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Title: Voyages dans la basse et la haute Egypte - pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799
Author: Denon, Vivant
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyages dans la basse et la haute Egypte - pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



                                VOYAGES

                                  DANS

                     LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE,

                                 PENDANT

                      LES CAMPAGNES DE BONAPARTE,

                            EN 1798 ET 1799.

                            PAR VIVANT DENON,

          ET LES SAVANTS ATTACHÉS À l'EXPÉDITION DES FRANÇAIS.

          _ÉDITION ORNÉE DE CXVIII. PLANCHES EN TAILLE-DOUCE_.


À LONDRES:

CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY, ET JONES,
PATERNOSTER ROW.

1817.

[Illustration: MOURAT-BEY]

  À BONAPARTE.

_Joindre l'éclat de votre nom à la splendeur des monuments d'Égypte,
c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux
de l'histoire; c'est réchauffer les cendres des_ Sésostris _et des_
Ménès [1], _comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs._

_L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus
mémorables expéditions recevra mon ouvrage avec un avide intérêt. Je
n'ai rien négligé pour le rendre digne du héros à qui je voulais
l'offrir._

  VIVANT DENON.

[1: Dans la grande édition originale, imprimée par Didot aîné, on lit
_Mendès_, au lieu de _Ménès_: J'ai rétabli le texte, suivant ce que je
crois avoir été l'intention du voyageur. Ménès ayant été le premier roi,
et en quelque sorte le fondateur de l'Égypte, tandis que Mendès était
une divinité que les Égyptiens adoraient sous la forme d'un _bouc_; ce
ne peut être qu'au premier que le voyageur a voulu assimiler le
conquérant. Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du général
Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries. Elle a été
copiée par les savants traducteurs qui ont rédigé l'édition
Anglaise.]



                          AVIS DE L'ÉDITEUR.


Jusqu'à ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont décrit
l'Égypte, ont été reçues avec avidité, et les éditions de leurs voyages
ont été successivement et rapidement enlevées, ainsi que les
traductions qui en ont été faites presque dans toutes les langues.

Cependant les récits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient
parcouru la Haute-Égypte, étaient si imparfaits; leurs moyens de
visiter, d'examiner, et de représenter les monuments que ce pays recèle
encore, étaient si bornés, que leurs relations servaient plutôt à
exciter la curiosité qu'à la satisfaire.

À l'intérêt général que ce pays inspire, soit par l'importance que lui
donnent sa fertilité et sa situation, soit par les souvenirs
historiques qu'il retrace à l'imagination, se joint en ce moment
l'intérêt des grands événements militaires dont il vient d'être le
théâtre; aussi la curiosité est-elle doublement excitée lorsqu'il
paraît aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Égypte. Deux
grandes nations y ont paru tour à tour victorieuses. «Elles aimeront
toujours à revoir les images des lieux et des monuments témoins de
leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux
sujets d'étude. Par quelle fatalité se fait-il que des rivalités
d'ambition condamnent irrévocablement ce beau pays, ce grand domaine
des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique
école encore subsistante d'architecture et de sculpture, à la
destruction, à la misère et à la barbarie? En vain les amis des arts
s'étaient flattés d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller
interroger ces mystérieuses constructions aux lieux qui les ont vu
s'élever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vénérable fardeau;
il faut y renoncer; le charme est détruit; la porte de l'Égypte vient
de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat
Britannique qui évacuera Alexandrie, pourra dire: _voi che vorreste
entrare, perdete via ogni speranza_ [2].

[2: Un homme de lettres m'a communiqué un état qu'il s'était amusé à
faire de la dépense que coûteraient, et du nombre de jours que
prendraient, la route de Londres à Thèbes et le retour de Thèbes à
Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau réguliers. En
voici le résumé:

De Londres à Paris. . . . . . . . . . . . . .  5 jours . .  6 louis d'or,
De Paris à Lyon . . . . . . . . . . . . . . .  5 jours . .  6 do.
De Lyon à Marseille, partie par le Rhône       6 jours . .  5 do.
Paquebot de Marseille à Alexandrie    . . .   18 do    . . 10 do.
D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil   4 do.   . .  2 do.
Du Caire à Thèbes. . . . . . . . . . . . . .  10 do.   . .  6 do.
                                             ___           ___
                                              48           35

Séjour à Thèbes, au Caire, à Alexandrie, etc. 24 do   . .  30 do.
Retour à Londres . . . . . . . . . . . . .    48 do   . .  35 do.
                                             _______     _________

                     Total . . . . . . . .   120 jours. . 100 louis.
                                             _______      _________

Cet ami des arts avait l'intention de fonder et de tenir à Thèbes, un
caravansérail, ou une auberge à l'Européenne.]

Honneur soit donc rendu à ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever
la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Égypte.

Honneur à M. Denon qui, au péril de sa vie, est allé le premier de tous
les savants de l'expédition de Bonaparte, au milieu du fracas des
batailles, et dans l'incertitude du succès, visiter et dessiner des
monuments qui ont fait l'admiration et l'étonnement des siècles
passés.

Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mérite ou
l'extravagance de cette expédition. Contentons-nous de jouir de ses
résultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a déjà produit, en
attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prépare la Commission
des arts et des sciences de l'Institut d'Égypte.

Les talents de M. Denon sont déjà jugés par toute l'Europe. Sa touche,
fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrément de sa
manière, étaient connus par les ouvrages qu'il a publiés antérieurement;
et il passait généralement pour un des meilleurs dessinateurs
existants. Ce dernier ouvrage met le comble à sa réputation d'artiste.
On a peine à concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps,
et dans des circonstances tellement pénibles et fatigantes, exécuter un
travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi
brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son
retour).

La gravure a répondu aux talents du dessinateur. Si la réputation des
Bertaux, des Coiny et des Malbête n'était pas déjà faite, les planches
qu'ils ont gravées pour ce voyage leur assureraient l'immortalité.

Quoique le style du voyageur soit souvent négligé, le journal du voyage
n'en est pas moins rempli de charmes. M. Denon a su mêler
l'enthousiasme avec la précision, et la gaîté avec l'érudition. Le
récit de ses marches, celui des batailles dont il a été témoin, est vif,
animé et plaisant, sans être dépourvu de sensibilité. On distinguera
surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès
de l'armée Française d'Égypte.

On lui a reproché avec juste raison d'avoir écrit le journal de son
Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans
aucun chapitre, même sans table qui puisse faciliter la recherche des
objets sur lesquels le lecteur peut désirer de revenir.

J'ai essayé de remédier à cet oubli, en divisant par des intitulés en
Italique, les divers objets que ce journal présente successivement.

Après avoir ainsi fait la part des éloges que méritent l'écrivain, le
dessinateur et les graveurs, il m'est pénible d'en venir à la critique:
mais il est impossible de passer sous silence la manière défectueuse
dont l'impression de l'ouvrage a été conduite. La dissonance de cette
partie de l'exécution avec les autres, est choquante; et elle a
d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de
France, le célèbre Didot aîné, auquel la partie typographique a été
confiée.

D'abord, le format, qui n'est propre par son énormité à entrer dans
aucune bibliothèque, présente des marges inutiles d'une étendue
prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spéculer sur
l'empressement des lecteurs à se procurer le texte, afin de leur vendre
surabondamment une quantité de papier blanc, et d'associer ainsi
l'intérêt de l'ouvrage à l'intérêt du marchand. Il n'est pas nécessaire
de faire un livre colossal parce qu'on y décrit des colosses.

L'inconvénient de la grandeur de cette publication se fait encore
sentir en Angleterre d'une autre manière. Les droits qui sont établis
sur l'importation des livres étrangers, se perçoivent en raison de leur
poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage à Londres sur le pied de
21 guinées; et sans doute il y sera bientôt à 25, et peut-être 30, car
les deux premières éditions de Paris en ont été enlevées aussitôt
qu'elles ont été achevées, et l'on n'aura bientôt plus que des planches
retouchées.

En second lieu, l'incorrection du texte est au delà de ce que l'on peut
imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et
des feuilles tirées avec autant de soin; nous pourrions en donner un
errata de deux pages [3]. Outre cela, les dates sont souvent erronées,
et les noms propres des mêmes villes y sont presque toujours écrits de
plusieurs manières différentes.

[3: Parmi ces fautes, je citerai ici l'équivoque ridicule qui se trouve
dans la préface Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine _des
moines_ pour la plaine des _Momies_ (en Anglais _the Plain of the
Monks_, édition de M. Phillips), page 22, ligne dernière, _avaries_
pour _avanies_; page 30, ligne 3, _changea_ et _rendit_ pour
_changèrent_ et _rendirent_; page 137, ligne 33, _supérioté_ pour
_supériorité_; page 173, ligne 7, les caisses de _moines_ pour des
caisses des _momies_, page 205, ligne 24, _j'ai crus_ pour _je crus_;
ailleurs, _celle_ pour _celui_, etc.]

La difficulté de lire cette édition a obligé d'en faire une petite en
trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le
col, de se casser les reins, ou de se crever les yeux, en lisant
l'original.

Cette petite édition a l'inconvénient d'être encore plus défectueuse
que l'autre; car, outre les mêmes fautes, elle en a qui lui sont
propres, notamment à la page 41, où la dernière ligne de la page 22 de
la grande édition a été totalement oubliée.

Dans l'impossibilité où j'étais de copier toutes les planches de
l'édition de Paris, et voulant faire une édition de ce voyage plus
portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de
préférence les dessins qui intéressent le plus les artistes et les
savants. J'ai mis de côté les vues inutiles des côtes de la
Méditerranée, les représentations des batailles des Français et des
Mamelouks, les vues des villes Égyptiennes modernes, les costumes et
les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des
relations avec l'armée Française, comme étant d'un intérêt beaucoup
inférieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquité,
ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit. Il suffit de dire
que mes planches ont été gravées par MM. Landseer, Roffe, Middiman,
Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise,
Pollard, &c, pour que l'on soit assuré d'avance qu'elles sont au moins
égales à l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supérieures.

J'ai préféré la carte d'Égypte tirée de l'ouvrage du général Reynier, à
celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la
supériorité de la première.

Enfin, j'ai joint à cet ouvrage environ un demi-volume de découvertes
et de descriptions ultérieures, publiées tout récemment par les savants
de l'expédition d'Égypte; ce qui assure à mon édition un avantage
remarquable sur les petites éditions Françaises et Anglaises du Voyage
de M. Denon, lesquelles ont été faites à la hâte, et dont aucune n'est
digne de ce bel ouvrage.



                                PRÉFACE.


Le principal objet d'un auteur, lorsqu'il se décide à faire une préface,
est de donner une idée de son ouvrage. Je remplirai cette espèce de
devoir en insérant ici le Discours que je me proposais de lire, à
l'Institut du Caire, à mon retour de la Haute-Égypte.

«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui
rendisse compte de mon Voyage dans la Haute-Égypte, en lui faisant
lecture, dans différentes séances, du journal qui doit accompagner les
dessins que j'ai rapportés. L'envie de répondre au voeu de l'Institut
hâtera la rédaction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre
prétention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait à
ma curiosité. Je parcourais un pays que l'Europe ne connaît guère que
de nom; tout y devenait donc important à décrire; et je prévoyais bien
qu'à mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses
études, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa
curiosité. J'ai dessiné des objets de tous les genres; et si je crains
ici de fatiguer ceux à qui je montre mes nombreuses productions, parce
qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivé en
France, je me reprocherai peut-être de ne les avoir pas multipliées
encore davantage, où, pour mieux dire, je gémirai de ce que les
circonstances ne m'en ont laissé ni le temps ni les facilités. Si mon
zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont été
puissamment secondés par le général en chef, en qui les plus vastes
conceptions ne font oublier aucun détail. Comme il savait que le but de
mon voyage était de visiter les monuments de la Haute-Égypte, il me fit
partir avec la division qui devait en faire la conquête. J'ai trouvé
dans le général Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai
obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les
circonstances. Dans le général Belliard, j'ai trouvé égalité de
caractère, de l'amitié, des soins inaltérables; de l'aménité dans les
officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la
vingt-unième demi-brigade; enfin je m'étais identifié de telle sorte au
bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel j'avais, si l'on peut
s'exprimer ainsi, établi mon domicile, que j'oubliais le plus souvent
que je faisais la guerre, ou que la guerre était étrangère à mes
occupations.

«Comme on avait à poursuivre un ennemi toujours à cheval, les
mouvements de la division ont toujours été imprévus et multipliés.
J'étais donc obligé quelquefois de passer rapidement sur les monuments
les plus intéressants; quelquefois, de m'arrêter où il n'y avait rien à
observer. Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses,
j'ai éprouvé aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier
aperçu des grandes choses avant de les détailler; que si elles
éblouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans
l'esprit par la réflexion; que s'il faut conserver avec soin les
premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a
fait naître qu'on peut les bien examiner, les analyser. J'ai pensé
aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait déposer
tout amour-propre de métier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut
ou non composer un beau dessin, mais de l'intérêt que devra
généralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner.
J'ai déjà été récompensé de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre
par la complaisante curiosité que vous avez mise, Citoyens, à observer
avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportés; dessins que
j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou même à cheval:
je n'ai jamais pu en terminer un seul à ma volonté, puisque pendant
toute une année je n'ai pas trouvé une seule fois une table assez bien
dressée pour y poser une règle.

«C'est donc pour répondre à vos questions que j'ai fait cette multitude
de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches étaient trop
précipitées pour attaquer les détails des objets dont je voulais au
moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble. Voilà comme j'ai pris en
masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversé l'emplacement au
galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de
Bénisouef. J'ai employé ce temps à comparer les caractères, dessiner
les figures, les costumes des différents peuples qui habitent
maintenant l'Égypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages.

«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses
ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture
colossale des Égyptiens: sur chaque rocher qui compose cet édifice il
me semblait voir gravé, _Postérité, éternité_.

«Bientôt après Dendérah (Tintyris) m'apprit que ce n'était point dans
les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher
la beauté de l'architecture; que partout où existait l'harmonie des
parties, là était la beauté. Le matin m'avait amené près de ses
édifices, le soir m'en arracha plus agité que satisfait. J'avais vu
cent choses; mille m'étaient échappées: j'étais entré pour la première
fois dans les archives des sciences et des arts. J'eus le pressentiment
que je ne devais rien voir de plus beau en Égypte; et vingt voyages que
j'ai faits depuis à _Dendérah_ m'ont confirmé dans la même opinion. Les
sciences et les arts unis par le bon goût ont décoré le temple d'Isis:
l'astronomie, la morale, la métaphysique, ont ici des formes, et ces
formes décorent des plafonds, des frises, des soubassements, avec
autant de goût et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques
enjolivent nos boudoirs.

«Nous avancions toujours. Je l'avouerai, j'ai tremblé mille fois que
Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendît, ou ne tentât le sort d'une
bataille. Je crus que celle de Samanhout allait être la catastrophe de
ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le désert nous
serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion
de le détruire, et moi renaître l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delà
du tropique.

«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit
l'imagination de vastes souvenirs. Comme si elle avait pu m'échapper,
je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir
en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui
m'animait. Nous devions la traverser rapidement; à peine on apercevait
un monument, qu'il fallait le quitter.

«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après
le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; à droite, des
montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temples, qui, à plus
d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres
temples dont j'étais arraché; et je me retournais pour chercher
machinalement ces cent portes, expression poétique par laquelle Homère
a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le
sol du poids de ses portiques, et dont la largeur de l'Égypte pouvait à
peine contenir l'étendue. Sept voyages n'ont pas suffi à la curiosité
que m'avait inspirée cette première journée; ce ne fut qu'à la
quatrième que je pus toucher à l'autre rive du fleuve.

«Plus loin, Hermontis m'aurait semblé superbe, si je ne l'eusse
trouvée presque aux portes de Thèbes. Le temple d'Esné, l'ancienne
_Latopolis_, me parut la perfection de l'art chez les Égyptiens, une
des plus belles productions de l'antiquité; celui d'Edfu (ou
Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservés, et le
mieux situé, de tous les monuments de l'Égypte: en son état actuel il
paraît encore une forteresse qui la domine.

«Ce fut là que le sort de mon voyage fut décidé, et que nous nous mîmes
irrévocablement en marche pour Syené (Assouan); c'est dans cette
traversée de désert que pour la première fois je sentis le poids des
années, que je n'avais pas comptées en m'engageant dans cette
expédition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'à ce terme.
Là je quittai l'armée pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir
Mourâd-bey dans le désert. Fier de trouver à ma patrie les mêmes
confins qu'à l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mêmes quartiers
des trois cohortes qui les avaient jadis défendus. Pendant vingt-deux
jours que je restai dans ce lieu célèbre je pris possession de tout ce
qui l'avoisinait. Je poussai mes conquêtes jusque dans la Nubie,
au-delà de Philoe, île délicieuse, dont il fallut encore arracher les
curiosités à ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de
siège m'ouvrirent enfin ses temples. Sentant toute l'importance de vous
faire connaître le lieu que j'habitais, toutes les curiosités qu'il
rassemblait, j'ai dessiné jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de
granit, d'où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus
colossales encore, ces rochers couverts d'hiéroglyphes. J'aurais voulu
vous rapporter, avec les formes, des échantillons de tout ce qu'elles
contiennent d'intéressant. Ne pouvant faire la carte du pays, j'ai
dessiné à vol d'oiseau l'entrée du Nil dans l'Égypte, les vues de ce
fleuve roulant ses eaux à travers les aiguilles granitiques, qui
semblent avoir marqué les limites de la brûlante Ethiopie, et d'un pays
plus heureux et plus tempéré. Laissant pour jamais ces âpres contrées,
je me rapprochai de la verdoyante Éléphantine, le jardin du tropique:
je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et
quittai à regret ce paisible séjour, où des occupations douces
m'avaient rendu la santé et les forces.

«Sur la rive droite du Nil je trouvai _Ombos_, la ville du Crocodile,
celle de Junon Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut défendre ce
que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns.

«Établi à Kénéh, j'accompagnai ceux qui traversèrent le désert pour
aller à Kosséïr mettre une barrière à de nouvelles émigrations de
l'Arabie. Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaîne du
Moqatham, les bords stériles de la mer Rouge: j'appris à connaître, à
révérer cet animal patient que la nature semble avoir placé dans cette
région pour réparer l'erreur qu'elle a commise en créant un désert. Je
revins à Kénéh, d'où je partis successivement pour retourner à Edfou, à
Esné, à Hermontis, à Thèbes, à Dendérah; à Edfou, à Thèbes encore,
toutes les fois qu'on envoyait un détachement, et partout où il était
envoyé. Si l'amour de l'antiquité a fait souvent de moi un soldat, la
complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des
antiquaires. C'est dans ces derniers voyages que j'ai visité les
tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dépôts mystérieux une
idée de l'art de la peinture chez les Égyptiens, de leurs armes, de
leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments de musique, de
leurs cérémonies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages
que je suis parvenu à m'assurer que les hiéroglyphes sculptés sur les
murailles n'étaient pas les seuls livres de ce peuple savant. Après
avoir trouvé sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'écrire,
j'ai trouvé encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a
déjà fait l'objet de votre curiosité; frêle rival des pyramides,
précieux gage d'un climat conservateur, monument respecté par le temps,
et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les
livres.

«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, par des
rapprochements, à compléter cette volumineuse collection de tableaux
hiéroglyphiques; c'est en pensant à vous, Citoyens, et à tous les
Savants de l'Europe, que je me suis trouvé le courage de copier avec
une scrupuleuse exactitude les détails minutieux de tableaux secs,
dénués de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intérêt qu'avec
le secours de vos lumières.

«À mon retour, Citoyens, chargé de mes ouvrages, dont le poids s'était
journellement augmenté, j'ai oublié la fatigue qu'ils m'avaient coûtée,
dans la pensée qu'achevés sous vos yeux, et à l'aide de vos conseils,
je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire
un digne hommage.»



                                VOYAGE

                                 DANS

                      LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE.



 _Introduction.--Départ de Paris, et de Toulon.--Arrivée devant Malte_.


J'avais toute ma vie désiré de faire le Voyage d'Égypte; mais le temps,
qui use tout, avait usé aussi cette volonté. Lorsqu'il fut question de
l'expédition qui devait nous rendre maîtres de cette contrée, la
possibilité d'exécuter mon ancien projet en réveilla le désir; un mot
du héros qui commandait l'expédition décida de mon départ; il me promit
de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour. Dès que
j'eus assuré le sort de ceux dont l'existence dépendait de la mienne,
tranquille sur le passé, j'appartins tout à l'avenir. Bien persuadé que
l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la faculté de
parvenir à son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je
sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon
coeur palpitait, sans qu'il me fût possible de me rendre compte si
cette émotion était de la joie ou de la tristesse; j'allais errant,
évitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prévoir ni rassembler
rien de ce qui allait m'être si utile dans un pays si dénué de toutes
ressources. Le brave et malheureux _du Falga_ m'associa mon neveu.
Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un être aimable en
m'éloignant de tout ce que j'aimais, c'était empêcher la chaîne de mes
affections de se rompre, c'était conservé à mon âme l'exercice de sa
sensibilité, c'était un acte qui caractérisait la délicatesse de ce
brave et savant homme.

Je m'étendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port désigné pour
l'embarquement. Nous arrivâmes à Lyon sans sortir de voiture; là nous
nous embarquâmes sur le Rhône jusqu'à Avignon. Je pensais, en voyant
les belles rives de la Saône, les pittoresques bords du Rhône, que,
sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin
des aliments à leur insatiable curiosité. J'avais vu la Néva, j'avais
vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas
trouvé en Italie de plus belles antiquités qu'à Nîmes; Orange,
Beaucaire, S.-Remi, et Aix. Je cite cette dernière ville, parce que
nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et
dans une baignoire où, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien
changé que le robinet.

Nous perdîmes un jour à Marseille: nous en partîmes le 14 Mai 1798,
pour Toulon; et, le 15, j'étais en mer sur la frégate la _Junon_,
destinée avec deux autres frégates à éclairer la route, et former
l'avant-garde.

Le vent était contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux
autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentré; mais ce
Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours
mieux, que nous ne nous servons nous-mêmes, en ne me laissant rien
faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je
voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais
pas quitter de toute l'expédition.

Le 16, nous ne fîmes que des bordées.

Le 17, vers le soir, nous découvrîmes quatre voiles; elles
manoeuvraient sous notre vent en ordre de bataille: on ordonna le
branlebas; le _branlebas_! mot terrible dont on ne peut se faire idée,
quand on n'a pas été en mer: silence, terreur, appareil de carnage,
appareil de ses suites, plus funestes que le carnage même, tout est là
sous les yeux réuni sur un même point; la manoeuvre et les canons sont
les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus
qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillité; nous la
passâmes à notre poste. Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage
des vents: nous ne pouvions juger si c'étaient des vaisseaux ou des
frégates; ils étaient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès étaient
embarrassés de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante
nous ordonna de la suivre en ordre de bataille, et assura son pavillon
d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon
espagnol. La nuit arrivait, on nous laissa coucher: à trois heures du
matin on nous éveilla avec l'ordre de se préparer au combat.

Je n'étais pas fâché de commencer une expédition par quelque chose de
brillant; mais j'avais bien quelque peur d'échanger le Nil contre la
Tamise. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon, lorsque la
commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que
nous avions également inquiété quatre frégates espagnoles, qui ne
venaient pas plus que nous chercher l'ennemi.

Le 20, à la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et
le convoi se mirent en mouvement, et à midi lamer en fut couverte. Quel
spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus
grande idée de la splendeur de la France, de sa force, de ses moyens;
et peut-on, sans la plus vive admiration, songer à la facilité, à la
promptitude avec laquelle fut préparée cette grande et mémorable
expédition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des
milliers d'individus de toutes les classes de la société. Presque tous
ignoraient quelle était leur destination: ils quittaient femmes,
enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que
Bonaparte devait les conduire.

Le 21, l'_Orient_ sortit enfin du port, et nous commençâmes à marcher
par un bon vent; chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche.
Nous nous mîmes en avant; ensuite venait le général avec ses avisos et
les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la côte entre les îles
d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraîchit; le _Franklin_ fut
démâté de son hunier d'artimon; deux frégates de notre division furent
envoyées pour avertir le convoi de Gênes qui devait nous joindre; et,
le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse à la
hauteur de St. Florent.

Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant à l'est, abandonnant à
notre gauche Gênes et le rivage ligurien. Notre ligne militaire avait
une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait
tout au moins six. Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir
tout compter.

Le 24, au matin, nous avions dépassé le cap Corse; le convoi filait en
bon ordre; nos vaisseaux étaient par le travers du cap Corse, et de
l'île Capraya. J'en dessinai le détroit.

Le convoi qui était resté sous le vent du cap, ne put le doubler de la
journée, et nous restâmes à l'attendre sur le cap même, à une lieue de
la terre. Je fis un dessin du cap.

Le 25, au matin, la division légère se trouva par le travers de la côte
orientale de la Corse, vis-à-vis de Bastia, dont je distinguai fort
bien la rade et le port: j'en fis le dessin. La ville me parut jolie,
et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'île: j'en
fis un dessin. L'île d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines
cristallisées offrent toutes les couleurs du prisme. Ce rocher est
partagé en trois souverainetés: la seigneurie et les mines sont au
prince de Piombino; à gauche, Porto-Ferraio appartient au grand-duc de
Toscane; à droite, Porto-Longone est au roi de Naples [4].

[4: D'après le dernier traité de paix avec Naples, la possession de
l'île est assurée à la France.]

Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de
ce côté qu'un rocher escarpé inabordable. Il appartient aux Génois, qui
y ont un château et un mouillage à la partie orientale.

À 5 heures, nous avions à l'est l'île Pianose, qui n'est qu'un plateau
d'une lieue d'étendue; elle ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus de
la surface de la mer; ce qui en fait un écueil très dangereux de nuit
pour tout pilote qui ne connaît pas ces parages; elle est entre l'Elbe
et Monte-Christo, rocher inculte, abandonné aux chèvres sauvages. À
l'ouest de cette île, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne
cheminait plus.

Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des
habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus, et les
querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double,
et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en
faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressés de jouir,
jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient
payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai
vu six ou huit sur un coup de dés. Lorsque la nuit faisait trêve à ces
jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur,
charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un
conteur énergique attachait l'attention d'un groupe de soldats, à bord;
cet ordre était de marcher sur Cagliari, et de revenir à Porto-Vecchio,
si l'ennemi supérieur en forces nous y avait prévenus.

Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pûmes profiter du vent, la flotte
n'ayant fait que des bordées: le soir, la _Badine_ nous rejoignit, nous
apportant l'espoir presque certain de trouver la mer libre à la pointe
de Cagliari. Le soir, je dessinai cette pointe.

Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau. Nos provisions s'achevaient;
notre eau fétide ne pouvait plus être chauffée; les animaux utiles
disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient.

Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit
penser que décidément nous nous mettions en marche, et que nous allions
faire canal. La _Diane_ marchait en avant: nous passions ses signaux à
l'_Alceste_, qui les transmettait au _Spartiate_, de là à l'_Aquilon_,
et enfin à l'_Amiral_. Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans
l'ordre que je viens de décrire. En cas que la _Diane_ chassât un
vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte légère, devaient
forcer de voiles pour les rejoindre. Nous vîmes de petits dauphins à
notre proue; mais, à notre grand regret, ils disparurent pendant que
nous nous disposions à les harponner. Je les observai de très près;
leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de
l'eau, et s'élancent à vingt pieds en avant; leur forme est élégante,
et leurs mouvements rapides ressemblent plutôt à la gaieté d'une joute,
qu'ils n'annoncent la voracité d'un animal qui cherche une proie. Le
soir, le vent fraîchit, et, passant de l'est à l'ouest, rassembla de
telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui
connaissaient cette ville s'écrièrent, _C'est Venise qui marche_!; Au
soleil couchant nous découvrîmes Martimo, et reçûmes ordre de rallier
le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville
ambulante.

Le 7, nous réprimes l'ordre de la veille. Je dessinai le Martimo,
rocher qui semble être un môle à la pointe occidentale de la Sicile:
c'est un des points de reconnaissance de la Méditerranée, et c'était un
de ceux où nous pouvions trouver les Anglais. Le vent fraîchit, et nous
faisions deux lieues à l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les
inconvénients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent
d'une marche de quarante mille hommes, sans halte ni relais. À une
heure, nous étions par le travers de Martimo, à une lieue de ce rocher,
découvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le
Mont-Erix, qui domine cette ville célèbre par un temple de Vénus, et
par la manière dont on y offrait des sacrifices à cette déesse. J'avais
autrefois visité le Mont-Erix, et j'y avais cherché son temple, la
ville du même nom, renommée par la beauté des femmes qui l'habitaient:
mais, malgré ma jeunesse et l'imagination de cet âge, je n'avais pu
voir qu'un méchant village, quelques substructions du temple, et les
squelettes des anciennes beautés. Je fis un dessin de la Favaniane, du
Mont-Erix, et d'une partie de la côte de Sicile.

Ce pays agréable, cultivé, abondant, consolait nos yeux de l'aspect
âpre des côtes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient
un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile était pour
mon imagination une ancienne propriété: je pouvais apercevoir, à
travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne Lilybée, d'où
les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui
venaient les attaquer. Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et
riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent
à la terre par une jetée, pour y aller combattre les Carthaginois; et
mon imagination, suivant la côte, revoit les aspects de Sélinonte, de
ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore à des tours, et
plus loin l'hospitalière Agrigente. Nous faisions trois lieues à
l'heure; et mon rêve allait se réaliser, lorsqu'on nous signala de nous
rapprocher de l'armée pour passer la nuit avec elle. Je fis, en
soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses
côtes: c'était un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut
un éternel adieu.

La nuit fut belle. J'avais recommandé qu'on m'éveillât si l'on voyait
encore la terre au point du jour; à trois heures et demie j'étais sur
le pont, et les premiers rayons du jour me firent voir que toute
l'armée et le convoi faisant canal avaient marché sur Malte. La Sicile
disparut. J'aperçus au sud-ouest, pu plutôt je jugeai le gisement de la
Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpétuellement,
honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des
gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle
recèle encore les prisonniers d'état du roi de Naples.

Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de
chemin; et une chasse que nous fîmes sur un bâtiment inconnu nous
sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre. On vit un poisson
d'environ 80 pieds de long.

La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même
position où nous avait laissés le soleil couchant. Nous vîmes au
nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours
dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc
oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il
était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les
montagnes de la côte du midi, qui n'en était qu'à 12. À peine le soleil
fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui
marquait son contour.

Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes
parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous
nous mîmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. À la
pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le
ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs.
Nous étions alors à 53 lieues de l'île.

Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général. Nous n'avions
pas encore approché de l'_Orient_ depuis notre départ: cette évolution
avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgré le
plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase
au bonjour qu'à voix basse nous dîmes en passant.

Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé,
taillé à pic, et sans abordage: nous côtoyâmes ensuite la partie
orientale à demi portée de canon. Ce côté, qui paraît d'abord aussi
aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites
vallées sont autant de jardins.

Vers le milieu de l'île, il y a un gros village, sous lequel est une
batterie, et au sommet le plus élevé un château casematé, fort bien
bâti.

À huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente:
était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaître; c'était enfin la
division du général Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi
la côte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés
de quelques jours devant Malte.

De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges,
menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et
les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute
l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir. La Corse
avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi
grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la
stupeur. Mais n'anticipons pas sur les événements.



                             _Prise de Malte_.


À cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui
sont deux îlots qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces
deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître. Il y a plusieurs
petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher
de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière.
Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre:
son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. À six heures, nous
vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la
première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent
nous proposer du tabac à fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut
dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port à
moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre
toutes les embarcations en mer. À neuf heures, on nous signala de
prendre position; le vent était presque nul. L'armée fit des signaux de
nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées,
puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière du
port. Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le
secret sur les ordres qu'il y avait reçus.

Le 22, à quatre heures du matin, entraînés par les courants, nous
étions sous le vent de l'île, dont nous voyions la partie de l'est; il
n'y avait point encore de vent. Je fis une vue de toute l'île, du Gose,
et des deux îlots, pour avoir une idée de la forme générale de ce
groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer.

Il s'éleva une petite brise; on en profita pour former une ligne
demi-circulaire, et dont une extrémité aboutissait à la pointe
Ste.-Catherine, et l'autre à une lieue à gauche de la ville, et en
bloquait le port, nous mîmes le centre par le travers des forts S.-Elme
et S.-Ange. Le convoi était allé mouiller entre les îles de Cumino et
du Gose. Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du
fort Ste.-Catherine, et qui était dirigé sur les barques qui
s'approchaient de la côte, et le débarquement que commandait Desaix:
tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine la
ville; sur le même château l'étendard de la religion fut déployé en
même temps, à l'autre extrémité de la circonvallation de nos bâtiments,
des chaloupes mettaient à terre des soldats et des canons: à peine
formés sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison
se replia après un moment de résistance. Alors les batteries de tous
les forts commencèrent à tirer sur les débarquements et sur nos
bâtiments. J'en fis le dessin. Les forts continuèrent à tirer jusqu'au
soir avec une précipitation imprudente qui décelait le trouble et la
confusion. À dix heures, nous vîmes nos troupes gravir le premier
monticule, et marcher sur les derrières de la _Cité Valette_, pour
s'opposer à une sortie qu'avaient faite les assiégés: ils furent
repoussés jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne
cessa qu'à la nuit fermée. Cette tentative de la part des chevaliers
unis à quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait
eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs
chevaliers à leur rentrée.

Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous
rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme
plat à la disposition de deux galères Maltaises, qui étaient venues
mouiller à l'entrée du port. J'étais toujours sur le pont, et, la
lunette à la main, j'aurais pu faire de là le journal de ce qui se
passait dans la ville, et noter, pour ainsi dire, le degré d'activité
des passions qui en dirigeaient les mouvements. Le premier jour tout
était en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication
perpétuelle de la ville aux forts, où l'on faisait entrer toutes sortes
de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour,
le mouvement n'était plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une
partie des chevaliers en uniforme; ils se disputaient et n'agissaient
plus.

Le 12, à la pointe du jour, je retrouvai tout dans le même état où je
l'avais laissé: on continua un feu lent et insignifiant. Bonaparte
était revenu à bord; le général Reynier, qui s'était emparé du Gose,
lui avait envoyé des prisonniers; après se les être fait nommer, il
leur dit d'un ton indigné: Puisque vous avez pu prendre les armes
contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous
pour prisonniers; vous pouvez retourner à Malte tandis qu'elle ne
m'appartient pas encore.

Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la héler, et la
conduire au général. Quand je vis cette petite barque portant à sa
poupe l'étendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts
qui avaient victorieusement résisté deux années à toutes les forces de
l'orient commandées par le terrible Dragus; quand je me peignis cette
masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se
briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les
mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire à
la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes
les illusions.

À onze heures, il se présenta une seconde barque avec le drapeau
parlementaire: c'étaient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne
voulaient point être comptés parmi ceux qui avaient tenté de résister.
On put juger par leurs discours que les moyens des Maltais se
réduisaient à peu de chose. A quatre heures, la _Junon_ était à une
demi portée; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes
que de canons.

Les portes des forts étaient fermées; ils n'avaient plus de
communication avec la ville; ce qui faisait voir la méfiance et la
mésintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers.
L'aide de camp Junot fut envoyé avec l'ultimatum du général. Quelques
moments après une députation de douze commissaires Maltais se rendit à
l'_Orient_. Nous nous trouvions parfaitement vis-à-vis de la ville,
percée du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la
longueur des rues; elles étaient aussi éclairées alors qu'elles avaient
été obscures la nuit de notre arrivée.

Le 13 au matin, nous apprîmes que l'aide de camp du général avait été
reçu avec acclamation par les habitants. Avec ma lunette, je distinguai
que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une
multitude de gens du peuple: ceux qui étaient dedans étaient assis sur
les parapets des batteries sans proférer une parole, dans l'attitude de
gens qui attendent avec inquiétude. A onze heures et demie, nous vîmes
partir de l'_Orient_ la barque parlementaire qui y était restée la nuit,
et en même temps, nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un
moment après, on nous signala que nous étions maîtres de Malte.

Cette île devenait une échelle entre notre pays et celui que nous
allions conquérir; elle achevait la conquête de la Méditerranée, et
jamais la France n'était arrivée à un si haut degré de puissance. A
cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluées par
la flotte, de cinq cents coups de canon.

Nous étions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers à
Malte; nous ne pûmes aller à terre que le 14 au matin. Je connaissais
cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappé, la seconde fois,
de l'aspect imposant qui la caractérise.

On hésite en géographie si l'on doit attacher Malte à l'Europe ou à
l'Afrique. La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le
langage, doivent décider la question en faveur de l'Afrique.

Français et Maltais, tous étaient très surpris de se trouver sur le
même sol; chez nous c'était de l'enthousiasme, chez eux de la
stupéfaction.

On délivra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut
prononcée d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les
Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière
si touchante, qu'à plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce
fut un vrai bonheur que j'éprouvai à Malte. Pour prendre une idée de
leur extrême satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que
leur gouvernement ne les rachetait et ne les échangeait jamais, que
leur esclavage n'était adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas
même rêver la fin de leurs peines.

J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir
nouveau les belles peintures à fresque du Calabrese dont les voûtes de
l'église de S.-Jean sont décorées, et le magnifique tableau de Michel
Ange de Caravage, dans la sacristie de la même église. J'allai à la
bibliothèque; et j'y vis un vase étrusque, trouvé au Gose, de la plus
belle espèce et pour la terre et pour la peinture. Je fis le dessin
d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe
trouvée de même au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en
pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la
patte sur une tête de bélier: le travail n'en est pas précieux, mais il
y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique;
le reste des curiosités est gravé dans le Voyage pittoresque d'Italie.

On avait trouvé depuis quelques mois une sépulture près la cité, dans
un lieu appelé Earbaçeo.

Le quatrième jour, le général nous donna un souper où furent admis les
membres des autorités nouvellement constituées. Ils virent avec autant
de surprise que d'admiration l'élégance martiale de nos généraux, cette
assemblée d'officiers: rayonnants de santé, de vie, de gloire, et
d'espérance; ils furent frappés de la physionomie imposante du général
en chef, dont l'expression agrandissait la stature.

Le mouvement qui avait régné dans la ville à notre arrivée avait fait
fermer les cafés et autres lieux publics: les bourgeois, encore étonnés
des événements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la
tête échauffée par le soleil et par le vin, avaient épouvanté les
habitants, qui avaient fermé leurs boutiques et caché leurs femmes.
Cette belle ville, où nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces
forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui
semblaient dire à l'armée que rien ne pouvait plus l'arrêter et qu'elle
n'avait plus qu'à marcher à la victoire, la firent retourner avec
plaisir à bord. Le vent s'opposait cependant à notre sortie; j'en
profitai pour faire trois vues de l'intérieur du port.

La journée du 19 se passa à courir des bordées devant le port.

Le matin du 20, le général sortit, laissant dans l'île quatre mille
hommes de troupes, commandés par le général Vaubois, deux officiers de
génie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui,
poussés par une inquiète curiosité, s'étaient embarqués sans trop de
réflexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur
inconséquence, s'étaient dégoûtés sur la route, et qui, fatigués des
inconvénients inséparables des voyages, les comptaient au nombre des
injustices, qu'à les en croire, on leur faisait éprouver. J'en ai vu
qui, peu touchés des beautés de Malte, de la commodité des ports, et de
l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le
climat de l'Afrique ne fût pas aussi vert que la vallée de Montmorency:
comme si chaque contrée n'avait pas reçu des dons particuliers de la
nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les détruit-on pas en
cherchant à les comparer?

Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la
plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un
jardin aussi délicieux qu'abondant, où l'on pourrait acclimater toutes
les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre
chaude pourrait servir à en alimenter une autre à Toulon, et, par degré,
en amener les productions jusqu'à Paris, sans leur avoir fait éprouver
les secousses trop vives qu'occasionne l'extrême différence des
climats: peut-être y naturaliserait-on une grande partie des plantes
exotiques que nous faisons venir à grands frais chaque année dans nos
serres, qui y languissent la seconde année, et y périssent, la
troisième. Les expériences déjà faites sur les animaux me semblent
venir à l'appui de ce système de graduation.



    _Départ de Malte.--La Flotte Française échappe dans une Brume à
       l'Escadre de l'Amiral Nelson.--Arrivée devant Alexandrie_.


Toute la journée du 20 Juin fut employée à rassembler l'armée,
l'escadre légère, et les convois. Vers les six heures on signala de se
mettre en ordre de marche: le mouvement fut général dans tous les sens,
et produisit la confusion.

Obligés de céder le passage à l'_Amiral_, nous nous aperçûmes un peu
tard que la frégate la _Léoben_ venait sur nous: l'officier de quart
prétendait que la _Léoben_ avait tort, et s'en tint strictement à la
tactique; le capitaine, plus occupé de sauver la frégate contre la
règle que de donner un tort à la _Léoben_, ordonna une manoeuvre;
l'officier en ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne
fut plus temps d'opérer. Je conçus notre danger à la contraction de
toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons
aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcés consécutivement;
et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour décider de notre
sort. Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se déchirent;
une demi manoeuvre de la _Léoben_ nous fait présenter son flanc, et le
choc est amorti par des roues de trains d'artillerie attachées contre
son bordage; elles sont fracassées: les cris de quatre cents personnes,
les bras étendus vers le ciel, me font croire un instant que la
_Léoben_ est la victime de ce premier choc; nous voulons faire un
mouvement pour éviter ou diminuer le second, nous trouvons à tribord
l'_Artémise_ qui nous arrivait dans le sens contraire, et, en avant, la
proue d'un vaisseau de 74, que nous n'eûmes pas le temps de
reconnaître. L'effroi fut à son comble; nous étions devenus un point où
tous les dangers se concentraient à la fois. Le second mouvement de la
_Léoben_ nous présentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine
entra sur notre pont. Cet incident, qui pouvait être funeste à bien du
monde, tourna à notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs
qui nous étaient arrivés, se jetèrent sur cette vergue, et firent de
tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'était point appuyé
par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fûmes quittes pour un
trou fait dans la partie haute de notre bordage par l'ancre de la
_Léoben_. L'_Artémise_ avait glissé à notre poupe; le vaisseau avait
avancé; les efforts pour le débarrasser de la vergue de la _Léoben_
l'avaient repoussé au large, et tous ces dangers, qui s'étaient
amoncelés sur nous comme les huées pendant l'orage, se dissipèrent
encore plus promptement. Il ne nous resta que la fureur de notre
officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous péri, pour
prouver à son camarade que c'était lui qu'il fallait accuser. Nous
dûmes notre salut à la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie
qui affaiblirent le premier choc. Deux bâtiments marchands qui se
heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anéantir: il n'en est
pas de même de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou
l'autre ne périsse, et souvent tous les deux.

Le 21, nous eûmes toute la journée un calme plat, et toute la chaleur
du soleil de la fin de Juin au trente-cinquième degré.

Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route. L'ordre de la marche
fut changé.

Le 22, on mit le convoi en avant, l'armée derrière, et nous sur le
flanc gauche.

Les 23, 24, et 25, nous eûmes un temps fait, vent arrière, qui nous eût
menés à Candie, si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait
attendre à tout moment.

Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizés de la
Méditerranée pendant les trois mois de Juin, Juillet et Août; ce qui
rend la navigation de cette saison délicieuse pour aller au sud et à
l'ouest, mais ce qui en même temps fait dépendre du hasard tous les
retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons.

Du 25 au 26, nous fîmes quarante-huit lieues par une brise qui était
presque du vent. On nous fit signal à onze heures de faire chasse pour
trouver la terre; nous découvrîmes la partie de l'ouest de Candie à
quatre heures. Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai à
quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'île se
perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'échappât dans la
nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne où naquit
Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux.

J'aurais eu le plus grand désir de voir le royaume de Minos, de
chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prévu
arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint éloignés de l'île.

Le 27, à cinq heures, je trouvai que nous avions cheminé dans la
direction de la côte de l'est sans nous en approcher; le vent avait été
si fort pendant la nuit que tout le convoi était dispersé: nous
passâmes toute la matinée à le rassembler, et à diminuer de voiles pour
l'attendre. C'était pendant cette manoeuvre que, par une brume épaisse,
le hasard nous dérobait à la flotte anglaise, qui, à six lieues de
distance, gouvernant à l'ouest, allait nous cherchant à la côte du
nord.

Le soir du 28, on nous signala de passer à poupe de l'_Orient_. Il
serait aussi difficile de donner que de prendre une idée exacte du
sentiment que nous éprouvâmes à l'approche de ce sanctuaire du pouvoir,
dictant ses décrets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère
et le silence de la nuit: la lune n'éclairait ce tableau qu'autant
qu'il fallait pour en faire jouir. Nous étions cinq cents sur le pont,
on aurait entendu voler une mouche; la respiration même était
suspendue. On ordonna à notre capitaine de se rendre à bord du
commandant. Quelle fut ma joie à son retour, lorsqu'il nous dit que
nous étions dépêchés en avant pour aller chercher notre consul à
Alexandrie, et savoir si on était instruit de notre marche et quelles
étaient les dispositions de cette ville à notre égard; qu'il nous était
réservé d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos
compatriotes, et les mettre à l'abri du premier mouvement des habitants
à l'approche de la flotte. Dès cet instant nous déployâmes toutes les
voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante
lieues qui nous restaient à parcourir; mais le vent nous manqua toute
la nuit du 28 au 29: nous eûmes quelques heures de brise, et le reste
du temps nous ne fîmes de chemin que par le mouvement donné à la mer,
et les courants qui portaient sur le point que nous devions
atteindre.

Notre mission, après avoir prévenu les Francs de se tenir sur leurs
gardes, était de venir retrouver l'armée qui devait croiser, et nous
attendre à six lieues du cap Brûlé. À midi, nous étions à trente lieues
d'Alexandrie; à quatre heures les gabiers crièrent _terre_; à six nous
la vîmes du pont: nous eûmes toute la nuit la brise; à la pointe du
jour je vis la côte à l'ouest, qui s'étendait comme un ruban blanc sur
l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre, pas une habitation; ce
n'était pas seulement la nature attristée, mais la destruction de la
nature, mais le silence et la mort. La gaieté de nos soldats n'en fut
pas altérée; un d'eux dit à son camarade en lui montrant le désert:
Tiens, regarde, voilà les six arpents qu'on t'a décrétés. Le rire
général que fit éclater cette plaisanterie peut servir de preuve que le
courage est désintéressé, ou du moins qu'il a sa source dans de plus
nobles sentiments.

Ces parages sont périlleux dans les temps d'orage et dans les brumes de
l'hiver, parce qu'alors la côte basse disparaît, et qu'on ne l'aperçoit
que lorsqu'il n'est plus temps de l'éviter. Mais le bonheur qui nous
accompagnait nous laissa maîtres de manoeuvrer sur le cap Durazzo, que
nous cherchions en tirant à l'est quart de sud.

À dix lieues du cap, à cinq d'Alexandrie, nous vîmes une ruine que l'on
appelle la Tour des Arabes; à midi j'en fis un dessin. Cette ruine me
parut un carré bastionné; à quelque distance il y a une tour. J'aurais
bien désiré pouvoir mieux en distinguer les détails, juger si c'est une
fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et à quelle
antiquité elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que
Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de
Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom. La garnison
d'Alexandrie a poussé depuis des reconnaissances jusqu'à ce poste; mais
les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter
aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter
la curiosité qu'inspirent leur masse et leur étendue. En général toute
cette côte de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la
Cyrénaïque, autrefois très habitée, qui a eu des républiques, des
gouvernements particuliers, est à présent une des contrées les plus
oubliées de l'univers, et n'est plus rappelée à notre mémoire que par
les superbes médailles qui nous en restent.

De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore
que celle des Juifs. Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas
coûté si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes
rôties, notre manne ne s'était pas corrompue; que nous n'avions pas eu
de coliques ardentes et que nous avions encore conservé tout ce qui
était tombé aux Israélites; mais au reste les Arabes Bédouins, qui
errent sur ces côtes, auraient pu équivaloir à ces fléaux, et nous
devenir aussi funestes. On assure cependant que depuis vingt ans ils
ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après
plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragés pour vingt piastres
par tête, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement.

Le lieutenant, que l'on dépêcha à terre, partit à une heure après midi;
il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et
comptions les instants.

Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie.

Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de
notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait éprouver, et
celle que nous ménagions au shérif d'Alexandrie pour le lendemain.

Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je
pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquées de
nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et
quelques jardins où le vert pâle des palmiers tempère à peine l'ardente
blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquées, leurs minarets, cette
célèbre colonne de Pompée, mon imagination se reporta sur le passé; je
vis l'art triompher de la nature, le génie d'Alexandre employer la main
active du commerce pour planter sur une côte aride les fondements d'une
ville superbe, et la choisir pour y déposer les trophées des conquêtes
du monde; les Ptolomées y appeler les sciences et les arts, et y
rassembler cette bibliothèque à la destruction de laquelle la barbarie
a employé des années: c'est là, me disais-je, pensant à Cléopâtre, à
César, à Antoine, que l'empire de la gloire a cédé à l'empire de la
volupté: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'établir sur les
ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer, et
n'ayant cependant pu défigurer encore les beaux développements qui
tenaient aux grands principes de leurs premiers plans. Je fus tiré de
cette préoccupation, de ce bonheur de rêver devant de grands objets,
par un coup de canon tiré de notre bord; pour appeler à l'ordre un
bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgré nous à
Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le
déroba bientôt à nos recherches. Notre inquiétude sur le canot
augmentait à chaque moment; et se changeait en terreur. À minuit, nous
entendîmes appeler avec des voix effrayées, et bientôt nous vîmes
entrer notre consul et son drogman, échappant au sabre vengeur et à
l'effroi répandu dans le pays. Ils nous apprirent qu'une flotte de
quatorze vaisseaux de guerre anglais n'avait quitté que la veille au
soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient déclaré qu'ils
nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient été pris pour des
Français; et tout le pays, déjà averti de nos projets, et instruit de
la prise de Malte, s'était aussitôt soulevé; on avait fortifié les
châteaux, ajouté des milices aux troupes réglées, et rassemblé une
armée de Bédouins (ce sont les Arabes errants, que les habitants
poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont à
combattre un ennemi commun).

La présence des Anglais avait noirci notre horizon. Quand je me
rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous
retînt, et que sans lui nous serions tombés dans la flotte ennemie, à
laquelle nous aurions découvert la nôtre, je me vouai dès lors au
fatalisme, et me recommandai à l'étoile de Bonaparte.

Le shérif n'avait consenti au départ du consul qu'en le faisant
accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener:
ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai
avec eux: ils ajoutèrent à ce que le consul avait dit, que les Anglais
avaient fait route à l'est pour aller nous chercher à Chypre, où ils
croyaient que nous étions restés.

Nous marchions à la rencontre de notre flotte: la première pointe du
jour nous fit découvrir la première division du convoi; à sept heures,
nous arrivâmes à bord de l'_Orient_.

J'avais été chargé d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions à
dire au général ce qui pouvait le plus vivement l'intéresser dans une
circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient
arriver à chaque instant; le vent était très fort, le convoi mêlé à la
flotte, et dans une confusion qui eût assuré la défaite la plus
désastreuse si l'ennemi eût paru. Je ne pus pas remarquer un mouvement
d'altération sur la physionomie du général. Il me fit répéter le
rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence
il ordonna le débarquement.



         _Débarquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_.


Les dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le
pouvait permettre le danger de faire côte dans un moment où le vent
était aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de
défense en dehors; toutes les voiles furent amenées, et les ancres
jetées. À peine avions-nous fait cette opération que nous eûmes ordre
d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le
permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion.

Le vent avait encore augmenté; la mer était si forte que nous
travaillâmes en vain tout le reste du jour pour lever l'ancre. La nuit
fut trop orageuse pour faire cette opération sans risquer de nous
abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui
effectuaient le débarquement avec une peine et des dangers inouïs: les
chaloupes prenaient un à un et à la volée ceux qui descendaient des
vaisseaux; lorsqu'elles en étaient encombrées, les vagues menaçaient à
chaque instant de les engloutir, ou bien, poussées par le vent, elles
se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir échappé à
tous ces dangers, en arrivant près de la côte elles ne savaient comment
y toucher sans se rompre contre les brisants. Au milieu de la nuit une
embarcation qui ne pouvait plus gouverner passa à notre poupe, et nous
demanda du secours: le danger où je sentais ceux dont elle était
chargée me causa une émotion d'autant plus vive que je croyais
reconnaître la voix de chacun de ceux qui criaient. Nous jetâmes un
câble à ces malheureux; mais à peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut
le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre
bâtiment menaçaient de l'ouvrir. Les cris qu'ils jetèrent au moment où
ils se sentirent abandonnés retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le
silence qui succéda y apporta encore de plus funestes pensées. L'effroi
était redoublé par les ténèbres, et les opérations étaient aussi lentes
qu'elles étaient désastreuses. Cependant, le 2 Juillet, à six heures du
matin, il y eut assez de troupes à terre pour attaquer et prendre un
petit fort appelé le Marabou. Là fut planté le premier pavillon
tricolore en Afrique.

Le 3, la mer était meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se
couvrait de nos soldats. À midi, ils étaient déjà sous les murs
d'Alexandrie; le centre à la colonne de Pompée, derrière de petits
mornes formés des débris de l'ancienne ville. Ces vieilles murailles
n'offrirent à la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une
colonne s'ébranla, toutes les autres se déployèrent, marchèrent, et
attaquèrent en même temps; en approchant de mauvais fossés, elles
découvrirent plus de murailles qu'on n'en avait vu d'abord: un feu
d'une vivacité extraordinaire de la part des assiégés étonna un moment
nos troupes, mais ne ralentit point leur impétuosité: on chercha sous
le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva à
l'angle de l'ouest, où était l'antique port de Kibotos; on monta à
l'assaut: Kléber, Menou, Lescale, furent renversés par des coups de feu,
et par la chute des pans de murailles. Koraïm, shérif d'Alexandrie,
qui combattait partout, prit Menou renversé pour le général en chef
blessé à mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiégés.
Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents
des nôtres y restèrent.

Notre frégate eut ordre de protéger l'entrée du convoi dans le vieux
port; et je saisis cette occasion pour aller à terre. Un ancien préjugé
avait établi que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux,
l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment,
notre canot vérifia la prophétie.

Il me serait impossible de rendre ce que j'éprouvai en abordant à
Alexandrie: il n'y avait personne pour nous recevoir ou nous empêcher
de descendre; à peine pouvions-nous déterminer quelques mendiants,
accroupis sur leurs talons, à nous indiquer le quartier général; les
maisons étaient fermées; tout ce qui n'avait osé combattre avait fui,
et tout ce qui n'avait pas été tué se cachait de crainte de l'être,
selon l'usage oriental. Tout était nouveau pour nos sensations, le sol,
la forme des édifices, les figures, le costume, et le langage des
habitants. Le premier tableau qui se présenta à nos regards fut un
vaste cimetière, couvert d'innombrables tombeaux de marbre blanc sur un
sol blanc: quelques femmes maigres, et couvertes de longs habits
déchirés, ressemblaient à des larves qui erraient parmi ces monuments;
le silence n'était interrompu que par le sifflement des milans qui
planaient sur ce sanctuaire de la mort. Nous passâmes de là dans des
rues étroites et aussi désertes. En traversant Alexandrie, je me
rappelai, et je crus lire la description qu'en a faite Volney; forme,
couleur, sensation, tout y est peint à un tel degré de vérité, que,
quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus
que je rentrais de nouveau à Alexandrie. Si Volney eût décrit ainsi
toute l'Égypte, personne n'aurait jamais pensé qu'il fût nécessaire
d'en tracer d'autres tableaux, d'en faire de dessin.

Dans toute la traversée de cette longue ville si mélancolique, l'Europe
et sa gaieté ne me fut rappelée que par le bruit et l'activité des
moineaux. Je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme, ce
compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici sombre
égoïste, étranger à l'hôte dont il habite le toit, isolé sans cesser
d'être esclave, il méconnaît celui dont il défend encore l'asile, et
sans horreur il en dévore la dépouille. L'anecdote suivante achèvera de
développer son caractère.

Le jour où je descendis à terre, n'ayant point apporté de linge pour
changer, je voulais aller sur la frégate la _Junon_, que je croyais
placée à l'entrée du port; je prends une petite barque turque, et nous
voguons vers ce point. Arrivés à la frégate, nous vîmes que ce n'était
pas la _Junon_; on nous en montra une autre en rade à une demi lieue de
là. Le soleil se couchait; les deux tiers du chemin étaient faits; je
pouvais coucher à bord: nous voilà de nouveau en route. Ce n'était
point encore la _Junon_: elle croisait au large. Il nous fallut donc
revenir; mais le vent avait fraîchi; les vagues étaient devenues si
hautes que nous ne voyions plus qu'à la dérobée la terre qu'il nous
fallait regagner. Mon homme me mit au timon pour ne s'occuper que de la
voile.

Je n'apercevais qu'à peine la direction qu'il me fallait garder; et je
commençai alors à sentir que c'était un véritable abandon de soi-même
de se trouver à cette heure livré aux vents, au milieu d'une mer agitée,
seul avec un homme qui, comme tous ses concitoyens, pouvait bien, sans
injustice, haïr les Français, et vouloir s'en venger. J'affectai de la
confiance, de la gaieté même, je fis bonne contenance; et enfin nous
touchâmes au rivage, objet de tous mes voeux. Mais il était onze heures,
j'étais encore à une demi lieue du quartier; j'avais à traverser une
ville prise d'assaut le matin, et dont je ne connaissais pas une rue.
Aucune offre de récompense ne put persuader mon homme de quitter son
bateau pour m'accompagner. J'entrepris seul le voyage, et, bravant les
mânes des morts, je traversai le cimetière; c'était le chemin que je
savais le mieux: arrivé aux premières habitations des vivants, je fus
assailli de meutes de chiens farouches, qui m'attaquaient des portes,
des rues, et des toits; leurs cris se répercutaient de maison en maison,
de famille en famille; cependant je pus m'apercevoir que la guerre qui
m'était déclarée était _sans coalition_, car dès que j'avais dépassé la
propriété de ceux dont j'étais assailli, ils étaient repoussés par ceux
qui étaient venus me recevoir à la frontière. Ignorant l'abjection dans
laquelle ils vivaient, je n'osais les frapper, dans la crainte de les
faire crier, et d'ameuter aussi les maîtres contre moi. L'obscurité
n'était diminuée que par la lueur des étoiles, et la transparence que
la nuit conserve toujours dans ces climats. Pour ne pas perdre cet
avantage, pour échapper aux clameurs des chiens, et suivre une route
qui ne pouvait m'égarer, je quittai les rues, et résolus de longer le
rivage; mais des murailles et des chantiers qui arrivaient jusqu'à la
mer me barraient le passage; enfin passant dans la mer pour éviter les
chiens, escaladant les murs pour éviter la mer lorsqu'elle devenait
trop profonde, mouillé, couvert de sueur, accablé de fatigue et
d'épouvante, j'atteignis à minuit une de nos sentinelles, bien
convaincu que les chiens étaient la sixième et la plus terrible des
plaies d'Égypte.

