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6].
À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes
poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les
bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses
routes périlleuses.



                                NOTES

                         SUR LE ONZIÈME CHANT


[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut
accusé d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les
idées de l'évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion.
Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où
il le félicite sur sa conversion.

[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais
usage de la raison.

[3] Qu'on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions:
Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à
celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse.
Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes véritablement odieux sont
ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.

Il y a des chapitres du _Traité des délits et des peines_ et des
commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce
XVe Chant. Consultez la vue générale de l'Enfer, à la tête du volume,
pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici.

[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du
pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée.

[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la
philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et
sa théologie fort simple. Le début de l'_Esprit des lois_ est le même
quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette
sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l'appelle droit
politique général, et dit que c'est la sublimité de la raison humaine,
que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les
hommes.

[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produisît l'argent,
et tout intérêt était traité d'usure, parce qu'on ne regardait pas
l'argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un
signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise à la fois.

[7] C'est le moment qui précède l'aube. Il y a bientôt une nuit
d'écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est
passé, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du
vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.



                              CHANT XII


                               ARGUMENT

  Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les violents contre
  le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine,
  emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.


Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne
peut sonder sans effroi: la descente s'y présentait, comme auprès de
Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée
précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le
voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes
inclinées.

La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse,
était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant,
il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs.

--Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d'Athènes qui
purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient
point instruit par ta soeur, mais il veut connaître le séjour de tes
supplices.

Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d'un pas
convulsif, ainsi le Minotaure s'écartait en désordre.

--Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons
tandis que le spectre s'agite près de nous.

Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers: ils étaient couverts de
débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon
corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement
et me parla ainsi:

--Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans
doute; apprends donc qu'au moment de ma première descente, ce rocher
n'était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher
aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'était point encore montrée aux
habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de
l'abîme s'ébranlèrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que
le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour
rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche
s'entr'ouvrit, et s'écroula... Laisse à présent tomber tes regards au
fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes
abreuvent à jamais les tyrans du monde.

Ô vertiges insensés! transports aveugles, qui agitez si impétueusement
notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d'éternelle
douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable
embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientôt après des
Centaures [3] armés de flèches, tels qu'on les vit jadis dans nos
forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.

Ils s'arrêtèrent à notre aspect, et trois d'entre eux s'étant avancés,
l'arc en main, le premier s'écria, en nous menaçant de ses traits:

--Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à
quel supplice vous allez!

--Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près
de lui: mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste
succès.

Alors le poëte m'avertit que c'était là Nessus, celui qui, mourant pour
la belle Déjanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, maître
d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des
Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement
les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se
soulèvent hors des flots où le sort les plongea.

Quand nous fûmes près d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe
épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche
démesurée:

--Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s'avance? Les
pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les
pieds des morts.

Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se
réunissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la
parole:

--Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit
l'irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme,
descendue des célestes choeurs [7], le confie à mes soins: il n'est pas
réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc,
par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un
des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci
vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre
le vol léger des ombres.

Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous
conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures.

Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d'un
sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux
bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui
sortaient à moitié de l'onde fumante. Le Centaure nous dit:

--Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes
coulent à jamais dans ces flots colorés; c'est là que pleure Alexandre
de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la
Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes; l'une couverte d'un poil
noir est d'Ezzelin [9]; l'autre à cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10],
 qui périt par les mains de son fils.

À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit:

--Écoute Nessus, car je ne parlerai qu'après lui.

Je vis alors le Centaure s'arrêter devant des coupables qui avaient la
tête entière hors du fleuve; il nous montra une ombre à l'écart et nous
dit [11]:

--Celle-ci a percé aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore.

Ensuite parurent de nouveaux réprouvés: j'en reconnus un grand nombre.
L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve
décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres
coupables.

--Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de
même elles s'élèvent et croissent en profondeur vers l'hémisphère
opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C'est là que l'inexorable
vengeance retient Attila, fléau du monde; là sont Pyrrhus [12] et
Sextus [13]: c'est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang
de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles.

Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans
le lit du fleuve.



                                NOTES

                       SUR LE DOUZIÈME CHANT


[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement
de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au
fond de l'Enfer avant cette époque, comme il l'a dit lui-même au chant
XIX.

[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre
perpétuelle: de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire
alliance, et les grandes pièces de la machine à s'emboîter, il en
résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion
générale; et bientôt après un calme et un repos de mort.

[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient
ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que
Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les
Enfers.

[4] La mort d'Hercule est connue.

[5] Virgile parle de Pholus dans l'_Énéide_. Il fut tué par Hercule.

