Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La Belle-Nivernaise: Histoire d'un vieux bateau et de son équipage
Author: Daudet, Alphonse, 1840-1897
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Belle-Nivernaise: Histoire d'un vieux bateau et de son équipage" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



ALPHONSE DAUDET


LA BELLE-NIVERNAISE


Histoire d'un vieux bateau et de son équipage



CHAPITRE I

UN COUP DE TÊTE

La rue des Enfants-Rouges, au quartier du Temple.

Une rue étroite comme un égout, des ruisseaux stagnants, des flaques
de boue noire, des odeurs de moisi et d'eau sale sortant des allées
béantes.

De chaque côté, des maisons très hautes, avec des fenêtres de casernes,
des vitres troubles, sans rideaux, des maisons de journaliers,
d'ouvriers en chambre, des hôtels de maçons et des garnis à la nuit.

Au rez-de-chaussée, des boutiques. Beaucoup de charcutiers, de marchands
de marrons; des boulangeries de gros pain, une boucherie de viandes
violettes et jaunes.

Pas d'équipages dans la rue, de falbalas, ni de flâneurs sur les
trottoirs,--mais des marchands de quatre saisons criant le rebut des
Halles, et une bousculade d'ouvriers sortant des fabriques, la blouse
roulée sous le bras.

C'est le huit du mois, jour ou les pauvres payent leur terme, où les
propriétaires, las d'attendre, mettent la misère à la porte.

C'est le jour où l'on voit passer dans des carrioles des déménagements
de lits de fer et de tables boiteuses, entassés les pieds en l'air, avec
les matelas éventrés et la batterie de cuisine.

Et pas même une botte de paille pour emballer tous ces pauvres meubles
estropiés, douloureux, las de dégringoler les escaliers crasseux et de
rouler des greniers aux caves!

La nuit tombe.

Un à un les becs de gaz s'allument, reflétés dans les ruisseaux et dans
les devantures de boutiques.

Le brouillard est froid.

Les passants se hâtent.

Adossé au comptoir d'un marchand de vin, dans une bonne salle bien
chauffée, le père Louveau trinque avec un menuisier de la Villette.

Son énorme figure de marinier honnête, toute rougeaude et couturée,
s'épanouit dans un large rire qui secoue ses boucles d'oreilles.

«Affaire conclue, père Dubac, vous m'achetez mon chargement de bois au
prix que j'ai dit.

--Topez là.

--A votre santé!

--A la vôtre!»

On choque les verres, et le père Louveau boit, la tête renversée, les
yeux mi-clos, claquant la langue, pour déguster son vin blanc.

Que voulez-vous! personne n'est parfait, et le faible du père Louveau,
c'est le vin blanc. Ce n'est pas que ce soit un ivrogne.--Dieu non!--La
ménagère, qui est une femme de tête, ne tolérerait pas la ribote; mais
quand un vit comme le marinier, les pieds dans l'eau, le crâne au
soleil, il faut bien avaler un verre de temps en temps.

Et le père Louveau, de plus en plus gai, sourit au comptoir de zinc
qu'il aperçoit au travers d'un brouillard et qui le fait songer à la
pile d'écus qu'il empochera demain en livrant son bois.

Une dernière poignée de main, un dernier petit verre et l'on se sépare.

«A demain, sans faute?

--Comptez sur moi.»

Pour sûr il ne manquera pas le rendez-vous, le père Louveau. Le marché
est trop beau, il a été trop rondement mené pour qu'on traînasse.

Et le joyeux marinier descend vers la Seine, roulant les épaules,
bousculant les couples, avec la joie débordante d'un écolier qui
rapporte un bon point dans sa poche.

Qu'est-ce qu'elle dira la mère Louveau,--la femme de tête,--quand elle
saura que son homme a vendu le bois du premier coup, et que l'affaire
est bonne?

Encore un ou deux marchés comme celui-là et on pourra se payer un bateau
neuf, planter là la _Belle-Nivernaise_ qui commence à faire par trop
d'eau.

Ce n'est pas un reproche, car c'était un fier bateau dans sa jeunesse;
seulement voilà, tout pourrit, tout vieillit, et le père Louveau
lui-même sent bien qu'il n'est plus aussi ingambe que dans le temps où
il était «petit derrière» sur les flotteurs de la Marne.

Mais qu'est-ce qui se passe là-bas?

Les commères s'assemblent devant une porte; on s'arrête, on cause et le
gardien de la paix, debout au milieu du groupe, écrit sur son calepin.

Le marinier traverse la chaussée par curiosité, pour faire comme tout le
monde.

«Qu'est-ce qu'il y a?»

Quelque chien écrasé, quelque voiture accrochée, un ivrogne tombé dans
le ruisseau, rien d'intéressant...

Non! c'est un petit enfant assis sur une chaise de bois, les cheveux
ébouriffés, les joues pleines de confitures, qui se frotte les yeux avec
les poings.

Il pleure. Les larmes, en coulant, ont tracé des dessins bizarres sur sa
pauvre mine mal débarbouillée.

Imperturbable et digne comme s'il interrogeait un prévenu, l'agent
questionne le marmot et prend des notes.

«Comment t'appelles-tu?

--Totor.

--Victor quoi?»

Pas de réponse.

Le mioche pleure plus fort et crie:

«Maman! maman!»

Alors une femme qui passait, une femme du peuple, très laide, très sale,
traînant deux enfants après elle, sortit du groupe et dit au gardien:

«Laissez-moi faire.»

Elle s'agenouilla, moucha le petit, lui essuya les yeux, embrassa ses
joues poissées.

«Comment s'appelle ta maman, mon chéri?»

Il ne savait pas.

Le sergent de ville s'adressa aux voisins:

«Voyons, vous, le concierge, vous devez connaître ces gens-là?»

On n'avait jamais su leur nom.

Il passait tant de locataires dans la maison!

Tout ce qu'on pouvait dire, c'est qu'ils habitaient là depuis un mois,
qu'ils n'avaient jamais payé un sou, que le propriétaire venait de les
chasser, et que c'était un fameux débarras.

«Qu'est-ce qu'ils faisaient?

--Rien du tout.»

Le père et la mère passaient leur journée à boire et leur soirée à se
battre.

Ils ne s'entendaient que pour rosser leur enfants, deux garçons qui
mendiaient dans la rue et volaient aux étalages.

Une jolie famille, comme vous voyez.

«Croyez-vous qu'ils viendront chercher leur enfant?

--Sûrement non.»

Ils avaient profité du déménagement pour le perdre.

Ce n'était pas la première fois que cette chose-là arrivait, les jours
du terme.

Alors l'agent demanda:

«Personne n'a donc vu les parents s'en aller?»

Ils étaient partis depuis le matin, le mari poussant la charrette, la
femme un paquet dans son tablier, les deux garçons les mains dans leurs
poches.

Et maintenant, rattrape-les.

Les passants se récriaient indignés, puis continuaient leur chemin.

Il était là depuis midi, le malheureux mioche!

Sa mère l'avait assis sur une chaise et lui avait dit:

«Sois sage.»

Depuis, il attendait.

Comme il criait la faim, la fruitière d'en face lui avait donné une
tartine de confiture.

Mais la tartine était finie depuis longtemps, et le marmot avait
recommencé à pleurer.

Il mourait de peur, le pauvre innocent! Peur des chiens qui rôdaient
autour de lui; peur de la nuit qui venait; peur des inconnus qui lui
parlaient, et son petit coeur battait à grands coups dans sa poitrine,
comme celui d'un oiseau qui va mourir.

Autour de lui le rassemblement grandissait et l'agent ennuyé l'avait
pris par la main pour le conduire au poste.

«Voyons, personne ne le réclame?

--Un instant!»

Tout le monde se retourna.

Et l'on vit une grosse bonne figure rougeaude qui souriait bêtement
jusqu'aux oreilles chargées d'anneaux en cuivre.

«Un instant! si personne n'en veut, je le prends, moi.»

Et comme la foule poussait des exclamations:

«A la bonne heure!

--C'est bien, ce que vous faites là.

--Vous êtes un brave homme.»

Le père Louveau, très allumé par le vin blanc, le succès de son marché
et l'approbation générale, se posa les bras croisés au milieu du cercle.

«Eh bien! quoi? C'est tout simple.»

Puis les curieux l'accompagnèrent chez le commissaire de police, sans
laisser refroidir son enthousiasme. Là, selon l'usage en pareil cas, on
lui fit subir un interrogatoire.

«Votre nom?

--François Louveau, monsieur le commissaire, un homme marié, et bien
marié, j'ose le dire, avec une femme de tête. Et c'est une chance pour
moi, monsieur le commissaire, parce que je ne suis pas très fort, pas
très fort, hé! hé! voyez-vous. Je ne suis pas un aigle. «François n'est
pas un aigle», comme dit ma femme.»

Il n'avait jamais été si éloquent.

Il se sentait la langue déliée, l'assurance d'un homme qui vient de
faire un bon marché et qui a bu une bouteille de vin blanc.

«Votre profession?

--Marinier, monsieur le commissaire, patron de la _Belle-Nivernaise_, un
rude bateau, monté par un équipage un peu chouette. Ah! ah! fameux, mon
équipage!... Demandez plutôt aux éclusiers, depuis le pont Marie jusqu'à
Clamecy... Connaissez-vous ça, Clamecy, monsieur le commissaire?»

Les gens souriaient autour de lui, le père Louveau continua,
bredouillant, avalant les syllabes.

«Un joli endroit, Clamecy, allez! Boisé du haut en bas; du beau bois, du
bois ouvrable; tous les menuisiers savent ça... C'est là que j'achète
mes coupes. Hé! hé! je suis renommé pour mes coupes. J'ai le coup
d'oeil, quoi! Ce n'est pas que je sois fort;--bien sûr je ne suis pas
un aigle, comme dit ma femme;--mais enfin, j'ai le coup d'oeil. Ainsi,
tenez je prends un arbre, gros comme vous,--sauf votre respect, monsieur
le commissaire,--je l'entoure avec une corde comme ça...»

Il avait empoigné l'agent et l'entortillait avec une ficelle qu'il
venait de tirer de sa poche.

L'agent se débattait.

«Laissez-moi donc tranquille.

--Mais si... Mais si... C'est pour faire voir à monsieur le
commissaire... Je l'entortille comme ça, et puis, quand j'ai la mesure,
je multiplie, je multiplie... Je ne me rappelle plus par quoi je
multiplie... C'est ma femme qui sait le calcul. Une forte tête, ma
femme.»

La galerie s'amusait énormément, et M. le commissaire lui-même daignait
sourire derrière sa table.

Quand la gaieté fut un peu calmée, il demanda:

«Que ferez-vous de cet enfant-là?

--Pas un rentier, pour sûr. Il n'y a jamais eu de rentier dans la
famille. Mais un marinier, un brave garçon de marinier, comme les
autres.

--Vous avez des enfants?

--Si j'en ai! Une qui marche, une qui tette et un qui vient. Pas trop
mal, n'est-ce pas, pour un homme qui n'est pas un aigle? Avec celui-là
ça fera quatre, mais bah! quand il y en a pour trois, il y en a pour
quatre. On se tasse un peu. On serre sa ceinture, et on tâche de vendre
son bois plus cher.»

Et ses boucles d'oreilles remuaient, secouées par son gros rire, tandis
qu'il promenait un regard satisfait sur les assistants.

On poussa devant lui un gros livre.

Comme il ne savait pas écrire, il fit une croix, au bas de la page.

Puis le commissaire lui remit l'enfant trouvé.

«Emmenez le petit, François Louveau, et élevez-le bien. Si j'apprends
quelque chose à son sujet, je vous tiendrai au courant. Mais il n'est
pas probable que ses parents le réclament jamais. Quant à vous, vous
m'avez l'air d'un brave homme, et j'ai confiance en vous. Obéissez
toujours à votre femme. Et au revoir! Ne buvez pas trop de vin blanc.»

La nuit noire, le brouillard froid, la presse indifférente des gens qui
se hâtent de rentrer chez eux, tout cela est fait pour dégriser vivement
un pauvre homme.

A peine dans la rue, seul avec son papier timbré en poche et son protégé
par la main, le marinier sentit tout d'un coup tomber son enthousiasme;
et l'énormité de son action lui apparut.

Il serait donc toujours le même?

Un niais? Un glorieux?

Il ne pouvait point passer son chemin comme les autres, sans se mêler de
ce qui ne le regardait pas.

Il voyait d'ici la colère de la mère Louveau!

Quel accueil, bonnes gens, quel accueil!

C'est terrible une femme de tête pour un pauvre homme qui a le coeur sur
la main.

Jamais il n'oserait rentrer chez lui.

Il n'osait pas non plus retourner chez le commissaire.

Que faire? Que faire?

Ils cheminaient dans le brouillard.

Louveau gesticulait, parlait seul, préparait un discours.

Victor traînait ses souliers dans la crotte.

Il se faisait tirer comme un boulet.

Il n'en pouvait plus.

Alors le père Louveau s'arrêta, le prit à son cou, l'enveloppa dans sa
vareuse.

L'étreinte des petits bras serrés lui rendit un peu de courage.

Il reprit son chemin.

Ma foi, tant pis! il risquerait le paquet.

Si la mère Louveau les mettait à la porte, il serait temps de reporter
le marmot à la police; mais peut-être bien qu'elle le garderait pour une
nuit, et ce serait toujours un bon dîner de gagné.

Ils arrivaient au pont d'Austerlitz, où la _Belle-Nivernaise_ était
amarrée.

L'odeur fade et douce des chargements de bois frais emplissait la nuit.

Toute une flottille de bateaux grouillait dans l'ombre de la rivière.

Le mouvement du flot faisait vaciller les lanternes et grincer les
chaînes entre-croisées.

Pour rejoindre son bateau, le père Louveau avait à traverser deux
chalands reliés par des passerelles.

Il avançait à pas craintifs, les jambes flageolantes, gêné par l'enfant
qui lui étranglait le cou.

Comme la nuit était noire!

Seule une petite lampe étoilait la vitre de la cabine, et une raie
lumineuse, qui filtrait sous la porte, animait le sommeil de la
_Belle-Nivernaise_.

On entendait la voix de la mère Louveau qui grondait les enfants en
surveillant sa cuisine.

«Veux-tu finir Clara?»

Il n'était plus temps de reculer.

Le marinier poussa la porte.

La mère Louveau lui tournait le dos, penchée sur le poêlon, mais elle
avait reconnu son pas et dit sans se déranger:

«C'est toi, François? Comme tu rentres tard!»

Les pommes de terre sautaient dans la friture crépitante et la vapeur
qui s'envolait de la marmite vers la porte ouverte troublait les vitres
de la cabine.

François avait posé le marmot par terre, et le pauvre mignon, saisi par
la tiédeur de la chambre, sentait se déraidir ses petits poings rougis.

Il sourit et dit d'une voix un peu flûtée:

«Fait chaud...»

La mère Louveau se retourna.

Et montrant à son homme l'enfant déguenillé debout au milieu de la
chambre, elle cria d'un ton courroucé.

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

Non! Il y a de ces minutes, dans les meilleurs ménages.

«Une surprise, hé! hé! une surprise!»

Le marinier riait jusqu'aux oreilles pour se donner une contenance; mais
il aurait bien voulu être encore dans la rue.

Et comme sa femme, attendant une explication, le regardait d'un air
terrible, il bégaya l'histoire tout de travers, avec des yeux suppliants
de chien qu'on menace.

Ses parents l'avaient abandonné, il l'avait trouvé pleurant sur le
trottoir.

On avait demandé:

«Qu'est-ce qui en veut?»

Il avait répondu:

«Moi.»

Et le commissaire lui avait dit:

«Emportez-le.

--Pas vrai, petit?»

Alors la mère Louveau éclata:

«Tu es fou, ou tu as trop bu! A-t-on jamais entendu parler d'une bêtise
pareille?

«Tu veux donc nous faire mourir dans la misère?

«Tu trouves que nous sommes trop riches?

«Que nous avons trop de pain à manger? Trop de place pour coucher?»

François considérait ses souliers sans répondre.

«Mais, malheureux, regarde-toi, regarde-nous! Ton bateau est percé comme
mon écumoire!

«Et il faut encore que tu t'amuses à ramasser les enfants des autres
dans les ruisseaux.»

Il s'était déjà dit tout cela, le pauvre homme.

Il ne songeait pas à protester.

Il baissait la tête comme un condamné qui entend le réquisitoire.

«Tu vas me faire le plaisir de reporter cet enfant-là au commissaire de
police.

«S'il fait des façons pour le reprendre, tu lui diras que ta femme ne
veut pas.

«Est-ce compris?»

Elle marchait sur lui, son poêlon à la main, avec un geste menaçant.

Le marinier promit tout ce qu'elle voulut.

«Voyons, ne te fâche pas.

«J'avais cru bien faire.

«Je me suis trompé.

«Ça suffit.

«Faut-il le ramener tout de suite?»

La soumission du bonhomme adoucit la mère Louveau. Peut-être aussi
eut-elle la vision d'un de ses enfants à elle perdu tout seul dans la
nuit, la main tendue vers les passants.

Elle se détourna pour mettre son poêlon sur le feu et dit d'un ton
bourru:

«Ce n'est pas possible ce soir, le bureau est fermé.

«Et maintenant que tu l'as pris, tu ne peux pas le reporter sur le
trottoir.

«On le gardera cette nuit, mais demain matin...»

Et la mère Louveau était si en colère qu'elle tisonnait le feu à tour de
bras...

«Mais demain matin, je te jure bien que tu m'en débarrasseras!»

Il y eut un silence.

La ménagère mettait le couvert brutalement, heurtant les verres, jetant
les fourchettes.

