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Title: David Copperfield - Tome I
Author: Dickens, Charles, 1812-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "David Copperfield - Tome I" ***

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Charles Dickens

DAVID COPPERFIELD

Tome I

(1849 - 1850)

Traduction P. Lorain



Table des matières


CHAPITRE PREMIER.  Je viens au monde.
CHAPITRE II.  J'observe.
CHAPITRE III.  Un changement.
CHAPITRE IV.  Je tombe en disgrâce.
CHAPITRE V.  Je suis exilé de la maison paternelle.
CHAPITRE VI.  J'agrandis le cercle de mes connaissances.
CHAPITRE VII.  Mon premier semestre à Salem-House.
CHAPITRE VIII.  Mes vacances, et en particulier certaine après-
midi où je fus bien heureux.
CHAPITRE IX.  Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma
naissance.
CHAPITRE X.  On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu.
CHAPITRE XI.  Je commence à vivre à mon compte, ce qui ne m'amuse
guère.
CHAPITRE XII.  Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre à mon
compte, je prends une grande résolution.
CHAPITRE XIII.  J'exécute ma résolution.
CHAPITRE XIV.  Ce que ma tante fait de moi.
CHAPITRE XV.  Je recommence.
CHAPITRE XVI.  Je change sous bien des rapports.
CHAPITRE XVII.  Quelqu'un qui rencontre une bonne chance.
CHAPITRE XVIII.  Un regard jeté en arrière.
CHAPITRE XIX.  Je regarde autour de moi et je fais une découverte.
CHAPITRE XX.  Chez Steerforth.
CHAPITRE XXI.  La petite Émilie.
CHAPITRE XXII.  Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.
CHAPITRE XXIII.  Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix
d'une profession.
CHAPITRE XXIV.  Mes premiers excès.
CHAPITRE XXV.  Le bon et le mauvais ange.
CHAPITRE XXVI.  Me voilà tombé en captivité.
CHAPITRE XXVII.  Tommy Traddles.
CHAPITRE XXVIII.  Il faut que M. Micawber jette le gant à la
société.
CHAPITRE XXIX.  Je vais revoir Steerforth chez lui.
CHAPITRE XXX.  Une perte.



CHAPITRE PREMIER.

Je viens au monde.


Serai-je le héros de ma propre histoire ou quelque autre y
prendra-t-il cette place? C'est ce que ces pages vont apprendre au
lecteur. Pour commencer par le commencement, je dirai donc que je
suis né un vendredi, à minuit (du moins on me l'a dit, et je le
crois). Et chose digne de remarque, l'horloge commença à sonner,
et moi, je commençai à crier, au même instant.

Vu le jour et l'heure de ma naissance, la garde de ma mère et
quelques commères du voisinage qui me portaient le plus vif
intérêt longtemps avant que nous pussions faire mutuellement
connaissance, déclarèrent: 1° que j'étais destiné à être
malheureux dans cette vie; 2° que j'aurais le privilège de voir
des fantômes et des esprits. Tout enfant de l'un ou de l'autre
sexe assez malheureux pour naître un vendredi soir vers minuit
possédait invariablement, disaient-elles, ce double don.

Je ne m'occupe pas ici de leur première prédiction. La suite de
cette histoire en prouvera la justesse ou la fausseté. Quant au
second point, je me bornerai à remarquer que j'attends toujours, à
moins que les revenants ne m'aient fait leur visite quand j'étais
encore à la mamelle. Ce n'est pas que je me plaigne de ce retard,
bien au contraire: et même si quelqu'un possède en ce moment cette
portion de mon héritage, je l'autorise de tout mon coeur à la
garder pour lui.

Je suis né _coiffé_: on mit ma coiffe en vente par la voie des
annonces de journaux, au très-modique prix de quinze guinées. Je
ne sais si c'est que les marins étaient alors à court d'argent, ou
s'ils n'avaient pas la foi et préféraient se confier à des
ceintures de liège, mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'on ne
reçut qu'une seule proposition; elle vint d'un courtier de
commerce qui offrait cinquante francs en argent, et le reste de la
somme en vin de Xérès: il ne voulait pas payer davantage
l'assurance de ne jamais se noyer. On renonça donc aux annonces
qu'il fallut payer, bien entendu. Quant au xérès, ma pauvre mère
venait de vendre le sien, ce n'était pas pour en acheter d'autre.
Dix ans après on mit ma coiffe en loterie, à une demi-couronne le
billet, il y en avait cinquante, et le gagnant devait ajouter cinq
shillings en sus. J'assistai au tirage de la loterie, et je me
rappelle que j'étais fort ennuyé et fort humilié de voir ainsi
disposer d'une portion de mon individu. La coiffe fut gagnée par
une vieille dame qui tira, bien à contre-coeur, de son sac les
cinq shillings en gros sols, encore y manquait-il un penny; mais
ce fut en vain qu'on perdit son temps et son arithmétique à en
convaincre la vieille dame. Le fait est que tout le monde vous
dira dans le pays qu'elle ne s'est pas noyée, et qu'elle a eu le
bonheur de mourir victorieusement dans son lit à quatre-vingt-
douze ans. On m'a raconté que, jusqu'à son dernier soupir, elle
s'est vantée de n'avoir jamais traversé l'eau, que sur un pont:
souvent en buvant son thé (occupation qui lui plaisait fort), elle
s'emportait contre l'impiété de ces marins et de ces voyageurs qui
ont la présomption d'aller «vagabonder» au loin. En vain on lui
représentait que sans cette coupable pratique, on manquerait de
bien de petites douceurs, peut-être même de thé. Elle répliquait
d'un ton toujours plus énergique et avec une confiance toujours
plus entière dans la force de son raisonnement:

«Non, non, pas de vagabondage.»

Mais pour ne pas nous exposer à _vagabonder_ nous-même, revenons à
ma naissance.

Je suis né à Blunderstone, dans le comté de Suffolk ou dans ces
environs-là, comme on dit. J'étais un enfant posthume. Lorsque mes
yeux s'ouvrirent à la lumière de ce monde, mon père avait fermé
les siens depuis plus de six mois. Il y a pour moi, même à
présent, quelque chose d'étrange dans la pensée qu'il ne m'a
jamais vu; quelque chose de plus étrange encore dans le lointain
souvenir qui me reste des jours de mon enfance passée non loin de
la pierre blanche qui recouvrait son tombeau. Que de fois je me
suis senti saisi alors d'une compassion indéfinissable pour ce
pauvre tombeau couché tout seul au milieu du cimetière, par une
nuit obscure, tandis qu'il faisait si chaud et si clair dans notre
petit salon! il me semblait qu'il y avait presque de la cruauté à
le laisser là dehors, et à lui fermer si soigneusement notre
porte.

Le grand personnage de notre famille, c'était une tante de mon
père, par conséquent ma grand'tante à moi, dont j'aurai à
m'occuper plus loin, miss Trotwood ou miss Betsy, comme l'appelait
ma pauvre mère, quand elle parvenait à prendre sur elle de nommer
cette terrible personne (ce qui arrivait très-rarement). Miss
Betsy donc avait épousé un homme plus jeune qu'elle, très-beau,
mais non pas dans le sens du proverbe: «pour être beau, il faut
être bon.» On le soupçonnait fortement d'avoir battu miss Betsy,
et même d'avoir un jour, à propos d'une discussion de budget
domestique, pris quelques dispositions subites, mais violentes,
pour la jeter par la fenêtre d'un second étage. Ces preuves
évidentes d'incompatibilité d'humeur décidèrent miss Betsy à le
payer pour qu'il s'en allât et pour qu'il acceptât une séparation
à l'amiable. Il partit pour les Indes avec son capital, et là,
disaient les légendes de famille, on l'avait rencontré monté sur
un éléphant, en compagnie d'un babouin; je crois en cela qu'on se
trompe: ce n'était pas un babouin, on aura sans doute confondu
avec une de ces princesses indiennes qu'on appelle _Begum_. Dans
tous les cas, dix ans après on reçut chez lui la nouvelle de sa
mort. Personne n'a jamais su quel effet cette nouvelle fit sur ma
tante: immédiatement après leur séparation, elle avait repris son
nom de fille, et acheté dans un hameau, bien loin, une petite
maison au bord de la mer où elle était allée s'établir. Elle
passait là pour une vieille demoiselle qui vivait seule, en
compagnie de sa servante, sans voir âme qui vive.

Mon père avait été, je crois, le favori de miss Betsy, mais elle
ne lui avait jamais pardonné son mariage, sous prétexte que ma
mère n'était «qu'une poupée de cire.» Elle n'avait jamais vu ma
mère, mais elle savait qu'elle n'avait pas encore vingt ans. Mon
père ne revit jamais miss Betsy. Il avait le double de l'âge de ma
mère quand il l'épousa, et sa santé était loin d'être robuste. Il
mourut un an après, six mois avant ma naissance, comme je l'ai
déjà dit.

Tel était l'état des choses dans la matinée de ce mémorable et
important vendredi (qu'il me soit permis de le qualifier ainsi).
Je ne puis donc pas me vanter d'avoir su alors tout ce que je
viens de raconter, ni d'avoir conservé aucun souvenir personnel de
ce qui va suivre.

Mal portante, profondément abattue, ma mère s'était assise au coin
du feu qu'elle contemplait à travers ses larmes; elle songeait
avec tristesse à sa propre vie et à celle du pauvre petit orphelin
qui allait être accueilli à son arrivée dans un monde peu charmé
de le recevoir, par quelques paquets d'épingles de mauvais augure
prophétiques, déjà préparées dans un tiroir de sa chambre; ma
mère, dis-je, était assise devant son feu par une matinée claire
et froide du mois de mars. Triste et timide, elle se disait
qu'elle succomberait probablement à l'épreuve qui l'attendait,
lorsqu'en levant les yeux pour essuyer ses larmes, elle vit
arriver par le jardin une femme qu'elle ne connaissait pas.

Au second coup d'oeil, ma mère eut un pressentiment certain que
c'était miss Betsy. Les rayons du soleil couchant éclairaient à la
porte du jardin toute la personne de cette étrangère, elle
marchait d'un pas trop ferme et d'un air trop déterminé pour que
ce pût être une autre que Betsy Trotwood.

En arrivant devant la maison, elle donna une autre preuve de son
identité. Mon père avait souvent fait entendre à ma mère que sa
tante ne se conduisait presque jamais comme le reste des humains;
et voilà en effet qu'au lieu de sonner à la porte, elle vint se
planter devant la fenêtre, et appuya si fort son nez contre la
vitre qu'il en devint tout blanc et parfaitement plat au même
instant, à ce que m'a souvent raconté ma pauvre mère.

Cette apparition porta un tel coup à ma mère que c'est à miss
Betsy, j'en suis convaincu, que je dois d'être né un vendredi.

Ma mère se leva brusquement et alla se cacher dans un coin
derrière sa chaise. Miss Betsy après avoir lentement parcouru
toute la pièce du regard, en roulant les yeux comme le font
certaines têtes de Sarrasin dans les horloges flamandes, aperçut
enfin ma mère. Elle lui fit signe d'un air refrogné de venir lui
ouvrir la porte, comme quelqu'un qui a l'habitude du commandement.
Ma mère obéit.

«Mistress David Copperfield, je suppose, dit miss Betsy en
appuyant sur le dernier mot, sans doute pour faire comprendre que
sa _supposition_ venait de ce qu'elle voyait ma mère en grand
deuil, et sur le point d'accoucher.

-- Oui, répondit faiblement ma mère.

-- Miss Trotwood, lui répliqua-t-on; vous avez entendu parler
d'elle, je suppose?»

Ma mère dit qu'elle avait eu ce plaisir. Mais elle sentait que
malgré elle, elle laissait assez voir que le plaisir n'avait pas
été immense.

«Eh bien! maintenant vous la voyez,» dit miss Betsy. Ma mère
baissa la tête et la pria d'entrer.

Elles s'acheminèrent vers la pièce que ma mère venait de quitter;
depuis la mort de mon père, on n'avait pas fait de feu dans le
salon de l'autre côté du corridor; elles s'assirent, miss Betsy
gardait le silence; après de vains efforts pour se contenir, ma
mère fondit en larmes.

«Allons, allons! dit miss Betsy vivement, pas de tout cela! venez
ici.»

Ma mère ne pouvait que sangloter sans répondre.

«Ôtez votre bonnet, enfant, dit miss Betsy, il faut que je vous
voie.»

Trop effrayée pour résister à cette étrange requête, ma mère fit
ce qu'on lui disait; mais ses mains tremblaient tellement qu'elle
détacha ses longs cheveux en même temps que son bonnet.

«Ah! bon Dieu! s'écria miss Betsy, vous n'êtes qu'un enfant!»

Ma mère avait certainement l'air très-jeune pour son âge; elle
baissa la tête, pauvre femme! comme si c'était sa faute, et
murmura, au milieu de ses larmes, qu'elle avait peur d'être bien
enfant pour être déjà veuve et mère. Il y eut un moment de
silence, pendant lequel ma mère s'imagina que miss Betsy passait
doucement la main sur ses cheveux; elle leva timidement les yeux:
mais non, la tante était assise d'un air rechigné devant le feu,
sa robe relevée, les mains croisées sur ses genoux, les pieds
posés sur les chenets.

«Au nom du ciel, s'écria tout d'un coup miss Betsy, pourquoi
l'appeler _rookery_[1]?

-- Vous parlez de cette maison, madame? demanda ma mère.

-- Oui, pourquoi l'appeler Rookery? Vous l'auriez appelé _cookery_[2],
pour peu que vous eussiez eu de bon sens, l'un ou l'autre.

-- M. Copperfield aimait ce nom, répondit ma mère. Quand il acheta
cette maison, il se plaisait à penser qu'il y avait des nids de
corbeaux dans les alentours.»

Le vent du soir s'élevait, et les vieux ormes du jardin
s'agitaient avec tant de bruit, que ma mère et miss Betsy jetèrent
toutes deux les yeux de ce côté. Les grands arbres se penchaient
l'un vers l'autre, comme des géants qui vont se confier un secret,
et qui, après quelques secondes de confidence, se relèvent
brusquement, secouant au loin leurs bras énormes, comme si ce
qu'ils viennent d'entendre ne leur laissait aucun repos: quelques
vieux nids de corbeaux, à moitié détruits par les vents,
ballottaient sur les branches supérieures, comme un débris de
navire bondit sur une mer orageuse.

«Où sont les oiseaux? demanda miss Betsy.

-- Les...?» Ma mère pensait à toute autre chose.

«Les corbeaux?... où sont-ils passés? redemanda miss Betsy.

-- Je n'en ai jamais vu ici, dit ma mère. Nous croyions,
M. Copperfield avait cru... qu'il y avait une belle _rookery_,
mais les nids étaient très-anciens et depuis longtemps abandonnés.

-- Voilà bien David Copperfield! dit miss Betsy. C'est bien là
lui, d'appeler sa maison la _rookery_, quand il n'y a pas dans les
environs un seul corbeau, et de croire aux oiseaux parce qu'il
voit des nids!

-- M. Copperfield est mort, repartit ma mère, et si vous osez me
dire du mal de lui...»

Ma pauvre mère eut un moment, je le soupçonne, l'intention de se
jeter sur ma tante pour l'étrangler. Même en santé, ma mère
n'aurait été qu'un triste champion dans un combat corps à corps
avec miss Betsy; mais à peine avait-elle quitté sa chaise qu'elle
y renonça, et se rasseyant humblement, elle s'évanouit.

Lorsqu'elle revint à elle, peut-être par les soins de miss Betsy,
ma mère vit sa tante debout devant la fenêtre; l'obscurité avait
succédé au crépuscule, et la lueur du feu les aidait seule à se
distinguer l'une l'autre.

«Eh bien! dit miss Betsy, en revenant s'asseoir, comme si elle
avait contemplé un instant le paysage, eh bien, quand comptez-
vous?...

-- Je suis toute tremblante, balbutia ma mère. Je ne sais ce qui
m'arrive. Je vais mourir, c'est sûr.

-- Non, non, non, dit miss Betsy, prenez un peu de thé.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! croyez-vous que cela me fasse un peu de
bien? répondit ma mère d'un ton désolé.

-- Bien certainement, dit miss Betsy. Pure imagination! Quel nom
donnez-vous à votre fille?

-- Je ne sais pas encore si ce sera une fille, madame, dit ma mère
dans son innocence.

-- Que le bon Dieu bénisse cette enfant!» s'écria miss Betsy en
citant, sans s'en douter, la seconde sentence inscrite en épingles
sur la pelote, dans la commode d'en haut, mais en l'appliquant à
ma mère elle-même, au lieu qu'elle s'appliquait à moi, «ce n'est
pas de cela que je parle. Je parle de votre servante.

-- Peggotty! dit ma mère.

-- Peggotty! répéta miss Betsy avec une nuance d'indignation,
voulez-vous me faire croire qu'une femme a reçu, dans une église
chrétienne, le nom de Peggotty?

-- C'est son nom de famille, reprit timidement ma mère.
M. Copperfield le lui donnait habituellement pour éviter toute
confusion, parce qu'elle portait le même nom de baptême que moi.

-- Ici, Peggotty! s'écria miss Betsy en ouvrant la porte de la
salle à manger. Du thé. Votre maîtresse est un peu souffrante. Et
ne lambinons pas.»

Après avoir donné cet ordre avec autant d'énergie que si elle
avait exercé de toute éternité une autorité incontestée dans la
maison, miss Betsy alla s'assurer de la venue de Peggotty qui
arrivait stupéfaite, sa chandelle à la main, au son de cette voix
inconnue; puis elle revint s'asseoir comme auparavant, les pieds
sur les chenets, sa robe retroussée, et ses mains croisées sur ses
genoux.

«Vous disiez que ce serait peut-être une fille, dit miss Betsy.
Cela ne fait pas un doute. J'ai un pressentiment que ce sera une
fille. Eh bien, mon enfant, à dater du jour de sa naissance, cette
fille...

-- Ou ce garçon, se permit d'insinuer ma mère.

-- Je vous dis que j'ai un pressentiment que ce sera une fille,
répliqua miss Betsy. Ne me contredisez pas. À dater du jour de la
naissance de cette fille, je veux être son amie. Je compte être sa
marraine, et je vous prie de l'appeler Betsy Trotwood Copperfield.
Il ne faut pas qu'il y ait d'erreurs dans la vie de _cette_ Betsy-
là. Il ne faut pas qu'on se joue de ses affections, pauvre enfant.
Elle sera très-bien élevée, et soigneusement prémunie contre le
danger de mettre sa sotte confiance en quelqu'un qui ne la mérite
pas. Pour ce qui est de ça, je m'en charge.»

Miss Betsy hochait la tête, à la fin de chaque phrase, comme si le
souvenir de ses anciens griefs la poursuivait et qu'elle eût de la
peine à ne pas y faire des allusions plus explicites. Du moins ma
mère crut s'en apercevoir, à la faible lueur du feu, mais elle
avait trop peur de miss Betsy, elle était trop mal à son aise,
trop intimidée et trop effarouchée pour observer clairement les
choses ou pour savoir que dire.

«David était-il bon pour vous, enfant? demanda miss Betsy après un
moment de silence, durant lequel sa tête avait fini par se tenir
tranquille. Viviez-vous bien ensemble?

-- Nous étions très-heureux, dit ma mère. M. Copperfield n'était
que trop bon pour moi.

-- Il vous gâtait, probablement? repartit miss Betsy.

-- J'en ai peur, maintenant que je me trouve de nouveau seule et
abandonnée dans ce triste monde, dit ma mère en pleurant.

-- Allons! ne pleurez donc pas, dit miss Betsy, vous n'étiez pas
bien assortis, petite... si jamais deux individus peuvent être
bien assortis... Voilà pourquoi je vous ai fait cette question...
Vous étiez orpheline, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Et gouvernante?

-- J'étais sous-gouvernante dans une maison où M. Copperfield
venait souvent. M. Copperfield était très-bon pour moi, il
s'occupait beaucoup de moi: il me témoignait beaucoup d'intérêt,
enfin il m'a demandé de l'épouser. Je lui ai dit oui, et nous nous
sommes mariés, dit ma mère avec simplicité.

-- Pauvre enfant! dit miss Betsy, les yeux toujours fixés sur le
feu, savez-vous faire quelque chose?

-- Madame, je vous demande pardon... balbutia ma mère.

-- Savez-vous tenir une maison, par exemple? dit miss Betsy.

-- Bien peu, je crains, répondit ma mère. Bien moins que je ne
devrais. Mais M. Copperfield me donnait des leçons...

-- Avec cela qu'il en savait long lui-même! murmura miss Betsy.

-- Et j'espère que j'en aurais profité, car j'avais grande envie
d'apprendre, et c'était un maître si patient, mais le malheur
affreux qui m'a frappée...» Ici ma mère fut de nouveau interrompue
par ses sanglots.