En arrivant le matin au quartier général, je trouvai Bonaparte entouré
des grands de la ville et des membres de l'ancien gouvernement; il en
recevait le serment de fidélité: il dit au shérif Koraïm: Je vous ai
pris les armes à la main, je pourrais vous traiter en prisonnier; mais
vous avez montré du courage; et, comme je le crois inséparable de
l'honneur, je vous rends vos armes, et pense que vous serez aussi
fidèle à la république que vous l'avez été à un mauvais gouvernement.
Je remarquai dans la physionomie de cet homme spirituel une
dissimulation ébranlée et non vaincue par la généreuse loyauté du
général en chef: il ne connaissait pas encore nos moyens, et ne savait
pas assez si tout ce qui s'était passé, n'était pas un coup de main;
mais quand il vit 30 mille hommes et des trains d'artillerie à terre,
il s'attacha à capter Bonaparte, il ne quitta plus le quartier général.
Bonaparte était couché qu'il était encore dans son antichambre; chose
bien remarquable dans un Musulman.

Le premier dessin que je fis fut le port neuf, depuis le petit Pharion
jusqu'au quartier des Francs, qui était, au temps de Cléopâtre, le
quartier délicieux où son palais était bâti, et où était le théâtre.

Le 5, au matin, j'accompagnai le général dans une reconnaissance: il
visita tous les forts, c'est-à-dire des ruines, de mauvaises
constructions, où de mauvais canons gisaient sur quelques pierres qui
leur servaient d'affût. Les ordres du général furent d'abattre tout ce
qui était inutile, de ne raccommoder que ce qui pouvait servir à
empêcher l'approche des Bédouins; il porta toute son attention sur les
batteries qui devaient défendre les ports.



                        _Monuments d'Alexandrie_.


Nous passâmes près de la colonne de Pompée. Il en est de ce monument
comme de presque toutes les réputations, qui perdent toujours dès qu'on
s'approche de ce qui en est l'objet. Elle a été nommée colonne de
Pompée dans le quinzième siècle, où les connaissances commençaient à se
réveiller de leur assoupissement: les savants, plutôt que les
observateurs, se hâtèrent à cette époque d'assigner un nom à tous les
monuments; et les noms passèrent sans contradiction de siècle en siècle;
la tradition les consacra. On avait élevé à Alexandrie un monument à
Pompée; il ne se trouvait plus, on crut le retrouver dans cette
colonne. On en a fait, depuis un trophée à Septime Sévère; cependant
elle est élevée sur des décombres de l'ancienne ville, et au temps de
Septime Sévère la ville des Ptolémées n'était point encore en ruine.
Pour faire à cette colonne une fondation solide on a piloté un
obélisque, sur le culot duquel on a posé un vilain piédestal, qui porte
un beau fût, surmonté d'un chapiteau corinthien lourdement ébauché.

Si le fût de cette colonne en le séparant du piédestal et du chapiteau
a fait partie d'un édifice antique, il en atteste la magnificence et la
pureté de l'exécution; il faut donc dire que c'est une belle colonne,
et non un beau monument; qu'une colonne n'est point un monument; que la
colonne de Ste Marie Majeure, bien qu'elle soit une des plus belles qui
existent, n'a point le caractère d'un monument, que ce n'est qu'un
fragment; et que si les colonnes Trajane et Antonine sortent de cette
catégorie, c'est qu'elles deviennent des cylindres colossaux, sur
lesquels est fastueusement déroulée l'histoire des expéditions
glorieuses de ces deux empereurs, et que, réduites à leurs simples
traits et à leur seule dimension, elles ne seraient plus que de lourds
et tristes monuments.

Les fondations de la colonne de Pompée étant venues à se déchausser, on
a cru ajouter à leur solidité en adaptant à la première fondation deux
fragments d'obélisque en marbre blanc, le seul monument de cette
matière que j'aie vu en Égypte.

Des fouilles faites à l'entour de la colonne donneraient sans doute des
lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il
laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient
pas vaines: elles découvriraient peut-être la substruction et
l'_atrium_ du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a été
l'objet de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des
dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces
voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de là des fragments
de colonne de même matière et de même diamètre; que le mouvement du sol
indique la ruine et l'enfouissement de grands édifices, dont les formes
se distinguent à la surface, tels qu'un carré d'une grande proportion,
et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable
et de débris, mesurer encore les principales dimensions.

Après avoir observé que la colonne dite de _Pompée_ est d'un style et
d'une exécution très pure, que le piédestal et le chapiteau ne sont pas
de même granit que le fût, que le travail en est lourd et ne semble
être qu'une ébauche, que la fondation, faite de débris, annonce une
construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point
antique, et que son érection peut appartenir également au temps des
empereurs Grecs, ou à celui des califes, puisque, si le piédestal et le
chapiteau sont assez bien travaillés pour appartenir à la première de
ces époques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la
seconde n'ait pu atteindre jusque-là.

Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi déterminer l'enceinte de
la ville au temps des Ptolémées, lorsque son commerce et sa splendeur
changèrent son premier plan et la rendirent immense: celle des califes,
qui existe encore en fut une réduction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui
des campagnes et des déserts: cette circonvallation fut construite de
débris, car leurs édifices rappellent toujours la destruction et le
ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites à
leurs enceintes et à leurs forteresses ne sont que des colonnes de
granit, qu'ils n'ont pas même pris la peine de façonner à l'usage
qu'ils leur ont donné; elles paraissent n'être restées là que pour
attester la magnificence et la grandeur des édifices dont elles sont
les débris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensité de
colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et
niveler l'assise; et comme elles ont résisté au temps, elles
ressemblent maintenant à des batteries. Au reste ces constructions
arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une
confusion d'époques et de différentes industries dont on ne voit
peut-être nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus
rapprochés. Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie à la profanation, ont
mêlé au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des
madriers, et jusqu'à des planches, et de tous ces éléments, si peu
analogues et si étrangement amalgamés, ont présenté l'assemblage
monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa
dégradation.

En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle
des Arabes, ou celle qui était enceinte par leurs murs; car ce n'est
maintenant qu'un désert parsemé de quelques enclos, qui sont des
jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps
conservent plus ou moins d'arbres et de légumes en proportion de la
grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe
de leur existence; si elle tarit, les jardins redeviennent des
décombres et du sable.

À la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piété
touchante; ce sont des réservoirs d'eau que la pompe remplit toutes les
fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de
quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brûlant, la soif.

On rencontre à chaque pas des regards de ces citernes qui se
communiquent, et dont les soupiraux sont couronnés de la base ou du
chapiteau d'une colonne antique creusée, et servant de margelle.

Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de
revêtir des réservoirs à plusieurs étages, de faire ensuite une saignée,
et de la prolonger jusqu'à ce qu'elle rencontre une autre excavation;
dès lors elle reçoit le bénéfice commun du débordement, qui remplit,
par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est
présenté. La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une
des grandes antiquités du temps moyen de l'Égypte, et un des plus beaux
monuments de ce genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de
sa construction: quoiqu'une partie soit dégradée et que l'autre ait
besoin de réparation, elle contient encore assez d'eau pour suffire à
la consommation des hommes et des animaux pendant deux années. Nous
arrivâmes le mois avant celui où elle allait être renouvelée, et nous
la trouvâmes très fraîche et très bonne.

Nous fumes attirés par une ruine rougeâtre, que les catholiques
appellent la maison de Ste. Catherine la savante, celle qui épousa le
petit Jésus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est
Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que ce devait
être des thermes.

Nous vînmes ensuite à l'obélisque dit de Cléopâtre; un autre, renversé
à côté, indique qu'ils décoraient tous deux une des entrées du palais
des Ptolémées, dont on voit encore des ruines à quelques pas de là.
L'inspection de l'état actuel de ces obélisques, et les cassures, qui
existaient lors même qu'ils ont été dressés dans cet endroit, prouvent
qu'ils étaient déjà fragments à cette époque, et apportés de Memphis ou
de la Haute Égypte. Ils pourraient facilement être embarqués, et
devenir en France un trophée de la conquête, trophée très
caractéristique, parce qu'ils sont à eux seuls un monument, et que les
hiéroglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre préférables à la
colonne de Pompée, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que
celles qu'on trouve partout. On a depuis fouillé la base de cet
obélisque, et l'on a trouvé qu'il posait sur une dalle: les piédestaux,
qu'on a toujours ajoutés en Europe à cette espèce de monument, sont un
ornement qui en change le caractère. Le trait que j'en ai donné, fait
connaître l'état de cet obélisque depuis la fouille.

Je fis un dessin pittoresque de ces deux obélisques, ainsi que des
paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument
Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait à
un édifice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de
colonnes engagées, d'ordre dorique, dont les fûts vont se perdre
au-dessous du niveau de la mer. Strabon a dit que les bases du palais
de Ptolomée étaient battues par les vagues: ces débris pourraient tout
à la fois attester la vérité du rapport de Strabon et donner le
gisement de ce palais.

En revenant au fond du port par le bord de la mer, on trouve des débris
de fabriques de tous les temps, également maltraités par la vague et
par les siècles. On y distingue des restes de bains, dont il existe
encore plusieurs chambres, fabriquées postérieurement dans des
murailles plus anciennes. Ces fabriques me parurent arabes; et pour les
conserver, on a fait une espèce de pilotis en colonnes, qui ressemblent
maintenant à des batteries rasantes; leur nombre immense prouve combien
étaient magnifiques les palais qu'elles ont décorés. Lorsqu'on a
dépassé le fond du port, on trouve de grandes fabriques sarrasines, qui
ont quelques détails de magnificence et d'un mélange de goût qui
embarrasse l'observateur: des frises, ornées de triglyphes doriques,
surmontées de voûtes à ogives, doivent faire croire que ces fabriques
ont été construites de fragments antiques que les Sarrasins ont mêlés
au goût de leur architecture. Les portes de ces édifices peuvent donner
la mesure de l'indestructibilité du bois de sycomore, qui est resté
dans son entier, tandis que le fer dont elles étaient revêtues a cédé
au temps et a disparu entièrement. Derrière cette espèce de forteresse
sont des thermes arabes, décorés de toutes sortes de détails déficence:
nos soldats, qui les avaient trouvés tout chauffés, s'y étaient établis
pour faire la lessive, et en avaient suspendu l'usage. Je renvoie donc
à un autre moment la description des bains de cette espèce, et à celle
qu'en a faite Savary, l'idée de volupté qu'on en doit prendre.

Auprès de ces bains est une des principales mosquées, autrefois une
primitive église sous le nom de St. Athanase. Cet édifice, aussi
délabré que magnifique, peut donner une idée de l'incurie des Turcs
pour les objets dont ils sont le plus jaloux. Avant notre arrivée ils
n'en laissaient pas approcher un chrétien, et préféraient y avoir une
garde plutôt que d'en raccommoder les portes: dans l'état où nous les
avons trouvées, elles ne pouvaient ni fermer ni rouler sur leurs gonds.

Au milieu de la cour de cette mosquée, un petit temple octogone
renferme une cuve de brèche égyptienne d'une beauté incomparable, soit
par sa nature, soit par les innombrables figures hiéroglyphiques dont
elle est couverte, en dedans comme en dehors; ce monument, qui est sans
doute un sarcophage de l'antique Égypte, sera peut-être illustré par
des volumes de dissertations. Il eût fallu un mois pour en dessiner les
détails; je n'eus que le temps d'en prendre la forme générale; et je
dois ajouter qu'il peut être regardé comme un des morceaux les plus
précieux de l'antiquité, et une des premières dépouilles de l'Égypte,
dont il serait à désirer que nous pussions enrichir un de nos musées.
Mon enthousiasme fut partagé par Dolomieux lorsque nous découvrîmes
ensemble ce précieux monument.

Ce fut des galeries des minarets de cette mosquée que je fis un dessin
où l'on voit à vol d'oiseau tout le développement du port neuf. Tout
près de la mosquée sont trois colonnes debout, dont aucun voyageur n'a
parlé. Il serait intéressant de fouiller à leur base: au fini du
travail de ces colonnes on peut juger qu'elles ont fait partie de
quelques monuments antiques; mais leur espacement exagéré doit faire
penser qu'elles ne sont pas placées à leur destination primitive:
quoiqu'il en soit, elles sont les restes d'un grand et magnifique
édifice.

Nous allâmes de là jusqu'à la porte de Rosette, qui est fortifiée, et
où s'étaient défendus les Turcs lors de notre arrivée. Un groupe de
maisons y forme une espèce de bourg, qui laisse un espace vide d'une
demi lieue entre cette partie de la ville et celle qui avoisine les
ports. Toutes les horreurs de la guerre existaient encore dans ce
quartier. J'y fis une rencontre qui m'offrait le plus frappant de tous
les contrastes: une jeune femme, blanche et d'un coloris de roses, au
milieu des morts et des débris, était assise sur un catalecte encore
tout sanglant; c'était l'image de l'ange de la résurrection:
lorsqu'attiré par un sentiment de compassion je lui témoignai ma
surprise de la trouver si isolée, elle me répondit avec une douce
ingénuité qu'elle attendait son mari pour aller coucher dans le désert;
ce n'était encore qu'un mot pour elle, elle y allait coucher comme à un
autre gîte. On peut juger par là dû sort qui attendait les femmes
auxquelles l'amour avait donné le courage de suivre leurs maris dans
cette expédition.



  _Marche de l'Armée, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie.
                   Mirage.--Combat de Chebreise_.


La plupart des divisions, en descendant du navire, n'avaient fait que
traverser Alexandrie pour aller camper dans le désert. Il fallut
s'occuper aussi d'abandonner Alexandrie, ce point si important dans
l'histoire, où les monuments de toutes les époques, où les débris des
arts de tant de nations sont entassés pêle-mêle, et où les ravages des
guerres, des siècles, et d'un climat humide et salin, ont apporté plus
de changement et de destruction qu'en aucune autre partie de
l'Égypte.

Bonaparte, qui s'était emparé d'Alexandrie avec la même rapidité que
St. Louis avait pris Damiette, n'y commit pas la même faute: sans
donner le temps à l'ennemi de se reconnaître, et à ses troupes celui de
voir la pénurie d'Alexandrie et son âpre territoire, il fit mettre en
marche les divisions à mesure qu'elles débarquaient, et, sans leur
laisser le temps de prendre des renseignements sur les lieux qu'elles
allaient occuper. Un officier, entre autres, disait à sa troupe au
moment du départ: Mes amis, vous allez coucher à Béda; vous entendez: à
Béda; cela n'est pas plus difficile que cela: marchons, mes amis, et
les soldats marchèrent. Il est sans doute difficile de citer un trait
plus frappant de naïveté d'une part et de confiance de l'autre: c'est
avec ce courage insouciant qu'on entreprend ce que d'autres n'osent
projeter, et qu'on exécute ce qui paraît inconcevable. Plus curieux
qu'étonnés ils arrivent à Béda, qu'ils devaient croire un village bâti,
peuplé comme les nôtres; ils n'y trouvent qu'un puits comblé de pierres,
au travers desquelles distillait un peu d'eau saumâtre et bourbeuse;
puisée avec des gobelets, elle leur fut distribuée, comme de
l'eau-de-vie, à petite ration. Voilà la première étape de nos troupes
dans une autre partie du monde, séparés de leur patrie par des mers
couvertes d'ennemis, et par des déserts mille fois plus redoutables
encore; et cependant cette étrange position ne flétrit ni leur courage
ni leur gaieté.

Si l'on veut avoir la mesure du despotisme domestique des orientaux, si
l'on ne craint pas de frémir de l'atrocité de la jalousie, quand elle a
pour appui un préjugé reçu, et quand la religion absout de ses
emportements, qu'on lise l'anecdote suivante.

Le second jour de marche de nos troupes au départ d'Alexandrie,
quelques soldats rencontrèrent, près de Béda, dans le désert, une jeune
femme le visage ensanglanté; elle tenait d'une main un enfant en bas
âge, et l'autre main égarée allait à la rencontre de l'objet qui
pouvait la frapper ou la guider. Leur curiosité est excitée; ils
appellent leur guide, qui leur servait en même temps d'interprète; ils
approchent, ils entendent les soupirs d'un être auquel on a arraché
l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un désert!
Étonnés, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle
affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur
jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais
des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va périr de
misère et de faim. Nos soldats, émus de pitié, lui donnent aussitôt une
part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus
pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout à
fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses
regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes;
il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette
dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur:
Arrêtez! s'écrie-t-il; elle a manqué à son honneur, elle a flétri le
mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats
veulent s'opposer à ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui
donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient
encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme
d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'écrase sur le sol;
puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux
qui l'environnent, et brave leur vengeance.

Je me suis informé s'il y avait des lois répressives contre un abus
d'autorité aussi atroce; on m'a dit qu'il avait _mal fait_ de la
poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourût, au bout
de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison,
et la nourrir par charité.

La division Kléber, commandée par Dugua, avait pris la route de Rosette
pour protéger la flottille, qui était entrée dans le Nil. L'armée
acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et
Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le
reste; la mort devient la peine du traîneur. Desaix est au moment
d'être pris pour être resté cinquante pas derrière la colonne; Le
Mireur, officier distingué, et qui, par l'effet d'une distraction
mélancolique, n'avait pas répondu à l'invitation qu'on lui avait faite
de se rapprocher, est assassiné à cent pas des avant-postes; l'adjudant
général Galois est tué en portant un ordre du général en chef;
l'adjudant Delanau est fait prisonnier à quelques pas de l'armée en
traversant un ravin: on met un prix à sa rançon; les Arabes s'en
disputent le partage, et, pour terminer le différent, brûlent la
cervelle à cet intéressant jeune homme.

Les Mamelouks étaient venus au-devant de l'armée française: la première
fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la
reconnaître, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de
Chebreise, donna leur mesure à nos soldats, et leur ôta cette émotion
incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi
inconnu. De leur côté, n'ayant vu dans notre armée que de l'infanterie,
sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mépris, ils
emportèrent la certitude d'une victoire aisée, et ne tourmentèrent plus
notre marche, déjà assez pénible par sa longueur, par l'ardeur du
climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut
encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompé et toujours
renaissant; en effet c'était sur des tas de blé que nos soldats
manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux
qu'ils étaient dévorés par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a
besoin d'être expliqué, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a
lieu que dans ces contrées: elle est produite par le _mirage_ des
objets saillants sur les rayons obliques du soleil réfractés par
l'ardeur de la terre embrasée; ce phénomène offre tellement l'image de
l'eau, qu'on y est trompé la dixième fois comme la première; il attise
une soif d'autant plus ardente que l'instant où il se manifeste est le
plus chaud du jour. J'ai pensé qu'un dessin n'en donnerait pas l'idée,
puisqu'il ne pourrait jamais être que la représentation d'une
ressemblance; mais, pour y suppléer, il faut lire un rapport fait à
l'institut du Caire, et inséré dans les mémoires imprimés par Didot
l'aîné, dans lequel le citoyen Monge a décrit et, analysé ce phénomène
avec la sagacité et l'érudition qui caractérisent ce savant.

Les villages étaient désertés à l'approche de l'armée, et les habitants
en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter.

Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Égypte
offrit à nos soldats, et ce fruit fut consacré dans leur mémoire par la
reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillés pour
se désaltérer par tous les pores.

Lorsque l'armée eut dépassé Rahmanieh, ses marches sur les bords du
fleuve devinrent moins pénibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes
ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher
à Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze
heures de marche elle se trouva près Embabey, où les Mamelouks étaient
rassemblés; ils y avaient un camp retranché, entouré d'un mauvais fossé,
défendu par trente-huit pièces de canon.



                         _Bataille des Pyramides_.


Dès qu'on eut découvert les ennemis, l'armée se forma: lorsque
Bonaparte eut donné ses derniers ordres, il dit, en montrant les
pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante
siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait
dépassé le village; Reynier suivait à sa gauche; Dugua, Vial et Bon,
toujours à gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil.
Mourat-bey, qui vint nous reconnaître, et qui ne vit point de cavalerie,
dit qu'il allait nous tailler comme _des citrouilles_ (ce fut son
expression): en conséquence le corps le plus considérable des Mamelouks,
qui était en avant d'Embabey, s'ébranla, et vint charger la division
Dugua avec une rapidité qui lui avait à peine laissé le temps de se
former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrêta; et par
un _à gauche_ ils allèrent tomber jusque sur les baïonnettes de la
division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde
surprise: ils furent un moment sans détermination; puis, tout à coup
voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et
celle de Desaix, et reçurent le feu croisé de toutes deux: ce qui
commença leur déroute. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur
Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc planté de palmiers,
qui se trouvait à l'occident des deux divisions, et d'où on les envoya
déloger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du désert des
pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute
Égypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du
village, se trouvaient dans le cas d'être endommagées par l'artillerie
du camp retranché: on résolut de l'attaquer; il fut formé deux
bataillons, tirés de la division Bon et Menou, et commandés par les
généraux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner
à l'aide du fossé: le bataillon Rampon leur paraît facile à envelopper
et à détruire; il est attaqué par ce qui restait de Mamelouks dans le
camp. Ce fut là que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne
concevaient pas notre résistance (ils ont dit depuis qu'ils nous
avaient crus liés ensemble): en effet la meilleure cavalerie de
l'orient, peut-être du monde entier, vint se rompre contre un petit
corps hérissé de baïonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur
habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessés mortellement,
brûlèrent devant nos rangs. La déroute devint générale: ils voulurent
retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent
pêle-mêle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui
s'approchaient en entourant le village leur ôtaient tous moyens de
retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait
transversalement les arrêta et les refoula; alors ils se jetèrent dans
le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui était resté
vis-à-vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat,
mais un massacre; l'ennemi semblait défiler pour être fusillé, et
n'échapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux.
Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait être frappé de
ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un
petit nombre de Français, sous la conduite d'un héros, venait de
conquérir une partie du monde; un empire, venait de changer de maître;
l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de
notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait
avoir de si importants résultats, la poussière et la fumée troublaient
à peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour
roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime
témoignage de cet ordre immuable de la nature qui obéit à d'éternels
décrets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante.
C'est ce que j'ai cherché à peindre dans le dessin que j'ai fait de ce
moment.

La relation officielle du général Berthier, où les mouvements
militaires sont circonstanciés de la manière la plus lucide et la plus
savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan
qui doit acquérir un prix particulier par les corrections qu'a bien
voulu y faire Bonaparte lui-même dans la disposition des corps, et la
détermination de leurs mouvements.



      _Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_.


Le général Menou était resté blessé à Alexandrie: il devait aller
organiser le gouvernement à Rosette, et faire une tournée dans le
Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagé à l'accompagner
dans cette marche: je me décidai d'autant plus volontiers à faire ce
voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait être très intéressant
qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Égypte;
j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis
longtemps.

Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous
manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les
courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir
évité la pointe du Diamant, pensèrent nous échouer au rocher du petit
Pharillon, et nous ramenèrent mouiller à l'entrée du port pour repartir
le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'île Pharus, sur
l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette
merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'île sur lequel il
avait été élevé, le transmit à tous les monuments de ce genre.

Nous repartîmes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la
veille. À peine fûmes-nous à quelques lieues en mer, quel le vent étant
devenu très fort, le général Menou fut pris d'un vomissement convulsif
qui pensa lui coûter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la
tête sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du
danger de la large blessure qu'il s'était faite: il avait perdu
connaissance; nous mîmes en délibération si on le conduirait sur
l'_Orient_, qui était mouillé avec la flotte à Aboukir, et vis-à-vis
duquel nous nous trouvions dans le moment.

Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous
rendre dans le Nil: nous choisîmes ce parti, qui devait finir les
angoisses du général. Malgré le tourment de notre situation et le
roulis du bâtiment, je parvins à dessiner une petite vue qui donne une
idée du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire
célèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptés,
aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques
heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, à une des bouches du
Nil, ce que nous reconnûmes au tableau le plus désastreux que j'aie vu
de ma vie. Les eaux du Nil repoussées par le vent élevaient à une
hauteur immense des ondes qui étaient perpétuellement refoulées et
brisées par le courant du fleuve avec un bruit épouvantable; un de nos
bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de
rompre, fut le seul indice que nous eûmes de la côte; plusieurs autres
avisos dans la même situation que nous, c'est-à-dire dans la même
confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'évitaient pour ne pas
se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus
épouvantables. Il n'y avait point de pilote côtier; nous ne savions
plus qu'aviser; le général allait toujours en empirant: nous imaginâmes
d'aller reconnaître le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis à
la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes
comme nous pûmes. À peine eûmes-nous quitté notre bord que nous nous
trouvâmes au milieu des abîmes, sans voir autre chose que la cime
recourbée des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir;
à mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal
de mer commençait à me tourmenter; il était question d'attendre d'une
manière indéfinie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon
manteau pour ne plus rien voir de notre déplorable situation, lorsque
nous passâmes sous les eaux d'une felouque, où j'aperçus un malheureux
qui, en descendant dans une embarcation, était resté suspendu à une
corde; fatigué des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette
périlleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller
dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir.
J'éprouvai à ce spectacle une telle révolution que mes évanouissements
cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mêlaient leurs
cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord
on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous côtés avant de
venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on
le découvre à la fin.... on eût encore le temps de le sauver.

Le moment que nous avait fait perdre cet événement, et les efforts que
nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât à
la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre
aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes
au même point d'où nous étions partis sans savoir plus que tenter. Le
vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut
moins orageuse.

Le général était trop mal pour prendre lui-même une résolution: nous
tînmes de nouveau conseil, et nous résolûmes de le mettre de notre
mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragé et les brisants
nous serviraient de guide, et qu'en les évitant également nous
entrerions dans le Nil: cela nous réussit; au bout d'une heure de
navigation nous nous trouvâmes à l'angle de la côte, et tournant tout à
coup à droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de
tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du
plus verdoyant de tous les pays; c'était, exactement sortir du Ténare
pour entrer par le Léthé dans les Champs-Élysées. Ceci était encore
plus vrai pour le général, qui était déjà sur son séant, et ne nous
laissait d'inquiétude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de
nous n'avait osé sonder.

Nous trouvâmes bientôt à notre droite un fort, et à notre gauche une
batterie, qui, autrefois construite pour défendre l'embouchure du Nil,
en est maintenant à une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la
progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces
forts ne remonte pas au-delà de l'invention de la poudre, et ils n'ont
par conséquent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux
dessins de ces deux points.

Le premier, à l'ouest du fleuve, présente un château carré, flanqué de
grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles étaient
des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une
mosquée, devant laquelle était une batterie ruinée, dont un canon, du
calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'à procurer d'heureux
accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur
grossesse.

Une heure après, nous découvrîmes, au milieu des forêts de dattiers, de
bananiers et de sycomores, Rosette, placée sur les bords du Nil, qui
sans les dégrader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons.
J'en fis la vue avant d'y aborder.

Rascid, que les Francs ont nommé Rosette, ou Rosset, a été bâtie sur la
branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville
de ce nom, qui devait être située à un coude du fleuve, où est à
présent le couvent d'Abou-Mandour, à une demi lieue de Rosette: ce qui
pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce
couvent, et qui doivent avoir été formées par des atterrissements; ce
sont encore quelques colonnes et autres antiquités trouvées en faisant,
il y a une vingtaine d'années, des réparations à ce couvent.

Léon d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Égypte,
sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni
l'époque de la fondation.

Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation
annonce qu'elle a été plus grande qu'elle n'est à présent; on reconnaît
sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au
sud, et qui n'ont été formées que par les murailles et les tours qui
servent aujourd'hui de noyaux à ces atterrissements. Ainsi qu'à
Alexandrie, la population de cette ville va toujours en décroissant. On
y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles
briques des édifices qui tombent en ruine faute d'habitants et de
réparations. Les maisons, mieux bâties en général que celles
d'Alexandrie, son cependant si frêles encore, que si elles n'étaient
épargnées par le climat qui ne détruit rien, il n'existerait bientôt
plus une maison à Rosette; les étages, qui vont toujours en avançant
l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les
rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du
Nil n'ont pas cet inconvénient; elles appartiennent pour la plupart aux
négociants étrangers. Cette partie de la ville serait d'un
embellissement facile; il n'y aurait qu'à construire sur la rive du
fleuve un quai alternativement rampant et revêtu: les maisons, outre
l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des
rives du Delta, île qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'étendue.

[Illustration: _Vue d'Abou Mandour; d'après Sonnini. Pa 46._

  A, _Couvent d'Abou Mandour_.
  B, _Bateaux du pays_.
  C, _Le Delta_.
  D, _Village_.
  E, _Bois de Dattiers_.]

Cette île devint d'abord notre propriété, notre promenade, et enfin le
parc où nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel était doublé
par celui de la curiosité, puisque chaque oiseau que nous tuions était
une nouvelle connaissance.

Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil,
c'est-à-dire les habitants du Delta, étaient plus doux et plus
sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause à plus d'abondance,
et à l'absence des Arabes Bédouins, qui, ne traversant jamais le
fleuve, les laissent dans un état de paix que les autres n'éprouvent
dans aucun moment de leur vie.



                   _Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins_.


En observant les causes on est presque toujours moins porté à se
plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'être
sombres, défiants, avares, sans soins, sans prévoyance pour l'avenir,
lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils
cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant,
toujours armé, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il
oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui
représente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce
qu'il peut croire véritablement à lui; aussi l'art de l'enfouir est-il
sa principale étude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas:
des décombres, des haillons, toute la livrée de la misère, c'est en ne
présentant que ces tristes objets aux regards de ses maîtres qu'il
espère soustraire ce métal à leur avidité; il lui importe d'inspirer la
pitié: ne pas le plaindre, ce serait le dénoncer; inquiet en amassant
ce dangereux argent, troublé quand il le possède, sa vie se passe entre
le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir.

Nous avions à la vérité chassé les Mamelouks; mais, à notre arrivée,
éprouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous
pas remplacés? et ces Arabes Bédouins, mal armés, sans résistance,
n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de
retraite que l'immensité, qui pourra les vaincre ou les contenir?
Tâcherons-nous de les séduire en leur offrant des terres à cultiver?
mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour
de travailler la terre; et le Bédouin est le chasseur primitif; la
paresse et l'indépendance sont les bases de son caractère; et pour
satisfaire et défendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se
laisse assiéger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien
proposer aux Bédouins qui puisse équivaloir à l'avantage de nous voler;
et ce calcul est toujours la base de leurs traités.

L'envie, fléau dont n'est pas exempt le séjour même du besoin, plane
encore sur les sables brûlants du désert. Les Bédouins guerroient avec
tous les peuples de l'univers, ne haïssent et ne portent envie qu'aux
Bédouins qui ne sont pas de leur horde; ils s'engagent dans toutes les
guerres, ils se mettent en mouvement dès qu'une querelle intérieure ou
un ennemi étranger vient troubler le repos de l'Égypte; et, sans
s'attacher à l'un ou à l'autre des partis, ils profitent de leur
querelle pour les piller tous deux. Lorsque nous descendîmes en Afrique,
ils se mêlaient parmi nous, enlevaient nos traîneurs, et eussent pillé
les Alexandrins, s'ils fussent venus se faire battre hors de leurs
murailles. Là où est le butin, là est l'ennemi des Bédouins: toujours
prêts à traiter, parce qu'il y a des présents attachés aux stipulations;
ils ne connaissent d'engagement que la nécessité. Leur cruauté n'a
cependant rien d'atroce: les prisonniers qu'ils nous ont faits, en
retraçant les maux qu'ils avaient soufferts dans leur captivité, les
considéraient plutôt comme une suite de la manière de vivre de cette
nation que comme un résultat de la barbarie; des officiers, qui avaient
été leurs prisonniers, m'ont dit que le travail qu'on avait exigé d'eux
n'avait rien eu d'excessif ni de cruel; ils obéissaient aux femmes,
chargeaient et conduisaient les ânes et les chameaux; il fallait à la
vérité camper et décamper à tout moment; tout le ménage était plié, et
l'on était en route dans un quart d'heure au plus: au reste ce ménage
consistait en un moulin à blé et à café, une plaque de fer pour cuire
les galettes, une grande et une petite cafetière, quelques outres,
quelques sacs à grains, et la toile de la tente qui servait d'enveloppe
à tout cela. Une poignée de blé rôti, et douze dattes étaient la ration
commune des jours de marche, et quelque peu d'eau, qui, vu sa rareté,
avait servi à tout avant que d'être bue; mais ces officiers n'ayant eu
l'âme flétrie par aucun mauvais traitement, ils ne conservaient aucun
souvenir amer d'une condition malheureuse qu'ils n'avaient fait que
partager.

Sans préjugé de religion, sans culte extérieur, les Bédouins sont
tolérants: quelques coutumes révérées leur servent de lois; leurs
principes ressemblent à des vertus qui suffisent à leurs associations
partielles, et à leur gouvernement paternel.

Je dois citer un trait de leur hospitalité: un officier français était
depuis plusieurs mois le prisonnier d'un chef d'Arabes; son camp
surpris la nuit par notre cavalerie, il n'eut que le temps de se sauver;
tentes, troupeaux, provisions, tout fût pris. Le lendemain, errant,
isolé, sans ressource, il tire de ses habits un pain, et en donnant la
moitié à son prisonnier, il lui dit: Je ne sais quand nous en mangerons
d'autre; mais on ne m'accusera point de n'avoir pas partagé le dernier
avec l'ami que je me suis fait. Peut-on haïr un tel peuple, quelque
farouche que d'ailleurs il puisse être? et quel avantage lui donne sur
nous cette sobriété comparée aux besoins que nous nous sommes faits?
comment persuader ou réduire de pareils hommes? n'auront-ils pas
toujours à nous reprocher de semer de riches moissons sur les tombeaux
de leurs ancêtres?



  _Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien_.


Tant que nous n'avions pas été maîtres du Caire, les habitants des
bords du Nil, regardant notre existence comme très précaire en Égypte,
s'étaient soumis en apparence à notre armée lors de son passage; mais,
ne doutant point qu'elle ne se fondît bientôt devant leurs invincibles
tyrans, ils s'étaient permis, soit pour qu'ils leur pardonnassent de
s'être soumis, soit pour se livrer à leur esprit de rapine, de courir
et de tirer sur les barques que nous envoyions à l'armée, et sur celles
qui en revenaient: quelques bateaux furent obligés de rétrograder,
après avoir reçu pendant plusieurs lieues de chemin des coups de fusil,
notamment des habitants des villages de Metubis et Tfemi. On envoya
contre eux un aviso et quelques troupes: j'étais de cette expédition;
les instructions étaient pacifiques; nous acceptâmes leurs soumissions,
et emmenâmes des otages. Je fis, pendant les pourparlers qu'exigea
notre traité, les vues de Metubis et de Tfemi.

Quelques jours après, une autre barque partit pour le Caire: on
n'entendit plus parler de ceux qui la montaient; et ce ne fut que par
les gens du pays que nous sûmes qu'ils avaient été attaqués au-delà de
Tua; qu'après avoir été tous blessés, leurs conducteurs s'étaient jetés
à l'eau; que, livrés au courant, ils avaient échoué; qu'arrêtés et
conduits à Salmie, ils y avaient été fusillés. Le général Menou se crut
obligé de faire un grand exemple. Nous partîmes donc avec deux cents
hommes sur un demi chebek et des barques; nous mîmes à terre à une demi
lieue de Salmie; un détachement tourna le village, un autre suivit le
bord du fleuve; la troisième division qui devait achever la
circonvallation, était restée engravée à deux lieues au-dessous. Nous
trouvâmes les ennemis à cheval, en bataille, devant le village; ils
nous attaquèrent les premiers, et chargèrent jusque sur les
baïonnettes: les principaux ayant été tués à la première décharge, et
se voyant entourés, ils furent bientôt en déroute; la troisième
division, qui devait fermer la retraite, n'étant point arrivée à temps,
le cheikh et tous les combattants s'échappèrent. Le village fut livré
au pillage pendant le reste du jour, et au feu dès que la nuit fut
venue: les flammes et des coups de canon tant que durèrent les ténèbres
avertirent à dix lieues à la ronde que notre vengeance avait été
complète et terrible. J'en fis un dessin à la lueur de l'incendie.

Nous revînmes à Fua, où nous fumes reçus en vainqueurs qui savaient
mettre des bornes à leurs vengeances: tous les cheikhs de la province
avaient été convoqués, et s'étaient assemblés; ils entendirent avec
respect et résignation le manifeste qui leur fut lu concernant
l'expédition, et les bases sur lesquelles allait s'établir la nouvelle
organisation de Salmie. On nomma un ancien cheikh à la place de celui
que les Français venaient de déposséder et de proscrire; il fut envoyé
pour rassembler les habitants épars, et amener une députation, qui
arriva le troisième jour. Le détachement qui avait conduit le vieux
cheikh avait été reçu avec acclamation. Les députés nous dirent en
arrivant qu'ils avaient reconnu la paternité dans la main qui s'était
appesantie sur eux; qu'ils voyaient bien que nous ne leur voulions
point de mal, puisque nous n'avions tué que neuf coupables, et brûlé
que le quart du village: ils ajoutèrent que le feu était éteint, que la
maison du cheikh émigré était détruite, et qu'ils avaient offert le
reste des poules et des oies aux soldats qui étaient venus terminer les
remords qui les tourmentaient depuis trois semaines.

Nous établîmes une poste ordinaire à Salmie d'accord avec les
arrondissements avoisinants, et nous achevâmes notre expédition par une
tournée du département. Dans chaque village nous étions reçus d'une
manière plus que féodale; c'était le principal personnage du pays qui
nous recevait, et faisait payer notre dépense aux habitants. Il fallait
connaître les abus avant d'y remédier; séduits d'ailleurs par la
facilité que le hasard nous offrait d'observer les coutumes d'un pays
dont nous allions changer les moeurs, nous laissions faire encore pour
cette fois.

Une maison publique, qui presque toujours avait appartenu au Mamelouk,
ci-devant seigneur et maître du village, se trouvait en un moment
meublée, à la mode du pays, en nattes, tapis, et coussins; un nombre de
serviteurs apportait d'abord de l'eau fraîche parfumée, des pipes et du
café; une demi-heure après, un tapis était étendu; tout autour on
formait un bourrelet de trois ou quatre espèces de pain et de gâteaux,
dont tout le centre était couvert de petits plats de fruits, de
confitures, et de laitage, la plupart assez bons, surtout très
parfumés. On semblait ne faire que goûter de tout cela; effectivement
en quelques minutes ce repas était fini: mais deux heures après le même
tapis était couvert de nouveau d'autres pains et d'immenses plats de
riz au bouillon gras et au lait, de demi moutons mal rôtis, de grands
quartiers de veaux, des têtes bouillies de tous ces animaux, et de
soixante autres plats tous entassés les uns sur les autres: c'étaient
des ragoûts aromatisés, herbes, gelées, confitures, et miel non préparé;
point de sièges, point d'assiettes, point de cuillers ni de
fourchettes, point de gobelets ni de serviettes; à genoux sur ses
talons, on prend le riz avec les doigts, on arrache la viande avec ses
ongles, on trempe le pain dans les ragoûts, et on s'en essuie les mains
et les lèvres; on boit de l'eau au pot: celui qui fait les honneurs
boit toujours le premier; il goûte de même le premier de tous les plats,
moins pour vous prouver que vous ne devez pas le soupçonner que pour
vous faire voir combien il est occupé de votre sûreté, et le cas qu'il
fait de votre personne. On ne vous présente une serviette qu'après le
dîner, lorsqu'on apporte à laver les mains; ensuite, l'eau de rose est
versée sur toute la personne; puis la pipe et le café.

Lorsque nous avions mangé, les gens du second ordre du pays venaient
nous remplacer, et étaient eux-mêmes très rapidement relevés par
d'autres: par principe de religion un pauvre mendiant était admis,
ensuite les serviteurs, enfin tous ceux qui voulaient, jusqu'à ce que
tout fût mangé. S'il manque à ces repas de la commodité et cette
élégance qui aiguillonne l'appétit, on peut en admirer l'abondance,
l'abandon hospitalier, et la frugalité des convives, que le nombre des
plats ne retient jamais plus de dix minutes à table.



                        _Bataille Navale d'Aboukir_.


Le 1er d'Août, au matin, nous étions maîtres de l'Égypte, de Corfou, de
Malte; treize vaisseaux de ligne rendaient cette possession contiguë à
la France, et n'en faisaient qu'un empire. L'Angleterre ne croisait
dans la Méditerranée qu'avec des flottes nombreuses qui ne pouvaient
s'approvisionner qu'avec des embarras et des dépenses immenses.

Bonaparte, sentant tout l'avantage de cette position, voulait, pour le
conserver, que notre flotte entrât dans le port d'Alexandrie; il avait
promis deux mille sequins à celui qui en donnerait le moyen: des
capitaines, de bâtiments marchands avaient, dit-on, trouvé une passe
dans le port vieux; mais le mauvais génie de la France conseilla et
persuada à l'amiral de s'embosser à Aboukir, et de changer en un jour
le résultat d'une longue suite de succès.

Le 1er, après-midi, le hasard nous avait conduits à Abou-Mandour,
couvent dont j'ai déjà parlé, et qui, depuis Rosette, est le terme
d'une jolie promenade sur le bord du fleuve: arrivés à la tour qui
domine le monastère, nous apercevons vingt voiles; arriver, se mettre
en ligne, et attaquer, fut l'affaire d'un moment. Le premier coup de
canon se fit entendre à cinq heures; bientôt la fumée nous déroba les
mouvements des deux armées; mais à la nuit nous pûmes distinguer un peu
mieux, sans pouvoir cependant nous rendre compte de ce qui se passait.
Le danger que nous courions d'être enlevés par le plus petit corps de
Bédouins ne put nous distraire de l'avide attention qu'excitait en nous
un événement d'un si grand intérêt. Le feu roulant et redoublé était
perpétuel; nous ne pouvions douter que le combat ne fût terrible, et
soutenu avec une égale opiniâtreté. De retour à Rosette, nous montâmes
sur les toits de nos maisons; vers dix heures, une grande clarté nous
indiqua un incendie; quelques minutes après une explosion épouvantable
fut suivie d'un silence profond: nous avions vu tirer de gauche à
droite sur l'objet enflammé, et, par suite de raisonnement, il nous
semblait que ce devaient être les nôtres qui avaient mis le feu; le
silence qui avait succédé devait être la suite de la retraite des
Anglais qui pouvaient seuls continuer ou cesser le combat, puisque
seuls ils disposaient de la liberté de l'espace. À onze heures un feu
lent recommença: à minuit le combat était de nouveau engagé; il cessa à
deux heures du matin: à la pointe du jour j'étais aux postes avancés,
et, dix minutes après, la canonnade fut rétablie; à neuf heures un
autre vaisseau sauta; à dix heures quatre bâtiments, les seuls restés
entiers, et que nous reconnûmes français, traversèrent à toutes voiles
le champ de bataille, dont ils nous paraissaient maîtres, puisqu'ils
n'étaient ni attaqués ni suivis. Tel était le fantôme produit par
l'enthousiasme de l'espérance.

Je passais ma vie à la tour d'Abou-Mandour; j'y comptais vingt-cinq
bâtiments, dont la moitié n'était plus que des cadavres mutilés, et
dont le reste se trouvait dans l'impossibilité de manoeuvrer pour les
secourir: trois jours nous restâmes dans cette cruelle incertitude. La
lunette à la main j'avais dessiné les désastres, pour me rendre compte
si le lendemain n'y apporterait aucun changement: nous repoussions
l'évidence avec la main de l'illusion; mais le bogaze fermé, mais la
communication d'Alexandrie interceptée, nous apprirent que notre
existence était changée; que, séparés de la métropole, nous étions
devenus colonies, obligés jusqu'à la paix d'exister de nos moyens: nous
apprîmes enfin que la flotte anglaise avait doublé notre ligne, qui
n'avait point été assez solidement appuyée contre l'île qui devait la
défendre; que les ennemis, prenant par une double ligne nos vaisseaux
l'un après l'autre, cette manoeuvre, qui invalidait l'ensemble de nos
forces, en avait rendu la moitié spectatrice de la destruction de
l'autre; que c'était l'_Orient_ qui avait sauté à dix heures; que
c'était l'_Hercule_ qui avait sauté le lendemain; que ceux qui
commandaient les vaisseaux le _Guillaume Tell_ et le _Généreux_, et les
frégates la _Diane_ et la _Justice_, voyant les autres au pouvoir de
l'ennemi, avaient profité du moment de sa lassitude pour échapper à ses
coups réunis. Nous apprîmes enfin que le 1er août avait rompu ce bel
ensemble de nos forces et de notre gloire; que notre flotte détruite
avait rendu à nos ennemis l'empire de la Méditerranée, empire que leur
avaient arraché les exploits inouïs de nos armées de terre, et que la
seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservé.



 _Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances
                         interceptées, etc_.


Notre position avait entièrement changé: dans la possibilité d'être
attaqués, nous fûmes obligés à des préparatifs de défense; on fortifia
l'entrée du Nil, on établit une batterie sur une des îles, on visita
tous les points.

Dans une de nos reconnaissances nous retournâmes au bogaze ou barre du
Nil: il était à cette époque presque à sa plus grande hauteur; et nous
fûmes dans le cas de voir les efforts de son poids contre les vagues de
la mer, qui dans cette saison sont poussées douze heures de chaque jour
par le vent de nord dans le sens opposé au cours du fleuve: il résulte
de ce combat un bourrelet de sables, qui s'exhausse avec le temps,
devient une île qui partage le cours du fleuve, et lui forme deux
bouches qui ont chacune leurs brisants; le remous de ces brisants
rapporte au rivage une partie du sable, que le courant avait entraîné,
et, par cette alluvion, les deux bouches se resserrent peu à peu
jusqu'à ce que l'une d'elles l'emportant sur l'autre, la moins forte
s'obstrue, devient terre ferme avec l'île; et à la bouche qui reste se
reforme bientôt un autre bourrelet, une île, deux bouches nouvelles,
etc. etc. N'est-ce pas là comme on peut le plus naturellement rendre
compte de l'antique géographie des bouches du Nil, expliquer le voyage
de Ménélas dans Homère, le changement du Delta, dont l'emplacement a pu
d'abord être un golfe, puis une plage, puis une terre cultivée,
couverte de villes superbes et de riches moissons, coupée de canaux,
qui, desséchant ou arrosant avec intelligence le sol, portaient
l'abondance sur toute la surface de ce pays nouveau? Puis, par le laps
de temps, les fléaux des révolutions, et leurs résultats funestes, des
points de dessèchements se seront manifestés; des parties auront été
abandonnées, d'autres seront devenues salines; des lacs se seront
formés, détruits, et reproduits, avec des formes nouvelles; les canaux
obstrués auront changé de cours, se seront perdus; et aujourd'hui, dans
nos recherches incertaines, nous demandons où étaient les bouches de
Canope, de Bolbitine, de Bérénice, etc. etc.

Les premiers végétaux qui croissent sur les alluvions sont trois à
quatre espèces de soudes: les sables s'amoncellent contre ces plantes;
elles s'élèvent de nouveau sur l'amoncellement: leur dépérissement est
un engrais qui fait croître des joncs; ces joncs élèvent encore le sol
et le consolident: le dattier paraît, qui, par son ombré y conservé
l'humidité, et achève d'y apporter l'abondance, ainsi qu'on peut le
voir aux environs du château de Racid, dont, au temps de Selim, le
canon, tirait en mer, et qui maintenant se trouve à une lieue du rivage,
entouré de forêts de palmiers, sous lesquels croissent d'autres arbres
fruitiers, et tous les légumes de nos jardins les plus abondants.

Dans cette expédition je vis, à l'embouchure du fleuve, nombre de
pélicans et de gerboises. En observant le château de Racid, je
remarquai qu'il avait été construit de membres d'anciens édifices;
qu'une partie des pierres des embrasures de canon étaient de beaux grès
de la Haute Égypte, couvertes encore d'hiéroglyphes. En visitant les
souterrains, nous y trouvâmes une espèce de magasin, composé d'armes
abandonnées; c'étaient des arbalètes, des arcs et flèches, avec des
casques et des épées de la forme de celles des croisés. En fouillant
ces magasins, nous délogeâmes des chauves-souris grosses comme des
pigeons: nous en tuâmes plusieurs; elles avaient toutes les formes de
la roussette.

Depuis la perte de notre flotte, ce qu'il y avait de troupes à Rosette
avait été disséminé en petites garnisons dans les châteaux et les
batteries: on avait été obligé d'établir une caravane d'Alexandrie à
Rosette par Aboukir et le désert, pour entretenir la communication de
ces deux villes: des soldats étaient employés à protéger ces caravanes
contre les Arabes: il en restait trop peu à Rosette pour le service de
la place, et la défense en cas d'attaque; il fut donc question de
former une milice de ce qu'il y avait de voyageurs, de spéculateurs, et
d'hommes inutiles, incertains, errants, irrésolus, qui arrivaient
d'Alexandrie, ou qui revenaient déjà du Caire: ces amphibies, corrompus
par les campagnes d'Italie, ayant ouï parler des moissons Égyptiennes
comme des plus abondantes de l'univers, avaient pensé que la prise de
possession d'un tel pays était la fortune toute faite des préoccupants;
d'autres, curieux, blasés, l'esprit fasciné par les récits de Savary,
étaient partis de Paris pour venir chercher de nouvelles voluptés au
Caire; d'autres, spéculateurs, pour fournir l'armée, pour observer,
faire venir et vendre à haut prix ce qui pourrait manquer à la colonie;
et cependant les beys avaient emporté tout ce qu'il y avait d'argent et
de magnificence au Caire; le peuple avait achevé le pillage des maisons
opulentes, avant notre entrée dans cette ville; Bonaparte ne voulait
point de fournisseurs, et la flotte marchande se trouvait bloquée par
les Anglais: toutes ces circonstances jetaient un voile sombre sur
l'Égypte pour tous ces voyageurs, étonnés de se trouver captifs, déçus
de leurs projets, et obligés de concourir à la défense et à
l'organisation d'un établissement qui ne devait plus faire que la
fortune et la gloire de la nation en général: ils écrivaient en France
de tristes récits, que les Anglais interceptaient, et qui contribuaient
à les tromper sur notre situation. Les Anglais se complaisaient à
croire que nous mourions de faim, nous renvoyaient nos prisonniers,
pour hâter l'époque de notre destruction, imprimaient dans leurs
gazettes que la moitié de notre armée était à l'hôpital, que la moitié
de l'autre moitié était obligée de conduire le reste qui était aveugle;
tandis que cependant la Haute Égypte nous fournissait en abondance le
meilleur blé, et la Basse le plus beau riz; que le sucre du pays
coûtait la moitié moins qu'en France; que des troupeaux innombrables de
buffles, boeufs, moutons et chèvres, tant des cultivateurs que des
Arabes pasteurs, fournissaient abondamment à une consommation nouvelle
au moment même de l'invasion, ce qui nous assurait pour l'avenir
abondance et superflu: tandis que, pour le luxe de nos tables, nous
pouvions ajouter toutes espèces de volailles, poissons, gibiers,
légumes et fruits. Voilà cependant ce que l'Égypte offrait d'objets de
première nécessité à ces détracteurs, à qui il fallait de l'or pour
réparer l'abus qu'ils en avaient fait, et qui, n'en trouvant point, ne
voyaient plus autour d'eux que des sables brûlants, un soleil perpétuel,
des puces et des cousins, des chiens qui les empêchaient de dormir,
des maris intraitables, des femmes voilées ne leur montrant que des
gorges éternelles.

Mais abandonnons au vent cette nuée de papillons qui affluent toujours
où brille une première lueur: voyons nos triomphes, et la paix rouvrir
la porte d'Alexandrie, y amener de sages et industrieux cultivateurs,
d'utiles négociants, des colons enfin, qui, sans s'effrayer de ce que
l'Afrique ne ressemble pas à l'Europe, observeront qu'en Égypte un
homme, pour trois sous, peut avoir autant qu'il lui en faut pour un
jour du meilleur riz du monde; qu'une partie des terres qui ont cessé
d'être inondées peuvent être rendues à la culture par l'arrosement, que
des moulins à vent feraient monter plus haut que les moulins à pots
qu'on y emploie, et qui consomment tant de boeufs, occupent tant de
bras; que les îles du Nil et la plus grande partie du Delta n'attendent
que des colons américains pour produire les plus belles cannes à sucre
sur un sol qui ne dévorera pas les hommes; en s'approchant du Caire et
par-delà, ils verront qu'il n'y a qu'à améliorer pour rivaliser avec
toutes les plantations d'indigo et de coton de toutes espèces; qu'en
faisant une fortune sage et sûre, ils habiteront sous un ciel pur et
sain, sur le bord d'un fleuve d'une espèce presque miraculeuse, et dont
on ne peut achever de nombrer les avantages: ils verront une colonie
nouvelle avec des villes toutes bâties, des travailleurs adroits
accoutumés à la peine et tout acclimatés, avec lesquels, en peu
d'années, et à l'aide des canaux qui sont tous tracés, ils créeront de
nouvelles provinces, dont l'abondance future n'est pas problématique,
puisque l'industrie moderne ne fera que leur rendre leur ancienne
splendeur.

À l'égard de nos soldats insouciants, ils se moquèrent de nos marins
qui avaient été battus: imaginèrent que Mourat-bey avait un chameau
blanc chargé d'or et de diamants; et il ne fut plus question que de
Mourat-bey et de son chameau blanc. Pour moi, j'avais à voir la Haute
Égypte, et j'ajournai à penser sur notre situation jusqu'à ce que mon
voyage fût fini.



 _Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir,
            vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_.


Notre tournée dans le Delta se retardait par les affaires qui
survenaient au général Menou: je résolus d'employer ce retard à revenir
sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les
côtes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour
aller chercher les ruines de Canope.

Il s'était joint nombre de gens du pays à l'escorte de cette caravane:
à la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença à se
développer sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui
environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le
plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs
différents costumes, soixante chameaux chargés, autant de conducteurs
arabes, les chevaux, les ânes, les piétons, quelques instruments
militaires, offraient la vérité d'un des plus beaux tableaux du
Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eûmes descendu les
monticules et dépassé les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant,
dans un vaste désert, où la ligne horizontale n'est brisée que par
quelques petits monuments en briques, qui sont destinés à empêcher le
voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite
erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne
prolongée, à un but bien éloigné de celui où il tendait. Nous marchions,
dans le silence du désert et des ténèbres, sur une croûte de sel qui
consolidait un peu le sable mouvant: un détachement ouvrait la marche;
ensuite venaient les voyageurs, puis les bêtes de somme; un autre
détachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs,
qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nécessaires pour attaquer de front,
viennent quelquefois enlever les traîneurs à vingt pas de la
caravane.

À minuit, nous arrivâmes au bord de la mer. La lune en se levant
éclaira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos
débris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite à la
bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou
quelques cercles de fer, brûlaient, tout le long de la côte, les mâts,
les affûts, les embarcations, encore tout entières, fabriquées à grands
frais, dans nos ports, et dont les débris même étaient encore des
trésors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs
fuyaient à notre approche; il ne restait que les cadavres des
malheureuses victimes, qui, portés et déposés sur un sable mou dont ils
étaient à demi-ouverts, étaient restés, dans des pauses aussi sublimes
qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degré fait
tomber mon âme dans une sombre mélancolie; j'évitais ces spectres
effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variées,
arrêtaient mes regards, et apportaient à ma pensée des impressions
diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces êtres, jeunes,
pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient été, par un noble effort,
arrachés à des larmes que j'avais vu répandre, aux embrassements de
leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles étreintes
de leurs jeunes enfants: tous ceux à qui ils étaient chers, me
disais-je, et qui, cédant à leur ardeur, les laissèrent s'éloigner,
font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des
nouvelles de leur triomphe, ils leur préparent des fêtes, ils content
les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un
rivage étranger, desséchés par un sable brûlant, le crâne déjà
blanchi... Quel est ce squelette tronqué? est-ce toi, intrépide
Thévenard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres
fracassés, tu n'aspires plus qu'à l'honneur de mourir à ton poste; une
opération trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien à
attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu
crains d'être prévenu par la mort. Un autre spectre succède; son bras
enveloppe sa tête qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les
remords semblent survivre à ta courageuse fin: as-tu quelques reproches
à te faire? tes membres tronqués attestent ton courage; devais-tu donc
être plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour
de toi sont entassées par tes erreurs? et mon âme, émue en abandonnant
tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stérile pitié? Quel est cet
autre, assis, les jambes emportées? il semble par sa contenance arrêter
un moment la mort dont il est déjà la proie! c'est toi, sans doute,
courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu
m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton
pavillon abattu, et ta dernière parole a été l'ordre aux batteries que
tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau
ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du héros qui te regrette
sont le trophée impérissable qui va placer ton nom au temple de
mémoire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme
vertueux, dont la dernière action a été dictée par la sagesse et le
devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable à Bayard, il
veut expirer la face tournée du côté de l'ennemi; sa main est étendue
vers des ossements tendres et presque déjà détruits; je distingue
cependant un col allongé, et des bras étendus: c'est toi, jeune héros,
aimable Casabianca; ce ne peut être que toi; la mort, l'inflexible mort,
t'a réuni à ton père, que tu préféras à la vie; sensible et
respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piété filiale
a préféré la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus.

Le soleil avait chassé les ombres, et n'avait point encore dissipé la
teinte sombre de mes pensées; cependant la caravane en s'arrêtant
m'avertit que nous étions au bord du lac qui sépare la plaine du désert
de la presqu'île au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et
profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnée, et
dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulé les
rives et rélargi le lit: ce mal toujours croissant menace de détruire
l'isthme qui attache Aboukir à la terre ferme, et sur lequel coule le
canal qui porte les eaux à Alexandrie. Les princes arabes ont tenté de
construire une digue, qui n'a jamais été finie, ou qui, trop faible, a
cédé aux efforts de la vague, poussée pendant une partie de l'année par
les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetées sur les
rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de
l'Égypte, et toujours mal tracée sur toutes les cartes, procurerait le
moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent résulter du
mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nécessaires à la sûreté
du canal important, qui amené les eaux du Nil à Alexandrie.

L'embarcation difficile du canal de la Madié nous rendit ce petit
trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le
dessin. Nous trouvâmes à l'autre rive les premiers travaux d'une
batterie que nous élevions pour protéger ce moyen de communication, que
la présence de l'ennemi rendait mal assurée sans cette précaution. À
peine fûmes-nous passés que nous en eûmes la preuve; car un brick et un
aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept à
huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions
rien à leur répondre; en conséquence, quelques heures après nous vîmes
se détacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux
bâtiments du matin qui venaient à toutes voiles sur nos travaux. Nous
crûmes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de
jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de
nous canonner: nous attendîmes la lune; et dès qu'elle nous eut assurés
de leur position, nous commençâmes à leur répondre d'une manière
apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent
les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent.

Après avoir traversé la bouche du lac, en suivant deux sinus bordés de
monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui
ressemble beaucoup à la ville, dont il est séparé par un espace de cent
cinquante pas: les deux ensemble peuvent être composés de quarante à
cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la
presqu'île, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a
quelque apparence de loin; mais les bastions s'en écrouleraient au
troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, où elles
semblent moins braquées qu'oubliées; il y en a une en bronze de quinze
pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une
partie des batteries pour former avec les décombres une plate-forme
assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette précaution
ne me parut pas d'une grande utilité, les bâtiments et embarcations
susceptibles de porter du canon à battre des murailles ne pouvant
s'approcher de ce promontoire à cause des récifs et des rochers qui le
couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas là; et, une fois
effectuée, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait même servir
de logement ou de magasin que dans le cas où l'on construirait en avant
des lignes pour en défendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il
serait préférable de détruire le château, de combler les fontaines,
d'épargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi,
et qui doit être toujours bloquée ou prisonnière de guerre dès
l'instant qu'il aura pu effectuer une descente.

Je fis le dessin à vol d'oiseau de la presqu'île.

Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes
pierres de porphyre d'un vert foncé, et deux pierres longues de granit
statuaire le plus compact; à la seconde porte, je trouvai, avec quatre
autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes
d'une grande proportion et d'une belle exécution: ces fragments, avec
quelques traces de substructions à la pointe du rocher, sont les seules
antiquités que j'aie pu découvrir à Aboukir, dont l'emplacement n'a
jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui
s'élève au-dessus de la mer, et n'est attachée à la terre que par un
isthme trop étroit pour qu'une ville considérable y ait été bâtie: ce
n'a donc jamais pu être que le fort ou le château en mer de Canope ou
d'Héraclée, que Strabon place là ou près de là. J'avais passé devant
des fontaines une demi lieue avant d'arriver à Aboukir; on me vanta
leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrés
de fabrique arabe; ils sont entourés de hauteurs qui contiennent
certainement des ruines contre lesquelles est amoncelée une quantité
immense de tessons de pots de terre cuite, mêlés aux sables du désert
apportés par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? étaient-ce des
fabriques de pots? sont-ce les ruines d'Héraclée? quelques morceaux de
granit sur la plate-forme, de la plus grande éminence, me feraient
préférer cette dernière opinion.

Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest,
interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car,
dans la Basse Égypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles
en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche,
je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de
débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un
fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces,
appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit,
le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il
ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette
main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule
habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de
variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un
nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il
perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres
d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un
grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent
depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble
que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister
également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé
aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes
de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits
coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau
grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre
blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Égypte à
cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. À
quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux
que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour,
qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le
morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de
proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une
jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en
juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris
sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que
ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et
recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de
saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une
espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des
fragments que je viens de décrire.

[Illustration: _Antiquités près d'Aboukir d'après Sonnini_.]

À quatre cents toises de là, en rentrant dans les terres, toujours
tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en
briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par
quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie
d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux
corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent
avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la
colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de
tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur,
de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables
ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que
nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Égypte, d'après tout ce
que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me
reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles
de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui
de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la
jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue
était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer
ces prodiges.

Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques
éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de
granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre
d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites
vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont
tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre
plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par
Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Éleusine, et qui par un
embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a
disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même
concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux
environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si
obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur;
elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui
rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux,
n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et
des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal,
que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner
très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue
plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui
il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé
comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait
accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour
le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter:
je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui
s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais
fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était
une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu
continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le
sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans
ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla
que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.

Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher
dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les
débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai à
Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans
mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans
une chambre fraîche, sur une natte propre.



      _Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_.


Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous
vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer
cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le
général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait
augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives:
les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les
préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une
chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient
été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé:
courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur;
mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous
nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte,
il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui
signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur
l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les
préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne
suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le
moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville
fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de
l'allégresse et de la reconnaissance.

Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du
premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil
d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait
ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade
couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux,
joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient
une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière,
composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et
de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des
chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de
confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela
complétait l'appareil de la fête.

Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de
coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en
choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit
manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi
désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour
celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait
toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un
improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus
supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le
choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les
violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de
mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un
chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des
semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait
autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans
les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le
séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le
couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations,
que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'à
faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une
expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui
ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit,
fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni
celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement
à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours
masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que
l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.



 _Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des
                      Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes_.


De petites affaires éloignaient sans cesse notre grande tournée, et
retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. Obligé de rapprocher
mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variété
des figures, il était facile de distinguer les races des individus qui
composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville,
entrepôt de commerce, devait naturellement rassembler toutes les
nations qui couvrent le sol de l'Égypte, et devait les y conserver plus
séparées et plus caractérisées que dans une grande ville, comme le
Caire, où le relâchement des moeurs les croise et les dénature. Je crus
donc reconnaître évidemment dans les Coptes l'antique souche égyptienne,
espèce de Nubiens basanés, tels qu'on en voit les formes dans les
anciennes sculptures: des fronts plats, surmontés de cheveux demi
laineux; les yeux peu ouverts, et relevés aux angles; des joues élevées,
des nez plus courts qu'épatés, la bouche grande et plate, éloignée du
nez et bordée de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce
dans le corps; les jambes arquées et sans mouvement dans le contour, et
les doigts des pieds allongés et plats. Je dessinai la tête de
plusieurs individus de cette race: le premier était un prêtre ignorant
et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et délié: ce sont les
qualités morales qui caractérisent ces anciens maîtres de l'Égypte. On
peut assigner la première époque de leur dégradation à la conquête de
Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, régna par la terreur,
changea les lois, persécuta le culte, mutila ce qu'il ne put détruire,
et, voulant asservir, avilit sa conquête: la seconde époque fut la
persécution de Dioclétien, lorsque l'Égypte fut devenue catholique;
cette persécution, que les Égyptiens reçurent en martyrs fidèles, les
prépara tout naturellement à l'asservissement des Mahométans. Sous le
dernier gouvernement, ils s'étaient rendus les courtiers et les gens
d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs
maîtres: mais ce n'était là qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie
leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassé en détail; aussi
employaient-ils encore plus d'art à cacher ce qu'ils avaient acquis
qu'ils n'avaient mis d'impudeur à l'acquérir.

Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de
l'Égypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent être là
pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux,
ou en être eux-mêmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de
physionomie; leurs yeux, enfoncés et couverts, sont étincelants de
mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur
barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et
découvrant de belles dents; les bras musclés; tout le reste plus agile
que beau, et plus nerveux que bien conformé. C'est dans la campagne, et
surtout chez les Arabes du désert que se distinguent les traits
caractéristiques que je viens d'énoncer: il faut cependant en
distinguer trois classes bien différentes; l'Arabe pasteur, qui semble
être la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de
faire, et les deux autres qui en dérivent; l'Arabe Bédouin, auquel
une indépendance plus exaltée et l'état de guerre dans lequel il vit
donnent un caractère de fierté sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus
civilisé, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par
conséquent, le plus varié de forme et de caractère, comme on peut le
remarquer dans les têtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou
paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui
forment la classe la plus abjecte.

Les Turcs ont des beautés plus graves avec des formes plus molles;
leurs paupières épaisses laissent peu d'expression à leurs yeux; le nez
gras, de belles bouches bien bordées, et de longues barbes touffues, un
teint moins basané, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et
lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient être noblesse, et qui
leur conserve un air de protection, malgré la nullité de leur autorité:
à parler en artiste, on ne peut faire de leur beauté que la beauté d'un
Turc. Il n'en est pas de même des Grecs, qu'il faut déjà classer au
nombre des étrangers formant des espèces de collèges séparés des
indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et
d'esprit, la délicatesse et la souplesse de leurs traits et de leur
caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs
ancêtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur
élégance et de leur goût. L'avilissement où on les a réduits, par la
peur qu'inspire encore la supériorité de leur esprit a fait d'un grand
nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus à eux-mêmes, ils
arriveraient peut-être bientôt jusqu'à n'être plus, comme autrefois,
que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui désire le plus vivement
une révolution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cérémonie
(c'était la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec
s'approcha de moi, me baisa l'épaule, et, le doigt sur ses lèvres, sans
oser proférer une parole, me glissa mystérieusement un bouquet qu'il
m'avait apporté: cette seule démonstration était un développement tout
entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et
de ses espérances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Égypte ce
qu'ils sont partout; haïs, sans être craints; méprisés et sans cesse
repoussés, jamais chassés; volant toujours, sans devenir très riches,
et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intérêt.
Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur
caractère physique est plus conservé en Égypte, mais il m'a paru
frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nôtres; les beaux,
surtout les jeunes, rappellent le caractère de tête que la peinture a
conservé à Jésus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et
n'a pas pour époque le quatorzième siècle et le renouvellement des
arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Égypte,
les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce
qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune
bien ou mal acquise.

Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits
caractéristiques très prononcés; ce sont les Barabras ou gens d'en haut,
qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie.
Dans ces climats brûlants, la nature avare leur a refusé tout superflu;
ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles,
et des tendons, plus élastiques que forts; ils font par activité et par
lesteté ce que les autres font par puissance: il semble que l'aridité
de leur sol ait pompé la portion de substance que la nature leur devait;
leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable
absolument à la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne
ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs
yeux sont profonds et étincelants, sous un sourcil surbaissé; leurs
narines larges, avec le nez pointu, la bouche évasée sans que les
lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits
flocons: ridés de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se
prononce chez eux qu'à la blancheur de la barbe; tout le reste du corps
est grêle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons:
on les emploie le plus ordinairement à garder les magasins, et les
chantiers de bois: ils se vêtissent d'une pièce de laine blanche,
gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachés et
fidèles à leurs maîtres.

Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Égypte à toutes les nations
de l'Afrique qui sont désignées sous le nom de Maugrabins, ou gens de
l'ouest. C'était le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui
avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire,
n'avait pu empêcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver
avant lui dans le désert, et d'attaquer la caravane à Belbeis, d'en
partager les trésors avec les Arabes et l'émir Adgis, qui devaient la
protéger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'à nous que les dévots
mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux à trois cents,
composés de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'à Tripoli:
ils étaient dans un tel état de fatigue qu'ils se ressemblaient tous:
aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides,
ils étaient aussi exténués que des prisonniers qu'on aurait oubliés
dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui
rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on
pense à l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, à tout ce
qu'ils ont eu à souffrir dans cette immense et terrible traversée, on
reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de
fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que
la considération attachée au titre d'adgis ou _pèlerins_, que portent
avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui
peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, à une telle
entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les
adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres
musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu.
Ne pourrais-je pas être accusé d'un peu d'_adgisme_, dans le voyage que
j'entreprends, et de braver des difficultés pour faire partager
mon enthousiasme? mais ma propre curiosité rassure ma conscience; j'ai
pour moi auprès des autres le peu de séduction de mon style, et la
naïveté de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me
cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure desséchée à
celles des deux adgis que j'ai dessinés.

On nous avait aussi envoyé quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans
doute le quartier général ne savait que faire: je fus curieux de les
observer, sans réfléchir que ce n'est point une nation, mais un
ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux
qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eût une physionomie
assez caractérisée pour mériter d'être dessiné; il y avait cependant
des Mingréliens et des Géorgiens; mais soit que la nature les eût
déshérités de ce qu'elle a départi de beauté à leur contrée, soit que
les femmes en soient dotées plus avantageusement, j'attendis que
d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractéristiques.
J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Égyptiennes au moment où
notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont
elles se couvrent: mais quand même, ce qui n'est pas à présumer, les
hommes, nous sacrifieraient leurs préjugés sur cet article, la
coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient à
l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes
l'austérité dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai
pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour
lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en général
les formes des statues égyptiennes de la déesse Isis: les femmes du
peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes
les autres parties du corps, découvrent à tout moment, non des attraits,
mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste
que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croître elles
commencent à tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile
de persuader jusqu'où quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni
noire ni blanche, est basanée et terne: elles se tatouent les paupières
et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas
encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des
fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurée. Leur
draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de
flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'à terre, n'attristait
tout l'ensemble du costume jusqu'à le faire ressembler au lugubre habit
de pénitent.

Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en
témoigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma
qualité d'étranger, il crut qu'il pouvait, pour me fêter mieux, me
faire déjeuner avec son épouse. Elle était mélancolique et belle: le
mari, négociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète:
sa femme, éblouissante de blancheur, avait des mains d'une beauté et
d'une délicatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les
présenta: nous n'avions pas grand-chose à nous dire; je caressais ses
mains; elle, très embarrassée de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me
les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle
crût que je m'en étais lassé: je ne sais comment cette scène eût fini,
si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eût apporté les
rafraîchissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une
manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus
apercevoir que son insouciante mélancolie n'était qu'un air de grande
dame qui, selon elle, devait la rendre supérieure à toutes les
magnificences dont elle était entourée et couverte. Avant de la quitter,
j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme;
celle-ci était une naturelle du pays qu'avait épousée un Franc: elle
parlait italien, elle était douce et belle, elle aimait son mari; mais
il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui: jaloux,
il lui suscitait à tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle
renonçait toujours à celui qui avait été l'objet de sa jalousie: mais
le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et
cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle
demeurait vis-à-vis de mes fenêtres; la rue était étroite, et par cela
même j'étais tout naturellement devenu le confident et le témoin de ses
chagrins. La peste se déclara dans la ville: ma voisine était si
communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement
elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement à son mari, et
ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la
naïveté de ses désordres, la sincérité de ses regrets, m'avaient
intéressé, d'autant que, simple confident, je n'avais à la quereller ni
comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'étais point à
Rosette lorsque la peste désola ce pays.



                     _Tournée dans le Delta.--Almés_.


Nous partîmes enfin pour le Delta, pour cette tournée si longtemps
attendue, où nous allions fouler un terrain neuf pour tout Européen et
même pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient
rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser
les avanies. Nous partîmes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes
le Nil en bateau, le général Menou, le général Marmont, une douzaine de
savants ou artistes, et un détachement de deux cents hommes d'escorte.
On avait cru tout prévoir, et ce que l'on avait oublié était
l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race
Arabe que les vices; les voyageurs qui n'étaient point écuyers, et qui
n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans
bât, hésitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient à un
voyage qu'ils avaient désiré si ardemment et commencé avec tant
d'enthousiasme: cependant peu à peu tout s'arrangea, et nous nous mîmes
en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera,
Abougueridi, Melahoué, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat,
Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes à
Berimbal à la nuit fermée. Je place ici la nomenclature, peu
intéressante de tous ces villages, pour donner une idée de la
population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui
nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce
qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa
résidence dans la capitale. À Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent
dans le canal; nous ne fûmes rassemblés qu'à minuit: on ne nous
attendait plus; nos hardes et nos provisions étaient toutes mouillées:
après un souper difficile à obtenir, nous nous couchâmes comme nous
pûmes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous être
séchés, nous nous rendîmes à Métubis en deux heures de marche,
rencontrant autant de villages que la veille.

Le général avait un travail à faire avec les cheikhs des environs, un
éclaircissement à prendre, et une explication à avoir sur des fautes
passées: il fut résolu que nous ne nous mettrions en route que le
lendemain; Métubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment
à la curiosité: il est possible d'abord qu'elle ait été bâtie sur les
ruines de l'antique Métélis; et, d'un autre côté, par la licence connue
et permise de ses moeurs, elle a succédé à Canope, et à la même
réputation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquités; tout ce
que nous y trouvâmes de granit était employé à moudre le grain, et
paraissait y avoir été apporté d'autre part pour être consacré à cet
usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, à une lieue et demie; il
était tard, notre intérêt se reporta sur l'autre curiosité; nous
demandâmes en conséquence aux cheikhs de nous faire amener des almés,
qui sont des espèces de bayadères semblables à celles des Indes: le
gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-être
partie, mettait quelque difficulté à leur permettre de venir; souillées
par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de réputation,
perdre même leur état: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un
Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu
chez eux peut encore être profané par nos regards; mais quelques vieux
torts à réparer, la présence d'un général, et surtout de deux cents
soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous
laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagé les considérations
politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous
disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire
devoir être les moindres faveurs, celles de découvrir leurs yeux et
leur bouche, car le reste fut livré comme par distraction; et bientôt,
on ne pensa plus avoir quelque chose à nous cacher, tout cela cependant
à travers des gazes colorées et des ceintures mal attachées, qu'on
raccommodait négligemment avec une folie qui n'était pas sans agrément,
et qui me parut un peu française. Elles avaient amené deux instruments,
une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait
avec les mains: elles étaient sept; deux se mirent à danser, les autres
chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites
cymbales de la grandeur d'un écu de six livres: le mouvement par lequel
elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce à
leurs doigts et à leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse;
mais bientôt elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression
grossière et indécente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait
au dégoût de ces tableaux, c'est que dans les moments où elles
conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlé
venait, avec l'air bête du Gilles de nos parades, troubler d'un gros
rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse.

Elles buvaient de l'eau-de-vie à grands verres comme de la limonade;
aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles étaient fatiguées, et
flétries excepté deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si
frappante à deux de nos femmes célèbres à Paris, que ce ne fut qu'un
cri lorsqu'elles se découvrirent le visage: la grâce est tellement un
pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre
éducation que celle réservée au plus infâme métier dans la plus
corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la
délicatesse des manières des femmes à qui elles ressemblaient, et la
caressante et douce volupté qu'elles réservent sans doute pour ceux à
qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais
voulu que Josephina ne se fût pas permis de danser comme les autres.

Malgré la vie licencieuse des almés, on les fait venir dans les harems
pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus
agréables à leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de
chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il
n'est pas étonnant qu'avec des moeurs où la volupté est le principal
devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les
institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fêtes que se
donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois
réjouir l'intérieur de son harem, il les fait aussi appeler.

Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar,
c'est-à-dire la _Montagne Rouge_, nom qui vient sans doute du monticule
de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne
conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans
monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et
détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le
désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis,
capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie
orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un
marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le
lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route
pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées
encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza
capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les
Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de
décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de
tessons sans forme, à ces tas de briques dont il n'y avait pas une
d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de
terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la
fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une
des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et
on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique
l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que
quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de
navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous
n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider à
l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions
quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement
de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui
était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de
murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas
sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins
cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues,
attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien
ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès
que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce,
et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes
Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés
notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des
habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je
ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu
près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours
auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme
des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai
remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la
guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent
de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait
à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.

Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au
lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi
lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y
amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de
toutes les parties de l'Égypte; et le plus grand miracle que fasse
Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans
pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les
femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute
l'extension imaginable.

On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes
tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une
chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou
donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans
la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait
préparer, pour en faire un dessin.

Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages
du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans
cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous
avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Était-ce Saïs? Toujours
séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut
dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son
antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était
la métropole de toute cette partie inférieure de l'Égypte. Nous
traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure:
le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.

Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une
ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous
rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité;
nos recherches obstinées dans tous les environs furent également
vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.

Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur
du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous
passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la
qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.

Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé,
quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de
quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles
nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les
terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de
communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des
eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets,
notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant.
On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions
sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant,
deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue,
pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval,
deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou
et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi,
formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un
cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque
distance en arrière: nous observions la position avantageuse et
pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque
tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. _Ils
nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos
guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une
fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit
aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde
décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de
nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous
aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau,
marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans
ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte
toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son
cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le
faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue
d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie,
sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter
aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour
prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop
tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous
rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et
dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps
pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car
pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans
un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer,
grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une
digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain
que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le
parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés,
nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous
revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter
d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous
arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé
firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux
dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui
les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce
faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec
quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château;
ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et
une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc;
mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque
fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son
cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour
courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux
généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe;
nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le
feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous
tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous
enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats
et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls à
cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le
point de mire des trois côtés de la place: au même instant que
j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué
comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou:
je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le
général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de
là: le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient
couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient
poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la
retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle
dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes,
et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour
approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la
porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes
à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. À l'entrée
de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les
habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements:
bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les
moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une
décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer
en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous
arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh
lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions
affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas
espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte,
lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous
n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas
assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite,
et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa
belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que,
sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un
instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis à
dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés
qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et
rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant
qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux
pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous
trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de
recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils
voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs
possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence;
nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans
l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient
abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite.
Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui
pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la
journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois
milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais
à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce
que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance
était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des
notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et
presque nuls. À la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans
trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la
veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai
cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de
l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille
tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions
perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.

Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse
Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de
Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le
canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant
point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions
pourrait être autant d'erreurs.

Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés
avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient
au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée.
Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province
de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a
passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'à
la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres
deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque
impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont
les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq
volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des
volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et
semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient
n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de
Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus
pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la
simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans
les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une
gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle
part ailleurs.



   _Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_.


À plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides
qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et
vis-à-vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les
sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat
perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit
souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur
abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les
murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers,
derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste
aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais
heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque,
dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit
des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets;
je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi
imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la
pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il
était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour,
je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me
complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation,
de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout
moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt.
J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente
qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une
particularité que leur donne sur tous les autres monuments la
supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où
elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton
bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les
siècles ont dévorés.

Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la
fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes
d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins
qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec
la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet
aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt
l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa
place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés là
on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher
d'un rocher aride.

À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait à
l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les
curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de
n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais
que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait
mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder à
une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que
je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en
entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma
curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs
observations dans ces lieux si célèbres.

Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides
qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement
de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur
l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement
qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et,
sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en
route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes à
la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé à
bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de
l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours,
dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté
par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je
descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des
descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de
Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le
passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher
d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles
comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on
ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce
ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les
tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de
l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé.
En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du
milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées
procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des
kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins:
ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore
qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel
est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de
jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une
expression douce et caressante; là, sur de moelleux et immenses tapis
couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée,
enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet,
présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps à
l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble
à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au
trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté,
semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis
sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En
amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous
sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux
dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la
nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte
comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une
Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de
l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion
divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la
nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la
plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus
naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu
peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et,
si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être
une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.

L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il
me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les
pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha,
on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les
grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux
d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous
arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides:
j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une
vue de la maison de Mourat-bey. À peine avions-nous quitté les barques
que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau
sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses,
leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent à
l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand
que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets
environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une
montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit
leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première
impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient
à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art,
elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient à
son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne
me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture
comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait
dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une
cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments,
dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures
sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et
l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de
comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont
l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes,
dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant
sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une
troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant
jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de
ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements
sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever,
et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur
exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un
monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de
la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui
servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y
pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la
base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de
troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce
monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige
vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal
extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette
galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours,
et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le
rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre
deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit
mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette
fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé
dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse,
sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont
surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une
raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre
la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une
espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler _le
puits_, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une
chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements,
corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans
la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la
troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction,
celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les
Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient
la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire,
l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout
ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la
construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait
entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce
moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence
tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide
obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles
constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous
lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les
hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité,
et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui
avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore
moins conservées.

Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé
une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte;
j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que
j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul
pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête:
j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le
lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de
questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au
physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée
qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.

Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné
avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette
manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en
sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est
douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la
bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement
et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de
la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute à
un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est
convenu d'appeler du style, c'est-à-dire les formes droites et fières
que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice
ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on
doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que
de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son
exécution est plus étonnante encore.

J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs
et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé
des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il
m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait
fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire
autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux
qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est
presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de
celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des
siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce
rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des
pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et
dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments
gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art
et ceux de la nature.

Hérodote rapporte qu'on lui avait conté que la grande pyramide, celle
dont je viens de parler, était le tombeau de Chéopes; que la pyramide
voisine était celui de son frère Chephrènes qui lui avait succédé;
qu'il n'y avait que celle de Chéopes qui eût des galeries intérieures;
que cent mille hommes avaient été occupés vingt ans à la bâtir; que les
travaux qu'avait exigés cet édifice avaient rendu ce prince odieux à
son peuple, et que, malgré les corvées qu'il avait exigées de ses
sujets, les seules dépenses de la nourriture des ouvriers étaient
montées si haut, qu'il avait été obligé de prostituer sa fille pour
achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapporté
cette prostitution, la princesse avait trouvé de quoi bâtir la petite
pyramide qui est vis-à-vis, et qui lui servit de sépulture. Ou les
princesses Égyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer
bien cher, ou l'amour filial était porté à un haut degré dans cette
fille de Chéopes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montré
encore plus de dévouement que n'en exigeait son père, et avait
recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de
travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort!
Il faut dire aussi que Chéopes, ayant fermé les temples pendant son
règne, n'avait pas trouvé après sa mort de panégyristes parmi les
prêtres historiens de l'Égypte, et qu'Hérodote notre première lumière
sur ce pays, s'était laissé conter bien des fables par ces prêtres.



 _Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux
                                des Califes_.


J'étais au Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette
ville superbe, cette cité sainte, grande parmi les grandes, ce délice
de la pensée, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car
c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une
innombrable population, de longs espaces à traverser, mais pas une
belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a
l'air d'un champ; c'était Lelbequier, celle où demeurait le général
Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrément par
sa fraîcheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des
palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les
embellissent; l'habitation du pauvre plus négligée qu'ailleurs ajoute à
ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet
d'incurie et de négligence: on est toujours tenté de demander quelles
étaient donc les maisons où habitaient les vingt-quatre souverains.
Cependant lorsqu'on a pénétré dans ces espèces de forteresses, on y
trouve quelques commodités, quelques recherches de luxe et d'agréments,
de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en
mosaïques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de
grands divans, composés de tapis peluchés, de larges estrades
matelassées, couvertes d'étoffes riches, et entourées de magnifiques
coussins; ces divans occupent ordinairement les trois côtés de chacun
des fonds de la chambre: les fenêtres, quand il y en a, ne s'ouvrent
jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur
devant des grilles réticulaires très serrées; le jour principal vient
ordinairement d'un dôme au milieu du plafond. Les Musulmans, étrangers
à tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu
de soin de se la procurer: il semble en général que toutes leurs
coutumes invitent au repos; les divans, où l'on est plutôt couché
qu'assis, où l'on est bien, et d'où se lever est une affaire; les
habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes où les jambes
sont engagées; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delà du
bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tête; leur
habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils
s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans
leurs doigts; tout cela détruit toute activité, toute imagination: ils
rêvent sans objet, font sans goût chaque jour la même chose, et
finissent par avoir vécu sans avoir cherché à varier la monotonie de
leur existence. Les êtres qui ont besoin de se livrer à quelques
travaux ne sont pas très différents des grands dont je viens de parler;
ils ont accoutumé ceux-ci à ne rien attendre de leur industrie hors de
ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais,
n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas
même ceux qui sont inventés, et rejettent-ils tous ceux qui les
obligent à se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus
d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le maréchal,
travaillent assis; le maçon même élève un minaret sans jamais être
debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout
étonné de ce qu'ils en savent faire; on serait tenté même de leur
croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse à leur coutume, ils ne
vous forçaient bientôt à penser que, semblables à l'insecte dont on
admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de
s'écarter. Le despotisme, qui commande toujours et ne récompense jamais,
n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de
l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, les Arabes artisans,
éloignés de leur maître, venir chercher nos soldats manufacturiers,
travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sûrs d'un salaire
proportionné, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs
travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin
à vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration:
un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-être, cette
admiration pour ces deux machines qui suppléent à tout ce qui nécessite
leurs plus grands travaux, l'obligation d'élever les eaux, et de faire
des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent;
ils ne réparent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'étayent; il
s'éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils
s'arrangent à côté des décombres: l'édifice tombe enfin, ils en
abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligés d'en déblayer l'emplacement,
ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce
qui a élevé autour de presque toutes les villes d'Égypte et
particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes,
dont l'oeil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d'abord se
rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes.

Il y a quelques édifices considérables au Caire, que je crois qu'il
faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le
puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont
parlé, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que
ces monuments sont dus aux soins prévoyants du Joseph de Putiphar: il
faudrait pour cela que le Caire fût aussi ancien que Memphis, et
qu'alors il y eût eu déjà des villes ruinées près de cette ville,
puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces
édifices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans
dans cette, région, c'est-à-dire qu'ils offrent un mélange de
magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient
pour élever des constructions colossales, tous les matériaux qui
étaient le plus à leur portée, et les employaient à mesure qu'ils les
trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux
Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de
chemin, serait un édifice à citer, si dans sa longueur il n'était vicié
de toutes ces inconséquences.

Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de défense, a cependant
quelques parties assez avantageusement disposées; le pacha y était logé,
ou plutôt enfermé; la seule pièce remarquable de son quartier est la
salle du divan où s'assemblaient les beys, et qui a été souvent le lieu
des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le
puits de Joseph, taillé dans le roc à deux cents soixante-neuf pieds de
profondeur: Norden en a donné tous les détails. Le palais de Joseph,
dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son
plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les
architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait
entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mêlé
quelquefois des ornements de leur goût.

À présent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes
de l'ancienne Égypte, qu'ils continuent d'élever des mosquées sans
démolir celles qui s'écroulent, ils chargent les Francs de leur faire
venir des colonnes à la douzaine: ceux-ci les achètent de toute
grandeur à Carare; arrivées, les architectes musulmans les garnissent
de cercles de fer à leur astragale, et leur font porter les arcs des
portiques des mosquées. Les ornements sarrasins qui commencent au
départ de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mélange
d'architecture du goût le plus détestable qu'on puisse imaginer: leurs
minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques où ils aient
conservé le style arabe dans toute son intégrité; si l'on n'y retrouve
pas ce qui doit être la beauté de l'architecture, la rassurante
solidité, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font
richesse, sans offrir de pesanteur, et une élégance si bien combinée,
qu'elle ne rappelle jamais l'idée de la sécheresse et de la maigreur.
Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du
Caire, on est tout étonné de voir une autre ville toute de marbre blanc,
où des édifices, élevés sur des colonnes couronnées de dômes, ou de
palanquins peints, sculptés et dorés, forment un ensemble gracieux et
riant; il ne manque que des arbres à cette retraite funèbre pour en
faire un lieu de délices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent
la gaieté de partout veuillent encore l'enterrer avec eux.



                       _Insurrection au Caire._


J'étais au moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si
ridiculement festonné, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que
c'était un enterrement qui, selon l'usage, était suivi par des
pleureuses à gages; mais je vis bientôt qu'au lieu de se lamenter ces
femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idée du fléau
du pays me vint à l'esprit; mais découvrant un grand espace, et ne
voyant point d'Arabes ni rien qui pût y ressembler, je me remis à
dessiner. À peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant
isolé assez loin de nos postes, je pensai qu'il était plus prudent de
m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la
surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. Arrivé à la maison,
j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient
d'être assassiné; des fusillades se font entendre: le palais de
l'Institut, attenant à la campagne, situé au milieu de grands jardins
où l'on jouissait d'une tranquillité délicieuse en temps de paix, dans
les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonné, et le
premier attaqué par les Arabes, s'ils étaient appelés par les gens du
pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du côté de la ville, il était
voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et conséquemment la plus
à craindre. Nous apprîmes que la maison du général Caffarelli venait
d'être pillée, que plusieurs personnes de la commission des arts y
avaient péri: nous fîmes la revue de ceux qui manquaient parmi nous;
quatre étaient absents; une heure après nous sûmes par nos gens qu'ils
avaient été massacrés. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte;
la nuit arrivait; les fusillades étaient partielles; les cris
s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement général.
Le général Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un
grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupé la
tête d'un chef des séditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais
toute une moitié de la ville et la plus populeuse s'était barricadée;
plus de quatre mille habitants étaient retranchés dans une mosquée;
deux compagnies de grenadiers avaient été repoussées, et le canon
n'avait pu pénétrer dans les rues étroites et tortueuses; les pierres,
les lances trouvaient leur victime sans qu'on vît d'ennemis: le général
nous envoya un détachement qu'il fut obligé de nous retirer à minuit;
ce qui exagéra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut
assez calme, car les Turcs n'aiment point à se battre quand il fait
noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le
soleil est couché: par un autre principe, moi, ayant toujours pensé que,
dans les cas périlleux, des que la prévoyance est inutile elle n'est
plus qu'une vaine inquiétude, et me fiant sur la terreur des autres
pour être éveillé en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la
guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des
fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs;
chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obéir. Dolomieu,
Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous étions logés loin des
autres; notre maison pouvait être pillée par qui aurait voulu en
Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos
confrères: rassurés sur leur compte, nous prîmes le parti d'aller nous
retrancher chez nous de manière à tenir quatre heures au moins, si l'on
nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours
que notre feu aurait sans doute appelé. Nous crûmes un moment être
investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris
s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses;
nous les démolissions pour écraser avec leurs matériaux ceux qui
seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrême,
l'escalier, par où l'on pouvait nous atteindre, était devenu une
machine de guerre à ensevelir tous nos ennemis à la fois: nous
jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château
vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit
tout l'effet que j'en attendais: la consternation succéda à la fureur:
on ne pouvait battre la mosquée; mais elle devint le seul point de
rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquée même
fut tournée, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait
pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire
une sortie, furent repoussés, et se rendirent. Le reste de la nuit fut
calme; le lendemain nous fûmes libres.

Nous venions de conquérir le Caire, qui la première fois n'avait fait
que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides
Égyptiens avaient souri au départ de ceux qui les vexaient par des
injustices et des avanies sans nombre; mais bientôt ils avaient
regretté leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libérateurs;
revenus de leur première terreur, ils avaient écouté contre nous leur
moufti, et, animés par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspiré
dans le silence. Il eût peut-être fallu livrer sans exception au trépas
tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de
Français; mais la clémence avait devancé le repentir: aussi l'esprit de
vengeance ne fut point étouffé par la consternation; c'est ce que je
lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie
des mécontents; je sentis que si avant la journée du 22 Octobre nous
étions déjà circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus étroit
venait de nous enceindre, et que désormais nous ne marcherions plus
qu'à travers de nos ennemis. On arrêta, on punit quelques traîtres,
mais on rendit les mosquées qui avaient été l'asile du crime; et
l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le
fanatisme ne fût pas terrassé par la terreur; et, quelque danger que
l'on pût faire envisager à Bonaparte, rien ne put altérer le sentiment
de bonté qu'il déploya dans cette circonstance: il voulût être aussi
clément qu'il aurait pu être terrible; et le passé fut oublié, tandis
que nous comptions des pertes nombreuses et importantes.

Le général Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les
brillantes campagnes d'Italie, avait bravé tous les dangers dont est
semée la carrière de la gloire, est assassiné dans une reconnaissance
par un coup lâchement assené; un couteau au bout d'un bâton, lancé par
l'embrasure d'une fenêtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au
bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, à peine guéri
des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer,
va reconnaître l'ennemi, le voit, l'attaque, malgré la disproportion du
nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval
percé d'une lance se renverse sur lui, et il est écrasé par celui qui
vole à son secours: ainsi finit un des officiers les plus distingués de
l'armée; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la
plume délassait ses mains des fatigues des armes; il venait de décrire
la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en
aurait pu mettre à raconter les combats qu'il y avait soutenus, les
blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce
jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons;
captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements
sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie
d'en être distingué, jusqu'à la jalousie; et la tâche qu'il s'était
proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais
été confident des passions de sa jeunesse; je l'étais de sa noble
ambition; elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par
un mérite réel qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures
que, dans un épanchement amical, il venait de m'intéresser par son
énergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flétrir et froisser mon
âme; c'était un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut
peut-être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22
Octobre.

Si la populace, quelques grands, et tous les dévots se montrèrent
fanatiques et cruels dans la révolte du Caire, la classe moyenne, celle
où dans tous les pays résident la raison et les vertus, fut
parfaitement humaine et généreuse, malgré les moeurs, la religion, et
la langue, qui nous rendaient si étrangers les uns aux autres: tandis
que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis
que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les
Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les
cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du
quartier où nous demeurions nous fit dire que notre mur était mitoyen,
que si nous étions attaqués nous n'avions qu'à l'abattre, et que son
harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions prié,
nous fit des provisions aux dépens des siennes, tandis qu'on ne
trouvait rien à acheter dans la ville, et que tout annonçait la
disette: il ôta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre
demeure, et vint fumer devant notre porte pour écarter les assaillants,
en leur faisant croire que la maison était à lui: deux jeunes gens,
poursuivis dans la rue, sont enlevés par des personnes inconnues, et
portés dans une maison; ils se regardent comme des victimes réservées à
un tourment d'une cruauté plus réfléchie; ils deviennent furieux; leurs
ravisseurs, ne pouvant espérer de se faire comprendre, leur livrent
leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la
bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres
anecdotes d'une sensibilité aussi délicate, qui rattachent à l'humanité
dans les moments où elle semble briser tous ses liens. Si le grave
musulman réprime l'expression de sensibilité qu'ailleurs on se ferait
gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austérité de
son caractère. Mais passons à d'autres objets.



             _Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_.


On venait d'ouvrir des caves à Saccara, on avait trouvé dans une
chambre sépulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait
donné deux; je ne pus pas tenir au désir d'en ouvrir une: le citoyen
Geoffroi et moi nous nous mîmes seuls à une table avec tous les moyens
de procéder tranquillement à son ouverture; et, pour ne pas laisser
vieillir mes idées sur cette opération, et n'en pas perdre une
circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque développement,
et d'en faire une espèce de procès-verbal.

Il existe une variété très sensible dans le soin donné à ces
embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le même
pour tous. Cette inégalité de soin dans des momies prises dans la même
cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variété dans le
prix de l'opération, par, conséquent que c'étaient des particuliers qui
faisaient cette dépense, et qu'ainsi il est à présumer que les oiseaux
embaumés n'avaient pas été également nourris dans quelques temples ou
par quelques collèges de prêtres en reconnaissance des services que
rendait l'espèce. S'il en eût été des oiseaux comme du dieu Apis, un
seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par
milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les
reptiles, devait être en vénération dans un pays où ils abondaient à
une certaine époque de l'année; et, comme la cigogne en Hollande, cet
oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque
maison avait les siens affidés, auxquels après leur mort chacun,
suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sépulture. Hérodote dit
qu'on lui avait conté que dans les premiers temps connus il y en avait
en abondance; qu'à mesure que les marais de la Haute Égypte s'étaient
desséchés, ils avaient gagné la Basse pour suivre leur pâture; ce qui
s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en
voit encore quelquefois au lac Menzaléh. Si l'espèce avait déjà diminué
du temps d'Hérodote, il n'est pas étonnant que son existence devienne
presque problématique de nos jours. Hérodote raconte que les prêtres
d'Héliopolis lui avaient dit qu'à la retraite des eaux du Nil il
arrivait, par les vallées qui séparent l'Égypte de l'Arabie, des nuées
de serpents ailés, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et
les dévoraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailés, mais
qu'il était allé dans les vallées, et avait trouvé des squelettes
innombrables de ces monstres. Je crois, n'en déplaise au patriarche de
l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons
d'Arabie, pour le rendre intéressant à l'Égypte qui produit d'elle-même
tant de reptiles malfaisants; mais le respectable Hérodote était Grec,
et il aimait le merveilleux.

Il n'est plus question de serpents ailés en Égypte; mais cet animal y
conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un
jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions
relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec
les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus
d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint à
l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des
serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de
sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les
deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les
appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent;
ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent
quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une
des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là;
effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous
regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.

Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour
commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé à
Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des
psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette
fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la
secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le
flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un
psylle auquel il aurait _soufflé l'esprit_, c'étaient ses expressions.
Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de
m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de
réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette
circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait
pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand
prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment
arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa
suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était
relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient,
et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.

Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de
cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les
irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui
causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur
colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela
de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six
pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis
parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que
les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une
main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en
fis, à leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On
passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents à
qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa
encore les gencives jusqu'à l'amputation totale du palais; cela fait,
il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef,
qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à-dire
qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; à
l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les
jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal
avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait
souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent,
qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta
comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots,
reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel;
mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de
consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était
plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent
encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette
grossière jonglerie finit.

Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute
antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu
Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était
adoré à Éléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent
d'Éden jusqu'à celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit
d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre
première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il
fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il
devint le dieu de la santé; les Égyptiens en attachèrent deux autour
d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde;
les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en
avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent
d'airain chez les Hébreux; celui d'Élerme et le serpent Python chez les
Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans,
etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe
de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il
fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur.
Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé à
ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Écriture: Humilie-toi, et tu
seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.



                                _Ânes_.


Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les
provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y
tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans
toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal,
sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du
nord, est en Égypte, dans le climat qui lui est propre; aussi
semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et
gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il
va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son
cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut
parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que
je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais
connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes,
portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient
d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient
d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs
chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans
mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil
au Caire à l'époque de l'inondation.

Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du
vieux Caire, je fis:

      1° Le dessin de l'aqueduc;
      2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;
      3° Une vue du vieux Caire;
      4° Une autre vue du vieux Caire;
      5° Une vue de Boulac;
      6° Une autre vue des tombeaux des califes;
      7° Une attaque d'Arabes;
      8° Une vue du jardin de l'Institut.



 _Départ du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et de
    Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman_.


J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire
que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait
du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes;
elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux;
c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui
devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses
qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon à
donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des
Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du
Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils
arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un
profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor:
je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général
d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit
qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon
imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et
j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de
Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert
de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours
le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales
remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de
trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous
trois de la famille d'Abraham.

À la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que
pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait
risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les
individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis
et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je
venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des
ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient;
je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après
j'étais déjà en chemin.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de
Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit.
Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui
paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve,
je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est à
gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque
détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît
avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins
d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de
cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de
Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à-dire que la ligne de son
arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il
y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine,
et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est
produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite:
je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus
petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves
des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la
Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont
les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait
Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son
étendue.

L'après midi, vis-à-vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort
grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, à la
grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un
monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et
plus déformée.

Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards,
de hérons, et de pélicans.

Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de
Rigga et Caffr-êl-Risk.

Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit
obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un
infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait
pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque
toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car
nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait
conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé
sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère.
La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais,
aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et,
d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure
et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes
les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au
soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et
les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était
possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la
nature a fixé imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple,
que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des
groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les
montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et
liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur
emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière
aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils
doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.

Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait
lever _le miri_ ou l'imposition territoriale, et une réquisition de
chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des
Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui
lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant
des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'à
l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que
Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer
ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus
remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens
ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le
désaisissement de leur argent.

Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire
des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du
pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que
j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet
espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et
nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus
beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée:
bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est
de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est
construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin
sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de
l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même
dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus
dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a
tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres,
recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et
ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue
commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur
totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de
deux cents pieds.

Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de
sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est
une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute
Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans
le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme
celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert
d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du
grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et
rien de tout cela n'est bon.

Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi
lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce
des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs
aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.

De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une
espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une
enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est
un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé,
avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré,
ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les
habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre
une revanche.

À notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de
dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux
d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant
de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les
crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie
des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et
observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas
d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en
les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière
fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des
nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligée.

De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent
pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique,
tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Égyptienne, ou cassie,
portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer
de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir,
Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et
Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes
campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf
piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous
les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même
étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre
d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un
moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire
pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les
femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous
vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs;
et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent
du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai
sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je
connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le
sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de
Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et
Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les
habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y
avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été
tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment
après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer
quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos
sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait
paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut
bien un autre grief que le premier.

La croyance dans un Être suprême, quelques principes de morale, enfin
tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de
l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités
grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités
vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses
habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des
préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes;
aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance
absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème
prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire à
l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints,
auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où
tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils
révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que
ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir
servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent aux _pauvres d'esprit_,
quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père
de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la
génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces
saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie à
répéter sans cesse le mot _allah_, et à recevoir sans reconnaissance ce
qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des
pierres; d'autres, couverts de chapelets, à chanter des hymnes;
d'autres enfin, tels que les fakirs, à rester immobiles, et absolument
nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une
aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais.
Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport
avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui
recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on
ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des
confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est
mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un
arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru
qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa
décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des
feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient
scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc
elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention;
j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits
sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des
pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une
grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer
l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes,
qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les
miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et
les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que
l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le
siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après
avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais
voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la
nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de
ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné
quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a
qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de
l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent
d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.

À Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la
première fois je trouvai du gazon en Égypte. À peine nous étions
enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous
passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement
ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac
pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.

Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la
conquête de la Haute Égypte, où ce dernier s'était réfugié après la
bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé
prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette
ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses
mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une
flottille qui devait convoyer sa marche.

Informé qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks était
sur des bateaux à Rechuésé, Desaix avait, malgré l'inondation, marché
pour les enlever; et la vingt et unième légère, ayant traversé huit
canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait
atteint le convoi à Bénéseh, chassé les Mamelouks qui devaient le
défendre, et s'en était emparé. Mourat avait fui dans le Faïoum; Desaix
avait rejoint sa division à Abougirgé, avait marché sur
Tarout-êl-Cherif, où il avait pris position à l'entrée du canal Jusef,
pour assurer ses communications avec le Caire. Arrivé à Siouth, où les
Mamelouks n'avaient osé l'attendre, il avait essayé de les joindre à
Bénéadi, où ils s'étaient retirés avec leurs femmes et leurs équipages:
les ayant enfin tous rassemblés dans le Faïoum, il était reparti de
Siouth pour descendre à Tarout-êl-Cherif; il y avait embarqué son armée,
lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgré les obstacles inouïs
qu'offraient les sinuosités de ce canal, malgré les attaques des
Mamelouks, et les oppositions des habitants, étonnés de se voir obligés
de servir au succès d'opérations qu'ils avaient regardées d'abord comme
impossibles. Desaix arriva cependant à la hauteur de Manzoura, sur le
bord du désert, où il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son
embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir
à Minkia; les Mamelouks, encouragés par cette contremarche, harcèlent
les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les
dispersent: le débarquement s'effectue, les troupes se forment en
bataillons carrés; on reprend le chemin du désert, accompagné des
barques, jusque vis-à-vis de Manzoura. Mourat-bey était à deux lieues;
tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, où on
le voit se déployer avec toute la magnificence orientale. Avec des
lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de
pierreries; il était entouré de tous les beys et kiachefs qu'il
commandait. On marche droit à lui; et cette brillante cavalerie,
toujours incertaine dans ses opérations, canonnée par deux de nos
pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrête, se replie et se
laisse chasser jusqu'à Elbelamon. En la suivant, on s'était éloigné des
barques; nous manquions de vivres, il fallut rétrograder pour venir
chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque
avec des cris qui ressemblent à des hurlements: nos canons en éloignent
la masse; mais les plus déterminés viennent avec leurs sabres braver
notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baïonnettes;
la nuit seule nous délivre de leur obstination. On regagne les barques,
on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet
en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir à son armée un
inconnu qui répandait la nouvelle que les Anglais avaient détruit ce
qu'il y avait de Français à Alexandrie, que les habitants du Caire
avaient massacré ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne
restait en Égypte que cette poignée de soldats, que l'on avait vu fuir
la veille, et que l'on allait anéantir: il y eut une fête ordonnée, et
dans cette fête un simulacre de combat, où les Arabes représentant les
Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fête se termina à la
manière des cannibales, c'est-à-dire qu'ils massacrèrent les deux
prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant.

Desaix avait appris que Mourat était à Sediman, qu'il s'ébranlait pour
le joindre et lui livrer bataille; il résolut de l'attaquer lui-même;
dès que nous eûmes quitté le pays couvert et cultivé, et que sur une
surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie féroce se
firent entendre; mais la journée était avancée, les ennemis remirent au
lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée. La nuit se passa en
fêtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les ténèbres
insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier
rayon du jour, on se forma en bataillon quarré avec deux pelotons aux
flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey à la tête de ses
redoutables Mamelouks et huit à dix mille Arabes, couvrant vis-à-vis de
nous un horizon d'une lieue d'étendue. Une vallée séparait les deux
armées; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient;
à peine nous voient-ils engagés dans cette position désavantageuse
qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une
bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressée rend leur nombre
inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première
attaque: ils s'arrêtent, se replient comme pour prendre du champ, et
tombent tous à la fois sur un de nos pelotons; il en est écrasé; tout
ce qui n'est pas tué, par un mouvement spontané se jette à terre: ce
mouvement démasque l'ennemi pour notre grand quarré; il en profite et
le foudroie: ce coup de feu l'arrête de nouveau, et le fait encore se
replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble
les blessés. Nous sommes de nouveau attaqués en masse, non plus avec
les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est égale
des deux côtés; ils avaient celle de l'espérance, nous avions celle
de l'indignation: nos canons de fusils sont entamés de leurs coups de
sabres; leurs chevaux sont précipités contre nos files, qui n'en sont
point ébranlées; ces animaux reculent à la vue de nos baïonnettes;
leurs maîtres les poussent tournés en arrière, dans l'espoir d'ouvrir
nos rangs à force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est
dans l'unité de leurs efforts se pressent sans désordre, attaquent sans
engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mêlée: les
tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un délire de
fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous
atteindre, et, comme si ce combat dût être le dernier, nous les voyons
jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol
en est jonché. Ceux qui sont démontés se traînent sous les baïonnettes,
et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le
mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur
sang, qui se mêle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisé leur
animosité. Un des nôtres, renversé, avait joint un Mamelouk expirant,
et l'égorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'état où tu es,
peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien à votre
aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment à vivre,
il faut bien que je jouisse un peu.

Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tué bien du
monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position
n'était pas devenue plus avantageuse: à peine s'étaient-ils retirés,
que, nous laissant à découvert, ils firent jouer une batterie de huit
canons, qu'ils avaient masquée, et qui, à chaque décharge, emportait
six à huit des nôtres. Il y eut un moment de consternation et de
stupeur; le nombre des blessés augmentait à chaque instant. Ordonner la
retraite était rendre le courage à l'ennemi et s'exposer à toute sorte
de dangers; différer était accroître inutilement le mal et s'exposer à
périr tous: pour marcher il fallait abandonner les blessés, et les
abandonner, était les livrer à une mort assurée; circonstance affreuse
dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous
faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisée, reste immobile
un instant; l'intérêt général commanda; la voix de la nécessité couvrit
les cris, des malheureux blessés, et l'on marcha. Nous n'avions à
choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation
extrême avait, tellement rapproché tous les intérêts, que l'armée
n'était plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait
nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie légère, commandée
par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de célérité;
et tandis, qu'elle démonte en courant quelques canons des Mamelouks,
nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnée; cette cavalerie à
l'instant s'étonne, s'ébranle, se replie, s'éloigne, et disparaît comme
une vapeur; cette masse décuple de forces s'évanouit, et nous laisse
sans ennemis.

Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus éclatante,
de résultat moins prévu; c'était un rêve dont il ne restait qu'un
souvenir de terreur: pour la représenter j'en fis deux dessins.

L'avantage réel que nous obtînmes à la bataille de Sediman fut de
détacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter
parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner à ces derniers notre
manière de combattre; malgré la disproportion du nombre, la position
désavantageuse où nous nous étions trouvés, malgré les circonstances
qui avaient favorisé leurs armes, et qui avaient dû faire croire à
notre destruction totale, le résultat du combat n'avait été pour eux
que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espéra plus
d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses
attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens
de le vaincre; nous fumes réduits à poursuivre un ennemi rapide et
léger, qui, dans son inquiète précaution, ne nous laissait ni repos ni
sécurité. Notre manière de guerroyer allait être la même que celle
d'Antoine chez les Parthes: les légions romaines renversant les
bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de résistance que
l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, épuisées de pertes
journalières, fatiguées de victoires, elles tinrent à fortune de sortir
du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjugué,
venait le lendemain d'une défaite harceler avec une audace toujours
renaissante ceux à qui la veille il avait abandonné un champ de
bataille toujours inutile au vainqueur.

La chaleur des jours, la fraîcheur des nuits dans cette saison, avaient
affligé l'armée d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est
inévitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont
suivies de bivouacs dans lesquels l'humidité de l'air répercute la
transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou
les yeux ou les entrailles.

Desaix, pressé de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la
province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante
hommes à Faïoum, et part pour réduire les villages que Mourat-bey avait
soulevés. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un
nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y
étaient restés malades.

Le général Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de
l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de
valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir
fait un massacre épouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute
l'armée marche sur Bénésouef pour disputer à Mourat-bey le miri de
cette riche province.

Arrivé à Bénésouef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre
en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il
croyait nécessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat à
combattre. Redoutant les délices de la capitale, je restai à Bénésouef;
quelque peu pittoresque qu'il fût, j'en fis le dessin.



  _Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures
                             sur le Cours du Nil_.


Sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis de Bénésouef, la chaîne arabique
s'abaisse, s'éloigne, et forme la vallée de l'Araba ou des Chariots,
terminée par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux
patriarches des Cénobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs
de la secte monastique, les créateurs de ce système contemplatif, si
inutile à l'humanité, et si longtemps respecté par les peuples trompés.
Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints
ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit,
dit-on, le Mont Sinaï au-delà de la Mer Rouge. L'embouchure de cette
vallée du côté du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande
étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée: au-delà de cette
bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le
sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dévastation
journalière, produite par l'empiètement continuel du désert sur le sol
inondé.

Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux
pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de
penser que là étaient des champs cultivés, qu'ici croissaient des
arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu;
autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages
muets sont comme les morts dont les cadavres épouvantent.

Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le
désignaient par l'entrée mystérieuse de Typhon dans le lit de sa
belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un désert aussi
affreux que les déserts qui l'avoisinent; et ce grand événement
arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans
quelques-unes des vallées qui le bordent que dans le lit où il coule
maintenant, et qu'il élève tous les jours. Cette idée qui paraît
d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux.
L'élévation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal
artificiel, qui aurait déjà laissé le Faïoum sous les eaux, si le
calife Jusef n'eût pas élevé des digues sur les anciennes, et creusé un
canal d'embranchement au-dessous de Bénésouef, pour rendre au fleuve
une partie des eaux que le débordement verse chaque année dans ce vaste
bassin. Sans les chaussées faites pour arrêter l'inondation, les
grandes crues ne feraient bientôt qu'un grand lac de toute cette
province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une
inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassé les
digues d'Hilaon, il y eut à craindre que toute la province ne restât
sous les eaux, ou que le Nil ne reprît une route qu'il est presque
évident qu'il a déjà tenue dans des siècles bien reculés. C'est donc
pour remédier à cet inconvénient qu'on a fabriqué près d'Hilaon une
digue graduée, où, dès que l'inondation est arrivée à la hauteur qui
arrose cette province sans la submerger, il y a une décharge qui en
partage la masse, en fait entrer la quantité nécessaire pour arroser le
Faïoum, fait dériver le surplus, et la force à revenir au fleuve par
d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système,
on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont
nous avons connaissance, tout le Delta n'était qu'un grand golfe dans
lequel entraient les eaux de la Méditerranée; que le Nil passait à
l'ouverture de la vallée qui entre dans le Faïoum; que par le fleuve
sans eau il allait former le Maréotis, qui en était l'embouchure dans
la mer, ainsi que le lac Madier l'était de la bouche Canopite, et que
les lacs de Bérélos et de Menzaléh le sont encore des bouches
Sébénitique, Mendeisienne, Tanitique, et Pélusiaque; que le lac
Bahr-Belamé ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce
fleuve, dans lequel on trouve en pétrification d'irrévocables
témoignages de débordement, de végétations, et de travaux humains, qui
attestent que ce sol a été exhaussé par le cours du fleuve, et par
cette perpétuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de
l'ouest à l'est; que le Nil, à une certaine époque, trouvant plus de
pente au nord qu'au nord-ouest, où il coulait, s'est précipité dans le
golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formé d'abord des marais,
et puis enfin le Delta. Il résulterait de là que les premiers travaux
des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac
Bathen et la première digue, n'ont été faits d'abord que pour retenir
une partie des eaux du débordement, pour en arroser la province
d'Arsinoé, qui menaçait de devenir stérile, et que, dans un temps
postérieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et
ne pouvant plus arroser le Faïoum, on a été obligé de prendre le fleuve
de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom
du calife qui aura fait cette grande opération; mais en même temps,
craignant que dans les grandes inondations le Faïoum ne fût inondé sans
retour, ce prince aura élevé tout d'un temps de nouvelles digues sur
les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les
deux canaux de Bouche et de Zaoyé, pour faire rentrer dans le fleuve le
superflu des eaux.

Les observations sur les nivellements et sur les travaux des Égyptiens
aux diverses époques, des plans et des cartes exacts, seront peut-être
quelque jour le résultat d'une possession tranquille: ils établiront
des certitudes à la place des systèmes; ils feront connaître à quel
degré les Égyptiens se sont de tout temps occupés du régime des eaux et
combien même, dans les siècles d'ignorance, ils ont encore dans cette
partie conservé d'intelligence. Après cela, si le Nil continue à
appuyer sur sa droite, à grossir, comme il fait déjà, la branche de
Damiette aux dépens de celle de Rosette; s'il abandonne cette dernière
comme il a déjà fait de celle du fleuve sans eau, et ensuite de celle
de Canope; s'il laisse enfin le lac de Bérélos pour se jeter tout
entier dans celui de Menzaléh, ou former de nouvelles branches et de
nouveaux lacs à la partie orientale de Péluse; si la nature enfin,
toujours plus forte que tout ce qu'on peut lui opposer, a condamné le
Delta à devenir un sol aride, les habitants suivront le Nil dans sa
marche, et trouveront toujours sur ses rives l'abondance qu'entraînent
partout ses bienfaisantes eaux.



  _Suite de la Description de la Haute Égypte.--Beautés de la Nature.
        Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun_.


D'abord après le départ de Desaix, nous allâmes faire des
reconnaissances, et une tournée pour la levée des contributions: nous
visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du Faïoum, à une
demi lieue à l'ouest de Bénésouef; nous passâmes le canal; et, après
deux heures de marche, nous arrivâmes à Davalta, beau village,
c'est-à-dire beau paysage; car en Égypte, lorsque la nature est belle,
elle est admirable en dépit de tout ce que les hommes y ajoutent, et
n'en déplaise aux détracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre
ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie
la nature ici crée d'elle-même des bocages de palmiers, sous lesquels
se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et
le grenadier; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mélange
de feuillage et de verdure; que lorsque ces bosquets sont entourés à
perte de vue par les champs couverts de doura déjà mûr, de cannes à
sucre prêtes à être recueillies, de champs de blés, de lin, et de
trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol à mesure que
l'inondation se retire; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a
sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui
annonce déjà l'abondance de l'été; il faut bien dire avec ce voyageur
que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement
organisé, et qu'il ne lui manque que des collines ombragées d'où
couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population
industrieuse, et l'éloignement des Bédouins, pour en faire le plus beau
et le meilleur de tous les pays.

En traversant la riche contrée que je viens de décrire, où l'oeil
découvre vingt villages à la fois, nous arrivâmes à Dindyra, où nous
nous arrêtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, située à l'entrée
du Faïoum, semble de là une forteresse élevée pour la commander.
Serait-ce la pyramide de Mendes? Le canal de Bathen, qui y aboutit,
n'est-il pas le Moeris creusé de mains d'hommes, ainsi que le croient
Hérodote et Diodore? car le lac de Birket-êl-Kerun, qui est le Moeris
de Strabon et de Ptolémée ne peut jamais être regardé que comme
l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumés que nous soyons aux travaux
gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils
eussent creusé un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens
et les géographes anciens ont dit du lac de Moeris est équivoque et
obscur: on voit évidemment que ce qu'ils en ont écrit leur a été dicté
par ces collèges de prêtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait
leur pays, et qui auront jeté d'autant plus facilement un voile
mystérieux sur cette province qu'elle était écartée de la route
ordinaire; et de là sont venus ce lac creusé de trois cents pieds de
profondeur, cette pyramide élevée au milieu, ce fameux labyrinthe, ce
palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin
tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout
ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, à l'aspect
de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est
celui de Bathen, et qui était encore sous l'eau de l'inondation
lorsqu'à plusieurs reprises nous nous en sommes approchés; que la
pyramide d'Hilahoun peut être celle de Mendes, qui aurait été bâtie à
l'extrémité de ce canal, qui serait le Moeris; que le lac
Birket-êl-Kerun n'est qu'un dépôt d'eau qui a dû toujours exister, et
dont le bassin aura été donné par le mouvement du sol, entretenu et
renouvelé chaque année de l'excédent du débordement qui arrose le
Faïoum; les eaux en seront devenues saumâtres à l'époque où le Nil aura
cessé de couler par la vallée du fleuve sans eau. Les preuves de ce
système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve
prolongé jusqu'à la mer, ses dépositions et ses incrustations, la
profondeur du lac, son extension, sa masse appuyée au nord à une chaîne
escarpée, qui court de l'est à l'ouest, et dérive au nord-ouest pour
suivre en s'abaissant jusqu'à la vallée du fleuve sans eau; enfin les
lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaîne au nord de la
pyramide qui ferme l'entrée de la vallée, coupée à pic, comme presque
toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore
aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve à sec et de ses
destructions.