Clara, effrayée, se tenait coite dans un coin.

Le bébé grognait sur le lit, et l'enfant trouvé regardait avec
admiration rougir la braise.

Lui qui n'avait peut-être jamais vu de feu depuis qu'il était né!

Ce fut bien une autre joie quand il se trouva à table, une serviette au
cou, un monceau de pommes de terre dans son assiette.

Il avalait comme un rouge-gorge à qui l'on émiette du pain un jour de
neige.

La mère Louveau le servait rageusement, au fond un brin touchée par cet
appétit d'enfant maigre.

La petite Clara, ravie, le flattait avec sa cuillère.

Louveau, consterné, n'osait plus lever les yeux.

La table desservie, ses enfants couchés, la mère Louveau s'assit près du
feu, le petit entre les genoux, pour lui faire un peu de toilette.

«On ne peut pas le coucher, sale comme il est.

«Je parie qu'il n'a jamais vu ni l'éponge ni le peigne.»

L'enfant tournait comme une toupie entre ses mains.

Vraiment, une fois lavé et démêlé, il n'avait pas trop laide mine, le
pauvre petit gosse, avec son nez rose de caniche et ses mains rondes
comme des pommes d'api.

La mère Louveau considérait son oeuvre avec une nuance de satisfaction.

«Quel âge peut-il avoir?»

François posa sa pipe, enchanté de rentrer en scène.

C'était la première fois qu'on lui parlait de la soirée, et une question
valait presque un retour en grâce.

Il se leva, tira ses ficelles de sa poche.

«Quel âge, hé! hé! On va te dire ça.»

Il prit le marmot à bras le corps.

Il l'entortilla de ses cordes comme les arbres de Clamecy.

La mère Louveau le regardait avec stupéfaction.

«Qu'est-ce que tu fais donc?

--Je prends la mesure, bédame!»

Elle lui arracha la corde des mains, et la jeta à l'autre bout de la
chambre.

«Mon pauvre homme, que tu es bête avec tes manies!

«Un enfant n'est pas un baliveau.»

Pas de chance ce soir, le malheureux François!

Il bat en retraite, tout penaud, tandis que la mère Louveau couche le
petit dans le dodo de Clara.

La fillette sommeille les poings fermés, tenant toute la place.

Elle sent vaguement que l'on glisse quelque chose à côté d'elle, étend
les bras, refoule son voisin dans un coin, lui fourre les coudes dans
les yeux, se retourne et se rendort.

Maintenant on a soufflé la lampe.

La Seine, qui clapote autour du bateau, balance tout doucement la maison
de planches.

Le petit enfant perdu sent une douce chaleur l'envahir, et il s'endort
avec la sensation inconnue de quelque chose comme une main caressante
qui a passé sur sa tête, lorsque ses yeux se fermaient.



CHAPITRE II

LA BELLE-NIVERNAISE.

Mlle Clara se réveillait toujours de bonne heure.

Elle fut tout étonnée, ce matin-là, de ne pas voir sa mère dans la
cabine et de trouver cette autre tête à côté d'elle sur l'oreiller.

Elle se frotta les yeux avec ses petits poings, prit son camarade de lit
par les cheveux et le secoua.

Le pauvre Totor se réveilla au milieu des supplices les plus bizarres,
tourmenté par des doigts malins qui lui chatouillaient le cou et
l'empoignaient par le nez.

Il promena autour de lui des yeux surpris, et fut tout étonné de voir
que son rêve durait toujours.

Au-dessus d'eux, des pas craquaient.

On débarquait des planches sur le quai, avec un bruit sourd.

Mlle Clara semblait fort intriguée.

Elle éleva le petit doigt en l'air et montra le plafond à son ami avec
un geste qui voulait dire:

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

C'était la livraison qui commençait. Dubac, le menuisier de la Villette,
était arrivé à six heures, avec son cheval et sa charrette, et le père
Louveau s'était mis à la besogne, d'un entrain qu'on ne lui connaissait
pas.

Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, le brave homme, à la pensée
qu'il faudrait reporter au commissaire cet enfant qui avait si froid et
si faim.

Il s'attendait à une nouvelle scène au réveil; mais la mère Louveau
avait d'autres idées en tête, car elle ne lui parla pas de Victor.

François croyait gagner beaucoup en reculant l'heure de l'explication.

Il ne songeait qu'à se faire oublier, qu'à échapper à l'oeil de sa
femme, travaillant de tout son coeur, de peur que la mère Louveau, le
voyant oisif, ne lui criât:

«Dis donc, toi, puisque tu ne fais rien, reconduis le petit où tu l'as
pris.»

Et il travaillait.

Les tas de planches diminuaient à vue d'oeil.

Dubac avait déjà fait trois voyages, et la mère Louveau, debout sur la
passerelle, son nourrisson dans les bras, avait tout juste le temps de
compter les livraisons au passage.

Dans sa bonne volonté, François choisissait des madriers longs comme des
mâts, épais comme des murs.

Quand la solive était trop lourde, il appelait l'équipage à son secours,
pour charger.

L'équipage, c'était un matelot à jambe de bois qui composait à lui tout
seul le personnel de la _Belle-Nivernaise_.

On l'avait recueilli par charité et gardé par habitude.

L'invalide s'arc-boutait sur sa quille, on soulevait la poutre avec de
grands efforts, et Louveau, ployant sous le faix, la ceinture tendue sur
les reins, descendait lentement le pont volant.

Le moyen de déranger un homme si occupé?

La mère Louveau n'y pensait pas.

Elle allait et venait sur la passerelle, absorbée par Mimile, qui
tétait.

Toujours altéré, ce Mimile!

Comme son père.

Altéré, lui, Louveau!... pas aujourd'hui, bien sûr.

Depuis le matin qu'on travaille, il n'a pas encore été question de vin
blanc. On n'a pas seulement pris le temps de souffler, de s'éponger le
front, de trinquer sur le coin d'un comptoir.

Même, tout à l'heure, quand Dubac a proposé d'aller boire un verre,
François a répondu héroïquement:

«Plus tard, nous avons le temps.»

Refuser un verre!

La ménagère n'y comprend plus rien, on lui a changé son Louveau.

On a changé Clara aussi, car voilà onze heures sonnées, et la petite,
qui ne veut jamais rester au lit, n'a pas bougé de la matinée.

Et la mère Louveau descend quatre à quatre dans la cabine pour voir ce
qui se passe.

François reste sur le pont, les bras ballants, suffoqué comme s'il
venait de recevoir une solive dans l'estomac.

Cette fois, ça y est.

Sa femme s'est souvenue de Victor; elle va le remonter avec elle, et il
faudra se mettre en route pour le bureau du commissaire.

Mais non; la mère Louveau reparaît toute seule, elle rit, elle l'appelle
d'un signe.

«Viens donc voir, c'est trop drôle!»

Le bonhomme ne comprend rien à cette gaieté subite, et il la suit comme
un automate, les jambes roides de son émotion.

Les deux marmots étaient assis au bord du lit, en chemise, les pieds
nus.

Ils s'étaient emparés du bol de soupe que la mère, en se levant, avait
laissé à la portée des petits bras.

N'ayant qu'une cuillère pour deux bouches, ils s'empâtaient à tour de
rôle, comme des oisillons dans un nid, et Clara, qui faisait toujours
des façons pour manger sa soupe, tendait son bec à la cuillère, en
riant.

On s'était bien mis un peu de pain dans les yeux et dans les oreilles,
mais l'on n'avait rien cassé, rien renversé, et les deux bébés
s'amusaient de si bon coeur, qu'il n'y avait pas moyen de rester fâché.

La mère Louveau riait toujours.

«Puisqu'ils s'entendent si bien que cela, nous n'avons pas besoin de
nous occuper d'eux.»

François retourna vite à sa besogne, enchanté de la tournure que
prenaient les choses.

D'ordinaire, les jours de livraison, il se reposait, dans la journée,
c'est-à-dire qu'il roulait tous les cabarets de mariniers, du
Point-du-Jour au quai de Bercy.

Aussi le déchargement traînait pendant une grande semaine, et la mère
Louveau ne décolérait pas.

Mais, cette fois, pas de vin blanc, pas de paresse, une rage de bien
faire, un travail fiévreux et soutenu.

De son côté, comme s'il eût compris qu'il fallait gagner sa cause, le
petit faisait bien tout ce qu'il pouvait pour amuser Clara.

Pour la première fois de sa vie, la fillette passa la journée sans
pleurer, sans se cogner, sans trouer ses bas.

Son camarade l'amusait, la mouchait.

Il était toujours disposé à faire le sacrifice de sa chevelure pour
arrêter les larmes de Clara, au bord des cils.

Et elle tirait à pleines mains dans la tignasse embrouillée, taquinant
son grand ami comme un roquet qui mordille un caniche.

La mère Louveau voyait tout cela de loin.

Elle se disait que cette petite bonne d'enfant était tout de même
commode.

On pouvait bien garder Victor jusqu'à la fin de la livraison. Il serait
temps de le rendre après, au moment de partir.

C'est pourquoi, le soir, elle ne fit pas d'allusion au renvoi du petit,
le gorgea de pommes de terre, et le coucha comme la veille.

On aurait dit que le protégé de François faisait partie de la famille
et, à voir Clara le serrer par le cou en s'endormant, on devinait que la
fillette l'avait pris sous sa protection.

Le déchargement de la _Belle-Nivernaise_ dura trois jours.

Trois jours de travail forcé, sans une distraction, sans un écart.

Sur le midi, la dernière charrette fut chargée, le bateau vidé.

On ne pouvait prendre le remorqueur que le lendemain, et François passa
toute la journée caché dans l'entrepont, radoubant le bordage, poursuivi
par cette phrase qui, depuis trois jours, lui bourdonnait aux oreilles:

«Reporte-le chez le commissaire.»

Ah! ce commissaire!

Il n'était pas moins redouté dans la cabine de la _Belle-Nivernaise_ que
dans la maison de Guignol.

Il était devenu une espèce de croquemitaine dont la mère Louveau abusait
pour faire taire Clara.

Toutes les fois qu'elle prononçait ce nom redouté, le petit attachait
sur elle ses yeux inquiets d'enfant qui a trop tôt souffert.

Il comprenait vaguement tout ce que ce mot contenait de périls à venir.

Le commissaire! Cela voulait dire: plus de Clara, plus de caresses, plus
de feu, plus de pommes de terre. Mais le retour à la vie noire, aux
jours sans pain, aux sommeils sans lit, aux réveils sans baisers.

Aussi, comme il se cramponna aux jupes de la mère Louveau la veille du
départ, quand François demanda d'une voix tremblante:

«Voyons, le reportons-nous, oui ou non?»

La mère Louveau ne répondit pas.

On aurait dit qu'elle cherchait une excuse pour garder Victor.

Quant à Clara, elle se roulait sur le parquet, suffoquée de larmes,
décidée à avoir des convulsions si on la séparait de son ami.

La femme de tête parla gravement.

«Mon pauvre homme, tu as fait une bêtise, comme toujours.

«Maintenant il faut la payer.

«Cet enfant-là s'est attaché à nous, Clara s'est toquée de lui, et ça
peinerait tout le monde de le voir partir.

«Je vais essayer de le garder, mais je veux que chacun y mette du sien.

«La première fois que Clara aura ses nerfs ou que tu te griseras, je le
reporterai chez le commissaire.»

Le père Louveau rayonnait.

C'était dit. Il ne boirait plus.

Il riait jusqu'à ses boucles d'oreilles et chantait sur le pont,
en roulant son câble, tandis que le remorqueur entraînait la
_Belle-Nivernaise_ avec toute une flottille de bateaux.



CHAPITRE III

EN ROUTE.

Victor était en route.

En route pour la campagne de banlieue, mirant dans l'eau ses
maisonnettes et ses potagers.

En route pour le pays blanc des collines crayeuses.

En route le long des chemins de halage sonores et dallés.

En route pour la montagnette, pour le canal de l'Yonne endormi dans son
lit d'écluses.

En route pour les verdures d'hiver et les bois du Morvan.

Adossé à la barre de son bateau, et entêté dans sa volonté de ne pas
boire, François faisait la sourde oreille aux invitations des éclusiers
et des marchands de vins étonnés de le voir passer au large.

Il fallait se cramponner à la barre pour empêcher la _Belle-Nivernaise_
d'accoster les cabarets.

Depuis le temps que le vieux bateau faisait le même voyage, il
connaissait les stations, et s'arrêtait tout seul comme un cheval
d'omnibus.

A l'avant, juché sur une seule patte, l'équipage manoeuvrait
mélancoliquement une gaffe immense, repoussait les herbes, arrondissait
les tournants, accrochait les écluses.

Il ne faisait pas grande besogne, bien qu'on entendit jour et nuit sur
le pont le clabaudement de sa jambe de bois.

Résigné et muet, il était de ceux pour qui tout a mal tourné dans la
vie.

Un camarade l'avait éborgné à l'école, une hache l'avait estropié à la
scierie, une cuve l'avait ébouillanté à la raffinerie.

Il aurait fait un mendiant, mourant de faim au bord d'un fossé, si
Louveau--qui avait toujours eu du coup d'oeil--ne l'eût embauché à la
sortie de l'hôpital pour l'aider à la manoeuvre.

Ç'avait même été l'occasion d'une fière querelle, autrefois, exactement
comme pour Victor.

La femme de tête s'était fâchée.

Louveau avait baissé le nez.

Et l'équipage avait fini par rester.

A présent il faisait partie de la ménagerie de la _Belle-Nivernaise,_ au
même titre que le chat et le corbeau.

Le père Louveau gouverna si droit, et l'équipage manoeuvra si juste,
que douze jours après son départ de Paris, la _Belle-Nivernaise,_ ayant
remonté le fleuve et les canaux, vint s'amarrer au pont de Corbigny pour
dormir en paix son sommeil d'hiver.

De décembre à la fin de février, les mariniers ne naviguent pas.

Ils radoubent leurs bateaux et parcourent les forêts pour acheter sur
pied les coupes de printemps.

Comme le bois n'est pas cher, on brûle beau feu dans les cabines, et,
si la vente d'automne a bien réussi, ce temps de chômage est un repos
joyeux.

On disposa la _Belle-Nivernaise_ pour l'hivernage, c'est-à-dire que
l'on décrocha le gouvernail, que l'on cacha le mât de fortune dans
l'entrepont et que toute la place resta libre pour jouer et pour courir
sur la tillac.

Quel changement de vie pour l'enfant trouvé! Pendant tout le voyage, il
était demeuré abasourdi, effarouché.

On aurait dit un oiseau élevé en cage que la liberté étonne, et qui
oublie du coup sa roulade et ses ailes.

Trop jeune pour être charmé du paysage, déroulé sous ses yeux, il avait
subi pourtant la majesté de cette montée du fleuve entre deux horizons
fuyants.

La mère Louveau, qui le voyait sauvage et taciturne, répétait du matin
au soir:

«Il est sourd-muet!»

Non, il n'était pas muet, le petit Parisien du faubourg du Temple!

Quand il eut bien compris qu'il ne rêvait pas, qu'il ne retournerait
plus dans sa mansarde, et que malgré les menaces de la mère Louveau, on
n'avait plus grand chose à craindre du commissaire, sa langue se délia.

Ce fut l'épanouissement d'une fleur de cave, que l'on porterait sur une
croisée.

Il cessa de se blottir dans les coins avec une sauvagerie de furet
traqué.

Ses yeux enfoncés sous son front bombé perdirent leur mobilité inquiète,
et, bien qu'il restât pâlot et de mine réfléchie, il apprit à rire avec
Clara.

La fillette aimait passionnément son camarade, comme on aime à cet
âge-là, pour le plaisir de se quereller et de se raccommoder.

Bien qu'elle fût têtue comme une petite bourrique, elle avait un coeur
très tendre, et il suffisait de parler du commissaire pour la faire
obéir.

On était à peine arrivé à Corbigny qu'une nouvelle soeur vint au monde.

Mimile avait tout juste dix-huit mois, et cela fit bien des berceaux
dans la cabine, bien de la besogne aussi; car, avec toutes les charges
que l'on avait, il n'était pas possible de payer une servante.

La mère Louveau bougonnait à faire trembler la jambe de bois de
l'équipage.

Personne ne la plaignait dans le pays. Même, les paysans ne se gênèrent
pas pour dire leur façon de penser à M. le curé qui proposait le
marinier pour exemple.

«Tout ce que vous voudrez, monsieur le curé, ça n'a pas de bon sens,
quand on a trois enfants à soi, d'aller ramasser ceux des autres.

«Mais les Louveau ont toujours été comme cela.»

«C'est la gloriole qui les tient, et tous les conseils qu'on leur
donnera ne les changeront pas.»

On ne leur souhaitait pas de mal, mais on n'aurait pas été fâché qu'ils
reçussent une leçon.

M. le curé était un brave homme sans malice, qui devenait aisément de
l'avis des autres, et finissait par se rappeler un passage de l'Écriture
ou des Pères pour se rassurer lui-même sur ses revirements.

«Mes paroissiens ont raison, se disait-il en passant la main sous son
menton mal rasé.

«Il ne faut pas tenter la divine Providence.»

Mais, comme à tout prendre, les Louveau étaient de braves gens, il leur
fit, à l'ordinaire, sa visite pastorale.

Il trouva la mère taillant des culottes pour Victor dans une vieille
vareuse, car le mioche était arrivé sans bagage et la ménagère ne
pouvait souffrir des loques autour d'elle.