«Bien, bien! dit miss Betsy.

-- Je tenais très-régulièrement mon livre de comptes, et je
faisais la balance tous les soirs avec M. Copperfield, dit ma mère
avec une nouvelle explosion de sanglots.

-- Bien, bien! dit miss Betsy, ne pleurez plus.

-- Et jamais nous n'avons eu la plus petite discussion là-dessus,
excepté quand M. Copperfield trouvait que mes trois et mes cinq se
ressemblaient trop, ou que je faisais de trop longues queues à mes
sept et à mes neuf: et ma mère recommença à pleurer de plus belle.

-- Vous vous rendrez malade, dit miss Betsy, et cela ne vaudra
rien ni pour vous, ni pour ma filleule. Allons! ne recommencez
pas.»

Cet argument contribua peut-être à calmer ma mère, mais je
soupçonne que son malaise, toujours croissant, y fit plus encore.
Il y eut un assez long silence, interrompu seulement par quelques
interjections que murmurait par-ci par-là miss Betsy, tout en se
chauffant les pieds.

«David avait placé sa fortune en rente viagère, dit-elle enfin.
Qu'a-t-il fait pour vous?

-- M. Copperfield, répondit ma mère avec un peu d'hésitation,
avait eu la grande bonté de placer sur ma tête une portion de
cette rente.

-- Combien? demanda miss Betsy.

-- Cent cinq livres sterling, répondit ma mère.

-- Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante.»

Plus mal! c'était tout justement le mot qui convenait à la
circonstance; car ma mère se trouvait plus mal, et Peggotty, qui
venait d'entrer en apportant le thé, vit en un clin d'oeil qu'elle
était plus souffrante, comme miss Betsy aurait pu s'en apercevoir
auparavant elle-même sans l'obscurité, et la conduisit
immédiatement dans sa chambre; puis elle dépêcha à la recherche de
la garde et du médecin son neveu Ham Peggotty, qu'elle avait tenu
caché dans la maison, depuis plusieurs jours, à l'insu de ma mère,
afin d'avoir un messager toujours disponible en un cas pressant.

La garde et l'accoucheur, ces pouvoirs alliés, furent extrêmement
étonnés, lorsqu'à leur arrivée presque simultanée, ils trouvèrent
assise devant le feu une dame inconnue d'un aspect imposant; son
chapeau était accroché à son bras gauche, et elle était occupée à
se boucher les oreilles avec de la ouate. Peggotty ignorait
absolument qui elle était; ma mère se taisait sur son compte,
c'était un étrange mystère. La provision de ouate qu'elle tirait
de sa poche pour la fourrer dans ses oreilles, n'ôtait rien à la
solennité de son maintien.

Le médecin monta chez ma mère, puis il redescendit, décidé à être
poli et aimable pour la femme inconnue, avec laquelle il allait
probablement se trouver en tête-à-tête pendant quelques heures.
C'était le petit homme le plus doux et le plus affable qu'on pût
voir. Il se glissait de côté dans une chambre pour entrer et pour
sortir, afin de prendre le moins de place possible. Il marchait
aussi doucement, plus doucement peut-être que le fantôme dans
_Hamlet_. Il s'avançait la tête penchée sur l'épaule. Par un
sentiment modeste de son humble importance, et par le désir
modeste de ne gêner personne, il ne suffirait pas de dire qu'il
était incapable d'adresser un mot désobligeant à un chien: il ne
l'aurait pas même dit à un chien enragé. Peut-être lui aurait-il
glissé doucement un demi-mot, rien qu'une syllabe, et tout bas,
car il parlait aussi humblement qu'il marchait, mais quant à le
rudoyer ou à lui faire de la peine, cela n'aurait jamais pu lui
entrer dans la tête.

M. Chillip regarda affectueusement ma tante, la salua doucement,
la tête toujours inclinée de côté, puis il dit, en portant la main
à son oreille gauche:

«Est-ce une irritation locale, madame?

-- Moi!» répliqua ma tante en se débouchant brusquement une
oreille.

M. Chillip l'a souvent répété depuis à ma mère, l'impétuosité de
ma tante lui causa alors une telle alarme, qu'il ne comprend pas
comment il put conserver son sang-froid. Mais il répéta doucement:

«C'est une irritation locale, madame?

«Quelle bêtise!» répondit ma tante, et elle se reboucha rapidement
l'oreille.

Que faire après cela? M. Chillip s'assit et regarda timidement ma
tante jusqu'à ce qu'on le rappelât auprès de ma mère. Après un
quart d'heure d'absence, il redescendit.

«Eh bien! dit ma tante en enlevant le coton d'une oreille.

-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous
avançons tout doucement, madame.

-- Bah! bah!» dit ma tante en l'arrêtant brusquement sur cette
interjection méprisante. Puis, comme auparavant, elle se reboucha
l'oreille.

En vérité (M. Chillip l'a souvent dit à ma mère depuis); en
vérité, il se sentait presque indigné. À ne parler qu'au point de
vue de sa profession, il se sentait presque indigné. Cependant il
se rassit et la regarda pendant près de deux heures, toujours
assise devant le feu, jusqu'à ce qu'il remontât chez ma mère.
Après cette autre absence, il vint retrouver ma tante.

«Eh bien? dit-elle en ôtant la ouate de la même oreille.

-- Eh bien, madame, répondit M. Chillip, nous avançons, nous
avançons tout doucement, madame.

-- Ah! ah! ah!» dit ma tante, et cela avec un tel dédain, que
M. Chillip se sentit incapable de supporter plus longtemps miss
Betsy. Il y avait de quoi lui faire perdre la tête, il l'a dit
depuis. Il aima mieux aller s'asseoir sur l'escalier, dans
l'obscurité, en dépit d'un violent courant l'air, et c'est là
qu'il attendit qu'on vînt le chercher.

Ham Peggotty (témoin digne de foi, puisqu'il allait à l'école du
gouvernement et qu'il était fort comme un Turc sur le catéchisme),
raconta le lendemain qu'il avait eu le malheur d'entr'ouvrir la
porte de la salle à manger une heure après le départ de
M. Chillip. Miss Betsy parcourait la chambre dans une grande
agitation; elle l'avait aperçu et s'était jetée sur lui.
Évidemment, le coton ne bouchait pas assez hermétiquement les
oreilles de ma tante, car de temps à autre, quand le bruit des
voix ou des pas devenait plus fort dans la chambre de ma mère,
miss Betsy faisait sentir à sa malheureuse victime l'excès de son
agitation. Elle lui faisait arpenter la chambre en tous sens, le
secouant vivement par sa cravate (comme s'il avait pris trop de
laudanum), elle lui ébouriffait les cheveux, elle lui chiffonnait
son col de chemise, elle fourrait du coton dans les oreilles du
pauvre enfant, les confondant sans doute avec les siennes, enfin
elle lui faisait subir toute sorte de mauvais traitements. Ce
récit fut en partie confirmé par sa tante, qui le rencontra à
minuit et demi, un instant après sa délivrance; elle affirmait
qu'il était aussi rouge que moi à ce même moment.

L'excellent M. Chillip ne pouvait en vouloir longtemps à
quelqu'un, surtout en un pareil moment. Il se glissa dans la salle
à manger dès qu'il eut une minute de libre et dit à ma tante d'un
ton affable:

«Eh bien, madame, je suis heureux de pouvoir vous féliciter!

-- De quoi?» dit brusquement ma tante.

M. Chillip se sentit de nouveau troublé par la grande sévérité des
manières de ma tante: il lui fit un petit salut, et tenta un léger
sourire dans le but de l'apaiser.

«Miséricorde! qu'a donc cet homme? s'écria ma tante de plus en
plus impatientée. Est-il muet?

-- Calmez-vous, ma chère madame, dit M. Chillip de sa plus douce
voix. Il n'y a plus le moindre motif d'inquiétude, madame. Soyez
calme, je vous en prie.»

Je ne comprends pas comment ma tante put résister au désir de
secouer M. Chillip jusqu'à ce qu'il fût venu à bout d'articuler ce
qu'il avait à dire. Elle se borna à hocher la tête, mais avec un
regard qui le fit frissonner.

«Eh bien, madame, reprit M. Chillip dès qu'il eut retrouvé un peu
de courage, je suis heureux de pouvoir vous féliciter. Tout est
fini, madame, et bien fini.»

Pendant les cinq ou six minutes qu'employa M. Chillip à prononcer
cette harangue, ma tante l'observa curieusement.

«Comment va-t-elle? dit ma tante en croisant les bras, son chapeau
toujours pendu à son poignet gauche.

-- Eh bien, madame, elle sera bientôt tout à fait bien, j'espère,
répondit M. Chillip. Elle est aussi bien que possible, pour une
jeune mère qui se trouve dans une si triste situation. Je n'ai
aucune objection à ce que vous la voyiez, madame. Cela lui fera
peut-être du bien.

-- Et _elle_, comment va-t-_elle_?» demanda vivement ma tante.

M. Chillip pencha encore un peu plus la tête et regarda ma tante
d'un air câlin.

«L'enfant, dit ma tante, comment va-t-elle?

-- Madame, répondit M. Chillip, je me figurais que vous le saviez.
C'est un garçon.»

Ma tante ne dit pas un mot; elle saisit son chapeau par les
brides, le lança comme une fronde à la tête de M. Chillip, le
remit tout bosselé sur sa propre tête, sortit de la chambre et n'y
rentra pas. Elle disparut comme une fée de mauvaise humeur ou
comme un de ces êtres surnaturels, que j'étais, disait-on, appelé
à voir par le privilège de ma naissance; elle disparut et ne
revint plus.

Mon Dieu, non. J'étais couché dans mon berceau, ma mère était dans
son lit et Betsy Trotwood Copperfield était pour toujours dans la
région des rêves et des ombres, dans cette région mystérieuse d'où
je venais d'arriver; la lune, qui éclairait les fenêtres de ma
chambre, se reflétait au loin sur la demeure terrestre de tant de
nouveaux venus comme moi, aussi bien que sur le monticule sous
lequel reposaient les restes mortels de celui sans lequel je
n'aurais jamais existé.



CHAPITRE II.

J'observe.


Les premiers objets que je retrouve sous une forme distincte quand
je cherche à me rappeler les jours de ma petite enfance, c'est
d'abord ma mère, avec ses beaux cheveux et son air jeune. Ensuite
c'est Peggotty; elle n'a pas d'âge, ses yeux sont si noirs qu'ils
jettent une nuance sombre sur tout son visage; ses joues et ses
bras sont si durs et si rouges que jadis, il m'en souvient, je ne
comprenais pas comment les oiseaux ne venaient pas la becqueter
plutôt que les pommes.

Il me semble que je vois ma mère et Peggotty placées l'une en face
de l'autre; pour se faire petites, elles se penchent ou
s'agenouillent par terre, et je vais en chancelant de l'une à
l'autre. Il me reste un souvenir qui me semble encore tout récent
du doigt que Peggotty me tendait pour m'aider à marcher, un doigt
usé par son aiguille et plus rude qu'une râpe à muscade.

C'est peut-être une illusion, mais pourtant je crois que la
mémoire de beaucoup d'entre nous garde plus d'empreinte des jours
d'enfance qu'on ne le croit généralement, de même que je crois la
faculté de l'observation souvent très-développée et très-exacte
chez les enfants. La plupart des hommes faits qui sont
remarquables à ce point de vue ont, selon moi, conservé cette
faculté plutôt qu'ils ne l'ont acquise; et, ce qui semblerait le
prouver, c'est qu'ils ont en général une vivacité d'impression et
une sérénité de caractère qui sont bien certainement chez eux un
héritage de l'enfance.

Peut-être m'accusera-t-on de divagation si je m'arrête sur cette
réflexion, mais cela m'amène à dire que je tire mes conclusions de
mon expérience personnelle, et si, dans la suite de ce récit, on
trouve la preuve que dans mon enfance j'avais une grande
disposition à observer, ou que dans mon âge mûr j'ai conservé un
vif souvenir de mon enfance, on sera moins étonné que je me croie
en effet des droits incontestables à ces traits caractéristiques.

En cherchant, comme je l'ai déjà dit, à débrouiller le chaos de
mon enfance, les premiers objets qui se présentent à moi, ce sont
ma mère et Peggotty. Qu'est-ce que je me rappelle encore? Voyons.

Ce qui sort d'abord du nuage, c'est notre maison, souvenir
familier et distinct. Au rez-de-chaussée, voilà la cuisine de
Peggotty qui donne sur une cour; dans cette cour il y a, au bout
d'une perche, un pigeonnier sans le moindre pigeon; une grande
niche à chien, dans un coin, sans un seul petit chien; plus, une
quantité de poulets qui me paraissent gigantesques, et qui
arpentent la cour de l'air le plus menaçant et le plus féroce. Il
y a un coq qui saute sur son perchoir pour m'examiner tandis que
je passe ma tête à la fenêtre de la cuisine: cela me fait
trembler, il a l'air si cruel! La nuit, dans mes rêves, je vois
les oies au long cou qui s'avancent vers moi, près de la grille;
je les revois sans cesse en songe, comme un homme entouré de bêtes
féroces s'endort en rêvant lions.

Voilà un long corridor, je n'en vois pas la fin: il mène de la
cuisine de Peggotty à la porte d'entrée. La chambre aux provisions
donne dans ce corridor, il y fait tout noir, et il faut la
traverser bien vite le soir, car qui sait ce qu'on peut rencontrer
au milieu de ces cruches, de ces pots, de ces vieilles boites à
thé? Un vieux quinquet l'éclaire faiblement, et par la porte
entrebâillée, il arrive une odeur bizarre de savon, de câpres, de
poivre, de chandelles et de café, le tout combiné. Ensuite il y a
les deux salons: le salon où nous nous tenons le soir, ma mère,
moi et Peggotty, car Peggotty est toujours avec nous quand nous
sommes seuls et qu'elle a fini son ouvrage; et le grand salon où
nous nous tenons le dimanche: il est plus beau, mais on n'y est
pas aussi à son aise. Cette chambre a un aspect lamentable à mes
yeux, car Peggotty m'a narré (je ne sais pas quand, il y a
probablement un siècle) l'enterrement de mon père tout du long:
elle m'a raconté que c'est dans ce salon que les amis de la
famille s'étaient réunis en manteaux de deuil. C'est encore là
qu'un dimanche soir ma mère nous a lu, à Peggotty et à moi,
l'histoire de Lazare ressuscité des morts: et j'ai eu si peur
qu'on a été obligé de me faire sortir de mon lit, et de me montrer
par la fenêtre le cimetière parfaitement tranquille, le lieu où
les morts dormaient en repos, à la pâle clarté de la lune.

Je ne connais nulle part de gazon aussi vert que le gazon de ce
cimetière; il n'y a rien de si touffu que ces arbres, rien de si
calme que ces tombeaux. Chaque matin, quand je m'agenouille sur
mon petit lit près de la chambre de ma mère, je vois les moutons
qui paissent sur cette herbe verte; je vois le soleil brillant qui
se reflète sur le cadran solaire, et je m'étonne qu'avec cet
entourage funèbre il puisse encore marquer l'heure.

Voilà notre banc dans l'église, notre banc avec son grand dossier.
Tout près il y a une fenêtre par laquelle on peut voir notre
maison; pendant l'office du matin, Peggotty la regarde à chaque
instant pour s'assurer qu'elle n'est ni brûlée ni dévalisée en son
absence. Mais Peggotty ne veut pas que je fasse comme elle, et
quand cela m'arrive, elle me fait signe que je dois regarder le
pasteur. Cependant je ne peux pas toujours le regarder; je le
connais bien quand il n'a pas cette grande chose blanche sur lui,
et j'ai peur qu'il ne s'étonne de ce que je le regarde fixement:
il va peut-être s'interrompre pour me demander ce que cela
signifie. Mais qu'est-ce que je vais donc faire? C'est bien vilain
de bâiller, et pourtant il faut bien faire quelque chose. Je
regarde ma mère, mais elle fait semblant de ne pas me voir. Je
regarde un petit garçon qui est là près de moi, et il me fait des
grimaces. Je regarde le rayon de soleil qui pénètre sous le
portique, et je vois une brebis égarée, ce n'est pas un pécheur
que je veux dire, c'est un mouton qui est sur le point d'entrer
dans l'église. Je sens que si je le regardais plus longtemps, je
finirais par lui crier de s'en aller, et alors ce serait une belle
affaire! Je regarde les inscriptions gravées sur les tombeaux le
long du mur, et je tâche de penser à feu M. Bodgers, natif de
cette paroisse, et à ce qu'a dû être la douleur de Mme Bodgers,
quand M. Bodgers a succombé après une longue maladie où la science
des médecins est restée absolument inefficace. Je me demande si on
a consulté pour ce monsieur le docteur Chillip; et si c'est lui
qui a été inefficace, je voudrais savoir s'il trouve agréable de
relire chaque dimanche l'épitaphe de M. Bodgers. Je regarde
M. Chillip dans sa cravate du dimanche, puis je passe à la chaire.
Comme on y jouerait bien! Cela ferait une fameuse forteresse,
l'ennemi se précipiterait par l'escalier pour nous attaquer; et
nous, nous l'écraserions avec le coussin de velours et tous ses
glands. Peu à peu mes yeux se ferment: j'entends encore le pasteur
répéter un psaume; il fait une chaleur étouffante, puis je
n'entends plus rien, jusqu'au moment où je glisse du banc avec un
fracas épouvantable, et où Peggotty m'entraîne hors de l'église
plus mort que vif.

Maintenant je vois la façade de notre maison: la fenêtre de nos
chambres est ouverte, et il y pénètre un air embaumé; les vieux
nids de corbeaux se balancent encore au sommet des ormes, dans le
jardin. À présent me voilà derrière la maison, derrière la cour où
se tiennent la niche et le pigeonnier vide: c'est un endroit tout
rempli de papillons, fermé par une grande barrière, avec une porte
qui a un cadenas; les arbres sont chargés de fruits, de fruits
plus mûrs et plus abondants que dans aucun autre jardin; ma mère
en cueille quelques-uns, et moi je me tiens derrière elle et je
grappille quelques groseilles en tapinois, d'un air aussi
indifférent que je peux. Un grand vent s'élève, l'été s'est enfui.
Nous jouons dans le salon, par un soir d'hiver. Quand ma mère est
fatiguée, elle va s'asseoir dans un fauteuil, elle roule autour de
ses doigts les longues boucles de ses cheveux, elle regarde sa
taille élancée, et personne ne sait mieux que moi qu'elle est
contente d'être si jolie.

Voilà mes plus anciens souvenirs. Ajoutez-y l'opinion, si j'avais
déjà une opinion, que nous avions, ma mère et moi, un peu peur de
Peggotty, et que nous suivions presque toujours ses conseils.

Un soir, Peggotty et moi nous étions seuls dans le salon, assis au
coin du feu. J'avais lu à Peggotty une histoire de crocodiles. Il
fallait que j'eusse lu avec bien peu d'intelligence ou que la
pauvre fille eût été bien distraite, car je me rappelle qu'il ne
lui resta de ma lecture qu'une sorte d'impression vague, que les
crocodiles étaient une espèce de légumes. J'étais fatigué de lire,
et je tombais de sommeil, mais on m'avait fait ce soir-là la
grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mère qui
dînait chez une voisine, et je serais plutôt mort sur ma chaise
que d'aller me coucher. Plus j'avais envie de dormir, plus
Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions
démesurées. J'écarquillais les yeux tant que je pouvais: je
tâchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait
assidûment; j'examinais le petit bout de cire sur lequel elle
passait son fil, et qui était rayé dans tous les sens; et la
petite chaumière figurée qui contenait son mètre, et sa boîte à
ouvrage dont le couvercle représentait la cathédrale de Saint-Paul
avec un dôme rose. Puis c'était le tour du dé d'acier, enfin de
Peggotty elle-même: je la trouvais charmante. J'avais tellement
sommeil, que si j'avais cessé un seul instant de tenir mes yeux
ouverts, c'était fini.

«Peggotty, dis-je tout à coup, avez-vous jamais été mariée?

-- Seigneur! monsieur Davy, répondit Peggotty, d'où vous vient
cette idée de parler mariage?

Elle me répondit si vivement que cela me réveilla parfaitement.
Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son
aiguillée de fil dans toute sa longueur.

«Voyons! Peggotty, avez-vous été mariée? repris-je, vous êtes une
très-belle femme, n'est-ce pas?»

Je trouvais la beauté de Peggotty d'un tout autre style que celle
de ma mère, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous
avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur
lequel ma mère avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et
le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le
velours était doux à toucher, et la figure de Peggotty était rude,
mais cela n'y faisait rien.

«Moi, belle, Davy! dit Peggotty. Ah! certes non, mon garçon. Mais
qui vous a donc mis le mariage en tête?

-- Je n'en sais rien. On ne peut pas épouser plus d'une personne à
la fois, n'est-ce pas, Peggotty?

-- Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif.

-- Mais si la personne qu'on a épousée vient à mourir, on peut en
épouser une autre, n'est-ce pas, Peggotty?

-- On le peut, me dit Peggotty, si on en a envie. C'est une
affaire d'opinion.

-- Mais vous, Peggotty, lui dis-je, quelle est la vôtre?»

En lui faisant cette question, je la regardais comme elle m'avait
regardé elle-même un instant auparavant en entendant ma question.

«Mon opinion à moi, dit Peggotty en se remettant à coudre après un
moment d'indécision, mon opinion c'est que je ne me suis jamais
mariée moi-même, monsieur Davy, et que je ne pense pas me marier
jamais. Voilà tout ce que j'en sais.

-- Vous n'êtes pas fâchée contre moi, n'est-ce pas, Peggotty?»
dis-je après m'être tu un instant.

J'avais peur qu'elle ne fût fâchée, elle m'avait parlé si
brusquement; mais je me trompais: elle posa le bas qu'elle
raccommodait, et prenant dans ses bras ma petite tête frisée, elle
la serra de toutes ses forces. Je dis de toutes ses forces, parce
que comme elle était très-grasse, une ou deux des agrafes de sa
robe sautaient chaque fois qu'elle se livrait à un exercice un peu
violent. Or, je me rappelle qu'au moment où elle me serra dans ses
bras, j'entendis deux agrafes craquer et s'élancer à l'autre bout
de la chambre.

«Maintenant lisez-moi encore un peu des cocodrilles, dit Peggotty
qui n'était pas encore bien forte sur ce nom-là, j'ai tant d'envie
d'en savoir plus long sur leur compte.»

Je ne comprenais pas parfaitement pourquoi Peggotty avait l'air si
drôle, ni pourquoi elle était si pressée de reprendre la lecture
des crocodiles. Nous nous remîmes à l'histoire de ces monstres
avec un nouvel intérêt: tantôt nous mettions couver leurs oeufs au
grand soleil dans le sable; tantôt nous les faisions enrager en
tournant constamment autour d'eux d'un mouvement rapide que leur
forme singulière les empêchait de pouvoir suivre avec la même
rapidité; tantôt nous imitions les indigènes, et nous nous jetions
à l'eau pour enfoncer de longues pointes dans la gueule de ces
horribles bêtes; enfin nous en étions venus à savoir nos
crocodiles par coeur, moi du moins, car Peggotty avait des moments
de distraction où elle s'enfonçait assidûment dans les mains et
dans les bras sa longue aiguille à repriser.

Nous allions nous mettre aux alligators quand on sonna à la porte
du jardin. Nous courûmes pour l'ouvrir; c'était ma mère, plus
jolie que jamais, à ce qu'il me sembla: elle était escortée d'un
monsieur qui avait des cheveux et des favoris noirs superbes: il
était déjà revenu de l'église avec nous le dimanche précédent.

Ma mère s'arrêta sur le seuil de la porte pour m'embrasser, ce qui
fit dire au monsieur que j'étais plus heureux qu'un prince, ou
quelque chose de ce genre, car il est possible qu'ici mes
réflexions d'un autre âge aident légèrement à ma mémoire.

«Qu'est-ce que cela veut dire?» demandai-je à ce monsieur par-
dessus l'épaule de ma mère.

Il me caressa la joue; mais je ne sais pourquoi, sa voix et sa
personne ne me plaisaient nullement, et j'étais très-fâché de voir
que sa main touchait celle de ma mère tandis qu'il me caressait.
Je le repoussai de toutes mes forces.

«Oh! Davy, s'écria ma mère.

-- Cher enfant! dit le monsieur, je comprends bien sa jalousie.»

Jamais je n'avais vu d'aussi belles couleurs sur le visage de ma
mère. Elle me gronda doucement de mon impolitesse, et, me serrant
dans ses bras, elle remercia le monsieur de ce qu'il avait bien
voulu prendre la peine de l'accompagner jusque chez elle. En
parlant ainsi elle lui tendait la main, et en lui tendant la main,
elle me regardait.

«Dites-moi bonsoir, mon bel enfant, dit le monsieur après s'être
penché pour baiser la petite main de ma mère, je le vis bien.

-- Bonsoir, dis-je.

-- Venez ici, voyons, soyons bons amis, dit-il en riant. Donnez-
moi la main.

Ma mère tenait ma main droite dans la sienne, je tendis l'autre.

«Mais c'est la main gauche, Davy!» dit le monsieur en riant.

Ma mère voulut me faire tendre la main droite, mais j'étais décidé
à ne pas le faire, on sait pourquoi. Je donnai la main gauche à
l'étranger qui la serra cordialement en disant que j'étais un
fameux garçon, puis il s'en alla.

Je le vis se retourner à la porte du jardin, et nous jeter un
regard d'adieu avec ses yeux noirs et son expression de mauvais
augure.

Peggotty n'avait pas dit une parole ni bougé le petit doigt, elle
ferma les volets et nous rentrâmes dans le petit salon. Au lieu de
venir s'asseoir près du feu, suivant sa coutume, ma mère restait à
l'autre bout de la chambre, chantonnant à mi-voix.

«J'espère que vous avez passé agréablement la soirée, madame? dit
Peggotty, debout au milieu du salon, un flambeau à la main, et
roide comme un bâton.

-- Très-agréablement, Peggotty, reprit gaiement ma mère. Je vous
remercie bien.

-- Une figure nouvelle, cela fait un changement agréable, murmura
Peggotty.

-- Très-agréable,» répondit ma mère.

Peggotty restait immobile au milieu du salon, ma mère se remit à
chanter, je m'endormis. Mais je ne dormais pas assez profondément
pour ne pas entendre le bruit des voix, sans comprendre pourtant
ce qu'on disait. Quand je me réveillai de ce demi-sommeil, ma mère
et Peggotty étaient en larmes.

«Ce n'est toujours pas un individu comme ça qui aurait été du goût
de M. Copperfield, disait Peggotty, je le jure sur mon honneur.

-- Mais, grand Dieu! s'écriait ma mère, voulez-vous me faire
perdre la tête? Il n'y a jamais eu de pauvre fille plus maltraitée
par ses domestiques que moi. Mais je ne sais pas pourquoi je
m'appelle une pauvre fille! N'ai-je pas été mariée, Peggotty?

-- Dieu m'est témoin que si, madame, répondit Peggotty.

-- Alors comment osez-vous, dit ma mère, c'est-à-dire, non,
Peggotty, comment avez-vous le courage de me rendre si
malheureuse, et de me dire des choses si désagréables, quand vous
savez que, hors d'ici, je n'ai pas un seul ami à qui m'adresser?

-- Raison de plus, repartit Peggotty, pour que je vous dise que
cela ne vous convient pas. Non, cela ne vous convient pas. Rien au
monde ne me fera dire que cela vous convient. Non.»

Dans son enthousiasme, Peggotty gesticulait si vivement avec son
flambeau, que je vis le moment où elle allait le jeter par terre.

«Comment avez-vous le courage, dit encore ma mère, en pleurant
toujours plus fort, de parler si injustement? Comment pouvez-vous
vous entêter à parler comme si c'était une chose faite, quand je
vous répète pour la centième fois, que tout s'est borné à la
politesse la plus banale. Vous parlez d'admiration; mais qu'y
puis-je faire? Si on a la sottise de m'admirer, est-ce ma faute?
Qu'y puis-je faire, je vous le demande? Vous voudriez peut-être me
voir raser tous mes cheveux, ou me noircir le visage, ou bien
encore m'échauder une joue. En vérité, Peggotty, je crois que vous
le voudriez. Je crois que cela vous ferait plaisir.»

Ce reproche sembla faire beaucoup de peine à Peggotty.

«Et mon pauvre enfant! s'écria ma mère en s'approchant du fauteuil
où j'étais étendu, pour me caresser, mon cher petit David! Ose-t-
on prétendre que je n'aime pas ce petit trésor, mon bon petit
garçon!

-- Personne n'a jamais fait une semblable supposition, dit
Peggotty.

-- Si fait, Peggotty, répondit ma mère, vous le savez bien. C'est
là ce que vous vouliez dire, et pourtant, mauvaise fille, vous
savez aussi bien que moi que le mois dernier, si je n'ai pas
acheté une ombrelle neuve, bien que ma vieille ombrelle verte soit
tout en loques, ce n'est que pour lui. Vous le savez bien,
Peggotty. Vous ne pouvez pas dire le contraire.» Puis se tournant
tendrement vers moi, elle appuya sa joue contre la mienne. «Suis-
je une mauvaise maman pour toi, mon David? Suis-je une maman
égoïste ou cruelle, ou méchante? Dis que oui, mon garçon, et
Peggotty t'aimera: l'amour de Peggotty vaut bien mieux que le
mien, David. Je ne t'aime pas, du tout moi, n'est-ce pas?»

Ici nous nous mîmes tous à pleurer. Je criais plus fort que les
autres, mais nous pleurions tous les trois à plein coeur. J'étais
tout à fait désespéré, et dans le premier transport de ma
tendresse indignée, je crains d'avoir appelé Peggotty «une
méchante bête.» Cette honnête créature était profondément
affligée, je m'en souviens bien; et certainement sa robe n'a pas
dû conserver alors une seule agrafe, car il y eut une explosion
terrible de ces petits ornements, au moment où, après s'être
réconciliée avec ma mère, elle vint s'agenouiller à côté du grand
fauteuil pour se réconcilier avec moi.

Nous allâmes tous nous coucher, prodigieusement abattus. Longtemps
mes sanglots me réveillèrent, et une fois, en ouvrant mes yeux en
sursaut, je vis ma mère assise sur mon lit. Elle se pencha vers
moi, je mis ma tête sur son épaule, et je m'endormis profondément.

Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche
d'après, ou s'il se passa plus de temps avant qu'il reparût. Je ne
prétends pas me souvenir exactement des dates. Mais il était à
l'église et il revint avec nous jusqu'à la maison. Il entra sous
prétexte de voir un beau géranium qui s'épanouissait à la fenêtre
du salon. Non qu'il me parût y faire grande attention, mais avant
de s'en aller, il demanda à ma mère de lui donner une fleur de son
géranium. Elle le pria de la choisir lui-même, mais il refusa je
ne sais pourquoi, et ma mère cueillit une branche qu'elle lui
donna. Il dit que jamais il ne s'en séparerait, et moi, je le
trouvais bien bête de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de
fleur serait tout flétri.

Peu à peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mère la
traitait toujours avec déférence, peut-être même plus que par le
passé, et nous faisions un trio d'amis, mais pourtant ce n'était
pas tout à fait comme autrefois, et nous n'étions pas si heureux.
Parfois je me figurais que Peggotty était fâchée de voir porter
successivement à ma mère toutes les jolies robes qu'elle avait
dans ses tiroirs, ou bien qu'elle lui en voulait d'aller si
souvent chez la même voisine, mais je ne pouvais pas venir à bout
de bien comprendre d'où cela venait.

Je finissais par m'accoutumer au monsieur aux grands favoris
noirs. Je ne l'aimais pas plus qu'au commencement, et j'en étais
tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j'aurais pu donner
quelques années plus tard. C'était une aversion d'enfant, purement
instinctive, et basée sur une idée générale que Peggotty et moi
nous n'avions besoin de personne pour aimer ma mère. Je n'avais
pas d'autre arrière-pensée. Je savais faire, à part moi, mes
petites réflexions, mais quant à les réunir, pour en faire un
tout, c'était au-dessus de mes forces.

J'étais dans le jardin avec ma mère, par une belle matinée
d'automne, quand M. Murdstone arriva à cheval (j'avais fini par
savoir son nom). Il s'arrêta pour dire bonjour à ma mère, et lui
dit qu'il allait à Lowestoft voir des amis qui y faisaient une
partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu'il était tout
prêt à me prendre en croupe si cela m'amusait.

Le temps était si pur et si doux, et le cheval avait l'air si
disposé à partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que
j'avais grande envie d'être de la partie. Ma mère me dit de monter
chez Peggotty pour m'habiller, tandis que M. Murdstone allait
m'attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les rênes,
et se mit à longer doucement la baie d'aubépine qui le séparait
seule de ma mère. Peggotty et moi nous les regardions par la
petite fenêtre de ma chambre; ils se penchèrent tous deux pour
examiner de plus près l'aubépine, et Peggotty passa tout d'un
coup, à cette vue, de l'humeur la plus douce à une étrange
brusquerie, si bien qu'elle me brossait les cheveux à rebours, de
toute sa force.

Nous partîmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivîmes le
sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras passé autour de
moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en général n'étais pas d'une
nature inquiète, j'avais sans cesse envie de me retourner pour le
voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne
trouve pas d'autre expression pour peindre des yeux qui n'ont pas
de profondeur où l'on puisse plonger son regard), de ces yeux qui
semblent parfois se perdre dans l'espace et vous regarder en
louchant. Souvent quand je l'observais, je rencontrais ce regard
avec terreur, et je me demandais à quoi il pouvait penser d'un air
si grave. Ses cheveux étaient encore plus noirs et plus épais que
je ne me l'étais figuré. Le bas de son visage était parfaitement
carré, et son menton tout couvert de petits points noirs après
qu'il s'était rasé chaque matin lui donnait une ressemblance
frappante avec les figures de cire qu'on avait montrées dans notre
voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint à des sourcils
très-réguliers, à un beau teint brun (au diable son souvenir et
son teint!), me disposait, malgré mes pressentiments, à le trouver
un très-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mère ne fût du
même avis.

Nous arrivâmes à un hôtel sur la plage: dans le salon se
trouvaient deux messieurs qui fumaient; ils étaient vêtus de
jaquettes peu élégantes, et s'étaient étendus tout de leur long
sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros
paquet de manteaux et une banderole pour un bateau.

Ils se dressèrent à notre arrivée sur leurs pieds, avec un sans-
façon qui me frappa, en s'écriant:

«Allons donc, Murdstone! nous vous croyions mort et enterré.

-- Pas encore! dit M. Murdstone.

-- Et qui est ce jeune homme? dit un des messieurs en s'emparant
de moi.

-- C'est Davy, répondit M. Murdstone.

-- Davy qui? demanda le monsieur, David Jones?

-- Davy Copperfield, dit M. Murdstone.

-- Comment! C'est le boulet de la séduisante mistress Copperfield,
de la jolie petite veuve?

-- Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde à ce que vous dites: on
est malin.

-- Et où est cet _on_?» demanda le monsieur en riant.

Je levai vivement la tête; j'avais envie de savoir de qui il était
question.

«Rien, c'est Brooks de Sheffield,» dit M. Murdstone.

Je fus charmé d'apprendre que ce n'était que Brooks de Sheffield;
j'avais cru d'abord que c'était de moi qu'il s'agissait.

Évidemment c'était un drôle d'individu que ce M. Brooks de
Sheffield, car, à ce nom, les deux messieurs se mirent à rire de
tout leur coeur, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d'un
moment, celui qu'il avait appelé Quinion se mit à dire:

«Et que pense Brooks de Sheffield de l'affaire en question?

-- Je ne crois pas qu'il soit encore bien au courant, dit
M. Murdstone, mais je doute qu'il approuve.»

Ici de nouveaux éclats de rire; M. Quinion annonça qu'il allait
demander une bouteille de sherry pour boire à la santé de Brooks.
On apporta le vin demandé, M. Quinion en versa un peu dans mon
verre, et m'ayant donné un biscuit, il me fit lever et proposer un
toast «À la confusion de Brooks de Sheffield!» Le toast fut reçu
avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis à
rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin
l'amusement fut grand pour tous.

Après nous être promenés sur les falaises, nous allâmes nous
asseoir sur l'herbe; on s'amusa à regarder à travers une lunette
d'approche: je ne voyais absolument rien quand on l'approchait de
mon oeil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint à
l'hôtel pour dîner. Pendant tout le temps de la promenade, les
deux amis de M. Murdstone fumèrent sans interruption. Du reste, à
en juger par l'odeur de leurs habits, il est évident qu'ils
n'avaient pas fait autre chose depuis que ces habits étaient
sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que
nous allâmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs
descendirent dans la cabine et se mirent à examiner des papiers;
je les voyais parfaitement du pont où j'étais. J'avais pour me
tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux
roux, avec un tout petit chapeau verni; sur sa jaquette rayée, il
y avait écrit «l'Alouette» en grosses lettres. Je me figurais que
c'était son nom, et qu'il le portait inscrit sur sa poitrine,
parce que, demeurant à bord d'un vaisseau, il n'avait pas de porte
cochère à son hôtel, où il pût le mettre, mais quand je l'appelai
M. l'Alouette, il me dit que c'était le nom de son bâtiment.

J'avais remarqué pendant tout le jour que M. Murdstone était plus
grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais
et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement
avec lui. Je crus voir qu'il était plus spirituel et plus réservé
qu'eux, et qu'il leur inspirait comme à moi une espèce de terreur.
Une ou deux fois je m'aperçus que M. Quinion, tout en causant, le
regardait du coin de l'oeil, comme pour s'assurer que ce qu'il
disait ne lui avait pas déplu; à un autre moment il poussa le pied
de M. Passnidge, qui était fort animé, et lui fit signe de jeter
un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus
profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas
une seule fois ce jour-là, excepté à l'occasion du toast porté à
Brooks de Sheffield. Il est vrai que c'était une plaisanterie de
son invention.

Nous revînmes de bonne heure à la maison. La soirée était
magnifique; ma mère se promena avec M. Murdstone le long de la
haie d'épines, pendant que j'allais prendre mon thé. Quand il fut
parti, ma mère me fit raconter toute notre journée, et me demanda
tout ce qu'on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu'on avait
dit sur son compte; elle se mit à rire, en répétant que ces
messieurs étaient des impertinents qui se moquaient d'elle, mais
je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors
aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de
lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield; elle me
répondit que non, mais que probablement c'était quelque fabricant
de coutellerie.

Est-il possible, au moment où le visage de ma mère paraît devant
moi, aussi distinctement que celui d'une personne que je
reconnaîtrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n'existe
plus? Je sais qu'il a changé, je sais qu'il n'est plus; mais en
parlant de sa beauté innocente et enfantine, puis-je croire
qu'elle a disparu et qu'elle n'est plus, tandis que je sens près
de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-là? Est-
il possible que ma mère ait changé, lorsque mon souvenir me la
rappelle toujours ainsi; lorsque mon coeur fidèle aux affections
de sa jeunesse, retient encore présent dans sa mémoire ce qu'il
chérissait alors.

Pendant que je parle de ma mère, je la vois belle comme elle était
le soir où nous eûmes cette conversation, lorsqu'elle vint me dire
bonsoir. Elle se mit gaiement à genoux près de mon lit, et me dit,
en appuyant son menton sur ses mains:

«Qu'est-ce qu'ils ont donc dit, Davy? répète-le moi, je ne peux
pas le croire.

-- La séduisante... commençai-je à dire.»

Ma mère mit sa main sur mes lèvres pour m'arrêter.

«Mais non, ce n'était pas séduisante, dit-elle en riant, ce ne
pouvait pas être séduisante, Davy. Je sais bien que non.

-- Mais si! la séduisante Mme Copperfield, répétai-je avec
vigueur, et aussi «la jolie.»

-- Non, non, ce n'était pas la jolie, pas la jolie, repartit ma
mère en plaçant de nouveau les doigts sur mes lèvres.

-- Oui, oui, la jolie petite veuve.

-- Quels fous! quels impertinents! cria ma mère en riant et en se
cachant le visage. Quels hommes absurdes! N'est-ce pas? mon petit
Davy?

-- Mais, maman.

-- Ne le dis pas à Peggotty; elle se fâcherait contre eux. Moi, je
suis extrêmement fâchée contre eux, mais j'aime mieux que Peggotty
ne le sache pas.»

Je promis, bien entendu. Ma mère m'embrassa encore je ne sais
combien de fois; et je dormis bientôt profondément.

Il me semble, à la distance qui m'en sépare, que ce fut le
lendemain que Peggotty me fit l'étrange et aventureuse proposition
que je vais rapporter; mais il est probable que ce fût deux mois
après.

Nous étions un soir ensemble comme par le passé (ma mère était
sortie selon sa coutume), nous étions ensemble, Peggotty et moi,
en compagnie du bas, du petit mètre, du morceau de cire, de la
boîte avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des
crocodiles, quand Peggotty après m'avoir regardé plusieurs fois,
et après avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans
toutefois prononcer un seul mot, ce qui m'aurait fort effrayé, si
je n'avais cru qu'elle bâillait tout simplement, me dit enfin d'un
ton câlin:

«Monsieur Davy, aimeriez-vous à venir avec moi passer quinze jours
chez mon frère, à Portsmouth? Cela ne vous amuserait-il pas?

-- Votre frère est-il agréable, Peggotty? demandai-je par
précaution.