Les ruines que l'on trouve près de la ville de Faïoum sont sans doute
celles d'Arsinoé: je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont à
la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun; mais on
m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un
portique décoré de quelques hiéroglyphes.

La pyramide d'Hilahoun, la plus délabrée de toutes les pyramides que
j'aie vues, est aussi celle qui avait été bâtie avec le moins de
magnificence; sa construction est composée de masses de pierres
calcaires, qui servent de noyau à un monceau de briques non cuites:
cette frêle construction, ancienne peut-être que les pyramides de
Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est
favorable aux monuments; ce qui serait dévoré par quelques uns de nos
hivers résiste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de
siècles.



                     _Aventure arrivée à l'Auteur_.


Il est des heures malencontreuses où tous les mouvements que l'on fait
sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette
tournée pour rentrer à Bénésouef, le général me charge d'aller porter
un ordre à la tête de la colonne: je me mets au galop; un soldat qui
marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne à gauche comme je
passais à sa droite, et par ce mouvement me présente sa baïonnette que
je n'ai plus le temps d'éviter, et dont le coup me soulève de ma selle,
et le contrecoup jette le soldat par terre: voilà un savant de moins,
dit-il en tombant; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'était
point militaire était savant: quelques piastres que j'avais dans la
petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier;
j'en fus quitte pour un habit déchiré. Arrivé à la tête de la colonne,
j'y trouve l'aide de camp Rapp: nous étions bien montés, le pas de nos
chevaux avait devancé l'infanterie; c'était à la tombée du jour; plus
on approche du tropique et moins il y a de crépuscule, le soleil
plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscurité suit
immédiatement ses derniers rayons. Les Bédouins infestaient la campagne;
nous apercevons quelques points dans la plaine qui était immense; Rapp
me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons
l'espace, et arrivons à Bénésouef. Je savais que le parti le plus hardi
était celui que préférait mon compagnon: j'accepte le dernier; nous
piquons des deux, et bravons les Bédouins, dont c'était l'heure de la
chasse: la course était longue; nous doublons le mouvement; mon cheval
s'échauffe, et m'emporte; la nuit arrive, elle était noire lorsque je
me trouve sous les retranchements de Bénésouef. Je crois pouvoir tenir
la même route que le matin; mon cheval bronche, je le relève d'un coup
d'éperon; il saute un fossé qu'on avait fait dans la journée, et je me
trouve de l'autre côté, le nez contre une palissade, sans pouvoir
avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait crié, je
n'avais pas entendu; elle tire, j'appelle en français; elle me demande
ce que je fais là, me gronde, me renvoie; et voilà le maladroit ou le
savant avec un coup de baïonnette, un coup de fusil, querellé, et
ramené chez lui comme un écolier sorti sans permission de son
collège.



  _Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de
                                Juseph_.


Le 9 Décembre, le général Desaix revint du Caire, amenant douze cents
hommes de cavalerie, six pièces d'artillerie, six djermes armées et
bastinguées, et deux à trois cents hommes d'infanterie; ce qui faisait
sa division, forte de trois mille hommes d'infanterie, douze cents
chevaux, et huit pièces d'artillerie légère: il avait ainsi tout ce
qu'il fallait poursuivre, attaquer, et battre Mourat-bey, s'il voulait
se laisser approcher: nous étions pleins de courage et d'espoir.
J'étais peut-être le seul qui dans tout cela n'eût à acquérir ni gloire
ni grade; mais je ne pouvais me défendre de m'enorgueillir de mon
énergie; mon amour-propre était exalté de marcher avec une armée toute
brillante de victoires, d'avoir repris mon poste à l'avant-garde de
l'expédition, d'être sorti le premier de Toulon, et de marcher avec
l'espoir d'arriver le premier à Syène, enfin de voir mes projets se
réaliser, et de toucher au but de mon voyage: en effet ce n'était que
de là que commençait la partie importante de mon expédition
particulière; j'allais défricher, pour ainsi dire, un pays neuf;
j'allais voir le premier, et voir sans préjugé; j'allais fouler une
terre couverte de tout temps du voile du mystère, et fermée depuis deux
mille ans à tout Européen. Depuis Hérodote jusqu'à nous, tous les
voyageurs, sur les pas les uns des autres, ont remonté rapidement le
Nil, n'osant perdre de vue leurs barques, ne s'en éloignant quelques
heures que pour aller avec inquiétude à quelques cent toises visiter
rapidement les objets les plus voisins; ils s'en rapportaient à des
récits orientaux pour tout ce qui n'est pas sur les bords du fleuve.
Encouragé par l'accueil que me faisait le général en chef, secondé par
tous les officiers qui partageaient mon amour pour les arts, je ne
craignais plus que de manquer de temps, de crayons, de papier, et de
talent: j'étais accoutumé au bivouac, et le biscuit de munition ne
m'épouvantait pas; Je ne craignais de Mourat-bey que de le voir entrer
dans le désert, et nous promener de Bénésouef au Faïoum, et du Faïoum à
Bénésouef.

Enfin nous partîmes de cette ville le 16 décembre au soir: le spectacle
du départ était admirable; je regrettai d'être trop occupé pour en
pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'étendue: tout
respirait la joie et l'espérance. À la tombée du jour, nous fûmes
attristés par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonné;
le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons désertes, combien de
tels objets apportent d'idées mélancoliques! c'est la tyrannie qui
commence cette affreuse dépopulation, qu'achèvent le désespoir et le
crime. Lorsque le maître d'un village a exigé tout ce que le pays peut
donner, que la misère des habitants est encore troublée par de
nouvelles demandes, réduits au désespoir, ils opposent la force à la
force; dès lors, en état de guerre, on leur court sus; et si, en se
défendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs
tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie,
et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayés de
la société, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans
leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent
de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y
reparaissent plus que momentanément pour épouvanter ceux, qui
pourraient vouloir leur succéder. C'est ainsi que ces villages, devenus
l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines,
silence et désolation.

Nous arrivâmes à El-Beranqah à une heure de nuit; nous en partîmes dès
la pointe du jour; nous vînmes déjeuner à Bébé, village considérable,
qui n'a rien de particulier que de posséder le poignet de Saint George,
relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaîne
arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert
sur sa rive.

À Miniel-Guidi, nous fumes retardés par des accidents arrivés aux
trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprîmes
là que les Mamelouks étaient à Fechneh. Pendant que nous attendions
assis à l'ombre, on amena au général Desaix un criminel. On criait,
«C'est un voleur; il a volé des fusils aux volontaires, on l'a pris sur
le fait»; et nous vîmes paraître un enfant de douze ans, beau comme un
ange, blessé au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure
sans émotion: il se présenta d'un air naïf et confiant au général,
qu'il reconnut aussitôt pour son juge. Ô puissance de la grâce naïve!
pas un assistant n'avait conservé de colère. On lui demanda qui lui
avait dit de voler ces fusils: _Personne_; qui l'avait porté à ce vol:
_Il ne savait, le fort_; s'il avait des parents: _Une mère, seulement,
bien pauvre et aveugle_; le général lui dit que s'il avouait qui
l'avait envoyé, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait à se taire,
il allait être puni comme il le méritait: _Je vous l'ai dit, personne
ne m'a envoyé, Dieu seul m'a inspiré_; puis mettant son bonnet aux
pieds du général: _Voilà ma tête, faites-la couper_. Religion fatale,
où des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'héroïsme
et la scélératesse! Pauvre petit malheureux! dit le général; qu'on le
renvoie. Il vit que son arrêt était prononcé; il regarda le général,
celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre,
il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au
fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène.
C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaître la morale des
nations; c'est par des anecdotes, plutôt que par des discussions, que
l'on peut développer l'influence des religions et des lois sur les
peuples.

À cette scène touchante succéda un événement étrange, de la pluie! elle
nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et
le premier parfum du printemps au 17 Décembre. Quelques moments après
on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient à deux lieues
de là avec une armée de paysans: dès lors allégresse; bataille pour le
soir ou au plus tard pour le lendemain. À l'approche de Fechneh nous
découvrîmes un détachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher à la
demi portée du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps était
à Saste-Elsayéné, à une lieue plus loin; les canons se faisaient
attendre, leur marche était à chaque instant arrêtée par les canaux; et,
malgré la volonté du général de joindre l'ennemi, et de l'attaquer
avant même que l'ordre de bataille fût complet, nous ne pûmes arriver à
Saste qu'à la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en
étaient sortis. À Saste, nous sûmes qu'ils avaient appris notre marche
à la moitié de la journée, dans le moment où les habitants débattaient
leurs intérêts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et
dès lors ils ne pensèrent plus qu'à charger leurs chameaux, nous
nommant _fléau de Dieu_, envoyé pour les punir de leurs fautes; et en
vérité ils auraient pu employer des expressions moins pieuses.

Ils allumèrent des feux qui furent bientôt éteints. Nous partîmes le 18
à la pointe du jour; ils nous avaient précédés de deux heures, et
avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en
s'éloignant du Nil, entre le Bar Juseph et le désert, abandonnant le
pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversée, je ne
trouvai point ce canal droit comme il est tracé sur toutes les cartes:
un nivellement général pourrait seul faire connaître le système et le
régime des arrosements, et ce qui appartient à la nature ou aux travaux
des hommes dans cette partie intéressante de l'Égypte. Vers le soir,
nous traversâmes à gué le canal de Juseph, qui à cet endroit paraît
n'être que la partie la plus basse de la vallée, le réceptacle de
l'écoulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se
manifeste nulle part. Le secret sûr tout cela est réservé à une grande
opération faite en temps de paix, qui pourra déterminer ce qu'il y
aurait à faire pour recouvrer les avantages négligés ou perdus de ce
mystérieux canal. Ce travail important aurait été celui du général
Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au
bien de tous, si la mort n'eût enlevé dans sa personne un ami tendre au
général en chef, un bienfaiteur à l'Égypte entière.

Au simple examen de ces nivellements, je serais porté à croire que
cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussés
du Nil, et qu'après l'inondation générale le refoulement des eaux les
fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute
Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans
cette région ni vallées ni canaux pour s'écouler après l'inondation,
cette grande masse pénètre l'épaisseur du sol végétable, rencontre une
couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son
décroissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne
serait-ce pas à cette même opération de la nature que l'on doit les
oasis?

Nous vîmes des outardes; elles étaient plus petites que celles d'Europe,
ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents.
Nous nous approchâmes du désert, _qui marchait à nous_; car, comme
l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit
sans cesse l'Égypte. Les montagnes étaient encore à deux lieues, et
nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les déserts et les
terres cultivées. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que
les Mamelouks en étaient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des
nouvelles à Paris d'un quartier à l'autre, on en fait aussi dans une
division de l'avant-garde au grand corps; mais comme à l'armée il n'est
jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci
pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vînmes
coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers.

Le 19, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route avec le constant
espoir de joindre l'ennemi; nous apprîmes qu'il avait marché toute la
nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait à chaque
instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils
avaient encore pour eux le désert, au milieu duquel ils défiaient notre
ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientôt nos chevaux de traits
furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route à Benesech, où
heureusement pour moi on fut obligé de faire halte.



               _Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du
                       Désert.--Pillage d'Elsack_.


Benesech fut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du
trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son
ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des
colonnes en marbre dans les mosquées, et enfin une colonne debout, avec
son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce
fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le désir de dessiner,
surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait
prendre les devants: ce n'était pas sans quelque danger que j'étais
arrivé seul une demi-heure avant la division; mais rester après eût été
plus périlleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir à cheval
et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne
debout qui soit restée de son ancienne splendeur: de ce point on
aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au
lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un
sentiment mélancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourée d'une
plaine fertile, éloignée de deux lieues de la chaîne libyque, a disparu
sous le sable; l'ancien Benesech, au-delà d'Oxyrinchus, a disparu aussi
sous le sable; la nouvelle ville est obligée de fuir ce fléau en lui
abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se
retrancher au-delà du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la
menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour
consoler vos yeux des horreurs du désert; du désert! nom terrible à qui
l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont
la surface ne vous présente si elle est unie qu'une tâche pénible à
parcourir, où la colline ne vous cache ou ne vous découvre que la
décrépitude et la décomposition, où le silence de la non-existence
règne seul sur l'immensité. C'est pour cela sans doute que les Turcs
vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le désert, c'est la
mort et le néant.

Fatigué de dessiner, je me livrais, me croyant seul, à toute la
mélancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la
même attitude que moi, pénétré des mêmes sensations:

«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature?
rien n'y reçoit la vie; tout semble être là pour attrister ou
épouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment
les trois parties du monde, a manqué tout à coup d'un élément
lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment
faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutôt, lui
dis-je, la décrépitude de la partie du monde la plus anciennement
habitée? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a
réduite en cet état? Dans ce désert il y a des vallées, des bois
pétrifiés; il y a donc eu des rivières, des forêts; ces dernières
auront été détruites; dès lors plus de rosée, plus de brouillards, plus
de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.»

Nous trouvâmes dans les mosquées de Benesech une quantité de colonnes
de différents marbres, qui sont sans doute les dépouilles de l'antique
Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens.

Nous nous remîmes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie
ressemble à la Marne: après une lieue, nous vîmes une explosion
considérable dont nous n'entendîmes pas le bruit; nous pensâmes que
c'était un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sûmes que
c'était une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un
quart d'heure après nous nous saisîmes d'un convoi de huit cents
moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir;
enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journée.
Nous arrivâmes à Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du
pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien
dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'étaient sauvés dans
les champs: on leur dit de revenir; ils nous répondirent froidement:
Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs déserts ne sont-ils pas
pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien à répondre à cette
phrase laconique.



            _Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh_.


Le lendemain 20 n'offrit rien de très intéressant. Nous trouvâmes le
lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de
l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous éclaircira
l'histoire ténébreuse de ses irrigations tant anciennes que modernes;
avant cette opération tous les raisonnements seraient téméraires, et
les assertions illusoires. Nous vînmes coucher à Tata, grand village,
habité par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey,
laissant à notre disposition une belle maison, et des matelas sur
lesquels nous passâmes une nuit délicieuse: nous pouvions si rarement
dormir avec quelque commodité!

Le lendemain, 21 Décembre, nous traversâmes des champs de pois et de
fèves déjà en grains, et d'orge en fleur.

À midi, nous arrivâmes à Mynyeh, grande et jolie ville, où il y avait
autrefois un temple à Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de
belles colonnes de granit dans la grande mosquée, colonnes bien
fuselées, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple
d'Anubis? je ne sais; mais elles étaient sûrement d'un temps postérieur
à celles des temples de la haute antiquité égyptienne que j'ai vus dans
la suite de mon voyage.

Les Mamelouks étaient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manqué
d'être surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après;
ils avaient été obligés d'abandonner cinq bâtiments armés de dix pièces
de canon, et d'un mortier à bombe; ils en avaient enterré deux autres:
plusieurs déserteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre.

Mynyeh était la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue;
d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situées, et le Nil
coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin.

De Mynyeh à Come-êl-Caser, où nous couchâmes, la campagne est plus
abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues,
et les villages si nombreux et si rapprochés, qu'au milieu de la plaine
j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'étaient point attristés
par des monticules de décombres, mais tellement plantés d'arbres
touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont
transmis des habitations des îles de la Mer Pacifique.



                  _Achmounin.--Portique d'Hermopolis_.


Le lendemain, à onze heures, nous nous trouvâmes entre Antinoë et
Hermopolis. Je n'étais pas très curieux de visiter Antinoë; j'avais vu
des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne
pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brûlais
d'aller à Hermopolis, où je savais qu'il y avait un portique célèbre;
aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons
prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons à Achmounin,
pendant que l'infanterie se rendra à Melaui.

En approchant de l'éminence sur laquelle est bâti le portique, je le
vis se dessiner sur l'horizon, et déployer des formes gigantesques:
nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientôt après, à travers des
montagnes de débris, nous atteignîmes à ce beau monument, reste de la
plus haute antiquité.

Je soupirais de bonheur: c'était, pour ainsi dire, le premier produit
de toutes les avances que j'avais faites; c'était le premier fruit de
mes travaux; en exceptant les pyramides, c'était le premier monument
qui fût pour moi un type de l'antique architecture égyptienne, les
premières pierres qui eussent conservé leur première destination, qui,
sans mélange et altération m'attendissent là depuis quatre mille ans
pour me donner une idée immense des arts et de leur perfection dans
cette contrée. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau,
et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil édifice, croirait
qu'il y a un grand intervalle entre lui et les êtres qui l'ont
construit: sans avoir aucune idée de l'architecture, il dirait: Ceci
est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les
Égyptiens qui ont inventé et perfectionné un si grand et si bel art?
c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus
douter dès le premier instant que j'aperçus cet édifice, c'est que les
Grecs n'avaient rien inventé et rien fait d'un plus grand caractère. La
première idée qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais
quitter ce grand objet, c'est que mes moments étaient comptés, et que
le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que
j'éprouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de
l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main à l'oeuvre, je
n'osais m'éloigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je
ne me mis à l'ouvrage qu'en désirant bien sincèrement qu'un autre plus
heureux que moi pût faire un jour ce que j'allais ébaucher.

Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il
rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants,
les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur
masse quelque chose d'imposant qui arrête la critique: ici on n'ose
adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beauté des
lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements,
qui font richesse de près, sans nuire à la simplicité qui produit le
grand. Le nombre immense des hiéroglyphes qui couvrent toutes les
parties de cet édifice, non seulement n'ont point de relief, mais ne
coupent aucune ligne, disparaissent à vingt pas, et laissent à
l'architecture toute sa gravité. La gravure, plus que la description,
donnera une idée précise de ce qui est conservé de cet édifice;
l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les
dimensions que j'ai pu m'en procurer.

Parmi les monticules, à deux cents toises du portique, on voit à demi
enfouis d'énormes quartiers de pierres, et des substructions, qui
paraissent être celles d'un édifice auquel appartenaient des colonnes
de granit, enfouies, et qu'à peine on distingue à la superficie du sol:
plus loin, toujours sur les décombres de la grande Hermopolis, est
bâtie une mosquée, où il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de
médiocre grandeur, et toutes retouchées par les Arabes; ensuite vient
le gros village d'Achmounin, peuplé d'environ cinq mille habitants,
pour lesquels nous fûmes une curiosité aussi étrange que leur temple
l'avait été pour nous.

Nous vînmes coucher à Melaui, à une demi lieue de chemin d'Achmounin.
Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez déjà Hermopolis,
après m'avoir fatigué de longues descriptions de monuments, et vous
passez rapidement quand vous pourriez m'intéresser; qui vous presse?
qui vous inquiète? n'êtes-vous pas avec un général instruit qui aime
les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est
vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le
sort du voyageur: le général, très bien intentionné, mais dont la
curiosité est bientôt satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures
que trois cents hommes sont à cheval, il faut que je les loge, il faut
qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela
d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-être bien faim,
qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze à seize heures par jour à
cheval, que le désert a déchiré ses paupières, et que ses yeux brûlants
et douloureux ne voient plus qu'à travers d'un voile de sang.



 _Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--Bénéadi.
                   Siouth.--Tombeaux de Licopolis_.


Melaui est plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en
sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison
de Mamelouks qui serait facile à fortifier.

Nous étions rentrés tard; j'avais perdu du temps à parcourir la ville
et à aller chercher mon quartier: j'étais logé hors les murs, et devant
une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriétaire, aisé,
était assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le
général Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi;
il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tenté. À peine
endormi, je suis réveillé par une agitation que je prends pour une
fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque
minute, passant de l'effroi d'une maladie grave à l'affaissement de la
lassitude; prêt à m'évanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, à
moitié endormi, Je suis bien mal; je lui réponds, Je n'en puis plus: ce
dialogue nous réveille tout à fait; nous nous levons, nous sortons de
la chambre, et, à la clarté de la lune, nous nous trouvons rouges,
enflés, méconnaissables; nous ne savions que penser de notre état,
lorsque, bien éveillés, nous nous apercevons que nous sommes devenus la
proie de toutes sortes d'animaux immondes.

Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels
le propriétaire se réserve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a
de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent
d'insectes dévorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journée;
la dureté de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hôte,
qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien à notre
fuite. Nous nous débarrassâmes comme nous pûmes des plus affamés de nos
convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille
hospitalité.

Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils étaient toujours à
quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils
dévastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre
nous. Vers le soir nous vîmes arriver une députation avec des drapeaux
en signe d'alliance; c'étaient des Chrétiens auxquels ils avaient
demandé une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant
pu les leur donner, ils avaient tué soixante des leurs; un tel procédé
ayant irrité les Chrétiens, ils avaient de leur côté tué huit Mamelouks,
dont ils nous proposaient de nous apporter les têtes: ils parlaient
tous à la fois, répétaient cent fois les mêmes expressions; mais
heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de
luzerne, ce qui offrit un rafraîchissement à la députation, qui se mit
à manger de l'herbe comme d'un mets délicieux dont on craint de perdre
l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi à
dessiner un député comme il venait d'interrompre sa harangue.

Nous vînmes coucher à Elgansanier, où nous fûmes assez bien logés dans
un tombeau de santon.

Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les
Mamelouks étaient à Bénéadi, où nous courûmes les chercher. Électrisé
par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois
qu'il était question de Mamelouks, sans réfléchir que j'étais là sans
animosité ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais
dégradé les antiquités, je n'avais rien à leur reprocher; que, si la
terre que nous foulions leur était mal acquise, ce n'était pas à nous à
le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession
établissaient leurs droits: mais les apprêts d'une bataille présentent
tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les
résultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent,
qu'ils laissent peu de place aux réflexions morales; il n'est plus
alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intérêt, qu'on
veut gagner quand on joue.

Nous arrivâmes à Bénéadi, et notre espérance fut encore déçue cette
fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa
dans le désert. Bénéadi est un riche village d'une demi lieue de long,
avantageusement situé pour le commerce des caravanes de Darfour;
possédant un territoire abondant, sa population a toujours été assez
nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et
ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait
temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales
qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait à des
conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces
procédés sous les dehors de la cordialité. Entourés d'arabes dont ils
ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils
peuvent par conséquent disposer, les habitants de Bénéadi ont une
influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un
gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous
reconduisirent au-delà de leur territoire, sans que nous fussions
tentés ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vînmes
coucher à Benisanet.

Le 25, avant d'arriver à Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une
écluse, et une levée pour retenir les eaux du Nil après l'inondation;
ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques,
sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la
distribution des eaux dans la Haute Égypte était faite avec plus
d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples.

Siouth est une grande ville bien peuplée, sur l'emplacement, suivant
toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du
Loup dans un pays où il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du
nord? était-ce un culte emprunté des Grecs? et les Latins, qui nous ont
transmis cette dénomination dans des siècles où l'on s'occupait peu de
l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune différence entre le chacal
et le loup? On ne trouve point d'antiquités dans la ville; mais la
chaîne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande
quantité de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle
n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous étions arrivés
à une heure après-midi; il y eut des vivres à prendre pour l'armée, des
malades à envoyer à l'ambulance, des barques et des provisions, que les
Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on
résolut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth
moderne, à une demi lieue de la chaîne libyque.

Je courus bien vite la visiter; j'étais si envieux de toucher à une
montagne égyptienne! J'en voyais deux chaînes depuis le Caire sans
avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle
que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formée de couches
horizontales, et régulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres,
plus ou moins blanches, entrecoupées de gros cailloux mamelonnés et
concentriques, qui semblent être les noyaux ou les ossements de cette
longue chaîne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction
totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de
l'air salin qui pénètre chaque partie de la surface de la pierre
calcaire, la décompose, et la fait, pour ainsi dire, couler en
ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis
sont roulés par les vents, et de proche en proche, changent les
villages et les champs fertiles en de tristes déserts. Les rochers sont
à près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie
maison du kiachef qui gérait pour Soliman bey. Les rochers sont creusés
par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, décorés avec plus ou
moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute
sur l'antique proximité d'une grande ville: je dessinai un des
principaux de ces monuments, et le plan intérieur. Tous les parvis
intérieurs de ces grottes sont couverts d'hiéroglyphes; il faudrait des
mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des années
pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par
la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employé
d'ornements, dans leur architecture, tous les méandres, les
enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici
exécuté avec un goût, une délicatesse exquise. Si une telle excavation
est une seule et même opération, comme la régularité de son plan
semblerait l'indiquer, c'était une grande entreprise que la fabrication
d'un tombeau: mais il est à croire qu'il servait à perpétuité à toute
une famille, à une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte
aux morts: car, si l'on n'eût jamais pensé à rentrer dans ces monuments,
à quoi eussent servi ces décorations si recherchées, ces inscriptions
qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? À
diverses époques ou fêtes de l'année, chaque fois qu'on y ajoutait
quelques nouvelles sépultures, il s'y célébrait sans doute quelques
_fonctions_ funèbres où la magnificence des cérémonies était jointe à
la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les
richesses des décorations de l'intérieur sont d'un contraste frappant
avec la simplicité de l'extérieur, qui est la roche toute brute, ainsi
qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une
avec un simple salon, qui servait à une innombrable quantité de
sépultures prises en ordre dans les roches; elle avait été toute
fouillée pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques
fragments, comme du linge, des mains, des têtes, des os épais. Outre
ces principales grottes, il y en a une telle quantité de petites, que
la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin,
au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavités
sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a été
habitée par de pieux solitaires; à travers les rochers, dans ces vastes
retraites, ils joignaient à l'austère aspect du désert, celui d'un
fleuve qui dans son cours majestueux répandait l'abondance sur ses
rives. C'était l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles,
richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives:
la nature muette imitait le silence auquel ils s'étaient condamnés; la
splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sévérité
une éternelle admiration; le réveil du jour n'est point réjoui par les
cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne
célèbre le retour du soleil; l'alouette, qui égaie, anime nos guérets,
dans ces climats brûlants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses
amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer
que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte
du cénobite semble avoir été placée ici par l'ordre et le choix de Dieu
même; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste
et stupéfaite méditation sur cette Providence, distributrice éternelle
d'éternels bienfaits.

De petites niches, des revêtissements en stuc, et quelques peintures en
rouge, représentant des croix, des inscriptions, que je crus être en
langue Copte, sont les témoignages et les seuls restes de l'habitation
de ces austères cénobites dans ces austères cellules. Dans la saison où
nous les vîmes, rien n'était comparable à la verdure de toutes les
teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait
s'étendre: entraîné par la curiosité, j'avais tant fait de chemin que
je ne pouvais plus me rendre au quartier.

La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée.
Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides
s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre à
l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec
inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les
sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte,
et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage
avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me
parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et
d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé
des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait
d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. À
toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit
monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je
dessinai un des plus considérables de ces petits établissements
philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la
charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du
désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui
ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et
qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'à
quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des
branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage
de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf;
sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa
saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette
enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui
il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de
cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur:
elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets
qui prennent la teinture et le poli.

Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes
je dois ranger dans la classe des _gobe-mouches_; il prenait à chaque
instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie
des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment
rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est
verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des
ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume
d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une
petite mésange.

Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair
comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou
vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe
de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.

Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem,
malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent
bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit,
malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous
le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont
ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les
habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les
défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les
tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ô guerre, que
tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens
hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!

Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de
villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du
jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous
approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les
melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes
bivouaquer dans un bois près de Narcette.



                     _Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs_.


Le 28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte,
auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait
encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails
par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui
n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même
sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier
le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent
Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce
dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant,
avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver
les débris.

On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est
probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près
de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit
attestent son ancienne existence. À l'aspect de ces monuments on doit
penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur
Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa
disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de
manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou
détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions
d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore
qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur
les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même
contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu
opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur
misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans
celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux
qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par
un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous
aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon
qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les
insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever
ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous
étions la cause.

Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans
la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les
petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux;
c'est la misère dans le palais de l'orgueil.

Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de
haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la
veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de
subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général
Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron,
et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire;
cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines,
leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur
existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent
ces établissements.

Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut
possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent
Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces
deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche
campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de
l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent
postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la
gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le
genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles
lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la
décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.

Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de
bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks,
Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille
Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille
Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme
intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en
expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de
talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même
Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même
sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous
raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt
de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous
arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en
plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans
l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six
mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête
derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous
dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y
avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis
six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages;
ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient:
rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix
prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des
dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement
sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous
mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du
temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint
nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de
grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut
avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze
jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie;
j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du
Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce
les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire
rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une
demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous
marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les
Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir
joint les ennemis.

Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur
dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes
les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis,
Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là,
si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour
vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour
questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma
confiance?--À la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que
nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement
ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent
pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.

Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était
Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.

Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout
neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur
des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner
et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et
leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour à
tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur
interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des
leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les
trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient
chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les
environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et
d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la
personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas
transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si
curieux, mais si dangereux à observer.

Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter
le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous
entrerons enfin dans, la terre promise.



             _Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout_.


Girgé, où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de
la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable;
elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth,
et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui
vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié
à St. Georges, qui se prononce _Gerge_ en langue du pays; le couvent
existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient
heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement
une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour
les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position à
une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son
territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix;
le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons à
trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce
pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois
semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la
consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.

Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de
biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une
caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi
j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui
menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours
d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un
cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je
mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon
sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.

Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks,
se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on
leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois
qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient
de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des
braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille
hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents
leur apprit que leur projet ne valait rien.

Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de
Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses
frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar,
avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or
étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger
contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du
séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui
était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela:
il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez
peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les
jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son
frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et
qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit
que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant
lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans
des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de
ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les
rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de
leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des
captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil;
et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui
pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer
des _glaces_, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était
dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on
l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse
ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions
ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son
pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six
mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils
venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre
d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le _Paradis_; enfin la
ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest;
les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de
posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions
cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas
mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la
gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit
encore que dans la famille royale la succession était élective, que
c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les
fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder
au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit
la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le
procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange
prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir à
l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire,
sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous
les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par
l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce
de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou
celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui
des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire
de chaque côté pour arriver à ce point de contact.



      _Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les
                Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes_.


Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui
portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le
vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison;
et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers
exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la
traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre
belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que
nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les
paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour
raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.

Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se
détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir
définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé
en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres;
l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se
répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour
arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette
nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas
convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher
encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le
laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une;
car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le
combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.

Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie
perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne
pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants
entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des
chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait
surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du
soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde
fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie:
on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit
cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la
cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le
lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le
surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.

Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des
villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous à
Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous
envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles
au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais
la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait
déconcerté leurs projets.

Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour
d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours
d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté
est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une
treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font
ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche
renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même
chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante
pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.

Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité
innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils
étaient en marche pour venir nous attaquer.

Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un
rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait
poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre
position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout
temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin
d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous;
nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et
disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi
vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les
catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir
sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous
faisions n'était que pour leur bien.

Nous nous disposions à partir aussitôt que la cavalerie serait de
retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallût y
renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que
nous étions obligés de faire aux habitants des environs, en laissant
subsister cet état de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation.

Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions
réciter des contes arabes pour dévorer le temps et tempérer notre
impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des
interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le
débit: ils ont conservé pour les contes la même passion que nous leur
connaissons depuis le sultan Shéhérazade des mille et une nuits; et sur
cet article Desaix et moi nous étions presque des sultans: sa mémoire
prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je
n'écrivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les
rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est
que si les histoires n'étaient pas riches de détails vrais et
sentimentaux, mérite qui semble appartenir particulièrement aux
narrateurs du nord, elles abondaient en événements extraordinaires, en
situations fortes, produites par des passions toujours exaltées: les
enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les
scènes nocturnes, les méprises, les trahisons, tout ce qui embrouille
une histoire, et paraît en rendre le dénouement impossible, est employé
par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire
finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et
la plus satisfaisante. Voilà le mérite de l'inventeur: il reste encore
au conteur celui de la précision et de la déclamation, auxquelles les
auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la même
histoire est faite consécutivement par plusieurs narrateurs devant les
mêmes auditeurs, avec un égal intérêt et un égal succès; l'un aura
mieux traité et déclamé la partie sensible et amoureuse, un autre aura
mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait
rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre
une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les
répétitions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de
discussions; les applaudissements sont disputés, et les talents se
perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande réputation qui sont chéris,
et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont
aussi leurs poètes, même leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans
les festins; ils en paraissent enchantés; je les ai entendus; mais
quand leurs chansons ne sont pas apologétiques, elles perdent sans
doute trop à être traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou
jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières
extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du
pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de démence qui
m'inspirait de la pitié et de la répugnance: il n'en était pas de même
des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près
de la nature.

Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me
laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dévorait mes yeux;
mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dû compter sur
toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses
opérations sous tous les rapports, et le laissait dans un dénuement
affligeant: heureusement les malades et les blessés étaient peu
nombreux; car les médecins sans remèdes n'étaient là que pour dire ceux
qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer
aucun; on fit cependant établir un hôpital, des fours, un magasin, et
une caserne assez bien fortifiée pour se défendre d'une émeute ou d'une
attaque de paysans, et pouvoir laisser à cet échelon de l'échelle du
Nil trois cents hommes en sécurité.

Ne sachant que faire à mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les
bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur à l'élégante
description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout à la
fois le tableau des agréments qu'offrent ces bains, et des voluptés
dont ils sont susceptibles.

Le 15, il fit assez froid le matin pour désirer de se chauffer; mais ce
froid pourtant ressemblait à celui qu'on éprouve quelquefois chez nous
au mois de Mai; car en mettant la tête à la fenêtre, j'y vis les
oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le
faire: le soir du même jour il tonna, événement très extraordinaire
dans cette contrée; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une
génération, par un concours de circonstances peut-être faciles à
expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent
dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une région
plus froide, les roule dans la vallée de l'Égypte, où le sol ardent les
raréfie, et les réduit en vapeur; cette vapeur poussée jusqu'en
Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes élevées et
froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui,
n'éprouvant qu'un léger changement de température en repassant dans la
vallée humide du Nil lors de son débordement, restent condensés, et
produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un
instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les
orages, traversant tous les deux des déserts ardents qui dévorent les
nuages, ou élèvent les vapeurs à une telle hauteur qu'elles traversent
la vallée étroite de la Haute Égypte, sans pouvoir éprouver de
détonation par l'impression des eaux du fleuve, le phénomène du
tonnerre devient une chose si étrange pour les habitants de ces
contrées, que les savants même du pays n'imaginent pas de lui attribuer
une cause physique. Le général Desaix questionna un homme de loi sur le
tonnerre, il lui répondit avec la sécurité de l'assurance: «On sait
très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit
point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages
de la Méditerranée en Abyssinie; et, lorsque la méchanceté des hommes
arrive à son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du
reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est à sa
disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'où sort l'éclair; mais,
la clémence de Dieu étant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte
sa colère ne s'est autrement manifestée.» On est toujours émerveillé
d'entendre un homme sensé, avec une barbe vénérable, faire un conte
aussi puéril. Desaix voulut lui expliquer différemment ce phénomène;
mais il trouva son explication si inférieure à la sienne qu'il ne prit
pas même la peine de l'écouter: au reste, il avait plu tout à fait la
nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque
impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus
à en parler.

Le 15, on fit des fours à l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit.
J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la
célérité des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est
industrieux et adroit et que manquant, à l'égal du sauvage, de toute
espèce d'instrument, on doit s'étonner de ce qu'ils font de leurs
doigts auxquels ils sont réduits, et de leurs pieds, dont ils
s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualité,
celle d'être sans présomption, patients, et de recommencer jusqu'à ce
qu'ils aient fait à peu près ce que vous désirez d'eux. Je ne sais
jusqu'à quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons
pas voir sans effroi toutes les qualités de soldats qu'ils possèdent;
éminemment sobres, piétons comme des coureurs, écuyers comme des
centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est à une
population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualités
que quatre mille Français isolés commandaient impérieusement sur deux
cents lieues de pays; tant l'habitude d'obéir est une manière d'être
comme celle de commander, jusqu'à ce que les uns s'endormant dans
l'abus du pouvoir, les autres soient réveillés par le bruit de leur
chaîne!

Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivée des barques, et
nous donna les détails d'un combat qu'elle avait eu à soutenir contre
quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient répandu le bruit qu'ils
nous avaient détruits; que ce qu'on voyait rétrograder était le reste
des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes à
cheval, et cinq à six mille paysans à pied, avaient cru en venir à bout;
ils s'étaient portés en avant de Tata; lorsque la cavalerie les
découvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils
avaient cru qu'elle déclinait le combat, et avaient chargé avec le
désordre accoutumé, c'est-à-dire quelques braves en avant, le reste au
milieu, frappant toujours et ne parant jamais; à la seconde décharge,
étonnés de voir faire à la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient
commencé à lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et
avoir eu une centaine de blessés, ils avaient disparu en se dispersant,
et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait été
hachée, et eût été détruite, si la nuit ne fût venue à son secours.

Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commodités qu'elles nous
apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant
des airs Français, firent une sensation si étrangement voluptueuse pour
Girgé, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilité
dans notre esprit. C'était, hélas! le chant du cygne: mais n'anticipons
pas sur les événements: à la guerre il faut jouir du moment, puisque
celui qui suit n'appartient à personne.

Le 21, le prêt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat,
déjà las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller
au-devant du besoin.

Il y avait vingt-et-un jours que nous n'étions fatigués que de notre
nullité: je savais que j'étais près d'Abidus, où Ossimandué avait bâti
un temple, où Memnon avait résidé; je tourmentais Desaix pour pousser
une reconnaissance jusqu'à El Araba, où chaque jour on me disait qu'il
y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y
conduire moi-même; Mourat-bey est à deux journées, il arrivera
après-demain, il y aura bataille, nous déferons son armée, l'autre
après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquités, et je vous
aiderai moi-même à les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand
sa raison n'aurait pas été bonne, il aurait bien fallu que je m'en
accommodasse.

Enfin le 22, nous partîmes de Girgé à l'entrée de la nuit; nous
passâmes vis-à-vis les antiquités; Desaix n'osait me regarder; Tremblez,
lui dis-je; si je suis tué demain, mon ombre vous poursuivra, et vous
l'entendrez sans cesse autour de vous vous répéter, El Araba. Il se
souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre
de me donner un détachement pour m'y accompagner.

Nous arrivâmes devant un village; nous ne sûmes que le lendemain qu'il
s'appelait El-Besera, car le soir il n'y avait pas un habitant pour
nous le dire: j'aimais assez trouver les villages déménagés, pour ne
pas entendre les cris des habitants que l'on était forcé de dépouiller:
il ne restait que des murailles dans les déménagements prévus; les
portes et les chambranles même étaient emportés, et un village
abandonné depuis deux heures avait l'air d'être une ruine d'un
siècle.

Le 23, à peine en marche, comme le plus désoeuvré, je fus le premier
qui aperçus les Mamelouks; ils marchaient à nous sur un front d'une
étendue immense: nous nous formâmes en trois carrés, deux d'infanterie
aux ailes, et un de cavalerie au centre, flanqué de huit pièces
d'artillerie aux angles; nous marchions dans cet ordre, en suivant
notre route jusqu'à un quart de lieue de Samanhout, village élevé,
contre lequel nous cherchions à nous appuyer. Les Mamelouks se
développant et nous tournant sur trois points, ils commencèrent leur
fusillade et leurs cris avant que nous pensassions à tirer le canon. Un
corps de volontaires de la Mecque s'était posté dans un ravin, entre le
village et nous, et tirait à couvert sur le carré de la
vingt-et-unième: Desaix envoya un détachement d'infanterie pour les
déloger du fossé, et un détachement de cavalerie, qui devait les
poursuivre lorsqu'ils en auraient été chassés. La cavalerie, trop
ardente, attaqua trop tôt et avec désavantage; un des nôtres fut tué,
un autre fut blessé; l'aide de camp Rapp reçut un coup, de sabre, et
aurait succombé, si un volontaire n'eût paré quatre autres coups dont
il était menacé; les Mekkains furent cependant repoussés.

Des chasseurs furent envoyés au village pour en déloger ceux qui
l'occupaient; les Mamelouks se mirent en mouvement pour attaquer notre
gauche, pendant que d'autres longeaient notre droite: ils eurent un
moment favorable pour nous charger; ils hésitèrent, et ne le
retrouvèrent plus; ils caracolaient autour de nous, faisant briller
leurs armes resplendissantes et manoeuvrer leurs chevaux; ils
déployaient tout le faste oriental: mais notre boréale austérité
présentent un aspect sévère qui n'était pas moins imposant; le
contraste était frappant, le fer semblait braver l'or; la plaine
étincelait, le spectacle était admirable. Notre artillerie tira sur
toutes les faces à la fois: ils firent une fausse attaque à notre
droite; plusieurs des leurs y périrent; un chef, atteint d'un boulet,
était tombé trop près de nous pour être secouru des siens; son cheval,
étonné de le voir se traînant, sans l'abandonner, ne se laissait point
approcher; tout brillant d'or, il excitait la cupidité des tirailleurs,
qui tentaient à chaque instant d'aller en faire leur proie; aux prises
avec le sort, traîné çà et là par son cheval, ce malheureux ne périt
qu'après avoir essuyé les horreurs de mille morts.

D'autres chasseurs avaient été envoyés à Samanhout pour en déloger ceux
qui s'y étaient postés; ils les eurent bientôt mis en fuite: du nombre
de ces fuyards était Mourat, qui s'y était mis en réserve; il prit la
route de Farshiut. Ce mouvement divisa toute l'armée ennemie: Desaix
saisit cette circonstance, fit marcher sur l'espace qu'elle abandonnait,
et ordonna à la cavalerie de charger ceux qui restaient encore sur
notre droite; en un instant, nous les vîmes dans le désert gravir une
première rampe de la montagne avec une vélocité surprenante: nous
pensions qu'arrivés sur le plateau ils en défendraient l'approche aux
nôtres; mais la terreur et le désordre étaient dans leurs rangs, ils ne
pensèrent plus qu'à se réunir dans leur fuite; quelques traîneurs
furent tués, quelques chameaux furent pris; un petit corps séparé
s'enfuit par la gauche: le feu finit à midi, à une heure nous ne vîmes
plus d'ennemis. Nous marchâmes sur Farshiut, que Mourat-bey avait déjà
abandonné.

Cette malheureuse ville avait été pillée quelques heures auparavant par
les Mamelouks. Le cheikh était un descendant des cheikhs Ammam,
souverains puissants et chéris dans le Saïd, qui, dans le commencement
de ce siècle, avaient régné avec équité, et défendu leurs sujets des
vexations des Mamelouks. Ce dernier, battu par Mourat, réduit à un état
de faiblesse et de misère, avait vu avec plaisir arriver des vengeurs,
et leur avait préparé du biscuit: Mourat, battu, obligé de fuir, avant
de quitter Farshiut envoie chercher ce vieux prince, l'accable de
reproches, et, dans sa fureur lui coupe la tête de sa main. Nous
arrivons, nous achevons de piller les magasins; on bat la générale pour
empêcher ce désordre; il aurait fallu punir toute l'armée: on allait
ordonner une marche forcée; et, pour éviter les regards de reproche des
habitants, nous partons à minuit.

L'obscurité était affreuse, et le froid assez vif pour être obligés
d'allumer du feu toutes les fois que l'artillerie nous arrêtait;
abrités contre le mur d'une maison auprès d'un de ces feux, nous nous
chauffions, Desaix, ses aides de camp, et moi, lorsque tout à coup nous
recevons une fusillade par-dessus le mur: c'étaient encore des
volontaires de la Mecque, car nous étions destinés à en rencontrer
partout; ils étaient vingt, on en tua huit; les autres se sauvèrent à
la faveur des ténèbres. Ces volontaires, qui se prétendaient nobles,
portaient un turban vert, comme descendants de la race d'Hali; ces
chevaliers, à-peu-près vagabonds, volant les caravanes sur la côte de
Gidda, et poussés d'un beau zèle, profitaient de la saison morte pour
venir attaquer une nation Européenne qu'ils croyaient couverte d'or, et
avaient bien voulu venir à leurs risques et fortune pour butiner sur
nous.

Armés de trois javelots, d'une pique, d'un poignard, de deux pistolets
et d'une carabine, ils attaquaient avec audace, résistaient avec
opiniâtreté; et, quoique mortellement frappés, semblaient ne pouvoir
cesser de vivre: lors de cette dernière surprise, j'en vis un combattre
encore, et blesser deux des nôtres qui le tenaient cloué contre un mur
avec leurs baïonnettes.

Nous arrivâmes à une heure de soleil à Haw; les Mamelouks venaient d'en
partir: une partie des beys étaient entrés dans le désert avec les
chameaux pour arriver par cette route en un jour et demi à Esnèh; les
autres avaient suivi le Nil, route par laquelle il en faut quatre.

Haw, ou l'ancienne Diospolis-Parva, est dans une belle position
militaire: elle ne conserve aucune antiquité.

Nous fîmes halte à Haw, et nous en partîmes une heure avant la nuit,
qui, comme nous l'avions appris la veille, devait être sombre, et
rendre périlleuse la marche de notre artillerie. Mais la conquête de
l'Égypte, qui avait été commencée si brillamment par la bataille des
pyramides, aurait fini de même par la bataille de Thèbes, s'il eût été
possible de l'obtenir de notre _Fabius_ Mourat-bey. Que de marches
forcées nous a coûtées le rêve de cette bataille! mais, Desaix n'était
point l'enfant gâté de la fortune, et son étoile était nébuleuse:
l'expérience ne pouvait le convaincre de notre insuffisance pour gagner
de vitesse l'ennemi que nous poursuivions; il ne voulait rien entendre
de ce qui pouvait affaiblir ses espérances. L'artillerie était trop
lourde, l'infanterie trop lente, la grosse cavalerie trop pesante; la
cavalerie légère aurait à peine secondé sa volonté; et je suis sûr
qu'il gémissait de n'être pas simple capitaine, pour aller, dans sa
bouillante ardeur, avec sa compagnie attaquer et combattre Mourat-bey:
enfin nous partîmes, et, après avoir été éclairés de la fausse lueur
d'une aurore boréale, et avoir attendu la lune jusqu'à dix heures et
demie, nous arrivâmes à onze heures à un grand village, dont je n'ai
jamais su le nom, et où, malheureusement pour lui et au grand préjudice
de ses habitants, nos soldats s'égarèrent...

Le 25, nous partîmes à la première pointe du jour. La langue de terre
cultivée se resserrait peu à peu à la rive gauche, où nous étions, et
s'augmentait en même proportion à l'autre rive.

Enfin nous entrâmes dans le désert; nous y vîmes d'assez près une bête
sauvage, qu'à sa grosseur et à forme remarquable nous jugeâmes tous
être une hyène; nous courûmes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne
put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de
Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le héros me répondit avec
humeur: cette défaveur ne dura qu'un moment; bientôt, rappelé à son
naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour
les arts, il se montra leur ami, et peut-être plus ardent que moi. Doué
d'une délicatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni
l'amour de tout ce qui est aimable à une violente passion pour la
gloire, et à un nombre de connaissances acquises, les moyens et la
volonté d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner;
on trouvait en lui une curiosité active qui rendait sa société
toujours agréable, sa conversation continuellement intéressante.



                              _Tintyra_.


Nous arrivâmes à Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit
temple à gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si
mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'être que les ruines
d'une mosquée. En me retournant à droite, je trouvai enfouie dans les
plus tristes décombres une porte construite de masses énormes couvertes
d'hiéroglyphes; à travers de cette porte j'aperçus le temple. Je
voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation
que j'éprouvai. J'étais trop étonné pour juger; tout ce que j'avais vu
jusqu'alors en architecture ne pouvait servir à régler ici mon
admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir
par excellence celui d'un temple. Tout encombré qu'il était, le
sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve;
et, sans partialité pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa à toute
l'armée.

Avant d'entrer dans aucun détail, tâchons de faire connaître par les
plans et les vues l'étendue et l'ordonnance de cet édifice, son état
actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayé par mes dessins de donner
une idée générale de la situation de la ville antique, de l'emplacement
qu'elle occupait, et de la situation respective des édifices, de leur
état actuel, et de la richesse de leurs détails. Ces monuments étaient
situés sur le bord du désert, sur le dernier plateau de la chaîne
Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, à une lieue de
son lit.

Rien de plus simple et de mieux calculé que le peu de lignes qui
composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien emprunté des
autres, ils n'ont ajouté aucun ornement étranger, aucune superfluité à
ce qui était dicté par la nécessité: ordonnance et simplicité ont été
leurs principes; et ils ont élevé ces principes jusqu'à la sublimité:
parvenus à ce point, ils ont mis une telle importance à ne pas
l'altérer, que, bien qu'ils aient surchargé leurs édifices de
bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques,
aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectées;
elles semblent sacrées; tout ce qui est ornement, richesse,
somptuosité de près, disparaît de loin pour ne laisser voir que le
principe, qui est toujours grand et toujours dicté par une raison
puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des
plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de
toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la
solidité; ils l'ont adopté pour tout ce qui porte, estimant sans doute
que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer
l'architecture, et que c'en est une beauté constituante. Chez eux
l'idée de l'immortalité de Dieu est présentée par l'éternité de son
temple; leurs ornements, toujours raisonnés, toujours d'accord,
toujours significatifs, prouvent également des principes sûrs, un goût
fondé sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous
n'aurions pas acquis la conviction du degré éminent où ils étaient
parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans
l'état où nous l'avons trouvée, nous aurait donné l'idée de
l'ancienneté de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa
gravité.

Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce
que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être,
j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que
d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice!
que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils
résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts!
combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et
ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons
trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du
temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance,
quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le
gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans
la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le
décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit!
jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les
avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les
Égyptiens me parurent des géants.

J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre;
je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais,
j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais
été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces
monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité,
étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale
était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout
était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes,
les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un
précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus
léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une
manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer.
La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et à
l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui
ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La
peinture en Égypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute
apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était
emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était
donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc à
elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la
supériorité de l'architecture des Égyptiens comparée à celle des
Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle
est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de
tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les
trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut
donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que
l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire
qu'elle en est le type.

Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du
temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce
genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.

Je ne devais pas espérer de rien trouver en Égypte de plus complet, de
plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets,
émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les
revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des
zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance
pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la
représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans
l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que
l'Être suprême, le premier principe, était partout représenté par les
emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler;
et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour
dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, à
décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante
volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité
de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces
édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient
construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de
prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles
invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques
perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans
toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même
main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point
d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie
régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture,
était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une
figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose
pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne
devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai
sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous
avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec
laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée à
leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont
indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand,
et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en
avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on
retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.

Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres
nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que
belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes
d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux
longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les
peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la
blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les
lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le
caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le
principe.

Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois
genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des
différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger
que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour,
creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le
moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes,
qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une
exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en
relief au fond du contour creusé. À travers les figures qui composent
les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que
l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées,
sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce
d'écriture _cursive_, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.

Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons
appelé improprement, et je ne sais pourquoi, _Arabesque_: adopté par
les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le
quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis
par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le
mérite. Chez les Égyptiens, employé avec le même goût, chaque objet
avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les
corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé à
Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides,
exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que
nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les
Égyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main,
je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de
l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux,
des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre
quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins
insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des
souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que
Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes
jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un
planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent
apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant
général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu
m'abandonner dans un lieu si désert.

Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts
de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans
ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route,
avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le
reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout
bravé pour obtenir de telles jouissances!

Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et
d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en
Égypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade:
Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes
fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette
expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les
souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»



                             _Crocodiles_.


Le 26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des
palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des
tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et
cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées
incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait
suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de
leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait
des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent;
devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se
montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de
canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il
dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau,
et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit
rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup
plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus
empaillés.

Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite
du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix
fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces
derniers.

Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un
crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait
huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste
assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se
plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue,
dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme
les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent
beaucoup à l'horreur de sa physionomie.



                               _Thèbes_.


À neuf heures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui
forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de
l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une
seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbes _aux
cent portes_; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance
depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote
par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres
historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au
rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les
connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques
inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le
temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au
désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours
enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont
agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'à
travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque
pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses,
s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains,
comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de
ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Égypte. Je fis un
dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes
m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats
des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre,
le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais
peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me
firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de
l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate
susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux
d'être Français.

La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer;
l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi
vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Égypte n'étant pas
assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux
chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest
jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès
l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si
fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs
verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin
qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un
voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se
permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis
fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai
faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même
naïveté que j'ai mise dans mes dessins.

Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de
Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier
de traverser ses ruines.

Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ
des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les
trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles
de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures.
J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne
pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine
fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes
assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne
pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons
appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites
obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle
était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la
terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance
avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour
cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.

Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et
de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu
chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger
des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus
prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive
simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses
dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien
vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui
marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus
considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de
granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est
cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits
les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du
Capitole.

À son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le
mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats
victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus
baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les
premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche.
J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc
des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, à
ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a
encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et
les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était
déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue,
puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que
des pygmées.

C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse
énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont
tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est
évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de
confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions
encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de
sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui
donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans
ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite;
dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette
partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le
cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une
divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les
descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux
monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne
les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus
probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés
dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de
leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.

Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien
conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en
Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire
pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome.
L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un
palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief
convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux
portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins
qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux
lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au
reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant
jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée
dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine
que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on
y voit nombre de colonnes jusqu'à leurs bases; les proportions en sont
grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple,
n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté
de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il
aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais
on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour
n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.

On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre
lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux
qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le
plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si
glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait
graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle
il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'à
celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un
rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles
de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle
du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa
destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut
le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer
quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore
sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de
sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante à
cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains
sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en
était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les
petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud
ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution;
c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms
des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de
la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire
de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où
l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne
défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du
merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au
siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la
femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi
que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune
raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil
de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura
fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel
d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les
autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions
de noms de toutes dates et en toutes langues.

J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que
j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur
dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis
au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand
temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que
l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent
l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était
exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour
empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le
moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert,
et qui promettait une abondante récolte.

À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne,
est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.

Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier
examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui
est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus
anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très
profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le
quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église,
en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour
pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des
appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers;
c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple;
à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens,
devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été
achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite à
la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité
satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les
Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de
là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.



                       _Hermontis--Arbre à Miracles_.


Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de
jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de
Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce
temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est
représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles
semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À
l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu
en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.

À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines
d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus
beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la
nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du
choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est
de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût
pas résisté au temps.

Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets
qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je
croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet
je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait
fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre
seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.

Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le
bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et
enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait
produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre,
et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son
énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le
système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait
un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un
arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais
pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le
détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène
végétal.

À notre halte nous trouvâmes un autre _étranglement_ du Nil, dont je
fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient,
vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux
obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de
résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit
de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie
supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a
formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai
représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les
deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et,
sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys
rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les
exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que
dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir
accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu
de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses
assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute
Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et
de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.

Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la
culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux
avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si
gros intérêts.



                      _Esné, l'ancienne Latopolis_.


Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière
ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de
l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre
cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui
aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était
déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans
l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant
point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de
rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos
détachements.

Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil
quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui,
bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable.
Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le
monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près
du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable,
si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils
l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages
les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande
richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux
évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que
nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la
plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir
s'il reste quelque partie de la _Cella_: je fis le mieux que je pus la
vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief,
dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution
soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes
de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont
d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les
Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris
tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions
de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc.,
etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en
route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre
artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les
ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien;
nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.

Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve,
sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante
à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir
conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut
jusqu'en bas.



                            _Hiéraconpolis_.


À deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines
d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un
édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue
des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars
çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple
d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme,
et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus
loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les
restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites,
et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces
ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et
dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.



      _Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_.


Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks
avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui,
blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les
autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse
situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute
la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le
tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée
dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans
le pays que sous le nom de _la forteresse_. Je prévoyais avec chagrin
que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand
matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant
que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus
que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la
grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent
tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une
impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue
suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de
portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres,
mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que
j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je
recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement
ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice
antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des
habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la
population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les
cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles
dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au
reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste
pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des
temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des
peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent
pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs
regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de
masures?



_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines
        de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène_.


Au-delà d'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue
entre le désert et le fleuve. À midi, nous fîmes halte sur le bord du
Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en
route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert
de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans
une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où
heureusement il y avait du bois.

Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans
le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise
pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec
quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le
désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce
qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait;
on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient
aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver
au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda,
on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun
pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que
partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la
troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement;
on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes,
triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles.
Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui
portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec
quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au
fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une
distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets;
un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques,
et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous
partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres
chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous
d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou
les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans
la nécessité: mais _il y avait urgence_; et nous avions appris
l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.

Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les
ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les
restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas
maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que
la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie,
à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans
hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une
hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.

Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de
toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant;
j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est
formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes
du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une
vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé
le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au
nord. À cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait
peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre
angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au
coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut
à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa
position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre
visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant
le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui.
C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de
boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la
peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques
murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin
dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de
la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus
hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est
ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus
encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui
une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard
portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe à
genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent
de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée.
L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant,
et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre
soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant
devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert;
malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil,
ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le
besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait
ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses
bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il
aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre
d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude
avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.

Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon
espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait
soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles
produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre!
l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche
présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au
malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me
sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en
mon pouvoir d'apporter aucun secours.

Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher
alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte
friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans
les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme
la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la
même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées
depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles
qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche,
après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur
dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un
animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle
individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et
l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous
vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus
délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi
lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour
raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je
trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de
chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en
droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée,
qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui
pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible
de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais
au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis,
et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de
lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés
que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou
Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme
s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays
qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait
de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la
jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne
voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir,
puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un
pays où tout allait être intéressant.