[6] Un Centaure était homme jusqu'à l'estomac, et là commençait le
poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut
dire que Virgile était à portée de Chiron.

[7] Béatrix.

[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas
lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.

[9] Ezzelin était de Roman près Bassano; il s'empara de la marche
Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations
des historiens et des poëtes d'Italie.

[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils
naturel l'étouffa dans son lit.

[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à
Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le
corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue,
 qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur
embaumé, qu'il présentait à son frère.

[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'Épire, qui passa sa vie à
verser le sang des hommes; conquérant inquiet et imprudent.

[13] C'est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de
pirate, Lucain dit qu'il était indigne du grand nom de son père:
_Sextus erat magno proles indigna parente_. Peut-être est-ce le fils de
Tarquin, ou enfin Néron qui s'appelait Sextus.

[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre,
et fameux assassins.

Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit
étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un côté, et
presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase
incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à
sec.



                            CHANT XIII


                             ARGUMENT

  Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre eux-mêmes_, tant
  les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice.
  Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui
  donnent le dégoût de la vie.


Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous
pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun
sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de
feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds
difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois
hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des
Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à
visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des
griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.

--Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes
à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les
sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais
croire sur ma parole.

Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore
offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies,
j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette
affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes
criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements
arrivaient jusqu'à nous.

Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:

--Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.

Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le
tronc aussitôt frémit et s'écrie:

--Pourquoi me déchires-tu?

Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:

--Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je
fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû
m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].

Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec
effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant
versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi
d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.

--Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée
pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il
n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel
prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son
offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans
le monde où son destin le rappelle.

Le tronc nous rendit ainsi sa réponse:

--Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te
faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et
maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa
haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes.
Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars,
l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain
j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du
maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au
deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort
mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier
d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux
soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à
son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des
vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle
de l'envie a flétri la mémoire.

L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit:

--Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le
temps est cher.

--Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme
succombe à la pitié.

Le sage prit donc ainsi la parole:

--Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton
dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles
noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a
pu rompre cette inconcevable alliance?

Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous
porte cette réponse:

--Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa
dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième
gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence
que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère.
Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les
harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux
cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour;
 mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous
sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans
cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc
aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4].

Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup
un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le
chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens
aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et
bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés,
rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à
leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:

--Ô mort, ô mort, je t'implore!

Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait:

--Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.

Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se
traîner sous un buisson.

Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des
lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs
traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le
buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres
palpitants.

Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout
sanglant, qui poussait des cris lamentables.

--Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre
pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice?

--Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de
plaies tes cris et ton sang?

--Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que
j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines.
Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de
ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville
qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi
ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image
n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que
nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants
de leur murailles foudroyées par Attila.



                               NOTES

                      SUR LE TREIZIÈME CHANT


[1] Rivière qui coule dans le Volateran.

[2] C'est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de
Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusèrent de
s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se
laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne
pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce
chancelier fut accusé d'avoir écrit le livre _des Trois Imposteurs_,
pour servir le ressentiment de son maître contre les papes.

[3] Le discours de ce misérable est bien digne d'un courtisan.

[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne
végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en
traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher
chacune à leur arbre: voilà des imaginations et un coloris bien
extraordinaires.

[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s'étaient pas tués eux-mêmes;
c'étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'étaient
précipités dans les dangers et y avaient péri.

[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa
fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il
fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pût lui échapper, il
aima mieux se faire tuer.

[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur.
C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du
temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers
ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les
oisifs de Padoue.

[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans
ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de
l'opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait
de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en
être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint
Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de
ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802
Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait détruite, il
fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été
renversée: on la plaça sur le pont, d'où elle protégeait ceux qui
rebâtissaient la ville.



                              CHANT XIV


                               ARGUMENT

  Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences.
  Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie;
  et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du supplice
  des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.


L'arbuste achevait son récit d'une voix plus faible; et moi, que
l'amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me
hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars.

Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se
termine la forêt.

C'est là que l'éternelle justice prend des formes nouvelles et plus
effrayantes: là, notre vue s'égara dans une terre désolée, où le ciel
avait éteint tout germe de vie; des sables arides et profonds en
remplissaient l'étendue, tels qu'ils s'offrirent à Caton dans la
brûlante Libye.

Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après
avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses
derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte.

Ô vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va
remplir l'âme de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des âmes
dispersées dans ces régions: mon oreille a retenti des rugissements de
leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des
formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient
immobiles: les autres étaient assises et courbées; enfin beaucoup
d'autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante
était la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixée poussait
des cris plus désespérés.

Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en
pluie éternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse à
flocons sur les Alpes: ou pareilles à ces feux qu'Alexandre voyait
tomber aux rives de l'Indus, et qui s'éteignirent quand la terre,
durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux
influences d'un ciel brûlant [1]. C'est ainsi que la voûte infernale
épanche à jamais ses torrents embrasés: le sable qui les reçoit s'en
pénètre; et, s'enflammant comme l'amorce légère, rend tous ces feux aux
réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés,
transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant,
secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans
discontinuation [2].

--Ô vous! dis-je à mon guide, qui n'avez éprouvé d'autre obstacle
ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre
quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont
le front superbe n'a point fléchi sous des torrents de feu?

Cette ombre m'entendit, et me cria:

--Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrité
foudroie encore ma tête; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu'aux
champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de
ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].

Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l'avais point encore
entendue:

--Ô Capanée, s'écria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable
orgueil; et ton coeur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures
dignes de lui.

Ensuite, se tournant vers moi:

--Voilà, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui
assiégèrent Thèbes: il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore;
mais tu viens de l'entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez
cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et
garde-toi d'avancer dans les sables ardents.

Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et
fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses
flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la
débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de
pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide
me dit:

--Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes
demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui
absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.

Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles
réveillaient en moi, et il me parla ainsi:

--Une île, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers:
c'est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le
mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts
verdoyantes paraient sa tête; mais le temps a flétri tous ses honneurs.
C'est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes
couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les
flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout: il tourne le dos à
Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tête
est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa
taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui
est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa
tête ne s'est point altéré; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de
toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui
tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités
de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent
aux Enfers pour y former le Styx, l'Achéron et le Phlégéton: enfin
elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de
l'abîme, et prennent le nom de Cocyte [5].

--Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse
l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois?

--Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de
degrés en degrés jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente
approche de son terme, nous n'avons vu que la dixième part de chaque
enceinte: ainsi la révolution d'un cercle entier sera la mesure et la
fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous
offrent encore des objets inconnus.

--Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d'oubli
que vous n'avez point nommé, où sont-ils?

--Apprends, répondit l'illustre poëte, que la rivière de sang t'a déjà
montré le Phlégéton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espère pas le
rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux où le repentir, le
pardon et l'espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des
bords de la forêt: ce ruisseau, où les traits de flamme viennent
s'éteindre, trace le sentier devant nous.



                                 NOTES

                         SUR LE QUATORZIÈME CHANT


[1] On dit que c'est Alexandre lui-même qui fit part de ce phénomène à
Aristote. Cette double comparaison est ici d'un grand effet: dans la
première, on peut admirer le _ciel tranquille_, qui ne se presse point
dans ses vengeances, et qui semble compter sur l'éternité.

[2] On a tâché d'imiter, par le jeu des participes en _é_ et en _ant_,
les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu'ils font une danse
nommée _tresca_: on trouve au roman de la Rose, _karoles_, _danses_ et
_tresches_.

[3] Comme dans la guerre contre les géants. Ici l'attitude du
personnage répond très bien à son caractère. Les grands poëtes ne
manquent jamais à cette règle qui veut qu'on lise les dispositions de
l'âme sur les traits du visage ou sur l'attitude générale du corps; de
sorte qu'on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu'il
parle, ou le reconnaître même avant que le poëte l'ait nommé. C'est
d'après cette règle que M. Diderot relève très-justement les
traducteurs d'Homère, et même Longin, qui ont prêté à Ajax un propos de
Capanée, tandis qu'Homère lui donne une attitude suppliante.

[4] Ces eaux minérales passent à Viterbe dans le quartier des filles,
et leur servent à des usages attestés par la couleur dont elles sont au
sortir de là. On plaçait jadis les filles sur le bord des eaux, d'où
sont venus les mots de _Bordel_ et de _Ribaud_.

[5] Voici l'explication de cette belle allégorie: La Crète a été le
berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition,
 par conséquent le théâtre des premiers événements du monde. Ce vieux
géant est le Temps, qui n'a d'existence que celle que lui donne
l'histoire dans le souvenir des hommes; il tourne le dos à Damiette,
c'est-à-dire à l'Orient, où se sont passées les premières révolutions
du globe, et où les anciennes monarchies des Mèdes et des Grecs ont
occupé jadis son attention; il regarde Rome, qui est devenue le centre
de tout, et qui a donné à l'Occident l'empire qu'a perdu l'Orient. Les
différents métaux qui composent ce colosse désignent les époques ou les
âges connus sous les noms de siècle d'or, d'argent, d'airain et de fer.
Le pied d'argile, qui porte le corps entier, est le siècle même où
vivait l'auteur; et c'est toujours le mauvais temps que celui où l'on
existe. Les crevasses dont la tête, c'est-à-dire l'âge d'or, est seule
exceptée, représentent les secousses et les catastrophes que les crimes
des hommes ont causées au monde; elles sont assez nombreuses et
fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les
Enfers, et qui sont ainsi le résultat des pleurs et des crimes de
chaque siècle.