Elle donna un banc à M. le curé, et comme il lui parlait de Victor,
insinuant que, peut-être, avec la protection de Monseigneur, on pourrait
le faire entrer à l'orphelinat d'Autun, la mère Louveau, qui avait son
franc-parler avec tout le monde, répondit brusquement:

«Que le petit soit une charge pour nous autres, ça c'est sûr, monsieur
le curé; m'est avis que, en me l'apportant, François a prouvé une fois
de plus qu'il n'était pas un aigle.

«Je n'ai pas le coeur plus dur que le père; si j'avais rencontré Victor,
ça m'aurait fait de la peine, pourtant je l'aurais laissé où il était.

«Mais maintenant qu'on l'a pris, ce n'est pas pour s'en défaire, et, si,
un jour, nous nous trouvons dans l'embarras à cause de lui, nous n'irons
pas demander la charité à personne.»

A ce moment Victor entra dans la cabine, portant Mimile à son cou.

Le marmot, furieux d'avoir été sevré, se vengeait en refusant de poser
le pied à terre.

Il faisait ses dents et mordait le monde.

Ému de ce spectacle, M. le curé étendit la main sur la tête de l'enfant
trouvé, et dit solennellement:

«Dieu bénit les grandes familles.»

Et il s'en alla, enchanté d'avoir trouvé dans ses souvenirs une sentence
si appropriée à la situation.

Elle n'avait pas menti, la mère Louveau, en disant que Victor était
maintenant de la famille.

Tout en bougonnant, tout en parlant sans cesse de reporter le petit chez
le commissaire, la femme de tête s'était attachée au pauvre pâlot qui ne
quittait pas ses jupes.

Quand Louveau trouvait qu'on en faisait trop, elle répondait
invariablement:

«Il ne fallait pas le prendre.»

Dès qu'il eut sept ans, elle l'envoya à l'école avec Clara.

C'était toujours Victor qui portait le panier et les livres.

Il se battait vaillamment pour défendre le goûter contre l'appétit sans
scrupules des jeunes Morvandiaux.

Il n'avait pas moins de courage au travail qu'à la bataille, et, bien
qu'il ne suivit l'école qu'en hiver, quand on ne naviguait pas, il en
savait plus, à son retour, que les petits paysans, lourds et bruyants
comme leurs sabots, qui bâillaient douze mois de suite sur l'abécédaire.

Victor et Clara revenaient de l'école par la forêt.

Les deux enfants s'amusaient à regarder les bûcherons saper les arbres.

Comme Victor était léger et adroit, on le faisait grimper à la cime des
sapins pour attacher la corde qui sert à les abattre. Il paraissait plus
petit à mesure qu'il montait, et quand il arrivait en haut, Clara avait
très peur.

Lui, brave, se balançait tout exprès pour la taquiner.

D'autres fois, ils allaient voir M. Maugendre à son chantier.

Le charpentier était un homme maigre et sec comme une douve.

Il vivait seul, en dehors du village, en pleine forêt.

On ne lui connaissait pas d'amis.

La curiosité villageoise avait été longtemps intriguée par la solitude
et le silence de cet inconnu qui était venu, du fond de la Nièvre,
monter un chantier à l'écart des autres.

Depuis six ans, il travaillait par tous les temps, sans jamais chômer,
comme un homme à la peine, bien qu'il passât pour avoir beaucoup de
«denrée», fit de gros marchés et allât souvent consulter le notaire de
Corbigny sur le placement de ses économies.

Un jour il avait dit à M. le curé qu'il était veuf.

On n'en savait pas plus.

Quand Maugendre voyait arriver les enfants, il posait sa scie, et
laissait là sa besogne pour causer avec eux.

Il s'était pris d'affection pour Victor. Il lui enseignait à tailler des
coques de bateau dans des éclats de bois.

Une fois, il lui dit:

«Tu me rappelles un enfant que j'ai perdu.»

Et, comme s'il eût craint d'en avoir trop conté, il ajouta:

«Oh! il y a longtemps, bien longtemps.»

Un autre jour, il dit au père Louveau:

«Quand tu ne voudras plus de Victor, donne-le moi.

«Je n'ai pas d'héritiers, je ferai des sacrifices, je l'enverrai à
la ville, au collège. Il passera des examens, il entrera à l'école
forestière.»

Mais François était encore dans le feu de sa belle action. Il refusa,
et Maugendre attendit patiemment que l'accroissement progressif de la
famille Louveau, ou quelque embarras d'argent, dégoûtât le marinier des
adoptions.

Le hasard parut vouloir exaucer ses voeux.

En effet, on eût pu croire que le guignon s'était embarqué sur la
_Belle-Nivernaise_ en même temps que Victor.

Depuis ce moment-là, tout allait de travers.

Le bois se vendait mal.

L'équipage se cassait toujours quelque membre la veille des livraisons.

Enfin, un beau jour, au moment de partir pour Paris, la mère Louveau
tomba malade.

Au milieu des hurlements des marmots, François perdait la tête.

Il confondait la soupe et les tisanes.

Il impatientait si fort la malade par ses sottises qu'il renonça à la
soigner et laissa faire Victor.

Pour la première fois de sa vie, le marinier acheta son bois.

Il avait beau entortiller les arbres avec ses ficelles, prendre
trente-six fois de suite la même mesure, il se trompait toujours dans le
calcul,--vous savez le fameux calcul:

Je multiplie, je multiplie...

C'était la mère Louveau qui savait ça!

Il exécuta la commande tout de travers, se mit en route pour Paris avec
une grosse inquiétude, tomba sur un acheteur malhonnête, qui profita
de la circonstance pour le rouler.

Il revint au bateau le coeur bien gros, s'assit au pied du lit, et dit
d'une voix désolée:

«Ma pauvre femme, tâche de te guérir ou nous sommes perdus.»

La mère Louveau se remit lentement. Elle se débattit contre la mauvaise
chance, fit l'impossible pour joindre les deux bouts.

S'ils avaient eu de quoi acheter un bateau neuf, ils auraient pu relever
leur commerce, mais on avait dépensé toutes les économies pendant les
jours de maladie, et les bénéfices passaient à boucher les trous de la
_Belle-Nivernaise_ qui n'en pouvait plus.

Victor devint une lourde charge pour eux.

Ce n'était plus l'enfant de quatre ans qu'on habillait dans une vareuse
et que l'on nourrissait par-dessus le marché.

Il avait douze ans, maintenant; il mangeait comme un homme, bien qu'il
fût resté maigrichon, tout en nerfs et qu'on ne pût encore songer à lui
faire manoeuvrer la gaffe,--quand l'Équipage se cassait quelque chose.

Et tout allait de mal en pis. On avait eu grand'peine au dernier voyage,
à remonter la Seine jusqu'à Clamecy.

La _Belle-Nivernaise_ faisait eau de toutes parts; les raccords ne
suffisaient plus, il aurait fallu radouber toute la coque, ou plutôt
mettre la barque au rancart et la remplacer.

Un soir de mars, c'était la veille de l'appareillage pour Paris, comme
Louveau tout soucieux prenait congé de Maugendre, après avoir réglé son
compte de bois, le charpentier lui offrit de venir boire une bouteille
dans sa maison.

«J'ai à te causer, François.»

Ils entrèrent dans la cabane.

Maugendre remplit deux verres et ils s'attablèrent en face l'un de
l'autre.

«Je n'ai pas toujours été isolé comme tu vois, Louveau.

«Je me rappelle un temps où j'avais tout ce qu'il faut pour être
heureux; un peu de bien et une femme qui m'aimait.

«J'ai tout perdu.

«Par ma faute.»

Et le charpentier s'interrompit; l'aveu qu'il avait dans la gorge
l'étranglait.

«Je n'ai jamais été un méchant homme, François. Mais j'avais un vice.

--Toi?

--Je l'ai encore.

«J'aime la «denrée» par-dessus tout.

«C'est ce qui a causé mes malheurs.

--Comment ça, mon pauvre Maugendre?

--Je vais te le dire.

«Sitôt marié, quand nous avons eu notre enfant, l'idée m'est venue
d'envoyer ma femme à Paris, chercher une place de nourrice.

«Ça rapporte gros, quand le mari a de l'ordre et qu'il sait conduire sa
maison tout seul.

«Ma femme ne voulait pas se séparer de son moutard.

«Elle me disait:

«Mais mon homme, nous gagnons assez d'argent comme ça!

«Le reste serait de l'argent maudit!

«Il ne nous profiterait pas.

«Laisse ces ressources-là aux pauvres ménages déjà chargés d'enfants, et
épargne-moi le chagrin de vous quitter.

«Je n'ai rien voulu écouter, Louveau, et je l'ai forcée à partir.

--Eh bien?

--Eh bien, quand ma femme a eu trouvé une place, elle a donné son enfant
à une vieille pour le ramener au pays.

«Elle les a accompagnés au chemin de fer.

«Depuis on n'en a plus jamais entendu parler.

--Et ta femme, mon pauvre Maugendre?

--Quand on lui a appris la nouvelle, ça a fait tourner son lait.

«Elle est morte.»

Ils se turent tous deux, Louveau ému de ce qu'il venait d'entendre,
Maugendre accablé par ses souvenirs.

Ce fut le charpentier qui parla le premier:

«Pour me punir, je me suis condamné à l'existence que je mène.

«J'ai vécu douze ans à l'écart de tous.

«Je n'en peux plus. J'ai peur de mourir seul.

«Si tu as pitié de moi, tu me donneras Victor, pour me remplacer
l'enfant que j'ai perdu.»

Louveau était très embarrassé.

Victor leur coûtait cher.

Mais, si on se séparait de lui au moment on il allait pouvoir se rendre
utile, tous les sacrifices qu'on s'était imposés pour l'élever seraient
perdus.

Maugendre devina sa pensée:

«Il va sans dire, François, que, si tu me le donnes, je te dédommagerai
de tes frais.

«Ça serait aussi une bonne affaire pour le petit. Je ne peux jamais voir
les élèves forestiers dans les bois sans me dire: J'aurais pu faire de
mon garçon un monsieur comme ces messieurs-là.

«Victor est laborieux et il me plaît. Tu sais bien que je le traiterai
comme mon fils.

«Voyons, est-ce dit?»

On en causa le soir, les enfants couchés dans la cabine de la
_Belle-Nivernaise_.

La femme de tête essaya de raisonner.

«Vois-tu, François, nous avons fait pour cet enfant-là tout ce que nous
avons pu.

«Dieu sait qu'on désirait le garder!

«Mais, puisqu'il s'offre une occasion de nous séparer de lui sans le
rendre malheureux, il faut tâcher d'avoir du courage.»

Et, malgré eux, les yeux se tournèrent vers le lit, où Victor et Mimile
dormaient d'un sommeil d'enfants, calme et abandonné.

«Pauvre petit!» dit François d'une voix douce.

Ils entendaient la rivière clapoter le long du bordage, et, de temps en
temps, le sifflet du chemin de fer déchirant la nuit.

La mère Louveau éclata en sanglots:

«Dieu aie pitié de nous, François, je le garde!»



CHAPITRE IV

LA VIE EST RUDE.

Victor touchait à ses quinze ans.

Il avait poussé tout d'un coup, le petit pâlot, devenant un fort gars
aux épaules larges, aux gestes tranquilles.

Depuis le temps qu'il naviguait sur la _Belle-Nivernaise_, il commençait
à connaître son chemin comme un vieux marinier, nommant les bas-fonds,
flairant les hauteurs d'eau, passant des manoeuvres de la perche à
celles du gouvernail.

Il portait la ceinture rouge et la vareuse bouffante autour des reins.

Quand le père Louveau lui abandonnait la barre, Clara, qui se faisait
grande fille, venait tricoter à côté de lui, éprise de sa figure calme
et de ses mouvements robustes.

Cette fois-là, la route de Corbigny à Paris avait été rude.

Grossie par les pluies d'automne, la Seine avait fait tomber les
barrages, et se ruait vers la mer comme une bête échappée.

Les mariniers inquiets hâtaient leurs livraisons, car le fleuve roulait
déjà au ras des quais, et les dépêches, envoyées d'heure en heure par
les postes d'éclusiers annonçaient de mauvaises nouvelles.

On disait que les affluents rompaient leurs digues, inondaient la
campagne, et la crue montait, montait.

Les quais étaient envahis par une foule affairée, grouillement d'hommes,
de charrettes et de chevaux; au-dessus les grues à vapeur manoeuvraient
leur grand bras.

La Halle aux vins était déjà déblayée.

Des camions emportaient des caisses de sucre.

Les loueurs quittaient leurs cabines; les quais se vidaient; et la file
des charrois, gravissant la pente des rampes, fuyait la crue comme une
armée en marche.

Retardés par la brutalité des eaux et les relâches des nuits sans lune,
les Louveau désespéraient de livrer leur bois à temps.

Tout le monde avait mis la main à la besogne, et l'on travaillait fort
tard dans la soirée à la lueur des becs de gaz du quai et des lanternes.

A onze heures, toute la cargaison était empilée au pied de la rampe.

Comme la charrette de Dubac, le menuisier, ne reparaissait pas, on se
coucha.

Ce fut une terrible nuit, pleine de grincements de chaînes, de
craquements de bordages, de chocs de bateaux.

La _Belle-Nivernaise_, disloquée par les secousses, poussait des
gémissements comme un patient à la torture.

Pas moyen de fermer l'oeil.

Le père Louveau, sa femme, Victor et l'Équipage se levèrent à l'aube,
laissant les enfants dans leur lit.

La Seine avait encore monté dans la nuit.

Houleuse et vaguée comme une mer, elle coulait verte sous le ciel bas.

Sur les quais, pas un mouvement de vie.

Sur l'eau, pas une barque.

Mais des débris de toits et de clôtures charriés au fil du courant.

Au delà des ponts, la silhouette de Notre-Dame, estompée dans le
brouillard.

Il ne fallait pas perdre une seconde, car le fleuve avait déjà franchi
les parapets du bas port, et les vaguettes, léchant le bout des
planches, avaient fait écrouler les piles de bois.

A mi-jambes dans l'eau, François, la mère Louveau et Dubac chargeaient
la charrette.

Tout d'un coup, un grand bruit, à côté d'eux, les effraya.

Un chaland, chargé de pierres meulières brisant sa chaîne, vint couler
bas contre le quai, fendu de l'étrave à l'étambot.

Il y eut un horrible déchirement suivi d'un remous.

Et, comme ils restaient immobiles, terrifiés par ce naufrage, ils
entendirent une clameur derrière eux.

Déchaînée par la secousse, la _Belle-Nivernaise_ se détachait du bord.

La mère Louveau poussa un cri:

«Mes enfants!»

Victor s'était déjà précipité dans la cabine.

Il reparut sur le pont, le petit dans les bras.

Clara et Mimile le suivaient, et tous tendaient les mains vers le quai.

«Prenez-les!

--Un canot!

--Une corde!»

Que faire?

Pas moyen de les passer tous à la nage.

Et l'Équipage qui courait d'un bordage à l'autre, inutile, affolé!

Il fallait accoster à tout prix.

En face de cet homme égaré et de ces petits sanglotants, Victor
improvisé capitaine se sentit l'énergie qu'il fallait pour les sauver.

Il commandait:

«Allons! Jette une amarre!

«Dépêche-toi!

--Attrape!»

Ils recommencèrent par trois fois.

Mais la _Belle-Nivernaise_ était déjà trop loin du quai, le câble tomba
dans l'eau.

Alors Victor courut au gouvernail, et on l'entendit qui criait:

«Ayez pas peur! Je m'en charge!»

En effet, d'un vigoureux coup de barre il redressa l'embarcation qui
s'en allait, prise de flanc, à la dérive.

Sur le quai, Louveau perdait la tête.

Il voulait se jeter à l'eau pour rejoindre ses enfants, mais Dubac
l'avait saisi à bras-le-corps, pendant que la mère Louveau se couvrait
la figure avec les mains pour ne pas voir.

Maintenant la _Belle-Nivernaise_ tenait le courant et filait avec la
vitesse d'un remorqueur sur le pont d'Austerlitz.

Tranquillement adossé à la barre, Victor gouvernait, encourageait les
petits, donnait des ordres à l'Équipage.

Il était sûr d'être dans la bonne passe, car il avait manoeuvré droit
sur le drapeau rouge pendu au milieu de la maîtresse-arche pour
indiquer la route aux mariniers.

Mais aurait-on la hauteur de passer, mon Dieu!

Il voyait le pont se rapprocher très vite.

«A ta gaffe, l'Équipage! Toi, Clara, ne lâche pas les enfants.»

Il se cramponnait au gouvernail.

Il sentait déjà le vent de l'arche dans ses cheveux.

On y était.

Emportée par son élan, la _Belle-Nivernaise_ disparut sous la travée,
avec un bruit épouvantable, mais non pas si vite, que la foule, amassée
sur le pont d'Austerlitz, n'aperçût le matelot à la jambe de bois
manquer son coup de gaffe, et tomber à plat ventre, tandis que l'enfant
criait du gouvernail:

«Un grappin! un grappin!»

La _Belle-Nivernaise_ était sous le pont.

Dans l'ombre de l'arche, Victor distinguait nettement les énormes
anneaux scellés dans l'assise des piles, les joints de la voûte
au-dessus de sa tête, et, dans la perspective, l'enfilade des autres
ponts encadrant des pans de ciel.

Puis ce fut comme un élargissement d'horizon, un éblouissement de plein
air au sortir d'une cave, un bruit de hourras au-dessus de sa tête, et
la vision de la cathédrale, ancrée sur le fleuve comme une frégate.

Le bateau s'arrêta net.

Des pontiers avaient réussi à lancer un croc dans le bordage.

Victor courut à l'amarre et enroula solidement le câble autour de la
corde.

On vit la _Belle-Nivernaise_ virer de bord, pivoter sur l'amarre et,
cédant à l'impulsion nouvelle qui la halait, accoster lentement le quai
de la Tournelle, avec son équipage de marmots et son capitaine de quinze
ans.

