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Title: Etudes sur Aristophane
Author: Deschanel, Emile, 1819-1904
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Etudes sur Aristophane" ***

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from images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica)



ÉTUDES SUR ARISTOPHANE

PAR

M. ÉMILE DESCHÂNEL

Ancien Maître-de-Conférences à l'École Normale Supérieure.

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

1867.



AVERTISSEMENT.

Les bégueules, de l'un ou de l'autre sexe, feront bien de ne pas ouvrir
ce livre; on les en prévient.

S'il leur plaisait, après cela, de passer outre, ces très-respectables
personnes seraient malvenues à crier: _Shocking!_

L'esprit attique est, comme l'esprit gaulois, fort libre en ses
propos,--principalement dans les comédies,--lesquelles faisaient partie
des fêtes de Bacchus.

Or, si Bacchus a découvert la vigne, jamais, que je sache, il ne
conseilla d'en mettre la moindre feuille à ses statues,--ni aux œuvres
littéraires qui lui furent consacrées.--L'invention de la feuille de
vigne est toute moderne. Quoiqu'ils n'aient pas de vigne en Angleterre,
comme dit la chanson, je croirais volontiers que la feuille de vigne est
originaire de ce pays-là,--tant est grotesque cette pudibonderie, tant
cette décence est indécente!

Aristophane n'était pas prude. Aujourd'hui on l'est
prodigieusement,--signe peut-être qu'on est plus corrompu.

Pour moi, Gaulois, je me suis amusé dans les vignes d'Aristophane; j'y
ai fait vendange à loisir. Et voici le dessus des paniers.

Ces paniers sont ceux des Dionysies, où l'on se barbouillait de lie, et
où l'on portait en procession le phallos, organe mâle de la génération,
emblème de la fécondité.--C'est de là qu'est né le théâtre grec.

Avouons toutefois, sans être bégueule ni hypocrite, que, malgré la
prodigieuse culture intellectuelle et l'esprit extrêmement raffiné des
Athéniens, le sens moral, chez eux, comme chez tous les peuples du midi,
n'était pas très-châtié. Les méridionaux sont trop gâtés par le climat:
ils restent aisément sensuels,--et, en tout cas, insoucieux de la
pudeur.

La pudeur est, apparemment, une vertu du Nord, plutôt que du Midi,--une
vertu des pays où le froid nous rend laids en nous forçant de nous
habiller:--les nations qui vivent demi-nues, sous un ciel plus clément,
restent plus belles, parce qu'elles cultivent davantage le corps et
prennent plus de souci de la beauté.

La philosophie morale des Athéniens était pour eux un art, comme tout le
reste, un exercice, un jeu,--une sorte de gymnastique de l'esprit,
complétant celle du corps;--mais il ne paraît pas qu'elle constituât un
code, une certaine nécessité générale dans la manière d'être et dans la
conduite de la vie. Voilà pourquoi l'idée de la décence publique ne
trouve pas jour dans tout Aristophane.

Nous autres, au rebours, nous sommes tout confits en décence et en
hypocrisie publique.

Au surplus, bien des choses qui paraissent grossières quand on les
traduit du grec en français, sont exquises dans le grec. Quelque énormes
qu'elles puissent sembler ici, où encore on n'en laisse voir qu'une
faible partie, dans le texte c'est la grâce même. Voilà ce qu'il ne faut
pas perdre de vue en lisant ces études sincères.

Elles parurent pour la première fois en 1849, dans _la Liberté de
penser_. En les revoyant, après dix-huit ans, je les ai un peu
modifiées; j'ai ajouté plus d'un détail, j'en ai retranché d'autres, qui
faisaient allusion aux événements de ce temps-là, et qui aujourd'hui ne
s'entendraient plus.

Quant aux citations assez nombreuses, qui donnent ici la fleur des
comédies d'Aristophane, je les ai cueillies sur le texte même la plupart
du temps,--sans négliger cependant de me servir parfois des deux
remarquables traductions d'Artaud et Destainville, et de mon ancien
élève Poyard, mais en essayant çà et là de serrer de plus près encore le
poëte grec, et d'en saisir au vol le mouvement et la couleur.

Bref, on trouvera dans ces _Études_ une sorte d'Aristophane écrémé, à
l'usage des gens du monde qui ont de l'esprit et de l'honnêteté, et qui,
par conséquent, ne sont pas prudes.

É. D.



ÉTUDES SUR ARISTOPHANE.



VUE GÉNÉRALE.


Chez les Athéniens, comme le dit Fénelon avec une brièveté élégante,
«tout dépendait du peuple et le peuple dépendait de la parole.»

Or, les deux principales formes de la parole publique à Athènes, étaient
la tribune et le théâtre.

Le théâtre était une institution nationale et religieuse. La comédie, en
effet, et le drame de Satyres, et la tragédie elle-même, étaient nées
des fêtes de Dionysos, autrement dit Bacchus. Dans ces fêtes, le peuple
tout entier assistait aux représentations. L'entrée en fut d'abord
gratuite; et, même après qu'elle eut cessé de l'être, l'État remettait
aux citoyens pauvres l'argent nécessaire pour payer leur place, de peur
que la nécessité de travailler pour vivre ne les empêchât de venir au
théâtre. C'était quelque chose d'analogue à ce que nous appelons
aujourd'hui l'éducation gratuite. Il y avait des fonds spécialement
destinés à ce grand service public: on nommait cela le _théôricon_,
c'est-à-dire, l'argent destiné au théâtre et aux fêtes[1].

Il faut nous figurer que cet argent faisait partie, comme nous dirions à
présent, du budget des cultes et de l'instruction publique: nous devons
mêler tout cela ensemble dans l'idée du théâtre grec.

Il n'était permis, sous aucun prétexte, de changer la destination de ces
fonds. Même dans les plus grands besoins de l'État, par exemple s'il
s'agissait de quelque guerre à soutenir, on ne pouvait point y toucher:
une loi prononçait la peine de mort contre l'orateur qui eût osé faire
une proposition si hardie. Loi excessive en apparence, mais d'une grande
profondeur morale si l'on y songe, puisqu'elle interdisait, sous peine
de la vie, de sacrifier quelque chose du budget des arts, qui est celui
de la civilisation, au budget des armes, qui est souvent celui de la
force brutale et de la barbarie.

Le théâtre était donc une des institutions organiques de la démocratie
athénienne. C'était une sorte d'éducation populaire, d'autant plus
pénétrante qu'elle ne s'annonçait pas et qu'elle s'insinuait par le
plaisir.

À la vérité, les représentations n'avaient pas lieu tous les jours comme
chez nous, mais seulement deux ou trois fois par an, aux diverses
Dionysies, et pour cela l'on pourrait croire que cette influence était
moindre. Elle était pour le moins égale, parce qu'elle s'exerçait dans
un monde plus étroit.

Songez que la surface de l'Attique tout entière n'était pas la moitié de
celle de nos plus petits départements français; que la population
d'Athènes, vers l'époque d'Aristophane, ne se composait que de quinze à
vingt mille citoyens libres, et d'environ dix mille étrangers
domiciliés[2]. Les revenus de l'Attique, dans le même temps,
s'élevaient, selon quelques historiens, à cent mille talents; selon
quelques autres, à deux cent mille: prenons une recette moyenne de
quinze cent mille talents, et, comme l'argent valait alors six ou huit
fois plus qu'aujourd'hui, cela fait un revenu annuel de quarante-cinq à
soixante millions de notre monnaie, soit à peu près le revenu de la
ville de Paris en 1851.

Vous voyez combien cela était petit. Mais, précisément, une force
concentrée dans une sphère plus étroite a plus de puissance que si elle
s'épand dans une plus vaste étendue. C'est pourquoi les représentations
du théâtre athénien, quoique intermittentes, avaient sans doute plus
d'influence que celles de nos théâtres quotidiens.

Le théâtre d'Athènes, au témoignage de Platon, pouvait contenir trente
mille spectateurs, qui ne manquaient pas de s'y rendre; tandis que
l'Assemblée ordinaire du peuple, qui à la vérité avait lieu deux ou
trois fois par mois, s'élevait rarement, selon Thucydide, à cinq mille
citoyens présents. Il y avait cependant aussi une indemnité allouée aux
citoyens qui prenaient la peine d'y assister: usage essentiellement
démocratique: toute fonction publique doit être rétribuée, afin que la
pauvreté n'en écarte pas les gens de mérite, et que la richesse n'y
implante pas les gens médiocres, à l'exclusion des autres; mais, si le
principe est bon et louable, l'usage offrait bien des inconvénients.

Quoi qu'il en soit, Athènes par son théâtre, autant que par sa tribune,
était l'institutrice de l'Hellade, comme par ses marchés et ses ports,
elle en était la cité nourricière. Il n'existait pas dans le monde un
plus grand marché de céréales que le Pirée, ni une lumière
intellectuelle plus éclatante que celle de la tribune et du théâtre
Attiques[3].

        *        *        *        *        *

Pour ne parler que de la comédie, celle qu'on appelle _la comédie
ancienne_ jouissait d'un privilége singulier: au milieu de la pièce, à
travers l'action, le poëte prenait la parole, par la bouche du coryphée
ou du principal personnage, et discourait des affaires du moment avec
une liberté complète, comme il eût fait à la tribune de l'Agora, et même
avec cette différence que lui, sur le théâtre, avait seul la parole et
qu'on ne pouvait lui répliquer. C'était comme nos prédicateurs[4].

Aussi ne pouvait-on avant un certain âge se déclarer poëte comique et
jouir de ce privilége. Chose singulière et digne de remarque: à trente
ans, le citoyen pouvait entrer au Sénat; à vingt ans, il pouvait faire
partie de l'Assemblée du peuple, non-seulement pour y voter, mais même
pour y prendre la parole; et avec cela, s'il en faut croire un des
scholiastes d'Aristophane, on ne pouvait avant trente ans, et peut-être
même avant quarante (il est incertain sur le chiffre), se déclarer poëte
comique. Ainsi la fonction de poëte comique était considérée comme plus
délicate que celle même de membre de l'Assemblée.

Et c'est pour cela qu'Aristophane, selon ce scholiaste, aurait donné ses
premières pièces sous les noms de Philonidès et de Callistrate, poëtes
à ce qu'il paraît, et non pas acteurs ainsi qu'on l'a prétendu.-—«Comme
j'étais encore fille, dit-il plaisamment (dans un de ces passages où il
prenait la parole[5] au milieu de la comédie), et qu'il ne m'était pas
permis de devenir mère, je confiai à des mains étrangères l'enfant que
j'avais mis au monde en secret; et vous, Athéniens, vous me fîtes la
grâce de le nourrir et de l'élever.»

Quelques-uns, il est vrai, expliquent ces prête-noms seulement par la
peur de ne pas réussir, par la modestie ou par la prudence de
l'auteur[6].

Quoi qu'il en soit, cette loi, ou du moins cette coutume, des trente
ans, sinon des quarante, met bien en lumière l'importance démocratique
de la comédie _ancienne_ à Athènes.

Une autre loi défendait aux membres de l'Aréopage d'écrire des comédies,
moins sans doute à cause de la gravité, de leur caractère, que parce que
c'eût été réunir sur la même tête deux fonctions incompatibles, celle de
juge, et celle, en quelque sorte, d'accusateur public.

        *        *        *        *        *

La comédie _ancienne_ était donc politique et militante. Celle qui vint
ensuite, et qu'on appelle comédie _moyenne,_ fut plutôt philosophique ou
allégorique. Enfin, la comédie _nouvelle,_ dont nous n'avons pas à nous
occuper, représente les mœurs générales de l'humanité, et, n'ayant plus
rien de local, put être facilement imitée par les Latins et les
Modernes.

        *        *        *        *        *

La comédie _ancienne_ était essentiellement locale et mêlée à la vie
publique d'Athènes, essentiellement démocratique, même lorsqu'elle
combattait la démocratie: à Athènes, l'esprit faisait tout passer, même
la caricature du peuple; Aristophane en est un exemple éclatant,
notamment par sa comédie des _Chevaliers_, que nous analyserons tout à
l'heure.

Chez les anciens Athéniens, la vie privée était close aux regards, et
n'aurait d'ailleurs fourni au poëte comique, par la constitution même de
la société, qu'une matière assez restreinte. C'était donc une nécessité
pour la comédie ancienne de représenter la vie publique.

Elle suit en effet tous les mouvements de la politique et des affaires,
toutes les fluctuations de l'aristocratie et de la démocratie. Il ne lui
manque que d'être quotidienne pour devenir dès cette époque quelque
chose d'analogue au journalisme moderne, un pouvoir réel en dehors des
pouvoirs officiels, une sorte d'institution libre qui complète toutes
les autres et qui les contrôle, qui au besoin les modifie ou les
renverse, les défait et les refait.

Comme le remarque un spirituel critique, «lorsque Périclès voulut
substituer son influence à l'autorité des lois, il se crut obligé de
supprimer la comédie (peut-être le désir de se venger des plaisanteries
des poëtes comiques ne fut pas non plus étranger à ce coup d'État; nous
savons qu'il avait été attaqué par Cratinos, Eupolis, Hermippos et
Aristophane lui-même, qui l'appelait _le Jupiter Olympien d'Athènes_);
mais le peuple ne renonça pas à la comédie aussi facilement qu'à ses
garanties constitutionnelles: trois ans après, le dictateur démocrate
fut forcé de la rétablir, et elle acquit assez de puissance pour que
Platon définît la république d'Athènes une _théâtrocratie_[7].»

Quand ce philosophe voulut faire comprendre à Denys de Syracuse le
gouvernement d'Athènes, il ne trouva rien de mieux que de lui envoyer
les comédies d'Aristophane.

La comédie attique était même, quelquefois, aussi terrible et aussi
formidable que cet usage étrange qu'on nommait l'_ostracisme_: c'était
seulement un ostracisme moins immédiat et moins absolu. Mais jusqu'à
quel point le plus grand des Grecs, Socrate, en ressentit les funestes
effets, c'est ce que nous aurons à voir quand nous étudierons la pièce
des _Nuées_.

Avec une toute-puissante liberté, la comédie _ancienne_, fait
comparaître devant elle les philosophes, les poëtes, les orateurs, les
démagogues, les généraux, les administrateurs des finances. Elle
ridiculise l'impudence des ambitieux parvenus et des coteries au
pouvoir. Elle maintient par sa censure l'égalité républicaine. Elle
satisfait même l'envie, cette plaie ou, si l'on veut, cet aiguillon de
la vie publique, à Athènes comme dans toute démocratie. Pas une
question, politique, littéraire, sociale, philosophique, religieuse,
qu'elle ne saisisse et ne retienne, comme étant de son ressort. Elle
éprouve par la plaisanterie, les actes et les projets des gouvernants;
elle les discute quelquefois sérieusement, comme dans l'Assemblée: avec
une éloquence simple et forte, familière et élevée, elle adresse au
peuple des interpellations et des conseils. Elle a le droit de parler de
tout et de tous.

Les plus hautes renommées ne sont pas à l'abri de ses atteintes:
Euripide est tourné en ridicule, Socrate est travesti et calomnié; les
dieux, Dionysos lui-même, en l'honneur de qui on célèbre ces solennités
du théâtre, n'obtiennent pas plus de respect. Pourvu qu'on fasse rire le
peuple Athénien, même de lui et en le nommant par son nom, _Dèmos_, on
est applaudi, couronné. Telle est la puissance redoutable de l'ancienne
comédie attique.

        *        *        *        *        *

Je ne m'occuperai point ici des origines mégariennes et doriennes de la
comédie, soit avec Susarion, chez les Icariens, habitants d'un village
attique, soit avec Épicharme chez les Siciliens; cela seul fournirait un
livre. Notons seulement les premiers auteurs de la comédie athénienne.

Après Myllos et quelques autres qui n'avaient pas laissé d'ouvrages, les
premiers dans l'ordre chronologique furent Chionidès, Magnès,
Ecphantidès; puis Cratinos, qui mourut l'an 423 avant notre ère, à un
âge très-avancé. «Il paraît n'avoir pas été beaucoup plus jeune
qu'Eschyle, dont il occupe à peu près le rang parmi les poëtes comiques.
Toutes les données que nous avons sur ses poëmes dramatiques, dit
Otfried Müller, concernent cependant les dernières années de sa vie; et
tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il ne craignit pas d'attaquer
dans ses comédies Périclès au faîte de son autorité et de sa
puissance[8]. Cratès s'éleva du rang d'acteur dans les pièces de
Cratinos, à la hauteur d'un poëte estimé; carrière commune à plusieurs
comiques de l'antiquité. Téléclidès aussi et Hermippos sont au nombre
des poëtes du temps de Périclès. Eupolis ne commença à donner des
comédies qu'après l'ouverture de la guerre du Péloponnèse, en 429, et sa
carrière se termina à peu près en même temps que cette guerre.
Aristophane débuta en 427 sous des noms empruntés, et trois ans plus
tard seulement sous son propre nom. Il composa des comédies jusqu'en
388. Parmi les contemporains de ces grands comiques, il faut remarquer
encore Phrynichos, à partir de 429; Platon (non le philosophe), de 427 à
391, ou plus longtemps encore; Phérécratès, également pendant la guerre
du Péloponnèse; Amipsias, rival assez heureux d'Aristophane; Leucon, qui
combattit souvent le grand comique. Dioclès, Philyllios, Sannyrion,
Strattis, Théopompe, qui fleurissent à la fin de la guerre du
Péloponnèse ou peu après, forment déjà la transition à la comédie
_moyenne_ des Athéniens[9].»

        *        *        *        *        *

Ce que l'on sait de la biographie d'Aristophane est peu de chose.

Aristophane, fils de Philippe, naquit à Athènes vers l'an 452 avant
notre ère. En 430, il alla, en qualité de colon, avec sa famille et avec
d'autres citoyens attiques, dans l'île d'Égine, enlevée à ses anciens
habitants, pour y prendre possession d'un domaine.

On ne connaît guère les autres circonstances de sa vie, et on ignore la
date de sa mort. Le peu que l'on a recueilli encore s'offrira de
soi-même et plus à propos en parcourant les onze comédies qui nous
restent d'une cinquantaine de pièces qu'il avait composées.

        *        *        *        *        *

Nous ne pouvons, certes, nous flatter de connaître exactement ce grand
poëte, quand nous ne possédons que le quart ou le cinquième de son
œuvre. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on a.

Au surplus les pièces qui ont surnagé dans le grand naufrage étant
apparemment celles dont on avait fait le plus de copies, il y a lieu de
croire que le jugement public avait choisi les plus remarquables.

        *        *        *        *        *

Ces pièces, au premier coup d'œil, étonneraient fort un lecteur moderne
qui n'y serait pas préparé. On n'y distingue rien d'abord, que des
créations fantastiques, des personnages grotesques, des figures
bizarres, se mouvant dans des lieux changeants ou imaginaires, tantôt la
terre, tantôt les airs, tantôt les enfers, parlant, chantant, dansant,
aboyant, grognant, coassant; on est étourdi, ébaubi, abasourdi. On se
croirait à un de ces sabbats où Faust est entraîné par Méphistophélès:
ici comme là, «cela se pousse et se choque, cela s'échappe et cliquette,
cela siffle et grouille, cela saute et jacasse, cela reluit, étincelle
et pue et flambe!»

C'est tantôt un chœur de grenouilles, tantôt un de nuées, ou de guêpes,
ou d'oiseaux; c'est le juste et l'injuste dans une cage et armés
d'éperons comme des coqs de combat; ou c'est un personnage qui monte au
ciel sur un escarbot de la plus sale espèce. Parmi tout cela, des cris
d'animaux, des bruits sans nom, des onomatopées étranges:--Coï, coï!
coï, coï!--Mymy, mymy, mymy!--mymy, mymy, mymy!--Houah, houah,
houah!--Iattataïax, iattataye!--Bombax, bombalobombax!--Brékékoax, koax,
koax, koax, brékékoax!--Épopo, popopo, popopo, popi!--Toro, toro, toro,
torolililix!--Kiccabau, kiccabau!--toute une fourmilière de drôleries,
de coq-à-l'âne, de calembours, d'équivoques licencieuses et
d'obscénités, qui, avec ce vacarme baroque, donnent à ces comédies une
physionomie fantastique rappelant confusément à notre esprit l'arche de
Noé, les Bacchanales, la fête de l'Âne et celle des Fous, le Carnaval,
Callot, Goya, Grandgousier et Gargantua, Pourceaugnac et ses matassins,
le Mamamouchi et ses chandelles, _Robert-Macaire, les Saltimbanques, le
Chapeau de paille d'Italie et la Mariée du mardi-gras_.

Puis, çà et là, du milieu de ce fleuve d'imagination burlesque,
amphigourique et ordurière, on est étonné de voir s'élever des îlots
verdoyants de poésie gracieuse et pure, pleine de suavité et de
fraîcheur.

        *        *        *        *        *

Une bonne part de toute cette folie et de toute cette licence appartient
moins à Aristophane en particulier qu'à la comédie _ancienne_ en
général. Cette comédie faisant partie du culte de Bacchus, l'ivresse y
règne.

Premièrement, l'ivresse physique: on distribuait du vin au chœur à son
entrée; on faisait ce repas qui s'appelait _cômos_, d'où vint le nom de
comédie, _chant du cômos_, et non pas de _cômè_ village, comme on l'a
prétendu.

Les _phallophories_, c'est-à-dire les processions où l'on portait le
phallos, faisaient aussi partie de ces fêtes. La religion, qui
consacrait les plus beaux principes de la morale et de la politique
sortis de la bouche des Solon et des Lycurgue, consacrait également ces
étranges cérémonies:--étranges pour nous, non pour les Grecs, puisque
cette religion, au fond, n'était que le culte de la nature, en sa
complexité indéfinissable d'esprit et de matière, de pensée et
d'animalité.

Un passage du _Grand Étymologique_ dit formellement: «On regarde les
chants phalliques comme ayant été les premières _trygédies_,»
c'est-à-dire les premières pièces, soit tragiques, soit comiques, qu'on
jouait en se barbouillant de lie dans les vendanges, _trygè_.

Ces processions étaient accompagnées de danses: les principales danses
phalliques s'appelaient _la Sicinnis_ et _le Cordax_, noms trop
significatifs, quelque étymologie qu'on adopte, danses licencieuses,
auprès desquelles les danses les plus lascives des modernes ne sont
rien, et dont nous n'avons trouvé quelque idée que dans celles des
Gitanos et des Gitanas de l'Albaycin de Grenade.

La Sicinnis était la danse des drames de Satyres, le Cordax était celle
des comédies.

Si l'on oubliait les phallophories, on ne s'expliquerait pas
parfaitement Aristophane: elles seules vont rendre raison de certaines
scènes des _Acharnéens_, de plusieurs passages de la pièce intitulée
_les Femmes aux fêtes de Cérès_, et de _Lysistrata_ presque tout
entière.

        *        *        *        *        *

Outre cette ivresse physique, une sorte d'ivresse morale régnait dans
les fêtes de Dionysos et dans la comédie _ancienne_. Le peuple grec, le
peuple Athénien surtout, race fine et naturellement artiste, était sujet
à des accès de diverses sortes d'enthousiasme: l'enthousiasme religieux,
l'enthousiasme belliqueux, celui de la douleur, celui de la gaieté,
l'enthousiasme politique, l'enthousiasme musical, l'enthousiasme
orgiaque.

Dans tout le culte de Bacchus, la poésie, le chant, la danse, la
mimique, le dessin et les arts plastiques, sont animés de cette double
ivresse.

Le chœur comique était le porte-voix et l'interprète, désordonné en même
temps qu'officiel, de la joie populaire dans ces fêtes où la sensualité
naturelle prenait ses ébats.

C'est le chœur des fêtes de Bacchus qui, avant les poëtes comiques,
inventa maints déguisements et maintes métamorphoses. Ces fêtes, en un
mot, donnaient lieu à une sorte de carnaval, dans lequel figuraient
parfois les animaux, comme jadis dans le nôtre: rappelez-vous les lions
et les ours de notre mardi-gras classique, et aussi l'Arlequin italien,
dont le masque n'est autre qu'un museau.

Ce genre de fantaisie, d'ailleurs, se retrouve chez tous les peuples. Un
des personnages de Shakespeare est orné d'une tête d'âne, un autre fait
le rôle du lion, un autre celui de la muraille qui sépare Pyrame et
Thisbé. Dans les vieilles farces anglaises, Vice, le héros principal,
remplissait le rôle du hareng-saur. Chez les Romains, peuple sérieux
pourtant et bien plus rarement gai que les Grecs, un certain Asellius
Sabinus n'avait-il pas fait dialoguer ensemble un bec-figue, une huître
et une grive? L'empereur Tibère, sensible à cette littérature culinaire,
lui donna deux cent mille sesterces en récompense d'une si belle
imagination. Ce n'est pas d'hier, vous le voyez, qu'on s'avisa de mettre
en scène les légumes, les poissons, les huîtres, les oiseaux, et
monsieur le Vent et madame la Pluie, qui pourraient bien être issus des
_Nuées_.

Au moyen âge, certaines fêtes religieuses et populaires ne seraient pas
sans analogie avec les Fêtes de Bacchus; surtout celles dans lesquelles
on voyait figurer les saints avec leurs animaux familiers, saint Antoine
avec son porc, saint Roch avec son chien, saint Jean avec son aigle,
saint Luc avec son bœuf, etc.--Dans la comédie grecque, selon M. Magnin,
la parodie respecta d'abord la figure de l'homme et ne se prit qu'aux
animaux... La transition de la parodie des animaux à la parodie de
l'homme se fit par les Satyres et les Centaures.

        *        *        *        *        *

Ainsi, Aristophane ne fut pas toujours l'inventeur de ces
personnifications bizarres et de ces travestissements; l'inventeur, ce
fut tout le monde.

Chaque poëte ensuite augmenta ce fonds, créé par tous, légué à tous, et
l'imagination de chacun d'eux, se mariant au génie populaire, produisit
des effets nouveaux.

Cratinos fit une comédie des _Chèvres_ et une des _Androgynes_, ou
Hommes-Femmes (était-ce la même idée que celle de la jolie légende de
Platon dans _le Banquet_?). Phérécrate fit représenter les
_Hommes-Fourmis_ et un _Faux Hercule_, apparemment le même personnage
que nous verrons figurer dans _les Grenouilles_ de notre auteur. Magnès
avait donné aussi des _Grenouilles_, des _Oiseaux_ et des
_Moucherons_,-—Parmi les pièces d'Aristophane qui ne nous sont point
parvenues, il y avait _les Cigognes_.

Mais personne peut-être avant lui n'avait imaginé de faire paraître sur
le théâtre des êtres aussi incorporels que les Nuées, de les faire
danser, chanter et parler; et jamais sans doute on ne vit représenter
rien de plus fantastique, si ce n'est ces ballets imaginés au
dix-septième siècle par quelques régents de collège et dansés par leurs
écoliers, où figuraient en menuets les Prétérits, les Gérondifs et les
Supins, avec les Adjectifs Verbaux.

        *        *        *        *        *

Souvent aussi le chœur comique parodiait les mouvements et la pompe du
chœur tragique par ses gambades désordonnées et son burlesque appareil.

        *        *        *        *        *

Outre l'influence générale du culte de Bacchus, peut-être aussi
l'influence particulière des ïambes d'Archiloque sur le développement du
talent d'Aristophane contribua-t-elle à produire cette sorte de lyrisme
dans la satire et jusque dans la bouffonnerie, «cet essor enthousiaste
dans la peinture du mal et de la vulgarité,» qui est, selon la remarque
d'Otfried Müller, un des caractères saillants du grand poëte comique
athénien.

        *        *        *        *        *

Aristophane ne fit donc que multiplier ou varier ces inventions
drolatiques, qu'il trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le
répertoire courant, c'est-à-dire dans l'usage: car presque tout, comme
vous savez, se passait de vive voix et se transmettait de mémoire.

En quoi est-ce, alors, que le grand poëte fit éclater son génie propre?
Ce fut en introduisant, plus habilement encore et plus vivement que ne
firent tous ses rivaux, des idées sérieuses et utiles sous ces
personnifications bizarres, sous ces costumes et ces masques, sous ces
groins, ces becs et ces ailes; ce fut en se servant merveilleusement de
tout cet appareil grotesque pour mettre en action des moralités, comme
celles des fables ésopiques, mais avec bien plus de puissance et de
portée, ou, chose plus difficile encore, des questions politiques et
sociales.

        *        *        *        *        *

En effet, si la comédie d'Aristophane, ivresse ou lyrisme, relève de la
fantaisie et de la poésie par sa forme à la fois très-vive et
très-hardie mais très-fine et très-arrêtée, elle appartient presque
entièrement par le fond à la politique ou à la philosophie sociale.

Elle n'est donc ni frivole ni stérile. Elle assaisonne de gaieté les
idées graves, pour allécher le peuple et le nourrir à son insu, pendant
qu'il croit seulement s'enivrer du vin des Dionysies. Comme Solon, elle
cache un grand dessein sous son apparente folie: elle veut dicter des
lois et gouverner.

Cette comédie ne nomme pas toujours le personnage qu'elle attaque; mais
elle le désigne d'une manière si claire qu'il n'y a pas moyen de s'y
tromper; elle prend parfois un masque qui lui ressemble, ou même qui ne
lui ressemble pas et qui n'est que la caricature de son visage, afin que
la malignité le reconnaisse mieux.

Chacune de ces pièces est une action, un combat; et cependant elle
paraît toujours, grâce à l'imagination et à l'art du poëte, un pur
caprice, une boutade, un accès de la double ivresse dionysiaque.

Aristophane excelle à mettre l'idée en scène, à la revêtir d'une forme
vive, dramatique et lyrique en même temps. L'imprévu de sa fantaisie,
l'agilité de son esprit dans l'imaginaire, étonnent et ravissent. Il
faut aller jusqu'à Shakespeare pour retrouver dans la littérature un
nouvel exemple, aussi admirable, de cette puissance légère, ailée: la
comédie des _Oiseaux_ n'a d'égal que _le Songe d'une Nuit d'été_.

Rabelais seul, avant Shakespeare, pourrait en donner parfois une idée.
Mais la langue française du seizième siècle, quelle que soit sa richesse
soudainement accrue par la féconde inondation de la Renaissance, ne peut
avoir encore ni la limpidité ni la perfection de la langue attique à
l'époque d'Aristophane. Celui-ci, d'ailleurs, a pour lui, outre la
supériorité de la langue grecque sur toute autre langue humaine, celle
de la poésie sur la prose. Et, en même temps que les vers d'Aristophane
ont la couleur de ceux de Mathurin Régnier, ils ont aussi, lorsqu'il le
faut, chose qui semble inconciliable, la sobriété élégante et fine de la
prose de la Rochefoucauld et de Voltaire.

Précisément, ce sont les jeux exquis de cette langue unique au monde qui
faisaient tout passer, même les choses les plus fortes. Le peuple grec
était amoureux de sa langue--riche, musicale, souple, fantaisiste--il
jouait avec elle, comme les Italiens avec leurs fioritures. De là toutes
ces plaisanteries, ces onomatopées, ces choses intraduisibles. Maniée
par des esprits d'élite, cette langue, qui n'eut jamais d'égale, savait
conserver la beauté jusque dans l'ivresse, la grâce jusque dans les plus
énormes folies. C'est ce qui purifie ces folies mêmes.

Ce point de vue doit dominer toute notre appréciation. Si vous refusez
de vous y placer, n'allez pas plus avant, je vous en prie: il est temps
encore de vous arrêter.

        *        *        *        *        *



I

COMÉDIES POLITIQUES.


Quatre des onze comédies qui nous restent touchent aux questions
politiques; quatre aux questions sociales; trois aux questions
littéraires. C'est dans cet ordre que nous allons les parcourir.

Les quatre comédies politiques sont: _Les Acharnéens_, représentés 426
ans avant notre ère, la sixième année de la guerre du Péloponnèse.

_Les Chevaliers_, 425 avant notre ère, septième année de la guerre.

_La Paix_, 421.

_Lysistrata_, 412.

        *        *        *        *        *

Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse aussi bien que
Thucydide, quoique différemment. Pour mieux dire, il en est le
pamphlétaire. Il est, pour cette période de l'histoire grecque, ce que
Rabelais, par exemple, est pour le règne de François Ier et pour la
crise de la Réforme, ce que la Satire Ménippée est pour la Ligue, ce que
sont _les Tragiques_ de d'Aubigné pour la cour d'Henri III, et son
_Baron de Fæneste_ pour celles d'Henri IV et de Louis XIII, les
Mazarinades pour l'époque de la Fronde, les _Provinciales_ pour les
assemblées violentes de la Sorbonne en 1656; ce qu'est Saint-Simon,
après coup, pour le règne de Louis XIV; ce que sont Voltaire et
Beaumarchais pour le dix-huitième siècle; Camille Desmoulins, ou
Rivarol, pour les luttes de la Révolution française; les Chansons de
Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier pour la Restauration.
Toute crise politique ou sociale a ses pamphlets, pour ou contre. Or la
crise fut l'état ordinaire des petites républiques de la Grèce tant
qu'elles vécurent réellement, et jamais elles ne vécurent d'une vie plus
active, plus intense, que dans cette guerre où éclata l'antagonisme
originel des deux principales races dont la nation grecque se composait,
la race ionienne et la race dorienne. Mais Aristophane comprit que, dans
cette crise fiévreuse, Athènes, même victorieuse, usait ses forces et sa
vie. Il fut donc l'adversaire déclaré de cette guerre funeste, et ne
cessa de la blâmer, de l'attaquer.

Voyons comment il s'y prenait.



LES ACHARNÉENS.


Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans,
la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait
engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois
ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains
inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des
Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.

L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près
_Bonne-Politique_), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à
rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de
négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.

On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de
petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les
traités de paix: Trêve de cinq ans?--Mais elle sent le goudron et les
navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).--Trêve de dix ans?--Cela vaut
mieux.--Trêve de trente ans sur terre et sur mer?--Vive Dionysos!
celle-ci a un goût d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: «Pars,
prends des vivres pour trois jours.» Elle dit dans la bouche: «Va où tu
voudras!» Tope! je la reçois et la bois! Serviteur aux Acharnéens!
Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la
fête de Dionysos!

        *        *        *        *        *

Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui
a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent
lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de
poignarder... leurs paniers à charbon!--Les Acharnéens (presque tous
charbonniers) sont intimidés; capitulent.

        *        *        *        *        *

Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et
les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses
auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les _accessoires_
d'un de ses héros: des haillons, un bâton de mendiant, une vieille
lanterne et une écuelle ébréchée.--«Malheureux! s'écrie Euripide, tu
m'enlèves ma tragédie!»

Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du côté
des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure
la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six
années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en
souffrance et porte partout la désolation.--Sous l'accoutrement comique
du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et
familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans
effort.

        *        *        *        *        *

Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au
public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la
plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau,
lorsque nous parlerons des _Parabases_; celle-ci est une des plus
belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux
Athéniens par la voix du coryphée.

        *        *        *        *        *

Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de
Bacchus. Pour faire éclater l'idée du poëte à l'esprit et aux yeux de
tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le
séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.

La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte,
devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul
marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du
pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins
de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.

        *        *        *        *        *

Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut
plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les
apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de
bouffonneries licencieuses, le mot _truie_ ayant aussi en grec un autre
sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: _Coï,
coï! coï, coï_!--«La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est
délicieuse quand on la met à la broche!» Vous entendez d'ici les rires!
il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une
quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des
phallophories[10].

        *        *        *        *        *

Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits
de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes
produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce
dialogue:

     DICÉOPOLIS.

     Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de
     ce pays-ci?

     LE BÉOTIEN.

     Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en
     Béotie.

     DICÉOPOLIS.

     Des anchois de Phalère? de la poterie?

     LE BÉOTIEN.

     Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit
     qui manque chez nous et soit ici en abondance.

     DICÉOPOLIS.

     J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de
     la poterie!

     LE BÉOTIEN.

     Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le
     montrerais comme un singe plein de malice!

     DICÉOPOLIS.

     Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!

     LE BÉOTIEN.

     Qu'il est petit!

     DICÉOPOLIS.

     Mais il est tout venin!

On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot,
et le Béotien l'emporte.

Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel
mouvement! quel entrain! quelle verve!

Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui,
quelque succès autre part qu'à Athènes?

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut
étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut
étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les
pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de
comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de
temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais,
aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement
à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.

        *        *        *        *        *

Ensuite, le poëte, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives,
achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les
contraires.

     UN LABOUREUR.

     Oh là, là! Pauvre que je suis!

     DICÉOPOLIS.

     Par Hercule! qui es-tu?

     LE LABOUREUR.

     Un homme bien malheureux!

     DICÉOPOLIS.

     Tourne-moi les talons!

     LE LABOUREUR.

     Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne
     fût-ce que cinq ans!

     DICÉOPOLIS.

     Qu'est-ce qu'on t'a fait?

     LE LABOUREUR.

     Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de bœufs!

     DICÉOPOLIS.

     Et comment?

     LE LABOUREUR.

     Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!

     DICÉOPOLIS.

     Pas de chance!...

     LE LABOUREUR.

     Hélas! le fumier de mes bœufs faisait ma richesse!

     DICÉOPOLIS.

     Qu'est-ce que j'y peux?

     LE LABOUREUR.

     Je perds la vue à pleurer mes bœufs! Ah! si tu t'intéresses à
     Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!

     DICÉOPOLIS.

     Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!

     LE LABOUREUR.

     Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes bœufs.

     DICÉOPOLIS.

     Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!

     LE LABOUREUR.

     Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce
     chalumeau!

     DICÉOPOLIS.

     Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!

     LE LABOUREUR, _s'en allant_.

     Ah! ah! malheureux que je suis!... Mes deux pauvres bœufs de
     labour!

Le poëte comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son
idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec
naïveté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis,
malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors eût compati
sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout
naturellement, sitôt qu'il se voit riche. Il ne connaît plus ces
misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en
jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste
pensée de Lucrèce, le poëte philosophe:

_Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis
careas, quia cernere suave est._

«Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la
vue des maux dont on est exempt a sa douceur.»

À peu près de même l'auteur de _Gil Blas_ nous montre son héros se
dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et
qu'il est à la cour. «Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa
naïve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel;
mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un
caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes
amis; je me dépouillai de toute affection pour eux...»

Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas
donner un brin de son bonheur.

        *        *        *        *        *

Un garçon de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui
demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel
époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui
sa nuit de noces!--«Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une
goutte de paix, fût-ce pour mille drachmes!»

Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle
brûle, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout
ou partie de son époux!--Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.--Alors
la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de
même. Il a ri, il est désarmé. «Allons! dit-il, je vais lui en donner
une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas
souffrir des maux de la guerre!»

Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une
polissonnerie.

        *        *        *        *        *

Un dénoûment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre
sensible à tous l'idée du poëte, les maux de la guerre et les avantages
de la paix:

Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée,
pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque,
l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de
répliques, vers par vers.

     LAMACHOS.

     Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!

     DICÉOPOLIS.

     Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!

     LAMACHOS.

     Allons! que j'ôte ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!

     DICÉOPOLIS.

     Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!...

Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine
de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et
l'autre banqueter. Et le chœur, qui reste toujours en scène, achève
d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre
tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup,
comme vous allez le voir bientôt; mais le chœur dit en attendant:

«Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se
ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle
fille à ses côtés...; l'autre va geler et monter la garde pendant la
nuit...»

        *        *        *        *        *

Après ce chœur, assez court,--mais dans le théâtre grec, soit tragique,
soit comique, le temps marche au gré du poëte et de l'imagination des
spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues
unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,--voilà que l'on
rapporte Lamachos blessé, estropié;--Dicéopolis arrive de l'autre côté,
chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les
caresse et se fait caresser par elles en plein théâtre, tandis que le
chœur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de
Dionysos[12].

Par là le poëte semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce:
Aristophane, par cette comédie des _Acharnéens_, remporta le prix sur
Eupolis et sur Cratinos.

Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune
et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en
scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du chœur, ses
chants joyeux et gaillards «au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami
des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des
jeunes garçons»; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide,
étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes
bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le
mouvement, l'entrain scénique de ce dénoûment en action et en antithèse;
les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux
filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours,
qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.

        *        *        *        *        *

Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu
bien vif; mais les mœurs des Grecs n'étaient pas les nôtres et leurs
bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les rôles de
femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée,
mais cela diminue l'obscénité réelle.

Le bonheur de la paix, tel que le poëte nous le représente, est un peu
matérialiste si vous voulez; mais, au théâtre et pour un grand public,
il faut des choses qui frappent les sens. Le théâtre a des procédés qui
lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants.
Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra
mieux le peuple que la plus grave éloquence:

L'auteur de _l'Esprit des Lois_, désignant la nation française:
«Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et
gaiement les choses sérieuses.» Et un peu plus loin: «On n'aurait pas
plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le
divertissant.» Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de
personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple,
afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en
faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane
excelle en ce point.



LES CHEVALIERS.


On sait comment il crayonna à l'usage du peuple souverain d'Athènes, qui
était bon prince à ses heures, une jolie caricature de la démocratie.
C'est dans la comédie des _Chevaliers_ qu'il met en scène le bonhomme
_Peuple_ lui-même, sot, un peu sourd, irascible, radoteur et gourmand,
et, à côté de lui, Cléon, le principal meneur de l'Assemblée depuis la
mort de Périclès. Il ne nomme pas Cléon, du moins dans cette pièce, mais
il le désigne clairement; et dans une autre, il dit bien que c'est lui
qu'il a attaqué dans les _Chevaliers_. Il l'avait maltraité déjà,
incidemment, dans les _Acharnéens_, et précédemment encore dans _les
Babyloniens_, pièce qui ne nous est point parvenue. Cléon, pour se
venger, accusa le poëte devant le Sénat, premièrement d'avoir livré le
peuple à la risée des étrangers, qui assistaient en grand nombre aux
représentations, secondement de n'être pas citoyen d'Athènes et d'en
usurper les droits. Nous avons dit qu'Aristophane avait des biens à
Égine, et il paraît que sa famille était originaire de Rhodes: de là ces
accusations. Sur le second point il se justifia en poëte comique par le
mot de Télémaque au premier chant de l'_Odyssée_: «Nul ne sait jamais
sûrement quel est son père.» Sur le premier il répondit par une audace
plus grande encore que celle qui lui avait attiré ces accusations, il
fit _les Chevaliers_. Il nous apprend lui-même dans sa pièce, revue
apparemment et augmentée, qu'aucun ouvrier n'osa faire un masque
représentant le visage de l'homme qu'il voulait ridiculiser, tant Cléon
était redouté! Et le scoliaste raconte à ce propos, mais on ne sait s'il
faut ajouter foi à cette anecdote, qu'aucun comédien n'ayant eu la
hardiesse de se charger du rôle, Aristophane se barbouilla légèrement le
visage avec de la lie et monta sur le théâtre pour y représenter
lui-même son ennemi.

Le fait est, que _les Chevaliers_ sont le premier ouvrage qu'il donna
sous son nom et sans prendre pour chaperon Philonidès ou Callistrate.
Ainsi ce fut la première fois qu'il parut dans la lice personnellement,
pour combattre à visage découvert, de quelque façon qu'on veuille
l'entendre: il faut donc toujours louer son courage.

Cette comédie fut jouée aux fêtes dites Lénéennes, la septième année de
la guerre du Péloponnèse, 425 ans avant notre ère.

Cléon perpétuait la guerre, afin, disait-on, de se rendre indispensable.
C'est donc toujours la guerre qu'Aristophane attaque, en attaquant
Cléon.

        *        *        *        *        *

_Les Acharnéens_ sont tout à la jovialité, à l'ivresse dionysiaque; _les
Chevaliers_ respirent la haine politique: Cléon était à l'apogée de sa
puissance, et la fortune, à ce moment, couronnait jusqu'à ses témérités;
il avait pour lui la chance et la veine; la faveur populaire enflait ses
voiles; tout lui riait, tout l'acclamait; Aristophane, personnellement
irrité par les persécutions judiciaires que lui avaient values _les
Babyloniens_, l'attaque cette fois plus violemment encore; il prend le
taureau par les cornes, il le secoue, il l'exaspère, il lui plante au
cou vingt banderillas, dont les feux d'artifice éclatent dans les
plaies.

        *        *        *        *        *

L'exposition de la pièce est des plus vives. Deux esclaves du bonhomme
Peuple (le poëte, dans ces deux personnages, désignait, sans les nommer,
deux généraux athéniens, Démosthène et Nicias; ces noms, même, ont été
introduits par les copistes dans la liste des personnages; mais ils ne
se trouvent point dans les vers d'Aristophane, et ne pouvaient pas s'y
trouver: ce ne sont pas là des noms d'esclaves); le _premier esclave_,
donc, et le _second esclave_, car dans la pièce il n'y a pas autre
chose, se plaignent d'avoir été supplantés dans l'esprit du vieillard
par un nouveau venu, souple et hâbleur.

Ils poussent des gémissements fantastiques: _Iattataiax,
iattataye!... Mymy, mymy, mymy! Mymy, mymy, mymy!..._

«Il faut que vous sachiez, dit l'un aux spectateurs, c'est-à-dire au
peuple lui-même, que nous avons un maître d'un naturel difficile et
colérique, Peuple, le Pnycien, mangeur de fèves, vieillard morose et un
peu sourd...»

La Pnyx était le nom du lieu des Assemblées, situé près de la citadelle:
le poëte en fait la patrie du bonhomme Peuple. Et, s'il l'appelle
mangeur de fèves, c'est que les Athéniens, étant tous juges ou jurés
tour à tour, se servaient de fèves blanches et noires pour donner leurs
suffrages: ils recevaient pour cette fonction, un salaire, d'abord
d'une, puis de deux, puis de trois oboles. Notez ce point qui va revenir
souvent.

        *        *        *        *        *

«Le mois dernier, continue l'esclave à qui on a donné le nom de
Démosthène dans la liste des personnages, il achète un nouvel esclave,
un corroyeur paphlagonien[13], intrigant et calomniateur. Ce
corropaphlagon, ayant connu l'humeur du vieillard, se mit à faire le
chien couchant auprès de lui, à le caresser de la queue, à le flatter, à
le tromper, à l'enlacer dans ses réseaux de cuir, en lui disant: «O
Peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va-t'en au bain, prends un
morceau, bois, mange, reçois tes trois oboles. Veux-tu que je te serve à
souper?» Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté, et l'offre au
maître généreusement. L'autre jour encore, à Pylos, je prépare un gâteau
lacédémonien, ce voleur-là me l'escamote, et le présente de sa main,
quand c'était moi qui l'avais pétri! Il nous écarte, il ne souffre pas
qu'un autre que lui donne des soins au maître. Débout, l'épouvantail en
main[14], il éloigne de sa table les orateurs qui bourdonnent. Il lui
débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le
voit dans cet état d'imbécillité, il en profite pour accuser
effrontément tous ceux de la maison, pour nous calomnier, et les coups
de fouet pleuvent sur nous.»

Ce trait du gâteau de Pylos devait faire rire les Athéniens, qui étaient
au courant des faits. Ces faits nous sont rapportés par Thucydide, au
quatrième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dans un
passage qui est lui-même une assez jolie scène de comédie et qui éclaire
d'un nouveau jour cette curieuse figure de Cléon. Au reste, n'oublions
pas que Thucydide, qui était, comme Aristophane, partisan de
l'aristocratie, devait être, lui aussi, très-hostile à Cléon, homme
nouveau, homme populaire. Il ne faut donc pas plus se fier aveuglément
au témoignage de Thucydide sur Cléon que, par exemple à celui de
Froissart, le chroniqueur de la noblesse et du clergé, sur Van Arteveld
le tribun des Flandres. Ceci soit dit sans mettre Froissart, si léger,
si enfant, si indifférent, sur la même ligne que Thucydide, si plein et
si mûr.

L'historien raconte comment Cléon avait empêché la paix de se conclure,
comment les Athéniens continuaient, à Pylos, de tenir les Lacédémoniens
assiégés dans l'île de Sphactérie, et souffraient une grande disette
d'eau et de vivres.

Cléon, de peur qu'on ne s'en prît à lui de ces souffrances, assurait
qu'on ne recevait que de fausses nouvelles. À quoi on répondit en le
priant d'aller lui-même voir les choses par ses yeux, en compagnie de
Théagène. Cléon sentit qu'en y allant il serait forcé de convenir que
les nouvelles étaient vraies. Il conseilla, voyant qu'on n'était pas
encore tout à fait dégoûté de la guerre, de ne point envoyer aux
informations, ce qui ne servirait qu'à perdre du temps; ajoutant que, si
l'on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s'embarquer et
porter aux assiégeants du renfort. Puis, attaquant indirectement Nicias,
fils de Nicératos, qui était alors général et qu'il n'aimait pas (ce
Nicias, représenté par le second esclave), il dit qu'avec la flotte qui
était appareillée il serait facile aux généraux, s'ils étaient des
hommes, d'aller prendre les ennemis qui étaient dans l'île; qu'il le
ferait bien, lui, s'il avait le commandement! Le peuple fit entendre
quelques murmures contre Cléon: «Que ne partait-il à l'instant, puisque
la chose lui paraissait si facile?» Nicias surtout, attaqué par lui, dit
qu'il n'avait qu'à prendre ce qu'il voudrait de troupes et se charger de
l'affaire. Cléon crut d'abord qu'on ne lui parlait pas sérieusement et
répondit qu'il était prêt. Mais, quand il vit que Nicias voulait tout de
bon lui céder le commandement, il commença à reculer et dit qu'après
tout ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Il était un peu
interdit; il ne croyait pas cependant que Nicias voulût tout de bon lui
remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l'accepter, renonça à
conduire l'affaire de Pylos, et prit le peuple à témoin. Plus Cléon
essayait d'éluder la proposition, plus la multitude (car tel est son
caractère, dit Thucydide) pressait Nicias de lui remettre le
commandement, et criait à Cléon de s'embarquer. Ne pouvant plus retirer
ce qu'il avait dit, Cléon accepte enfin, et promet d'amener vifs, dans
une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient dans Sphactérie,
ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les
honnêtes gens se réjouissaient de voir que, de deux biens, il y en avait
un immanquable: ou d'être délivrés de Cléon, et c'est sur quoi l'on
comptait; ou, s'ils étaient trompés dans cette attente, d'en avoir fini
avec les Lacédémoniens. Cléon partit, et, des généraux qui étaient à
Pylos, ne voulut pour collègue que Démosthène (ce Démosthène représenté
par l'autre esclave du bonhomme Peuple, dans l'exposition de la
comédie). C'est qu'il avait ouï dire que ce général pensait à faire une
descente dans l'île pour mettre un terme à la déplorable situation des
soldats qui ne demandaient pas mieux que de tenter, de leur côté, une
sortie, si dangereuse qu'elle fût, pour en finir à tout prix, d'une ou
d'autre façon. Un incendie survenu parmi les assiégés acheva de décider
ce général: les Athéniens entrèrent dans l'île de deux côtés à la fois,
d'une part avec Démosthène, de l'autre avec Cléon; les Lacédémoniens,
pris entre deux, furent vaincus et faits prisonniers. Ainsi la promesse
de Cléon eut son effet, quoiqu'elle fût des plus téméraires, et, dans le
terme de vingt jours, il amena les Lacédémoniens captifs, comme il s'y
était engagé.

        *        *        *        *        *

Tel est, en abrégé, le piquant récit de Thucydide, que l'on est habitué
à regarder comme un écrivain sévère et triste; et certainement en
l'abrégeant, nous l'avons plutôt gâté qu'embelli.

Ne trouvez-vous pas que l'historien ajoute de nouveaux traits au poëte
comique, et que le poëte comique, à son tour, complète l'historien?

Voilà comment Cléon servit au peuple cet excellent gâteau que Démosthène
avait pétri de ses mains et fait cuire dans l'incendie de Sphactérie.

Encore une fois, ne perdons pas de vue que Thucydide est hostile à
Cléon, tout comme Aristophane. Et cependant l'historien et le poëte
comique sont forcés d'avouer que Cléon vint à bout de ce qu'il avait
promis. Tout en nous amusant de leurs malices, il faut donc nous garder
de les prendre au mot, ni l'un ni l'autre, dans tous les détails: ce
serait comme si l'on voulait juger un des hommes politiques du
gouvernement de Juillet ou de la République de 1848 d'après le
_Charivari_ ou d'après quelques-unes des parades satiriques et
calomnieuses qui parurent pendant cette dernière révolution.

Thucydide, moins âpre qu'Aristophane et par conséquent moins suspect,
représente partout Cléon comme un démagogue violent et éloquent, d'un
naturel ardent et sombre. Mais il ne va point, comme Aristophane,
jusqu'à attaquer sa moralité et son honneur. Cependant Thucydide
lui-même appartient, aussi bien qu'Aristophane, au parti oligarchique,
au parti de l'aristocratie, et du régime ancien.

Cléon, d'ailleurs, fut cause du bannissement de Thucydide comme général,
et en conséquence Thucydide, s'étant mis à écrire l'histoire de son
temps pour occuper son exil, traita Cléon plus durement qu'il n'aurait
dû le faire en sa qualité d'historien.

Le savant et sage M. Grote, dans son _Histoire de la Grèce_, estime
qu'en cette circonstance «il n'y eut rien dans la conduite de Cléon qui
méritât le blâme ou la raillerie.» (Voir tome IX, page 63 à 79.) Il
établit très-bien aussi que Nicias était un général un peu plus estimé
que de raison, lent, indécis, honnête homme et dévot, mais assez
incapable. Démosthène était un général plus habile[15].

        *        *        *        *        *

Revenons à l'exposition de la comédie des _Chevaliers_.--Le moyen dont
s'avisent les deux esclaves pour combattre l'ascendant de leur rival,
c'est de lui dérober, tandis qu'il dort gorgé de viande et de vin volés
au maître, un de ces oracles dont il se sert pour duper le
vieillard.--On sait, encore par Thucydide (II, 54; VIII, 1), l'influence
qu'exercèrent sur les dispositions du peuple, pendant toute la guerre du
Péloponnèse, les oracles et les prédictions de prétendus prophètes
antiques. Plus d'une fois pendant la guerre du Péloponnèse, les chefs de
partis firent parler les dieux.

L'oracle dérobé prédit qu'un marchand de boudins héritera du pouvoir;
qu'un charcutier évincera le corroyeur.

Un charcutier ambulant vient à passer: ils s'emparent de lui, et, dans
une scène qui a pu servir de modèle à la farce du _Médecin malgré lui_
(moins les coups de bâton, toutefois), le saluent sauveur de la
République. Le charcutier s'en défend d'abord, comme Sganarelle se
défend d'être médecin.--On le débarrasse, bon gré mal gré, de son
éventaire et de sa poêle à saucisses.

«Vois-tu ce peuple nombreux? (On lui montre les spectateurs). Tu en
seras le maître souverain, et aussi des marchés, des ports, de
l'Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux,
tu les garrotteras, les emprisonneras; tu mèneras des filles dans le
Prytanée.»

Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors
s'engage un dialogue plein de verve et d'audace.

     DÉMOSTHÈNE.

     Tourne maintenant l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre vers
     Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?

     LE CHARCUTIER.

     Parce que tu me fais loucher?

     DÉMOSTHÈNE.

     Non; mais d'avoir tout cela à t'administrer: car cet oracle te fait
     souverain.

     LE CHARCUTIER.

     Souverain, moi? un charcutier!

     DÉMOSTHÈNE.

     Oui, souverain, pour cela même, parce que tu n'es rien, que
     vaurien, faubourien!

     LE CHARCUTIER.

     Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.

     DÉMOSTHÈNE.

     Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu
     d'honnête famille!

     LE CHARCUTIER.

     Par tous les dieux! je suis de la canaille!

     DÉMOSTHÈNE.

     Heureux drôle! tu es né pour gouverner!

     LE CHARCUTIER.

     Mais je n'ai pas d'éducation: à peine je sais lire, et mal.

     DÉMOSTHÈNE.

     Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le
     gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux
     honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.

Aristophane ici confond l'ochlocratie, ou gouvernement de la populace,
avec la démocratie, ou gouvernement du peuple: c'est que les démagogues,
dont il est l'adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des
raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent
faire monter à la surface que la lie; il retourne donc contre eux-mêmes
cette confusion sophistique.

     LE CHARCUTIER.

     Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le
     peuple.

     DÉMOSTHÈNE.

     Rien de plus simple; continue ton métier: brouille et pétris
     ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les
     en longueur, comme les boudins; pour t'attacher le peuple,
     cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au
     surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix
     crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu'il faut
     pour gouverner!

Voilà la grande audace du poëte dans cette pièce: ce n'est pas seulement
d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l'on
vient de le décrire et tel que nous allons le voir paraître; ce n'est
pas seulement d'avoir désigné et dénigré Cléon, le puissant démagogue,
et de l'avoir servi en pâture à la haine de ses ennemis, à la jalousie
de ses rivaux; c'est encore d'avoir attaqué parfois la démocratie
elle-même, de l'avoir confondue avec l'ochlocratie; c'est d'avoir ouvert
par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la
pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à
celui-là uniquement parce qu'il est encore plus voleur et plus impudent;
c'est d'avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse
un coquin, ce n'est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable
encore.

À la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux
attaques du poëte comique: en effet, à un marchand d'étoupes, nommé
Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à
celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y
avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une
invention par analogie? Peu importe.

Ce qu'il y a de vrai au fond de tout cela, c'est qu'à Athènes, où il
n'existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si
public qu'il fût, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un
métier. Et il n'y avait pas de sots métiers. Mais le poëte oligarchique
tirait parti de ces métiers pour la drôlerie et la mise en scène. Et le
public, tout démocratique qu'il était, ne demandait pas mieux que de s'y
prêter pour un moment[16].

        *        *        *        *        *

Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour
faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire
rire de bon cœur la spirituelle Athènes en lui riant au nez! Rabelais se
moque bien aussi du peuple de Paris, «tant sot, tant badaud, et tant
inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec
ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de
gens que ne feroit un bon prescheur évangélique.» Il ne s'en moque pas
sur le théâtre, devant un public parisien.

Mais, outre que jamais souverain n'entendit mieux la plaisanterie que le
peuple d'Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi
sentait-il tant de courage sous cette témérité du poëte, et tant de bon
sens sous ces bouffonneries, qu'il se mettait volontiers, contre
lui-même, du parti d'Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.

        *        *        *        *        *

Le Paphlagonien paraît; le charcutier va pour s'enfuir. Les deux
esclaves le rappellent, lui promettant l'assistance des Chevaliers.

Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d'eux devait entretenir à
ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les
propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant
pour former le chœur qui donne le titre à la pièce, le poëte les lie
habilement à sa cause. Le langage qu'il leur prête est fait pour leur
plaire: ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de
rendre toujours à l'État des services gratuits; enfin, comme il ne
serait pas séant qu'ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent
celles de leurs coursiers; ou plutôt le brillant poëte, dans sa
fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les
chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi
brillante et aussi vive des _guêpes_ attiques.

Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que
le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée,
juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie.
L'aristocratie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès
et à Platon, ce n'était pas celle qui prétend être fondée sur la
naissance ou la fortune, mais celle qui s'acquiert par le mérite et qui
est, ainsi que son nom l'exprime, «le gouvernement des meilleurs.» Or,
précisément, la beauté de la véritable démocratie, c'est d'être la
source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours
ouverte à qui se rend digne d'y entrer. C'est ce qu'Aristophane, sans
doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la
pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des
nouvelles gens, et conservateur à l'excès.

Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu'étendu. On peut avoir
beaucoup d'esprit, et être rétrograde par les idées: nos temps en
fourniraient plus d'un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi: lui
aussi, de nos jours, il eût parlé contre les chemins de fer à leur
naissance. Lui aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette
le bon vieux temps, ce temps d'ignorance et de rudes mœurs; «où un marin
athénien ne savait que demander son gâteau d'orge, et crier: _Ho! ho!
ryppapaye_!» Il va même parfois jusqu'à présenter la corruption et la
turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel
de l'époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous
analyserons.

        *        *        *        *        *

Les Chevaliers viennent, comme on l'a promis, prêter main-forte au
charcutier, qui peu à peu, se sentant soutenu, s'enhardit. Ils accablent
le corroyeur des accusations les plus violentes:

«Infâme! scélérat! braillard! ton audace envahit tout, le pays,
l'assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages
la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes
clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme
un pêcheur les thons.»

Le corroyeur n'est pas en reste d'invectives. Il y a là un formidable
assaut d'injures: cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il
faut que vous imaginiez cette abondance d'énormités, qui sans doute
plaisait au peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du
catéchisme poissard dans notre carnaval d'autrefois.

     CLÉON.

     M'opposer un rival à moi! Bah! quand j'ai dévoré un thon bien
     chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des
     généraux de Pylos!

     LE CHARCUTIER.

     Moi, quand j'ai avalé les tripes d'un bœuf avec le ventre d'une
     truie, et bu la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant
     de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à
     Nicias!

     LE CHŒUR.

     Ton langage me plaît, la seule chose que je n'approuve pas, c'est
     que tu avales toute la sauce à toi tout seul...

     CLÉON, _au charcutier_.

     Je ferai de ta peau un tabouret!

     LE CHARCUTIER.

     Et moi, de la tienne une poche de filou!

     CLÉON.

     Je l'étendrai par terre avec des clous!

     LE CHARCUTIER.

     Je te hacherai menu comme chair à pâté!

     CLÉON.

     Je t'arracherai les paupières!

     LE CHARCUTIER.

     Je te crèverai le jabot!...

Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d'autres sont
trop colorées pour qu'on en puisse donner même une faible idée. Cela
étonnera peut-être quelques personnes qui ne s'imaginaient pas que
l'atticisme admît de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans
doute, expurgeraient Molière, au nom de la morale, et même Mme de
Sévigné, au nom du bon goût. Les Athéniens étaient encore moins délicats
que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les
Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne
sont pas celles du Nord, et qui dit _convenances_ dit _conventions_. La
morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications
varient à l'infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et
descendent.

Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et
de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté
qui fut précoce. Il n'était pas plus haut que cela, qu'il se signalait
déjà par cent tours d'adresse jolis:

«Dès mon enfance, je savais plus d'un tour. Pour attraper les
cuisiniers, je leur disais: O mes amis, regardez donc! une hirondelle!
Voilà le printemps!... Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur
chipais de bons morceaux... Ordinairement, ils n'y voyaient que du feu.
Mais, si l'un d'eux s'apercevait du tour, vite je cachais la viande
entre mes fesses, et je niais par tous les dieux! Ce qui fit dire à un
orateur: «Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d'un
homme d'État!»

Le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à
sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu'il mérite
mieux de gouverner.

Bientôt, en effet, il triomphe devant le Sénat, qu'il achète en lui
promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de
coriandre et de ciboules pour les assaisonner. Le chœur, son fidèle
allié, avait eu soin de le munir préalablement d'utiles conseils:
«Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de
la calomnie...»

        *        *        *        *        *

Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le
charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat.
C'est une vive parodie des manœuvres et des stratagèmes employés par les
orateurs pour tromper l'auditoire, et une mordante raillerie de la
crédulité et de la mobilité des assemblées.

Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple.
C'est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et
rabelaisienne, d'une philosophie profonde, d'une admirable bouffonnerie.

     CLÉON.

     Je te traînerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!

     LE CHARCUTIER.

     Moi aussi, je t'y traînerai et je te dénoncerai encore bien plus!

     CLÉON.

     Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas; moi, je me moque de lui
     tant que je veux!

     LE CHARCUTIER.

     Comme il est sûr que le peuple est à lui!

     CLÉON.

     Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.

     LE CHARCUTIER.

     Bon! Tu fais comme les nourrices: tu goûtes avant lui chaque chose
     et lui en mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois
     fois plus que lui.

     CLÉON.

     Grâce à mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le
     gosier...

        *        *        *        *        *

Peuple paraît enfin. Le poëte a fait longtemps attendre son entrée pour
la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L'entrée du
bonhomme Peuple est excellente.

     PEUPLE.

     Quel tapage! Allons, hors d'ici! décampez de devant ma porte!...
     Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d'olivier... Ah!
     c'est toi, Paphlagonien; qui est-ce qui te fait du mal?

     CLÉON.

     C'est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.

     PEUPLE.

     Comment cela?

     CLÉON.

     Parce que je t'aime, ô peuple, et te chéris...

Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire
valoir auprès du bonhomme.

     CLÉON.

     Peuple, convoque vite l'assemblée, afin de connaître lequel de nous
     deux t'est le plus dévoué et mérite tes faveurs.

     LE CHARCUTIER.

     Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx!

     LE PEUPLE.

     Je ne saurais siéger ailleurs: on se rendra à la Pnyx comme de
     coutume.

     LE CHARCUTIER.

     Ah! malheureux! je suis perdu! Chez lui, ce vieillard est le plus
     raisonnable des hommes; mais, sitôt qu'il siége sur ces bancs de
     pierre là-bas, aussitôt il baye aux corneilles.

        *        *        *        *        *

Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.

Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à Peuple de le bien
nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un
bon coussin, qu'il a cousu lui-même. «Allons, soulève-toi, cher maître,
et repose plus mollement ce derrière qui s'est tant fatigué en ramant à
Salamine!»

        *        *        *        *        *

Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. «On te connaît, dit
le charcutier à Cléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d'un
brouillard tes friponneries, que le peuple n'y voie goutte, et que la
nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, le réduisent à n'espérer
qu'en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses
champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il
saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il
se lèvera, plein de haine et de rage, brûlant de voter contre toi. Tu le
sais, et c'est pour cela que tu le berces de tes mensonges!»

        *        *        *        *        *

Le Paphlagonien, de son côté, s'évertue et proteste, et fait assaut de
zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté...

Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes
pareilles!

     CLÉON, _au bonhomme Peuple_.

     Ah! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j'ai su
     étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la
     ville, que je ne sonne aussitôt l'alarme!

     LE CHARCUTIER.

     Oui, tu fais comme les pêcheurs d'anguilles: si l'eau reste calme,
     ils ne prennent rien; mais, après qu'ils ont agité la vase, la
     pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour
     cela tu imagines des complots...

Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l'hiver
et une paire de souliers; Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et
témoigne au charcutier sa royale satisfaction. «À mon avis, dit-il, nul
citoyen, de tous ceux que je connais, n'a si bien mérité du Peuple, ni
ne s'est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils.»

     LE CHARCUTIER, _encouragé par son succès_.

     Tiens, voici une boîte d'onguent pour les plaies de tes jambes.

     CLÉON.

     Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.

     LE CHARCUTIER.

     Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.

     CLÉON.

     Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux!

     LE CHARCUTIER.

     Aux miens!

     CLÉON.

     Aux miens!

Qu'on se figure ces jeux de scène: quel mouvement!... Quelle brûlante
verve!... Et quels immenses éclats de rire dans le public!...

Que dire de la joute d'oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques
entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!...

Les orateurs aimaient beaucoup à s'appuyer sur des textes d'oracles.
Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant
et lui redemande l'anneau, signe de ses fonctions, Cléon s'écrie:

     Maître, je t'en conjure, ne décide rien avant d'avoir entendu mes
     oracles!

     LE CHARCUTIER.

     Et les miens!...

     CLÉON.

     Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la
     terre entière!

     LE CHARCUTIER.

     Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l'aiguille, et
     couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d'or!

     PEUPLE.

     Va me chercher tes oracles, afin qu'il les entende.

     LE CHARCUTIER.

     Volontiers.

     PEUPLE.

     Et toi, apporte aussi les tiens.

     CLÉON.

     J'y cours.

     LE CHARCUTIER.

     J'y cours aussi: rien de mieux.

        *        *        *        *        *

Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des
monceaux d'oracles.

     CLÉON.

     Tiens, regarde!... Et je ne les apporte pas tous!

     LE CHARCUTIER.

     Ouf! je crève sous le poids, et je n'apporte pas tout!

     PEUPLE.

     Qu'est ceci?

     CLÉON.

     Des oracles.

     PEUPLE.

     Tout cela?

     CLÉON.

     Tout cela. Tu en es étonné?... Mais j'en ai encore une caisse
     pleine.

     LE CHARCUTIER.

     Et moi, deux chambres et mon grenier.

     PEUPLE.

     Allons, lisez-les moi, et d'abord celui que j'aime tant, où il est
     dit que je serai «l'aigle planant dans les nues!»

Après l'assaut d'oracles, il y en a un autre, d'offrandes culinaires,
digne de Rabelais: croûtes contre gâteaux, sauces contre purées,
andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de
son ventre souverain.

        *        *        *        *        *

À ces caricatures d'une gaieté si franche le poëte mêle de graves
leçons, tempérées par de délicates flatteries:

     LE CHŒUR.

     O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent
     comme un maître absolu; mais tu es facile à séduire! tu te plais à
     être flatté, trompé; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et
     ton esprit va et vient avec eux.

     PEUPLE.

     Ah! qu'il n'y en a guère, d'esprit, sous vos cheveux, si vous
     croyez que je ne sais pas ce que je fais. C'est à dessein que j'ai
     l'air imbécile. J'aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir
     un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il
     tombe.

     LE CHŒUR.

     Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans
     cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des
     victimes publiques, et qu'ensuite, en guise de provisions, tu
     prennes le plus gras pour l'immoler et le manger.

     PEUPLE.

     Oui, voilà comme j'attrape ceux qui se croient bien fins et pensent
     me tromper! je les suis de l'œil, sans en avoir l'air, pendant
     qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge,
     et ils rendent tout ce qu'ils ont pris.

        *        *        *        *        *

Enfin Cléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le
Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.

Puis on voit reparaître Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du
charcutier, qui l'a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil
Éson. Il est paré élégamment, quoiqu'à la vieille mode. Il est brillant
de paix, de bien-être et d'honneur. Il a recouvré la vigueur de son
esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée,--qui
était donc plus réelle qu'il ne l'avouait.--Agoracrite, de son côté,
n'est plus dès-lors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais
Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d'un
masque qu'il ôte ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le
moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d'Athènes «la
République des Gobe-mouches,» τήν κεχηναίων πόλιν, ou bien
c'est ensuite, «l'antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et
brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or!»

Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur
légèreté et leur mobilité, s'il caresse leur patriotisme.

Telle est cette comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe,
et beaucoup mieux par M. Grote: «C'est, dit-il, le chef-d'œuvre de la
comédie, diffamatoire. L'effet produit sur l'auditoire athénien quand
cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J.-C., six
mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Cléon
lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a dû être puissant au
delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd'hui. Que
Cléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n'est pas une
faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son
influence ne semble pas en avoir été diminuée.--Non pas, du moins, d'une
manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort
adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a
lieu de croire que le poëte jugea à propos de baisser le ton à l'égard
de ce puissant ennemi.--La plupart des écrivains sont tellement disposés
à trouver Cléon coupable, qu'ils se contentent d'Aristophane comme
témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d'aucune époque ni
d'aucune nation, n'ait jamais été condamné sur une telle preuve.
Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ni M. Fox, ni Mirabeau,
d'après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne
ne prendra _Punch_ comme mesure d'un homme d'État anglais, ni le
_Charivari,_ d'un homme d'État français. L'incomparable mérite comique
des _Chevaliers_ d'Aristophane n'est qu'une raison de plus de se défier
de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon[17].»

        *        *        *        *        *

En résumé, l'exposition vive et amusante faite par les deux esclaves qui
entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du
bonhomme Peuple, qui rappelle les têtes de vieillards d'Holbein; les
scènes si hardies où le poëte se sert des libertés de la démocratie pour
en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du
charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d'impudence, d'effronterie,
de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries,
grossières et jolies tour à tour, mais abondantes comme les eaux dans
les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple,
rajeuni et régénéré, entouré de trêves de trente ans, personnifiées en
de belles jeunes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de
fanfares; tout cela valut au poëte une nouvelle victoire, dans un sujet
si délicat, si hasardeux! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir
son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus
Aristomène et Cratinos.

Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n'en parlait qu'avec
orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu'il
a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.

        *        *        *        *        *

En effet, ne l'oublions pas, la hardiesse du poëte comique, en cette
circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la
démocratie elle-même que d'attaquer son meneur redouté. Car, selon la
remarque de Macchiavel, «du peuple on peut médire sans danger, même là
où il règne; mais, des princes, c'est autre chose.» Or Cléon, à ce
moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de
cette mobile démocratie.

On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie _ancienne_
n'était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte
de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu'il voulait, à la seule
condition de se faire applaudir.

Imaginez-vous la représentation d'une pareille pièce. Quelle journée! et
que d'émotions! N'est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit
ainsi: «Une ville où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient
tous les jours de nouveaux spectacles?»

Shakespeare, dans ses drames de _Coriolan_, de _Jules César_ et de
_Richard_ III, a fait aussi d'admirables peintures du peuple, de sa
crédulité, de sa mobilité, qui sont les mêmes dans tous les temps; il
n'a pas effacé Aristophane. L'un et l'autre sont également vrais, par
des procédés différents: Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait
mieux voir la bête à mille têtes; Aristophane, Grec et idéaliste, les
réunit en une seule et fait du peuple une personne. L'un met en
mouvement la foule, comme les flots de l'Océan; l'autre la résume en un
type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n'a
aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un
autre, et très-arrêté: c'est de combattre la démagogie, et même
quelquefois la démocratie.

Mais ce que l'on nommait alors démocratie, n'était pas encore, tant s'en
faut, la démocratie véritable. «Le vrai malheur d'Athènes, non plus que
d'aucune cité antique, dit M. Havet, n'a pas été d'aller jusqu'à la
démocratie, mais plutôt de n'y pas atteindre. On ne voit nulle part,
dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des
villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville maîtresse, une
population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était pas
_citoyen_, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une
grande nouveauté dans la physique que de briser la voûte de cette
sphère, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'osèrent
Démocrite et Épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la
philosophie morale, que de franchir les bornes de _la cité_, comme le
firent les stoïciens. Les socratiques ne s'occupaient encore que de _la
cité_, et là point d'inégalité, point de maître; on buvait, comme dit
Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait jusqu'au délire, et
la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui
s'étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd'hui de
reconnaître que le véritable principe de ces excès n'était pas l'égalité
établie entre les citoyens, mais, au contraire, l'inégalité sur laquelle
_la cité_ était fondée. Et d'abord les délibérations de la multitude,
amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si
dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible
encore si ces sujets d'Athènes, qu'on appelait ses alliés, eussent été
tenus pour Athéniens, et n'avaient fait qu'un avec les habitants de
l'Attique. Ainsi disparaissaient d'un seul coup l'extrême mobilité d'un
gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d'aucune suite;
l'influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule
assemblée deux ou trois fois par mois comme pour un spectacle; le
scandale de la souveraineté exercée pour un salaire[18] par une
population besogneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des
tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service,
mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui
montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui gouvernera le
vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les
jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour
les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des _bons_ pour
juger comme ils auraient reçu des _bons_ de pain; enfin les malheureux
alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme
l'atteste Xénophon, et forcés, pour l'alimenter, de s'en venir plaider
dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la
république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu'elle
était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude
exerçait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa
puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses
devoirs. Elle voulait régner par la guerre et elle ne voulait pas faire
la guerre: elle payait donc des mercenaires, et c'est la plainte
perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payait-elle? Avec
l'argent des _sujets_. Sans les sujets, il n'y aurait pas eu de
mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les esclaves, il n'y
aurait pas eu non plus de mercenaires: car, si tous les habitants
avaient été des citoyens, Athènes n'aurait pas eu besoin d'étrangers
pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des fêtes, des
spectacles, des distributions; elle payait tout cela, avec quoi encore?
Toujours avec l'argent des sujets. Et, comme ce n'étaient pas ses
propres deniers qu'elle administrait, ni les fruits de son travail, mais
ceux du travail d'autrui, elle les administrait mal, et perdait en
dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les
misères privées ou publiques, toutes les espèces d'infériorité que
l'esclavage entraîne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le
monde ancien tout entier. Il ne s'agissait donc pas, pour la délivrer
des maux qu'elle souffrait ou la mettre à couvert des périls dont elle
était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire
il aurait fallu l'élargir, là comme dans toutes les cités du monde
antique, l'étendre jusqu'où la démocratie moderne s'est étendue, et
faire de l'empire d'Athènes, ou plutôt de la Grèce elle-même, ce que
nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres,
servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi[19].»

        *        *        *        *        *

Ne laissons pas cependant d'admirer la noble race athénienne. Quelle
autre a plus fait pour la gloire et pour les progrès de l'humanité? Dans
son amour de l'idéal, elle aurait voulu devancer les siècles; mais à
toute chose il faut le temps pour se développer et pour mûrir. C'est
donc l'honneur d'Athènes, et non pas son erreur, quoi qu'en aient dit
Aristophane, et avant lui les pythagoriciens, et après lui les
socratiques, d'avoir conçu et essayé la démocratie avant le temps. «Elle
a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule
souveraineté de la loi et de l'opinion; elle a fait voir dans
l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté
humaine, eût fait jusqu'alors vers l'idéal politique: la république de
l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà
grandes[20].»

        *        *        *        *        *

Le patriotisme d'Aristophane l'empêchait d'étendre ses regards vers
l'avenir: il ne s'attachait qu'au présent, et même il eût voulu ramener
le passé.

Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la
philosophie, par suite, la littérature et l'art, commençaient à être
travaillés d'une crise de rénovation et de révolution qui ne devait
aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane,
dont l'imagination était si hardie, était d'une raison prudente à
l'excès. Effrayé de l'ébranlement général des esprits, inquiet aussi et
irrité des excès démocratiques, il se déclare à la fois l'adversaire de
la démagogie, ennemie de l'ordre, de la sophistique, qui renverse les
croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et
qui abuse du pathétique en l'excitant par de mauvais moyens. Il
personnifie la première dans Cléon, la seconde dans Socrate, la
troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l'excès et craint la
nouveauté; il prêche les anciennes mœurs, l'ancienne religion,
l'ancienne politique, l'ancienne tragédie, les anciennes formes et les
anciennes idées.