[6] Dante donne ici une idée fort claire de son voyage et de son Enfer.
Il y a dix grandes enceintes qui le partagent; il ne voit, en
descendant de l'un à l'autre, que la dixième partie de chacune: il sera
donc au dernier cercle, c'est-à-dire au centre du globe, quand il aura
parcouru la valeur d'un cercle entier.

[7] Il veut dire le Purgatoire.



                               CHANT XV


                               ARGUMENT

  Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre nature_,
  c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son précepteur.


Les solides bords du ruisseau nous élevaient au-dessus de la plaine
sablonneuse, et l'humide atmosphère qui les environne nous protégeait
contre les dards enflammés. Ces bords étaient pareils aux digues que la
Flandre oppose aux assauts de l'Océan, ou tels que ces longs remparts
qui répriment le cours de la Brenta, lorsqu'enflée du tribut des neiges
elle menace les champs de Padoue: mais la main qui avait affermi les
digues du ruisseau leur avait donné moins de force et de hauteur.

Déjà, la forêt plus lointaine se dérobait à nos regards, lorsque nous
aperçûmes des ombres qui venaient vers nous en côtoyant notre route.

Chacune d'elles nous regardait avec une attention pénible et clignotait,
 comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne
peut le joindre à l'aiguille trop déliée; ou comme, aux approches de la
nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumière
incertaine. Tout à coup, un de ces malheureux me reconnaît, et saisit
les bords de ma robe, en s'écriant:

--Ô prodige!

Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considérais plus
attentivement ses traits noircis et brûlés, et je le reconnus malgré
l'altération de son visage.

--Ô Latini, m'écriai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc
vous que je vois ici [1]?

--Souffre, me répondit-il, souffre, ô mon fils! que je m'éloigne de mes
tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi.

--Daignez plutôt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le
permet.

--Mon fils, reprit l'infortuné, un seul de nous qui suspendrait sa
marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc
ta route, et je marcherai au-dessous de toi; ensuite, je retournerai
vers les compagnons de mes malheurs.

Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tête vers lui,
et j'avançais dans l'attitude d'un homme qui s'incline [2].

--Quel étrange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton
heure, et quel est celui qui guide tes pas?

--J'étais, lui répondis-je, au séjour des vivants, et ma course était
encore loin de son terme, lorsque je m'égarai dans une vallée solitaire
[3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans
ses profondeurs, où je retombais sans cesse; et c'est là que m'est
apparu le poëte illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles
au terme de mon voyage.

--Eh bien, ajouta l'ombre, si tu suis ton heureuse étoile, tu trouveras
la gloire dans le port: j'ai prévu ta belle destinée [4]; et si la mort
n'eût précipité mon heure dernière, j'aurais pu ranimer ton coeur, et
te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les
ingrats enfants des rochers de Fiésole n'ont point oublié leur féroce
origine [5]: leur haine payera tes bienfaits; et sans doute aussi que
la vigne bienfaisante ne devait pas naître parmi les ronces venimeuses.
C'est une race avare, envieuse et superbe: une antique renommée la dit
aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t'écarteras de leurs voix impies;
et quand leurs partis divisés t'imploreront à la fois, tu rejetteras
également leurs voeux insensés: le ciel te réserve cet honneur. Que
les monstres de Fiésole, armés par la discorde, se déchirent entre eux;
mais qu'ils respectent les rejetons sacrés des Romains, si jamais il en
croît sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie!

--Hélas! répondis-je, si le ciel n'eût rejeté mes voeux, je jouirais
encore de votre présence désirée; vos traits défigurés par la douleur,
ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon coeur déchiré; je
reconnais cette voix qui, dans une vie passagère, m'appelait à
l'immortalité: aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le
trépas ne glacera point ma langue. Vos présages ont pénétré mon âme: je
les rappellerai à mon souvenir, s'il m'est permis un jour d'entendre
les oracles de celle qui voit la vérité [7]. Ce n'est pas pour la
première fois que l'annonce du malheur frappe mon oreille: mais que la
fortune bouleverse à son gré ma courte vie, je vous jure que mon
coeur pourra braver ses coups, tant qu'il aura la paix de la vertu.

À ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant:

--L'oreille a bien entendu, quand le coeur a senti.