Oh! quelle joie, le soir, de se compter tous autour du fricot fumant,
dans la cabine du bateau--cette fois bien ancré, bien amarré.

Le petit héros à la place d'honneur,--la place du capitaine.

On n'avait pas beaucoup d'appétit, après la rude émotion du matin, mais
les coeurs étaient dilatés, comme à la suite des angoisses.

On respirait largement.

On clignait de l'oeil au travers de la table pour se dire:

«Hein! tout de même, si nous l'avions reporté chez le commissaire?»

Et le père Louveau riait jusqu'aux oreilles, promenant un regard mouillé
sur sa couvée.

On aurait dit qu'il leur était arrivé une bonne fortune, que la
_Belle-Nivernaise_ n'avait plus un trou dans les côtes, qu'ils avaient
gagné le gros lot à la loterie.

Le marinier assommait Victor de coups de poings.

Une façon de lui témoigner sa tendresse.

«Mâtin de Victor!

«Quel coup de barre!

«As-tu vu ça, l'Équipage?

«Je n'aurais pas mieux fait, hé! hé! moi, le patron.»

Le bonhomme en eut pour quinze jours à pousser des exclamation, à courir
les quais pour raconter le coup de barre.

«Vous comprenez:

«Le bateau drossait.

«Alors lui:

«Vlan!»

Et il faisait un geste pour indiquer la manoeuvre.

Pendant ce temps la Seine baissait et le moment approchait de repartir.

Un matin, comme Victor et Louveau pompaient sur le tillac, le facteur
apporta une lettre.

Il y avait un cachet bleu derrière.

Le marinier ouvrit la lettre d'une main un peu tremblante, et, comme il
n'était pas beaucoup plus fort sur la lecture que sur le calcul, il dit
à Victor:

«Épelle-moi ça, toi.»

Et Victor lut:

BUREAU DU COMMISSAIRE DE POLICE

XIIe ARRONDISSEMENT

«Monsieur Louveau (François), patron-marinier est invité à passer dans
le plus bref délai au cabinet du commissaire de police.»

«C'est tout?

--C'est tout.»

Louveau s'absenta toute la journée.

Quand il rentra, le soir, toute sa gaieté avait disparu...

Il était sombre, hargneux, taciturne.

La mère Louveau n'y comprenait rien, et, comme les petits étaient montés
sur le pont pour jouer, elle lui demanda:

«Qu'est-ce qui se passe?

--J'ai des ennuis.

--A cause de ta livraison?

--Non, à propos de Victor.»

Et il conta sa visite au commissaire.

«Tu sais, cette femme qui l'a abandonné? Ce n'était pas sa mère.

--Ah! bah!

--Elle l'avait volé.

--Comment le sait-on?

--C'est elle-même qui l'a avoué au commissaire avant de mourir.

--Mais alors on t'a dit le nom de ses parents?»

Louveau tressaillit.

«Pourquoi veux-tu qu'on me l'ait dit!

--Dame! puisqu'on t'a fait demander.»

François se fâcha.

«Si je le savais, je te le dirais peut-être?»

Il était tout rouge de colère, et il sortit en claquant la porte.

La mère Louveau resta interdite.

«Qu'est-ce qu'il a donc?»

Oui, qu'est-ce qu'il avait donc, François?

A partir de ce jour, ses façons, ses paroles, son caractère, tout fut
changé en lui.

Il ne mangeait plus, il dormait mal, il parlait la nuit.

Il répondait à sa femme!

Il querellait l'Équipage, rudoyait tout le monde, et Victor plus que les
autres.

Quand la mère Louveau, étonnée, lui demandait ce qu'il avait, il
répondait brutalement:

«Je n'ai rien.

«Est-ce que j'ai l'air d'avoir quelque chose?

«Vous êtes tous conjurés contre moi.»

La pauvre femme y perdait sa peine:

«Il devient fou, ma parole!»

Elle le crut tout à fait toqué, lorsque, un beau soir, il leur fit une
scène épouvantable à propos de Maugendre.

On était au bout du voyage et l'on allait arriver à Clamecy.

Victor et Clara causaient de l'école, et le garçon ayant dit qu'il
aurait du plaisir à revoir Maugendre, le père Louveau s'emporta:

«Laisse-moi tranquille avec ton Maugendre.

«Je ne veux plus avoir affaire à lui.»

La mère intervint:

«Qu'est-ce qu'il t'a fait?

--Il m'a fait... Il m'a fait... Ça ne te regarde pas. Je suis le maître,
peut-être!»

Hélas! il était si bien le maître maintenant, que, au lieu de relâcher
à Corbigny, comme à l'habitude, il remonta deux lieues plus haut, en
pleine forêt.

Il déclara que Maugendre ne songeait qu'à le rouler dans tous ses
marchés, et qu'il ferait de meilleures affaires avec un autre vendeur.

On était trop loin du village pour songer à aller en classe.

Victor et Clara couraient les bois toute la journée pour faire du fagot.

Quand ils étaient las de porter leur charge, ils la déposaient au dos
d'un fossé et s'asseyaient par terre au milieu des fleurs.

Victor tirait un livre de sa poche et faisait lire Clara.

Ils aimaient à voir le soleil, filtrant au travers des branches, jeter
des lumières tremblantes sur leur page et sur leurs cheveux. Autour
d'eux, le bourdonnement des milliers de petites bêtes; au loin, le calme
des bois.

Quand on s'était attardé, il fallait revenir bien vite tout du long de
la grande avenue, barrée par l'ombre des troncs.

Au bout on apercevait dans une éclaircie le mât de la _Belle-Nivernaise_
et la lueur d'un feu dans le brouillard léger qui montait de la rivière.

C'était la mère Louveau qui cuisinait en plein vent au bord de l'eau,
sur un feu de bourrée.

Près d'elle, Mimile ébouriffé comme un plumeau, sa chemise crevant les
culottes, surveillait amoureusement la marmite.

La petite soeur se roulait par terre.

L'Équipage et Louveau fumaient leurs pipes.

Un soir, à l'heure de la soupe, ils virent quelqu'un sortir du bois et
venir à eux.

«Tiens, Maugendre!»

C'était le charpentier.

Bien vieilli, bien blanchi.

Il avait un bâton à la main, et semblait oppressé en parlant.

Il vint à Louveau et lui tendit la main.

«Eh bien! Tu m'as donc quitté, François?»

Le marinier bredouilla une réponse embarrassée.

«Oh! je ne t'en veux pas.»

Il avait l'air si las que la mère Louveau en fut touchée.

Sans prendre garde à la mauvaise humeur de son mari, elle lui offrit un
banc pour s'asseoir.

«Vous n'êtes pas malade au moins, monsieur Maugendre?

--J'ai pris un mauvais froid.» Il parlait lentement, presque bas.

La peine l'avait adouci.

Il conta qu'il allait quitter le pays pour aller vivre au fond de la
Nièvre.

«C'est fini; je ne ferai plus le commerce.

«Je suis riche maintenant; j'ai de l'argent, beaucoup d'argent.

«Mais à quoi bon?

«Je ne peux pas racheter le bonheur que j'ai perdu.»

François écoutait, les sourcils froncés.

Maugendre continua:

«Plus je vieillis, plus je souffre d'être seul.

«Autrefois, j'oubliais encore en travaillant; mais à présent, je n'ai
plus le coeur à la besogne.

«Je n'ai plus de goût à rien.

«Aussi, je vais me dépatrier, ça me distraira peut-être.»

Et, comme malgré lui, ses yeux se tournaient vers les enfants.

A ce moment Victor et Clara débouchèrent de l'avenue avec leur charge de
ramée.

En apercevant Maugendre, ils jetèrent leurs fagots et coururent à lui.

Il les accueillit amicalement comme toujours, et dit à Louveau, qui
restait sombre:

«Tu es heureux, toi, tu as quatre enfants. Moi, je n'en ai plus.»

Et il soupira:

«Je n'ai rien à dire, c'est de ma faute.» Il s'était levé.

Tout le monde l'imita.

«Adieu, Victor. Travaille bien et aime tes parents, tu le dois.»

Il lui avait posé la main sur l'épaule, il le regardait longuement:

«Dire que si j'avais un enfant, il serait comme lui.»

En face, Louveau, la bouche colère, avait un air de dire:

«Mais va-t-on donc!»

Pourtant au moment où le charpentier s'en allait, François eut un élan
de pitié et l'appela:

«Maugendre, tu ne manges pas la soupe avec nous?»

C'était dit comme malgré soi, d'un ton brusque qui décourageait
d'accepter.

Le vieux secoua la tête.

«Merci, je n'ai pas faim.

«Le bonheur des autres, vois-tu, ça fait mal quand on est bien triste.»

Et il s'éloigna, courbé sur sa canne.

Louveau ne prononça pas une parole de la soirée.

Il passa la nuit à marcher sur le pont et, le matin, sortit sans rien
dire à personne.

Il se rendit au presbytère.

La maison du curé était voisine de l'église.

C'était une grande bâtisse carrée avec une cour par devant et un potager
derrière.

Des poules picoraient sur le seuil.

Une vache à l'attache beuglait dans l'herbage.

Louveau se sentait le coeur allégé par sa résolution.

En ouvrant la barrière, il se dit avec un soupir de satisfaction qu'il
serait débarrassé de son souci quand il sortirait.

Il trouva M. le curé assis au frais dans sa salle à manger.

Le prêtre avait fini son repas et sommeillait légèrement, la tête
inclinée sur son bréviaire.

Réveillé par l'entrée de Louveau, il marqua la page, et ayant fermé
le livre, fit asseoir le marinier qui tournait sa casquette entre ses
doigts.

«Voyons, François, que me voulez-vous?»

Il voulait un conseil, et il demanda la permission de conter tout du
long son histoire.

«Parce que, vous savez, monsieur le curé, je ne suis pas bien fort. Je
ne suis pas un aigle, hé! hé! comme dit ma femme.»

Et mis à l'aise par ce préambule, il narra son affaire, très essoufflé,
très rouge, en considérant obstinément la visière de sa casquette.

«Vous vous souvenez, monsieur le curé, que Maugendre vous a dit qu'il
était veuf?

«Il y a quinze ans de ça; sa femme était venue à Paris pour faire une
nourriture.

«Elle avait montré son enfant au médecin comme c'était l'usage, elle lui
avait donné à téter une dernière goutte, et puis elle l'avait confié à
une meneuse.»

Le prêtre l'interrompit:

«Qu'est-ce que c'est qu'une meneuse, François?

--C'est une femme, monsieur le curé, que l'on charge de reconduire au
pays les enfants des nourrices.

«Elle les emporte à la hotte, dans un panier, comme de pauvres petits
chats.

--Drôle de métier!

--Il y a des honnêtes gens pour le faire, monsieur le curé.

«Mais la mère Maugendre était tombée sur une femme qu'on ne connaissait
pas, une sorcière qui volait les enfants et les louait à d'autres
fainéantes, pour les trimbaler dans la rue et faire pitié au monde.

--Qu'est-ce que vous me contez là, François?

--La vérité toute pure, monsieur le curé.

«Cette coquine de femme-là a enlevé un tas d'enfants, et le mioche de
Maugendre avec les autres.

«Elle l'a gardé jusqu'à quatre ans.

«Elle voulait lui apprendre à mendier, mais c'était le fils d'un brave
homme, il refusait de tendre la main.

«Alors, elle l'a abandonné dans la rue, et puis, deviens ce que tu peux!

«Mais voilà que, il y a six mois, à l'hôpital, au moment de mourir, un
remords l'a prise.

«Je sais ce que c'est, monsieur le curé, ça fait diablement souffrir.»

Et il leva les yeux au plafond, comme pour jurer qu'il ne mentait pas,
le pauvre homme.

«Alors, elle a demandé le commissaire.

«Elle lui a dit le nom de l'enfant.

«Le commissaire me l'a répété.

«C'est Victor.»

M. le curé laissa tomber son bréviaire.

«Victor est le fils de Maugendre?

--C'est sûr.»

L'ecclésiastique n'en revenait pas.

Il balbutia une phrase où l'on distinguait les mots de... pauvre
enfant... doigt de Dieu...

Il se leva, marcha dans la chambre, s'approcha de la fenêtre, se versa
un verre d'eau, et finit par s'arrêter en face de Louveau les mains
enfoncées dans sa ceinture.

Il cherchait une sentence qui s'appliquât à l'événement, et, comme il
n'en trouvait pas, il dit simplement:

«Eh bien! mais il faut le rendre à son père.»

Louveau tressaillit.

«Voilà justement mon ennui, monsieur le curé.

«Depuis six mois que je sais ça, je n'ai eu le courage de rien dire à
personne, pas même à ma femme.

«Nous nous sommes donné tant de mal pour élever cet enfant-là; nous
avons eu tant de misère ensemble, que, aujourd'hui, je ne sais plus
comment je ferais pour m'en séparer.»

Tout ça, c'était vrai, et si Maugendre semblait à plaindre, on pouvait
bien avoir aussi pitié du pauvre François.

Pris entre ces attendrissements contradictoires, M. le curé suait à
grosses gouttes, appelait mentalement les lumières d'en haut.

Et, oubliant que Louveau était venu lui demander un avis, il articula
d'une voix étouffée:

«Voyons, François, mettez-vous à ma place, que conseilleriez-vous?»

Le marinier baissa la tête.

«Je vois bien qu'il faudra rendre Victor, monsieur le curé.

«J'ai senti ça l'autre jour quand Maugendre est venu nous surprendre,
il m'a fendu le coeur à le voir si vieux, si triste et si cassé.

«J'étais honteux comme si j'avais eu de l'argent à lui, de l'argent
volé, dans ma poche.

«Je ne pouvais plus porter mon secret tout seul, je suis venu vous le
dire.

--Et vous avez bien fait, Louveau, dit M. le cure, enchanté de voir le
marinier lui fournir une solution.

«Il n'est jamais trop tard pour réparer une faute.

«Je vais vous accompagner chez Maugendre.

«Vous lui avouerez tout.

--Demain, monsieur le curé!

--Non, François, tout de suite.»

Et, voyant la douleur du bonhomme, le tortillement convulsif de sa
casquette, il implora d'une voix faible:

«Je vous en prie, Louveau, pendant que nous sommes décidés tous les
deux!



CHAPITRE V

LES AMBITIONS DE MAUGENDRE.

Un fils!

Maugendre a un fils!

Il le couve des yeux, assis en face de lui, sur la banquette du wagon,
qui les emporte en bourdonnant sur Nevers.

C'est un véritable enlèvement.

Le vieux a emporté son fils presque sans dire merci, comme un manant qui
a gagné le gros lot, et se sauve avec.

Il n'a pas voulu laisser son enfant ouvert à toutes les affections
anciennes.

Il a l'avarice de la tendresse, comme il a eu celle de l'or.

Pas d'emprunt! pas de partage!

Mais son trésor à lui tout seul, sans yeux autour pour le guigner.

Les oreilles de Maugendre bourdonnent comme l'express.

Sa tête est chauffée comme la locomotive.

Et son rêve roule plus vite que toutes les locomotives et que tous les
express, franchissant d'un élan les jours, les mois, les années.

Ce qu'il rêve c'est un Victor de vingt ans, boutonné d'argent, habillé
de vert sombre.

Un élève de l'école forestière!

On dirait même que l'élève Maugendre a l'épée au côté et le bicorne sur
l'oreille,--comme un polytechnicien;--car toutes les écoles et tous les
uniformes sont un peu mêlés dans le rêve de Maugendre.

Et qu'importe!

Les galons et les dorures ne coûtent pas au charpentier.

On a de la «denrée» pour payer tout ça... Et Victor sera un «monsieur»
chamarré des pieds à la tête.

Les hommes lui parleront chapeau bas.

Les belles dames en seront folles.

Et, dans un coin, il y aura un vieux aux mains calleuses qui dira en se
rengorgeant:

«Voilà mon fils!

«Allons, mon fils!»

Il songe aussi, «mon fils», son petit béret sur les yeux,--en attendant
le tricorne doré.

Il ne voudrait pas que son père le vit pleurer.

Ça été si brusque la séparation!

Clara lui a donné un baiser qui lui brûle encore la joue.

Le père Louveau s'est détourné.

La mère Louveau était toute pâle.

Et Mimile lui a apporté son écuelle de soupe, pour le consoler.

Tous! jusqu'à Mimile!

Oh! comment vivront-ils sans lui?

Comment vivra-t-il sans eux?

Et le futur élève de l'école forestière est si troublé qu'il répond:

«Oui, monsieur Maugendre.»

Toutes les fois que son père lui parle.

Et il n'est pas au bout de ses tribulations, le petit marinier de la
_Belle-Nivernaise_.

Cela ne coûte pas seulement de l'argent de devenir un «monsieur», mais
bien des sacrifices et des tristesses.

Victor en a le sentiment, tandis que le train rapide passe en sifflant,
sur les ponts, au-dessus du faubourg de Nevers.

Il lui semble qu'il les a déjà vues quelque part, dans un passé éloigné
et douloureux, ces rues étroites, ces fenêtres étranglées comme des
soupiraux de prisons, d'où pendent des loques effilochées.

Maintenant ils ont le pavé sous les pieds. Autour d'eux circule et
bourdonne la cohue des débarcadères, presse de curieux, bousculade de
gens chargés de colis, roulement des fiacres et des lourds omnibus du
chemin de fer, que des voyageurs, chargés de couvertures serrées dans
des courroies, prennent bruyamment d'assaut.

Victor et son père sortent en voiture des grilles de la gare.

Le charpentier ne lâche pas son idée.