La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks
n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire
franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin,
je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine.
Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue
la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont
l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi à
se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en
effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit,
où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour
les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. À
Éléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjà
l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait
donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un
dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir
qu'une carte à vol d'oiseau.

Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite
occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et
s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses
Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les
nôtres.

Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que
nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas
encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec
quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé
ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte
pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous
rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous
disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre
vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient à
son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour
cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes
me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je
le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait
regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il
semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.



                       _Syène.—L'Isle d'Éléphantine_.


J'allai avec le général Belliard prendre possession du gouvernement de
Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer à
mon journal et le remplacer.

Je fis d'abord la vue que je viens de décrire, qui est une espèce de
carte à vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le
tableau général du pays, l'entrée du Nil dans l'Égypte traversant le
banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'île Éléphantine
entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans
lesquelles on peut distinguer les diverses époques, ou plutôt les
périodes de son existence. Les ruines de sa première antiquité se font
facilement reconnaître; ce devait être alors une cité bien considérable,
si les édifices de droite et de gauche du Nil et ceux d'Éléphantine ne
formaient qu'une même ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne
sont séparés que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que
large: les ruines arabes sont groupées sur un rocher à l'est; au bas,
sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques
dans l'île Éléphantine: à tout cela a succédé un grand village, mieux
bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que
l'on doit attribuer à la présence de la pierre et à la quantité des
anciens matériaux. Au milieu, est un château turc masqué de tous côtés,
et qui ne peut être d'aucune défense.

Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont
j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel était
l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'île Éléphantine et de ses
monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaître les
détails.

Nous employâmes nos premiers moments à nous établir: nous avions un
assez beau quartier; c'était la maison du kiachef, bâtie en pierre,
avec un étage, des terrasses, et des appartements voûtés: nous fîmes
des lits, des tables, des bancs; se déshabiller, s'asseoir et se
coucher me parut de la mollesse, une véritable volupté: les soldats en
firent de même. Le second jour de notre établissement il y avait déjà
dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres,
des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des
restaurateurs à prix fixe. La station d'une armée offre le tableau du
développement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque
individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la société: mais
ce qui caractérise particulièrement une armée française, c'est
d'établir le superflu en même temps et avec le même soin que le
nécessaire; il y avait jardins, cafés, et jeux publics, avec des cartes
faites à Syène. Au sortir du village une allée d'arbres alignés se
dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec
l'inscription, _Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois
cent quarante_: c'était quelques jours après avoir reçu une
distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idées si
plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme à
tant de bravoure et de gaieté; les plus grands malheurs n'y peuvent
rien.

De ce côté du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville égyptienne
qu'un petit temple carré entouré d'une galerie, mais si détruite et si
informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements,
avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment
est ce que Savari, qui confesse n'être pas venu à Syène, indique sur
parole comme pouvant être les restes de l'observatoire, dans lequel il
faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier
de cette petite ruine pour détruire une erreur dont on ne peut accuser
notre ardent et élégant voyageur, qui a tout cherché, tout indiqué, et
qui souvent a peint merveilleusement même ce qu'il n'avait pas vu.

Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un
édifice qu'il faut, je crois, donner à la catholicité grecque; on voit
encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de même matière,
et des colonnes groupées contre deux faces d'un seul pilastre; ces
deux derniers morceaux sont renversés.

L'île d'Éléphantine devint tout à la fois ma maison de campagne, mon
lieu de délices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir
retourné toutes les pierres, et questionné tous les rochers qui la
composent: c'était à sa partie sud qu'était la ville égyptienne et les
habitations romaines et arabes qui lui ont succédé. On ne reconnaît
l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux
petites déités de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne
reconnaît celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol,
et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs édifices. Tous ceux des
temps postérieurs ont à peine laissé des traces de leur existence; tout
a péri devant ces monuments égyptiens, voués à la postérité, et qui ont
résisté aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et
de terres cuites, dont je viens de parler, s'élève encore un très
ancien temple carré, entouré d'une galerie en pilastres, avec deux
colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres à l'angle gauche
de cette ruine: on y avait ajouté postérieurement d'autres édifices,
dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien
indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les
accessoires étaient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est
couvert en dehors et en dedans d'hiéroglyphes en reliefs assez bien
conservés et fort bien sculptés: j'ai dessiné tout un côté de la partie
intérieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une répétition.
Cette espèce de tableau est d'autant plus intéressant à offrir à la
discussion, qu'il est d'une unité que je n'avais pas encore rencontrée
dans ces sortes de décorations, ordinairement partagées en
compartiments: j'ai dessiné aussi tout un côté de l'extérieur, et un
seul pilastre; tous les autres lui ressemblent à peu de chose près: la
vue pittoresque de la totalité de ce petit édifice donnera une idée de
son importance et de l'état de sa conservation.

Était-ce là le temple de Cneph, le bon génie, le dieu égyptien, qui se
rapproche le plus de nos idées de l'Être Suprême? ou bien ce temple,
cité par les historiens, était-il celui que l'on voit à six cents pas
plus au nord, qui est plus ruiné, de même forme, de même grandeur, et
dont tous les ornements sont accompagnés du serpent, emblème de la
sagesse et de l'éternité, et particulièrement du dieu Cneph. À en juger
par tout ce que j'ai vu d'édifices égyptiens, ce dernier est de l'ordre
le plus anciennement employé, il est absolument du genre du temple de
Kournou à Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce
que j'ai trouvé de particulier à la sculpture de ce temple-ci, c'est
plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongées et se
composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief
semblent remercier un héros de les avoir délivrées d'un cinquième
personnage presque effacé, mais que l'on reconnaît être renversé. Cette
sculpture, où il semble qu'il y ait une espèce de composition groupée,
avec de la perspective, est-elle antérieure ou postérieure à celle où
les Égyptiens avaient arrêté un rythme pour leurs figures, afin d'en
faire, comme de l'écriture, des caractères, dont à la première vue on
reconnût la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin
de les regarder? Il n'y a de conservé de ce dernier édifice qu'une
colonne du portique, et tout un côté de la galerie en pilastres; le
reste est absolument détruit.

Au milieu de l'île, il y a deux chambranles d'une grande porte
extérieure, en blocs de granit, ornés d'hiéroglyphes: ce débris a sans
doute appartenu à quelques monuments d'une grande magnificence, dont
quelque faible fouille pourrait faire connaître l'étendue. À l'orient
est encore un fragment d'édifice très petit et très soigné; ce que l'on
en voit est le côté occidental d'une chambre étroite ou d'un très petit
temple, et ce qui reste des hiéroglyphes est parfaitement sculpté; les
ornements en sont surchargés du lotus, et entr'autres des fleurs de
cette plante, dont la tige penchée semble être ranimée par une figure
qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvé à Lolopolis. Cette
chambre ou temple communiquait à un couloir plus étroit, qui, à en
juger par une suite de fabriques, aboutissait à une galerie ouverte sur
le Nil, et posant sur un grand revêtement qui défendait la partie
orientale de l'île d'être dégradée par le remous du courant du fleuve:
il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en
granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre
décorée, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce
nilomètre que les voyageurs cherchent en vain à Syène? Préoccupé de
cette idée, j'ai bien regardé et n'ai pu découvrir aucune marque sur le
revêtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste
les marches mêmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie
supérieure de cet escalier étant encombrée, il est possible que les
mesures soient marquées dans cette partie que je n'ai pu voir [5].

[5: Strabon qui avait observé Syène avec soin; et qui l'a décrit avec
détail, dit que ce nilomètre était un puits qui recevait les eaux du
Nil, et que les marques d'après lesquelles on évaluait l'inondation
étaient gravées sur les côtés de ce puits.]

Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts
d'hiéroglyphes gravés avec plus ou moins de soin. Plus loin, en
s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui
laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le
flanc intérieur de droite est un bas-relief en marbre, représentant la
figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un
colosse qui est à Rome, et qui représente ce même fleuve. Cette copie
de la même idée prouve tout à la fois que l'édifice est romain, qu'il
est postérieur au temps où ce chef-d'oeuvre grec a été apporté à Rome,
et que les Romains dans leur établissement à Syène, ayant pu ajouter
les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première
nécessité, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie
puissante: les bains et ustensiles précieux en bronze que l'on y trouve
encore journellement viennent à l'appui de cette opinion sur la
richesse et la durée de cette colonie.

L'île d'Éléphantine, défendue au sud par des brisants, s'est sans doute
fort augmentée au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent
journellement des terres labourées et des jardins assez agréables, qui,
arrosés perpétuellement par des roues à chapelet, y produisent quatre
ou cinq récoltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux,
aisés, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient
me chercher avec leurs barques; j'étais bientôt accompagné de tous les
enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquité,
et des cornalines brutes: avec quelques écus, je faisais nombre de
petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient,
me préparaient à déjeuner dans les temples où je devais venir dessiner;
enfin j'étais comme le propriétaire bénévole d'un jardin, où tout ce
que l'on cherche ailleurs à imiter était là en réalité, îlots, rochers,
désert, champs, prés, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes
extraordinaires et variées, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes:
lieu d'autant plus enchanté que, comme les jardins d'Armide, il était
environné des horreurs de la nature, de celles de la Thébaïde enfin,
dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination
également en activité, je n'ai jamais passé d'heures plus
délicieusement occupées que celles que j'ai données à mes promenades
solitaires dans Éléphantine: cette île vaut à elle seule tout le
territoire de terre ferme qui avoisine la ville.

La population de Syène est nombreuse; le commerce se réduit cependant
au séné et aux dattes, et ces deux articles payaient tous les autres
besoins des habitants, l'entretien d'un kiachef, d'un gouverneur, et
d'une garnison turque: le séné qui croît aux environs de Syène est
médiocre; on ne le vend qu'en le mêlant frauduleusement avec celui du
désert qu'apportent les Barabra, et qu'ils vendent à-peu-près la
centième partie de ce que nous le payons en Europe; il est vrai qu'il
est imposé à nombre de droits avant d'y arriver, et que c'est un des
articles les plus importants de la douane du Caire et d'Alexandrie. Le
second article de l'exportation est celui des dattes; elles sont sèches
et petites, mais si abondantes, qu'outre qu'elles font la nourriture
principale des habitants, il en descend tous les jours des bateaux
chargés dans la Basse Égypte.



              _Combat de Cavalerie contre les Mamelouks_.


Nous apprenions par nos espions que les Mamelouks remontaient le moins
qu'il leur était possible au-delà des cataractes, qu'ils ravageaient
les deux rives du Nil qui leur fournissaient encore quelques fourrages.
Ils avaient fait venir de Deir et de Bribes des provisions en farine et
en dattes; mais l'aga qui y réside leur signifiait que ce secours
allait tarir. Ils occupaient dix lieues d'espace sur l'une et l'autre
rive; leur arrière-garde n'était qu'à quatre lieues de nous, d'où ils
savaient tout ce que nous faisions, comme nous étions instruits de tous
leurs mouvements par les mêmes moyens, et peut-être par les mêmes
émissaires, qui fidèlement servaient les deux partis avec la même
exactitude.

Le général Daoust avait rencontré Assan-bey sur la rive droite,
vis-à-vis d'Edfu, au moment où il s'approchait du Nil pour faire de
l'eau: le danger éminent de perdre ses équipages le fit charger avec
fureur; l'empressement des nôtres de s'en emparer, et un peu de mépris
qu'ils avaient pris à la bataille de Samanhout, les firent attaquer
avec trop de négligence. Ce combat de deux cents cavaliers, contre deux
cents cavaliers fut plutôt une mêlée qu'une bataille; les deux partis
firent preuve d'une valeur inouïe. La charge dura une demi-heure: le
champ de bataille resta aux Français; mais Assan-bey obtint ce qu'il
avait voulu, c'était de sauver ses équipages: il resta trente à
quarante morts de notre côté et autant de blessés; il y eut douze
Mamelouks de tués et beaucoup de blessés: Assan le fut à la jambe: de
sorte que personne n'eut à s'applaudir de cette rencontre.



                              _Carrières_.


Nous allâmes à la recherche des barques que les Mamelouks avaient
essayé de remonter: notre projet était en même temps de voir les
cataractes; nous rencontrâmes à travers les rochers de granit les
carrières d'où l'on détachait les blocs qui servaient à faire ces
statues colossales, qui ont été l'objet de l'admiration de tant de
siècles, et dont les ruines nous frappent encore d'étonnement; il
semble que l'on ait voulu illustrer les masses qui les ont produites,
en laissant sur la place des inscriptions hiéroglyphiques qui en font
peut-être mémoire. L'opération par laquelle on détachait ces blocs
devait être la même que celle que l'on emploie de nos jours,
c'est-à-dire, que l'on préparait une fente, et que l'on faisait éclater
la masse par une suite de coins frappés tous à la fois. Les arêtes de
ces premières opérations sont conservées si vives dans cette matière
inaltérable, qu'il semble encore que les travaux n'en ont été suspendus
que d'hier. J'en fis un dessin. La qualité de ce granit est si dure et
si compacte, que les rochers qui se trouvent dans le courant, au lieu
de se dégrader en se décomposant, ont acquis du lustre par le
frottement de l'eau. Le plus beau granit, le plus abondant, est le
granit rose; le gris est souvent trop micacé: entre ces blocs on trouve
des veines de quartz très brillant, des couches d'une pierre rouge qui
tient de la nature et de la dureté des porphyres, et d'autres lits de
cette pierre noire et dure, que nous avons prise longtemps pour du
basalte, et que les Égyptiens ont souvent employée pour leurs statues
de moyenne grandeur.



                _Cataractes--Île et Monuments de Philae_.


À une lieue et demie au-delà des carrières les rochers se multiplient,
et forment une barre, où nous trouvâmes les barques des Mamelouks
fixées, entre les rochers jusqu'à la première crue du fleuve; les
paysans des environs en avaient pris les agrès et les provisions. Nous
quittâmes là le petit bateau dans lequel nous étions venus, et,
remontant à pied un quart-d'heure, nous vîmes ce qu'on est convenu
d'appeler la _cataracte_. Ce n'est qu'un brisant du fleuve qui s'écoule
à travers les roches, en formant dans quelques endroits des cascades de
quelques pouces de hauteur; elles sont si peu sensibles qu'on pourrait
à peine les exprimer dans un dessin: j'en fis seulement deux de la
barre où finit la navigation, afin de détruire l'idée qu'on s'est faite
de la chute de ces fameuses cataractes; au reste, elles feraient un
beau tableau en les peignant avec la couleur qui les caractérise. Ces
montagnes, toutes hérissées d'aspérités noires et aiguës; sont
réfléchies d'une manière sombre dans le miroir des eaux du fleuve,
contraint et rétréci par nombre de pointes de granit qui le partagent
en déchirant sa surface, et le sillonnent de longues traces blanches;
ces formes et ces couleurs austères sont contrastées par le vert tendre
des groupes de palmiers jetés çà et là à travers les rochers et la
voûte azurée du plus beau ciel, du monde: ce tableau bien fait aurait
le singulier avantage d'offrir tout à la fois l'image d'une nature
vraie et tout à fait nouvelle. Lorsque l'on a passé les cataractes, les
rochers s'élèvent, et à leurs sommets s'amoncellent des blocs de granit,
qui semblent pyramider et s'équilibrer pour produire des effets
pittoresques. C'est à travers cette nature âpre et austère que l'on
découvre tout à coup les superbes monuments de l'île de Philae, qui
forment un brillant contraste et une des plus merveilleuses surprises
qu'un voyageur puisse éprouver. Le Nil fait un détour comme pour venir
chercher et enceindre cette île enchantée, où les monuments ne
sont séparés que par quelques bouquets de palmiers, ou des rochers, qui
ne semblent conservés que pour grouper les richesses de la nature avec
les magnificences de l'art; et faire un faisceau de tout ce qu'elles
peuvent rassembler de plus pittoresque et de plus imposant.
L'enthousiasme qu'éprouve à tout moment le voyageur à la vue des
monuments de la Haute-Égypte peut paraître au lecteur une perpétuelle
emphase, une monotone exagération, et n'est cependant que la naïve
expression du sentiment qu'impose la sublimité de leur caractère; c'est
la défiance que j'ai de l'insuffisance de mes dessins pour donner
l'idée de ce grand caractère, qui fait que je cherche, par mes
expressions, à rendre à ces édifices le degré de surprise qu'ils
inspirent, et celui d'admiration qui leur est dû.

Il n'y avait point d'habitants sur la terre ferme, ils avaient même
quitté Philae, et s'étaient retirés sur une seconde île plus grande, où
ils faisaient des cris de sauvages, que l'on nous assura être des cris
de frayeur; nous fîmes ce que nous pûmes pour leur persuader de nous
envoyer une barque qui était aprouée à leur bord; nous ne pûmes rien en
obtenir. Au reste, comme cette branche du Nil est étroite, cela ne
m'empêcha pas de faire des vues de l'île sous les trois aspects qu'elle
pouvait nous offrir.

Nous revînmes fort contents de notre journée; mais cet aperçu ne me
paraissait pas suffisant pour des objets d'antiquité aussi importants,
pour des monuments aussi considérables, aussi conservés, et dont les
détails devaient être si intéressants.

Quelques jours après nous apprîmes que les Mamelouks de la rive droite
venaient fourrager jusqu'à deux lieues de nous; nous nous mîmes en
devoir de les repousser; nous partîmes avec quatre cents hommes, et
nous avançâmes sur Philae par la route de terre à travers le désert: ce
que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a été tracée,
relevée en chaussée, et très pratiquée autrefois; cet espace était le
seul en Égypte où un grand chemin fût d'une absolue nécessité; le Nil
cessant d'être praticable à cause des cataractes, toutes les
marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder à Philae,
devaient être transportées par terre à Syène, où on les embarquait de
nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont
couverts d'hiéroglyphes, et semblaient être là pour entretenir les
passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus
étrange présente la forme d'un siège que l'on a achevé de façonner en
fabriquant dans le massif un escalier pour arriver à la foulée du
fauteuil; le tout couvert d'hiéroglyphes, dont la plupart sont fort
soignés; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription.

Une autre particularité de cette route, ce sont les ruines de lignes
construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze
à vingt pieds d'épaisseur: ce retranchement longeait la vallée en
bordant la route, et aboutissait à des rochers et à des forts à près de
trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de
matériaux peu précieux, elles ont été d'une dépense de fabrication qui
atteste l'importance qu'on avait mise à la défense de ce point:
seraient-ce les restes de la fameuse muraille élevée par une reine
d'Égypte appelée Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui
s'étendait de l'ancienne Syène jusqu'où est à présent El-Arych, et dont
les Arabes appellent les fragments Haïf-êl-adjouz, ou la muraille de
la vieille?

Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus à leur habitation, mais
bien décidés à ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette
mauvaise volonté à la peur que nous leur causions, et nous continuâmes
notre route: au-delà de Philae le fleuve est absolument libre et
navigable; après avoir dépassé un fort arabe et une mosquée du même
temps, le rivage du Nil devient peu à peu impraticable; au lieu de
cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vîmes plus
qu'une nature pauvre, livrée à elle-même, et sur des rochers quelques
habitations qui ressemblaient à des huttes de sauvages; nous entrâmes
dans un désert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et
après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallées
aussi creuses que si nous eussions été dans une région sujette aux
orages et aux torrents, nous débouchâmes sur le Nil par un ravin qui
nous amena à Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; à notre
approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs
plats, leurs marmites, et jusqu'à la soupe qu'ils avaient préparée, et
qu'ils devaient manger sitôt le soleil couché; car c'était le mois du
ramadan, espèce de carême, pendant lequel les Musulmans, les soldats
même ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon.



                            _Les Goublis_.


Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du
jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se
trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs
chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant
rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de
l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne
peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis
quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les
soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une
cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la
nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles
n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou
de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche
stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture
insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature,
et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la
décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car
leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et
spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et
intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de
concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la
question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus
analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et
servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité
pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive
pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons
que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur
mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et
de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu
un seul gras, pas même charnu.



                        _Prise de l'Île de Philae_.


Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes
le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous
aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision,
et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi
toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En
revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de
Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les
Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments.
Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et
l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs
moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de
somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière
naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un
pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils
nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours
sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut
encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de
moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un
mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre
pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des
observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On
y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas
plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la
manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les
habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient
briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une
main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils
de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher
de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que
nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur
demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils
ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne
viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des
Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des
cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient
batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient
battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et
même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre
les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois
pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils
tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils
nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva
une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré;
dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île
de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent
passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau,
il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit
venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur
à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce
retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au
général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île:
mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île
inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du
canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, à
l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le
fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité,
on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et
mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs.
Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille
de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de
brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au
plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne
fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie à
cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres,
d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent
elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en
quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une
perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire
remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par
comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans
exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre
d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de
l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés
d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre
quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la
grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce
temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y
trouvent.



                   _Description des Ruines de Philae_.


Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de
quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait
ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la
circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec
plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la
catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés
carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis
et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St.
Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de
sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout
je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient
toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir
autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ,
point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise,
je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle
est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq
premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je
commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre
connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale,
une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve,
et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe
de monuments avait été construit à des époques différentes, par
diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la
réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un
ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai
huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis à
différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des
autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des
augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été
construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les
fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de
confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans
le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut
avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes,
et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me
convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes,
que le système de construction était d'élever des masses, dans
lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la
décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite
à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la
peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très
sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute
antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les
divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée
de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre:
il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails
des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait
encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni
celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui
ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent
qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était
ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa
longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance
Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux
y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les
feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement
diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à-dire, variés entre eux et
semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même
parallèle.

Je n'eus pas peu de peine à déblayer dans mon imagination ces longues
galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever
les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes
et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais
assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la
crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais
de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais
désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des
décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes
incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand
nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils
consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou
des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les
plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des
temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce
qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et
peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple,
l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel
précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient
peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des
éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des
prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de
quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la
puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles
tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets
rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette
dernière opinion, parce que les figures représentant des Égyptiens
n'ont jamais de longs cheveux.

Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et
groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés;
le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on
puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si
petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes
d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit
venir en pensée le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai
et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple
d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre
toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait
un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture
Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non
l'étendue fait la majesté d'un édifice.

Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines
Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port,
et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et
d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient
devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et
les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église
Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et
d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir
jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait
son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints
à travers les divinités Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S.
Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase;
lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les
pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.

Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu
retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me
mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des
magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient
pas ici mes bonnes gens de l'Éléphantine, et les troupes avaient été
déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les
yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y
étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et
de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Éléphantine, qui la rendit
à ses parents.

On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur
Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence,
au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on
découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches,
marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour
faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques
Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même
lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les
surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour
pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter
eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions
furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en
peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même
temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et
assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation,
avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.

Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher
de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une
reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour
aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent
de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument
dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables
que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route,
me laissa à mes recherches dans ce lieu.

À peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon
isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que
faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui
depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des
moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de
sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce
raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue
d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une
immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les
eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur
solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant
d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre
murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était
isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques
sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des
humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions
leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres
qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les
a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire
quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du
sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je
courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles
crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y
annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste,
succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites
qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait à
diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste
avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa
construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce
monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce
qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la
magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se
trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une
petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus
petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en
reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser
qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait à
l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.

Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla
en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste
lieu en attendant le détachement. À l'égard des carrières que je
trouvai près de là, ce ne sont point celles où se taillaient les
obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de
granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui
en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur
lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites
au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des
différents édifices.

Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet
avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller
rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait
rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres,
et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui
que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks.
N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y
serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y
voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé
douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier
avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule;
ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il
m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques;
elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui
reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du
fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais
laissées à gauche en montant.

À peine embarqué, j'éprouvai tous les inconvénients de cette manière de
voyager; le vent, l'impossibilité de faire manoeuvrer les gens du pays,
les cris vains de nos Provençaux, tout se réunissait pour notre
supplice. Embarqués le 25, nous n'arrivâmes que le 27 à Com Ombos, au
moment où le vent devenait favorable pour passer outre: on était trop
pressé d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure à
terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien
vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments.
L'antique Ombos, où était révéré le crocodile, s'appelle encore Com
Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posée sur une éminence
qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous
les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraît, à un
seul édifice, il était immense. Au centre, est un grand portique en
colonnes à chapiteaux évasés, de la plus grande proportion: à la partie
sud, une porte est conservée dans son entier; elle tenait à un mur de
circonvallation qui est détruit: à l'ouest et sur le bord du Nil,
s'élevait un môle énorme, ruiné à présent dans sa partie supérieure;
les débordements du fleuve en ont déchaussé des fondations de quarante
pieds de profondeur, elles étaient construites avec la même solidité et
la même magnificence que ce qui servait de décoration. Au nord, dans la
même direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de
proportion plus petite, avec des colonnes à chapiteaux à tête. Dans
l'espace entre ces deux derniers édifices était un parapet en pierres
de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait
produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvé que
les Égyptiens tentaient plus au grandiose, même à l'effet pittoresque,
qu'à la régularité symétrique; ils la remplaçaient par de belles masses,
par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants.
Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et
quel que fût le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos,
elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans
l'état de dégradation où elle est, et malgré les méchantes huttes dont
ces monuments sont encombrés, ses formes offrent encore le tableau de
ruine le plus magique qu'il fût possible d'imaginer.

Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-à-vis les grandes
carrières de grès, taillées dans les montagnes qui aboutissent au Nil
des deux côté de ce fleuve; ce lieu est appelé _Gebel Silsilis_, il est
situé entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, étant d'un grain
égal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la
grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute à la
beauté et à l'égalité de cette matière que l'on doit la grandeur et la
conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de
notre admiration. Aux immenses excavations et à la quantité de débris
que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux
en ont été suivis pendant des milliers d'années, et qu'elles ont pu
fournir les matériaux employés à la plus grande partie des monuments de
l'Égypte: l'éloignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle
à l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses
accroissements venait tout naturellement soulever et conduire à leur
destination les batardeaux chargés dans l'autre saison des masses à
transporter.

La manie monumentale des Égyptiens se manifeste de toutes parts dans
ces carrières; après avoir fourni à l'érection des temples, elles
étaient elles-mêmes consacrées par des monuments: les carrières mêmes
étaient décorées par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des
portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches
couvertes d'hiéroglyphes taillés et pris dans la masse, et un grand
nombre de tombeaux creusés aussi dans le rocher; ces tombeaux sont
encore très curieux, quoique tous fouillés et méchamment défigurés.

Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve,
dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises;
ces chambres sont ornées d'hiéroglyphes tracés sur la roche, et
terminés en stuc, colorié, représentant toujours des offrandes de pains,
de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc
sont ornés d'enroulements peints et d'un goût exquis; le sol est
entaillé de plusieurs tombes de dimension juste, et de la même forme
que les caisses des momies, et en même nombre que les figures
sculptées: celles qui représentent des hommes ont de petites barbes
carrées, avec des coiffures pendantes derrière les épaules; celles des
femmes ont les mêmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs
gorges nues.

Ces dernières ont d'ordinaire un bras passé sous celui de la figure qui
est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante
de l'Achéron, emblème de la mort. Les tombeaux où il n'y a qu'une
figure sont apparemment ceux des hommes morts célibataires; ceux où il
y en a trois, étaient peut-être des maris qui avaient eu deux femmes à
la fois, ou l'une après l'autre; peut-être aussi lorsque deux frères
mariés tous deux ne s'étaient fait préparer qu'un tombeau, se
faisaient-ils représenter ensemble. L'ouverture toujours brisée de ces
tombeaux ne m'a pas laissé observer comment ces monuments s'ouvraient
ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes,
c'est que les portes sont toutes décorées d'un chambranle, couvert
d'hiéroglyphes, surmonté d'un couronnement à gorge formant une corniche,
et d'un entablement sur lequel est toujours sculpté un globe ailé.

Sur le côté des portes j'ai rencontré plusieurs fois la figure d'une
femme dans l'attitude de la douleur; c'était peut-être celle d'une
veuve qui avait survécu à son époux: j'en ai dessiné une.

Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps,
en Égypte, le silence du désert a été l'asile de la mort,
puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpétuellement sec et
conservateur, les Égyptiens portent leurs morts dans le désert, jusqu'à
trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire
des prières sur leurs sépultures. À peine eus-je dessiné ce qui était
le plus intéressant dans ces carrières que le vent nous rappela à bord.

En nous rapprochant d'Esné nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en
voit point à Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il
semble qu'ils affectent de préférence certains parages, et
particulièrement depuis Tintyra jusqu'à Ombos, et que le lieu où ils
sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vîmes trois ici,
 dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins
vingt-cinq pieds de long; ils étaient tous trois endormis: nous en
approchâmes jusqu'à vingt pas; nous eûmes tout le temps de distinguer
leur triste allure; ils ressemblaient à des canons sur leurs affûts. Je
tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la
balle frappa et glissa sur les écailles; il fit un saut de dix pieds de
longueur, et se perdit dans le Nil.

À quatre lieues avant Esné je vis un quai revêtu, sur le bord du Nil; à
cent toises de là, une porte pyramidale fort détruite, et six colonnes
du portique et de la galerie d'un temple, qui doit être celui de
Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eût été un crime
de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue
pittoresque, que j'ai recommencée depuis d'une manière un peu moins
incommode.

À une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles.

À la pointe du jour, nous arrivâmes à Esné. En abordant, nous
entendîmes battre un rassemblement: j'avais déjà bien assez de la
marine: je me sauvai plutôt que je ne descendis du bateau, et dix
minutes après avoir mis pied à terre j'étais déjà à cheval tournant le
dos à Apollinopolis et à Latopolis, auxquelles j'avais bien encore
quelques questions à faire: mais tel était le sort de la guerre; et je
devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eût fait
voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une
constante obstination, il eût suivi chaque jour, l'impulsion du moment
et de la circonstance.

La coalition des beys était déjà rompue; Soliman était resté à Déir;
Assan, avec quarante Mamelouks, s'était séparé de Mourat à la hauteur
d'Esné, et était remonté à Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se
séparer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait
descendre jusqu'au-delà de Siouth; mais rencontré à Souhama, au-dessous
de Girgé, par le général Friand, qui avait détruit tous les
rassemblements qu'il avait formés, il prit la route d'Élouah, l'une des
Oasis, où il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de
nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du
général Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de
ces aventuriers y avaient péri: on attendait, disait-on, le shérif de
la Mekke lui-même, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux
huit à neuf cents qui restaient de la première croisade.

Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes à Hermontis; nous nous y arrêtâmes
pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de
notre armée, disséminée dans ce moment sur nombre de points.

Réduit au temple dont j'avais déjà fait la vue, j'allai de nouveau en
questionner les hiéroglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait
plus utile à présenter aux observations des curieux et des savants.

Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique,
qui avait eu une circonvallation et possédé plusieurs temples. Mais
toujours des temples! pas un édifice public, pas une maison qui eût eu
assez de consistance pour résister au temps, pas un palais de roi!
qu'était donc la nation? qu'étaient donc les souverains? Il me semble
que la première était composée d'esclaves; les seconds, de pieux
capitaines; et les prêtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant
leur tyrannie à l'ombre d'un vain monarque, possédant toutes les
sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre
ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi était servi par des
prêtres, conseillé par des prêtres, nourri par eux; prêché par eux;
chaque matin, après l'avoir habillé, ils lui lisaient les devoirs du
souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au
temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'était jamais
sans six conseillers, qui étaient encore six prêtres. Avec de telles
précautions il ne pouvait peut-être pas y avoir de mauvais rois; mais
qu'y gagnait le peuple, si les prêtres les remplaçaient? Les deux seuls
souverains qui, selon l'histoire, aient osé secouer le joug, qui
fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et Chéops, furent
regardés et consignés dans les annales que les prêtres écrivaient,
comme des princes rebelles et impies.

Le palais des cent chambres, le seul palais cité dans l'histoire de
l'Égypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement où les
prêtres ne pouvaient avoir la même influence. Ces fameux canaux, dont
l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservé aucune
magnificence, aucune digue, aucune écluse, aucun empellement: ce que
j'ai rencontré d'épaulements et de quais sur le bord du Nil sont de
petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels
dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement
des villes. Les Jésuites du Paraguay auraient peut-être pu nous donner
le secret ou l'exemple du système de cette domination théocratique; et,
dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Égypte qu'un
gouvernement mystérieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste
et malheureux.

Le 6, nous nous mîmes en route pour aller à la rencontre d'Osman bey,
que l'on disait devoir passer le Nil à Kéné. J'eus la douleur de
traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y éprouver encore plus de
privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans
dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivîmes les
bords du Nil, également éloignés des temples de Médinet-a-Bou, du
Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais à ma gauche, des
temples de Louxor et de Karnak, que je laissais à ma droite; des
temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de
ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de
quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un édifice
d'utilité ou de commodité publique: j'observais avec soin, je cherchais
même, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes
d'emblèmes obscurs, d'hiéroglyphes qui attestaient l'ascendant des
prêtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont
l'empire obsédait encore mon imagination.

Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs,
remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques
rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la
majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce
sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier
de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous
disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile;
il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur
faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion:
nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous
fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour
dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le
soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey,
nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de
Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et
à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs
de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup
de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient
succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes
coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour
rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous
vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive;
à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous
fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous
rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre
passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes
en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la
veille.

Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice
et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses
plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire
paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux
voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé à
Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont
encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les
renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de
leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire.
Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous
marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus
circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint
avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les
rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta
les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait
beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait
était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée
de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et
constante qui lui valut dans la suite le surnom de _juste_, le plus
beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans
un pays pour y porter la guerre.

Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien
éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous
n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir
dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines
de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient;
on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne
de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien
était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est à
présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord
duquel elle est située.

À peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi
était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous
remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses
drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue:
nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris,
c'est-à-dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de
trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui
va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous
rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était
venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se
trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges
efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur
dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.

Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on
trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et
quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat;
nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart
de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader,
et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion à
l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit à
eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs
livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon
nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas
d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si
le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de
soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après
avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans
une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était
retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous
ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat
sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous
envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre
carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la
voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes
arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je
n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par
un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et
paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser
passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui
déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain
ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les
amputations.

Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût
n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir
leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour
aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que
les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et
l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les
Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec
un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la
batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les
pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles de
_l'Italie_, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après
cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la
fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez
longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la
plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions
troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux
couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions
toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait
donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir.
Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi
inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui
attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait
qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements.
Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour
prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en
avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je
trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le
temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour
étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.

Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance,
parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même
penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais
qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant
son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat,
se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks,
et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher:
mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros
village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée,
et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de
toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des
nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous
envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette
maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous
avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la
nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une
mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les
pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le
nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer
des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui
s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent
nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour
aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert,
étaient venus attaquer _l'Italie_ et la flottille qu'elle commandait;
qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient
engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque
et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment
contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des
assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps
les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite
leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient
échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur
le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus
maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils
étaient encore très nombreux et très déterminés.

À la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche:
construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de
progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la
circonvallation. À neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent
avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha
sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général
Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et
le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur
inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation,
et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit
des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse:
un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes
parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds,
avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on
les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables
dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et
d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix
se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des
cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré
la certitude de la mort.

Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible;
deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en
sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée
qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis
toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits à
la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une
bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu
par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination,
me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre;
l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant à
se dérober à la mort.

Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous
nous battions.

Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos
blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels,
faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations;
nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis
à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie
à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on
posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa
en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de
la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le
quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un
ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.

Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des
ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous
qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de
contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les
détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés
n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient;
leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était
affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour,
trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un
de nos postes et passèrent. À la pointe du jour, on entra par les
brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié
grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au
général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé,
qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première
phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se
dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il
regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira
de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient
ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour
son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle
tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était
fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je
l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je
me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille
lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami;
tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois
frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre
partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté,
dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur
convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui
ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme
brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre;
je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du
courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se
traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est
chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa
voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon
qui le remplacera. Ô homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le
métier le plus noble cache encore de si petites passions? Égoïste cruel,
que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le
danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut
vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons
nos regards vers le beau côté du métier.

Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner à
ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur
faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes.
Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux,
demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous
marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs
chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille,
nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes
leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant
de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était
composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur
querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils
allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte,
mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens à
cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des
mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais
combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas
se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur
restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et
toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la
cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous
abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la
garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour à
rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie,
munitions et ustensiles de guerre.

C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de
forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos
boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour
épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes,
nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que
nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un
billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés,
il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le
convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui
devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire
où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage
tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux
nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative
dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que
périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur
d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence
n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les
suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.

Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés à
Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu
surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village
toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me
faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous
entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et
en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur
semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des
vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée.
Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le
sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères
et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point
reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise
les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les
défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en
sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous
ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question
de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la
jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même
s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt
exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit;
que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre
il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour
vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces
exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris
de guerre, de sorties, et de décharges générales.



        _Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné_.


Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y
restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette
marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air
de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant
marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce
fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné
à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix,
qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville
était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de
nous.

Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation
a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur
le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux
autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a
été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du
Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Égyptien.
Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité
qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que
s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la
Haute-Égypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui
est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore
pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour;
car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux [6], où l'on
n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la
Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et
l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de
cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure,
et de toute l'Afrique.

[6: Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est
énorme en Orient.]

Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Égypte ayant ruiné la
caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe
et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux
marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui
depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec
peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille
machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner
si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut
organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage
qu'inspirent les passions les plus violentes.

Le général Belliard eût poursuivi les Mamelouks effrayés et les
Mekkains vaincus; mais il fallait des munitions pour rentrer en
campagne, et nous en manquions absolument. Nous fûmes obligés de
fortifier la maison où nous nous étions logés à Kéné, et qui nous
servait de quartier: nous ne recevions aucune nouvelle de personne, pas
même de Desaix: le pays était couvert d'ennemis dispersés, qui
arrêtaient et tuaient nos émissaires, ou les empêchaient de se mettre
en route, et nous tenaient isolés d'une manière inquiétante.
L'infatigable Desaix avait poursuivi les Mamelouks jusqu'à Siouth,
avait forcé Mourat-bey à se jeter dans les Oasis; il avait fait passer
le général Friand à la rive droite, pour faire parallèlement à lui la
chasse à Elfy-Bey et aux corps dispersés des Mamelouks. Desaix vint
nous trouver à Kéné; et nous nous remîmes en campagne.

Nous nous dirigeâmes vers Kous, où étaient les Mekkains, et d'où ils
faisaient des incursions dans les villages de l'une et l'autre rive,
volant et massacrant les chrétiens et les Copthes, et les emmenant,
afin de leur faire payer une rançon. Nous sortîmes de Kéné dans le
silence et les ténèbres de la nuit pour tâcher de les surprendre: nous
marchâmes le long du désert pour tromper leurs avant postes. Lorsque
nous arrivâmes au village où était leur camp, nous ne les trouvâmes
plus; ils en étaient partis à la même heure que nous nous étions mis en
marche de Kéné: ils avaient pris le désert avec les Mamelouks, et
s'étaient rendus à la Kittah.

_Prendre le désert_, en terme militaire, dans la Haute-Égypte, n'est
pas seulement sortir des terres cultivées pour passer sur les sables
qui les bordent de droite et de gauche, mais s'enfoncer dans les gorges
qui traversent les deux chaînes, et qui ont des embouchures, qui
deviennent des positions, des espèces de postes, qu'il est important
d'occuper et de défendre. Les Mamelouks avaient sur nous l'avantage de
les connaître tous, de savoir le nombre de fontaines qu'on pouvait y
rencontrer. Dans la vallée qui conduit de Cosséir au Nil il y a quatre
de ces fontaines; une à demi journée de Cosséir (l'eau de celle-ci
n'est bonne que pour les chameaux); la seconde à une journée et demie
de la première; puis celle de la Kittah, à une autre journée et demie:
cette dernière est très importante lorsqu'on veut occuper le désert,
parce qu'elle se trouve placée à un point de dirimation de trois
chemins; dont l'un, se dirigeant au sud-ouest, débouche sur Rédisi; un
autre, portant plus à l'ouest, aboutit à Nagadi; et le troisième, au
nord-ouest, amène à Birambar, où il y a une quatrième fontaine; et de
Birambar on arrive par trois routes d'égale longueur à Kous, à Kefth ou
Coptos, et à Kéné. Desaix résolut de bloquer les Mamelouks dans le
désert, ou du moins de leur barrer le Nil, de gêner leurs mouvements,
de les empêcher de pouvoir se séparer sans risquer d'être détruits, et
enfin de les réduire par la faim: il avait laissé trois cents hommes et
du canon à Kéné; il alla se poster à Birambar avec de l'infanterie, de
la cavalerie, et de l'artillerie; et nous, avec la vingt-unième légère,
nous allâmes occuper le passage de Nagadi: on eut l'imprudence de
négliger Rédisi, ou bien l'on craignit de trop se disséminer. Si la
gorge de Rédisi avait pu être occupée, tous les beys de la rive droite
étaient obligés de se rendre; il ne restait plus que Mourat-bey à
poursuivre, et plus de diversion à craindre.

L'espérance de voir Thèbes en marchant de ce côté me fit encore avec
joie tourner le dos au Caire; mon destin était de marcher avec ceux qui
remontaient le plus haut; je suivis donc le général Belliard; je devais
rejoindre bientôt Desaix; nous avions fait la veille mille projets pour
l'avenir: nos adieux furent cependant mélancoliques; cette fois, notre
séparation me parut plus douloureuse: devais-je penser que, si jeune,
ce serait lui qui me laisserait dans la carrière, que ce serait moi qui
le regretterais? nous nous séparâmes, et je ne l'ai plus revu. J'étais
déjà à une lieue, lorsque je fus rejoint au galop par le brave
Latournerie; il était revenu pour me dire adieu; nous nous aimions
beaucoup; touché de ce témoignage de tendresse, je fus cependant frappé
de son émotion: nous versâmes quelques larmes en nous embrassant. Le
métier de la guerre peut endurcir les êtres froids, mais ses horreurs
ne flétrissent point la sensibilité des âmes tendres; les liaisons
formées au milieu des peines et des dangers d'une expédition de la
nature de celle d'Égypte deviennent inaltérables; c'est une espèce de
confraternité; et lorsque des rapports de caractère viennent encore
resserrer ces liens, le sort ne peut les briser sans troubler le reste
de la vie.



 _Antiquités à Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'Armée Française_.


En traversant Kous, dans lequel je n'étais pas entré lorsque j'avais
descendu le Nil, je trouvai au milieu de la place le couronnement d'une
porte de belle et grande proportion enfouie jusqu'à la cimaise; ce seul
vestige, qui n'avait pu appartenir qu'à un grand édifice, atteste que
Kous a été bâti sur l'emplacement d'Appollinopolis parva. La gravité de
cette ruine offre un contraste avec tout ce qui l'environne qui en dit
plus sur l'architecture Égyptienne que vingt pages d'éloges et de
dissertations; ce fragment paraît à lui seul plus grand que tout le
reste de la ville: à une demi lieue de Kous dans le village de Elmécié
je trouvai le soubassement de quelques édifices en grès avec des
hiéroglyphes. Était-ce une petite ville dont on ignore l'existence?
était-ce un temple isolé? la dégradation de ce monument était trop
entière pour que je pusse en donner une idée par un dessin, et il était
impossible de faire le plan d'aucune de ses parties. À une autre demi
lieue de là, sur une petite éminence, on voit plus distinctement le
soubassement d'un temple absolument isolé de toute autre espèce de
mines; on distingue encore trois assises de grosses pierres de grès qui
servaient de stylobate, et arrivaient au sol du temple, devant lequel
était un portique de six colonnes engagées dans le bas de leur fût. Ce
monument conservant encore quelque forme dans la saillie, j'en fis un
petit dessin. Nous marchâmes encore une heure et nous arrivâmes à
Nagadi, gros et triste village assis sur le désert; un parti de
Mamelouks l'avait dépouillé il y avait douze heures. Avant
d'entrer dans le désert, nous envoyâmes des reconnaissance en avant,
qui prirent quelques chameaux, et tuèrent une trentaine de Mekkains
traîneurs. Nous nous portâmes jusqu'à une enceinte qui avait été
d'abord un couvent retranché, habité par des Coptes, qui était ensuite
devenu une mosquée, et définitivement ne servait plus qu'aux sépultures;
nous nous y logeâmes en en chassant les chauves-souris, et en
bouleversant les tombes. Un fort, un désert, des tombeaux! nous étions
entourés de tout ce qu'il y a de triste au monde; et si, pour échapper
à l'impression que de semblables objets pouvaient apporter à notre âme,
nous sortions quelquefois la nuit pour respirer quelques instants:
notre respiration était le seul bruit qui troublât le calme du néant
qui nous épouvantait; le vent parcourant ce vaste horizon, sans
rencontrer d'autres objets que nous, silencieux, nous rappelait encore,
au milieu des ténèbres, l'immense et triste espace dont nous étions
environnés.

Quelques marchands qui avaient eu le bonheur de sauver leurs pacotilles
des Mamelouks, n'étaient pas très rassurés sur notre compte. Dénoncés
par les cheikhs de Nagadi, ils nous apportèrent des présents: nous les
refusâmes; ils en furent encore plus effrayés: accoutumés à voir des
gens couverts d'or qui les mettaient à contribution, et nous voyant
faits à peu près comme des bandits, ils crurent que nous allions les
dévaliser; il n'y avait pas moyen de cacher leurs richesses. Nos
porte-manteaux avaient été pris sur les barques; nous avions besoin de
linge, nous leur fîmes donc ouvrir leurs ballots: tout espoir finit
pour eux; nous choisîmes ce qui nous convenait, nous leur demandâmes ce
que coûterait ce dont nous avions besoin; ils nous dirent que ce serait
ce que nous voudrions; nous demandâmes le prix juste, et nous payâmes:
ils furent si surpris, qu'ils touchaient leur argent pour savoir si
cela était bien vrai; des gens armés et en force qui payaient! ils
avaient parcouru toute l'Asie et toute l'Afrique, et n'avaient rien vu
de si extraordinaire. Dès lors nous eûmes toute leur estime et toute
leur confiance; ils venaient faire nos déjeuners, nous apportaient des
confitures de l'Inde et de l'Arabie, des cocos, et nous faisaient le
meilleur café qu'il fût possible de boire: ce mélange de dénuement et
de recherche avait quelque chose de piquant; il n'y a pas de situation
au monde qui n'ait ses jouissances, j'en appelle de cette vérité aux
tombeaux de Nagadi.

Nagadi est un point important à occuper; il doit naturellement devenir
la route la plus fréquentée du désert, puisqu'elle est la plus courte
d'un jour; un commissionnaire peut venir de Cosséir à Nagadi en deux
journées avec un dromadaire, et en trois à pied. Comme on ne trouve
rien à Cosséir, le négociant qui y débarque en revenant de Gidda est
très pressé d'arriver sur le bord du Nil; les moyens les plus courts
lui paraissent donc les meilleurs; il demande des chameaux à Nagadi qui
peuvent arriver le sixième jour. Le prix dans le moment où nous y
étions, était d'une gourde forte, c'est à dire, cinq fr. le quintal;
chaque chameau en porte quatre: ce prix doit augmenter en raison du
commerce plus ou moins considérable, ainsi que le prix des chameaux qui
n'était alors que de vingt piastres, au lieu de soixante qu'ils
valaient avant notre arrivée; ce qui peut donner la mesure du malheur
des circonstances, et combien la Mekke, Médine, et Gidda, ont dû
souffrir des troubles de l'Égypte. Nous, qui nous vantions d'être plus
justes que les Mamelouks, nous commettions journellement et presque
nécessairement nombre d'iniquités; la difficulté de distinguer nos
ennemis à la forme et à la couleur nous faisait tuer tous les jours
d'innocents paysans; les soldats chargés d'aller à la découverte ne
manquaient pas de prendre pour des Mekkains les pauvres négociants qui
arrivaient en caravane; et avant que justice leur fût rendue (quand on
avait le temps de la leur rendre), il y en avait eu deux ou trois de
fusillés, une partie de leur cargaison avait été pillée ou gaspillée,
leurs chameaux changés contre ceux des nôtres qui étaient blessés; et
le profit de tout cela en dernière analyse passait aux employés, aux
Copthes, et aux interprètes, les sangsues de l'armée, le soldat ayant
sans cesse l'envie de s'enrichir, et le tambour du rassemblement ou la
trompette du boute-selle lui faisait toujours abandonner et oublier ce
projet. Le sort des habitants, pour le bonheur desquels sans doute nous
étions venus en Égypte, n'était pas préférable; si à notre approche, la
frayeur leur faisait quitter leur maison, lorsqu'ils y rentraient après
notre passage, ils n'en retrouvaient que la boue dont sont composées
les murailles. Ustensiles, charrues, portes, toits, tout avait servi à
faire du feu pour la soupe; leurs pot s'étaient cassés, leurs graines
étaient mangées, les poules et les pigeons rôtis; il ne restait que les
cadavres de leurs chiens, lorsqu'ils avaient voulu défendre la
propriété de leurs maîtres. Si nous séjournions dans leur village, on
sommait ces malheureux de rentrer, sous peine d'être traités comme
rebelles associés, à nos ennemis, et en conséquence imposés au double
de contribution; et lorsqu'ils se rendaient à ces menaces, et venaient
payer le miri, il arrivait quelquefois que l'on prenait leur grand
nombre pour un rassemblement, leurs bâtons pour des armes, et ils
essuyaient toujours quelques décharges des tirailleurs ou des
patrouilles avant d'avoir pu s'expliquer: les morts étaient enterrés;
et on restait amis jusqu'à ce qu'une occasion offrît à la vengeance une
revanche assurée. Il est vrai que s'ils restaient chez eux, qu'ils
payassent le miri, et fournissent à tous les besoins de l'armée, cela
leur épargnait la peine du voyage et le séjour du désert; ils voyaient
manger leurs provisions avec ordre, et pouvaient en manger leur part,
conservaient une partie de leurs portes, vendaient leurs oeufs aux
soldats, et n'avaient que peu de leurs femmes ou de leurs filles de
violées: mais aussi ils se trouvaient coupables pour l'attachement
qu'ils nous avaient montré; de sorte que quand les Mamelouks nous
succédaient, ils ne leur laissaient pas un écu, pas un cheval, pas un
chameau; et souvent le cheikh payait de sa tête la prétendue partialité
qu'on lui imputait. Il était bien urgent pour ces malheureux qu'un
pareil état de choses finît, et qu'on pût en organiser un autre: mais
comment y parvenir tant que les Mamelouks ne voudraient pas se battre,
et que des bandes fanatisées et affamées comme les Mekkains se
joindraient à eux?

Nous apprîmes le troisième jour de notre séjour à Nagadi, que trois
cents Mekkains avaient résolu, évitant partout les Français, de pousser
tout à travers le désert jusqu'au Caire, de se perdre dans la
population immense de cette ville, jusqu'à ce qu'ils pussent retourner
dans leur patrie avec les caravanes, ou que quelque occasion leur fût
ouverte de se venger de nous: on nous dit qu'au moment de mourir, leur
chef leur avait suggéré ce parti, et leur avait conseillé de ne plus
tenter de nous combattre; mais le neveu de l'émir, qui lui avait
succédé dans le commandement, voulant conserver de l'autorité, et
hériter de ce qui restait de butin fait sur les barques Françaises,
leur avait fait croire que les trésors qu'il en avait tiré était resté
dans le château de Benhouth, et que, dès que nous serions éloignés, il
les ramènerait pour les reprendre; mais comme en attendant il fallait
vivre, il les détachait par pelotons, et les envoyait marauder dans les
villages; ce qu'ils exécutaient avec plus ou moins de succès; et par
suite les paysans, dont ils étaient devenus le fléau, les traquaient,
et en faisaient comme une chasse au loup: rencontrés par nos
patrouilles; ils étaient ramassés, fusillés, et détruits comme des
animaux nuisibles à la société; c'était ainsi qu'on leur démontrait que
Mahomet n'avait point approuvé leur croisade, et que ce n'était point
le ciel qui l'avait ordonnée: c'est ce qui fait le sujet d'un de mes
tableaux; j'y ai représenté le moment où les paysans catholiques nous
les amenaient au milieu de la nuit dans les tombeaux où nous étions
logés.



                    _Combat désavantageux de Birambar_.


Le 2 Avril, le général Desaix envoya chercher trois cents hommes de
notre demi-brigade, et cinquante cavaliers de ceux qui étaient avec
nous, afin de remplacer à Birambar ceux qu'il emmenait pour renforcer
le poste de Kéné: nous avions appris le même jour par nos espions que
les Mamelouks et les Mekkains avaient quitté la Kittah, et que leurs
traces annonçaient qu'ils avaient descendu au nord pour aller déboucher
à Kéné ou à Samata. Les dispositions étaient bien prises de ce côté
pour les tenir dans le désert, ou les surprendre s'ils voulaient en
sortir; mais toutes ces mesures furent déjouées par l'ardeur de nos
soldats, et la confiance de leurs officiers: les éclaireurs du corps
que le général Desaix conduisait à Kéné rencontrèrent l'arrière garde
des Mamelouks, et les chargèrent. Le corps de cavalerie voulut soutenir
les éclaireurs; mais s'étant imprudemment trop écarté de l'infanterie
pour en être lui-même soutenu, il fut en quelques minutes chargé et
sabré; deux chefs de bataillon payèrent de leur vie leur imprudence,
vingt dragons furent tués: l'artillerie aurait été d'un grand secours,
mais elle était trop en avant; les Mamelouks, qui craignaient de la
voir revenir, continuèrent leur route, contents d'avoir échappé à nos
embûches, d'avoir sauvé leur convoi, et confirmé à nos cavaliers qu'ils
manoeuvraient plus rapidement et savaient mieux espadonner. Deux cents
hommes d'infanterie et une pièce de canon eussent changé cette
échauffourée en une victoire bien importante dans la détresse où se
trouvaient les beys et les kiachefs; déjà dispersés et abandonnés par
une partie de leurs Mamelouks: mais une négligente confiance, un défaut
d'ensemble dans la marche, mirent un défaut d'ensemble dans l'attaque;
les ordres de Desaix mal entendus et arrivés trop tard coûtèrent la vie
à plusieurs braves officiers. Le chef de brigade Duplessis, militaire
distingué, qui avait commandé dans l'Inde, et avait servi utilement et
glorieusement sa patrie, atteint de l'inculpation de ne s'être jamais
signalé dans la dernière guerre, en saisit avec fureur la première
occasion; il oublie les ordres qu'il a reçus de se tenir sur une
hauteur dans le poste inattaquable qu'il occupait; il se porte en avant,
devance ceux qu'il commande, et se précipite de sa personne au milieu
des ennemis; choisissant celui qui lui semble, le plus apparent, il
pousse à lui: c'était Osman, le plus vaillant des beys; leurs deux
chevaux se heurtent; celui de Duplessis s'accule: il saute sur sa selle,
saisit Osman au corps, et l'étouffait dans ses bras; mais pendant
cette lutte digne de l'ancienne chevalerie, le malheureux Duplessis,
qui n'avait pas été suivi, se trouva environné, et fut percé d'un coup
de lance sur le corps même de son adversaire: j'en ai fait le dessin
d'après les détails qui m'ont été donnés depuis par un kiachef, tout à
la fois spectateur et acteur de ce combat, et qui ne parlait qu'avec
enthousiasme de l'intrépidité de notre officier.

Le combat de Birambar, quoiqu'imprudemment combiné, eut cependant des
suites presque décisives pour la dissolution du reste de la coalition
des beys: nous apprîmes par des espions envoyés sur le champ de
bataille que de quatre morts, deux avaient de la barbe, par conséquent
que c'étaient tout au moins des kiachefs: les Mamelouks ordinaires sont
rasés; ce n'est qu'en recevant quelques dignités, et par conséquent la
liberté, qu'il leur est permis de se marier et de se laisser croître la
barbe. Nous apprîmes depuis que l'un d'eux était Mustapha, kiachef
abou-diabe, c'est-à-dire, père de la barbe; chacun des beys et des
kiachefs a un nom de guerre, soit sobriquet, soit titre honorable,
qu'il change d'après les circonstances, et qui devient alternativement
glorieux ou ridicule: nous sûmes aussi que Assan-bey avait reçu une
balle au cou, et un coup de sabre au bras; qu'Osman bey eut presque
tous les doigts coupés; que douze des plus braves de ses Mamelouks
avaient été mis hors de combat; et, ce qui était encore plus important,
c'est qu'après avoir eu l'avantage dans cette rencontre, la crainte de
trouver l'infanterie dans leur route, et de perdre leur équipage, leur
avait fait rebrousser chemin et les avait fait rentrer dans le désert.
Nous apprîmes par ceux que nous avions envoyés à la Kittah, qu'ils y
étaient revenus faire de l'eau, et avaient pris la route de Redisi,
dirigeant leur marche sur la Haute Égypte. J'avoue que toutes les
dispositions militaires qui me reportaient sur Thèbes et la rive droite
du Nil me paraissaient les meilleures; aussi je crois que je fus le
seul à me réjouir de l'ordre que nous reçûmes d'aller les atteindre, ou
les pousser plus loin que Redisi. Nous partîmes de Nagadi, suivant le
revers des montagnes, derrière lesquelles marchaient les Mamelouks:
nous sûmes par quelques domestiques qui les avaient quittés à la Kittah,
qu'ils étaient dans une détresse pitoyable, et qu'ils périraient tous,
si dans trois jours ils n'atteignaient à Redisi.



                           _Retour à Thèbes_.