-- Ah! je crois bien qu'il est agréable! s'écria Peggotty en
levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et
les vaisseaux, et les pêcheurs, et la plage, et Am, qui jouera
avec vous.»

Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons déjà vu
dans le premier chapitre, mais en supprimant l'H de son nom, elle
en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3].

Ce programme de divertissement m'enchanta, et je répondis que cela
m'amuserait parfaitement: mais qu'en dirait ma mère?

-- Eh bien! je parierais une guinée, dit Peggotty en me regardant
attentivement, qu'elle nous laissera aller. Je le lui demanderai
dès qu'elle rentrera, si vous voulez. Qu'en dites-vous?

-- Mais, qu'est-ce qu'elle fera pendant que nous serons partis?
dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour
donner plus de force à ma question. Elle ne peut pas rester toute
seule.»

Le trou que Peggotty se mit tout d'un coup à chercher dans le
talon du bas qu'elle raccommodait devait être si petit, que je
crois bien qu'il ne valait pas la peine d'être raccommodé.

«Mais, Peggotty, je vous dis qu'elle ne peut pas rester toute
seule.

-- Que le bon Dieu vous bénisse! dit enfin Peggotty en levant les
yeux sur moi: ne le savez-vous pas? Elle va passer quinze jours
chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de
monde.»

Puisqu'il en était ainsi, j'étais tout prêt à partir. J'attendais
avec la plus vive impatience que ma mère revint de chez mistress
Grayper (car elle était chez elle ce soir-là) pour voir si on nous
permettrait de mettre à exécution ce beau projet. Ma mère fut
beaucoup moins surprise que je ne m'y attendais, et donna
immédiatement son consentement; tout fut arrangé le soir même, et
on convint de ce qu'on payerait pendant ma visite pour mon
logement et ma nourriture.

Le jour de notre départ arriva bientôt. On l'avait choisi si
rapproché qu'il arriva bientôt, même pour moi qui attendais ce
moment avec une impatience fébrile, et qui redoutais presque de
voir un tremblement de terre, une éruption de volcan, ou quelque
autre grande convulsion de la nature, venir à la traverse de notre
excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d'un
voiturier qui partait le matin après déjeuner. J'aurais donné je
ne sais quoi pour qu'on me permît de m'habiller la veille au soir
et de me coucher tout botté.

Je ne songe pas sans une profonde émotion, bien que j'en parle
d'un ton léger, à la joie que j'éprouvais en quittant la maison où
j'avais été si heureux: je ne soupçonnais guère tout ce que
j'allais quitter pour toujours.

J'aime à me rappeler que lorsque la carriole était devant la
porte, et que ma mère m'embrassait, je me mis à pleurer en
songeant, avec une tendresse reconnaissante, à elle et à ce lieu
que je n'avais encore jamais quitté. J'aime à me rappeler que ma
mère pleurait aussi, et que je sentais son coeur battre contre le
mien.

J'aime à me rappeler qu'au moment où le voiturier se mettait en
marche, ma mère courut à la grille et lui cria de s'arrêter, parce
qu'elle voulait m'embrasser encore une fois. J'aime à songer à la
profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses
bras.

Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s'approcha
d'elle, et il me sembla qu'il lui reprochait d'être trop émue. Je
le regardais à travers les barreaux de la carriole, tout en me
demandant de quoi il se mêlait. Peggotty qui se retournait aussi
de l'autre côté, avait l'air fort peu satisfait, ce que je vis
bien quand elle regarda de mon côté.

Pour moi, je restai longtemps occupé à contempler Peggotty, tout
en rêvant à une supposition que je venais de faire: si Peggotty
avait l'intention de me perdre comme le petit Poucet dans les
contes de fées, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin à
l'aide des boutons et des agrafes qu'elle laisserait tomber en
route?



CHAPITRE III.

Un changement.


Le cheval du voiturier était bien la plus paresseuse bête qu'on
puisse imaginer (du moins je l'espère); il cheminait lentement, la
tête pendante, comme s'il se plaisait à faire attendre les
pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je
m'imaginais même parfois qu'il éclatait de rire à cette pensée,
mais le voiturier m'assura que c'était un accès de toux, parce
qu'il était enrhumé.

Le voiturier avait, lui aussi, l'habitude de se tenir la tête
pendante, le corps penché en avant tandis qu'il conduisait, en
dormant à moitié, les bras étendus sur ses genoux. Je dis tandis
qu'il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien
pu aller à Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout
seul; et quant à la conversation, l'homme n'en avait pas d'autre
que de siffler.

Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait
bien pu durer jusqu'à Londres, si nous y avions été par le même
moyen de transport. Nous mangions et nous dormions
alternativement. Peggotty s'endormait régulièrement le menton
appuyé sur l'anse de son panier, et jamais, si je ne l'avais pas
entendu de mes deux oreilles, on ne m'aurait fait croire qu'une
faible femme pût ronfler avec tant d'énergie.

Nous fîmes tant de détours par une foule de petits chemins, et
nous passâmes tant de temps à une auberge où il fallait déposer un
bois de lit, et dans bien d'autres endroits encore, que j'étais
très-fatigué et bien content d'arriver enfin à Yarmouth, que je
trouvai bien spongieux et bien imbibé en jetant les yeux sur la
grande étendue d'eau qu'on voyait le long de la rivière; je ne
pouvais pas non plus m'empêcher d'être surpris qu'il y eût une
partie du monde si plate, quand mon livre de géographie disait que
la terre était ronde. Mais je réfléchis que Yarmouth était
probablement situé à un des pôles, ce qui expliquait tout.

À mesure que nous approchions, je voyais l'horizon s'étendre comme
une ligne droite sous le ciel: je dis à Peggotty qu'une petite
colline par-ci par-là ferait beaucoup mieux, et que, si la terre
était un peu plus séparée de la mer, et que la ville ne fût pas
ainsi trempée dans la marée montante, comme une rôtie dans de
l'eau panée, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me répondit,
avec plus d'autorité qu'à l'ordinaire, qu'il fallait prendre les
choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle était fière
d'appartenir à ce qu'on appelle les _Harengs de Yarmouth_.

Quand nous fûmes au milieu de la rue (qui me parut fort étrange)
et que je sentis l'odeur du poisson, de la poix, de l'étoupe et du
goudron; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les
charrettes qui dansaient sur les pavés, je compris que j'avais été
injuste envers une ville si commerçante; je l'avouai à Peggotty
qui écoutait avec une grande complaisance mes expressions de
ravissement et qui me dit qu'il était bien reconnu (je suppose que
c'était une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune
d'être des harengs de naissance) qu'à tout prendre, Yarmouth était
la plus belle ville de l'univers.

«Voilà mon Am, s'écria Peggotty; comme il est grandi! c'est à ne
pas le reconnaître.»

En effet, il nous attendait à la porte de l'auberge; il me demanda
comment je me portais, comme à une vieille connaissance. Au
premier abord; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi
bien qu'il paraissait me connaître, attendu qu'il n'était jamais
venu à la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui
naturellement lui donnait de l'avantage sur moi. Mais notre
intimité fit de rapides progrès quand il me prit sur son dos pour
m'emporter chez lui. C'était un grand garçon de six pieds de haut,
fort et gros en proportion, aux épaules rondes et robustes; mais
son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds
tout frisés lui donnaient l'air d'un mouton. Il avait une jaquette
de toile à voiles, et un pantalon si roide qu'il se serait tenu
tout aussi droit quand même il n'y aurait pas eu de jambes dedans.
Quant à sa coiffure, on ne peut pas dire qu'il portât un chapeau,
c'était plutôt un toit de goudron sur un vieux bâtiment.

Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite
caisse à nous: Peggotty en portait une autre. Nous traversions des
sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de
sable; nous passions à côté de fabriques de gaz, de corderies, de
chantiers de construction, de chantiers de démolition, de
chantiers de calfatage, d'ateliers de gréement, de forges en
mouvement, et d'une foule d'établissements pareils; enfin nous
arrivâmes en face de la grande étendue grise que j'avais déjà vue
de loin; Ham me dit:

«Voilà notre maison, monsieur Davy.»

Je regardai de tous côtés, aussi loin que mes yeux pouvaient voir
dans ce désert, sur la mer, sur la rivière, mais sans découvrir la
moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre
espèce de vieux bateau près de là, échoué sur le sable; un tuyau
de tôle, qui remplaçait la cheminée, fumait tout tranquillement,
mais je n'apercevais rien autre chose qui eût l'air d'une
habitation.

«Ce n'est pas ça? dis-je, cette chose qui ressemble à un bateau?

-- C'est ça, monsieur Davy,» répliqua Ham.

Si c'eût été le palais d'Aladin, l'oeuf de roc et tout ça, je
crois que je n'aurais pas été plus charmé de l'idée romanesque d'y
demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite
porte; il y avait un plafond et des petites fenêtres; mais ce qui
en faisait le mérite, c'est que c'était un vrai bateau qui avait
certainement vogué sur la mer des centaines de fois; un bateau qui
n'avait jamais été destiné à servir de maison sur la terre ferme.
C'est là ce qui en faisait le charme à mes yeux. S'il avait jamais
été destiné à servir de maison, je l'aurais peut-être trouvé petit
pour une maison, ou incommode, ou trop isolé; mais du moment que
cela n'avait pas été construit dans ce but, c'était une ravissante
demeure.

À l'intérieur elle était parfaitement propre, et aussi bien
arrangée que possible. Il y avait une table, une horloge de
Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau où
l'on voyait une dame armée d'un parasol, se promenant avec un
enfant à l'air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait
le plateau et l'empêchait de glisser: s'il était tombé, le plateau
aurait écrasé dans sa chute une quantité de tasses, de soucoupes
et une théière qui étaient rangées autour du livre. Sur les murs,
il y avait quelques gravures coloriées, encadrées et sous verre,
qui représentaient des sujets de l'Écriture. Toutes les fois qu'il
m'est arrivé depuis d'en voir de semblables entre les mains de
marchands ambulants, j'ai revu immédiatement apparaître devant moi
tout l'intérieur de la maison du frère de Peggotty. Les plus
remarquables de ces tableaux, c'étaient Abraham en rouge qui
allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu
d'une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la cheminée
on voyait une peinture du lougre _la Sarah-Jane_, construit à
Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y était
adaptée; c'était une oeuvre d'art, un chef-d'oeuvre de menuiserie
que je considérais comme l'un des biens les plus précieux que ce
monde pût offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands
crochets dont je ne comprenais pas bien encore l'usage, des
coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de
chaises.

Dès que j'eus franchi le sol, je vis tout cela d'un clin-d'oeil
(on n'a pas oublié que j'étais un enfant observateur). Puis
Peggotty ouvrit une petite porte et me montra une chambre à
coucher. C'était la chambre la plus complète et la plus charmante
qu'on pût inventer, dans la poupe du vaisseau, avec une petite
fenêtre par laquelle passait autrefois le gouvernail; un petit
miroir placé juste à ma hauteur, avec un cadre en coquilles
d'huîtres; un petit lit, juste assez grand pour s'y fourrer, et
sur la table un bouquet d'herbes marines dans une cruche bleue.
Les murs étaient d'une blancheur éclatante, et le couvre-pieds
avait des nuances si vives que cela me faisait mal aux yeux. Ce
que je remarquai surtout dans cette délicieuse maison, c'est
l'odeur du poisson; elle était si pénétrante, que quand je tirai
mon mouchoir de poche, on aurait dit, à l'odeur, qu'il avait servi
à envelopper un homard. Lorsque je confiai cette découverte à
Peggotty, elle m'apprit que son frère faisait le commerce des
homards, des crabes et des écrevisses; je trouvai ensuite un tas
de ces animaux, étrangement entortillés les uns dans les autres et
toujours occupés à pincer tout ce qu'ils trouvaient au fond d'un
petit réservoir en bois, où on mettait aussi les pots et les
bouilloires.

Nous fûmes reçus par une femme très-polie qui portait un tablier
blanc, et que j'avais vue nous faire la révérence à une demi-lieue
de distance, quand j'arrivais sur le dos de Ham. Elle avait près
d'elle une ravissante petite fille (du moins c'était mon avis),
avec un collier de perles bleues; elle ne voulut jamais me laisser
l'embrasser, et alla se cacher quand je lui en fis la proposition.
Nous finissions de dîner de la façon la plus somptueuse, avec des
poules d'eau bouillies, du beurre fondu, des pommes de terre, et
une côtelette à mon usage, lorsque nous vîmes arriver un homme aux
longs cheveux qui avait l'air très-bon enfant. Comme il appelait
Peggotty «ma mignonne,» et qu'il lui donna un gros baiser sur la
joue, je n'eus aucun doute (vu la retenue habituelle de Peggotty)
que ce ne fût son frère; en effet, c'était lui, et on me le
présenta bientôt comme M. Peggotty, le maître de céans.

«Je suis bien aise de vous voir, monsieur? dit M. Peggotty. Nous
sommes de braves gens, monsieur, un peu rudes, mais tout à votre
service.»

Je le remerciai, et je lui répondis que j'étais bien sûr d'être
heureux dans un aussi charmant endroit.

«Comment va votre maman, monsieur? dit M. Peggotty. L'avez-vous
laissée en bonne santé?»

Je répondis à M. Peggotty qu'elle était en aussi bonne santé que
je pouvais le souhaiter, et qu'elle lui envoyait ses compliments,
ce qui était de ma part une fiction polie.

«Je lui suis bien obligé,» dit M. Peggotty. «Eh bien, monsieur, si
vous pouvez vous accommoder de nous, pendant quinze jours, dit-il,
en se tournant vers sa soeur, et Ham, et la petite Émilie, nous
serons fiers de votre compagnie.»

Après m'avoir fait les honneurs de sa maison de la façon la plus
hospitalière, M. Peggotty alla se débarbouiller avec de l'eau
chaude, tout en observant que «l'eau froide ne suffisait pas pour
lui nettoyer la figure.» Il revint bientôt, ayant beaucoup gagné à
cette toilette, mais si rouge que je ne pus m'empêcher de penser
que sa figure avait cela de commun avec les homards, les crabes et
les écrevisses, qu'elle entrait dans l'eau chaude toute noire, et
qu'elle en ressortait toute rouge.

Quand nous eûmes pris le thé, on ferma la porte et on s'établit
bien confortablement (les nuits étaient déjà froides et
brumeuses), cela me parut la plus délicieuse retraite que pût
concevoir l'imagination des hommes. Entendre le vent souffler sur
la mer, savoir que le brouillard envahissait toute cette plaine
désolée qui nous entourait, et se sentir près du feu, dans une
maison absolument isolée, qui était un bateau, cela avait quelque
chose de féerique. La petite Émilie avait surmonté sa timidité,
elle était assise à côté de moi sur le coffre le moins élevé; il y
avait là tout juste de la place pour nous deux au coin de la
cheminée; mistress Peggotty avec son tablier blanc, tricotait au
coin opposé; Peggotty tirait l'aiguille, avec sa boîte au
couvercle de saint Paul et le petit bout de cire qui semblaient
n'avoir jamais connu d'autre domicile. Ham qui m'avait donné ma
première leçon du jeu de bataille, cherchait à se rappeler comment
on disait la bonne aventure, et laissait sur chaque carte qu'il
retournait la marque de son pouce. M. Peggotty fumait sa pipe. Je
sentis que c'était un moment propre à la conversation et à
l'intimité.

«M. Peggotty! lui dis-je.

-- Monsieur, dit-il.

-- Est-ce que vous avez donné à votre fils le nom de Ham, parce
que vous vivez dans une espèce d'arche?»

M. Peggotty sembla trouver que c'était une idée très-profonde,
mais il répondit:

«Non, monsieur, je ne lui ai jamais donné de nom.

-- Qui lui a donc donné ce nom? dis-je en posant à M. Peggotty la
seconde question du catéchisme.

-- Mais, monsieur, c'est son père qui le lui a donné, dit
M. Peggotty.

-- Je croyais que vous étiez son père.

-- C'était mon frère Joe qui était son père, dit M. Peggotty.

-- Il est mort, M. Peggotty? demandai-je après un moment de
silence respectueux.

-- Noyé, dit M. Peggotty.»

J'étais très-étonné que M. Peggotty ne fût pas le père de Ham, et
je me demandais si je ne me trompais pas aussi sur sa parenté avec
les autres personnes présentes. J'avais si grande envie de le
savoir, que je me déterminai à le demander à M. Peggotty.

«Et la petite Émilie, dis-je, en la regardant. C'est votre fille,
n'est-ce pas, monsieur Peggotty?

-- Non, monsieur. C'était mon beau-frère, Tom, qui était son
père.»

Je ne pus m'empêcher de lui dire après un autre silence plein de
respect: «Il est mort, M. Peggotty?

-- Noyé,» dit M. Peggotty.

Je sentais combien il était difficile de continuer sur ce sujet,
mais je ne savais pas encore tout, et je voulais tout savoir.
J'ajoutai donc:

«Vous avez des enfants, monsieur Peggotty.

-- Non, monsieur, répondit-il en riant. Je suis célibataire.

-- Célibataire! dis-je avec étonnement. Mais alors, qu'est-ce que
c'est que ça, monsieur Peggotty?» Et je lui montrai la personne au
tablier blanc qui tricotait.

«C'est mistress Gummidge, dit M. Peggotty.

-- Gummidge, monsieur Peggotty?»

Mais ici Peggotty, je veux dire ma Peggotty à moi, me fit des
signes tellement expressifs pour me dire de ne plus faire de
questions qu'il ne me resta plus qu'à m'asseoir et à regarder
toute la compagnie qui garda le silence, jusqu'au moment où on
alla se coucher. Alors, dans le secret de ma petite cabine,
Peggotty m'informa que Ham et Émilie étaient un neveu et une nièce
de mon hôte qu'il avait adoptés dans leur enfance à différentes
époques, lorsque la mort de leurs parents les avait laissés sans
ressources, et que mistress Gummidge était la veuve d'un marin,
son associé dans l'exploitation d'une barque, qui était mort très-
pauvre. Mon frère n'est lui-même qu'un pauvre homme, disait
Peggotty, mais c'est de l'or en barre, franc comme l'acier, (je
cite ses comparaisons). Le seul sujet, à ce qu'elle m'apprit, qui
fit sortir son frère de son caractère ou qui le portât à jurer,
c'était lorsqu'on parlait de sa générosité. Pour peu qu'on y fit
allusion, il donnait sur la table un violent coup de poing de sa
main droite (si bien qu'un jour il en fendit la table en deux) et
il jura qu'il ficherait le camp et s'en irait au diable, si jamais
on lui parlait de ça. J'eus beau faire des questions, personne
n'avait la moindre explication grammaticale à me donner de
l'étymologie de cette terrible locution: «ficher un camp.» Mais
tous s'accordaient à la regarder comme une imprécation des plus
solennelles.

Je sentais profondément toute la bonté de mon hôte, et j'avais
l'âme très-satisfaite sans compter que je tombais de sommeil, tout
en prêtant l'oreille au bruit que faisaient les femmes en allant
se coucher dans un petit lit comme le mien, placé à l'autre
extrémité du bateau, tandis que M. Peggotty et Ham suspendaient
deux hamacs aux crochets que j'avais remarqués au plafond. Le
sommeil s'emparait de moi, mais je me sentais pourtant saisi d'une
crainte vague, en songeant à la grande profondeur sombre qui
m'entourait, en entendant le vent gémir sur les vagues, et les
soulever tout à coup. Mais je me dis qu'après tout j'étais dans un
bateau, et que s'il arrivait quelque chose, M. Peggotty était là
pour venir à notre aide.

Cependant il ne m'arriva pas d'autre mal, que de m'éveiller
tranquillement, le lendemain. Dès que le soleil brilla sur le
cadre en coquilles d'huîtres qui entourait mon miroir, je sautai
hors de mon lit, et je courus sur la plage avec la petite Émilie
pour ramasser des coquillages.

«Vous êtes un vrai petit marin, je pense? dis-je à Émilie. Non que
j'eusse jamais rien pensé de pareil, mais je trouvai qu'il était
du devoir de la galanterie de lui dire quelque chose, et je voyais
en ce moment dans les yeux brillants d'Émilie, se réfléchir une
petite voile si étincelante, que cela m'inspira cette réflexion.

-- Non, dit Émilie, en hochant la tête, j'ai peur de la mer.

-- Peur! répétai-je avec un petit air fanfaron, tout en regardant
en face le grand Océan. Moi je n'ai pas peur!

-- Ah! la mer est si cruelle; dit Émilie. Je l'ai vue bien cruelle
pour quelques-uns de nos hommes. Je l'ai vue mettre en pièces un
bateau aussi grand que notre maison.

-- J'espère que ce n'était pas la barque où...

-- Où mon père a été noyé? dit Émilie. Non ce n'était pas celle-
là: je ne l'ai jamais vue, celle-là.