        *        *        *        *        *

Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des
événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors,
une vérité est évidente:

Il y a tel progrès qui ne peut s'accomplir pour l'humanité tout entière
qu'en brisant le peuple qui l'accomplit. Telle nation enfante une grande
révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée
elle-même à périr dans l'enfantement. Aristophane avait-il le vague
pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome
devaient manifester plus tard? et était-il moins soucieux du progrès de
l'humanité que du danger de sa patrie? On pourrait le lui pardonner.



LA PAIX.


Le plus immédiat de ces dangers était cette guerre du Péloponnèse que
perpétuait l'égoïste ambition des démagogues. Aussi Aristophane y
revient-il sans cesse.

La comédie intitulée _la Paix_ présente sous une nouvelle forme la même
idée que la pièce des _Acharnéens_: il faut mettre fin à cette funeste
guerre. Mais l'imagination du poëte sait créer des allégories variées,
pour ne point lasser le public. Quoique le sujet soit le même au fond,
vous allez voir que les deux pièces ne se ressemblent guère.

Une didascalie[21] nouvellement découverte établit d'une manière
authentique que _la Paix_ fut représentée aux grandes Dionysies de
l'année 421; cette pièce fut donc montée peu de temps avant la
conclusion de la paix appelée de Nicias, qui mit un terme à la première
partie de la guerre du Péloponnèse et qui devait, de l'aveu de tout le
monde, finir à jamais cette guerre désastreuse des États grecs.

Le sujet de _la Paix_ est au fond le même que celui des _Acharnéens_;
seulement la paix qui dans cette dernière pièce n'est que le vœu d'un
individu, est ici l'objet des désirs de tout le monde: dans _les
Acharnéens_, le chœur était contraire à la paix; dans _la Paix_, il se
compose de paysans de l'Attique et de Grecs de toutes les contrées,
regrettant tous vivement la paix[22]. Mais la comédie des _Acharnéens_
est bien supérieure en intérêt dramatique à celle qui a pour titre: _la
Paix_. Celle-ci manque d'unité et de vigueur.

Il y aurait à rapprocher de ces deux comédies d'Aristophane contre la
guerre, tant de pages ironiques et éloquentes de Rabelais, de Montaigne,
de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, pages que
l'on pourrait appeler l'honneur de la raison et de l'humanité, mais qui
n'ont fait jusqu'à présent triompher ni l'une ni l'autre.

        *        *        *        *        *

Voici la comédie d'Aristophane:

Un personnage nommé Trygée (comme qui dirait _Vigneron_, ou plutôt
_Vendangeur_) ouvre la scène en se disposant à monter au ciel sur un
certain escarbot d'une nature si disgracieuse que l'esclave chargé de le
nourrir demande aux spectateurs s'ils pourraient lui vendre _un nez
bouché_. Trygée a pris une résolution: c'est d'aller apprendre de
Jupiter lui-même pourquoi depuis tant d'années, et toujours, et sans
fin, il laisse les Athéniens en proie aux calamités de la guerre. Les
filles du bonhomme essayent en vain de le retenir. Il excite _son
Pégase_, comme il l'appelle, se recommande au machiniste, craignant de
se casser le cou, et commence son ascension grotesque.

Cet escarbot était, en même temps qu'un souvenir ésopique, une parodie
du coursier ailé sur lequel le Bellérophon d'Euripide s'enlevait dans
les airs, et une critique des machines qui embarrassaient le début de
cette tragédie.

        *        *        *        *        *

La scène change presque aussitôt, et représente le ciel. Lorsque Trygée
sur sa monture, approche de la demeure des dieux, Mercure, qui joue là à
peu près le rôle de saint Pierre dans nos fabliaux, Mercure sentant une
odeur de mortel, comme Don Juan _odor di femina_, reçoit d'abord notre
voyageur en portier bourru. Mais Trygée graisse le marteau, un bon plat
de viande adoucit Mercure. C'est bien là le Mercure de la légende et des
poëmes homériques: venu au monde le matin, à midi il joue de la cithare,
le soir il vole les bœufs d'Apollon, les tue, les fait cuire, et en
mange une partie; premier type de Gargantua, qui _soubdain qu'il fut
nay, à haulte voix s'escrioyt: À boire, à boire, à boire_! Mercure
était, après Hercule, le plus goinfre de cet Olympe grand mangeur!

Amadoué par ce plat de viande, le portier du ciel consent à répondre aux
questions de Trygée. Il lui apprend que les dieux, irrités de la folie
des Grecs, ont déménagé depuis la veille, et se sont retirés bien loin,
bien loin, tout au fond de la calotte du ciel. Ils l'ont laissé, lui,
pour garder la vaisselle, les petits pots, les petites marmites, les
petites tables, les petites amphores. Ils ont installé la Guerre dans la
demeure qu'ils occupaient eux-mêmes et lui ont donné tout pouvoir de
faire des Grecs ce que bon lui semblerait. Puis ils sont allés aussi
haut que possible pour ne plus voir vos combats et ne plus entendre vos
prières.

     TRYGÉE.

     Et pourquoi en usent-ils de la sorte à notre égard?

     MERCURE.

     Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la
     paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la
     guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage?
     «Par Castor et Pollux, s'écriaient-ils, il en cuira aux Athéniens!»
     Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens
     venaient-ils faire des ouvertures de paix? «Par Cérès, disiez-vous,
     ce n'est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les
     écouterons point! Ils reviendront toujours, tant que nous aurons
     Pylos!»

     TRYGÉE.

     Oui, c'est bien là le style de nos gens.

La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les
hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde,
qu'elle a obstruée d'un monceau de pierres.

C'est là encore une parodie des tragédies, où l'on voyait plusieurs
cavernes de cette sorte: Antigone, par exemple, est enfermée ainsi.

À présent la Guerre s'apprête à broyer dans un grand mortier les villes
grecques. Elles sont désignées par leurs productions: les poireaux,
l'ail, le miel attique, avec force jeu de mots et calembours.

        *        *        *        *        *

La Guerre paraît alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie
d'_Alceste_: elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle
ordonne de lui apporter un pilon.

«Nous n'en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que
d'hier.

--Va m'en chercher un à Athènes, et lestement...»

Vacarme revient presque aussitôt:

«Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait
l'Hellade.»

En effet, Cléon avait été tué, en 422, un an avant la représentation de
cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le
général des Lacédémoniens, Brasidas; et c'était cette double mort qui
avait donné lieu à _la paix_, ou plutôt à la trêve trop courte, occasion
de cette pièce.

On s'étonne que le poëte continue d'attaquer un homme mort; on ne
s'étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire
à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu
plus loin: «Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom,
laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n'est plus à nous,
mais à toi.» Cependant, même après cette parole très-juste, le poëte y
revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais.--Nous
le verrons s'acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses
convictions sont si profondes et si ardentes, qu'il suit ses haines
au-delà du tombeau.

Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se
hâte de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands,--les
habitants, les étrangers, domiciliés ou non,--les insulaires, les Grecs
de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers,
des pioches, des cordes, afin de débarrasser l'accès de la caverne, et
font une entrée de ballet d'un entrain bacchique, qui donne une idée de
l'ivresse joyeuse des Dionysies.

     LE CHŒUR.

     Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige; je jure de travailler
     aujourd'hui sans relâche, jusqu'à ce qu'avec nos leviers et nos
     engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les
     déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.

     TRYGÉE.

     Silence! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait
     furieuse hors de sa retraite.

     LE CHŒUR.

     C'est qu'une telle entreprise nous remplit d'allégresse. Ah!
     qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des
     vivres pour trois jours[23]!

     TRYGÉE.

     Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit[24], par
     ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il
     était sur la terre, de délivrer la déesse.

     LE CHŒUR.

     Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la
     ravir. Iou! iou!

     TRYGÉE.

     Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris! Si le monstre
     accourt[25], il foulera tout sous ses pieds.

     LE CHŒUR.

     Qu'il foule, qu'il écrase, qu'il bouleverse tout! Nous ne saurions
     modérer notre joie!

     TRYGÉE.

     Qu'est-ce donc, citoyens? qu'avez-vous? Au nom des dieux, quelle
     mouche vous pique? ne gâtez pas par vos gambades la plus belle des
     entreprises!

     LE CHŒUR.

     Ce n'est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.

     TRYGÉE.

     Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.

     LE CHŒUR.

     Tiens, j'ai fini.

     TRYGÉE.

     Vous le dites, mais vous ne finissez pas.

     LE CHŒUR.

     Une fois encore, et je finis.

     TRYGÉE.

     Une seule donc, et rien de plus.

     LE CHŒUR.

     Nous cessons de danser, pour te servir.

     TRYGÉE.

     Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout!

     LE CHŒUR.

     Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c'est
     fini.

     TRYGÉE.

     Allons, je vous l'accorde; mais cessez de m'inquiéter.

     LE CHŒUR.

     La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie! je ne me sens pas
     d'aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c'est plus, pour moi,
     que dépouiller la vieillesse[26].

     TRYGÉE.

     Ne vous réjouissez pas encore, vous n'êtes pas assurés du succès.
     Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez:
     car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester
     chez vous, faire l'amour ou dormir, assister aux fêtes et aux
     processions, jouer au cottabe[27], vivre en Sybarite, et crier:
     Iou, iou!

Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Cela rappelle cet avocat bizarre
consulté par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu'en sautant et
qu'en rebondissant comme une balle élastique: on voudrait en vain
l'arrêter.

Mais ici ce n'est pas un homme, c'est le chœur tout entier qui gambade
en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte
de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.

Enfin, tous se mettent à l'ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle,
plus ou moins d'amour pour la Paix: les Béotiens mollement; c'était leur
caractère, en toute chose, d'être mous et lourds; les Argiens plus
mollement encore, parce que la guerre leur profitait et qu'ils
recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce
passage une multitude d'allusions qui étaient transparentes pour les
contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent
en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout cœur: c'étaient eux
qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s'étaient décidés
à faire des propositions de paix. Les Mégariens n'avancent guère: la
faim a épuisé leurs forces (rappelez-vous la scène du Mégarien, avec ses
deux filles, dans la comédie des _Acharnéens_). Les laboureurs Athéniens
sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l'ouvrage.
Mercure et Trygée les excitent et prêchent d'exemple.

L'entrée de la caverne est, à la fin, déblayée, et l'on en voit sortir
la Paix, suivie de l'Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria,
patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur
passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens
de la vie: vendanges, banquets, dionysies, flûtes harmonieuses, joies de
la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d'Euripide!...

Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d'Euripide que pour
donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu
plus loin, il reparle de Sophocle, pour l'accuser d'avarice. Cratinos
est traité d'ivrogne. Ainsi le poëte comique ne respecte rien: ceux-là
même qu'il honore en certains moments, dans d'autres il les ridiculise.
Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes
illustres, à la toute-puissante comédie, au bon plaisir de la malice et
de la joie: Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure
le fabricant d'aigrettes qui s'arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux
qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se
réjouit et qui fait la nique au marchand de lances: les lances désormais
serviront d'échalas pour soutenir les vignes... Le public, du reste, est
toujours content quand on le met de la partie, quand l'auteur comique le
mêle à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même
temps, s'intéresse par l'amour-propre à la comédie. Bien que la fiction
dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de
l'auteur n'en est que plus certain.

        *        *        *        *        *

Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques,
qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,

    _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas_!

et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes
de Rubens dans sa _Kermesse_ ou de Teniers dans ses intérieurs flamands.
Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si
divers, dont notre prose ne peut donner qu'un pâle reflet:

     LE CHŒUR, _à la déesse de la Paix_.

     O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux
     cultivateurs, à présent que je t'ai contemplée avec bonheur,
     permets que j'aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si
     longue absence, les figuiers que j'ai plantés dans ma jeunesse!...

     TRYGÉE.

     La belle chose qu'une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois
     dents reluisent au soleil! Qu'ils vont tracer des plants bien
     alignés! je brûle d'aller dans mon champ et de remuer cette terre
     si longtemps délaissée! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont
     la Paix nous comblait autrefois: beaux paniers de figues fraîches
     ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le
     bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens
     qu'elle nous rend, ô mes amis, adorons la déesse!

     LE CHŒUR.

     Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie!
     comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos
     campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu
     soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la
     terre. Nous goûtions sous ton règne mille douceurs charmantes qui
     ne nous coûtaient rien. Tu étais le gâteau de froment des
     laboureurs, tu étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes
     figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à
     ton retour! Mais où donc était-elle pendant un si long temps?
     Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux!

     MERCURE.

     Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir
     comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes,
     ce fut l'exil de Phidias[28]: Périclès craignit de partager sa
     mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en
     prévenir les effets, mit lui-même l'État en feu: avec cette petite
     étincelle du décret de Mégare[29], faisant souffler un vent de
     guerre, il alluma l'incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et
     là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer
     nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux[30]; dès
     lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d'arrêter le mal, et la
     Paix disparut.

     TRYGÉE.

     Voilà, par Apollon, ce que personne ne m'avait appris; je ne me
     doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.

     LE CHŒUR.

     Ni moi, et je viens de l'apprendre. Je ne m'étonne plus qu'elle
     soit belle, s'il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de
     choses nous ignorons!...

     O joie! ô joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les
     oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j'aime, c'est de
     boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec,
     coupé pendant l'été; de faire griller des amandes sur les braises,
     ou des fênes de hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune
     servante[31], pendant que ma femme est au bain!

     Non, rien n'est plus charmant, quand les semailles sont faites et
     quand Jupiter les arrose d'une pluie bienfaisante, que de recevoir
     un voisin qui vient vous dire: Eh bien, cher Comarchide, que
     faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel
     féconde nos terres.--Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures
     de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des
     figues. Que Syra rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen
     d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les glèbes: la
     terre est trop humide.--Qu'on apporte de chez moi la grive et les
     deux pinsons. Il doit y avoir encore du lait caillé, et quatre
     morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir:
     car j'ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Garçon,
     apportes-en trois pour nous; laisse le quatrième pour mon
     père.--Demande aussi à Eschinade des branches de myrte avec leurs
     fruits. Et puis,--c'est le même chemin,--qu'on appelle Charinade,
     afin qu'il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant
     fait prospérer nos travaux.

     Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille
     chanson, j'aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à
     mûrir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se
     gonflent et rougissent. Qu'il est doux, quand elles sont à point,
     de les cueillir, de les goûter, en s'écriant: O saison douce!

Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées!
Quelle fraîcheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique
pendant l'hiver, des promenades pendant l'été, tout cela se succède en
quelques vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle
saveur et quelle simplicité exquise!

Déjà le chœur des _Acharnéens_ avait dit, aux vers 989 et suivants: «O
Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Grâces souriantes, que tes
traits sont charmants! et je l'ignorais! Puisse l'Amour m'unir à toi,
l'Amour que l'on peint couronné de roses!»

Il semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvât le germe
de l'autre.

Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de
la paix: «La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse
et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux,
elle brûle à la flamme blonde les cuisses des bœufs et des brebis à la
riche toison: les jeunes gens ne songent plus qu'aux jeux du gymnase,
aux flûtes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes
de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées.
On n'entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n'est plus
écarté des paupières au moment où il apaise le cœur. Dans les rues se
dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux.»

Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux
d'Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.

        *        *        *        *        *

Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l'Automne et Théoria,
redescend du ciel sur la terre. Chemin faisant, il rencontre deux ou
trois âmes de poëtes dithyrambiques.

     Que faisaient-elles là? dit l'esclave à qui il raconte les épisodes
     de son voyage aérien.

     TRYGÉE.

     Elles tâchaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le
     vague des airs.

     L'ESCLAVE.

     Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort,
     soient changés en étoiles?

     TRYGÉE.

     Très-vrai.

     L'ESCLAVE.

     Quel est donc cet astre que je vois là-bas?

     TRYGÉE.

     C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commençait par:
     «L'Orient...» Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'_astre
     d'Orient_.

     L'ESCLAVE.

     Et qu'est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en
     courant[32]?

     TRYGÉE.

     Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville, elles
     portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu.--Mais,
     dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et
     fais chauffer l'eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit
     nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je
     vais la présenter au Sénat.

     L'ESCLAVE.

     Où donc as-tu pris ce joli bagage?

     TRYGÉE.

     Où? Dans le ciel.

     L'ESCLAVE.

     Oh bien! je ne donne pas trois oboles des dieux, s'ils font
     commerce de femmes, comme nous autres mortels.

     TRYGÉE.

     Ils ne le font pas tous; mais, là-haut comme ici, quelques-uns
     vivent de ce métier.

     L'ESCLAVE, _à la femme_.

     Eh bien, entrons. (_À Trygée_:) Dis-moi, lui donnerai-je à manger?

     TRYGÉE.

     Non. Elle ne voudrait ni pain ni gâteau, habituée qu'elle est
     là-haut, chez les dieux, à lécher l'ambroisie.

     L'ESCLAVE.

     Mais on peut aussi lui servir ici quelque chose à lécher...

Enfin Trygée, à peu près comme Dicéopolis dans les _Acharnéens_, et
comme Peuple dans les _Chevaliers_, ne songe plus qu'à vivre en joie et
en liesse, avec sa déesse. Ici encore, éclatent, jaillissent à foison
mille bouffonneries licencieuses, qui sont le couronnement de la comédie
et en quelque sorte le dessert du _cômos_. Il y a, du vers 868 au vers
904, une longue description digne de l'Arétin, quand l'esclave vient
dire que l'épousée est prête et que tout est bien en état. Et, du vers
1226 au vers 1239, on rencontre une scène qui pourrait figurer dans le
chapitre XIII du livre Ier de _Gargantua_.

Le mariage n'est pas encore à cette époque le dénoûment obligé de la
comédie; mais on en voit déjà poindre l'usage: ce n'est alors qu'un
instinct de la chair, ce sera plus tard une habitude et un procédé.

        *        *        *        *        *

Quoiqu'on retrouve dans cette pièce l'imagination et la poésie de
détails qui brillent dans les précédentes, l'ensemble en est moins
remarquable, la trame en est plus faible. La seconde partie, dépouillée
pour nous de tout l'appareil du spectacle, semble un peu traînante. Pour
les Athéniens, elle était relevée par la mise en scène, par les
costumes, et par toute la pompe poétique et musicale de l'épithalame qui
la terminait:

     LE CHŒUR.

     Faites silence, voici que la fiancée va paraître: prenez des
     torches! Que tout le peuple se réjouisse avec nous et se mêle à nos
     danses! Quand nous aurons bien dansé et bien bu, et chassé
     Hyperbolos[33], nous déménagerons pour retourner aux champs, et
     nous prierons les dieux de donner la richesse aux Grecs, d'accorder
     à tous d'abondantes récoltes, en orge, en vin, en figues, de rendre
     les femmes fécondes, de nous faire recouvrer enfin tous les biens
     que nous avions perdus, et d'abolir l'usage du fer meurtrier.

     TRYGÉE.

     Chère épouse, partons pour les champs, et viens, belle, coucher
     bellement avec moi.

     LE CHŒUR.

     Ô hymen, ô hyménée! ô trois fois heureux! et bien digne de ton
     bonheur!

     TRYGÉE.

     Ô hymen, ô hyménée!

     PREMIER DEMI-CHŒUR, _montrant la femme_.

     Que lui ferons-nous?

     DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

     Que lui ferons-nous?

     PREMIER DEMI-CHŒUR.

     Nous cueillerons ses baisers.

     DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

     Nous cueillerons ses baisers[34].

     PREMIER DEMI-CHŒUR.

     Allons, camarades, nous qui sommes au premier rang, enlevons et
     portons le fiancé. O hymen, ô hyménée!

     TRYGÉE.

     Ô hymen, ô hyménée!

     DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

     Vous aurez une jolie maison, pas de soucis, et de bonnes figues. Ô
     hymen, ô hyménée!

     TRYGÉE.

     Ô hymen, ô hyménée!

     PREMIER DEMI-CHŒUR.

     Celui-ci en a de grosses, celle-là en a de douces.

     TRYGÉE.

     Mangez et buvez à cœur-joie, et ensuite répétez encore: ô hymen, ô
     hyménée!

     DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

     Ô hymen, ô hyménée!

     TRYGÉE.

     Joie et liesse, mes amis! Ceux qui me suivront auront des gâteaux.

Il faut vous figurer cette fin animée. Vous la devinez, quoiqu'il y ait
plusieurs lacunes dans le texte de cette dernière scène.

On croit que cette pièce fut presque improvisée et cela expliquerait la
faiblesse de la composition et de la contexture; mais combien de détails
charmants!

Au reste, la contexture des comédies d'Aristophane en général est des
plus simples. C'est à peu près la même que nos auteurs emploient, sans
se mettre la tête à la torture, dans nos _revues_ de fin d'année: le
procédé épisodique est celui de tout le théâtre grec, aussi bien des
tragédies que des comédies. C'est également celui de Shakespeare. Il n'y
en a point de plus aisé ni de plus naturel. Le procédé de notre théâtre
classique est plus concentré, plus artificieux, et peut-être aussi plus
artificiel, lorsque le génie ne l'anime point.

Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que
l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui
créait en se jouant, et pour un jour.

Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses
plans. Ses dénoûments ont presque tous entre eux un air de ressemblance.
On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands poëtes
comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent
qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour
terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la
fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se
continuent enveloppent et enlèvent le dénoûment.

Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés
d'Aristophane. Ainsi, au dénoûment des _Acharnéens_, il nous a montré,
d'un côté, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens
qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on
ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie de _la Paix_, nous
venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir,
s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand
de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les
casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances
pacifiques[35].

Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les dénoûments. Ainsi
_les Acharnéens_, _Lysistrata_ que nous allons analyser, _les Femmes à
l'Assemblée_ qui viendront plus tard, commencent de même, par une
convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal
personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait
l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois
comédies. Les Athéniens étaient flâneurs, comme sont les Parisiens;
l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le poëte
comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette
flânerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.



LYSISTRATA.


Cette comédie de _Lysistrata_ est une des meilleures, mais une des plus
effrontées. Elle montre jusqu'où pouvait aller la licence de la comédie
_ancienne_, née de l'ivresse bacchique et des phallophories. Mieux que
tout autre, elle ferait voir combien on doit se méfier de cette maxime,
qu'une œuvre d'art, si elle est parfaite, est morale par cela seul.
_Lysistrata_ est une merveille d'art et de verve, mais un prodige
d'obscénité. Il y a, dans le Musée secret de Naples, des priapées dont
on ne peut contester la beauté plastique; dira-t-on qu'elles sont
morales? Évidemment l'impression plus ou moins morale qui peut résulter
de la beauté de la forme et de la perfection du style dans ces priapées,
est peu de chose en comparaison de l'impression licencieuse qui résulte
du sujet même. Il est donc périlleux de prétendre qu'il y ait assez de
moralité dans la forme seule de l'art et dans la perfection du style.
Mais, d'autre part, il n'y a pas d'idée plus erronée que de confondre
l'art avec la morale, et que de vouloir ramener toujours l'idée du beau
à l'idée de l'utile. L'art est une chose, et la morale en est une autre.

        *        *        *        *        *

Au fond, cette comédie, comme les trois précédentes, est encore un
plaidoyer pour la paix. Ainsi les quatre comédies politiques du poëte
ont toutes le même dessein, le même but.

Le moment, cette fois, semblait mieux choisi que jamais pour faire
accueillir enfin des conseils pacifiques. Nicias venait d'être battu en
Sicile; toute l'armée athénienne, massacrée; Alcibiade, poursuivi par
une haine impolitique peut-être, quoique méritée à certains égards,
s'était réfugié à Sparte, et se vengeait de sa patrie en conseillant à
ses nouveaux alliés de fortifier Décélie en Attique; d'un autre côté
Sparte, victorieuse mais épuisée, ne semblait pas éloignée de souscrire
à des conditions équitables, et de laisser à Athènes l'hégémonie de la
Grèce centrale et des îles, pourvu qu'elle conservât elle-même sa
suprématie dans le Péloponnèse. C'est à cette époque, l'an 412 avant
notre ère, que fut représentée _Lysistrata_[36].

        *        *        *        *        *

Lysistrata, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, persuade à
toutes les autres femmes de sa ville et des autres villes grecques de
prendre une résolution désespérée pour forcer leurs maris à conclure la
paix: c'est de leur retirer leurs droits conjugaux, de les sevrer de
toute caresse. Depuis assez longtemps elles pâtissent de la guerre, ils
pâtiront à leur tour! Résolution énergique! Elle a bien quelque peine à
les y décider: c'est jouer quitte ou double, et sur un terrible enjeu!
La délibération donne lieu déjà à une scène très-joliment développée,
mais d'une liberté qu'on ne peut se figurer. Cependant la courageuse et
éloquente Lysistrata finit par emporter ce vote redoutable. Quelques
femmes, par exemple la jeune Calonice et la jeune Myrrhine, refusent
d'abord, et ensuite ne prononcent que d'une voix mal assurée le terrible
serment; mais enfin, voilà qui est fait!

Cette situation est à peu près celle qui se retrouve, mais présentée
avec plus de modestie, quoique avec assez de vivacité encore, dans une
jolie comédie de notre temps, intitulée: _Une femme qui se jette par la
fenêtre_, œuvre de Scribe et de M. Gustave Lemoine. Ici Myrrhine
s'appelle Gabrielle. Sa mère lui conseille, comme Lysistrata, de tenir
rigueur à son mari, tant qu'il n'aura pas demandé la paix. La guerre
dont il s'agit dans la pièce moderne, n'est, à la vérité, qu'une simple
querelle de ménage. Et les rôles sont renversés, en ce sens que c'est la
jeune femme qui finit par céder à son mari, ne pouvant supporter d'être
privée de lui.

Lysistrata, elle, ne cédera pas, et ne permettra ni à Calonice, ni à
Myrrhine, ni à aucune autre, de faiblir. Lysistrata porte un nom
significatif: cela veut dire, _celle qui dissout l'armée_! Voyons-la à
l'œuvre, elle et ses compagnes.

        *        *        *        *        *

Pour commencer, les vieilles femmes, sous couleur d'un sacrifice,
s'emparent de la citadelle et du trésor qu'elle renferme: ainsi les
hommes ne pourront plus subvenir aux frais de la guerre.

Un bataillon de vieux bonshommes survient: ils veulent mettre le feu à
l'acropole et enfumer les femmes comme les abeilles d'une ruche. Les
jeunes femmes portent secours aux vieilles et engagent la bataille avec
les vieux. Figurez-vous cette comique mêlée, les torches et les cruches,
le feu et l'eau, les deux sexes et les deux éléments en guerre, et, au
milieu de tout cela, plus jaillissant que l'eau, plus brûlant que le
feu, un dialogue où étincellent et abondent les plaisanteries de toute
sorte, jets et fusées, qui semblent compléter la mêlée et l'incendie et
le déluge: tout est inondé, et tout est en feu.

        *        *        *        *        *

Un officier de police se présente avec son escorte, et se dispose à
faire sauter la porte de l'acropole à coups de leviers.

     LYSISTRATA, _paraissant sur le seuil_.

     Inutile de faire sauter la porte. Me voici de plein gré. Ce ne sont
     pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens[37].

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Ah! c'est toi, coquine! Archer, qu'on me l'arrête, et qu'on lui lie
     les mains derrière le dos!

     LYSISTRATA.

     Par Diane! s'il me touche seulement du bout du doigt, tout archer
     qu'il est, il pleurera.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Eh bien, archer, as-tu donc peur?... Prends-la à bras-le-corps...
     Allons! un autre archer! Et à vous deux, garrottez-la.

     PREMIÈRE FEMME.

     Par Pandrose[38]! si tu portes la main sur elle, tu crèveras sous
     mes pieds!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Crever? voyez-vous ça!... Allons, encore un autre archer! qu'on
     garrotte d'abord celle-là, pour lui apprendre à piailler!

     DEUXIÈME FEMME.

     Par la déesse au disque lumineux, si tu touches seulement cette
     femme, tu auras besoin de compresses!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Eh bien! qu'est-ceci? Où est donc l'archer? Arrêtez-la! Je vous
     empêcherai bien, moi, de lâcher pied!

     TROISIÈME FEMME.

     Si tu approches d'elle, par la déesse de Tauride, je t'arrache des
     crins et des cris!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Malheureux que je suis! mes archers m'abandonnent!... Mais, c'est
     une honte de céder à des femmes! Scythes, en avant, serrons les
     rangs[39]!

     LYSISTRATA.

     Par les déesses! Nous vous ferons voir que nous avons ici quatre
     vaillants bataillons de femmes bien armées!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Scythes, garrottez-les!

     LYSISTRATA.

     En avant, mes braves compagnes! Fruitières, grainetières,
     cabaretières, boulangères, marchandes d'œufs et d'ail! Frappez,
     tirez et déchirez, criez et engueulez! Assez! bon! arrêtez! ne les
     dépouillez pas!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Hélas! mes archers en déroute!

     LYSISTRATA.

     Ah! ah! tu croyais donc n'avoir affaire qu'à des servantes? Ou bien
     tu pensais que les femmes libres n'avaient pas de sang dans les
     veines?

Bref, la police est vaincue et battue.

Ainsi, dès ce temps-là, dans la comédie grecque _ancienne_, comme
aujourd'hui encore au théâtre de Guignol et de Polichinelle, il est
nécessaire à la joie du peuple, soit athénien, soit parisien, que les
commissaires de police et les gendarmes aient toujours le dessous. Le
succès de _l'Auberge des Adrets_ et de _Robert-Macaire_, il y a quelque
trente ans, vint en grande partie de ce que, d'un bout à l'autre de ces
deux pièces, les gendarmes étaient bernés: on finissait même par en
lancer un à travers les airs, aux grands éclats de rire du public,
ennemi de l'autorité et ami des révolutions.

        *        *        *        *        *

L'officier de police, abandonné par ses hommes, essaye de parlementer
avec Lysistrata, qui n'a pas, comme on dit, sa langue dans sa poche.
(Amis du style noble, voilez-vous la face, ce mot m'est échappé!)

     L'OFFICIER DE POLICE, _à Lysistrata_.

     Que prétends-tu faire?

     LYSISTRATA.

     Tu me le demandes? Nous voulons administrer le trésor.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Administrer le trésor?

     LYSISTRATA.

     Oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant? N'est-ce pas nous qui administrons
     la dépense de nos ménages?

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Mais ce n'est pas la même chose.

     LYSISTRATA.

     Pourquoi, pas la même chose?

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Cet argent est pour faire la guerre.

     LYSISTRATA.

     Mais d'abord il n'y a pas besoin de faire la guerre.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Et le salut de la cité?

     LYSISTRATA.

     Nous nous en chargeons.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Vous?

     LYSISTRATA.

     Nous-mêmes!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Cela fait pitié!

     LYSISTRATA.

     Nous te sauverons, de gré ou de force!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Ah! c'est un peu fort!

     LYSISTRATA.

     Tu te fâches? il te faudra bien pourtant en passer par là.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Par Cérès! voilà qui est violent!

     LYSISTRATA.

     On te sauvera, mon ami.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Et, si je ne veux pas?

     LYSISTRATA.

     Raison de plus!...

Quelle franchise de dialogue! et quelle vérité! quelle force comique! Et
cela continue ainsi pendant plus de cent vers encore. Et les traits
tombent dru comme grêle.--Nous avons connu, nous aussi, de ces sauveurs
bon gré mal gré. Mais nous sommes de l'avis d'Horace:

_Invitum qui servat, idem facit occidenti_.

     LYSISTRATA.

     Durant la dernière guerre nous avons supporté en silence tout ce
     qu'il vous plaisait de faire: vous ne nous permettiez pas de
     souffler mot. Nous n'étions guère contentes, car nous savions bien
     ce qu'il en était; souvent, dans nos maisons, nous vous entendions
     discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors,
     le cœur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous
     demandions: «Eh bien! dans l'assemblée d'aujourd'hui, a-t-on voté
     la paix?--Occupe-toi de tes affaires, disait le mari,
     tais-toi.»--Et je me taisais.

     UNE FEMME.

     Ce n'est pas moi qui me serais tue!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Il t'en aurait cuit, de ne pas te taire!

     LYSISTRATA.

     Moi, je me taisais. Mais bientôt, apprenant que vous aviez pris
     quelque autre résolution déplorable: «Ah! mon ami, disais-je,
     comment pouvez-vous agir si follement?» Il me regardait de travers:
     «Tisse ta toile, répondait-il, sinon gare à tes joues! _La guerre
     est l'affaire des hommes_[40]!»

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Bien dit, par Jupiter!

     LYSISTRATA.

     Comment, _bien dit_, imbécile! Ainsi, quand vous ne faites que des
     bêtises, il ne nous sera pas permis de vous les
     remontrer?--Lorsqu'enfin nous vous avons entendu dire à haute voix
     dans les rues: «N'y a-t-il plus un homme dans le pays?--Non, en
     vérité, il n'y a plus d'hommes!»--alors les femmes ont résolu de se
     réunir pour travailler toutes au salut de la Grèce. Car pourquoi
     aurions-nous attendu plus longtemps? Prêtez donc l'oreille à nos
     sages conseils, gardez le silence à votre tour, et nous pourrons
     rétablir vos affaires.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Vous, nos affaires? Une telle folie se peut-elle supporter?

     LYSISTRATA.

     Silence!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Comment, silence! je me tairais au commandement d'une carogne qui
     porte un voile sur la tête!

     LYSISTRATA

     Si ce n'est que mon voile qui t'offusque, tiens, le voici, mets-le
     sur ta tête, et tais-toi! Prends aussi ce panier, ceins-toi comme
     une femme, carde ta laine, et mange tes fèves. _La guerre sera
     l'affaire des femmes_!

Comme cela se retourne joliment! Et comme ce commissaire de police
travesti en femme tout-à-coup par Lysistrata devait faire rire!

Cependant l'officier public essaye de tenir tête à cette luronne.
L'homme se croit plus fort que la femme, surtout en fait de
raisonnement. Notre commissaire fait donc à celle-ci des objections, des
interrogations; Lysistrata se moque de lui, ou donne à des idées sensées
une forme plaisante qu'il ne comprend pas.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Comment pourrez-vous ramener l'ordre et la paix dans toutes les
     contrées de la Grèce?

     LYSISTRATA.

     Le plus facilement du monde.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Mais comment? Je suis curieux de l'apprendre.

     LYSISTRATA.

     Comme, quand notre fil est embrouillé, nous faisons passer la
     bobine à travers l'écheveau et de ci et de là; de même, pour la
     guerre, nous ferons passer de ci et de là des ambassades qui
     débrouilleront les affaires.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Qu'est-ce qu'elle dit? Mettre fin à la guerre avec du fil et des
     bobines! Pauvre folle!

     LYSISTRATA.

     Si vous n'étiez pas fous vous-mêmes, vous sauriez faire en
     politique ce que nous faisons pour nos laines.

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Comment cela? Voyons!

     LYSISTRATA.

     Nous commençons par laver la laine pour en séparer le suint; vous
     devriez faire de même; ensuite nous la battons à coups de
     baguettes; vous devriez aussi, à coups de baguettes, vous
     débarrasser des gredins et des scélérats. Ceux qui, noués en
     boules, s'accrochent aux honneurs, il faut les carder brin à brin
     et leur crêper la boule; et puis, les jeter tous également au
     panier. Étrangers domiciliés, ou du dehors, pourvu qu'ils soient
     amis et rapportent au trésor public, je les carderais tous
     indistinctement. Quant à nos colonies, par Jupiter! qui sont
     jusqu'à présent des pelotons séparés, je voudrais tirer jusqu'ici
     le fil de chacune d'elles, et n'en faire qu'un seul, en former une
     grosse pelote, et en tisser pour le peuple un manteau[41]!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     N'est-il pas étrange qu'elles prétendent battre et pelotonner tout
     cela, elles qui ne prennent point part à la guerre?

     LYSISTRATA.

     Eh! misérable, elle pèse sur nous d'un double poids: d'abord nous
     enfantons des fils qui vont faire la guerre loin du pays...

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Tais-toi, ne rappelle pas nos malheurs[42]!

     LYSISTRATA.

     Ensuite, au lieu de nous amuser et de jouir de notre jeunesse, nous
     couchons seules: nos maris sont au camp!... Passons sur ce qui nous
     regarde; mais les filles qui vieillissent dans leur lit solitaire,
     je pleure quand j'y pense!

     L'OFFICIER DE POLICE.

     Et les hommes, ne vieillissent-ils pas?

     LYSISTRATA.

     Quelle différence! l'homme, à son retour, eût-il des cheveux gris,
     trouve aisément une jeune femme. Mais la saison d'une femme est
     courte, et, si elle la laisse passer, elle ne trouve plus de mari,
     et reste assise, à consulter le sort...

La vérité de ce dialogue et de ces peintures n'est-elle pas admirable?

Battue par le raisonnement comme par les armes, la police se voit forcée
de céder. Les femmes chantent victoire. Ensuite, par la bouche de leur
coryphée, elles donnent à la ville d'utiles conseils. Et pourquoi pas?
«Que je sois née femme, qu'importe? si je sais remédier à vos malheurs!
je paye ma part de l'impôt en donnant des hommes à l'État!»

C'est là un argument très-sérieux, quoique jeté dans une comédie.
Michelet ne dira pas mieux: «Qui est, plus que les mères, intéressé dans
la société, où elles mettent un tel enjeu, l'enfant? Qui, plus qu'elles,
est frappé par le désordre ou par la guerre[43]?»

Il a été souvent question en Angleterre et en France de conférer aux
femmes le droit électoral. C'est une opinion qui a pour elle de graves
partisans.--Le gouvernement de Moravie a décidé récemment que les veuves
payant des impôts auraient à l'avenir le droit de voter dans les
élections municipales[44].

Mais poursuivons notre analyse.

        *        *        *        *        *

Vainement les femmes ont vaincu les hommes, elles ne peuvent se vaincre
elles-mêmes. La plupart d'entre elles, lorsqu'elles ont prêté le cruel
serment exigé par Lysistrata, ne l'ont fait qu'à contre-cœur. L'occasion
ne s'est pas encore présentée de le tenir, ce serment redoutable, et
déjà elles ont des démangeaisons de se parjurer. Péripétie piquante et
naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.

Quelques-unes désertent: celle-ci sous prétexte d'aller visiter sa
laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième
fait semblant d'être sur le point d'accoucher.--«Mais tu n'étais pas
enceinte hier!--Je le suis aujourd'hui...»--Leur continence est sur les
dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l'intrépide générale,
tient bon et ranime les moins défaillantes. «Vous regrettez vos maris!
croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent
des nuits cruelles[45]. Courage, mes braves amies, patientez encore un
peu...»

En effet, bientôt, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes
arrivent, dans un état... que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux?
Comment vous indiquer la chose?... Il y a un ancien ballet, de Noverre,
intitulé: _l'Enlèvement des Sabines_, dont le libretto contient
l'indication suivante: «Ici les Romains témoignent par leurs gestes
qu'ils manquent de femmes.» Eh bien! dans cette scène d'Aristophane, les
hommes témoignent la même chose, mais de la façon la moins ambiguë.

En un mot, cette scène, d'un bout à l'autre, est une véritable
phallophorie,--moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion,
faire passer les phallophories proprement dites.--Comme les matassins
avec leurs seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et
les vieux tout d'abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les
jeux de scène sont indiqués, et l'on ne sait, des actions ou des
paroles, lesquelles sont les plus cyniques.

        *        *        *        *        *

L'un d'eux se détache du groupe: c'est le pauvre Cinésias, mari de la
gentille Myrrhine,--je dis gentille, quoiqu'elle aime le vin;--mais
beaucoup de jeunes Anglaises l'aiment aussi, et n'en sont pas moins
belles: seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se
couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps: le madère, le
sherry et le porto s'y épanouissent en boutons; c'est le printemps de la
laideur, après celui de la beauté.

Pour le moment, Myrrhine est à croquer.--Son mari est un homme entre
deux âges, maigre comme le poëte Philétas de Cos, qui, dit-on,
s'attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d'être enlevé par le
vent.

Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par
Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est
développée avec beaucoup d'art; mais, que cette scène et la précédente
aient jamais été représentées sur un théâtre public, c'est ce qui peut à
peine se comprendre, même lorsqu'on se rappelle la sicinnis et le
cordax, origines de la comédie, et qu'on se figure ce que pouvaient être
les chœurs de _Chèvres_ et de boucs ou les _Androgynes_ de Cratinos.

Voici quelques passages de cette scène capitale, qu'il est aussi
difficile de citer que d'omettre, quand on est résolu à ne pas éluder
l'étude sincère du grand poëte comique athénien.

     CINÉSIAS.

     Ah! grands dieux! quel supplice!... je suis sur la roue!...

     LYSISTRATA.

     Qui vive?

     CINÉSIAS.

     C'est moi!

     LYSISTRATA.

     Un homme?

     CINÉSIAS.

     Eh! oui, un homme!...

Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette
situation et dans cette posture?

On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il
implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait
appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette
phallophorie!... Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.

     CINÉSIAS.

     Petit, appelle ta maman.

     L'ENFANT.

     Maman, maman, maman!

     CINÉSIAS.

     Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?
     Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].

     MYRRHINE.

     Pauvre petit! son père n'en a guère soin!

     CINÉSIAS.

     Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!

     MYRRHINE.

     Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y
     refuser?...

Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle
embrasse l'enfant avec coquetterie: «Tu es aussi gentil que ton père est
méchant! Que je t'embrasse, ô cher trésor de ta maman!»

Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il
veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: «À bas les mains!» Et
elle dicte ses conditions: À moins qu'un bon traité ne termine la
guerre, elle n'accordera rien, mais rien!

Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.
Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.

     MYRRHINE.

     Non pas!... Et cependant... je ne saurais nier que je t'aime.

     CINÉSIAS.

     Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?

     MYRRHINE.

     Y penses-tu? devant cet enfant!

     CINÉSIAS.

     Manès, emporte l'enfant à la maison... Là; ton fils ne nous gêne
     plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?...

     MYRRHINE.

     Mais où?...

Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine
fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre.
C'est une escrime très-bien conduite.

     MYRRHINE.

     Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!

     CINÉSIAS.

     Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!

On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans
une situation analogue:

     ELMIRE.

     Mais comment consentir à ce que vous voulez,
     Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?

     TARTUFFE.

     Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
     Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose...
     .....
     Oui, madame, on s'en charge...

Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une
ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est
simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans
complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse,
non à la femme d'un ami.

À part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,--et
des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire
feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder
auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque
Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et
s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi
osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité,
est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari
caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à
satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et
l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon
et la morale ne le saisissaient au collet.

De même, chez le poëte grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne
sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible;
mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la
pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est
pas très-sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien
finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace
son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.

     MYRRHINE.

     Allons! je vais chercher un petit lit.

     CINÉSIAS.

     Eh non! par terre nous serons bien!

     C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'_Iliade_,
     lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture
     de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de
     regagner l'Olympe.

     Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme
     lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est
     une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va
     chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.

     CINÉSIAS.

     Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!

     MYRRHINE.

     Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!

     CINÉSIAS.

     Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.

     MYRRHINE.

     Voilà!

     CINÉSIAS.

     Hon! que c'est bon! À présent, reviens au plus vite!

     MYRRHINE, _revenant_.

     Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille... Mais il n'y a pas
     d'oreiller.

     CINÉSIAS.

     Eh! je n'en ai pas besoin!

     MYRRHINE.

     Mais j'en ai besoin, moi!

Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!... Elle revient avec
l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.

     CINÉSIAS.

     Enfin, il ne manque plus rien!

     MYRRHINE.

     Plus rien? Crois-tu?

     CINÉSIAS.

     Allons, viens, mon bijou!

     MYRRHINE.

     J'ôte mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au
     sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?

     CINÉSIAS.

     Oui, que je meure!...

     MYRRHINE.

     Mais tu n'as pas de couverture!

     CINÉSIAS.

     Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!...

     MYRRHINE.

     Patience! je suis à toi dans un instant.

     CINÉSIAS.

     Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!

Myrrhine revient avec une couverture... Ah! enfin!...--Mais elle
s'aperçoit, fort à propos, qu'elle a oublié... quoi encore? de l'huile,
pour parfumer ce cher mari!

     MYRRHINE.

     Ne veux-tu pas que je te parfume?

     CINÉSIAS.

     Non, par Apollon! non, de grâce!

     MYRRHINE.

     Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!

     CINÉSIAS.

     Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces
     parfums!

     MYRRHINE.

     Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.

     CINÉSIAS.

     Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le
     devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.

     MYRRHINE.

     Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.

     CINÉSIAS.

     C'est bon, laisse, ma chérie!

     MYRRHINE.

     Es-tu fou?

     CINÉSIAS.

     Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!

Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole...

«Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!

--Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la
paix?

--Sois tranquille.»

Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.--«Je
suis mort, elle me tue!» s'écrie le malheureux Cinésias. «Dans quel état
elle me laisse!... Hélas! qui me soulagera?...»

Le chœur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses
descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.

Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. «À
Sparte aussi, tout est en l'air,» et le héraut comme les autres.

Un magistrat survient et le gourmande: «Drôle! dans quel état!...» Le
héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement
d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire
la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui
embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés
de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grâce, implorent la
paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la
paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!... Le
plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son
nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un
Congrès de la Paix.

Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que
le héraut. «La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue...»

        *        *        *        *        *

On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle.
«Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi:
Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné
un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages
leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse,
à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie,
aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer,
si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau
lustrale et ne formez qu'une seule famille, ô Hellènes, vous vous
détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares
sont là qui vous menacent!...»

Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera
pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne
parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie
italienne, que Garibaldi ressuscitera.

Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se
remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout
en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre:
«Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de
dire: _Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!_»

La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous
l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des
Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en
terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses
retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas,
bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds
rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs
thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et
conduit le chœur.--Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et
des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et
célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert
d'airain[49].»

Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras
de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela
finit comme la fable des _Deux Pigeons_; mais il y a ici bien plus de
deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.

     Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
     De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!

        *        *        *        *        *

Telle est cette _liberté gaillarde_ dont parle quelque part Fontenelle.
_Gaillarde_ est bien modeste. _Lysistrata_, nous l'avons dit, est tout
bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore
avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui
commentent les énormités d'action.

Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur
et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on
lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais
restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en
paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant
trente mille spectateurs!

Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être
plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus!
Quelle réserve!... Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort.
Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées
aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans _le Jugement
de Pâris_, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger
devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre;
ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient
nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des
flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les
autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien
autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même,
n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures
déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si
Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!... Mais elle
se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme
nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle
n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour
vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce
regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle
est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il
faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave.
Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même,
la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les
spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le
tourment de Cinésias.»

Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout
entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont
immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête,
ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie:
n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer
domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse
troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade?
«Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à
proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi
de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?

Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle
obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des
phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des
hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.

Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme
dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous
une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel!
quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel
atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome
voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!

Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et
si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'École normale,
une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait
jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou
rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il
s'écriait, avec une douceur charmante: «Ah! messieurs, quelles canailles
que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!»

Toutefois M. Michelet, dans la _Bible de l'humanité_, pense qu'ils
étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse
encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes.
N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle.
«L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est
la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement
l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits.
Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi
l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des
sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres
de la pensée...[50]»

Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes,
mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a
vingt-deux siècles.

        *        *        *        *        *

Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude,
Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se
montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà
son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être
présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les
pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si
fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se
précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être
démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources
de son courage et de son esprit.

De ce côté-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de
l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson,
de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la
guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie
hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie
antique.

        *        *        *        *        *

À présent que nous avons étudié le poëte grec comme critique politique,
nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième
lieu comme critique littéraire.

        *        *        *        *        *



II.

COMÉDIES SOCIALES.


Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un
combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tantôt il
critique les hommes, et tantôt les institutions.

Lorsque la politique allait trop vite pour que le poëte pût la suivre,
où peut-être lorsque la question était trop brûlante pour qu'il osât y
toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique
littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins
périlleuse, risquât moins de compromettre les affaires ou lui-même.

Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la
démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la
tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et
l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès.
Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des
idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui
étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le
gouvernement de l'avenir.

Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du
dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte.
L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de
la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et
préparant Voltaire; l'autre, méconnaît et bafoue celle qui, de son
temps, commençait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles
après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de
christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la
combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les
plus blâmables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite
un exemple.

        *        *        *        *        *

Les quatre comédies de critique sociale sont:

_Les Nuées_, l'an 424 avant notre ère.

_Les Guêpes_, l'an 423.

_Les Femmes à l'Assemblée_, l'an 393.

_Plutus_, représenté deux fois, en 409 et 388.



LES NUÉES.


Voici une des œuvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus
sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et
la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.

Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et
chantants, qui forment le chœur de la pièce. En réalité, il s'agit de
l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des
idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la
philosophie. «Ici s'agitent, dit le chœur des Nuées, ici s'agitent les
destinées de la philosophie[51].»

Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions
sociales; mais, au premier coup d'œil, c'est une bouffonnerie encore
plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.

Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées,
calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des
hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là
un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante
aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du
monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre,
sans leur permettre même de définir ce nom.

Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le
régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore;
où traditions, mœurs, religion, tout s'écroule; où la société se
décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où
l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout;
où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot
des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entraîne tout. Alors,
comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les
sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement,
l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et
de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens
ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui
de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un côté, ceux qui
pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en
gouverner le cours; que les idées dites _révolutionnaires_ seront
simplement _évolutionnaires_ si l'on ne gêne pas cette évolution; de
l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir.
Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus
téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient
tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent
contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et
jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles
admonestations. Tel fut le rôle d'Aristophane. Il mit, certes, dans
cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait
fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de
l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.

Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poëte, de les
comprendre et de les expliquer, sans les justifier.

La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le
commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait
redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins
rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes.
Le poëte Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que
des progrès possibles de l'humanité.

Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle
était sa patrie,--«Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre
qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des
hommes[52], des êtres pensants. «Avant lui déjà, l'esprit philosophique
avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre
plutôt que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence
entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il
embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé
citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites
avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les
intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute
et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier
rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le
grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait
chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait
naître; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les
institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta
toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait
pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il
n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation
n'avait pas de moindres avantages pour l'État. «Il s'occupait de
persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et
l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le
perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais
que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].»

        *        *        *        *        *

Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils
appartinssent à peu près au même parti politique. «La politique des
Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du
dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y
avait cette différence considérable, que la philosophie française
s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie
athénienne était anti-démocratique, comme paraît déjà l'avoir été la
philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est
que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de
l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils
conçoivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer
quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le
contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la
multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités
d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes.
Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins
ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une
apparence[56]...» Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, «on
pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur
instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont
condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses
suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du côté du passé,
même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul
signe, l'esprit moderne reconnaît en eux des frères. Par là leur
philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se
perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fantôme des
superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers
allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un
lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur
causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour
beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment
pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il
croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose
autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs
ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui
l'accable[57].»

Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le
dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit
philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême
amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même;
ainsi, dans sa haine des _nouveautés_ (pour parler comme Bossuet, esprit
analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes.
Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la
consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la
gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à
_conserver_, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais
emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de
distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les
génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de
l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant
toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité,
les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant
rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où
Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et
faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres,
les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à
les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile
réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot
n'est pas très-fort.

        *        *        *        *        *

Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le
silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux
dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut
mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence,
c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En
voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de
l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout
enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour
leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion
avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun
doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en
partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la
guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action
insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à
un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,--bien
qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement
considérable[58].»

Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de
la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de
prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples
citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans
une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité
pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine
inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence
les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de
discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se
multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce
moment-là qu'Aristophane composa la comédie des _Nuées_. En voici
l'analyse.

        *        *        *        *        *

Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront
après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme,
lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au
plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble
épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait
de lui donner. Elle y voulait de la _chevalerie_: c'était Xant_ippe_,
Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout
bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie.
Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela
l'enfant Phidippide[61].

Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et
justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les
chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son
malheureux père en est désolé, et ruiné.

C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces,
que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son
coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait
encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre,
par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits
par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de
Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une
place ou une rue.

Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour
d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.

     STREPSIADE, _couché, et gémissant_.

     Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour
     ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du
     coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été
     ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même
     plus châtier mes esclaves!--Et cet honnête fils que j'ai là ne
     s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq
     couvertures!--Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous
     dans le lit.--Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la
     dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec
     ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que
     chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des
     échéances!--Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon
     registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les
     intérêts.--Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce
     cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre,
     auparavant, eût fait couler ce sang!

     PHIDIPPIDE, _rêvant_.

     Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!

     STREPSIADE.

     Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que
     courses!

     PHIDIPPIDE, _rêvant_.

     Combien de tours pour le char de guerre?

     STREPSIADE.

     Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?--Voyons, après Passias,
     quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses
     roues.

     PHIDIPPIDE, _rêvant_.

     Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.

     STREPSIADE.

     Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques
     créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament
     des hypothèques.

     PHIDIPPIDE, _s'éveillant_.

     En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute
     la nuit?

La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le
comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le
père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne
impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui
seul est la cause. «En vérité, mon père!...» Ce mot indique un mouvement
d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil
du juste, après avoir dit ce seul mot.

Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il
déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.

     «Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je
     vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content,
     riche en abeilles, en brebis, en olives!»

Quel joli croquis, en deux ou trois traits!

     «Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des
     champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière,
     folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près
     d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint;
     elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions,
     les festins, les plaisirs lascifs...»

Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit
avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il
réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:

     Phidippide, mon petit Phidippide!

     PHIDIPPIDE.

     Quoi, mon père?

     STREPSIADE.

     Embrasse-moi, et donne-moi ta main.

     PHIDIPPIDE.

     La voilà. Qu'y a-t-il?

     STREPSIADE.

     Dis-moi: m'aimes-tu?

     PHIDIPPIDE.

     J'en jure par Neptune équestre!

     STREPSIADE.

     Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui
     est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout
     cœur, mon enfant, écoute-moi bien.

     PHIDIPPIDE.

     Parle.

     STREPSIADE.

     Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te
     dire.

     PHIDIPPIDE.

     Dis. De quoi s'agit-il?

     STREPSIADE.

     M'obéiras-tu un peu?

     PHIDIPPIDE.

     Je t'obéirai, par Bacchus!

     STREPSIADE.

     Eh bien! regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette
     petite maison?

     PHIDIPPIDE.

     Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?

     STREPSIADE.

     Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans
     démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste
     étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent,
     à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.

     PHIDIPPIDE.

     Qui sont-ils?

     STREPSIADE.

     Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des
     penseurs.

     PHIDIPPIDE.

     Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces
     charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce
     misérable Socrate et Chéréphon...

Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui
l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école
des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.

        *        *        *        *        *

Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art,
c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs
pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant
adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à
les railler.

Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui
faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. «On
appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie
parade et marchandise:» _Sophistæ appellabantur ii qui ostentationis aut
quæstus gratia philosophabantur_.

«Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du
gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un rôle
dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la
parole en fit bientôt un art compliqué, pour lequel il fallut un
apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses maîtres. C'est
ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en
fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs
et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer
Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bientôt se raffiner,
se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à paraître; les leçons des
rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir
le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les
mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et
l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales
et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. À leurs
préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions
philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or,
les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de
l'État se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation
d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie;
de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].»

Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire,
et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les
moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il
se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos
prononçait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte
Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des
discussions philologiques auxquelles il se plaisait: «Allons,
s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de
cinquante drachmes!» Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute
donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés
_fêtes_, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des
_flambeaux_, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en
leur criant: _Proposez!_ Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse,
écrit un livre du _Non-être_, dans lequel il prétendait établir les
trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque
chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l'on pouvait connaître quelque
chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.» Il n'y avait
donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.

Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias,
Pôlos d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions
sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères,
natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que «nulle
affirmation ne peut être un mensonge.» La grande recette de leur art,
comme maîtres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des
déductions trompeuses.

La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la
science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou
contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de
leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un _mendiant artiste_,
les vautours, _des tombeaux vivants_[63]; ou bien s'évertuant parfois,
pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire
l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou
de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces
puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus
dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien;
et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale
et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.

STREPSIADE, _à son fils_.

Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par
le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu
apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes
les dettes que j'ai contractées pour toi.

Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de
raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon
ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités
absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement
vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et
faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. «Mais, en
distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même
ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des
sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité
des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs?»

        *        *        *        *        *

Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du
ridicule, refuse la proposition de son père:

«N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pâle et maigre! et ne plus
oser regarder en face mes amis les cavaliers!»

Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du _Jockey-club_.

STREPSIADE.

Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton
attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!

PHIDIPPIDE.

Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais
chez lui, et je me passerai bien de toi!

C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il
a péché, comme l'_Avare_ de Molière, qui donne à son fils sa malédiction
et à qui celui-ci répond: «Je n'ai que faire de vos dons!» J.-J.
Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral
lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire,
est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les
vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet
endroit, ne mérite que des louanges.

Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains
sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère, lorsqu'il présente
Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.

        *        *        *        *        *

Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander
pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate,
comme Dicéopolis, dans _les Acharnéens_, à celle d'Euripide. Comme lui,
il est reçu d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin
(Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de
son personnage principal.

La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du
_pensoir_. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de
l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à
Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait
sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est
entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a
démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe,
mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a
très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une
démonstration.

        *        *        *        *        *

Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de
charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà
Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!

Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et
quoiqu'ils le considérassent surtout du côté de l'adresse (à Lacédémone,
par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de
l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle
accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.

Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de
mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du Vaudeville, et
intitulées _la Foire aux idées_? Celles d'un publiciste éminent y
étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui
ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé
d'un titre: _La Propriété, c'est le vol_, sans s'occuper de ce qui
l'expliquait et l'excusait;--par exemple, de la proposition suivante,
corollaire indispensable de la première: _Il n'y a qu'un moyen de
légitimer ce vol, c'est de l'universaliser_.--La personne même de
l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes,
étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des
excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein
dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également,
comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie
_ancienne_, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte
raison, s'y laisser entraîner.

        *        *        *        *        *

Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d'être admis à
cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet
alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un
rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y
apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules:
c'étaient les autres disciples.

        *        *        *        *        *

Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est
parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que
tous les deux observaient et représentaient la nature humaine.
Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre,
comme _le Malade imaginaire_ compte le mémoire de son apothicaire.
George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé «une
demoiselle». Sganarelle, du _Mariage forcé_, prête une oreille naïve aux
sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du
disciple et ensuite à celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur
les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles
du _Bourgeois gentilhomme_ au Maître de Philosophie si fort sur
l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le
Sganarelle de _Don Juan_ en voulant répéter la tirade qu'il vient
d'entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des
réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des
_Femmes savantes_. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui,
il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon
rit de celle de son père.--C'est que Strepsiade, comme la plupart des
personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine
médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise,
mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan
lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute
chose du côté de son utilité personnelle.

     STREPSIADE, _au disciple, en lui montrant une sphère._

     Qu'est-ce-ci, dis-moi?

     LE DISCIPLE.

     C'est l'astronomie.

     STREPSIADE.

     Et cela?

     LE DISCIPLE.

     La géométrie.

     STREPSIADE.

     À quoi sert-elle, cette géométrie?

     LE DISCIPLE.

     À mesurer la terre.

     STREPSIADE.

     La terre qu'on distribue au peuple?

     LE DISCIPLE.

     Toute la terre.

     STREPSIADE.

     Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!

     LE DISCIPLE.

     Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.

     STREPSIADE.

     Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et
     Lacédémone, où est-elle?

     LE DISCIPLE.

     Lacédémone? La voici.

     STREPSIADE.

     Comme elle est près de nous! Éloignez-la donc le plus possible.

     LE DISCIPLE.

     Il n'y a pas moyen.

     STREPSIADE.

     Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?

     LE DISCIPLE.

     C'est lui?

     STREPSIADE.

     Qui, lui?

     LE DISCIPLE.

     Socrate.

     STREPSIADE.

     Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.

     LE DISCIPLE.

     Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.

Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il apparaît juché en l'air
dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste.
Euripide, dans _les Acharnéens_, a fait une entrée semblable. Euripide
et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même
cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde
comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent
la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des
pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une
complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie
humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie
des _Nuées_, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible,
plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put
comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait.
Il ne protesta pas autrement.

Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu'il prétend,
d'une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices
militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons
de scepticisme et d'incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute
en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire
croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion
de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes
les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits
timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils
ébranlent tout, et que, fût-il moins frappé des dangers présents que des
résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est,
il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type
des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose,
fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le
mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on
les eût consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes
ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille
objections et cent mille critiques,--peut-être d'ailleurs très-fondées:
car il y a des inconvénients à tout;--mais ces gens-là n'aperçoivent
jamais que les inconvénients.

L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient
ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion
de la science troublait la foi religieuse ancienne.

Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus
des fantômes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte
de Zaleucos, «tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence
des dieux.» Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement
contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien
pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des poëtes novateurs,
des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut,
en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués
furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin
de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son
maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant
l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la ciguë.
Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de
Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par
les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent
excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait
composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une
piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus
ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux
Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les
dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se
métamorphosa complètement. «Un de ses amis refusa de lui rendre un
dépôt, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels.
Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés
exercées par les Athéniens dans l'île de Mélos, étonna Diagoras et le
précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il
souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits
les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux;
la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général
s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes
le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on
promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à
ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce
décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant
plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].»

Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule
aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession
de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi
commencé à s'attacher au nom de «chercheur de sagesse,» devait atteindre
et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.

Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au
supplice de ce juste.

        *        *        *        *        *

Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,--sorte de parodie
de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer
les tragédies, notamment celles d'Euripide--dix-neuf sur vingt se
terminent ainsi.--Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.

     STREPSIADE.

     Socrate! Mon petit Socrate!

     SOCRATE.

     Que me veux-tu, homme éphémère?

     STREPSIADE.

     Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.

     SOCRATE.

     Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.

     STREPSIADE.

     C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre,
     que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si
     toutefois?...[71]

     SOCRATE.

     Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma
     pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air
     qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré
     d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la
     terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il
     arrive pour le cresson.

     STREPSIADE.

     Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près
     de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur
     lesquelles je viens te demander des leçons.

     SOCRATE, _descendant de son panier_.

     Qu'est-ce qui t'amène?

     STREPSIADE.

     Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers,
     usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent
     tout ce que je possède.

     SOCRATE.

     Et comment ne t'es-tu pas aperçu que tu t'endettais ainsi?

     STREPSIADE.

     Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus
     dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de
     raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me
     demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.

     SOCRATE.

     Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que
     les dieux n'ont pas cours chez nous.

     STREPSIADE.

     Par quoi jurez-vous donc?...

Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les
Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir «un roué
d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!».

Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères,
saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu
à toutes sortes de parodies plaisantes.

        *        *        *        *        *

L'invocation aux Nuées et le chœur des Nuées elles-mêmes sont des
morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.

     SOCRATE.

     Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!--Ô Maître suprême,
     Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Éther, et
     vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les
     éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans
     les régions célestes!

     STREPSIADE.

     Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double
     pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet!
     quel malheur!

     SOCRATE.

     Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que
     vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de
     frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes,
     dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les
     ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais
     Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière,
     acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!

L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis,
avant de les voir, on les entend chanter.

     LE CHŒUR.

     Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la
     voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des
     montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre
     sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la
     mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de
     l'Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces
     brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et
     promenons au loin nos regards sur le monde.

     SOCRATE.

     Ô déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (_À Strepsiade_):
     As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du
     tonnerre?

     STREPSIADE.

     Ô Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon
     tonnerre, tant le vôtre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me
     soulagerai[73].

Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à
cette fraîche poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une
délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur
que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les
laisser entrevoir quelquefois.

«Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers
poëtes comiques barbouillés de lie.»

Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les
critiquer.

     SOCRATE.

     Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

     LE CHŒUR.

     Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de
     Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se
     célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se
     découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes,
     les temples au faîte élevé, les statues, les saintes processions
     des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en
     toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de
     Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la muse
     retentissante des flûtes.

     STREPSIADE.

     Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix
     de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté?
     seraient-ce des demi-déesses?

     SOCRATE.

     Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux!
     c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique,
     phrases, prestiges, tours et subtilités.

     STREPSIADE.

     C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol,
     et brûle de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de
     discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais
     ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est
     possible.

     SOCRATE.

     Eh bien! regarde par ici, du côté du Parnès[74]; les voilà qui
     descendent lentement.

     STREPSIADE.

     Mais où donc? Fais-les-moi voir!

     SOCRATE.

     Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les
     vallons et les bois.

     STREPSIADE.

     C'est singulier! je ne vois rien.

     SOCRATE.

     Tiens, les voici qui arrivent.

     STREPSIADE.

     Ah! enfin je les vois.

Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel
art et quelles gradations le poëte a su préparer et faire valoir leur
entrée, aussi bien que celle de Socrate!

     SOCRATE.

     Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?

     STREPSIADE.

     Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée,
     vapeur.

     SOCRATE.

     Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent
     la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants
     aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des poëtes
     lyriques, des métaphysiciens, tas de flâneurs et de hâbleurs,
     qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!

Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies
divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.


«Mais Jupiter?

--Il n'y a point de Jupiter!

--Et le Tonnerre?

--Ce sont les Nuées qui se heurtent.

--Le moyen de croire cela?

--Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu
t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et
retentir de grondements sourds?

--Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille
gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est
peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ça augmente, papappapax! Et,
quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax!
absolument comme les Nuées!»

Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconnaître dorénavant
d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.--«Quand je
rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je
ne les saluerais pas.»

En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il
désire. «Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu
nous rends hommage, de devenir un habile homme.»

     STREPSIADE.

     Ô déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite
     grâce: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans
     l'art de la parole!

     LE CHŒUR.

     Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus
     souvent que la tienne devant le peuple.

     STREPSIADE.

     Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir
     chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.

     LE CHŒUR.

     Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi
     bravement à nos ministres[76].

     STREPSIADE.

     Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à
     reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont
     ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me
     livre à eux, corps et âme: les coups, la faim, la soif, le chaud,
     le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau,
     pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la
     réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent,
     effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein
     de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple
     comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur,
     blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les
     titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils
     me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils
     fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!

Comment ne pas recevoir aussitôt un néophyte si fervent? Socrate lui
fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.

     SOCRATE.

     Voyons. As-tu de la mémoire?

     STREPSIADE.

     Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois,
     hélas! je n'en ai pas du tout[77].

     SOCRATE.

     As-tu de la facilité naturelle à parler?

     STREPSIADE.

     À parler, non; à filouter, oui.

Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'âne;
car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne
volonté: il oublie les tours les plus simples, sitôt qu'on les lui a
appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de
ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain,
Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer
par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique
que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette
pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes
les formes.

     STREPSIADE.

     Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que
     je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme
     un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et
     alors...

     SOCRATE.

     Qu'y gagnerais-tu?

     STREPSIADE.

     Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je
     n'aurais plus à payer d'intérêts.

     SOCRATE.

     Pourquoi cela?

     STREPSIADE.

     Parce que les intérêts se payent chaque mois.

Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille,
lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une
autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à
l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième
siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur de l'homme, par
la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire, un rond
inscrit dans un triangle ne le remplit pas.

Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit
ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées,
désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils,
de l'envoyer apprendre à sa place.

--«C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!

--Et tu ne sais pas t'en faire obéir?

--Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après
lui et l'amener ici, de gré ou de force!»

Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer
qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.

     PHIDIPPIDE.

     Et ton manteau, on te l'a donc volé?

     STREPSIADE.

     On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.

     PHIDIPPIDE.

     Et tes souliers, qu'en as-tu fait?

     STREPSIADE.

     Je les ai perdus _à ce qui était nécessaire_, comme disait
     Périclès.

C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses
fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli
et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier,
quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.

        *        *        *        *        *

Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son
père, à la fin, le prenant par la douceur: «Allons, viens avec moi,
obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans,
tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première
obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à
la fête de Jupiter.»

Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu
lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme,
mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté;
il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne
paraît pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait
bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il
tâche d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas
l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils,
moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.

Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a
pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa
servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: «Il n'y a
point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...»

Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: «Tu te
repentiras bientôt de ce que tu exiges!» Mot qui fait pressentir la
péripétie et le dénoûment,--comme le mot de la femme de Sganarelle, dans
l'exposition du _Médecin malgré lui_: «Je te pardonne, mais tu me le
paieras!» Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est
un chef-d'œuvre.

        *        *        *        *        *

Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau, toujours dans
son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour
la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire.
Strepsiade lui présente son fils:

«Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à
fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits
chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des
grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les
deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par
un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui
enseigner par tous les moyens.

     SOCRATE.

     Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir
     l'instruire.

     STREPSIADE.

     Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable
     de battre la vérité sur tous les points.

On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et
le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat:
ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement
la discussion morale et la fantaisie.

Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des
paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de
verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris,
Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. «C'est, dit-il, la
plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue.»

Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans
_Plutus_, que nous analyserons plus loin.

Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se
livrent un assaut.

     LE JUSTE.

     Tu es bien insolent!

     L'INJUSTE.

     Et toi bien ganache!...

Ils se disputent Phidippide. Le chœur s'interpose, selon sa coutume, et
ramène la querelle à des procédés réguliers. Par sa voix, se révèle ici
tout le dessein, toute la pensée d'Aristophane, soit dans cette pièce,
soit dans les autres: le passé opposé à l'avenir.

     Trêve de combats et d'injures! Mais exposez, toi, ce que tu
     enseignais aux hommes d'autrefois, et toi l'éducation nouvelle;
     afin qu'après vous avoir entendus contradictoirement, ce jeune
     homme choisisse.

     LE JUSTE.

     Je le veux bien.

     L'INJUSTE.

     Moi aussi.

     LE CHŒUR.

     Voyons, qui parlera le premier?

     L'INJUSTE.

     Lui, j'y consens; et, d'après ce qu'il aura dit, je le
     transpercerai d'expressions nouvelles et de pensées subtiles.
     Enfin, s'il ose encore souffler, je le piquerai au visage et aux
     yeux avec des traits comme des dards de guêpe! il n'en relèvera
     pas!

Le Juste commence donc et rappelle éloquemment quelle était l'éducation
des enfants d'Athènes qui devinrent les guerriers de Marathon. En ce
temps où la modestie régnait dans les mœurs, un jeune homme était une
statue de la Pudeur. Il se fortifiait dans les gymnases, au lieu de
s'amollir et de se corrompre dans les bains publics. Si Phidippide veut
suivre ces nobles exemples, il ira se promener à l'Académie, sous
l'ombrage des oliviers sacrés, la tête ceinte de joncs en fleur, avec un
sage ami de son âge; au sein d'un heureux loisir il respirera le parfum
des ifs et des pousses nouvelles du peuplier, goûtant les beaux jours du
printemps, lorsque le platane et l'ormeau confondent leurs murmures. Il
aura la poitrine robuste, le teint frais, les épaules larges, la langue
courte, et le reste de même. Il ne contredira pas son père, il ne le
traitera pas de radoteur, il ne reprochera pas son âge au vieillard qui
l'a nourri. Mais, s'il s'abandonne aux mœurs du jour, il aura bientôt le
teint pâle, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la langue
longue, et le reste de même. Il sera corrompu, subtil, bavard et
chicanier. L'Injuste lui fera trouver honnête ce qui est honteux,
honteux ce qui est honnête. Il se vautrera dans l'infamie.

     LE CHŒUR.

     O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la
     Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours!
     Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (_À l'Injuste_):
     Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours
     séduisants, tâche de trouver des raisons bien neuves, car ton
     adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources
     de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas
     faire rire à tes dépens.

     L'INJUSTE.

     Enfin!... J'étouffais d'impatience, tant je brûlais de le confondre
     par ma réplique!... Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est
     parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de
     contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors
     de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher?
     Écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont
     il est si fier!...

Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les
arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à
l'adresse des spectateurs.

Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs
amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où
Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant
Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le
jeune Phidippide.

Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen âge
entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même
temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages
nommés _Mundus, Caro_ et _Demonia_, et d'autre part les Vertus et les
Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.

        *        *        *        *        *

Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le
trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce
trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des
sophistes, peint son époque,--telle du moins qu'il la
voit,--c'est-à-dire seulement par les mauvais côtés.

Phidippide reste chez les sophistes, et profite des leçons de Socrate un
peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques
instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son
père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et
injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le
bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.

N'est-ce pas là un dénoûment d'un excellent comique et d'une parfaite
moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne
voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'œuvre
que le poëte eût mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est
préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente _la
jeunesse dorée_ de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et
corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans cœur.

Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et
les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la
colère lui donne de l'esprit, et, en les brûlant, il se moque d'eux; il
les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des
coups de bâton[80].

Ce dénoûment si animé, dans lequel toutes les qualités du poëte comique
éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du
pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux
coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de
succès.

Palissot a imité quelque chose de ce dénoûment dans sa comédie des
_Philosophes_, qui, par le dessein, ressemble aux _Nuées_, puisque
l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme
l'auteur des _Nuées_ attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et
rien de plus.

Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du
père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux
_Provinciales_.

Je crois les _Provinciales_ exemptes de venin, mais pas toujours de
jésuitisme, tout en abîmant les Jésuites.

La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle
l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles _Petites
Lettres_, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé
les plats d'étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres
les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par
leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.

        *        *        *        *        *

Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.

Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de
poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui
déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même
temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique
elle-même, qui venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il
symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la
nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie
philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que
les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la
sophistique: cette confusion est des plus injustes.

Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est
Socrate! c'est lui que le poëte appelle le pontife des niaiseries
subtiles!

Quoi! Socrate, ce grand esprit et ce grand cœur? Socrate, le maître du
divin Platon! Socrate, qui n'est pas seulement un théoricien, faisant de
la philosophie comme d'autres font de l'art pour l'art, sans aucun but
d'utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paroles!
Socrate qui, au siége de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant
pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a
toute la fermeté du stoïcien sans en avoir la morgue! Socrate qui, à
Délion, couvre la retraite de l'armée athénienne, sauve la vie à ses
disciples Xénophon et Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du
combat, qu'il eût pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héroïque comme
sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la
sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n'avaient pas
enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la
Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait
avec vénération et avec amour: «On ne trouverait personne, soit chez les
anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de
ses discours, de son originalité!» Socrate, qui passa toute sa vie à
combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime,
pour les avoir convaincus d'ignorance et de mauvaise foi, comme le
Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d'hypocrite!
Socrate, dont la mort divine a mérité d'être appelée l'apothéose de la
philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d'accord cette
fois, ont proclamé _martyr de l'unité de Dieu_! est-ce bien l'homme
qu'on traduisit sur le théâtre, et qu'on livra à la risée et à la haine
de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de
ces charlatans éhontés qu'il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa
mort? Est-ce bien lui qu'on ose accuser, non-seulement de niaiserie,
mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?

Voilà ce qui étonne, ce qui confond!

Comment justifier le poëte et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à
propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la
comédie des _Nuées_, lors de la première représentation, n'eut pas de
succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans
doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles
le poëte s'était laissé entraîner contre le philosophe populaire, et
cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite.
C'est Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec
plusieurs autres parties, constate l'insuccès de la première
représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s'explique
par la faiblesse de la pièce telle qu'elle était d'abord.

Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette
question: Comment Aristophane, aussi bien qu'Eupolis et Amipsias,
osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate?
Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne
firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations
énergiques et efficaces?

C'est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des
minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public
de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer _la Foire aux idées_,
où l'on voyait,--outre le travestissement odieux de Proudhon, l'éminent
publiciste,--une autre turpitude digne de la première: un représentant
des colonies ridiculisé parce qu'il était nègre!

Par quelle inconséquence, un public français naturellement ennemi de la
traite des noirs et de l'esclavage, souffrait-il qu'on blessât ainsi
l'égalité, le bon sens, la justice?--Par la même inconséquence,
apparemment, qui fait qu'aux États-Unis, où l'abolition de l'esclavage
vient d'être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne
permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L'humanité
n'est pas tout d'une pièce: elle est inconséquente à chaque instant.
C'est à cette condition peut-être qu'elle continue d'exister: la logique
pure la tuerait.

Nous aurons à faire valoir la même raison, à propos du travestissement
des dieux eux-mêmes sur le théâtre. Le peuple, qui faisait mourir
Socrate sous prétexte d'irréligion, souffrait bien qu'un poëte comique
mît sur la scène la caricature de tel ou tel dieu qu'on adorait à
d'autres heures.--Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde
actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d'inconséquence
analogues.--«Patraque d'humanité!» disait le père de notre Balzac.

        *        *        *        *        *

«Comme comédie, dit M. Grote, les _Nuées_ ont le second rang seulement
après les _Chevaliers_; comme portrait de Socrate, ce n'est guère qu'une
pure imagination; ce n'est pas même une caricature, c'est un personnage
totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits
isolés de ressemblance: les pieds nus et la subtilité d'argumentation
appartiennent à tous deux; mais l'ensemble du portrait est tel que, s'il
portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer à Socrate,
que nous connaissons bien d'après d'autres sources.»