Il lui faut une transformation subite.

Et il conduit «son fils» tout droit chez le tailleur du collège.

La boutique est neuve, les comptoirs luisants, des messieurs bien mis,
qui ressemblent à ceux que l'on voit dans les gravures coloriées,
appendues aux murailles, ouvrent la porte aux clients avec un petit
sourire protecteur.

Ils mettent sous les yeux du père Maugendre une prime des _Modes
illustrées_, où un collégien fume en compagnie d'une amazone, d'un
gentleman en complet de chasse, et d'une mariée vêtue de satin blanc.

Justement, le tailleur a sous la main la _tunique type_ rembourrée
devant et derrière, à basques carrées, à boutons d'or.

Il l'étale sous les yeux du charpentier, qui s'écrie rayonnant
d'orgueil.

«Tu auras l'air d'un militaire là-dedans!»

Un monsieur en bras de chemise, qui porte un mètre autour du cou,
s'approche de l'élève Maugendre.

Il lui mesure le tour des cuisses, la taille et la colonne vertébrale.

Cette opération rappelle au petit marinier des souvenirs qui lui noient
les yeux de larmes! Les tics du pauvre père Louveau, les colères de la
femme de tête, tout ce qu'il a laissé derrière lui.

C'est bien fini, maintenant.

Le jeune homme correct que Victor aperçoit en pantalon d'uniforme, dans
la grande glace d'essayage, n'a plus rien de commun avec le «petit
derrière» de la _Belle-Nivernaise_.

Le tailleur pousse dédaigneusement du bout du pied, sous l'établi, la
vareuse humiliée, comme un paquet de loques.

Victor sent que c'est tout son passé qu'on lui a fait quitter là.

Qu'est-ce à dire, quitter!

Voici qu'on lui défend même de se souvenir!

«Il faut rompre avec les vices de votre éducation première», dit
sévèrement M. le principal, qui ne dissimule pas sa méfiance.

Et, pour faciliter cette régénération, on décide que l'élève Maugendre
ne sortira du collège que tous les premiers dimanches des mois.

Oh! comme il pleure, le premier soir, au fond du dortoir triste et
froid, tandis que les autres écoliers ronflent dans leurs lits de fer,
et que le pion dévore un roman, en cachette, à la lueur d'une veilleuse!

Comme il souffre pendant l'heure maudite de récréations, tandis que les
camarades le bousculent et le houspillent!

Comme il est triste en étude, le nez dans son pupitre, tremblant aux
colères du pion qui tape à tour de bras sur la chaire en répétant
toujours la même phrase:

«Un peu de silence, messieurs.»

Cette voix criarde remue toute la lie des mauvais souvenirs, empoisonne
sa vie.

Elle lui rappelle les jours noirs de la première enfance, le taudis
du faubourg du Temple, les coups, les querelles, tout ce qu'il avait
oublié.

Et il se raccroche désespérément aux images de Clara, de la
_Belle-Nivernaise_, comme à une éclaircie de soleil, dans le sombre de
sa vie.

Et c'est sans doute pour cela que le pion trouve avec stupéfaction des
dessins de bateaux à toutes les pages des livres de l'élève Maugendre.

Toujours la même chaloupe reproduite à tous les feuillets avec une
obstination d'obsédé.

Tantôt, elle gravit lentement, resserrée comme dans un canal, l'échelle
étroite des marges.

Tantôt, elle vient s'échouer en plein théorème, éclaboussant les figures
intercalées et les corollaires en petit texte.

Tantôt, elle navigue à pleines voiles sur les océans des planisphères.

C'est là qu'elle se carre à l'aise, qu'elle déploie ses voiles, qu'elle
fait flotter son drapeau.

M. le principal, lassé des rapports circonstanciés qu'on lui adresse à
ce sujet, finit par en parler à M. Maugendre le père.

Le charpentier n'en revient pas.

«Un garçon si doux!

--Il est têtu comme un âne.

--Si intelligent!

--On ne peut rien lui apprendre.»

Et personne ne peut comprendre que l'élève Maugendre a appris à lire en
plein bois, par-dessus l'épaule de Clara, et que ce n'est pas la même
chose que d'étudier la géométrie, sous la férule d'un pion hirsute.

Voilà pourquoi l'élève Maugendre dégringole de l'étude des «moyens» dans
l'étude des «petits».

C'est qu'il y a une singulière différence entre les leçons du Magister
de Corbigny et celles de MM. les professeurs du collège de Nevers.

Toute la distance qui sépare un enseignement en bonnet de peau de lapin
d'un enseignement en toque d'hermine.

Le père Maugendre se désespère.

Il lui semble que le forestier en bicorne s'éloigne à grandes enjambées.

Il gronde, il supplie, il promet.

«Veux-tu des leçons?

«Veux-tu des maîtres?

«Je te donnerai les meilleurs.

«Les plus chers!»

En attendant, l'élève Maugendre devient un cancre, et les «bulletins
trimestriels» constatent impitoyablement sa «turpitude».

Lui-même, il a le sentiment de sa sottise.

Il s'enfonce tous les jours davantage dans l'ombre et dans la tristesse.

Si Clara et les autres pouvaient voir ce qu'on a fait de leur Victor!

Comme ils viendraient ouvrir toutes grandes les portes de sa prison!

Comme ils lui offriraient de bon coeur de partager avec lui leur dernier
morceau de pain, leur dernier bout de planche!

Car ils sont malheureux eux aussi, les autres.

Les affaires vont de mal en pis.

Le bateau est de plus en plus vieux.

Victor sait cela par les lettres de Clara, qui lui arrivent de temps en
temps marquées d'un «vu» au crayon rouge, énorme, furieux, griffonné par
M. le principal, qui déteste ces «correspondances interlopes».

«Ah! Quand tu étais là! disent les épîtres de Clara, toujours aussi
tendres, mais de plus en plus affligées... Ah! si tu étais avec nous!»

Ne dirait-on pas, vraiment, que tout allait bien dans ce temps-là, et
que tout serait sauvé si Victor revenait?

Eh bien! Victor sauvera tout.

Il achètera un bateau neuf.

Il consolera Clara.

Il relèvera le commerce.

Il montrera qu'on n'a pas aimé un ingrat et recueilli un inutile.

Mais, pour cela, il faut devenir un homme.

Il faut gagner de l'argent.

Il faut être savant.

Et Victor rouvre les livres à la bonne page.

A présent, les flèches peuvent voler, le pion peut frapper à tour de
bras sur la chaire en lançant sa phrase de perroquet:

«Messieurs, un peu de silence!»

Victor ne lève plus le nez.

Il ne dessine plus de bateaux.

Il méprise les boulettes qui s'aplatissent sur sa figure.

Il bûche... il bûche...

«Une lettre pour l'élève Maugendre.»

C'est une bénédiction que ce souvenir de Clara qui vient le surprendre
en pleine étude, pour l'encourager et lui apporter un parfum de liberté
et de tendresse.

Victor se cache la tête dans son pupitre pour baiser l'adresse
zigzagante, péniblement tracée, tremblée, comme si un perpétuel tangage
de bateau balançait la table sur laquelle Clara écrit. Hélas! ce n'est
pas le tangage, c'est l'émotion qui a fait trembler la main de Clara.

«C'est fini, mon cher Victor, la _Belle-Nivernaise_ ne naviguera plus.

«Elle est bien morte, et, en mourant, elle nous ruine.

«On a suspendu un écriteau noir à l'arrière:

BOIS A VENDRE

Provenant de démolitions.

«Des gens sont venus, qui ont tout estimé, tout numéroté, depuis la
gaffe de l'Équipage jusqu'au berceau où dormait la petite soeur. Il
paraît que l'on va tout vendre, et nous n'avons plus rien.

«Qu'allons-nous devenir?

«Maman est capable d'en mourir de chagrin, et papa est si changé...»

Victor n'acheva pas la lettre.

Les mots dansaient devant ses yeux; il avait comme un coup de feu sur la
face, un bourdonnement dans les oreilles.

Ah! il était bien loin de l'étude, maintenant.

Épuisé par le travail, le chagrin et la fièvre, il délirait.

Il croyait s'en aller à la dérive, en pleine Seine sur le beau fleuve
frais.

Il voulait tremper son front dans la rivière.

Puis, il entendit vaguement un son de cloche.

Sans doute, un remorqueur qui passait dans le brouillard;--puis, ce fut
comme un bruit de grandes eaux, et il cria:

«La crue! La crue!»

Un frisson le prit, rien qu'à penser à l'ombre accumulée sous l'arche du
pont; et, au milieu de toutes ces visions, la figure du pion lui apparut
tout près de lui, sous l'abat-jour, hirsute et effarée:

«Vous êtes malade, Maugendre?»

L'élève Maugendre est bien malade.

M. le docteur a beau secouer la tête, quand le pauvre père, qui le
reconduit jusqu'à la porte du collège, lui demande d'une voix étranglée
d'angoisse:

«Il ne va pas mourir, n'est-ce pas?»

On voit bien que M. le docteur n'est pas rassuré.

Ses cheveux gris ne sont pas rassurés non plus.

Ils disent «non» mollement, comme s'ils avaient peur de se compromettre.

On ne parle plus d'habit vert ni de bicorne.

Il s'agit seulement d'empêcher l'élève Maugendre de mourir.

M. le docteur a dit nettement qu'on ferait bien de lui rendre la clef
des champs, s'il en réchappait...

S'il en réchappait!

La pensée de perdre l'enfant qu'il vient de retrouver anéantit tous les
désirs ambitieux du père enrichi.

C'est fini, il renonce à son rêve.

Il est tout prêt à enterrer de ses propres mains l'élève de l'école
forestière.

Il le clouera dans la bière, si l'on veut.

Il ne portera pas son deuil.

Mais, au moins, que l'autre consente à vivre.

Qu'il lui parle, qu'il se lève, qu'il lui jette les bras au cou, qu'il
lui dise:

«Console-toi, mon père.

«Je suis guéri.»

Et le charpentier se pencha sur le lit de Victor.

C'est fini. Le vieil arbre est fendu jusqu'à l'aubier. Le coeur de
Maugendre est devenu tendre.

«Je te laisserai partir, mon gars.

«Tu retourneras avec eux, tu navigueras encore.

«Et ce sera trop bon pour moi de te voir quelquefois en passant.»

A présent, la cloche ne sonne plus les heures de la récréation, du
réfectoire et de l'étude.

On est en vacances et le grand collège est désert.

Pas d'autre bruit que celui du jet d'eau dans la cour d'honneur et des
moineaux piaillant sur les préaux.

Le roulement des rares voitures arrive lointain et assourdi, car on a
mis de la paille dans la rue.

C'est au milieu de ce silence et de cette solitude que l'élève Maugendre
revient à lui.

Il est tout surpris de se retrouver dans un lit bien blanc, entouré
de grands rideaux de percale qui mettent tout autour un isolement de
demi-jour et de paix.

Il voudrait bien se soulever sur l'oreiller, les écarter un peu pour
voir où il est; mais, bien qu'il se sente délicieusement reposé, il n'en
a pas la force, et il attend.

Mais des voix chuchotent autour de lui.

On dirait, sur le plancher, un bruit de pieds marchant sur la pointe, et
même un clabaudement connu: quelque chose comme la promenade d'un manche
à balai sur des planches.

Victor a déjà entendu cela autrefois.

Où donc?

Eh! sur le tillac de la _Belle-Nivernaise_.

C'est cela! C'est bien cela!

Et le malade, réunissant toute sa force, d'une voix faible, qu'il croit
bien grosse:

«Ohé! L'Équipage! ohé!»

Les rideaux se tirent, et, dans un éblouissement de lumière, il aperçoit
tous les êtres chéris qu'il a tant appelés dans son délire.

Tous. Oui, tous!

Ils sont tous là, Clara, Maugendre, le père Louveau, la mère Louveau,
Mimile, la petite soeur, et le vieux héron ébouillanté, maigre comme sa
gaffe, qui sourit démesurément de son rire silencieux.

Et tous les bras sont tendus, et toutes les têtes sont penchées, et il
y a des baisers pour tout le monde, des sourires, des poignées de main,
des questions.

«Où suis-je?

--Comment êtes-vous là?»

Mais les ordres de M. le docteur sont formels.--Les cheveux gris ne
plaisantaient pas en commandant cela.--Il faut rentrer les bras sous les
couvertures, se taire, ne pas s'exciter.

Et, pour empêcher l'enfant de causer, Maugendre parle tout le temps.

«Figure-toi qu'il y a dix jours,--le jour où tu es tombé malade,--je
venais justement voir le principal pour lui parler de toi.

«Il me dit que tu faisais des progrès, que tu travaillais comme un
manoeuvre...

«Tu juges si j'étais content!

«Je demande à te voir.

«On t'envoie chercher, et, juste, ton pion tombe dans le cabinet du
principal tout effaré.

«Tu venais d'avoir un accès de fièvre chaude.

«Je cours à l'infirmerie; tu ne me reconnais pas. Des yeux comme des
chandelles, et un délire!

«Ah! mon pauvre petit gars, comme tu as été malade!

«Je ne t'ai plus quitté d'une minute.

«Tu battais la campagne... Tu parlais de la _Belle-Nivernaise_, de
Clara, de bateau neuf. Est-ce que je sais?

«Alors je me suis rappelé la lettre, la lettre de Clara; on te l'avait
trouvée dans les mains, on me l'avait donnée. Et, moi, je l'avais
oubliée, tu comprends?

«Je la tire de ma poche, je la lis, je me cogne la tête, je me dis:
«Maugendre, il ne faut pas que ton chagrin te fasse oublier la peine des
amis.»

«J'écris à tous ces gens-là de venir nous retrouver.

«Pas de réponse.

«Je profite d'un jour où tu vas mieux, je vais les chercher, je les
amène chez moi où ils habitent, et où ils habiteront jusqu'à ce qu'on
ait trouvé moyen d'arranger les affaires.

«Pas vrai, Louveau?»

Tout le monde a la larme à l'oeil, et, ma foi! tant pis pour les cheveux
gris du docteur, les deux bras de Victor sortent de la couverture.
Et Maugendre est embrassé comme il ne l'a jamais été, un vrai baiser
d'enfant tendre.

Puis, comme il n'est pas possible d'emmener Victor à la maison, on
arrange la vie.

Clara restera près du malade pour sucrer ses tisanes et faire la
causette.

La mère Louveau ira tenir la maison, François surveillera une bâtisse
que le charpentier a entreprise dans la Grande-Rue.

Quant à Maugendre, il part pour Clamecy.

Il va voir des connaissances qui ont une grande entreprise de trains de
bois.

Ces gens-là seront enchantés d'employer un fin marinier comme Louveau.

Non! non! pas de récriminations, pas de résistance. C'est une affaire
entendue, une chose toute simple.

Certes, ce n'est pas Victor qui récrimine.

On le lève maintenant et l'on roule son grand fauteuil contre la
fenêtre.

Il est tout seul avec Clara, dans l'infirmerie silencieuse.

Et Victor est ravi.

Il bénit sa maladie. Il bénit la vente de la _Belle-Nivernaise_. Il
bénit toutes les ventes et toutes les maladies du monde.

«Te souviens-tu, Clara, quand je tenais la barre, et que tu venais
t'asseoir auprès de moi, avec ton tricot?»

Clara se souvient si bien qu'elle baisse les yeux, qu'elle rougit, et
qu'ils restent tous les deux embarrassés.

Car maintenant il n'est plus le petit gars en béret rouge dont les
pieds ne touchaient pas le tillac quand il grimpait sur la barre à
califourchon.

Et, elle, quand elle arrive le matin, et qu'elle ôte son petit châle
pour le jeter sur le lit, elle a l'air d'une vraie jeune fille, tant ses
bras sont ronds dans ses manches, sa taille élancée.

«Viens de bonne heure, Clara, et reste le plus tard possible.»

Il fait si bon déjeuner et dîner en tête-à-tête tout près de la fenêtre,
à l'abri des rideaux blancs.

Ils se rappellent la petite enfance, les panades mangées au bord du lit,
avec la même cuillère.

Ah! les souvenirs d'enfance!

Ils voltigent dans l'infirmerie du collège comme des oiseaux en volière.
Sans doute ils font leur nid dans tous les coins des rideaux, car il y
en a de nouveaux chaque matin, frais éclos, qui prennent leur vol.

Et vraiment l'on dirait, à entendre ces conversations du passé, un
couple d'octogénaires, ne regardant plus qu'au loin derrière eux.

N'y a-t-il donc pas un avenir, qui pourrait bien être intéressant, lui
aussi?

Oui, il y a un avenir, et l'on y pense souvent, si l'on n'en parle
jamais.

D'ailleurs, il n'est pas indispensable de faire des phrases pour causer.
Certaine façon de se prendre la main et de rougir à tout propos en dit
plus long que la parole.

Victor et Clara causent dans cette langue-là toute la journée.

C'est probablement pour cela qu'ils sont souvent silencieux.

Et c'est pour cela aussi que les jours passent si vite, que le mois
s'écoule à petit bruit sans qu'on l'entende.

C'est pour cela que M. le docteur est obligé de hérisser ses cheveux
gris et de mettre son malade à la porte de l'infirmerie.

Justement, le père Maugendre revient de voyage à cette époque.

Il trouve tout le monde réuni à la maison. Et quand le pauvre Louveau,
tout inquiet, lui demande:

«Eh bien! veut-on de moi, là-bas?...»

Maugendre ne peut se tenir de rire.

«Si on veut de toi, mon vieux!...

«Ils avaient besoin d'un patron pour un nouveau navire, et ils m'ont
remercié du cadeau que je leur faisais.»

Qui ça «ils»?