Cependant j'avançais, et je priais Latini de me nommer les plus
illustres de ceux qui partageaient ses peines:

--Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d'entre eux;
mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand
et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces
esprits ont brillé dans les lettres et la doctrine, mais qu'un même
vice a souillé leur vie et leur gloire. J'ai vu dans cette foule
malheureuse Priscian et François d'Accursi [8]; et j'aurais pu voir, si
ce spectacle méritait un désir, le scandaleux prélat que l'autorité
papale transporta des bords de l'Arno au siége de Vicence, où reposent
ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je, ô mon fils, prolonger mon
entretien avec toi! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je
vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s'avance, et des
coupables qui le suivent: il ne m'est pas permis de me trouver avec
eux. Adieux! je recommande à ta tendre amitié le TRÉSOR, fruit de mes
veilles, où mon esprit vit encore [10].

Il dit, et s'éloigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le
drapeau vert dans les champs de Vérone [11].



                                NOTES

                        SUR LE QUINZIÈME CHANT


[1] Brunetto Latini, orateur, poëte et philosophe, avait fondé à
Florence une célèbre école, d'où sortirent quelques bons écrivains, et
entre autres Dante. Latini fut secrétaire de la république, et eut
beaucoup de part au gouvernement: mais les troubles de sa patrie le
forcèrent de s'en exiler, et il vint à Paris, où il composa quelques
ouvrages. Ses moeurs lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici.
On ne peut qu'applaudir au poëte austère qui punit ainsi le vice,
malgré son amitié pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d'élégance
dans ses moeurs, n'a pas laissé (pour le même crime) de vouer aux
dégoûts de la postérité les noms de quelques-uns de ses
amis.

[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vérité. Le poëte
étant élevé sur les bords du ruisseau, il paraît que son précepteur
allait à peine à sa ceinture.

[3] Il donne ici l'heure où il s'achemina vers les Enfers, et le temps
qu'il y a déjà passé. On la trouve plus clairement encore au chant XX.

[4] Brunetto Latini s'était mêlé d'astrologie, avec tout son siècle.

[5] Florence était une colonie fondée par Sylla. Après qu'Attila l'eut
saccagée, Charlemagne la rétablit, et appela les habitants de Fiésole
pour la repeupler: c'était un village bâti sur des rochers voisins de
Florence. Ces nouveaux colons ne se mêlèrent jamais bien avec les
anciennes familles, et ce fut là une des sources de toutes les guerres
qui déchirèrent dans la suite cette petite république. Dante prétendait
descendre des anciennes familles romaines échappées aux Barbares.

[6] Les Florentins s'appelaient _orbi_, ou _aveugles_, par sobriquet.

[7] Il désigne Béatrix, et fait allusion à son poëme du _Paradis_.

[8] L'un grammairien, et l'autre jurisconsulte.

[9] André de Mozzi, par son goût effréné pour l'amour antiphysique,
ayant trop scandalisé Florence dont il était évêque, fut transporté,
par l'autorité du pape, au siége de Vicence, où il mourut.

[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitulé _Tesoro_ ou _Tesoretto_. Il y
traite de tout ce qu'on savait de philosophie dans ce temps-là. Ce qui
pourra étonner, c'est qu'il ait écrit ce livre en français, et que,
pour justifier la préférence qu'il lui donne sur sa propre langue, il
ait avancé que le patois de France, ou le roman, était de son temps la
plus agréable langue de l'Europe.

[11] Le premier dimanche de carême, on faisait autrefois des courses à
Vérone, pour gagner un drapeau vert, nommé _pallio_.



                               CHANT XVI


                                ARGUMENT

  Suite du troisième donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu
  dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici les militaires
  atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le huitième cercle.


Déjà se faisait entendre le murmure sourd et confus de l'onde qui
s'engloutit au huitième cercle, semblable au bourdonnement lointain des
abeilles [1]: et bientôt nous découvrîmes au loin une foule de
malheureux que la pluie enflammée poursuivait âprement dans ces
déserts.

En me voyant, trois d'entre eux accoururent et s'écrièrent ensemble:

--Ô toi dont l'habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un
moment nous attendre!

À leur cri, mon guide s'arrête:

--Attendons-les, me dit-il; cet honneur leur est bien dû; et je pense
que, sans l'invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le
premier à leur rencontre.

J'envisageais cependant ces trois infortunés: Ciel, quel aspect! jamais
le temps n'affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs
membres cicatrisés, ulcérés, dévorés par la flamme. Ils s'avancèrent en
poussant l'éternel soupir du désespoir; et quand ils furent devant nous,
 je les vis marcher en cercle, et s'entre-suivre; ainsi qu'un lutteur
agile rôde autour de son ennemi, en épiant le moment de la victoire;
mais chacun d'eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards
vers nous.