-- Et lui, l'avez-vous connu? demandai-je.»

La petite Émilie secoua la tête. «Pas que je me souvienne?»

Quelle coïncidence! Je lui expliquai immédiatement comment je
n'avais jamais vu mon père; et comment ma mère et moi nous vivions
toujours ensemble parfaitement heureux, ce que nous comptions
faire éternellement; et comment le tombeau de mon père était dans
le cimetière près de notre maison, à l'ombre d'un arbre sous
lequel j'avais souvent été me promener le matin pour entendre
chanter les petits oiseaux. Mais il y avait quelques différences
entre Émilie et moi, bien que nous fussions tous deux orphelins.
Elle avait perdu sa mère avant son père, et personne ne savait où
était le tombeau de son père; on savait seulement qu'il reposait
quelque part dans la mer profonde.

«Et puis, dit Émilie, tout en cherchant des coquillages et des
cailloux, votre père était un monsieur, et votre mère est une
dame; et moi, mon père était un pêcheur, ma mère était fille de
pêcheur, et mon oncle Dan est un pêcheur.

-- Dan est monsieur Peggotty, n'est-ce pas? dis-je.

-- Mon oncle Dan là-bas, répondit Émilie, tout en m'indiquant le
bateau.

-- Oui c'est de lui que je parle. Il doit être très-bon, n'est-ce
pas?

-- Bon? dit Émilie. Si j'étais une dame, je lui donnerais un habit
bleu de ciel avec des boutons de diamant, un pantalon de nankin,
un gilet de velours rouge, un chapeau à trois cornes, une grosse
montre d'or, une pipe en argent, et un coffre tout plein
d'argent.»

Je dis que je ne doutais pas que M. Peggotty ne méritât tous ces
trésors. Je dois avouer que j'avais quelque peine à me le
représenter parfaitement à son aise dans l'accoutrement que rêvait
pour lui sa petite nièce, exaltée par sa reconnaissance, et que
j'avais en particulier des doutes sur l'utilité du chapeau à trois
cornes; mais je gardai ces réflexions pour moi.

La petite Émilie levait les yeux tout en énumérant ces divers
articles, comme si elle contemplait une glorieuse vision. Nous
nous remîmes à chercher des pierres et des coquillages.

«Vous aimeriez à être une dame?» lui dis-je.

Émilie me regarda, et se mit à rire en me disant oui.

«Je l'aimerais beaucoup. Alors nous serions tous des messieurs et
des dames. Moi, et mon oncle, et Ham, et mistress Gummidge. Alors
nous ne nous inquiéterions pas du mauvais temps. Pas pour nous, du
moins. Cela nous ferait seulement de la peine pour les pauvres
pêcheurs, et nous leur donnerions de l'argent quand il leur
arriverait quelque malheur.»

Cela me parut un tableau très-satisfaisant et par conséquent
extrêmement naturel. J'exprimai le plaisir que j'avais à y songer,
et la petite Émilie se sentit le courage de me dire, bien
timidement:

«N'avez-vous pas peur de la mer, maintenant?»

La mer était assez calme pour me rassurer, mais je suis bien sûr
que si une vague d'une dimension suffisante s'était avancée vers
moi, j'aurais immédiatement pris la fuite, poursuivi par le
souvenir de tous ses parents noyés. Cependant je répondis: «Non,»
et j'ajoutai: «Mais ni vous non plus, bien que vous prétendiez
avoir peur,» car elle marchait beaucoup trop près du bord d'une
vieille jetée en bois sur laquelle nous nous étions aventurés, et
j'avais vraiment peur qu'elle ne tombât.

«Oh! ce n'est pas de cela que j'ai peur, dit la petite Émilie,
mais c'est quand la mer gronde, que ça me réveille, et que je
tremble en pensant à l'oncle Dan et à Ham; il me semble que je les
entends crier au secours. Voilà pourquoi j'aimerais tant à être
une dame. Mais ici je n'ai pas peur. Pas du tout. Regardez-moi!»

Elle s'élança, et se mit à courir le long d'une grosse poutre qui
partait de l'endroit où nous étions et dominait la mer d'assez
haut, sans la moindre barrière. Cet incident se grava tellement
dans ma mémoire, que, si j'étais peintre, je pourrais encore
aujourd'hui le reproduire exactement: je pourrais montrer la
petite Émilie s'avançant à la mort (je le croyais alors), les yeux
fixés au loin sur la mer, avec une expression que je n'ai jamais
oubliée.

Elle revint bientôt près de moi, agile, hardie et voltigeante, et
je ris de mes craintes, aussi bien que du cri que j'avais poussé,
cri inutile en tout cas, puisqu'il n'y avait personne près de là.
Mais depuis, je me suis souvent demandé s'il n'était pas possible
(il y a tant de choses que nous ne savons pas), que, dans cette
témérité subite de l'enfant, et dans son regard de défi jeté aux
vagues lointaines, il y eût comme un instinct de pitié filiale qui
lui faisait trouver du plaisir à se sentir aussi en danger, à
revendiquer sa part du trépas subi par son père, un souhait vague
et rapide d'aller ce jour-là le rejoindre dans la mort. Depuis ce
temps-là il m'est arrivé de me demander à moi-même: «Je suppose
que ce fût là une révélation soudaine de la vie qu'elle allait
avoir à traverser, et que, dans mon âme d'enfant, j'eusse été
capable de la comprendre; je suppose que sa vie eût dépendu de
moi, d'un mouvement de ma main, aurais-je bien fait de la lui
tendre pour la sauver de sa chute? Il m'est arrivé, (je ne dis pas
que cette réflexion ait duré longtemps), de me demander s'il
n'aurait pas alors mieux valu pour la petite Émilie que les eaux
se refermassent sur elle, ce matin-là, devant moi, et de me
répondre oui, cela aurait mieux valu.» Mais n'anticipons pas: il
sera toujours temps d'en parler. N'importe, puisque c'est dit, je
le laisse.

Nous errâmes longtemps ensemble, tout en nous remplissant les
poches d'un tas de choses que nous trouvions très-curieuses;
ensuite nous remîmes soigneusement dans l'eau des étoiles de mer.
Je ne connais pas assez les habitudes de cette race d'êtres pour
être bien sûr qu'ils nous aient été reconnaissants de cette
attention. Puis enfin nous reprîmes le chemin de la demeure de
M. Peggotty. Nous nous arrêtâmes près du réservoir aux homards
pour échanger un innocent baiser, et nous rentrâmes pour déjeuner,
tout rouges de santé et de plaisir.

«Comme deux jeunes grives,» dit M. Peggotty. Ce que je pris pour
un compliment.

Il va sans dire que j'étais amoureux de la petite Émilie.
Certainement j'aimais cette enfant, avec toute la sincérité et
toute la tendresse qu'on peut éprouver plus tard dans la vie; je
l'aimais avec plus de pureté et de désintéressement qu'il n'y en a
dans l'amour de la jeunesse, quelque grand et quelque élevé qu'il
soit. Mon imagination créait autour de cette petite créature aux
yeux bleus quelque chose d'idéal qui faisait d'elle un vrai petit
ange. Si par une matinée au ciel d'azur, je l'avais vue déployer
ses ailes et s'envoler en ma présence, je crois que j'aurais
regardé cela comme un événement auquel je devais m'attendre.

Nous nous promenions pendant des heures entières en nous donnant
la main près de cette plaine monotone de Yarmouth. Les jours
s'écoulaient gaiement pour nous, comme si le temps n'avait pas
lui-même grandi, et qu'il fût encore un enfant, toujours prêt à
jouer comme nous. Je disais à Émilie que je l'adorais, et que si
elle ne m'aimait pas, il ne me restait plus qu'à me passer une
épée à travers le corps. Elle me répondait qu'elle m'adorait, elle
aussi, et je suis sûr que c'était vrai.

Quant à songer à l'inégalité de nos conditions, à notre jeunesse,
ou à tout autre obstacle, la petite Émilie et moi nous ne prenions
pas cette peine, nous ne songions pas à l'avenir. Nous ne nous
inquiétions pas plus de ce que nous ferions plus tard que de ce
que nous avions fait autrefois. En attendant nous faisions
l'admiration de mistress Gummidge et de Peggotty, qui murmuraient
souvent le soir, lorsque nous étions tendrement assis à côté l'un
de l'autre, sur notre petit coffre. «Seigneur Dieu, n'est-ce pas
charmant?» M. Peggotty nous souriait tout en fumant sa pipe, et
Ham faisait pendant des heures entières des grimaces de
satisfaction. Je suppose que nous les amusions à peu près comme
aurait pu le faire un joli joujou, ou un modèle en miniature du
Colysée.

Je découvris bientôt que mistress Gummidge n'était pas toujours
aussi aimable qu'on aurait pu s'y attendre, vu les termes dans
lesquels elle se trouvait vis-à-vis de M. Peggotty. Mistress
Gummidge était naturellement assez grognon, et elle se plaignait
plus qu'il ne fallait pour que cela fût agréable dans une si
petite colonie. J'en étais très-fâché pour elle, mais souvent je
me disais qu'on serait bien mieux à son aise si mistress Gummidge
avait une chambre commode, où elle pût se retirer jusqu'à ce
qu'elle eût repris un peu sa bonne humeur.

M. Peggotty allait parfois à un cabaret appelé _Le bon Vivant_. Je
découvris cela un soir, deux ou trois jours après notre arrivée,
en voyant mistress Gummidge lever sans cesse les yeux sur
l'horloge hollandaise, entre huit et neuf heures, tout en répétant
qu'il était au cabaret, et que, bien mieux, elle s'était doutée
dès le matin qu'il ne manquerait pas d'y aller.

Pendant toute la matinée, mistress Gummidge avait été extrêmement
abattue, et dans l'après-midi elle avait fondu en larmes, parce
que le feu s'était mis à fumer. «Je suis une pauvre créature
perdue sans ressource,» s'écria mistress Gummidge, en voyant ce
désagrément, tout me contrarie.

«Oh! ce sera bientôt passé,» dit Peggotty (c'est de notre Peggotty
que je parle), et puis, voyez-vous, c'est aussi désagréable pour
nous que pour vous.

-- Oui, mais moi, je le sens davantage,» dit mistress Gummidge.

C'était par un jour très-froid, le vent était perçant. Mistress
Gummidge était, à ce qu'il me semblait, très-bien établie dans le
coin le plus chaud de la chambre, elle avait la meilleure chaise,
mais ce jour-là rien ne lui convenait. Elle se plaignait
constamment du froid, qui lui causait une douleur dans le dos:
elle appelait cela des _fourmillements_. Enfin elle se mit à
pleurer et à répéter qu'elle n'était qu'une pauvre créature
abandonnée, et que tout tournait contre elle.

«Il fait certainement très-froid, dit Peggotty. Nous le sentons
bien tous, comme vous.

-- Oui, mais moi, je le sens plus que d'autres,» dit Mistress
Gummidge.

Et de même à dîner, mistress Gummidge était toujours servie
immédiatement après moi, à qui on donnait la préférence comme à un
personnage de distinction. Le poisson était mince et maigre, et
les pommes de terre étaient légèrement brûlées. Nous avouâmes tous
que c'était pour nous un petit désappointement, mais mistress
Gummidge fondit en larmes et déclara avec une grande amertume
qu'elle le sentait plus qu'aucun de nous.

Quand M. Peggotty rentra, vers neuf heures, l'infortunée mistress
Gummidge tricotait dans son coin de l'air le plus misérable.
Peggotty travaillait gaiement. Ham raccommodait une paire de
grandes bottes. Moi, je lisais tout haut, la petite Émilie à côté
de moi. Mistress Gummidge avait poussé un soupir de désolation, et
n'avait pas, depuis le thé, levé une seule fois les yeux sur nous.

«Eh bien, les amis, dit M. Peggotty en prenant une chaise, comment
ça va-t-il?»

Nous lui adressâmes tous un mot de bienvenue, excepté mistress
Gummidge qui hocha tristement la tête sur son tricot.

«Qu'est-ce qui ne va pas? dit M. Peggotty tout en frappant des
mains. Courage, vieille mère» (M. Peggotty voulait dire, vieille
fille).

Mistress Gummidge n'avait pas la force de reprendre courage. Elle
tira un vieux mouchoir de soie noire et s'essuya les yeux, mais au
lieu de le remettre dans sa poche, elle le garda à la main,
s'essuya de nouveau les yeux et le garda encore, tout prêt pour
une autre occasion.

«Qu'est-ce qui cloche, ma bonne femme? dit M. Peggotty.

-- Rien, répondit mistress Gummidge. Vous revenez du _Bon vivant_,
Dan?

-- Mais oui, j'ai fait ce soir une petite visite au _Bon vivant_,
dit M. Peggotty.

-- Je suis fâchée que ce soit moi qui vous force à aller là, dit
mistress Gummidge.

-- Me forcer! mais je n'ai pas besoin qu'on m'y force, repartit
M. Peggotty avec le rire le plus franc; je n'y suis que trop
disposé.

-- Très-disposé, dit mistress Gummidge en secouant la tête et en
s'essuyant les yeux. Oui, oui, très-disposé; je suis fâchée que ce
soit à cause de moi que vous y soyez si disposé.

-- À cause de vous? Ce n'est pas à cause de vous! dit M. Peggotty.
N'allez pas croire ça.

-- Si, si, s'écria mistress Gummidge, je sais que je suis... je
sais que je suis une pauvre créature perdue sans ressources, que
non-seulement tout me contrarie, mais que je contrarie tout le
monde. Oui, oui, je sens plus que d'autres et je le montre
davantage. C'est mon malheur.»

Je ne pouvais m'empêcher, tout en écoutant ce discours, de me dire
que son malheur se faisait bien sentir aussi à quelques autres
membres de la famille. Mais M. Peggotty se garda bien de faire
cette réflexion, et se borna à prier mistress Gummidge de
reprendre courage.

«J'aimerais mieux être je ne sais pas quoi, dit mistress Gummidge.
Certainement je me connais bien: ce sont mes peines qui m'ont
aigrie. Je les sens toujours, et alors elles me contrarient. Je
voudrais ne pas les sentir, mais je les sens. Je voudrais avoir le
coeur plus dur, mais je ne l'ai pas. Je rends cette maison
misérable, je ne m'en étonne pas. Je n'ai fait que tourmenter
votre soeur tout le jour et M. Davy aussi.»

Ici l'attendrissement me gagna et je m'écriai dans mon trouble:

«Non, mistress Gummidge, vous ne m'avez pas tourmenté.

-- Je sais bien que c'est mal à moi, dit mistress Gummidge. C'est
mal reconnaître tout ce qu'on a fait pour moi. Je ferais mieux
d'aller mourir à l'hospice. Je suis une pauvre créature perdue
sans ressources, et il vaut mieux que je ne reste pas ici à faire
aller tout de travers. Si les choses vont tout de travers avec moi
et que j'aille moi-même tout de travers, il vaut mieux que j'aille
tout de travers dans l'hospice de la paroisse. Dan, laissez-moi y
aller mourir, pour vous débarrasser de moi!»

À ces mots mistress Gummidge se retira, et alla se coucher. Quand
elle fut partie, M. Peggotty, qui jusque-là lui avait manifesté la
plus profonde sympathie, se tourna vers nous, le visage encore
tout empreint de ce sentiment, et nous dit à voix basse:

«Elle a pensé à l'ancien.»

Je ne comprenais pas bien sur quel ancien on supposait qu'avait pu
méditer mistress Gummidge, mais Peggotty m'expliqua, tout en
m'aidant à me coucher, que c'était feu M. Gummidge, et que son
frère avait toujours cette explication toute prête dans de telles
occasions, explication qui lui causait alors une grande émotion.
Je l'entendis répéter à Ham, plusieurs fois, du hamac où il était
couché:

«Pauvre femme! c'est qu'elle pensait à l'ancien!»

Et toutes les fois que, durant mon séjour, mistress Gummidge se
laissa aller à sa mélancolie (ce qui arriva assez fréquemment) il
répéta la même chose pour excuser son abattement, et toujours avec
la plus tendre commisération.

Quinze jours se passèrent ainsi, sans autre variété que le
changement des marées qui faisait sortir ou rentrer M. Peggotty à
d'autres heures, et qui apportait aussi quelque variété dans les
occupations de Ham. Quand ce dernier n'avait rien à faire, il se
promenait quelquefois avec nous pour nous montrer les vaisseaux et
les barques. Une ou deux fois, il nous fit faire une excursion en
bateau. Je ne sais pourquoi il y a des impressions qui s'associent
plus particulièrement à un lieu qu'à un autre, mais je crois que
c'est comme cela pour beaucoup de personnes, surtout pour les
souvenirs de leur enfance; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne
puis jamais lire ou entendre prononcer le nom de Yarmouth sans me
rappeler un certain dimanche matin où nous étions sur la plage:
les cloches appelaient les fidèles à l'église: La tête de la
petite Émilie reposait sur mon épaule: Ham jetait nonchalamment
des cailloux dans la mer, et le soleil, dissipant au loin un épais
brouillard, nous faisait entrevoir les vaisseaux à l'horizon.

Enfin le jour de la séparation arriva. Je me sentais le courage de
quitter M. Peggotty et mistress Gummidge, mais mon coeur se
brisait à la pensée de dire adieu à la petite Émilie. Nous
allâmes, en nous donnant le bras, jusqu'à l'auberge où le
voiturier descendait, et en chemin je promis de lui écrire (je
tins plus tard ma promesse, en lui envoyant une page de caractères
plus gros que ceux des affiches ou des annonces des appartements à
louer). Au moment de nous quitter, notre émotion fut terrible, et
s'il m'est jamais arrivé dans ma vie de sentir se faire dans mon
coeur un vide immense, c'est ce jour-là.

Pendant tout le temps de ma visite, j'avais été assez ingrat pour
la maison paternelle; je n'y avais que peu ou point pensé; mais à
peine eus-je repris le chemin de ma demeure, que ma conscience
enfantine m'en montra le chemin d'un air de reproche, et plus je
me sentis désolé, plus je compris que c'était là mon refuge, et
que ma mère était mon amie et ma consolation.

À mesure que nous avancions, ce sentiment s'emparait de moi
davantage. Aussi, en reconnaissant sur la route tout ce qui
m'était familier et cher, je me sentais transporté du désir
d'arriver près de ma mère et de me jeter dans ses bras. Mais
Peggotty, au lieu de partager mes transports, cherchait à les
calmer (bien que très-tendrement) et elle avait l'air tout
embarrassé et mal à son aise.

Blunderstone la Rookery devait cependant, en dépit des efforts de
Peggotty, apparaître devant moi, lorsque cela plairait au cheval
du voiturier. Je le vis enfin, comme je me le rappelle bien
encore, par cette froide matinée, sous un ciel gris qui annonçait
la pluie!

La porte s'ouvrit; moitié riant, moitié pleurant, dans une douce
agitation, je levai les yeux pour voir ma mère. Ce n'était pas
elle, mais une servante inconnue.

«Comment, Peggotty! dis-je d'un ton lamentable, elle n'est pas
encore revenue?

-- Si, si, monsieur Davy, dit Peggotty, elle est revenue. Attendez
un moment, monsieur Davy, et... et je vous dirai quelque chose.»

Au milieu de son agitation, Peggotty, naturellement fort
maladroite, mettait sa robe en lambeaux dans ses efforts pour
descendre de la carriole, mais j'étais trop étonné et trop
désappointé pour le lui dire. Quand elle fut descendue, elle me
prit par la main, me conduisit dans la cuisine, à ma grande
stupéfaction, puis ferma la porte.

«Peggotty, dis-je tout effrayé, qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Il n'y a rien, mon cher monsieur Davy; que le bon Dieu vous
bénisse! répondit-elle, en affectant de prendre un air joyeux.

-- Si, je suis sûr qu'il y a quelque chose. Où est maman?

-- Où est maman, monsieur Davy? répéta Peggotty.

-- Oui. Pourquoi n'est-elle pas à la grille, et pourquoi sommes-
nous entrés ici? Oh! Peggotty!» Mes yeux se remplissaient de
larmes et il me semblait que j'allais tomber.

«Que Dieu le bénisse, ce cher enfant! cria Peggotty en me
saisissant par le bras. Qu'est-ce que vous avez? Mon chéri,
parlez-moi!

-- Elle n'est pas morte, elle aussi? Oh! Peggotty, elle n'est pas
morte?

-- Non!» s'écria Peggotty avec une énergie incroyable; puis elle
se rassit toute haletante, en disant que je lui avais porté un
coup.

Je me mis à l'embrasser de toutes mes forces pour effacer le coup
ou pour lui en donner un autre qui rectifiât le premier, puis je
restai debout devant elle, silencieux et étonné.

«Voyez-vous, mon chéri, j'aurais dû vous le dire plus tôt, reprit
Peggotty, mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. J'aurais dû le
faire peut-être, mais voilà... c'est que... je n'ai pas pu m'y
décider tout à fait.