Le père Louveau est si enchanté qu'il n'en demande pas davantage.

Et tout le monde se met en route pour Clamecy, sans en savoir plus long.

Quelle joie, en arrivant au bord du canal!

Là, à quai, pavoisé du haut en bas, un magnifique bateau, flambant neuf,
dresse son mât verni au milieu des verdures.

On lui donne le dernier coup d'astic, et l'étambot, où le nom de
l'embarcation est écrit, demeure couvert d'une toile grise.

Un cri sort de toutes les bouches: «Ah! le beau navire!»

Louveau n'en croit pas ses yeux.

Il a une émotion de tous les diables qui lui picote les paupières, lui
fend la bouche d'un pied, et secoue ses boucles d'oreilles comme des
paniers à salade.

«C'est trop beau!

«Je n'oserai jamais conduire un bateau comme ça. C'est pas fait pour
naviguer.

«On devrait mettre ça sous globe.»

Il faut que Maugendre le pousse de force sur la passerelle, d'où
l'Équipage leur fait des signes.

Comment!

L'Équipage lui-même est restauré?

Restauré, radoubé, calfaté à neuf.

Il a une gaffe et une jambe de bois toutes fraîches. C'est une
gracieuseté de l'entrepreneur, un homme entendu qui a bien fait les
choses.

Voyez plutôt:

Le tillac est en bois ciré entouré d'une balustrade. Il y a un banc pour
s'asseoir, une tente pour s'abriter.

La cale est de taille à porter cargaison double.

Et la cabine!... oh! la cabine!

«Trois chambres!

--Une cuisine!»

--Des glaces!

Louveau entraîne Maugendre sur le pont.

Il est ému, secoué d'attendrissement,--comme ses boucles d'oreilles.

Il bégaye:

«Mon vieux Maugendre...

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Tu n'as oublié qu'une chose...

--Voyons?

--Tu ne m'as pas dit pour le compte de qui je naviguerais.

--Tu veux le savoir?

--Bédame!

--Eh bien! pour ton compte!

--Comment... mais alors... le bateau.

--Est à toi!».

Quel coup, mes enfants!

Quel abordage en pleine poitrine!

Heureusement que l'entrepreneur,--qui est un homme entendu,--a eu l'idée
de mettre un banc sur le pont.

Louveau tombe dessus comme assommé.

«Ce n'est pas possible... on ne peut pas accepter...»

Mais Maugendre a réponse à tout: «Allons donc?

«Tu oublies notre vieille dette, les dépenses que tu as faites pour
Victor!

«Sois tranquille, François, c'est encore moi qui te dois le plus.»

Et les deux compagnons s'embrassent comme des frères.

Cette fois, ça y est, on a pleuré.

Décidément Maugendre a tout disposé pour que la surprise soit complète,
car tandis qu'on s'embrasse sur le pont, voilà M. le curé qui débouche
du bois, bannière au vent, musique en tête.

Qu'est-ce encore?

La bénédiction du bateau, parbleu!

Tout Clamecy est venu en procession pour assister à la fête.

Et la bannière flotte au vent.

Et la musique joue.

Zim-boum-boum!

Et les figures sont joyeuses.

Et il y a sur tout cela un joli soleil qui fait flamber l'argent de la
croix et les cuivres des musiciens.

La jolie fête!

On vient de découvrir la toile qui masquait l'étambot; le nom du
bateau se détache en belles lettres d'or sur un fond d'azur: _La
Nouvelle-Nivernaise_.

Hurrah! pour la _Nouvelle-Nivernaise_! Qu'elle ait longue vie comme
l'ancienne et plus heureuse vieillesse!

M. le curé s'est approché du bateau.

Derrière lui, les chantres et les musiciens sont rangés sur une seule
ligne.

La bannière fait fond.

«_Benedicat Deus_...»

C'est Victor qui est le parrain et Clara qui est la marraine.

M. le curé les a fait avancer au bord du quai, tout près de lui. Ils se
tiennent par la main, ils sont tout timides, tout tremblants.

Ils bredouillent de travers les phrases que l'enfant de choeur leur
souffle, tandis que M. le curé secoue le goupillon sur eux:

«_Benedicat Deus_...»

Ne dirait-on pas un jeune couple à l'autel?

Cette pensée-là vient à tout le monde.

Peut-être bien qu'elle leur vient à eux aussi, car ils n'osent pas se
regarder et se troublent de plus en plus à mesure que la cérémonie
avance.

C'est fini. La foule se retire et la _Nouvelle-Nivernaise_ est bénie.

Mais on ne peut laisser partir les musiciens, comme cela, sans les
rafraîchir.

Et, tandis que Louveau verse une rasade aux musiciens, Maugendre
cligne de l'oeil à la mère Louveau, prend par la main le parrain et la
marraine, et se tournant vers M. le curé:

«Voilà le baptême fini, monsieur le curé; à quand le mariage?»

Victor et Clara deviennent rouges comme des coquelicots.

Mimile et la petite soeur battent des mains.

Et au milieu de l'enthousiasme général, le père Louveau, très allumé, se
penche sur l'épaule de sa fille.

Il rit jusqu'aux oreilles, le brave marinier, et, réjoui d'avance de sa
plaisanterie, il dit d'un ton goguenard:

«Dis donc, Clara, v'là le moment... si nous reportions Victor chez le
commissaire?»



LÉGENDES ET RÉCITS



JARJAILLE
CHEZ LE BON DIEU

LÉGENDE PROVENÇALE

_Imitée de Louis Roumieux_.

Jarjaille, un portefaix de Saint-Rémy, s'est laissé mourir un beau matin
et le voilà tombant dans l'éternité... Roule que rouleras! L'éternité
est vaste, noire comme la poix, profonde et démesurée à faire peur.
Jarjaille ne sait où aller: il erre dans la nuit, claquant des dents,
tirant des brassées à l'aveuglette. A la fin, à la longue, il aperçoit
une petite lumière là-haut, tout en haut. Il y va. C'était la porte du
bon Dieu.

Jarjaille frappe: Pan! pan!

«Qui est là? crie saint Pierre.

--C'est moi.

--Qui, toi?

--Jarjaille.

--Jarjaille de Saint-Rémy?

--Tout juste.

--Mais, galopin, lui dit saint Pierre, tu n'as pas honte de vouloir
entrer au Paradis, toi qui depuis vingt ans n'es pas une seule fois allé
à la messe! Toi qui mangeais gras le vendredi quand tu pouvais, et le
samedi quand tu en avais!... Toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre
le tambour des escargots, parce que les escargots viennent pendant
l'orage...! Toi qui, aux saintes paroles de ton père: «Jarjaille, le bon
Dieu te punira», répondais le plus souvent: «Le bon Dieu? Qui l'a vu?
quand on est mort, on est bien mort.» Toi, enfin, qui le reniais
et blasphémais à faire frémir; se peut-il que tu te présentes ici,
abandonné de Dieu?»

Le pauvre Jarjaille répondit:

«Je ne dis pas le contraire. Je suis un pécheur, un misérable pécheur.
Mais qui se serait douté, qu'après la mort, il y aurait encore tant de
mystères? Enfin, je me suis trompé, et voilà le vin tiré; maintenant il
faut le boire. Mais au moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un
peu mon oncle, pour lui conter ce qui se passe à Saint-Rémy.

--Quel oncle?

--Mon oncle Matéri, qui était pénitent blanc.

--Ton oncle Matéri? Il est au purgatoire pour cent ans.

--Pour cent ans!... Et qu'est-ce qu'il avait fait?

--Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions... Un jour,
quelques joyeux copains se donnèrent le mot, et il y en eut un qui se
mit à dire: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Un peu plus loin, un
autre recommence: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Finalement, un
troisième le montre en disant: «Vois, vois Matéri ce qu'il porte!...»
Matéri, dépatienté, répliqua: «Ce que je porte?... si je te portais,
toi, je porterais bien sûr un fier viédaze...» Là-dessus, il eut un coup
de sang et mourut sur sa colère.

--Pauvre Matéri... Alors faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était
si... si dévote...

--Elle doit être au diable, je ne la connais pas.

--Oh! ben! si celle-là est au diable ça ne m'étonne pas. Figurez-vous
qu'avec ses grands airs dévotieux...

--Jarjaille, je n'ai pas le temps. Il faut que j'aille ouvrir la porte
à un pauvre balayeur des rues que son âne, d'un coup de pied, vient
d'envoyer en Paradis.

--O grand saint Pierre, d'abord que vous avez tant fait et que la vue
n'en coûte rien, laissez-moi le voir un peu votre paradis. On dit que
c'est si beau...

--Té! pardi!... Plus souvent que je vais laisser entrer un vilain
huguenot comme toi...

--Allons, grand saint! songez que mon père, qui est marinier du Rhône,
porte votre bannière aux processions...

--Eh bien! soit, dit le saint. Pour ton père, je te l'accorde... mais
tu sais, collègue, c'est bien convenu. Tu passeras seulement le bout du
nez, juste ce qu'il faut pour voir.

--Pas davantage.»

Donc le céleste porte-clefs entre-bâille la porte, et dit à Jarjaille:
«Tiens! regarde...» Mais tout d'un temps virant l'échine, voilà mon
Jarjaille qui entre à reculons dans le Paradis.

«Qu'est-ce que tu fais? lui dit saint Pierre.

--La grande lumière m'aveugle, répond l'homme de Saint-Rémy, il faut
que j'entre de dos. Mais, soyez tranquille, selon votre parole, quand
j'aurai mis le nez je n'irai pas plus loin.

--Allons! pensa le bienheureux, je me suis pris le pied dans ma musette.
Et mon gredin est dans le Paradis.

--Oh! dit Jarjaille, comme vous êtes bien ici! Comme c'est beau! Quelle
musique!»

Au bout d'un moment, le saint portier lui dit: «Quand tu auras assez
regardé... puis après tu sortiras, je suppose... C'est que je n'ai pas
le temps, moi, de rester là.

--Ne vous gênez pas, répondit Jarjaille, si vous avez quelque chose à
faire, allez-y. Moi, je sortirai... quand je sortirai. Rien ne presse.

--Ouais! mais ce n'est pas cela qui avait été convenu.

--Mon Dieu! saint homme, vous voilà bien ému! C'est différent, si vous
n'aviez pas de large ici... mais je rends grâces à Dieu! ce n'est pas la
place qui manque.

--Et moi je te dis de sortir, que si le bon Dieu passait...

--Oh! puis arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours entendu dire:
«Qui est bien, qu'il s'y tienne!» Je suis ici, j'y reste.»

Saint Pierre branlait la tête, frappait du pied... Il va trouver saint
Yves.

«Yves, lui dit-il, toi qui es avocat, il faut que tu me donnes un
conseil.

--Deux, si tu es as besoin, répond saint Yves.

--Tu sais qu'il m'en arrive une bonne? Je me trouve dans tel cas, comme
ça... comme ça... maintenant qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

--Il te faut, dit saint Yves, prendre un bon avoué, et faire comparaître
par huissier ledit Jarjaille devant Dieu.»

Ils cherchent un avoué; mais des avoués en Paradis, jamais personne n'en
a vu. Ils cherchent un huissier; encore moins.

Saint Pierre ne savait plus de quel bois faire flèche.

Vient à passer saint Luc.

«Qu'est-ce que tu as, mon pauvre Pierre? Comme tu fais la lippe. Est-ce
que Notre-Seigneur t'aurait encore saboulé?

--Oh! dit-il, mon homme, tais-toi. Il m'arrive un cas de la malédiction.
Il y a un certain nommé Jarjaille qui est entré par surprise en Paradis,
et je ne sais plus comment le mettre dehors.

--Et d'où est-il celui-là?

--De Saint-Rémy.

--De Saint-Rémy! dit saint Luc. Eh! mon Dieu! que tu es bon! Pour le
faire sortir ce n'est rien du tout... Écoute: Je suis, comme tu sais,
l'ami des boeufs et le patron des bouviers; à ce titre, je cours la
Camargue, Arles, Nîmes, Beaucaire, Tarascon, et je connais tout ce brave
peuple, et je sais comme il faut le prendre. Ces gens-là, vois-tu,
sauteraient dans le feu pour voir une course de taureaux... Attends un
peu. Je me charge de l'expédier, ton Jarjaille.»

A ce moment passait par là un vol de petits anges tout joufflus.

«Petits! leur fait saint Luc, pst! pst!...»

Les angelots descendent.

«Allez-vous en doucement dehors du Paradis, et quand vous serez devant
la porte, vous passerez en courant et vous crierez comme à Saint-Rémy
aux courses de taureaux: Les boeufs! les boeufs!... Oh! té! Oh! té! Les
fers! les fers!...»

C'est ce que font les anges. Ils sortent du Paradis, et quand ils sont
devant la porte, ils se précipitent en criant: «Les boeufs!... Oh!
té!... Oh! té!...»

En entendant cela, Jarjaille, mon bon Dieu! se retourne stupéfait: «Tron
de l'èr!

«Ici, aussi, on fait courir les boeufs! Vite... vite...» Et il se lance
vers la porte comme un fou, et il sort du Paradis, le pauvre!

Saint Pierre vitement pousse la porte sur lui, met la barre, et passant
ensuite la tête au fenestron:

«Eh bien! Jarjaille, lui dit-il en riant, comment te trouves-tu,
maintenant?

--Oh! réplique Jarjaille, c'est égal! si ç'avait été les boeufs, je
n'aurais pas regretté ma part de Paradis.»

Et, ce disant, il pique une tête dans l'éternité.



LA FIGUE ET LE PARESSEUX

LÉGENDE ALGÉRIENNE

Dans l'indolente et voluptueuse petite ville de Blidah, quelques années
avant l'invasion des Français, vivait un brave Maure qui, du nom de
son père, s'appelait Sidi Lakdar et que les gens de sa ville avaient
surnommé le Paresseux.

Vous saurez que les Maures d'Algérie sont les hommes les plus indolents
de la terre, ceux de Blidah surtout; sans doute à cause des parfums
d'oranges et des limons doux dont la ville est noyée. Mais, en fait de
paresse et de nonchaloir, entre tous les Blidiens, pas un ne venait à
la ceinture de Sidi Lakdar. Le digne seigneur avait élevé son vice à la
hauteur d'une profession. D'autres sont brodeurs, cafetiers, marchands
d'épices. Sidi Lakdar, lui, était paresseux.

A la mort de son père, il avait hérité d'un jardinet sous les remparts
de la ville, avec de petits murs blancs qui tombaient en ruines, une
porte embroussaillée qui ne fermait pas, quelques figuiers, quelques
bananiers et deux ou trois sources vives luisant dans l'herbe. C'est là
qu'il passait sa vie, étendu de tout son long, silencieux, immobile, des
fourmis rouges plein sa barbe. Quand il avait faim, il allongeait le
bras et ramassait une figue ou une banane écrasée dans le gazon près de
lui; mais s'il eût fallu se lever et cueillir un fruit sur sa branche,
il serait plutôt mort de faim. Aussi, dans son jardin, les figues
pourrissaient sur place, et les arbres étaient criblés de petits
oiseaux.

Cette paresse effrénée avait rendu Lakdar très populaire dans son pays.
On le respectait à l'égal d'un saint. En passant devant son petit clos,
les dames de la ville qui venaient de manger des confitures au
cimetière, mettaient leurs mules au pas et se parlaient à voix basse
sous leurs masques blancs. Les hommes s'inclinaient pieusement, et,
tous les jours, à la sortie de l'école, il y avait sur les murailles
du jardin toute une volée de gamins en vestons de soi rayée et
bonnets rouges, qui venaient essayer de déranger cette belle paresse,
appelaient Lakdar par son nom, riaient, menaient du train, lui jetaient
des peaux d'orange.

Peine perdue! Le paresseux ne bougeait pas. De temps en temps on
l'entendait crier du fond de l'herbe: «Gare, gare tout à l'heure, si je
me lève!» mais il ne se levait jamais.

Or, il arriva qu'un de ces petits drôles, en venant comme cela faire des
niches au paresseux, fut en quelque sorte touché par la grâce, et, pris
d'un goût subit pour l'existence horizontale, déclara un matin à son
père qu'il entendait ne plus aller à l'école et qu'il voulait se faire
paresseux.

«Paresseux, toi?... fit le père, un brave tourneur de tuyaux de pipe,
diligent comme une abeille et assis devant son tour dès que le coq
chantait... Toi, paresseux?... En voilà une invention!»

--Oui, mon père, je veux me faire paresseux... comme Sidi Lakdar...

--Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou
greffier au tribunal du Cadi comme ton oncle Ali, mais jamais je ne
ferai de toi un paresseux... Allons, vite, à l'école; ou je te casse sur
les côtes ce beau morceau de merisier tout neuf... Arri, bourriquot!»

En face du merisier, l'enfant n'insista pas et feignit d'être convaincu;
mais, au lieu d'aller à l'école, il entra dans un bazar maure, se
blottit à la devanture d'un marchand, entre deux piles de tapis de
Smyrne, et resta là tout le jour, étendu sur le dos, regardant les
lanternes mauresques, les bourses de drap bleu, les corsages à plastrons
d'or qui luisaient au soleil, et respirant l'odeur pénétrante des
flacons d'essence de rose et des bons burnous de laine chaude. Ce fut
ainsi désormais qu'il passa tout le temps de l'école...

Au bout de quelques jours, le père eut vent de la chose: mais il eut
beau crier, tempêter, blasphémer le nom d'Allah et frotter les reins
du petit homme avec tous les merisiers de sa boutique, rien n'y fit.
L'enfant s'entêtait à dire: «Je veux être paresseux... je veux être
paresseux», et toujours on le trouvait étendu dans quelque coin.

