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Title: Journal d'un sous-officier, 1870
Author: Delorme, Amédée
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal d'un sous-officier, 1870" ***

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available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



JOURNAL
D'UN SOUS-OFFICIER



AMÉDÉE DELORME



ÉCHOS DES PREMIERS REVERS


I


Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées,
violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de
bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder
sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez
autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à
s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial
fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières
tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté
de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant
les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé,
cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de
longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du
Rhin?

A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de
la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller
et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa
valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin,
toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants
un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient
chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un
retour de la fortune.

Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantés dans le sol
de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
inutilement demander si les nouvelles n'étaient pas retenues à la
préfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute.
Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer mutuellement
l'agonie d'un être cher. Les rares officiers laissés dans les dépôts
circulaient à peine, ne se montrant plus au café. Par pitié pour eux, on
les évitait. Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
face.

Énervantes journées que ces journées d'attente du mois d'août, pendant
lesquelles on voulait douter, on voulait espérer encore. Il fallut se
résigner. Les premiers revers furent confirmés, avec l'aggravation des
plus navrants détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à
Châlons les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine entamée. La victoire, si
longtemps attachée à nos armes, nous reviendrait peut-être. Mais il n'y
a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde rancoeur.
Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent continuer à subir le
sentiment de leur inutilité.

Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé batailles,
et, à mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants généraux,
ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon père était
un actif industriel; il avait le désir d'étendre le cercle de ses
opérations à mesure que chacun de ses quatre fils serait en âge de
le seconder. Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat un jour;
mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grâces
d'état.

La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes
nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à
d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était
violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne
devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie,
mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience
en repos?

Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles
s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour
l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait
inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me
passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de
compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais,
accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas
gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges,
haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils
m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon
somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait
au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.

Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour
des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard,
le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet
athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un
coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous
attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur
patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa
vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la
France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès.

Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors
qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie
comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon
intention de m'engager.


II


Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un
fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de
sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était
certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa
surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.

Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné
ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et
le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain,
au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de
ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et
coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.

«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.

--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»

Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
table, au commissariat de police.

Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme
s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me
posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume
agile.

«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
ans?»

La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me
dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour
conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai,
lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment
signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment.

Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion
sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion,
je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier
acte solennel de ma vie.

Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée,
qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins
il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait
prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se
disposa à m'accompagner sur-le-champ.

Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt
direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle
ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa,
pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux
intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop
meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat?
L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à
supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»

A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré
moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne
m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il
écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu
le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté
inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère.

«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne
peux pas signer!»

Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon
affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais
je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année
était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
j'étais agité, troublé, comme par un remords.

Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait
constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la
formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient,
luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à
bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.

Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie
militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de
notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un
service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une
des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque
élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont
les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à
demi caché sous une palme verte, cette seule inscription:

  AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.

La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la
foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait
au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil
personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon
âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte
atteignait les survivants inactifs.

Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en
entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la
parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un
pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus
d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais
presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la
gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
bout.

Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté.
Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il
avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la
réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon
vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa
mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre
1870_.


III


Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le
lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait
monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une
préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre
n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances
favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du
gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations
et aux sentiments généreux du pays.

Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais
que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé,
équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La
plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme
philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule
qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
serait appelé.

Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet
appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable.
Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure
n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de
leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui
comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles
prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef
de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue
sérieuse.

Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette
cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et
l'appel commença:

«Présent.... Présent.... Présent....»

Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset,
tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était
tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre
extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient
pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être
répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait
cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des
non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude
était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de
savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!

Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative
avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et
beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la
caserne.

Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux
qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une
exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure
où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma
famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la
nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais
deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin
d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille,
il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu,
déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir
une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller
s'étendre sur la brique nue.

Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était
concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents
hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur
départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure
militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une
place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y
trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre
manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
et lustré.

L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma
mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai
en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me
croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient
sacrifiés héroïquement.

Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être
né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir
de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette
comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre
en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire
vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de
la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas
confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
blanc.

Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la
maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention
générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me
regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent,
en me regardant de face, de profil et de dos.

Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère.
Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance
avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse
devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que
j'allais être emmené loin d'eux.

Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche.
Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui
s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal
le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la
Haute-Garonne.

Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le
télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan.

Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque
objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre
l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste
à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes.
Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale
et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle
qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever
au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer.
Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger
encore le court délai qui nous avait été accordé.

Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission
de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous
était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate
attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis
qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général
de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis
de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa
physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste
issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble
tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle
effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
échoir à l'autre héros du Mexique?

Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes
préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une
légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à
l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de
me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa
cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait
rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était
pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!

Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts
de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un
de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous
seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je
réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la
chance d'une riposte heureuse.

Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le
café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée,
et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment
de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère,
je vais partir.»

Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui
promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.

Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant
peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été
joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour.
S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde
meilleur.»

Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale
continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.

Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant
enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte,
une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours
peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau
et la contemplai longuement.

Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant
l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste
et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants,
ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne
s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?

Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et
pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me
précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte
fortifiante.

Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient
à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages
affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la
veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète.
Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la
basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le
champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
plus.

Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec
mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit
dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un
jour.


IV


La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de
soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette
existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa
famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement
parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.

Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi
à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire
et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La
Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se
développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts.
L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion
inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret
intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits
d'origine et d'éducation bien diverses.

Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par
des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné
l'étude du code pour le maniement du chassepot.

Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès
les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené
à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa
mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé
sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de
gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et
de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté
de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par
trop de prétention à éblouir tout le monde.

Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge,
bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé
d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière
espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse
indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire,
il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait
que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.

Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal
tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique
encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait.
Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un
compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.

Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi,
à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune
prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon
coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.

La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le
coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre
garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre
Bacannes pendant une heure sans se dérider?

Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la
gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et
s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir
une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux
couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire.
Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même
pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses
camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de
leur humeur.

Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux
lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très
soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de
glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé
sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son
enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les
provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette
refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère
se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents
une rondelle de saucisson, murmura:

  Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.

Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec
quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette
tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis
qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans
d'ailleurs l'émouvoir:

«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»

Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres,
sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres.
Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore
sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.

Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que
mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était
loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble,
ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes
nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé
l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité
civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
peu sympathiques.

Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la
capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et
tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier
pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de
trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.

La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près,
elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre
tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante,
la voix cynique du gavroche déguisé en soldat.

La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts
bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de
ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six
siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous
découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu
vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée.

A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord
s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande
peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
sans études préalables!

Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit
bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage
très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais,
pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient
reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix
compagnons de route.

Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans
ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer
les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant
étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs
jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses,
en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par
l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience.
Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était
naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
notre chef.

Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le
fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»

Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le
ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.

Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers
paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait
à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait
d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
révéla tout entier.

Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque
inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je
crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et
que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée
ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme
ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur
de leur ci-devant propriétaire.

Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un
brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent;
mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.

Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure
que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son
sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent
infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
draps et son matelas, pleurant de désespoir.

Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui
demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»

Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous
l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet,
Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à
l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout
ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et
tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été
mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à
visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
ventre!»

Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers
chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair
de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle
de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant,
la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du
reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était
chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier
que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
cinq francs par mois à l'argent de son prêt.


V


Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi
un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de
Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant.
Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit
Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part;
il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.

Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était
reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès
du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient
tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous
paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment,
Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous
échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle
franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.

Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils.
C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à
l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des
clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de
la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu
comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée
nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que
pour nous promener.

La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu
s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y
a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect
romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique,
trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
prison militaire.

Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de
laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades
à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage
que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous
attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les
saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au
fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un
petit pont et guettées à l'aval?

Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une
végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de
rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux
avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder
scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en
oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au
parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se
mouvait sur le champ d'azur infini.

Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la
calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées
ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le
cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air
était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons
nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire
nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un
lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies.

A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions
de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la
chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous
tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à
pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés
de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la
lueur orangée du crépuscule.

Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles.
Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
enrôler dans le piquet de garde.

Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas
cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le
poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis,
et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette,
j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté
patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.

Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame.
Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la
guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé.
Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au
service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de
l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.

Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi
nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un
nouveau régiment.

Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues
étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais,
avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle
je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au
soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage,
caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait
assez un retour de croisade en quelque manoir féodal.

A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des
héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement
tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les
rajeunissait, sans les rapetisser.

De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes
vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de
l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la
4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux
qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux
natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je
ne tarderais pas à l'être.

Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je
plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
il faut en convenir, une besogne toujours facile.

L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous
dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points
du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais
il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à
ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer
des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le
titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux
revenants de nos premiers désastres.

En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit,
j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête
à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais
il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que
j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.

Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant
les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à
Montlouis.

Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui
parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le
doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure,
puisque j'étais encore là, impuissant et découragé!

Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la
température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme:
mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus
loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la
dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais
hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever
du soleil.

Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps
défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far
niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et
craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité:
le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours.


VI


Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire
en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales;
ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut
généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence
des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne
manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions
s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur
l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur,
l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
désastres était l'occasion d'anathèmes.

Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une
blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être
massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant
revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves.

L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la gloire; mais elle savait,
à n'en pouvoir douter, qu'elle avait racheté ses défaites par plus
d'héroïsme et de sang que ne lui en avaient coûté les victoires d'antan.
Elle ne pouvait subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
population.

Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivée du dépôt de
cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu à la
garde impériale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était
aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés étaient
sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractérise tout bon
cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
police penché sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
leurs grandes bottes éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne
se rangeaient guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement d'hostilité et,
dans les cafés, un redoublement de fureur bavarde. Dans le récipient que
formait l'enceinte fortifiée, tous ces petits sentiments, toutes ces
vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un éclat faillit
toutefois se produire en dehors des murailles.

Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à attendre les Prussiens
au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'étant recrutée
dans le département, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
drapeau brodé de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la
remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.

Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de la ville, la
foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
de la République, sans parler des francs-tireurs eux-mêmes, toute la
population masculine était en armes, et notre régiment avait été convié
à la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de bataillon,
tandis que l'armée sédentaire était commandée par un monsieur dont le
bonnet était orné d'au moins cinq galons: très larges, très espacés, ils
couvraient presque toute la coiffure, et il était à peu près impossible
de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout à
l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine étions-nous alignés du
côté laissé libre, qu'il s'élança d'un air farouche, au galop secoué
de sa maigre haridelle, pour enjoindre à notre commandant de se ranger
d'une tout autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement exécuté:
«Par le flanc droit et par file à gauche. En avant, marche! A la
citadelle!»

Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, le soir
et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
nationale décida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
promenade des Platanes, en présence des autorités civiles. Le spectacle
militaire était ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
nous s'en privèrent.

La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements étaient, à
vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient à révéler
leur mérite par des vociférations d'énergumènes et par des gestes
d'épileptiques, en défilant devant la tribune municipale. Et ils
recommençaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
groupes de troupiers qui les regardaient.

Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, mais d'hostilité.
Dans ces esprits méridionaux, surexcités et exaltés, il y avait peu de
différence entre la froideur à l'égard du gouvernement et l'oubli des
devoirs sacrés envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitôt
suivie des commentaires douloureux de Gambetta.