        *        *        *        *        *

Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si
surprenants et si déplorables. Voici ce qu'on peut dire encore:

Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs
armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il
usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à
bout de ses adversaires et les réduire à l'absurde par tous les moyens.
Il lui en coûta cher d'avoir pris leurs allures: on le confondit avec
eux, comme ce héros grec de l'_Iliade_ que son ardeur emporte à travers
la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l'on prend pour un Troyen.
Socrate disant et répétant partout: «Je ne sais qu'une chose, c'est que
je ne sais rien,» semblait afficher, lui aussi, le scepticisme de
Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait
donner lieu, ou des prétextes qu'il pouvait fournir contre lui. Ce
procédé du _doute méthodique_, que Descartes devait employer pour son
usage particulier, Socrate en usait partout en public. Comment savoir si
ce n'était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son _ironie_
réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les
remplaçait pas toujours. Cet homme d'une foi si profonde, d'un
spiritualisme si vif et si fécond, avait l'air peut-être de ne croire à
rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il
paraissait n'avoir, en fin de compte, qu'un dogmatisme virtuel et un
scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns,
aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu'il combattait;
et, si la malveillance s'en mêlait, il pouvait être donné pour l'un
d'entre eux.

Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de
s'attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément
en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves cœurs qui
marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature.
Les gens qui ne peuvent se passer de telle ou telle croyance officielle
n'admettent pas volontiers que les autres s'en passent. Intolérants par
charité, cela s'est vu: hors de l'Église, point de salut!...

Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous
soyez, sinon _catholique_, du moins _protestant_; à grand'peine
toléreront-ils _israélite_; mais _musulman_, leur serait en horreur;
quant à _bouddhiste_, ils ne comprendraient plus. Eh bien! si vous leur
dites que vous n'êtes ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni
musulman, ni bouddhiste, ni d'aucune religion positive quelconque, et
que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un
être immoral, sans foi ni loi, un être dangereux, funeste, qu'il faut
mettre au ban de la société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral
en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne
à un culte reconnu; autrement, vous n'êtes pas admis à vivre, et vous
êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple
très-libéral.

Ils oublient cette belle pensée d'un de nos philosophes français du
dix-huitième siècle: «Toutes les religions positives sont des sectes de
la religion naturelle.»

Or l'esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd'hui
encore, prêche l'Évangile à coups de canon, sous prétexte de civiliser
les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, à la
condition toutefois qu'il y ait un culte reconnu; mais on n'en veut pas
pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.

Si les mots _dévot_ et _bigot_ sont des expressions modernes, la chose
est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l'imprudence de
donner prise à la race dévote et bigote d'Athènes, et ne chercha pas à
se défendre: ce fut là ce qui le perdit.

        *        *        *        *        *

D'ailleurs,--analysons encore un sujet si complexe et si subtil,
essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les
poëtes comiques à l'égard du grand philosophe, et acceptée jusqu'à un
certain point par le public.

Certes, c'était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socrate le plus
_sage_ des hommes. Mais ce mot même, sage, _sophos_, voulait dire tant
de choses! Il était presque le même que _sophiste_; il signifiait sage,
mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s'appliquait à un
orateur, à un poëte, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, qui
fut le premier des sophistes, s'appelle, dans Sophocle, _la vierge
sage_. Les deux choses et les deux mots, _sophos_ et _sophistes_, se
ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de
_sophiste_ n'était pas d'abord chez les Athéniens une qualification
injurieuse, non plus que le nom de _précieuse_ chez les Français du
dix-septième siècle, avant que les précieuses ridicules eussent imité,
contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc,
dans la bonne acception du mot, un _sophiste_ autant qu'un _sage_. Solon
et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.

Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique
plutôt que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux
prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les
confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à
Athènes.

Et puis les poëtes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de
sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la
figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce
philosophe flâneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les
coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits,
de ce «sage-homme[82],» fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez
épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du
bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans
les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et
des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait
l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de
parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la
vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient
déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des
poëtes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour
en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification
arbitraire d'une classe entière.

Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses
contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre.
Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont
peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de
canoniser: «Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un
saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.»

Les poëtes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans
discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard
Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard
et de séditieux.

Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que
Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme
des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans
son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les
rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns
d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis
sur le théâtre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément
tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune
pour la comédie.

Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des
interlocuteurs de ce maître vénéré: «Socrate ressemble tout-à-fait à ces
Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les
artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans
l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés,
on trouve des statues de divinités?» Eh bien! Aristophane ne vit ou ne
voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou,
s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur
morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son
invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour
présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si
abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein.
Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons
aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.

De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans _les Chevaliers_,
Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le
nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.

Dès sa première pièce, intitulée: les _Daitaliens_, ou _les Banqueteurs_
(comme nous dirions: _les Viveurs_), donnée sous le nom de Callistrate
ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. «Les _Banqueteurs_,
qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table
qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le
culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant
en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre
et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux
jeunes gens, le vertueux σώψρων et le mauvais sujet καταπύγων. Le mauvais
sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme
dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la
chicane,--évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de
retors;--partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef
de la jeunesse dorée d'Athènes.--Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet
essai, il l'exécuta dans _les Nuées_, quand il fut arrivé à sa
maturité[83].»

Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: _les
Tagénistes_ (ou _Faiseurs de crêpes_?), où il traduisit sur la scène le
fameux sophiste Prodicos.

Un autre poëte comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec
le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.

Mais, supposé qu'il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues
ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un
philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.

Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun
individu quelconque. La comédie _ancienne_, à la vérité, s'arrogeait ce
prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il
faut le reconnaître, qu'une injustice et une violence.

En principe, la comédie _ad hominem_ est mauvaise, parce que, traduisant
sur le théâtre, non les vices ou les travers, ou les caractères
généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la
liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur
la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre
lui. Car il serait absurde de dire: «Je fais une comédie contre vous,
faites-en une contre moi!» Ce serait l'histoire de l'homme qui,
précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les
juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se
jetant aussi du haut des tours.--Ces violences alternées fussent-elles
possibles, seraient un retour à la barbarie.

Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée,
nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.--Eh bien,
non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le
droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Cela dépasse les
limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de
fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.

Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théâtre,
fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes
accusations, et condamné à boire la ciguë.

En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun
dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas
qu'on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à
la religion de l'État; la comédie des _Nuées_ n'avait pas le dessein
d'ôter à Socrate l'honneur et la vie.

Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poëte, ici, a
outre-passé les licences de la comédie _ancienne_ elle-même. Exposer sur
la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore!
c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme
paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de
certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à
la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie _ancienne_ en
donnât la licence au poëte, l'honnêteté le lui défendait.

Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas
lui-même?... puisque c'est un Socrate de fantaisie?...--Eh! quoi?
n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du
véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête,
odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'œuvre à ce prix.

Ce qu'il y a de plus perfide et de plus traître, c'est que, dans maint
passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et
passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion.
Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son
père, le poëte mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou
deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de
corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour
l'homme même qui est châtié et qui se trouve ainsi allégé de sa
faute?--Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des
peines: il se les figurait comme devant être une purification du
coupable[84]. Avec quelle perfidie le poëte abuse d'une thèse
philosophique si morale et si judicieusement humaine!

Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la _correction_ de
son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la
battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer
la sienne.

Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple
très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme,
bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et
peut-être doit-on invoquer, d'une manière générale, cette circonstance
atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du poëte restera
assez grave encore.

        *        *        *        *        *

Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate,
comme le fait Élien, puisqu'il y eut entre la représentation des _Nuées_
et le jugement qui condamna le philosophe à boire la ciguë un intervalle
de vingt-trois ans,--il faut constater, toutefois, que les chefs
d'accusation sur lesquels s'appuie le jugement qui frappa ce juste, se
trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de
cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c'est dans
l'intention d'affaiblir les accusations d'Anytos, ramassées, dit-il,
dans une comédie. Toujours est-il qu'elles s'y trouvent, et que de là
elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.

Je conviendrai que, s'il était constant qu'Aristophane eût pu être
considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de
Socrate, Platon, sans doute, n'eût pas parlé aussi favorablement qu'il
l'a fait de l'homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son
maître chéri; il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble
et conversant amicalement dans son _Banquet_, peu d'années après la
représentation des _Nuées_; il y aurait eu là une inconvenance morale et
une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son cœur et
son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l'influence des _Nuées_
sur le procès fait à Socrate, pour n'avoir pas été instantanée, fut
nulle, il y a loin: nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans
que l'auteur eût pu le prévoir, prépara les esprits à l'accusation de
Socrate. Qu'est-ce, après tout, qu'un intervalle de vingt-trois ans?
Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830: est-ce que
nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l'une, soit dans
l'autre? Il semble que c'était hier. Vingt-trois années paraissent
longues, quand on les considère dans l'avenir; dans le passé, c'est un
éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d'Élien, du moins de
Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses
que nous-même avons essayé d'alléguer dans notre impartialité, nous ne
pardonnons pas à Aristophane d'avoir calomnié Socrate et préparé
involontairement des arguments pour sa condamnation.

À la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la
comédie des _Nuées_, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne
ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était
condamné d'avance: pouvait-on lui pardonner l'indépendance de son
langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d'oppression?
Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d'un parti
tout-puissant qui frappait l'incorruptible censeur de ses vices et de
ses crimes[85].

En public, en particulier, à l'armée, à la ville, sa conduite avait
toujours été celle d'un citoyen soumis aux lois, courageux et simple;
parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie
ordinaire. Un jour que le sort l'avait désigné pour présider l'assemblée
du peuple, la foule voulait porter un décret injuste: il s'y opposa en
s'appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d'une
multitude à qui nul autre n'aurait osé résister.

Quand sa patrie tomba sous la domination des Trente, si ces usurpateurs
de l'autorité lui commandaient quelque chose d'injuste, il n'obéissait
pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la
jeunesse, il ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui
prescrivaient d'aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme
qu'ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre,
n'étant pas légal, ne pouvait l'obliger. Au-dessus de la loi écrite, il
y a la loi non écrite.

Voyant qu'ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués
et qu'ils en forçaient d'autres à seconder leurs injustices, il avait
osé dire publiquement: «Je serais étonné que le gardien d'un troupeau,
qui en ferait disparaître une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne
voulût pas s'avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore
qu'un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns,
corrompe les autres, et n'avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est
un mauvais chef d'État.»

Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux
consciences moyennes, mais dont l'exemple maintient la justice sur la
terre.

Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à
compter avec une foule d'ennemis. «Le vieux parti aristocratique était
mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d'influence; les
démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique,
qui semblait vouloir l'établissement d'une oligarchie de sages; les
partisans du culte de l'État lui reprochaient d'abandonner les autels de
la patrie et d'introduire on ne savait quelle divinité nouvelle: il
parlait fréquemment de son «génie» ou «démon,» comme d'un inspirateur
secret et merveilleux qui lui traçait sa conduite et lui permettait de
diriger celle des autres. Il n'en fallait pas tant pour perdre un
citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle... Ses
ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs
disparates, ils l'accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux,
qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus
d'une fois percé à jour les intrigues d'ambition, Anytos, lui reprocha
d'avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le
sanguinaire Critias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon
droit. Socrate avait dit: «Je ne suis pas seulement citoyen d'Athènes,
mais citoyen du monde.» Cette parole ne devait-elle pas s'interpréter
comme un dédain de la patrie? De telles imputations, et quelques autres,
également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à
un procès criminel: une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé
qu'une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais
poëte, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme
corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de
soutenir l'accusation. Socrate refusa l'assistance d'un autre orateur,
l'habile Lysias, offrant d'écrire un plaidoyer que l'accusé aurait pu,
d'après la coutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été
calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il
comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une
amende, et, sur son refus de se reconnaître coupable en promettant de la
payer, on prononça contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce
jour-là au nombre de 556: quand ils eurent opiné, on trouva que 281
avaient prononcé contre l'accusé, 275 pour lui; la majorité était donc
seulement de 6 voix. Socrate pouvait aux termes de la loi, se condamner
lui-même à l'une de ces trois peines: la prison perpétuelle, l'exil ou
l'amende. Mais il demanda, ironiquement, d'être nourri, aux frais de
l'État dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu
de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de
nouveau et le condamnèrent à mort[86].»

Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus
précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal
des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs,
s'y refusa par cette raison, «qu'ayant toujours pratiqué la justice, il
devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une
vieillesse caduque.» Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois
griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'État,
introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se
rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite
antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa
condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia
point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit
d'Hermogène.

Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate
s'entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit: «Socrate,
ne devrais-tu pas songer à ta défense?--Quoi donc! tu ne vois pas que je
m'en suis occupé toute ma vie?--Comment cela?--En ne commettant jamais
d'injustice.»

Se voyant condamné, il dit: «Je n'irai point, parce que je meurs
injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour
moi, mais pour ceux qui me condamnent... Oui, j'en suis certain, et
l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je
n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant
gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir.»

Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il
était révolté de l'iniquité du jugement,--«Mon cher Apollodore, lui
répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la
main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»

        *        *        *        *        *

Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice
des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un
passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la
haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de
même.

Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les _Nuées_
sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du
supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur
chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs,
fut un martyr; et le poëte calomniateur ne pouvait pas dire en bonne
conscience: «Je me lave les mains du sang de ce juste.»

        *        *        *        *        *

Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer
cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance
atténuante. _Les Nuées_, représentées en 424 avant notre ère, sont la
seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.

Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses
vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci
nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les
deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre
la première avec la seconde, il ajoute: «Sa grande action, comme celle
de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque
Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard
Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant
de bon sens l'auteur des _Nuées_, Socrate en était venu enfin au bon
sens, dans sa vieillesse.» Cette explication ne manque pas de
vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.

Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci,
qu'il ne faut jamais perdre de vue:

Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir,
le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la
vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda,
calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait,
voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas
l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des
gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une
conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire
acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas
l'humanité.

Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie
et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au
progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque;
Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de
dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de
l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous
un scepticisme apparent.

Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche,
plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants
de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit
grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est
dans un cercle assez étroit.

Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand
elle est une révolution véritable: celle qui commençait alors devait
être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis
pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits
n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le
christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la
Révolution française. Cette première révolution qui s'accomplissait du
temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science,
en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation
des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la
physique détrôner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme
Boileau, «que c'est Dieu qui tonne.» Cette révolution renouvelait la
poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure
pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la
peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité
intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux
orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des
hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui
n'est qu'une seconde forme de l'égoïsme, en un sentiment plus élevé,
plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que
devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle
était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le
Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer
Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple,
comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de
l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en
paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait
répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre
à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours
subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir
dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que
Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique;
et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter
de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui
sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la
vraie vie éternelle.

Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par
conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand
ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses);
ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par
dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par
étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées.
Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant
que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires,
afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit
pas, à la vérité, qu'il broyait la ciguë que d'autres verseraient;
toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps
d'avance, à la mort de Socrate.

Et, en tout cas, il a calomnié le juste.

        *        *        *        *        *

C'est la destinée des grands cœurs, des âmes élevées, des esprits
étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la
fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des
natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soi-disant
légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou
tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une,
sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la
fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des
individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en
vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée
qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur
bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de
ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la
vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à
travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au
droit, à la science et à la liberté.

        *        *        *        *        *

Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés
à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en
distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais
est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,--quelques-uns
du moins,--calomniés dans la comédie des _Nuées_? Oui, certes! car ils
n'étaient pas tous mauvais. «Qu'il y eût, dit M. Grote, des hommes sans
principes et immoraux dans la classe des sophistes,--comme il y en a et
comme il y en eut toujours parmi les maîtres d'école, les professeurs,
les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,--c'est ce
dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons
déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer
condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels
d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si
l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé _le Choix d'Hercule_
fut l'œuvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de leçon.»

M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur _la Cité antique_, dit
de son côté, en parlant des sophistes: «C'étaient des hommes ardents à
combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre
tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions
de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et
discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'État et la
famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes
nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à
l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive
que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules
des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une
tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion,
ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils
n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez
fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit
Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la règle du
sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine,
et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition.
Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait
plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait
persuader les hommes et agir sur des volontés libres. À la connaissance
des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler,
la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la
tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.»

        *        *        *        *        *

Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d'esprit
ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il
fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout
propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le
patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont
faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans
le passé.

Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans
l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours,
sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant
de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait:
ή δμοίοσις τώ Θεώ. Et c'est ce qu'en langage moderne, on
nomme: _Perfectibilité_.

        *        *        *        *        *

Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse:
«Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les
finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,--cela
n'empêche point d'avoir de l'esprit;--c'est un homme qui ne connaît que
le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette
Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce
qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en
politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne
compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de
fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela
ne permet-il pas même de rester dans le vrai,--à moins qu'on ne vienne
contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?--Il
cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il
l'entend[87].»

        *        *        *        *        *

Le poëte, par sa comédie des _Nuées_, se flattait d'avoir pris un vol
nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du
concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas
Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le
jeune poëte en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au
public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est
cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue
jusqu'à nous[88].



LES GUÊPES.


Dans _les Guêpes_, comme dans _les Chevaliers_, le poëte s'attaque au
peuple. Les _Guêpes_, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire,
Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes
d'Athènes.

Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps,
ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de
trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel.
Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la
fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.--À ces six mille
jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs
politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez
comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à
plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires,
les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois
entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens
et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude
de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un
besoin, une manie du peuple tout entier.--Déjà, dans _les Chevaliers_,
le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les
procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans _les Nuées_, le
disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de
géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en
séance!»

Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane,
dans _les Guêpes_, l'attaque de front.

Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par
laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de
juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une
charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient
point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller
siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était
interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte,
il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la
famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les
pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la
place Héliée n'était plus nécessaire.

Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité,
qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les
démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui
seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des
tribunaux. Les citoyens, grâce au _triobole_, menèrent une vie presque
oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que
l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la
discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint
une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle
et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de
Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue,
préjudiciable à la république.

Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des _Chevaliers_,
entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous
vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô
peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va
au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux
Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards
Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes
dénonciations insensées, venez à mon secours!»

        *        *        *        *        *

Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote
diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces
dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus
importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye
aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient
passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient
les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est
pas nécessaire de supposer que tous les _dikastes_ (juges) fussent ou
vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le
fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant
partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule.
Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût
été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient
pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des
cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté.
Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en
ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant
antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion
habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces
corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant
à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye
régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en
effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au
point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les
dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,--et
c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait
tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui
remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne
fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui
exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»

Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères
d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si
brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal
met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles.
Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est
tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des _Grenouilles_,
Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage,
quelle puissance a pourtant le triobole!»

Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane
ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette
grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.

«Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des
_Guêpes_, si l'archonte supprimait le tribunal, comment
dînerions-nous?»--À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter!
répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»

En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une
industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui
flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa
femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger
et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le
triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les
démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au
peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.

Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution
si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie
des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le
reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces
dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés
qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

        *        *        *        *        *

Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente
non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient
leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple
tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de
sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers
et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de
sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui
marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces
terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit
belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

        *        *        *        *        *

C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a
réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie
des _Plaideurs_, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de
tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique
d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin;
Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre
entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure
nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face
d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le
personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de
Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus _les juges_, ce
sont _les plaideurs_.

Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les
juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste
tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.

        *        *        *        *        *

Le principal personnage de la comédie des _Guêpes_ est Philocléon,
c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de
trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous
Périclès.--Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de
Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane
lui-même.

À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans _les Chevaliers_),
ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison
de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour
l'empêcher d'aller juger.--Racine a imité cette exposition, que tout le
monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle
d'Aristophane:

     Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas
     le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en
     perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole
     vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de
     suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme
     celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle
     lune... Son coq l'ayant réveillé tard,--C'est, dit-il, que des
     accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!--À peine a-t-il soupé,
     qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal,
     avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la
     colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur
     ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins
     de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de
     manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa
     maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie;
     tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait
     que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis
     sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé
     de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui
     persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir:
     notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains
     et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations
     sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit
     qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne
     réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force
     une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le
     retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le
     laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les
     lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il
     enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon,
     comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de
     toute la cour, et nous faisons bonne garde.

En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi
avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez
naïf, font sentinelle, une broche à la main.

Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est
occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper
encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.

On le guette, il passe la tête par le tuyau.

«Qui vive?

--C'est la fumée!» répond le bonhomme,--qui est fou, mais qui n'est pas
bête.

On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la
fumée est forcée de rebrousser chemin.

«Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être
absous.»

Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger
le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche
quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la
nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à
sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du
bonhomme!

     BDÉLYCLÉON.

     Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?

     PHILOCLÉON.

     Pas comme moi!

     BDÉLYCLÉON.

     Non; mieux!

Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que
Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour
s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'_Odyssée_ dialoguée et
parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.

     BDÉLYCLÉON.

     Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance
     un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?

     XANTHIAS.

     Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!

     BDÉLYCLÉON.

     Qui? voyons donc!...

     XANTHIAS.

     C'est lui!

     BDÉLYCLÉON.

     Qui va là? qui vive?

     PHILOCLÉON.

     Personne.

     BDÉLYCLÉON.

     Personne? De quel pays?

     PHILOCLÉON.

     D'Escampette, en Ithaque.

     BDÉLYCLÉON.

     Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au
     plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un
     ânon qui tette!

     PHILOCLÉON.

     Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!

     BDÉLYCLÉON.

     Et quel sera le sujet du procès?

     PHILOCLÉON.

     L'ombre de l'âne[97].

        *        *        *        *        *

On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en
dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à
s'échapper par les gouttières.

     SOSIE.

     Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?

     XANTHIAS.

     Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.

     SOSIE.

     Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est
     glissé sous les tuiles du toit[98]!

Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires
fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails!
Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement!
Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la
traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût
séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer
quelque chose sur la scène française.

        *        *        *        *        *

Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes
elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des
lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux
commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y
rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les
font endêver.

     LE CHŒUR.

     Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons
     bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par
     quelque casse-cou.

     UN ENFANT.

     Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!

     LE CHŒUR (_c'est-à-dire_, LE CORYPHÉE).

     Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.

     L'ENFANT.

     Je la moucherai bien avec mes doigts!

     LE CHŒUR.

     Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce
     n'est pas toi qui as le mal de payer! (_Il lui donne un soufflet_.)

     L'ENFANT.

     Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous
     soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous
     resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des
     canards!

     LE CHŒUR.

     J'en sais châtier de plus grands que toi!... Bon! je crois que je
     marche dans un bourbier!... Je serai bien étonné si, d'ici à quatre
     jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à
     nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les
     biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et
     du vent.

        *        *        *        *        *

Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de
naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les
tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards:
circonstance favorable pour le poëte comique, qui s'amuse à faire la
caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est
un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres
selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le
dialogue avec l'enfant.

        *        *        *        *        *

En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de
ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers!

Ils insistent par un chœur spécial, qui arrive là comme le couplet dans
nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos
opéras-comiques.

Ce qu'on appelle _la parabase_ est plus étrange; nous y reviendrons plus
tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poëte explique aux
spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa
fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire
entendre raillerie:

     Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on
     les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous
     piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une
     étincelle... Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec
     étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que
     signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai
     son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique,
     seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les
     races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le
     Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de
     détruire nos ruches... Ah! comme on leur donna la chasse, dardant
     nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme
     des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les
     sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y
     a rien de plus redoutable que la guêpe attique... Regardez-nous
     bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les
     guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas
     d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous
     excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes:
     nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100],
     les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres
     à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête
     baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs
     alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les
     besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait
     vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus
     de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les
     fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux
     qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour
     la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas
     d'aiguillon ne touche point le triobole.»

J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se
trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière
l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.

        *        *        *        *        *

Philocléon, hélé par ses collègues, paraît à la fenêtre et leur apprend
qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le
changer «en comptoir aux suffrages!»

     LE CHŒUR.

     Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.

     PHILOCLÉON.

     C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la
     voix.

     LE CHŒUR.

     Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir
     par cette conduite?

     PHILOCLÉON.

     Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je
     condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je
     ne veux point[105]!

        *        *        *        *        *

Le chœur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se
met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de
descendre par une corde.--Mais, si ses gardiens allaient s'en
apercevoir, retirer la corde et le repêcher!

--«Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te
retenir!--Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur,
emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le
tribunal!»

        *        *        *        *        *

Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en
scène très-amusante, et d'une verve intarissable?

Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin,
voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par
les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard
cerf-volant, pour le forcer de remonter.

Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon:
avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent
sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les
yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des bâtons
d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.

     LE CHŒUR DES GUÊPES.

     Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de
     vie! (_À Bdélycléon_:) Tu aspires à la tyrannie!

        *        *        *        *        *

C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone
dans cette jalouse démocratie.

        *        *        *        *        *

     BDÉLYCLÉON.

     Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire
     en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu
     parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus
     commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché.
     Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand
     de sardines, qui est à côté, dit aussitôt: «Voilà un homme dont la
     cuisine sent la tyrannie!» Qu'un autre demande par-dessus le marché
     un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de
     légumes le regardant de côté lui dit: «Hum! tu demandes de la
     ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu
     qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements?»

        *        *        *        *        *

Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce,
au lieu de ce rude et triste métier de juge.

     PHILOCLÉON.

     Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu
     me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à
     l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!

     BDÉLYCLÉON.

     C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à
     m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.

     PHILOCLÉON.

     Je m'abuse quand je rends la justice?

     BDÉLYCLÉON.

     Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu
     es leur esclave, sans t'en douter.

     PHILOCLÉON.

     Esclave? moi, qui commande à tous?

     BDÉLYCLÉON.

     Tu crois commander, mais tu obéis!...

Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique,
et dans laquelle le poëte déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.

Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale,
largement développée, où la question, soit générale, soit particulière,
qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt
directement et au nom du poëte, s'exprimant par la bouche du coryphée
dans cette partie du chœur qu'on nomme la parabase, tantôt indirectement
par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de
Dicéopolis et des _Acharnéens_; celle de Cléon et des _Chevaliers_;
celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans _Plutus_; celle du Juste et de
l'Injuste dans _les Nuées_; celle d'Eschyle et d'Euripide dans _les
Grenouilles_; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De
sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'œil, à
cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une
logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur
facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une
même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là,
précisément, une des conditions de l'art?

Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que
l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour,
moyennant salaire, est ridicule et funeste. «Entreprise hardie et
difficile, supérieure peut-être aux forces d'un poëte comique, comme il
le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une
maladie invétérée dans un État.»

Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté.
Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux
qu'il soit! «Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les
plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais,
on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics;
avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: «Ô
père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as
pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans
l'approvisionnement des troupes!» Eh bien! celui qui parle ainsi ne se
douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première
fois.»

Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et
toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poëte
entremêle habilement à cette description la satire des mœurs
contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les
spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité
malicieuse.

Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a
encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la
maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille «qui
l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa
langue[108].» On le dorlote, on le gâte, on l'empâte, on le régale de
toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille
avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à
celle du roi des dieux: «On parle du juge comme de Jupiter! notre
assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le
tribunal fait gronder son tonnerre!...»

L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le poëte, pour
l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.--Shakespeare, avec
une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce,
selon le moment, la prose ou les vers.

Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se
gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue
Philocléon.

     Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant
     d'éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi
     je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les
     îles Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!

     BDÉLYCLÉON.

     Comme il se pâme d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je
     te ferai voir les étrivières!

Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane
réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le cœur même de la pièce
et de la discussion sociale qu'elle contient.

Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste
civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus
publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les
miettes.

En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3
oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;

La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;

La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;

Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;

Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.

La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de
200: or, ils n'en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le
dixième.

Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même
l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les
chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part
de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque
chose,--comme Aristophane montre ce qu'il reçoit.

S'il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit
Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: «Jamais je ne
trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!»
Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par
ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils
extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: «Payez,
ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!» Toi, tu te
contentes de ronger les restes de ta royauté... N'est-ce pas la pire des
servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et
leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les
trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de
dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!»

Philocléon, aussi naïf que le paraît d'abord le bonhomme Dèmos dans _les
Chevaliers_,--puisque c'est le même personnage sous un autre
nom,--exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: «Est-ce ainsi
qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui
me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!»

Alors le poëte, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups
et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans
_les Chevaliers_ et dans _Plutus_, sans quitter le ton familier, il
s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers
anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:

     Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la
     Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore
     te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne
     pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la
     raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au
     moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu
     t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer
     le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille
     villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir
     vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices,
     mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs,
     goûteront tous les biens que mérite une terre telle que la nôtre et
     le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux
     mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui
     qui vous paye!

Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se
percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un
accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine,
soit l'_Ajax_ de Sophocle, soit l'_Andromaque_ d'Euripide: «Hélas! ma
main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma
vigueur?» à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de
Gormas:

Ô Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!

Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre
Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il
accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique
et familière,--comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose,
lui aussi, les budgets.

     Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et,
     pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous
     donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux
     d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant
     que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par
     chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je
     voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces
     emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder
     tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

Le chœur des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour
achever de décider Philocléon.

Le chœur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit
dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun,
exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle «le spectateur
idéal,» c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique
désintéressée et flottante.

Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on
appelle _la claque_, et qui est chargée d'exprimer, mais plutôt au point
de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des
spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance
par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou
d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos
enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première
représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle connaît fort
bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale
actrice, ou bien, selon la formule: _Tous, tous, tous_! La claque est
l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait
partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la
simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.

Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le chœur des
tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de
religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la
danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les
formes les plus belles; bref, ce «spectateur idéal» se produisait et se
manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de
l'art et de l'idéalité.

Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu'il fût souvent par son
costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la
hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.

En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons
ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d'assister aux
débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de
chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin
l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons
meilleures, le chœur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait
d'emporter la balance de ce côté-là.

Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus
héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique, se décidait.
Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans
la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des _héros_,
le chœur ne se compose que d'_hommes_. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes
ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les
majorités.

        *        *        *        *        *

Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à
dire:

«Combien est sage cette maxime, _Avant d'avoir entendu les deux parties,
ne jugez pas_! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup
l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (_À
Philocléon_:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais
comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop
indomptable. Plût au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me fît
de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te
protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les
sans hésiter.»

Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point
encore.--«Demande-moi tout, dit-il, hors une seule
chose!--Laquelle?--Que je cesse de juger. Avant que j'y consente,
j'aurai comparu devant Pluton!» Racine traduit, ou à peu près, la suite:

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Si pour vous sans juger la vie est un supplice,
     Si vous êtes pressé de rendre la justice,
     Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:
     Exercez le talent et jugez parmi nous.

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     Ne raillons point ici de la magistrature:
     Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
     Et juge du civil comme du criminel.
     Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.
     Tout vous sera, chez vous, matière de sentences:
     Un valet manque-t-il de rendre un verre net?
     Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
     Et mes vacations, qui les paira? Personne?

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     Il parle, ce me semble, assez pertinemment.

Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que
Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer
quelques-uns, pour faire connaître le plus complètement possible, dans
cette fidèle réduction, le poëte des fêtes de Bacchus.

     BDÉLYCLÉON.

     Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l'eau: on va
     l'accrocher près de toi à ce clou.

     PHILOCLÉON.

     C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard
     pour prévenir les rétentions.

En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs
fois du vase.--Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de
joie.

     BDÉLYCLÉON.

     Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu
     veux prendre quelque chose.

     PHILOCLÉON.

     Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je
     toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter
     mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là
     près de moi?

     BDÉLYCLÉON.

     Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en
     chantant de là-haut.

Ainsi tout est disposé pour le mieux.

Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un
fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le
général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé
pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à
entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de
portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de
Racine. La pièce des _Plaideurs_ ne tourne en ridicule que les travers
littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en
scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.

L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'Épinay,
parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et
exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la
fiction du poëte grec, quelque fantastique qu'elle puisse paraître dans
sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.

        *        *        *        *        *

C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que
le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout
un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, _Labès_, est tiré du verbe
grec qui signifie _prendre_, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de
Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur
comique quelque jeu de mots analogue.

Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau
de Pylos dans la comédie des _Chevaliers_; mais le fromage tient plus de
place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier
de la pièce.

Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien
maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et
son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici
comment il s'en explique dans sa Préface:

«Quand je lus _les Guêpes_ d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en
dusse faire _les Plaideurs_. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup,
et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire
part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens,
à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de
plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et
les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la
gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein,
et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre
théâtre un échantillon d'Aristophane... Si j'appréhende quelque chose,
c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le
procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis
Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des
spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que
c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient
ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je
trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du
vraisemblable.»

        *        *        *        *        *

Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour
accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux:
_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--Vous vous rappelez
les petites truies, dans _les Acharnéens_: Coï, coï!--Coï, coï!--La
tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces
onomatopées bizarres: les _Euménides_ d'Eschyle ronflent, et leurs
ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus
grandioses et de la poésie la plus sublime.

C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique,
moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses
fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de
Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre
français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort
incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le
théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils
ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées
à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne
connurent, non plus, les mille timidités du _goût_ français, ennemi de
l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la
petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de
Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.

        *        *        *        *        *

Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule
chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un
barreau, vite un barreau!--«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira
Brid'oison.--On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui
sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi
l'espère du moins l'impatient vieillard.

     PHILOCLÉON.

     Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.

     BDÉLYCLÉON.

     Attends, que je t'apporte tablettes et poinçon.

     PHILOCLÉON.

     Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je brûle de
     tracer ma raie!

     BDÉLYCLÉON, _lui donnant les tablettes et le poinçon_.

     Tiens.

     PHILOCLÉON.

     Appelle la cause.

     BDÉLYCLÉON.

     J'y suis.

     PHILOCLÉON.

     Qu'est-ce d'abord que celui-ci?

     BDÉLYCLÉON.

     Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!

     PHILOCLÉON.

     Eh bien! où cours-tu donc?

     BDÉLYCLÉON.

     Chercher les urnes!

     PHILOCLÉON.

     Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!

     BDÉLYCLÉON.

     Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;--pardon!
     excepté la clepsydre!

     PHILOCLÉON.

     Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?

     BDÉLYCLÉON.

     On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont
     observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches
     de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons
     les dieux.

     LE CHŒUR.

     Et nous, en leur offrant des libations et des actions de grâces,
     nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos
     querelles.

     BDÉLYCLÉON.

     Oui, faites entendre des paroles favorables.

     LE CHŒUR.

     Ô Phœbos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à
     l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous
     de nos erreurs, ô Péan secourable!

     BDÉLYCLÉON.

     Ô puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule,
     Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre
     pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il
     est aussi dur que le fer; son cœur est comme un vin aigri; verses-y
     un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il
     s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse
     attendrir aux prières! Calme son âpre humeur; arrache les orties de
     son âme irritée!

     LE CHŒUR.

     Nos chants et nos vœux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles
     fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos cœurs, parce que
     nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens
     d'aujourd'hui.

N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage
que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poëte, fort de
sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend
publiquement à lui-même.

        *        *        *        *        *

Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux,
intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques,
avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit
légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?

        *        *        *        *        *

Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi
par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais
tour.

On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

Bdélycléon se charge du rôle de l'avocat, et commence son plaidoyer:

     Juges! C'est une tâche difficile de prendre la défense d'un chien
     en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai
     cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.

     PHILOCLÉON.

     C'est un voleur et un conspirateur!

     BDÉLYCLÉON.

     C'est le meilleur de tous les chiens!...

Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se
souvenir, en laissant de côté ce qui, dans le poëte athénien, continue
l'allusion politique; par exemple ceci:

     BDÉLYCLÉON.

     Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et
     clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux
     soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?--Entends-tu? il dit qu'il
     l'a fait.

     PHILOCLÉON.

     Il ment, par Jupiter! il ment!...

Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le
défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique,
que Racine a imitée:

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Venez, famille désolée;
     Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins;
     Venez faire parler vos esprits enfantins!
     Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère:
     Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père,
     Notre père, par qui nous fûmes engendrés,
     Notre père, qui nous...

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     Tirez, tirez, tirez!

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Notre père, messieurs...

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     Tirez donc!... Quels vacarmes!...
     Ils ont pissé partout!

     BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

     Monsieur, voyez nos larmes!

     PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

     Ouf! je me sens déjà pris de compassion!
     Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!

Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque,
plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du
sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'hôpital, c'est qu'il
s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le
poêlon.

Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même:
«Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je
m'attendris!»

Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:

     Allons, ferme, mon cœur; point de faiblesse humaine!

Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.

Mais, dans son trouble, il ne s'aperçoit pas du stratagème de
Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte
l'accusé croyant le condamner.

Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:

     BDÉLYCLÉON.

     Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?

     PHILOCLÉON.

     Ah! là là! De l'eau!

     BDÉLYCLÉON.

     Reprends tes sens.

     PHILOCLÉON.

     Dis-moi? est-il absous vraiment?

     BDÉLYCLÉON.

     Oui, certes!

     PHILOCLÉON.

     Ah! je suis mort!

     BDÉLYCLÉON.

     Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

     PHILOCLÉON.

     Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que
     devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je
     l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!

Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a
faites, d'une vie douce, large et heureuse.

Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires,
qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins
de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du
jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles
manières.--C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à
cœur-joie, aux scènes du _Bourgeois Gentilhomme_ avec son tailleur, et
aussi à celles du _Malade imaginaire_, lorsqu'il se laisse si facilement
transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin.--Tous les
détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette
scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on
appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits
charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son
_Vieillard écolier_;--quelque chose comme notre _Ci-devant jeune homme_.

Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de _fashion_
qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient,
comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le
premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser
l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

Il devient donc «buveur très-illustre et débauché très-précieux.» Il a
tout-à-coup «le triple talent, de boire, de battre, et d'être un
vert-galant.»

Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: «Ô
tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour
protéger vos côtes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui
met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de
bâton!»

     LE CHŒUR.

     Qu'est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se
     laisse battre.

     XANTHIAS.

     Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et
     le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos,
     Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent
     fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons
     morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne
     régalé d'orge, et à me battre de tout son cœur, en s'écriant:
     «Esclave! esclave!...» Il insultait chacun à tour de rôle, avec les
     plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus.
     Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce côté, en frappant
     tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en
     chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.

On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme
Dicéopolis à la fin de la comédie des _Acharnéens_. Il l'appelle son
«joli petit hanneton...»

En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces
gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté
populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement
une habitude, c'est le dénoûment obligé de la comédie _ancienne_, une
nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

Le poëte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils
une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et
de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appât dont il se
sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.

Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de
Phrynichos, et par un _cordax_ des plus vifs. Ce ballet final,
nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus:
il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.

Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des _Nuées_
et celle des _Guêpes_ se font pendant l'une à l'autre, et que les deux
pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est
le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est
le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un _beau_ du jour,
ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.



LES FEMMES A L'ASSEMBLÉE.


Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose
très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,--le mariage, la
famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité
des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des
femmes,--s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les
traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la
bouffonnerie.

Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement,
rêvé par les uns, pratiqué par les autres:--pratiqué dans les
républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas
et Platon, dans la _République_ idéale dont chacun d'eux avait tracé le
plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des
croyances orientales.

Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute
constituée:--de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses
cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété,
collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des
prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.

Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges,
renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles,
et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les
obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.

Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme
bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal,
Platon,--pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous
est point parvenu,--divise, dans sa _République_, les citoyens en trois
castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves,
qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même
pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses.
Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes.
Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et
n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne
connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de
famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte
que la femme est égale, à l'homme (_égale_, oui; mais non _identique_;
et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les
hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le
disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues
parmi les jeunes hommes nus.--Les enfants sont fils de l'État; ils sont
tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconnaître
le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée
d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent
justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa _Politique_, critique
rudement l'auteur de la _République_, et le réfute avec un bon sens
impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni
Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne
les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté
absolue.--Au reste, Platon lui-même, dans ses _Lois_, qui ne sont pas
une rétractation de la _République_, mais une sorte de transaction entre
l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la
communauté des femmes ni de la communauté des biens.

Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

        *        *        *        *        *

Les _Femmes à l'Assemblée_ ne sont pas sans analogie avec _Lysistrata_:
il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est
plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.

Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et
entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de
se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer
ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution
nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des
enfants,--et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des
affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie
d'Aristophane dépasse la _République_ de Platon.--Voilà le sujet de
cette comédie, amusante satire du communisme,--et nouveau
travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux _Chevaliers_,
aussi bien qu'à _Lysistrata_.

La pièce commence,--ainsi que la précédente, et comme un grand nombre
d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,--un peu avant
le lever du jour.

Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la
Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts
de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle
tient à la main, à la «complice de ses secrets plaisirs[116].»

Une femme arrive, puis une autre.--«Je t'ai bien entendue, dit celle-ci,
gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma
chère,--c'est un marin de Salamine,--ne m'a pas laissée en repos une
seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour
m'évader en prenant ses habits.»

Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se
joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des
barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés
qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à
s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées
d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien
ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.

Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont
apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

—-«Pendant les débats, malheureuse?--Sans doute! Entendrai-je moins
bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»

Ce sont les _tricoteuses_ de ce temps-là.

On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les
orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la
formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait
jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout
citoyen avait le droit de prendre la parole.

Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard
Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis
elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure
_par les deux déesses_, manière de jurer propre aux femmes.

Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui
ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes
qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie
le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui
règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à
administrer les finances publiques.--Déjà Lysistrata s'était servie de
cet argument.--Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont
conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour
mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux
sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de
Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme
autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles
reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des
gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur,
comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme
autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration,
n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront.
Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles
sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»

Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade
bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la
même comédie.--Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y
répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.

Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de
famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles,
mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe
de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune,
puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le
temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la
tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique.
Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être
offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères
de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin
de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me
résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures
éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais
exclue d'un droit que nous nommons _universel_[118].

M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le
droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait
la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.--Il y aurait plus
d'une objection à faire quant à ce second degré.--Pour le premier il n'y
en a aucune.

        *        *        *        *        *

Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le
discours de Praxagora.

Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se
termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le
texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses,
auxquelles le sujet ne prêtait que trop.

        *        *        *        *        *

Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et
je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais
aussi exacte que possible du théâtre d'Aristophane.

Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses
habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre
les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le
forçait de sortir avant le jour.

«Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les
endroits sont bons! Personne ne me verra faire.--Ah! malheureux, de
m'être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups!...--Certes, ce
n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du
logis!--Enfin, faisons toujours notre affaire.»

Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec
cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui
arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers,
plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des
vêtements laissés par la fugitive.

Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des
femmes travesties en hommes.

Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque
la déesse des accouchements difficiles.

Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y
passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais,
et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à
la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil
Évéon, «qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il
avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc,
semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le
gouvernement de la république. «C'est, a dit ce jeune orateur (vous
reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas
encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.» Sa proposition a été
appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la
chose a été votée d'emblée.

     BLÉPYROS.

     Votée?

     CHRÉMÈS.

     Oui.

     BLÉPYROS.

     On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?

     CHRÉMÈS.

     Comme tu dis.

     BLÉPYROS.

     Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?

     CHRÉMÈS.

     Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.

     BLÉPYROS.

     Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?

     CHRÉMÈS.

     Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu
     resteras au lit à péter à ton aise.

     BLÉPYROS.

     Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les
     rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à...

     CHRÉMÈS.

     À quoi?

     BLÉPYROS.

     À les caresser.

     CHRÉMÈS.

     Et alors, si nous ne pouvons pas...

     BLÉPYROS.

     J'ai peur qu'elles ne nous refusent à dîner.

     CHRÉMÈS.

     Eh bien! tâche de t'exécuter et de dîner.

Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son côté.

Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs
déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussitôt elles se
mettent à l'œuvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté
des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela
présenté très-plaisamment par le poëte comique. Le phalanstère lui-même
semble prévu:

     PRAXAGORA.

     Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se
     tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.

     BLÉPYROS.

     Et les repas, où les donnera-t-on?

     PRAXAGORA.

     Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de
     banquet.

     BLÉPYROS.

     Et la tribune, à quoi servira-t-elle?

     PRAXAGORA.

     À mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des
     enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des lâches
     qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.

     BLÉPYROS.

     Par Apollon! ce sera charmant...

     PRAXAGORA.

     Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de
     vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous,
     tu y trouveras une jolie fille.--Chez moi aussi, dira une autre du
     haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur;
     mais il faut d'abord coucher avec moi.--Et les hommes laids,
     surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: «Eh! l'ami,
     où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est
     aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les
     premiers admis...» Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien
     arrangé?

     BLÉPYROS.

     À merveille.

     PRAXAGORA.

     Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens
     qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique
     à la voix sonore. À moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le
     pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que
     dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.

     BLÉPYROS.

     Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?

     PRAXAGORA.

     Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.

     BLÉPYROS.

     Pourquoi?

     PRAXAGORA.

     Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes
     gens...

Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes,
parce que toutes les femmes le seront.

Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer
sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur
le nouvel état de choses des questions naïves contenant, sous forme
ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement
du livre II de sa _Politique_, n'en trouvera pas de meilleures pour
battre en brèche la cité idéale de Platon.

Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est
ébloui.--Lorsqu'elle a fini son discours:--Allons, dit-il, que je marche
tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est
le mari de notre générale!

C'est l'inverse de la chanson:


  Ah! que je suis fière
  D'être femme d'un militaire!
  Ah! que je suis fière
  Et comme, à son bras
  Je sais faire mes embarras!

Le chœur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est
malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes
devenues maîtresses et souveraines de la République à la suite de leur
coup d'État; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien
des malices.--De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet:
_le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;--la Reine Crinoline_,
etc.

        *        *        *        *        *

Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un,
simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République,
pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que
l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu'à
la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent
l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égoïsme... Le
citoyen-modèle allègue la loi.--Bah! dit l'autre, la loi! on la vote,
mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner,
non! ce n'est pas dans mes habitudes.

Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand
tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à
la broche, gâteaux, fruits, couronnes,--celui des deux bourgeois qui n'a
pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi
l'ordonne la loi!

     LE PREMIER CITOYEN.

     Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!

     LE DEUXIÈME CITOYEN.

     Eh! je vais au banquet!

     LE PREMIER CITOYEN.

     Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir
     contribué!

     LE DEUXIÈME CITOYEN.

     Mais je contribuerai!

     LE PREMIER CITOYEN.

     Quand cela?

     LE DEUXIÈME CITOYEN.

     Oh! je ne serai pas le dernier!

     LE PREMIER CITOYEN.

     Comment?

     LE DEUXIÈME CITOYEN.

     Il y en aura de moins pressés que moi!

     LE PREMIER CITOYEN.

     En attendant, tu vas dîner.

     LE DEUXIÈME CITOYEN.

     Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils
     peuvent à la chose publique.

Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.--Cette
scène n'est-elle pas de tous les temps?

        *        *        *        *        *

Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de
la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le
poëte met ensuite en action celle qui concerne la communauté des
femmes,--point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son
mari;--quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée
aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.

Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours
comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à
une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;--ce sont les
vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en
trois personnes.--La première vieille s'écrie:

Qu'il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes
filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes mûres pour connaître
l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me
posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!

LA JEUNE FILLE.

Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de
leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais
toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles,
amante de la mort!

La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: «Les femmes ont
décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la
posséder qu'après avoir satisfait une vieille.» _Dura lex, sed lex_! La
vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large,
du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle
vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!

En vain la belle fille vient en aide au garçon, et continue
d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: «Allons donc, vieille!
il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à Œdipe[121]!»

En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux
cuir.--S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans
celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que
Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!

     LA DEUXIÈME VIEILLE.

     C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!

     LA TROISIÈME VIEILLE.

     Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!

Et elle l'entraîne. L'autre tire de son côté. Le jeune homme, tiré à
trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est
que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable,
l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.

        *        *        *        *        *

La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à
laquelle on invite plaisamment les spectateurs: «Vieillards, jeunes gens
et enfants, le dîner est prêt pour tout le monde sans exception,... si
l'on s'en va chez soi.»

        *        *        *        *        *

Le poète, paraissant demander grâce pour son excessive
liberté--d'imagination, de paroles et d'actions,--ajoute, par la voix du
coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours
dramatique: «Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les
fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de
tous.»

Puis le chœur de femmes se sépare en deux demi-chœurs, qui bondissent,
poussant des cris de joie et de triomphe: «Courons nous mettre à table!
les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger!
Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!»

C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se
terminait la comédie.

        *        *        *        *        *

En résumé,--passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du
vin,--est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la
critique d'une utopie socialiste?

Encore avons-nous dû omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate
impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de
Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le
menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot;
mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés
ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en
donner l'idée:

     Lepadotemachoselachogaleo--
     Cranioleipsanodrimypotrimmato--
     Silphioprasomelitocatakechymeno--
     Kichlepicossyphophattoperistera--
     Lectryonoptenkephalokinclope--
     Leiolagôosiraiobaphétraganopterygôn.

Ouf!... Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur;
cela signifie à peu près:

«Huîtres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce
piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de
coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de
veau, ailes de volaille.»

Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être
Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'œuvre
de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la
composition du _Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst_. Formidable
couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une
guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute,
entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur
une coquille de saucisses et de saucissons fumés et rôtis sur le gril.
Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent
la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms
desquels nous renvoyons le lecteur au fameux _Kochbuch_, composé par un
professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de
boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève
magistralement assis sur une vaste croûte de pâté. Il est arrosé de haut
en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche
épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place
flambant sur la table.

Il y a aussi un Noël populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici
(Voir les _Chansons populaires des provinces_ de France, notices par
Champfleury, p. 41 et 42).

        *        *        *        *        *

En somme, la comédie des _Femmes à l'Assemblée_ nous fait voir une fois
de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse
atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contrôler par la
raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.



PLUTUS.


Plutus, en grec _Ploutos_, c'est à dire _Richesse_, mais Richesse au
masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur
Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor
chez les Latins.

Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce
que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il
était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des
richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard
aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un
vol rapide, et tenant une bourse à la main. À Athènes, la statue de la
Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la
Paix est la mère.

La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le
poëte, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la
communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche
de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle
de la répartition des richesses. «Ne semble-t-il pas,--dit Chrémyle, qui
est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,--ne semble-t-il
pas que tout soit extravagance ou plutôt démence dans le monde, à voir
le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils
ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont
misérables et meurent de faim.»

Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule
appartenant à la comédie _moyenne_, période de transition entre
l'_ancienne_ et la _nouvelle_[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui
appartienne à la comédie _nouvelle_.

Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au
fleuve de la Chèvre (_Ægos Potamos_), victoire qui mit fin à la guerre
du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le
gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie,
défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements
contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de
faire usage de la parabase. _Plutus_ avait été représenté pour la
première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt
ans après la première représentation, avec les changements
nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un
composé de ces deux éditions[125].

Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent
pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les
animer, on avait déjà réduit le chœur. À plus forte raison, lorsque la
constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la
démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait
quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et
habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime
démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les
élections, il en résulta que le chœur, cessant d'être soutenu par les
fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par
le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque
réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'âme
et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du
chœur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, _les
Femmes à l'Assemblée_, il n'y a plus de parabase[126]; dans _Plutus_,
repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni chœur lyrique; il y a
seulement quelques vers prononcés par le chœur, c'est-à-dire par le
coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est
marquée la place où le chœur proprement dit, le chœur lyrique, chantait
et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en
408; mais la place est vide, le chœur n'y est plus.

Ainsi périt la comédie _ancienne_. Et, chose singulière! elle périt
parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il
soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu
toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les
faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la
démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'_ancienne_
comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans
rétablir la liberté du théâtre.

Le poëte comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses
du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et
littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action;
c'est ce qu'on appelle la comédie _moyenne_, acheminement à la
_nouvelle_, qui entreprendra de peindre la vie privée, les mœurs
domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un
progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse
d'être un combat, une discussion partiale et brûlante, en même temps
qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une œuvre
littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la
littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et
sociale, et qu'elle commença de se prendre elle-même pour fin et pour
objet.

Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque
Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent
très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort
violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu
épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique
hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la
liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.

Horace, dans l'_Épître aux Pisons_, que l'on nomme communément _Art
poétique_, indique cette catastrophe en peu de mots: «À ces poëtes
(Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands
succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée
par une loi. La loi fut portée, et le chœur se tut honteusement, quand
il n'eut plus le pouvoir de nuire.»

Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est
celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes
fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des
choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent
d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule
_liturgie_[127], qui elle-même bientôt parut trop lourde à ceux que ne
stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui
causa la décadence du théâtre. Les corporations d'acteurs, en se
substituant à l'État, soutinrent seules, pendant quelque temps encore,
l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la
décadence[128].

        *        *        *        *        *

Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de _Plutus_. On ne
peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on
sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent,
plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le poëte comique s'évertue à
mériter encore ce titre par des œuvres d'un esprit fin et par des
allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.

Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins
lyrique dans _Plutus_ que dans les autres comédies d'Aristophane, en
revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que
fera voir l'analyse de la pièce.

Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la
fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les
sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il
a eu tort de rester honnête homme, et, puisque «pour lui, le carquois de
sa vie est épuisé,» s'il ne doit pas songer à faire de son fils un
coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être
celle du bonheur.

N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une
manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà
sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel
parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins
d'Acadèmos.

Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il
rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa
maison.

Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle
lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les
menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire
connaître.

     PLUTUS.

     Je suis Plutus.

     CARION.

     Toi, Plutus? en cet état misérable!

     PLUTUS.

     Oui.

     CHRÉMYLE.

     Quoi! lui-même?

     PLUTUS.

     Tout ce qu'il y a de plus lui-même!

     CHRÉMYLE.

     D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?

     PLUTUS.

     De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.

     CHRÉMYLE.

     Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?

     PLUTUS.

     C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le
     menaçai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux;
     alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconnaître,
     tant il est jaloux des gens de bien[131]!

     CHRÉMYLE.

     Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui
     l'honorent!

     PLUTUS.

     C'est vrai.

     CHRÉMYLE.

     Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?

     PLUTUS.

     Sans doute.

     CHRÉMYLE.

     Tu visiterais les bons?

     PLUTUS.

     Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!

     CHRÉMYLE.

     Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aperçois pas non
     plus!

Et il regarde les spectateurs.

Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il
consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la
colère de Jupiter.--«Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta
puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la
vue, fût-ce peu d'instants?» Et il le lui prouve par une série de
questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments,
pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se
maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses
et aux personnes du temps, que le poëte, habilement, entremêle aux
subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.

     CHRÉMYLE.

     Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et
     unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!

     CARION.

     À la guerre, la victoire est toujours du côté où tu fais pencher la
     balance[132].

     PLUTUS.

     Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?

     CHRÉMYLE.

     Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi.
     On se rassasie de tout le reste: d'amour,...

     CARION.

     De pain,

     CHRÉMYLE.

     De musique,

     CARION.

     De friandises,

     CHRÉMYLE.

     D'honneur,

     CARION.

     De gâteaux,

     CHRÉMYLE.

     De gloire,

     CARION.

     De figues,

     CHRÉMYLE.

     D'ambition,

     CARION.

     De bouillie,

     CHRÉMYLE.

     De pouvoir,

     CARION.

     De lentilles[133],

     CHRÉMYLE.

     Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on
     désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on
     en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!

Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en
bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses
voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la
pièce.

Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans
le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme
lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,--qui ne souffrira pas qu'on
essaye de la chasser de partout.--Ici vous sentez un peu l'abstraction.
Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait
songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.

La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme
on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que
rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies:
supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également,
personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du
commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de
forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de
fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de
blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de
Cérès,--si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»

Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail
attrayant;--réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans _la
papillonne_ du même système, autrement puissante que _la cabaliste_! Le
travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas
d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones,
comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes.
L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le
dévouement quotidien, obscur.

Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.

     CHRÉMYLE.

     Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.

     LA PAUVRETÉ.

     Où donc trouveras-tu des serviteurs?

     CHRÉMYLE.

     Nous en achèterons avec de l'argent.

     LA PAUVRETÉ.

     Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de
     l'argent?... Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes
     sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est
     aujourd'hui.

     CHRÉMYLE.

     Que ce présage retombe sur ta tête!

     LA PAUVRETÉ.

     Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni
     tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la
     toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en
     pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si
     l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au
     contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une
     maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler
     pour gagner sa vie[136].

     CHRÉMYLE.

     Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de
     l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des
     vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins,
     dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour
     crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit,
     qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de
     fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller,
     une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de
     mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége,
     un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau
     fendue; voilà les biens dont tu nous combles!

     LA PAUVRETÉ.

     Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu
     décris!

     CHRÉMYLE.

     Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?

     LA PAUVRETÉ

     Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est
     point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter
     sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail:
     point de superflu, mais le nécessaire!

     CHRÉMYLE.

     Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour
     ne pas laisser de quoi se faire enterrer!

     LA PAUVRETÉ.

     Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand
     tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus,
     rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont
     lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec
     moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.

     CHRÉMYLE.

     C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille
     de guêpes?

     LA PAUVRETÉ.

     Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec
     moi, et l'insolence avec Plutus.

     CHRÉMYLE.

     Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!

     BLEPSIDÈME.

     Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se
     cache?

     LA PAUVRETÉ.

     Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres,
     ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie;
     mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient
     plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à
     la démocratie.

     CHRÉMYLE.

     Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour
     cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me
     persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.

     LA PAUVRETÉ.

     Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des
     moqueries et des propos en l'air.

     CHRÉMYLE.

     Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?

     LA PAUVRETÉ.

     C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne
     fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est
     difficile de discerner ce qui est bon!

Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle,
bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même
tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit
en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.--Eh bien! tu reviendras
alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime
mieux être riche.»

Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a
raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais
elle ne le haussa davantage. Ni le père du _Menteur_ arrachant à son
indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de _Don Juan_
reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni
Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien
entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.

La conclusion de cette scène, c'est plus que le _fecunda virorum
Paupertas_[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la
condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale,
la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous
sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous
corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre
destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou
à l'_abétissement_ recommandé en propres termes par Pascal. Le travail
nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui
n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse
doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!

Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.

        *        *        *        *        *

Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue:
fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.

Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de
Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de
montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des
médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote
un peu scandalisée.

Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens.
Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute
fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement
d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à
coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me
meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».

        *        *        *        *        *

La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant
(c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et
d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une
révolution sociale sous forme comique.

     UN SYCOPHANTE.

     Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le
     rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!

     UN HOMME JUSTE.

     Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un
     coquin.

     CHRÉMYLE.

     Alors, par Jupiter! son malheur est justice!

     LE SYCOPHANTE.

     Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir
     tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!

     CHRÉMYLE.

     Qui donc ruine-t-il?

     LE SYCOPHANTE.

     Mais, moi d'abord!

     CHRÉMYLE.

     Tu étais sans doute un coquin et un voleur?

     LE SYCOPHANTE.

     C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est
     vous qui avez mon argent!

Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.

        *        *        *        *        *

Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un
beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche,
se moque d'elle.

     LA VIEILLE.

     Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à
     mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon côté, je ne
     lui refusais rien.

     CHRÉMYLE.

     Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?

     LA VIEILLE.

     Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tantôt
     c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des
     chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses
     sœurs, une petite robe pour sa mère; tantôt il avait besoin de
     quatre boisseaux de blé.

     CHRÉMYLE.

     En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!

     LA VIEILLE.

     Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien
     demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par
     moi lui rappelât sans cesse mon souvenir!

     CHRÉMYLE.

     Tendresse étonnante, en effet!


     LA VIEILLE.

     Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je
     lui avais envoyé ce gâteau et les autres friandises que tu vois sur
     cette assiette, en lui annonçant ma visite pour ce soir...

     CHRÉMYLE.

     Eh bien! qu'a t-il fait?

     LA VIEILLE.

     Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition
     que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait
     dire: «Les Milésiens furent braves autrefois[141]!»

     CHRÉMYLE.

     L'honnête garçon! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi;
     riche, il n'aime plus les lentilles!

     LA VIEILLE.

     Autrefois il venait chaque jour à ma porte!

     CHRÉMYLE.

     Pour voir si l'on t'enterrait?

     LA VIEILLE.

     Non, rien que pour entendre le son de ma voix.

     CHRÉMYLE.

     Et emporter quelque cadeau.

     LA VIEILLE.

     S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe,
     son petit canard!

     CHRÉMYLE.

     Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?

     LA VIEILLE.

     Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me
     regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la
     journée[142].

     CHRÉMYLE.

     C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]

     LA VIEILLE.

     Il me disait que j'avais les mains très-belles.

     CHRÉMYLE.

     Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!

     LA VIEILLE.

     Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.

     CHRÉMYLE.

     Quand tu lui versais du Thasos!

Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace:
il en fallait pour tous les goûts. Un théâtre, fait pour tout un peuple,
ne peut pas être aussi châtié, aussi pur, qu'un théâtre restreint, fait
seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des
choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.

Bien plus! le jeune homme paraît à son tour, et, non content
d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est
dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la
civilisation grecque de la nôtre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la
jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais
le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne
dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries
ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.

Après un chœur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrer
Mercure.

Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les
hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la
terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, hôte de Plutus.

«Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester
ici?

--On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.

--Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête?»

Hermès, déclamant un vers de tragédie:

La patrie est partout où l'on se trouve heureux!

Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et
voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans
intention que le poëte nous le fait voir, en ce temps de _ploutocratie_,
désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses
hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle
d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin
commenter.

        *        *        *        *        *

Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du maître de l'Olympe, et
se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En
d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant
la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.

De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire
appelle «des farces dignes de la foire Saint-Laurent?» car c'est ainsi
qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop
fidèle en ce point, se hâte de jurer _in verba magistri_. Au reste, le
grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux «un barbare?» Et
Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce
Shakespeare athénien: «C'est une manière de fou?»--Pourquoi Aristophane
aurait-il trouvé grâce devant ces Français entichés de leur pays et de
leur temps?

        *        *        *        *        *

Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a
mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré. _Timon_ est un
reflet de _Plutus_: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste
répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la
richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse,
Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.--Shakespeare, à
son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée: _Timon d'Athènes_.

        *        *        *        *        *

Les Aristophanes de nos jours ont refait le _Plutus_ de diverses
manières et sous différents titres: Bulwer, _l'Argent_; Alexandre Dumas
fils, _la Question d'Argent_; Balzac, _Mercadet_; etc.

George Sand, admirant _Plutus_ comme il convient, en a fait une
imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette
fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à
Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.

        *        *        *        *        *

Si cette comédie de _Plutus_ n'est pas une des plus vives entre celles
qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est
une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans
son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en
même temps que le poëte stigmatise la cupidité, l'égoïsme et les autres
vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut
rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose
consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un
temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a
portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe paraît long,
c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais
il est court dans le développement général de l'humanité.

Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car
ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands
poëtes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire
apprendre par cœur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie,
ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour
une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du
génie[146]!

_Plutus_ eut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde
fois, après une vingtaine d'années.

        *        *        *        *        *

La comédie _moyenne_ ne fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère
si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part,
que la gastronomie y jouait un rôle très-important; les curiosités
littéraires aussi, les _griphes_ par exemple.--Il faut donc nous
féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédie _moyenne_ épargné
par le temps soit justement un des plus nobles.

        *        *        *        *        *

Revenons à la comédie _ancienne_, pour ne la plus quitter.



III

COMÉDIES LITTÉRAIRES.


Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il
nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:

_Les Femmes aux fêtes de Cérès_,

_Les Grenouilles_,

_Les Oiseaux_.

De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, _les
Acharnéens_ et _les Chevaliers_, il y a deux comédies littéraires contre
Euripide, _les Femmes aux fêtes de Cérès_ et _les Grenouilles_, outre
une scène des _Acharnéens_, et un grand nombre de traits épars dans
toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, _Proagon
Lemniæ_, etc.

       *       *       *       *       *

On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des
_Acharnéens_, que nous avons mentionnée seulement.

On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant
le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller
emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de
mieux émouvoir l'Assemblée.

Il frappe à la porte du poëte. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir.
Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui
de sa femme, dit-on.

Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!

     DICÉOPOLIS.

     Holà! quelqu'un!

     CÉPHISOPHON.

     Qui est là?

     DICÉOPOLIS.

     Euripide est-il à la maison?

     CÉPHISOPHON.

     Il y est et il n'y est pas.

     DICÉOPOLIS.

     Comment peut-il y être et n'y être pas?

     CÉPHISOPHON.

     Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son
     esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon maître, perché
     en l'air, compose une tragédie.

La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: «Il y est et il n'y est pas,»
semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses
personnages; par exemple à Hippolyte: «La langue a juré, mais non pas le
cœur!» Ou bien «Phèdre, en n'étant pas sage (_par son amour_), a été
sage (_en m'accusant_); et moi, qui ai été sage (_par ma chasteté_), je
n'ai pas été sage (_en me laissant accuser_).--Corneille a des
subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur,
s'exprime ainsi:

   La moitié de ma vie (_mon amant_) a mis l'autre au tombeau,
        (_mon père_)
   Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
   Celle que je n'ai plus (_mon père_) sur celle qui me reste
        (_mon amant_).

Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et
s'écrie:

     O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si
     subtilement.--Appelle ton maître!

     CÉPHISOPHON.

     Impossible!

     DICÉOPOLIS.

     Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à
     frapper.--Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté
     personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle,
     c'est moi!

     EURIPIDE, _derrière le théâtre_.

     Je n'ai pas le temps.

     DICÉOPOLIS.

     Fais-toi rouler ici[147].

     EURIPIDE.

     Impossible.

     DICÉOPOLIS.

     Cependant...

     EURIPIDE.

     Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.

Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde,,
comme Socrate dans _les Nuées._

     DICÉOPOLIS.

     Euripide!

     EURIPIDE, _avec une emphase tragique_.

     Quel son a frappé mon oreille?

     DICÉOPOLIS.

     Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne
     m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te
     voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je
     ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!... Eh bien!
     je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de
     quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au chœur une longue
     tirade, et si je parle mal, je suis mort.

     EURIPIDE.

     Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux
     Œnée?

     DICÉOPOLIS.

     Non: pas celles, d'Œnée! celles d'un plus malheureux encore!

     EURIPIDE.

     Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?

     DICÉOPOLIS.

     Non, celles d'un autre encore plus infortuné!

     EURIPIDE.

     Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre
     Philoctète que tu veux dire?

     DICÉOPOLIS.

     Point; mais d'un bien plus pauvre encore!

     EURIPIDE.

     Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?

     DICÉOPOLIS.

     Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois
     boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.

     EURIPIDE.

     Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!

     DICÉOPOLIS.

     Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!

     EURIPIDE.

     Garçon, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de
     ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.

     CÉPHISOPHON, _à Dicéopolis_.

     Tiens, les voici!...

     DICÉOPOLIS, _étalant le manteau troué_.

     O Jupiter, dont l'œil perce tout, laisse-moi revêtir le costume de
     la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit
     bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut
     aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, «être ce que je suis, mais
     ne point le paraître[150].» Les spectateurs sauront bien qui je
     suis, mais le chœur sera assez bête pour l'ignorer, je
     l'entortillerai de mes sentences.

     EURIPIDE.

     Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton
     habile esprit.

     DICÉOPOLIS.

     «Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour
     Télèphe[151]!» Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais
     il me faut aussi un bâton de mendiant.

     EURIPIDE.

     Le voici. «Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!»

     DICÉOPOLIS.

     «Ah! mon âme! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],»
     quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons
     pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier,
     et dedans une lampe allumée.

     EURIPIDE.

     Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?

     DICÉOPOLIS.

     Rien; mais je veux l'avoir tout de même.

     EURIPIDE.

     Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!

     DICÉOPOLIS.

     Hélas!... Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin
     qu'à ta mère[154]!

     EURIPIDE.

     Hors d'ici, je te prie!

     DICÉOPOLIS.

     Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!

     EURIPIDE.

     Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?

     DICÉOPOLIS.

     «Ah! tu ignores le mal que tu me fais!» Mon bon Euripide chéri,
     plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.

     EURIPIDE.

     Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.

     DICÉOPOLIS.

     Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si
     je ne l'ai pas, je suis un homme mort. Écoute-moi, mon petit
     Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens
     plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!

     EURIPIDE.

     Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.

     DICÉOPOLIS.

     Je ne demande plus rien, je m'en vais. «Importun, je ne songe pas
     que j'excite la haine des rois!...» Ah! malheureux! je suis perdu!
     j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est
     rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure
     misérablement, si je te demande encore une seule chose après
     celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce
     cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.

     EURIPIDE.

     L'insolent! (_à Céphisophon:_) Garçon, ferme la porte à clef.

Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui
n'eût pas dû s'y trouver: les allusions à la profession de la mère
d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive
d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de cœur. Qu'y
a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une
verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand poëte?
Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation
eût fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par
sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on
ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre
deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce
que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des
deux? Ainsi l'on doit reconnaître qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut
pas mieux que ses sentiments.

Mais, en laissant de côté ces sottes allusions, les critiques
littéraires du poëte comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse.
Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide,
et l'excès de son _réalisme_, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient
matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer
bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un
trait qui était devenu proverbe: «Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!»

Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme
vive et dramatique, cette scène des _Acharnéens_ est un modèle.

       *       *       *       *       *

Or elle est comme le prélude des _Femmes aux fêtes de Cérès_ et des
_Grenouilles_.

Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les
femmes,--les femmes grecques,--figurent comme personnages principaux; ce
sont:_Lysistrata_,--_les Femmes à l'Assemblée_,--et celle-ci: _les
Femmes aux fêtes de Cérès_.



LES FEMMES AUX FÊTES DE CÉRÈS.


On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec: _les
Thesmophoriazuses_. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous
sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait
été refondue. Il ajoute cette remarque: «Un passage cité par Aulu-Gelle
(livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (_Stromat._, livre VI)
comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous
l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la
seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la
première;» celle, par conséquent qui eut peu de succès.

Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni
moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, que
_Lysistrata_. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie
de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la
forme.

_Les Thesmophoriazuses_, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de
Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de
la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part
à la fête; en montant à Éleusis, elles portaient sur la tête les livres
sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμοί:
de là le nom de _Thesmophories_: procession où l'on portait les
_Thesmoi_. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure,
les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des
parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux
mystères d'Éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se
permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de
ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée,
avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez
Célée, en cherchant Proserpine.

Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces
fêtes était interdite aux hommes.

       *       *       *       *       *

Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour
délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne
cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur
le théâtre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope.
(Elles oublient Polyxène, Iphigénie, Électre, Alceste; la passion ne
voit jamais qu'un côté des choses.) Indignées, furieuses, elles ont
résolu de faire à Euripide un mauvais parti,--comme à Orphée les femmes
de Thrace,--comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde
partie du _Roman de la Rose_, les traite moins délicatement que
Guillaume de Lorris dans la première.

Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe
aussitôt combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses
ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa
défense?

Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme,
il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement
sa cause dans le conciliabule féminin.

«Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,--qui est arrivé
suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène des _Acharnéens_.

--Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve
et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu
as une voix de femme, un air mignon.»

Agathon cependant refuse.--Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre
pour jouer ce rôle périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il
crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de
force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des
femmes grecques; et cela, s'il vous plaît, en plein théâtre.

«Aïe, aïe! on me brûle! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la
flamme...»

La suite de cette toilette est intraduisible.

       *       *       *       *       *

Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux âges, est métamorphosé
en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou
et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante
pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de
fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.

C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les
comédies, jouaient les rôles de femme chez les Grecs, du moins, à
l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les
Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de
Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par
un homme!--Dans un des prologues de ce poëte, on prie les spectateurs de
prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos
Mystères du moyen âge les rôles de femmes aussi bien que d'hommes furent
joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des
églises, qui, en proscrivant le théâtre antique, devinrent le berceau du
théâtre moderne.--Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme
Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plutôt Bélise à ce que
je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval.
Béjart le boiteux joua d'original le rôle de Mme Pernelle, et s'en
acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à
Constantinople, on a représenté _le Malade imaginaire_ traduit en turc,
et tous les rôles étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du
sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M.
Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!

Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par
la diction, l'acteur grec s'il représentait Électre ou Myrrhine,
Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou
de la grâce féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque
travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est
généralement l'apanage du sexe masculin dans l'âge mûr.

Cet usage de faire jouer les rôles de femme par des hommes, explique la
liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en
diminue relativement l'obscénité.

       *       *       *       *       *

La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de
Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à
la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes;
ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voulût se
mettre en frais.

Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une
délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière
qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au
risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux,
il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader
pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et
même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi
recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les
provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.

Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble
critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se
montre pas moins cruel à leur égard.

Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend
la défense de l'accusé.--Et le poëte dans ce cadre, continue la satire
des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant
d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des
volumes[156].

     MNÉSILOQUE.

     Je ne m'étonne point, ô femmes, que les médisances d'Euripide
     excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile.
     Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le
     haïr serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes
     seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées.
     Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de
     nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi,
     d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal
     de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais
     mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un
     ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé
     par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et
     quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?--Où?
     j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au
     cabinet.--Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de
     cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les
     gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon
     corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,... je fus
     à lui.--Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de
     cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou
     à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après
     une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le
     matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter
     la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais
     soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais
     parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant
     son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour,
     masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui
     pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce
     qu'elle en eût acheté un; le mari allait de tous côtés chercher des
     drogues pour hâter la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans
     une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du
     miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des
     cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que
     j'accouche!» C'est que le petit jouait des talons contre le ventre
     de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ôte le
     miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la
     vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit
     en souriant: «C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait
     vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute
     pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!» Ne sont-ce
     pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous
     fâcher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en
     faisons?»

Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée
quelques soupçons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un
mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire
sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon,
vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un
déguisement.

«C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme
assez fou pour se laisser épiler et flamber?»--Exclamation aussi comique
que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: «Ce n'est
pas moi!» crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette
imprudente parole, passaient devant _elle_, sans _le_ remarquer.

La péripétie est la même: ce mot naïf de Mnésiloque achève de donner
l'éveil.--«Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à
l'examen.»--Mnésiloque est inquiet: «Ah! grands dieux!» dit-il à
part.--On l'entoure, on veut procéder à la vérification:--cela toujours
en plein théâtre!--Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un
certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:--un gaillard qui
s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.

Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le
menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le
quitte pas.

     CLISTHÈNE.

     Tu restes bien longtemps à pisser...

     MNÉSILOQUE.

     Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.

     CLISTHÈNE.

     Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!

     MNÉSILOQUE.

     Aïe! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!

     CLISTHÈNE.

     Dis-moi, qui est ton mari?

     MNÉSILOQUE.

     Mon mari?... Connais-tu à Cothocide un certain individu?...

     CLISTHÈNE.

     Qui? son nom?

     MNÉSILOQUE.

     C'est un individu à qui... un jour, quelqu'un, le fils d'un certain
     individu...

     CLISTHÈNE.

     Tu patauges!... Voyons, es-tu déjà venue ici?

     MNÉSILOQUE.

     Mais sans doute, chaque année!

     CLISTHÈNE.

     Quelle est ta camarade de tente[158]?

     MNÉSILOQUE.

     C'est une certaine... (_à part_) Je suis pincé!

     CLISTHÈNE.

     Tu ne réponds pas.

     UNE FEMME.

     Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de
     l'année dernière. Éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien
     entendre de cela.--Voyons; dis-moi; quelle fut la première
     cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la
     première?

     MNÉSILOQUE.

     La première, ce fut de boire.

     LA FEMME.

     Et après, quelle fut la seconde?

     MNÉSILOQUE.

     Ce fut de boire à nos santés.

     LA FEMME.

     Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?

     MNÉSILOQUE.

     Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de
     chambre...

     LA FEMME.

     Tu ne me dis rien qui vaille.--Viens, Clisthène, viens: c'est
     l'homme dont tu nous parles.

     CLISTHÈNE.

     Eh bien! que faut-il faire?

     LA FEMME.

     Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.

     MNÉSILOQUE.

     Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?

     CLISTHÈNE.

     Imprudent, ôte vite ce corset[159]!

     LA FEMME.

     Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons
     comme nous.

     MNÉSILOQUE.

     C'est que je suis stérile, je n'ai jamais eu d'enfants.

     LA FEMME.

     Oui-dà? Tout à l'heure tu en avais neuf.

     CLISTHÈNE.

     Tiens-toi droit! Pourquoi essayes-tu de dissimuler quelque
     chose[160]?...

     LA FEMME.

     Voyez: il n'y a pas à s'y tromper[161]!

     CLISTHÈNE.

     Où est-ce passé maintenant?

     LA FEMME.

     En avant.

     CLISTHÈNE.

     Mais non.

     LA FEMME.

     Ah! en arrière à présent!

     CLISTHÈNE.

     Mais c'est un va-et-vient, l'ami, plus que sur l'isthme de
     Corinthe[162]!

     LA FEMME.

     Ah! le misérable! Voilà pourquoi il nous insultait et défendait
     Euripide.

     MNÉSILOQUE.

     Aïe! malheureux, où me suis-je fourré?...

N'est-ce pas, à peu de chose près, le conte de l'Abbesse et des
Lunettes? Seulement, auprès d'Aristophane, La Fontaine a l'air pudibond.
C'est qu'aussi les couvents cachaient ce que les phallophories
étalaient.

       *       *       *       *       *

Le cas de l'infortuné Mnésiloque, malgré tous les efforts qu'il fait
pour le cacher, est donc à la fin découvert. Les femmes vont faire subir
au traître un châtiment terrible,--comme les blanchisseuses du
Gros-Caillou au perruquier libertin caché sous l'autel de la patrie,
dans le Champ de Mars, en 91.