-- Continuez, Peggotty, dis-je plus effrayé que jamais.

-- Monsieur Davy, dit Peggotty en dénouant son chapeau d'une main
tremblante et d'une voix entrecoupée, c'est que, voyez-vous, vous
avez un papa!»

Je tremblai, puis je pâlis. Quelque chose, je ne saurais dire
quoi, quelque chose qui semblait venir du tombeau dans le
cimetière, comme si les morts s'étaient réveillés, avait passé
auprès de moi, répandant un souffle mortel.

«Un autre, dit Peggotty.

-- Un autre?» répétai-je.

Peggotty toussa légèrement, comme si elle avait avalé quelque
chose qui lui raclât le gosier, puis me prenant la main, elle me
dit:

«Venez le voir.

-- Je ne veux pas le voir.

-- Et votre maman,» dit Peggotty.

Je ne reculai plus, et nous allâmes droit au grand salon, où elle
me laissa. Ma mère était assise à un coin de la cheminée; je vis
M. Murdstone assis à l'autre. Ma mère laissa tomber son ouvrage et
se leva précipitamment, mais timidement, à ce que je crus voir.

«Maintenant, Clara, ma chère, dit M. Murdstone, souvenez-vous! Il
faut vous contenir, il faut toujours vous contenir! Davy, mon
garçon, comment vous portez-vous?»

Je lui tendis la main. Après un moment de suspens, j'allai
embrasser ma mère: elle m'embrassa aussi, posa doucement la main
sur mon épaule, puis se remit à travailler. Je ne pouvais regarder
ni elle ni lui, mais je savais bien qu'il nous regardait tous
deux; je m'approchai de la fenêtre et je contemplai longtemps
quelques arbustes que les frimas faisaient ployer sous leur poids.

Dès que je pus m'échapper, je montai l'escalier. Mon ancienne
chambre que j'aimais tant était toute changée, et je devais
habiter bien loin de là. Je redescendis pour voir si je trouverais
quelque chose qui n'eût pas changé: tout me paraissait si
différent! j'errai dans la cour, mais bientôt je fus forcé de
m'enfuir, car la niche, jadis vide, était maintenant occupée par
un grand chien, à la gueule profonde et à la crinière noire, un
vrai diable: à ma vue il s'était élancé vers moi comme pour me
happer.



CHAPITRE IV.

Je tombe en disgrâce.


Si la chambre où on avait transporté mon lit pouvait rendre
témoignage de ce qui se passait dans ses murs, je pourrais,
aujourd'hui encore (qui est-ce qui demeure là? j'aimerais le
savoir), l'appeler en témoignage pour déclarer combien mon coeur
était désolé lorsque j'y rentrai ce soir-là. En remontant,
j'entendis le gros chien qui continuait d'aboyer après moi; la
chambre me paraissait triste et inconnue, j'étais aussi triste
qu'elle: je m'assis; mes petites mains se croisèrent
machinalement, et je me mis à penser.

Je pensai aux choses les plus bizarres: À la forme de la chambre,
aux fentes du plafond, au papier qui recouvrait les murs, aux
défauts des carreaux qui faisaient des bosses ou des creux dans le
paysage, à ma table de toilette dont les trois pieds boiteux
avaient quelque chose de rechigné qui me rappela mistress Gummidge
lorsqu'elle songeait à l'Ancien. Et alors je pleurais, mais, sauf
que je me sentais tout gelé et misérable, je crois que je ne
savais pas bien pourquoi je pleurais. Enfin, dans mon désespoir,
il me vint à l'esprit que j'aimais passionnément la petite Émilie,
qu'on m'avait enlevé à elle pour m'amener dans un lieu où personne
ne m'aimait autant qu'elle. À force de me désoler de cette pensée,
je finis par me rouler dans un coin de mon couvre-pied et par
m'endormir en pleurant.

Je me réveillai en entendant quelqu'un dire: «Le voilà!» Une main
découvrait doucement ma tête brûlante. Ma mère et Peggotty étaient
venues me chercher, et c'était la voix de l'une d'elles que
j'avais entendue.

«Davy, dit ma mère, qu'est-ce que vous avez donc?»

Comment pouvait-elle se demander cela? Je répondis: «Je n'ai
rien.» Mais je détournai la tête pour cacher le tremblement de ma
lèvre qui lui en aurait pu dire davantage.

«Davy! dit ma mère, Davy, mon enfant!»

Rien de ce qu'elle aurait pu dire ne m'aurait autant troublé que
ces simples mots: «Mon enfant!» Je cachai mes larmes dans mon
oreiller, et je repoussai la main de ma mère qui voulait m'attirer
vers elle.

«C'est votre faute, Peggotty, méchante que vous êtes! dit ma mère.
Je le sais bien. Comment pouvez-vous, je vous le demande, avoir le
courage d'indisposer mon cher enfant contre moi ou contre ceux que
j'aime. Qu'est-ce que cela veut dire, Peggotty?»

La pauvre Peggotty leva les yeux au ciel et répondit, en
commentant la prière d'actions de grâces que je répétais
habituellement après le dîner:

«Que le Seigneur vous pardonne, mistress Copperfield, et puissiez-
vous ne jamais avoir à vous repentir de ce que vous venez de dire
là!

-- Il y a de quoi me faire perdre la tête, s'écria ma mère, et
cela pendant une lune de miel, quand on devrait croire que mon
plus cruel ennemi ne voudrait pas m'enlever un peu de paix et de
bonheur. Davy, méchant enfant! Peggotty, atroce femme que vous
êtes! Oh! mon Dieu, s'écria ma mère en se tournant de l'un à
l'autre avec une irritation capricieuse, quel triste séjour que ce
monde, et dans un moment où on devrait s'attendre à n'avoir que
des choses agréables!»

Je sentis tout d'un coup se poser sur moi une main qui n'était ni
celle de ma mère ni celle de Peggotty; je me glissai au pied de
mon lit. C'était la main de M. Murdstone qui tenait mon bras.

«Qu'est-ce que cela signifie, Clara, mon amour? Avez-vous oublié?
Un peu de fermeté, ma chère!

-- Je suis bien fâchée, Édouard, dit ma mère, je voulais être
raisonnable, mais je me sens si triste!

-- Vraiment, dit-il, je suis fâché de vous entendre dire cela;
c'est commencer bien tôt, Clara.

-- Je dis qu'il est bien dur qu'on me rende malheureuse en ce
moment, dit ma mère en faisant une petite moue; et c'est... c'est
bien dur... n'est-ce pas?»

Il l'attira à lui, lui murmura quelques mots à l'oreille, et
l'embrassa. La tête de ma mère reposait sur son épaule, elle avait
passé son bras autour du cou de son mari; je compris dès lors
qu'il pourrait toujours, comme il le faisait alors, faire plier à
son gré une nature si flexible.

-- Descendez, mon amour, dit M. Murdstone, David et moi nous
allons revenir tout à l'heure. Ma brave femme, dit-il en se
tournant vers Peggotty, lorsqu'il eut vu sortir ma mère de la
chambre, en l'accompagnant d'un gracieux sourire, ma brave femme,
et il la regardait d'un air menaçant, vous savez le nom de votre
maîtresse?

-- Il y a longtemps qu'elle est ma maîtresse, monsieur, répondit
Peggotty, je dois le savoir.

-- C'est vrai, répondit-il, mais tout à l'heure, en montant, j'ai
cru vous entendre l'appeler par un nom qui n'est pas le sien. Elle
a pris le mien, vous le savez. Ne l'oubliez pas, je vous prie.»

Peggotty sortit sans répondre autrement que par une révérence,
tout en me lançant des regards inquiets; elle avait probablement
compris qu'on voulait qu'elle s'en allât, et elle n'avait point
d'excuse à donner pour rester.

Lorsque nous fûmes tous deux seuls, il ferma la porte, et
s'asseyant sur une chaise devant laquelle il se tenait debout, il
fixa sur moi un regard perçant; mes yeux à moi s'attachaient aux
siens. Il me semble encore entendre battre mon petit coeur.

«David, dit-il, et ses lèvres minces se serraient l'une contre
l'autre, quand j'ai à réduire un cheval ou un chien entêté,
qu'est-ce que je fais, selon vous?

-- Je n'en sais rien.

-- Je le bats.»

Je lui avais répondu d'une voix presque éteinte, mais je sentais
maintenant que la respiration me manquait tout à fait.

«Je le fais céder et demander grâce. Je me dis, voilà un drôle que
je veux dompter, et quand même cela devrait lui coûter tout le
sang qu'il a dans les veines, j'en viendrai à bout. Qu'est-ce que
je vois-là sur votre joue?

-- C'est de la boue, répondis-je.»

Il savait aussi bien que moi que c'était la trace de mes larmes;
mais quand même il m'aurait adressé vingt fois la même question,
en m'assommant de coups chaque fois, je crois que mon petit coeur
se serait brisé avant que je lui répondisse autrement.

«Pour un enfant, vous avez beaucoup d'intelligence, dit-il avec le
sourire grave qui lui était familier, et vous m'avez compris, je
le vois. Lavez-vous la figure, monsieur, et descendez avec moi.»

Il me montra la toilette, celle que je comparais dans mon esprit à
mistress Gummidge, et me fit signe de la tête de lui obéir
immédiatement. Je ne doutais pas alors, et je doute encore moins
maintenant, qu'il ne fût tout prêt à me rouer de coups, sans le
moindre scrupule, si j'avais hésité.

«Clara, ma chère, dit-il, lorsque je lui eus obéi et que nous
fûmes descendus au salon, sa main toujours appuyée sur mon bras,
on ne vous tourmentera plus, j'espère. Nous corrigerons notre
petit caractère.»

Dieu m'est témoin qu'en ce moment un mot de tendresse aurait pu me
rendre meilleur pour toute ma vie, peut-être faire de moi une
autre créature. En m'encourageant et en m'expliquant ce qui
s'était passé, en m'assurant que j'étais le bienvenu et que ce
serait toujours là mon chez moi, M. Murdstone aurait pu attirer à
lui mon coeur, au lieu de s'assurer une obéissance hypocrite; au
lieu de le haïr, j'aurais pu le respecter. Il me sembla que ma
mère était fâchée de me voir là debout au milieu de la chambre,
l'air malheureux et effaré, et que, lorsqu'elle me vit aller
timidement m'asseoir, ses yeux me suivirent plus tristement
encore, comme si elle eût souhaité me voir plutôt courir gaiement;
mais alors elle ne me dit pas un mot, et plus tard, il n'était
plus temps.

Nous dînâmes seuls, tous les trois. Il avait l'air d'aimer
beaucoup ma mère, ce qui ne me réconciliait pas avec lui, j'en ai
bien peur, et elle, elle l'aimait beaucoup. Je compris à leur
conversation qu'ils attendaient ce même soir une soeur aînée de
M. Murdstone qui venait demeurer avec eux. Je ne me rappelle pas
bien si c'est alors ou plus tard que j'appris, que, sans être
positivement dans le commerce, il avait une part annuelle dans les
bénéfices d'un négociant en vins de Londres, et que sa soeur avait
le même intérêt que lui dans cette maison qui était liée avec sa
famille depuis le temps de son arrière grand-père; en tout cas,
j'en parle ici par occasion.

Après le dîner, nous étions assis au coin du feu, et je méditais
d'aller retrouver Peggotty, mais la crainte que j'avais de mon
nouveau maître m'ôtait la hardiesse de m'échapper, lorsqu'on
entendit une voiture s'arrêter à la grille du jardin; M. Murdstone
sortit pour aller voir qui c'était; ma mère se leva aussi. Je la
suivais timidement, quand à la porte du salon elle s'arrêta, et
profitant de l'obscurité, elle me prit dans ses bras comme elle
faisait jadis, en me disant tout bas qu'il fallait aimer mon
nouveau père et lui obéir. Elle me parlait rapidement et en
cachette comme si elle faisait mal, mais très-tendrement, et elle
me tint une main dans la sienne jusqu'à ce que nous fûmes près de
l'endroit du jardin où était son mari, alors elle lâcha ma main et
passa la sienne dans le bras de M. Murdstone.

C'était miss Murdstone qui venait d'arriver; elle avait l'air
sinistre, les cheveux noirs comme son frère, auquel elle
ressemblait beaucoup de figure et de manières; ses sourcils épais
se croisaient presque sur son grand nez, comme si elle eût reporté
là les favoris que son sexe ne lui permettait pas de garder à leur
place naturelle. Elle était suivie de deux caisses noires, dures
et farouches comme elle; sur le couvercle on lisait ses initiales
en clous de cuivre. Quand elle voulut payer le cocher, elle tira
son argent d'une bourse d'acier, elle la renferma ensuite dans un
sac qui avait plutôt l'air d'une prison portative suspendue à son
bras au moyen d'une lourde chaîne, et qui claquait en se fermant
comme une trappe. Je n'avais jamais vu de dame aussi métallique
que miss Murdstone.

On la fit entrer dans le salon avec une foule de souhaits de
bienvenue, et là elle salua solennellement ma mère comme sa
nouvelle et proche parente; puis, levant les yeux sur moi, elle
dit:

«Est-ce votre fils, ma belle-soeur?»

Ma mère dit que oui.

«En général, dit miss Murdstone, je n'aime pas les garçons.
Comment vous portez-vous, petit garçon?»

Je répondis à ce discours obligeant que je me portais très-bien et
que j'espérais qu'il en était de même pour elle, mais j'y mis si
peu de grâce que miss Murdstone me jugea immédiatement en deux
mots:

«Mauvaises manières!»

Après avoir prononcé cette sentence d'une voix très-sèche, elle
demanda à voir sa chambre, qui devint dès lors pour moi un lieu de
terreur et d'épouvante. Jamais on n'y vit les deux malles noires
s'ouvrir ni rester entr'ouvertes. Une ou deux fois, en passant
timidement ma tête à la porte entrebâillée, je vis, en l'absence
de miss Murdstone, une série de petits bijoux et de chaînes
d'acier pendus autour de la glace dans un appareil formidable;
c'était, dans les jours de grande toilette, la parure de miss
Murdstone.

Je crus comprendre qu'elle venait s'installer chez nous pour tout
de bon, et qu'elle n'avait nulle intention de jamais repartir. Le
lendemain matin elle commença à aider ma mère et elle passa toute
la journée à mettre tout en ordre, sans respecter en rien les
anciens arrangements. Une des premières choses remarquables que
j'observai en miss Murdstone, c'est qu'elle était constamment
poursuivie par le soupçon que les domestiques tenaient un homme
caché quelque part dans la maison. Sous l'influence de cette
conviction, elle se plongeait dans la cave au charbon aux heures
les plus étranges, et il ne lui arrivait presque jamais d'ouvrir
la porte d'un petit recoin obscur sans la refermer brusquement,
dans la persuasion, sans doute, qu'elle le tenait.

Bien que miss Murdstone n'eût rien de très-aérien, elle se levait
aussitôt que les alouettes. Avant que personne eût bougé dans la
maison, elle était toujours, à ce que je crois encore aujourd'hui,
à la recherche de son homme. Peggotty assurait qu'elle dormait un
oeil ouvert, mais je n'étais pas de son avis, car, lorsqu'elle eut
avancé cette opinion, je voulus en faire sur moi l'expérience, et
je la trouvai tout à fait impraticable.

Le matin qui suivit son arrivée elle avait sonné avant le premier
chant du coq. Quand ma mère descendit pour le déjeuner, miss
Murdstone s'approcha d'elle, au moment où elle allait faire le
thé, posa une seconde sa joue contre la sienne, c'était sa manière
d'embrasser, et lui dit:

«Vous savez, ma chère Clara, que je suis venue ici pour vous
épargner toute espèce d'embarras. Vous êtes beaucoup trop jolie et
trop enfant (ma mère rougit et sourit, ce rôle semblait ne pas lui
trop déplaire) pour vous charger de devoirs que je pourrai remplir
à votre place. Ainsi, ma chère, si vous voulez bien me donner vos
clefs, à l'avenir je m'occuperai de tout cela.»

À partir de ce jour, miss Murdstone garda les clefs dans son sac
d'acier durant la journée, sous son oreiller pendant la nuit, et
ma mère n'eut pas à s'en occuper plus que moi.

Ma mère n'abandonna pourtant pas son autorité à une autre sans
essayer de protester. Un soir que miss Murdstone développait à son
frère certains plans intérieurs auxquels il donnait son
approbation, ma mère se mit tout d'un coup à pleurer en disant
qu'il lui semblait qu'au moins on aurait pu la consulter.

«Clara! dit sévèrement M. Murdstone, Clara! vous m'étonnez.

-- Oh, vous pouvez bien dire que je vous étonne, Édouard, s'écria
ma mère, et répéter qu'il faut de la fermeté, mais je suis bien
sûre que cela ne vous plairait pas plus qu'à moi.»

Ici je ferai remarquer que la fermeté était la qualité dominante
dont se piquaient M. et miss Murdstone. Je ne sais pas quel nom
j'eusse donné alors à cette fermeté, mais je sentais très-
clairement que c'était, sous un autre nom, une véritable tyrannie,
une humeur opiniâtre, arrogante et diabolique qui leur était
commune à tous deux. Leur doctrine, la voici. M. Murdstone était
ferme; personne autour de lui ne devait être aussi ferme que
M. Murdstone; personne autour de lui ne devait être le moins du
monde ferme, car tous devaient plier devant lui. Miss Murdstone
faisait exception. Il lui était permis d'être ferme, mais
seulement par alliance, et à un degré inférieur et tributaire. Ma
mère était une autre exception. Il lui était permis d'être ferme;
cela lui était même recommandé; mais seulement à condition d'obéir
à leur fermeté, et de croire fermement qu'il n'y avait qu'eux sur
la terre qui eussent de la fermeté.

«Il est bien dur, disait ma mère, que dans ma maison...

-- Dans _ma_ maison? répéta M. Murdstone. Clara!

-- Dans _notre_ maison, je veux dire, balbutia ma mère, évidemment
très-effrayée, j'espère que vous savez ce que je veux dire,
Édouard, il est bien dur que dans notre maison je n'aie pas la
permission de dire un mot sur les affaires du ménage. Je m'en
tirais certainement très-bien avant notre mariage. Il y a des
témoins, dit ma mère en sanglotant, demandez à Peggotty si je ne
m'en tirais pas très-bien quand on ne se mêlait pas de mes
affaires.

-- Édouard, dit miss Murdstone, mettons fin à tout ceci. Je pars
demain.

-- Jane Murdstone, dit son frère, taisez-vous! On croirait à vous
entendre que vous ne me connaissez pas?

-- Je puis bien dire, reprit ma pauvre mère, qui perdait du
terrain et qui pleurait à chaudes larmes, je puis bien dire que je
ne désire pas que personne s'en aille. Je serais très-malheureuse
et très-misérable si quelqu'un s'en allait. Je ne demande pas
grand'chose. Je ne suis pas déraisonnable. Je demande seulement
qu'on me consulte quelquefois. Je suis très-reconnaissante à tous
ceux qui veulent bien m'aider, et je demande seulement qu'on me
consulte quelquefois pour la forme. Je croyais autrefois que vous
m'aimiez parce que j'étais jeune et sans expérience. Édouard, je
me rappelle bien que vous me le disiez alors, mais maintenant vous
avez l'air de me haïr à cause de cela même, vous êtes si sévère!

-- Édouard, dit miss Murdstone une seconde fois, mettons fin à
tout ceci. Je pars demain.

-- Jane Murdstone, répondit M. Murdstone d'une voix de tonnerre.
Voulez-vous vous taire? Comment osez-vous?...»

Miss Murdstone tira de prison son mouchoir de poche, et le mit
devant ses yeux.

«Clara, continua-t-il en se tournant vers ma mère, vous me
surprenez! Vous m'étonnez! Oui, j'avais eu quelque plaisir à
épouser une personne simple et sans expérience; je voulais former
son caractère et lui donner un peu de cette fermeté et de cette
décision dont elle avait besoin. Mais quand Jane Murdstone a la
bonté de venir m'aider dans cette entreprise, quand elle consent à
remplir, par affection pour moi, une condition qui est presque
celle d'une femme de charge, et quand je vois que, pour la
récompenser, on la traite grossièrement...

-- Oh, je vous en prie, Édouard, je vous en prie, cria ma mère, ne
m'accusez pas d'ingratitude. Je ne suis pas ingrate, assurément.
Personne ne me l'a jamais reproché. J'ai bien des défauts, mais je
n'ai pas celui-là. Oh non, mon ami!

-- Quand je vois, reprit-il, sitôt que ma mère eut fini de parler,
quand je vois qu'on traite grossièrement Jane Murdstone, mes
sentiments s'altèrent et se refroidissent.