De guerre lasse, et après avoir consulté le greffier Ali, le père prit
un parti.

«Écoute, dit-il à son fils, puisque tu veux être paresseux à toute
force, je vais te conduire chez Lakdar. Il te passera un examen, et, si
tu as réellement des dispositions pour son métier, je le prierai de te
garder chez lui, en apprentissage.

--Ceci me va», répondit l'enfant.

Et, pas plus tard que le lendemain, ils s'en allèrent tous les deux,
parfumés de verveine et la tête rasée de frais, trouver le paresseux
dans son petit jardin.

La porte était toujours ouverte. Nos gens entrèrent sans frapper, mais,
comme l'herbe montait très touffue et très haute, ils eurent quelque
peine à découvrir le maître du clos. Ils finirent pourtant par
apercevoir, couché sous les figuiers du fond, dans un tourbillon de
petits oiseaux et de plantes folles, un paquet de guenilles jaunes qui
les accueillit d'un grognement.

«Le Seigneur soit avec toi, Sidi Lakdar, dit le père en s'inclinant,
la main sur la poitrine. Voici mon fils qui veut absolument se faire
paresseux. Je te l'amène pour que tu l'examines, et que tu voies s'il
a la vocation. Dans ce cas, je te prie de le prendre chez toi comme
apprenti. Je paierai ce qu'il faudra.

Sidi Lakdar, sans répondre, leur fit signe de s'asseoir près de lui,
dans l'herbe. Le père s'assit, l'enfant se coucha, ce qui était déjà un
fort bon signe. Puis tous les trois se regardaient sans parler.

C'était le plein midi du jour; il faisait une chaleur, une lumière!...
Tout le petit clos avait l'air de dormir. On n'entendait que le
crépitement des genêts sauvages crevant leurs cosses au soleil, les
sources chantant sous l'herbe et les oiseaux alourdis qui voletaient
entre les feuilles avec un bruit d'éventail ouvert et refermé. De temps
en temps, une figue trop mûre se détachait et dégringolait de branche
en branche. Alors, Sidi Lakdar tendait la main, et, d'un air fatigué,
portait le fruit jusqu'à sa bouche. L'enfant, lui, ne prenait pas même
cette peine. Les plus belles figues tombaient à ses côtés sans qu'il
tournât seulement la tête. Le maître, du coin de l'oeil, observait cette
magnifique indolence; mais il continuait à ne souffler mot.

Une heure, deux heures se passèrent ainsi... Pensez que le pauvre
tourneur de tuyaux de pipe commençait à trouver la séance un peu longue.
Pourtant il n'osait rien dire, et demeurait là, immobile, les yeux
fixes, les jambes croisées, envahi lui-même par l'atmosphère de paresse
qui flottait dans la chaleur du clos avec une vague odeur de banane et
d'orange cuites.

Tout à coup, voilà une grosse figue qui tombe de l'arbre et vient
s'aplatir sur la joue de l'enfant. Belle figue, par Allah! rose, sucrée,
parfumée comme un rayon de miel. Pour la faire entrer dans sa bouche,
l'enfant n'avait qu'à la pousser du doigt; mais il trouvait cela encore
trop fatigant, et il restait ainsi, sans bouger, avec ce fruit qui lui
embaumait la joue. A la fin, la tentation devint trop forte; il cligna
de l'oeil vers son père et l'appela d'une voix dolente:

«Papa, dit-il, papa... mets-la-moi dans la bouche...»

A ces mots, Sidi Lakdar qui tenait une figue à la main la rejeta bien
loin, et s'adressant au père avec colère:

«Et voilà l'enfant que tu viens m'offrir pour apprenti! Mais c'est lui
qui est mon maître! C'est lui qui doit me donner des leçons!»

Puis, tombant à genoux, la tête contre terre, devant l'enfant toujours
couché:

«Je te salue, dit-il, ô père de la paresse!...»



PREMIER HABIT

SOUVENIR DE JEUNESSE

Comment l'avais-je eu, cet habit? Quel tailleur des temps primitifs,
quel inespéré Monsieur Dimanche s'était, sur la foi de fantastiques
promesses, décidé à me l'apporter, un matin, tout flambant neuf, et
artistement épinglé dans un carré de lustrine verte? Il me serait
bien difficile de le dire. De l'honnête tailleur, je ne me rappelle
rien--tant de tailleurs depuis ont traversé ma vie!--rien, si ce n'est,
dans un lumineux brouillard, un front pensif avec de grosses moustaches.
L'habit, par exemple, est là, devant mes yeux. Son image, après vingt
ans, reste encore dans ma mémoire comme sur l'impérissable airain. Quel
collet, jeunes gens, et quels revers! Quels pans, surtout, taillés en
bec de flûte! Il participait à la fois des grâces troubadouresques de
la Restauration et de la sévérité spartiate du premier Empire. Il me
sembla, quand je l'endossai, que, reculant d'un demi-siècle, j'endossais
la peau doctrinaire de l'illustre Benjamin Constant. Mon frère, homme
d'expérience, avait dit: «Il faut un habit quand on veut faire son
chemin dans le monde!» Et le cher garçon comptait beaucoup sur cette
défroque pour ma gloire et mon avenir.

Quoi qu'il en soit de mon habit, Augustine Brohan en eut l'étrenne!
Voici dans quelles circonstances dignes de passer à la postérité:

Mon premier livre venait d'éclore, virginal et frais dans sa couverture
rose. Quelques journaux avaient parlé de mes rimes. L'_Officiel_
lui-même avait imprimé mon nom. J'étais poète, non plus en chambre, mais
édité, lancé, s'étalant aux vitres. Je m'étonnais que la foule ne se
retournât pas lorsque mes dix-huit ans vaguaient par les rues. Je
sentais positivement sur mon front la pression douce d'une couronne en
papier faite d'articles découpés.

On me proposa, un jour, de me faire inviter aux soirées
d'Augustine.--Qui, ON?--ON, parbleu! Vous le voyez d'ici: l'éternel
quidam qui ressemble à tout le monde, l'homme aimable, providentiel,
qui, sans rien être par lui-même, sans être bien connu nulle part, va
partout, vous conduit partout, ami d'un jour, ami d'une heure, dont
personne ne sait le nom, un type essentiellement parisien.

Si j'acceptai, vous pouvez le croire! Être invité chez Augustine,
Augustine, l'illustre comédienne, Augustine, le rire aux dents blanches
de Molière, avec quelque chose du sourire plus modernement poétique de
Musset; car,--si elle jouait les soubrettes au Théâtre Français, Musset
avait écrit sa comédie de _Louison_ chez elle; Augustine Brohan enfin,
dont Paris célébrait l'esprit, citait les mots, et qui déjà portait au
chapeau non encore trempée dans l'encre, mais toute prête et taillée
d'un fin canif, la plume d'oiseau bleu couleur du temps dont elle devait
signer les _Lettres de Suzanne_.

«Chançard, me dit mon frère en m'enfournant dans le vaste habit,
maintenant, ta fortune est faite.»

Neuf heures sonnaient, je partis.

Augustine Brohan habitait alors rue Lord-Byron, tout en haut des
Champs-Élysées, un de ces coquets petits hôtels dont les pauvres diables
provinciaux à l'imagination poétique rêvent d'après les romanciers. Une
grille, un petit jardin, un perron de quatre marches sous une marquise,
des fleurs plein l'antichambre, et tout de suite le salon, un salon vert
très éclairé, que je revois si bien...

Comment je montai le perron, comment j'entrai, comment je me présentai,
je l'ignore. Un domestique annonça mon nom, mais ce nom, bredouillé
d'ailleurs, ne produisit aucun effet sur l'assemblée. Je me rappelle
seulement une voix de femme qui disait:

«--Tant mieux, un danseur!» Il paraît qu'on en manquait. Quelle entrée
pour un lyrique!

Terrifié, humilié, je me dissimulai dans la foule. Dire mon
effarement!... Au bout d'un instant, autre aventure: mon étrange habit,
mes longs cheveux, mon oeil boudeur et sombre provoquaient la curiosité
publique. J'entendais chuchoter autour de moi: «Qui est-ce?... regardez
donc...» et l'on riait. Enfin quelqu'un dit: «C'est le prince valaque!
--Le prince valaque?... ah! oui, très bien...» Il faut croire que, ce
soir-là, on attendait un prince valaque. J'étais classé, on me laissa
tranquille. Mais c'est égal, vous ne sauriez croire combien, pendant
toute la soirée, ma couronne usurpée me pesa. D'abord danseur, puis
prince valaque. Ces gens-là ne voyaient donc pas ma lyre?

Enfin, les quadrilles commencèrent. Je dansai, il le fallut! Je
dansai même assez mal, pour un prince valaque. Le quadrille fini, je
m'immobilisai, sottement bridé par ma myopie, trop peu hardi pour
arborer le lorgnon, trop poète pour porter lunettes, et craignant
toujours au moindre mouvement de me luxer le genou à l'angle d'un meuble
ou de planter mon nez dans l'entre-deux d'un corsage. Bientôt la faim,
la soif s'en mêlèrent; mais pour un empire, je n'aurais osé m'approcher
du buffet avec tout le monde. Je guettais le moment où il serait vide.
En attendant, je me mêlais aux groupes des politiqueurs, gardant un
air grave, et feignant de dédaigner les félicités du petit salon d'où
m'arrivait, avec un bruit de rires et de petites cuillers remuées dans
la porcelaine, une fine odeur de thé fumant, de vins d'Espagne et de
gâteaux. Enfin, quand on revient danser, je me décide. Me voilà entré,
je suis seul... Un éblouissement, ce buffet! c'était, sous la flamme des
bougies, avec ses verres, ses flacons, une pyramide en cristal, blanche,
éblouissante, fraîche à la vue, de la neige au soleil. Je prends un
verre, frêle comme une fleur; j'ai bien soin de ne pas serrer par
crainte d'en briser la tige. Que verser dedans? Allons! du courage,
puisque personne ne me voit. J'atteins un flacon en tâtonnant, sans
choisir. Ce doit être du kirsch, on dirait du diamant liquide. Va donc
pour un petit verre de kirsch; j'aime son parfum qui me fait rêver de
grands bois, son parfum amer et un peu sauvage. Et me voilà versant
goutte à goutte, en gourmet, la claire liqueur. Je hausse le verre,
j'allonge les lèvres. Horreur! De l'eau pure, quelle grimace! Soudain
retentit un double éclat de rire: un habit noir, une robe rose que je
n'ai pas aperçus, en train de flirter dans un coin, et que ma méprise
amuse. Je veux replacer le verre; mais je suis troublé, ma main tremble,
ma manche accroche je ne sais quoi. Un verre tombe, deux, trois verres!
Je me retourne, mes basques s'en mêlent, et la blanche pyramide roule
par terre avec les scintillations, le bruit d'ouragan, les éclats sans
nombre d'un iceberg qui s'écroulerait.

La maîtresse de maison accourut au vacarme. Heureusement elle est aussi
myope que le prince valaque, et celui-ci peut s'évader du buffet sans
être aperçu. C'est égal! ma soirée est gâtée. Ce massacre de petits
verres et de carafons me pèse comme un crime. Je ne songe plus qu'à m'en
aller. Mais la maman Dubois, éblouie par ma principauté, s'accroche à
moi, ne veut pas que je parte sans avoir fait danser sa fille, comment
donc! ses deux filles. Je m'excuse tant bien que mal, je m'échappe, je
vais sortir, lorsqu'un grand vieux au sourire fin, tête d'évêque et de
diplomate, m'arrête au passage. C'est le docteur Ricord, avec qui j'ai
échangé quelques mots tout à l'heure et qui me croit Valaque, comme les
autres.--«Mais, prince, puisque vous habitez l'hôtel du Sénat et que
nous sommes tout à fait voisins, attendez-moi. J'ai une place pour vous
dans ma voiture.» Je voudrais bien, mais, je suis venu sans pardessus.
Que dirait Ricord d'un prince valaque privé de fourrures et grelottant
dans son habit? Évadons-nous vite, rentrons à pied, par la neige, par le
brouillard, plutôt que de laisser voir notre misère. Toujours myope et
plus troublé que jamais, je gagne la porte et me glisse au dehors,
non sans m'empêtrer dans les tentures. «Monsieur ne prend pas son
pardessus?» me crie un valet de pied.

Me voilà, à deux heures du matin, loin de chez moi, lâché par les rues,
affamé, gelé, et la queue du diable dans ma poche. Tout à coup, la
faim m'inspira, une illumination me vint: «Si j'allais aux halles.» On
m'avait souvent parlé des halles et d'un certain G..., ouvert toute
la nuit, chez lequel on mangeait pour trois sous des soupes aux choux
succulentes. Parbleu, oui, j'irai aux halles. Je m'attablerai là comme
un vagabond, un rôdeur de nuit. Mes fiertés sont passées. Le vent glace,
j'ai l'estomac creux. «--Mon royaume pour un cheval», disait l'autre;
moi je dis tout en trottinant: «Ma principauté, ma principauté valaque
pour une bonne soupe dans un endroit chaud!»

C'était un vrai bouge par l'aspect, cet établissement de G... qui
s'enfonçait poisseux et misérablement éclairé sous les piliers des
vieilles halles. Bien souvent depuis, quand le noctambulisme était à
la mode, nous avons passé là des nuits entières, entre futurs grands
hommes, coudes sur la table, fumant et causant littérature. Mais la
première fois, je l'avoue, je faillis reculer malgré ma faim, devant ces
murs noirs, ces gens attablés, ronflant le dos au mur ou lapant leur
soupe comme des chiens, ces casquettes de don Juan du ruisseau, ces
énormes feutres blancs des forts de la halle, et la blouse saine et
rugueuse du maraîcher près des guenilles grasses du rôdeur de barrière.
J'entrai pourtant, et je dois dire que tout de suite mon habit noir
trouva de la compagnie. Ils ne sont pas rares à Paris, passé minuit, les
habits noirs sans pardessus l'hiver, et qui ont faim de trois sous de
soupe aux choux! Soupe aux choux exquise d'ailleurs; odorante comme un
jardin et fumante comme un cratère. J'en repris deux fois, quoique cette
habitude, inspirée par une salutaire défiance, d'attacher fourchettes et
cuillers à la table avec une chaînette, me gênât un peu. Je payai, et le
coeur raffermi par cette solide pâtée, je repris la route du quartier
latin.

Imaginez-vous ma rentrée, la rentrée du poète remontant au trot la rue
de Tournon, le col de son habit relevé, voyant danser devant ses yeux,
que la fatigue ensommeille, les ombres élégantes d'une soirée mondaine
mêlées aux silhouettes affamées de chez Chose, et cognant, pour en
détacher la neige, ses bottines contre la borne de l'hôtel du Sénat,
tandis qu'en face les lanternes blanches d'un coupé illuminent la face
d'un vieil hôtel, et que le cocher du docteur Ricord demande:

«--Porte, s'il vous plaît!» La vie de Paris est faite de ces contrastes.

«Soirée perdue! me dit mon frère le lendemain. Tu as passé pour prince
valaque, et tu n'as pas lancé ton volume. Mais rien n'est encore
désespéré. Tu te rattraperas à la visite de digestion.» La digestion
d'un verre d'eau, qu'elle ironie! Il fallut bien deux mois pour me
décider à cette visite. Un jour pourtant, je pris mon parti. En dehors
de ses mercredis officiels, Augustine Brohan donnait le dimanche des
matinées plus intimes. Je m'y rendis résolument.

«A Paris, une matinée qui se respecte ne saurait décemment commencer
avant trois et même quatre heures de l'après-midi. Moi, naïf, prenant au
sérieux ce mot de matinée, je me présentai à une heure précise, croyant
d'ailleurs être en retard.

«Comme tu viens de bonne heure, monsieur, me dit un garçonnet de cinq
ou six ans, blondin, en veston et en pantalon brodé, qui se promenait à
travers le jardin verdissant, sur un grand cheval mécanique. Ce jeune
homme m'impressionna. Je saluai les cheveux blonds, le cheval, le
velours, les broderies, et, trop timide pour rebrousser chemin, je
montai. Madame achevant de s'habiller, je dus attendre tout seul une
demi-heure. Enfin, madame arrive, cligne des yeux, reconnaît le prince
valaque et pour dire quelque chose, commence: «--Vous n'êtes donc pas
à la Marche, mon prince?» A la Marche, moi qui n'avais jamais vu ni
courses ni jockeys! A la fin, cela me fit honte, une bouffée subite me
monta du coeur au cerveau; et puis ce clair soleil, ces odeurs de jardin
au printemps entrant par la fenêtre ouverte, l'absence de solennité,
cette petite femme souriante et bonne, mille choses me donnaient
courage, et j'ouvris mon coeur, je dis tout, j'avouai tout en une fois:
comme quoi je n'étais ni Valaque, ni prince, mais simple poète, et
l'aventure de mon verre de kirsch, et mon lamentable retour, et mes
peurs de province, et ma myopie, et mes espérances, tout cela relevé par
l'accent de chez nous. Augustine Brohan riait comme une folle. Tout à
coup, on sonne:

«--Bon! mes cuirassiers», dit-elle.

«--Quels cuirassiers?»

«--Deux cuirassiers qu'on m'envoie du camp de Châlons et qui ont,
paraît-il, d'étonnantes dispositions pour jouer la comédie.»

Je voulais partir.

«--Non pas, restez; nous allons répéter le _Lait d'ânesse_, et c'est
vous qui serez le critique influent. Là, près de moi, sur ce divan!»

Deux grands diables entrent, timides, sanglés, cramoisis; l'un deux,
je crois bien, joue la comédie quelque part aujourd'hui. On dispose un
paravent, je m'installe et la représentation commence.