Mnésiloque s'empare d'un enfant qu'une femme portait dans ses bras, et
jure de le mettre à mort si on ne le laisse pas en repos. Il se trouve
que cet enfant est une outre de vin emmaillotée, que la femme baisait
tendrement, tétant au lieu d'être tétée. Mnésiloque lève le poignard sur
cette outre, comme Dicéopolis sur le panier à charbon des
Acharnéens.--La femme demande un vase pour recueillir le sang de son
enfant.

Ces parodies de scènes tragiques quelconques sont suivies d'autres plus
directes de diverses pièces d'Euripide, _Palamède, Andromède, Hélène_.
De telles allusions, en grande partie perdues pour nous à qui ces
tragédies ne sont pas parvenues, avaient de l'intérêt pour les Athéniens
qui souvent voyaient représenter à peu d'intervalle les ouvrages
parodiés et les parodies, aimant à rire des choses même qui leur avaient
tiré des larmes, et s'accommodant aisément de voir tourner en ridicule
les œuvres qu'ils admiraient le plus.

       *       *       *       *       *

En vain Mnésiloque se défend; en vain il essaye aussi de s'enfuir: on le
poursuit, et cela donnait lieu à une sorte d'entrée de ballet, comme on
aurait dit chez nous au dix-septième siècle, ou à un intermède de danse,
comme nous dirions aujourd'hui. Cette poursuite était réglée et rythmée:
cela est indiqué par les changements de mètre, et par les paroles mêmes
du chœur (vers 655 à 684). Il faut nous figurer tout cela, avec la jolie
mise en scène de cette multitude de tentes, entre lesquelles Mnésiloque
essayait de fuir.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, une autre partie du chœur faisait l'apologie des
femmes et réfutait les médisances, les calomnies et les injures
d'Euripide et de son téméraire défenseur (vers 785 à 845). C'est la
parabase; nous y reviendrons.

       *       *       *       *       *

Le pauvre Mnésiloque est enfin arrêté et garrotté par ordre d'un
prytane; sorte de juge de paix ou de commissaire, que l'on est allé
requérir.

Le chœur des femmes exprime, par un nouvel intermède de chant et de
danse, la joie qu'elles ont de se venger, pendant qu'un archer scythe,
qui baragouine, comme les Suisses dans les comédies de Molière, attache
Mnésiloque à un poteau, et le serre cruellement, malgré ses cris de
douleur et ses imprécations.

Mnésiloque, nouvelle Andromède captive, appelle quelque Persée à son
secours.

Euripide paraît, vêtu en Persée, pour délivrer son Andromède.--Il venait
de faire représenter une tragédie sur ce sujet. Toute cette scène en
était la parodie.

       *       *       *       *       *

Ensuite il fait le rôle de la reine Écho, un autre de ses personnages,
et répète seulement les derniers mots des répliques
d'Andromède-Mnésiloque;--ce qui produisait un effet de scène, nouveau
sans doute en ce temps-là:

     MNÉSILOQUE, _en Andromède_.

     Triste mort!

     EURIPIDE, _en Écho_.

     Triste mort!

     MNÉSILOQUE.

     Tu m'assommes, vieille bavarde!

     EURIPIDE.

     Vieille bavarde!

     MNÉSILOQUE.

     Ah! tu es par trop insupportable.

     EURIPIDE.

     Insupportable.

     MNÉSILOQUE.

     Mon amie, laisse-moi parler seule; tu me feras plaisir. Allons,
     assez.

     EURIPIDE.

     Allons, assez.

     MNÉSILOQUE.

     Va te pendre!

     EURIPIDE.

     Va te pendre!

     MNÉSILOQUE.

     Quelle peste!

     EURIPIDE.

     Quelle peste!

     MNÉSILOQUE.

     Quel radotage!

     EURIPIDE.

     Quel radotage!

     MNÉSILOQUE.

     Maudit animal!

     EURIPIDE.

     Maudit animal!

     MNÉSILOQUE.

     Gare aux coups!

     EURIPIDE.

     Coups!

L'archer ou gendarme, étonné de ce bavardage, en demande la cause, et la
plaisanterie reprend avec lui.

     L'ARCHER.

     Qu'as-tu à jacasser?

     EURIPIDE.

     Qu'as-tu à jacasser?

     L'ARCHER.

     J'appellerai les prytanes!

     EURIPIDE.

     Anes!

     L'ARCHER.

     C'est bizarre!

     EURIPIDE.

     C'est bizarre!

     L'ARCHER.

     D'où vient cette voix?

     EURIPIDE.

     Vois!

     L'ARCHER, _à Mnésiloque_.

     Est-ce toi qui parles?

     EURIPIDE.

     Est-ce toi qui parles?

     L'ARCHER.

     Ah! gare à toi!

     EURIPIDE.

     Oie!

     L'ARCHER.

     Tu te moques de moi?

     EURIPIDE.

     Oie!

     MNÉSILOQUE.

     Non; c'est cette femme qui est près de toi.

     EURIPIDE.

     Oie!

     L'ARCHER.

     Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?

     EURIPIDE.

     Où, où te sauves-tu?

     L'ARCHER.

     Tu ne m'échapperas pas.

     EURIPIDE.

     Tu ne m'échapperas pas.

     L'ARCHER.

     Tu jases encore?

     EURIPIDE.

     Encore!

     L'ARCHER.

     Arrêtez la coquine!

     EURIPIDE.

     La coquine!

     L'ARCHER.

     Peste soit de la vieille bavarde!

     EURIPIDE.

     Bavarde!

Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménélas, en Persée, en Écho,
reparaît encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour
la belle Hélène et la jeune Andromède.

Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait paraître dans les
airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les
travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés
à ces parodies, qui à elles seules auraient suffi à divertir l'esprit
très-littéraire des Athéniens.

«Il semble, dit Schlegel, que l'esprit d'Aristophane redouble de
causticité lorsqu'il s'attaque aux tragédies d'Euripide.»

Persée ne réussit à rien: le gendarme fait bonne garde. Euripide finit
par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées: il
s'engage à ne plus dire de mal des femmes, à condition qu'elles rendront
la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lâcher prise.

       *       *       *       *       *

Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme: il paraît sous la
figure d'une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse
de flûte qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à
compassion le cœur du gendarme.

Ah! pour être gendarme, on n'en est pas moins homme!

«Qu'elle est légère!» s'écrie le Scythe en suivant d'un œil émerillonné
les passes provocantes de la danseuse, «on dirait une puce sur une
toison!»

Ce qui rappelle le mot de Sancho Pança admirant une belle femme: «Ah! si
toutes les puces de mon lit étaient faites comme cela!» Mot imité par
Mérimée dans _Colomba_.

Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon
gendarme, qui est ravi: Oui, oui! dit-il, mets-toi, mets-toi; oui, oui,
ma belle enfant! Oh! les jolis...» Ici, pour traduire, il faudrait citer
le _Cantique des Cantiques_ et ses grappes de raisin.

Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir
ce qu'était le théâtre d'Aristophane, que le Scythe énumère et montre
aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes;
et que le bâton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n'est rien au
prix.

       *       *       *       *       *

Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette
belle, comme Cerbère avec la levrette du _Federigo_ de Mérimée,
Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.

Le gendarme s'en aperçoit, mais un peu tard, et, le devoir reprenant le
dessus, il s'élance après eux et court encore.

       *       *       *       *       *

Cette pièce est bien la sœur de _Lysistrata_. Il n'y a rien de plus
indécent que ces deux comédies, mais il n'y a rien de plus bouffon.
Maître François Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en français
du seizième siècle, _Lysistrata et les Thesmophoriazuses_; et encore
peut-être aurait-il eu peine, tout joyeux _curé de Meudon_ qu'il était,
à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.

Il y a, pour nous, dans cette pièce, un peu trop de parodies de détail.



LES GRENOUILLES.


Voici une comédie charmante, dans laquelle on respire un air plus pur.

_Les Grenouilles_, continuent les Fêtes de Cérès; c'est un nouvel assaut
livré à Euripide.

Il venait de mourir. Aristophane, néanmoins, le poursuit, comme il a
poursuivi Cléon; jusqu'aux enfers.

Sitôt qu'Euripide y fut arrivé, dit-il, il donna un échantillon de son
savoir-faire aux larrons, aux coupeurs de bourses, aux enfonceurs de
portes, aux parricides, qui foisonnent en ces tristes lieux.

À l'instant, cette aimable multitude, admira sa subtilité et son adresse
à la parole pour et contre (vous vous rappelez le Juste et l'Injuste,
dans _les Nuées_, où Socrate, est représenté, lui aussi, comme un
voleur). Charmés de la souplesse d'Euripide et de ses artifices, tous
ces gens-là raffolèrent de lui: ils le jugèrent le plus habile, et
détrônèrent Eschyle pour le mettre à sa place.

       *       *       *       *       *

Peut-être aura-t-on peine à comprendre aujourd'hui cette guerre
d'injures et de calomnies en guise de critique littéraire; peut-être n'y
verra-t-on qu'un acte de jalousie peu honorable pour l'auteur et peu
intéressant pour le public. Mais reportez-vous à Athènes, au milieu de
ce peuple artiste, passionné pour l'esprit, pour la dialectique, la
poésie et l'éloquence, et vous comprendrez mieux l'emportement des
écoles diverses et des divers partis. Ne perdez pas de vue que la
littérature était étroitement unie à la morale, à la politique, à la
religion; qu'elle était la dépositaire des traditions nationales. Ce
n'était pas comme chez les modernes, une littérature de papier; c'était
l'âme même de la nation qui palpitait dans cette poésie, presque toute
de mémoire encore et à peine écrite. Chargée de transmettre aux
générations nouvelles cet héritage sacré des traditions, si elle en
perdait quelque chose, si elle permettait aux novateurs et aux sophistes
de l'envahir et de le saccager, Aristophane ne pouvait-il pas croire, ou
essayer de se persuader à lui-même, qu'il remplissait une mission
patriotique en poussant le cri d'alarme contre cette dépositaire
infidèle? De là sa haine pour Euripide, comme pour Socrate. Socrate,
c'est, comme nous dirions aujourd'hui, la révolution dans l'éducation;
Euripide, c'est la révolution au théâtre. Donc Aristophane croit de son
devoir de les attaquer partout et toujours, comme des impies et de
mauvais citoyens, comme des hommes sans foi ni loi, tandis qu'il
n'hésite point à se considérer lui-même en dépit de son obscénité et de
son irrévérence envers certains dieux, comme un poëte très-religieux et
très-moral.

La tragédie continuait l'éducation du peuple grec, que l'épopée avait
commencée: la tragédie était une sorte d'initiation populaire à
l'histoire nationale, à la morale et aux dogmes. La faire descendre de
cette fonction sacrée, altérer les traditions mythologiques, transporter
sur la scène l'art des sophistes et les habitudes des déclamateurs, y
lancer des maximes périlleuses, y invoquer _le dieu inconnu_, n'était-ce
pas ébranler les croyances publiques et miner la foi populaire?

Euripide faisait alors dans ses tragédies ce que, vingt-deux siècles
plus tard, Voltaire devait renouveler dans les siennes: la guerre à tout
le régime ancien.

Eh bien! alors, comprenez-vous l'indignation d'Aristophane, l'homme du
passé, contre Euripide, l'homme de l'avenir?

Aussi, écoutez ce qu'il lui reproche: est-ce seulement le mauvais goût
de certaines innovations réalistes, l'abus des machines, des costumes,
des moyens matériels et extérieurs? Non, ce qu'il lui reproche surtout
c'est d'avoir faussé les esprits, corrompu les âmes, altéré le caractère
national, dégradé la race hellénique, cette race valeureuse qui défendit
si bien les autels de ses dieux et les tombeaux de ses pères à Marathon.

Dans Aristophane, fanatique de l'ancien régime, il y a du Joseph de
Maistre.

Et pourquoi Aristophane s'adresse-t-il à Euripide plutôt qu'a tout autre
poëte? C'est qu'Euripide est le représentant le plus brillant, et par
conséquent, suivant lui, le plus dangereux, de cette jeune littérature
née au milieu des déclamations de l'Agora et des subtilités de l'école
sophistique; c'est qu'il personnifie en lui l'esprit nouveau, avec sa
mobilité inquiète, sa curiosité, son audace, son irrévérence, sa fureur
de tout discuter, de tout ébranler.

À la vérité, la tragédie d'Euripide avait aussi ses inspirations
sublimes, lorsqu'elle se souvenait des leçons d'Anaxagore et des
entretiens de Socrate. Mais si, aux yeux de la philosophie moderne, et
même des Pères de l'Église, ces inspirations font la gloire d'Euripide,
précisément aux yeux d'Aristophane, partisan des vieilles idées en
toutes choses et des antiques divinités, ces spéculations téméraires
étaient autant de niaiseries coupables, d'attaques à la morale publique,
et de blasphèmes contre la religion.

Euripide fait du théâtre une tribune, d'où il prêche les maximes
nouvelles. Il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes
hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie
d'autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à
descendre, il les abaisse au niveau de l'humanité. De l'idéal, la
tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des
machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des
personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le poëte
dialecticien en altère la forme austère et sacrée; il le brise pour
l'assouplir. Il ouvre la porte du théâtre tragique à une foule de mots
profanes, «babillards et chétifs.» La tragédie se rapproche de la
comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour: elle parle guerre,
s'il y a guerre; elle attaque un usage qui déplaît à l'auteur. Sûr de
charmer les Athéniens, ou de piquer leur curiosité, Euripide dénature le
spectacle tragique: au lieu d'une leçon élevée, d'un enseignement
indirect mais général, s'adressant à tous les âges, il en fait une œuvre
de critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même.
Il mêle à son _Andromaque_ une pointe de satire littéraire sur les
collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de
diverse sorte; à son _Électre_ et à ses _Phéniciennes_, la critique des
œuvres d'Eschyle sur le même sujet (_les Choéphores, les Sept chefs_).
Dans la même _Andromaque_, il s'élève contre un décret qui, à ce que
l'on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage
avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l'a dit, en
ait eu deux). Enfin, il transporte au théâtre les discussions de
l'Agora, et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner
sur la scène ce qu'il a approuvé ailleurs.

Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur
la comédie. Il était naturel qu'Aristophane défendît le domaine de
celle-ci, ses priviléges et ses franchises.

Plus les Athéniens goûtaient Euripide, plus Aristophane l'attaquait;
mais plus aussi il devait déployer d'habileté, d'esprit, de verve dans
ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.

C'est l'admiration du public athénien pour Euripide qu'il a voulu
parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du
poète qui vient d'y arriver.--Le poète Philémon se serait pendu,
disait-il, s'il eût été certain de revoir Euripide aux enfers.

Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent _les
Grenouilles_.

Euripide mort, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens
envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur
poète; Archélaos revendique pour sa patrie l'honneur de le posséder: on
se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant
sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque
aussitôt après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe
qu'on élève aux restes absents du poète adoré... Au milieu de ce concert
de louanges et de regrets, une voix s'élève pour protester en ricanant,
c'est la voix d'Aristophane.

Convenez que la situation est singulière, et que les attaques
d'Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une
conviction ardente.--Que ce soit son excuse.

Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même
temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du
théâtre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant
d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;--et qui tout
de suite, ô mobilité,--athénienne, populaire, humaine!--est prêt à rire,
avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!

Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à
Athènes, à Paris.

       *       *       *       *       *

Le sujet de la comédie des _Grenouilles_ est une querelle littéraire
entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le trône
tragique.--Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec,
n'eût pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une
introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue
odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première
moitié de la pièce.

La plupart des pièces d'Aristophane, _les Acharnéens_, _Plutus, les
Guêpes_, et à présent les _Grenouilles_, et tout à l'heure, _les
Oiseaux_, se présentent comme divisées en deux parties.

Le reste de la comédie des _Grenouilles_ est, si l'on peut ainsi parler,
un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à _la
Critique de l'École des Femmes_, mais avec la différence du temps, du
genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne
comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas
aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide,
qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale
dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le
contraire dans la pièce française.

Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez
Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos fût pour les poëtes
athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes
français du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens
et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou
exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théâtre,
ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti
d'aller aux Enfers chercher quelque ancien poëte digne de célébrer ses
Fêtes: il veut en ramener Euripide.

Voilà déjà une parodie de la tragédie de _Sémélé_, dans laquelle Bacchus
descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. À peu près de même dans
les _Démoï_ d'Eupolis, pièce dont le chœur était composé d'habitants des
_dèmes_ d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et
qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux
d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et
Périclès.

       *       *       *       *       *

Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu,
ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la
massue, la peau de lion.--Phérécrate avait fait aussi un _Faux Hercule_.
Ménandre en donna un également.

Le voilà parti, ce Bacchus-Hercule, brave comme Sganarelle dans son
armure, c'est-à-dire tremblant au moindre bruit, fort empêché et fort
gêné dans son accoutrement de héros.

Son esclave Xanthias l'accompagne, monté sur un âne, comme le Silène de
Plaute, ou comme Sancho Pança à la suite de Don Quixote. Il porte le
bagage de son maître.

Dionysos frappe à la porte d'Hercule, qui autrefois, par l'ordre de son
frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher
Cerbère[163]: il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des
indications et des renseignements, les chemins, les stations, les
hôtelleries, les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries,
les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte
pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop
froide.

     HERCULE.

     La plus courte? C'est celle de la corde et de l'escabeau. Va te
     pendre!

     DIONYSOS.

     Tais-toi: ta route me suffoque.

     HERCULE.

     Il y a aussi un sentier très-court et très-battu: celui qui passe
     par le mortier[164].

     DIONYSOS.

     C'est la ciguë que tu veux dire?

     HERCULE.

     Tout juste!

     DIONYSOS.

     Ce chemin-là est froid et glacial. On s'y gèle tout de suite les
     jambes[165].

     HERCULE.

     Veux-tu que je t'en dise un très-rapide et qu'on descend très-vite?

     DIONYSOS.

     Ah! de grand cœur! je n'aime pas les longues marches.

     HERCULE.

     Va au Céramique.

     DIONYSOS.

     Et puis?

     HERCULE.

     Monte au haut de la tour.

     DIONYSOS.

     Pour quoi faire?

     HERCULE.

     Aie les yeux sur la torche au moment du signal[166]; et quand les
     spectateurs crieront de la lancer, alors lance-toi.

     DIONYSOS.

     Où?

     HERCULE.

     En bas.

     DIONYSOS.

     Mais je me briserai le crâne. Merci de ta route. Je n'en veux pas.

     HERCULE.

     Mais laquelle donc?

     DIONYSOS.

     Celle que tu as suivie jadis.

     HERCULE.

     Ah! le trajet est long. D'abord tu arriveras sur le bord d'un vaste
     et profond marais.

     DIONYSOS.

     Et comment le franchir?

     HERCULE.

     Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant
     deux oboles.

     DIONYSOS.

     Quel pouvoir ont partout les deux oboles[167]!

Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres
effroyables; puis, un bourbier épais, et un torrent _fangeux_,--de la
même _fange_ dont parle Dante en un certain endroit de son
_Enfer_.--Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de flûtes, il
verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il
rencontrera des troupes bienheureuses d'hommes et de femmes.--Qui sont
ces bienheureux?--Les initiés;--c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu
part aux mystères de Cérès à Éleusis, et qui, selon la foi du temps,
jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.

Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires: car
ils demeurent tout près de là; sur la route même qui conduit au palais
de Pluton.

Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage: il
repart avec Xanthias.

       *       *       *       *       *

Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d'assez
fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois
sous les yeux des spectateurs, mais d'une manière fort simple et fort
élémentaire probablement: on n'en était pas à simuler, comme dans nos
féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le
paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d'illusion
était peut-être celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se
souciaient le moins. L'imagination du spectateur suivait très-volontiers
celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque
tous les frais du décor.--Il n'en sera guère encore autrement du temps
de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième
siècle.--Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l'art
et le théâtre antiques, «plus les peuples ont d'imagination et de
fraîcheur d'esprit, moins ils demandent à leur théâtre un système de
décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce
qu'ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir: Un bâton sur
l'épaule, et les voilà soldats! Un bâton qu'ils enfourchent, les voilà
cavaliers! Ainsi des peuples jeunes. Ils ont les yeux dociles et
complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la
jeunesse ou le raffinement de l'esprit. Dans nos salons, dans nos
châteaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de
fond: un simple paravent fait l'affaire. C'était un paravent de marbre
que la décoration du _proscenium_ antique.»

       *       *       *       *       *

L'indolent Xanthias, qui porte au bout d'un bâton le léger bagage de son
maître, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le
porte lui-même, puisqu'il peut le faire porter à son âne,--à moins que
ce ne soit exprès pour donner lieu à un assaut de subtilités dans le
goût des tragiques et particulièrement d'Euripide:

     DIONYSOS.

     Quel excès d'insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la
     Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ce
     drôle une monture, afin qu'il soit à l'aise et n'ait rien à
     porter...

     XANTHIAS.

     Est-ce que je ne porte rien?

     DIONYSOS.

     Comment porterais-tu puisque tu es porté?

     XANTHIAS.

     Oui, mais je porte ce paquet.

     DIONYSOS.

     Comment?

     XANTHIAS.

     Comment? Avec bien de la peine!

     DIONYSOS.

     N'est-ce pas l'âne qui porte le paquet que tu portes?

     XANTHIAS.

     Non, certes, ce n'est pas l'âne qui porte ce que je porte.

     DIONYSOS.

     Mais, comment est-ce toi qui portes, puisque c'est toi qui es
     porté?

     XANTHIAS.

     Je n'en sais rien; mais j'ai mal à l'épaule.

     DIONYSOS.

     Eh bien! puisque tu dis que l'âne ne te sert de rien, à ton tour,
     prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...

Xanthias propose à son maître de faire marché avec quelqu'un des morts
qui s'en vont par là aux Enfers, pour lui donner son paquet à porter.
Bacchus y consent.

     DIONYSOS.

     Eh! justement, en voilà un qu'on mène!... Holà, hé! l'homme! le
     mort! c'est à toi que je parle: dis donc, veux-tu porter notre
     bagage aux Enfers?

     LE MORT.

     Comment est-il gros?

     DIONYSOS.

     Le voici.

     LE MORT.

     Tu me payeras deux drachmes.

     DIONYSOS.

     Oh! c'est trop cher.

     LE MORT.

     Porteurs, continuez votre route.

     DIONYSOS.

     Un moment, l'ami: on peut s'arranger.

     LE MORT.

     À moins de deux drachmes, pas un mot.

     DIONYSOS.

     Allons, neuf oboles!

     LE MORT.

     J'aimerais mieux revivre!

Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.

       *       *       *       *       *

Nos deux voyageurs arrivent au marais de l'Achéron. Charon est là avec
sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne
s'est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses[168].
Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais: il quitte la
scène.

Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa
traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce.--Deux
poëtes, Magnès et Callias, l'un certainement avant Aristophane, l'autre
soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain
d'Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées _les
Grenouilles_.

On croit que le chœur des Grenouilles devait être caché sous le
_proscenium_ (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur),
tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans
l'orchestre.

Il faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grâce, et y
ajouter, en imagination, la musique qui l'accompagnait.

     CHARON.

     Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.

     DIONYSOS.

     Quels chants?

     CHARON.

     Des grenouilles à voix de cygnes: c'est admirable.

     DIONYSOS.

     Allons! commande la manœuvre!

     CHARON.

     Oop, op! Oop, op!

     LES GRENOUILLES.

     Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux
     marécageuses, unissons nos accents aux sons des flûtes; chantons
     nos chants harmonieux, coax, coax, ces chants dont nous saluons le
     dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des
     marmites, lorsque la foule, enivrée du cômos, se presse vers notre
     temple du marais[169]. Brékékékex, coax, coax!

     DIONYSOS.

     Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ô coax, coax! mais cela
     vous est bien égal!

     LES GRENOUILLES.

     Brékékékex, coax, coax!

     DIONYSOS.

     Crevez donc avec votre coax! Coax, coax, rien que coax!

     LES GRENOUILLES.

     Oui, vraiment, faiseur d'embarras! Nous sommes chéries des muses à
     la lyre mélodieuse, et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à
     faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages! C'est
     aussi avec nos roseaux qu'Apollon, dieu de la musique, fait le
     chevalet de sa lyre: aussi sommes-nous aimées de ce dieu!
     Brékékékex, coax, coax!

     DIONYSOS.

     Moi, j'ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi
     bientôt, à force de trimer, dira...

     LES GRENOUILLES.

     Brékékékex, coax, coax!

     DIONYSOS.

     Race de braillardes, finirez-vous?

     LES GRENOUILLES.

     Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les
     jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et
     nous élançant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la
     pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l'étang, mêlé nos voix au
     bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!

Dans ce passage l'imagination d'Aristophane se montre à la fois sous ses
deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fraîche! Et quelles
ordures en même temps! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher
tous ses vilains côtés.

La pièce, cependant commençait par une sorte de protestation contre
l'usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez
dédaigneuse des poëtes comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne
rougissaient pas d'y avoir recours: Aristophane a donc bien vite oublié
sa belle morale.

Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même,
d'avoir épuré le théâtre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent.
Qu'est-ce que cela prouve? Que tout est relatif; et les bienséances plus
que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au
rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants: on les remplace
par d'autres, moins colorés, que l'usage éclaire peu à peu; et, quand
ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur
certaines idées ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le
temps lève peu à peu et qu'on remplace par un autre. Et ainsi de suite
indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La
pudeur va toujours montant,--et l'hypocrisie avec la pudeur...--Où est
la limite de l'une et de l'autre?

       *       *       *       *       *

Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xanthias qui a fait le tour;
ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers.
C'est pour cela sans doute qu'Aristophane a fait du fleuve Achéron un
marais: afin qu'on puisse le tourner. L'Achéron ordinairement est
présenté comme un fleuve.

Le maître et l'esclave reprennent leur route. Xanthias est d'avis de
presser le pas: car ce doit être ici la région des monstres effroyables
annoncés par Hercule.

     XANTHIAS.

     Par Jupiter! j'entends du bruit!

     DIONYSOS, _tremblant._

     Où, où?

     XANTHIAS.

     Par derrière.

     DIONYSOS.

     Va derrière!

     XANTHIAS.

     Non, c'est par devant.

     DIONYSOS.

     Passe devant!

L'esclave et le maître tremblent à qui mieux mieux,--quoique Bacchus
essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion:--c'est proprement,
en cet endroit, la comédie du faux Hercule.

Ils ne sont pas au bout de leurs transes. «Voyager, disait le spirituel
directeur de Port-Royal, M. de Sacy, c'est voir le diable habillé en
toutes sortes de façons.» C'est bien le cas plus que jamais, lorsque
l'on voyage aux Enfers.

Ils voyent paraître un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes
sortes de formes: bœuf, mulet, femme, chien tour à tour. C'est Empuse,
un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les
effrayer. Ce monstre fantastique a le visage en feu, une jambe d'airain
et une jambe d'âne.

Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre,--qui occupait une
des places réservées, au premier rang des spectateurs.--Cette suspension
de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait
rire pourvu qu'on n'en abuse pas.--«Prêtre! lui dit-il, sauve-moi, pour
que je puisse boire avec toi!»

Xanthias, de son côté, invoque son maître sous le nom d'Hercule, dans
l'espoir d'effrayer le monstre. Bacchus lui impose silence, et bravement
se cache, jusqu'à ce que le fantôme ait disparu.

       *       *       *       *       *

Alors ils entendent le son des flûtes, et sentent l'odeur des torches
mystiques, qui indiquent l'approche des initiés.

Ces initiés forment le chœur, le véritable chœur de la pièce: celui des
grenouilles n'est qu'accessoire, quoiqu'il donne son nom à la comédie.

On croyait que les initiés, au sortir de la vie terrestre, jouissaient
d'un sort plus heureux que le commun des mortels.

Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé
scrupuleusement, on peut,--comme le conjecture M. Morel[170],--juger de
ce qu'ils devaient être par ceux qui se pratiquaient dans les temples
d'Isis. «Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des
rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie.»
Probablement, dans les cérémonies d'Éleusis comme dans celles de
l'Égypte, le _myste_ traversait des épreuves multipliées: «il fallait
rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de bruits effroyables
et inconnus, passer de l'obscurité à la lumière la plus éclatante,
affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres
sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d'une
robe semée d'étoiles d'or, l'hiérophante couronnait enfin la vertu de
l'adepte, et le déclarait reçu au nombre des initiés parfaits, des
_époptes_ ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours
accompagnées de chœurs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes
lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des
peines dans une autre vie, l'immortalité de l'âme, ainsi que l'unité de
Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des
grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au
dernier degré de l'initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout
l'appareil des joies de l'Élysée et des châtiments du Tartare. Pour que
ce spectacle ne fût pas stérile, il fallait enseigner aussi l'efficacité
de l'expiation: «Par elle, dit Ovide dans son poëme des _Fastes_, tout
crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce,
où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller son
forfait.» Les rapports que les Mystères établissaient entre l'homme et
Dieu étaient d'un ordre si élevé, d'un effet si consolant, que, suivant
le commentateur ancien d'Aristophane, tout habitant d'Athènes aurait
regardé comme un malheur de mourir sans s'être fait initier.

«Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre
ainsi initié! car il connaît le but de la vie, il connaît le royaume
donné par Jupiter.»--«Les initiations, dit Cicéron (_Des Lois_, II, 4),
n'apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à
mourir avec une meilleure espérance.»--Dans l'_Hymne à Cérès_, qui se
trouve parmi les poëmes dits homériques, nous lisons ce passage: «La
déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses
saintes qu'il n'est permis ni de transgresser, ni d'apprendre, ni de
révéler indiscrètement: un pieux respect s'y oppose. Mais heureux sur la
terre les hommes qui les ont vus! Celui qui n'y a point de part et qui
n'est pas initié n'aura jamais un sort égal au leur quand il sera
descendu dans l'humide séjour des ténèbres.»

Le chœur proprement dit de la comédie que nous étudions est donc un
chœur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent
appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de
paradis hellénique:

     Iacchos! toi qu'on adore en ce séjour! Iacchos, ô Iacchos! Viens
     parmi les apôtres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la
     prairie! Qu'autour de ta tête se balancent en épaisse couronne les
     rameaux de myrte chargés de fruits! Que ton pied hardi marque la
     mesure de cette danse libre et joyeuse, de cette danse pure et
     pleine de grâces, chérie des saints initiés!

Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au
gracieux, à cet endroit Xanthias s'écrie: «O vénérable et très-honorée
fille de Cérès, quel délicieux parfum de chair de porc!»--Sur quoi
Bacchus l'apostrophe en ces termes: «Ne peux-tu donc rester tranquille,
une fois que tu sens quelque tripe?»--Puis le chœur recommence, plus
suave et plus frais encore:

     Réveille l'éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes
     mains, Iacchos, ô Iacchos, astre brillant des nocturnes mystères!
     La prairie étincelle de mille feux; le jarret des vieillards
     s'agite: ils secouent le poids des années et des soucis, pour
     prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses
     bondit, ô bienheureux, à la suite de ton flambeau, sur les prés où
     luisent les fleurs pleines de rosée.

     Loin d'ici les âmes impures, ignorantes de nos mystères, qui ne
     connaissent les fêtes ni les danses des Muses!... loin d'ici ceux
     qui applaudissent à des bouffonneries déplacées! J'ordonne à
     ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de
     céder la place à nos chœurs et de se retirer en silence.

     Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes
     nocturnes qui conviennent à cette fête!

     Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied
     la terre! À nous la joie, le rire!...

     Que nos hymnes maintenant s'adressent à Cérès, la reine des
     moissons; couronnons-la de nos chansons divines! O Cérès, qui
     présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les chœurs
     qui te sont consacrés! Fais que nous puissions en tout temps nous
     livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et
     par un agréable badinage, digne de tes solennités, mériter la
     couronne du vainqueur!

     Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l'aimable dieu qui
     préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette
     fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse,
     montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route[171].

     Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

     C'est toi qui, pour exciter le rire et par économie[172], as
     déchiré nos brodequins et nos vêtements: sautons, dansons à notre
     aise, nous n'avons rien à gâter!

     Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

     Tout à l'heure, du coin de l'œil, j'ai vu, par la tunique déchirée
     d'une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de
     son sein.

     Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

     DIONYSOS.

     Je les guiderai très-volontiers du côté de cette jolie fille, pour
     danser et rire avec elle: on sait que je suis bon compagnon.

     XANTHIAS.

     Moi, j'irai bien aussi, par-dessus le marché.

Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les
Athéniens en général,--que les initiés, heureux habitants de cet autre
monde inférieur, appellent «_les morts d'en haut_,» par une assez
plaisante idée, semblable à celle d'Holbein dans la Danse macabre,--le
chœur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fraîcheur:

     Allons dans les prés fleuris, parfumés de roses, former selon nos
     rites ces chœurs joyeux, où président les Parques bienheureuses!
     C'est pour nous seuls que brille le soleil! sa lumière sourit aux
     initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers
     et leurs concitoyens.

Quelle charmante poésie! c'est le _Songe d'une nuit d'été_ dans un autre
monde. Quel mélange singulier d'inspiration lyrique et de gaieté
bouffonne! quelle fraîcheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la
forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l'accompagnement
des flûtes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme
tout cela est plus gai que le paradis du moyen âge!

       *       *       *       *       *

Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.

Bacchus frappe à la porte d'Éaque, concierge des Enfers, qui le prend
pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de
son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli
l'étrangler. Éaque jure qu'il va venger son chien:

     Ah! scélérat! ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du
     Styx, l'écueil ensanglanté de l'Achéron, et les monstres errants du
     Cocyte me répondent de toi: Échidna aux cent têtes déchirera tes
     flancs; la murène tartésienne[173] dévorera tes poumons; les
     Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants
     et tes entrailles[174]; je cours les appeler!

Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion: le cœur,
dit-il, lui est descendu dans le ventre; et ce cœur est troublé.

Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à
Xanthias, qui n'y tient pas du tout, les attributs d'Hercule, pour
donner le change au terrible Éaque et à sa légion de monstres infernaux,
qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et
continuer à porter le bagage; mais il est forcé d'obéir.--Heureusement
voici une consolation:

Proserpine, qui apparemment n'avait pas eu à se plaindre d'Hercule
pendant la nuit qu'il passa aux Enfers, apprenant qu'il est de retour,
envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l'inviter à dîner.
La servante, voyant la massue et la peau de lion, s'adresse à Xanthias:

     Ah! c'est donc toi, Hercule bien aimé! Viens! Dès que Proserpine a
     su ton arrivée, elle a pétri des pains, elle a fait cuire deux ou
     trois marmites de purée[175], elle a fait mettre un bœuf tout
     entier à la broche, préparé des galettes et des gâteaux. Entre
     donc.

Xanthias-Hercule meurt d'envie d'accepter; mais il hésite, craignant de
déplaire à son maître: «C'est bien de l'honneur je te remercie,» dit-il
à la servante messagère.

     LA SERVANTE.

     Oh! par Apollon! je ne te laisserai pas aller! Elle a fait bouillir
     des volailles, rissolé des croquettes, tiré le vin le plus exquis.
     Allons, entre avec moi!

     XANTHIAS-HERCULE.

     Bien obligé.

     LA SERVANTE.

     Es-tu fou? Je ne te lâche pas! Il y a aussi, à ton intention, une
     joueuse de flûte des plus jolies, et deux ou trois danseuses.

     XANTHIAS-HERCULE.

     Que dis-tu? des danseuses!

     LA SERVANTE.

     Dans la fleur de la jeunesse, et frais épilées. Allons, entre, car
     le cuisinier allait retirer les poissons du feu, et l'on dressait
     la table.

     XANTHIAS-HERCULE.

     Eh bien! va vite dire aux danseuses que je viens. (_S'adressant à
     Dionysos_) Esclave, suis-moi avec le bagage.

     DIONYSOS.

     Là, là, pas si vite! Ah çà, je t'ai par plaisanterie déguisé en
     Hercule, et tu prends ton rôle au sérieux[176]! Pas de niaiseries,
     Xanthias, reprends le bagage.

     XANTHIAS-HERCULE.

     Comment! tu ne songes pas, sans doute, à m'ôter ce que tu m'as
     donné toi-même?

     DIONYSOS.

     Non, je n'y songe pas, je le fais. Ote la peau.

     XANTHIAS-HERCULE.

     Voyez comme on me traite, grands dieux, et soyez juges!

Le chœur, parodiant les maximes douteuses d'Euripide et ses moralités
parfois ambiguës, se range du côté du plus fort, selon son habitude (le
chœur représente les majorités), et donne son approbation à Bacchus:

     C'est le fait d'un homme prudent et sensé, qui a beaucoup navigué,
     de se porter toujours du côté du navire qui enfonce le moins, au
     lieu de rester comme une statue, toujours dans la même posture.
     Changer d'attitude selon l'intérêt de son bien-être, c'est agir en
     sage, en vrai Théramène[177].

Bacchus reprend donc, la peau de lion, mais se repent bientôt de sa
déloyauté.

Si Hercule jadis satisfit Proserpine, il ne satisfit pas de même deux
cabaretières des Enfers, chez lesquelles il avala un jour seize pains,
vingt portions de viande bouillie, quantité de gousses d'ail, de
salaisons, et un fromage tout frais, qu'il dévora avec le panier! Et
puis, quand elles lui demandèrent de payer, il les regarda de travers en
poussant un mugissement, et tira son épée comme un furieux. Elles, de
frayeur, sautèrent dans la soupente; et lui, s'enfuit, en emportant les
nattes.

Mais il ne s'échappera pas aujourd'hui! s'écrient les deux cabaretières
en menaçant l'homme à la peau de lion. Elles appellent à leur secours
Cléon et Hyperbolos, les deux fameux démagogues devenus depuis peu
habitants des Enfers.

Xanthias triomphe de cette péripétie, et dit en sourdine, entre les
diverses apostrophes des cabaretières à Bacchus-Hercule: «Cela va mal
pour quelqu'un.»--«Quelqu'un sera houspillé.» Il excite même les
cabaretières à la vengeance.

Elles n'ont pas besoin d'être excitées!

       *       *       *       *       *

Bacchus voudrait bien ne pas avoir repris la peau de lion et la massue.
D'un ton câlin et avec de belles protestations d'amitié, il invite
Xanthias à les reprendre. Xanthias n'entend pas de cette
oreille-là.--C'est la scène de Scapin avec Léandre, quand celui-ci,
après l'avoir battu, a de nouveau besoin de lui et essaye de le fléchir.
La ressemblance de la situation est frappante: Xanthias d'abord refuse
fièrement, comme Scapin, et reste sourd aux prières de son maître; puis,
comme Scapin aussi, il se laisse fléchir.

Il était temps! Éaque, avec ses estafiers, arrive pour garrotter
Hercule. On se jette sur l'homme à la peau de lion.

Xanthias a beau prendre les dieux à témoins qu'il n'est jamais venu aux
Enfers, et que par conséquent il n'y a jamais commis aucune des
violences dont on l'accuse: on va lui faire un mauvais parti; Bacchus,
qui se croit sauvé, triomphe, et dit à son tour: «Cela va mal pour
quelqu'un!» quand tout à coup Xanthias s'avise d'une idée qui produit
une péripétie nouvelle,--une situation comique n'attend pas l'autre,--il
s'écrie donc:

     Je suis prêt à donner une preuve éclatante de mon innocence! Prenez
     cet esclave (_montrant Bacchus_), mettez-le à la question! et, si
     vous me convainquez d'être coupable, faites-moi périr!

     ÉAQUE.

     Quelle question lui ferai-je subir?

     XANTHIAS.

     Toutes les espèces de questions! Tu peux le lier sur le chevalet,
     le pendre par les pieds, lui donner les étrivières, l'écorcher, lui
     tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger
     de briques, tout ce que tu voudras! excepté de le fouetter avec des
     poireaux ou de l'ail nouveau[178].

     ÉAQUE.

     Fort bien; mais, si j'estropie ton esclave, tu me réclameras des
     dommages-intérêts.

     XANTHIAS.

     Tu ne me devras rien. Ainsi emmène-le à la torture.

     ÉAQUE.

     Ce sera ici même, afin qu'il parle devant toi. (_À Bacchus_):
     Allons, dépose vite ton attirail, et garde-toi de mentir.

     DIONYSOS, _se redressant_.

     Je défends qu'on me touche, je suis un immortel. Si tu l'oses,
     malheur à toi!

     ÉAQUE, _à Dionysos_.

     Que dis-tu?

     DIONYSOS.

     Je dis que je suis un immortel: Dionysos, fils de Jupiter!
     (_Montrant Xanthias_:) C'est lui qui est esclave.

     ÉAQUE, _à Xanthias_.

     Tu l'entends?

     XANTHIAS.

     Oui. Raison de plus pour le fouetter de verges: s'il est dieu, il
     ne sentira pas les coups.

     DIONYSOS, _à Xanthias_.

     Eh bien! alors, puisque tu es dieu comme moi, tu peux être comme
     moi fouetté impunément!

     XANTHIAS.

     C'est juste. (_À Éaque_:) Celui de nous deux que tu verras pleurer
     le premier, ou se montrer sensible aux coups, tu peux conclure que
     celui-là n'est pas un dieu.

     ÉAQUE.

     Voilà parler! C'est la justice même. Ça, déshabillez-vous.

     XANTHIAS.

     Pour que la question soit équitable, comment t'y prendras-tu?

     ÉAQUE.

     C'est facile: je vous frapperai l'un après l'autre.

     XANTHIAS.

     Très-bien.

     ÉAQUE, _frappant Xanthias_.

     Tiens!

     XANTHIAS, _impassible_.

     Observe si tu me vois bouger.

     ÉAQUE.

     Je t'ai frappé déjà.

     XANTHIAS, _avec un sourire_.

     Moi? Point du tout!

     ÉAQUE.

     En effet, on ne le dirait pas. (_Montrant Dionysos_.) À celui-ci
     maintenant. Vlan! (_Il le frappe_.)

     DIONYSOS, _après une pause_.

     Quand sera-ce donc?

     ÉAQUE.

     Mais je t'ai frappé.

     DIONYSOS.

     Bah? M'as-tu entendu souffler?

     ÉAQUE.

     Je n'y comprends rien. Retournons à l'autre. (_Il frappe de nouveau
     Xanthias_.)

     XANTHIAS.

     Est-ce pour aujourd'hui? (_Éaque redouble les coups, Xanthias ne
     peut plus se contenir, et crie_): Oïe! oïe! oïe!!!

     ÉAQUE.

     Que veut dire: _Oïe, oïe, oïe?_ Aurais-tu mal?

     XANTHIAS, _se grattant le front_.

     Moi? point du tout. C'est que j'essayais de me rappeler à quelle
     date tombe la fête d'Hercule à Diomée[179].

     ÉAQUE.

     Le saint homme!--Revenons à l'autre. (_Il frappe de nouveau
     Dionysos_.)

     DIONYSOS.

     Ho! ho!

     ÉAQUE.

     Qu'y a-t-il?

     DIONYSOS.

     Rien. Je vois des cavaliers, et je disais: Hop, hop!

Tout cela n'est-il pas très-gai?

C'est à peu près la scène de Bilboquet avec Gringalet et Sosthène, dans
la jolie bouffonnerie des _Saltimbanques_, lorsque ces deux derniers se
disputent l'honneur d'être le paillasse de cet homme illustre.
Bilboquet, avec l'impartialité d'Éaque, distribue alternativement ses
coups de pied aux deux candidats.

     GRINGALET.

     Mais qu'est-ce qu'il sait faire, pour que vous le
     préfériez?--Sait-il seulement recevoir un coup de pied?

     SOSTHÈNE.

     J'en recevrais aussi bien qu'un autre, sans me flatter.

     GRINGALET.

     C'est ce qu'il faudrait voir.

     BILBOQUET, _gravement_.

     On peut essayer.

     GRINGALET.

     Je parie qu'il n'en a pas la moindre idée.

     SOSTHÈNE.

     Bah! qui est-ce qui n'a pas idée d'un coup de pied?

     BILBOQUET.

     La théorie n'est rien sans l'application: je vais appliquer la
     théorie. À toi, Sosthène!

     SOSTHÈNE, _recevant le coup de pied_.

     Ho!

     GRINGALET, _triomphant_.

     Il a dit: Ho!

     BILBOQUET, _constatant_.

     Il a dit: Ho!

     SOSTHÈNE.

     J'ai dit: Ho! parce que vous me l'avez attrapé!

     BILBOQUET.

     Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t'attrape, tu révolteras
     la société!... (_Concluant._) Messieurs, votre émulation me plaît,
     mais elle me fatigue.

Éaque, après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus
et à Xanthias, conclut aussi en ces mots:

     Par Cérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu.
     Mais entrez seulement: mon maître et Proserpine, qui sont dieux
     eux-mêmes, sauront en juger.

     DIONYSOS.

     C'est bien dit; mais tu aurais dû songer à cela, avant de nous
     battre!

Cette scène n'est-elle pas d'excellente comédie? Et y a-t-il rien de
meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus,
craignant Éaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue; la
seconde quand il les lui reprend, pour l'amour des belles danseuses; la
troisième quand l'arrivée des deux cabaretières furieuses lui fait
regretter d'être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses
câlineries de faire reprendre ce rôle au pauvre Xanthias; la cinquième
lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir
la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l'un et à l'autre,
et chacun d'eux faisant tout son possible pour les recevoir sans
sourciller et la bouche en cœur! Tout cela est parfait.

       *     *     *     *     *

Une belle parabase (nous parlerons des _parabases_ dans un chapitre à
part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu'ici
la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d'Aristophane, est
la principale, la plus sérieuse.

L'arrivée de Bacchus a mis l'Enfer en émoi,--comme celle des _Héros de
Romans_ dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous
vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné,
dans son _Art poétique_, contre «le burlesque effronté,» finit par céder
au torrent et par y tremper un peu sa perruque:--«Prométhée a son
vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une soupe, Ixion a violé
une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher!»

De même, ici, l'Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les
morts est occasionné par un grand débat qui s'est élevé pour le sceptre
de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détrôné Eschyle pour
mettre Euripide à sa place, le peuple des morts demande à grands cris
qu'un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le
premier rang.

     XANTHIAS.

     Mais comment se fait-il que Sophocle n'ait pas aussi revendiqué le
     trône?

     ÉAQUE.

     Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui
     serra la main; Eschyle voulut lui céder son trône. Pour le moment,
     Sophocle, simple juge du camp, comme dit Clidémides, veut rester à
     la seconde place, si Eschyle est vainqueur; mais, si c'est
     Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.

Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge
naturel en ces matières.

     XANTHIAS.

     Alors la lutte va commencer?

     ÉAQUE.

     Dans un instant. C'est ici même que s'engagera ce rude combat. La
     poésie sera pesée dans la balance.

     XANTHIAS.

     Quoi! on pèsera la tragédie comme la viande des victimes?

     ÉAQUE.

     Oui. On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et
     des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer
     à la pierre de touche, un par un, tous les vers de son rival.

     XANTHIAS.

     Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!

     ÉAQUE.

     Non, certes! La tête baissée, il lance des regards de taureau...

     LE CHŒUR.

     Ah! quels mugissements et quelle colère, lorsqu'il verra son rival
     babillard aiguiser ses dents aiguës! Ah! c'est alors qu'il roulera
     des yeux pleins de fureur!

     Quel choc de mots au casque empanaché, à l'ondoyante,
     aigrette[180], se heurtant contre de misérables hémistiches et des
     bribes de tragédie[181]! Et comme le rival subtil luttera contre le
     héros fièrement monté sur ses grands vers!

     Hérissant sur son cou son épaisse crinière, le géant froncera ses
     terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement bâtis comme
     la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!

     L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera
     carrière, ergotant sur les mots, hachant menu la poésie de son
     adversaire, et cherchant à réduire en poudre l'œuvre de ses
     puissants poumons.

Il est impossible, je crois, de répandre plus d'imagination sur des
détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une
peinture plus vive d'Eschyle et d'Euripide, l'un avec sa grande poésie
pleine d'une héroïque emphase, l'autre avec sa manière familière,
subtile, pathétique, mais parfois,--c'est du moins le sentiment
d'Aristophane,--énervée et énervante.

«Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et
de plaisanterie: elle s'étend à toutes les parties de l'art tragique, au
choix des sujets et à l'effet moral, à l'exécution et au caractère du
style, aux prologues, aux chants du chœur, aux monodies, et touche
très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le
poëte prend la liberté d'établir par des images hardies, plutôt que par
des démonstrations, la manière de voir à laquelle il s'est arrêté[182].»

Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide
aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte.
Eschyle cependant n'est pas absolument épargné; mais le dessein
d'Aristophane est clair, c'est à Euripide qu'il en veut. Seulement,
comme un panégyrique messiérait en face d'une satire, il mêle à son
éloge d'Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir
sa critique d'Euripide: l'un sert à l'autre de repoussoir, ou, si l'on
aime mieux, de contre-poids. Cette balance est plus favorable à la
comédie, l'antithèse est plus dramatique. C'est une des raisons par
lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d'un
éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n'est pas seulement qu'il
l'admire au point de n'oser même l'effleurer: son admiration pour
Eschyle, au fond, n'est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il
le parodie légèrement. Non: c'est que le parallèle et la discussion
plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi
que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les
qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien
comment attaquer Euripide.

La tragédie d'Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et
décousue quant à la forme.

Elle est immorale, parce qu'il n'est pas permis d'exciter la pitié par
tous les moyens, ni de l'exciter sans mesure; d'étaler les misères du
corps aussi souvent que les douleurs de l'âme; de chercher toujours,
dans la peinture de la passion, l'expression familière et pénétrante,
qui remue, qui trouble, qui séduit les âmes sans les élever, qui au
contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force
de réalité; d'analyser curieusement des nouveautés basses ou
périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les
procédés matériels, l'appareil des souffrances physiques et des lambeaux
souillés, pour émouvoir à tout prix.

Elle est décousue, parce que poëte impétueux, grand improvisateur, bel
esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur,
osé, téméraire, le génie d'Euripide est plein de hasard et d'inégalité.
Ses compositions, éblouissantes d'éclairs, sont abandonnées et
flottantes; ses plans, plus négligés qu'il n'est permis même à un Grec:
et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur
le soin d'achever ce qui l'ennuie.

Subissant l'influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale
qui commençait alors, et lui-même à son tour y travaillant, la poussant,
la soufflant partout, mêlant à ce pathétique trop vif et trop énervant
des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l'esprit
nouveau, ses œuvres manquent de calme et de sérénité: on y remarque déjà
le trouble, l'agitation, le tapage des œuvres modernes. L'ordre intime,
qu'une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait
défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d'unité; plus
d'intentions philosophiques que de conviction dramatique.

Aristophane n'a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de
mettre en lumière et même d'exagérer les défauts d'Euripide. Et, dès
Euripide en effet, bien qu'il ait été surnommé _le plus tragique des
poëtes_, la tragédie avait décliné.

Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi
comme prédication; elle avait décliné en tant qu'œuvre religieuse, par
cela même qu'elle avait grandi en tant qu'œuvre philosophique et, comme
on dirait aujourd'hui, révolutionnaire.

Le poëte comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types
opposés.

Avec une foule de citations et de parodiés, dans un long débat qui
occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept
cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait
tour à tour un pastiche du style de l'un et de l'autre tragique.

C'est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle
quelques artifices de composition: par exemple, les personnages
longtemps silencieux qu'il met dans ses tragédies, pour étonner le
spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores
extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais,
encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries
légères, qu'il l'admire, qu'il l'estime, qu'il l'aime, pour son
patriotisme, pour son souffle héroïque, pour son esprit profondément
moral et religieux.

     ESCHYLE.

     Mon cœur bouillonne d'indignation, d'avoir à disputer contre un tel
     adversaire! Mais je ne veux pas qu'il me croye désarmé. Réponds-moi
     donc, qu'admire-t-on dans un poëte?

     EURIPIDE.

     Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.

     ESCHYLE.

     Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux,
     tu les as rendus lâches, quel traitement crois-tu mériter?

     DIONYSOS.

     La mort; je réponds pour lui.

     ESCHYLE.

     Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés: ils
     ne fuyaient pas les charges publiques; ce n'étaient pas, comme
     aujourd'hui, des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne
     respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses,
     jambards! C'étaient des corps hauts de quatre coudées, des âmes
     doublées de sept peaux de taureau!

     EURIPIDE.

     Gare à moi! il va m'écraser sous son avalanche d'armures.

     DIONYSOS, _à Eschyle_.

     Par quel moyen les avais-tu rendus si braves et si généreux?
     Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.

     ESCHYLE.

     C'est avec une tragédie toute pleine de l'esprit de Mars[183].

     DIONYSOS.

     Laquelle?

     ESCHYLE.

     _Les sept Chefs devant Thèbes_: tous les spectateurs en sortaient
     avec la fureur de la guerre... Je donnai ensuite _les Perses_, où
     j'inspirai à mes concitoyens l'envie de vaincre toujours leurs
     ennemis; c'était là encore une œuvre excellente... Voilà les sujets
     que doivent traiter les poëtes. Vois, combien, dès le commencement,
     les poëtes aux nobles pensées ont été utiles: Orphée nous a
     enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musée, la guérison
     des maladies et les oracles; Hésiode les travaux de la terre, les
     jours où l'on doit labourer et moissonner. Et le divin Homère! d'où
     lui vient tant d'honneur et tant de gloire? n'est-ce pas d'avoir
     peint la guerre, les combats, les vertus des héros?... Le poëte
     doit jeter un voile sur le vice, loin de le mettre en lumière sur
     la scène. Le maître instruit l'enfance, et le poëte l'âge mûr. Nous
     né devons rien dire que d'utile... J'avais tout élevé, tu as tout
     dégradé... C'est toi qui as répandu le goût du bavardage et des
     arguties; c'est toi qui as fait déserter les palestres et corrompu
     les jeunes gens...

Tels sont, par la bouche d'Eschyle, les reproches sévères d'Aristophane
à Euripide; telle est cette haute et noble doctrine: l'art doit être
éducateur; il ne doit rien exprimer qui puisse altérer dans l'âme des
hommes l'idée du beau et du bien; il doit, au contraire, nourrir et
fortifier cette idée. _Le poëte ne doit rien dire que d'utile:_ cela ne
signifie pas qu'il doit disserter ou prêcher, mettre en dialogue dans
ses pièces soit un journal des connaissances utiles, soit un catéchisme
philosophique ou religieux; cela signifie qu'il doit toujours se
proposer cet idéal: _le bien par le beau_.

Qu'on ne s'y trompe point: l'art utile? ce n'est pas l'art utilitaire.
L'utilité et la moralité de l'art consistent à élever les âmes par
l'admiration du beau, à les désintéresser de la matière par le goût des
plaisirs de l'âme et des voluptés de l'esprit.

«Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle vous
inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre
règle pour juger de l'ouvrage: il est bon, et fait de main d'ouvrier.»

Le reste de la pièce est en citations alternées et en critiques de
détail, quelquefois superficielles, dans l'intérêt de la comédie et du
rire.

Pendant que les deux poëtes chantent et déclament tour à tour, Bacchus
fait le rôle du _gracioso_, et commente ridiculement les répliques de
l'un et de l'autre.

Par un refrain, _a perdu sa fiole_, qu'Eschyle ajoute à tous les vers
récités par Euripide, il critique la versification lâche et décousue de
son adversaire, et son amour des détails réalistes. Euripide, de son
côté, par un autre refrain, qui est une onomatopée ronflante, sans
aucune signification, _phlattothratto_, _phlattothratto_, tourne en
ridicule le style pompeux d'Eschyle et le fracas de ses grands mots.

Ici comme dans _les Fêtes de Cérès_, les critiques de style sont parfois
d'une finesse qui étonne, eu égard au public immense devant lequel le
poëte les présentait: elles portent jusque sur les métaphores. Cela
suppose que ce public, si nombreux qu'il fût, était jugé capable, en
général, d'apprécier ces délicatesses. Le poëte, au surplus, semble l'y
préparer, dans _les Grenouilles_, par une précaution oratoire; le chœur
dit aux deux concurrents: «Tous les moyens que vous avez à faire valoir,
vieux ou neufs, exposez-les, déployez-les hardiment; hasardez quelques
arguments subtils et ingénieux. Si vous craignez que les spectateurs,
par ignorance, n'entendent pas toutes vos finesses, rassurez-vous: il
n'en est plus ainsi, ils ont tous fait la guerre[184]; chacun a son
livre et se forme à la sagesse. Ils ont, d'ailleurs, de l'esprit
naturel, et il est aujourd'hui plus aiguisé que jamais. Soyez donc sans
crainte, déployez tout votre talent, vous êtes devant des spectateurs
éclairés.»

Ainsi que l'avait dit Éaque, on prend une balance pour peser, un à un,
les vers des deux adversaires, et voici ce qui arrive: c'est toujours le
vers d'Eschyle qui l'emporte; c'est toujours le plateau d'Euripide qui
remonte.--À la fin, Eschyle s'écrie avec orgueil: «Qu'il mette dans la
balance, non plus un de ses vers, mais toutes ses pièces, et lui-même,
et ses enfants, et sa femme, et Céphisophon! À tout cela j'opposerai
deux de mes vers!»

Euripide est vaincu, quoique Bacchus hésite à se prononcer. Bacchus,
c'est le public athénien, qui aime les deux poëtes pour des raisons
diverses, qui va de l'un à l'autre, et qui, en fin de compte, les
préfère tous les deux: ce qui est probablement, dans l'idée
d'Aristophane, une critique de ce public.

Cependant Bacchus finit par choisir Eschyle, qui s'en retourne avec lui
sur la terre, et laisse, pendant son absence, le sceptre tragique à
Sophocle. Euripide est donc détrôné. Il reproche à Dionysos d'avoir
trompé son espérance; Dionysos renvoie au poëte subtil une de ses
propres maximes. «_La langue a juré, mais non pas l'âme!_» avait dit
Hippolyte. «La langue a juré, mais... je choisis Eschyle!» répond
Dionysos. Euripide est puni par où il a péché: par les maximes ambiguës.

Eschyle part avec Bacchus. Pluton lui donne ses commissions, qui sont
une série d'épigrammes à l'adresse des Athéniens.

       *       *       *       *       *

En résumé, si sévère que soit le jugement d'Aristophane, voulez-vous le
comprendre, sinon l'admettre? Comparez seulement l'_Électre_ d'Euripide
aux _Choéphores_ d'Eschyle et à l'_Électre_ de Sophocle; ou bien
l'_Oreste_ d'Euripide aux _Euménides_ d'Eschyle; ou bien _les
Phéniciennes_ aux _Sept Chefs devant Thèbes_. Tout ce début et la
sentence qui le termine s'éclaireront d'une vive lumière[185].

Mais il faut dire, d'autre part, qu'avant l'époque d'Euripide, le génie
athénien, même dans Eschyle, était demeuré étroit et cloîtré: il avait
en élévation ce qui lui manquait en étendue, comme les vieilles villes
enserrées de remparts. À l'époque philosophique d'Euripide, le génie
grec rompt ses barrières et s'éparpille dans un champ moral bien plus
vaste; il s'élance dans toutes les directions avec une généreuse audace;
il entreprend sur tous les points les défrichements et les conquêtes. Si
Euripide est moins parfait comme poëte dramatique, c'est parce que,
comme philosophe, son élan est illimité. Il a déjà l'esprit moderne.

C'est surtout dans ses rôles de femmes que cette vérité éclate. À ce
peuple jusqu'alors brutal, tenant ses femmes sous clef avec les
provisions, Euripide ose montrer des types nombreux et variés de ce que
sera la femme un jour, libre du gynécée, l'égale de l'homme, ayant tout
comme lui une âme et un esprit, une volonté passionnée et capable de
dévouement. Quel scandale pour les vieux Chrysales athéniens! Mais, à
nos yeux, quelle gloire pour Euripide! À peine Sophocle, dans
_Antigone_, l'avait-il, sur ce point, devancé ou suivi. C'est là,
certes, un des traits les plus frappants de la conversion du génie grec
à cette époque, et Euripide paraît être un des précurseurs inspirés à
qui l'humanité, antérieurement à tout christianisme, en est redevable.

Donc, quoi qu'en dise Aristophane, Euripide est grand, et très-grand;
mais c'est par cette grandeur même qu'il brise le moule sacré de
l'antique tragédie: Aristophane a raison de le trouver téméraire comme
les théologiens d'Espagne avaient raison, à leur point de vue, de
trouver Christophe Colomb hérétique et impie.

Il a tort, en tout cas, de faire à Euripide un reproche personnel d'une
tendance générale qui s'était emparée irrésistiblement de l'esprit de
toute cette époque.

En un mot, les _Grenouilles_ sont une satire des innovations dramatiques
d'Euripide, comme les _Nuées_ sont une satire des innovations
philosophiques de Socrate et des sophistes. Dans l'esprit d'Aristophane,
Socrate et Euripide sont liés l'un à l'autre, comme également coupables
envers les anciennes idées, l'ancienne éducation et l'ancienne religion.

Le poëte de l'ancien régime en toutes choses, n'a garde de terminer
cette comédie des _Grenouilles_ sans rappeler le héros des _Nuées_ pour
lui lancer un dernier trait:

«Que ce jugement vous apprenne à ne pas rester près de Socrate à
discourir.»

Par là le dessein d'Aristophane est bien marqué.--On a vu qu'il ne
manque pas de rappeler aussi Cléon. Cléon, Socrate et Euripide sont les
trois haines d'Aristophane: il suit ses haines au-delà même de la mort.

Il n'y a donc rien de plus obstiné, de plus sérieux, ni de plus ardent,
que les convictions de ce poëte comique sous son apparente folie.

       *       *       *       *       *

Mais quoi? Aristophane, qui accuse Euripide d'impiété et d'irréligion,
ne paraît-il donc pas lui-même quelque peu irréligieux et impie par la
liberté irrévérencieuse avec laquelle, dans cette pièce par exemple, il
représente certaines divinités? Ces croyances qu'ébranlaient Euripide et
Socrate, n'y porte-t-il donc pas lui-même atteinte, lorsqu'il dit, par
exemple, avec _Plutus_, dans la comédie de ce nom, que sans lui, Plutus,
les dieux de l'Olympe perdraient leurs prêtres et leurs autels? Et, dans
la pièce des _Grenouilles_, que nous venons d'étudier et dont la
représentation avait lieu aux fêtes mêmes de Bacchus, sous quel aspect
nous montre-t-il ce dieu? C'est grotesquement travesti, et faisant
assaut de fanfaronnade, de poltronnerie et d'obscénité avec un esclave.
Et, dans la dernière comédie qui nous reste à parcourir, n'allons-nous
pas voir les _Oiseaux_ disputant au maître des dieux les offrandes et
l'encens des hommes; et leur pouvoir, par conséquent, balançant celui de
Jupiter même? N'y trouve-t-on pas un Mercure affamé, aussi sensuel que
cet Hercule dont la galante Proserpine a conservé un si doux souvenir?
Peut-on penser, après cela, qu'Aristophane soit le défenseur sérieux de
l'Olympe et des fables mythologiques? Est-ce vraiment un Joseph de
Maistre, ou n'est-ce qu'un Louis Veuillot? Ceci demande explication.

Premièrement, la liberté gaillarde de l'ancienne comédie admettait bien
des choses. Cratinos, dans sa comédie d'_Ulysse_, n'avait-il pas osé
parodier le sage et courageux héros de l'_Odyssée_, et par conséquent,
du même coup, Homère, le poëte national, le dieu de la poésie
hellénique? C'était pis que Boileau parodiant Corneille.

Mais Homère lui-même, devançant les licences de la comédie, n'avait-il
pas montré, dans l'_Iliade_, un Vulcain boiteux, dont la marche gauche
fait rire les autres dieux «d'un rire inextinguible», et, dans
l'_Odyssée_, le même Vulcain leur donnant le spectacle drolatique de
Mars et de Vénus pris au filet, comme des oiseaux, pendant leur galant
rendez-vous?

C'est que, dans tous les siècles et sous tous les cultes, la liberté
humaine, de temps à autre, reprend ses droits et se revanche du respect
auquel, le reste du temps, elle se laisse assujettir.

Ces irrévérences intermittentes ne sont pas inconciliables avec la foi
la plus sincère. Au moyen âge, par exemple, ne voit-on pas, dans les
églises mêmes, des fêtes d'une extrême licence, la _Fête des Fous_, la
_Fête de l'Ane_, parodier les cérémonies du culte et les mystères? Et ce
nom même de mystères, par suite des représentations demi-sérieuses,
demi-grotesques qui les interprétaient à la foule ignorante, ne
devint-il pas synonyme de «comédies?» Bien des figures grotesques, bien
des scènes grossières ou obscènes, se voient encore, sculptées en
pierre, sur les vieilles cathédrales gothiques[186].

Ce qui était admis au moyen âge dans l'art chrétien, l'avait été à plus
forte raison dans la poésie hellénique, au milieu des Dionysies.
Aristophane, sans doute, s'imaginait et le peuple croyait avec lui que
les dieux entendaient raillerie pour le moins aussi bien que les hommes.
Ils étaient de la fête. On représente quelquefois Jupiter riant des
couplets qu'on fait contre lui[187]. Bacchus surtout ne devait-il pas se
résigner à être barbouillé de lie par ceux qu'il avait enivrés? Les
gausseurs les plus audacieux étaient ses plus fidèles adorateurs.

Mais manquer de respect aux dieux semblait un privilége des poëtes
comiques, un privilége qu'Euripide, poëte tragique, ne devait pas
usurper.--Et quant à Socrate, philosophe, le cas était plus grave
encore: la dialectique, même quand elle se joue dans les détours des
dialogues et des légendes, ne plaisante pas au fond; on le sentait: on
jugeait sérieusement ses attaques sérieuses. Les poëtes ne concluaient
pas, les philosophes concluaient plus ou moins: ce sont les conclusions
qui donnent prise. Et, «il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et
bien l'inquisition. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; le
saint-office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les
accusations _d'impiété_. Les accusations de cette sorte étaient fort
nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment
dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques,
tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus légères
aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, les
infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères,
étaient des crimes entraînant la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait
sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent
tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de
Mélos, Prodicos de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie,
Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés[188].»

Ce qui était interdit aux philosophes et aux poëtes tragiques, le poëte
comique se le permettait, et l'inquisition le laissait faire, parce
qu'il lui venait en aide d'autre part.

Et puis la religion antique, comme la religion moderne, avait des
nuances très-diverses.

Rollin, quoique avec une préoccupation évidemment chrétienne, explique
assez bien ce point: «On ne sait, dit-il, pourquoi les Athéniens sont si
impies au théâtre et si religieux dans l'Aréopage, et pourquoi les mêmes
spectateurs couronnent dans le poëte des bouffonneries si injurieuses
aux dieux, pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait
parlé avec beaucoup plus de retenue. C'est qu'Aristophane, en
représentant sur le théâtre les dieux avec des caractères et des défauts
qui excitaient la risée, ne faisait qu'en copier les traits d'après la
théologie publique: il ne leur imputait rien de nouveau et de son
invention, rien qui ne fût conforme aux opinions populaires et communes;
il en parlait comme tout le monde en pensait, et le spectateur le plus
scrupuleux n'y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisât, et ne
soupçonnait point le poëte du dessein sacrilége de vouloir jouer les
dieux. Au contraire, Socrate, combattant sérieusement la religion même
de l'État, paraissait un impie déclaré[189].»

Benjamin Constant, à son tour, dit avec justesse: «La tragédie grecque
avait pris son origine dans la partie sérieuse de la religion; la
comédie dut sa naissance à la partie grotesque du culte... La gaieté,
dans les religions sacerdotales, a souvent représenté le mauvais
principe.»--C'est ainsi que le diable, au moyen âge, fait tour à tour
rire et trembler les populations naïves, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à
n'être plus, comme aujourd'hui, qu'un personnage de théâtre.

Il ne faut pas voir dans les plaisanteries d'Aristophane sur les dieux,
plus de hardiesse et d'irrévérence qu'elles n'en contiennent réellement.
D'ailleurs, à côté de ces plaisanteries, il plaçait l'éloge de leur
justice, et leur rendait hommage en des vers admirables. (Voir le
_Plutus_ et les _Nuées_).

De plus, s'il met les dieux en scène, ce n'est pas au hasard et sans
discernement: il respecte toujours Cérès et Minerve, les deux déesses
protectrices d'Athènes; il respecte généralement Jupiter, Neptune et
Pluton, qui tiennent le ciel, la mer et la terre. À qui réserve-t-il ses
traits, d'ailleurs innocents et inoffensifs? C'est à Mercure
Mange-tout-cru, dieu des marchands et des voleurs; c'est à Hercule, le
dieu de la force brutale, qui par son appétit insatiable, affama le
vaisseau des Argonautes; à Hercule, le Gargantua de Béotie, qu'un drame
d'Euripide, le _Sylée_, représentait vendu comme esclave, et occupé, au
lieu de façonner les vignes de son maître, à les déraciner, et à en
former un grand feu, sur lequel il faisait cuire d'énormes pains et un
taureau tout entier; puis, à forcer le cellier, à défoncer les tonneaux,
et à arracher les portes de la maison pour se faire une table
proportionnée à ce festin; enfin, c'est à Bacchus, dieu de l'ivresse,
qu'on se représentait entouré de Satyres et couvert d'une peau de bouc:
s'il plaît au poëte comique de mettre à la place une peau de lion, le
dieu pourrait-il se fâcher?

Le peuple riait aussi de ces plaisanteries, et n'en croyait pas moins à
ses divinités. Il laissait bafouer Mercure sur la scène; mais il ne
souffrait pas qu'on mutilât les Hermès sur les places publiques. Il
s'amusait de la parodie des sacrifices dans les comédies; mais il
s'indignait si quelqu'un devant sa maison n'accomplissait pas avec assez
de respect les cérémonies sacrées.

C'était surtout après quelque événement grave, tel que celui de la
mutilation des Hermès, ou après quelque grand désastre, tel que celui de
l'expédition de Sicile, qui fut _la campagne de Russie_ d'Athènes, comme
Ægos-Potamos en fut le _Waterloo_, que tout à coup le peuple Athénien se
sentait pris en quelque sorte d'accès de religiosité extraordinaire; sa
légèreté habituelle faisait place, pour un moment, à une sorte de
dévotion analogue à celle des Anglais ou des Américains alors que le
chef de l'État ordonne pour toute la nation un jour d'humiliation et de
prière. Mais ces grandes crises de religiosité n'étaient guère dans le
tempérament naturel d'Athènes.

Habituellement, on s'égayait sur le compte de certaines divinités, sans
que cela tirât à conséquence. C'est à peu près ainsi qu'à Londres le
prétendu grand juge baron Nicholson, un plaisant très-renommé, tient ses
séances tous les soirs au _cider cellar_ (cellier de cidre) et fait la
charge des vrais juges, choisissant toujours des causes scandaleuses
pour sujet de ses grotesques réquisitoires. Et dans quel pays le respect
des lois est-il porté plus haut qu'en Angleterre? Le grand juge
Nicholson, cependant, fait pouffer de rire toute la cité. Cette liberté
britannique explique la liberté athénienne. Se moquer des choses
respectées est un des attributs de la liberté.

Et puis encore, on semblait croire qu'il y avait des dieux qui avaient
de l'esprit, et d'autres qui n'en avaient pas. Les dieux qui avaient de
l'esprit, apparemment entendaient raillerie. Ceux qui n'en avaient pas,
on pouvait donc en rire et s'amuser à leurs dépens. Voilà peut-être sur
quel principe, tacitement admis entre le poëte et le peuple, certaines
divinités faisaient souvent les frais de la gaieté publique.

Les Athéniens, hors du théâtre, ne vénéraient pas moins ces divinités,
mais en les considérant sous d'autres aspects. Littérairement même,
selon les divers genres poétiques, il y avait divers points de vue sous
lesquels on envisageait tel ou tel dieu. Pour le personnage d'Hercule,
par exemple, la tragédie d'Euripide intitulée _Alceste_ nous présente,
pour ainsi dire, le confluent indécis où le grandiose se mêle avec le
bouffon dans ce dieu tragi-comique: il y paraît d'abord un peu burlesque
(Voltaire n'a voulu voir que cet aspect); mais ensuite il y reparaît
sublime.

Le grossissement de toutes les proportions était la condition, même
matérielle, du théâtre grec: or le grossissement mène à deux choses: au
grand, ou au grotesque. Voilà pourquoi certaines imaginations
exceptionnelles, puissantes plutôt que fines, qui sont avant tout des
verres grossissants, excellent et se plaisent presque indifféremment à
l'un ou à l'autre, et ne voudraient pour rien au monde que l'un des deux
fût retranché de la littérature et de l'art.

Ajoutons que le rire et le burlesque sont, pour le commun de l'humanité,
une réaction nécessaire contre le noble et le grandiose, une détente, un
soulagement. Même pour la plupart des esprits, c'est une balance
nécessaire: il faut le ridicule à côté du sublime. Aussi le burlesque et
le grotesque, quoique les noms en soient modernes, ont-ils existé de
tout temps: Victor Hugo l'a démontré une fois pour toutes dans
l'éloquente Préface de _Cromwell_.

Même avec les divinités sérieuses, les Athéniens en usaient quelquefois
un peu familièrement, comme entre gens d'esprit sûrs de s'entendre.
Après avoir bien ri à leurs dépens, ils ne hantaient pas moins les
temples et ne respectaient pas moins les mystères.

Non-seulement les dieux étaient faits à l'image de l'homme, mais souvent
à l'image de l'homme dégradé, dont on leur prêtait la laideur physique
et morale. Au siècle brillant de Périclès, siècle de l'art et de la
beauté, pendant que Phidias exposait aux yeux des peuples son Jupiter
majestueux comme le Ζεύς homérique, quelques artistes représentaient ce
même Jupiter et les autres dieux sous des traits comiques et bouffons.
Parmi les restes de la statuaire antique qui sont parvenus jusqu'à nous,
il y a un vase où l'on voit sculptés, sous la figure de masques
grotesques, Jupiter et Mercure prêts à monter chez Alcmène par une
échelle. Ctésiloque, élève d'Apelles, se rendit célèbre par une peinture
burlesque qui représentait Jupiter accouchant de Bacchus, ayant une
mître en tête et criant comme une femme, au milieu des déesses qui font
l'office d'accoucheuses. Ainsi Jupiter même, à dater de ce temps, ne fut
pas épargné.

La comédie dorienne de Mégare et de Sicile avait précédé dans ces voies
la comédie athénienne. Épicharme, de Cos, avant Aristophane, ne s'était
pas fait faute de travestir les dieux. «Jupiter, dans _les Noces
d'Hebé_, devient un Gargantua gourmand, obèse, farceur; les Muses sont
transformées en poissardes; Minerve en musicienne de carrefour, qui de
sa flûte fait danser à Castor et Pollux quelque pyrrhique obscène;
Vulcain avec son bonnet pointu et son habit bigarré, est le bouffon,
l'arlequin de la troupe; Hercule en est le Gilles, avec sa gloutonnerie
bestiale. Tout Homère, tout Hésiode, avec leurs plus gracieuses ou leurs
plus vénérées traditions, y passeront pareillement, défigurés en charges
bouffonnes. La comédie moqueuse d'Épicharme vient tomber au milieu de la
mythologie en désarroi, comme le Don Quixotte de Cervantes à travers les
romans de chevalerie[190].»

Rhinton, de Tarente, dans ses hilaro-tragédies, ne respecte pas mieux
les dieux. Et Plaute, qui suivit les errements de ce poëte, fut accusé,
à propos de l'_Amphitryon_, d'avoir compromis leur majesté par une
action comique où se jouaient des scènes bouffonnes et triviales.

Mais, comme dit Arnobe, «si Jupiter est en colère, pour le remettre en
belle humeur, on n'a qu'à lui jouer l'_Amphitryon_ de Plaute.» _Ponit
animos Jupiter, si_ AMPHITRYO _fuerit actus pronuntiatusque Plautinus_.

À Rome, sous l'empire, dans les mines de Lentulus et d'Hostilius, Diane
était fouettée sur la scène; on lisait un testament burlesque de _défunt
Jupiter_.

Boufflers écrit quelque part à sa mère: «Annoncez au roi une de mes
lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas
ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a
que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de
tous les hommages qu'on lui rend.»--Eh bien! c'est ainsi qu'Eupolis,
Cratinos et Aristophane, en rendant les leurs à Bacchus, trouvaient à
propos, tout dieu qu'il était, d'y mêler quelques bonnes irrévérences,
afin de le mieux divertir et de le mieux fêter. Le poëte comique, dans
les dionysies, avait le droit de tout dire aux dieux et au peuple, comme
dans les Saturnales romaines l'esclave avait la permission de railler
son maître et de s'amuser à ses dépens, ou comme l'Arétin était admis à
correspondre avec le pape Paul III pour le réjouir, une fois le mois, de
ses contes licencieux et de ses saillies priapesques.

Le sévère Boileau, dédaigneux du bouffon, «et laissant la province
admirer le _Typhon_,» y eût-il aussi renvoyé les bouffonneries
d'Aristophane? Je ne sais; mais les parodies du poëte attique sur les
dieux et sur leur ménage, soit dans _les Grenouilles_, soit dans _les
Oiseaux_, ne diffèrent pas toujours sensiblement, si ce n'est par le
style, des inventions burlesques de Scarron, sur cette même mythologie.

M. Disraëli a rouvert cette veine. Ce membre du Parlement d'Angleterre a
publié deux compositions de ce genre, qui ne laissent pas d'être
amusantes, quoique les traits en soient quelquefois un peu gros. L'une a
pour titre: _Ixion aux Enfers_; l'autre, _le Mariage de Proserpine_.