La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les chaînes des
ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit bientôt que des
troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun détail précis. Tous les
renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne témoignait de
la gravité de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à
un moment si critique était affreusement pénible et énervante.

D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
loups avaient été enfermés dans la bergerie. Pour moi, nommé caporal
et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
le temps de me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été mis à notre
tête; malgré une assez douloureuse blessure qui à Sedan lui avait entamé
l'épaule, il était d'une activité et d'une énergie peu communes: il
avait précisément fixé ce jour-là au sergent-major comme extrême délai
pour l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre bureau,
nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A plusieurs reprises nous
aperçûmes les sergents de semaine occupés à disperser des groupes.

Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. Après la soupe du
soir, le lieutenant était venu signer les pièces de comptabilité. Il
paraissait très énervé, sans doute à cause des scènes tumultueuses de
la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
brillait, par contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre
de veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité d'un
départ prochain.

Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre où
nous travaillions, je n'avais pas cessé d'occuper ma place dans l'une
des tentes dressées sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier
mon havresac.

La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé.
Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon
sur la Méditerranée.

Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par contraste,
était saisissant. Bien que le couvre-feu fût sonné, presque tous les
hommes étaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
leurs silhouettes blanchâtres sur la terre noire, et quelques ombres
humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.

Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
cherchant d'éloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
et faible autorité. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
là, regardant le Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me
devançaient. Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant du 22e
de ligne, suivi d'un capitaine.

Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, s'était resserré.
Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent encore, et le groupe
s'ouvrit, mais pour se refermer aussitôt comme une vague. D'autres
hommes accoururent, entraînés par un courant invincible, et, en un clin
d'oeil, un cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
tomba.

A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'étaient les
nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme funeste qui avait plané sur
la citadelle, en nous apportant l'ordre de départ pour le lendemain
même.

Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont la mienne, et
il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à Montlouis. Cette fois,
c'est vers le Nord que nous serions dirigés. Vers l'ennemi, enfin.

Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur
de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que
rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après
une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond:
la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que
comme un vain cauchemar.

Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre
régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une
acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens
à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour
porter malheur à quelqu'un.

Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour
achever de régler les derniers détails administratifs: officier
d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé
était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement
eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes
désert.

Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une
poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans
la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.

Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs
camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du
commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.



LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE



Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes,
les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues
brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du
service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement
sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la
discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son
coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur
froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut
longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de
véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter
lui-même.

Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux
compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que
nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu
des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte
de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées
à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance
inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans
un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère
terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique,
parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de
la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?

De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la
mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs
étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque
goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.

La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en
gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais
je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une
terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint,
veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas,
devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux
moment, mais qu'il fut court!

Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que
le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en
causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir
même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir
en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors
de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors
n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon
rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé
quelques paroles!

Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti
silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme
d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au
passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le
reverrez pas!»

Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos
wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en
deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient
nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un
chant patriotique.


II


Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés
provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après
quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous
distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant
chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour
moi.

Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le
lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder,
ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il
fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours
édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier
central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très
pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à
la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la
montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour
ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je
manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie
du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés
de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices
dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que
les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!


III


A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout
là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes
pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes
de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.

Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des
plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas
élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant
d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un
élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au
blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait
rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation
perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus
vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant,
non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à
distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était
issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très
dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un
rouge éclatant, ce qui nous guidait.

Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du
lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au
commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant
Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé
David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment
d'infanterie de marche était constitué.

En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de
Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la
colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au
milieu des rangs!

Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers
détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments,
épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à
l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit
de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
c'était peu, et il fallut s'en contenter.

Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de
fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements,
attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les
situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir
rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était
accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous
combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de
dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du
pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en
songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir
de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
nuitées sur la terre humide ou gelée.

Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre
subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines
heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que
l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de
lien aux réunions humaines.

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait
été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef
étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal,
malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses
yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et
semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
regards d'une portée trop lointaine.

Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple,
brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable,
subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans
la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la
capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à
craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité
n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais.

Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral.
Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le
type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie
d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi
glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe
autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus
blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré.
Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils
annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer!

Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup
plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant,
il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de
rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt
que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.

D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu
vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait,
comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.

Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus
circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son
ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi
mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de
Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.

Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait
fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à
chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des
conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en
retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel,
pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité,
confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.

Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que
je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui
agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier
et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.

A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de
sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur
déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais
pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes
droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me
traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un
fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.

Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au
dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la
dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui
était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit,
ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade
m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant
à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de
sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la
porte.

Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au
milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable
de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à
coups de dents, il se vengea sur le dîner.


IV


Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans
nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger
sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être
embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle
destination.

Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés
lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement
cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre
ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se
dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à
l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent
au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
innombrable foule de géants.

Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de
plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément
reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou
des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque.
Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des
sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs
bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là
bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment,
toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.

Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des
arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où
tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale,
quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui
semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné
de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait
une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine
et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes.
Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous
éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive,
quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une
partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.

Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son
repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du
Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met
sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
gaiement.

Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés,
pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment
magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient,
deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
le train régimentaire et les voitures d'ambulances.

Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les
capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé,
une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par
la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des
écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos?
parut-il plus alerte et plus fier?

A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre
ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la
droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence
d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie,
bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes,
recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.

L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée.
Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames
miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se
creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes
qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.

Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les
turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de
leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces
demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.

Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans
notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était
en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons,
et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
s'endormirent.

Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser
une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la
situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes
blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés,
avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première
plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier
critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y
trouver une stalagmite le lendemain.

Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je
fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le
cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et
chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.

La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les
tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient,
allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher.
J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute
heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les
escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre,
le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!

Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu,
sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se
dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval
visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de
course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment
doit se trouver à la gare de Nevers.

En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine.
Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt
se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous
la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne,
laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de
paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
fumier, sur un cloaque.

A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été
si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp
lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à
temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin
de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement.
Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée
vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus
graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.

L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en
voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir,
avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son
chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le
caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré
sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun,
grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
jamais être éclairci.

Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même,
y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait
l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés
à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer.
Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.

Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire
des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père
de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé
volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier
mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.

Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons.
J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque
portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et
celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la
portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul
avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était
délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.

Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur
rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le
même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences
possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même
plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une
justice sommaire, celle des _cours martiales_.

Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué
après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il
fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à
tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit
l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.


V


A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient
la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce
voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux
regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs
du matin.

La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus
agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des
bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait
pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées
à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le
havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.

Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup
d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non
pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
épilogue, logique, fatal et prompt.

L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de
bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.

Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi
se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une
bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
détestés!

Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin
d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question
d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.

Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en
réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car,
entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.

Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de
grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de
son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait
eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les
journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute
sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui
lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait
contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du
condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.

Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car,
quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui
doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de
passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne
peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son
camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice
militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui
avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre
la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la
dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point
était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit:
«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant
sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
appartenait le condamné.»

Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans
une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous,
nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal
peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!

Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos
appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie
ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le
peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les
armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant
du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la
casquette?»

Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure.
Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était
un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des
chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre
tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
cette première réunion de notre brigade.

A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à
mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous
étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement
leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui
s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande
route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé,
défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche
et à côté du 10e bataillon.

Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait
entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères
qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le
condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte
du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.

Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses
galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir,
comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières
consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement
contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible,
mais non pas hésitante.

Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques
mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint
enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.

A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les
points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours,
ouvrez le ban...!»

A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre
encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné.
A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que
terminaient ces mots:

_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine
de mort.»_

La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de
la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de
fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le
caporal Tillot avait achevé de souffrir.

M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté
que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et
sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé,
nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la
plus cruelle.»

«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps
du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de
ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les
uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa
veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui
l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait
terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.


VI


Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous
eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes
tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il
n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer
comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la
terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le
caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans
gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce
que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule
destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort
qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste
aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?

Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène.
Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait
délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant
fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi.
Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population
vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais
sûre et non sans attrait.

Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la
gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles
flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il
domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques
arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux
premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre
délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints
de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de
gueules.

En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le
portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief.
Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes
torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large
escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre
visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les
salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
plutôt ordre de la Faculté.

A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres
de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp
inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit
hospitaliser.

Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet
malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons
camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma
fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la
discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.

L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de
petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges
flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à
moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de
véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course,
et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite
constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par
intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
malheureux vaincus pataugeaient toujours.

Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à
la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa
de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait
gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un
nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.

Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures
religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une
neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours
frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
du plafond.

Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis,
paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune
femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses
aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à
ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme
de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.

L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon,
reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier,
presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés
en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits
étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation
parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la
paix bienfaisante et féconde.

Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le
tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi?
L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas
de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait
enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?

Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son
aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche
et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous
nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes,
mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous
détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous
glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!

A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine
de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien
colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.



EN CAMPAGNE


I


Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était
sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la
pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un
interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine
exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
ordonnèrent cruellement de repartir.

Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de
l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que
les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent
tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de
carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour
subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids
de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et
se fût réellement appesanti.

Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or,
si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une
carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes
élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc
inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de
solides jarrets?

A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever.
Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais
échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis
défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort,
je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes
officiers d'être un traînard.

La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le
51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou
feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la
soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir,
voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême
fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la
terre humide.

Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai
pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés,
j'avais, comme Achille, le talon entamé.

Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12
000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs.
Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le
spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de
l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons
lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères,
enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée.

Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique,
graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait
graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence
semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en
fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes.

A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de
Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier,
depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron
Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre.
Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments
de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger.

Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes
remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!

En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent
pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité,
le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette
attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!

Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour
compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme
M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue
barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été
parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée
de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M.
Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3
achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du
feu.

D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par
le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs.
J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon
quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade
étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée
successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération,
quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots,
toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard
salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée!

Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins
irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une
grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements
militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement
appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il
y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son
devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même
les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des
distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir
ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services
auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la
conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là--il faut
l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté
d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que
je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au
moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et
j'étais parti convaincu que nous avions été trompés.

Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se
trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se
changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi.

En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me
croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon
rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp,
et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre
efficacement.

Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries.
Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement
intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé
par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains,
d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses
habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord
suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par
esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps
d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions
autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans
les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général
Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.

Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je
n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la
route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays
était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer
la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir
de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant
plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
une sensation de brûlure, ma vulnérabilité.

Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce
jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la
nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que
bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.

Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la
forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de
fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que
nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers
fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se
ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne
s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose
grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.

Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du
bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face
de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance
était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint
trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.

Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues:
grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé
aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques
buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche.
L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement
d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et
un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au
coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la
défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans
le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.

La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée
à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre
division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient
activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes
pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement
des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches
successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la
forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique
vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais
pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve.
Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la
plaine, un castel à tourelles.