Nous arrivâmes vers midi sur le sol de Thèbes: nous vîmes à trois
quarts de lieue du Nil les ruines d'un grand temple, dont aucun
voyageur n'a parlé, et qui peut donner la mesure de l'immensité de
cette ville, puisqu'à supposer que ce fut le dernier édifice de sa
partie orientale, il se trouvé à plus de deux lieues et demie de
Medinet-Abou, où est le temple le plus occidental. C'était la troisième
fois que je traversais Thèbes; mais, comme si le sort eût arrêté que ce
fût toujours en hâte que je verrais ce qui devait autant m'intéresser,
je me bornai encore cette fois à tâcher de me rendre compte de ce que
je voyais, et à noter ce que j'aurais à prendre à mon retour, si
j'étais plus heureux. Je cherchais à démêler si à Thèbes les arts
avaient eu des époques et une chronologie: s'il avait existé un palais
en Égypte, ce devait être à Thèbes qu'il fallait en chercher les restes,
puisque Thèbes en avait été la capitale; s'il y avait des époques dans
les arts, les résultats de ses premiers essais devaient être aussi dans
la capitale, le luxe et la magnificence ne s'éloignant que
progressivement de ce premier point, puisqu'ils ne marchent qu'avec
l'opulence et le superflu. Enfin nous arrivâmes à Karnak, village bâti
dans une petite partie de l'emplacement d'un seul temple, qui, comme on
l'a dit, a effectivement de tour une demi heure de marche: Hérodote,
qui ne l'avait pas vu, a donné une juste idée de sa grandeur, et de sa
magnificence; Diodore et Strabon, qui n'en virent que les ruines,
semblent avoir donné la description de son état actuel; tous les
voyageurs, qui tout naturellement ont dû paraître les copier, ont pris
l'étendue des masses pour la mesure de la beauté, et, se laissant
plutôt surprendre que charmer, en voyant la plus grande de toutes les
ruines, n'ont pas osé leur préférer le temple d'Apollinopolis à Etfu,
celui de Tintyra, et le seul portique d'Esné; il faut peut-être
renvoyer les temples de Karnak et de Louxor au temps de Sésostris, où
la fortune venait d'enfanter les arts en Égypte, et peut-être les
montrait au monde pour la premier fois. L'orgueil d'élever des colosses
fut la première pensée de l'opulence: on ne savait point encore que la
perfection dans les arts donne à leurs productions une grandeur
indépendante de la proportion; que la petite rotonde de Vicence est un
plus bel édifice que S. Pierre de Rome; que l'École de chirurgie de
Paris est aussi grandiose que le Panthéon de la même ville; qu'un camée
peut être préférable à une statue colossale. C'est donc la somptuosité
des Égyptiens qu'il faut voir à Karnak, où sont entassés, non seulement
des carrières, mais des montagnes façonnées avec des proportions
massives, une exécution molle dans le trait, et grossière dans
l'appareil, des bas reliefs barbares, des hiéroglyphes sans goût et
sans couleurs dans la manière dont la sculpture en est fouillée. Il n'y
a de sublime pour la dimension et la perfection du travail que les
obélisques, et quelques parements des portes extérieures, qui sont
d'une pureté vraiment admirable; si les Égyptiens dans le reste de cet
édifice nous paraissent des géants, dans cette dernière production ce
sont des génies: aussi suis-je persuadé que ces sublimes
embellissements ont été postérieurement ajoutés à ces colossales
monuments. On ne peut nier que le plan du temple de Karnak ne soit
noble et grand; mais l'art des beaux plans a toujours devancé en
architecture celui de la belle exécution des détails, et lui a toujours
survécu plusieurs siècles après sa corruption, comme l'attestent à la
fois les monuments de Thèbes comparés à ceux d'Esné et de Tintyra, et
les édifices du règne de Dioclétien comparés à ceux du temps
d'Auguste.

Il faut ajouter aux descriptions connues de ce grand édifice de Karnak
que ce n'était encore qu'un temple, et que ce ne pouvait être autre
chose; que tout ce qui y existe est relatif à un très petit sanctuaire,
et avait été ainsi disposé pour inspirer la vénération dont il était
l'objet, et en faire une espèce de tabernacle. À la vue de l'ensemble
de toute cette ruine l'imagination est fatiguée de la seule pensée de
le décrire: étant dans l'impossibilité d'en faire un plan, j'en traçai
seulement une image pour m'assurer un jour que ce que j'avais vu
existait; il faut que le lecteur jette les yeux sur cette esquisse, et
qu'il se dise que des cent colonnes du seul portique de ce temple, les
plus petites ont sept pieds de diamètre, et les plus grandes en ont
onze; que l'enceinte de sa circonvallation contenait des lacs et des
montagnes; que des avenues de sphinx amenaient aux portes de cette
circonvallation; enfin que, pour prendre une idée vraie de tant de
magnificence, il faut croire rêver en lisant, parce que l'on croit
rêver en voyant: mais en même temps il faut se dire relativement à
l'état présent de cet édifice que sa destruction défigure une grande
partie de son ensemble; tous les sphinx sont tronqués méchamment:
fatiguée de détruire, la barbarie en a cependant négligé quelques-uns;
ce qui a pu faire voir qu'il y en avait qui étaient à tête de femme,
d'autres à tête de lion, de bélier, et de taureau: l'avenue qui se
dirigeait de Karnak à Louxor était de cette dernière espèce; cet espace,
qui est d'à peu près une demi lieue, offre une suite continuelle de
ces figures parsemées à droite et à gauche, d'arrachements de murs en
pierres, de petites colonnes, et de fragments de statues. Ce point
étant le centre de la ville, le quartier le plus avantageusement situé,
on doit croire que c'était-là qu'était le palais des grands ou des rois;
mais si quelques vestiges peuvent le faire présumer, aucune
magnificence ne le prouve.

Louxor, le plus beau village des environs, est aussi bâti sur
l'emplacement, et à travers les ruines d'un temple moins grand que
celui de Karnak, mais plus conservé, le temps n'ayant point écrasé les
masses de leur propre poids. Ce qu'il y a de plus colossal ce sont
quatorze colonnes de dix pieds de diamètre, et, à sa première porte,
deux figures en granit enterrées jusqu'à la moitié des bras, devant
lesquelles sont les deux plus grands obélisques connus et les mieux
conservés. Il est sans doute glorieux pour les fastes de Thèbes que la
plus grande et la plus riche des républiques ne se soit pas crue assez
de superflu, non pour faire tailler, mais seulement pour tenter de
transporter ces deux monuments, qui ne sont qu'un fragment d'un seul
des nombreux édifices de cette étonnante ville.

Une particularité du temple de Louxor, c'est qu'un quai, revêtu avec un
épaulement, garantissait la partie orientale qui avoisinait le fleuve,
des dégradations qu'auraient pu y causer les débordements: cet
épaulement, réparé et augmenté en briques dans un temps postérieur,
prouve que le lit du fleuve n'a jamais changé, et la conservation de
cet édifice, que le Nil n'a jamais été bordé d'autres quais, puisque
dans toutes les autres parties de la ville on ne trouve pas d'autres
vestiges de cette espèce de construction.

Je fis, malgré l'ardeur excessive d'un soleil du midi, un dessin de la
porte du temple, qui est devenue celle du village de Louxor; rien de
plus grand et de plus simple que le peu d'objets qui composent cette
entrée; aucune ville connue n'est annoncée aussi fastueusement que ce
misérable village, composé de deux à trois mille habitants, nichés sur
les combles ou tapis sous les plates-formes de ce temple, sans
cependant que cela lui donne l'air d'être habité.

Pendant que je dessinais, notre cavalerie était aux prises avec
quelques Mamelouks égarés, dont ils tuèrent deux, et prirent les armes
et les chevaux de ceux qui trouvèrent leur salut en gagnant l'autre
rive à la nage.

Nous partîmes à deux heures, et arrivâmes à Salamiéh après treize
heures de route, comme si ce nombre d'heures de marche eût été un
règlement pour toutes les journées où nous avions Thèbes à traverser.
Le lendemain nous rentrâmes dans le désert, et arrivâmes d'assez bonne
heure devant Esné. Le jour d'après, en nous mettant en route, nous
trouvâmes un petit temple très fruste, mais cependant très pittoresque,
et remarquable par son plan, et par quelques uns de ses détails: il est
composé d'un portique de quatre colonnes de face, de deux pilastres, et
de deux colonnes de profondeur; le sanctuaire au milieu, et deux pièces
latérales, dont celle de droite est détruite; dans le portique il y a
une porte prise dans l'épaisseur du mur latéral de droite, dont l'usage
ne pouvait être que celui d'un petit sanctuaire à déposer les
offrandes. Une autre singularité dans l'élévation de l'édifice, c'est
que les chapiteaux des deux colonnes du milieu du portique sont avec
des têtes en relief, et que les deux autres sont à chapiteaux évasés:
cet édifice est un des plus frustes que j'aie vus en Égypte: cette
grande dégradation tient sans doute à la nature du grès dont il est
construit; les accessoires sont mieux conservés que dans les autres
temples, ce que l'on doit attribuer sans doute à l'emploi d'une
meilleure nature de brique; on y peut reconnaître assez distinctement
la circonvallation du temple, dans laquelle étaient contenus les
logements des prêtres; toute cette enceinte était un peu élevée
au-dessus de la très petite ville de Contra Latopolis, qui était bâtie
à l'entour de ce monument. Il semble qu'il était d'usage que toutes les
grandes villes bâties sur le bord du Nil eussent à l'autre rive un
autre petite ville ou port, et peut-être cette autre ville était située
ainsi pour la commodité du commerce. À peine faisait-il jour, la troupe
défilait; je n'eus le temps de faire que très rapidement le dessin que
je viens de décrire; je regrettai de n'avoir pas celui d'étudier mieux
les détails du plan et des fabriques accessoires au temple.

Nous continuâmes de longer la montagne: à cette hauteur la partie
droite de l'Égypte est si étroite, qu'à deux reprises la chaîne
s'approche jusqu'au Nil; notre artillerie eut de la peine à passer, ce
qui nous fit perdre une partie considérable de la journée: au-delà de
ces passages les rochers changèrent de nature; nous trouvâmes les
carrières de grès d'où sans doute sont sortis la ville et les temples
de Chénubis, où nous arrivâmes une heure après. À un quart de lieue en
avant de cette ville sont deux tombeaux taillés dans le rocher, et un
petit sanctuaire, entouré d'une galerie, avec un portique: ce monument
était isolé, et placé là comme les chapelles que la catholicité a dans
les campagnes; j'en fis à la hâte un petit dessin, et courus au galop
en faire un autre du temple ou des temples de Chénubis: car les ruines
que l'on trouve dans cette ville sont si morcelées, et dans des
proportions si différentes entre elles, qu'il est très difficile de
se rendre compte de ce qu'en pouvait être le plan. Ce qu'il y a de plus
considérable et de plus élevé sont six colonnes, dont trois à
chapiteaux que je nommerai à renflement, parallèles à trois autres à
chapiteaux évasés, unis par un entablement, ainsi que j'avais pu le
distinguer en passant sur la barque: je pus voir de plus près qu'elles
n'étaient pas bâties du même temps; que celles à chapiteaux évasés
n'avaient jamais été finies, et avaient été ajoutées en galerie aux
premières. Devant ce fragment, au sud, on voit les soubassements d'un
portique, que l'on reconnaît aussi n'avoir pas été achevé; toujours au
sud est un morceau de granit qui paraît être les restes d'une statue
colossale: à la partie orientale était une pièce d'eau, revêtue et
décorée à son pourtour d'une galerie en colonnes: dans la partie
occidentale de la ville, on voit encore la porte d'un sanctuaire, et
deux fragments, de proportion très petite, dont il est difficile de se
rendre compte; en avant du tout était un revêtissement en forme de quai,
sur le Nil. Parmi ces ruines d'architecture on en trouve aussi
quelques unes de sculpture, entre autres celles d'un groupe de deux
figures accouplées, de trois pieds de proportion, dont les têtes ont
été brisées. Ce que Chénubis a de plus particulier, c'est une enceinte
de muraille, bâtie en brique non cuite; cette muraille, de forme
conique, a plus de vingt cinq pieds d'épaisseur à sa base: cet ouvrage
extraordinaire existe encore en grande partie dans son entier. Est-ce
un ouvrage Arabe? l'histoire n'en fait mention nulle part; d'ailleurs
il n'y a aucuns débris ni décombres de fabriques Arabes dans l'enceinte
de Chénubis: si c'était un ouvrage de la haute antiquité, il nous
apprendrait qu'il n'est pas besoin de faire jamais de fortification
d'une autre espèce en Égypte, excepté pour les chambranles et
embrasures, et toutes les parties où il y a fatigues de mouvement. Ici
toutes les grandes masses ont complètement résisté au temps, et
pourraient encore servir de défense.

Après avoir fait à toutes voiles un dessin de Chénubis en descendant le
fleuve en barque, il m'en fallut faire à toute bride un autre en
remontant par terre, maudissant la guerre, les guerriers, et
l'importance de leurs opérations, qui me faisaient toujours tout
quitter pour courir en vain après des gens qui faisaient en un jour
plus de chemin que nous en trois, et auxquels nous avions laissé les
passages ouverts. C'était pour aller de grand jour coucher à trois
quarts de lieue de Chénubis, que cette vaine hâte avait été ordonnée si
impérieusement. Le lendemain, après avoir marché une heure, nous
trouvâmes à rase terre les arrachements de deux temples, dont il est
impossible de prendre ni plan ni vue; ils semblent être restés là
seulement pour marquer l'emplacement de la ville de Jurion-Lucine, que
l'infaillible d'Anville a placée à cette hauteur. Nous arrivâmes enfin
par le désert à la gorge de Redisi, qui est un quatrième débouché de la
Kiffah, mais qui n'est pas pratiqué par le commerce, et dont la route
avait été fatale aux Mamelouks, car ils y avaient presque tous perdu
leurs chevaux, une partie de leurs chameaux, nombre de serviteurs, et
vingt-six femmes, de vingt-huit que les beys avaient emmenées: leur
marche était tracée par les désastres, qu'ils laissaient derrière eux,
les tentes, les armes, les habits, les cadavres de chevaux exténués,
les chameaux restés sous le poids de leur charge, des serviteurs, des
femmes abandonnées. Qu'on se peigne le sort d'un malheureux, haletant
de fatigue et de soif, la gorge desséchée, respirant avec peine un air
ardent qui le dévore; il espère qu'un instant de repos lui rendra
quelques forces; il s'arrête, il voit défiler ceux qui étaient ses
compagnons, et dont il sollicite en vain le secours; le malheur
personnel a fermé tous les coeurs; sans détourner un regard, l'oeil
fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le précède; tout
passe, tout fuit; et ses membres engourdis, déjà trop chargés de leur
pénible existence, s'affaissent, et ne peuvent être ranimés ni par le
danger ni par la terreur: la caravane a passé, elle n'est déjà pour lui
qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientôt elle n'est plus qu'un
point, et ce point s'évanouit; c'est la dernière lueur de la lumière
qui s'éteint: ses regards égarés cherchent et ne rencontrent plus rien;
il les ramène sur lui-même, et bientôt ferme les yeux pour échapper à
l'aspect du vide affreux qui l'environne; il n'entend plus que ses
soupirs; ce qui lui reste d'existence appartient à la mort; seul, tout
seul au monde, il va mourir sans que l'espoir vienne un instant
s'asseoir auprès de son lit de mort; et son cadavre, dévoré par
l'aridité du sol, ne laissera bientôt que des os blanchis, qui
serviront de guide à la marche incertaine du voyageur qui aura osé
braver le même sort.

C'est le tableau que nous offrit la trace du passage des Mamelouks;
c'est à ces signes effrayants que nous reconnûmes la direction de leur
marche: il y avait trois jours qu'ils étaient passés; ils avaient
remonté vers les cataractes, et étaient allés se rafraîchir dans une
île entre Baban et Ombos. J'ai déjà parlé de l'abondance de cette île
dans ma route de Syene: leur état de détresse nous tranquillisant sur
leurs intentions, nous bornâmes là notre poursuite, dans un pays où
nous ne pouvions espérer de trouver aucunes ressources, les Mamelouks
qui nous précédaient ayant dû achever de les consommer.

Nous vînmes camper, ou, pour mieux dire, nous reposer près du fleuve;
nous nous établîmes parmi des tombeaux, et près de deux arides mimosas,
qui pouvaient seuls nous indiquer qu'on avait vécu là, et que la nature
y végétait encore. On renvoya tout ce dont on pouvait se passer à Etfu;
et j'accompagnai ce surplus, dans l'espérance de voir à mon aise le
sublime temple d'Apollinopolis, le plus beau de l'Égypte, et le plus
grand après ceux de Thèbes: bâti à une époque où les arts et les
sciences avaient acquis toute leur splendeur, toutes les parties en
sont également belles dans leur exécution; le travail des hiéroglyphes
également soigné, des figures plus variées, l'architecture plus
perfectionnée que dans les édifices de Thèbes, qu'il faut reléguer à
des temps bien antérieurs. Mon premier soin fut de prendre un plan
général de l'édifice. Rien de plus simple que les belles lignes de ce
plan, rien de plus pittoresque que l'effet produit dans l'élévation par
la variété des dimensions de chaque membre de ce bel ensemble: tout ce
superbe édifice est posé sur un sol élevé qui domine non seulement le
pays, mais toute la vallée: sur un plan beaucoup plus bas et tout près
de ce grand temple en est un petit, presque enfoui jusqu'à son comble;
ce qui en reste encore d'apparent est dans un creux entouré de
décombres, qui laissent voir un petit portique de deux colonnes et de
deux pilastres, un péristyle et le sanctuaire du temple, autour une
galerie en pilastres. Une colonne avec un chapiteau, qui sort des
décombres à quarante pieds en avant du portique, et un angle de mur, à
cent pieds au-delà, attestent qu'il y avait encore une cour devant ce
temple: une singularité de ce monument, c'est que dans un édifice d'une
exécution aussi recherchée les portes ne sont point régulièrement au
centre. On doit croire qu'il fut dédié au mauvais génie, car la figure
de Typhon est en relief sur les quatre côtés de la dalle qui surmonte
chacun des chapiteaux; toute la frise et tous les tableaux de
l'intérieur sont analogues à Isis se défendant des attaques de ce
monstre. Je fis une vue du rapprochement de ce petit temple avec le
grand; j'en fis une autre du grand temple en sens contraire, qui peut
donner l'idée de sa position dans la vallée; j'en fis une troisième de
l'intérieur de ce même temple pris à l'angle du portique, qui offre
l'aspect de la cour, de ses galeries, et de la porte extérieure, et
j'augmentai considérablement ma collection d'hiéroglyphes,
particulièrement par le dessin de la frise de l'intérieur du portique:
je dessinai plusieurs chapiteaux.

Le second jour, le général Belliard arriva, et nous partîmes le
lendemain. À quelque distance d'Etfu, je trouvai sur la rive du Nil les
restes d'un quai près l'embouchure d'un grand canal; aucune autre ruine
n'accompagne ce fragment: deux escaliers qui viennent à la rencontre
l'un de l'autre annoncent cependant que ce n'est pas simplement pour
résister au fleuve qu'avait été construit ce quai; les escaliers qui
servaient à y descendre étaient d'un usage journalier qui suppose la
présence antique d'une ville, ou tout au moins d'habitations dont on a
perdu le nom et la mémoire: j'en fis le dessin. Nous repassâmes sur les
ruines d'Hiéracopolis, dont j'ai déjà parlé, et nous vînmes coucher à
quatre lieues d'Etfu: nous nous remîmes en route à une heure du matin,
et arrivâmes à Esné le 13 Avril, rendus de fatigue. Je me berçais de
l'espoir d'obtenir quelques jours de repos; mais nous apprîmes à notre
arrivée que le reste des Mekkains, unis à quelques Mamelouks, avaient
marché sur Girgé; que, prévenus et battus à Bardis, ils n'en avaient
tenu compte, et étaient venus à Girgé pour piller le bazar, où une
partie avait été cernée et battue de nouveau, et que cependant le peu
de ceux qui restaient étaient encore à craindre, parce qu'ils
ameutaient des fanatiques: nous nous remîmes donc en route pour
retourner occuper les bouches du désert. Nous employâmes toute une nuit
à passer le fleuve: lorsque nous nous mîmes en route, le soleil était
élevé et déjà brûlant; nous fîmes halte sous l'ardeur de ses rayons, et
vînmes ensuite coucher à Salamié. Le lendemain, après quelques heures
de marche, j'aperçus pour la quatrième fois les restes de Thèbes: j'en
fis une vue dans une situation d'où l'on pouvait découvrir à la fois
toutes les ruines de l'un et de l'autre côté du fleuve, depuis Karnak
jusqu'à Médinet-A-Bou, c'est-à-dire, l'espace de six milles. Il reste
cependant encore hors de cette vue une ruine au nord-est, au village de
Guedime, à trois quarts de lieue en arrière, ce qui donne à Thèbes plus
de deux lieues et demie de traversée, occupées par des monuments: nous
nous arrêtâmes cette fois à Karnak; ce qui fut une première bonne
fortune pour moi. Ne pouvant à moi seul lever le plan ni faire de
grandes vues de cette masse de ruines, qui au premier aspect ressemble
à un chantier de carrières, ou plutôt à des montagnes entassées, mon
projet fut d'employer les deux heures que nous devions y passer à
dessiner les bas-reliefs historiques, prendre et donner une idée de
cette sculpture primitive, du style et de la composition des tableaux
de ce temps, et de l'état de cet art, à une époque si reculée, qu'il
est possible que s'en soient là les plus anciennes productions.

Je dessinai les fragments les plus conservés, un Pharaon, Memnon,
Ossimandué, peut-être Sésostris combattant seul sur un char; il
poursuit des nations lointaines portant barbe et de longues tuniques;
il les culbute dans un marais; il les obligé à se réfugier dans une
forteresse. Dans un fragment, il renverse le chef, déjà atteint d'une
flèche: dans un second, il ramené les captifs: dans un troisième; il
les présente enchaînés aux trois divinités de la protection desquelles
il tient sans doute la victoire; car il est à remarquer que, dans
toutes les actions ci-dessus, ses armes ont toujours été accompagnées
et protégées par un ou deux éperviers emblématiques. Les divinités
auxquelles il fait ses offrandes sont celles de l'abondance, sous la
figure d'un Priape, tenant de sa main droite un fléau; c'était à ce
dieu qu'était consacré le temple de Karnak, le plus grand de Thèbes, un
des plus anciens et des plus grands qui aient jamais été construits. À
prendre depuis le sanctuaire jusqu'aux murs de circonvallation, ce dieu
est présenté de la manière la moins équivoque par le trait qui le
caractérise. J'aurais voulu aussi dessiner le bas-relief représentant
un navire conduit par des nautoniers; mais il est trop ruiné, et manque
de tout ce qui pourrait éclaircir le sens qu'il renferme. La journée
s'avançait, et nous n'avions encore rien mangé: les voyageurs ne sont
pas comme les héros de romans, ils sentent quelquefois le besoin de se
restaurer: le soleil nous gagna; il fut résolu que nous coucherions à
Karnak. Je me remis bien vite à l'ouvrage, je parcourus les ruines; je
me convainquis qu'il faudrait huit jours pour lever un plan un peu
satisfaisant de ces groupes d'édifices enceints dans la même
circonvallation. Je m'en tins donc encore à la petite image sans mesure
que j'en avais faite à l'autre voyage, pensant qu'à l'aide de quelques
lignes je ferais encore mieux concevoir quelle est la forme de cet
édifice, qu'en en donnant une longue description.

Je n'ai pu mesurer à la toise quelle pouvait être la surface de ce
groupe d'édifices, mais, à plusieurs reprises, en suivant à cheval les
traces de son enceinte, j'ai toujours mis vingt-cinq minutes, allant au
trot, pour en faire le tour. Cette circonvallation était ouverte par
six portes qui existent encore, dont trois étaient précédées d'avenues
de sphinx: elle contenait non seulement le grand temple, mais trois
autres absolument distincts, ayant tous leurs portes, leurs portiques,
leurs cours, leurs avenues, et leur enceinte particulière. Étaient-ce
des temples? étaient-ce des palais? les souverains logeaient-ils sous
les portiques des temples? ou leurs palais étaient-ils semblables à ces
édifices? ou enfin n'occupaient-ils que des maisons d'une construction
qui n'a pu résister au temps? ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils
habitaient ce que nous devons regarder à leur distribution comme des
édifices sacrés, ils n'étaient pas commodément logés: de grandes cours
avec des galeries ouvertes, des portiques formés d'entrecolonnements
étroits ne pouvaient être que désagréables à habiter; le peu de
chambres qui existent, petites, sans air ni lumière, couvertes de
pieuses allégories, ne devaient pas recréer leurs yeux ni leur
imagination: j'ai été d'ailleurs dans le cas d'observer qu'une partie
de ces chambres obscures contenaient de petits tabernacles, renfermant
sans doute ou la figure de la divinité, ou l'animal qui en était
l'emblème, ou le trésor du temple; ce qui en faisait tout naturellement
un lieu sacré, et fermé pour tout autre que pour les prêtres. Il est
donc à croire que c'étaient des collèges nombreux de ces prêtres qui
occupaient les vastes enceintes de ces édifices, et que, dépositaires
des lumières, ils étaient aussi du pouvoir et de ses moyens. Quelle
monotonie! quelle triste sagesse! quelle gravité de moeurs! J'admire
encore avec effroi l'organisation d'un pareil gouvernement; les traces
qu'il a laissées me glacent et m'épouvantent encore. La divinité,
sacerdotalement vêtue, d'une main tient un crochet, de l'autre un fléau,
l'un sans doute pour arrêter, et l'autre pour punir: la loi porte
partout la chaîne, et la mesure; je vois les arts se traîner sous le
poids de cette chaîne, et son génie m'en paraît accablé: ce signe de la
génération tracé sans pudeur jusqu'au sanctuaire des temples m'annonce
que pour détruire la volupté ils en avaient encore fait un devoir: pas
un cirque, pas une arène, pas un théâtre! des temples, des mystères,
des initiations, des prêtres, des victimes! pour plaisirs, des
cérémonies! pour luxe, des tombeaux! Le mauvais génie de la France
évoqua sans doute l'âme d'un prêtre Égyptien, lorsqu'il anima le
monstre qui imagina, pour faire notre bonheur, de nous rendre tristes
et atrabilaires comme lui.

Après avoir parcouru l'espace qu'il fallait observer pour avoir les
détails de l'édifice, je me trouvai à la partie sud-ouest de cette
enceinte, où sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue
d'un de ces temples. L'intérieur du monument me fit éprouver une
sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans
l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique,
lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austérité fait la
noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont
longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est
toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large
porte en laisse voir un second, porté par huit colonnes sur deux rangs,
de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscurité rend
encore plus terrible; c'est le temple des Euménides: une pièce longue
et étroite suivie de deux autres plus obscures précède un sanctuaire,
absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui
semble être l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue
extérieure de cet édifice; je voulais en faire un de l'intérieur avec
le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'éprouvai à cet instant un tel
degré de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de
faculté pour exécuter; j'étais épuisé, j'étais incapable de rendre ce
que je concevais: j'avais dessiné des bas-reliefs, des hiéroglyphes;
j'avais pris connaissance de toutes les localités; j'avais fait une vue
générale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'où
on découvre quelques formes à ce chantier de carrières, qu'ont laissé
les écroulements de ces édifices gigantesques, et dont chaque débris ne
se distingue que par la réflexion et dans l'éloignement; et enfin
j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces édifices.

Il avait fait si chaud que le sol m'avait brûlé les pieds à travers ma
chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener
mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire,
un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degré
de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on
trouve en grand nombre dans l'enceinte même de la ville, elles me
brûlaient au point que, pour en emporter j'avais été obligé de les
jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait à des charbons ardents.
Harassé, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait
préparé pour la nuit, et qui me parut un boudoir délicieux, jusqu'au
moment où l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait
égorgé un des nôtres qui était resté en arrière de la colonne: les
marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me
firent horreur; mais j'étais couché, je m'endormis; j'étais si las, que
je crois que je ne me serais pas relevé de dessus le cadavre même de
cette malheureuse victime.

Nous partîmes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus
de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensée
que je quittais peut-être Thèbes pour toujours: sa situation éloignée
de tout établissement, la férocité de ses habitants, le miri payé, tout
me démontrait qu'il fallait renoncer à l'espoir d'y revenir: je n'avais
pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les
aller chercher, et les troupes étaient fatiguées outre mesure par les
marches forcées et répétées qu'elles venaient de faire; je me
recommandai aux événements, et dans la suite ils secondèrent mes
désirs.

À la pointe du jour, je m'approchai assez près de Guédime pour voir la
ruine qui y existe: quatre colonnes portent encore trois pierres de
leur entablement, et en avant on voit la base de deux môles, absolument
ruinés et sans forme; ce sont les seuls fragments qui restent d'un
monument, qui aujourd'hui a du moins le grand avantage de servir comme
de jalons pour mesurer monumentalement l'extension de Thèbes.

À midi, nous arrivâmes à Kous, où nous apprîmes que les Mekkains
avaient passé par les mains de tous nos détachements, et en fuyant
avaient passé à Tata sous le sabre de notre cavalerie, qui, pour la
tranquillité du pays, avait exterminé tout ce qui en restait; leurs
besoins les avaient rendus un véritable fléau, et les propriétaires les
poursuivaient comme des bêtes féroces.

Les habitants de Kous, toujours bien intentionnés, et qui nous avaient
accueillis lors même qu'ils croyaient que nous marchions à une perte
certaine, vinrent au-devant de nous, et nous reçurent comme des
triomphateurs.

Le chérif de la Mekke avait envoyé au général Desaix pour protester
contre l'expédition de ses compatriotes, et pour proposer alliance et
amitié; les villes de Gidda et de Tor demandaient aussi la paix, et
Cosséir offrit de se soumettre. Nous sûmes que Soliman et un autre bey
étaient allés avec leurs femmes aux Oasis; nous pûmes juger de la
détresse des autres à la soumission des habitants, au paiement
volontaire du miri, au rapprochement des chefs d'Arabes, et à une
hilarité répandue dans le pays, que je n'avais pas encore vue, et qui
me fit espérer qu'à l'avenir nous pourrions faire en même temps le
bonheur des naturels du pays, et la fortune des colons.

Desaix fit annoncer que les terres ensemencées qui avaient été mangées
en herbe par les Mamelouks et par les Français ne paieraient pas le
miri; ce premier règlement d'équité charma les habitants autant qu'il
les surprit; mais ils furent entièrement conquis lorsqu'on leur déclara
qu'ils pouvaient se vêtir sans distinction, comme le leur permettraient
leurs moyens, sans que cela compromît leurs propriétés. Des négociants
de Cosséir, qui s'étaient tenus cachés, sortirent de leur village, et
vinrent acheter du blé à Kéné; ceux de Gidda arrivèrent sur leurs
vaisseaux chargés de café, et vinrent avec ceux de Cosséir offrir de
payer, un droit qui n'était plus arbitraire. Enfin nous commençâmes à
voir de l'argent arriver sans baïonnettes, la paille, l'orge, et les
boeufs, garnir nos magasins et nos parcs; et les chefs de village nous
promirent au nom des cultivateurs que la campagne, alors ridée et sèche,
serait l'année prochaine verdoyante, et couverte de moissons, dont le
seul miri surpasserait la totalité de la récolte de cette année.

Les caravanes députaient aussi vers nous et nous demandaient des
passeports; les Mamelouks abandonnés par leurs maîtres venaient nous
apporter leurs armes, nous demander à servir dans l'armée: nous avions
donc le spectacle satisfaisant de l'écroulement d'un gouvernement
odieux à tous, sans ressource dans sa détresse, et ne conservant pas
une seule base sur laquelle il pût fonder son rétablissement.



              _Apollinopolis parva--Inscription Grecque_.


Également éloignés d'Elfy-Bey, qui avait descendu le fleuve, et d'Osman,
qui l'avait remonté jusqu'à Syene, nous nous reposâmes quelques jours
à Kous: je fis le dessin du couronnement d'une porte, le seul morceau
d'antiquité qui reste de l'ancienne Apollinopolis parva. Ce seul
fragment semble plus grand que tout le reste de la ville; il offre un
tableau frappant du caractère monumental de l'architecture des
Égyptiens; le reste de cet édifice est sans doute enfoui sous la
montagne d'ordures, sur laquelle est bâtie, la ville moderne. Je copiai
aussi ce qui restait d'une inscription écrite sur le listel de la gorge
du couronnement de cette porte: cette inscription était postérieure au
monument; je crus voir une adroite flatterie d'un préfet de la Haute
Égypte au temps des Ptolémées, qui, après vingt ou trente siècles,
s'est avisé, à la suite de quelques réparations, de dédier ce temple à
ses maîtres, d'écrire leurs noms sur cette porte, et de charger ce
monument de les porter à la postérité: en effet la gloire des rois ne
traverse la nuit des temps qu'inscrite sur les monuments qu'élèvent les
arts; privés de leur éclat, certains siècles sourds et muets dévorent
les événements, ne laissent échapper que des noms ternes dont la
mémoire ne veut pas se charger, et que l'histoire répète en vain. Que
serait Achille sans le poème d'Homère, qui est aussi un monument? C'est
par les monuments qu'on connaît Sésostris; les arts chaque jour nous
répètent le nom de Périclès; ils font toute la gloire du beau siècle
d'Auguste; celui de Médicis illustre la Toscane, et le tombeau de
Laurent rayonne de lumières, tandis qu'on cherche en vain ceux des
Genséric, des Attila, des Tamerlan, ces ouragans, ces fléaux de la
terre qui renversent, ravagent, passent, et se perdent dans la
poussière du tourbillon qu'ils avaient élevé.

Je trouvai dans les champs, près la partie basse de la ville, un
fragment d'un tabernacle ou d'un temple monolithe, qui, avant d'être
brisé, avait servi d'abreuvoir près d'une citerne; un des chambranles,
conservé dans son entier, laisse voir encore une inscription en
hiéroglyphes, aussi complète que précieusement exécutée: je la copiai;
un petit fragment de cette espèce est à lui seul un monument, une
irrévocable attestation des lumières et de la culture de la nation à
laquelle il a appartenu.



                    _Caravanes--Destruction de Bénéadi_.


Nous partîmes de Kous et vînmes à Kéné, où nous trouvâmes nombre de
négociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec
les gens des contrées les plus étrangères, les points éloignés se
rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les
moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'être
immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve
engagé; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du
point que nous habitions; et l'Inde semble leur être, pour ainsi dire,
contiguë: de l'autre côté, les Oasis n'étaient plus qu'à trois journées
de nous; elles cessaient d'être un pays perdu pour notre imagination;
d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journée ou de deux au plus, on
s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sépare
l'Égypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et
fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant
l'objet de notre curiosité en Afrique, et dont, il y a peu de mois,
l'existence était encore problématique: il est vrai que s'il ne faut
que quarante jours pour aller à Darfour, il en faut cent de plus pour
arriver à Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, où arrivent
les habitants de Tombout; un négociant, que je trouvai à Kéné, et qui
avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinéraire que je joins ici [7].

[7: ROUTE DE SIUT À DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.

De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées
pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé:
on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre
de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.

De Korg-Élouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il
y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne
quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.

De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.

De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de
l'eau assez bonne.

De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire
provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve
plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours
dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.

De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.

De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut
renouveler les provisions.

De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.

De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.

De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.

Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller à
Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées
de traversée marchant de l'est à l'ouest.

Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est
abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute
la caravane.]

Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains,
apportant du café, des toiles des Indes, venant acheter du blé.

Malgré ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensés, la masse
de la nation, ceux qui n'avaient rien à perdre, accoutumés à appartenir
à des maîtres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions
d'équité, continuaient de se laisser séduire par les beys, qui,
profitant du préjugé de la religion, de l'avantage que leur donnait le
langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obéir, organisaient
encore des rassemblements à huit à dix lieues de nous.

Bénéadi, village de deux milles de longueur, appuyé sur le désert,
composé de douze mille habitants toujours rebelles à tout gouvernement,
avait appelé les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver;
Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvé le moyen,
par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et
de leur faire prendre tout à coup les armes. Le général Davoust fut
envoyé avec la cavalerie à Bénéadi; la tranquillité générale exigeait
la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livré un instant à
l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le
village disparut; les habitants dispersés se joignirent à ce qui
restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus
dans un second combat.

Dans le butin de Bénéadi, il se trouva une quantité immense de femmes,
de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers à qui les
femmes échurent en partage les négocièrent à grand marché; mais, comme
il arrive en certaines villes de l'Europe à certaines femmes que nous
pourrions citer, à chaque mutation elles doublaient de prix; toute la
différence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus
insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible résignation
tous ceux à qui l'un après l'autre elles étaient adjugées; jusqu'à ce
qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maître, sans prendre
d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchérisseurs
beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coûté. Cela paraît tout
d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes;
mais, ainsi que nous l'avons déjà observé, ils disent à cela très
sensément: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les défendre?

Mourat-bey, qui par le désert était venu nous couper la communication
avec le Caire, vit attaquer et détruire ses alliés sans oser venir à
leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en
échec sans se compromettre; il temporisait en attendant les
circonstances: ce n'était point encore pour lui le moment d'accepter ou
de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traité entre nous:
quel intérêt politique ou commercial eût pu alors garantir
respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumé d'ailleurs à voir sa
fortune se relever par des événements imprévus, il rêvait des chances
favorables; l'absence du général en chef, l'expédition de Syrie qui
avait éloigné une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies,
tout servait à lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce
de moyens pour réchauffer les esprits et organiser des partis: il
parvint à persuader l'émir Adgi, qui était au Caire, et qui devait
aller rejoindre le général en chef en Syrie, de se composer un cortège
assez considérable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer
de Belbéis, fermer le retour à l'armée, et soulever l'Égypte contre nos
forces partagées, nous obliger à nous réunir, et à abandonner l'Égypte
supérieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base
solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects découvrirent
ses desseins; au moment d'être arrêté par la garnison de Belbéis, il
n'eut que le temps de se sauver par le désert avec quelques uns des
siens: cette mine éventée, le massacre de Bénéadi, et la seconde
défaite à Miniet de ceux qui s'en étaient échappés, déjouèrent encore
les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent à se retirer aux Oasis.



                   _Nouveaux Détails sur les Crocodiles_.


En arrivant à Kéné, j'eus à regretter la mort d'un crocodile, que des
paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient lié et apporté vivant à
celui qui commandait en l'absence du général Belliard; encore jeune,
cet animal ne pouvait être bien redoutable, on l'eût enchaîné avec un
cercle de fer entre les épaules et le ventre, et alors nous eussions pu
l'observer, et connaître ses habitudes, ignorées dans le pays même
qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et
se perpétuant par tous les contes qu'elle-même enfante, il eût été si
curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la
mastication lui est nécessaire, comment elle s'effectue avec des dents
qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui
sert de langue si sa voracité pourrait être un moyen de l'apprivoiser,
ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver
vivant à Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, à la
curiosité des Parisiens, enfin d'en faire un hommage à la nation comme
un trophée de la conquête du Nil. Errant perpétuellement sur les rives
de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis
trois jusqu'à vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs
officiers dignes de foi m'ont assuré en avoir vu un de quarante: ils ne
sont pas aussi farouches qu'on le prétend; ils affectent certains
parages de préférence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est
sur les îles basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent
chercher la chaleur; on y en voit plusieurs à la fois, toujours
immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux,
qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux?
On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas été témoins
d'un seul fait; hardis jusqu'à l'imprudence, nos soldats les bravaient;
moi-même je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus
tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de
prétendus dangers qu'aucun événement ne rendait vraisemblables: s'ils
ont mangé quelques cadavres que la guerre leur aura procurés, ce mets
ne devait qu'exciter leur appétit, et les engager à une chasse qui
pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous
n'avons jamais été attaqués, jamais nous n'avons rencontré un seul
crocodile éloigné du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur
fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent
lentement, ayant, comme le lézard et le serpent, le sang froid et
l'estomac peu actif: au reste, n'ayant à combattre dans la partie du
Nil qui nous est connue qu'eux-mêmes et les hommes, ils deviendraient
bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont,
d'une arme défensive presque à l'épreuve de toutes les nôtres, ils
étaient adroits à se servir de celles que la nature leur a données pour
attaquer. Lorsque je partis de Kené, le général Belliard en avait un
petit qui avait six pouces; il était déjà méchant: ce général m'a dit
depuis qu'il avait vécu quatre mois sans manger, sans paraître souffrir,
sans maigrir ni croître, et sans s'apprivoiser.

Ammien Marcellin écrivait au temps de Julien que de toute antiquité les
Égyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils
devaient, sans y être contraints par la force, ou tout au moins par la
peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera étaient de race
antique.



                        _Second Voyage à Tintyra_.


À Kéné je voyais de ma fenêtre les ruines de Tintyra, à deux lieues de
l'autre côté du Nil: ces ruines de Tintyra, dont je me souvenais avec
tant d'intérêt, et dont je regrettais particulièrement un zodiaque qui
prouvait d'une manière si positive les hautes connaissances des
Égyptiens en astronomie!

On ne payait point le miri à Dendera; on y envoya cent hommes; je les
suivis; il n'y avait que vingt minutes de chemin de Dendera aux ruines
de Tintyra, qui s'appellent maintenant Berbé, qui est le nom que les
Arabes donnent à tous les monuments antiques. Nous arrivâmes le soir au
village; le lendemain, avec trente hommes, je me rendis aux ruines, que
je possédai cette fois dans toute la plénitude du repos et de la
quiétude: ma première jouissance fut de me convaincre que mon
enthousiasme pour le grand temple n'avait point été une illusion de la
nouveauté, puisqu'après avoir vu tous les autres monuments de l'Égypte,
celui-ci me paraissait encore le plus parfait d'exécution, et construit
à l'époque la plus heureuse des sciences et des arts; tout en est
soigné, tout en est intéressant, important même: il faudrait y dessiner
tout pour avoir tout ce qu'on doit désirer d'en rapporter; rien n'y a
été fait sans objet: mon temps ne pouvait être que très limité; je
commençai donc par ce qui était en quelque sorte l'objet de mon voyage,
le planisphère céleste, qui occupe une partie du plafond du petit
appartement bâti sur le comble de la nef du grand temple. Le plancher
très bas, l'obscurité de la chambre qui ne me laissait travailler que
quelques heures dans la journée, la multiplicité des détails, la
difficulté de ne pas les confondre en les regardant d'une manière si
incommode, rien ne m'arrêta; la pensée d'apporter aux savants de mon
pays l'image d'un bas relief Égyptien d'une telle importance me fit un
devoir de souffrir patiemment le torticolis qu'il me fallait prendre
pour le dessiner, en songeant toutefois, que je ne donne cette
explication que comme une hypothèse. Je dessinai le reste du plafond,
qui est partagé en deux parties égales par une grande figure, que je
crois celle d'Isis; elle a les pieds appuyés sur la terre, les bras
étendus vers le ciel, et semble occuper tout l'espace qui les sépare.
Dans l'autre partie du plafond est une autre grande figure, que je
crois ou le ciel, ou l'année, touchant des pieds et des mains à la même
base, et couvrant de la courbure de son corps quatorze globes posés sur
quatorze bateaux, distribués sur sept bandes ou zones, séparés par des
hiéroglyphes sans nombre, et trop couverts de stalactites enfumées pour
pouvoir être copiés; j'ai pris aussi une esquisse de cette partie du
plafond, pour donner une idée de la forme de ce tableau, et le plan
général de ce petit appartement, où sont représentés les objets comme
ils sont situés sur les plafonds.

Derrière cette première chambre il y en a une seconde qui ne reçoit de
jour que par la porte; elle est de même couverte de tableaux
hiéroglyphiques les plus intéressants et les mieux exécutés. Malgré
l'obscurité, la difficulté de faire éclairer tout à la fois le bas
relief et mon papier, je dessinai cependant presque tout ce que
contenaient le plafond et les murailles de cette seconde pièce. Il est
bien difficile d'arrêter une pensée sur ce que pouvait être ce petit
édifice si bien soigné dans ses détails, orné de tableaux si évidemment
scientifiques; il paraît que ceux des plafonds sont relatifs au
mouvement du ciel, et ceux des murailles à celui de la terre, aux
influences de l'air, et à celles de l'eau. La terre est représentée
partout par la figure d'Isis; c'était la divinité de tous les temples
de Tintyra, car on en trouve l'emblème de toutes parts: sa tête sert de
chapiteau aux colonnes du portique et de la première chambre du grand
temple: elle est au centre de l'astragale: elle est gigantesquement
sculptée au mur extérieur du fond: elle est l'objet des ornements de la
frise et de la corniche: elle est dans tous les tableaux avec ses
attributs: c'est elle à qui l'on fait toutes les offrandes, lorsque ce
n'est pas elle qui les fait elle-même à Osiris son époux: elle est aux
portes qui servaient d'entrée à l'enceinte: c'est à elle que sont
dédiés les petits temples qui y sont inscrits; dans celui qui est à
droite en entrant, elle est triomphante des deux mauvais génies; dans
celui qui est derrière le grand, elle y est à tout moment représentée
tenant Horus dans ses bras, le défendant contre tout attentat, ne le
confiant qu'à des figures de vaches, l'allaitant à tous les âges,
depuis l'enfance jusqu'à la puberté, le tenant dans ses bras comme
l'enfant qui vient de naître, d'autres fois lui présentant le sein,
qu'il reçoit debout étant déjà presque de la taille de sa mère.

Je consacrais tous les moments où je manquais de lumière pour
travailler au planisphère, à mesurer les chapiteaux, les colonnes, à
lever les plans, quelques élévations, à dessiner les portes; il ne
reste aucun gond ni battants de ces portes qui renfermaient des
mystères dont les prêtres étaient si jaloux, qui renfermaient peut-être
aussi les trésors de l'état, cachés avec le même soin, car ces
sanctuaires ressemblaient à des coffres forts par leur double enceinte
précédée de tant de portes, ces chambres consacrées à une nuit
éternelle, ce mystère répandu sur le culte, aussi obscur que les
temples; ces initiations, si difficiles à obtenir, auxquelles jamais un
étranger ne pouvait être admis, dont on n'avait de notions que sur des
rapports mystiques: ce gouvernement et cette religion qui perdit toute
sa force et tout son empire dès que Cambyse en eut violé les
sanctuaires, renversé les divinités, et enlevé les trésors; tout
annonce que ces temples contenaient, pour ainsi dire, l'_essence_ de
tout, que tout en émanait.

Mes recherches, mes observations, et mes travaux, furent arrêtés par
l'empressement du cheikh du village à débarrasser le pays de notre
présence; dès le premier jour, il était allé porter sa contribution: le
général rappela les troupes; et mon expédition fut terminée.

Je pris encore, en m'en allant, une vue générale du site de Tintyra, du
groupe de monuments qui dominent les ruines de la ville, et des
montagnes qui s'élèvent derrière. J'avais pris aussi copie d'une
inscription sculptée en beaux et grands caractères Grecs, placée, ainsi
que celle de Kous, sur les listels de droite et de gauche du
couronnement d'une des portes de circonvallation, au sud du grand
temple: voici l'inscription, sauf quelques erreurs produites par des
lettres dégradées:

ΥΠΕΡΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣΚΑΙΣΑΡΟΣΘΕΟΥΥΙΟΥΔΙΟΣΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥΣΩΤΗΡΙΑΣΡΟΤΕΠΙ
ΠΟΠΛΙΟΥΟΚΤΑΟΥΙΟΥΗΓΕΜΟΝΟΣΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥΚΓΩΔΙΟΥΠΟΣΤΟΥΜΟΥΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥΤΡΥΦΩΝΟΣΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ
ΟΙΑΠΟΤΗΣΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝΕΚΝΟΜΟΥΤΟΠΡΟΠΥΛΟΝΙΣΙΔΙΘΕΑΙΜΕΓΙΣΤΗΙΚΑΙΤΟΙΣΣΥΝΝΑΟΙΣ
ΘΕΟΙΣΕΤΟΥΣΛΑΚΑΙΣΑΡΟΣΘΩΥΘΣΕΒΑΣΤΗΙ.

Voici la même inscription avec les mots séparés, et les lettres
restituées par les personnes que j'ai consultées, et la traduction
qu'ils en ont faite.

ΥΠΕΡ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΕΟΥ ΥΙΟΥ ΔΙΟΣ ΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥ ΣΩΤΗΡΙΑΣ ΡΟΤ ΕΠΙ
ΠΟΠΛΙΟΥ ΟΚΤΑΟΥΙΟΥ ΗΓΕΜΟΝΟΣ ΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥ ΚΓΩΔΙΟΥ ΠΟΣΤΟΥΜΟΥ ΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥ ΤΡΥΦΩΝΟΣ ΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ
ΟΙ ΑΠΟ ΤΗΣ ΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝ ΕΚ ΝΟΜΟΥ ΤΟ ΠΡΟΠΥΛΟΝ ΙΣΙΔΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙΣΤΗΙ ΚΑΙ ΤΟΙΣ ΣΥΝΝΑΟΙΣ
ΘΕΟΙΣ ΕΤΟΥΣ ΛΑ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΩΥΘ ΣΕΒΑΣΤΗΙ.

     POUR LA CONSERVATION DE L'EMPEREUR CÉSAR, DIEU, FILS DE JUPITER
                       AUTEUR DE NOTRE LIBERTÉ;
      LORSQUE, PUBLIUS OCTAVIUS ÉTANT GOUVERNEUR, MARCUS CLAUDIUS
                    POSTHUMUS COMMANDANT GÉNÉRAL
    ET TRYPHON, COMMANDANT PARTICULIER DES TROUPES, LES ENVOYÉS DE
                     LA MÉTROPOLE CONSACRÈRENT,
   EN VERTU D'UNE LOI, LE PROPYLÉE ISIS, TRÈS GRANDE DÉESSE, ET AUX
           DIEUX HONORÉS DANS CE MÊME TEMPLE: EN L'AN XXXI DE
              CÉSAR, LE COLLÈGE DES PRÊTRES À L'IMPÉRATRICE.

Il y a une autre inscription sur le listel de la corniche du grand
temple, mais je n'ai jamais pu en distinguer assez bien les caractères
pour pouvoir les copier; ce peu de caractères Grecs au milieu de ces
innombrables inscriptions Égyptiennes paraît extraordinaire et
contrastant.



                           _Keft ou Copthos_.


Quelques jours après mon retour de Tintyra on envoya la cavalerie
au-devant d'un payeur qui rapportait sa caisse d'Esné; j'en profitai
pour aller visiter Keft ou Copthos, devant lequel j'avais passé trois
fois sans qu'il m'eût été possible de le traverser ni même d'en
approcher. J'ignorais si cette ville, célèbre par ses malheurs au temps
des persécutions de Dioclétien, possédait quelques vestiges d'une
existence plus antique. Je fus frappé, en y entrant, de la conservation
de ses divers monuments: la partie antique est encore dans l'état où
l'a laissée l'embrasement qui termina le long siège qui la détruisit
dans le troisième siècle; à cette antique enceinte, qui a été
abandonnée, a succédé une ville Arabe, avec une circonvallation en
brique non cuite, au-delà de laquelle, tirant toujours à l'ouest, on a
bâti Keft, village existant encore. Copthos était-il le nom antique de
cette ville? et les Copthes ont-ils pris leur nom de Copthos où leur
zèle les avait rassemblés, et leur avait fait soutenir un siège si
opiniâtre et si désastreux lors de la persécution de Dioclétien? Au
reste on distingue évidemment les différentes ruines de deux temples de
la haute antiquité, et ceux d'une église catholique, où le goût et
l'art se faisaient sans doute moins remarquer que la magnificence et la
richesse des matériaux employés à la construire: les fragments de
colonnes et de pilastres en porphyre et en granit répandus sur un
emplacement immense attestent l'opulence et le luxe de ces premiers
croyants; mais les sculptures des frises doriques, dont on voit encore
quelques restes, prouvent que l'art à cette époque ne faisait
qu'appauvrir la somptuosité des matières les plus précieuses; tous ces
monuments, réduits à quelques assises au-dessus du sol, restent sans
forme, et ne purent me fournir un dessin.



                              _Le Kamsin_.


J'avais souvent ouï parler du _kamsin_, que l'on peut nommer l'ouragan
de l'Égypte et du désert; il est aussi terrible par le spectacle qu'il
présente que par ses résultats. Nous étions déjà à peu près à la moitié
de la saison où il se manifeste, lorsque, le 18 Mai au soir, je me
sentis comme anéanti par une chaleur étouffante; la fluctuation de
l'air me paraissait suspendue. Au moment où j'allais me baigner pour
remédier à cette sensation pénible, je fus frappé, à mon arrivée sur le
bord du Nil, du spectacle d'une nature nouvelle: c'étaient une lumière
et des couleurs que je n'avais point encore vues; le soleil, sans être
caché, avait perdu ses rayons; plus terne que la lune, il ne donnait
qu'un jour blanc et sans ombre; l'eau ne réfléchissait plus ses rayons
et paraissait troublée: tout avait changé d'aspect; c'était la plage
qui était lumineuse; l'air était terne et semblait opaque; un horizon
jaune faisait paraître les arbres d'un bleu décoloré; des bandes
d'oiseaux volaient devant le nuage; les animaux effrayés erraient dans
la campagne, et les habitants, qui les suivaient en criant, ne
pouvaient les rassembler: le vent qui avait élevé cette masse immense,
et qui la faisait avancer, n'était pas encore arrivé jusqu'à nous nous
crûmes qu'en nous mettant dans l'eau, qui était calme alors, ce serait
un moyen de prévenir les effets de cette masse de poussière qui nous
arrivait du sud-ouest; mais à peine fûmes nous entrés dans le fleuve
qu'il se gonfla tout à coup comme s'il eût voulu sortir de son lit, les
ondes passaient sur nos têtes, le fond était remué sous nos pieds, nos
habits fuyaient avec le rivage, qui semblait être emporté par le
tourbillon qui nous avait atteints: nous fûmes obligés de sortir de
l'eau; alors nos corps mouillés et fouettés par la poussière, furent
bientôt enduits d'une boue noire qui ne nous permit plus de mettre nos
vêtements; éclairés seulement par une lueur roussâtre et sombre, les
yeux déchirés, le nez obstrué, notre gorge ne pouvait suffire à
humecter ce que la respiration nous faisait absorber de poussière; nous
nous perdîmes les uns les autres, nous perdîmes notre route, et nous
n'arrivâmes au logis qu'à tâtons, et seulement dirigés par les murs qui
servaient à nous retracer le chemin: c'est dans ces moments que nous
sentîmes vivement quel devait être le malheur de ceux qui sont surpris
dans le désert par un pareil phénomène; j'ai essayé d'en donner
l'image.

Accoutumés comme nous l'étions à la constante sérénité du ciel d'Égypte,
cette transition si prononcée nous parut une injustice de la
providence.

Le lendemain, la même masse de poussière marcha avec les mêmes
circonstances le long du désert de la Libye: elle suivait la chaîne des
montagnes, et lorsque nous pouvions croire en être débarrassés, le vent
d'Ouest nous la ramena, et nous submergea encore de ce torrent aride;
les éclairs sillonnaient avec peine ces nuages opaques: tous les
éléments parurent être encore dans le désordre, la pluie se mêla aux
tourbillons de feu, de vent, et de poussière; et dans ce moment les
arbres et toutes les autres productions de la nature organisée
semblèrent replongés dans les horreurs du chaos.

Si le désert de la Libye nous avait envoyé ces tourbillons de poussière,
ceux de l'est avaient été inondés: le lendemain, des marchands qui
arrivaient des bords de la Mer rouge nous dirent que dans les vallées
ils avaient eu de l'eau jusqu'à mi-jambe.



                              _Sauterelles_.


Deux jours après ce désastre, on vint nous avertir que la plaine était
couverte d'oiseaux qui passaient comme des phalanges serrées, et
descendaient de l'est à l'ouest; nous vîmes effectivement de loin que
les champs paraissaient se mouvoir, ou du moins qu'un long torrent
s'écoulait dans la plaine, en suivant la direction qu'on nous avait
indiquée. Croyant que c'étaient des oiseaux étrangers qui passaient
ainsi en très grand nombre, nous nous hâtâmes de sortir pour aller les
reconnaître; mais, au lieu d'oiseaux, nous trouvâmes une nuée de
sauterelles, qui ne faisaient que raser le sol, s'arrêtant à chaque
brin d'herbe pour le dévorer, puis s'envolaient vers une nouvelle
proie. Dans une saison où le bled aurait été tendre, c'eût été une
vraie plaie; aussi maigres, aussi actives, aussi vigoureuses que les
Arabes Bédouins, elles sont de même une production du désert: il serait
intéressant de savoir comment elles vivent et se reproduisent dans une
région aussi aride; c'était peut-être la pluie qui était tombée dans
les vallées qui les avait fait éclore, et avait produit cette
émigration, comme certains vents font naître les cousins. Le vent ayant
changé en sens contraire de la direction de leur marche, il les refoula
dans le désert: j'en dessinai une de grandeur naturelle. Elles sont
couleur de rose, tachetées de noir, sauvages, fortes, et très
difficiles à prendre.



           _Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte_.


Nous apprîmes qu'un détachement de deux cents hommes de la garnison
d'Esné, commandée par le capitaine Renaud, était parti d'Etfu, et avait
marché vers Syene pour en déloger Osman et Assan-bey, qui y étaient
revenus; enhardis par le petit nombre des nôtres qui marchaient sans
canons, ils vinrent à leur rencontre, et les attaquèrent avec leur
impétuosité ordinaire: Selim bey tomba sous les baïonnettes; trois
cheikhs, un casnadar, et quarante deux Mamelouks restèrent sur le champ
de bataille, ou allèrent mourir à Syene dans la même journée; quarante
autres blessés, et le reste des fuyards passèrent les cataractes, et
allèrent jusqu'auprès de Bribes. Ce combat acheva de détruire le parti
des Mamelouks; les cheikhs Arabes de la tribu des Ababdes reconnurent
l'insuffisance de leurs moyens, s'en détachèrent, et vinrent à Kéné
faire paix et alliance avec nous.

Desaix, pour chasser Mourat de sa retraite, préparait à Siouth une
expédition pour les Oasis; elle devait être commandée par son aide de
camp Savari, tandis que le général Belliard organisait celle que nous
devions faire à Cosséir. J'aurais bien voulu être partout; mais il
fallait choisir: tandis que je balançais, Mourat quitta Hellouah: les
Anglais avaient paru à Cosséir; tous les soins se tournèrent de ce
côté: le général Douzelot arriva à Kéné, il avait ordre d'y tracer le
plan d'un fort à tenir six cents hommes, et d'aller former un
établissement à Cosséir. On fit toutes les provisions nécessaires pour
l'un et l'autre projet; et tout fut bientôt prêt pour entrer dans le
désert.



  _Départ d'un Détachement pour Cosséir, sur la Mer Rouge.--Chameaux.
                        Fontaine de la Kittah_.


Nous rassemblâmes une grande quantité de chameaux: je dis _nous_, parce
que peu à peu on s'identifie à ceux avec qui l'on vit, et que ce qui
arrivait à la division Desaix, et plus particulièrement à la
demi-brigade, la vingt-unième, me devenait personnel; je partageais ses
périls, ses succès, ses malheurs, et croyais partager sa gloire. Trois
cent soixante-six des nôtres devaient composer la caravane; nous avions
un chameau pour chacun de nous, portant de plus le bagage et l'eau
nécessaire à chaque individu; deux cents chameaux étaient chargés des
choses de première nécessité pour notre établissement à Cosséir. À
notre caravane s'étaient joints les chefs d'Arabes, qui venaient de
faire alliance, et qui profitaient de cette occasion de nous faire leur
cour en nous servant de guides, d'éclaireurs, d'escorte, et d'arrière
garde: en tout la troupe pouvait être portée à mille ou onze cents
hommes, et autant de chameaux. Le boute-selle fut très plaisant; le
chameau, si lent dans ses actions, lève très brusquement les jambes de
derrière dès l'instant qu'on pose sur la selle pour le monter, jette
son cavalier d'abord en avant, puis en arrière, et ce n'est enfin qu'au
quatrième mouvement, lorsqu'il est tout à fait debout, que celui qui le
monte peut se trouver d'aplomb: personne n'avait résisté à la première
secousse; chacun de se moquer de son voisin: on recommença, et nous
partîmes.

Nous sortîmes de Kéné, le 26 Mai, à dix heures du matin, et arrivâmes à
quatre heures de l'après midi à Birambar ou Biralbarr, le _Puits des
Puits_, village sur le bord du désert, à la hauteur de Copthos, et
vis-à-vis le défilé qui mené à la Kittah, fontaine dont j'ai parlé plus
haut, et qui est le centre de l'étoile qui communique à tous les
chemins qui conduisent à Cosséir: nous fîmes halte à Birambar; après
que les chameaux eurent bu et mangé suffisamment, on les força d'avaler
une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la
bouche.

Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux
fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est
soufrée; mais douce et rafraîchie par le nître qu'elle contient.
J'avais redouté le balancement de l'allure du chameau; la vivacité du
dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tête: mais je
fus bientôt détrompé. Une fois en selle, il n'y a plus qu'à céder au
mouvement, et l'on éprouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure
monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a à s'en occuper
que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive
rarement dans le désert et en marche de caravane: le chameau bronche
peu, et ne tombe jamais où il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont
parmi les chameaux ce que sont les lévriers parmi les chiens; ils ne
servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulée dans la narine,
à travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour
l'arrêter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en
descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que
forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu
rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval
le plus léger.

En sortant de Biralbarr nous tournâmes à l'est, et entrâmes dans une
vallée large et prolongée, qui forme une longue plaine, aux extrémités
de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on
traverse une chaîne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le
citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'à deux heures
de nuit avec un ordre assez bien conservé pour qu'en nous arrêtant nous
nous trouvassions postés militairement: chacun auprès de nos chameaux
nous étendîmes nos tapis, soupâmes, et dormîmes. À une heure du matin
la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fûmes
en marche sans trouble ni désordre. C'est dans le désert qu'on redouble
de respect pour le chameau, pour ce vénérable animal; quelque dure que
soit sa condition, il la connaît et s'y conforme sans impatience; vrai
don de la providence, la nature l'a placé sur le globe dans une région
où pour l'utilité des hommes il ne pourrait être remplacé par aucun
autre agent; le sable est son élément, dès qu'il en sort et qu'il
touche à la boue, à peine il peut se soutenir, ses fréquentes chutes et
son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son
cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le désert est comme le
poisson dans l'eau.

À la pointe du jour nous arrivâmes à la Kittah, fontaine assez étrange;
puisqu'elle est située sur un plateau plus élevé que tout ce qui
l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de
profondeur, creusés d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un
rocher de grès, à travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les
trous que l'on y fait: il y une petite mosquée ou caravansérail qui
abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on
apprend à connaître l'importance de ces puits si souvent nommés dans
l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit
combien il est difficile et coûteux d'élever le plus petit monument
dans des points si isolés, si dénués de secours et de moyens: il sera
cependant absolument nécessaire, en s'établissant en Égypte, d'élever
une tour et d'avoir une garnison à la Kittah, pour s'assurer de la
libre communication de Cosséir au Nil, et contenir les Arabes de ces
contrées, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend
maîtres d'un grand pays, à cause de l'eau qui y est permanente et
inépuisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait
chassé dans le désert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je
représentai une partie de notre caravane défilant tandis que l'autre
achevé de décamper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol
changeât de nature; il s'élevait insensiblement, et les montagnes
s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous
remîmes en marche comme la veille.

À la pointe du jour la scène avait changé; les montagnes que nous
avions rencontrée le jour d'avant étaient des rochers de grès,
celles-ci étaient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres
roulées étaient mêlées de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes
les matières primitives contenues dans une agrégation de schiste vert;
la vallée allait toujours se rétrécissant, et les rochers s'élevant de
toutes parts. À midi nous nous trouvâmes à la moitié de notre chemin,
au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficulté pour
leur exploitation que l'éloignement des subsistances: les parties de
granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes
primitives ne sont pas éloignées: après avoir passé ces rochers si
riches, nous commençâmes à redescendre jusqu'à une fontaine permanente
appelée _êl-More_, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en
est excellente: elle n'était pas assez abondante pour notre nombreuse
caravane, nous passâmes à une seconde composée de plusieurs puits, sous
un rocher de très beau schiste vert, mêlé de quartz blanc, qui fait
ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement
que pendant quarante pas la route est étroite et embarrassée, et donna
quelque peine à notre artillerie: tout le reste avait été une allée de
jardin bien sablée: la base du rocher est balayée par le torrent
lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures,
étendent les éboulements, et sans faire de ravin aplanissent la
vallée.

Les formes et les couleurs variées des rochers ôtaient déjà au désert
cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le
pays devint sonore, le bruit répercuté dans les vallées nous parut le
réveil de la nature: nos soldats avaient traversé la plaine sablonneuse
dans le silence de la taciturnité; à peine dans les vallons ils
commencèrent à parler; arrivés au milieu des rochers ils firent répéter
aux échos les chants de sa gaieté, et le désert disparut. Cette seconde
fontaine, quoiqu'abondante, était trop resserrée pour satisfaire aux
besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous
poussâmes jusqu'à celle de el-Adoute, où la vallée est plus spacieuse,
et où l'eau, quoiqu'un peu moins fraîche, est encore fort bonne: nous
creusâmes un puits qui nous en donna à l'instant d'excellente; c'était
la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les
chameaux nous en bûmes pour le passé et pour l'avenir; on renouvela
celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et
pour Cosséir, où nous savions qu'elle devait être rare et mauvaise: je
fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore
ici une tour, une grande citerne, et un caravansérail; et avec un tel
établissement la traversée de Cosséir au Nil deviendrait aussi commode
que toute autre route.

À mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles
avaient cessé d'être riches de ces magnifiques brèches, elles étaient
redevenues siliceuses, tranchées de quartz. Nous nous arrêtâmes pour
dormir quelques heures, après en avoir marché dix huit. À la pointe du
jour nous trouvâmes la vallée très élargie, et bientôt elle fut tout à
coup traversée par une montagne calcaire roussâtre, précédée de
quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva
à son tour tranchée par une roche schisteuse très obscure, au détour de
laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est là qu'on
rencontre la fontaine appelée l'Ambagi; celle-ci ne réjouit que les
chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très
abondante elle est aussi très minérale, et ne serait peut-être pas
moins propre à la guérison de plusieurs maux que celles de Spa et de
Barege; mais ici où, grâce à la stérilité du sol et la sobriété des
habitants, il n'y a que peu de malades et point de médecins, elle
croupit sans gloire sur sa fange méphitique et noire; et comme elle
purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goût, et qu'elle augmente
leur soif au lieu de les désaltérer, elle passe pour l'hamadryade la
plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croître sept à huit
palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait à cinquante lieues à
la ronde.



                           _Description de Cosséir_.


Je m'aperçus, à la légèreté de l'air, que nous approchions de la mer;
effectivement, en suivant un large ravin, bientôt nous la vîmes se
briser contre les récifs qui bordent la côte; à l'horizon un brouillard
nous indiqua celle d'Asie, trop éloignée cependant pour pouvoir jamais
être aperçue. Les Arabes Ababdes, qui nous avaient précédés, avaient
été en avant avertir les habitants de Cosséir; et nous les vîmes
revenir avec les cheikhs de la ville et leur suite, précédés d'un
troupeau de moutons, premier présent de paix et d'hommage; le costume
Cosséirien, qui est celui de la Mekke, celui des Ababdes, dont une
partie était nue avec une seule draperie autour des reins, une lance à
la main, et une dague attachée au bras gauche, assis les jambes
croisées sur la selle élevée des dromadaires élancés, tout cela formait
un ensemble qui avait de la singularité et de l'intérêt; les Mekkains,
d'un maintien plus grave, coiffés comme des augures, vêtus d'habits
longs à larges raies, étaient montés sur de grands chameaux. À la
rencontre des différents corps tout le monde mit pied à terre; nos
troupes se mirent en bataille, et après une conférence amicale de
quelques; minutes, nous allâmes tout d'un temps prendre possession du
château, au-dessus duquel flottait déjà l'étendard blanc de la paix. Je
m'étais figuré la ville de Cosséir si affreuse, le château tellement en
ruine, que je trouvai la première presque fastueuse, et l'autre un fort;
celui-ci est un édifice Arabe bâti du temps des califes, dans le style
des fortifications d'Alexandrie, formant un carré de quatre courtines,
flanquées de quatre bastions, sans fossés; mais en ajoutant une
contr'escarpe à ce qui existe, on en pourrait faire un château à
résister aux batteries flottantes et aux forces qu'on peut débarquer au
fond de la Mer Rouge: je fis un dessin dans lequel je rendis compte du
port, de la rade, de la ville, du phare, et du château, avec le tableau
portrait de notre rencontre avec les habitants: le lendemain j'en fis
un autre au revers, où l'on voit les brisants et les doubles récifs qui
forment le port, le mettent à l'abri contre les vents du nord, et le
laissent ouvert à ceux de l'est et du sud-est; dans ce second dessin on
voit la chaîne des montagnes qui bordent la côte escarpée, sans port,
sans eaux, et déserte, dit-on, jusqu'à Babel Mandel. Il serait
intéressant d'aller y reconnaître la rade de Bérénice, faite à grands
frais par les Ptolomées à quarante lieues au sud, et abandonnée pour
celle de Cosséir, qui ne peut cependant contenir qu'un petit nombre de
petits vaisseaux marchands, la rade n'ayant seulement que deux brasses
à deux brasses et demie à sa plus grande profondeur; on est obligé pour
les chargements de faire porter les marchandises à bras à cent
cinquante pas de la rive, de les déposer dans des chaloupes qui les
conduisent enfin jusqu'au bâtiment sur lequel elles doivent être
chargées: avec tous ces inconvénients on est d'abord tout étonné de
trouver encore quelques agitations commerciales sous les masures du
chétif village de Cosséir: mais lorsqu'on pense que c'est encore le
meilleur port connu de la Mer Rouge; que c'est celui qui fournit le
bled à la Mekke, et qui reçoit le café de l'Yémen; qu'il est le point
de contact de l'Asie et de l'Afrique, et pourrait devenir l'entrepôt
des marchandises de ces deux parties du monde, on s'étonne encore bien
davantage qu'un gouvernement puisse être si aveuglément dévorateur; de
n'avoir pensé qu'à imposer et vexer un commerce qui eût payé un si gros
intérêt des avances qu'on lui aurait faites, et de ne trouver à Cosséir
ni douanes, ni magasins, ni même une seule citerne. Lorsque nous
arrivâmes dans ce port, il n'y avait d'eau que celle apportée d'Asie,
et dont chaque gobelet coûtait un sou: l'activité de nos soldats leur
fit trouver des sources en vingt-quatre heures; nous eûmes pour rien de
l'eau meilleure que celle que l'on vendait si cher: à la vérité elle ne
pouvait être gardée ou chauffée sans prendre une amertume presque
insupportable; mais, comme il est sûr que l'eau existe aux environs de
Cosséir, nous laissâmes à la garnison qui y restait, et à l'infatigable
Douzelot qui allait y commander, l'espoir d'en trouver dans des lits de
glaise qui ne serait imprégnée d'aucune substance âcre et malfaisante.

La côte aux environs de Cosséir est d'une pauvreté hideuse; mais la mer
y est riche en poissons, en coquillages et en coraux; ces derniers sont
si nombreux, qu'il est possible que ce soient eux qui aient donné le
nom de _rouge_ à cette mer, tandis que le sable en est blanc; les
récifs ne sont que coraux et madrépores, ainsi que tous les rochers qui
avoisinent les parages jusqu'à une demi lieue de la rive actuelle; ce
qui indiquerait encore qu'à cette rive la mer se retire ou que ses
bords s'élèvent. J'aurais eu grand plaisir à faire une collection de
coquilles qui, au premier aspect, me parurent aussi nombreuses que
variées; mais quelques dessins à faire, et des soins à prendre pour le
retour, ne me laissèrent de libre que le temps d'aller faire une course
sur la côte avec les Arabes Ababdes, nos nouveaux alliés; je montai de
leurs dromadaires avec la selle à leur usage, je fus ravi de la
légèreté de l'un, et de la commodité de l'autre: nous gagnâmes toute
leur estime en faisant avec eux des simulacres de charge, leur montrant
assez de confiance pour nous éloigner et ne revenir que de nuit à
Cosséir, en courant enfin comme eux jusqu'à faire une lieue en moins
d'un quart d'heure.



                           _Retour de Cosséir_.


Deux jours après notre arrivée, pour ne point affamer la garnison que
nous laissions, nous nous remîmes en route; nous étions toujours
précédés par nos Arabes, auxquels il semble que le désert appartienne;
ils ne négligeaient, chemin faisant, aucun des produits de leur empire:
nous aperçûmes deux gazelles fuyant dans le désert; quatre des leurs se
détachèrent avec de méchants fusils à mèches; quelques minutes après
nous entendîmes tirer deux seuls coups, et nous les vîmes revenir
rapportant les deux gazelles, grasses comme si elles eussent habité le
pâturage le plus abondant: on m'invita à manger cette chasse; curieux
de voir comment ils s'y prendraient pour l'apprêter, j'allai à leur
quartier; le chef, fier comme un souverain, n'avait de décoration que
la beniche que nous lui avions donnée; il trouvait son palais partout
où il étendait son tapis; sa batterie de cuisine consistait en deux
plaques de cuivre et un pot de même métal: du beurre, de la farine, et
quelques brins de bois formaient toutes les provisions; du vieux
crottin de chameaux ramassé, le briquet battu, et de la farine délayée,
en quelques minutes il y eut des galettes cuites (elles me parurent
assez bonnes tant qu'elles furent chaudes); de la soupe, de la viande
bouillie, et de la viande grillée, achevèrent de composer un repas fort
passable à qui eût en appétit, mais il me manquait absolument dans le
désert, j'y vivais de limonade, que je faisais le plus souvent sur mon
chameau, mettant des tranches de citron dans ma bouche avec du sucre,
buvant de l'eau par là-dessus. Nos Arabes connaissaient jusqu'aux
moindres recoins qui produisaient quelque pâture; ils savaient à quel
degré de croissance devaient être arrivées telles plantes à une lieue
de l'endroit où nous passions, ils envoyaient leurs chameaux s'en
repaître: du reste ces pauvres animaux mangent une seule fois dans le
jour une petite ration de fèves qu'ils ruminent le reste des
vingt-quatre heures ou en marchant, ou couchés sur un sable brûlant,
sans montrer un instant d'impatience; l'amour seul leur donne quelques
mouvements de violence, surtout aux femelles, dans lesquelles les
passions me parurent plus vives: j'ai remarqué une chose extraordinaire,
c'est que la fatigue irrite leur tempérament au lieu de l'atténuer, je
me suis cru obligé de faire un dessin des suites de cette irritation
pour lever les doutes que des formes étranges peuvent donner sur
quelques circonstances des amours des chameaux, et pour prouver que le
désir redresse en eux la direction rétrograde qui nous avait surpris
d'abord dans la conformation du mâle.

Notre retour fut encore plus rapide; débarrassés de l'artillerie et de
toute charge, nous, marchions plus lestement, prenant, encore sur les
haltes et sur notre sommeil: nous revînmes en deux journées et demie;
mais à la dernière demi-journée nous ne pouvions plus aller; j'étais
exténué de fatigue et desséché; ce ne fut qu'en mangeant des pastèques
et en me plongeant dans le Nil que je pus me désaltérer. Après huit
jours de séjour dans le silence du désert, les sens sont réveillés par
les moindres sensations; je ne puis exprimer celle que j'éprouvai
lorsque, la nuit, couché sur le bord du Nil, j'entendis le vent
frissonner dans les branches des arbres, se rafraîchir en se tamisant à
travers les feuilles déliées des palmiers qu'il agitait; tout se
réveillait, s'animait; la vie était dans l'air et la nature me semblait
la respirer. Au reste, je me convainquis dans cette traversée, faite
dans le temps le plus chaud de l'année, dont on nous avait exagéré tous
les périls, que le courage est d'entreprendre, et que le danger fuit
devant ceux qui le bravent. Je joins ici une note des heures de marche
de notre route, qui sont invariables, parce que le pas du chameau
chargé est toujours le même; il ne peut donc y avoir de variété dans ce
compte que par les accidents, et par le plus ou moins de temps donné
aux haltes et aux stations; cependant toutes les autres saisons de
l'année sont préférables à celle que nous fûmes obligés de prendre pour
cette expédition: dans l'hiver, on peut dans les montagnes être
rafraîchi par une pluie de plusieurs heures, ce qui donne de l'eau
partout, et ne fait plus du voyage qu'une promenade sur un grand chemin
sablé; mais pendant le temps du cumin on peut y éprouver des ouragans,
dont à la vérité nous n'avons pas été assaillis.

                   NOTE DES HEURES DE MARCHE.

                                            Heures.   Minutes.

    De Kéné à Byr-al-Baar                      3         50

    Au coucher dans le désert                  4         45

    Pour arriver à la Kittah                   3         30

    Au coucher                                 4         30

    À la première fontaine                     9         35

    À la seconde, appelée El-ad-Houte          0         45

    Au coucher                                 4         30

    À la fontaine de l'Ambagi                  8         45

    À Cosséir                                  1         45

                                             ----------------
    Total des heures de marche                41         55


Il ne manque au Mokatam que des rochers de granit et de porphyre pour
qu'il ait toutes les conditions d'une chaîne primitive; encore doit-on
croire que dans d'autres points on trouverait ces rochers, puisque dans
la brèche de celui-ci on y en voit des fragments roulés. On observe sur
l'une et l'autre inclinaison les mêmes circonstances, c'est-à-dire les
sables provenant de la décomposition de la pierre calcaire, les rochers
calcaires, les grès, le schiste et la brèche, le schiste, le grès, la
pierre calcaire et le sable; la dégradation des rochers, réduits
souvent à un noyau, offre l'image de la décrépitude des montagnes de la
Chine. Cette vallée qui à la réputation de posséder des mines
d'émeraudes n'en a laissé voir aucun indice au citoyen Rosière.

Isolés et relégués comme nous l'étions, nous attendions toujours des
nouvelles; au retour de chaque expédition, nous étions encore plus
empressés d'apprendre les détails des travaux et des succès de nos
chefs: mais cette jouissance était souvent troublée par la douleur que
nous ressentions de la perte de quelques uns de nos braves compagnons.
Ces fatigues de l'âme, jointes aux fatigues du corps, reportaient
mélancoliquement nos pensées vers notre patrie, et nous faisaient
sentir notre dénuement et le besoin de nous rapprocher d'êtres qui nous
fussent chers. Nous eûmes à regretter à cette époque le général
Caffarelli, qui joignait aux talents les plus distingués le zèle d'un
patriotisme vraiment philanthropique; il mêlait à l'ardeur des
entreprises hasardeuses l'amour de l'humanité, veillait sans cesse au
bonheur des hommes et à leur conservation: chaque être instruit ou
sensible crut perdre en lui un père, un ami: en faisant mes dessins,
j'avais souvent pensé au plaisir que j'aurais à les lui montrer, à la
considération que mon zèle obtiendrait de lui: est-il une récompense
comparable à l'approbation d'un être qu'on estime?



   _Arrivée de Cosséir sur les Bords du Nil--Domestiques Égyptiens_.

Nous étions revenus altérés des faveurs du Nil; nous aspirions à
l'instant d'imbiber notre peau desséchée de son eau salutaire, lorsque
nous la trouvâmes toute dénaturée: les derniers jours du kamcin, le
cours du Nil se ralentit; il perd sa salubrité ordinaire, sa
transparence; ses eaux deviennent vertes, et il charrie des flaques
fangeuses qui exhalent une odeur marécageuse; ce n'est plus enfin ce
Nil créateur et restaurateur de l'Égypte; il languit, et sa décrépitude
effraierait les habitants de ses bords, si sa régénération périodique
n'était un phénomène aussi rassurant pour eux que surprenant pour
l'étranger observateur: il diminue jusqu'au 17 Juin, reste deux jours
en stagnation, et le 19, il commence à croître. C'est à cette époque
que le séjour de la Haute Égypte est presque insupportable; les vents
sont variables; ils passent sans cesse de l'est au sud, ou au
sud-ouest: ce dernier est terrible; il trouble l'atmosphère, voile le
soleil d'une vapeur blanche, sèche, et brûlante; il altère, il dessèche,
il enflamme le sang, irrite les nerfs, et rend l'existence douloureuse;
il opprime tellement les poumons, qu'on cherche involontairement un
autre lieu pour respirer, se croyant toujours à la bouche de quelque
four ardent; si l'on aspire l'air par le nez; le cerveau en est affecté,
et lorsqu'on renvoie la respiration, on croit rendre des flots de sang;
tout ce que l'on touche est brûlant, et le fer même dans la nuit
acquiert le degré de chaleur qu'il a en France dans la canicule, exposé
à midi aux rayons du soleil. Nous fîmes pendant ces derniers jours une
tournée à Sahmatah et à Aboumanab, confins du gouvernement de la
Thébaïde, pour régler avec les habitants les travaux des digues et des
canaux. Notre général fut reçu en gouverneur de province; le kaïmakam
ou général de la gendarmerie, homme riche, nous avait préparé, dans une
de ses propriétés, une grande cour bien arrosée, où nombre de pastèques
et de vases qui répandaient la fraîcheur calmaient un peu l'intempérie
de la saison: le soir, il nous servit un souper pour nous, pour les
cheikhs de la province, pour le détachement qui nous accompagnait, et
enfin pour les innombrables serviteurs qui s'étaient mis à notre suite;
car, dans l'Orient, c'est une espèce de vermine qui s'engendre et vous
mange sans qu'on puisse ni s'en défendre ni s'en préserver. À peine
a-t-on un domestique qu'on est servi par un autre, qui n'a jamais tant
de zèle que lorsqu'il n'a point de salaire, et ne vous donne de
véritable soin que lorsqu'il est le serviteur de votre serviteur; mais
à peine a-t-il un habit, qu'il lui faut un cheval, et bientôt un autre
officieux en troisième ordre, et de suite: ce nombre de sangsues, dont
l'armée se grossissait insensiblement, était plus à charge au pays, et
plus barbarement destructif pour les habitants que l'armée elle-même;
ils volaient avec une audace atroce et proportionnée au grade ou au
pouvoir de leurs maîtres, avec lesquels ils devenaient insolents dès
qu'ils pouvaient passer à un autre plus puissant, près duquel ils
croyaient trouver plus d'impunité; ils exerçaient toujours leurs
brigandages aux dépens du cultivateur, du manufacturier, de toutes les
classes utiles et respectables de la société; il est vrai que chaque
combat en faisait partir un grand nombre; mais ils revenaient pour le
pillage, et ne faisaient que changer de division: j'en ai vu qui, au
commencement de la campagne; avaient été palefreniers, commander au
retour trois domestiques, et, par des promotions qu'impudemment ils
faisaient eux-mêmes entre eux, ne conserver de service que celui de
tenir l'étrier lorsque leurs maîtres montaient à cheval, encore dans ce
cas y avait-il là un de ses satellites pour recevoir sa pipe, ou plutôt
pour être un témoignage à tous les yeux de la dignité à laquelle il
était parvenu. Il faut convenir que peu à peu nous devenions complices
de cette corruption, que nous nous imprégnions de l'esprit des
Orientaux en respirant le même air, et que nous en étions venus à ne
savoir plus comment on pouvait se passer d'une suite.

Je fis un dessin de notre souper: le lendemain, j'en fis un autre d'une
assemblée des cheikhs des villages, où il fut discuté des intérêts du
gouvernement et des avantages des cultivateurs, des primes à accorder à
ceux qui se distingueraient dans l'année qui allait commencer (car on
pourrait commencer l'année, en Égypte, à l'époque de la préparation des
canaux pour recevoir et distribuer les eaux de l'inondation; alors tout
est fini pour le passé, et tout va recommencer pour l'avenir). Ce que
j'ai recueilli de plus clair sur les délibérations de ce conseil, c'est
qu'on n'y proposa pas de nouveautés sans avoir pris l'avis des
habitants, qu'on leur promit toutes sortes d'encouragements, et qu'à
l'honneur de ces braves gens, en terminant la séance, ils dirent: «Ceci
ressemble à une assemblée du temps du cheikh prince Ammam, où on ne
traitait pas d'impositions arbitraires, mais de ce qui pouvait être le
plus utile à tous.» Ce prince Ammam était un Arabe puissant, qui, dans
les troubles de l'Égypte, s'était rendu indépendant, et régnait depuis
Djirgeb sur toute la Thébaïde supérieure. Les Mamelouks qu'il avait
reçus dans leurs disgrâces, dès qu'ils eurent eux-mêmes secoué
l'autorité de la Porte, ne virent plus en lui qu'un rebelle toujours
protecteur des mécontents, l'attaquèrent, l'affaiblirent, le
détruisirent: nous avons vu la fin malheureuse du dernier prince de
cette maison après la bataille de Samahouth.

Le lendemain, les villages d'Ahoumanah nous donnèrent à dîner avec même
abondance, quoiqu'avec des manières plus sauvages: par exemple,
quoiqu'eux-mêmes eussent fourni à cet abondant repas, ils attendaient
avec impatience que nous eussions fini de manger, pour s'arracher nos
restes, et en faire une espèce de cocagne.



   _Nouveaux Détails sur la Sculpture et l'Architecture des anciens
             Égyptiens.--Zodiaques, Hiéroglyphes, &c. &c_.


Le citoyen Gérard et huit membres de la commission des arts remontaient
le Nil avec ordre d'en prendre les nivellements: cette circonstance me
dit dans le cas de recommencer mes courses; ce fut alors que je
dessinai le zodiaque qui est au plafond du portique de Tintyra, que
j'enrichis ma collection de ces nouveaux développements des
connaissances astronomiques des Égyptiens, de nombre de tableaux, et
d'inscriptions hiéroglyphiques, qui, rapprochés, examinés, et discutés
dans la tranquillité du cabinet, doivent en dévoiler les mystères, ou y
faire renoncer à jamais. Je pris encore beaucoup de détails
relativement à l'art: c'est à cette occasion que je fis la découverte
du tracé au crayon rouge d'une figure dont _les repentirs_ avaient été
couverts par un stuc léger; moyen que les Égyptiens employaient sans
doute pour terminer davantage leurs bas-reliefs, et les peindre d'une
manière indestructible. Je fis un dessin du contour du bas-relief et
des lignes tracées pour la division des proportions de la figure; ce
dessin peut faire connaître les principes qu'ils avaient adoptés, leur
méthode de les employer, leur mode enfin, qui joignait à l'avantage de
prévenir tout à la fois les erreurs, les défauts d'ensemble, et les
proportions ignobles, celui d'obtenir cette constante égalité que l'on
remarque dans leurs ouvrages, et qui, si elle est nuisible à l'élan du
génie et à l'expression d'un sentiment délicat, tend à une perfection
uniforme, fait de l'art un métier, de la sculpture un accessoire propre
à décorer et enrichir l'architecture, une manière de s'exprimer, une
écriture enfin; et c'est à quoi en Égypte, cet art à été le plus
souvent réduit. On peut remarquer que dans les principes Égyptiens la
figuré était divisée en vingt-deux parties et demie, que la tête en a
deux et deux tiers, c'est-à-dire la huitième partie du tout, et que ces
proportions sont celles des Grecs pour le style héroïque. J'ai joint à
ce dessin ce que le zèle catholique, deux mille ans après, mettait en
remplacement de ce qu'il dégradait; j'ai tâché de copier aussi
fidèlement les deux figures d'évêques, que celle d'Horus offrant à
Osiris un emblème de la tête d'Isis.

Je remarquai aussi dans les bas-reliefs un petit temple votif, avec un
fronton qui n'est jamais employé dans l'architecture Égyptienne; une
petite figure tenant un lièvre démontre que, dans les figures de genre
trivial, les artistes Égyptiens pouvaient se laisser aller à la gaieté,
lorsqu'ils n'étaient pas comprimés par le rite ou le mode; cette figure
exécutée en statue ferait un faune Grec. Je complétai aussi, d'après
des enseignes militaires, la collection des animaux, genre dans lequel
on peut dire qu'ils excellaient, et où la grandeur et la simplicité des
lignes arrivent souvent au beau idéal; c'est toujours dans des coins
oubliés, dans des pièces condamnées à une obscurité éternelle que j'ai
trouvé les morceaux les plus soignés et les plus conservés, et par
conséquent que j'ai éprouvé pour les copier les difficultés les plus
contrariantes. On est toujours étonné de cette égalité de soin dans
toutes les parties d'un si grand tout, de cette exécution minutieuse,
de ce fini, fruit de l'opiniâtreté, de cette constance tenace, qui
tient à l'esprit monastique, dont le zèle ne meurt ni ne se refroidit,
dont l'orgueil est celui de tout un corps, et non celui d'un seul
individu: peut-être les artistes même faisaient-ils partie constituante
de ces collèges de prêtres; en effet ils n'ont pas dû souffrir que les
arts, qui élèvent l'esprit humain, fussent confiés à une autre caste
que la leur.

Le Nil commença à croître le 26 Juin: il s'éleva d'un pouce chacun des
jours 26, 27 et 28; ensuite il s'éleva de deux pouces, puis de trois
l'eau commença à se renouveler, et, sans devenir trouble, elle cessa
d'être verte.

Il fut question de faire une tournée pour reconnaître les canaux, les
améliorations à faire, pour arrêter le plan de toutes sortes
d'opérations d'utilité et de bienfaisance qui prouvent un soin paternel,
et annoncent enfin un gouvernement. Les chaleurs étaient
insupportables; le vent d'ouest nous oppressait, nous causait des
saignements de nez, nous donnait des ébullitions douloureuses qui
couvraient alternativement toutes les parties du corps, séchaient et
durcissaient la peau, et rendaient la transpiration difficile; les
rayons du soleil, principale ou plutôt unique cause de tous ces maux,
faisaient éprouver dans tous les pores des piqûres à-peu-près
semblables à celles que produit la petite vérole, et qui devenaient
insupportables lorsque, pour se coucher, il fallait appuyer sur tous
ces points douloureux. J'étais aussi tourmenté que les autres: mais je
regrettais les tombeaux des rois à Thèbes; je bravai encore
l'inflammation que je redoutais, et je me mis en route avec le
détachement.

Le 23 Juin, la chaleur était extrême; le soleil, au solstice, allumait
notre sang: deux soldats s'évanouirent en sortant de Kéné; le lendemain,
15 autres furent hors d'état de suivre: je suis assuré que si nous
n'eussions pas déjà été un peu acclimatés aucun de nous n'eût pu
résister. Il fallut faire des journées plus courtes, et marcher le
matin. Cependant la campagne était ravivée; toute la population,
présidée par les cheikhs, était occupée à nettoyer les canaux, à en
ouvrir les embouchures aux approches du Nil. La confiance avait ramené
les troupeaux des gorges du désert, et les campagnes, désertes quatre
mois auparavant, se trouvaient couvertes alors d'animaux qui paissaient
tranquillement.



            _Nouveaux Détails sur le grand Temple de Karnak_.


Nous séjournâmes un jour à Kous; le troisième jour, nous arrivâmes, au
soleil levé à Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivés: je
vérifiai en même temps l'exactitude de mes premières opérations. Parmi
les nouvelles découvertes que je fis à travers les décombres du temple,
je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extérieurs des petits
édifices qui sont à côté du sanctuaire; c'était celle d'un personnage
faisant l'offrande de deux obélisques: je remarquai aussi la
représentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et
se fermait avec la même serrure en bois dont on se sert encore
actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrêter un seul
instant aux endroits où étaient situés ces deux bas-reliefs, et par
conséquent de les dessiner: mais on peut inférer de ces sculptures que
les monuments du genre des obélisques étaient votifs, et offerts par
les princes ou autres grands personnages; que les choses moins
capitales, comme les portes, étaient aussi des offrandes pieuses; enfin
que les inventions simples et d'une utilité générale se transmettent
par une tradition qui traverse toutes les révolutions des nations.
L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument suppléer au
dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarqué aucune différence.

J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai déjà faites de ce
gigantesque monument qu'à la partie sud de la première cour il y a un
édifice particulier, compris dans la circonvallation générale, composé
d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrée à une cour entourée
d'une galerie en pilastres, devant lesquels étaient des figures les
bras croisés, et tenant d'une main un fléau, de l'autre une espèce de
crochet; deux secondes galeries latérales, cinq antichambres dans la
partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminé par une
autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latérales du
grand temple. Était-ce là enfin le palais des rois, ou plutôt leur
noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures
sculptées sur les parties latérales de la porte, représentant des héros
tenant par les cheveux des figures subjuguées; des divinités leur
montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles
victoires tant qu'ils auront recours à elles pour les obtenir. N'y
aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'Hérodote nous
transmet du régime des rois, de l'obligation où ils étaient d'être
servis, conseillés, et toujours accompagnés par des prêtres, contraints
chaque matin d'écouter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs
devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autorité à la
divinité, et reconnaître qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne
pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient
amener à croire que, pour ne pas leur laisser la pensée de pouvoir s'y
soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces
esclaves couronnés.

À Louxor, où nous allâmes dîner, on apporta au général un petit
crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal
aux Égyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris:
son âge et l'impossibilité où il était de nuire n'avaient pu trouver
grâce devant la peur; et nous perdîmes encore cette occasion de
connaître les moeurs de cet amphibie.

Le lendemain, nous vînmes à Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes
de bonne heure à Esné. Le général Belliard faisait monter ses
reconnaissances plus en avant; nous ne nous étions pas encore quittés:
il me restait à faire une vue latérale du temple d'Apollinopolis, et
j'allai la chercher malgré la fatigue d'un pareil voyage dans cette
brûlante saison. Nous allâmes coucher à Bassalier, maison de campagne
d'Assan-bey, située sur le bord escarpé du Nil, sans un seul arbre pour
rafraîchir les yeux, vis-à-vis la roche ardente et pelée de la chaîne
du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette
situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intérieur n'offre
aucun dédommagement de tous les inconvénients de l'extérieur; de
mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilà tout ce que
l'architecture prête de charmes à ce palais, où l'on n'entre qu'en se
courbant, où chaque escalier est un précipice, où la vue des fenêtres
n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que
nombreux dans cette partie du Nil. À notre arrivée il y en avait un sur
la plage qui était si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc
d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et
fuir.

Entre Bassalier et êl-Moécat, en suivant un canal, nous fûmes attirés
par un monticule de briques appelé Com-êl-Acmart; à son extrémité sud,
on trouve la substruction d'un temple Égyptien, et quelques assises des
bases de son portique, le tout couvert d'hiéroglyphes: cette ruine
inconnue a échappé aux géographes et aux voyageurs anciens et modernes.
Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donné son nom aux
carrières qui sont près de là?



  _Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur le
                 Temple d'Harment et le Portique d'Esné_.


J'arrivai pour la troisième fois à Etfu: son temple me parut toujours
plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus
savant dans ses détails, celui d'Etfu a plus de majesté dans son
ensemble: on m'avait promis un jour de séjour, et je n'eus qu'une
après-midi; encore l'air était-il si brûlant, que je pouvais à peine me
tenir dehors pour faire le dessin qui avait déterminé mon voyage; mais
accoutumé à suivre les mouvements des autres et à me conformer aux
circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'étais venu chercher;
j'augmentai mon alphabet hiéroglyphique de plus de trente figures: je
découvris aussi dans les masures élevées sur le temple une violation de
la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de
l'intérieur; ce devait être la seconde après le portique, et celle qui
précédait le sanctuaire. Ce que les ordures entassées me laissèrent
voir de sculpture était d'un grand fini et d'un excellent goût; le grès
employé dans cet édifice étant plus fin que dans aucun autre, tout le
travail qu'on lui a confié a conservé la franchise, la finesse, et la
fermeté du marbre.

Nous partîmes dans la nuit, et revînmes tout d'une traite à Esné, très
fatigués de notre course; nous pûmes cependant nous apercevoir que,
quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les
chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent
du nord devient brûlant en longeant l'Égypte dépouillée de productions,
il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des
tourbillons dévorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqûre de mes
boutons, et la démangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans
relâche, même en présence des crocodiles, que j'avais appris à braver;
j'ajoutais à ces bains multipliés un régime végétal; je ne mangeais
plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgré cette
diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques
heures d'un sommeil inquiet.

Le Nil, après avoir crû pendant plusieurs jours de deux pouces arriva
par progression à grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce
qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands
lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces
eaux arrivent claires en Égypte jusqu'à ce que celles des pluies de
l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur.

De retour à Esné j'allai visiter le temple qui est dans la plaine à
droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal
faites ont causé dès affaissements qui ont dérangé l'aplomb d'une
partie de ses colonnes, et hâté la destruction du plafond du portique.
Je fis le plan de l'édifice pour avoir une idée de sa distribution, de
l'état de la ruine, et de quelques particularités, telles qu'un double
parement, dont étaient formés les murs latéraux des portiques, qui
laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner
l'utilité.

Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et négligées
quant à la décoration; le sanctuaire est absolument détruit; on voit,
par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur
qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une
galerie extérieure tout à l'entour du temple. Des fouilles faites
récemment par Assan-bey ont mis à découvert des substructions qui font
voir que cet édifice se prolongeait en avant du portique; sa ruine
consiste en huit colonnes à chapiteaux évasés, tous variés dans
l'ornement qui les décore, tels que la vigne, le lierre, la feuille de
palmier et son régime. Des briques énormes et parfaitement faites
annoncent que les édifices qui environnaient ce temple avaient été
soignés. Était-ce Aphroditopolis, que Strabon place à-peu-près ici, ce
qui me paraîtrait trop près de Latopolis, qui est Esné? d'ailleurs les
décombres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que
tout ce qui avait été bâti autour de ce monument en dépendait. Aucune
éminence, un sol dur, nu, désert, balayé par le vent, ne laissent même
pas soupçonner qu'il ait existé d'autre édifice; rien d'aussi facile
cependant que de reconnaître les emplacements qui ont été occupés par
une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y
avait en Égypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles
isolées près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les
grottes miraculeuses, où le zèle religieux était ravivé par le silence
et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve
encore à la rive droite vis-à-vis d'Esné, sont d'autres exemples de
l'existence de ces espèces de temples; les hiéroglyphes qui couvrent ce
qui reste des murs extérieurs et l'intérieur du portique de celui-ci
sont d'un style mesquin et d'une exécution molle; il y a quelques
figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement
exécutées, mais qui attestent que les parties extérieures de ces
temples étaient consacrées à l'astronomie, à l'histoire du ciel et des
temps, et à celle des époques données par le mouvement des astres.

On nous avait dit qu'à l'ouest d'Esné un couvent Copthe renfermait des
choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosé du sang de nombre de
martyrs est devenu un sanctuaire révéré de toute la catholicité
Égyptienne, dont le zèle infatigable répare chaque jour à grands frais
les dévastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont à
punir les chrétiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute
cette immense fabrique se ressent des diverses époques de ces
dévastations, et de l'impéritie de ceux qui les réparent. Au moment où
j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnées par la
rage des beys au moment où ils avaient été obligés de quitter Esné;
l'argent nécessaire à cette opération, employé à cet usage dans le
temps de crise où nous étions encore fut ce qui me parut le plus
merveilleux; et ce qui peut donner une idée de l'enthousiasme et des
ressources de cette secte qui affecte un extérieur si humble et si
pauvre.

J'allai prendre congé du portique d'Esné, du fragment le plus pur de
l'architecture Égyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les
plus parfaits de l'antiquité; je dessinai les variétés de ses
chapiteaux, et une partie des signés de son plafond; je cherchai avec
soin, et fus surpris de n'y trouver aucune représentation du poisson
Latus, dont la ville portait le nom.

Nous partîmes le 9 Juin à la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun,
à deux lieues et demie d'Esné: ce village est élevé sur de vastes
décombres; il paraît plus naturel d'y chercher les ruines
d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles
du temple que je viens de décrire. Ce que Strabon dit de cette ville
convient davantage à l'éloignement de Latopolis, et l'affinité du nom
d'Asfun à Asphunis, affinité dont il y a nombre d'exemples en Égypte,
me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, à une
demi lieue plus loin, a aussi ses éminences, mais moins considérables:
ces deux villages sont dépourvus de monuments. Quelques fouilles
découvriront peut-être un jour auquel des deux appartient l'honneur
d'avoir été la ville de Vénus. Après avoir marché tout le jour au
soleil, nous arrivâmes rôtis à Hermontis; la chaleur de l'air était
devenue moins étouffante, mais les rayons du soleil n'étaient pas moins
brûlants: on peut dire cependant que l'époque de la croissance du Nil,
où soufflent les vents du nord, est celle où la chaleur de l'été en
Égypte cesse d'être insupportable: il suffit de se garder des rayons du
soleil pendant six heures, c'est-à-dire depuis neuf heures jusqu'à
trois; le reste du jour l'air est léger, et les nuits sont
transparentes et fraîches: mais l'objet de notre voyage avait été une
reconnaissance des canaux et l'établissement de l'organisation des
travaux de la campagne; par conséquent nous étions obligés de voyager
aux heures les plus brûlantes du jour pour y trouver les travailleurs.
Plusieurs des nôtres moururent de chaud dans cette traversée: rien
n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout à coup d'un mal de
coeur, et aucuns secours ne peuvent prévenir des défaillances qui se
succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont
atteints: des chevaux même éprouvèrent le même sort.

Nous vîmes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits
de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontés: les champs
étaient couverts de cultivateurs occupés à défricher les canaux, déjà
plus qu'à demi creusés; et les paysans ne se détournaient de leurs
occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques à nos soldats,
dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre
circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les
villages avaient arrêté entre eux que le _rachat du sang_ était aboli,
et la punition des nouveaux crimes renvoyée à notre équité. Le rachat
du sang est un de ces fléaux, fils du préjugé et de la barbarie, qui
élevaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la
communication: si une querelle particulière, un accident, avait causé
la mort de quelqu'un, le défaut de justice, la vengeance, un honneur
mal entendu, accumulaient représailles sur représailles, et dès lors
une guerre éternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armés; les
visites d'affaires étaient des expéditions; les chemins cessaient
d'être pratiqués; on n'y rencontrait plus que les piétons de la classe
la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sûreté des
routes. L'oubli des erreurs passées fut donc la première influence
heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les
habitants aisés fut de pouvoir impunément se parer de leurs richesses,
venir chez nous tous les jours mieux vêtus, manger ensemble sans
essuyer une avanie ou un surcroît d'impositions. Nous fûmes nous-mêmes
invités, traités avec magnificence par des gens bien vêtus que nous
n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient
avec sagacité de nos intérêts et des leurs, de nos erreurs, de leurs
besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais
enfin l'époque où le bonheur allait doubler la population, déjà
suffisante à la culture, où les manufactures et les arts deviendraient
utiles au repos politique; celle enfin où le gouvernement serait
peut-être obligé, pour occuper la multitude, de faire élever comme
autrefois des pyramides.



            _Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois_.


Nous approchions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des
rois; la dernière curiosité qui me restât à satisfaire sur ce
territoire si intéressant; mais, comme si le sort m'eût envié des
satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment où ces monuments
dont je venais d'acheter la vue par une marche pénible de plus de
cinquante lieues allaient encore m'échapper. Usant de la sécurité qui
s'établissait, j'avais galopé en avant pour prendre quelques traits des
ruines des temples de Médinet-A-Bou, où la troupe devait me reprendre
en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple
qui touche au village: je vis qu'à droite de ce temple il y avait un
monument carré, qui était un palais attenant au temple, fort petit à la
vérité, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de
prolongements dans un climat où des galeries de colonnes et des
terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui
a un caractère tout différent des autres édifices, par son plan et par
son double étage de croisées carrées, par les espèces de balcons
soutenus par quatre têtes en attitudes de cariatides. On a à regretter
que ce monument particulier soit si dégradé, surtout dans son intérieur,
et que ce qui reste de la décoration de son extérieur soit aussi
fruste: les sculptures qui décorent les murailles extérieures, comme
dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonné être un palais,
représentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs
prosternés.

Toujours précédant la troupe et pressé par sa marche, je courus aux
deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant à la
même heure où l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de
Memnon; ensuite j'allai au palais isolé, appelé le Memnonium, dont je
fis la vue. Pendant que je m'oubliais à observer, on oubliait de
m'avertir, et je m'aperçus que le détachement était déjà à une demi
lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe était
fatiguée, et l'on remettait en question si l'expédition des tombeaux
aurait lieu: je dévorais en silence la rage dont j'étais animé; et je
crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dicté le
mécontentement que j'éprouvais, car on se mit enfin en route sans autre
discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne
Nécropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la
troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de
plusieurs coups de fusils. C'était le seul point de la Haute Égypte qui
refusât de reconnaître notre gouvernement; forts de leurs demeures
sépulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les
humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs
remords, et fortifiaient leur désobéissance de l'obscurité de ces
excavations, qui sont si nombreuses, qu'à elles seules elles
attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'était en
traversant ces humbles tombeaux que les rois étaient portés à deux
lieues de leur palais, dans la silencieuse vallée, qui allait devenir
leur paisible et dernière demeure: cette vallée, au nord-ouest de
Thèbes, se rétrécit insensiblement; flanquée de rochers escarpés, les
siècles n'ont pu apporter que de légers changements à ses antiques
formes, puisque vers son extrémité l'ouverture du rocher offre à peine
encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les
somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cérémonies,
et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère
aspérité de ces rochers sauvages: cependant il est à croire qu'on
n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands développements,
car la vallée depuis son entrée dérivant toujours au sud, le point où
sont les tombeaux ne doit être que très peu éloigné du Memnonium; et ce
ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette
vallée déserte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout à coup
des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord
d'ornements architecturaux qu'une porte à simples chambranles de forme
carrée, ornée à sa partie supérieure d'un ovale aplati, sur lequel sont
inscrits en hiéroglyphes un scarabée, une figure d'homme à tête
d'épervier, et hors du cercle deux figures à genoux en acte
d'adoration: dès que l'on a passé le seuil de la première porte on
trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt
d'élévation, revêtues en stuc sculpté et peint; des voussures, d'un
trait élégant et surbaissé, sont couvertes d'innombrables hiéroglyphes,
disposés avec tant de goût, que, malgré la bizarrerie de leurs formes,
et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aérienne dans ces
peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agréable, et un
assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait
fallu un séjour de quelques semaines pour chercher et établir quelque
système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus
mystérieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore
était-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience;
précédé de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau à un autre:
au fond des galeries les sarcophages, isolés, d'une seule pierre de
granit de douze pieds de long sur huit de large, étaient ornés
d'hiéroglyphes en dedans et en dehors; rondes à un bout, carrées à
l'autre, comme celle de la mosquée de S.-Athanase à Alexandrie, ces
tombes étaient surmontées d'un couvercle de même matière, et d'une
masse proportionnée, fermant avec une rainure: ni ces précautions ni
ces masses énormes amenées de si loin et à si grands frais n'ont pu
sauver les restes des souverains qui y étaient renfermés des attentats
de l'avarice; toutes ces tombes sont violées: à la première que l'on
rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinité protectrice,
est sculptée sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste
que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un
prêtre, ou d'une divinité: dans d'autres tombeaux la chambre sépulcrale
est entourée d'un portique en pilastres; les galeries, bordées de loges
soutenues de même manière, et de chambres latérales creusées dans une
roche inégale, sont revêtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont
sculptés des hiéroglyphes colorés, et d'une conservation surprenante;
car, à l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visités, où l'eau
est entrée, et qu'elle a dégradés jusqu'à hauteur d'appui, tous les
ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures
aussi fraîches que si elles venaient d'être achevées; les couleurs des
plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goût qui
décorerait nos plus élégants salons.

On avait sonné le boute-selle, lorsque je découvris de petites chambres,
sur les murs desquelles était peinte la représentation de toutes les
armes, telles que masse d'armes, cotte de mailles, peau de tigre, arcs,
flèches, carquois, piques, javelots, sabres, casques, cravaches et
fouets; dans une autre une collection des ustensiles d'usage, tels que
coffre à tiroir, commode, chaise, fauteuil, tabouret, lit de repos et
pliant, d'une forme exquise, et tels que nous les admirons depuis
quelques années chez nos ébénistes lorsqu'ils sont dirigés par des
architectes habiles: comme la peinture ne copie que ce qui existe, on
doit rester convaincu que les Égyptiens employaient pour leurs meubles
les bois des Indes sculptés et dorés, et qu'ils les recouvraient
d'étoffes brochées; à cela était jointe la représentation d'ustensiles,
comme vases, cafetières, aiguière avec sa soucoupe, théière et
corbeille; une autre chambre était consacrée à l'agriculture avec les
outils aratoires, une charrue telle que celles d'à présent, un homme
qui sème le grain sur le bord d'un canal des rives duquel l'inondation
se retire, une moisson faite à la faucille, des champs de riz que l'on
soigne; dans une quatrième une figure vêtue de blanc, jouant d'une
harpe à onze cordes; la harpe sculptée avec des ornements de la même
teinte et du même bois que celui dont on se sert actuellement pour
fabriquer les nôtres. Comment pouvoir laisser de si précieuses
curiosités avant de les avoir dessinées! comment revenir sans les
montrer! je demandai à hauts cris un quart d'heure; on m'accorda vingt
minutes la montre à la main; une personne m'éclairait tandis qu'une
autre promenait une bougie sur chaque objet que je lui indiquais; et je
fis ma tâche dans le temps prescrit avec autant de naïveté que de
fidélité: je remarquai beaucoup de figures sans tête; j'en trouvai même
avec la tête coupée; elles étaient toutes d'hommes noirs; et ceux qui
les coupaient et qui tenaient encore le glaive instrument du supplice
étaient rouges: étaient-ce des sacrifices humains? sacrifiait-on des
esclaves dans les tombeaux? ou était-ce le résultat d'un acte de
justice, et la punition du coupable?... J'observais tout ce que je
rencontrais, et je mettais dans mes poches tout ce que je trouvais de
fragments portatifs: à l'inventaire que j'en fis depuis je trouvai la
charmante petite patère en terre cuite que j'ai dessinée, morceau digne
du plus beau temps des arts chez toutes les nations qui s'en sont le
plus occupées; des figures de divinités en bois de sycomore, ébauchées
avec une franchise extraordinaire; des cheveux, fins, lisses et blonds;
un petit pied de momie, qui ne fait pas moins d'honneur à la nature que
les autres morceaux en font à l'art; c'était sans doute le pied d'une
jeune femme, d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure
n'avait jamais altéré les formes, et dont les formes étaient parfaites;
il me sembla en obtenir une faveur, et faire un amoureux larcin dans la
lignée des Pharaons! Enfin on m'arracha de ces tombeaux, où j'étais
resté trois heures, où j'aurais pu être tout autant occupé pendant
trois jours! le mystère et la magnificence intérieure de ces
excavations, le nombre de portes qui les défendaient, tout me fit voir
que le culte religieux qui avait creusé et décoré ces grottes était le
même que celui qui avait élevé les pyramides. Enfin nous quittâmes bien
vite ces retraites ou tant d'objets intéressants devaient nous retenir,
pour arriver de bonne heure à Alicate, où personne n'avait rien à
faire. J'éprouvai, comme toutes les autres fois, que la traversée de
Thèbes était pour moi comme un accès de fièvre, comme une espèce de
crise qui me laissait une impression égale d'impatience, d'enthousiasme,
d'irritation et de fatigue.



                     _Jarres de Terre à mettre l'Eau_.


Le lendemain matin nous arrivâmes de bonne heure à Nagadi, riche bourg
peuplé de chrétiens; l'évêque Copthe, la crosse à la main, à la tête de
tous ses fidèles, vint au-devant de nous, et nous conduisit à une
maison où était préparé un déjeuné pour l'état-major et tout le
détachement, c'était sans doute en actions de grâces d'avoir délivré le
pays des courses des Mekkains, et particulièrement d'avoir tiré
l'évêque de la captivité où nous l'avions trouvé au château de
Benhoute. Nous vînmes coucher à Balasse, qui a donné son nom aux jarres
de terre, dont ses manufactures fournissent non seulement toute
l'Égypte, mais la Syrie et les îles de l'Archipel; elles ont la qualité
de laisser transsuder l'eau, et par-là de l'éclaircir, et de la
rafraîchir; fabriquées à peu de frais, elles peuvent être vendues à si
bon marché, qu'on s'en sert souvent pour construire les murailles des
maisons, et que l'habitant le plus pauvre peut s'en procurer en
abondance: la nature en donne la matière toute préparée dans le désert
voisin; c'est une marne grasse, fine, savonneuse, et compacte, qui n'a
besoin que d'être humectée et maniée pour être malléable et tenace: et
les vase que l'on en fait, tournés, séchés et cuits à moitié au soleil,
sont achevés en peu d'heures par l'action d'un seul feu de paille; on
en forme des radeaux, que tous les voyageurs en Égypte ont décrits: ils
se transportent ainsi le long des bords du Nil; on en débite une partie
dans le chemin; le reste s'embarque à Rosette et à Damiette pour le
faire passer en pays étrangers: j'ai trouvé les mêmes jarres, dans les
mêmes formes, employées aux mêmes usages; montées sur les mêmes
trépieds, dans des tableaux hiéroglyphiques, et dans des peintures sur
des manuscrits.



                   _Insurrection et Massacre à Demenliour_.


Le lendemain, nous arrivâmes de bonne heure vis-à-vis Kéné, où nous
trouvâmes le Nil six pieds plus élevé que nous ne l'avions laissé.

Nous apprenons que Mourat-bey a quitté les Oasis, qu'il est descendu
par la route de Siouth dans les environs de Miniet, qu'il a ouvert des
intelligences dans la Basse Égypte, et jusqu'au nord de l'Afrique,
qu'il en a fait arriver un émissaire qui a débarqué à Derne. Cet
émissaire n'est rien moins que l'ange êl-Mahdi, annoncé et promis dans
le coran; il est reconnu par un adgi conduisant deux cents Mongrabins;
le drapeau du prophète est déployé, les prodiges sont annoncés; les
fusils, les canons même des Français ne pourront atteindre ceux qui
suivront cette enseigne sacrée; nombre d'Arabes joignent ce premier
rassemblement: il arrive tout à coup dans la province de Bahiré,
s'empare de Demenhour gardé par soixante Français; à ce premier succès,
les partisans de cette nouveauté accourent, les Bédouins arrivent de
toutes parts, la tourbe devient innombrable, semblable aux tourbillons
qui traversent le désert, élevant dans leur marche des trombes de sable
et de poussière, semblent en même temps menacer le ciel et la terre;
mais au premier objet dont leur base est atteinte, penchent, vacillent,
et s'évanouissent dans l'espace. Un détachement est envoyé; Demenhour
est repris, quinze cents hommes des révoltés sont tués, le reste se
disperse; l'ange êl-Mahdi blessé n'échappe qu'avec peine; l'illusion
cesse, et le fantôme et l'armée n'existent déjà plus.

Les nouvelles de Syrie annonçaient le retour de notre armée: je
calculais que, l'Égypte Supérieure conquise et occupée par nous,
l'époque approchait où la Basse Égypte, couverte d'eau, allait être
pour longtemps à l'abri des descentes; que Bonaparte allait se trouver
sans opérations d'une grande utilité: je n'avais pas oublié qu'en
m'amenant il m'avait promis de me ramener avec lui; je n'avais pas
encore tourné mes regards du côté de l'Europe, et cette pensée fut une
sensation qui devint un mouvement de trouble et d'impatience.



             _Septième Visite à Thèbes, Siège des Tombeaux_.


Cependant le bruit des coups de fusils que nous avaient tirés les
habitants de Kournou retentissaient encore dans le souvenir du général
Belliard; le temps de les en punir était arrivé. À peine de retour à
Kéné, il s'occupa d'organiser une expédition contre eux, pour les
surprendre, s'emparer de leurs troupeaux, miner leur repaire, les faire
sauter, et emmener leur cheikh. Cette expédition allait nécessiter
quelque séjour à Thèbes; à Thèbes! j'étais en proie à des volontés
contradictoires; mon incertitude cessa en faveur de ce que ma passion
appelait mon devoir. Je me remis donc en route (c'était mon septième
voyage) pour cette grande Diospolis, que j'avais toujours vue avec une
telle hâte, qu'un regret avait été pour ainsi dire attaché à chacune de
mes jouissances; j'espérai cette fois, sinon compléter; au moins
augmenter encore ma collection sur ce point si important de mon voyage,
et m'assurer de la valeur et de la vérité du résultat de mes premières
sensations sur cette capitale du monde ancien, ce foyer de lumières
pendant tant de siècles pour tous les peuples qui avaient voulu
s'éclairer.

Arrivés dans ces parages, nous nous vîmes signalés; nous prîmes le
parti de passer outre, comme si notre destination eût été d'aller à
Esné: la feinte réussit; nous mouillâmes à Louxor, et le lendemain
avant le jour nous revînmes sur nos pas: mais cette manoeuvre n'aboutit
qu'à une méprise; l'officier qui commandait s'obstina à penser que nous
devions trouver les habitants dans un petit bois de palmiers au sud des
grottes; il le fit cerner, on le battit: on n'y trouva qu'un malheureux
passager, qui y était resté la nuit: réveillé par des soldats, il
voulut fuir; il était armé, on courut dessus, on ne l'atteignit que
d'un coup de sabre qui lui coupa le poignet: le malheureux n'en accusa
que la fatalité, et passa son chemin: je lui donnai deux piastres; ô
comble de la misère! il crut qu'il était mon obligé!

Les chiens nous avaient dépistés, et les premiers rayons du jour
éclairèrent notre erreur, et nous laissèrent voir les habitants en
fuite dans le désert, précédés de leur cheikh à cheval, et suivis de
leurs troupeaux; une partie de ces derniers fut interceptée, quelques
femmes furent arrêtées; et nous commençâmes à former le siège de chaque
tombeau. Nous rassemblâmes toutes les matières combustibles, nous en
allumâmes des feux devant les grottes, pour obliger par la fumée ceux
qui étaient dedans d'en sortir; on nous repoussait à coups de pierres
et à coups de javelots; la plupart de ces retraites, communiquant les
unes aux autres, avaient de doubles, issues: une surprise aurait
terminé heureusement notre opération; mais commencée par une maladresse,
elle devint cruelle, et n'aboutit qu'à la prise de trois cents bêtes à
cornes, quatre hommes, autant de femmes, et huit enfants. Ceux qui
avaient fui dans le désert étaient sans provisions, et n'en pouvaient
obtenir des villages voisins avec lesquels ils étaient en guerre; ceux
qui étaient restés dans les grottes manquaient d'eau. Nous prîmes
position pour former un double blocus, et nous fîmes jouer la mine;
elle produisit peu d'effet, mais elle effraya: les pourparlers
commencèrent; c'était une guerre avec les gnomes, et nos propositions
d'accommodements et nos articles étaient communiqués à travers les
masses de rochers: nous demandions les cheikhs; ils ne voulaient pas
les livrer; ils s'informaient de leurs prisonniers, de leurs femmes, de
leurs enfants, et de leurs troupeaux, pour lesquels leurs sollicitudes
étaient égales: on leur permit d'envoyer un député dans le désert; la
guerre fut suspendue pendant ce temps.

Accompagné de quelques soldats volontaires je commençai mes
perquisitions: j'observai les grottes que nous avions prises d'assaut;
elles étaient sans magnificence; derrière une double galerie régulière,
soutenue par des piliers, était une file de chambres, souvent doubles
et assez régulières; si l'on n'y eût pas trouvé des sépultures, et même
encore des restes de momies, on aurait pu croire que c'était là la
première demeure des premiers habitants de l'Égypte, ou bien même
qu'après avoir servi d'abord à cet usage, ces souterrains étaient
devenus des tombeaux, et que définitivement les habitants de Kournou
(nouveaux Troglodytes) les avaient rendus à leur première
destination.