Un seul rompit le silence:

--Eh! si notre condition déplorable, me dit-il, si nos visages
sillonnés par les flammes ne te donnent que de l'horreur pour nous et
nos prières, ne refuse pas du moins à notre mémoire de nous dire qui tu
es, âme vivante, qui peux ainsi fouler le sol brûlant des Enfers! Cette
ombre qui me précède, et que tu vois si misérablement déchirée, fut
jadis autre que tu ne penses. C'est Guido Guerra [2], neveu de la
généreuse Gualdrade: ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le
monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait être
si cher à sa patrie; et moi, je suis Rusticuci [4], qu'une épouse
implacable a fait passer des angoisses de l'hymen aux flammes de
l'abîme.

Il parlait encore, et, s'il m'eût été donné de franchir ces flammes qui
nous séparaient, j'aurais déjà volé dans leurs embrassements.

--Ce n'est point l'horreur, m'écriai-je, ce sont les traits poignants
de la compassion qui déchirent mon âme inconsolable depuis que mon
guide vous a fait connaître à moi. Je suis de votre patrie, et j'appris
dès mon enfance à répéter vos noms; votre mémoire honorée, vos exploits
ont charmé longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amère
du monde, et je passe au banquet de la manne céleste, suivant la fidèle
parole de mon guide; mais l'abîme doit auparavant me recevoir dans ses
entrailles.

--Que ta bouche, reprit l'illustre infortuné, respire longuement le
souffle de la vie; et puisse ta gloire te survivre à jamais! Daigne à
présent nous dire si la générosité et la valeur habitent encore dans
nos murailles, ou si elles en sont exilées sans retour: car Borsier [5],
 descendu naguère parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses
récits affligeants.

--Malheureuse Florence! une race d'hommes nouveaux et le débordement
des richesses ont fait germer dans toi l'orgueilleuse inégalité et tous
les maux qui te déchirent!

Ainsi! m'écriai-je en levant les yeux; et les trois ombres se
regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6].

--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la
source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles,
et qu'échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire _je l'ai
vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.

Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus
rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole.

Cependant mon guide s'était éloigné, et déjà le bruit des eaux,
croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au
fleuve qui lave la côte orientale de l'Apennin, et reçoit son nom du
paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et
de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur
sur le penchant écumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop
solitaires de Saint-Benoît; ainsi le triste ruisseau précipite ses
flots rougeâtres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec
fracas, assourdit cette lugubre enceinte.

J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds
redoublés. C'est avec elle que je m'étais promis de saisir la panthère:
je la délie, aux ordres de mon guide; et, après avoir rassemblé ses
nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s'avance
aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans
cette bouche ténébreuse.

--Quel sera l'événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et
suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abîme.

Heureux l'homme prudent qui possède son âme devant l'oeil scrutateur
qui juge l'oeuvre et la pensée! Mon guide connut où s'égarait la
mienne:

--Bientôt, me dit-il, ce que j'attends paraîtra, et tes doutes
finiront.

Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui
ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma
bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au
secret des ombres.

Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne flétrit pas leur
gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une
figure que le plus intrépide n'eût pas envisagée sans pâlir: elle
montait en nageant dans l'épaisse nuit, tel qu'un plongeur s'élève du
fond des mers, après avoir arraché l'ancre retenue dans les écueils:
d'un pied léger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de
ses bras allongés.



                                 NOTES

                         SUR LE SEIZIÈME CHANT


[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamètre: ils
suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa
chute une cataracte.

[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction
guelfe, à la bataille de Bénévent, remportée par Charles d'Anjou sur
Mainfroy. C'est à sa valeur qu'on attribua la victoire. Charles y gagna
le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido à rentrer dans Florence; ils
y rétablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chassés. Comme
Dante avait été élevé dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand
rôle qu'il y avait joué, était un homme bien respectable à ses yeux.

[3] Tegiao Aldobrandini était de la maison des Adhémars. Si les Guelfes
avaient suivi son conseil, ils n'auraient pas été battus à
Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.)

[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d'une famille peu remarquable, mais
fort riche, se distingua par son courage et sa libéralité. Ayant été
contraint de se séparer d'une femme trop querelleuse, il tomba dans le
désordre qu'on expie au septième cercle. Ces trois ombres rôdent sans
cesse en parlant à Dante, parce qu'il ne leur est pas permis de rester
en place, ainsi qu'on a vu au chant XV.