La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers,
condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les
devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître
l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette
avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage
sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce
premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de
mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances:
le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à
quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape,
s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de
Châteaudun le lendemain à pareille heure.

La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par
les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route.
Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les
arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures
fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un
coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur
un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits
de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes
éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous
réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte
enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il
fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre
cours.

En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous
avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait
se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un
bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.

Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt
la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de
cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de
carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.

C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs
lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur
Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis
s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les
fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas
nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre
ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.



II


Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu
près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un
trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du
coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient,
mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis
et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie
publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et
dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains
de géant.

Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là
s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore
les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.

Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes
contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques
écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre
du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les
teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un
aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la
sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
nouvelle invasion.

Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière
cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous
dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque
arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et,
successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se
retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels
marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants,
que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils
passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la
direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.

Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui
aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non
sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le
pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot
m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien
ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant
garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
rétablir tout à fait.

Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste
avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et
en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade
pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier
emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie
dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter.
Mauvaise nuit pour un fiévreux.

La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les
chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon,
le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant
était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison
brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne
jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?

En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre.
Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est
vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait
plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros
pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres,
n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un
succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.

Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir
renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de
modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de
se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres
fractions de l'armée de la Loire.

Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers
du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les
vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait
décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos
armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.

A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre,
j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais
est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes
de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre
d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
emmener aussitôt?

Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait
une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air
ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos
denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et
Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à
propos envoyé.

Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les
ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue
l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me
faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir
froid.

Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas
à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures
d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on
lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres
allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous
risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.

Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute
énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je
restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le
suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là,
retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
de traverse.

La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de
distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait
détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait,
comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur,
en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la
guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
de sourds gémissements.

Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le
cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards
nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce
qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?

Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit
de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le
repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment,
puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques
renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne
répondions qu'en haussant les épaules.

Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler
les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant
de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas,
persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de
toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
place sur les vivres.

J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route,
lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il
à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de
traînards: ils seraient pris.»

Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre
à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un
poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le
devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?

Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval.
Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit
espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais
couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que
je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche,
j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces
d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé,
j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun
dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais
un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il
l'espace qu'il dévore?

Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi
le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal.
Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.

Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à
marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était
fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait
à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres.
Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.

Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à
piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait
naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler
de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il
peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à
cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer
à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme
il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la
charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan
supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce
fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître
s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
jusqu'au soir.

A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de
la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes
blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à
Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre
char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas,
car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.

Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la
perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de
telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son
calme et son air primitif de placide ahurissement.



III


«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de
précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui
ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de
s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun
employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire
sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire,
que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.

Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations
minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un
ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup
rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons,
tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau
de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon
vêtement rouge, en impertinents zigzags.

Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent
notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient
l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair
humaine.

Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la
garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des
Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au
moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en
somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil
est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les
culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière
choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat
de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer
leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point
cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
par les plus nobles sentiments.

Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent
une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine
et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies.
Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à
l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une
fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._

Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la
muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun
témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que
reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents:
l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.

Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son
officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements
complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre
un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est
donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes
désormais indignes de figurer dans la noble légion.

Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette
tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant
il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un
mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est
réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment
et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse
errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.

Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme
imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel
s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à
quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière
lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.

Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas
à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis
à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général
d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»

De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les
efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à
Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef.
Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée
nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant
l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village;
il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité,
paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e
corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à
l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir.
Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou,
et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
sauraient marcher de nouveau.

En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança
méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine
distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les
convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs.
De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour
à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de
l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval.
Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna
presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues
à trois kilomètres.

Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche,
d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement
désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une
température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le
paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les
bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en
rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
la capote, en marchant l'arme au bras.

Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était
bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat.
Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis
longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était,
non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur
les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée
que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
propice.

Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants.
Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et
de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le
monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs
des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime
et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles,
le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin;
l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.

Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une
vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade
résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous
les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures
sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne
permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient
été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs
anciens galons contre les lourdes broderies d'or.

Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais
par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il
s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre
chef suprême.


IV


Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé
comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera
plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui,
à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis
vingt jours contre la mort.

A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil
de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança,
soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il
voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche.
Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement,
qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et
des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé.
Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de
squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.

A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons
sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et
plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour
reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet
étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de
faire bonne contenance.

L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon,
allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les
conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême
du feu.

Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille
se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards
dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour
m'empêcher de trembler et de paraître ému.

Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin
de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer,
l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille
d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta.
Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un
bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
jambes.

Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de
remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les
coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au
désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer
leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de
cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
plus la bise.

A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses
lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.

Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines
n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous
avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes
qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du
déploiement de tout un corps d'armée.

Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait.
Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à
tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps,
que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait
les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous
cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées
de corbeaux.

Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à
Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion
bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près
de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du
beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que
pour servir de points de repère dans de tristes étapes.


V


Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois
voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des
branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille
fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien
remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en
avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de
ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.

Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur.
Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous
fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus
rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins
le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal
Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.

Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du
froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait
derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres
des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds,
accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous
parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir
de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y
voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
bois.

Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une
assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été
fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le
poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il
y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu
recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante
par son indécision: «Disparu!»

La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous
arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous
fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande
sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A
nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre
Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille».
Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à
Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec
le général de Sonis.

Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le
silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui,
déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir
averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort».
Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans
doute un champ de bataille.

En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la
cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non
sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il
se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
Terminiers.

Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en
grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de
bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain,
nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la
congélation des membres ou la mort.

Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous
conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans
escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son
cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand
silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait
de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et
fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des
reflets argentés.

Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la
plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des
lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était
tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères,
dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit
calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces
traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification
inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.

Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le
temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité
militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat
s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui
s'exécuta sous nos yeux.



LA DÉROUTE


I


La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et
du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être
appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle;
mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité
immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en
effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le
général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de
la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er
décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition
du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais,
lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux
que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être
regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon
possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir
promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées.
Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous
avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être
surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me
passer de vous».

Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon,
ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et
fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne
pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une
confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation
profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé
silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par
devoir, par amour pour mon pays.

A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme
toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la
18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en
aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de
sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
somme.

M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas,
et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.

Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à
Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires.
Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre,
à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de
l'ignominie acceptée sans protestation.

Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions
dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler
moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée
s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions
distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps,
les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la
ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers
champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.

En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains
artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou
horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant
l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame
qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou
répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère
tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité
menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.

Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt
fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de
l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer
leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés
sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à
chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que
de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les
membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées
mouvementées de fusils.

Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres
uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un
mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour
se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs
à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les
veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir
la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.

Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait
à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement,
ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches
et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.

Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre
nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le
flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même
temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.

Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés
en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain
de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un
caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue
d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un
autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans
relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui
rasaient la terre.

Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e
fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait
désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre
chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la
fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les
mouvements de ses troupes sur Loigny.

Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la
veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères,
il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles
pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le
général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères,
en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières
viendrait lui donner la main.

Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny.
Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui,
comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si
brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même
temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite
l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.

Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance
opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante,
acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en
soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de
Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par
erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
tout près de Loigny, une défense héroïque.

«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation
devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle
qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en
position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de
beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire
appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du
matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté
celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire
avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la
direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»


II


Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général
de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne
devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux
batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi
à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche.
Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en
batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si
énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
allemand dut se replier.

Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une
activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car
il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des
plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de
former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son
procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle
pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il
croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur
poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les
troupes du 16e corps.

Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit
arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de
canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me
portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche
d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
tout le monde fuyait.»

En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de
fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la
position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours
des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné
d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.

Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand
cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même
aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
paraissait inexplicable et qui l'était en effet.

Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine
Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de
Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à
entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il
n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers
généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant
à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche
au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être
assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes,
d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne
connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef
direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.

Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le
général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général
de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers
bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville.
Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils
parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le
corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête
exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du
tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée.
D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le
général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait
essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible
manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune
préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la
mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en
touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en
vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.

«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.

--Non, il passe.

--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.

--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère
et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui
est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
Que ne nous commande-t-on de tirer!»

Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette
terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un
soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de
Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la
lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut
emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui
avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie
prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.

D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le
général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici
doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir
aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit.
A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un
officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment,
tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne
ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son
cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre,
blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut
aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le
sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de
l'état-major.

Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi
d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même,
ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir
les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées,
donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande
crise psychologique.

«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des
troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient
commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver
le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses
hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand
espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé.
Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et
prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me
serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette
qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce
crime.»

Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les
anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau
Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne
de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une
avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés
dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients
de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne
confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a
dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher
d'exemple?

De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny,
séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il
était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés
en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves
pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était
emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de
vertige. Telle est la vérité.

Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu,
son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il
avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus
fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa
confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et
un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général
commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il
leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche
commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»

Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant
manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du
51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette
opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves.
Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il
n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
17e corps.

Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il
s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major,
à la tête d'un petit groupe de zouaves.

Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux
projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les
cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce
moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très
courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans
pouvoir atteindre son adversaire.

Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé
son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus.
Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des
Bavarois et des Prussiens.

Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de
marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le
cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne
laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus
surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
à former le village en flammes.


III


Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous
indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le
canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers
efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté
l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles,
il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à
fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.

En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement
s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de
bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants
sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.

Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de
mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au
carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée
nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant
d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une
défaite.

Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé
leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le
roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par
les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où
ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine
dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les
silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.

A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme
l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force,
le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus
grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de
diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il
employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons
dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si
l'ennemi se montrait entreprenant.

Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de
Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans
le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général
d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant
un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à
glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui
arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du
village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions
été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre
d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues,
notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille,
nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de
Loigny.

Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite
naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu
près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux
environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au
pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous
couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein
fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
verre.

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par
le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient
endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna
pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée
de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures,
nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance
envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de
doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation
imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement,
lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla
les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.

Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts
et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers
l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes
vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride.
Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la
veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
instructions.

La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous
retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque
village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre
redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses
blessures.

Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à
Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du
17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées
et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par
bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement
en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux
Allemands, en cas de poursuite.

A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière,
sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du
commandement de l'arrière-garde.

Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme
au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du
moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la
garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village
des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette
curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de
l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les
regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence
du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce
dernier?


IV


Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre
épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul
traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont
je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches
forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture
insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de
pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans
regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui
et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut
l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et,
tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit
sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance
physique.

Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous
avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous
pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite
parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le
général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle
qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.

Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e
corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un
hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva
dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur
la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant
ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt
fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de
labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de
mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur
une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un
aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager
à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur
nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de
la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse
population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais
ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au
bien-être de leurs foyers envahis.

Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions
impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune.
Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des
cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul
doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi
que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous
était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous
n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la
retraite.

Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut
d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes,
dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des
voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi
nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète
démoralisation.

Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible
auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments
qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à
cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»

Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes,
nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus
s'égrener.

Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à
travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui
s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre
à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière
du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus
fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à
la facilité de s'orienter.