À mesure que ces grottes s'élèvent sur la côte elles deviennent plus
décorées; et bientôt je ne pus pas douter, non seulement à la
magnificence des peintures et des sculptures, mais aux sujets qu'elles
représentent, que j'étais dans les tombeaux des grands ou des héros.
Les tombeaux que l'on croit avoir été ceux des rois, et que j'étais
allé chercher à mon dernier voyage à trois-quarts de lieue dans le
désert, n'avaient d'avantage sur celles-ci que la magnificence des
sarcophages, et de particularité que l'isolement mystérieux de leur
situation; les autres dominaient immédiatement les grands édifices de
la ville: les sculptures en étaient incomparablement plus soignées que
tout ce que j'avais vu dans les temples; c'était de la ciselure:
j'étais émerveillé que la perfection de l'art fût réservée à des
tombeaux, à des lieux condamnés au silence et à l'obscurité. Ces
galeries ont quelquefois traversé des bancs d'une glaise calcaire, d'un
grain très fin; alors les détails des hiéroglyphes y ont été travaillés
avec fermeté de touche et une précision que le marbre n'offre presque
nulle part, les figures rendues par des contours d'une souplesse et
d'une pureté dont je n'aurais jamais cru la sculpture Égyptienne
susceptible: ici j'ai pu la juger dans des sujets qui n'étaient plus
hiéroglyphiques, ni historiques, ni scientifiques, mais dans la
représentation de petites scènes prises de la nature, où les attitudes
profilantes et raides étaient remplacées par des mouvements souples et
naturels, par des groupes de personnages en perspective, et d'un relief
si bas, que jusqu'alors j'avais cru le métal seul susceptible d'un
travail aussi surbaissé. J'ai rapporté quelques fragments de ces
bas-reliefs, comme un témoignage que j'ai cru nécessaire pour persuader
aux autres, ce qui m'avait moi-même tant surpris, je les ai dessinés,
de retour en France, de grandeur naturelle, et avec autant de vérité
que d'exactitude, pour donner une idée juste du caractère et de la
précision de ce travail. On est bien étonné du peu d'analogie de la
plupart des sujets de ces sculptures, avec le lieu où elles sont
placées; il faut la présence des momies pour se persuader que ce sont
là des tombeaux: j'y ai trouvé des bas-reliefs représentant des jeux,
comme de sauteurs sur la corde, des ânes auxquels on fait faire des
tours, que l'on élève sur les pattes de derrière, etc.: ces ânes sont
sculptés avec la même naïveté que le Bassan les a peints, dans ses
tableaux.

Le plan de ces excavations n'est pas moins étrange; il y en a de si
fastes et de si compliquées, qu'on les prendrait pour des labyrinthes,
pour des temples souterrains. Quelques uns des mêmes habitants avec
lesquels nous faisions la guerre, me servaient de guides, et le son de
l'argent, cette langue universelle, ce moyen contre lequel toute haine
cède, surtout chez les Arabes, m'avait fait des amis parmi les
habitants fugitifs de Kournou; quelques uns étaient venus me trouver en
secret lorsque j'étais éloigné du camp, et me servaient de bonne foi:
nous pénétrâmes avec eux dans ces dédales souterrains, qui
véritablement ressemblent, par leurs distributions mystérieuses, à des
temples, construits pour servir aux épreuves des initiations.

Après les pièces si bien décorées que je viens de décrire, on entre
dans de longues et sombres galeries, qui, par plusieurs angles, vont et
reviennent, et paraissent occuper de grands espaces; elles sont tristes,
sévères, et sans décoration; on rencontre de temps à autre des
chambres couvertes d'hiéroglyphes; des chemins étroits à côté de
précipices, des puits profonds, où l'on ne peut descendre qu'en
s'aidant contre les parois de l'excavation, et mettant les pieds dans
des trous pratiqués dans le rocher; au fond de ces puits on trouve de
nouvelles chambres décorées, et ensuite de nouveaux puits et d'autres
chambres; et, par une longue rampe ascendante, on arrive enfin à une
pièce ouverte, et qui se trouve être tout à coté de celle où on a
commencé son voyage. Il eût fallu des journées pour prendre une idée et
lever les plans de pareils dédales: si la magnificence de l'intérieur
des maisons était analogue au faste de ces habitations ultérieures,
comme on le doit croire d'après les beaux meubles peints dans les
tombeaux des rois, qu'il est à regretter de n'en retrouver aucun
vestige! que sont devenues ces maisons qui renfermaient ces richesses?
Comment ont-elles disparu? elles ne peuvent être sous le limon du Nil,
puisque le quai qui est devant Louxor atteste que le sol n'a éprouvé
qu'une élévation peu considérable. Étaient-elles en briques non cuites!
les grands comme les prêtres habitaient-ils les temples? et le peuple
n'avait-il que des tentes?...

Pendant toute l'expédition nous avions été suivie d'une bande de milans
et de petits vautours, qui étaient devenus aussi familiers qu'ils
étaient naturellement voraces; ils se nourrissaient de ce que nous
laissions après nous, et nous rejoignaient toujours à la première
station; les jours de combats, au lieu d'être éloignés par le canon,
ils accouraient de toutes parts: cette fois-ci notre expédition faite
en bateau avait trompé nos habitués; mais aux premiers coups de fusils,
surtout à l'explosion de la mine, ils furent avertis et vinrent nous
rejoindre; leur adresse et leur familiarité devenaient un spectacle et
un divertissement pour nous; des berges élevées du Nil nous leur
jetions de la viande qu'ils ne laissaient jamais tomber jusque dans
l'eau; ils enlevaient quelquefois les rations qu'on envoyait aux postes
avancés, et que nos serviteurs portaient sur leur tête: j'ai vu des
soldats vidant des volailles, les milans leur enlever délicatement de
la main les foies et les entrailles qu'ils étaient occupés d'en séparer;
les petits vautours n'avaient pas la même dextérité, mais leur
impudence égalait leur voracité, ils mangeaient tout ce qu'il y avait
de plus abject et de plus corrompu; et leur nature participait de
l'infection de leur nourriture, car à plusieurs reprises il m'a été
impossible de supporter l'odeur de la chair de ces oiseaux, que
j'essayais d'écorcher au moment où je venais de les tuer, soit à coup
de fusil, soit même à coup de pistolet, et pendant qu'ils étaient
encore chauds.

Le soir, après quelques ouvertures de négociations, nous nous quittions
mes guides et moi, contents les uns des autres, avec rendez-vous pour
le lendemain, et nous étions également empressés d'y être exacts. Je
fus conduit à de nouvelles sépultures, moins sinistres, et qui auraient
pu servir d'habitations agréables par le jour, la salubrité, l'air, et
le beau point de vue dont on jouit dans leur situation; elles n'ont au
reste rien qui les distingue des autres, c'est ce qu'attestent les
peintures dont elles sont couvertes. Le rocher, d'une nature graveleuse,
est enduit d'un stuc uni, sur lequel sont peintes en toutes couleurs
des pompes funèbres d'un travail infiniment moins recherché que celui
des bas-reliefs, mais non moins curieux pour les sujets qui y sont
représentés: on regrette que l'enduit dégradé ne laisse pas suivre la
marche des cérémonies; on voit par les fragments qui en sont conservés
que ces fonctions funèbres étaient d'une extrême magnificence.

Les figures des dieux y sont portées par des prêtres sur des brancards
et sous des bannières, suivies de personnages portant des vases d'or de
toutes les formes, des calumets, des armes, des provisions de pain, des
victuailles, des coffres de différentes formes: je ne pus dans aucun
groupe distinguer le corps du mort; peut-être était-il enfermé dans
quelque sarcophage, et surmonté des figures des dieux; des femmes
marchaient en ordre jouant des instruments: j'y trouvai un groupe de
trois chanteuses s'accompagnant, l'une de la harpe, l'autre d'une
espèce de guitare; une troisième jouait sans doute d'un instrument à
vent dont une destruction nous a dérobé la connaissance.

Si j'avais eu le temps de dessiner tous les méandres qui décorent les
plafonds, j'aurais emporté tous ceux qui font ornement dans
l'architecture Grecque, et tous ceux qui rendent les décorations dites
Arabesques, si riches et si élégantes.

À travers ces souterrains il y a un monument bâti en briques non cuites,
dont les lignes ont quelque caractère de beauté. Le talus des
murailles et les couronnements rappellent le style Égyptien, mais
quelques ornements à l'extérieur, ainsi que des voûtes dans les
soubassements, ne me laissèrent pas douter que le monument ne fût Arabe;
il est considérable, et par sa situation il domine tout le territoire
de Thèbes.

On m'apportait des fragments de momie; je promettais ce qu'on voulait
pour en avoir de complètes et d'intactes; mais l'avarice des Arabes me
priva de cette satisfaction: ils vendent au Caire la résine qu'ils
trouvent dans les entrailles et dans le crâne de ces momies, et rien ne
peut les empêcher de la leur arracher; ensuite la crainte d'en livrer
une qui contînt quelques trésors (et ils n'en ont jamais trouvé dans de
semblables fouilles) leur fait toujours casser les enveloppes de bois,
et déchirer celles de toile peinte qui couvrent les corps dans les
grands embaumements. Le lecteur peut juger quelle journée de délices
c'était pour moi que celle où je découvrais tant de nouveautés,
d'autant que, reprenant mon ancien métier de diplomate, j'étais devenu
l'homme de confiance, l'intermédiaire des bons offices, et que c'était
à moi qu'on recommandait les femmes et les enfants. Je me gardais bien
de dire que les femmes n'avaient jamais été si heureuses ni si bien
traitées; j'insistais sur ce que les cheikhs me fussent livrés; je leur
peignais l'appétit de nos soldats, et conséquemment le danger qui
résultait pour le troupeau d'une longue résistance; mais, je l'avouerai,
je ne hâtais rien, je temporisais, je remettais au lendemain, ne
voulant ni brusquer mes négociations, ni tronquer mes opérations.

J'avais découvert, en gravissant les montagnes, que les tombeaux des
rois se trouvaient tout près du Memnonium: j'étais bien tenté d'y
retourner; mes guides m'en pressaient, mais je craignais d'y rencontrer
la peuplade fugitive, et de devenir à mon tour otage ou moyen d'échange
pour les moutons.



   _Nouvelle Description du Temple de Médinet-A-Bou.—Découverte d'un
                               Manuscrit Égyptien_.


Le troisième jour, j'allai à Médinet-A-Bou; je revis ce vaste édifice
avec des yeux nouveaux. N'étant plus harcelé par la marche précipitée
d'une armée, je me rendis compte du plan de ce groupe d'édifices; je me
persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent être
en ligne directe du palais à deux étages, que j'ai déjà décrit,
pouvaient bien en être des dépendances, ainsi que cette immense
circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un
des côtés. J'avais déjà remarqué dans le second portique, que la
catholicité s'y était fabriqué une église dont il ne reste plus que le
soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je
découvris, par nombre de petites portes décorées de croix fleuries, que
le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence,
servi de couvent à quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans
le portique où était l'église j'eus le temps d'observer que les
sculptures du mur intérieur représentaient les exploits et le triomphe
d'un héros qui avait porté la guerre dans ces contrées lointaines, de
Sésostris peut-être, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces
bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant
seul une armée qui fuit devant lui, et se jette, pour échapper à ses
coups, dans un fleuve qui est peut-être l'Indus: ce héros, monté sur un
petit chariot où il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont
les rênes aboutissent à sa ceinture: des carquois, des masses d'armes,
sont attachés à son char et tout autour de lui; sa taille est
gigantesque; il tient un arc immense, dont il décoche des traits sur
des ennemis barbus et à cheveux longs, qui ne tiennent en rien du
caractère connu des têtes Égyptiennes. Plus loin, il est représenté
assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des
pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un
autre personnage les inscrit; un troisième paraît en proclamer le
nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de
mutilation, qui annoncerait que ce n'était pas contre des amazones que
le héros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont
pas frappé, et je ne les ai pas distinguées: des prisonniers sont
amenés attachés de diverses manières; ils sont vêtus de robes longues
et rayées; leurs cheveux sont longs et nattés; des panneaux
d'hiéroglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent
sans doute ces premiers tableaux. Reprenant à gauche sur une autre face
de ses galeries, on trouve un long bas-relief représentant sur deux
lignes une marche triomphale; c'est le même héros revenant sans doute
de ses conquêtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent
que le triomphe est militaire, car bientôt on ne voit plus que des
prêtres ou des personnages de la caste des initiés, sans armes,
avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du héros
en sont recouvertes: il est porté sur les épaules et sur un palanquin
avec tous les attributs de la divinité; devant et derrière lui marchent
des prêtres portant des palmes et des calumets; on lui présente
l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinité de Thèbes,
que j'ai déjà décrite; il lui offre un sacrifice dont il est le
sacrificateur: la marche suit, et le héros devient cortège; c'est le
dieu qui est porté par vingt-quatre prêtres; le boeuf Apis avec les
attributs de la divinité marche devant le héros; une longue suite de
personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles
sont les images des dieux. Arrivés à un autel, un enfant, les bras
attachés derrière le dos, va être sacrifié devant le triomphateur,
arrêté pour assister à cet horrible sacrifice, ou recevoir cet
exécrable holocauste; un prêtre qui brise la tige d'une fleur, des
oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se
sépare du corps: ce que Longus et Apulée nous ont dit des sacrifices
humains chez les Égyptiens dans leurs romans de Théagenes et de l'Âne
d'or, est donc une vérité; les hommes policés ressemblent donc partout
aux hommes barbares. Ensuite le héros fait lui-même au boeuf Apis le
sacrifice d'une gerbe de blé; un génie protecteur l'accompagne sans
cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cérémonie, ce qui peut
être la marque de ses différentes dignités ou degrés d'initiation, mais
la même physionomie est toujours conservée, ce qui prouve qu'elle est
portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient
neuf personnages enchaînés du même lacs: sont-ce les passions
personnifiées? sont-ce neuf différentes nations vaincues par lui? on
lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires;
un prêtre écrit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'était la
première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'écrire: les
Égyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth était donc un livre,
et non des panneaux d'inscriptions sculptées sur des murailles, comme
il était resté en doute. Je ne pouvais me défendre d'être flatté en
songeant que j'étais le premier qui eût fait une découverte si
importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures
après, je fus nanti de la preuve de ma découverte par la possession
d'un manuscrit même que je trouvai dans la main d'une superbe momie
qu'on m'apporta: il faut être curieux, amateur, et voyageur, pour
apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en
pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgré mes instantes prières,
avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa
main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau,
que je n'aurais peut-être jamais vu sans cette violation: la voix me
manqua; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait
ménagé cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trésor, tant
j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus
ancien des livres connus jusqu'à ce jour; je n'osais le confier à
personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me
servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez
mollement: était-ce l'histoire du personnage? l'époque de sa vie? le
règne du souverain sous lequel il avait vécu y était-il inscrit?
étaient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consécration de
quelque découverte? Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas
plus connue que la langue dans laquelle il était écrit, je m'imaginai
un moment tenir le _compendium_ de la littérature Égyptienne, le _toth_
enfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu
clans cette journée si intéressante; au reste ne devais-je pas être
satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel
autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mêmes?

La négociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient été
livrés, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui
commandait eut la bonté de me consulter: je ne répondis pas à sa bonne
foi, et l'égoïsme dicta ma réponse; au surplus que cent hommes dont on
n'avait que faire à Kéné fussent à Thèbes, l'inconvénient n'était pas
grand; j'allais irrévocablement quitter la Haute Égypte: les opérations
militaires avaient si souvent et si impérieusement contrarié les
miennes: je cédai à l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne
pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi
délicate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un
courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps
arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer
réclamer les habitants de Kournou partout où on pourrait les avoir
recelés. Je me mis en chemin avec le détachement mis en tournée, dans
l'espérance de faire quelques nouvelles découvertes dans une contrée
aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprîmes que les fuyards
étaient à Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et
demie à faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'étais à
pied: trois soldats étaient sans souliers; j'offris de les garder avec
moi, et d'aller à Médinet-A-Bou, vis-à-vis duquel nous nous trouvions,
alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si
faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la
journée au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me
connaissaient par quelques petites générosités, vinrent, au lieu de
nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraîche, du pain, des
dattes déjà mûres, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout
ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des
bougies, ce qui me donna la facilité d'aller visiter les endroits les
plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pénétrer lors des autres
voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs,
qui avaient été de tout temps privées de lumière; au fond de la
troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants
étaient encore conservés; c'était tout ce qu'il y avait de particulier
dans ce petit appartement soigné, et surtout fermé de trois portes
aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que
c'était une espèce de trésor. Nous allâmes aussi visiter l'intérieur
obscur du petit temple voisin, où il nous arriva une aventure: à côté
du sanctuaire était une petite pièce dont un temple monolithe de granit
occupait presque tout l'espace; il était renversé; nous voulûmes en
visiter l'intérieur, il en sortit tout à coup une bête assez grosse qui
sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui écorcha; je
n'eus que le temps de cacher ma tête dans mes deux mains, et de plier
les épaules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui
du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa
mes deux compagnons qui fuyaient du côté de la porte, et en un clin
d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortîmes tous quatre riant de
notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causée;
c'était, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette
retraite, et qui venait d'y être troublé pour la première fois.

Dans une vérification générale, j'entrai dans une fouille faite sous
les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne
du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des
principaux piliers de l'édifice, je trouvai des matériaux sur lesquels
étaient sculptés des hiéroglyphes aussi bien exécutés que ceux qui
décoraient la partie extérieure. D'après cela, quelle antiquité ne
doit-on pas supposer aux édifices qui en avaient été ornés! que de
siècles de civilisation pour produire de tels édifices! que de siècles
avant qu'ils fussent tombés en ruines! que d'autres siècles depuis que
leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrées
sont mystérieuses, obscures, infinies!



                                _Colosses_.


Au nord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de
granit renversées et brisées; elles peuvent avoir trente-six pieds de
proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant,
les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de
quelques grands édifices détruits dont les ruines sont enfouies. Je
m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin
détaillé de leur état actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement,
ces deux statues n'ont rien qui séduise; mais sans défaut de proportion,
cette simplicité de pose, cette nullité d'expression a quelque chose
de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion
les membres de ces figures étaient contractés, la sagesse de leurs
lignes en serait altérée, elles conserveraient moins de formes à quatre
lieues d'où on les aperçoit, et d'où elles font déjà un grand effet.
Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues à
plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps réfléchi; après cela, il
arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art
finit par en être une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle
autant à l'âme qu'aux yeux, exécuté de soixante pieds de proportion,
placé dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautés, et ne
présenterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus
agréables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'être
ce qu'elles sont, c'est-à-dire éminemment monumentales, caractère qui
appartient peut-être exclusivement à la sculpture extérieure, à celle
qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, à cette sculpture
enfin que les Égyptiens ont portée au plus haut degré de perfection.
J'appelle à l'appui de ce système l'heureux résultat de l'emploi de ce
style sévère toutes les fois que les modernes l'ont employé, et
l'espèce de partialité que tous les artistes de l'expédition ont prise
pour ce genre austère, partialité qui est la preuve la plus évidente de
la réalité de sa beauté.

J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues,
et me persuadai davantage qu'il était la ruine de ce colosse
d'Ossimandué, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des
hommes; que les deux figures qui sont restées debout sont celles de sa
femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postérieur, les
voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de
n'être pas venus en Égypte sans avoir vu cette statue, et, selon la
progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre
des sons au lever de l'aurore.



         _Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes_.


Quelques uns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que
la troupe était allée à Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous
nous remîmes de nouveau à la recherche des tombeaux, toujours dans
l'espérance d'en trouver qui n'eussent pas été fouillés, afin d'y voir
une momie vierge, et la manière dont elles étaient disposées dans les
sépultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination,
parce que la situation de leur village leur en fait une propriété qui
est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après
de pénibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant à un
trou devant lequel étaient épars de nombreux fragments de momies:
l'ouverture était étroite; nous nous regardâmes pour savoir si nous
risquerions d'y descendre: mes compagnons étaient curieux; nous
réglâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors,
et garderaient les guides, avec la précaution de ne les laisser ni
partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mîmes en route: ce
fut d'abord à plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après
une minute un des nôtres nous cria qu'il étouffait; nous l'envoyâmes à
la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa
lumière: après nous être traînés pendant plus de cent pas sur un tas de
corps morts et à demi consumés, la voûte s'éleva, le lieu devint
spacieux et décoré d'une manière recherchée: nous vîmes d'abord que ce
tombeau avait été fouillé, que ceux qui y étaient entrés, n'ayant point
de flambeaux, s'étaient servis des fascines qui avaient mis le feu
d'abord au linge, et bientôt à la résine des momies, et avaient causé
un incendie qui avait fait éclater les pierres, couler les matières
résineuses, et noirci tout le souterrain: nous pûmes remarquer que le
caveau avait été fait pour la sépulture de deux hommes considérables,
dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se
tenaient par la main; au-dessus de leurs têtes était un bas-relief, où
deux chiens en laisse étaient couchés sur un autel, et deux figures à
genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire présumer que
cette sépulture était celle de deux amis qui n'avaient pas voulu être
séparés par la mort; des chambres latérales sans ornements étaient
remplies de cadavres dont l'embaumement était plus ou moins soigné; ce
qui me fit voir avec évidence que si les tombeaux étaient entrepris et
décorés pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y étaient
déposés, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis,
de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotés et sans
caisse, étaient posés sur le sol, et il y en avait autant que l'espace
pouvait en contenir dans un ordre régulier: je vis là pourquoi on
trouvait si fréquemment des petites figures de terre vernissée, tenant
d'une main un fléau, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme
religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits
formés de ces petites divinités; j'en remplis mes poches en les
ramassant à la poignée: nombre de corps qui n'étaient point emmaillotés
me laissèrent voir que la circoncision était connue et d'un usage
général, que l'épilation chez les femmes n'était point pratiquée, comme
à présent, que leurs cheveux étaient longs et lisses, que le caractère
de tête de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tête de
vieille femme qui était aussi belle que celles des Sibylles de
Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendîmes assez
incommodément dans des puits très profonds, où nous trouvâmes encore
des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle
représentait des têtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière
résineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'étais trop à l'étroit,
l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il était tard;
des patrouilles nous avaient cherchés, on avait battu la générale, on
venait de tirer le canon; enfin on nous comptait déjà au nombre de ceux
dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles
vint nous avertir de l'alarme. À notre retour nous fûmes réprimandés
comme des enfants qui viennent de faire une équipée; nous avions
effectivement commis bien des imprudences; mais j'étais si content du
butin que j'avais fait dans ma journée, que je ne sortis de mon
enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me
consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et
d'aller à Louxor attendre des ordres ultérieurs: on le blâma dans la
suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je
l'aurais voulu de m'avoir enlevé à un pays dont je n'avais nullement à
me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continué de vivre en
bonne intelligence, eût-on continué la guerre encore un mois. Louxor
n'était que magnifique et pittoresque; je passai trois jours à en faire
les vues, le plan que je relevai de mon mieux à travers les habitations,
et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient
assignée à leurs femmes; je copiai les hiéroglyphes des obélisques, et
quelques tableaux hiéroglyphiques représentant des offrandes au dieu de
l'abondance.

Pendant mon séjour à Louxor je trouvai quelques belles médailles
d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers,
frappées eu Égypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un
grand nombre de médailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude
de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en
granit, de proportion plus grande que nature, représentant les deux
signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer.

Comme je me disposais à passer à Karnak, le détachement eut ordre de se
rendre dans d'autres villages où je n'avais que faire; enfin je quittai
pour toujours la grande Diospolis.



                      _Départ de la Haute-Égypte_.


Je repris avec quelques soldats malades la route de Kéné; en arrivant,
je trouvai deux barques prêtes à partir pour le Caire, et des
compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles
étaient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois
pensé qu'à chercher, qu'à rassembler des objets intéressants; je
n'avais redouté aucuns dangers pour satisfaire ma curiosité: la crainte
de quitter la Haute Égypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver
encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles
j'avais marché ne m'auraient procuré que l'avantage d'abréger les mêmes
recherches pour ceux qui devaient me succéder dans un temps, plus calme,
je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eût mis dans le cas de
rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que
je quittai tous ceux dont j'avais partagé si immédiatement la fortune
dans toute l'expédition, notamment le général Belliard, dont l'égalité
de caractère m'avait rendu l'intimité si douce: nous ne nous étions
quittés depuis Zaoyé que deux jours pour aller à Etfu, et huit jours
pour ma dernière expédition, de Thèbes; et dans ces courtes absences
j'avais chaque jour éprouvé le désir de le rejoindre.

Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaître
Dindera et la Thébaïde, ce sanctuaire où j'avais désespéré si souvent
de pénétrer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois
dans tous les sens, qui enfin était devenu le pays de l'univers que je
connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers,
les canaux, les moindres monuments, tout était devenu reconnaissance
pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de
tous les points où je me trouvais, je savais toujours combien j'étais
éloigné de tel ou tel autre lieu.

Nous trouvâmes le Nil plus peuplé que jamais de toutes sortes d'oiseaux
d'eau; les pélicans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les
demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de
butors couvraient les îles que le fleuve n'avait pas encore submergées.
Nous vîmes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de Girgé; nous
mîmes trente-huit heures à arriver jusqu'à cette ville, que nous
trouvâmes déjà toute accoutumée à notre domination: nous y passâmes la
nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le
vent; il vint, et nous eûmes en deux heures atteint Minchiée,
l'ancienne Ptolémaïs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un
quai, dont j'ai déjà parlé, et qui est assez mal conservé, quoiqu'il
soit mieux construit que ne le sont les édifices Égyptiens de ce genre;
sur ses ruines est bâti un gros village habité par des catholiques:
trois milles plus bas on trouve à droite du fleuve les ruines de
Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un édifice enfoui,
m'a-t-on assuré, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la
plate-forme: c'est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois
consacré à la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme à
Métubis, nombre d'Almés et de femmes publiques, sinon protégées, au
moins reconnues et tolérées par le gouvernement: on m'a assuré que
toutes les semaines elles se rassemblaient à un jour fixe dans une
mosquée près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mêlant le sacré au
profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetés.

Achmin est grand, très bien situé sur une langue de terre, dont le Nil
fait un promontoire, adossé contre la chaîne du Mokatam, qui se replie
en cet endroit et y forme une gorge profonde.

Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez
élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de
l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne
nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions
plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si
souvent.



                                _Antinoë_.


Nous passâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous
trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée à
pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des
grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même
servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers
solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible;
le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il
disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer
l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive
droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie
par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Égypte,
ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans
doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale
prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de
la reconnaissance, à afficher des regrets naturellement proscrits et
dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de
juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste
Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus
antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où
l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les
prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le
malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.

Depuis le Nil, on aperçoit une des portes de la ville, qui paraît être
un arc de triomphe; en effet elle est décorée de huit colonnes d'ordre
Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif orné
de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considérable
de ce qui reste d'Antinoë. À partir de ce point, il y avait une rue qui
allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre
la porte opposée; cette rue était décorée de droite et de gauche de
colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique où l'on marchait à
l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fûts, et quelques
chapiteaux fort usés, à cause de la nature friable de la pierre
calcaire employée à la construction de ses édifices. Les maisons
étaient bâties en briques; l'emplacement d'Antinoë était très grand, à
moins que les ruines de Besa mêlées aux siennes, n'en aient augmenté
l'extension. Nous voulûmes monter sur une éminence pour nous rendre
compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du
village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; à peine nous
virent-ils vis-à-vis d'eux qu'ils nous crurent postés hostilement, et
qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et
faisant les cris de rassemblement. Nous n'étions que six, et je n'étais
point armé; un groupe marchait sur les barques, que nous avions
laissées dépourvues de défenses: nous fûmes obligés de faire un
mouvement pour empêcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce
mouvement parut une autre hostilité; l'alarme se répandit; on tira sur
nous: nous n'étions pas venus pour faire la guerre; je jetai à la hâte
un regard sur la totalité des ruines; je n'en vis pas une qui me parût
se grouper de manière à faire un dessin pittoresque: je ne regrettai
que le plan intéressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le
beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince
le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eût au
monde; et cependant, il faut le dire à la gloire de l'architecture
Égyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire
éprouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines
d'Antinoë maigres et mesquines.



                              _Mourat-bey_.


Nous nous retirâmes sur nos barques, d'où je fis une petite vue de ce
que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'Antinoë;
toute la rive droite continue d'être à-peu-près nulle pour la culture
jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de
cette ville où je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en
faire jouir, en jouir moi-même auprès de lui; mais je ne devais plus
revoir ce brave et respectable ami: nous apprîmes qu'il poursuivait
encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius
Égyptien, sachant allier à un courage patient toutes les ressources
d'une politique active, avait calculé ses moyens; il avait apprécié le
résultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des événements
d'une guerre désastreuse; quoiqu'il eût à combattre à la fois un ennemi
étranger et toutes les rivalités et les prétentions d'une jalouse
égalité, il s'était immuablement conservé le chef de ceux dont il
partageait les privations, la fuite, et les revers; il était resté leur
seul point de ralliement, réglait leur sort, leurs mouvements, les
commandait encore comme au temps de sa prospérité: une longue
expérience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti
cette vérité que heurter l'écueil, c'est se briser contre lui, que le
faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du
temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances
l'art est de savoir céder à celles qui commandent, et leur dérober
encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources
que Mourat-bey s'était montré le digne adversaire de Desaix, et que
l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des
ingénieuses et itératives attaques de l'un, ou de la calme et
circonspecte résistance de l'autre.



                         _Couvent de la Poulie_.


Nous apprîmes que Mourat-bey avait ménagé des intelligences dans la
Basse Égypte, qu'il avait fait en conséquence un mouvement avec tout ce
qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversé le
Faïum, et pénétré jusqu'au désert des pyramides, pour y opérer une
diversion en cas d'une descente sur la côte. Différents corps commandés
par le général Friand, le général Boyer, et le général Jayonchek, après
lui avoir pris quelques chameaux, tué quelques Mamelouks, l'avaient
forcé de remonter du côté de Méniet, où Desaix l'avait repris, et le
chassait des positions où il cherchait à s'établir. On nous prévint que
nous pourrions rencontrer, à quelques lieues au-dessous, des barques
qu'il avait armées, et qui suivaient ses mouvements; nous attendîmes la
nuit pour les éviter, et passâmes sans voir ni être vus. À la pointe du
jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent
posé à pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander
à la nage l'aumône aux passants; on dit qu'ils les dévalisent lorsque
cela leur paraît sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu
remarquer, c'est que ce sont plutôt des amphibies que des nageurs; ils
remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement
victimes de trois éléments, ils manquent absolument du quatrième; en
effet, séparés de toute culture par un immense désert, ils sont dévorés
de l'air qui l'a traversé, et brûlés de l'ardeur du soleil qui frappe
sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que péniblement et à la
nage qu'ils obtiennent de petites et rares charités. On appelle ce
monastère _le Couvent de la Poulie_, parce qu'ils ne s'approvisionnent
de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette
machine. Il nous parut à en juger par les groupes des fabriques et par
ceux des religieux que nous vîmes sur le rocher, que la clôture du
monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils
ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute
remplacés, et l'intérieur de ce couvent doit être le même que ceux de
S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux
vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud.
À une demi lieue plus loin, la chaîne s'éloigne du Nil, et les deux
rives du fleuve deviennent basses et cultivées; je revis des nuages qui
m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus
tempéré.

Nous vînmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première
position au-delà du Caire, où nos troupes se logèrent, et se
fortifièrent après la bataille des pyramides.



                            _Retour au Caire_.


Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce
nombre de monuments qui décoraient le champ de mort, ou la Nécropolis
de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de Giséh
la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette cité
superbe, qui avait succédé à Thèbes et en avait fait oublier la
magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et
ne fixaient irrévocablement l'étendue de l'emplacement qu'elle
occupait. Toutes les discussions publiées à cet égard, et qui rendent
sa situation incertaine, ont été faites par des savants qui ne sont pas
venus en Égypte, et qui n'ont pas pu juger, combien les descriptions
faites par Hérodote et Strabon sont évidemment exactes: si cette
discussion n'est pas encore terminée, c'est que jusqu'à notre arrivée
en Égypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait
toujours été difficile d'y séjourner, parce que les Arabes avaient
conservé la possession des environs comme une propriété
imprescriptible.

À la pointe du jour, nous nous trouvâmes entre Alter-Anabi et Gisa, et
vis-à-vis Roda, ayant à droite le Caire et Boulac, qui forment ensemble
un coup-d'oeil riche de verdure, qui se détache d'une manière brillante
et fraîche sur le fond lisse et sauvage des deux chaînes qui terminent
l'horizon. J'aurais voulu dessiner cette vue qui donne connaissance de
la position de l'ensemble de tous ces lieux; mais je ne sais rien que
mes camarades de voyage ne m'eussent accordé plutôt que de retarder
notre arrivée de quelques minutes. J'achevai de me persuader dans cette
traversée que c'est un mauvais moyen pour observer que de voyager en
barques, que les rivages élevés empêchent de voir le pays, que la
crainte de perdre le vent, ou celle de l'avoir contraire, changent tous
les projets ou les font avorter, que le vent vous fait marcher quand
vous voudriez vous arrêter, et vous arrête quand il n'y a plus rien à
voir; mais ce dont je fus encore plus convaincu, c'est que, lorsqu'on a
des observations à faire ou des objets à dessiner, il ne faut pas
voyager avec des militaires, qui, toujours actifs et inquiets, veulent
sans cesse partir et arriver, lors même que rien ne les chasserait de
l'endroit où ils sont, ni ne les appelleront ailleurs.



                _Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_.


J'étais le membre de l'institut qui le premier fut revenu de la Haute
Égypte; mes confrères m'entouraient, me pressaient de questions: ma
première jouissance fut de me voir ainsi l'objet de leur avide
curiosité, et de m'instruire des observations qu'ils me faisaient; je
me proposais de rédiger mon voyage sous leurs yeux, et de les
questionner à mon tour; mais les événements en disposèrent autrement.
Mourat-bey avait rassemblé par ses intelligences quelques hordes
d'Arabes; il avait promis de les joindre près des lacs de Natron, dans
la vallée du fleuve sans eau: le général Murat avait été envoyé contre
les Arabes, et avait empêché cette jonction; le général en chef était
allé camper aux pyramides, pour comprimer Mourat-bey entre Desaix et
lui, lorsqu'il apprit qu'une flotte Turque de deux cents voiles avait
paru devant Aboukir. Dès lors Bonaparte quitte les pyramides; il
revient à Giséh, prend des dispositions, donne ses ordres, pourvoit à
tout, marche sur Rahmanié, et vient prendre position à Birket,
également distant d'Alexandrie et d'Aboukir. Pendant que les différents
corps s'y rassemblent, il va à Alexandrie, en prépare la défense, donne
les ordres pour tous les cas, envoie à l'armée celui de marcher à
l'ennemi, et la rejoint à la pointe du jour, le 26 Juillet. Les Turcs
avaient effectué leur descente à Aboukir, et s'étaient emparés des
retranchements construits en avant du château; ils en avaient passé la
garnison au fil de l'épée: mille Turcs avec deux canons occupaient un
monticule à leur droite; deux autres mille étaient retranchés sur un
autre monticule à gauche, au poste des fontaines; un troisième corps
était en avant du faubourg; l'armée était dans les retranchements
flanqués d'une artillerie formidable, et les espaces qui restaient,
étaient coupés par des boyaux qui se prolongeaient de chaque côté
jusqu'à la mer; le quartier de réserve et l'état-major du pacha
occupaient le terrain entre les retranchements et le château dans
lequel était une forte garnison.

L'ordre fut donné d'attaquer le premier avant-poste, qui fut culbuté
par les demi-brigades commandées par le général Destaing; la cavalerie
leur coupa la retraite; une partie fut sabrée, l'autre se jeta à la mer,
où elle se noya. Bonaparte sentait l'importance de s'emparer des
fontaines et d'en priver l'ennemi; le camp retranché qui les défendait
fut attaqué, et ne tint pas longtemps; le corps qui y était logé eut le
même sort que l'autre, et fut traité de même par la cavalerie: on se
forma, et on attaqua le corps d'ennemis qui était en avant du faubourg;
il résista un moment, et se retira bientôt à travers les habitations:
derrière les murailles et dans des rues étroites il disputa quelque
temps le terrain; mais poussé avec intrépidité, malgré l'avantage du
lieu, il fut contraint à se replier de nouveau sur les retranchements,
où l'artillerie et le feu de rempart arrêtèrent ceux qui l'y suivaient:
nous nous ralliâmes dans le faubourg; et après quelques moments nous
attaquâmes avec une ardeur égale les boyaux de droite et de gauche.

L'infanterie, commandée par le général Fugière, faisait des prodiges de
valeur, tandis que la cavalerie à plusieurs reprises venait se fondre
sous le feu croisé des batteries et des chaloupes canonnières.
L'adjudant général le Turcq en voulant précipiter ses compagnies dans
les fossés y resta engagé, et y périt. Par des sorties nombreuses et
répétées, l'ennemi reprenait le terrain dont une poignée de nos braves
venait de s'emparer par des prodiges de valeur; l'acharnement était
égal, et la victoire incertaine. Il y a toujours un moment dans les
batailles où, dans une lutte égale, les deux partis sentent l'inertie
de leurs moyens et l'inutilité de leurs efforts, où l'épuisement des
forces et le sentiment de la conservation inspirent aux combattants un
même penchant vers la retraite; ce moment de relâchement saisi par
l'homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale, pour
employer les moyens qu'il a su réserver, détermine toujours la victoire
en sa faveur. Le corps de réserve commandé par Lannes eut ordre de
charger.

Au moment où les troupes Turques étaient sorties pour couper les têtes
de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, le brillant Murat,
ranimant le courage des siens, effectue une nouvelle charge; il
traverse avec autant de vélocité que d'intrépidité tous les ouvrages de
l'ennemi, le prend à dos, et lui coupe toute retraite. Ce mouvement
téméraire ranime l'action, qui devient générale: on attaque sur tous
les points; ils sont tous emportés; la dérouté est entière; tout ce qui
n'a pas été tué est fait prisonnier: la cavalerie charge les fuyards
jusque dans la mer, où ils s'étaient jetés pour regagner leur flotte à
la nage. Il y avait vingt mille Turcs; six mille furent faits
prisonniers, quatre mille périrent sur le champ de bataille; tout le
reste fut noyé. De ce moment, plus d'ennemis: jamais bataille ne fut
plus nécessaire, plus absolue, jamais victoire plus complète; c'était
celle que Bonaparte avait promise à ses braves en les ramenant de Syrie;
 ce fut la dernière qu'il remporta en Égypte. Ce fut sans doute ou son
bon génie ou le nôtre qui lui fit penser que la France et l'Europe
entière l'appelaient à des opérations aussi glorieuses et plus utiles
encore. Kléber, en l'embrassant, lui dit dans un moment d'enthousiasme:
Général, vous êtes grand comme le monde, et il n'est pas assez grand
pour vous.

Bonaparte m'ordonna de dessiner la bataille; et je me trouvai heureux
de pouvoir donner une image vraie du théâtre de sa gloire: je choisis
pour le moment de la scène celui où le pacha prisonnier fut amené au
général.

De retour au Caire, Bonaparte examina attentivement tous les dessins
que j'avais rapportés; il jugea que ma mission était achevée, et me
proposa de partir, et de porter les trophées d'Aboukir à Alexandrie. Le
général Berthier, dont j'avais éprouvé l'obligeance dans toutes les
occasions, me rendit mon neveu pour mon retour aussi gracieusement que
Dufalga me l'avait donné pour mon voyage. Il n'y avait que quelques
jours que j'avais quitté Thèbes, il me semblait déjà voir Paris; mon
départ que je n'entrevoyais que dans l'avenir fut arrêté pour le
lendemain; un rêve se réalisait pour moi; poussé dans le sens de mes
désirs je m'y sentais précipité: je ne sais si j'en étais éprouvante:
mais un sentiment dont je ne saurais me rendre compte me faisait
regretter le Caire; je ne l'avais presque jamais habité, et cependant
je l'avais toujours quitté avec peine. Je connus alors combien, tout
naturellement et sans qu'on s'en aperçoive, on est sensible à la
jouissance douce et égale que donne une température délicieuse, qui,
sans besoin d'autres plaisirs, fait sentir à chaque instant le bonheur
de l'existence; sensation quotidienne à laquelle il faut attribuer ce
qui est arrivé souvent dans ce pays, c'est que des Européens, venus
pour quelques mois au Caire, y ont vieilli, sans imaginer la
possibilité d'en sortir.

Enfin dans cet étrange voyage, le projet, le départ, le retour, tout
fut une suite de surprises et de circonstances précipitées qui, soit
pour aller, soit pour revenir, me placèrent toujours à l'avant-garde.
Je me trouvai en deux jours embarqué dans un petit bâtiment armé qui
nous attendait à Boulac; je fis dans le chemin le dessin du lieu où le
Nil se partage et forme le Delta, et celui de Chebreis, où s'était
donné le premier combat contre les Mamelouks: le troisième jour de
notre départ, nous arrivâmes à Rahmanie; nous en repartîmes le
lendemain accompagnés d'un détachement de dromadaires, et de cinquante
hommes, avec lesquels nous nous rendîmes à Demenhour, et, suivant le
canal d'Alexandrie, après avoir traversé la province de Garbié, nous
arrivâmes à Birket, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, nous vînmes
déjeuner à la fontaine de Béda, et dîner à Alexandrie.



          _Retour en France.--Départ d'Alexandrie.--Arrivée à
                            Fréjus.--Conclusion_.


À mon arrivée, le premier objet qui frappa ma vue fut l'équipement de
deux de nos frégates; elles étaient à l'entrée du port neuf, et déjà
sur une seule ancre: je ne voyais plus de vaisseaux Anglais en
croisière, et je commençai à croire aux prodiges: les généraux Lannes,
Murat, Marmont, étaient dans le trouble et dans l'agitation; nous nous
entendions sans nous parler; nous ne pouvions nous occuper de rien;
nous nous retrouvions à chaque instant à la même fenêtre, observant la
mer, questionnant le mouvement du plus petit bateau, lorsqu'à une heure
de nuit, le 24 Août, le général Menou vint nous dire que Bonaparte nous
attendait en rade. Une heure après nous étions hors du port: à la
pointe du jour, un vent de nord-est nous mit en route; ce même vent
dura deux jours, et nous sortit des hauteurs de la croisière Anglaise.
Obligés de masquer notre marche, nous serrâmes les parages arides de
l'ancienne Cyrénaïque; contrariés par les courants qui portent à la
côte dans ce golfe encore inconnu et toujours évité, ce ne fut qu'avec
beaucoup de peine que, dans cette saison de calme et de temps variables,
nous pûmes doubler les caps de Derne et Doira; à cette hauteur nous
retrouvâmes le vent d'est, qui nous fit traverser le golfe de la Cidre;
enfin nous doublâmes le cap Bon, et nous nous trouvâmes par le travers
des terres d'Europe, sans avoir encore aperçu une barque; bien
convaincus que nous avions une étoile, rien ne troublait notre joie et
notre sécurité: Bonaparte, comme un passager, s'occupait de géométrie,
de chimie, et quelquefois jouait et riait avec nous.

Nous passâmes devant le golfe de Carthage, devant le port de Biserte:
nous vînmes reconnaître la Lampe Douze, habitée par un homme qui y
nourrit quelques moutons et des volailles; hermite et santon tout à la
fois, il reçoit également bien tout ce qui aborde chez lui, les
catholiques dans une chapelle, les musulmans dans une mosquée.

Le lendemain, nous vîmes d'une lieue le rocher sourcilleux de la
Pantellerie; bientôt après, nous découvrîmes le sommet de la Sardaigne,
les bouches de Bonifacio, autre point de croisière que nous devions
redouter; partout un égal silence dans l'espace, rien ne troublait
notre sécurité; nos deux barques portaient César et sa fortune. La
Corse enfin nous offrit le premier aspect d'une terre amie: un vent
fort nous porta sur Ajaccio; on envoya un petit bâtiment qui était de
conserve chercher des nouvelles de France, et prendre connaissance des
croisières ennemies sur nos côtes. Pendant que nous attendions son
retour, un coup de vent nous obligea de relâcher dans le golfe, et
d'aller mouiller dans la patrie de Bonaparte. On le croyait perdu; le
hasard l'y faisait aborder: rien ne fut si touchant que l'accueil qu'on
lui fit; les canons tiraient de toutes parts; toute la population était
dans des barques et entourait nos bâtiments. Je cherchais partout
madame Bonaparte; je me peignais l'émotion, le trouble, l'étendue du
bonheur d'une mère retrouvant tout à coup son fils; et quel fils! mais
lorsque j'appris qu'elle n'était pas à Ajaccio, je ne vis plus dans
cette réception si brillante que de l'orgueil et que du bruit, et je me
contentai de faire un dessin de cette belle scène. L'enthousiasme avait
fait passer sur le danger du contact; les frégates avaient été plutôt
assaillies qu'abordées. C'est nous qui avons la peste, disaient-ils à
Bonaparte; c'est à vous de nous guérir. Nous savions nos défaites en
Italie; nous en apprîmes les suites à Ajaccio: notre séjour fut employé
à la triste lecture de nos désastres dans la collection des papiers
publics; tout le fruit de nos belles campagnes d'Italie avait été
dévoré par la perte de deux batailles: les Russes étaient à nos
frontières; le désordre, le trouble, la terreur, allaient bientôt les
leur ouvrir.

Le vent devint favorable, et nous partîmes; le surlendemain, vers la
fin du jour, poussés par un vent frais, à la vue des côtes de France,
lorsque nous nous félicitions de notre fortune, nous découvrons au vent
deux voiles, puis cinq, puis sept: nous baissons toutes nos hautes
oeuvres, et n'invoquons que l'obscurité, qui nous fut encore propice;
la lune se voila d'une brume épaisse qui nous sépara les uns des
autres: nous entendîmes au vent les signaux à coups de canon de la
flotte ennemie tracer à nos côtés une demi circonférence. On mettait en
question si l'on retournerait en Corse, dont le cap nous était encore
ouvert: heureusement Bonaparte reprit le commandement, il eut une
volonté; c'était la première du voyage; elle le rendit à sa fortune.
Nous nous portâmes sur la côte de Provence, et à minuit nous en étions
si près que nous n'avions plus de flotte à craindre: si un autre avis
nous eût ramenés en Corse, nous y serions peut-être encore. À la pointe
du jour, nous vîmes Fréjus; et nous entrâmes dans ce même port où, huit
siècles auparavant, S. Louis s'était embarqué pour une expédition dans
le même pays que nous venions de quitter.

Rien de plus inopiné que notre arrivée en France; la nouvelle s'en
répandit avec la rapidité de l'éclair. À peine la bandière de
commandant en chef fut-elle signalée que la rive fut couverte
d'habitants qui nommaient Bonaparte avec l'accent qui exprime un besoin;
l'enthousiasme était au comble, et produisit le désordre: la contagion
fut oubliée; toutes les barques à la mer couvrirent en un instant nos
deux bâtiments de gens qui ne craignant que de s'être trompés dans
l'espoir qui les amenait, nous demandaient Bonaparte plus qu'ils ne
s'informaient s'il leur était rendu. Élan sublime! c'était la France
qui semblait s'élancer au-devant de celui qui devait la rendre à sa
splendeur, et qui de ses frontières lui demandait déjà le 18 Brumaire.
Notre héros fut porté à Fréjus; une heure après, une voiture était
prête, il en était déjà parti.

Ravi de pouvoir faire enfin ma volonté, je laissai aller tout le monde,
pour jouir du bonheur de n'être plus pressé, ce qui ne m'était pas
arrivé depuis mon départ de Paris. Dans un autre temps, me trouvant à
Fréjus, je me serais cru un voyageur; mais arrivant d'Afrique, il me
sembla que j'étais chez moi, que j'étais un des bourgeois de cette
petite ville, c'est-à-dire que je n'avais plus rien à faire au monde.
Je me levai tard; je déjeunai méthodiquement; j'allai me promener, je
visitai l'amphithéâtre et les ruines, regardant avec complaisance les
frégates qui nous avaient apportés, stationnées dans le port qui nous
avait reçus. Je fis le dernier dessin de mon voyage, le premier que
j'eusse fait à mon aise, en rendant grâce au hasard de ce que je
pouvais y ajouter encore l'intérêt d'un monument.

Ici se termine mon journal: mais je ne veux point quitter mon lecteur
sans lui présenter une dernière observation sur la forme et le but de
cet ouvrage.

Lorsque je partis d'Alexandrie les membres de l'Institut étaient encore
au Caire: arrivé en France, j'ignorais s'ils avaient pu effectuer dans
la Haute Égypte le voyage ordonné par Bonaparte avant son départ; les
circonstances de la guerre avaient pu arrêter la marche de cette
société savante, ou l'empêcher d'en rapporter en France les précieux
résultats: dans ce cas, je me fusse trouvé le seul qui eût été dans le
cas d'écrire sur cette contrée, et surtout le seul qui eût réuni un
grand nombre de dessins, où je n'offrais pas seulement l'image du pays,
mais le plus souvent celle des événements d'une des plus intéressantes
expéditions de cette guerre; je ne pouvais donc sans une espèce
d'injustice ravir à mes concitoyens ces nombreux fruits de mes
recherches et de mes pénibles travaux; et je me déterminai à les
publier.

J'avais cru d'abord devoir ajouter à mon journal quelques digressions
critiques sur les antiquités, joindre à mes descriptions des
discussions sur les voyageurs qui m'avaient précédé; j'avais consulté
des personnes éclairées pour ajouter quelques notes érudites aux objets
curieux dont je présentais l'image: mais à peine ai-je été informé que
l'Institut du Caire avait effectué son voyage dans le calme de la paix;
que les membres n'avaient connu de bornes à leur ardeur, à leur
émulation, que l'ordre établi par leur chef de division; qu'ils
revenaient chargés de leur immense butin; que le gouvernement, après
avoir protégé leur voyage, faisait avec magnificence les frais de la
mise au jour d'une collection si précieuse sous tous les rapports, je
n'ai plus songé à suivre un plan que d'autres devaient nécessairement
mieux exécuter. Réduit à mes faibles moyens, comment aurais-je voulu
mesurer mes travaux aux travaux de toute une société, émettre des
hypothèses, lorsque sans doute on pourra présenter des certitudes,
enfin marcher, pour ainsi dire, à tâtons à côté d'un faisceau de
lumières! J'ai donc dépouillé mon journal de ce que j'y avais hasardé
de recherches; j'ai repris mon uniforme de soldat éclaireur, et mon
poste à l'avant-garde, où je n'ai conservé que la prétention d'avoir
planté quelques jalons sur la route, pour avertir ceux qui avaient à me
suivre, et, ne fût-ce que par mes erreurs, servir ainsi les rédacteurs
du grand ouvrage.

Heureux pour ma part, si, par mon zèle et mon enthousiasme, je suis
parvenu à donner à mes lecteurs l'idée d'un pays si important par
lui-même et par les souvenirs qu'il retrace; si j'ai pu lui présenter
avec vérité ses formes, sa couleur, et le caractère qui lui est
particulier; si enfin, comme témoin oculaire, je lui ai fait connaître
les détails d'une grande et singulière campagne, qui faisait partie
principale de la vaste conception de cette expédition célèbre! Si j'ai
atteint ce but, je le devrai sans doute à l'avantage d'avoir tout
dessiné et tout décrit d'après nature.

                                 FIN.



                                TABLE


_Avis de l'Editeur_

_Préface de l'Auteur_

_VOYAGE, &c.--Introduction.--Départ de Paris, et de Toulon.--Arrivée
devant Malte_.

_Prise de Malte_.

_Départ de Malte.--La Flotte Française échappe dans une Brume à
l'Escadre de l'Amiral Nelson.--Arrivée devant Alexandrie_.

_Débarquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_.

_Monuments d'Alexandrie_.

_Marche de l'Armée, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie.
--Mirage.--Combat de Chebreise_.

_Bataille des Pyramides_.

_Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_.

_Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins_.

_Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien_.

_Bataille Navale d'Aboukir_.

_Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances
interceptées, etc_.

_Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir,
vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_.

_Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_.

_Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des
Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes_.

_Tournée dans le Delta.--Almés_.

_Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_.

_Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux
des Califes_.

_Insurrection au Caire._

_Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_.

_Ânes_.

_Départ du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et de
Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman_.

_Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures
sur le Cours du Nil_.

_Suite de la Description de la Haute Égypte.--Beautés de la Nature.
--Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun_.

_Aventure arrivée à l'Auteur_.

_Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de
Juseph_.

_Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du Désert.--Pillage
d'Elsack_.

_Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh_.

_Achmounin.--Portique d'Hermopolis_.

_Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--Bénéadi.
--Siouth.--Tombeaux de Licopolis_.

_Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs_.

_Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout_.

_Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les Mamelouks.
--Voleurs.--Conteurs Arabes_.

_Tintyra_.

_Crocodiles_.

_Thèbes_.

_Hermontis--Arbre à Miracles_.

_Esné, l'ancienne Latopolis_.

_Hiéraconpolis_.

_Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_.

_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines
de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène_.

_Syène.—L'Isle d'Éléphantine_.

_Combat de Cavalerie contre les Mamelouks_.

_Carrières_.

_Cataractes--Île et Monuments de Philae_.

_Les Goublis_.

_Prise de l'Île de Philae_.

_Description des Ruines de Philae_.

_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné_.

_Antiquités à Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'Armée Française_.

_Combat désavantageux de Birambar_.

_Retour à Thèbes_.

_Apollinopolis parva--Inscription Grecque_.

_Caravanes--Destruction de Bénéadi_.

_Nouveaux Détails sur les Crocodiles_.

_Second Voyage à Tintyra_.

_Keft ou Copthos_.

_Le Kamsin_.

_Sauterelles_.

_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte_.

_Départ d'un Détachement pour Cosséir, sur la Mer Rouge.--Chameaux.
--Fontaine de la Kittah_.

_Description de Cosséir_.

_Retour de Cosséir_.

_Arrivée de Cosséir sur les Bords du Nil--Domestiques Égyptiens_.

_Nouveaux Détails sur la Sculpture et l'Architecture des anciens
Égyptiens.--Zodiaques, Hiéroglyphes, &c. &c_.

_Nouveaux Détails sur le grand Temple de Karnak_.

_Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur le
Temple d'Harment et le Portique d'Esné_.

_Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois_.

_Jarres de Terre à mettre l'Eau_.

_Insurrection et Massacre à Demenliour_.

_Septième Visite à Thèbes, Siège des Tombeaux_.

_Nouvelle Description du Temple de Médinet-A-Bou.—Découverte d'un
Manuscrit Égyptien_.

_Colosses_.

_Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes_.

_Départ de la Haute-Égypte_.

_Antinoë_.

_Mourat-bey_.

_Couvent de la Poulie_.

_Retour au Caire_.

_Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_.

_Retour en France.--Départ d'Alexandrie.--Arrivée à
Fréjus.--Conclusion_.


                           NOTICE DES PLANCHES,

                DU VOYAGE DANS LA BASSE ET HAUTE EGYPTE.

                             _ATLAS IN FOLIO_.


FRONTISPICE.   DENON.

_Pl_. 1. Carte générale de l'Égypte Inférieure, dressée d'après les
Observations astronomiques des Ingénieurs employés à l'Armée d'Orient,
à laquelle on a joint la Carte de la Haute-Égypte, d'après Danville.

2. Vue auprès d'Alexandrie--Vue de l'Obélisque de Cléopâtre--Vue du
grand Pharillon--Vue du Port-Neuf d'Alexandrie.

3. Vue de l'Intérieur de la Mosquée de St. Athanase--Plan-—Mesures de
la Colonne de Pompée et de l'Obélisque de Cléopâtre.

4. Vues d'Aboukir.

5. Ruines de Canope.--Ruines de Sann.

6. Vues des Pyramides de Gizeh et de Saccarah.--Intérieur de la
Pyramide ouverte de Gizeh.

7. Le Sphinx à Gizeh.--Entrée de la grande Pyramide de Gizeh.

8. Pyramide d'Hillahoun.--Pyramide de Meidoum.--Pyramides de Ssakarab.

9. Vue de Bénécé—-Ruines d'Oxyrinchus à Bénécé.

10. Vue et Plan du Monastère blanc.

11. Ruines du Temple d'Hermopolis.

12. Tombeaux Antiques dans les Carrières de la Haute-Égypte.--Tombeau
Égyptien à Lycopolis.

13. Vues du Temple de Tentyris.

14. Vue géométrale du Portique du Temple de Tentyris.

15. Porte intérieure du Temple de Tentyris.

16. Vue d'un Temple de Thèbes à Kournou.

17. Vue de la Nécropolis de Thèbes-—Vue du Memnonium—-Plans des
Tombeaux des Rois.

18. Vue des Ruines de Thèbes à Karnak—-Autre Vue de Karnak.

19. Statues dites de Memnon.

20. Vue du Memnonium--Temples de Thèbes à Médinet-à-Bou.

21. Palais et Temples de Thèbes à Médinet-à-Bou —-Vue de Thèbes.

22. Vue d'un Temple de Louqsor, avec un ouragan.

23. Plan du Temple de Louqsor.

24. Vue d'un Temple de Thèbes à Louqsor.

25. Vue de l'Entrée de Louqsor et de ses deux Obélisques.

26. Vue de Louqsor à la pointe da jour.—-Autre Vue de Louqsor.

27. Plan du Temple de Karnak.--Plan du Memnonium.

28. Plans des Temples à Médinet-à-Bou.--Plan du grand Temple
d'Apollinopolis.

29. Vues et Plan du Temple d'Hermontis.

30. Temple voisin d'Esné ou Latopolis.—-Ruines d'un des Temples de
l'Île Éléphantine.

31. Temple de Latopolis ou Esné-—Contra-Latopolis.

32. Vue et Plan du Portique de Latopolis à Esné.

33. Vue d'Edfou, ou Apollinopolis Magna, du Sud au Nord.--La même Vue,
du Nord ou Sud.

34. Intérieur du Temple d'Apollinopolis, à Edfou.

35. Temple d'Apollinopolis Magna, à Edfou.

36. Vue d'Apollinopolis Parva, aujourd'hui Qouss.--Inscription Grecque
sur le listel du couronnement de la porte.

37. Vue de l'Isle Éléphantine.—-Ruines d'un des Temples d'Éléphantine.

38. Plan des Temples de Philée.

39. Vue de l'Isle de Philée.-—Vues des Temples dans l'Isle de Philée.

40. Vue de l'Isle de Philée de l'Est à l'ouest. Autre Vue de Philée.


               DATES DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE CE VOYAGE.

                                1798.

Départ de Toulon                    15 Mai.

Prise de Malte                      13 Juin.

Débarquement près d'Alexandrie      2 Juillet.

Bataille des Pyramides              22 Ditto.

Bataille Navale d'Aboukir           1er Août.

M. Denon voyage dans le Delta,      du 11 au 23 Septembre.

Son arrivée au Caire                23 Ditto.

Insurrection du Caire               22 Octobre.

Part pour la Haute Égypte           Novembre


                                1799.

Première Visite à Tintyra           25 Janvier.

Première Visite à Thèbes            27

À Latopolis                         29 Ditto.

À Apollinopolis                     30 Ditto.

À Éléphantirie et Syène             4 Février.

Aux Cataractes et à Philée          25 Ditto.

Nouvelle Visite à Thèbes            3 Avril.

Part pour Cosséir                   26 Mai.

Dernier Voyage à Thèbes             29 Juin.

Quitte la Haute-Égypte              5 Juillet.

Retourne au Caire                   20 Ditto.

Bataille d'Aboukir contre les Turcs 26 Ditto.

Part d'Alexandrie pour retourner
en France                           24 Août.

Arrive à Fréjus                     1er Octobre.


                                    FIN.


              De l'Imprimerie de Cox, Fils, et Baylis,

         75, Great Queen Street, Lincoln's-Inn Fields, à Londres.





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