-- Oh ne dites pas cela, mon ami, reprit ma mère d'un ton
suppliant. Oh non, Édouard, je ne peux pas le supporter. Quelques
défauts que je puisse avoir, je suis affectueuse. Je sais que je
suis affectueuse. Je ne le dirais pas si je n'en étais pas bien
sûre. Demandez à Peggotty. Elle vous dira, j'en suis sûre, que je
suis affectueuse.

-- Il n'y a point de faiblesse, quelle qu'elle soit, qui puisse
avoir le moindre poids à mes yeux, Clara, répondit M. Murdstone,
remettez-vous.

-- Je vous en prie, soyons toujours bien ensemble, dit ma mère. Je
ne pourrais supporter la froideur ou la dureté. Je suis si fâchée!
J'ai bien des défauts, je le sais, et c'est très-bon à vous,
Édouard, qui avez tant de force d'âme, de chercher à me corriger.
Jane, je ne fais d'objection à rien. Je serais au désespoir si
vous aviez l'idée de nous quitter... Ma mère ne put aller plus
loin.

-- Jane Murdstone, dit M. Murdstone à sa soeur, des paroles
amères, sont, je l'espère, peu ordinaires entre nous. Ce n'est pas
ma faute s'il s'est passé ce soir une scène si étrange: j'y ai été
entraîné par d'autres. Ce n'est pas non plus votre faute, vous y
avez été entraînée par d'autres. Cherchons tous deux à l'oublier.
Et comme, ajouta-t-il, après ces paroles magnanimes, cette scène
est peu convenable devant l'enfant, David, allez vous coucher!»

Mes larmes m'empêchaient de trouver la porte. J'étais si désolé du
chagrin de ma mère! Je sortis à tâtons, et je montai à
l'aveuglette jusqu'à ma chambre, sans avoir seulement le courage
de dire bonsoir à Peggotty, ni de lui demander une lumière. Quand
elle vint une heure après voir ce que je faisais, elle me réveilla
en entrant et me dit que ma mère s'était couchée assez souffrante,
et que M. et miss Murdstone étaient restés seuls au salon.

Le lendemain matin je descendais plus tôt que de coutume, lorsque,
en passant près de la porte de la salle à manger, j'entendis la
voix de ma mère. Elle demandait très-humblement à miss Murdstone
de lui pardonner, ce que miss Murdstone lui accordait, et une
réconciliation complète avait lieu. Depuis je n'ai jamais vu ma
mère dire son avis sur la moindre chose, sans avoir d'abord
consulté miss Murdstone, ou sans s'être assurée, par quelques
moyens positifs, de l'opinion de miss Murdstone, et je n'ai jamais
vu miss Murdstone, les jours où elle était en colère (toute ferme
qu'elle était, elle avait cette faiblesse) avancer la main vers
son sac comme pour en tirer les clefs et les rendre, sans voir en
même temps ma mère pâmée de frayeur.

La teinte sombre qui dominait dans le sang des Murdstone
assombrissait aussi la religion des Murdstone qui était austère et
farouche. J'ai pensé depuis que c'était la conséquence nécessaire
de la fermeté de M. Murdstone qui ne pouvait souffrir que personne
échappât aux châtiments les plus sévères qu'il pût inventer. Quoi
qu'il en soit, je me rappelle bien les visages menaçants qui
m'entouraient quand j'allais à l'église, et comme tout était
changé autour de moi. Ce dimanche tant redouté paraît de nouveau,
et j'entre le premier dans notre ancien banc, comme un captif
qu'on amène sous bonne escorte, pour assister au service des
condamnés. Voilà miss Murdstone, avec sa robe de velours noir qui
a l'air d'avoir été taillée dans un drap mortuaire: elle me suit
de très-près; puis ma mère, puis son mari. Il n'y a plus, comme
jadis, de Peggotty. J'entends miss Murdstone qui marmotte les
réponses, en appuyant avec une énergie cruelle sur tous les mots
terribles. Je la vois rouler tout autour de l'église ses grands
yeux noirs quand elle dit «misérables pécheurs» comme si elle
appelait par leurs noms tous les membres de la congrégation. Je
vois parfois, ma mère, remuant timidement les lèvres, entre sa
belle-soeur et son mari, qui font résonner les prières à ses
oreilles comme le grondement d'un tonnerre éloigné. Je me demande,
saisi d'une crainte soudaine, s'il est probable que notre bon
vieux pasteur soit dans l'erreur, que M. et miss Murdstone aient
raison, et que tous les anges du ciel soient des anges
destructeurs. Et si, par malheur, je remue le petit doigt ou que
je bouge la tête, miss Murdstone me donne dans les côtes avec son
livre de prières de bonnes bourrades qui me font grand mal.

Je vois encore, en revenant à la maison, quelques-uns de nos
voisins, qui regardent ma mère, puis moi, et qui se parlent à
l'oreille. Plus loin, quand le trio marche devant, et que je reste
un peu en arrière, je me demande s'il est vrai que ma mère marche
d'un pas moins joyeux, et que sa beauté ait déjà presque
entièrement disparu. Enfin je me demande si nos voisins se
rappellent comme moi le temps où nous revenions de l'église moi et
ma mère, et je passe toute cette triste journée à me creuser la
tête à ce sujet.

Il avait plusieurs fois été question de me mettre en pension.
M. et miss Murdstone l'avaient proposé, et ma mère avait, bien
entendu, été de leur avis. Cependant, il n'y avait encore rien de
décidé. En attendant je prenais mes leçons à la maison.

Comment pourrais-je oublier ces leçons? Ma mère y présidait
nominalement, mais en réalité je les recevais de M. Murdstone et
de sa soeur qui étaient toujours présents, et qui trouvaient
l'occasion favorable pour donner à ma mère quelques notions de
cette fermeté, si mal nommée, qui était le fléau de nos deux
existences. Je crois qu'ils me gardaient à la maison dans ce seul
but. J'avais assez de facilité et de plaisir à apprendre, quand
nous vivions seuls ensemble, moi et ma mère. Je me souviens du
temps où j'apprenais l'alphabet sur ses genoux. Aujourd'hui encore
quand je regarde les grosses lettres noires du livre d'office, la
nouveauté alors embarrassante pour moi de leur forme, et les
contours alors faciles à retenir de l'O, de l'L et de l'S, me
reviennent à l'esprit comme aux jours de mon enfance; mais ils ne
me rappellent nul souvenir de dégoût ou de regret. Au contraire,
il me semble que j'ai été conduit à travers un sentier de fleurs
jusqu'au livre des crocodiles, encouragé le long du chemin par la
douce voix de ma mère. Mais les leçons solennelles qui suivirent
celles-là furent un coup mortel porté à mon repos, un labeur
pénible, un chagrin de tous les jours. Elles étaient très-longues,
très-nombreuses, très-difficiles. La plupart étaient parfaitement
inintelligibles pour moi; et j'en avais bien peur, autant, je
crois, que ma pauvre mère.

Voici comment les choses se passaient presque tous les matins.

Je descends après le déjeuner dans le petit salon avec mes livres,
mon cahier et une ardoise. Ma mère m'attend près de son pupitre,
mais elle n'est pas si disposée à m'entendre que M. Murdstone, qui
fait semblant de lire dans son fauteuil près de la fenêtre, ou de
miss Murdstone, qui enfile des perles d'acier à côté de ma mère.
La vue de ces deux personnages exerce sur moi une telle influence,
que je commence à sentir m'échapper, pour courir la prétentaine,
les mots que j'ai eu tant de peine à me fourrer dans la tête. Par
parenthèse, j'aimerais bien qu'on pût me dire où vont ces mots?

Je tends mon premier livre à ma mère. C'est un livre de grammaire,
ou d'histoire, ou de géographie. Avant de le lui donner, je jette
un dernier regard de désespoir sur la page, et je pars au grand
galop pour la réciter tandis que je la sais encore un peu. Je
saute un mot. M. Murdstone lève les yeux. Je saute un autre mot.
Miss Murdstone lève les yeux. Je rougis, je passe une demi-
douzaine de mots, et je m'arrête. Je crois que ma mère me
montrerait bien le livre, si elle l'osait, mais elle n'ose pas, et
me dit doucement:

«Oh! Davy! Davy!

-- Voyons, Clara, dit M. Murdstone, soyez ferme avec cet enfant.
Ne dites pas: «Oh! Davy! Davy!» C'est un enfantillage, il sait, ou
il ne sait pas sa leçon.

-- Il ne la sait pas, reprit miss Murdstone d'une voix terrible.

-- J'en ai peur, dit ma mère.

-- Vous voyez bien, Clara, ajouta miss Murdstone, qu'il faut lui
rendre le livre et qu'il aille rapprendre sa leçon.

-- Oui, certainement, dit ma mère, c'est ce que je vais faire, ma
chère Jane. Voyons Davy, recommence, et ne sois pas si stupide.»

J'obéis à la première de ces injonctions, et je me remets à
apprendre, mais je ne réussis pas en ce qui concerne la seconde,
car je suis plus stupide que jamais. Je m'arrête avant d'arriver à
l'endroit fatal, à un passage que je savais parfaitement tout à
l'heure, et je me mets à réfléchir, mais ce n'est pas à ma leçon
que je réfléchis. Je pense au nombre de mètres de tulle qu'on peut
avoir employés au bonnet de miss Murdstone, ou bien au prix qu'a
dû coûter la robe de chambre de M. Murdstone, ou à quelque autre
problème absurde qui ne me regarde pas, et dont je n'aurai jamais
que faire. M. Murdstone fait un geste d'impatience que j'attends
depuis longtemps. Miss Murdstone en fait autant. Ma mère les
regarde d'un air résigné, ferme le livre et le met de côté comme
un arriéré que j'aurai à acquitter quand mes autres devoirs seront
finis.

Bientôt le nombre des arriérés va grossissant comme une boule de
neige. Plus il augmente, et plus je deviens bête. Le cas est
tellement désespéré, et je sens qu'on me farcit la tête d'une
telle quantité de sottises, que je renonce à l'idée de pouvoir
jamais m'en tirer et que je m'abandonne à mon sort. Il y a quelque
chose de profondément mélancolique dans les regards désespérés que
nous nous jetons ma mère et moi, à chaque nouvelle erreur. Mais le
plus terrible moment de ces malheureuses leçons, c'est quand ma
mère, croyant que personne ne la regarde, essaye de me souffler le
mot fatal. À cet instant miss Murdstone, qui depuis longtemps est
aux aguets, dit d'une voix grave:

«Clara!»

Ma mère tressaille, rougit et sourit faiblement; M. Murdstone se
lève, prend le livre, me le jette à la tête, ou me donne un
soufflet, et me fait sortir brusquement de la chambre.

Quand j'ai fini d'apprendre mes leçons, il me reste encore à faire
ce qu'il y a de plus terrible, une effrayante multiplication.
C'est une torture inventée à mon usage, et M. Murdstone me dicte
lui-même cet énoncé:

«Je vais chez un marchand de fromages, j'achète cinq mille
fromages de Glocester à six pence pièce, ce qui fait en tout...»

Je vois la joie secrète de miss Murdstone. Je médite sur ces
fromages sans le moindre résultat, jusqu'à l'heure du dîner; je me
noircis les doigts à force de tripoter mon ardoise. On me donne un
morceau de pain sec pour m'aider à compter mes fromages, et je
passe en pénitence le reste de la soirée.

Il me semble, autant que je puis me le rappeler, que c'était ainsi
que finissaient presque toujours mes malheureuses leçons. Je m'en
serais très-bien tiré sans les Murdstone; mais les Murdstone
exerçaient sur moi une sorte de fascination, comme celle d'un
serpent à sonnette vis-à-vis d'un petit oiseau. Même lorsqu'il
m'arrivait de passer assez bien la matinée, je n'y gagnais autre
chose que mon dîner; car miss Murdstone ne pouvait souffrir de me
voir loin de mes cahiers, et si j'avais la folie de laisser
apercevoir que je n'étais pas occupé, elle appelait sur moi
l'attention de son frère, en disant:

«Clara, ma chère, il n'y a rien de tel que le travail; donnez un
devoir à ce garçon,» et on me remettait à l'ouvrage. Quant à jouer
avec d'autres enfants de mon âge, cela m'arrivait rarement, car la
sombre théologie des Murdstone leur faisait envisager tous les
enfants comme une race de petites vipères; (et pourtant il y eut
jadis un Enfant placé au milieu des Disciples!); et à les croire,
ils n'étaient bons qu'à se corrompre mutuellement.

Le résultat de ce traitement qui dura pendant six mois au moins,
fut, comme on pouvait bien le croire, de me rendre grognon, triste
et maussade. Ce qui y contribuait aussi infiniment, c'était qu'on
m'éloignait toujours davantage de ma mère. Une seule chose
m'empêchait de m'abrutir absolument. Mon père avait laissé dans un
cabinet, au second, une petite collection de livres; ma chambre
était à côté, et personne ne songeait à cette bibliothèque. Peu à
peu _Roderick Random, Peregrine Pickle, Humphrey Clinker, Tom
Jones, le Vicaire de Wakefield, don Quichotte, Gil Blas et
Robinson Crusoé_, sortirent, glorieux bataillon, de cette
précieuse petite chambre pour me tenir compagnie. Ils tenaient mon
imagination en éveil; ils me donnaient l'espoir d'échapper un jour
à ce lieu. Ni ces livres, ni les _Mille et une Nuits_, ni les
histoires des génies, ne me faisaient de mal, car le mal qui
pouvait s'y trouver ne m'atteignait pas; je n'y comprenais rien.
Je m'étonne aujourd'hui du temps que je trouvais pour lire ces
livres, au milieu de mes méditations et de mes chagrins sur des
sujets plus pénibles. Je m'étonne encore de la consolation que je
trouvais au milieu de mes petites épreuves, qui étaient grandes
pour moi, à m'identifier avec tous ceux que j'aimais dans ces
histoires où, naturellement, tous les méchants étaient pour moi
M. et miss Murdstone. J'ai été pendant plus de huit jours Tom
Jones (un Tom Jones d'enfant, la plus innocente des créatures).
Pendant un grand mois, je me suis cru un Roderick Random. J'avais
la passion des récits de voyages; il y en avait quelques-uns sur
les planches de la bibliothèque, et je me rappelle que pendant des
jours entiers, je parcourais l'étage que j'habitais, armé d'une
traverse d'embouchoir de bottes, pour représenter le capitaine un
tel, de la marine royale, en grand danger d'être attaqué par les
sauvages, et résolu à vendre chèrement sa vie. Le capitaine avait
beau recevoir des soufflets tout en conjuguant ses verbes latins,
jamais il n'abandonnait sa dignité. Moi, je perdais la mienne,
mais le capitaine était un capitaine, un héros, en dépit de toutes
les grammaires, et de toutes les langues vivantes ou mortes qui
pouvaient exister sur la terre.

C'était ma seule et ma fidèle consolation. Quand j'y pense, je
revois toujours devant moi une belle soirée d'été; les enfants du
village jouaient dans le cimetière, et moi, je lisais dans mon
lit, comme si ma vie en eût dépendu. Toutes les granges du
voisinage, toutes les pierres de l'église, tous les coins du
cimetière, avaient, dans mon esprit, quelque association avec ces
fameux livres et représentaient quelque endroit célèbre de mes
lectures. J'ai vu Tom Pipes gravir le clocher de l'église; j'ai
remarqué Strass, son sac sur le dos, assis sur la barrière pour
s'y reposer, et je sais que le _commodore_ Trunnion présidait le
club avec M. Pickle dans la salle du petit cabaret de notre
village.

Le lecteur sait maintenant aussi bien que moi où j'en étais à
cette époque de mon enfance que je vais reprendre.

Un matin, en descendant dans le salon avec mes livres, je vis que
ma mère avait l'air soucieux, que miss Murdstone avait l'air
ferme, et que M. Murdstone ficelait quelque chose au bas de sa
canne, petit jonc élastique qu'il se mit à faire tournoyer en
l'air à mon arrivée.

«Puisque je vous dis, Clara, disait M. Murdstone, que j'ai souvent
été fouetté moi-même.

-- Bien certainement, dit miss Murdstone.

-- Certainement, ma chère Jane, balbutia timidement ma mère; mais
croyez-vous que cela ait fait du bien à Édouard?

-- Croyez-vous que cela ait fait du mal à Édouard, Clara? reprit
gravement M. Murdstone.

-- C'est là toute la question,» dit sa soeur.

À cela ma mère répondit: «Certainement, ma chère Jane,» et ne dit
plus un mot.

Je sentais que j'étais personnellement intéressé à ce dialogue, et
je cherchais les yeux de M. Murdstone qui se fixèrent sur les
miens.

«Maintenant, Davy, dit-il, et ses yeux étincelaient, il faut que
vous soyez plus attentif aujourd'hui que de coutume.» Il fit de
nouveau cingler sa canne, puis, ayant fini ces préparatifs, il la
posa à côté de lui avec un regard expressif, et prit son livre.

C'était, pour le début, un bon moyen de me donner de la présence
d'esprit! Je sentais les mots de mes leçons m'échapper, non pas un
à un, mais par lignes et pages entières. J'essayai de les
rattraper, mais il me semblait, si je puis ainsi dire, qu'ils
s'étaient mis des patins ou des ailes pour glisser loin de moi
avec une rapidité que rien ne pouvait arrêter.

Le commencement fut mauvais, la suite encore plus déplorable:
j'étais justement arrivé résolu, ce jour-là, à me distinguer; je
me croyais très-bien préparé, mais il se trouva que c'était une
erreur grossière. Chaque volume qu'on posa sur la table, après la
récitation, ajouta son contingent à la masse des arriérés: miss
Murdstone ne nous quittait pas des yeux. Enfin, quand nous
arrivâmes au problème des cinq mille fromages (ce jour-là ce fut
des coups de bâton qu'on me fit multiplier, je m'en souviens très-
bien), ma mère fondit en larmes.

«Clara! dit miss Murdstone de sa voix d'avertissement.

-- Je suis un peu souffrante, je crois, ma chère Jane,» dit ma
mère.

Je le vis regarder sa soeur d'un air solennel, puis il se leva et
dit, en prenant sa canne:

«Vraiment, Jane, nous ne pouvons nous attendre à ce que Clara
supporte avec une fermeté parfaite la peine et le tourment que
David lui a causés aujourd'hui. Ce serait trop héroïque. Clara a
fait de grands progrès, mais ce serait trop lui demander. David,
nous allons monter ensemble, mon garçon.»

Comme il m'emmenait, ma mère courut vers nous. Miss Murdstone dit:
«Clara, est-ce que vous êtes folle?» et l'arrêta. Je vis ma mère
se boucher les oreilles, puis je l'entendis pleurer.

Il monta dans ma chambre, lentement et gravement. Je suis sûr
qu'il était ravi de cet appareil solennel de justice exécutive.
Quand nous fûmes entrés, il passa tout d'un coup ma tête sous son
bras.

«Monsieur Murdstone! monsieur! m'écriai-je. Non, je vous en prie,
ne me battez pas! J'ai essayé d'apprendre, monsieur, mais je ne
peux pas réciter, quand miss Murdstone et vous vous êtes là.
Vraiment, je ne peux pas!

-- Vous ne pouvez pas, David? Nous verrons ça.»

Il tenait ma tête sous son bras, comme dans un étau, mais je
m'entortillais si bien autour de lui, en le suppliant de ne pas me
battre, que je l'arrêtai un instant. Ce ne fut que pour un
instant, hélas! car il me battit cruellement la minute d'après. Je
saisis entre mes dents la main qui me retenait, et je la mordis de
toutes mes forces. Je grince encore des dents rien que d'y penser.

Alors il me battit comme s'il voulait me tuer. Au milieu du bruit
que nous faisions, j'entendais courir sur l'escalier, puis
pleurer; j'entendais pleurer ma mère et Peggotty. Il s'en alla,
ferma la porte à clef, et je restai seul, couché par terre, tout
en nage, écorché, brûlant, furieux comme un petit diable.

Je me rappelle la tranquillité morne qui régnait dans la maison
lorsque je revins un peu à moi-même! Je me rappelle à quel point
je me sentis devenu méchant, quand ma douleur et ma colère
commencèrent à s'apaiser!

J'écoutai longtemps: on n'entendait rien. Je me relevai
péniblement et j'allai me mettre devant la glace; je fus effrayé
de me voir, le visage rouge, enflé, affreux. Les coups de
M. Murdstone m'avaient déchiré la peau, je me sentais tout
endolori; à chaque mouvement que je faisais, je me remettais à
pleurer; mais ce n'était rien en comparaison du sentiment de ma
faute. Je crois que je me trouvais plus coupable que si j'avais
été le plus atroce criminel.

Il commençait à faire nuit, je fermai la fenêtre (longtemps
j'étais resté étendu, la tête appuyée contre l'embrasure,
pleurant, dormant, écoutant tour à tour), quand j'entendis tourner
la clef, et que miss Murdstone entra avec un peu de pain et de
viande et un bol de lait. Elle les posa sur la table sans dire un
mot, me regarda un instant avec une fermeté exemplaire, puis se
retira en fermant la porte après elle.