D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes
distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le
même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait
à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
espoir.



BATAILLE


I


Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement
réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux
jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant
l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique
du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la
rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises,
sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des
masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance
très vive.»

Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle
vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les
carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier
d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre,
ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour
atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la
nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.

Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un
espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions
fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e
corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division
seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord
l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre
la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors
constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous
le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder
la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front
de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du
génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à
Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les
Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner.

Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était
tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à
un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés
quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6
décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient
le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre
première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable.
Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en
résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de
nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle.

Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit
depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point
que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde
nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes
acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte
il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un
village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore
un coin libre et deux chaises.

Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa
soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur
d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour
cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une
sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit
devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont
un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son
plein, vint tempérer l'excessive salaison.


II


Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de
nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner
encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre
devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de
table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.

Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à
Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il
est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture
charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.

Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au
camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère
Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement
du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon
coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir,
si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous
prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»

Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En
revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son
poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé
par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de
ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les
hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour,
les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le
régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.

Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé
la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De
beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours
pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des
chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.

Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était
pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher
sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
distributions de vivres.

Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême
droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la
première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions
sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières,
devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A
notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re
division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de
Beaumont.

Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à
la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de
sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi
administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les
flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de
taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme
des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait
une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas
pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
légende de la retraite de Russie.


III


Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre
un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux
improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir
qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité
de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de
Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des
troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e
division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.

Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se
dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de
vergers.

En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute
stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule
d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs
étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant,
lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.

Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous
allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma
situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre
capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher
chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au
sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas
homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des
récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie
se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en
colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres
environ.

Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers
des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes
supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le
décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol
était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là
pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans
le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des
fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux
que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme
l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres
vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur
des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne
tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
des instruments de mort.

Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village
d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le
mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans
des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny
et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance,
l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien
gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà
le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient
de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut
un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de
ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste
besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses
qu'ils avaient aidé à creuser la veille.

Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux
camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un
roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs
précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.

Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il
montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous
avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la
force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine,
aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce
dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale
respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les
engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande
conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à
la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui
occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.

Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes
responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué
des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles
émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage
austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
blonde.

Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre
bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui,
calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
bataille.

Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier
d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons,
en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et
Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez
loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à
gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres,
qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec
leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou
bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.

Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le
coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de
la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles.
A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de
feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre
droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient
bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite
de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
française et des chassepots.»


IV


Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un
moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général
en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur
les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de
ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les
cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite
du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.

Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint,
au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt
violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous
fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de
l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat,
pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il
est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout,
attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec
netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de
se porter de préférence sur tel ou tel point?

Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce
spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch
flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre
qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir
sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant
Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez
de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
où venait d'éclater un obus.

Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait
d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il
avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à
peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la
sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec
même une pointe d'humour.

Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a
ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse
du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne
serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule,
au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une
occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils
disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou
évanouis dans la brume.

Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter
en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été
transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin
serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli,
notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main
qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui,
tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart
des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre
gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les
raillent sans pitié.

Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se
jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y
pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du
bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute
brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court
écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils
en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les
écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne
montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que
debout:

«A droite et en avant, pour les soutenir!»

Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec,
semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un
homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos
oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de
s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus
large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.

Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées
du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche.
Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants,
couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un
autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé
s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La
batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride
abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu
fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique,
aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au
pétillement inégal de la fusillade.

Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les
fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel
sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se
garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.

S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon
oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât
constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se
laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances
volantes.

Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux;
le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait
le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait
plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu
par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême
de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on
se souvînt de lui après sa mort.

«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur.
Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi
de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du
crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard
dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos
calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.

Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e,
le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout
prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis
et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord
de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal
franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant
de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e
corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le
général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste
une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
rapport de nos ennemis:

«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert
avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de
Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus
en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient
inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»


V


Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu
cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était
noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans
les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une
invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux
gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous
parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze
heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers?
ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?

Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le
silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le
village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres.
Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de
chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en
terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler
son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De
la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés
bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de
ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long
sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées,
lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En
revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la
cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au
nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis
inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu
sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante
besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul
doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers
notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.

La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir.
Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier,
sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires,
car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se
développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée
s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer
les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous
enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées,
apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance
chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante
organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui
retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses
membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement,
quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps
désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint
endroit.

Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un
malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails
à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès
incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même
rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur
un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et
découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le
général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans
combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en
force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé
leurs derniers obus.

Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout
cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la
faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste
cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête
posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle
à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que
la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me
nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à
jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit,
mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent
défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me
tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le
voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès
était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était
écrit que nous ne le ferions plus ensemble.

L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et
de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la
flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine,
quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans
la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul
homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après,
chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis
toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
qui l'entourent.

Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui
s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà
brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il
restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il
reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée,
sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
accomplissement du devoir.

Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres
environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme
sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros,
et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
tranchées.

«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance
indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies
en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque
la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce
champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore,
et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y
sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement
que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se
sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui
vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même.
Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de
l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant
ces courts instants.»

Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre:
hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues
étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je
revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de
givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes
valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête
paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le
retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.

Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je
ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq
cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir
pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine
m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais
avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans
intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans
relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...

Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne
heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le
vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de
Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît
pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes
brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et,
comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les
projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna
à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le
saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.

Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à
l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de
Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous
montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!»

Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles
abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs
cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le
sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les
seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.

Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la
chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il,
commencez le feu!»

Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps
d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une
compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en
avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents
mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres.
Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
pour mieux apprécier la justesse de notre tir.

Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur,
comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y
avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir
entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait
provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé
d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler,
quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille.
L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger
réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
regarde en face.

Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se
renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser
individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un
genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
jaillissaient de cette nuée blanche.

A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent
du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la
droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt
plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue
à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les
obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de
combattre.»

Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans
le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous
étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les
tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel,
des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les
côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de
terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ
que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups
perdus!

Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des
fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où
la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme
catafalque.

Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je
constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut
recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans
l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter
sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps
perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi,
couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les
situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique
pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des
munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est
dommage!»

Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte
commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche.
Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main
glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
jambe sur laquelle avait reposé mon bras.

Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait
fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma
cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant,
je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement,
je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!»



HORS DE COMBAT


I


Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais
cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang
délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait
déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon
fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement
refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
la profondeur d'un sillon.

De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le
capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez!
mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit
instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner
les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré
ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups,
j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes
étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité
les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour
pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre
avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose
malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois
mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon
Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne
pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
nous!»

Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les
jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de
rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois
quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le
champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang,
je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit
et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il
criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!»
Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le
capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M.
Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.

«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise
d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre;
mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui
couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant
leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe!
Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout!
en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
gymnastique.

Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis
leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir
reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit
l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
«Tué. Il a le crâne ouvert.»

Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant
au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à
l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le
danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon
beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ,
je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre
invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain
le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal.

Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux
heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères,
surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là
se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la
parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.

Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient
meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions
manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets
venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa
bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf,
dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais
marcher, afin de me faire soigner plus tôt.

Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans
mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle,
presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout
était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre.
Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et
désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne
voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même,
le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des
projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me
faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la
vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu
tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un
point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
et derrière moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été
frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement
douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se
battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité
son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé,
si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.

Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils
suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils
voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que
fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me
donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un
cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait
fort sur mes épaules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse,
je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des
événements; mais il paraît que toute une division prussienne était
venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division,
violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement
ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le
1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes
camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du
48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs,
firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût
dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10
décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée,
à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment,
elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de
nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas:
dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués
ou blessés.


II


Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire
avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le
plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans
Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
mais non exempt de toute épreuve.

Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat
d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.

Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre
qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre
monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me
ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur
la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que
cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de
mes parents:

  V'là votre fils qu'on vous ramène,
  Il est en bien triste état.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses;
mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son
étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun
scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet
étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée,
elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu,
quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de
telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans
l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet
s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent
avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
chemin qui conduit à Mer.

Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des
chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant,
qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque
sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la
ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient
les blessés provenant des divers points du champ de bataille.
Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet,
d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en
avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude
de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour
me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que
m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.

Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher
qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de
Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que
nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait
où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions
trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du
voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par
une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.

Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de
tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la
personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement
qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à
parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô,
rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
chemin, elle nous l'amena.

C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie
mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait
reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de
soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation
implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se
démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.

Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un
poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout
prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de
toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour
oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres
ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui
avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité
ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins
honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc,
me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à
nous autres, de servir notre malheureux pays?»

Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner
à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est
infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au
jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double
blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont
interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de
ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du
menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un
catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des
blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant
d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le
sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais
anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.

A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que
les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être
envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas
de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il
nous trouver libres, ou prisonniers?

Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint
cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer
la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée.
C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse,
elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon
frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il
faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir
le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En
les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
venaient réellement de nous délivrer.

Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et
douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant
l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des
trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains
de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre
au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût
tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs
linges sanglants.

Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le
fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et
endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des
pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer
à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les
malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous
mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit
chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le
pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres.

Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut
certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues
journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des
soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent
venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas,
indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la
commisération.

A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à
m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon
voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être
dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse,
et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me
faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare
Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me
faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.

Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une
très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai
devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur
indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense
litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance,
circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes
blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de
plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun
de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées.

Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à
l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins
revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement.
Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils
fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous
souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme
les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._

Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié
profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en
mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler
aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats.
Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on
sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je
quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.

Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour
chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre,
près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une
échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la
demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons
de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de
me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de
Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
dans un pareil dédale?

Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs,
superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était
venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où
mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis
que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher
une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au
moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets.

Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir
à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me
soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé,
les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux,
un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir
leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe.


III


A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les
plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par
le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin
principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs
générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre
fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa
mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la
première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.

Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une
désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre
aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné:
il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière
avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse;
je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put
me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à
aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.

A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque
du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma
rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna
sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par
un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.

Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît
plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous
pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de
tout reproche.

Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus
appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le
rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation
de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour
moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont
prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans
borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie
deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc
été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa
tendresse.

Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un
contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je
devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison
traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en
apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse
indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible
mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui
accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer,
parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre
Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers,
ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de
nouveau, en effigie.

Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre,
janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration.
Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je
m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit
des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de
me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins
d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement
de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se
démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de
Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.

Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité
à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers
furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans
injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue
de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier
jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes,
poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné
l'épaulette.

Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent
enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque
subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de
mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette
du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de
l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.

Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du
soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien
des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
infinies!

Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi.
Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma
longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun
regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute
sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:

  Je le ferais encor, si j'avais à le faire.



TABLE DES MATIÈRES


Échos des premiers revers

Le 48e régiment de marche

En campagne

La déroute

Bataille

Hors de combat





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal d'un sous-officier, 1870" ***

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