[5] Guillaume Borsier, homme de bonne société, chéri de tous les
princes d'Italie. Boccace raconte une de ses facéties dans la huitième
Nouvelle de la première Journée.

[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l'attitude des interlocuteurs,
et rend plus vivement l'effet que produit la réponse de Dante.

[7] Ce fleuve s'appelle d'abord _Aqua Cheta_, et après sa chute
_Montone_. Il a son embouchure à sept lieues de Ravenne.

[8] Le gouffre conduit au huitième cercle, où sont punis les Perfides,
comme l'ont été les Violents au septième cercle; mais par des supplices
plus rigoureux. On croirait que Dante veut désigner, par la corde qui
est autour de ses reins, les finesses dont le coeur de l'homme est
naturellement enveloppé. Comme il va descendre au séjour des Perfides,
il doit y laisser les livrées du vice qu'on y expie. Mais dès que la
corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblème de la perfidie,
reconnaît le signal, et monte aussitôt. Il avait été tenté de lier la
panthère avec cette corde; allégorie assez vague, sur laquelle on ne
peut faire que des conjectures, soit que la panthère représente la cour
de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier
chant. Au reste, on voit, par un autre passage du _Purgatoire_, que
c'était alors la mode d'avoir les reins ceints d'une corde. Voilà sans
doute pourquoi les moines, qui n'imaginèrent rien, prirent, avec
l'habit de leur siècle, le cordon qui en était une dépendance. Ce fut
par les moeurs qu'ils se distinguèrent alors. Observons, en finissant,
que l'usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des
ceintures.



                              CHANT XVII


                               ARGUMENT

  Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il porte les deux
  poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais avant de quitter
  le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste à voir
  dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme
  _violents contre la société_.


--Voici le monstre qui darde une queue acérée, qui franchit les monts,
infecte les siècles et les climats, et renverse le vaillant et le fort
[1].

Après ces paroles, mon guide, étendant la main, fit signe au monstre de
s'approcher des lieux où nous étions; et ce vivant symbole de la fraude
s'avança d'abord sur les rochers, en découvrant son buste, tandis que
sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage était le
paisible emblème du juste; mais le reste de son corps se terminait en
serpent. Deux griffes velues sortaient de ses épaules. Les vives
couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux décroissants de sa
longue croupe offraient plus de variétés que les tapis de l'Orient ou
que les toiles d'Arachné. Comme on voit la barque hors des flots
reposer sa proue sur le rivage; ou le Castor à demi plongé dans l'onde
se partager entre deux éléments pour dépeupler les rivières du Germain
affamé [2], ainsi je voyais la bête cruelle s'appuyer sur les rocs qui
terminent l'enceinte sablonneuse: et cependant elle repliait en dessous
les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du
scorpion, se jouait dans le vague de l'air.

--Passons, dit mon guide, près des lieux où le monstre s'est abattu.

Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous
laissâmes dix pas entre nous et l'aride plaine.

Non loin du bord où j'étais, je découvris des âmes qui étaient assises
en grand nombre dans les sables brûlants.

Le maître me dit alors:

--Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une
pleine connaissance de cette dernière enceinte; mais abrége tes
entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous
porter dans l'abîme sur sa croupe vigoureuse.

Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les
coupables sont assis à jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs
paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans
cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les
brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés
des insectes.

Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des
flammes, et je ne pus en reconnaître un seul: mais j'aperçus des
bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous; et chaque
infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m'approchant davantage,
 je découvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des
cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche
comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui
portait une truie azurée sur une toile d'argent, me cria [6]:

--Que fais-tu dans cette fosse? Éloigne-toi: mais puisque tu vis encore,
 apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7]: je suis
tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns
appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8].

Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée,
comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants: et moi qui n'avais
point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m'éloignant de
ce spectacle de douleurs.

Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre:

--Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre
dans l'abîme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des
atteintes de son dard.

Tel qu'un malade dont les ongles décolorés et les nerfs tremblants se
glacent aux approches de la fièvre; tel je devins à ces paroles. Mais
la honte qui rend l'esclave intrépide sous l'oeil du maître, me fit
sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse.
«Soutenez-moi!» voulais-je m'écrier alors; et ma langue ne put
articuler ces mots.

Cependant le bon génie me soulevait et me serrait dans ses bras:

--Gérion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre; mais plonge-toi
lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes.

Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d'abord sur les flots;
ainsi l'animal frauduleux se retirait de la pente escarpée, et
détournait ensuite sa masse énorme, embrassant un long circuit, et
balançant dans l'air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante
serpentait en arrière. Le trouble de Phaéton, lorsque, dans sa route
embrasée, les rênes échappèrent de sa main défaillante; l'effroi du
malheureux Icare, lorsqu'il sentit couler sur ses bras nus la cire
amollie, et qu'il entendit la voix de son père: «Hélas, tu te perds!»
rien n'égalera l'horreur qui me saisit en me voyant environné d'air de
toute part, et ne découvrant dans l'immense nuit que le monstre qui
m'emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle
allongé, et l'air qui cédait à ses mouvements effleurait à peine mon
visage.

Cependant le fracas de l'onde, qui se brise et rebondit sur la pierre,
accablait ma tête éperdue [10]; j'osai me pencher et regarder
au-dessous de moi, et je reconnus, en frémissant, la vaste enceinte où
nous descendions: des spectacles inconnus passaient tour à tour sous
mes yeux; et la lueur des flammes, et les gémissements qui s'élevaient
de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consternés.

Enfin Gérion s'abattit au pied des rocs décharnés qui pressent le fond
du gouffre, et, libre de son double fardeau, s'élança loin de nous
comme un trait léger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans
les nues, revient aux yeux étonnés du chasseur, qui lui crie: «Eh quoi,
tu descends!» L'oiseau confus décrit rapidement un immense détour, et
va s'abattre loin de son maître indigné.



                                 NOTES

                        SUR LE DIX-SEPTIÈME CHANT


[1] Le poëte personnifie la fraude, et s'en sert pour se faire porter
avec son guide au fond du huitième cercle, dont la descente serait
impraticable sans ce moyen.

[2] Dante traite les Allemands de _lurchi_, goulus ou ivrognes. On
trouve dans Lucilius: _Edite_, Lurcones, _comedones vivite ventres_.
Les castors se tiennent moitié dans l'eau, moitié dehors, quand ils
épient les poissons. Ils sont communs dans le Danube.

[3] On va voir dans le reste du troisième donjon les usuriers. Le poëte,
 pour varier sa manière, ne les nomme pas, mais les désigne par leurs
armoiries.

[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence.

[5] La famille des Ubriacchi, à Florence.

[6] Les Scrovigni, de Padoue.

[7] Vitalian, grand usurier de Padoue.

[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, était Jean Buyamont,
 fameux usurier de Florence. La manière dont ce damné en parle est
ironique, et sa grimace le prouve.

[9] Gérion, roi des trois îles Baléares, avait trois têtes, selon la
fable. Il est ici l'emblème de la fraude, à cause de son triple visage.

[10] Le monstre qui porte les deux poëtes forme, en descendant, une
spirale, et le Phlégéton tombe à leurs côtés.



                            TABLE DES MATIÈRES

                             DU PREMIER VOLUME


AVERTISSEMENT

DE LA VIE ET DES POÈMES DE DANTE

VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER

CHANT PREMIER.--A la chute du jour, le poëte s'égare dans une
forêt.--Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une
colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en
défendent l'approche.--C'est alors que Virgile lui apparaît et lui
propose de descendre.

CHANT II.--Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant
tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers;
mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue
du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
souterrains.

CHANT III.--Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en
tous temps.--Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première
enceinte de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux
moitiés.--Description du premier supplice.--Discours de Caron.

CHANT IV.--Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes
qui forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.

CHANT V.--on trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle,
où sont punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur
supplice.--Aventure de François d'Arimino.

CHANT VI.--Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère,
emblème de la gourmandise.--Prédiction sur les affaires du
temps.--Entretien sur la vie future.

CHANT VII.--Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des
richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de
leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième
cercle, où les Vindicatifs sont plongés dans le Styx.

CHANT VIII.--Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème
des vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.

CHANT IX.--Les deux poëtes sont toujours en présence de la
cité.--Apparition des Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la
cité.--Sixième cercle, où sont punies les âmes infectées d'hérésies.

CHANT X.--Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il
est menacé.--Entretien sur l'état des morts.

CHANT XI.--Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes
marchent vers le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer,
tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.

CHANT XII.--Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les
violents contre le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair
humaine, emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.

CHANT XIII.--Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre
eux-mêmes_, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description
de leur supplice.--Les harpies et les chiennes noires, double emblème
des peines qui donnent le dégoût de la vie.

CHANT XIV.--Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de
violences.--Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la
sodomie; et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du
supplice des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.

CHANT XV.--Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre
nature_, c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son
précepteur.

CHANT XVI.--Suite du troisième donjon, et des _violents contre
nature_.--On a vu dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici
les militaires atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le
huitième cercle.

CHANT XVII.--Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il
porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais
avant de quitter le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui
reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il
nomme _violents contre la société_.


Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron, 5.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'enfer (1 of 2) - La Divine Comédie - Traduit par Rivarol" ***

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