Chez nous, récemment, _Orphée aux Enfers_ et _la Belle Hélène_, ces
pochades burlesques, ont fait courir, chacun pendant près d'une année,
Paris et les départements.

Le burlesque, qu'on le veuille ou non, aura toujours sa place et son
emploi. On peut faire un meilleur usage de l'esprit; mais celui-là sera
toujours très-populaire. Et il en a toujours été ainsi, dès l'antiquité
même, qu'on se figure à tort si farouche et si renfrognée. Nous venons
d'en citer d'assez nombreux exemples. On en trouverait d'autres encore
dans l'_Histoire de la caricature antique_, de Champfleury, et dans
l'_Histoire des Marionnettes_, de Charles Maguin, où Maccus, l'ancêtre
de Pulcinelle, montre à quel point les peuples les plus épris du beau
étaient amoureux aussi du grotesque. M. Feuillet de Conches, dans la
_Vie de Léopold Robert_, fait mention des joutes qui se livrent encore
aujourd'hui près du mausolée d'Auguste, entre des bossus et des veaux,
comme si pour ces peuples artistes le bossu n'était point un homme; et
il ajoute: «Cette parodie des combats antiques et des héroïques combats
de taureaux où se plaisent les Espagnols, montre combien le populaire de
Rome affectionne le grotesque, comme pour se délasser du beau dont il
est entouré. Il faut être un bossu vérifié, pour être admis dans
l'arène. Les veaux sont de pauvres bêtes efflanquées auxquels les cornes
commencent à poindre. Excités par les bossus, par les cris des
spectateurs, par des pointes acérées, ils entrent en fureur, et portent
à la fin de vigoureux coups. J'ai vu un des malheureux bossus, qui en
avait été blessé et mis hors de combat, essayer de sortir de l'arène. La
populace l'empêcha de sortir, et criait au veau: _Tue, tue_! afin d'en
avoir pour son argent.»

Bref, pour le public athénien, ces trois dieux au moins, Mercure,
Hercule et Bacchus, malgré le culte religieux qu'on leur rendait,
étaient devenus peu à peu, à certains égards, des personnages bouffons.
C'était une inconséquence sans doute; mais l'humanité vit
d'inconséquences, étant elle-même composée et entourée d'antinomies qui
paraissent inconciliables et insolubles.

Et puis, le style recouvrant tout cela, y mettait une sorte de poésie et
une manière d'innocence. Le burlesque tout seul, sans génie littéraire,
sans art, est digne de mépris; mais le style fait tout passer.

Pour en finir avec cette comédie des _Grenouilles_, n'est-ce pas par une
inconséquence semblable que les Athéniens laissèrent représenter, cette
satire contre un poëte illustre qu'ils admiraient passionnément, et dont
ils déploraient la mort récente? Ils ne se contentèrent point de la
laisser représenter, ils l'applaudirent: les juges décernèrent à
Aristophane le premier prix, et _les Grenouilles_ eurent cet honneur
d'être représentées une seconde fois aux autres fêtes de Bacchus.

Les observations que nous venons de faire s'appliquent également à la
comédie qui a pour titre: _les Oiseaux_.



LES OISEAUX.


Voilà la pièce de fantaisie par excellence. Jamais l'imagination
d'Aristophane ne fut plus charmante, plus légère que dans _les Oiseaux_.
Et jamais Athènes aussi ne fût plus brillante qu'à l'époque où il les
donna.

«Cette époque, comme le remarque Otfried Müller, ne peut être comparée
pour l'étendue, l'éclat de la puissance et de la souveraineté, qu'avec
les temps de 456, avant la destruction de son armée en Égypte. Athènes
venait, par la paix très-favorable de Nicias, de fortifier sa domination
sur la mer et les côtes de l'Asie Mineure et de la Thrace, d'ébranler le
Péloponnèse jusque dans son sein par une politique habile, de porter ses
revenus au plus haut point qu'ils aient jamais atteint; enfin, à
l'expédition de Sicile, entreprise sous des auspices si heureux,
s'attachait l'espoir d'étendre encore l'empire maritime et colonial
d'Athènes, sur les parties occidentales de la Méditerranée. Grâce à
Thucydide, nous connaissons la disposition des esprits à Athènes dans ce
moment: le peuple se laissait éblouir par les brillants châteaux en
Espagne de ses démagogues et devins; rien désormais ne semblait
impossible à atteindre; tout le monde s'abandonnait à une véritable
ivresse d'espérances exagérées. Alcibiade, avec sa légèreté, son
outrecuidance, et cette union merveilleuse d'intelligence pénétrante et
calculatrice et d'imagination hardie et illimitée, était le héros du
temps. Même lorsque le malheureux procès des Hermocopides l'eut fait
disparaître d'au milieu des Athéniens, l'esprit qu'il avait excité et
entretenu vécut longtemps encore[191].»

Parcourons cette brillante comédie.

Deux citoyens, Peisthétairos et Évelpide, Celui qui aime à en faire
accroire aux amis et Celui qui espère toujours, excédés de la vie agitée
et bruyante que l'on mène à Athènes,--ainsi qu'Umbritius de celle qu'on
mène à Rome, et Damon de celle qu'on mène à Paris, dans les satires de
Juvénal et de Boileau,--ont pris la résolution d'aller vivre parmi les
oiseaux. Des ailes! des ailes! fuyons, fuyons cette ville tumultueuse et
criarde!

L'un, avec un geai ou un choucas, l'autre avec une corneille pour guides
ou peut-être pour montures, les voilà partis: c'est ainsi que s'ouvre la
pièce.--Le théâtre représente un paysage de rochers et de forêts.

«Les cigales ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les buissons;
mais les Athéniens crient toute l'année, perchés sur les procès!» C'est
à n'y pas tenir!

Ils s'en vont donc bien loin de cette ville chicanière, toute de juges
et de plaideurs, dont nous avons vu la satire développée dans _les
Guêpes_.

Ayant ouï dire que la huppe, l'hirondelle, le rossignol, et beaucoup
d'autres, ont jadis appartenu au genre humain, ils espèrent que le
souvenir de leur ancienne condition les déterminera à accueillir
favorablement des transfuges de la race humaine.

Ils cherchent d'abord la huppe.--La huppe dans l'imagination des Grecs,
était un oiseau mystérieux,--de même que dans les poésies orientales, où
elle voyage et converse avec Salomon, comme Solon avec Crésus.

Ils finissent, grâce à leurs guides, par découvrir la demeure de la
huppe, et ils frappent à la porte de son nid. Le roitelet, serviteur de
la huppe, vient leur ouvrir, comme Céphisophon à Dicéopolis dans _les
Acharnéens_, comme le disciple de Socrate à Strepsiade dans _les
Nuées:_--Aristophane a ses procédés, auxquels ils reste fidèle, parce
qu'ils sont bons, et parce qu'ils tiennent en partie à la construction
même et aux conditions matérielles de la scène antique.

     LE ROITELET.

     Qui va là? Qui appelle mon maître

     ÉVELPIDE, _effrayé_.

     Apollon sauveur! quelle largeur de bec!

     LE ROITELET, _effrayé aussi_.

     Malheur à nous! Deux oiseleurs!

     ÉVELPIDE.

     Mais nous ne sommes pas des hommes!

     LE ROITELET.

     Qu'êtes-vous donc?

     ÉVELPIDE.

     Moi, je suis le Peureux, oiseau d'Afrique.

     LE ROITELET.

     Allons donc!

     ÉVELPIDE.

     Regarde plutôt ce qui tombe derrière moi!

     LE ROITELET.

     Et cet autre? quel oiseau est-ce? (_à Peisthétairos:_) Parleras-tu?

     PEISTHÉTAIROS.

     Moi, je suis l'Embrenné, du pays des Faisans...

C'est par ces grosses bouffonneries que le poëte s'empare tout d'abord
de la partie la plus nombreuse et la moins délicate de son public.

En écartant les jambes dans leur frayeur à la vue de ce large bec d'un
roitelet de fantaisie, Peisthétairos et Évelpide laissent échapper, avec
le reste, leurs montures, la corneille et le choucas, qui disparaissent,
sans doute pour se disposer à figurer de nouveau dans d'autres rôles de
la même pièce, en changeant quelques accessoires.

La huppe survient, avec un bec encore plus horrifique que celui de son
serviteur,--la huppe qui fut jadis Térée, parent mythologique de la
nation athénienne.--C'était peut-être une parodie de Sophocle, qui dans
sa tragédie de _Térée_ avait, dit-on, représenté la métamorphose de ce
roi en oiseau.--La huppe n'a pas de plumes. Elles sont tombées,
dit-elle, pendant la mue.

     LA HUPPE.

     Qui vous amène ici?

     ÉVELPIDE.

     Le désir de nous trouver avec toi.

     LA HUPPE.

     À propos de quoi?

     ÉVELPIDE.

     D'abord tu as été homme, comme nous; tu as eu des dettes, comme
     nous; comme nous, tu aimais à ne pas les payer; ensuite, changé en
     oiseau, tu as fait, en volant, le tour de la terre et des mers: tu
     as donc toute la science de l'homme et toute celle de
     l'oiseau[192]. Voilà ce qui nous amène vers toi, pour te prier de
     nous indiquer quelque ville paisible, où, comme dans une couverture
     mœlleuse, on puisse goûter les douceurs du repos.

La huppe leur propose successivement plusieurs villes, dont les noms
donnent lieu à des plaisanteries et à des calembours.

Aucune ne paraît convenir. Alors Peisthétairos s'avise d'une grande
idée, et en fait part à la huppe: c'est de bâtir une ville dans les
airs.--Au commencement des choses, l'empire du monde appartenait aux
oiseaux; ils doivent le reconquérir!

     Vous régnerez sur les hommes comme vous régnez sur les sauterelles.
     Et, quant aux dieux, vous les ferez mourir de faim.

     LA HUPPE.

     Comment?

     PEISTHÉTAIROS.

     Voici. L'air, n'est-ce pas? est entre le ciel et la terre: et de
     même que, pour aller à Delphes, nous demandons passage aux
     Béotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, vous
     pourrez, si les dieux ne vous payent pas tribut, empêcher la fumée
     des sacrifices de traverser votre ville et les plaines de l'air.

La huppe trouve le plan parfait. Mais il faut le soumettre au peuple des
oiseaux, et, pour cela, les convoquer.

     PEISTHÉTAIROS.

     Comment les convoqueras-tu?

     LA HUPPE.

     C'est facile. Je vais entrer dans le bocage, j'éveillerai
     Philomèle, ma compagne, et nous les appellerons de concert: dès
     qu'il entendront notre voix, ils accourront à tire-d'aile.

     PEISTHÉTAIROS.

     O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t'en supplie: entre
     dans le bocage et éveille Philomèle.

     LA HUPPE, _chantant_.

     O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l'hymne sacré jaillisse de
     ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences
     tes fraîches mélodies pour plaindre le sort d'Itys[193], cause pour
     nous de tant de larmes! Pure, ta voix s'élève du milieu des ifs au
     feuillage sombre jusqu'aux demeures de Jupiter, où Phébus à la
     chevelure d'or répond à tes chants plaintifs par les sons de sa
     lyre d'ivoire et préside aux chœurs des dieux immortels. Et les
     accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.

Ici on entendait, derrière le théâtre, les sons d'une flûte imitant les
chants du rossignol.

     PEISTHÉTAIROS.

     O Jupiter souverain! ô chants délicieux d'un si petit oiseau! C'est
     du miel qui coule dans tout le bocage!

     LA HUPPE, _continuant à chanter_.

     Épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous
     tous qui portez comme moi des ailes! Vous qui butinez dans les
     guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier
     mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains; vous qui vous
     plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d'une voix grêle, tio
     tio tio tio, tio tio tio tio! Et vous qui, dans les jardins,
     habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collines,
     le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à
     ma voix: trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées
     marécageuses, happez les cousins à la trompe aiguë, et vous qui
     hantez l'aimable prairie de Marathon, humide de rosée; et vous,
     oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore,
     tribus des alcyons, qui voguez sur les flots gonflés des mers;
     venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute la race au col
     flexible est ici convoquée par moi! Sachez qu'il nous est arrivé un
     vieillard à l'esprit subtil, avec des idées neuves et de neuves
     entreprises. Venez, tous à cette conférence! ici, ici, ici, ici!
     toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro,
     torolililix!

Que l'on s'imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères,
dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,

     Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,
     Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!

et que l'on dise si l'on veut: Quelle bizarrerie!--Mais aussi, quelle
grâce!

Il n'y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le
poëte oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu'il fait chanter les
oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les
suit et les précède un ensemble charmant, plein d'originalité.

Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est au-dessus de la
prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu
noter d'après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol,
qu'Aristophane n'a osé rappeler que par les sons d'une flûte! Voici
l'œuvre du bon Allemand, qui n'a pas senti que, si l'onomatopée,
discrètement employée, produisait par une pointe de bizarrerie un
assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolougée était
simplement cocasse:

     Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiouto koua, Tio, tio, tio,
     tio, Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou, Tskouo, tskouo,
     tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii,
     tsii, tsii, Kouoïor tiou, tskoua pipits kouisi. Tso, tso, tso, tso,
     tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si, tosi si si si si
     si si si, Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi; Tsatn, tsatn, tsatn,
     tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsi. Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo,
     dlo, dlo, Kouïoo trrrrrrrizl! Lu lu lu, ly ly ly, li li li, Kouïoo
     didl li ioulyli, Ha guour guour, koui, kouïo! Kouïo, kououi,
     kououi, kououi, koui koui koui koui, Ghi, ghi, ghi! Gholl, gholl,
     gholl, gholl, ghia huhudoï, Koui koui, horr ha dia dia dillhi!
     Hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, Hets,
     hets, hets, hets, hets, Touarrho hostehoï, Kouïa, kouïa, kouïa,
     kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïati, Koui koui koui, io io io io io
     io io, koui, Lu ly li, lolo, didi io kouïa! Higuaï, guaï, guaï,
     guaï, gûaï, guaï, guaï, guaï, Kouïor tsio, tsiopi!

Entre cette page et celle d'Aristophane il y a toute la différence de la
lettre morte à l'esprit vivant, de l'imitation lourde à la création
fantaisiste.

Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans
ses _Mémoires?_ «Boudoux, dit-il, qui ne parlait aucune langue morte, et
qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore
assez mal, Boudoux, était à l'endroit des oiseaux le premier philologue,
je ne dirai pas de la forêt de Villers-Coterets, mais encore, j'ose
l'assurer, de toutes les forêts du monde. Il n'y avait pas une langue,
pas un jargon, pas un patois ornithologique qu'il ne parlât, depuis la
langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.»--Eh bien! Boudoux
peut-être eût admiré Bechstein; il eût admiré également Raspail, qui
dans la _Revue complémentaire_ du 1er janvier 1855 donne le chant du
rossignol, paroles et musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à
Raspail lui-même, nous préférons Aristophane, dans cette légère et
bizarre, mais gracieuse fantaisie.

       *       *       *       *       *

En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux
arrivent, de çà, de là. L'entrée de chaque survenant donne lieu à des
mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours.
Peu à peu les oiseaux se pressent: en voici une multitude et enfin comme
une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris: Torotix,
torotix!... Épopo, popopo, popopopi!... Ti ti ti, ti ti, ti ti!...

     PEISTHÉTAIROS.

     Par Neptune! Vois donc quels tourbillons d'oiseaux!

     ÉVELPIDE.

     Apollon-roi! quelle nuée! Oie, oïe! ils volent si serrés qu'ils
     remplissent tous les passages!... Comme ils piaillent, comme ils se
     précipitent! quels cris! quels becs!... On dirait qu'ils nous
     menacent! oh là là! c'est toi et moi qu'ils regardent en ouvrant le
     bec.

Les oiseaux, en effet, à la vue de ces étrangers, se croyent pris dans
quelque piège. Effroi des deux parts.

La huppe, à travers ce tumulte, essaye de se faire entendre, annonçant
que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On
n'écoute rien d'abord, on se croit trahi, on s'apprête à venger sur ces
deux intrus tous les crimes de l'espèce humaine, antique ennemie de la
race ailée.

     Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées
     cernons l'ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de
     douleur, et servent de pâture à nos becs! Ni l'ombre des montagnes,
     ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont
     à nos coups. En avant, bec et ongles! Que le chef de cohorte engage
     l'aile droite!

Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des _Acharnéens_
s'élançant contre Dicéopolis, des _Chevaliers_ contre Cléon, des
_Guêpes_ contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique: on
dirait le combat des grues et des pygmées.

Dans les œuvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait
bien être une réminiscence de ce passage: c'est un réquisitoire des
oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux[194].

       *       *       *       *       *

Cependant on finit par s'entendre. Peisthétairos, soutenu par Évelpide,
comme Robert Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L'un et
l'autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels, et de légendes
poétiques, prouvent à la race emplumée son antique supériorité et
primauté sur toutes les autres.

Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l'univers.
D'où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au
chant du coq? N'est-ce pas le souvenir d'une vieille habitude du temps
où les oiseaux, maîtres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal
des travaux?...

     PEISTHÉTAIROS.

     Oui, autrefois, vous étiez rois!

     LE CHŒUR DES OISEAUX.

     Nous, rois! Et de qui? Et de quoi?

     PEISTHÉTAIROS.

     De tout! De moi d'abord, et de lui (_Montrant Évelpide_.) Et de
     Jupiter même! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les
     Titans et que la Terre.

     LE CHŒUR.

     Que la Terre elle-même?

     PEISTHÉTAIROS.

     Oui, par Apollon!

     LE CHŒUR.

     Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.

     PEISTHÉTAIROS.

     Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous
     n'avez jamais lu Ésope. Ésope dit que l'alouette naquit avant tous
     les autres êtres, avant la Terre même: son père mourut de maladie;
     comme la terre n'existait pas; il fut sans sépulture pendant cinq
     jours: enfin l'alouette dans l'embarras se décida, faute de mieux,
     à enterrer son père dans sa tête.

     ÉVELPIDE.

     Ce qui fait que le père de l'alouette est enterré à
     Céphalée[195]...

     PEISTHÉTAIROS.

     Mais la plus forte preuve, c'est que Jupiter, qui règne maintenant,
     est représenté, comment? debout avec un aigle sur la tête, c'est le
     symbole de sa royauté[196]; sa fille a la chouette; et Apollon,
     comme son ministre, l'épervier.

     ÉVELPIDE.

     Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous
     ces oiseaux?

     PEISTHÉTAIROS.

     Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles
     aux dieux, ces oiseaux en prennent leur part avant Jupiter.
     Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais
     toujours par les oiseaux: à présent encore, Lampon jure par l'oie,
     quand il veut mentir[197].--C'est ainsi que vous étiez grands et
     sacrés, en ce temps-là! Mais maintenant on vous regarde comme des
     esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à
     des fous furieux, même dans les lieux sacrés! Une foule d'oiseleurs
     vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de
     toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les
     acheteurs vous tâtent pour s'assurer si vous êtes gras. Encore, si
     l'on vous servait simplement rôtis, sur la table! Mais on fait un
     mélange d'huile, de vinaigre et d'échalotes, avec du fromage râpé;
     de tout cela broyé ensemble, on fabrique une sauce douce et grasse,
     puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des
     chairs infectes!

Un tel état de choses est intolérable! Il s'agit de reconquérir la
sécurité, l'indépendance, et la souveraineté!--Oui, oui! répondent les
oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire?--Il faut, répond
Peisthétairos, qu'il n'y ait qu'une seule ville, un seul État pour toute
la nation des oiseaux; qu'ils entourent l'air tout entier d'une grande
muraille en briques; comme l'enceinte de Babylone; et, quand cette
muraille sera élevée, ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de
leur restituer l'empire: s'il n'y consent pas, on lui déclarera la
guerre sainte, et l'on fera défense aux dieux de traverser désormais ce
pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les
Alcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une
patte: Halte-là! on ne passe pas.

En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire
que dorénavant ils ayent à sacrifier d'abord aux oiseaux, souverains du
monde, et seulement ensuite aux autres dieux.

     LA HUPPE.

     Mais comment les hommes reconnaîtront-ils en nous des dieux et non
     des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?

     PEISTHÉTAIROS.

     Tu es fou: est-ce que Mercure n'est pas dieu? Cependant il vole et
     il a des ailes! Et tant d'autres divinités! la Victoire vole avec
     des ailes d'or! Et l'Amour, n'a-t-il pas des ailes? Et Iris, la
     colombe aux ailes agitées, comme dit Homère!

     LA HUPPE.

     Mais si Jupiter se met à tonner et lance sur nous sa foudre, qui a
     aussi des ailes?...

     PEISTHÉTAIROS, _sans l'écouter_.

     Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre
     puissance et ne veulent adorer que les dieux de l'Olympe, alors il
     faut qu'une nuée de passereaux gourmands de graines s'abatte sur
     leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Cérès vient
     au secours de leur famine par une distribution de blé!

     ÉVELPIDE.

     Elle s'en gardera bien, par Jupiter! vous la verrez donner cent
     mauvaises défaites[198].

     PEISTHÉTAIROS.

     Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité, en crevant les
     yeux à leurs bœufs de labour et à leurs troupeaux. Qu'Apollon
     ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin!

     ÉVELPIDE.

     Là, là! qu'ils attendent au moins que j'aie vendu mes deux
     bouvillons!

     PEISTHÉTAIROS.

     Si, au contraire, ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la
     Vie, la Terre, Saturne, Neptune,--alors tous les biens leur seront
     donnés.

     LA HUPPE.

     Cite-moi donc un de ces biens.

     PEISTHÉTAIROS.

     Premièrement, les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en
     fleur: un seul escadron de chouettes et de crécerelles les dévorera
     toutes. Ensuite, les cousins et les perce-oreilles ne mangeront
     plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous
     jusqu'au dernier.

     LA HUPPE.

     Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C'est là leur
     grande passion!

     PEISTHÉTAIROS.

     Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les
     mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles:
     car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne
     sait où est mon trésor, _excepté peut-être un oiseau_!

Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes,
histoire naturelle, science des augures, fables d'Ésope, d'Hésiode ou
d'Homère, simples dictons même et images courantes, le poëte cueille
tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grâce et la
fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:--«Comment leur donner
la santé?--S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme
malheureux ne se porte jamais bien!»

       *       *       *       *       *

Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre
fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le
feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour
temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les
sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on
leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de
nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussitôt en
échange de quelques grains.

Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne
le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils
mangeront va leur taire pousser des ailes.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris,
s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des
têtes d'oiseaux; le chœur les salue de ses chants; puis continue ainsi,
s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:

     Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles
     des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous
     sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres
     légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres
     immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les
     choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à connaître le ciel,
     la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de
     l'Érèbe et du Chaos; grâce à nous, Prodicos[200] enviera votre
     science.

     Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le
     profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein
     des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde
     toute seule, pondit un œuf, duquel, après un certain temps, naquit
     l'Amour, le gracieux Éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides
     comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au
     sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui
     vit le jour la première de toutes...

Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps;
après lui, vinrent l'Éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'œuf immense
du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des
oiseaux, n'oubliât pas cet œuf. En le faisant pondre par la Nuit aux
ailes noires, et en faisant éclore de cet œuf l'Amour aux ailes d'or, en
donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il
complète et développe les images qui conviennent à son sujet.

       *       *       *       *       *

Ainsi,--continue le chœur des Oiseaux,--notre origine est bien plus
antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour,
mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux
amants[201]...

Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur
indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en
criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le
nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa
demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la
rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le
milan reparaît, il vous annonce le retour du printemps et le moment de
tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hâte de
vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons
lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien
entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous
consultez les oiseaux[204]...

Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix,
je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des
collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage,
tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en
l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux chœurs
augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix!
C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de
ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!...

Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de
l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon
en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les
nuages des airs; les hôtes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les
vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo,
totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un
saisissement de joie: et les Grâces et les Muses, filles de l'Olympe,
répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!

Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de
grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère
de l'écrivain et de l'esprit attique,--comme de l'esprit gaulois.--Cette
variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les
goûts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là
comme partout, Aristophane, «maître de tous les tons de la lyre», se
montre presque au même instant «sublime et bouffon, grave et licencieux,
mais toujours poëte, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les
raille, soit qu'il les imite[205].»

       *       *       *       *       *

Peisthétairos et Évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques,
comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de
Musset.

     IRUS.

     Mettez ces deux habits;
     Vous vous promènerez ensuite par la chambre,
     Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.

     SPADILLE.

     Moi, j'ai l'air d'un marquis.

     QUINOLA.

     Moi, j'ai l'air d'un ministre.

     IRUS.

     Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.

Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel
accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu
près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui
d'abord éclate de rire en regardant Évelpide.

     PEISTHÉTAIROS.

     Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus drôle!

     ÉVELPIDE.

     Qu'est-ce qui te fait rire?

     PEISTHÉTAIROS.

     Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une
     oie peinte sur une enseigne!

     ÉVELPIDE.

     Et toi, à un merle pelé et râpé!

Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom
magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la
Ville des Nuées et des Coucous,--quelque chose comme
Coucouville-lés-Nuées.--«Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là!
s'écrie la huppe émerveillée.--N'est-ce pas de ce côté-là, dit Évelpide,
que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles
d'Eschine?»

C'étaient deux hâbleurs de ce temps, et peut-être quelque peu
industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les
actionnaires.

On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre
en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'œuvre.

À peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui
accompagnaient la fondation d'une ville,--en invoquant les
dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret,
Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;--à peine le prêtre a-t-il entonné le
chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations
futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville
projetée,--comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,--pour y
chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir
la meilleure part.

     Échevins, Prévôt des marchands,
     Tout fait sa main; le plus habile
     Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps
     De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.

C'est d'abord un poëte dithyrambique, au manteau troué, faiseur de
cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.

     J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre
     Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de
     parthénies[206] dignes de Simonide.

     PEISTHÉTAIROS.

     Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?

     LE POETE.

     Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!

     PEISTHÉTAIROS.

     Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je
     viens de nommer l'enfant, il y a une minute!

On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant
l'aumône d'un manteau.

       *       *       *       *       *

Un devin lui succède. «Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne
évidemment Néphélococcygie.--Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle
existât?--Le ciel ne le permettait pas encore!--Voyons ton oracle...»

Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce
qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye
d'un autre oracle, conçu à peu près en ces mots:

     Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices
     Quelque saltimbanque effronté
     Viendra troubler vos sacrifices
     Sans être par vous invité,
     Prenez un bon paquet de gaules
     Et cassez-le sur ses épaules[207].

Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, drôle! Va-t'en débiter aux vieilles
femmes tes oracles et tes prophéties!--Et on vous le chasse à coups de
bâton.

       *       *       *       *       *

Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois
interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec
règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes,
faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer
Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois... «Qui es-tu
donc? lui demande Peisthétairos.--Qui je suis? Méton! connu dans toute
la Grèce et à Colone.»--Comme François Villon, dans son épitaphe: «_Né
de Paris, emprès Pontoise_.».

«Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe
lestement!»

     LE GÉOMÈTRE.

     Seriez-vous par hasard en discorde?

     PEISTHÉTAIROS.

     Au contraire!

     LE GÉOMÈTRE.

     Mais alors...

     PEISTHÉTAIROS.

     D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez
     nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].

Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise:
Peisthétairos le chasse à coups de trique.

Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane,
est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an
432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire
concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme
aujourd'hui le _Nombre d'or_)? Je ne sais; mais cela paraît probable, et
il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme
l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que
le grand Socrate.

       *       *       *       *       *

Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui
existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient
chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux
dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissât la patte.

     PEISTHÉTAIROS, _à voix basse_.

     Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?

     L'INSPECTEUR.

     Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à
     l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].

     PEISTHÉTAIROS, _le battant_.

     Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!

Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.

       *       *       *       *       *

Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et
qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même
façon.

Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont
des épisodes, comme _les Fâcheux_ de Molière, ou comme nos
vaudevilles-revues. Le poëte y donne l'essor à sa verve et à sa malice.
Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité.
Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des
Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.

       *       *       *       *       *

On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau
chœur, chantent leur puissance, leur félicité:

     C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs
     sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre
     puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le
     fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes
     voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se
     nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi
     ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces
     êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race
     ailée[210]!...

     Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de
     manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la
     canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fraîches,
     ils reposent, tandis que la cigale, brûlée de rayons torrides à
     l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au
     creux des antres, et folâtrons avec les Nymphes des montagnes; et
     nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des
     vierges et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs!

Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans
la légende des oiseaux, épisode du _Beau Pécopin_, ni dans _les Chansons
des rues et des bois_, ni dans _les Contemplations_, lorsqu'à son tour
il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:

     Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!...

Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!

Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau,
lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre
avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: «Mélodieuses
étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... Pour vous, ni
hauteur, ni distance: le ciel, l'abîme, c'est tout un! Quelle nuée et
quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste
ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses
vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents
comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l'éternel
silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin
et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous
aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!»

       *       *       *       *       *

Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont
cent stades de long, et sont si larges «que Proxénide, le vantard, et
Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de
chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].»

Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux
constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni maçons, ni
briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. «Trente mille
grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient
avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec
des râles; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et
autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les
hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies
avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des
portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. À
présent toute l'enceinte est close et bien gardée.

       *       *       *       *       *

Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées,
posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la
patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à
s'endormir, le caillou en tombant les réveillât toutes.--À
Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que
les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.

       *       *       *       *       *

On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville
aérienne.--Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont
les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas
quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands
paniers portés par des aigles?

Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les
dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détrônera
Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des
autres.

À des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;--comme à des hommes, un
dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit
Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable
blanc.--Xénophane, de Colophon, disait que, si les bœufs et les chevaux
savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de bœufs ou
de chevaux.--«Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses
personnages dans les _Reisebilder_, qu'il court parmi les pierres une
tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les
délivrer de leur endurcissement.» Mais un vieux lézard prétend que cette
_impétrification_ n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait
successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les
animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.»

       *       *       *       *       *

Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde: toute la fumée des
sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne
recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un
jeûne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris,
leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette
famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées,
qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner
d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se
serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément.
C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles,
qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de
Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux
de Jupiter, son ennemi.

       *       *       *       *       *

Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur
de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est
fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires.
Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite
l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus tôt possible.

Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, brûle du désir d'être
oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de
mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de
suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par
l'exemple des cigognes.

Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues
des strophes tourbillonnantes.

Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de
ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches
citoyens des îles sujettes.

     PEISTHÉTAIROS.

     Joli métier!

     LE SYCOPHANTE.

     Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin
     d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en
     justice.

     PEISTHÉTAIROS.

     Citeras-tu mieux si tu as des ailes?

     LE SYCOPHANTE.

     Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air
     avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de
     procès.

     PEISTHÉTAIROS.

     Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de
     dénonciations!

     LE SYCOPHANTE.

     Que faire? Je ne sais pas labourer.

     PEISTHÉTAIROS.

     Mais, par Jupiter! à ton âge, on peut gagner sa vie plus
     honnêtement qu'à tramer des procès.

     LE SYCOPHANTE.

     L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.

     PEISTHÉTAIROS.

     Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.

     LE SYCOPHANTE.

     Comment des paroles donneraient-elles des ailes?

     PEISTHÉTAIROS.

     Les paroles en donnent à tout le monde.

     LE SYCOPHANTE.

     À tout le monde?

     PEISTHÉTAIROS.

     N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire
     aux jeunes gens: «C'est étonnant comme les conversations de
     Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!»--«Le
     mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris
     son vol vers la tragédie!»

     LE SYCOPHANTE.

     Ainsi les paroles donnent des ailes?

     PEISTHÉTAIROS.

     Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère
     donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un
     état plus honorable.

     LE SYCOPHANTE.

     Mais je ne veux pas, moi!

     PEISTHÉTAIROS.

     Que comptes-tu donc faire?

     LE SYCOPHANTE.

     Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de
     père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier
     ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir
     ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.

     PEISTHÉTAIROS.

     Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de comparaître.

     LE SYCOPHANTE.

     C'est cela même.

     PEISTHÉTAIROS.

     Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les îles pour
     t'emparer de ses biens confisqués.

     LE SYCOPHANTE.

     Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de çà, de
     là.

     PEISTHÉTAIROS.

     Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de
     Corcyre. (_Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là_.)

     LE SYCOPHANTE.

     Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!

     PEISTHÉTAIROS.

     Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.

     LE SYCOPHANTE.

     Ho la la! ho la la!

     PEISTHÉTAIROS.

     Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de
     moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!

_Interdum tamen et vocem comœdia tollit._

       *       *       *       *       *

À cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il eût vécu de notre
temps, aurait pu ajouter _les pigeons de la Bourse_, que Béranger a pris
pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,--sans compter
ceux dont parle Rabelais.

       *       *       *       *       *

Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres,
sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à
reconnaître son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie
pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à
la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des
Olympiens; Neptune, qui paraît être considéré comme le diplomate de la
troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur
lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les
Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort
grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des
sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu
lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans _le
Bourgeois gentilhomme_, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.

D'abord le fils d'Alcmène, pour toute diplomatie, veut étrangler tous
ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main.--«Mais, mon
bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la
paix.--Raison de plus pour étrangler!» répond le magnanime Hercule.

Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand
qu'il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son
humeur. «Quelles sont ces viandes?» dit-il en ouvrant les narines.--«Ce
sont,--lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république,--ce sont
des oiseaux,--coupables de conspiration contre les libertés populaires,»
et que l'on a mis à la broche.--Hercule ne peut plus en détourner ses
sens.

On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures: il
veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une
fois réglé, il fera servir à dîner aux trois ambassadeurs.

     HERCULE.

     Ce mot me suffit. Je vote pour.

     NEPTUNE.

     Mais, malheureux! tu n'es qu'un idiot et un goinfre! Veux-tu donc
     détrôner ton père? Eh! c'est te dépouiller toi-même! Car, si
     Jupiter meurt, n'es-tu pas son fils et son héritier?

     PEISTHÉTAIROS, _tirant Hercule à part_.

     Écoute ici que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami:
     la loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu
     es bâtard et non fils légitime... Ce Neptune, qui t'excite, serait
     le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de
     frère puîné.

Hercule, qui n'est pas fort d'esprit comme de corps, ne sait auquel
entendre. On consulte le dieu Triballe.

     PEISTHÉTAIROS.

     Et toi, que t'en semble?

     LE TRIBALLE, _baragouinant_.

     Nabaïsatreu.

     NEPTUNE.

     Que dis-tu, Triballe?

     HERCULE.

     Hé! Triballe, veux-tu des coups?

     LE TRIBALLE.

     Saunaca bactaricrousa.

     HERCULE.

     Il dit: «Très-volontiers.»

     NEPTUNE.

     Si tel est votre avis à tous deux, j'y consens.

     HERCULE.

     Eh bien! nous accordons le sceptre.

     PEISTHÉTAIROS.

     Ah! j'allais oublier le second article: je laisse Junon à Jupiter,
     mais je veux qu'on me donne en mariage la belle jeune Royauté.

Neptune trouve cette seconde clause inacceptable et veut se retirer avec
ses deux collègues.--«Comme vous voudrez,» dit Peisthétairos d'un air
détaché. Puis, se tournant vers la cuisine: «Chef! soigne bien la
sauce!» Ce mot retient Hercule, qui ramène Neptune et le dieu Triballe,
et le force à signer le traité.

     Quels dinés,
     Quels dinés
     Les ministres m'ont donnés!

C'est la conclusion de cette mission diplomatique[213].

       *       *       *       *       *

Ce dénoûment n'est-il pas admirable? Peisthétairos l'ex-révolutionnaire,
le chef élu par acclamation de toutes les tribus de la république des
oiseaux, ne se contente pas d'embrocher et de manger ceux qui ne
partagent pas ses opinions; il songe à fonder une dynastie; il épouse la
Royauté! Et voilà, ô Athéniens, comment finissent les révolutions[214].

Les oiseaux poussent des cris de joie: «Io Pæan! ô Hymen, ô Hyménée!»
pendant que Peisthétairos reparaît, costumé en Jupiter, avec la jeune
Royauté, qui brandit la foudre de Zeus.

«Bien, très-bien, dit Peisthétairos, je suis charmé de vos épithalames,
de vos acclamations et de vos chants. Mais cela ne suffit pas; il faut
chanter aussi mes éclairs, mes foudres et mon tonnerre!»

Et nos oiseaux, serins, buses et butors, d'obéir avec joie et de crier à
tue-tête:

     Vive le roi, la reine, et vive le tonnerre!

Tout cela n'est-il pas très-joli, et très-vrai?--fort gai et fort triste
à la fois, comme une peinture à jamais vivante de la bêtise humaine
toujours la même!

       *       *       *       *       *

Remarquons les deux caractères de Peisthétairos et d'Évelpide: «l'un est
un rusé faiseur de projets, tête inquiète et inventive, qui sait faire
accroire les choses les plus insensées; l'autre, un honnête sot, bien
crédule, et qui, avec une gaieté naïve, adopte toutes les folies du
premier[215].» Mais, lorsqu'il arrive qu'une de ces folies a réussi
contre toute espérance, le bon Évelpide, qui avait servi à tirer les
marrons du feu, est mis de côté. Il ne reste sur la scène que jusqu'à ce
qu'on ait fait le plan de Néphélococcygie; après cela, il disparaît
entièrement. Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le
rôle principal, ou du moins il était sur la même ligne que
Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos
le remplace. Tant qu'on croyait qu'il y avait du danger dans ce voyage
aux pays inconnus, Peisthétairos, le général de poche, se tenait
prudemment à l'arrière-garde, et poussait en avant le bon Évelpide.
Mais, sitôt que l'affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le
premier plan; lui seul existe désormais: l'autre est enterré.

       *       *       *       *       *

La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant
cortége de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu'au palais
et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du
bourg de Trie) et sa jeune femme, la Royauté.

       *       *       *       *       *

Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d'idées, où la
plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant
des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais
si franchement et si drôlement que Jupiter n'a pas le courage de s'en
fâcher.

       *       *       *       *       *

Avant Aristophane, d'autres poëtes comiques avaient déjà donné des
pièces ayant pour titre: _les Oiseaux_.

Dans ce cadre, déjà populaire, l'imagination de notre poëte trace des
lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but
particulier.

Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement
politique: l'hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l'on croit
découvrir une allusion à Alcibiade se liguant avec les Lacédémoniens
contre ses compatriotes et exhortant les ennemis de son pays à fortifier
Décélie, ville de l'Attique. Ce serait, suivant d'autres, une satire
religieuse, c'est-à-dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont
ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble,
plus que par dessein. Suivant d'autres, ce serait une satire sociale,
comme _les Femmes à l'Assemblée_, une parodie des républiques idéales
imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité
philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à
propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent
avoir plus ou moins d'apparence. Pour moi, j'incline à croire, avec
Schlegel, qu'on ne doit assigner à cette comédie aucun but direct, et
c'est peut-être pour cela qu'elle est une des plus amusantes, et à coup
sûr la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, _les Oiseaux_,
l'esprit d'Aristophane s'égaye et prend des ailes.

Quoiqu'il veuille toujours, d'une manière générale, rester fidèle à sa
maxime que le poëte doit être l'éducateur du peuple, il ne se propose
point ici une moralité unique et précise. Il cueille au hasard, tio,
tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et
sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans
l'agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes
les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit
attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et
mystiques, toutes les jolies métaphores qu'il rencontre; il va
voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro,
torolilix!

C'est au sortir de cette comédie que l'on comprend et que l'on goûte le
joli distique de Platon:

«Les Grâces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l'esprit
d'Aristophane.»

Et le mot de Schlegel: «La comédie grecque ancienne dépasse les limites
de la réalité pour entrer dans la sphère de l'imagination libre et
créatrice.»

Et celui de Mme de Staël: «Il n'y a point de route qui conduise à ce
genre... Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à
l'inspiration que l'enthousiasme le plus exalté.»

Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n'a rien de
plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le _Songe d'une
nuit d'été_, ni Calderon dans _les Matinées d'avril et de mai_, ni
Calidâsa dans _Sacountâla_.

Rabelais s'est-il rappelé cette comédie d'Aristophane dans sa
description de _l'Isle sonnante_ (c'est-à-dire de l'Église romaine avec
ses cloches), île dont tous les habitants «estoient devenus oiseaux,
mais bien ressemblants aux hommes: clergaux, monagaux, prestregaux,
abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son
espèce,» comme le phénix;--«clergesses, monagesses, prestregesses,
abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?» Oiseaux, certes, non
moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.

Et Marnix de Sainte-Aldegonde, s'en était-il souvenu? Je ne sais[216].

Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il
peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?

Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe: c'est le
rossignol qui officie; le perroquet, à l'offertoire, prononce un sermon
sur l'amour, et donne ensuite l'absoute aux vrais amants.

Un conte de Voltaire, _la Princesse de Babylone_, met chez un peuple des
bords du Gange des perroquets prédicateurs. «Nous avons surtout, dit un
oiseau qui se trouve être le phénix,--nous avons surtout des perroquets
qui prêchent à merveille.»--Dans ce même conte, le phénix écrit à deux
griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d'un merle
(quelque aïeul, sans doute, du _Merle blanc_ d'Alfred de Musset) causent
les malheurs de la princesse Formosante.

George Sand, dans _le Diable aux champs_, fait parler le moineau et la
fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards,
une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un chœur de coqs, tout
cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans
cette fantaisie: des grenouilles, des lézards et des grillons des
champs: d'autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs
araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis,
et Pyrame, chien de basse-cour.

On connaît l'œuvre charmante de M. Toussenel, _le Monde des oiseaux_,
l'_Ornithologie passionnelle_, où l'on démontre avec beaucoup d'esprit
que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la création
du monde dans la république des Oiseaux[217].

Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d'autre part leurs
hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires
de l'Allemagne[218].

Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d'Odyssée monacale, le
Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la
race ailée vit selon la règle des religieux, chantant _matines_ et
_laudes_ aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célèbrent la
Pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement
du chant de leurs hôtes.--C'est peut-être cette légende que
l'imagination de Rabelais a parodiée.

Dans une autre légende bretonne, saint Keivin s'endormit un jour en
priant, agenouillé devant sa fenêtre et les bras étendus: une
hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place
bonne pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la
mère qui couvait ses œufs (il paraît qu'il avait dormi longtemps), ne
voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits
fussent éclos.

Les oiseaux jouent des rôles nombreux et variés dans les _Chants
populaires de la Grèce moderne_[219]. C'est comme une lointaine
réminiscence d'Aristophane et de Platon.

Platon, dans le _Timée_, esquissant quelques traits d'une métempsycose,
suit les hommes dans les animaux, et dit: «La famille des oiseaux, qui a
des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais
légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité,
s'imaginent que la vue est le meilleur juge de l'existence des choses.»

Selon le docteur Yvan, dans ses _Voyages et Récits_, les bons Indiens,
pleins du sentiment de la fraternité universelle, «veulent que les âmes
des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter
encore parmi les vivants.» Il y a loin de cette croyance à celle des
limbes, vestibule de l'enfer, où les enfants morts sans baptême sont
privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres
petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation?

_Crimine quo parvi cædem potuêre mereri?_

Le catholicisme d'aujourd'hui n'étale plus cette croyance du moyen âge,
et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le
cœur des mères. Au reste, qu'est devenu l'Enfer lui-même, depuis que la
science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?

La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient, aussi plus
d'un trait à la comédie des _Oiseaux_; sans oublier vingt autres jolies
légendes,--ni celle de François d'Assise, «à qui l'oiseau paraît, comme
à Jésus, mener la vie parfaite: car l'oiseau n'a pas de grange; il
chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque
de rien[220];»--ni la légende de la cigale qui chantait le _Salve
Regina_ sur le doigt de François de Sales:--la cigale aussi a des ailes.

       *       *       *       *       *

Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant
encore. Dans sa comédie pleine de fraîcheur et de gaieté, on sent
partout cette adoration dont toute l'antiquité était éprise pour la
beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres
frères de l'homme. Tout ce qu'il y a de plus gracieux, les bois, les
oiseaux et les fleurs, le poëte en a recueilli les chants, les couleurs,
les parfums; à mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus
vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née
cette œuvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la _Symphonie
pastorale_ d'un Athénien du temps d'Alcibiade; œuvre d'une originalité
et d'une grâce incomparables, d'une forme capricieuse et étincelante,
improvisée et immortelle!

«Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne
saurait traduire ces chœurs aériens qui se perdent dans l'infini, cette
poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la
folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté.»



IV

LA PARABASE.


C'est dans les chœurs des comédies d'Aristophane, particulièrement dans
la _parabase_, que se montrent avec le plus d'imprévu et d'originalité
ces perpétuelles alternatives d'ironie et de sérieux, ce mélange de
bouffonnerie et d'élévation, de verve satirique et lyrique, qui
constituent le caractère saillant de sa poésie.

Qu'était-ce que la parabase?

Élément essentiel et singulier de la comédie grecque _ancienne_, c'était
cette partie du chœur dans laquelle le poëte, au milieu de la pièce,
prenait tout à coup la parole, par la bouche du coryphée, et adressait
au peuple des interpellations, sur lui-même, sur ses comédies, sur
l'accueil bon, ou mauvais qu'on leur avait fait, sur ses rivaux en
poésie ou sur ses adversaires politiques, sur les affaires publiques,
sur la paix ou la guerre, sur les questions sociales, enfin sur tout ce
qu'il lui plaisait.

«Il faut convenir, dit W. Schlegel, que la parabase est contraire à
l'essence de toute fiction dramatique, puisque la loi générale de la
comédie est, d'abord, que l'auteur disparaisse pour ne laisser voir que
ses personnages, et ensuite, que ceux-ci agissent et parlent entre eux
sans faire aucune attention aux spectateurs.--Certainement toute
impression tragique serait détruite par de semblables infractions aux
règles de la scène; mais les interruptions, les incidents épisodiques,
les mélanges bizarres de toute espèce, sont accueillis avec plaisir par
la gaieté, et cela lors même qu'ils paraissent plus sérieux que l'objet
principal de la plaisanterie. Quand l'esprit est disposé à l'enjouement,
il est toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et
toute attention suivie lui paraît une gêne et un travail.»

       *       *       *       *       *

Dans l'origine, le chœur phallique était toute la comédie, comme le
chœur dithyrambique était toute la tragédie; le poëte lui-même, souvent,
remplissait le rôle du coryphée: de là peut-être l'habitude qu'il prit
d'adresser parfois la parole aux spectateurs pour développer ses idées
personnelles, habitude qu'il conserva même lorsqu'il ne parut plus en
personne à la tête du chœur, même lorsque l'_épisode_, pour parler comme
les Grecs, c'est-à-dire la fable et le dialogue, furent _survenus_ au
milieu du chœur, comme l'exprime ce nom même d'épisode, et se furent
mêlés avec lui pour constituer l'œuvre dramatique.

Ce chœur phallique, d'abord improvisé dans la licence des fêtes de
Dionysos, plus tard spécialement composé pour ces fêtes en vue de la
variété, contenait, outre les louanges du dieu, la satire des hommes. La
parabase était donc en germe dans les chants phalliques, et la comédie
dans la parabase: ou plutôt, tout cela ensemble se forma et se développa
confusément.

       *       *       *       *       *

«Ce que la comédie avait en propre, dit Otfried Müller, c'était surtout
l'organisation, les mouvements et les chants du chœur. Le nombre des
personnes qui composaient le chœur comique était, d'après des
renseignements qui concordent, de vingt-quatre. On avait, évidemment,
divisé par moitié le chœur complet d'une tétralogie tragique, qui était
de quarante-huit personnes, et la comédie conservait toute cette moitié,
tandis que chaque pièce d'une tétralogie n'avait qu'un chœur de douze
personnes. La comédie, quoique moins généreusement traitée que la
tragédie à bien des égards, avait donc sur elle l'avantage d'un chœur
plus considérable, avantage qui résultait de ce qu'on la donnait
isolément et non comme partie d'une tétralogie. De là aussi la fécondité
beaucoup moins grande des poëtes comiques comparés aux tragiques[221].

Le chœur, quand il paraît en ordre régulier, fait une entrée par rangs
de six personnes, en chantant la _parodos_, qui n'a cependant jamais
l'étendue et la forme savante de celle de la plupart des tragédies.
Moins considérables encore sont les _stasima_, que le chœur chantait à
la fin des scènes, pendant le changement de costume des acteurs. Dans la
comédie ils ne servent qu'à limiter et à définir les différentes scènes,
et ne se proposent nullement, comme ceux de la tragédie, de permettre un
recueillement de la pensée et un apaisement de l'émotion. Ce qui manque
ainsi de chants du chœur à la comédie, elle le remplace d'une façon qui
lui est propre, par la _parabase_.

La parabase, qui formait une marche du chœur au milieu de la comédie,
est évidemment sortie de ces cortéges phalliques qui avaient été
l'origine de tout le drame: elle est l'élément primitif de la comédie,
développée et devenue œuvre d'art. Le chœur qui, jusqu'au moment de la
parabase, a eu sa position entre la scène et la thymélè[222], le visage
tourné vers la scène, fait un mouvement et _passe_ en rang _le long_ du
théâtre, dans le sens le plus étroit du mot, c'est-à-dire devant les
bancs des spectateurs. Telle est la vraie _parabase_[223], accompagnée
d'un chant qui consiste généralement en tétramètres anapestiques,
parfois aussi en autres vers longs. Elle commence par une petite chanson
d'ouverture en anapestes ou en trochées, que l'on appelle _commation_
(petit morceau), et elle finit par un système très-étendu d'anapestes,
que l'on appelait, à cause de sa longueur qui épuisait l'haleine, le
_pnigos_, quelquefois aussi le _macron_ (grand ou long).

Dans cette parabase, le poëte fait parler le chœur de ses propres
affaires poétiques, de l'intention de ses ouvrages, des mérites qu'il a
acquis envers l'État, de ses rapports avec ses rivaux, etc.

Vient ensuite, si la parabase, dans le sens le plus étendu du mot, est
complète, une seconde partie qui constitue la chose principale, et dont
les anapestes ne forment que la marche d'introduction. Le chœur chante
un poëme lyrique, la plupart du temps un chant de louange adressé à
quelque dieu[224], et débite ensuite en vers trochaïques, qui sont
généralement au nombre de seize, quelque grief plaisant, des reproches à
la ville, une saillie spirituelle contre le peuple, toutes choses qui
ont un rapport plus ou moins éloigné avec le thème de la pièce entière:
on l'appelle l'_épirrhème_, c'est-à-dire ce qui est dit en sus.

Les deux parties, la strophe lyrique et l'épirrhème, se répètent, à la
manière des antistrophes. Le morceau lyrique et son antistrophe sont
évidemment nés du vieux chant phallique, tandis que l'épirrhème et
l'antépirrhème ne sont autres que les plaisanteries proférées autrefois
par le chœur ambulant contre le premier venu des passants. Il était
naturel, dès que la parabase devint comme le centre de la comédie, que,
à la place de ces railleries contre des individus, on mît une pensée
plus importante, intéressante pour la ville entière, tandis que les
moqueries contre tel ou tel spectateur pouvaient toujours, conformément
à la nature primitive de la comédie, être placées dans la bouche du
chœur, à n'importe quel endroit de la pièce et sans égard aucun au sujet
et à la cohérence de cette pièce[225].

La parabase ne peut, évidemment, avoir lieu que dans une pause
principale: car elle interrompt complètement l'action du drame comique.
Aristophane aime à la placer là où l'action, après toutes sortes
d'arrêts et de retards, est arrivée au point où le fait principal va se
produire, où il va se décider si le but poursuivi est atteint ou non.
Cependant, avec la grande liberté que la comédie s'arroge dans l'emploi
de toutes ses formes, elle peut aussi diviser en deux la parabase, en
séparant la partie principale de la marche anapestique du chœur[226], ou
bien faire succéder à la première parabase une seconde, sans la marche
anapestique cependant, afin d'indiquer un second point critique de
l'action[227]. La parabase enfin peut manquer complètement. C'est ainsi
qu'Aristophane a entièrement supprimé cette apostrophe au public dans sa
_Lysistrata_, où un double chœur de femmes et de vieillards débite tant
de chansons originales d'une exécution ingénieuse[228].

Pour caractériser la danse du chœur comique, il suffit de rappeler que
c'était le _cordax_, genre de danse que nul Athénien, à moins d'être
sous le masque et d'avoir bu, n'aurait pu exécuter sans s'attirer la
réputation d'une insolence et d'une impudence excessives. Aussi
Aristophane se vante-t-il dans ses _Nuées_,--qui, malgré toutes les
scènes burlesques, prétendent cependant à un comique plus noble que
celui des autres pièces,--de n'y pas laisser danser le _cordax_, et
d'avoir supprimé certaines inconvenances de costume[229].

On voit donc que la comédie, par sa forme extérieure, avait tous les
caractères de la farce, où l'expansion de la nature sensuelle et presque
bestiale de l'homme n'était pas seulement permise, où elle était une
règle et une loi. Il n'en faut que plus admirer l'esprit élevé, la
dignité morale que les grands comiques surent inspirer à ce jeu folâtre,
sans en détruire le caractère fondamental. Il y a plus: lorsque l'on
compare à cette comédie _ancienne_ la forme plus récente de la _moyenne_
comédie et de la _nouvelle_ qui nous est mieux connue et qui, sous un
extérieur beaucoup plus décent, prêche une morale bien autrement
relâchée, lorsqu'on songe en même temps à certains phénomènes de la
littérature moderne, on est presque tenté de croire que ce comique
grossier qui ne voile rien et qui, dans la représentation des choses
vulgaires, reste vulgaire et bestial, convient mieux et est plus utile,
à un âge qui prend au sérieux la morale et la religion, que ce comique
prétendu plus délicat, qui gaze tout, et ne découvre partout que le
ridicule du mal, nulle part l'horreur qu'il devrait inspirer[230].»

       *       *       *       *       *

Les comédies d'Aristophane, ainsi que nous l'avons constaté, se
présentent, d'une manière assez constante, comme divisées en deux
parties: c'est ordinairement entre ces deux parties que se place la
parabase.

Pendant que les choristes chantaient en accomplissant ce mouvement, les
acteurs de la pièce avaient le temps de se reposer un peu, ou de changer
de costume, s'il y avait lieu. Ainsi la parabase était un intermède.

Que cet intermède se rattachât plus ou moins à la pièce, c'est de quoi
le public ne s'inquiétait guère.

Les contemporains de Molière s'inquiétaient-ils que le ballet de
Polichinelle se rattachât, ou non, à la comédie du _Malade imaginaire_
avec laquelle il s'entrelaçait? ou de voir, au cinquième acte de
_Psyché_, Polichinelle et les matassins se mêler dans le divertissement
aux personnages mythologiques[231]?» N'ai-je pas vu, à Turin, au théâtre
Carignan, entremêler un ballet turc à l'opéra de _Medea_? Ces disparates
sont habituelles en Italie.

Or, il s'en fallait de beaucoup que la parabase fût si étrangère à la
pièce. Et les Athéniens s'accommodaient de cette demi-interruption, qui
les reposait par la variété.

       *       *       *       *       *

Dans _les Chevaliers_, par exemple, après ce véhément assaut de Cléon et
du charcutier, à coups de pieds, à coups de poings, à coups de tripes,
après ce torrent d'invectives, de quolibets, d'ordures et de fou rire,
on comprend que les spectateurs, autant que les acteurs, eussent besoin
de respirer. Le poëte donnait un moment de repos, et mettait ce moment à
profit pour exposer et pour défendre ses opinions personnelles et ses
intérêts, ou ceux de la république, tels qu'il les entendait. Quand, par
ses fantaisies bouffonnes et bizarres, il s'était préparé un auditoire
bienveillant, il soulevait le masque et révélait au peuple toute sa
pensée. Tantôt il sollicitait les applaudissements des spectateurs;
tantôt il osait se plaindre de leur injustice à son égard dans une
occasion précédente.

Quelque attrayante que fût l'action de la pièce, la parabase devait
être, ce me semble, impatiemment attendue de l'auditoire. Elle était
restée le cœur de l'ancienne comédie, comme elle en avait été le germe.

       *       *       *       *       *

Sur les onze comédies que nous venons d'étudier, il y en a trois qui
manquent de parabase: ce sont _Lysistrata_, _les Femmes à l'assemblée_
et _Plutus_. Nous en avons dit les raisons diverses.--Rappelons les
parabases des huit autres pièces: ce sera le complément de nos _Etudes_
sur le poëte de l'_ancienne_ comédie.

Avant la parabase proprement dite des _Acharnéens_, Dicéopolis, revêtu
des haillons de _Télèphe_ qu'il a empruntés à Euripide, tient déjà un
petit discours qui est comme un prélude de la parabase:

     Ne vous offensez pas, spectateurs, si, tout pauvre que je suis, je
     viens parler aux Athéniens des affaires publiques dans une
     trygédie. La trygédie, elle aussi, sait ce qui est juste. Mon
     langage sera sévère, mais vrai... Quelques jeunes gens, après avoir
     bu, vont à Mégare, et enlèvent la courtisane Simætha; les
     Mégariens, irrités, enlèvent à leur tour deux suivantes d'Aspasie.
     Dès ce moment, pour trois filles, la guerre éclate dans toute la
     Grèce! Périclès l'Olympien, dans son courroux, lance éclairs et
     tonnerres, et met l'Hellade en feu...

C'est ainsi que, sous le nom de Dicéopolis, le poëte, adversaire déclaré
de la guerre du Péloponnèse, commence par étaler aux yeux des
spectateurs, et par faire comprendre à ceux qui n'y songeaient pas,
sinon la cause réelle, du moins l'occasion à la fois ridicule et
honteuse de cette guerre. Sous son ironie on sent la tristesse. Aussi ne
peut-il pardonner, même après la mort de Périclès, à l'auteur de tant de
calamités, à ce Jupiter d'Aspasie.--Il y revient dans _la Paix_, il y
revient partout et toujours. Cette guerre est son ennemie: il fait la
guerre à cette guerre, une guerre infatigable, implacable et sans trêve:
chaque comédie est un combat.

Peu après l'éloquent discours de Dicéopolis dont nous n'avons cité que
quelques vers, vient la parabase proprement dite, faite par le chœur
d'Acharnéens. En voici une partie:

     Depuis que notre poëte préside aux chœurs comiques, on ne l'a pas
     encore vu s'avancer sur le devant du théâtre pour faire son éloge.
     Mais, aujourd'hui que ses ennemis le calomnient auprès des
     inconstants Athéniens, et l'accusent de jouer la république et
     d'insulter le peuple, il faut qu'il leur réplique devant vous. Il
     prétend vous rendre service, en vous avertissant de ne pas vous
     laisser décevoir par les discours des étrangers, ni duper par la
     flatterie, en vrais gobe-mouches politiques. Lorsque les députés
     des villes avaient l'intention de vous tromper, il leur suffisait
     de commencer ainsi: «O Athéniens couronnés de violettes,...» A ce
     mot de _couronnés_, vous vous dressiez, vous n'étiez plus assis que
     du bout des fesses. Qu'un autre, d'un ton emphatique, vint à dire:
     «la brillante Athènes!» il obtenait à l'instant toutes choses pour
     ce brillant dont il vous revêtait, comme des anchois. Le poëte a
     bien mérité de vous, en vous ouvrant les yeux, à vous et aux villes
     alliées. C'est pourquoi elles vous apportent leurs tributs,
     curieuses de voir le courageux poëte qui n'a pas craint de dire la
     vérité aux Athéniens! Et même le bruit de sa hardiesse s'est déjà
     répandu si loin, que le Roi (_de Perse_) questionnant un jour les
     députés de Lacédémone, après leur avoir demandé quelle était des
     deux cités rivales celle qui avait la supériorité sur mer, voulut
     savoir aussi à laquelle des deux ce poëte lançait le plus de
     railleries: «Heureuse celle-là, ajouta le Roi, si elle écoute ses
     conseils! elle croîtra en puissance, et la victoire lui est
     assurée.» Voilà pourquoi les Lacédémoniens vous offrent la paix, si
     vous leur cédez Égine: ce n'est pas qu'ils se soucient de cette
     île: mais ils veulent vous enlever le poëte...

On se rappelle qu'Aristophane avait dans cette île des
propriétés.--Quelques critiques ont pris au pied de la lettre cette
prosopopée hyperbolique, qui n'est qu'une imagination plaisante; aucun
Athénien ne dut s'y tromper.

Le poëte, poursuivant sa parabase, défie et insulte Cléon. Puis il
plaide pour les vieux combattants de Marathon, qui se trouvent en butte
aux railleries des jeunes orateurs dans l'Agora, et aux embûches de la
chicane dans la place Héliée: «À Marathon nous poursuivions l'ennemi!
aujourd'hui c'est nous que des misérables poursuivent et accablent!...»

Dans _les Chevaliers_, pièce plus politique qu'aucune autre, il y a deux
parabases pour une.

La première parle des vieux poëtes, comme celle des _Acharnéens_ parlait
des vieux soldats. Est-ce pour plaider sérieusement la cause des vieux
poëtes, ou pour les railler? Il semble que ce soit l'un et l'autre tour
à tour. Le chœur des Chevaliers s'exprime ainsi:

     Vous, spectateurs dont l'esprit est orné de tous les dons des
     Muses, prêtez attention à nos anapestes. Si quelqu'un des vieux
     poëtes comiques eût voulu me contraindre à monter sur le théâtre
     pour y réciter ses vers, il n'y eût pas facilement réussi; mais
     notre poëte est digne de cette faveur: il partage nos haines; il
     ose dire la vérité; il affronte bravement l'orage et la tempête.
     Beaucoup d'entre vous, nous a-t-il dit, viennent lui témoigner leur
     étonnement et lui demander pourquoi il est resté si longtemps sans
     faire représenter de pièce en son nom. À vos questions voici ce
     qu'il nous charge de répondre: Ce n'est pas sans raison qu'il s'est
     tenu dans l'ombre: à son avis, faire représenter une comédie est de
     toutes les œuvres la plus difficile; beaucoup l'ont essayé, peu ont
     réussi. Il sait, de plus, que vous êtes inconstants par nature, et
     que vous abandonnez vos poëtes dès qu'ils vieillissent. Quel a été
     le sort de Magnès, lorsque ses cheveux ont blanchi? Bien des fois
     il avait triomphé de ses rivaux; il avait chanté sur tous les tons,
     joué de la lyre, battu des ailes: il s'était fait Lydien,
     moucheron, il s'était barbouillé de vert pour se faire
     grenouille[232]. Vains efforts! jeune, vous l'applaudissiez: vieux,
     vous l'avez honni, bafoué, parce que sa verve railleuse l'avait
     abandonné! Et Cratinos, c'était comme un torrent de gloire qui se
     précipitait à travers la plaine, déracinant, entraînant pêle-mêle
     chênes, platanes et rivaux! Dans les festins on ne chantait que
     «Doro, chaussé de figues,» ou «Habiles artisans de la muse
     lyrique;» si grande était sa renommée! Voyez-le aujourd'hui: il
     radote; plus de clefs, plus de cordes à sa lyre; sa voix est
     chevrotante, et vous n'avez pas pitié de lui, et vous le laissez
     errer à l'aventure, comme Connas[233], le front ceint d'une
     couronne desséchée, et il meurt de soif, le pauvre vieillard, qui
     pour prix de son glorieux passé devrait boire à son aise dans le
     Prytanée, et, au lieu de battre la campagne, s'asseoir, tout
     parfumé d'essences, au premier rang des spectateurs, près de la
     statue de Dionysos! Et Cratès, l'avez-vous assez poursuivi de vos
     colères et de vos sifflets? C'étaient menus festins, il est vrai,
     que vous servait sa Muse stérile: petites idées en colifichet. Seul
     pourtant il sut tenir bon et se relever après ses chutes. De tels
     exemples, cependant, effrayaient notre poëte. Il se disait,
     d'ailleurs, qu'avant d'être pilote, il faut ramer d'abord, puis
     veiller à la proue, puis observer le vent, et qu'après cela
     seulement on est apte à gouverner son navire. Si donc c'est par une
     sage réserve qu'il n'a pas voulu s'élancer trop tôt sur la scène,
     de peur de vous débiter des niaiseries, soulevez aujourd'hui en sa
     faveur les vagues tumultueuses de vos applaudissements: que, dans
     ces fêtes Iénéennes, le souffle de votre faveur enfle pour lui les
     voiles de la galère triomphale, afin que le poëte se retire fier de
     son succès, le front haut, le visage rayonnant de joie!

Quelle charmante et exquise poésie!

Puis, les Chevaliers invitent Neptune à leurs cérémonies et à leurs
fêtes. Ensuite, ils célèbrent la gloire des ancêtres, c'est le thème
éternel et sans fin.

     Chantons la gloire de nos pères! Toujours vainqueurs et sur terre
     et sur mer, ils méritaient qu'Athènes, illustrée par ces fils
     dignes d'elle, inscrivit leurs exploits sur le péplos sacré[234].
     Apercevaient-ils l'ennemi? ils bondissaient contre lui, sans
     compter. Tombaient-ils sur l'épaule dans un combat? ils secouaient
     la poussière, niaient leur chute, et luttaient de nouveau...

Aujourd'hui, quelle différence! On refuse de combattre, ou bien l'on ne
combat qu'après avoir fait ses conditions.

     Pour nous, ajoutent les Chevaliers, nous défendrons toujours
     gratuitement la patrie et les dieux.

Une invocation à Pallas forme l'antistrophe, et correspond avec
l'invocation à Neptune, qui formait la strophe.

     O Pallas, protectrice d'Athènes, toi qui règnes sur la cité la plus
     religieuse, la plus puissante, la plus féconde en guerriers et en
     poëtes, accours à mon appel, suivie de notre alliée fidèle dans les
     expéditions et les combats, la Victoire, qui sourit à nos chœurs et
     lutte avec nous contre nos ennemis! Apparais à nos regards, ô
     Déesse! aujourd'hui plus que jamais nous méritons que tu nous
     assures le triomphe!

L'antépirrhème est cet éloge fantastique des chevaux confondus avec les
Chevaliers, dont nous avons signalé la brillante poésie dans l'analyse
de la pièce.

Telle est la première, la vraie parabase de la comédie des _Chevaliers_.
Plus loin, dans la même pièce, au vers 1263, on trouve un second morceau
parabatique, qui est comme un rejeton du premier: tout-à-coup une satire
pure et simple, qui ne tient pas du tout au sujet, s'intercale dans la
comédie. Elle commence par faire sa propre apologie, l'apologie de la
satire:

     La satire, dit-elle, exercée contre les méchants, n'a rien
     d'odieux; elle est aux yeux de tout homme sage un hommage à la
     vertu.

Pensée très-juste et très-nécessaire à rappeler aujourd'hui, où l'on
passe pour esprit chagrin si l'on témoigne que l'on hait ou que l'on
méprise tel ou tel qui manque de conviction, de probité, et qui préfère
les honneurs à l'honneur.--Mais pourquoi l'attaquer s'il ne vous a rien
fait?--S'il ne m'a rien fait, dites-vous! Et la justice, la vérité,
l'honnêteté! ne leur a-t-il rien fait? Qui les blesse me blesse, et
blesse tous les hommes qui veulent rester justes, vrais, honnêtes. Voilà
pourquoi j'attaque ce pied-plat, cet hypocrite, cet ambitieux, ce
sauteur, quoiqu'il ne m'ait rien fait à moi personnellement et quoique
nous soyons inconnus l'un à l'autre. Mais je connais ses actes, et je
les juge, comme vous pouvez juger les miens.--Tel est le sens de cette
pensée d'Aristophane.

Il arrive souvent, de nos jours, que l'excès de la politesse est une
sorte de complicité. On reçoit dans sa maison des gens qu'on méprise; on
les ménage plus que ceux qu'on estime. On accueille, on soigne ceux-là
que l'on sait lâches et dangereux; on néglige ceux qu'on sait honnêtes
et incapables de vouloir nuire. Un tel excès de politesse dénote une
grande lâcheté de cœur.

C'est plutôt par l'excès contraire que pécherait Aristophane. Ici, par
exemple, il se met à décrire les débauches d'un certain Ariphrade, avec
des détails et des mots qui ne pouvaient être dits et entendus que par
des Grecs, avec des expressions telles que les dictionnaires eux-mêmes
ne les admettent pas toujours. Il a sur ces matières une richesse
effroyable et une abondance de synonymie digne de Rabelais.--Aucun
écrivain, que je sache, n'a jamais combiné aussi étroitement
qu'Aristophane le style avec l'obscénité.

Après Ariphrade le débauché, il prend à partie Cléonyme le goinfre, dont
il raille la voracité, en parodiant un vers de l'_Hippolyte_ d'Euripide:
«J'ai souvent songé, pendant la longueur des nuits, aux causes... de la
voracité de Cléonyme.»

Après Cléonyme, c'est Hyperbolos, qu'il nomme ici en toutes lettres, non
content de le désigner, comme dans le reste de la pièce. Voici par quel
tour original il le met en scène:

     On dit que nos trirèmes se sont formées en conseil et que la plus
     vieille de toutes s'est exprimée ainsi: «N'avez-vous pas ouï
     parler, mes sœurs, de ce qui se passe dans la ville? Un mauvais
     citoyen, le vaurien Hyperbolos, a demandé cent d'entre nous pour
     une expédition contre Chalcédoine.» On ajoute que toutes
     s'indignèrent, et que l'une d'elles, encore vierge, s'écria: «Que
     les dieux nous préservent d'un tel malheur! Jamais! non jamais il
     ne me montera!...

Le cri vertueux de cette _jung-frau_ des galères athéniennes trouverait,
du moins pour le dernier trait, une sorte de commentaire dans une pièce
curieuse que rapportent les Mémoires du comédien Fleury[235].

       *       *       *       *       *

Cette espèce de regain de la parabase, dans la comédie des _Chevaliers_,
formait un nouvel intermède, afin sans doute de donner aux acteurs de la
pièce le temps de changer de costume, pour reparaître dans la marche
triomphale de Dèmos, rajeuni et métamorphosé.--On trouve un exemple de
composition semblable dans _les Guêpes_.--Les intermèdes des clowns dans
les drames anglais, et les scènes de bouffonnerie qui alternent avec les
scènes pathétiques dans nos mélodrames, s'expliquent en partie par les
mêmes raisons: détendre les nerfs des spectateurs, et donner le temps de
préparer, derrière le rideau de manœuvre, une autre grande scène ou un
tableau brillant.

       *       *       *       *       *

La parabase des _Nuées_, ajoutée pour la seconde représentation de la
pièce, est une réclamation du poëte contre le succès insuffisant, à son
avis, de la première. Il n'avait obtenu que la troisième place;
Cratinos, la première, par sa comédie de _la Bouteille_; Amipsias, la
seconde, par sa comédie de _Connos_.

C'est le coryphée ou la coryphée du chœur des Nuées qui parle au nom
d'Aristophane:

     Spectateurs, je jure par Dionysos, dont je suis l'élève, de vous
     dire franchement la vérité. Puissé-je obtenir victoire et honneur,
     aussi vrai que je vous croyais des spectateurs habiles et que je
     regardais cette comédie comme ma meilleure, quand je vous offris la
     primeur d'une œuvre qui m'avait coûté beaucoup de travail. Mais je
     me retirai injustement vaincu par d'ineptes rivaux. C'est un
     reproche que je vous adresse, à vous gens éclairés. Cependant je ne
     renoncerai jamais volontairement à conquérir le suffrage des
     habiles...

Plus loin, le poëte reprend l'apologie des _Nuées_, il vante la modestie
et la décence de cet ouvrage, en le comparant à ceux de ses rivaux. En
effet, dit-il, on n'y voit ni phallos de cuir, ni cordax, ni
plaisanteries sur les chauves. Il critique ainsi et passé en revue les
moyens bas ou obscènes auxquels avaient recours, pour exciter le rire,
ses confrères les poëtes comiques, et lui-même quelquefois; pour le
moment, il fait le chaste et le pudique, désavoue de pareils moyens et
en témoigne une sainte indignation. Il développera les mêmes idées dans
la parabase de _la Paix_. Il fait étalage de moralité au moment où il
calomnie Socrate. On en pensera ce qu'on voudra; mais, à notre avis,
l'obscénité de _Lysistrata_ et des _Fêtes de Cérès_ est bien moins
blâmable que les outrages des _Nuées_ et des _Grenouilles_ contre
Socrate et contre Euripide.

     Ma comédie, continue-t-il, ne se fie qu'en elle-même et en ses
     vers. Et, quoiqu'on sache ce que je vaux, je n'en ai pas plus
     d'orgueil. Je ne suis pas de ceux qui cherchent à vous tromper en
     reproduisant deux et trois fois les mêmes sujets. Sans cesse j'en
     invente de nouveaux, aucun ne ressemble aux autres, tous sont
     agréables et plaisants. J'ai attaqué Cléon dans sa puissance, je
     l'ai frappé au ventre; mais je ne l'ai pas foulé aux pieds après
     l'avoir renversé.

Ceci n'est pas exact, nous l'avons vu, et trente vers plus bas on peut
le voir encore: il se vante d'une délicatesse ou d'une modération qu'il
n'a pas eue, et qu'il n'a point dans cette parabase même.

Ensuite il accuse Eupolis d'avoir pillé _les Chevaliers_ et de les avoir
maladroitement retournés pour en faire la comédie de _Maricas_. Il
reproche également à d'autres rivaux de lui avoir pris tel personnage,
telle comparaison, telle idée,--comme cet historien de nos jours qui
disait d'un confrère: «Il m'a volé _mes faits!_»

Il ajoute, un peu plus dédaigneusement encore que ne feront Virgile et
Boileau: «Puissent les gens qui s'amusent de leurs pièces ne pas se
plaire aux miennes! Pour vous qui m'aimez, moi et mes ouvrages, votre
bon goût sera loué dans l'avenir.»

Quoique ce ne soit pas le poëte en personne qui prononce ces paroles,
quoiqu'elles soient dites par le coryphée, quoique ce coryphée soit une
des Nuées, enfin quoiqu'on puisse toujours, ce semble, apercevoir un
demi-sourire au coin de la lèvre de ce beau parleur attique, qui sait si
bien, comme le veut Platon, mêler le plaisant au sérieux, cependant la
franchise naïve de ces vanteries a quelque chose qui étonne, et il est
difficile de partager l'opinion des critiques qui trouvent le ton de ces
parabases plein de modestie.

Au surplus, les poëtes dans tous les temps se vantent avec la même
désinvolture. Horace s'écrie:

_Exegi monumentum ære perennius!_

«J'achève là un monument plus durable que l'airain!»--Corneille dit, de
son côté, au moment même où il vient de faire de larges emprunts à
Guillen de Castro:

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!

De nos jours on y met moins de naïveté, plus de modestie ou
d'hypocrisie: vous voyez le moi le plus colossal s'effondrer en
humilités, plus maladroites que la vanterie.

       *       *       *       *       *

Suit, dans la strophe, une invocation à Jupiter, à Neptune, à l'Éther,
au Soleil; et, plus bas, dans l'antistrophe, une autre à Phébus, à
Minerve, à Bacchus.--On voit là manifestement que la parabase ne tenait
pas à la pièce, puisque c'est ici le chœur des Nuées qui parle, et qu'on
les entend invoquer ces mêmes divinités qu'elles ont détrônées et
qu'elles prétendent remplacer, dans le courant de la comédie.

Supposera-t-on que le demi-chœur, qui adresse ces invocations aux dieux,
était peut-être séparé du chœur principal des Nuées et ne portait pas
leur costume? Rien ne l'indique, et cela n'est pas probable.

Non: cette contradiction, sans doute, ne frappait pas l'esprit des
spectateurs. L'usage était qu'à tel endroit de la comédie il y eût une
invocation aux divinités: l'invocation arrivait à sa place ordinaire,
sans qu'on y fit autrement attention, et sans qu'on songeât, dans ce
moment-là, à l'idée de la pièce, contradictoire ou non avec cette forme
usitée.

Et pourtant, dans l'épirrhème qui suit la strophe, et dans
l'antépirrhème, qui suit l'antistrophe, le poëte reprend sa
fiction,--pour la quitter de nouveau et la reprendre encore.

Les Nuées se plaignent aux Athéniens de leur ingratitude envers elles,
et de ce qu'ils ne tiennent pas compte de leurs avertissements, de leurs
présages. «Aussi dit-on que la folie préside à vos conseils, mais que
les dieux font tourner à bien toutes les fautes que vous commettez.»

Enfin elles se font les interprètes des plaintes de la Lune. On venait
de réformer le calendrier, et il en était résulté quelque confusion dans
le retour des fêtes et des cérémonies religieuses.

     Comme nous nous disposions à venir ici, la Lune nous a abordées et
     nous a chargées d'abord de souhaiter joie et bonheur aux Athéniens
     et à leurs alliés; puis elle nous a dit qu'elle était en colère, et
     que vous la traitiez fort mal, elle qui vous rend à tous de
     signalés services, non en belles paroles, mais en réalité.
     Premièrement, chaque mois, vous épargnez, grâce à elle, une drachme
     au moins de lumière; car, le soir, en sortant, chacun dit à
     l'esclave: «Garçon, n'achète pas de torche, il fait un beau clair
     de lune.» Sans compter mille autres bienfaits. Et vous, voilà que
     vous bouleversez les jours et les nuits, et que vous mettez tout
     sens dessus dessous; de sorte que les dieux s'en prennent à la Lune
     toutes les fois qu'ils rentrent à la maison frustrés du festin et
     du sacrifice sur lesquels ils comptaient d'après l'almanach.
     Lorsque vous devriez sacrifier, vous êtes occupés à donner la
     question ou à rendre la justice. Ou bien, lorsque là-haut c'est
     jour de jeûne, pour la mort de Memnon ou de Sarpédon[236], vous
     autres vous vous livrez aux libations et aux rires...