«--Ils ne vont pas trop mal, me disait Augustine Brohan à mi-voix, mais
quelles bottes!... Monsieur le critique, flairez-vous les bottes!» Cette
intimité avec la plus spirituelle comédienne de Paris me ravissait au
septième ciel. Je me renversais sur le divan, hochant la tête, souriant
d'un air entendu... Mon habit en craquait de joie.

Le moindre de ces détails me paraît énorme aujourd'hui. Voyez pourtant
ce que c'est que l'optique: j'avais raconté à Sarcey l'histoire comique
de mes débuts dans le monde. Sarcey, un jour, la répéta à Augustine
Brohan. Eh bien! cette ingrate Augustine--que depuis vingt ans je n'ai
d'ailleurs pas revue--jura sincèrement ne connaître de moi que mes
livres. Elle avait tout oublié! mais là, tout, de ce qui a tenu tant de
place dans ma vie, les verres cassés, le prince valaque, la répétition
du _Lait d'ânesse_, et les bottes des cuirassiers!



LES TROIS MESSES BASSES

CONTE DE NOEL

I

«Deux dindes truffées, Garrigou?...

--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques, bourrées de truffes. J'en
sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On
aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle
était tendue...

--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
aperçu à la cuisine?...

--Oh! toutes sortes de bonnes choses. Depuis midi nous n'avons fait que
plumer des faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La
plume en volait partout. Puis de l'étang on a apporté des anguilles, des
carpes dorées, des truites, des...

--Grosses comment les truites, Garrigou?

--Grosses comme ça, mon révérend... Enormes!...

--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les
burettes?

--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il
ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe
de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château. Toutes
les carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs!...
Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les
candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le
marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.

«Vous serez au moins quarante à table sans compter le bailli ni le
tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend!...
Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit
partout. Meuh!...

--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise,
surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et
sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et
il ne faut pas nous mettre en retard...»

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil
six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des
Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et
son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit
clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la
face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire
le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable
péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum!
hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle
seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la
petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces
descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant:

«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme
ça!...»

Dehors, le vent de la nuit soufflait éparpillant la musique des cloches,
et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux flancs
du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de
Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre
la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par
groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les
femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se
serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave
peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe
il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans
les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse du
seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au
clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et
à la lueur de falots enveloppés de brumes, les métayers reconnaissaient
leur bailli et le saluaient au passage:

«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et
un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait
fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la
côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de
tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient,
venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le
fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de
papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses,
de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de
la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le
fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués
dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui
sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
compliquées, faisait dire aux métayers, comme au bailli, comme à tout le
monde:

«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»


II

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la messe de minuit qui commence.

Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux
entre-croisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs,
les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de
monde! Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles
sculptées qui entourent le choeur, le sire de Trinquelague en habit de
taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En
face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille
marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune
dame de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufré à la
dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir,
avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli
Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi
les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras
majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes
ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur
les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs
familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entrouvrent et
referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux
sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon
dans l'église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de
Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:
«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt
nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette
sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au
réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle
un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et
dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de
truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des
plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la
grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table
toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les
faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis,
les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces
merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)
étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient
de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de
monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom
Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur
les broderies de la nappe d'appel, et deux ou trois fois, au lieu de
_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part
ces légères méprises, le digne homme débite son office très
consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion;
et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous
savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes
consécutives.

«Et d'une!» se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit
être son clerc, et...

Drelindin din!... Drelindin din!

C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
péché de dom Balaguère. «Vite, vite, dépêchons-nous,» lui crie de sa
petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois, le
malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur
le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit surexcité.
Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix,
les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini.
A peine s'il étend ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au
_Confiteor_. Entre le clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus
vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à
moitié prononcés sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps,
s'achèvent en murmures incompréhensibles.

_Oremus ps... ps... ps...

Mea culpa... pa... pa..._

Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cave, tous
deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures
de tous les côtés.

_Dom... scum!..._ dit Balaguère.

_...Stutuo!..._ répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite
sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez
que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.

«Et de deux!» dit le chapelain tout essoufflé; puis sans prendre le
temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel
et...

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas
à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que
le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie
d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées,
les dindes rôties sont là, là... il les touche; il les... Oh! Dieu! les
plats fument, les vins embaument; et, secouant son grelot enragé la
petite sonnette lui crie:

«Vite, vite, encore plus vite!...»

Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il
ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le bon
Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un
verset, puis deux. Puis l'Épître est trop longue, il ne la finit pas,
effleure l'Évangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le
_Pater_, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se
précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme
Garrigou (_vade rétro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse
entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux,
bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la
petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effarée que font les assistants! Obligés de
suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un
mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand
les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se
confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile
de Noël, en route dans les chemins du ciel, vers la petite étable, pâlit
d'épouvante en voyant cette confusion.

«L'abbé va trop vite... on ne peut pas suivre», murmure la vieille
douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître Arnoton, ses
grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où
diantre on peut bien en être. Mais au fond tous ces braves gens qui, eux
aussi, pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille ce
train de poste; et quand dom Balaguère, la figure toute rayonnante, se
tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: _Ite missa
est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un _Deo
gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au
premier toast du réveillon.


III

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé du haut en
bas, retentissait de chants, de cris, de rumeurs; et le vénérable dom
Balaguère plantait sa fourchette dans une gelinotte, noyant le remords
de son péché sous des flots de vin du pape et de bons jus de viandes.
Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit
d'une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir;
puis au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de
la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.

«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge,
notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une
vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en
présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...»

...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte aux
pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelague n'existe plus,
mais la chapelle se tient encore droite, tout en haut du mont Ventoux,
dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe,
l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans
l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu
depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une
lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes
et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle
éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la
neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de
l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a
affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était
perdu dans la montagne du côté de Trinquelague; et voici ce qu'il avait
vu. Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé.
Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un
vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. Bientôt, dans
le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres
indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait:

«Bonsoir, maître Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...»

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave,
s'approcha doucement, et, regardant par la porte cassée, eut un
singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés
autour du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs
existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de
dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en
jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air
vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de
nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières,
venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague
comme si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup
Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui
secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de
ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des
ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu
du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelots et sans voix,
pendant qu'un prêtre babillé de vieil or allait, venait devant l'autel
en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr
c'était dont Balaguère en train de dire sa troisième messe basse.



LE NOUVEAU MAITRE

Elle est bien changée notre petite école, depuis le départ de M. Hamel.
De son temps, nous avions toujours quelques minutes de grâce le matin,
en arrivant. On se mettait en rond autour du poêle pour se dégourdir un
peu les doigts, secouer la neige, ou le grésil attaché aux habits. On
causait doucement en se montrant les uns aux autres, ce qu'on avait dans
son panier. Cela donnait, à ceux qui habitent au bout du pays, le temps
d'arriver pour la prière et l'appel... Aujourd'hui ce n'est plus la même
chose. Il s'agit d'arriver juste à l'heure. Le prussien Klotz, notre
nouveau maître, ne plaisante pas. Dès huit heures moins cinq, il est
debout dans sa chaire, sa grosse canne à côté de lui, et malheur aux
retardataires. Aussi il faut entendre les sabots se dépêcher dans la
petite cour, et les voix essoufflées crier dès la porte: «Présent!»

C'est qu'il n'y a pas d'excuses avec ce terrible Prussien. Il n'y a pas
à dire: «J'ai aidé ma mère à porter le linge au lavoir... Le père m'a
emmené au marché avec lui.» M. Klotz ne veut rien entendre. On dirait
que pour ce misérable étranger nous n'avons ni maison, ni famille, que
nous sommes venus au monde écoliers, nos livres sous le bras, tout
exprès pour apprendre l'allemand et recevoir des coups de trique. Ah!
j'en ai reçu ma bonne part dans le commencement. Notre scierie est si
loin de l'école, et il fait jour si tard en hiver! A la fin, comme je
revenais toujours le soir avec des marques rouges sur les doigts, sur le
dos, partout, le père s'est décidé à me mettre pensionnaire, mais j'ai
eu bien du mal à m'y habituer.

C'est qu'avec M. Klotz les pensionnaires ont aussi Mme Klotz, qui est
encore plus méchante que lui, et puis une foule de petits Klotz, qui
vous courent après dans les escaliers, en vous criant que les Français
sont tous des bêtes, tous des bêtes. Heureusement que le dimanche, quand
ma mère vient me voir, elle m'apporte toujours des provisions, et comme
tout ce monde-là est très gourmand, je suis assez bien vu dans la
maison.

Un que je plains de tout mon coeur, par exemple, c'est Gaspard Hénin.
Celui-là couche aussi dans la petite chambre sous les toits. Voilà deux
ans qu'il est orphelin, et que son oncle le meunier, pour se débarrasser
de lui, l'a mis à l'école tout à fait. Quand il est arrivé, c'était un
gros garçon de dix ans qui en paraissait bien quinze, habitué à courir
et à jouer en plein air tout le jour, sans se douter seulement qu'on
apprenait à lire. Aussi, les premiers temps, ne faisait-il que pleurer
et sangloter avec des plaintes de chien à l'attache; très bon malgré
cela, et des yeux doux comme ceux d'une fille. A force de patience, M.
Hamel, notre ancien maître, était parvenu à l'apprivoiser, et, quand il
avait une petite course à faire aux environs, il envoyait Gaspard, tout
heureux de se sentir à l'air libre, de s'éclabousser aux ruisseaux et
d'attraper de grands coups de soleil sur sa figure hâlée. Avec M. Klotz,
tout a changé.

Le pauvre Gaspard, qui avait déjà eu tant de mal à se mettre au
français, n'a jamais pu apprendre un mot d'allemand. Il se butte des
heures entières sur la même déclinaison, et l'on sent bien, dans ses
sourcils froncés, encore plus d'entêtement et de colère que
d'attention. A chaque leçon, la même scène recommence: «Gaspard Hénin,
levez-vous!...» Hénin se lève en boudant, se balance sur son pupitre,
puis se rassied sans dire une parole. Alors le maître le bat, Mme Klotz
le prive de manger. Mais ça ne le fait pas apprendre plus vite. Bien
souvent, le soir, en montant dans la petite chambre, je lui ai dit: «Ne
pleure donc pas, Gaspard, fais comme moi. Apprends à lire l'allemand,
puisque ces gens-là sont les plus forts.» Mais lui me répondait toujours:
«Non, je ne veux pas... je veux m'en aller, je veux m'en retourner chez
nous.» C'était son idée fixe.

Sa _languitude_ des commencements lui était revenue encore plus forte,
et le matin, au petit jour, quand je le voyais assis sur son lit, les
yeux fixes, je comprenais qu'il pensait au moulin en train de s'éveiller
à cette heure, et à la belle eau courante dans laquelle il a barboté
toute sa vie d'enfant. Ces choses l'attiraient de loin, et les
brutalités du maître ne faisaient que le pousser vers sa maison encore
plus vite et le rendre tout à fait sauvage. Quelquefois, après les coups
de trique, en voyant ses yeux bleus se foncer de colère, je me disais
qu'à la place de M. Klotz j'aurais peur de ce regard-là. Mais ce diable
de Klotz n'a peur de rien. Après les coups, la faim; il a encore inventé
la prison, et Gaspard ne sort presque plus. Pourtant, dimanche dernier,
comme il n'avait pas pris l'air depuis deux mois, on l'emmena avec nous
dans la prairie communale, hors du village.

Il faisait un temps superbe, et nous, nous courions de toutes nos forces
dans de grandes parties de barres, heureux de sentir la bise froide, qui
nous faisait penser à la neige et aux glissades. Comme toujours, Gaspard
se tenait à l'écart de la lisière du bois, remuant les feuilles, coupant
des branches, et se faisant des jeux à lui tout seul! Au moment de
se mettre en rang pour partir, plus de Gaspard. On le cherche, on
l'appelle. Il s'était échappé. Il fallait voir la colère de M. Klotz. Sa
grosse figure était pourpre, sa langue s'embarrassait dans les jurons
allemands. C'est nous qui étions contents. Alors après avoir renvoyé les
autres au village, il prit deux grands avec lui, moi et un autre, et
nous voilà partis pour le moulin Hénin. La nuit tombait. Partout des
maisons fermées, chaudes du bon feu et du bon repas du dimanche, un
petit filet de lumière glissait sur la route et je pensais qu'à cette
heure-là on devait être bien à table et à l'abri.

Chez les Hénin le moulin était arrêté, la palissade fermée, tout le
monde rentré, bêtes et gens. Quand le garçon vint nous ouvrir, les
chevaux, les moutons remuèrent dans leur paille; et sur les perchoirs du
poulailler, il y eut de grands coups d'ailes et des cris de peur comme
si tout ce petit peuple avait reconnu M. Klotz. Les gens du moulin
étaient attablés en bas dans la cuisine, une grande cuisine bien
chauffée, bien éclairée et toute reluisante, depuis les poids de
l'horloge jusqu'aux chaudrons. Entre le meunier Hénin et sa femme,
Gaspard, assis au haut bout de la table, avait la mine épanouie d'un
enfant heureux, choyé, caressé.

Pour expliquer sa présence, il avait inventé je ne sais quelle fête
d'archiduc, une vacance prussienne, et l'on était en train de célébrer
son arrivée. Quand il aperçut M. Klotz, le malheureux regarda tout
autour de lui, cherchant une porte ouverte pour s'échapper; mais la
grosse main du maître s'appuya sur son épaule, et, en une minute,
l'oncle fut informé de l'escapade. Gaspard avait la tête levée et non
plus son air honteux d'écolier pris en faute. Alors lui, qui d'habitude
parlait si rarement, retrouva sa langue tout à coup: «Eh bien, oui, je
me suis échappé! Je ne veux plus aller à l'école. Je n'apprendrai jamais
l'allemand, une langue de pillards et d'assassins. Je veux parler
français comme mon père et ma mère.» Il tremblait, il était terrible.

«Tais-toi, Gaspard...» lui disait l'oncle; mais rien ne pouvait
l'arrêter. «C'est bon... c'est bon... Laissez-le... Nous viendrons le
chercher avec les gendarmes...» Et M. Klotz ricanait. Il y avait un
grand couteau sur la table; Gaspard le prit avec un geste terrible qui
fit reculer le maître:

«Eh bien! amenez-les vos gendarmes.»

Alors l'oncle Hénin, qui commençait à prendre peur, se jeta sur son
neveu, lui arracha le couteau des mains, et je vis une chose affreuse.
Comme Gaspard criait toujours: «Je n'irai pas... je n'irai pas!» on
l'attacha solidement. Le malheureux mordait, écumait, appelait sa tante
qui était remontée toute tremblante et pleurant. Puis, pendant qu'on
attelait le char à bancs, l'oncle voulut nous faire manger. Moi, je
n'avais pas faim, vous pensez; mais M. Klotz se mit à dévorer, et tout
le temps le meunier lui faisait des excuses pour les injures que Gaspard
lui avait dites à lui et à Sa Majesté l'empereur d'Allemagne. Ce que
c'est que d'avoir peur des gendarmes!

Quel triste retour! Gaspard, étendu au fond de la charrette sur de la
paille, comme un mouton malade, ne disait plus un mot. Je le croyais
endormi, affaissé par tant de colères et de larmes, et je pensais qu'il
devait avoir bien froid, nu-tête et sans manteau comme il était; mais je
n'osais rien dire de peur du maître. La pluie était froide.

M. Klotz, son bonnet fourré bien descendu jusqu'aux oreilles, tapait le
cheval en chantonnant. Le vent faisait danser la lumière des étoiles et
nous allions, nous allions sur la route blanche et gelée. Nous étions
déjà loin du moulin. On n'entendait presque plus le bruit de l'écluse,
quand une voix faible, pleurante, suppliante, monta tout à coup du
fond de la charrette et cette voix disait, dans notre patois d'Alsace:
«_Losso mi fort gen, herr Klotz..._ Laissez-moi m'en aller, monsieur
Klotz.» C'était si triste à entendre que les larmes m'en vinrent aux
yeux. M. Klotz, lui, souriait méchamment, et continuait de chanter en
fouettant sa bête.

Au bout d'un moment, la voix recommença: «_Losso mi fort gen, herr
Klotz..._» et toujours le même ton bas, adouci, presque machinal. Pauvre
Gaspard! on aurait dit qu'il récitait une prière.

Enfin la voiture s'arrêta. Nous étions arrivés. Mme Klotz attendait
devant l'école avec une lanterne, et elle était si en colère contre
Gaspard Hénin, qu'elle avait envie de le battre. Mais le Prussien
l'en empêcha, disant avec un mauvais rire: «Nous réglerons son compte
demain... Pour ce soir, il en a assez.» Oh! oui, il en avait assez le
malheureux enfant! Ses dents claquaient, il tremblait de fièvre. On fut
obligé de le monter dans son lit. Et moi aussi, cette nuit-là, je crois
bien que j'avais la fièvre; tout le temps je sentais le cahot de
la voiture et j'entendais mon pauvre ami dire de sa voix douce:
«Laissez-moi m'en aller, monsieur Klotz!»



TABLE



LA BELLE-NIVERNAISE

I.--Un coup de tête

II.--La Belle-Nivernaise

III.--En route

IV.--La vie est rude

V.--Les ambitions de Maugendre



LÉGENDES ET RÉCITS


--JARJAILLE CHEZ LE BON DIEU
--LA FIGUE ET LE PARESSEUX
--PREMIER HABIT
--LES TROIS MESSES BASSES
--LE NOUVEAU MAITRE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Belle-Nivernaise: Histoire d'un vieux bateau et de son équipage" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home