Ainsi, une fois admise la fiction des Nuées, le poëte en tire tout le
parti possible, et groupe alentour tout ce qui s'y rapporte.--De même
dans _les Guêpes_ et dans _les Oiseaux_.

Outre la parabase proprement dite, cinq cents vers plus loin, la Nuée en
chef adresse encore la parole aux spectateurs:

     Juges, nous allons vous dire ce que vous gagnerez à nous décerner
     la couronne comme l'exige l'équité. Lorsque vous voudrez, au
     printemps, donner à vos champs une première façon, nous ferons
     tomber la pluie pour vous d'abord; les autres attendront. Puis nous
     veillerons sur vos blés et sur vos ceps; ils n'auront à craindre
     l'excès ni de la chaleur ni de l'humidité. Mais, si quelque mortel
     refuse de nous rendre les honneurs qui nous sont dus, à nous
     déesses, qu'il songe aux maux dont nous l'accablerons: pour lui, ni
     vin, ni récolte quelconque. Nos terribles frondes raseront ses
     plants nouveaux d'oliviers et de vignes. Si nous le voyons préparer
     des briques, nous pleuvrons sur elles. Nous casserons avec nos
     balles de grêle toutes les tuiles de son toit. S'il s'agit de noces
     pour lui-même, ou pour quelqu'un de ses parents ou amis, nous
     pleuvrons pendant toute la nuit[237]. Si bien qu'alors peut-être il
     aimerait mieux habiter l'Égypte que d'avoir rendu cet inique
     jugement.

Telle est la double réclamation que le poëte crut devoir faire en faveur
de sa comédie, dans cette comédie même, remaniée en vue d'une seconde
représentation.

       *       *       *       *       *

Mais, sans attendre l'occasion lointaine et incertaine d'une
représentation nouvelle, il se hâta, dès l'année qui suivit la première
représentation des _Nuées_, de faire entendre déjà une protestation dans
la parabase des _Guêpes_.

C'est le chœur des Guêpes qui parle, c'est-à-dire la Guêpe en chef:

     Et vous, en attendant, ô myriades innombrables, gardez-vous de
     laisser tomber à terre les sages conseils que l'on va vous donner:
     ce serait le fait de spectateurs sans esprit, et non d'un tel
     auditoire.

     Peuples, prêtez-nous donc votre attention, si vous aimez un langage
     sincère. Le poète veut vous adresser des reproches. Il a, dit-il, à
     se plaindre de vous, lui qui si souvent vous prouva son zèle,
     d'abord sans se nommer, donnant ses comédies sous le nom
     d'autrui;... puis affrontant lui-même, à visage découvert, les
     périls de la lutte, et de sa propre main lâchant la bride à ses
     Muses. Comblé de succès et de gloire plus qu'aucun de vos poëtes,
     il ne croit pas avoir atteint la perfection; on ne le voit pas,
     gonflé d'orgueil, parcourir les palestres, séduire les jeunes
     gens,... faire de ses Muses des entremetteuses. La première fois
     qu'il parut sur le théâtre, ce n'est pas à des hommes qu'il
     s'attaqua; avec un courage d'Hercule, il osa combattre des monstres
     affreux, assaillir cette bête aux mâchoires effroyables (_Cléon_),
     dont les yeux dardaient des éclairs terribles, comme ceux de Cynna
     (_courtisane_). Cent têtes de flatteurs infâmes, en cercle autour
     de lui, le léchaient. Il avait la voix d'un torrent enfantant la
     dévastation, l'odeur d'un phoque[238]... À la vue de ce monstre
     horrible, le poëte ne trembla pas... Aujourd'hui encore, il combat
     pour vous... Et vous, ayant trouvé un tel dompteur de monstres pour
     purifier ce pays, vous ne l'avez pas soutenu! vous l'avez trahi,
     l'an dernier, lorsqu'il semait les idées les plus neuves, qui,
     faute d'avoir été saisies, n'ont pu germer dans vos esprits. Il
     jure cependant sur l'autel de Dionysos que l'on n'ouït jamais de
     meilleurs vers comiques. La honte est donc pour vous qui ne les
     avez pas goûtés tout de suite; mais le poëte n'en est pas amoindri
     dans l'estime des gens de goût, quoiqu'en tournant la borne et
     passant ses rivaux il ait brisé son espérance.

     À l'avenir, mes amis, sachez mieux distinguer et accueillir ceux de
     vos poëtes qui cherchent et trouvent des idées nouvelles. Ne
     laissez pas se perdre leurs pensées; serrez-les dans vos coffres,
     comme un fruit odorant. Si vous le faites, vos vêtements
     exhaleront, toute l'année, un parfum de sagesse...

Quelle fraîche et neuve poésie! Quelle succession d'images vives et
naturelles! Quelle abondance de métaphores aisées, transparentes,
gracieuses! Et comme ces tours spirituels et piquants font accepter la
réclamation et même l'orgueil du poëte! Otez tout cet esprit, toute
cette poésie, il restera, quoi? un Oronte, un versificateur infatué,
répliquant à son juge avec dépit:

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons

Mais avec quel art, ici, le poëte rappelle ses exploits, ses services, y
oppose les griefs qu'il croit avoir! Avec quelle naïveté bien jouée il
développe tous ses avantages! et comme il égaye cette réclamation par
toutes sortes de détails de mœurs du temps, dont nous avons dû élaguer
plusieurs à cause de leur vivacité. Mais cette vivacité même, avec la
variété des figures, le naturel du tour et la légèreté, enfin la grâce
incomparable, mettait en joie tout le public athénien.

Le poëte, déjà, avait cause gagnée. Qu'était-ce lorsque aussitôt après,
ramenant les souvenirs patriotiques, les éternels sujets d'orgueil
d'Athènes, les villes enlevées aux Mèdes, les victoires de Samos,
Lesbos, Naxos, Paros, il en venait à faire le portrait des Guêpes
attiques, que j'ai cité dans l'analyse de la pièce, et où la satire et
l'éloge des Athéniens sont mêlés si subtilement.

Il sait qu'en leur rappelant leurs conquêtes il conquerra, lui, le droit
de tout dire, et fera pardonner, applaudir son audace.

       *       *       *       *       *

À cette éclatante parabase il ajoute, cent cinquante vers plus loin, un
petit intermède satirique sur divers contemporains, avares et parasites,
ou débauchés, et à la fin vient le passage suivant, assez curieux, parce
que l'on y voit comme quoi Aristophane qui vient encore de vomir feux et
flammes contre Cléon, du moins rétrospectivement, n'avait pas cependant
toujours rompu en visière au puissant démagogue, mais avait su plier
quelquefois devant lui, lorsque les circonstances l'y forçaient:

     Il y a des gens qui ont dit que je m'étais réconcilié avec Cléon.
     Voici le fait: Cléon me harcelait et s'acharnait sur moi, me
     faisait des misères; et le public, pendant qu'on m'écorchait, riait
     de me voir jeter les hauts cris, sans souci de mon mal, attendant
     seulement si, foulé de la sorte, je ne lâcherais pas, pour riposte,
     quelques invectives. Ce que voyant, je fis un peu le singe. Mais,
     après cela, l'échalas trompa la vigne, et patatra!

Il y a là, je trouve, un certain cynisme. Ce passage contraste
étrangement avec les vanteries de tout à l'heure. Voilà le pourfendeur
de monstres qui avoue qu'il a fait le singe. Cela me gâte un peu ses
tirades bravaches. On a même quelque étonnement de rencontrer ces deux
morceaux dans la même comédie, à cent cinquante vers l'un de l'autre,
c'est-à-dire à une demi-heure de distance environ. Il est vrai que
l'édition de Dindorf met, immédiatement, avant ce curieux passage, une
ligne d'étoiles qui indique une lacune dans le texte tel qu'il nous est
parvenu: l'intervalle entre l'un et l'autre morceau pouvait donc être un
peu plus grand, dans le texte complet d'Aristophane; mais, cela ne
diminuerait toujours pas beaucoup l'étonnement d'un aveu dont
l'ingénuité ressemble fort à de l'effronterie. La guerre politique a
peut-être parfois de ces nécessités; mais on a mauvais air à insulter
encore un ennemi devant lequel on s'est courbé, et qui peut nous rendre
mépris pour mépris. Au contraire, il est consolant d'avoir toujours le
droit de lui cracher au visage sans baisser les yeux.

       *       *       *       *       *

Ce violent portrait de Cléon se trouve reproduit dans la parabase de _la
Paix_, avec les mêmes vanteries, qu'on ne s'attendrait guère pourtant à
rencontrer là, après le début de cette parabase, qui commence ainsi:

     Un poëte qui se vanterait lui-même dans les anapestes qu'il adresse
     aux spectateurs mériterait d'être fouetté de verges...

Mais, après cet exorde, voici la fin de la phrase:

     Cependant, s'il est juste, ô fille de Jupiter, que le meilleur
     poëte comique soit aussi le plus honoré, le nôtre, certes, a droit
     à la plus grande gloire.

Cela dit, il vante de nouveau la délicatesse de ses plaisanteries, bien
supérieures à celles de ses rivaux; il énumère celles-ci ironiquement,
et raillant maint effet comique usé, tire de cela même un effet neuf;
puis jette en passant cette brillante image:

     Après nous avoir délivrés de ces inepties assommantes, de ces
     ignobles bouffonneries, notre poëte a créé un grand art, pareil à
     un édifice aux tours élevées, construit de grandes pensées et de
     beaux vers et de plaisanteries qu'on ne ramasse pas dans les
     carrefours.

Il rappelle encore la hardiesse de ses attaques, et c'est là que
revient, interpolée peut-être, la peinture du monstre terrible qu'il a
le premier osé affronter. Les termes, les métaphores, les vers sont les
mêmes. Est-ce le poëte qui s'est répété avec complaisance? Est-ce un
rapprochement fait par un copiste sur un manuscrit et qui aura passé de
la marge dans le texte, à une copie nouvelle? Je ne sais.

Résumant tout en quelques mots, il se félicite d'avoir fait «peu de
chagrin, beaucoup de plaisir et toujours son devoir.» Puis il injurie
encore quelques individus pour finir: «Muse, inonde-les d'un large
crachat, et célèbre gaiement avec moi cette fête.»

       *       *       *       *       *

De la parabase des _Oiseaux_ nous avons cité un charmant passage, quand
nous ayons analysé la pièce: ils comparent leur félicité au sort des
malheureux humains; ils montrent, par les traditions mythologiques, que
les oiseaux, fils de l'Amour, sont plus anciens que tous les autres
êtres mortels et même que tous les autres dieux. Ils rendent déjà aux
hommes mille services; mais, que les hommes les prennent pour leurs
divinités, ils en recevront des biens sans nombre. Puis, les oiseaux
prouvent plaisamment combien il serait avantageux pour les hommes de
devenir oiseaux et d'avoir des ailes:

     Rien n'est plus utile ni plus agréable que d'avoir des ailes.
     Supposons un spectateur qui, mourant de faim, s'ennuie aux chœurs
     des tragiques: s'il avait des ailes, il s'envolerait, irait dîner à
     la maison, puis reviendrait, le ventre plein. Un Patroclidès,
     pressé d'un besoin, ne salirait pas son manteau: il pourrait
     s'envoler, se soulager, reprendre haleine, et revenir. Si l'un de
     vous, n'importe qui, avait une liaison avec la femme d'un autre, et
     qu'il aperçût ici le mari sur les bancs des sénateurs, il prendrait
     son vol, verrait sa maîtresse, et vite reviendrait prendre ici sa
     place. Vous voyez combien il est précieux d'avoir des ailes!...

Une idée analogue, mais avec un sentiment bien plus délicat, se trouve
dans ce joli couplet d'une vieille chanson du seizième siècle,
recueillie parmi les œuvres musicales de Janequin:

     Pleust à Dieu que feusse arondelle!
     O le grand plaisir que j'auroys
     À voler aussi fort comme elle!
     Bien loing d'ici tost je seroys:
     Vers mon ami je m'en iroys,
     Feust-il au plus haut d'une tour!
     Et, en le baisant, lui diroys:
     Voici l'aronde de retour!

Outre la parabase proprement dite, il y a, çà et là, dans la comédie des
_Oiseaux_, comme dans plusieurs autres, maint passage satirique, à
l'adresse de tel ou tel; celui-ci par exemple, où le poëte attaque, non
pas pour la première fois, le délateur et poltron Cléonyme:

     LE CHŒUR.

     J'ai vu, en parcourant les airs, bien des choses nouvelles,
     étranges, incroyables: il existe un arbre exotique, nommé Cléonyme,
     d'une espèce bizarre: il est grand et mou, il n'a pas de cœur, et
     n'est bon à rien. Au printemps, en guise de bourgeons, il pousse
     des calomnies; à l'automne, il jonche le sol, non de feuilles, mais
     de boucliers.

_Lysistrata_ n'a point de parabase, soit que le poëte n'ait pas toujours
usé de son droit, soit que le temps ait mutilé cette pièce.

       *       *       *       *       *

Dans la parabase des _Femmes aux fêtes de Cérès_, les femmes font leur
propre apologie: elles réfutent les médisances injurieuses ou les
calomnies d'Euripide et des hommes en général.

Il va sans dire que le poëte comique, dans le discours qu'il prête aux
femmes, leur fait débiter plus de drôleries que de bonnes raisons. À
peine quelques traits demi-sérieux se mêlent aux sophismes plaisants,
vers la fin du plaidoyer. Les femmes, usant de représailles, énumèrent
indirectement les méfaits des hommes, et, par ce tour, la satire fait
coup double:

On ne voit pas, disent-elles, de femme, ayant volé cinquante talents à
l'État, parcourir la ville sur un char magnifique; notre plus grand
larcin, c'est une mesure de blé que nous dérobons à notre mari, et
encore la lui rendons-nous le même jour. Mais nous pourrions désigner
parmi vous (_cela s'adresse aux spectateurs_) plusieurs qui font la même
chose, et qui, par-dessus le marché, sont gourmands plus que nous,
écornifleurs, voleurs--d'habits, de viandes, d'esclaves même!--Les
hommes savent-ils, comme nous, conserver l'héritage et le ménage? Nous
avons toujours nos bobines, nos navettes, nos corbeilles, nos parasols;
tandis que beaucoup d'entre vous ont perdu le bois de leurs lances avec
le fer, et que tant d'autres ont jeté leur bouclier sur le champ de
bataille!

Il y a bien des reproches que nous aurions le droit d'adresser aux
hommes. Voici le plus grave: c'est que la femme qui a donné le jour à un
citoyen utile, taxiarque ou stratège[239], devrait recevoir quelque
distinction; on devrait lui réserver une place d'honneur dans les
Sthénies, les Scires[240], et les autres fêtes que nous célébrons. Celle
qui aurait donné le jour à un homme lâche et bon à rien, mauvais
triérarque, pilote inhabile, s'assiérait, la tête rasée, derrière la
mère du bon citoyen...

Aristophane veut donc que les honneurs publics accordés aux pères des
grands hommes, le soient également à leurs mères. C'est là une juste et
noble idée!

       *       *       *       *       *

La parabase des _Grenouilles_ est ce qui fit redemander la pièce.

Du vers 354 au vers 369, il y a déjà, en quelque sorte, un commencement
de parabase, et par les idées et par le mètre. C'est le chœur des
Initiés qui parle:

... Qu'ils se retirent ceux qui se plaisent à des propos bouffons et à
des plaisanteries déplacées; ceux qui, au lieu d'apaiser une sédition
funeste et d'entretenir la bienveillance parmi leurs concitoyens,
excitent et attisent la discorde dans leur intérêt personnel; qui,
placés à la tête d'une ville en proie aux orages, se laissent corrompre
par des présents, livrent une forteresse ou des vaisseaux; ou bien,
comme Thorycion, ce misérable percepteur, envoient d'Égine à Épidaure
des marchandises prohibées, du cuir, du lin, de la poix; ou qui
conseillent de prêter de l'argent aux ennemis pour construire des
vaisseaux[241]; ou qui souillent les images d'Hécate, en chantant
quelque dithyrambe[242]. Loin d'ici l'orateur qui rogne le salaire des
poëtes parce qu'il a été raillé sur la scène dans les fêtes nationales
de Dionysos!...

Ce n'est là qu'une sorte de prélude à la parabase, mêlé à ces passages
d'une poésie exquise: «Éveille la flamme des torches...»--«Allons à
présent dans les prés fleuris...» La vraie parabase de la pièce arrive
au vers 686.

C'est toujours le chœur des Initiés qui parle; car, ainsi qu'on l'a
remarqué, celui que chantent les Grenouilles, une centaine de vers plus
haut, et qu'elles faisaient entendre peut-être sans se montrer, n'est
qu'épisodique et accessoire dans la pièce, quoiqu'il lui donne son
nom.--Le chef des Initiés s'exprime en ces termes:

Il convient au chœur sacré de donner à la cité d'utiles conseils. Je
demande d'abord qu'on rétablisse l'égalité entre les citoyens, et que
nul ne puisse être inquiété. S'il en est que les artifices de
Phrynichos[243] aient entraînés à quelque faute, permettons-leur de
présenter leurs excuses, et oublions ces anciennes erreurs. Et qu'ainsi
il n'y ait pas à Athènes un seul citoyen privé de ses droits. Autrement,
ne serait-ce pas une indignité de voir les esclaves devenus maîtres, et
traités comme les Platéens[244], pour s'être trouvés une fois à un
combat naval[245]? Non que je blâme cette mesure, je l'approuve, au
contraire: c'est tout ce que vous avez fait de sensé. Mais ces citoyens
qui tant de fois, eux et leurs pères, combattirent avec vous, et qui
vous sont unis par les liens du sang, n'est-il pas juste que leur prière
obtienne le pardon de leur unique faute? Renoncez à votre colère, vous
qui êtes sages par nature; et que tous ceux qui ont combattu ensemble
sur les galères d'Athènes vivent en frères et jouissent des mêmes
droits...

On croit que le poëte, dans ce passage, demande l'amnistie pour les
généraux qui s'étaient soustraits à la condamnation prononcée contre eux
au sujet de l'affaire des Arginuses. Le magnanime Socrate seul, sur le
moment même, s'était levé contre ce rigoureux décret; Aristophane essaye
ici de le faire rapporter: il se rencontre avec la généreuse pensée de
l'homme calomnié par lui dans _les Nuées_.

       *       *       *       *       *

Après quelques autres détails, le chœur des Initiés termine par cette
comparaison, qui plut aux spectateurs:

Nous avons souvent remarqué, dans cette ville, qu'on en use à l'égard
des honnêtes gens comme à l'égard de l'ancienne monnaie. Elle est d'un
excellent titre, la plus belle de toutes, la seule bien frappée et qui
sonne bien, la seule qui ait cours partout, chez les Grecs et chez les
Barbares; cependant, au lieu de nous en servir, nous préférons ces
méchantes pièces de cuivre nouvellement frappées et de mauvais aloi. De
même, les citoyens que nous savons bien nés, modestes, justes, honnêtes
gens, habiles aux exercices de la palestre, à la musique, à la danse,
nous les dédaignons; tandis que nous trouvons bons à tous les emplois
les derniers venus, des fronts d'airain, des étrangers, des chenapans de
père en fils, dont la ville autrefois n'eût pas même voulu pour victimes
expiatoires. O insensés, changez donc de méthode, et faites donc usage
des gens de bien. Alors, si vous réussissez, ce sera justice; ou, si la
fortune vous trahit, les sages vous loueront du moins d'être tombés avec
honneur.

Laissons de côté l'idée, qui, au fond, est comme toujours d'un esprit
attardé, exclusivement épris de l'ancien régime, des vieilles choses et
des vieilles gens, ennemi des hommes nouveaux; mais comme l'image est
charmante, joliment tournée, neuve et bien frappée!

       *       *       *       *       *

Il n'y a point de parabase dans _les Femmes à l'Assemblée_. Nous avons
expliqué pourquoi: la pièce fut représentée en 393 ou 392 avant notre
ère. Or, c'était onze ou douze années auparavant, l'an 404, lors de la
prise d'Athènes par Lysandre et de l'établissement du gouvernement des
Trente sur les ruines de la démocratie, qu'avait paru le décret qui
interdisait de désigner par son nom aucune personne vivante et de faire
usage de la parabase.

Toutefois la première partie du discours de Praxagora en tient lieu
jusqu'à un certain point, quoiqu'il soit Bien entendu que la parabase
proprement dite n'est jamais faite que par le chœur.

Au vers 728, le chœur manque.

       *       *       *       *       *

Il n'y a pas non plus de parabase dans la comédie de _Plutus_. Et toute
la partie lyrique du chœur a été supprimée: on le voit par sept lacunes.
Il n'en reste que la partie dialogique, c'est-à-dire celle où le chœur
s'entretient avec les personnages de la pièce, et où le chœur, pour
ainsi parler, n'est plus le chœur.

C'est que cette comédie, donnée pour la première fois en 409, cinq ans
avant le décret, fut reprise vingt ans plus tard, avec les changements
nécessaires. Il est probable qu'à la première représentation elle ne
manquait point de parabase; lorsqu'elle fut reprise, la loi ne
permettait plus qu'elle en eût.

Nous avons dit que cette pièce est le seul exemple qui nous soit parvenu
de ce qu'on nomme la comédie _moyenne_, transition entre l'_ancienne_ et
la _nouvelle_.

Les personnalités y sont moins nombreuses et moins vives que dans aucun
autre ouvrage d'Aristophane: encore peut-on croire qu'elles sont des
restes de la première édition qui ont été remêlés dans la seconde, après
la représentation amendée de celle-ci.

Le _Plutus_ est la dernière pièce que le vieux poëte ait fait jouer
lui-même; car, les deux autres qu'il composa encore ensuite, le
_Coccalos_ et l'_Æolosicon_, il les fit donner par son fils Araros.

La comédie _moyenne_, cependant, conserva non la parabase, mais les
chœurs: seulement elle en ôta ce qu'il y avait de trop fantastique dans
la forme, de trop satirique dans l'esprit.

La comédie _nouvelle_ les perdit entièrement.

       *       *       *       *       *

Ainsi, en résumé, la comédie _ancienne_, née de la démocratie et sa plus
vivante image, en suit la fortune: elle fleurit et meurt avec elle.

N'y eût-il pas eu de décret, les Trente étant les maîtres, le peuple
anéanti n'aurait pu soutenir les poëtes comiques qui auraient osé les
railler. La parabase n'était plus possible. En outre il n'y avait plus
d'argent pour les chorégies, les citoyens aisés n'ayant, depuis la chute
de la démocratie, aucun intérêt de popularité et d'ambition à prendre
des fonctions si onéreuses.

La parabase tomba donc en même temps que la démocratie, comme le fruit
avec l'arbre.

       *       *       *       *       *

On nous pardonnera d'avoir, après des études déjà si détaillées sur les
comédies d'Aristophane, consacré un chapitre spécial aux seuls monuments
qui nous restent de ce singulier phénomène dramatique, la parabase.

       *       *       *       *       *

Nous avons remarqué qu'il y a quelquefois, outre la parabase même, deux
ou trois rejetons de parabase dans une seule comédie; en d'autres
termes, que la parabase est parfois précédée ou suivie, à une assez
grande distance, de morceaux anapestiques ou lyriques, qui s'y
rapportent visiblement et qui sont entièrement détachés de l'action et
du dialogue.

Ce fait s'explique par les mêmes raisons que la parabase elle-même.

Dans ce théâtre, né de la poésie chorique, l'action ayant été ajoutée
peu à peu sous le nom d'_épisode_, le drame, soit tragédie, soit
comédie, resta composé de ces deux éléments. Et, même après que l'action
se fut étendue et que les épisodes se furent multipliés, le chœur
demeura toujours le lien, le centre et l'unité de l'œuvre dramatique, et
non pas du tout l'accessoire comme nous serions tentés de l'imaginer
suivant nos idées modernes. Eh bien! dans ce théâtre épisodique, lorsque
deux scènes se seraient succédé sans tenir assez l'une à l'autre, le
chœur faisait la transition et l'intermède.

La comédie, selon toute apparence, fut improvisée beaucoup plus
longtemps que la tragédie, et garda toujours quelque chose de plus
négligé dans ses plans et de plus abandonné dans ses épisodes. De là,
des espèces de lacunes. Le chœur les remplaçait avec un ou deux
couplets.

Voilà comment, outre la parabase même qui venait se planter au beau
milieu de la pièce entre le nœud et la péripétie, il y avait parfois,
tantôt avant, tantôt après, un ou deux rejetons de parabase, qui
germaient et qui fleurissaient, au souffle de la fantaisie, dans chaque
fissure de l'action.

Quelques-unes, d'ailleurs, de ces fissures et de ces lacunes étaient
peut-être ménagées à dessein ou laissées volontiers par le poëte,
justement afin que le chœur, qui, après tout, malgré les développements
et envahissements successifs de l'action, était resté le principal
personnage, ne fût pas trop longtemps silencieux.

Faute de se figurer ainsi les choses selon la réalité de leur formation
pour ainsi dire organique, ces rejetons de parabase pourraient sembler
bizarres, on comprendrait à peine ce qu'ils viennent faire au milieu de
la comédie. Par exemple, dans les _Oiseaux_, du vers 1553 au vers 1564,
tout-à-coup entre deux scènes le chœur se remet à chanter et dit ces
paroles fantastiques:

     Dans le pays des Ombres est un marais, où Socrate, qui ne se lave
     jamais, évoque les âmes. Pisandre arriva là, pour voir son âme, qui
     l'avait quitté même de son vivant; il amenait pour victime un
     chameau en guise d'agneau: il l'égorgea et, comme Ulysse (dans
     l'_Odyssée_), se retira à l'écart. Alors, sortit des Enfers, pour
     sucer le sang du chameau, Chéréphon, le vampire.

Puis, la comédie reprend sa marche, qui n'a pas été autrement
interrompue. Ce petit morceau ne fait suite à rien, si ce n'est
apparemment à un autre de même sorte qui est soixante vers plus haut. La
musique seule, et le changement de mètre, servaient de transition et de
rappel.

Un autre exemple se trouve dans les _Guêpes_, au vers 1265 et suivants.

       *       *       *       *       *

En résumé, la parabase était, sans doute, contraire à l'essence du genre
dramatique, tel du moins qu'on le comprend chez nous; mais concevez quel
intérêt devaient y trouver le poëte et les spectateurs.

Pour le poëte, ce privilége énorme de parler seul sans craindre de
réplique, le mettait à l'égal de nos prédicateurs; et cela devant un
auditoire immense, auquel il pouvait aisément, grâce au prestige de la
scène, de la poésie, de la fantaisie, imposer ses idées, ses amitiés,
ses haines. La parabase était comme un filet qu'il jetait sur ses
auditeurs pour pêcher leurs âmes. Ou bien elle était le carquois sonore
qu'il épuisait contre ses ennemis.

S'il est vrai, comme quelques-uns l'ont prétendu, que Sophocle ait été
nommé stratège à cause des connaissances politiques dont il avait fait
preuve dans _Antigone_, un tel exemple n'avait-il pas de quoi tenter les
esprits ambitieux? Pour peu qu'ils fussent poëtes, surtout poëtes
comiques, quoi de plus commode que cette parabase dans laquelle ils
pouvaient exposer leurs idées sous la forme la plus séduisante, sans
crainte d'être réfutés ni contredits?

Cela est si vrai qu'Euripide, un des précurseurs de l'esprit moderne,
cherchant toutes les occasions de propager les opinions
nouvelles,--révolutionnaire, en un mot, comme nous dirions aujourd'hui,
c'est-à-dire évolutionnaire,--Euripide n'était pas loin de faire des
parabases dans la tragédie même, par les idées, sinon par la forme
métrique (nous avons vu, du reste, par _les Nuées_, que l'anapeste
n'était pas une nécessité[246]). Dans _les Danaïdes_, par exemple,
c'était si bien Euripide qui exprimait ses idées par la voix du chœur,
que ce chœur, composé de femmes, parlait au masculin.--Or, Aristophane
lui-même, dans ses parabases comiques, n'abandonne jamais à ce point la
fiction. Même lorsqu'il parle pour son compte, il n'oublie pas le sexe
du coryphée dont il emprunte la voix. C'est ainsi qu'il dit dans _les
Nuées_, faisant allusion aux prête-noms dont il avait usé d'abord:
«Comme en ce temps-là, j'étais encore fille, et qu'il ne m'était pas
permis de devenir mère,» etc. Mais Euripide, dans _les Danaïdes_, oublie
complètement le personnage et parle tout-à-fait en son propre nom.

Songez donc, quel puissant élément d'action que la parabase, que cette
harangue à la fois satirique et grave, familière et élevée, mêlée de
réalité et de poésie, où le polémiste pouvait attaquer et se dérober,
et, pour décocher une idée hardie, l'enrubanner de métaphores qui en
cachaient la pointe sans l'émousser, ou l'empenner de drôleries qui la
faisaient voler plus loin, pénétrer plus profondément! C'était souvent
pour ce morceau privilégié que le poëte faisait la pièce. Tel événement,
tel homme le frappaient; il les saisissait au passage, les crayonnait au
vol; les vers, sur ses tablettes, s'improvisaient d'eux-mêmes. C'était
moins le poëte qui prenait son sujet, que le sujet qui prenait son
poëte, comme le journaliste chez nous.

Et, pour les spectateurs, quel intérêt aussi! Par la parabase, ils
étaient eux-mêmes mis en jeu et pris à partie, introduits dans la
comédie et dans l'action. On tremblait de s'entendre apostropher; mais
on s'amusait de voir son voisin ridiculisé, en attendant qu'on le fût à
son tour; et ce tour semblait reculé d'autant, comme quand les balles
dans une bataille font tomber ceux qui sont autour de nous. Tel, atteint
d'une flèche barbelée, forcé de dévorer son affront en silence, pensait
ce que dit Lamachos, raillé par Dicéopolis dans les _Acharnéens:_ «O
démocratie! peut-on supporter de tels outrages!» ou ce que dit Neptune,
dans _les Oiseaux_: «O démocratie! à quoi nous réduis-tu!»

Bon gré, mal gré, on souffrait tout, de la part des poëtes comiques,
«ces fous privilégiés des vingt mille rois d'Athènes[247]».

C'était la vie du régime populaire dans ce qu'elle avait de plus libre,
de plus agité, de plus heurté même; c'étaient les passions de la
démocratie, se choquant, jaillissant en étincelles. Que de jouissances!
et que d'aiguillons! Quelle fièvre, mais quelle joie! Quel bonheur de se
sentir vivre, tous ensemble, poëte et spectateurs, avec une telle
intensité! La parabase plaisait aux sages comme aux méchants: elle
réprimait les abus, elle satisfaisait l'envie. Grâce à la mesure des
vers, on retenait aisément par cœur les passages les plus malicieux, ou
les plus beaux, ces sentences morales chéries des Grecs, offertes dans
d'élégantes métaphores, ou bien ces portraits satiriques en deux coups
de langue ineffaçables. En sortant du théâtre, on répétait ces vers, on
les chantait, comme nos vaudevilles d'autrefois. Malheur aux pauvres
hères, ou aux puissants, dont les noms prêtant à la raillerie, avaient
retenti dans les anapestes! Théognis, le poëte à la glace, et le
débauché Ariphrade, et le démagogue Hyperbolos, et le lâche Cléonyme,
poltron et goinfre, devenaient plus fameux qu'ils n'eussent voulu. D'une
représentation à l'autre, entre deux fêtes de Bacchus, les traits qu'on
avait retenus volaient de bouche en bouche. Parfois c'était une tirade
entière. Les représentations n'étant pas quotidiennes et ne revenant
qu'à de longs intervalles, faisaient une impression d'autant plus vive.
Tout était saisi, commenté, par l'esprit rapide et subtil des Athéniens;
et on emportait de la comédie des sujets de discussions sur les places
publiques et sous les portiques.

Il faut se figurer tout cela à la fois, pour bien comprendre la parabase
et l'immense intérêt qu'y prenait tout le monde à des titres divers.

On l'a dit, si le grand ressort des sociétés modernes est la presse, à
Athènes c'était la parole, c'est-à-dire la voix des orateurs et des
poëtes. Par la parabase, la comédie, si elle eût été quotidienne, eût
réuni à elle seule, la double puissance que chez nous la tribune et la
presse exercent chacune à part: tribune, en effet, qui admettait tout,
depuis l'éloquence et la poésie, jusqu'aux discussions d'affaires, avec
statistique et arithmétique; depuis les pensées les plus hautes
jusqu'aux drôleries et aux calembours; presse de tous les tons et de
toutes les allures, depuis les paroles les plus graves d'un _Times_ ou
les plus acérées d'un _Journal des Débats_, jusqu'aux pochades
fantastiques d'un _Charivari_ ou d'un _Punch_.

Même en n'élevant la voix que de temps à autre, elle était déjà assez
redoutable. Elle exerçait peut-être, à cause de cela même, une influence
plus énergique et plus durable: chez nous, la régularité du bruit
quotidien de la presse le rend monotone et assourdissant, et fait
parfois qu'on ne l'entend plus; mais à Athènes, l'intermittence, et les
époques assez distantes entre elles, des représentations comiques,
préparaient à la parabase un public alerte et avide, qui avait eu le
temps de sentir revenir son appétit de discours poétiques, de malices et
de bouffonneries.

Aussi, le jour venu, comme on envahissait les gradins de l'amphithéâtre!
Et comme, une fois là, assis ou debout, les vingt mille citoyens libres,
et les dix mille métèques, soixante mille oreilles, attendaient avec
joie ou avec crainte, les interpellations de la parabase, les
révélations d'opinions nouvelles, les avis sérieux et plaisants
assaisonnés de médisances, de railleries et d'invectives! Croyez-vous
qu'en ce moment-là les hommes, d'État prévaricateurs, dilapidateurs des
finances, violateurs de la constitution, ne fussent pas un peu inquiets
tout en essayant de sourire, quand ils sentaient suspendu sur leur tête
ce thyrse aigu, orné des pampres de Bacchus!

       *       *       *       *       *

On chercherait en vain ailleurs que dans la comédie _ancienne_ quelque
chose de pareil.

Pénétrons plus avant. L'œuvre dramatique vraie est, au fond, un acte de
liberté de la part du poëte envers le public: c'est un échange de l'un à
l'autre, une communication réciproque.

Quand il y a une liberté moindre, le poëte peut se contenter, pour
communiquer ainsi, d'un prologue ou d'un épilogue. Le prologue, parfois,
donne naïvement le programme de la pièce qui va se dérouler, ou supplée
au décor, ou essaye de se concilier par divers moyens l'esprit du
public. L'épilogue sollicite ses applaudissements, sous une forme
quelconque.

Mais, dans la liberté complète, telle que celle de la comédie
_ancienne_, la parole dramatique, sans recourir à ces moyens qui sont
extérieurs à la pièce et qui n'en sont que des appendices, va droit à
son but tout au travers de la fiction théâtrale, qu'elle rompt et
qu'elle perce, pour se faire jour, quand il lui plaît.

La parabase reste l'exemple unique de cette liberté complète, absolue.

Des exemples de la liberté du second degré, si l'on peut ainsi dire, se
trouveraient, soit dans les prologues, soit dans les épilogues, de
certaines pièces, ou grecques, ou latines, ou françaises, ou anglaises,
etc.--Les burlesques harangues de Bruscambille à son public qui lui
permettait tout, les Compliments courtois et bien tournés de Molière ou
de son camarade Lagrange à la Cour ou à la Ville, l'usage qui se
perpétua pendant le dix-septième et le dix-huitième siècles, d'adresser
au public un Compliment final, sous prétexte d'annoncer le spectacle
suivant; surtout les Compliments de clôture et de réouverture avant et
après la quinzaine de Pâques; puis le couplet final des vaudevilles, qui
remplaça le Compliment final quotidien, sont des variétés du même
procédé.

On rencontrerait quelque chose de plus analogue à la parabase dans les
prologues dont le théâtre anglais a fait usage presque toujours, dans
Shakespeare, et avant et après lui, et où l'auteur même de la pièce,
plus souvent un de ses amis ou partisans, contemporain ou non, prend la
parole pour l'honorer littérairement, mais ne laisse pas de faire appel
quelquefois à la passion politique.

Une image lointaine de la parabase pourrait s'apercevoir aussi dans ces
comédies toutes spéciales que Molière a intitulées _la Critique de
l'École des Femmes_ et _l'Impromptu de Versailles;_ et peut-être dans
tel passage du monologue de Figaro, où c'est Beaumarchais lui-même qui
parle, autant et plus que son personnage favori.

Il y aurait toutefois à noter, en ce qui regarde Beaumarchais, cette
différence générale, qu'il attaque l'ancien régime, et qu'Aristophane le
défend; que Beaumarchais prépare la révolution, tandis qu'Aristophane
essaye de l'arrêter.

Veut-on quelque autre vague idée de la parabase aristophanesque, idée
empruntée à cette même pièce: _le Mariage de Figaro?_ Lorsqu'à la fin de
la comédie tous les acteurs s'avancent contre la rampe et se rangent en
espalier devant le public, pour lui dire des couplets piquants, sur les
gens et les choses du jour, c'est, dans une certaine mesure, une sorte
de parabase. Mais elle n'est pas dans le milieu de la pièce, elle arrive
quand l'action est terminée; et elle se contente d'épigrammes ou
d'allusions, sans aborder directement, excepté peut-être dans le couplet
sur Voltaire, les sujets à l'ordre du jour; enfin sans traiter telle ou
telle question formellement, comme le fait Aristophane. La ressemblance
est donc fort légère.

       *       *       *       *       *

Alfred de Musset, dans ses poésies, suppose, une parabase
d'Aristophane,--d'Aristophane ressuscité et Parisien, à l'époque des
lois de septembre sur la presse;--et, à propos de la déportation, dont
ces lois menaçaient les journalistes, il lui prête des strophes
brillantes:

   L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade
   (C'était, vous le savez, le temps d'Alcibiade,
   celui de Périclès, et celui de Platon),
   Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade...
   Mais vous le connaissez, et vous savez son nom,
   C'était Aristophane, ennemi de Cléon...

   Il nommait par leur nom les choses et les hommes.
   Ni le mal, ni le bien pour lui n'était voilé;
   Ses vers au peuple même, au théâtre assemblé,
   De dures vérités n'étaient point économes;
   Et, s'il avait vécu dans le temps où nous sommes,
   À propos de la loi peut-être eût-il parlé.

   Étourdis habitants de la vieille Lutèce,
   Dirait-il, qu'avez-vous, et quelle étrange ivresse
   Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton?
   Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc?
   Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse,
   Et la Chambre en travail enfante une prison!

   On bannissait jadis, aux temps de barbarie:
   Si l'exil était pire ou mieux que l'échafaud,
   Je ne sais; mais du moins sur les mers de la vie
   On laissait l'exilé devenir matelot.
   Cela semblait assez de perdre sa patrie.
   Maintenant avec l'homme on bannit le cachot.

   Dieu juste! nos prisons s'en vont en colonie!
   Je ne m'étonne pas qu'on civilise Alger:
   Les pauvres Musulmans ne savaient qu'égorger;
   Mais nous, notre Océan porte à Philadelphie
   Une rare merveille, une plante inouïe,
   Que nous ferons germer sur un sol étranger.

   Regardez, regardez, peuples du Nouveau Monde!
   N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde?
   Ne vient-il pas à vous, du fond de l'horizon,
   Un cétacé informe, au triple pavillon?
   Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde:
   C'est la première fois qu'on lance une prison.

   Enfants de l'Amérique, accourez au rivage!
   Venez voir débarquer, superbe et pavoisé,
   Un supplice nouveau par la mer baptisé.
   Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage;
   Venez, c'est notre tour, et que l'homme sauvage
   Fixe ses yeux ardents sur l'homme apprivoisé.

   Voyez-vous ces forçats que de cette machine
   On tire deux à deux pour les descendre à bord?
   Les voyez-vous fiévreux, et le fouet sur l'échine,
   Glisser sur leurs boulets dans les sables du port?
   Suivez-les, suivez-les; le monde est en ruine:
   Car le génie humain a fait pis que la mort.

   Qu'ont-ils fait, direz-vous, pour un pareil supplice?
   Ont-ils tué leurs rois, ou renversé leurs dieux?
   Non. Ils ont comparé deux esclaves entre eux;
   Ils ont dit que Solon comprenait la justice
   Autrement qu'à Paris les préfets de police,
   Et qu'autrefois en Grèce il fut un peuple heureux.

   Pauvres gens! c'est leur crime; ils aiment leur pensée,
   Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant:
   On ne fera d'eux tous qu'un cadavre vivant.
   Passez, Américains, passez tête baissée;
   Et que la liberté, leur triste fiancée,
   Chez vous du moins, au front les baise en arrivant.

L'invraisemblance de cette fiction d'Alfred de Musset, c'est
qu'Aristophane, parfait réactionnaire, loin de blâmer les lois de
septembre, y aurait peut-être applaudi, réclamant pour lui seul et pour
ses partisans ce que nos cléricaux appellent subtilement _la liberté du
bien_.

       *       *       *       *       *

La parabase aurait aujourd'hui fort à faire et fort à dire sur toutes
sortes de sujets, pour un Aristophane progressiste; mais peut-être
l'archonte éponyme refuserait-il au poëte un chœur.

À dire vrai, la parabase n'était possible que dans la comédie attique
_ancienne_, essentiellement libre, démocratique et militante, au milieu
de toutes les sortes d'enthousiasmes orgiaques.

Quoique contraire, en apparence et selon nos idée modernes, à la nature
même de la fiction dramatique, la parabase était si bien l'âme de la
comédie ancienne que sitôt qu'on l'en eût arrachée violemment par un
décret de l'autorité, cette comédie n'eut plus qu'à périr.

Et alors, en effet; comme la guêpe à qui vous arrachez son aiguillon,
elle mourut.



CONCLUSION.


J'ai essayé de faire voir comment la comédie d'Aristophane, qui au
premier coup d'œil paraît si folle, cache ordinairement un dessein
sérieux sous cette apparente folie. Au fond, elle traite les questions
politiques, ou sociales ou littéraires; mais elle les traite à sa façon
et par les procédés qui lui sont propres, par la bouffonnerie et par la
fantaisie, tantôt drôlatique; tantôt gracieuse, souvent obscène.

Vous rappelez-vous ce conte de fées, où deux jeunes filles, deux sœurs,
toutes les fois qu'elles ouvrent la bouche, en laissent échapper l'une
des fleurs, des perles et des pierreries; l'autre, des vipères et des
crapauds? De ces deux jeunes filles, faites-en une seule, dont la bouche
répandra tout cela pêle-mêle: c'est la Muse d'Aristophane.

Plutarque déjà condamne ses peintures lascives, et les déclare indignes
d'un homme poli et d'un homme de bien.

Il est vrai que, d'autre part, Platon, Cicéron, Quintilien, saint
Chrysostome, saint Augustin, lui pardonnent pour sa grâce exquise.
Serons-nous plus sévères que des saints?

Ses conceptions fantastiques, dont le laisser-aller quelquefois est
extrême, ses bouffonneries extravagantes et licencieuses, sont des
moyens de captiver le peuple, de le gagner à ses idées. Pour pouvoir lui
donner des conseils qu'il croit bons, il s'empare de lui par tous les
moyens: il le prend par les yeux, par les oreilles, par tous les sens,
par tous les bouts; sauf, une fois qu'il le tient, à lui parler net et à
lui donner de graves leçons.

Mais, direz-vous, si le poëte doit être, comme le veut Aristophane
lui-même, l'éducateur des hommes assemblés, pourquoi faut-il que cette
éducation croye nécessaire de revêtir d'une forme si licencieuse un
patriotique dessein?

J'ai déjà indiqué, chemin faisant, les diverses explications qui sont
des circonstances atténuantes. Je les rappellerai en finissant.

Sans doute le poëte dramatique, le poëte comique lui-même, au lieu de
descendre jusqu'à la foule, doit tâcher d'élever la foule jusqu'à lui.
Mais, pour l'élever, il faut la prendre; et on la prend par où l'on
peut.

Comme il n'y avait à Athènes qu'un seul théâtre pour tout le monde, le
poëte comique devait faire en sorte de plaire à toutes les classes de
spectateurs. Vingt à trente mille hommes fêtant Bacchus ne
s'accommodaient guère de la décence. Les fêtes elles-mêmes de ce dieu
étaient loin de la conseiller. La comédie conservait volontiers les
allures lascives, la verve brutale, le délire sensuel des chants
phalliques, d'où elle avait tiré son origine.

Loin d'accuser Aristophane de ce qui est la faute de son temps, il faut
plutôt lui savoir gré d'avoir entremêlé souvent à ces phallophories,
consacrées par l'usage, les inspirations d'une poésie fraîche et suave,
qui purifiaient la comédie. Si le libidineux _cordax_ était une
nécessité dionysiaque, remercions le poëte comique d'y avoir fait
succéder quelquefois des chœurs gracieux, des danses idylliques; et ne
nous étonnons pas trop de respirer, après l'_odor di femina_ des chastes
Muses au doux parfum, l'odeur âcre et infâme des Satyres. À tant
d'exhibitions obscènes, que la tradition rendait presque innocentes,
félicitons le poëte d'avoir mêlé, du moins çà et là, de hautes et nobles
moralités.

Lorsque tout ce peuple en liesse sortait de la fête des Marmites, il
était _potus et exlex_. Les comédies qu'on lui servait devaient être
fortement assaisonnées.

Madame de Staël a fort bien dit: «Les Grecs avaient le goût qui tient à
l'imagination, et non celui qui naît de la moralité de la vie.»

Qu'on se figure cette société à laquelle les femmes ne se mêlaient pas,
si l'on peut appeler société la vie d'un peuple ainsi abandonné à la
brutalité masculine toute pure. Imaginez ce peuple d'hommes, que rien
n'obligeait à la politesse et aux bienséances auxquelles le monde
moderne s'est astreint par la présence des femmes, qui seule a pu
réaliser la société véritable. Imaginez, dis-je, ces hommes vivant
toujours entre eux, demi-nus ou tout nus, dans les palestres, dans les
bains, sous les portiques; concevez le laisser-aller et la licence de
ces mœurs, le ton de la conversation. Quoique l'esprit fût très-raffiné,
les mœurs étaient assez grossières. Les manières et les paroles étaient
des plus libres: on ne sentait le besoin d'aucune contrainte; on n'en
avait pas même l'idée. Tout au plus quand les hommes les plus polis
passaient quelques heures chez les courtisanes dont on avait cultivé le
corps et l'esprit, chez une Phryné, chez une Aspasie, rencontraient-ils
parfois instinctivement un peu de la mesure et de la bienséance qui
devaient être, longtemps après, les lois de la conversation
moderne[248].

Mais ces exceptions elles-mêmes font entrevoir quelle devait être cette
grossièreté naturelle et nécessaire dans les habitudes de la vie, en
dépit des finesses exquises de la poésie et des arts, et même des
élévations de la morale théorique. La licence des paroles, sinon des
actions, pouvait aller aussi loin que possible, sans choquer et sans
étonner presque personne, et sans qu'on s'avisât que ce fût de la
licence: c'était simplement la nature.

Voyez, aujourd'hui même, le soir, après dîner, pendant que les femmes
restent au salon, voyez et entendez les hommes causant entre eux, en
fumant leur cigare: la liberté de leur conversation diffère-t-elle
beaucoup de celle d'Aristophane, quoiqu'il y ait vingt-deux siècles
d'intervalle entre l'une et l'autre civilisation? Ils ne se croyent pas
pour cela licencieux le moins du monde: ils ne se gênent plus, voilà
tout. Pour un moment, ils se détendent et se laissent aller à la nature:
tout à l'heure ils rentreront dans la société. À la vérité, quelque
chose de peu galant restera dans leur air, comme l'odeur du tabac à
leurs habits.

Je ne veux rien dire des femmes entre elles, dont les conversations
aussi sont prodigieuses quelquefois. Et cependant les femmes, encore
plus que les hommes, reçoivent aujourd'hui, relativement à l'antiquité,
une éducation fortement saturée de morale et de qu'en dira-t-on. Dès
l'âge où elles étaient fillettes, l'habitude du monde leur a appris à
porter le corset des bienséances. Mais, sitôt qu'elles sont seules entre
elles, et un peu intimes, comme la nature reprend ses droits! Tant il
est vrai que la vraie société et la vraie conversation, avec la mesure
et la bienséance, n'existent que quand les hommes et les femmes sont
stimulés en même temps et contenus par la présence les uns des autres.

À Athènes, les femmes, selon toute apparence, étaient exclues des
représentations comiques, du moins à l'époque d'Aristophane. La tragédie
seule leur était permise; et, tout au plus après la tragédie, le drame
de Satyres[249].

Rappelons aussi que les femmes ne figuraient pas sur la scène; c'étaient
des hommes qui jouaient tous les rôles.

L'absence des femmes, dans l'auditoire et sur la scène, explique cette
liberté, gaillarde, que rien ne contraignait.

Nos vieilles comédies gauloises avaient presque la même gaillardise, et
n'avaient pas les mêmes excuses. Jusque dans le dix-septième siècle,
Corneille et Molière sont encore bien vifs dans certains détails de
leurs comédies, quoiqu'ils se vantent à leur tour, comme Aristophane en
son temps, d'être plus châtiés, plus réservés que les poëtes
d'auparavant. Il est donc très-possible et très-croyable qu'Aristophane
ait épuré la scène, comme il s'en vante mainte fois. Et l'on ne doit pas
plus lui reprocher ce qu'il a conservé de grosse bouffonnerie, que nous
ne reprochons à Corneille et à Molière quelques derniers vestiges d'une
impureté relativement aussi choquante pour nous, et qu'ils avaient en
général contribué à faire disparaître. Lorsqu'il s'agit de décence, tout
est relatif, et on ne peut partir que d'où l'on est.

Ce qui importe, c'est que la fantaisie, même la plus libre et la plus
bouffonne, soit le vêtement de la raison. Proudhon a fort bien dit,
parlant de la littérature et de l'art, «que la fantaisie elle-même doit
toujours se ramener à l'idée.» C'était ce que voulait aussi Boileau,
écrivant dans l'_Art poétique_:

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.

Toute œuvre d'art, vraiment digne de ce nom, doit satisfaire en même
temps l'imagination et la raison. De ce côté-là, assurément, on ne
saurait rien reprocher à Aristophane, qui, sous les formes les plus
folles, a des idées si arrêtées, si obstinées même.

Ajoutons qu'elles semblent très-désintéressées, puisque souvent elles
doivent avoir été contraires à celles du plus grand nombre des
spectateurs.

La comédie est une sorte de suffrage universel, appliqué non aux
personnes, mais aux idées. Si le poëte comique doit être, comme on l'a
dit des représentants du peuple, le médecin et non le valet de
l'opinion, l'auteur des _Chevaliers_ et des _Guêpes_, il faut le
reconnaître, se conduisit en médecin, non en valet.

Reste à savoir si le médecin fut toujours aussi éclairé que courageux.
Michelet, dans la _Bible de l'humanité_, l'appelle «le grand
Aristophane.» Il fut grand, en effet, par le patriotisme, lorsqu'il
combattit de toutes ses forces cette funeste guerre du Péloponnèse.
Mais, dans les questions sociales, il manqua souvent d'élévation,
d'étendue et de sens philosophique. Il mit son imagination jeune et
charmante au service d'une cause vieillie et arriérée. Dans sa
superstition pour le passé, il tourna le dos à l'avenir. Les apôtres et
les précurseurs de cet avenir furent poursuivis incessamment de ses
injures et de ses calomnies. Si donc Aristophane est grand par son amour
de la patrie, s'il est grand aussi par sa poésie et par les merveilles
de son style, nous avons été obligés de constater que, philosophiquement
et socialement, il est petit. Esprit timoré, il a la vue courte.

Quand on le compare à Rabelais et à Molière, on trouve que ceux-ci ont
marché hardiment dans le sens du progrès futur: ils ont été vraiment les
précurseurs de l'avènement du tiers-état. Molière prend le flambeau des
mains de Rabelais et le passe à Voltaire. Aristophane arrache le
flambeau des mains de Socrate et d'Euripide, et le met sous ses pieds.

S'il montra du courage en attaquant Cléon, il ne fit voir, en diffamant
ces deux grands hommes, représentants de la philosophie de l'avenir,
qu'un esprit étroit et pusillanime; Rabelais et Molière, en déclarant la
guerre, l'un aux terribles chats-fourrés, et aux nombreux oiseaux de
l'Isle Sonnante, l'autre aux Jésuites et aux Tartuffes, font éclater un
courage héroïque que n'altère jamais aucune éclipse. Aristophane essaye
en vain de défendre et de ranimer des institutions surannées, de relever
des traditions qui s'écroulent de toutes parts. Rabelais et Molière ne
démolissent que les choses qui doivent tomber, et en édifient beaucoup
d'autres. Aristophane n'édifie rien, et attaque ceux qui édifient. Les
idées de ce grand poëte sont donc aussi faibles, la plupart du temps,
qu'obstinées. S'il est hardi, c'est seulement par l'imagination et par
la fantaisie. Ce qu'on doit admirer chez lui, c'est l'art d'animer les
idées abstraites, de leur donner la vie, le mouvement, la voix, d'en
faire des réalités, des personnes, des actions comiques.

Ces actions, sans doute, ne sont pas très-serrées; elles sont un peu
lâches et flottantes. L'art dramatique, en ce temps-là, se contentait à
peu de frais, et produisait pourtant ainsi des effets qui durent encore.
Aujourd'hui, comme on a vingt-deux siècles de plus, on est plus habile à
nouer l'intrigue, à charpenter le drame, à ménager ou plutôt à accumuler
les péripéties. Et cependant, malgré cet art et cette industrie nous ne
faisons souvent rien qui vaille. Cinq ou six auteurs dramatiques
surnagent seuls dans l'océan des platitudes. Les peintures simples et
naïves produisent encore plus d'effet que les coups de théâtre, les
ficelles et les trucs.

Ce qui manque au théâtre de notre temps, ce n'est pas l'habileté, c'est
la conviction. La comédie s'adresse aux masses, et elle est le plus
communicatif de tous les arts: elle peut donc exercer la plus grande
influence. Il faut mettre cette influence au service de la vérité et de
l'honneur.

Je sais bien que l'art est une chose et que la morale en est une autre.
La présence assidue d'une intention morale, comme le dit fort bien M.
Taine dans son _Essai sur Thackeray_, nuit au roman ainsi qu'au
romancier. Mais je ne crois pas qu'il en soit tout-à-fait de même au
théâtre. Le théâtre, comme le veut Molière et comme le voulait
Aristophane, est et doit être l'école des mœurs, non directement et par
des sermons, quoiqu'Aristophane et Molière et Corneille en aient de fort
beaux et soient de merveilleux prédicateurs, mais indirectement, par la
peinture vraie des ridicules et des vices. Le théâtre, sans doute, est
un art qui, avant tout, a pour objet de divertir, mais ensuite de
moraliser en divertissant.

D'un côté il est incontestable que l'art a en lui-même sa raison d'être,
et qu'il a pour objet direct la beauté, non l'utilité. C'est,
apparemment, ce que voulait dire la célèbre formule de _l'art pour
l'art_, qui a prêté à d'autres interprétations. De l'autre, il est
incontestable aussi que les esprits élevés et les nobles cœurs, vraiment
amis du peuple, cherchent partout l'occasion de l'instruire, de
l'éclairer, de le rendre meilleur. Tout ce qui ne porte point ce
caractère d'un généreux enseignement n'est aux yeux de ceux-là que
misère et frivolité: ce n'est pas œuvre d'homme. Or l'artiste avant tout
est homme. Il ne doit ni ne peut rester indifférent aux destinées de son
pays, aux vicissitudes sociales aux progrès de l'humanité; il ne saurait
échapper aux idées ni aux passions de son temps. Qu'il le veuille ou
non, il reçoit plus ou moins l'influence des unes et des autres; il
réagit sur elles à son tour. Si l'artiste est celui qui crée, il ne peut
créer qu'avec l'esprit de son cœur, comme dit l'Écriture, _mente cordis
sui_. Il n'y a d'artistes féconds que ceux qui ont en eux un foyer
ardent ou une source jaillissante; et ceux-là, croyez-moi, sont citoyens
d'abord, artistes après. Il faut donc que l'artiste influe sur son
époque, comme elle influe sur lui; c'est ce qui fait que l'art est
toujours, par ressemblance ou par contraste, l'expression de la société.
Aux siècles de religion et de foi, les poëtes composent des _mystères_,
dans lesquels ils développent les légendes sacrées; les architectes
élèvent des cathédrales, que les peintres et les sculpteurs remplissent
des images des saints. Dans les siècles de discipline et d'autorité la
poésie et la peinture ont un caractère réglé, noble et élevé: les
contemporains de Louis XIV, de Colbert, de Turenne et de Condé, sont
Corneille, Racine et Molière, Poussin, Lebrun et Lesueur. Louis XV et
madame de Pompadour voient fleurir Marivaux et Boucher; les grands
artistes du dix-huitième siècle, ce sont les hommes qui emploient leur
plume à attaquer et à renverser l'ancien ordre social et à déblayer le
terrain sur lequel nous essayons aujourd'hui d'édifier l'ordre nouveau.
À aucune époque, l'artiste ne peut s'empêcher d'être effet ou cause,
d'exercer ou de subir une influence, d'être chef ou soldat. Qu'il le
comprenne donc, et, renonçant à des théories ambiguës, qu'il s'associe
de tout son cœur à l'œuvre de ses contemporains. Qu'il se serve de son
génie ou de son talent pour moraliser et pour apaiser, pour répandre
l'idée du devoir, pour aider les hommes de bonne volonté à préparer,
l'avenir. Pourvu que l'utile n'exclue pas le beau, et s'y subordonne,
l'art ne peut-il, sans cesser d'être l'art, devenir un moyen d'action,
venir en aide à la morale, voire même à la politique, qui n'est que la
morale appliquée aux peuples? Dites alors que les _Philippiques_ de
Démosthènes, que les _Catilinaires_ de Cicéron, que _Don Juan_ et
_Tartuffe_, et le _Mariage de Figaro_, ne sont pas œuvres d'art: car les
_Philippiques_ ont retardé l'asservissement de la Grèce; car les
_Catilinaires_ délivrèrent Rome d'un scélérat qui voulait la détruire
par le fer et par le feu; car _Don Juan_ et _Tartuffe_ ont préparé
l'émancipation religieuse du dix-huitième siècle; car le _Mariage de
Figaro_ a été, comme le remarquait Napoléon dans ses lectures de
Sainte-Hélène, le premier coup de canon de la révolution française.
Encore une fois, pourvu que l'utilité n'exclue pas la beauté et s'y
subordonne, la condition de l'art est remplie; il faut que l'utilité
demande à la beauté non-seulement son concours, mais son secours. En un
mot, la poésie, nous disons la poésie véritable, ayant nécessairement
une influence, et ne pouvant point ne pas l'avoir si elle mérite
vraiment de s'appeler poésie, nous voulons que cette influence soit
bonne et non mauvaise, utile et non funeste. L'art doit être patriotique
en même temps qu'idéal; par là il sera tout ensemble contemporain et
éternel. Le poëte n'est pas libre, on l'a dit, _de n'être qu'un amuseur
de la foule_. Il doit l'instruire, lui enseigner ses devoirs, et lui
présenter la leçon sous une forme vivante et élevée qui fasse passer
dans les âmes, en les récréant, les impressions du vrai et du juste, du
bon et du beau. Il faut qu'il soit en même temps homme d'action et
poëte, homme d'action par sa poésie.

Diderot, qui n'est pas suspect, prétend qu'un tableau même n'est beau
que s'il instruit et élève celui qui le regarde. Et cela se rapporte
tout-à-fait à ce que La Bruyère disait d'un livre. Ainsi un tableau
même, selon ce paradoxe, devrait être moral d'intention et d'effet. Je
pense, toutefois, qu'il est nécessaire d'expliquer cette boutade de
Diderot, et je m'imagine que ce philosophe eût souscrit volontiers à la
pensée de Goethe qui admirait souvent Byron devant Eckermann, et
celui-ci lui ayant dit: «Je m'incline devant le jugement de Votre
Excellence; mais, quelque considérable et grand que soit ce poëte, je me
permets de douter que l'homme en retire un avantage marqué pour son
éducation morale proprement dite;» Goethe lui répliqua: «Et je m'inscris
en faux! La hardiesse, les témérités, le grandiose de Byron, tout cela
ne nous élève-t-il point? Il faut nous garder de ne chercher notre
culture que dans ce qui est exclusivement pur et moral... Tout ce qui
est grand contribue à notre éducation.»

C'est bien un paradoxe cependant de vouloir qu'un tableau soit une leçon
de morale. Mais sera-ce également un paradoxe de prétendre la même chose
pour toute œuvre d'art, quelle qu'elle soit? Et, par exemple, un beau
discours ayant nécessairement une influence sur les personnes qui
l'écoutent et le lisent, n'est-il pas naturel de souhaiter que cette
influence soit salutaire? Eh bien! une œuvre dramatique est un discours
aussi, un discours indirect, par plusieurs personnages, qui se parlent
entre eux pour se faire entendre au public. Donc ce discours a, comme
tout autre, une influence et un effet; mais, parce que ce discours est
indirect, l'influence salutaire, l'effet utile, enfin le résultat moral,
sont également indirects.

Il ne faut pas confondre la morale directe des philosophes et des
prédicateurs avec la morale indirecte des poëtes comiques. Les
législateurs eux-mêmes quelquefois n'ont-ils pas procédé par la voie
indirecte, tout comme les poëtes comiques? Les ilotes ivres, qu'on
faisait paraître devant les jeunes Spartiates pour les dégoûter de
l'ivresse, leur inspiraient l'amour de la sobriété. Ainsi doit faire la
comédie en nous présentant la peinture des vices.

Mais le moyen est périlleux, au dire des moralistes absolus, tels que le
sévère Bossuet, dans ses _Réflexions et Maximes sur la Comédie:_ «On
aura toujours une peine extrême, dit-il, à séparer le plaisant d'avec
l'illicite et le licencieux. C'est pourquoi on trouve ordinairement dans
les Canons ces quatre mots unis ensemble: _ludicra, jocularia, turpia,
obscena_, les discours plaisants, les discours bouffons, les discours
malhonnêtes, les discours sales: non que ces choses soient toujours
mêlées, mais à cause qu'elles se suivent si naturellement et qu'elles
ont tant d'affinité, que c'est une vaine entreprise de les vouloir
séparer.»

Loin de vouloir les séparer, Aristophane voulait les réunir. Par ses
bouffonneries excessives, il savait se faire pardonner ses hardiesses et
ses sévères parabases. L'obscénité était à la surface, la moralité au
fond.

Un tel exemple, certes, n'est pas à imiter. Et c'est un singulier
éducateur du peuple, que celui qui emploie de pareils moyens. Antoine
Arnauld, de Port-Royal, dans la Préface de son livre sur la _Fréquente
Communion_, trouvant les directeurs jésuites trop indulgents et trop
accommodants pour la foule mondaine pécheresse, se sert d'une image
jolie et juste, qui viendra ici à propos: «Un directeur, dit-il, se doit
considérer comme un homme qui est debout à l'égard d'un enfant qui est
tombé par terre; qui s'abaisse afin de le relever, mais qui ne s'abaisse
pas tellement avec lui qu'il se laisse tomber aussi.» La même
recommandation convient, sans doute, au poëte comique, et plusieurs, de
nos jours, y devraient bien songer. Je ne sais s'ils ont l'intention de
relever à la fin le public; provisoirement ils roulent avec lui dans la
fange. Les dionysies et les bacchanales durent à présent toute l'année.
Il semble que toute intention morale ait disparu. On rit aux éclats de
cette vieille formule: que le théâtre doit corriger les mœurs. On voit
bien pourtant qu'il peut les pervertir, et on use de ce pouvoir-là avec
une joie de corruption qui retourne à la barbarie.

Je ne demande pas que la comédie se fasse prêcheuse; mais enfin, quel
est le rôle que sa nature lui assigne? Sous prétexte de divertir les
hommes, la comédie leur dit gaiement leurs vérités; elle les rend
spectateurs de leurs propres sottises, les attache en se moquant d'eux;
et les force d'applaudir celui qui les démasque.

Est-ce à dire que la comédie nous corrige? Pas précisément; Le miroir
qui montre les tâches n'a pas le pouvoir de les effacer; mais du moins
il nous les fait voir, et nous donne quelque envie de les ôter.

Rarement on applique à soi-même la leçon de la comédie, mais on
l'applique à ses voisins, à ses amis.

La comédie, en combattant les vices dominants et accrédités, leur fait
perdre un peu de terrain; sans les faire disparaître complètement, car
le fond de la nature humaine est toujours le même; elle les modifie dans
la forme et les atténue quelque peu, de temps à autre. Ce n'est pas
beaucoup, mais c'est quelque chose. La vieille devise est donc toujours
vraie: _Castigat ridendo mores_.

Il faut, en un mot, que la comédie soit une partie de l'éducation
publique. Il faut qu'elle mêle son grain de bon sens à l'opinion
populaire; il faut qu'elle apporte son caillou au suffrage universel des
idées.

Aristophane est convaincu de ces principes, et les applique à sa
manière. Il voit l'affaiblissement d'Athènes; il a le pressentiment, un
peu vague sans doute, de sa déchéance. Athènes allait subir les
Spartiates et les Trente, en attendant qu'elle subît les Macédoniens.
Ceux qui, à la veille de cet avenir, regrettaient passionnément la
grandeur et l'indépendance du temps d'Eschyle n'avaient pas en cela
tout-à-fait tort; et il y avait là une légitime inspiration, soit de
poésie, soit de satire. Le tort était de confondre avec les abaissements
d'Athènes ce qui était au contraire la consolation et la compensation de
ces abaissements; le tort était de ne pas voir que Socrate (et Platon
après Socrate) serait précisément la grande gloire qui resterait après
que celle de Marathon serait finie; le tort était aussi d'attaquer à
tout propos non-seulement la démagogie, mais la démocratie elle-même.

En effet, comme le dit éloquemment M. Havet, «le mépris de la
démocratie, c'est au fond le mépris de l'humanité. C'est un juste
dédain, je l'avoue, que celui qu'inspirent à une raison droite et à une
âme élevée les excès de sottise ou de bassesse dont les hommes peuvent
se montrer capables: déplorable suite des misères trop souvent attachées
à la condition humaine, et la pire sans doute de ces misères; mais ce
sentiment n'est pur qu'autant qu'il demeure exempt de deux vices: le
désespoir et l'orgueil. Il faut conserver le respect des bons instincts
de la nature humaine avec le dégoût des mauvais, et ne pas oublier que
ce qui s'est fait, après tout, de bien ou de beau dans le monde, s'est
fait par les hommes, ainsi que le mal; que le bien même est, plus que le
mal, leur ouvrage, puisqu'ils n'ont pu le faire qu'en s'efforçant et en
luttant, tandis que, pour le mal, ils n'ont eu qu'à se laisser aller aux
forces de toute espèce qui les entraînent; qu'enfin cette somme du bien,
si pitoyablement petite qu'elle soit, s'augmente pourtant avec les
siècles, pendant que celle du mal diminue. Mais surtout que le
philosophe se garde de prétendre assigner la sagesse aux uns et la
déraison aux autres, imputer le mal au grand nombre, dont il se sépare,
et faire honneur du bien à une élite, où il se marque sa place. Qu'il ne
dise pas comme les stoïciens: Voilà les fous, et je suis le sage! Qu'il
ne compare pas, comme Platon[250], la multitude qui l'entoure à une
troupe de bêtes féroces au milieu desquelles un homme est tombé:
comparaison aveugle autant que superbe, puisqu'elle méconnaît tout
ensemble et la bête que le plus sage entend gronder au dedans de lui
quand il prête l'oreille, et le cri de l'âme humaine, qui s'élève
parfois si noble et si pur du fond de la foule. La science même, la plus
légitime des aristocraties, n'emporte pourtant pas avec elle la sagesse,
et encore moins la vertu. Le plus grossier peut monter bien haut, le
plus raffiné peut tomber bien bas. Cet homme que vous dédaignez, il vous
vaut déjà par certains côtés, il vaut mieux peut-être; et, si par
d'autres il vous est inférieur encore aujourd'hui, il doit vous
atteindre demain; car ce doit être précisément le bienfait de votre
philosophie, de l'élever où vous êtes arrivé déjà. Qui méprise la
multitude méprise la raison elle-même, puisqu'il la croit impuissante à
se communiquer et à se faire entendre; mais, au contraire, il n'y a de
vraie philosophie que celle qui se sait faite pour tous, et qui professe
que tous sont faits pour la vérité, même la plus haute, et doivent en
avoir leur part, comme du soleil[251].»

Une distinction, toutefois, me semble nécessaire: Cette humanité qui,
par ses efforts, accroît peu à peu la somme du bien et diminue celle du
mal, se compose, si l'on y regarde, de minorités successives, entraînées
par quelques individus puissants: philosophes, savants, artistes,
orateurs, capitalistes, industriels. Et ce sont ces minorités
successives qui, à la longue, forment la majorité totale.

Loin que le nombre seul des voix, à un moment donné, sur telle ou telle
question, scientifique, philosophique, ou politique, soit un signe de
vérité, beaucoup de bons esprits ont cru et l'expérience a fait voir que
le plus grand nombre se trompait souvent.

Lorsque les hommes sont partagés sur une question, qui donc les
départagera? Nous ne sommes plus au temps des oracles; encore moins au
temps où les dieux descendaient sur la terre pour nous parler. Or, faute
d'un dieu qui vienne ainsi nous dire: «Dans la question qui vous divise,
c'est la minorité qui a raison, et la majorité qui a tort,» on est bien
obligé, pour en finir, de supposer que c'est le plus grand nombre qui
voit juste, quoique cela ne soit pas du tout certain.

Au fond, la seule chose équitable dans ce parti qu'on est forcé de
prendre, c'est de ne pas vouloir sacrifier le plus grand nombre au plus
petit. On présume, au surplus, que la majorité, représentant les
intérêts les plus nombreux, a par cela même le plus de lumières. Mais la
conclusion n'est pas nécessaire: on peut être le plus intéressé à voir
très-clair, et n'y voir goutte.

Ce qu'on nomme le suffrage universel, fût-il vraiment
universel,--c'est-à-dire admît-il non-seulement les hommes, qui sont à
peine un tiers de la population, mais aussi les femmes et les
enfants,--ceux-ci représentés, comme lorsqu'il s'agit de fortune et de
propriété, par leurs tuteurs ou curateurs,--même alors, ce suffrage-là
ne serait encore, après tout, qu'une probabilité accrue.

Toujours y aurait-il à trouver un ressort qui complétât encore cette
machine, pour permettre à l'opinion des minorités de se faire jour. Car,
s'il est nécessaire de faire passer le grand nombre avant le petit, il
est équitable que le petit puisse passer du moins après le grand et être
compté pour quelque chose. Entre toutes les oppressions brutales, celle
des minorités ou des individus sous le poids du grand nombre pur et
simple, ne serait pas la moins odieuse ni la moins révoltante aux yeux
de la raison et de la justice. Le grand nombre, en tant que grand
nombre, représente seulement la force, non le droit: il n'est le droit
que par convention et faute de pouvoir sortir autrement des différends
qui partagent les hommes. Mais souvent les minorités portent en elles la
vérité future, et sont les éléments épars et successifs de cette
majorité finale, progressive, indéfiniment croissante, qu'on appelle
démocratie et humanité.

Comme le progrès de tous, hâté par quelques-uns, suscite peu à peu un
plus grand nombre d'individus puissamment doués, incessantes recrues
pour les minorités qui par là grossissent toujours, il en résulte que le
nombre des sots va diminuant de plus en plus dans les majorités
régnantes, qui ainsi se rapprochent indéfiniment du droit et de la
vérité, et tendent à avoir raison, de plus en plus, autrement que par le
poids du nombre. Il est donc assuré que les majorités seront de moins en
moins bêtes et lâches. C'est le progrès, effet et cause tour à tour, se
multipliant par lui-même, à l'infini.



APPENDICE.



I

THÉÔRICON, OU FONDS DESTINÉS AUX FÊTES.


M. Grote, dans son _Histoire de la Grèce_, élucide ainsi ce point:

«Le théâtre, dit-on, recevait trente mille personnes: ici encore il
n'est pas sûr de compter sur une exactitude numérique; mais nous ne
pouvons douter qu'il ne fût assez vaste pour donner à la plupart des
citoyens, pauvres aussi bien que riches, une ample occasion de profiter
de ces belles compositions. Primitivement, l'entrée au théâtre était
gratuite; mais comme la foule des étrangers aussi bien que des citoyens
se trouva être à la fois excessive et désordonnée, on adopta le système
de demander un prix, vraisemblablement à une époque où le théâtre
permanent fut complètement arrangé, après la destruction dont Xerxès
était l'auteur. Le théâtre était loué par un contrat à un directeur qui
s'engageait à défrayer (soit totalement, soit en partie) la dépense
habituelle faite par l'État dans la représentation et qui était autorisé
à vendre des billets d'entrée. D'abord, il paraît que le prix des
billets n'était pas fixé, de sorte que les citoyens pauvres étaient
évincés par les riches et ne pouvaient avoir de places. Conséquemment
Périclès introduisit un nouveau système fixant le prix des places à
trois oboles (ou une demi-drachme) pour les meilleures et à une obole
pour les moins bonnes. Comme il y avait deux jours de représentation, on
vendait des billets pour deux jours respectivement au prix d'une drachme
et de deux oboles. Mais afin que les citoyens pauvres pussent être en
état d'assister à la représentation, on donnait sur le trésor public
deux oboles à chaque citoyen, riche ou pauvre, s'il voulait les
recevoir, à l'occasion de la fête. On fournissait ainsi à un homme
pauvre le moyen d'acheter sa place et d'aller au théâtre sans frais, les
deux jours, s'il le voulait; ou, s'il le préférait, il pouvait n'y aller
qu'un seul jour, ou il pouvait même n'y point aller du tout, et dépenser
les deux oboles de toute autre manière. Le prix le plus élevé perçu pour
les meilleures places achetées par les citoyens plus riches doit être
considéré comme étant une compensation de la somme déboursée pour les
plus pauvres; mais nous n'avons pas sous les yeux de données pour
établir la balance, et nous ne pouvons dire comment les finances de
l'État en étaient affectées. Tel fut le théôricon primitif ou fonds
destiné aux fêtes que Périclès introduisit à Athènes, système consistant
à distribuer l'argent public, étendu graduellement à d'autres fêtes dans
lesquelles il n'y avait pas de représentation théâtrale, et qui dans des
temps postérieurs alla jusqu'à un excès funeste: car il avait commencé à
un moment où Athènes était remplie d'argent fourni par le tribut
étranger, et il continua avec de plus grandes exigences à une époque
subséquente où elle était comparativement pauvre et sans ressources
extérieures. Il faut se rappeler que toutes ces fêtes faisaient partie
de l'ancienne religion, et que, suivant les sentiments de cette époque,
des réunions joyeuses et nombreuses étaient essentielles pour satisfaire
le dieu en l'honneur duquel la fête se célébrait[252].»



II

NICIAS ET CLÉON.


«La première moitié de la vie politique de Nicias--après le temps où il
parvint à jouir d'une complète considération à Athènes, étant déjà d'un
âge mûr,--se passa en lutte avec Cléon; la seconde moitié, en lutte avec
Alcibiade. Pour employer des termes qui ne conviennent pas absolument à
la démocratie athénienne; mais qui cependant expriment mieux que tout
autre la différence que l'on a l'intention de signaler, Nicias était un
ministre ou un personnage ministériel, qui souvent exerçait réellement
et qui toujours était dans le cas d'exercer des fonctions
officielles;--Cléon était un homme d'opposition, dont l'affaire était de
surveiller et de censurer les hommes officiels pour leur conduite
publique.

Nous devons dépouiller ces mots du sens accessoire qu'ils sont censés
avoir dans la vie politique anglaise, celui d'une majorité parlementaire
constante en faveur d'un parti: Cléon emportait souvent dans l'assemblée
publique des décisions que ses adversaires, Nicias et autres de même
rang et de même position, qui servaient dans les postes de stratège,
d'ambassadeur, et dans d'autres charges importantes désignées par le
vote général, étaient obligés d'exécuter contre leur volonté.

Pour parvenir à ces charges, ils étaient aidés par les _clubs_
politiques ou _conspirations_ (pour traduire littéralement le mot
original) établies entre les principaux Athéniens afin de se soutenir
les uns les autres, tant pour acquérir un office que pour se prêter un
mutuel secours en justice. Ces clubs ou hétairies doivent avoir joué un
rôle important dans le jeu pratique de la politique athénienne, et il
est fort à regretter que nous ne possédions pas de détails à ce sujet.
Nous savons qu'à Athènes ils étaient complètement oligarchiques de
dispositions, tandis que l'égalité de position et de rang, ou quelque
chose s'en rapprochant, a dû être essentielle à l'harmonie sociale des
membres dans quelques villes. Il paraît que ces associations politiques
existaient sous forme de gymnases pour l'exercice mutuel des membres, ou
de syssitia pour des banquets communs. À Athènes elles étaient
nombreuses, et sans doute non en bonne intelligence entre elles
habituellement, puisque les antipathies qui séparaient les différents
hommes oligarchiques étaient extrêmement fortes, et que l'union établie
entre eux à l'époque des Quatre-Cents, résultant seulement du désir
commun d'abattre la démocratie, ne dura que peu de temps. Mais la
désignation des personnes devant servir en qualité de stratèges, et
remplir d'autres charges importantes, dépendait beaucoup d'elles, aussi
bien que la facilité de passer par l'épreuve de ce jugement de
responsabilité auquel tout homme était exposé après son année de charge.
Nicias, et des hommes en général de son rang et de sa fortune, soutenus
par ces clubs et leur prêtant à leur tour de l'appui, composaient ce
qu'on peut appeler les ministres, ou fonctionnaires individuels
exécutifs, d'Athènes: hommes qui agissaient, donnaient des ordres pour
des actes déterminés, et veillaient à l'exécution de ce qu'avaient
résolu le sénat et l'assemblée publique, surtout en ce qui concernait
les forces militaires et navales de la république, si considérables et
si activement employées à cette époque. Les pouvoirs de détail possédés
par les stratèges ont dû être très-grands et essentiels à la sûreté de
l'État.

Tandis que Nicias était ainsi revêtu de ce qu'on peut appeler des
fonctions ministérielles, Cléon n'avait pas assez d'importance pour être
son égal; il était limité au rôle inférieur d'opposition. Nous verrons
dans un autre chapitre comment il finit par avoir, pour ainsi dire, de
l'avancement, en partie par sa propre pénétration supérieure, en partie
par l'artifice malhonnête et le jugement injuste de Nicias et d'autres
adversaires, dans l'affaire de Sphactérie. Mais son état était
actuellement de trouver en faute, de censurer, de dénoncer; son théâtre
d'action était le sénat, l'assemblée publique, les dikastèria; son
principal talent était celui de la parole, dans lequel il a dû
incontestablement surpasser tous ses contemporains. Les deux dons qui
s'étaient trouvés réunis dans Périclès,--une capacité supérieure pour la
parole aussi bien que pour l'action,--étaient maintenant séparés, et
étaient échus, bien que tous deux à un degré très-inférieur, l'un à
Nicias, l'autre à Cléon. En qualité d'homme d'opposition, d'un naturel
ardent et violent, Cléon était extrêmement formidable à tous les
fonctionnaires en exercice; et, grâce à son influence dans l'assemblée
publique, il fut sans doute l'auteur de maintes mesures positives et
importantes, allant ainsi au delà des fonctions qui appartiennent à ce
qu'on appelle l'opposition. Mais bien qu'il fût l'orateur le plus
puissant dans l'assemblée publique, il n'était pas pour cela le
personnage le plus influent de la démocratie. Dans le fait, sa puissance
de parole ressortait d'une manière d'autant plus saillante, qu'elle se
trouvait séparée de cette position et de ses qualités, que l'on
considérait, même à Athènes, comme presque essentielles pour faire d'un
homme un chef dans la vie politique[253]...»



III

CLÉON, EUCRATE, LYSICLÈS, HYPERBOLOS.


«Dans le grand accroissement que prirent le commerce et la population à
Athènes et au Pirée pendant les quarante dernières années, une nouvelle
classe de politiques paraît être née: hommes engagés dans divers genres
de commerce et de manufacture, qui commencèrent à rivaliser plus ou
moins en importance avec les anciennes familles des propriétaires
attiques. Ce changement fut analogue en substance à celui qui s'opéra
dans les villes de l'Europe au moyen âge, où les marchands et les
commerçants des diverses corporations commencèrent à entrer en
concurrence avec les familles patriciennes dans lesquelles la suprématie
avait résidé primitivement, et finirent par les supplanter. À Athènes,
les personnes de famille et de condition anciennes ne jouissaient à
cette époque d'aucun privilége politique, puisque, par les réformes
d'Éphialtes et de Périclès, la constitution politique était devenue
entièrement démocratique. Mais elles continuaient encore à former les
deux plus hautes classes dans le sens solonien fondé sur la propriété,
les Pentakosiomedimni et les Hippeis ou Chevaliers. Des hommes nouveaux
enrichis par le commerce entraient sans doute dans ces classes, mais
probablement en minorité seulement, et s'imprégnaient du sentiment de la
classe tel qu'ils le trouvaient, au lieu d'y apporter aucun esprit
nouveau. Or, un Athénien de cette classe pris individuellement, bien
qu'il n'eût aucun titre légal à une préférence, s'il se mettait en avant
comme candidat pour obtenir une influence politique, continuait
cependant à être décidément préféré et bien accueilli par le sentiment
social, à Athènes, qui conservait dans ses sympathies spontanées des
distinctions effacées du code politique. Outre cette place toute
préparée pour lui dans la sympathie générale, surtout avantageuse au
début de la vie publique, il se trouvait en outre soutenu par les liens
de famille, par les associations et les réunions politiques, etc., qui
exerçaient une très-grande influence, tant sur la politique que sur la
justice, à Athènes, et dont il devenait membre tout naturellement. Ces
avantages n'étaient sans doute qu'auxiliaires; ils donnaient à un homme
un certain degré d'influence, mais ils le laissaient achever le reste
par ses propres qualités et sa capacité personnelle; néanmoins leur
effet était très-réel, et ceux qui, sans les posséder, l'affrontaient et
l'attaquaient dans l'assemblée publique, avaient à lutter contre de
grands désavantages. Une personne d'une telle condition inférieure ou
moyenne ne rencontrait ni présomption favorable ni indulgence de la part
du public, qui la prissent à mi-chemin; et elle ne possédait pas non
plus de relations établies pour encourager ses premiers succès, ou
l'aider à sortir des premiers embarras. Elle en trouvait d'autres déjà
en possession de l'ascendant, et bien disposés à abattre de nouveaux
compétiteurs; de sorte qu'elle avait à faire son chemin sans aide, du
premier pas jusqu'au dernier, par des qualités toutes personnelles, par
une présence assidue aux assemblées, par la connaissance des affaires,
par la puissance d'un langage frappant, et en même temps par une audace
inébranlable, qui seule pouvait lui permettre de tenir tête à cette
opposition et à cette inimitié qu'elle rencontrait de la part d'hommes
politiques de haute naissance et de réunions de parti organisées,
aussitôt qu'elle paraissait gagner de l'importance.

La libre marche des affaires politiques et judiciaires produisit
plusieurs hommes de cette sorte, pendant les années où commence la
guerre du Péloponnèse et pendant celles qui la précèdent immédiatement.
Même pendant que Périclès vivait encore, ils paraissent s'être élevés en
plus ou moins grand nombre. Mais l'ascendant personnel de cet homme
illustre, qui combinait une position aristocratique avec un fort et
véritable sentiment démocratique, et une vaste intelligence qui se
trouve rarement attachée à l'une ou à l'autre, donnait à la politique
athénienne un caractère particulier. Le monde athénien se partageait en
partisans et en adversaires de cet homme d'État, et dans le nombre il y
avait des individus de haute et de basse naissance, bien que le parti
aristocratique proprement appelé ainsi, la majorité des Athéniens
opulents et de haute naissance, ou lui fût opposé, ou ne l'aimât pas.
C'est environ deux années après sa mort que nous commençons à entendre
parler d'une nouvelle classe d'hommes politiques: Eucrate, le cordier;
Cléon, le corroyeur; Lysiclès, le marchand de moutons; Hyperbolos, le
lampiste, dont les deux premiers doivent cependant avoir été déjà bien
connus comme orateurs dans l'Assemblée, même du vivant de Périclès.
Entre eux tous, le plus distingué était Cléon, fils de Cléænetos.

Cléon acquit sa première importance parmi les orateurs opposés à
Périclès, de sorte qu'il obtint ainsi, pendant sa première carrière
politique, l'appui des nombreux et aristocratiques adversaires de ce
personnage. Thucydide le représente en termes généraux comme l'homme du
caractère et du tempérament le plus violents à Athènes, comme déloyal
dans ses calomnies et virulent dans ses invectives et ses accusations.
Aristophane, dans sa comédie des _Chevaliers_, reproduit ces traits avec
d'autres nouveaux et distincts, aussi bien qu'avec des détails exagérés,
comiques, satiriques et méprisants. Sa comédie dépeint Cléon au point de
vue sous lequel le voyaient les Chevaliers d'Athènes: un apprêteur de
cuir, sentant la tannerie; un braillard de basse naissance, terrifiant
ses adversaires par la violence de ses accusations, l'élévation de sa
voix, l'impudence de ses gestes, de plus comme vénal dans sa politique,
menaçant d'accuser les gens et recevant ensuite de l'argent pour se
désister, voleur du trésor public, persécutant le mérite aussi bien que
le rang, et courtisant la faveur de l'assemblée par les cajoleries les
plus basses et les plus coupables. Les attributs généraux présentés par
Thucydide,--séparément d'Aristophane, qui ne fait pas profession
d'écrire l'histoire,--peuvent être raisonnablement acceptés, l'invective
puissante et violente, souvent déloyale de Cléon, en même temps que son
assurance et son audace dans l'assemblée publique. Des hommes de la
classe moyenne, tels que Cléon et Hyperbolos, qui parlaient sans cesse
dans l'assemblée et tâchaient d'y prendre un rôle dominant, contre des
personnes qui avaient de plus grandes prétentions de famille qu'eux,
devaient être assurément des hommes d'une audace plus qu'ordinaire. Sans
cette qualité, ils n'auraient jamais triomphé de l'opposition qui leur
était faite. Il est assez probable qu'ils la possédaient à un degré
choquant, et, même s'ils ne l'avaient pas eue, la même mesure
d'arrogance que le rang et la position d'Alcibiade faisaient supporter
en lui, eussent passé chez eux pour une impudence intolérable. Par
malheur, nous n'avons pas d'exemples qui nous permettent d'apprécier
l'invective de Cléon.

Nous ne pouvons déterminer si elle était plus virulente que celle de
Démosthènes et d'Eschine, soixante-dix ans plus tard, chacun de ces
éminents orateurs imputant à l'autre l'impudence la plus éhontée, la
calomnie, le parjure, la corruption, la haute voix et l'audace
révoltante des manières, dans un langage que Cléon aurait difficilement
surpassé par l'intensité de l'objurgation, bien que sans doute il restât
infiniment au-dessous en perfection classique. Et nous ne pouvons même
pas dire dans quelle mesure les dénonciations portées par Cléon contre
Périclès, à la fin de sa carrière, étaient plus violentes que les
mémorables invectives contre la vieillesse de sir Robert Walpole, par
lesquelles s'ouvrit la carrière politique de lord Chatam. Le talent
d'invectives que possédait Cléon, employé d'abord contre Périclès, était
regardé comme une grande impudence par les partisans de cet illustre
homme d'État, aussi bien que par les citoyens impartiaux et judicieux.
Mais, parmi les nombreux ennemis de Périclès, il était applaudi comme
une explosion d'indignation patriotique, et procurait à l'orateur cet
appui étranger d'abord, qui le soutenait, jusqu'à ce qu'il acquît son
empire personnel sur l'assemblée publique.

Par quels degrés ou par quelles causes cet empire s'accrut-il peu à peu?
c'est ce que nous ignorons... Il était arrivé à une sorte d'ascendant
que décrit Thucydide en disant que Cléon était «à cette époque l'orateur
de beaucoup le plus persuasif aux yeux du peuple.» Le fait de la grande
puissance de parole de Cléon et de son talent à traiter les affaires
publiques d'une manière populaire, est mieux attesté que toute autre
chose relative à lui, en ce qu'il repose sur deux témoins qui lui sont
hostiles: Thucydide et Aristophane.

L'Assemblée et le Dikastèrion étaient le théâtre et le domaine de Cléon:
car le peuple athénien, pris collectivement dans son lieu de réunion, et
le peuple athénien, pris individuellement, n'était pas toujours la même
personne et n'avait pas la même manière de juger: Démos siégeant dans la
Pnyx était un homme différent de Démos au logis. La haute combinaison de
qualités que possédait Périclès exerçait une influence et sur l'un et
sur l'autre; mais Cléon dominait considérablement le premier, sans être
en grande estime auprès du second... Comme les grands journaux dans les
temps modernes, Cléon paraissait souvent guider le public, parce qu'il
donnait une vive expression à ce que ce dernier sentait déjà, et le
développait dans ses rapports et ses conséquences indirectes[254].»



IV

OISEAUX.


COURS ET TRIBUNAUX.

TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE (2e chambre).

Présidence de M. Latour.

_Le testament d'un ornithophile_.

Me LÉON DUVAL, avocat de la demoiselle Élisabeth Perrot, expose les
faits suivants:

«Le commandeur de Gama Machado, gentilhomme de la chambre de S. M. le
roi de Portugal et conseiller de l'ambassade portugaise, est mort à
Paris, le 9 juin 1861, laissant une grande fortune. Il laissait aussi un
testament enrichi de soixante-dix codicilles, des héritiers du sang, des
légataires de toutes sortes, et parmi ceux-ci, la demoiselle Élisabeth
Perrot, pour qui je parle, et à laquelle il a légué 30 000 fr. de rente
viagère. Mlle Élisabeth est entrée au service du commandeur à l'âge de
vingt ans; elle en a aujourd'hui soixante-six, et pendant ce demi-siècle
elle a donné de tels soins à son maître, que les plus respectables amis
du commandeur sont devenus les siens; que des personnages qui comptent
aux premiers rangs de la noblesse portugaise sont entrés en
correspondance avec elle, et qu'enfin M. Machado lui a légué une place à
côté de lui dans sa sépulture.

Malheureusement la santé de Mlle Élisabeth s'est détruite au service du
commandeur, elle a aujourd'hui le privilége d'une maladie bien rare en
Europe, l'éléphantiasis, des souffrances, des infirmités, une vieillesse
qui tient à un fil. Parmi les devoirs qu'elle remplissait avec le plus
intelligent dévouement, il faut mettre l'entretien d'une collection
d'oiseaux des plus rares, une centaine d'oiseaux vivants, pris dans les
ravins inconnus des Indes orientales, dans les roseaux du Gange, et les
fourrés de l'Himalaya.

Le commandeur avait étudié toute sa vie les oiseaux; il avait une pente
et bientôt il eut une passion pour les volatiles. Il disait qu'ils
échappaient au grand signe d'infériorité que Dieu a infligé aux autres
animaux,

    _Pronaque quum spectent animalia caetera terram_...

les oiseaux, au contraire, ont le regard dans le bleu du ciel et vivent
librement dans l'espace. Il aimait à observer les oiseaux-parleurs (il y
en a qui imitent la voix humaine d'une façon humiliante pour nous), les
oiseaux-tisserands, les oiseaux-maçons, les oiseaux-géographes, car il
en est qui, dans les déserts de sable ou dans l'infini des mers,
s'orientent avec une précision que la boussole ne nous permet pas au
même degré.

Il éprouvait un vrai bonheur à voir des chardonnerets puiser de l'eau
avec la régularité d'une machine. Il cherchait surtout à constater avec
certitude jusqu'à quel point il est vrai que:

    _Brevior est hominum quam cornicum vita_.

Et à cet effet il avait constaté par des procès-verbaux l'âge de divers
oiseaux doués de longévité, en prenant des mesures pour les transmettre
de mains en mains, de générations en générations, jusqu'à la fin de leur
vie. Un merle bleu, légué par lui à M. Geoffroy Saint-Hilaire, avait
déjà des miracles de vie bien prouvés.

M. Machado aimait profondément la nature; il trouvait Descartes injuste
envers les animaux. Il leur soupçonnait une âme, il attribuait même aux
oiseaux la prééminence sur l'humanité. C'est lui qui a écrit, dans ses
dispositions testamentaires, ce mot si convaincu: «On propagera ma
doctrine et on l'enseignera, mais en ayant soin de retrancher ce qui
pourrait froisser l'amour-propre des hommes.»

Digne testament de celui qui ne voulut à son enterrement que son
sansonnet, porté dans une cage par un valet de chambre!

On raille ses vues sur la couleur, c'est qu'on ignore le triomphe qu'il
eut sur ce point à la face du monde savant. Il avait dans ses volières
des oiseaux qui, tenant de Dieu le génie de Jacquard, tissaient avant
lui des pièces de soie... J'entends de petites pièces, assez grandes
cependant pour qu'on en fût confondu. Il essaya hardiment sur ce point
sa théorie des couleurs, il prit ses mesures pour se procurer d'autres
oiseaux appartenant à d'autres espèces, mais offrant avec les oiseaux
tisseurs identité de plumage et de nuances. Y chercha-t-il aussi des
ressemblances d'organisation? C'est son secret. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'on mit des flocons de soie à la portée des nouveaux venus et
qu'ils se mirent à tisser. Ce fut son plus beau jour, sa joie, sa croix
de Saint-Louis. Et comment douter de l'intelligence des animaux quand
tant de peuplades nègres ne savent pas compter jusqu'à dix, tandis que
les buffles de l'Egypte attelés à la meule et se sachant condamnés à
poursuivre leur pénible traction jusqu'au centième tour, s'arrêtent
d'eux-mêmes au centième!

Le dernier trait de sagacité du commandeur fut d'inviter les corbeaux du
Louvre à ses funérailles et de les y faire venir. Voici comment il s'y
prit: Il demeurait quai Voltaire depuis plusieurs années; il faisait
exposer sur son balcon, à trois heures précises, des assiettes, chargées
de viandes en menus morceaux, et les corbeaux étaient exacts à la curée.
Il lui suffit donc de prescrire à ses héritiers qu'on fît ses obsèques à
trois heures; les corbeaux du Louvre n'y manquèrent pas, et même, s'il y
voulait des êtres véritablement affligés, il y réussit à merveille, car
le repas des corbeaux n'ayant pas été servi ce jour-là, il y eut un
vacarme tout-à-fait de circonstance... _ovantes gutture corvi_. J'ai vu
des hommes sérieux, des savants, qui croyaient en savoir sur les oiseaux
à en remontrer, revenir de ces funérailles avec la stupeur d'un prodige
inexpliqué.

M. Machado a laissé un ouvrage magnifiquement édité sur les travaux qui
ont rempli sa longue vie; il y expose ses idées sur les oiseaux et sur
les grands problèmes de l'âme et de la physiologie. La _Revue
d'Édimbourg_ le citait récemment avec respect pour sa théorie sur
l'hérédité des caractères, particulièrement sur cette étrange hérédité
du suicide dans certaines familles.

C'était en présence de ses oiseaux, chef-d'œuvre d'une splendide nature,
que le commandeur étudiait, observait, composait ses systèmes. Il était
en rapport avec tous les savants de son temps, Russes, Anglais,
Allemands. S. M. le roi de Portugal a bien voulu visiter ses volières,
et les princes de la science y venaient aussi curieusement. Mais quels
soins de tous les jours, quelle sollicitude il y fallait! Il y a là des
oiseaux qui ne s'accommoderaient pas de notre température glacée; il est
indispensable de leur ménager une chaleur graduée sur leur organisation,
un air pur et vif leur est nécessaire; ils ne vivraient pas huit jours
dans la rue du Bac. Mlle Élisabeth les connaît et ils la connaissent;
ils s'aiment, ils se le disent et ils se le prouvent. Elle donne à
chacun ce qui lui convient: l'air du pays natal autant qu'on puisse
l'imiter, la vue des marronniers des Tuileries, à défaut des jungles de
l'Inde,

     ... _simulataque magnis Pergama!_

Quand M. Machado a vu la mort de près, il s'est demandé à qui léguer ses
chers oiseaux. Il n'y avait qu'un légataire possible, Mlle Élisabeth,
qui est leur mère depuis si longtemps, qui sait seule la qualité, les
secrets, les proportions de leur nourriture. Le commandeur les lui a
légués.

Mais ici une difficulté ardue a surgi.

Les héritiers du sang sont en Portugal. Mme Valpole a un legs important,
et elle est Anglaise. Qui sait si le testament ne sera pas attaqué? Les
demandes en délivrance sont faites, mais il a fallu observer les délais
de distance, qui sont considérables. En attendant, que faire des
oiseaux? On a bien nommé M. Trépagne administrateur provisoire; mais, si
ce notaire était obligé de gouverner et de nourrir les oiseaux, soit dit
sans l'offenser, il serait bien embarrassé. Dans cette perplexité, ne
voulant pas délivrer à Mlle Élisabeth les créatures ailées qui lui ont
été léguées, de peur d'engager sa responsabilité par l'exécution du
testament; ne pouvant non plus s'en rapporter à personne du soin de
nourrir ces petites bêtes, vu la difficulté de la tâche, M. Trépagne a
mis les volières en séquestre et en a confié la garde à Mlle Élisabeth.
Mais alors elle ne possède pas, _animo domini_; les oiseaux ne sont que
ses locataires, il faut payer leur entretien et leur nourriture. Là se
placent des détails nécessaires. Il ne s'agit pas ici de vulgaires
canaris qui vivent de colifichets, il y va d'oiseaux pour qui la
Providence fait mûrir l'ananas, le limon, la grenade, les fruits qui ne
donnent leur maturité qu'au soleil de l'Orient. Il y a tel de ces
pensionnaires à qui il faut du chasselas toute l'année, tel qui requiert
une nourriture animale, des vers enfarinés de safran et des insectes
tout vifs; tel qui se nourrit de baba et d'œufs sucrés, tel qui a
contracté l'habitude du pain Cressini, et tel, des dragées. Il faut être
matinal: car qui l'est plus que les oiseaux? Il faut verser abondamment
l'eau fraîche dans les baignoires: car le bain n'est pas seulement un
plaisir, pour certains oiseaux raisonneurs c'est une médication, et ils
se l'administrent toujours avec une attention judicieuse. C'est surtout
à l'époque de l'émigration que leur naturel contenu produit en eux des
crises fatales: il y en a qui se saignent eux-mêmes comme ferait
Nélaton, et tout aussi adroitement il y en a qui domptent le mal:

    ... _studio gestire lavandi_.

L'instinct médical des oiseaux a de quoi nous faire honte. Voyez chez
nous les vieillards et même beaucoup d'adultes; ils attendent les
rigueurs de l'hiver occidental, ils les subissent en fatalistes, et ils
meurent presque tous d'un rhume. Si nous avions le bon sens des
hirondelles, nous chercherions comme elles des climats plus propices:

    ... _melioraque sidera cœli_,

et la durée de la vie humaine en serait doublée. Mais c'est encore Mlle
Élisabeth qui est la meilleure infirmière de ses oiseaux; je vais plus
loin, elle connaît leur caractère, et eux le sien; elle sait les amitiés
qui se sont formées dans le logis, et le voisinage qu'il faut à chacun,
sous peine de mort; oui, sous peine de mort, car qui ne sait que
l'oiseau est trop frêle pour le chagrin, et que les amants ne survivent
jamais à leurs maîtresses?

Je demande donc que le tribunal accorde une large et généreuse provision
à Mlle Élisabeth: il faut conserver ces oiseaux à la science, ils
portent presque tous un problème.»

Me NICOLET, pour M. Trépagne, administrateur des biens dépendant de la
succession de M. le commandeur de Gama Machado, a répondu:

«L'inventaire auquel il a été procédé après le décès de M. le commandeur
de Gama Machado a été clos le 25 octobre 1861. Mlle Élisabeth Perrot ne
doit en conséquence s'en prendre qu'à elle-même si elle a attendu
jusqu'au 18 janvier pour former sa demande en délivrance de legs.

Son legs a d'ailleurs été contesté dans l'inventaire. L'administrateur a
remis à Mlle Élisabeth Perrot 600 fr. le 27 juillet; 1000 fr. le 26
novembre; il ne peut faire davantage.

Il faut un peu rabattre du merveilleux récit qu'on vient de faire, et de
ces oiseaux qui auraient été, au dire de l'adversaire, en quelque sorte
l'unique préoccupation de M. le commandeur Machado. Il semble qu'il
faille un lieu choisi pour abriter la volière de M. Machado. Vous le
représentez installant sur le quai Voltaire ses oiseaux bien-aimés afin
de retracer à deux pas du jardin des Tuileries, à leurs intelligences
naïves, quelques images des forêts vierges du nouveau monde. Le quai
Voltaire n'est pourtant rien moins, ce me semble, que l'endroit le plus
triste et le plus glacial de tout Paris. Le commandeur avait là, comme
il eût pu l'avoir ailleurs, sa chambre, sa volière, ses oiseaux.
Aujourd'hui, Mlle Élisabeth Perrot a tout cela aux Ternes, où elle
habite. Les oiseaux causeurs, les oiseaux chanteurs y font vacarme, mais
les voisins les supportent et le propriétaire ne se plaint pas.

C'est pour cela qu'on demande 1500 fr. par mois? Sans doute, Mlle
Élisabeth est séquestrée pour les soins journaliers, et l'administrateur
ne le conteste pas. Mais calculons, évaluons, comptons ce qu'il faut
pour l'entretien des oiseaux, faisons l'état du foin que peut manger une
poule en un jour.

À combien se montera cette dépense? voulez-vous 2 fr., 2 fr. 50 c.,
voulez-vous 3 fr.? C'est accordé. Mais voici Mlle Perrot qui se pose en
artiste, en professeur, il faut payer ses talents. Voulez-vous 100 fr.,
150 fr. par mois? C'est trop, c'est insensé; c'est sacrifier à la folie
du défunt; nous le voulons pourtant. Mais demander 4000 fr., 5000 fr.,
10 000 fr. de provision et 1500 fr. par mois de pension alimentaire pour
toute la famille, en vérité cela est déraisonnable. Le chiffre que nous
offrons, le chiffre que l'administrateur ne peut dépasser sans excéder
ses pouvoirs, est bien suffisant, et nous ne doutons pas que le tribunal
ne le déclare tel.»

Le tribunal, après avoir entendu M. le substitut LAPLAGNE-BARRIS en ses
conclusions, condamne M. Trépagne, en sa qualité d'administrateur, à
payer à la demoiselle Élisabeth Perrot une provision de 3000 fr. et une
pension de 500 fr. par mois pour faire face à la mission qui lui a été
confiée par le testament.



V

OISEAUX.


Charles Fourier sur _l'Analogie_:

«Les tableaux de nos passions deviennent très-gracieux lorsqu'on les
étudie en détails comparatifs, comme serait une échelle des degrés de
sottise, de bel esprit et de bon esprit, représentés par les coiffures
d'oiseaux: leurs huppes, crêtes, appendices, aigrettes, colliers,
excroissances et ornements de tête. L'oiseau étant l'être qui s'élève
au-dessus des autres, c'est sur sa tête que la nature a placé les
portraits des sortes d'esprits dont les têtes humaines sont meublées:
aigle vautour, paon, dronte, perroquet, faisan, coq, pigeon, cygne,
canard, oie, dinde, pintade, serin, chardonneret, etc., sont, quant à
l'extérieur des têtes, le portrait de l'intérieur des nôtres. L'analyse
comparative de leurs coiffures fournit une galerie amusante, un tableau
des divers genres d'esprit ou de sottise, dévolus à chacun des
personnages dont ces oiseaux sont l'emblème.

L'aigle, image des rois, n'a qu'une huppe chétive et fuyante en signe de
la crainte qui agite l'esprit des monarques, obligés de s'entourer de
gardes et d'entourer leurs sujets d'espions pour échapper aux complots.
Le faisan peint le mari jaloux, tout préoccupé des risques d'infidélité,
et pour s'en garantir épuisant les ressorts de son esprit. Aussi
voit-on, du cerveau d'un faisan, jaillir en tout sens des plumes
fuyantes (le genre fuyant est symbole de crainte). On voit une direction
contraire dans la huppe du pigeon, relevée audacieusement, peignant
l'amant sûr d'être aimé, et dont l'esprit est libre d'inquiétude, fier
du succès. Parmi les coiffures d'oiseau, la plus digne d'étude est celle
du coq, emblème de l'homme du grand monde, de l'homme à bonnes fortunes;
mais, comme les analogies ne sont intéressantes que par l'opposition des
contrastes, il faut, à côté du coq, décrire son moule opposé, le canard,
emblème du mari ensorcelé qui ne voit que par les yeux de sa femme. La
nature en affligeant le canard mâle d'une extinction de voix, représente
ces maris dociles qui n'ont pas le droit de répliquer quand leur femme a
parlé. Aussi le canard, lorsqu'il veut courtiser sa criarde femelle, se
présente-t-il humblement, faisant des inflexions de tête et de genoux,
comme un mari soumis, mais heureux, bercé d'illusions; en signe de quoi
la tête du canard baigne dans le vert chatoyant, couleur de l'illusion.

Le coq dépeint le caractère opposé, l'homme courtois, qui, sans
maîtriser les femmes, sait tenir son rang avec elles; c'est l'homme de
bon esprit; aussi la nature fait-elle jaillir de son cerveau la plus
belle et la plus précieuse des coiffures, une crête de chair belle et
bonne; autant que celle du dronte est déplaisante et inutile, comme le
sot orgueilleux qu'elle représente.

Mais laissons ce joli sujet qui nous conduirait trop loin.»



VI


Je mets ici, pour finir, l'article suivant, qui complétera certains
points généraux, notamment dans l'analyse de la comédie des
_Grenouilles_. Je l'avais publié il y a vingt ans, 1er juin 1847, dans
la _Revue des Deux-Mondes_.



LES DERNIERS JOURS DU THÉATRE GREC.



I


Trois noms représentent la tragédie grecque, Eschyle, Sophocle,
Euripide; trois noms en marquent les commencements, Thespis, Phrynichos,
Chœrilos; trois noms en marquent le déclin, Agathon, Ion, Achæos. Ainsi
l'atteste le _Canon alexandrin_; c'est-à-dire la liste officielle et
classique des écrivains les plus considérables, qui fut dressée par les
grammairiens d'Alexandrie et close par le fameux Aristarque. Mais, outre
ces noms principaux, l'histoire nous a transmis ceux d'un grand nombre
d'autres poëtes: une quinzaine avant Thespis; une centaine après Achæos;
d'autres, contemporains des trois grands maîtres. Combien d'œuvres se
produisirent, admirables ou curieuses! Et presque toutes ont péri! Même
de celles des trois grands poètes, une bien faible partie seulement nous
est parvenue. D'Eschyle, les critiques anciens reconnaissaient
soixante-quinze ouvrages authentiques: il en reste sept et des
fragments;--de Sophocle, soixante-dix: il en reste sept et des
fragments;--d'Euripide, soixante-quinze: il en reste dix-neuf et des
fragments. De tous les autres poëtes, pas une seule œuvre n'a survécu.
Un assez grand nombre de fragments très-courts, tels sont les seuls
monuments que nous possédions des derniers temps de cette tragédie.--On
y peut joindre une sorte de drame chrétien de plus de deux mille six
cents vers, composé avec des centons d'Euripide, ayant pour titre _la
Passion du Christ_, et trois autres morceaux dramatiques d'un genre
analogue, mais moins étendus[255]. Quelle perte que celle de tant de
pièces, dans lesquelles on aurait pu suivre la décadence de cette grande
tragédie! Dans l'espace d'un siècle à peine, le cinquième avant notre
ère, elle naît, grandit, atteint la perfection, et décline; bientôt elle
est à l'agonie, mais cette agonie dure plusieurs siècles. Et que
d'aperçus nouveaux sur les chefs-d'œuvre mêmes l'étude de ces œuvres
inférieures eût pu présenter! car c'est surtout à travers sa décadence
qu'il faut regarder une littérature pour la bien voir. Chez nous, par
exemple, apercevrait-on aussi clairement combien le système tragique du
dix-septième siècle est artificiel et abstrait, s'il fallait le juger
uniquement d'après les œuvres des deux grands poëtes dont le génie a su
l'animer? Non: pour l'apprécier à sa juste valeur, c'est dans les
tragédies du siècle suivant qu'il faut l'étudier, dans Campistron, dans
Châteaubrun, dans La Harpe, dans Voltaire même: alors, il est jugé. Quel
regret de ne pouvoir contrôler de la même manière le système tragique
des Grecs! Combien ces dernières œuvres nous eussent-elles peut-être
offert d'analogies inattendues avec le théâtre moderne! Qui sait enfin
combien d'horizons imprévus, au-delà de l'horizon déjà si nouveau
d'Euripide! Interrogeons du moins les fragments qui nous restent;
cherchons à préciser comment se fit cette décadence, dont les ruines
seules sont sous nos yeux.

Dès que les trois grands poëtes, Eschyle, Sophocle, Euripide, sont
morts, la tragédie elle-même commence de mourir. Dans l'année même, on
la juge et on règle ses comptes: Phrynichos d'abord[256], dans sa
comédie des _Muses_, fait comparaître Euripide et Sophocle à leur
tribunal; Aristophane ensuite, dans sa comédie des _Grenouilles_,
instruit le procès d'Eschyle et d'Euripide. La première de ces deux
pièces est perdue; mais nous possédons la seconde. Le poëte comique y
fait voir comment, selon lui, la tragédie grecque, dès Euripide, avait
déjà décliné, en un certain sens.

Quand Euripide fut mort après Eschyle, et que Sophocle les eut suivis
tous les deux, elle descendit rapidement sur cette pente où il l'avait
placée. Agathon, son ami et son imitateur, exagéra encore, en les
copiant, des défauts qui réussissaient, et sut partager avec lui les
bonnes grâces du roi Archélaos et la faveur de tous les Grecs. Plus
rapidement encore qu'Euripide, il achemina la tragédie vers la comédie
nouvelle. Par là il plaisait à ses contemporains, et il avait pour amis
les plus aimables. C'est chez Agathon, après sa première victoire
dramatique, que Platon a placé la scène de son _Banquet_, où les
convives sont, entre autres, Socrate et Aristophane, auxquels vient se
joindre Alcibiade. Nous avons d'Agathon une vingtaine de fragments, dont
le plus long, qui a six vers, donne une idée des tristes jeux d'esprit
que ne dédaignait pas dès-lors la tragédie. Un berger qui ne sait pas
lire, mais qui rapporte ce qu'il a vu, y décrit lettre par lettre le nom
de Thésée: «Parmi ces caractères, on voyait d'abord
un rond avec un point au milieu; puis deux lignes debout, jointes
ensemble (par une autre); la troisième figure ressemblait à un arc de
Scythie; puis c'était un trident couché; ensuite deux lignes se
réunissant au sommet d'une troisième, et la troisième figure se
retrouvait à la fin encore.» Croirait-on qu'Euripide avait donné le
modèle de ce singulier détail littéraire, et que Théodecte le renouvela
après Agathon?

D'abord le fonds de la tragédie était épuisé. Elle était née du
croisement de la poésie chorique avec la poésie épique dans les chants
des fêtes de Bacchus. Or, la partie chorique était tombée bientôt, en
même temps que l'esprit religieux, qui d'abord l'avait animée. Le chœur,
qui a le rôle principal dans Eschyle, n'a plus que le second dans
Sophocle; dans Euripide, il ne tient plus guère à l'action; dans
Agathon, il acheva de s'en détacher. Plus tard, on en vint jusqu'à
supprimer quelquefois les chœurs des tragédies qu'on représentait. La
partie épique, au contraire, s'était développée, et l'action, d'abord
admise comme par grâce, avait fini par être toute la tragédie; mais ces
légendes, homériques ou hésiodiques, qui la défrayaient, s'épuisèrent
enfin. Ces familles tragiques des Pélopides et des Labdacides avaient
fourni tout ce qu'elles pouvaient fournir de meurtres, d'incestes,
d'adultères et d'horreurs de toute sorte: il n'y avait plus à en
espérer, à moins de fausser les traditions. Ainsi, par ses deux
éléments, épique et chorique, la tragédie dépérissait; elle avait fait
son temps. «Cette mythologie, sur laquelle elle vivait depuis plus d'un
siècle, avait été enfin épuisée par tant d'écrivains empressés de
reproduire incessamment les mêmes sujets dans des drames qui se
comptaient par centaines; en outre, une infatigable parodie tendait,
depuis bien des années, à la chasser du théâtre, comme une audacieuse
philosophie à l'exiler du monde réel. L'histoire, à laquelle la tragédie
avait, par exception, touché deux ou trois fois, eût pu renouveler
heureusement les tableaux de la scène; mais Athènes, abaissée plus
encore par elle-même que par sa fortune, ne suffisait plus à une tâche
trop forte pour son patriotisme expirant, et que lui eussent d'ailleurs
prudemment interdite les ombrages de tant de tyrannies diverses,
aristocratiques et démocratiques, lacédémoniennes et macédoniennes, qui
se la disputaient[257].»

Fallait-il donc recourir à la fantaisie, imaginer soit des héros
nouveaux, soit des aventures nouvelles? Euripide, dans quelques-unes de
ses pièces, l'avait essayé: il avait modifié plusieurs légendes pour les
rajeunir et pour en tirer des effets inconnus. Il avait préludé au genre
romanesque, qui cependant n'était pas né encore. Agathon exploita cette
veine nouvelle, et, par exemple, dans sa pièce intitulée _la Fleur_, les
personnages, les noms, les choses, il inventa tout. Il suppléa par la
variété des mœurs à celle des passions, et à l'intérêt par la curiosité.
Dès lors, ce fut la fantaisie qui devint la muse du théâtre. Aristote
lui-même, loin de condamner ce procédé nouveau, l'approuva; mais ce
n'est pas sans danger qu'on est réduit à repousser du pied le sol ferme
et sûr de la tradition ou de l'histoire pour s'élancer d'une aile
aventureuse dans les espaces de l'invention pure: entreprise icarienne,
vol périlleux, entre les feux brûlants du soleil et les vapeurs humides
de la mer. Comparez Shakespeare, soutenu par la tradition et par la
légende populaire, créant _Othello_, et Voltaire, sans la tradition,
tirant de son cerveau _Zaïre_: même sujet, et pourtant, d'un côté,
quelle œuvre vivante et profonde, de l'autre, quelle œuvre artificielle
et légère! Outre la différence de génie, c'est que l'un s'appuie sur la
tradition, qui n'est autre que le fonds de la nature humaine elle-même,
qu'il s'y établit puissamment, et qu'il y jette les fondements d'une
œuvre éternelle; l'autre imagine au gré de son caprice, et improvise en
vingt jours une œuvre de fantaisie. Or, plus il y a de fantaisie, soit
dans la composition, soit dans les détails d'une œuvre tragique, moins
elle est durable, parce que la fantaisie, de sa nature, est arbitraire,
et que l'arbitraire est passager. C'est le lieu commun qui dure et qui
est éternel. La fantaisie, comme la plaisanterie, est locale et
contemporaine. Quand les esprits blasés n'admettent plus autre chose,
les poëtes sont bien forcés d'y recourir; alors la tragédie est perdue.
La fantaisie, comme son nom l'exprime, c'est ce qui paraît et disparaît.
Le lieu commun, donné par la tradition ou par l'histoire, c'est ce qui
est et ce qui reste; c'est le fonds humain, qui toujours subsiste, dans
tous les pays et dans tous les temps.--Par conséquent, la fantaisie, à
vrai dire, ne pouvait non plus renouveler la tragédie grecque.

Ainsi donc le fonds manquait;--mais surtout le génie. Quatre-vingt-douze
petits auteurs tragiques que l'on compte font-ils la monnaie d'un bon
poëte?

En effet, aux trois grands tragiques succédaient leurs familles et leurs
écoles. L'existence de ces sortes d'écoles est un fait considérable qui
domine toute la littérature grecque. Tout grand poëte naissait d'une
école, ou une école naissait de lui; d'une façon ou d'une autre, il en
était le couronnement ou le chef, et c'était de son nom qu'elle tirait
le sien. Telle la caste des prêtres-poëtes, qu'on appela l'école
orphique; telle la famille de chanteurs qu'on appela les homérides;
telle l'école hésiodique; telles les écoles des lyriques; telles enfin
les familles tragiques d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, et de
plusieurs autres encore. Ces écoles étaient fécondes ou funestes. D'une
part, cette initiation vivante, cette foi commune, cette adoration et
cette poursuite du même idéal multipliaient les forces de chacun par
celles de tous[258]. De là, quelle sûreté et quelle richesse dans les
procédés et dans les vues, surtout quelle assurance dans l'inspiration!
Avec l'autorité pour point d'appui, la liberté du génie s'élançait
toute-puissante et intrépide; on pouvait tout, parce que l'on croyait
tout pouvoir. Sans cette assurance, sans cette foi, point
d'enthousiasme, point de poésie naturelle et vraie. Aujourd'hui le poëte
isolé se défie, son inspiration est pleine d'inquiétude, sa force est
distraite; il cherche sa voie, et, lorsqu'il la trouve, au milieu du
premier essor, il s'arrête, il songe à ce que dira la critique. Il
hésite, le moment de foi est passé; il faut attendre que le génie
revienne, et l'esprit souffle quand il veut. Heureux ces poëtes qui ne
doutaient pas, qui s'excitaient les uns les autres, qui
s'enhardissaient, qui s'élevaient! Tous ces génies divers poussaient
ensemble; c'était une seule moisson, semée en même temps, germant du
même sol, dorée par le même soleil, abreuvée des mêmes rosées! Dans
cette atmosphère favorable, qui donc n'eût pas été poëte? ou qui n'eût
été philosophe dans les jardins d'Académos?--Cependant, d'un autre côté,
ces écoles ne donnaient pas l'inspiration, elles la favorisaient
seulement; elles développaient le métier autant que l'art. Fécondes tant
qu'il y eut du génie, dès que le génie manqua elles devinrent funestes.
En effet, quelle source d'œuvres communes! quel foyer de médiocrités!
L'imitation morte succède à l'initiation vivante. Soulevés par les
procédés qu'on leur prête, mille esprits impuissants croyent tout
pouvoir. Sans s'avouer que l'inspiration personnelle leur manque, ils
essayent de se faire, si l'on peut parler ainsi, une sorte d'inspiration
extérieure; ils la demandent aux œuvres des maîtres; ils copient ces
œuvres, ils les retournent, ils les manient et les remanient; espérant
peut-être vaguement que l'originalité se communique par le contact.
Aussi ne composent-ils eux-mêmes que des œuvres ou plutôt des produits
inanimés, uniformes et monotones, que des pastiches brillants çà et là,
mais par reflet. Alors, chose déplorable, il y a des milliers de
littérateurs et pas un poëte. Alors, chose périlleuse même et
dissolvante, il y a des milliers de formes au service de pas une
idée.--Mais les écoles tragiques surtout furent plus funestes que
fécondes, car non-seulement elles ne créèrent point, mais elles
détruisirent, et voici comment.

Une tragédie, dans le principe, était destinée à n'être jouée qu'une
fois, à l'une des fêtes de Bacchus. Les représentations dramatiques
n'avaient lieu qu'à ces fêtes. Quelquefois seulement la pièce était
reprise, quand elle avait été bien accueillie. Dans l'intervalle d'une
représentation à l'autre, elle était retouchée ou remaniée. Ainsi le
furent _la Médée_ d'Euripide, _les Nuées_ et le _Plutus_ d'Aristophane,
etc. Il arrivait très-rarement qu'on reprît la pièce sans y rien
changer; c'était la marque d'un succès complet: ce fut le cas des
_Grenouilles_. Si le poëte était absent ou mort, ses collaborateurs ou
ses élèves, ses parents ou ses amis, sa famille ou son école, se
chargeaient de la _diascève_, c'est-à-dire du remaniement. Que
d'altérations arbitraires, surtout pour accommoder l'ouvrage aux
nouvelles circonstances politiques, pour en refaire une œuvre actuelle,
une réalité, ce que devait toujours être chacune de ces pièces avant
d'être une œuvre d'art! En outre, la famille ou l'école héritait des
pièces inédites du poëte, et ce n'était pas sans y avoir mis la main
qu'elle les faisait représenter. Euphorion, fils d'Eschyle, remporta
quatre fois le prix en faisant jouer des pièces que son père n'avait pas
encore données, et il est probable que Philoclès, neveu du même Eschyle,
avait présenté au concours quelque ouvrage posthume de son oncle,
lorsqu'il remporta la victoire sur l'_Œdipe roi_ de Sophocle. Eschyle,
pendant sa retraite en Sicile, écrivit sans doute un certain nombre de
pièces qui ne furent représentées qu'après sa mort, et sous d'autres
noms que le sien. Il est attesté que le fils de Sophocle, Iophon, donna
sous son nom plusieurs ouvrages de son père, et Euripide laissa trois
fils qui firent de même. Ce fut peut-être un de ces fils, ou plutôt son
neveu, nommé comme lui Euripide, qui fit représenter après sa mort
_Iphigénie à Aulis_, _Alcméon_ et _les Bacchantes_, et qui, par ces
trois pièces, remporta le prix. C'était donc vraiment un droit
d'héritage reconnu. On en usa et abusa.

Ce ne furent pas seulement les parents et les amis qui s'approprièrent
les œuvres des trois grands tragiques. Néophron de Sicyone, sous
Alexandre le Grand, interpola d'un bout à l'autre la _Médée_ d'Euripide,
et la publia comme une tragédie nouvelle de sa façon. Heureusement c'est
bien la seconde édition d'Euripide, et non pas celle de Néophron, qui
nous est parvenue. Ce Néophron avait, dit-on, composé cent vingt
tragédies. Avant l'imprimerie, ces fraudes étaient faciles; elles
étaient d'ailleurs autorisées. Ce qui était d'abord droit d'héritage fut
bientôt regardé comme droit commun. La propriété des ouvrages de
l'esprit était inconnue alors. Toutes ces admirables tragédies, dont
chacune est pour nous un monument sacré, étaient à la merci de tous les
petits poëtes à qui il pouvait prendre fantaisie d'en faire usage. Une
fois données au public, elles n'appartenaient plus à personne, mais à
tout le monde. Il y eut, quoiqu'à un moindre degré, quelque chose de
semblable chez les modernes, jusqu'à Molière. Chez les Grecs, la poésie
ni les œuvres poétiques n'étaient chose individuelle, comme chez nous,
mais chose commune à tous, comme le soleil et comme l'air. Ainsi le
premier venu put corrompre impunément ces chefs-d'œuvre, qui étaient
propriété publique; c'était une sorte de communisme littéraire: au point
que les poëmes homériques, transmis pendant environ quatre cents ans par
la mémoire et la parole seules, puis rédigés d'abord partiellement,
réunis ensuite en un corps, revus, refondus, recensés, interpolés de
mille manières, n'ont peut-être pas été plus corrompus que les ouvrages
des tragiques. Ce n'était pas le style seul qui se trouvait remanié,
mais la fable elle-même. On bouleversait tout.

Que voulait-on en effet? Faire des pièces nouvelles avec les anciennes;
car, par un phénomène curieux, mais naturel, la production diminuant et
la curiosité croissant toujours, on remettait à neuf les vieux
chefs-d'œuvre. On y mêlait parfois un appareil pompeux et une mise en
scène éclatante, qui les relevait ou les effaçait, mais qui les
renouvelait et les faisait accepter. C'était surtout Euripide et
Sophocle que l'on accommodait ainsi. Quant à Eschyle, l'entreprise était
moins facile: comment démolir ces grands blocs pélasgiques pour en faire
des constructions modernes? et l'on y touchait beaucoup moins. Aussi
bien les deux autres plaisaient davantage. Euripide surtout était adoré:
Aristophane déjà s'était moqué de cette passion excessive.

Philémon, poëte comique, se serait pendu s'il eût été certain de revoir
Euripide.

Il va sans dire qu'outre les chefs-d'œuvre remaniés on faisait paraître
des tragédies nouvelles, mais comment nouvelles? La plupart étaient
composées de lambeaux pillés çà et là; c'étaient des bigarrures ou des
redites. Voici donc quelles étaient les deux opérations inverses, mais
analogues, de ces _rapiéceurs_[259]: ou bien ils cousaient des vers de
leur façon dans les tragédies des grands maîtres, ou bien ils inséraient
des morceaux des grands maîtres dans de mauvaises pièces de leur façon;
la falsification ou le plagiat, l'interpolation ou le centon, procédés
analogues, également misérables, ou plutôt pitoyables manipulations.
Toutefois il y eut encore, çà et là, jusqu'à l'époque d'Aristote,
quelques poëtes qui n'étaient point méprisables, puisqu'il a daigné les
citer: c'étaient, par exemple, Chærémon, les deux Astydamas, descendants
d'Eschyle, les deux Carkinos, qui eurent leur école à part, Théodecte,
Dicæogène, et deux Sophocle, outre le grand. Les fragments de ces poëtes
sont très-courts et n'ont pas beaucoup de valeur. Il y en a une
cinquantaine de Chærémon: il paraît qu'il excellait dans les
descriptions, ce qui n'est pas directement tragique, et on peut ajouter,
d'après quelques-uns des traits qui sont sous nos yeux, que ces
descriptions n'étaient pas exemptes d'affectation ni de mignardise. Il y
a onze fragments du second Carkinos, huit sous le nom des Astydamas,
dix-neuf de Théodecte, presque rien de Dicæogène, rien des deux
Sophocle. D'un certain Moschion, qu'il faut nommer aussi, on a
vingt-trois fragments, dont un d'une trentaine de vers sur ce thème
éternel, la vie sauvage et la naissance des sociétés. Au reste, il est
étonnant à quel point les fragments si peu nombreux de tous ces poëtes
se répètent les uns les autres; à chaque pas, on rencontre les mêmes
pensées et quelquefois les mêmes expressions à peine retournées. Cela
confirme ce qu'on sait d'ailleurs sur les procédés employés dans ces
écoles grecques, par suite de cette sorte de communisme dont nous
parlions: c'est que, par exemple dans l'école des homérides et dans
celle des tragiques, il y avait une collection de lieux communs tout
faits, de maximes et d'antithèses, de vers et de morceaux qu'on se
transmettait; c'était comme un répertoire où chacun puisait à son gré,
ou bien, qu'on nous pardonne la comparaison, une espèce de trésor
poétique, à peu près comme ceux que l'on fait aujourd'hui pour les
écoliers sous forme de dictionnaires, si ce n'est que ceux-là n'étaient
pas écrits, mais se transmettaient de vive voix, et qu'ils étaient aussi
à l'usage des maîtres. C'était dans la mémoire qu'on gardait tout cela:
on sait que la mémoire alors était plus vive qu'aujourd'hui, parce
qu'elle était plus exercée. Si les bons poëtes eux-mêmes ne se faisaient
pas faute de puiser dans ce fonds commun qu'ils enrichissaient en
retour, à plus forte raison les poëtes inférieurs et les _diascevastes_,
soit épiques, soit dramatiques, y prenaient-ils à pleines mains de quoi
replâtrer leurs reconstructions. C'étaient des matériaux tout prêts, et
une sorte de ciment poétique, propre à rajuster tout. Et cela explique
très-bien comment, même chez les bons poëtes grecs, le style ne tient
pas toujours à la pensée. Le style existe jusqu'à un certain point en
dehors d'elle et en lui-même. Il y a un certain nombre de belles
draperies qui peuvent s'attacher ici ou là sur telle ou telle idée. Pour
l'esprit grec, artiste et rhéteur, amoureux des finesses jusqu'à la
rouerie, subtil jusqu'à la malhonnêteté, la forme importe presque plus
que le fond; un beau détail, une expression brillante, un heureux tour,
une formule bien aiguisée, ont leur prix en eux-mêmes, indépendamment de
la pensée. Aussi voit-on que le même moule, sert à vingt idées
différentes, que la même antithèse reparaît cent fois, les deux termes
diversement balancés montant ou descendant tour à tour, selon
l'argument: procédé littéraire que nous constatons sans le trouver
légitime, et qui ne satisferait pas des esprits moins artistes et plus
consciencieux.--D'ailleurs, à ne considérer même que l'art littéraire,
où cette voie les conduisait-elle? Précisément à ces misères auxquelles
nous les voyons réduits: à l'interpolation en règle et au centon
systématique, dont _la Passion du Christ_ va tout à l'heure nous
présenter le dernier excès.

        *        *        *        *        *

Mais, si le talent poétique s'affaiblissait, le goût des représentations
dramatiques croissait toujours; et ce n'était plus seulement à Athènes
qu'on se passionnait pour les tragédies, des théâtres s'élevaient
partout. En 420, on en bâtit un grand nombre dans le Péloponnèse.
Polyclète, architecte, sculpteur et peintre, construisit celui
d'Épidaure; Épaminondas, celui de Mégalopolis. Celui des Tégéates,
restauré par le roi Antiochos, était tout en marbre. Chaque ville
importante avait le sien. Nous ne parlons pas de la Sicile et du théâtre
de Syracuse, pour lequel Denys lui-même composait ces pièces qui
faisaient conduire aux carrières le railleur Philoxène: Denys pourtant
écrivait sur les tablettes d'Eschyle, qu'il avait achetées, à grand prix
dans l'espoir qu'elles l'inspireraient. Les Béotiens eux-mêmes eurent
leurs jeux scéniques, comme le prouve une inscription rapportée par
Bœckh; les Thessaliens pareillement, puisque Alexandre, tyran de Phères,
le plus cruel des hommes, fondait en larmes lorsqu'il voyait Jouer
_Mérope_ par le fameux Théodore. On sait ce que raconte plaisamment
Lucien de l'enthousiasme des Abdéritains pour Euripide: sous le règne de
Lysimaque, s'il faut l'en croire, ils furent atteints d'une singulière
épidémie; un comédien célèbre leur avait joué l'Andromède, et voilà
qu'ils couraient tous par les rues, maigres et pâles, et déclamant comme
lui:

«O amour! ô tyran des hommes et des dieux!»

Les rois macédoniens poussèrent jusqu'à la passion le goût de la
tragédie: Euripide et Agathon avaient passé leurs dernières années à la
cour d'Archélaos. Philippe, son successeur, ne fêta pas moins les
poëtes, et traita les acteurs avec beaucoup de munificence et de bonté;
on le voyait souvent au théâtre, et c'est même dans un théâtre qu'il fut
tué. Alexandre, non content de traiter magnifiquement les comédiens, eut
toujours auprès de lui deux poëtes, c'étaient Néophron et Antiphane, et
il déclamait lui-même souvent de longs morceaux de tragédies qu'il
savait par cœur. Une troupe dramatique suivait son camp dans toutes ses
conquêtes, c'était peut-être un moyen de civilisation en même temps que
de divertissement. Nous voyons que Bonaparte en usait de même. Dans une
note autographe datée d'Égypte, outre des fournitures d'artillerie, il
demande: «1° une troupe de comédiens; 2° une troupe de ballarines; 3°
des marchands de marionnettes pour le peuple, au moins trois ou quatre;
4° une centaine de femmes françaises.» Alexandre, à Ecbatane, où se
célébrèrent des jeux funèbres en l'honneur d'Héphestion, fit venir de
Grèce trois mille comédiens. Ses successeurs l'imitèrent. Antigone entre
autres, proposa de grands prix pour les artistes dramatiques. Les rois
de Pergame les favorisèrent également; mais ce fut surtout en Égypte, à
la cour des Ptolémées, princes lettrés, et amis des arts, que le théâtre
fut en honneur. Pline parle de la magnifique ambassade qu'ils envoyèrent
au-devant des deux poëtes comiques Philémon et Ménandre. Ils traitèrent
avec autant de largesse les poëtes tragiques, et consacrèrent aux
représentations théâtrales des sommes immenses.--En Judée même, tant
c'était un goût universel, Hérode avait fait bâtir deux théâtres, l'un à
Césarée, l'autre à Jérusalem.

C'est ainsi que, partie d'Athènes, la tragédie grecque, quoique
dégénérée et mourante, se répandait partout. Les Romains la
rencontrèrent à chaque pas, lorsqu'ils s'emparèrent de l'Asie. Lucullus,
qui, en allant combattre Tigrane, «enchantait les villes sur son passage
par des spectacles, des fêtes triomphales, des combats d'athlètes et de
gladiateurs,» ayant pris d'assaut Tigranocerte, «y trouva une foule
d'artistes _dionysiaques_ que Tigrane avait rassemblés de toutes parts
pour faire l'inauguration du théâtre de cette ville, et jugea à propos
de s'en servir dans les spectacles qu'il donna pour célébrer sa
victoire[260].» Plus tard, lorsque le Suréna des Parthes envoya la tête
et la main de Crassus à Hyrodès, en Arménie, celui-ci donnait une fête
dans laquelle on jouait une tragédie d'Euripide.

«Lorsqu'on apporta la tête de Crassus à la porte de la salle, un acteur
tragique, nommé Jason, de Tralles, jouait le rôle d'Agavé dans _les
Bacchantes_. Au moment où elle vient d'égorger son fils, Sillacès se
présente à l'entrée de la salle, et, après s'être prosterné, il jette
aux pieds d'Hyrodès la tête de Crassus. Les Parthes applaudissent avec
des cris de joie, et les officiers de service font, par ordre du roi,
asseoir à table Sillacès. Jason passe à un personnage du chœur la fausse
tête de Penthée qu'il tenait à la main[262], puis, prenant la tête de
Crassus, avec le délire d'une bacchante et saisi d'un enthousiasme réel,
il se met à chanter ces vers: «Nous apportons des montagnes _ce cerf_
qui vient d'être tué: nous allons au palais, applaudissez à notre
chasse!» Cette saillie plut fort à tout le monde; mais, lorsqu'il
continua le dialogue avec le chœur: «Qui l'a tué?--Moi, c'est à moi
qu'en revient l'honneur,» Promaxéthrès, celui qui avait coupé la tête et
la main de Crassus, s'élance de la table où il était assis, et,
arrachant à l'acteur cette tête, il s'écrie: «C'est à moi de dire cela,
et non à lui!» Le roi, charmé de ce nouvel incident, lui donna la
récompense d'usage, et fit présent à Jason d'un talent.--Telle fut la
fin de l'expédition de Crassus, et la petite pièce après la tragédie.»

Sans suivre la tragédie grecque à Rome, nous voyons comment le goût du
théâtre était encore très-vif, quand le génie poétique était déjà mort.
Voici un autre trait caractéristique de cette décadence, c'est que les
comédiens célèbres remplacèrent les grands poëtes, et devinrent les
maîtres du théâtre.

Dans l'origine, c'étaient les poëtes eux-mêmes qui étaient acteurs. Sous
le régime démocratique, le théâtre et les représentations dramatiques
s'étaient organisés démocratiquement. Lorsqu'un poëte voulait faire
jouer une tragédie, il allait trouver l'archonte et lui demandait de
mettre un chœur à sa disposition. L'archonte assignait au poëte un
chorége. Le chorége était un riche citoyen auquel on décernait la
fonction onéreuse et honorable de former un chœur, de le nourrir, de le
faire instruire, de l'équiper, en un mot de le mettre en état de jouer
une pièce. Le poëte, ayant obtenu ce chœur, lui récitait sa pièce
morceau par morceau, et les choristes répétaient après lui autant de
fois qu'il était nécessaire pour que la pièce fût bien sue. Le poëte se
réservait le personnage, d'abord unique, qui avait été ajouté au chœur
pour constituer la tragédie. Même quand il y eut deux et trois
personnages, il continua quelque temps à se charger d'un rôle. C'est
ainsi que Sophocle remplit ceux de l'aveugle Thamyris et de la jeune
Nausicaa qui jouait à la paume avec ses compagnes. De même Aristophane
joua Cléon dans _les Chevaliers_.

Le poëte s'adjoignait peut-être deux de ses collaborateurs ou de ses
amis; mais il arriva sans doute que ce moyen manqua. Alors ce ne fut
plus le poëte, ce fut l'État qui se chargea du soin de faire représenter
les pièces. Le chorége payait les choristes, l'État paya les acteurs.
Ces acteurs prirent naturellement le nom d'_artistes dionysiaques_,
c'est-à-dire consacrés à Bacchus (_Dionysos_), en l'honneur de qui ces
fêtes dramatiques se célébraient. On les faisait instruire, et bientôt
on institua des concours d'acteurs, parallèlement en quelque sorte aux
concours de poëtes. Comme les représentations dramatiques faisaient
partie du culte, c'était un devoir pour les citoyens d'y assister: de là
vient que l'État encore distribuait de l'argent à ceux qui n'avaient pas
de quoi payer leur place au théâtre, et une loi prononçait la peine
capitale contre l'orateur qui eût proposé de prendre l'argent destiné à
cet usage pour l'employer à soutenir la guerre.

Ces artistes dionysiaques étaient classés en protagonistes,
deutéragonistes et tritagonistes, c'est-à-dire acteurs des premiers, des
seconds et des troisièmes rôles. Quelques-uns des protagonistes
devinrent célèbres: entre autres, Timothée, ce Théodore, qui jouait si
pathétiquement Mérope, Molon, Satyros, qui donna des conseils à
Démosthène, Aristodème, et surtout ce Pôlos d'Égine, qui, pour mieux
jouer le rôle d'Électre pleurant sur l'urne de son frère, pleura des
larmes véritables sur l'urne même qui contenait les restes de son
fils.--Quoiqu'ils menassent, pour la plupart, une vie assez débauchée,
non-seulement ils étaient honorés à ce point qu'on leur élevait
quelquefois des statues, mais, ce qui paraît plus étrange, plusieurs,
Néoptolème et Thessalos par exemple, furent assez considérés même pour
qu'on les chargeât de missions diplomatiques, lorsqu'ils allaient donner
des représentations à l'étranger.

En effet, pendant leurs congés, c'est-à-dire dans l'intervalle des
diverses fêtes de Bacchus, prenant sous leur direction et à leur solde
d'autres comédiens de moindre talent, ils allaient jouer de ville en
ville, moyennant des sommes considérables. Ils étaient engagés d'avance
pour un certain nombre de représentations par les magistrats des villes,
et ils étaient passibles d'un dédit très-fort en cas de retard au jour
fixé. C'est ce qu'atteste une inscription découverte en 1844 par M. Le
Bas sur les murs d'un théâtre antique, dans les ruines d'Iasos, en
Carie. Elle donne aussi la liste d'une troupe dramatique composée ainsi
qu'il suit:

     Joueurs de flûte Timoclès et Phœtas. Tragédiens Posidonios et
     Sosipâtre. Comédiens Agatharque et Mœrias. Joueurs de cithare
     Zénothée et Apollonios.

Dans ces représentations à l'étranger, le chœur, soit tragique, soit
comique, lorsqu'on ne le supprimait pas, était souvent une recrue locale
des jeunes gens distingués de la ville. Le plus habile était
naturellement désigné pour coryphée.--Mais les comédiens proprement
dits, les acteurs et artistes de la pièce, étaient hommes de métier, en
permanence, et ambulants.

Il est probable qu'au lieu de retourner à Athènes, quelques-unes de ces
troupes dramatiques se fixèrent dans telle ou telle ville, et donnèrent
naissance aux associations dionysiaques. La plus remarquable de ces
associations était établie à Téos, puis à Lébédos, vers le temps
d'Alexandre. Ces corporations étaient si favorisées, qu'elles obtenaient
des immunités et des exemptions d'impôts pour les villes où elles
faisaient leur séjour. C'était donc, pour peu qu'on eût de talent, une
excellente profession que celle de comédien, puisqu'on y trouvait à la
fois honneur et profit; mais autant les acteurs distingués étaient bien
traités par les villes, autant ils maltraitaient eux-mêmes les acteurs
médiocres qu'ils dirigeaient. C'étaient ordinairement ceux-ci qui
remplissaient les rôles de dieux, et, dit Lucien, «lorsqu'ils avaient
mal joué Minerve, Neptune ou Jupiter, on leur donnait le fouet.»

       *       *       *       *       *

Il va sans dire que ces grands acteurs continuaient l'œuvre de
destruction qu'avaient commencée les petits poëtes. L'héritage des
tragédies et comédies ayant passé dans leurs mains, à leur tour ils les
remanièrent, retranchant, ajoutant, accommodant les rôles à leurs
moyens.

À quoi avait-il servi que l'orateur Lycurgue portât une loi pour
prévenir ces interpolations?--À constater le mal sans y remédier, ou à
le prévoir sans le prévenir.

Ces acteurs eurent quelquefois d'illustres spectateurs et d'illustres
rivaux. Antoine, à Athènes et à Samos, essayait d'en amuser Cléopâtre.
Néron, poëte, acteur et citharède, courait les scènes des petites villes
grecques pour y disputer des prix: outre les rôles de l'incestueuse
Canaké, d'Œdipe aveugle, du despote Créon, d'Alcméon, d'Hercule, il
jouait celui d'Oreste tuant sa mère.

Les représentations tragiques et comiques duraient encore au temps de
saint Jean Chrysostome et de Théodose. Saint Augustin, à l'âge de
dix-sept ans, assistait à celles que l'on donnait sur le théâtre de
Carthage (Bossuet, vers le même âge, était fort assidu aux pièces de
Corneille). Ce fut, au VIe siècle, l'empereur Justinien qui supprima ces
représentations.

Quant à la tragédie elle-même, depuis longtemps déjà elle n'existait
plus. C'était à la cour des Ptolémées, dans cette atmosphère
philologique, qu'elle avait achevé de mourir. La faveur des grammairiens
l'avait étouffée.



II

LA PASSION DU CHRIST.

TRAGÉDIE GRECQUE.


Désormais, simple exercice littéraire, destinée à la lecture et non plus
à la scène, elle ne conserve de la tragédie que le nom. Les chrétiens
adoptent cette forme ancienne pour répandre la foi nouvelle: car, ainsi
qu'on l'a très-bien remarqué, tandis que l'Église d'une part frappait le
théâtre d'anathème, de l'autre «elle faisait appel à l'imagination
dramatique, elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les
processions et les translations de reliques, et composait enfin ces
offices qui sont de véritables drames: celui du _Praesepe_ ou de la
Crèche à Noël; celui de l'Étoile et des trois Rois à l'Épiphanie; celui
du Sépulcre et des trois Maries à Pâques, où les trois saintes femmes
étaient représentées par trois chanoines, la tête voilée de leur
aumusse, _ad similitudinem mulierum_, comme dit le Rituel; celui de
l'Ascension, où l'on voyait, quelquefois sur le jubé, quelquefois sur la
galerie extérieure, au-dessus du portail, un prêtre représenter
l'ascension du Christ[263].»--En même temps donc l'Église essayait, avec
des morceaux des tragédies profanes, de composer des tragédies
chrétiennes.

C'est une de ces œuvres singulières qui nous est parvenue sous le titre
de _la Passion du Christ_. On croit que cette pièce est du IVe siècle,
et on l'attribue généralement à saint Grégoire de Nazianze, quoiqu'il
paraisse difficile, après l'avoir lue, de l'imputer à un si savant
écrivain.

Au reste, ce monument vaut la peine d'être analysé, ne fût-ce que pour
sa bizarrerie. C'est un long centon, tiré notamment de six tragédies
d'Euripide, savoir: _Hippolyte_, _Médée_, _les Bacchantes_, _Rhésos_,
_les Troyennes_, _Oreste_. Aussi a-t-il été fort utile pour la recension
de ces pièces. Le sujet est non-seulement la passion du Christ, mais la
descente de croix, l'ensevelissement, la résurrection, et enfin
l'établissement du christianisme. C'est même ceci qui est évidemment la
raison et le sens du drame tout entier. Ce dessein ne manque pas de
grandeur; mais l'exécution y répond-elle?

La pièce est précédée d'un prologue, comme les tragédies d'Euripide. Les
personnages principaux sont: Le Christ, la Mère de Dieu, Joseph, un
chœur de femmes (parmi lesquelles Magdeleine), Nicodème, et deux autres
personnages, dont l'un appelé _Théologos_, le théologien, doit être
saint Jean[264], et l'autre est un jeune disciple.

L'exposition se fait par un couplet de quatre-vingt-dix vers que
prononce la Mère de Dieu. Les trente premiers, imités du début de la
_Médée_, sont raisonnables; les voici en abrégé: «Plût au ciel que
jamais le serpent n'eût rampé dans le jardin et n'eût épié en embuscade
sous ces ombrages; le traître!» Ève n'eût point péché et n'eût point
fait pécher Adam; le genre humain n'eût point été damné, et n'eût pas eu
besoin d'un rédempteur: et moi je n'eusse pas été, vierge-mère, réduite
à pleurer sur mon fils qu'on traîne en justice aujourd'hui. Le vieillard
Siméon l'avait bien prédit...»--Au moyen de cette transition du
vieillard Siméon, arrive une autre trentaine de vers moins raisonnables;
c'est un chapelet de maximes de tragédies, qui ne se tiennent pas mieux
entre elles une à une que le morceau entier ne tient au sujet. Enfin,
dans la troisième trentaine, l'esprit grec fournit à la Mère de Dieu
toute sorte d'antithèses et de pointes sur sa virginité rendue féconde.
Elle s'approprie les paroles où Hippolyte exprime sa chasteté. Elle se
rappelle l'heureux moment où il lui fut annoncé qu'elle allait être mère
et où son sein virginal tressaillit de joie, et ce sein est déchiré
maintenant par des traits de douleur. «Toute cette nuit, dit-elle, je
voulais courir pour voir quels maux souffre mon fils; mais celles-ci
m'ont persuadé d'attendre le jour.» Elle désigne par ce mot le chœur,
qui, à ce moment, prend la parole:

     Maîtresse, enveloppez-vous vite. Voilà des hommes qui courent vers
     la ville.

     LA MÈRE DE DIEU.

     Qu'est-ce donc? Vient-on d'apprendre que l'ennemi la menace dans
     l'ombre?

     LE CHŒUR.

     C'est une foule nocturne qui roule, bruyamment. J'aperçois dans
     l'espace obscur une armée nombreuse qui porte des torches et des
     glaives.

     LA MÈRE DE DIEU.

     Quelqu'un vient vers nous à pas pressés nous apportant sans doute
     quelque nouvelle.

     LE CHŒUR.

     Je vais voir ce qu'il veut et ce qu'il vient vous annoncer... Ah!
     ah! hélas! hélas! auguste mère et chaste vierge, quel est votre
     malheur, vous qu'on appelait bienheureuse!

     LA MÈRE DE DIEU.

     Quoi donc! Veut-on me tuer?

     LE CHŒUR.

     Non, c'est votre fils qui périt par des mains impies.

     LA MÈRE DE DIEU.

     Ah! que dis-tu? tu me fais mourir.

     LE CHŒUR.

     Regarde ton fils comme perdu.

L'avant-dernière réplique est précisément celle de la nourrice à Phèdre
dans Euripide, à la suite de ce vers célèbre: «Hippolyte? grands
dieux!--C'est toi qui l'as nommé.--Ah! que dis-tu? tu me fais mourir!»
Il semblerait que le premier cri de la Mère de Dieu dût être pour son
fils et non pour elle-même; on n'aime pas que sa première pensée soit
celle-ci: «Quoi donc! Veut-on me tuer?» Cela est peut-être plus réel,
mais certainement moins idéal, et le personnage de la Mère de Dieu doit
être plus près de l'idéal que du réel.

Le chœur lui apprend avec plus de détail qu'au point du jour son fils
mourra, que pendant toute cette nuit on le juge.--Survient un second
messager: il annonce qu'un disciple perfide a trahi le maître pour de
l'argent. Il raconte comment celui-ci, après la cène et le lavement des
pieds, était allé au Jardin des Oliviers prier son père, et comment,
dans ce jardin même, le traître, avec une troupe de gens armés, est venu
le surprendre et le livrer en l'embrassant.--Les mots du récit de
l'Évangile sont conservés çà et là, et des expressions empruntées au
polythéisme viennent s'y mêler bizarrement: «Le traître! avoir livré le
_chef de nos mystères_ (_le mystagogue_)!... L'illustre Pierre aussi a
renié le maître. Seul le disciple qui a coutume de poser la tête sur son
sein l'a suivi sans trembler. Il m'a semblé que j'entendais une voix
(celle d'un homme, ou celle d'un ange? on ne sait) dire lentement, comme
si elle s'adressait tout bas au scélérat qui a vendu le maître: Crime
impie! O misérable! ne crains-tu pas Dieu?...» Par cette transition
fantastique, le messager se lance dans une prosopopée, ou long discours
indirect, d'environ soixante-quinze vers. La pendaison de Judas y est
prédite; des morceaux du _Credo_ y sont enchâssés dans des formules du
vocabulaire tragique; on y parle de l'Enfer avec des périphrases faites
pour le Phlégéton.--Et cependant ce damné pourra être sauvé encore, s'il
se repent:--idée remarquable au IVe siècle.

La Mère de Dieu répond, si tant est qu'il y ait à répondre, car ce sont
plutôt des monologues qui se succèdent sans s'inquiéter l'un de l'autre
qu'un dialogue véritable; sa réponse n'a pas moins d'une centaine de
vers; elle commence sur un ton parfaitement païen: «O terre, mère de
toutes choses, ô voûtes du ciel radieux, quel discours viens-je
d'entendre!...» À son tour, elle parle longuement à Judas toujours
absent, et maudit sa scélératesse. Entre beaucoup d'autres pièces de
rapport qui composent cette mosaïque, on retrouve vers la fin les
paroles que prononce Thésée dans _Hippolyte_:

     Quoi! ne devrait-on pas à des signes certains
     Reconnaître le cœur des perfides humains?


Elle veut se rendre auprès de son fils; le chœur la retient: «Ah! ah!
ah! ah! Tais-toi, tais-toi, tu ne pourras plus voir ton fils
vivant.--Hélas! quel nouveau malheur m'annoncent tes larmes?--Je ne
sais, mais voici qui va nous instruire du sort de ton fils.»--Survient
un troisième messager. — Le procédé est peu varié, et l'auteur ne
cherche pas assez à dissimuler qu'au lieu de se passer en action, toute
la pièce se passe en récits. Seulement celui-là n'est pas un messager si
abstrait que les autres, c'est un aveugle à qui le Christ a rendu la
vue.--Le messager: «Ton fils doit mourir en ce jour; tel est l'arrêt des
scribes et des prêtres.» Il raconte l'acharnement des Juifs, semblables,
autour de l'accusé, à des chiens furieux; le juge faible, étonné de ses
réponses, et n'osant le déclarer innocent: «Allons, parlez, dit-il au
peuple; faut-il que Jésus meure ou non? Lequel vaut-il mieux relâcher,
lui, ou l'un de ces brigands qui sont en prison?» Ils répondent avec de
grands cris que c'est Jésus qui doit mourir en croix, et qu'il faut
relâcher le brigand. Le juge essaye de leur persuader le contraire, mais
il n'y peut réussir. Voilà le jour qui paraît; on va traîner l'accusé
hors des portes. La Mère de Dieu répond à ce récit par de belles
métaphores très-déplacées qu'elle aurait dû laisser où elle les a
prises; mais bientôt elle pousse des cris de douleur en apercevant son
fils traîné et enchaîné. Elle veut s'élancer vers lui. Le peuple la
menace. Le chœur exhorte la Mère de Dieu à se tenir à l'écart: «D'ici on
aperçoit tout au loin, regardons.» Serait-ce que le cortège tout entier
de la passion était supprimé ainsi? Je ne le crois pas; en admettant que
la pièce fût destinée à être représentée, la procession devait être le
principal de la fête.

La Mère de Dieu gémit et souhaite de mourir, puis elle recommence ses
antithèses et ses périphrases sur sa virginité féconde, qui font pendant
d'une manière trop évidente aux périphrases et aux antithèses des
Jocaste et des Œdipe sur leur hymen incestueux; mais celles-ci sont
suivant l'esprit grec, et celles-là sont on ne peut plus déplacées dans
un sujet chrétien. Elle entre dans tels détails que les citer en
français serait impossible; elle y revient encore plus loin (aux vers
1550 et suivants) en des termes inimaginables; après cela, elle explique
au chœur le péché originel qui a rendu la rédemption nécessaire, et lui
annonce la résurrection qui doit suivre la rédemption. Tout cela est
décousu et froid comme un catéchisme; puis elle finit comme elle a
commencé, et reprend sa douleur.--Le chœur ne veut pas être en reste de
métaphores, et à son tour il en accomplit une très-laborieuse pour
exprimer son désespoir.--Un quatrième messager vient annoncer que le
Christ est crucifié et mourant. Aucune des précautions oratoires et des
circonlocutions raffinées qu'emploient en pareille circonstance les
poëtes grecs n'est omise. Enfin commence le récit; mais, dès le
quatrième vers, le principal est dit: Jésus est crucifié. Les vers
suivants ne viennent que pour décrire les autres détails de la passion;
c'est justement ce qui devrait être développé qui ne l'est pas. Ce récit
est très mal fait, il n'y a pas d'écolier de rhétorique qui ne le
composât infiniment mieux.

La Mère de Dieu:--«Venez, mes filles, venez! plus de crainte! que
pouvons-nous craindre maintenant? Allons! je veux voir les souffrances
de mon fils. Ah! ah! hélas! hélas! (Ici la scène change et représente le
calvaire). O femmes! comme le visage de mon fils a perdu son éclat, sa
couleur et sa beauté!» Alors elle adresse la parole à son fils
agonisant; son fils lui répond du haut de la croix et la console
doucement.--Pierre vient à passer, pleurant sa trahison: elle demande et
obtient le pardon de Pierre. Enfin le Christ expire; elle recommence à
se lamenter en plus de quatre-vingts vers. Saint Jean vient, pour
adoucir sa douleur, lui débiter des lieux communs, qu'elle sait bien,
puisqu'elle les a déjà dits elle-même.

À partir de là, l'action, si action il y a, marche plus lentement encore
qu'elle n'a marché jusqu'ici. Un soldat perce d'une lance le côté du
Christ: de la blessure jaillissent deux ruisseaux, l'un de sang, l'autre
d'eau limpide. Le soldat, converti par ce miracle, se purifie avec cette
eau.--Survient Joseph et l'on opère la descente de croix. En recevant
dans ses bras le corps de son fils, la Mère de Dieu dit une litanie de
cent vingt vers, et remaudit Judas. Joseph, pour couper court, lui
annonce qu'on l'a vu pendu. On ensevelit le Christ. La nuit tombe. La
Mère de Dieu adresse à son fils, qui est dans le tombeau, un nouveau
couplet de trente vers, tout rempli de bigarrures et dans lequel les
mots de la légende chrétienne: «Tu as vaincu l'enfer, le serpent et la
mort» se détachent bizarrement sur des lambeaux d'_Antigone_ ou
d'_Alceste_: «Tu descends dans ces cavernes sombres, etc.» La même idée
est toujours exprimée au moins par dix formes différentes, quelquefois
par trente, l'auteur voulant employer absolument toutes les périphrases
qu'il a recueillies. La Mère de Dieu en dit, je crois, en somme, plus
d'une centaine sur sa virginité. Enfin elle propose aux femmes du chœur
de se retirer toutes avec elle «dans la maison du nouveau fils que son
fils unique lui a légué.» Et elles se retirent en effet[265].

Quelques-unes cependant restent aux alentours du tombeau pour observer
ce qui se passe. La scène demeure occupée par Joseph, qui converse avec
le Théologien très-longuement; il prédit la punition des Juifs,
prédiction dont la Mère de Dieu avait déjà touché quelques mots: ils
seront dispersés par tout l'univers. Au bout de cette conversation
paraît enfin l'aube du troisième jour, ce qui n'est pas, pour le lecteur
consciencieux, si invraisemblable qu'on pourrait croire.

Pendant ce temps, si la pièce était représentée, on devait voir, par un
double décor, la Mère de Dieu et le chœur dans l'intérieur de la maison.
Elle songe à son fils, et sa douleur la prive de sommeil.

     Hélas! hélas! quand donc le sommeil descendra-t-il sur mes yeux?

     PREMIER DEMI-CHŒUR.

     Pour nous, ô maîtresse, étendues à terre, nous avons reposé,
     laissant aller nos corps, et toutes, vieilles, jeunes ou vierges,
     appuyant nos têtes contre le dos les unes des autres, ou bien
     plaçant nos mains sous nos joues, nous avons pris un peu de
     sommeil; mais toi, tu n'as ni dormi ni étendu ton corps, et tu as
     passé toute la nuit à gémir. Voici l'aurore...

     DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

     Pour moi, agitée aussi d'inquiétude, je suis étendue à terre, mais
     sans sommeil ni repos, écoutant, ô Vierge, tes violents soupirs et
     tes sanglots.

     LA MÈRE DE DIEU.

     Debout! debout! Qu'attendez-vous, femmes? Sortez, allez du côté de
     la ville. Approchez-vous autant que cela vous sera possible, vous
     apprendrez peut-être quelque chose de nouveau.

Un cinquième messager arrive:

     Où pourrais-je trouver la mère de Jésus? Est-elle dans cette
     maison?

     LE CHŒUR.

     Tu la vois, c'est elle qui est là.

Il lui annonce qu'une nombreuse cohorte marche vers le tombeau pour le
garder, de peur que les disciples ne dérobent le corps.

     LA MÈRE DE DIEU.

     Va! va! cohorte impie, veille bien alentour. Tu serviras peut-être
     de témoin à sa résurrection.

La nuit marche (comme on vient de le voir, c'est la troisième nuit
depuis le commencement de la pièce). Une des femmes, Magdeleine, se
propose de sortir pour aller épier autour du tombeau; elle y rencontrera
peut-être celles qui y sont restées.--La mère de Dieu veut partir avec
elle. Elles réveillent les femmes qui se sont endormies. «Allons!
allons! ouvrez vos yeux. Ne voyez-vous pas la lune qui brille? L'aurore,
l'aurore va paraître! Voici déjà l'étoile du matin.» Ici la scène
changeant de nouveau, ou le décor étant double, ainsi que nous avons
dit, Magdeleine et la mère de Dieu rencontrent les autres femmes qui
veillaient à quelque distance du sépulcre.--Enfin elles arrivent au
sépulcre même.--Plus de gardes! Embaumons le corps; mais qui soulèvera
la pierre? La pierre a roulé loin du tombeau. Le tombeau est vide; le
corps a été enlevé!-—Elles sont saisies d'effroi. Tout-à-coup un ange,
vêtu de lumière et de blancheur, éblouissant comme la neige, leur
annonce la résurrection du Christ. Bientôt, le Christ lui-même leur
apparaît, et leur ordonne d'aller annoncer aux disciples la bonne
nouvelle.

Puis, vient un sixième messager, et selon les habitudes du théâtre grec,
la narration en forme succède au récit sommaire de l'événement. Le
messager raconte aussi les inquiétudes que ce miracle inspire aux
prêtres; mais ce qui est curieux, et ce qui prouverait que cette pièce
n'était pas faite pour être représentée, c'est un dialogue entre les
gardes du tombeau et les prêtres incrédules, qui s'intercale ici dans le
récit même, et qui forme une scène dans une autre scène. Les noms des
interlocuteurs sont indiqués hors du texte, comme dans le courant de la
pièce proprement dite. Les prêtres engagent les gardes à dire à Pilate
qu'ils se sont endormis, et qu'on a volé le corps pendant leur sommeil.
Pilate hésite à croire les gardes; ils vont peut-être avouer la vérité,
quand les prêtres se hâtent de prendre la parole pour brouiller tout.
Cette scène est, à notre avis, la plus intéressante de la pièce, et
c'est une scène en parenthèse. C'est le messager qui raconte tout cela,
de sorte que ce dialogue direct nous arrive indirectement. Magdeleine, à
son tour, sur l'invitation de la Mère de Dieu, recommence le récit de
tout ce qu'on sait déjà, la résurrection, l'ange vêtu de blanc, et lui
fait du reste observer par deux fois qu'elle sait tout cela aussi bien
qu'elle. C'est pour le messager qu'elle parle apparemment.

La scène change une dernière fois. Toutes les femmes se rendent à la
maison où les disciples sont rassemblés. On ferme les portes, et, malgré
les portes fermées, voilà que le Christ apparaît au milieu d'eux. Il
leur adresse à peu près les mêmes paroles que dans l'Évangile pour
exhorter les apôtres à aller prêcher par toute la terre, liant et
déliant en son nom. Tout se termine par une longue prière au Christ et à
la Vierge.

Tel est ce drame singulier, qui contient quelques passages assez beaux
parmi des longueurs infinies. C'est en quelque façon un _mystère_,
destiné peut-être à une sorte de demi-représentation, c'est-à-dire de
récitation sans mise en scène et sans décors, mais plus
vraisemblablement à la lecture seule, dans quelque école chrétienne ou
dans quelque cloître: car, outre cette scène intercalée dans un récit,
il faut songer que, sur deux mille six cents vers et plus dont la pièce
se compose, et qui, à entendre réciter, eussent lassé la patience d'un
saint, la Mère de Dieu pour sa part en dit mille ou douze cents, qui à
réciter eussent lassé les poumons d'un moine. La lecture permet quelques
haltes.

Maintenant il y a tant de maladresse et quelquefois tant d'inconvenance
dans ce centon, sans parler des fautes de métrique, qu'il me paraît
difficile de l'imputer à Grégoire de Nazianze, un saint et un
littérateur si distingué. Ce qui s'adresse à Vénus dans Euripide, le
chœur ici l'adresse à Marie. Cela rappelle cet épisode d'un poëme
anti-religieux publié à la fin du siècle, dans lequel la Vierge Marie
s'accommode de la ceinture de Vénus. Vraiment, à qui vient de lire cette
tragédie de _la Passion du Christ_, l'auteur paraît avoir fait la même
chose, involontairement, que voulut faire l'empereur Adrien, lorsque
pour détruire la religion chrétienne, en profanant les lieux où elle a
pris naissance, il fit mettre la statue de Jupiter sur le Calvaire, et
celle de Vénus à Bethléem.--Ce drame dure trois jours; le chœur va deux
fois se coucher et se relève deux fois.--L'épilogue, que rappelle un peu
le prologue d'_Esther_, mérite attention. Il est conçu en ces termes:
«Je t'adresse ce drame de vérité, et non de fiction, non souillé de la
fange des fables insensées; reçois-le, toi qui aimes les pieux discours.
Maintenant, si tu veux, je prendrai le ton de Lycophron (esprit de
loup), reconnu dorénavant pour avoir en vérité l'esprit de
l'agneau[266], et je chanterai dans son style la plupart des autres
vérités que tu veux apprendre de moi.» L'auteur chrétien après avoir
fait un centon d'Euripide, offre de faire encore sur un sujet sacré un
centon de Lycophron. On croit cependant que cet épilogue est de Tzetzès,
célèbre grammairien et mauvais poëte de Constantinople, à la fin du
douzième siècle. Sur les trois autres morceaux dramatiques qui se
trouvent réunis à celui-là avec les fragments des petits tragiques dans
le dernier volume de la _Bibliothèque grecque_, quelques mots suffiront.
Le premier est d'une date antérieure à _la Passion du Christ_. L'auteur
est un poëte juif appelé Ézéchiel, qui vivait un ou deux siècles avant
notre ère. Ce sont plusieurs fragments d'une pièce tirée de l'ancien
Testament, intitulée à peu près _la Sortie d'Égypte_. C'était l'Exode
paraphrasé.--Le second est un dialogue dont voici les personnages: un
paysan, un sage, la Fortune, les Muses, le chœur. La Fortune est entrée
chez le paysan. Le prétendu sage en conçoit de la jalousie. Les Muses
essayent en vain de le consoler. L'auteur est Plochiros Michaël, la date
inconnue.--Le troisième est de Théodoros Prodromos, savant littérateur
du douzième siècle, auteur de plusieurs poëmes. Celui-ci est intitulé
_l'Amitié bannie_. Répudiée par son époux, le Monde, qui, par les
conseils de sa servante, la Sottise, prend pour concubine la Méchanceté,
l'Amitié raconte son malheur à un homme charitable qui lui a donné
l'hospitalité. Elle finit même par le prendre pour second mari,
quoiqu'on ne dise pas qu'elle soit veuve du premier, mais apparemment
selon cette maxime tragique:

«Il me rend mes serments lorsqu'il trahit les siens.» Au reste, outre
que l'Amitié, dans son discours de deux cent trente vers, semble toute
confite en dévotion, ce mariage a bien la mine d'être purement
allégorique et parfaitement innocent.


Voilà donc où aboutit le théâtre grec, après sa longue décadence. Cette
décadence, nous l'avons vue se produire et se consommer. Le grand fait
qui la domine, après l'extinction du génie, c'est l'interpolation des
œuvres, d'abord par les petits poëtes dans les écoles tragiques, ensuite
par les comédiens, ensuite par les rhéteurs, ensuite par les Juifs, puis
par les chrétiens; et, parallèlement à l'interpolation, le centon, qui
en est la contre-partie. L'interpolation et le centon commencent par
faire brèche dans la tragédie grecque et finissent par la dissoudre et
par l'absorber tout entière. L'interpolation, c'est l'agonie; le centon,
c'est la mort. Le dernier mot de l'un et de l'autre, le dernier excès du
genre et la dernière forme très-informe de la tragédie grecque au
tombeau, c'est _la Passion du Christ_, ce drame interminable où tout se
passe en récits faits de pièces et de morceaux, cette vaste mosaïque,
cette énorme marqueterie, cette éternelle litanie, qui nous rappelle un
drame indien, en dix actes, assez ennuyeux aussi, à la fin duquel un des
personnages, la prêtresse Camandaki, dit aux autres avec une assurance
et une naïveté qui font sourire: «Notre intéressante histoire, si pleine
d'incidents variés, est terminée maintenant; nous n'avons plus qu'à nous
féliciter mutuellement.»



NOTES


[1: Voir l'_Appendice_, numéro I.]

[2: Les femmes et les enfants ne sont pas compris dans ce chiffre. Les
esclaves non plus. Voir, sur la population totale, Wallon, _Histoire de
l'Esclavage dans l'antiquité_.]

[3: Victor Duruy, _Histoire grecque_.]

[4: «Le roi fit des reproches à M. de Vendôme, puis à M. de la
Rochefoucauld, de ce qu'ils n'allaient jamais au sermon, pas même à ceux
du père Séraphin. M. de Vendôme lui répondit librement «qu'il ne pouvait
aller entendre un homme qui disait tout ce qu'il lui plaisait, sans que
personne eût la liberté de lui répondre,» et fit rire le roi par cette
saillie.» _Mémoires du duc de Saint-Simon_.]

[5: Par la bouche du coryphée. Ici c'est le coryphée du chœur des
_Nuées_, c'est par conséquent une Nuée qui parle, une Nuée sous la forme
d'une fille: de là la plaisanterie.]

[6: «Il faut remarquer, dit Otfried Müller, qu'à Athènes l'État se
souciait peu de savoir qui était le véritable auteur d'un drame, et
cette question n'était même jamais posée officiellement. Le magistrat
qui présidait à une des fêtes de Dionysos, où il était d'usage d'amuser
le peuple par des drames nouveaux [Aux grandes Dionysies c'était le
premier archonte; aux Lénéennes, le _basileus_.], accordait cette
concession au maître de chœur qui offrait de préparer le chœur et les
acteurs pour une pièce nouvelle, pour peu qu'on eût en lui la confiance
nécessaire. Les comiques étaient, aussi bien que les tragiques, maîtres
de chœur, _chorodidascales_, de profession; et, dans toutes les choses
officielles, telles que payement et distribution des prix, l'État
s'enquérait uniquement de celui qui avait préparé le chœur et monté la
pièce nouvelle. En outre, une coutume que les tragiques abandonnèrent
dès le temps de Sophocle s'était maintenue plus longtemps parmi les
comiques: le poëte chorodidascale jouait en même temps le premier rôle,
celui de protagoniste.

Aristophane avait donc confié ses premières pièces à deux maîtres de
chœur de ses amis, Philonidès et Callistrate. On ajoute même, d'après
quelques témoignages anciens, qu'il avait fait la distinction de donner
à Callistrate les pièces politiques, à Philonidès celles qui se
rapportaient à la vie privée. Ces amis sollicitaient ensuite de
l'archonte le chœur, mettaient la pièce en scène, obtenaient même (les
didascalies en citent plusieurs exemples) le prix, si la pièce était
couronnée; le tout comme s'ils étaient les véritables auteurs, quoique
le public intelligent ne pût guère se tromper sur l'auteur de la pièce,
ni hésiter entre le génie d'Aristophane, qui venait de se révéler, et
Callistrate, qui leur, était bien connu.» (Otfried Müller, _Hist. de la
litt gr._, trad. K. Hillebrand).]

[7: E. Du Méril, _Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1846. C'est à peu
près ainsi qu'on définissait autrefois la France «une monarchie absolue
tempérée par des chansons.»]

[8: Ainsi que le montrent les fragments qui concernent les Longs Murs et
l'Odéon.]

[9: Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._, trad. K. Hillebrand.]

[10: La scène des petits cochons de lait semble une broderie de
fantaisie sur le proverbe athénien qui disait: «Un Mégarien vendrait
bien ses enfants pour de petits cochons, si quelqu'un voulait les
prendre.»]

[11: Proprement: _Dénonciateur de_ [ceux qui exportent les] _figues_
[par contrebande]. Le Sénat, à une époque ancienne, dit Plutarque, avait
défendu par une loi d'exporter les figues de l'Attique: ceux qu'on
trouvait en contravention étaient condamnés à une amende, au profit du
dénonciateur. Le ministère public étant chose inconnue à la Grèce comme
à Rome, c'étaient les citoyens eux-mêmes qui dénonçaient ceux qui, en
violant la loi, faisaient tort à la société. Les sycophantes ne
méritèrent donc pas toujours le mépris qui s'attache à leur nom, puisque
les coupables fussent restés impunis si quelque citoyen ne les eût
appelés en justice, et cela à ses risques et périls: car, dans les
actions publiques, l'accusateur qui n'obtenait pas au moins un cinquième
des suffrages payait une amende de mille drachmes; c'était un moyen de
tenir en bride les sycophantes. Mais on comprend que, malgré cette
précaution de la loi, ce rôle, par sa nature même, pouvait devenir
aisément abusif et odieux. Souvent on accusa des innocents. Il en
résulta que, par extension, le nom de _sycophantes_ fut donné d'une
manière générale aux calomniateurs et aux gens très-nombreux qui
vivaient du produit de leurs dénonciations. Aristophane ne laisse
échapper aucune occasion de flétrir et de ridiculiser les _sycophantes_.
Isocrate, lui aussi, poursuivra sans relâche les _sycophantes_. «C'est,
dit M. Ernest Havet, le nom dont on nommait à Athènes ces aboyeurs
misérables, ces dénonciateurs infâmes, qui donnent les citoyens à
déchirer aux citoyens, jetant de préférence en proie aux passions
publiques ceux dont ils redoutent le plus la raison ou la vertu...
Isocrate trouve contre les _sycophantes_ des flétrissures presque égales
à leur abjection. Il a tracé notamment, à la fin du discours sur
l'_Antidosis_ un portrait de cette espèce d'hommes vraiment achevé et
ineffaçable. Il a oublié un trait cependant, qui ne se dessinait pas
encore: c'est que le sycophante contient en lui le délateur,
c'est-à-dire ce qui se présente de plus triste et de plus odieux dans
l'histoire. Le délateur du temps des Césars, c'est le sycophante sans la
liberté.»]

[12: Érasme s'est souvenu sans doute de ce tableau, lorsqu'il a mis en
scène un chartreux et un soldat: celui-ci revenant de la guerre, éclopé,
misérable, aussi ruiné de corps que de biens; celui-là en pleine fleur
de santé, libre de soins et charmé du repos; tous deux étrangers à toute
croyance noble et généreuse. Aussi Érasme se moque-t-il de tous les
deux.]

[13: Cléon était fils d'un corroyeur et avait été corroyeur lui-même. Il
n'était point Paphlagonien; mais ce nom en grec, par une sorte
d'onomatopée, fait allusion à sa voix rauque et à son éloquence violente
et tumultueuse. De plus, le poëte, en le nommant ainsi, semble à son
tour le désigner comme étranger et lui renvoyer son injure. Enfin le
scoliaste ajoute que les Paphlagoniens, en général, passaient pour
d'assez malhonnêtes gens.]

[14: On rend, comme on peut, ce calembour, _l'épouvantail_ au lieu de
_l'éventail_: le grec dit βυρσινην, fouet de cuir, au lieu de
μυρσινην, branche de myrte, avec laquelle les esclaves
éventaient le maître ou chassaient les mouches. Ici, les mouches, ce
sont les orateurs, qui seuls alors, avec les poëtes comiques,
remplissaient le rôle que les journalistes remplissent aujourd'hui.]

[15: Voir l'_Appendice_, numéro II.]

[16: Voir dans l'_Appendice_, numéro III, les excellentes observations
de M. Grote, pour compléter ce point.]

[17: G. Grote, _Hist. de la Grèce_, trad. par A.-L. de Sadous, tome IX.]

[18: Comme on a pu le voir précédemment, nous ne partageons pas
absolument ce point de vue particulier.]

[19: Ernest Havet, Introduction au _Discours d'Isocrate sur
l'Antidosis_.]

[20: Ernest Havet, Introduction au _Discours d'Isocrate sur
l'Antidosis_.]

[21: On appelle _didascalie_ un ensemble de renseignements,
très-précieux pour la plupart, relatifs à la date, à l'auteur et à la
mise en scène d'une pièce, et qui en accompagnent le titre.]

[22: Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._, trad. K. Hillebrand.]

[23: Pour une expédition.--Voir _les Acharnéens_.]

[24: Cléon.]

[25: Cléon ou la Guerre? Le sujet, dans le texte, n'est pas exprimé.]

[26: Comme les serpents changent de peau, dit le Scholiaste. Le mot
grec, _aspis_, qui signifie _bouclier_, signifie aussi _serpent_.
L'exactitude n'est pas nécessaire dans les plaisanteries; au contraire!
c'est pourquoi les gens trop exacts ne sont pas toujours
très-plaisants.]

[27: On plantait en terre un long bâton, en travers duquel un autre
faisait comme une balance, sous les deux bassins de laquelle étaient
deux autres bassins plus grands et remplis d'eau, et sous cette eau il y
avait une figure en bronze doré, qu'on appelait Manès. Le jeu, à la fin
des banquets, consistait à verser, d'assez loin, du vin dans l'un des
bassins d'en haut, de façon qu'entraîné par le poids du liquide il
trébuchât et allât heurter avec bruit la tête du bonhomme caché sous
l'eau, sans que le vin se répandît: alors on avait gagné, et c'était
signe qu'on était aimé de celle qu'on aimait, autrement, on avait
perdu.]

[28: Chargé d'exécuter la statue de Minerve, Phidias fut accusé par ses
ennemis d'avoir détourné une partie de l'or dont elle devait être ornée.
La calomnie et l'exil furent la récompense de ses travaux; Périclès se
considéra comme attaqué dans la personne de son ami, et craignit
peut-être de se voir lui-même obligé de rendre ses comptes: ce fut,
dit-on, un des motifs qui le déterminèrent à engager les Athéniens dans
la guerre du Péloponnèse.]

[29: Ce décret interdisait de laisser entrer aucun Mégarien sur le
territoire de l'Attique, ni de faire aucun commerce avec ce peuple. Les
Mégariens, qui tiraient d'Athènes tous leurs approvisionnements, furent
réduits par ce décret à la famine. Qu'on se rappelle la scène du
Mégarien forcé de vendre ses deux filles, dans la comédie des
_Acharnéens_; voir ci-dessus.]

[30: C'est-à-dire que, les vignes ayant été ravagées par l'ennemi dès le
commencement, cela augmenta l'animosité, et dès lors la guerre fut
lancée avec fureur.]

[31: Le texte dit: La jeune Thrace. Les esclaves portaient souvent le
nom de leur pays, comme autrefois chez nous les domestiques: Champagne,
Bourguignon, etc.]

[32: Ce qu'on appelle _étoiles filantes_.]

[33: Ce démagogue que, dans la comédie des _Chevaliers_, on a vu
remplacer Cléon dans la faveur de la multitude: car un démagogue chasse
l'autre, et tous sont chassés tour à tour.]

[34: On joue sur le nom de _Trygée_, qui, nous l'avons dit, signifie à
peu près _vendangeur_. Mot à mot, _nous la vendangerons, nous la
vendangerons_.]

[35: Rapprochez Rabelais, au chapitre de Frère Jean des Entommures: «Les
taborineurs avoient défoncé leurs taborins d'un costé, pour les emplir
de raisins; les trompettes estoient chargées de moussines» (_de grappes_
liées ensemble), etc.--Et Alfred de Musset, à ce vers:

    De ta robe de noce on fit un parapluie!]

[36: Poyard, _Notice_.]

[37: Alceste, aussi déterminé et aussi sensé que Lysistrata, ripostera à
peu près de même à Célimène:

     Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre,
     Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.
]

[38: Pandrose. Une des deux filles de Cécrops. Ce nom fut donné aussi à
Minerve.]

[39: À Athènes la plupart des archers étaient Scythes. Dans la première
scène, où Lysistrata convoque les femmes à prêter serment, elle dit: «Où
est _la scythe_?» comme on dirait chez nous: «Où est _la gendarme_!» ou
comme on eût dit, sous la Restauration: «Où est la _cent-suisse_?»]

[40: Ces derniers mots sont les paroles d'Hector à Andromaque, au
sixième chant de l'_Iliade_.]

[41: C'est-à-dire que les tributs, au lieu de couler dans telle ou telle
dépense spéciale, devraient être directement versés dans le Trésor, afin
que le peuple tout entier en fît un emploi profitable. C'est la
centralisation des finances. Ici Aristophane, contrairement à son
habitude, émet et patrone une idée qui appartient à l'avenir, non au
passé.]

[42: Allusion au récent désastre de Sicile.]

[43: Michelet, _Bible de l'humanité_.]

[44: On lit dans la _Gazette de Cologne_, 1er septembre 1865:

«Nous aurons sous peu à Leipzig le spectacle d'une assemblée toute
particulière: un congrès allemand de femmes! Déjà, dans une assemblée
préparatoire, ont été proposés «les points principaux de la question
concernant l'affranchissement pratique du «sexe féminin», et Mme Louise
Otto-Peters, ainsi que Mlle Augusta Schmidt y ont fait un appel
patriotique à leurs sœurs d'Allemagne pour les engager à prendre part au
congrès, et à préparer les rapports qu'elles pourraient avoir à faire
touchant la question.

«Voici quel serait le sujet de leurs délibérations: Exposition
industrielle et artistique de travaux féminins, organisation de caisses
de subventions et de secours mutuels, participation de talents féminins
dans les salles d'audience des académies et universités, érection
d'écoles économiques et commerciales pour femmes, etc., etc. Il paraît
que, des principales villes d'Allemagne, sont déjà arrivées plus de
cinquante lettres annonçant la participation d'autant de membres au
futur congrès.»]

[45: On doit se rappeler ici ce que W. Schlegel nomme _le temps idéal_,
c'est-à-dire le temps qui s'allonge ou qui s'abrège au gré de
l'imagination du poëte ou des spectateurs, par conséquent tout le
contraire de la fameuse _unité de temps_, qui n'existe pas plus dans le
théâtre grec, que la fameuse _unité de lieu_. Resterait l'_unité
d'action_, qui encore, dans le théâtre grec comme dans le théâtre de
Shakespeare, se réduit à l'unité d'intérêt, pour relier les divers
épisodes d'une action extrêmement libre et changeante, ou même plus
simplement encore à ce que nous avons nommé l'unité de verve, en ce qui
regarde le théâtre d'Aristophane.]

[46: Même observation qu'à la note précédente: le spectateur admettait
donc sans peine, quoiqu'il n'y eût pas eu d'entr'acte et qu'il n'y en
eût jamais, qu'il s'était écoulé six jours et six nuits depuis que les
femmes avaient formé le complot par lequel commence la pièce.]

[47: Bien entendu, par ce mot de _corset_, il ne faut pas ici entendre
absolument le corset d'aujourd'hui. Cependant, le στροφιον,
dont parle ici le texte, étant la pièce du vêtement destinée, comme le
prouvent d'autres passages des poëtes comiques, à tourner sous la gorge
pour la soutenir, ce mot correspond plus exactement à celui de _corset_,
qu'à celui de _ceinture_. Mais c'est un corset primitif, qui soutient la
gorge et ne la brise pas: un peuple artiste ne l'aurait pas permis.]

[48: Le texte dit: Ανθροπος, _cet homme_, mais dans le sens
générique, comme on pourrait dire: _Cet être-là!_ Cet exemple est encore
plus curieux que celui de Cicéron, souvent cité, où il pleure la mort de
sa fille, malheur auquel pourtant il faut se résigner, dit-il, _quoniam
homo nata erat_, puisqu'elle était née _homme_ (et par conséquent
sujette à la mort).]

[49: Minerve _chalcièque_.]

[50: Ernest Havet, _le Christianisme et ses origines_.]

[51: Au vers 955.]

[52: Cicéron, _Tusculanes_, V, 37.—-Cf. Plutarque, _sur l'Exil_, ch.
V;—-Épictète, _Discours philosophiques_, recueillis par Arrien, I, 9,
1.]

[53: M. F. Laurent, _Histoire du Droit des gens_, t. II, p. 392.]

[54: En quoi il se trompait, je crois.]

[55: Platon, _Apologie de Socrate_.--Et Morel, _Histoire de la Sagesse
et du Goût_.]

[56: Ernest Havet, _Introduction à Isocrate_.]

[57: _Ibidem_.]

[58: G. Grote, _Hist. de la Grèce_, t. VII, p. 395.]

[59: G. Grote, _Hist. de la Grèce,_ tome VII, p. 391. V. p. 392, les
noms des principaux sophistes.]

[60: Le mot _cheval,_ [Grec: hippos] en grec, entre dans tous ces
noms.]

[61: Nom formé de φειδομαι, _j'épargne_, et de [Grec:
hippos], _cheval_.]

[62: Artaud, notice sur _les Nuées_.]

[63: C'étaient des espèces d'histrions, desquels on pourrait rapprocher
ceux de la comédie italienne au dix-huitième siècle. Ceux-ci également
amusaient leur public par toutes sortes de définitions curieuses,
analogues à celles que nous venons de citer. Brighella, par exemple,
type de nos Scapins, n'est pas un voleur, non! mais un homme d'esprit et
un calculateur habile qui sait résoudre ce problème de _trouver une
chose avant que son propriétaire l'ait perdue_. Les objets qu'il
s'approprie sont des _biens dont il hérite avant la mort de ceux qui les
possèdent_. Quand il est forcé de _voyager_, c'est-à-dire de fuir, il
_console les poules veuves_, _adopte les poulets mineurs et les canards
orphelins_. _Il délivre les bourses et les montres captives_; etc.]

[64: Pascal, dans le fragment intitulé _de l'Art de persuader_, retrouve
cette théorie, comme il avait, plus jeune, deviné les premières
propositions d'Euclide.--Cette note, et la phrase à laquelle elle se
rapporte, sont de M. Morel, dans le livre déjà cité, _Histoire de la
Sagesse et du Goût_.]

[65: À propos du saut des divers insectes, dont la force musculaire
croît à mesure que leur taille diminue, lire la _Revue des Deux-Mondes_
du 15 mars 1867, pages 542, 543. On y verra que la science moderne n'a
pas dédaigné ces problèmes, qui paraissaient à Aristophane vains et
ridicules.]

[66: Dans ce trait se trouve le germe de la comédie suivante, _les
Guêpes_.]

[67: Voir Morel, _Hist. de la sagesse_, etc.]

[68: Si toutefois on n'a pas mêlé ensemble deux hommes différents,
portant le même nom de Diagoras.]

[69: Monnaie fictive, d'une valeur que l'on suppose avoir été égale à
5700 francs environ.]

[70: Barthélémy, _Voyage d'Anacharsis_.]

[71: Réticence. C'est-à-dire: Si toutefois tu admets qu'il y ait des
dieux.]

[72: Montagne de Thrace.]

[73: _Cacare volo_.]

[74: Montagne voisine d'Athènes.]

[75: Ces onze derniers mots n'en font qu'un dans le grec. Il est vrai
qu'il a neuf syllabes, et qu'il est formé de quatre vocables soudés
ensemble: [Grec: sphragidonuchargochomhêtas]. Mais si, de nos onze mots
français, on ôte les articles, mots parasites, et la conjonction _et_,
les onze se réduiront à six.]

[76: C'est-à-dire aux sophistes.]

[77: À peu près de même, à la première scène du _Mariage forcé_,
Sganarelle, sortant de chez lui, dit à ses gens: «Si l'on m'apporte de
l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo; et,
si l'on vient m'en demander; qu'on dise que je suis sorti, et que je ne
dois revenir de toute la journée.»]

[78: Encore un trait qui prépare la comédie des _Guêpes_.]

[79: _Edita doctrina sapientum templa serena_. LUCRÈCE.]

[80: Dans l'Italie grecque, à Crotone, la foule s'était soulevée contre
les pythagoristes accusés d'oligarchie, et avait mis le feu à leurs
écoles.]

[81: Voir Egger, _De la deuxième édition des Nuées_.]

[82: Expression de Montaigne, masculin du mot _sage-femme_.]

[83: Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._, trad. K. Hillebrand.]

[84: Voir la dernière partie du dialogue de Platon intitulé _Gorgias_.]

[85: Voir Poyard, notice sur les _Nuées_.]

[86: Morel, _Hist. de la Sagesse_.]

[87: V. Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._, trad. et commentée par
K. Hillebrand, t. II.]

[88: Les premières _Nuées_ avaient, d'après une tradition authentique,
une parabase différente. Elles n'avaient pas non plus la lutte du Juste
et de l'Injuste, ni l'incendie de l'école à la fin. Il est probable,
d'ailleurs, d'après Diogène de Laerte (II, 18), et malgré toutes les
confusions que nous trouvons chez lui,--dit Otfried Müller,--que dans
les premières _Nuées_ Socrate était mis en rapport avec Euripide, et
qu'on attribuait à l'un une part dans les tragédies de l'autre. (V. les
remarques contraires de F. Ritter dans son compte rendu de cet
ouvrage.)]

[89: L'obole valait 12 centimes de notre monnaie: le triobole faisait
donc 36 centimes. Mais une valeur de 36 centimes, en ce temps-là,
représentait bien l'équivalent de 3 fr. de nos jours.]

[90: _Hist. de la Grèce_, fin du tome VII.]

[91: Tous les jours, le premier aux plaids et le dernier.

Racine, _les Plaideurs_, acte I, scène 1.]

[92: Sorte d'horloge à eau, qui mesurait le temps aux orateurs pour
leurs plaidoyers.]

[93:
     Il fit couper la tête à son coq, de colère,
     Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire:
     Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal
     Avait graissé la patte à ce pauvre animal.

Racine, _les Plaideurs_, acte I, scène 1.
]

[94: Une des colonnes qui soutenaient le toit abritant les juges contre
le soleil dans la place Héliée.]

[95: Insigne des juges.]

[96: Comme Chrémyle y fait coucher Plutus, dans la comédie qui porte ce
dernier nom. (Voir plus loin.) C'était l'usage, en pareil cas.]

[97: Sorte de proverbe. On contait qu'un voyageur, ayant loué un âne
pour aller à Mégare, s'était assis, pendant une halte, à l'ombre de cet
âne, afin de s'abriter contre l'ardeur du soleil. L'ânier lui disputa la
place, prétendant qu'il avait loué l'âne, mais non son ombre. De là,
contestation et procès.--Démosthènes reprit ce conte dans un de ses
discours, pour réveiller l'attention de son public.]

[98:
     ...Le voilà, ma foi! dans les gouttières;
     ...
     ...Vous verrez qu'il va juger les chats!

RACINE, _les Plaideurs_, acte I.
]

[99: Eschyle, dans le récit de la même bataille, celle de Salamine, se
sert de la même comparaison. Il est intéressant de rapprocher, sur ce
sujet national, Eschyle, Aristophane et Hérodote, génies si
divers,--tragédie, comédie, histoire;--partout le même esprit, la même
fierté, la même joie patriotique.]

[100: Les tribunaux.]

[101: Les six derniers archontes présidaient les tribunaux civils, sous
le nom de Thesmothètes.]

[102: Magistrats qui instruisaient les affaires criminelles et qui
veillaient à la garde des condamnés. Socrate, en prison depuis son
jugement jusqu'au jour où il but la ciguë, resta, sous la surveillance
des Onze.]

[103: Amphithéâtre construit par Périclès. On y donnait des concours de
musique: de là le nom _Odéon_, «lieu où l'on chante.» On y faisait aussi
les distributions de farine au peuple; et la présence de juges était
sans doute nécessaire pour mettre fin aux contestations qui
s'élevaient.]

[104: «Ceci regarde les magistrats préposés à l'entretien des murs. Du
reste, cet office n'était pas une magistrature proprement dite, mais
seulement une commission temporaire, selon les besoins. C'est ainsi que
Démosthènes fut élu par la tribu Pandionide; ce qui nous a valu les deux
célèbres discours de Démosthènes et d'Eschine pour et contre Ctésiphon.»
ARTAUD.]

[105: Racine semble s'être rappelé ces vers d'Aristophane dans le trait
suivant du dialogue de Chicaneau avec la comtesse de Pimbesche:

     CHICANEAU.

     Mais cette pension, madame, est-elle forte?

     LA COMTESSE.

     Je n'en vivrais, monsieur, que trop honnêtement;
     Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?
]

[106: [Grec: Tetraphêcheis], littéralement, _hauts de quatre coudées_.
C'est Racine qui nous fournit l'équivalent.

     Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
     Combien en as-tu vus, je dis des plus huppés,
     À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
     Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche;
     Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche!

_Les Plaideurs_, Acte I, scène 5.]

[107: C'était un usage des accusés, pour se rendre les juges favorables.
Xénophon (_Rep. Ath._) le mentionne aussi. Au surplus, cela fait partie
de la mimique naturelle, instinctive, et peut s'observer encore
aujourd'hui chez les enfants et chez les simples.]

[108: Vers 609. Les pauvres gens portaient dans la bouche leur menue
monnaies.--De là aussi par suite, l'usage de mettre une obole dans la
bouche des morts pour payer leur passage dans la barque de
Caron.--«Encore aujourd'hui, dans l'Orient, les Juifs et autres
marchands portent dans leur bouche une quantité incroyable de petites
monnaies, sans que cela les empêche de parler.» Artaud.]

[109: Même aux îles Fortunées, un des paradis de l'antiquité, ce vieux
juge ne serait heureux qu'en jugeant.]

[110: Les deux autres mois, nous l'avons dit, se dissipaient en fêtes de
toute sorte, pendant lesquelles les tribunaux chômaient, et, par
conséquent, on ne touchait pas le triobole.]

[111: Dans son beau livre du _Progrès_.]

[112: Mesure qui correspond à peu près au litre.]

[113: Sans doute, le poêlon et la bouteille.]

[114: Le pot de chambre. La clepsydre, nous l'avons dit, était une
horloge à eau: de là, l'analogie et la plaisanterie.]

[115: De [Grec: aguia], rue.]

[116: Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour! ANDRÉ CHÉNIER,
_Élégies_.]

[117: Les femmes seules y étaient admises, et les hommes disaient qu'à
huis clos il se passait parfois entre elles d'étranges choses: c'est à
quoi peut-être Aristophane fait ici quelque allusion
satirique.--Cependant la pièce que nous avons de lui sous ce titre: _Les
Fêtes de Cérès et de Proserpine_ ne nous présentera rien de tel; mais un
assez grand nombre d'autres détails plaisants. Voir plus loin.]

[118: Ceci était écrit en 1849, dans _la Liberté de penser_, où ces
_Études_ parurent d'abord en quatre articles. Je suis plus que jamais de
cette opinion. L'enfant lui-même, puisqu'il peut être propriétaire,
devrait avoir son vote:--et encore, en parlant ainsi, je me place au
point de vue le plus étroit, qui ne découvre la source du droit de
suffrage que dans la propriété. À plus forte raison, selon le droit vrai
et complet, tout être faisant partie de la nation devrait-il voter, soit
par lui-même s'il est en âge, soit par ses parents ou tuteurs en
attendant. Autant de têtes, autant de votes. Voilà le vrai.]

[119: Cela signifie que son manteau était tellement mince et déchiré,
qu'on pouvait douter qu'il en eût un.]

[120: Le petit-fils, à ce que l'on croit du célèbre général dont il est
question dans _les Chevaliers_.]

[121:
     Œdipe, qui jadis eut la douleur amère
     De faire des enfants à madame sa mère!

Boursault, _le Mercure galant_, comédie.]

[122: Rapprochez Plutus et Pluton.]

[123: Voici l'ordre chronologique des onze pièces d'Aristophane qui nous
sont parvenues:

426 ans avant notre ère, _les Acharnéens_;
425, _les Chevaliers_;
424, _les Nuées_;
423, _les Guêpes_;
421, _la Paix_;
415, _les Oiseaux_;
412, _Lysistrata_;
411, _les Fêtes de Cérès et de Proserpine_;
406, _les Grenouilles_;
393, _les Femmes à l'Assemblée_;
408 et 388, _Plutus_, représenté deux fois.]

[124: «On peut supposer, dit Schlegel, que, déjà quelque temps avant la
loi, il était devenu dangereux pour le poëte comique de donner toute
l'étendue possible au privilége dont il jouissait. S'il est vrai, comme
on l'a prétendu et contesté tour à tour, qu'Alcibiade ait fait noyer
Eupolis pour le punir d'avoir dirigé contre lui une satire dialoguée, il
n'y a aucune gaieté comique en état de résister à l'idée d'un pareil
danger.

«Le Plutus qui nous est conservé n'est pas celui que le poëte avait mis
sur la scène en 408, mais bien celui qu'il donna vingt ans plus tard, en
388; c'est la dernière pièce que le vieux poëte ait fait jouer lui-même;
car les deux comédies qu'il composa encore, le _Coccatos_ et
l'_Éolosicon_, il les fit donner par son fils Araros [Otfried Müller,
_Hist. de la litt. gr._].»]

[125: «L'absence de la parabase, et de nombreuses allusions à des faits
politiques postérieurs à 408, ne permettent pas de supposer que nous
ayons entre les mains l'édition primitive; d'un autre côté, les vers où
Aristophane attaque certains citoyens par leur nom ne peuvent appartenir
à l'édition de 388, puisqu'alors cette licence était proscrite.» POYARD,
_Notice_.]

[126: Ni dans _Lysistrata_, soit que le temps ait mutilé cette pièce,
soit que le poëte n'ait pas toujours usé de son droit.]

[127: Ou charge publique honorifique et onéreuse.]

[128: Voir l'_Appendice_, numéro IV: _Les derniers jours du théâtre
grec_.]

[129: Comme dans cette belle chanson russe, d'une si poignante ironie,
où la femme d'un fonctionnaire berce son enfant en disant:

«Dors, vaurien, pendant que tu es inoffensif.--Do, do, l'enfant do.

«La lune couleur de cuivre répand mystérieusement sa lumière sur ton
berceau.--Ce n'est pas une histoire en l'air que je veux te dire, je
vais chanter la vérité. Toi, ferme les yeux.--Do, do, l'enfant do.

«Toute la province est dans la joie à la nouvelle qui vient de se
répandre: Ton père, coupable de tant de méfaits, vient enfin d'être cité
en justice. Mais ton père, gredin consommé, saura se tirer
d'affaire.--Dors, vaurien, tandis que tu es honnête.--Do, do, l'enfant
do.

«En grandissant tu apprendras à apprécier le nom de chrétien.--Tu
achèteras un habit de scribe et tu prendras la plume.--Tu diras avec
hypocrisie: «Je suis honnête, je suis pour la justice!»--Dors, ton
avenir est assuré.--Do, do, l'enfant do.

«Tu auras l'apparence d'un grave fonctionnaire, et tu seras coquin dans
l'âme.--On te reconduira jusqu'à la porte, puis on fera derrière ton dos
un geste de mépris.--Tu apprendras à courber l'échine avec
grâce...--Dors, vaurien, tandis que tu es innocent.--Do, do, l'enfant
do.

«Quoique doux et peureux comme un mouton, et peut-être bête comme lui,
tu sauras arriver en rampant à une excellente place, sans te laisser
prendre en faute.--Dors, tandis que tu ne sais pas voler.--Do, do,
l'enfant do.

«Tu achèteras une maison à plusieurs étages;--tu atteindras un haut
grade, et deviendras un grand seigneur, un noble!--Tu vivras longtemps,
entouré d'honneurs, et finiras ton existence en paix.--Dors, mon beau
fonctionnaire!--Do, do, l'enfant do.»]

[130: C'était un riche avare.]

[131: Voir dans Hérodote la théorie et les exemples de cette jalousie
des dieux ou du destin. C'est par là qu'il explique les vicissitudes de
l'histoire.]

[132: Ou, comme on dit aujourd'hui, «du côté des gros bataillons.»]

[133: Au troisième acte du _Bourgeois gentilhomme_, scène IX, Molière,
emploie ce même procédé d'antithèses comiques, lorsque Cléonte et son
valet Covielle, parlant l'un de l'ingrate Lucile, l'autre de la servante
Nicole, non moins oublieuse que sa maîtresse, disent tour à tour:

     CLÉONTE.

     Après tant de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai
     faits à ses charmes!

     COVIELLE.

     Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui
     ai rendus dans sa cuisine!

     CLÉONTE.

     Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux!

     COVIELLE.

     Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!

     CLÉONTE.

     Tant d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!

     COVIELLE.

     Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa
     place!...

Etc., etc.]

[134: Le talent valait 5560 francs.]

[135: Voir, ci-dessus, l'analyse des _Guêpes_, et la note 96.]

[136: «Nécessité d'Industrie est la mère,» a dit La Fontaine dans une de
ses _Fables_; et Perse, dans le Prologue de ses _Satires_, avait dit,
plus énergiquement encore: _Magister Artis Venter_, «le Ventre est le
maître de l'Art.»]

[137: Où les pauvres, pendant l'hiver, se réfugiaient en foule, et
parfois se brûlaient en se pressant contre le fourneau des bains.]

[138: C'est par ce vers que M. Boissonade répliquait aux hardiesses de
Wolf sur Homère.]

[139: «La pauvreté, féconde en hommes!» LUCAIN.]

[140: «Que d'amis, que de parents naissent, en une nuit, au nouveau
ministre!» LA BRUYÈRE.]

[141: Sorte de proverbe, pour dire: Tout change. Vous fûtes belle
autrefois peut-être; mais la saison des amours est passée.--Milet avait
été longtemps la plus puissante des villes Ioniennes: elle avait possédé
une flotte très nombreuse, et fondé plus de quatre-vingts colonies. Elle
se laissa amollir par le luxe et la volupté, et dégénéra; ce qui est
résumé dans ce vers, réponse rendue par l'oracle à Polycrate, tyran de
Samos. Tombée au pouvoir des Perses, elle essaya inutilement de secouer
leur joug.]

[142: Éleusis, où l'on célébrait les grands-mystères, était à deux
lieues d'Athènes: les femmes élégantes s'y rendaient en char, et
faisaient assaut de luxe. C'était le Longchamp de ce temps là.]

[143: Au second acte de _l'École des Femmes_, Alain dit à Georgette, par
une métaphore semblable:

     Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage,
     Que, si quelque affamé venait pour en manger,
     Tu serais en colère, et voudrais le charger?

     GEORGETTE.

     Oui, je comprends cela.

     ALAIN.

     C'est justement tout comme
     La femme est en effet le potage de l'homme;
     Et, quand un homme voit d'autres hommes parfois
     Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts,
     Il en montre aussitôt une colère extrême...
]

[144: voir ci-dessus l'analyse de _la Paix_]

[145: Voir la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er janvier 1863.]

[146: Au reste c'était aussi pour une heure ou deux qu'un Bossuet
composait ses chefs d'œuvre, l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre,
ou de la duchesse d'Orléans, ou du prince de Condé.--Oui, c'était pour
une heure ou deux, et pour tous les siècles.]

[147: Par la machine suspendue qui roulait les dieux dans les tragédies,
et qu'on appelle chez nous _une gloire_.]

[148: S'ils tombent de là-haut. Allusion au _Télèphe_, au _Philoctète_,
au _Bellérophon_, tous boiteux. Dans _la Paix_ de notre poëte, la fille
de Trygée dit à son père qui monte au ciel sur l'escarbot: «Prends garde
de tomber et de devenir boiteux: ne va pas fournir un sujet de tragédie
à Euripide!»]

[149: _Œnée, Phénix, Philoctète, Bellérophon, Télèphe_, tragédies
d'Euripide, desquelles il ne reste que des fragments fort courts.]

[150: Vers emprunté à Euripide. Il y a dans cette scène un grand nombre
de vers parodiés de la même façon.]

[151: Ces deux vers sont empruntés au _Télèphe_ d'Euripide.]

[152: Autre vers parodié.]

[153: _Idem._]

[154: La mère d'Euripide avait, dit-on, vendu des herbes et des légumes
sur le marché.--Ceci est, du reste, une parodie des vers de tragédie où
l'on disait souvent, par un tour semblable, la pensée contraire:
«Puissent les dieux t'accorder un plus heureux destin qu'à ta mère!»
C'était devenu une formule, comme dans nos mélodrames: _la croix de ma
mère!_ ou: _sauvé! sauvé, mon Dieu!_...]

[155: Encore la même allusion à la mère d'Euripide.]

[156: Nous en avons fait un petit extrait en un seul livre: _le Mal
qu'on a dit des Femmes_.--Mais, avec impartialité, nous avons recueilli
aussi _le Bien_.--_Le Mal_ a eu déjà sept éditions.--On vient de réunir
en un volume _le Mal_ et _le Bien_.]

[157: Ce qui faisait du bruit et allait trahir sa présence. Telle est je
crois, l'interprétation véritable, quoique Artaud, d'après un
scholiaste, en ait adopté une autre, et Poyard à son exemple; comme
j'avais fait aussi d'abord. Mais je me rallie à la version de Brunck.]

[158: Pendant les Thesmophories, les femmes logeaient deux à deux sous
des tentes dressées près du temple de Cérès.]

[159: Voir la note 47.]

[160: _Quo penem trudis deorsum?_ Brunck.]

[161: _Eccum vide: prominet, et optimi coloris est._ Brunck.]

[162: _Isthmum aliquem habes, homo: sursumque et deorsum penem trahis
retrahisque, frequentius quam Corinthii._ Les Corinthiens, pour n'avoir
pas à faire le tour du Péloponnèse, faisaient passer sans cesse leurs
navires d'une mer à l'autre à travers l'isthme, au moyen de machines. On
sait, au surplus, que les vaisseaux grecs étaient de très-petites
dimensions.]

[163: Hercule était Thébain: aussi quelques commentateurs ont-ils voulu
placer d'abord à Thèbes le lieu de la scène où Dionysos frappe à la
porte de ce dieu; mais la supposition est inutile: Hercule avait un
temple près d'Eleusis, et de là aux Enfers l'imagination et la foi
populaires faisaient aisément le chemin.]

[164: Où l'on pilait la ciguë.]

[165: Allusion aux premiers effets de la ciguë. Voir, dans le _Phédon_
de Platon, la mort de Socrate, imitée par Lamartine dans ses premières
poésies.]

[166: C'était au Céramique qu'on célébrait, en l'honneur de Minerve, de
Vulcain et de Prométhée, les _lampadophories_ et les _lampadodromies_,
c'est-à-dire les processions aux flambeaux et les courses aux flambeaux:
dans celles-ci on se passait les torches de main en main, et il fallait
prendre garde de les éteindre en courant! Le beau vers de Lucrèce:

    Et quasi cursores vitae lampada tradunt,

est une allusion à cet usage. On donnait aux concurrents le signal du
départ, en lançant une torche du haut de la tour.]

[167: Nouvelle allusion au salaire que recevaient les citoyens pour
aller juger et voter, et dont nous avons parlé plusieurs fois, notamment
à propos des _Guêpes_. Ce salaire varia, à diverses époques, de 1 à 2 et
à 3 oboles.]

[168: Célèbre bataille navale, gagnée par les Athéniens sur les
Lacédémoniens, en 406, quelques mois seulement avant la représentation
des _Grenouilles_. Les Athéniens avaient embarqué sur leur flotte un
certain nombre d'esclaves qui combattirent vaillamment et reçurent la
liberté pour récompense.--D'autre part, les chefs de l'armée navale
furent condamnés à la peine capitale pour n'avoir point enseveli leurs
morts, quoique la tempête les en eût empêchés.--Socrate le juste vota
seul contre ce décret trop rigoureux.

Un passage de M. Grote (_Hist. de la Grèce_, t. XI), achèvera de mettre
ce point en lumière:

Après la bataille des Arginuses, dans l'étourdissement de la victoire,
non-seulement on n'avait pas recueilli pour les ensevelir les corps des
guerriers morts flottants sur l'eau, mais on n'avait pas visité les
carcasses des vaisseaux désemparés, pour sauver les hommes qui vivaient
encore. Le premier de ces deux points, même seul, aurait suffi pour
exciter à Athènes un sentiment pénible de piété offensée. Mais le second
point, ici partie essentielle du même oubli, aggrava ce sentiment et le
transforma en honte, en douleur et en indignation du caractère le plus
violent.» Les huit généraux furent accusés: ils alléguèrent qu'une
tempête les avait empêchés de remplir ce double devoir. Plus de mille
hommes avaient été noyés ainsi. Les huit généraux furent condamnés, et
les six qui se trouvaient alors à Athènes furent exécutés. Au reste,
dans ce jugement rendu par passion, les formes de la justice avaient été
violées, et Socrate, en qualité de prytane (seule charge politique qu'il
ait eue à remplir dans une vie de soixante-dix ans), avait protesté
obstinément contre cette violation.--Plus tard, il eut aussi la gloire
de résister à l'odieuse tyrannie des Trente.]

[169: Bacchus avait, près d'Athènes, un temple situé sur le bord d'un
marais: l'imagination du poëte met à profit cette circonstance.--La
principale fête de Bacchus, nommée _Anthestérie_, se célébrait au mois
Anthestérion et durait trois jours. Le premier jour portait ce nom même
d'_Anthestérie_; le second s'appelait la fête des _Coupes_ ou des
_Conges_, le troisième, la fête des _Marmites_: on faisait bouillir dans
des marmites toutes sortes de légumes, qu'on offrait à Bacchus, à
Minerve et à Mercure. C'était le jour des concours dramatiques. Selon
Théopompe, cet usage remontait au temps du déluge: ceux qui se sauvèrent
des eaux offrirent un sacrifice semblable à Mercure, pour le rendre
favorable à ceux qui avaient péri dans l'inondation.]

[170: Histoire de la Sagesse et du Goût.--Voyez aussi, sur les Mystères,
Ernest Havet, _Le Christianisme et ses Origines_, dans la _Revue
moderne_ du 1er avril 1867.]

[171: La procession des initiés se rendait du Céramique à Eleusis: la
distance était de vingt-cinq stades,--plus de deux lieues.]

[172: Trait lancé contre les chorèges qui avaient lésiné sur les
costumes en montant cette comédie.]

[173: Tartésia était une ville située près des marais de l'Averne,
qu'habitaient, dit-on, des reptiles nés de l'accouplement des murènes et
des vipères.]

[174: Tithrasios était, selon le Scholiaste, un endroit de la Libye
habité par les Gorgones.]

[175: La purée de pois était, à ce qu'il paraît, le mets favori
d'Hercule. Au commencement de cette même comédie, Bacchus, voulant lui
faire comprendre à quel point il désire de revoir Euripide, lui dit: «Un
désir soudain s'est emparé de moi,... avec quelle force!... je vais te
le faire saisir. As-tu jamais eu une envie soudaine de purée?

     HERCULE.

     De purée? oh! mille fois dans ma vie!

     DIONYSOS.

     Me fais-je assez comprendre? dois-je en dire davantage?

     HERCULE.

     Oh! pour ce qui est de la purée, je comprends!

     DIONYSOS.

     Eh bien! tel est le désir que j'ai d'Euripide!
]

[176: Cf. Don-Salluste disant à Ruy-Blas: «Ah ça, vous vous prenez au
sérieux, mon maître!...» et la suite. Victor Hugo, _Ruy-Blas_, acte IV.]

[177: Théramène n'est pas ici cet honnête homme qui décrit la mort
d'Hyppolyte et le monstre «couvert d'écailles jaunissantes.» Non;
c'était un des _Trente,_ connu par sa versatilité. Aristophane dit:
«C'est agir en sage, en vrai Théramène,»--comme il eût dit de nos jours:
en vrai Dupin, ou quelque autre de cette espèce.]

[178: Comme on faisait pour les enfants. Il excepte ce châtiment trop
doux.]

[179: Bourg de l'Attique, où était un temple d'Hercule.]

[180: Aristophane veut désigner par ces métaphores la poésie sublime,
mais un peu emphatique, du grand Eschyle.]

[181: Le poëte malveillant désigne par ces images dénigrantes les vers
d'Euripide.]

[182: Voyez les vers 76 à 82, et 788 à 794.--Nous avons tout à l'heure
traduit et cité ce dernier passage.]

[183: La Harpe fait ici un contre-sens bizarre. Il met: «C'est par une
tragédie intitulée _l'Accouchement de Mars_.»]

[184: [Grec: Estrateumhenoi gar eiai], «ils ont fait la guerre, ils ont
fait une campagne.» Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler que
le jury qui jugeait le concours des poëtes comiques était composé de
cinq personnes prises au sort, indistinctement parmi tous les
spectateurs; tandis que le jury du concours tragique était composé de
dix personnes choisies par l'archonte parmi les citoyens qui avaient
fait le service militaire. Artaud.]

[185: Voir, pour ces divers rapprochements, les excellentes _Études sur
les Tragiques grecs_, par M. Patin, 2e édition. Paris, Hachette.]

[186: À propos du burlesque mêlé à la religion, V. Ernest Renan, _Études
d'histoire religieuse_, p. 65 et 66.--Voir aussi Lenient, _de la Satire
au moyen âge_.]

[187: Voir Sainte-Beuve, _Étude sur le seizième siècle_, de l'esprit de
malice au bon vieux temps; notamment p. 468.]

[188: Ernest Renan, _les Apôtres_, p. 314, 315.]

[189: _Traité des Études_, tome I.--Voir, sur le même point, une
très-bonne thèse de M. Dabas.]

[190: Ch. Benoît, _Cours de litt. grecque_.]

[191: Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._ trad. K. Hillebrand.]

[192: Cette croyance populaire était peut-être venue de l'Orient. Voici
comme parle Azz-Eddin Elmocaddessi, dans son livré intitulé _les Oiseaux
et les Fleurs:_

«Considère la huppe: lorsque sa conduite est régulière et que son cœur
est pur, sa vue perçante pénètre dans les entrailles de la terre et y
découvre ce qui est caché aux yeux des autres êtres; elle aperçoit l'eau
qui y coule, comme tu pourrais la voir au travers d'un cristal; et,
guidée par l'excellence de son goût et par sa véracité: Voici, dit-elle,
de l'eau douce, et en voilà qui est amère.--Elle ajoute ensuite: Je puis
me vanter de posséder, dans le petit volume de mon corps, ce que Salomon
n'a jamais possédé, lui à qui Dieu avait accordé un royaume comme
personne n'en a jamais eu: la science que Dieu m'a départie, science
dont jamais ni Salomon ni aucun des siens n'ont été doués. Je suivais
partout ce grand roi, soit qu'il marchât lentement, soit qu'il hâtât le
pas, et je lui indiquais les lieux où il y avait de l'eau sous terre.
Mais un jour je disparus tout à coup, et, pendant mon absence, il perdit
son pouvoir. Alors, s'adressant à ses courtisans et aux gens de sa
suite: Je ne vois plus la huppe, leur dit-il; s'est-elle éloignée de
moi? S'il en est ainsi, je lui ferai souffrir un tourment violent, et
peut-être l'immolerai-je à ma vengeance, à moins qu'elle ne me donne une
excuse légitime.--Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il ne s'informa
de moi que lorsqu'il eut besoin de mon secours.--Puis, voulant faire
sentir l'étendue de son autorité, il répéta les mêmes mots: Je la
punirai! que dis-je? je l'immolerai! Mais le destin disait: Je la
dirigerai vers toi, je la conduirai moi-même.--Lorsque je vins ensuite
de Saba, chargée d'une mission pour ce roi puissant, et que je lui
dis:--Je sais ce que tu ne sais pas,--cela augmenta sa colère contre
moi, et il s'écria: Toi qui dans la petitesse de ton corps, renfermes
tant de malice, non contente de m'avoir mis en colère en t'éloignant
ainsi de ma présence, tu prétends encore être plus savante que
moi?--Grâce, lui dis-je, ô Salomon, je reconnais que tu as demandé à
Dieu un empire, et qu'aucun souverain n'en possédera jamais un semblable
au tien; mais tu dois avouer aussi que tu n'as pas de même demandé une
science à laquelle personne ne pût atteindre. Je t'ai apporté de Saba
une nouvelle que tous les savants ignorent.--O huppe, dit-il alors, on
peut confier les secrets des rois à celui qui sait se conduire avec
prudence: porte donc ma lettre.--Je m'empressai de le faire, et je me
hâtai d'en rapporter la réponse. Il me combla alors de ses faveurs, il
me mit au nombre de ses amis, et je pris rang parmi les gardiens du
rideau qui couvrait sa porte, tandis qu'auparavant je n'osais en
approcher. Pour m'honorer, il me mit ensuite une couronne sur la tête,
et cet ornement ne sert pas peu à m'embellir. D'après cela, la mention
de mon immolation a été abrogée, et les versets où il est question de ma
louange ont été lus.--Pour toi, si tu es capable d'apprécier mes avis,
rectifie ta conduite, purifie ta conscience, redresse ton naturel,
crains celui qui t'a tiré du néant, profite des leçons instructives
qu'il te donne, quand même il se servirait pour le faire du ministère
des animaux; et crois que celui qui ne sait pas tirer un sens
allégorique du cri aigre de la porte, du bourdonnement de la mouche, de
l'aboiement du chien, du mouvement des insectes qui s'agitent dans la
poussière; que celui qui ne sait pas comprendre ce qu'indiquent la
marche de la nue, la lueur du mirage, la teinte du brouillard, n'est pas
du nombre des gens intelligents.»]

[193: Fils de Térée et de Procné.]

[194: Un siècle avant Cyrano, il y a la _Néphélococcygie_ de Pierre
Le Loyer. (Voir, à ce sujet, le quatrain de Ronsard cité par
Sainte-Beuve, _Étude sur le seizième siècle_ p. 234.)--Passerat, vers le
même temps, célébrait aussi la métamorphose des _hommes-oiseaux_.--Il y
a, dans les fragments laissés par Gœthe, un essai d'imitation, assez
faible, de cette première partie des _Oiseaux_ d'Aristophane, adaptée
avec beaucoup de licence à la scène allemande, ou plutôt au goût des
lecteurs allemands. Deux personnages cherchent en l'air, au risque de se
casser le cou, une espèce de pays de Cocagne; ils vont trouver un vieux
hibou, critique de profession, qui les traite de fous et les envoie
promener. Pendant qu'ils causent entre eux, arrivent les oiseaux, qui
veulent tout simplement les mettre à mort. Discours ronflant de l'un des
deux voyageurs, qui leur fait comprendre qu'ils ne sont pas des hommes,
mais des oiseaux en mue. Il les engage ensuite à établir leur royaume de
manière à se soumettre les dieux et les hommes, en coupant toute
communication entre eux.--Suit un épilogue dans lequel Gœthe promet de
donner la continuation de cette pièce, en cas qu'elle soit goûtée du
public.--Il fallait qu'il comptât beaucoup sur l'ignorance de ce public,
pour piller ainsi Aristophane sans faire la moindre mention de lui ni de
sa comédie.]

[195: Bourg de l'Attique. Le même mot, en grec, signifie tête. De là le
calembour d'Évelpide, qui fait le Lazarille, le _gracioso_, le
commentateur bouffon de Peisthétairos.]

[196: Odin, le Jupiter de la mythologie scandinave, est représenté avec
un casque aux deux côtés duquel sont posés deux corbeaux, qui partent
tous les soirs pour faire en volant le tour de la terre et lui rapporter
le matin ce qu'ils ont appris.]

[197: Allitération sur [Grec: Thon chênha], l'oie, au lieu de [Grec:
Thon Zênha], Jupiter.--Lampon était un des devins envoyés à Sybaris avec
la colonie athénienne qui reconstruisit cette ville sous le nom de
Thurium.--Socrate, respectant les dieux, jurait par _le chien_!--C'est
par un scrupule analogue que les gens du peuple, chez nous, disent
quelquefois: _Nom d'un chien_!--pour ne pas dire: _Nom de D._! De même,
s'il leur échappe de commencer à dire: _Sac... n. de D._! ils changent
et disent: _Sac... rist_! puis _Sapristi_! ou _Sac... à papier_! ou tel
autre achèvement insignifiant.--C'est sans doute dans la même intention
qu'Henri IV avait adopté _Ventre-saint-gris_! pour n'offenser personne
au ciel, quoiqu'il y eût cependant un saint Gris.--Depuis qu'un de ses
prédécesseurs, le dévot roi Louis IX, qu'on appelle saint Louis, avait
promulgué une loi qui ordonnait de transpercer d'une pointe de fer
rougie au feu la langue des jureurs et blasphémateurs, les anciens
jurons s'étaient transformés, de manière à devenir innocents. Ainsi, au
lieu de: _Par la mort de Dieu_, ou _par la mort-Dieu_!--_Par le sang de
Dieu_ ou _par le
sang-Dieu_!--_Tête-Dieu_!--_Ventre-Dieu_!--_Corps-Dieu_!--_Je renie
Dieu_!--_Je maugrée Dieu_! on se mit à dire: _morbieu, morbleu, mordié,
morgué, morguienne_!--_Pa' l' sang-bieu_! _palsambleu_! _Par la
sambleu_!--_Tête-bieu, têtebleu_!--_Ventre-bieu_,
_ventrebleu_!--_Corps-bieu_! _corbleu_!--_Je r'nie-bieu_, _jarnibieu,
jarnidié, jarnigué, jarnigois, jarni_!--_Maugrebieu, maugrebleu_! De
même, au lieu de jurer par le _Diable_, on se mit à jurer par le
_Diantre_; etc.--Dans un sentiment analogue, les gamins, au lieu de _Ma
parole d'honneur_! disent _Ma parole d'onze heures_, pour ôter le
serment donné à faux.]

[198: Allusion malicieuse à ceux qui, en pareilles circonstances,
étaient chargés de distribuer du blé aux indigents, et qui détournaient
une partie de l'argent destiné à ce secours.]

[199: L'arbre de Minerve et d'Athènes.--On peut rapprocher de ces vers
si frais un passage d'une lettre de Luther au comte Palatin sur les
Oiseaux des bois: «Ils tiennent leur séance en plein soleil, l'arche du
ciel pour voûte, les gais feuillages pour draperies, libres et
maîtres... Ils viennent déclarer la guerre à toutes les graines et
semences, au blé, au seigle, aux meilleurs fruits.»--Voir l'intéressante
et piquante étude de M. Philarète Chasles, intitulée: _Luther dans son
ménage_.]

[200: Sophiste, disciple de Protagoras, et célèbre comme lui. Voir
ci-dessus l'analyse des _Nuées_.]

[201:
     Premiers-nés de l'Amour, ils ont gardé ses ailes,
     Et restent à jamais ses compagnons fidèles.

A. Baron, analyse des _Oiseaux_, en prose mêlée de vers.]

[202: Les Grecs ne naviguaient pas, ordinairement, pendant l'hiver.]

[203: Un voleur de ce temps-là.]

[204: «Chaque animal exerce, pour subsister, une industrie spéciale;
mais souvent il y joint, pour ses moments de loisir, quelque art ou
quelque étude philosophique dont les résultats ne sont pas pour lui sans
utilité pratique. Les oiseaux ont certainement pour étude les phénomènes
atmosphériques; mais ils sont, en outre, d'excellents géographes. Des
siècles avant Magellan, ils pratiquaient, ainsi que certains poissons,
le voyage autour du monde. Ils ont parmi eux des géomètres et des
arithméticiens: on a constaté que la pie, je crois, sait compter jusqu'à
six, et pas au delà. Est-il, même en Allemagne, un plus profond
philosophe que le héron? Ne semble-t-il pas qu'il y ait en lui du
mystique et de l'ascète? et, par son immobilité recueillie, ne
rappelle-t-il pas le vœu étrange de Siméon le Stylite?» Eugène Noel, _la
Campagne_.]

[205: Villemain, _Essai sur la Poésie lyrique_.]

[206: Vers destinés à être chantés par les jeunes filles.]

[207: A. Baron, analyse des _Oiseaux_.]

[208: Eugène Fallex, scènes d'Aristophane traduites en vers français.]

[209: Satrape persan.--Allusion à certains orateurs qui recevaient l'or
de l'étranger pour défendre à la tribune les intérêts des ennemis de la
patrie. Ainsi, Aristophane fait coup double, stigmatisant dans un même
personnage, le fonctionnaire prévaricateur et l'orateur vendu.]

[210: Voir le beau livre de Michelet sur l'_Oiseau_, «bienfaisant
creuset de flamme vivante, où la Nature fait passer tout ce qui
corromprait la vie supérieure.»]

[211: Cette plaisanterie donne à entendre que cette fameuse muraille est
aussi chimérique que les richesses dont se vantaient Théagène et
Proxénide, deux Gascons d'Athènes, dont le premier a déjà été touché
précédemment dans cette même comédie.]

[212: Voir, sur les sycophantes, la note 11.]

[213: «Dans les situations politiques les plus graves, il y a toujours
des idiots comme le Triballe, des gens sensés, mais faibles et débordés
par leur faute, comme Neptune, et surtout des pourfendeurs qui «ne
parlent que d'échiner,» et qui sont les premiers à se vendre et à vous
livrer avec eux, comme Hercule.» Eug. Fallex.]

[214: A. Baron, analyse des _Oiseaux_.]

[215: Otfried Müller, _Hist. de la Litt. gr._, trad. K. Hillebrand.]

[216: Voir Edgard Quinet, _Marnix de Sainte-Aldegonde_, p. 163.]

[217: Livre inspiré peut-être en partie par le curieux chapitre de Ch.
Fourier _sur l'Analogie_. Voir l'_Appendice_.]

[218: Voir dans ce livre _de l'Allemagne_, t. I, p., 16, la légende
chrétienne du _Rossignol de Bâle_, et, t. II, p. 87 à 92, une histoire
dont les personnages sont le passereau, la pie et le hibou.]

[219: Voir le recueil publié sous ce titre par M. de Marcellus.]

[220: Ernest Renan, _Étude sur François d'Assise_.--À l'inverse de cette
pensée, voir dans notre appendice, un joli plaidoyer de Léon Duval, sur
le testament d'un ornithophile.]

[221: On comptait, dans la longue carrière d'Aristophane, une
cinquantaine de pièces; pas même la moitié de celles de Sophocle.
Dindorf en considère quarante-quatre comme authentiques; Bergk,
quarante-trois seulement.]

[222: Sorte de petit autel qui s'élevait à l'endroit où se dresse chez
nous le toit du souffleur.]

[223: παραβασις, de [Grec: παραβαινω, _passer le long de_...]

[224: Primitivement, à Bacchus.]

[225: On trouve de ces sorties dans _les Acharnéens_, vers 1143 à 1174;
dans _les Guêpes_, vers 1265 à 1291; dans _les Oiseaux_, vers 1470 à
1493, 1555 à 1565, 1694 à 1705. Il ne faut pas se donner la peine de
chercher un rapport entre ces vers et le reste de la pièce. Dans le
fait, il n'en existe point. La moindre réminiscence passagère suffit
pour motiver de telles sorties.]

[226: Dans _la Paix_, par exemple, et _les Grenouilles_, où la première
moitié de la parabase est fondue avec la _parodos_ et la chanson
d'Iacchos. Ce dieu étant déjà chanté dans ce premier morceau des
_Grenouilles_, les strophes lyriques du second morceau (vers 675 et
suivants) ne contiennent plus d'évocations de divinités, ni rien
d'analogue, et sont remplies, par contre, de plaisanteries à l'adresse
de Cléophon et de Climène, les démagogues. Nous trouvons la même
déviation de la règle, et motivée par la même raison, dans la seconde
parabase des _Chevaliers_.]

[227: Comme dans _les Chevaliers_.]

[228: Dans _les Femmes à l'Assemblée_ et le _Plutus_, la parabase
manque, pour des raisons que nous avons indiquées plus haut.]

[229: _Nuées_, vers 587 et suivants.]

[230: Si Plutarque, ajoute Otfried Müller en note,--si Plutarque, dans
sa comparaison d'Aristophane et de Ménandre, qui nous a été conservée en
extrait, porte un jugement diamétralement opposé, cela prouve seulement
combien les anciens de la décadence oubliaient le fond pour la forme.]

[231: Et, de nos jours, à l'Odéon, n'a-t-on pas vu jouer deux actes de
_Zaïre_, entre le second et le troisième acte de _Tartuffe_, en
attendant que l'acteur qui devait jouer Tartuffe fût arrivé; puis
reprendre _Tartuffe_, puis achever _Zaïre_, sans que le public soufflât
mot?]

[232: Allusion à quelques-unes des pièces de Magnès: _les Joueuses de
flûte, les Oiseaux, les Lydiens, les Moucherons, les Grenouilles_. On
reconnaît là deux des titres et des cadres sur lesquels Aristophane
travailla après Magnès.]

[233: Poëte vainqueur aux jeux Olympiques, et réduit, dans sa
vieillesse, à la plus extrême misère.]

[234: Aux grandes Panathénées, qui se célébraient tous les quatre ans,
on portait en pompe à l'Acropole un _péplos_, ou voile, sur lequel
étaient brodées différentes scènes mythologiques qui se rapportaient à
Minerve, les exploits qu'elle avait accomplis contre les Géants, sa
lutte contre Neptune au sujet du nom qui devait être donné à Athènes,
etc. On avait pris l'habitude d'y représenter aussi les exploits des
guerres médiques, etc.]

[235: Deux actrices du Théâtre-Français étaient en rivalité et avaient
chacune leurs partisans. C'était dans le moment où une guerre maritime
venait de commencer entre la France et l'Angleterre. On publia un
prétendu _Supplément à la Gazette de France_, donnant l'_État des deux
escadres_, rouge et blanche (représentant les deux partis qui divisaient
la comédie). On y lisait des détails comme ceux-ci:

                ESCADRE ROUGE.

Capitaines:	         Vaisseaux, canons:	   Notes:

Mlle Sainval, l'aînée,  _Le Talent_, 129, a   Monté par M. le duc
amiral.                 une superbe batterie.   de...

Mlle Fanier.    	_Le Prétendant_, 64.  Monté par M. le
                        Vaisseau qui a besoin   comte de...
                        d'un fréquent
                        calfatage.

Etc.                    Etc.                  Etc.

                ESCADRE BLANCHE.

Mlle Bellecourt.	_Le Profond_, 50.       Monté par M. le
                        Pesant voilier, ne      prince de...
                        pouvant plus armer
                        en guerre.

                FRÉGATES.

Mlle Luzy.              _La Coquette_, 32,      Montée par M. le
                        supérieure sous la      chevalier de...
                        voile.

Telle autre «louvoie à merveille;» telle autre est un «bâtiment mou;»
telle autre, un «bâtiment plat, mais solide;» telle autre «a plus
d'apparence que de solidité;» etc.--Les noms de la troisième colonne,
indiquant par qui chaque bâtiment est monté, sont en toutes lettres dans
la pièce originale, dont il courut plusieurs copies.

Cette pièce est comme le développement à grand orchestre de la
plaisanterie jetée ici, en passant, par Aristophane, mais qui revient,
du reste, assez souvent dans ses comédies.]

[236: Fils, l'un et l'autre, de Jupiter.]

[237: C'était pendant la nuit que l'on conduisait la fiancée à la maison
nuptiale.]

[238: Les deux détails qui viennent ensuite sont intraduisibles en
français: _Lamiæ coleos illotos, et culum cameli_.

     Le latin dans les mots brave l'honnêteté,
     Mais le lecteur français veut être respecté.
]

[239: Comme qui dirait, chez nous, _colonel_ et _général_.]

[240: Les Sthénies se célébraient en l'honneur de Minerve déesse de la
_force_ σθενος; les femmes s'y attaquaient entre elles par
de violentes railleries, comme jadis les poissardes dans notre
carnaval.--Pendant les Scires ([Grec: schiron], _dais_), on portait en
pompe les statues de Minerve, de Cérès, de Proserpine, du Soleil et de
Neptune, surmontées de pavillons ou dais. _Nil sub sole novum!_]

[241: Allusion à Alcibiade, qui avait, dit-on, obtenu de Cyrus le Jeune,
satrape d'Asie Mineure, un subside pour la flotte lacédémonienne.]

[242: Allusion au poëte dithyrambique Cinésias, auquel on imputait un
méfait de cette sorte.]

[243: Ce général, qu'il ne faut pas confondre avec les poëtes du même
nom, avait beaucoup contribué à l'établissement du gouvernement
oligarchique des Quatre-Cents,--412 ans avant notre ère.--_les
Grenouilles_ furent données l'an 406.]

[244: Les Platéens avaient le titre de citoyens d'Athènes depuis la
bataille de Marathon, à laquelle ils avaient pris part honorablement.]

[245: À la bataille des Arginuses. Les esclaves qui y avaient combattu
avaient été affranchis.]

[246: Remarquons, toutefois, que ce passage des _Nuées_ qui n'est pas en
vers anapestes, n'est pas non plus en vers ïambiques ni trochaïques; il
est, si l'on peut ainsi dire, en vers ioniques irréguliers. Il est donc
toujours dans un mètre différent de celui qui est employé dans le
courant de la pièce.]

[247: Mesnard.]

[248: Voir mon petit livre des _Courtisanes grecques_. Paris, Hetzel.]

[249: Egger, _Mémoires de littér. ancienne_.]

[250: _République_, p. 496.]

[251: Ernest Havet, Introduction au discours d'Isocrate _Sur
l'Antidosis_.]

[252: _Hist. de la Grèce_, trad. par A. L. de Sadous, tome XII]

[253: G. Grote, _Hist. de la Grèce_, trad. par A. L. de Sadous, tome
IX.]

[254: G. Grote, _Hist. de la Grèce_, trad. par A. L. de Sadous, tome
VIII.]

[255: Un volume de la Bibliothèque grecque éditée par Firmin Didot
contient ces précieux débris. Ce n'est pas l'un des moins intéressants
de cette belle collection.]

[256: Qu'il ne faut pas confondre avec le vieux poëte tragique
Phrynichos, nommé plus haut.]

[257: Patin, _Tragiques grecs_, tome I.]

[258: Rapprochez les écoles des prophètes chez les Hébreux, celles des
bardes, des druides et des scaldes chez les peuples du Nord; enfin et
surtout, dans le monde moderne, les écoles et familles des peintres
italiens.]

[259: Nom donné par Aristophane à Euripide, qui était loin de le mériter
comme tous ceux dont nous parlons.]

[260: Plutarque, _Vie de Lucullus_, 29.]

[261: Plutarque, _Vie de Lucullus_, 29.]

[262: Tel est le sens du texte grec de ce passage de Plutarque, _Vie de
Crassus_, qu'Amyot n'a pas compris, et les derniers traducteurs pas
davantage.]

[263: Ch. Magnin. _Origines du théâtre moderne_.]

[264: Comme saint Grégoire de Nazianze est le seul père qui porte un
titre par lequel on distingue l'évangéliste saint Jean, c'est peut-être
une des raisons qui lui ont fait attribuer cet ouvrage.]

[265: Je crois qu'après le vers 1796, malgré ce vers et le précédent,
qui ont pu induire en erreur, c'est toujours Joseph qui parle, et non
pas la Mère de Dieu. Celle-ci est dans la maison, comme on le voit
bientôt après. C'est donc à tort, je pense, qu'on lui fait dire les vers
1797, 1798, 1799.]

[266: Nous avons mis _l'esprit de l'agneau_ au lieu de _l'esprit de
douceur_, pour rendre le jeu de mots entre Αυκοψρονος et
[Grec: υλυκοψρονος, qui sans cela est intraduisible en français.]





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