Il faisait nuit depuis longtemps que j'étais toujours assis près
de la fenêtre, me demandant s'il ne viendrait plus personne. Quand
j'en eus perdu l'espérance, je me déshabillai et me couchai, puis
je commençai à songer avec terreur à ce que j'allais devenir.
L'acte que j'avais commis ne constituait-il pas un crime légal? Ne
serais-je pas emmené en prison? N'y avait-il pas pour moi quelque
danger d'être pendu?

Je n'oublierai jamais mon réveil le lendemain matin; comment je me
sentis d'abord gai et reposé, puis bientôt accablé par mes cruels
souvenirs. Miss Murdstone parut avant que je fusse levé; elle me
dit, en peu de mots, que je pouvais aller au jardin et m'y
promener une demi-heure, pas plus longtemps; puis elle se retira
en laissant la porte ouverte, pour que je pusse profiter de la
permission.

C'est ce que je fis ce jour-là, et tout le temps que dura mon
emprisonnement, qui se prolongea cinq jours. Si j'avais pu voir ma
mère seule, je me serais jeté à ses genoux et je l'aurais suppliée
de me pardonner; mais je ne voyais absolument que miss Murdstone,
excepté le soir, au moment de la prière: miss Murdstone venait
alors me chercher quand tout le monde était déjà à sa place; elle
me mettait, comme un jeune bandit, tout seul près de la porte;
puis ma geôlière m'emmenait solennellement, avant que personne eût
pu se relever. Je voyais seulement que ma mère était aussi loin de
moi que faire se pouvait, et tournait la tête d'un autre côté, en
sorte que jamais je ne pus voir son visage; M. Murdstone avait la
main enveloppée dans un grand mouchoir de batiste.

Il me serait impossible de donner une idée de la longueur de ces
cinq jours. Dans mon souvenir, ce sont des années. Je me vois
encore écoutant le plus petit bruit dans la maison; le tintement
des sonnettes, le bruit des portes qu'on ouvrait ou qu'on fermait,
le murmure des voix, le son des pas sur l'escalier, je prêtais
l'oreille aux rires, aux joyeux sifflements, aux chants du dehors,
qui me paraissaient bien tristes dans ma solitude et dans mon
chagrin; j'observais le pas inégal des heures, surtout le soir
quand je me réveillais croyant que c'était le matin et que je
découvrais qu'on n'était pas encore couché et que j'avais encore
la nuit devant moi. Les rêves et les cauchemars les plus
lamentables venaient troubler mon sommeil; le matin, à midi, le
soir, je regardais d'un coin de la chambre, les enfants qui
jouaient dans le cimetière, sans oser m'approcher de la fenêtre,
de peur qu'ils ne vissent que j'étais en prison; je m'étonnais de
ne plus jamais entendre ma propre voix; parfois, à l'heure de mes
repas, je reprenais un peu de gaieté, qui disparaissait aussitôt;
puis je voyais la pluie commencer à tomber, la terre paraissait
rafraîchie, mais les nuages s'obscurcissaient au-dessus de
l'église, et il me semblait que la nuit venait m'envelopper de son
ombre, moi et mes remords. Tout cela est encore si vivant dans mon
souvenir, qu'au lieu de quelques jours, il me semble que cette
cruelle existence a duré pendant des années.

Le dernier soir de mon châtiment, je fus réveillé par quelqu'un
qui prononçait mon nom à voix basse. Je tressaillis dans mon lit,
puis, étendant mes bras dans l'obscurité, je dis:

«Est-ce vous, Peggotty?»

Il n'y eut pas de réponse immédiate, mais bientôt j'entendis
prononcer de nouveau mon nom d'une voix si mystérieuse et si
effrayante, que si l'idée ne m'était pas venue qu'on me parlait
par le trou de la serrure, je crois que la peur m'aurait donné une
attaque de nerfs.

Je me dirigeai à tâtons vers la porte, et appuyant mes lèvres
contre le trou de la serrure, je murmurai:

«Est-ce vous, ma bonne Peggotty?

-- Oui, mon cher Davy, répondit-elle. Mais ne faites pas plus de
bruit qu'une petite souris, ou le chat vous entendra.»

Je compris qu'elle voulait parler de miss Murdstone, et je sentis
combien la prudence était indispensable, sa chambre étant à côté
de la mienne.

«Comment va maman? ma chère Peggotty. Est-elle bien fâchée contre
moi?»

J'entendis Peggotty pleurer tout doucement de l'autre côté de la
porte, comme je faisais du mien, enfin elle répondit: «Non, pas
très-fâchée!»

«Qu'est-ce qu'on va faire de moi, ma bonne Peggotty? le savez-
vous?

-- Pension près de Londres,» répondit Peggotty. Je fus obligé de
le lui faire répéter, car elle avait parlé dans ma gorge la
première fois, vu qu'au lieu d'appliquer mon oreille sur le trou
de la serrure j'y avais laissé ma bouche, et quoique ses paroles
m'eussent singulièrement chatouillé le gosier, je ne les avais pas
entendues.

«Quand, Peggotty?

-- Demain.

-- Est-ce pour cela que miss Murdstone a sorti toutes mes affaires
de mes tiroirs? car je le lui avais vu faire, bien que j'aie
oublié de le dire.

-- Oui, dit Peggotty, une malle!

-- Est-ce que je ne verrai pas maman?

-- Si, dit Peggotty; le matin. Puis elle appuya ses lèvres sur le
trou de la serrure et prononça les phrases suivantes avec une
gravité et une expression auxquelles les trous de serrure doivent
être peu habitués, je crois, et chaque fragment de phrase séparé
lui échappait comme un boulet de canon.

«Davy, mon chéri, si je n'ai pas été tout à fait aussi intime avec
vous, dernièrement, que j'avais coutume de l'être, ce n'est pas
que je vous aime moins. Tout autant et plus, mon joli garçon;
c'est parce que je croyais que cela valait mieux pour vous: et
pour une autre personne aussi. Davy, mon chéri, m'écoutez-vous?
voulez-vous m'entendre?

-- Oui, oui, Peggotty! dis-je en sanglotant.

-- Mon trésor! dit Peggotty avec une compassion infinie, ce que je
veux vous dire, c'est qu'il ne faut jamais m'oublier. Car je ne
vous oublierai jamais. Et je soignerai tout autant votre maman,
Davy, que je vous ai jamais soigné. Et je ne la quitterai pas. Le
jour viendra peut-être où elle sera bien aise d'appuyer sa pauvre
tête sur le bras de sa vieille, de sa stupide Peggotty, et je vous
écrirai, mon chéri. Bien que je sois très-ignorante. Et je...
je...»

Ici Peggotty, voyant qu'elle ne pouvait m'embrasser, se mit à
embrasser le trou de la serrure.

«Merci, chère Peggotty, dis-je. Oh, merci! merci! Voulez-vous me
promettre une chose, Peggotty? Voulez-vous écrire à M. Peggotty,
et lui dire, à lui, et à la petite Émilie et à mistress Gummidge
et à Ham, que je ne suis pas aussi mauvais qu'ils pourraient le
croire, et que je leur envoie toutes mes tendresses, surtout à la
petite Émilie? Le voulez-vous, Peggotty, je vous en prie?»

La brave femme me le promit, nous embrassâmes tous deux le trou de
la serrure avec la plus grande affection, je caressai le fer avec
ma main comme si c'eût été l'honnête visage de Peggotty, et nous
nous séparâmes. Depuis ce soir-là, j'ai toujours éprouvé pour elle
un sentiment que je ne saurais définir. Elle ne remplaçait pas ma
mère; personne au monde n'aurait pu le faire, mais elle
remplissait un vide dans mon coeur, et ce que je sentais à son
égard, je ne l'ai jamais senti pour aucune autre créature humaine.
On se moquera, si l'on veut, de ce genre d'affection qui avait son
côté comique; mais il n'en est pas moins vrai que, si elle était
morte, je ne sais pas ce que je serais devenu ou comment j'aurais
joué mon rôle dans cette circonstance, qui serait devenue pour moi
une véritable tragédie.

Le lendemain matin, miss Murdstone parut comme à l'ordinaire, et
me dit que j'allais partir pour la pension, ce qui ne me surprit
pas tout à fait autant qu'elle aurait pu le croire. Elle m'avertit
aussi que, quand je serais habillé, je n'avais qu'à descendre dans
la salle à manger pour déjeuner. J'y trouvai ma mère très-pâle et
les yeux rouges; je courus me jeter dans ses bras, et je la
suppliai du fond du coeur de me pardonner.

«Oh Davy! dit-elle, comment as-tu pu faire mal à quelqu'un que
j'aime? Tâche de devenir meilleur, prie Dieu de te rendre
meilleur! Je te pardonne, mais je suis bien malheureuse, Davy, de
penser que tu aies de si mauvaises passions.»

On lui avait persuadé que j'étais un méchant enfant, et elle en
souffrait plus que de me voir partir. Je le sentais vivement.
J'essayai de manger quelques bouchées, mais mes larmes tombaient
sur ma tartine de beurre, ou ruisselaient dans mon thé. Je voyais
que ma mère me regardait, puis jetait un coup d'oeil sur miss
Murdstone, toujours de planton près de nous, ou bien elle baissait
tristement les yeux.

«Descendez la malle de M. Copperfield!» dit miss Murdstone,
lorsqu'on entendit le bruit des roues devant la grille.

Je cherchai des yeux Peggotty, mais ce n'était pas elle, elle ne
parut pas non plus que M. Murdstone. Mon ancienne connaissance, le
voiturier, était devant sa carriole.

«Clara! dit miss Murdstone, de son ton d'admonition.

-- Soyez tranquille, ma chère Jane, répondit ma mère. Adieu, Davy.
C'est pour ton bien que tu nous quittes. Tu reviendras chez nous
aux vacances. Conduis-toi bien.

-- Clara! répéta miss Murdstone.

-- Certainement, ma chère Jane, répondit ma mère, qui me tenait
dans ses bras. Je te pardonne, mon cher enfant. Que Dieu te
bénisse!

-- Clara!» répéta miss Murdstone.

Miss Murdstone eut la bonté de m'accompagner jusqu'à la carriole,
et de me dire en chemin qu'elle espérait que je me repentirais, et
que je ne ferais pas une mauvaise fin; puis, je montai dans la
carriole: le cheval leva languissamment le pied, nous étions
partis.



CHAPITRE V.

Je suis exilé de la maison paternelle.


Nous n'avions pas fait plus d'un demi mille, et mon mouchoir de
poche était tout trempé, quand le voiturier s'arrêta brusquement.

Je levai les yeux pour voir ce qu'il y avait, et je vis, à mon
grand étonnement, Peggotty sortir de derrière une haie et grimper
dans la carriole. Elle me prit dans ses bras, et me serra si fort
contre son corset que mon pauvre nez en fut presque aplati, ce qui
me fit grand mal, mais je n'y pensai seulement pas sur le moment;
ce ne fut qu'après que je m'en aperçus, en le trouvant très-
sensible. Peggotty ne dit pas un mot. Elle plongea son bras
jusqu'au coude dans sa poche, en tira quelques sacs remplis de
gâteaux qu'elle fourra dans les miennes avec une bourse qu'elle
mit dans ma main, mais tout cela sans dire un mot. Après m'avoir
de nouveau serré dans ses deux bras, elle redescendit de la
carriole: j'ai toujours été persuadé, comme je le suis encore,
qu'en se sauvant, elle n'emporta pas un seul bouton à sa robe. Moi
j'en ramassai un, j'avais de quoi choisir, et je l'ai longtemps
gardé précieusement comme un souvenir.

Le voiturier me regarda comme pour me demander si elle n'allait
pas revenir. Je secouai la tête, et lui dis que je ne le croyais
pas. «Alors, en marche,» dit-il à son indolente bête, qui se mit
effectivement en marche.

Après avoir pleuré toutes les larmes de mes yeux, je commençai à
réfléchir que cela ne servait à rien de pleurer plus longtemps,
d'autant plus que ni Roderick Random, ni le capitaine de la marine
royale, n'avaient jamais, à ma connaissance, pleuré dans leurs
situations les plus critiques. Le voiturier voyant ma résolution,
me proposa de faire sécher mon mouchoir sur le dos de son cheval.
Je le remerciai et j'y consentis. Mon mouchoir ne faisait pas
grande figure, en manière de couverture de cheval.

Je passai ensuite à l'examen de la bourse. Elle était en cuir
épais, avec un fermoir, et contenait trois shillings bien luisants
que Peggotty avait évidemment polis et repolis avec soin pour ma
plus grande satisfaction. Mais ce qu'elle contenait de plus
précieux, c'étaient deux demi-couronnes enveloppées dans un
morceau de papier, sur lequel ma mère avait écrit: «Pour Davy avec
toutes mes tendresses.» Cela m'émut tellement, que je demandai au
voiturier d'avoir la bonté de me rendre mon mouchoir de poche;
mais il me répondit que selon lui, je ferais mieux de m'en passer,
et je trouvai qu'il avait raison; j'essuyai donc tout bonnement
mes yeux sur ma manche et ce fut fini pour de bon.

Cependant il me restait encore de mes émotions passées, un profond
sanglot de temps à autre. Après avoir ainsi voyagé pendant quelque
temps, je demandai au voiturier s'il devait me conduire tout le
long du chemin.

«Jusqu'où? demanda le voiturier.

-- Eh bien! jusque-là, dis-je.

-- Où ça, là? demanda le voiturier.

-- Près de Londres, dis-je.

-- Mais ce cheval-là, dit le voiturier en secouant les rênes pour
me le montrer, serait plus mort qu'un cochon rôti, avant d'avoir
fait la moitié du chemin.

-- Vous n'allez donc que jusqu'à Yarmouth? demandai-je.

-- Justement, dit le voiturier. Et là je vous mettrai dans la
diligence, et la diligence vous mènera... où c'que vous allez.»

C'était beaucoup parler pour le voiturier (qui s'appelait
M. Barkis), homme d'un tempérament flegmatique, comme je l'ai dit
dans un chapitre précédent, et point du tout conversatif. Je lui
offris un gâteau, comme marque d'attention; il l'avala d'une
bouchée, ainsi qu'aurait pu faire un éléphant, et sa large face ne
bougea pas plus que n'aurait pu faire celle d'un éléphant.

«Est-ce que c'est elle qui les a faits? dit M. Barkis, toujours
penché, avec son air lourdaud, sur le devant de sa carriole, un
bras placé sur chacun de ses genoux.

-- C'est de Peggotty que vous voulez parler, monsieur?

-- Ah! dit M. Barkis. Elle-même.

-- Oui, c'est elle qui fait tous les gâteaux chez nous, d'ailleurs
elle fait toute la cuisine.

-- Vraiment?» dit M. Barkis.

Il arrondit ses lèvres comme pour siffler, mais il ne siffla pas.
Il se pencha pour contempler les oreilles de son cheval, comme
s'il y découvrait quelque chose de nouveau, et resta dans la même
position pas mal de temps, enfin il me dit:

«Pas d'amourettes, je suppose?

-- Des amourettes de veau, voulez-vous dire, monsieur Barkis? Je
vous demande pardon, elle les accommode aussi à merveille, car je
croyais qu'il avait envie de prendre quelque chose, et qu'il
désirait particulièrement se régaler d'un plat d'amourettes.

-- Non, des amourettes... d'amour. Il n'y a personne qui aille se
promener avec elle?

-- Avec Peggotty?

-- Ah! dit-il, elle-même!

-- Oh! non, jamais, jamais elle n'a eu d'amour ni d'amourettes.

-- Non, vraiment?» dit M. Barkis.

Il arrondit de nouveau ses lèvres comme pour siffler, mais il ne
siffla pas plus que la première fois, et se mit à considérer
encore les oreilles de son cheval.

«Et ainsi, dit M. Barkis, après un long silence, elle fait toutes
les tartes aux pommes, et toute la cuisine, n'est-ce pas?»

Je répondis que oui.

«Eh bien! dit M. Barkis, je vais vous dire. Peut-être que vous lui
écrirez?

-- Je lui écrirai certainement, repris-je.

-- Ah! dit-il en tournant lentement les yeux vers moi. Eh bien! si
vous lui écrivez, peut-être vous souviendrez-vous de lui dire que
Barkis veut bien, voulez-vous?

-- Que Barkis veut bien, répétai-je innocemment. Est-ce là tout?

-- Oui, dit-il lentement, oui, Barkis veut bien.

-- Mais vous serez demain de retour à Blunderstone, monsieur
Barkis, lui dis-je (et mon coeur se serrait à la pensée que moi
j'en serais bien loin), il vous serait plus facile de faire votre
commission vous-même.»

Mais il me fit signe de la tête que non, et répéta de nouveau du
ton le plus grave: «Barkis veut bien. Voilà tout.» Je promis de
transmettre exactement la chose. Et ce jour-là même en attendant à
Yarmouth la diligence, je me procurai un encrier et une feuille de
papier, et j'écrivis à Peggotty un billet ainsi conçu:

«Ma chère Peggotty, je suis arrivé ici à bon port. Barkis veut
bien. Mes tendresses à maman. Votre bien affectionné,

«Davy.»

«P. S. Il tient beaucoup à ce que vous sachiez que _Barkis veut
bien_.»

Lorsque j'eus fait cette promesse, M. Barkis retomba dans un
silence absolu; quant à moi, je me sentais épuisé par tout ce qui
m'était arrivé récemment, et me laissant tomber sur une
couverture, je m'endormis. Mon sommeil dura jusqu'à Yarmouth, qui
me parut si nouveau et si inconnu dans l'hôtel où nous nous
arrêtâmes, que j'abandonnai aussitôt le secret espoir que j'avais
eu jusqu'alors d'y rencontrer quelque membre de la famille de
M. Peggotty, peut-être même la petite Émilie.

La diligence était dans la cour, parfaitement propre et
reluisante, mais on n'avait pas encore attelé les chevaux, et dans
cet état il me semblait impossible qu'elle allât jamais jusqu'à
Londres. Je réfléchissais sur ce fait, et je me demandais ce que
deviendrait définitivement ma malle, que M. Barkis avait déposée
dans la cour, après avoir fait tourner sa carriole, et ce que je
deviendrais moi-même, lorsqu'une dame mit la tête à une fenêtre où
étaient suspendus quelques gigots et quelques volailles, et me
dit:

«Êtes-vous le petit monsieur qui vient de Blunderstone?

-- Oui, madame, dis-je.

-- Votre nom? demanda la dame.

-- Copperfield, madame, dis-je.

-- Ce n'est pas ça, reprit la dame. On n'a pas commandé à dîner
pour une personne de ce nom?

-- Est-ce Murdstone, madame? dis-je.

-- Si vous êtes le jeune Murdstone, dit la dame, pourquoi
commencez-vous par me dire un autre nom?»

Je lui expliquai ce qu'il en était, elle sonna et cria: «William,
montrez à monsieur la salle à manger» sur quoi un garçon arriva en
courant, de la cuisine qui était de l'autre côté de la cour, et
parut très-surpris de voir que c'était pour moi seul qu'on le
dérangeait.

C'était une grande chambre, garnie de grandes cartes de
géographie. Je crois que, quand les cartes auraient été de vrais
pays étrangers, au milieu desquels on m'aurait lancé comme une
bombe, je ne me serais pas senti plus dépaysé. Il me semblait que
je prenais une étrange liberté d'oser m'asseoir, ma casquette à la
main, sur un coin de la chaise la plus rapprochée de la porte, et
lorsque je vis le garçon mettre une nappe sur la table, tout
exprès pour moi, et y placer une salière, je suis sûr que je
devins tout rouge de modestie.

Il m'apporta des côtelettes et des légumes, et enleva les
couvercles des plats avec tant de brusquerie que j'avais la plus
grande peur de l'avoir apparemment offensé. Mais je me sentis
rassuré en le voyant mettre une chaise pour moi devant la table,
et me dire du ton le plus affable: «Maintenant, mon petit géant,
asseyez-vous.»

Je le remerciai et je m'établis devant la table; mais il me
semblait extraordinairement difficile de manier un peu adroitement
mon couteau ou ma fourchette, ou d'éviter de jeter de la sauce sur
moi, tant que le garçon serait là debout en face de moi, ne me
quittant pas des yeux, et me faisant rougir jusqu'aux oreilles
chaque fois que je le regardais. Lorsqu'il me vit entamer la
seconde côtelette:

«Voilà, dit-il, une demi-pinte d'ale pour vous. La voulez-vous à
présent.

-- Merci, lui dis-je, je veux bien.»

Alors il versa la bière dans un grand verre, et la mit devant la
fenêtre pour m'en faire admirer la belle couleur.

«Ma foi! dit-il, il y en a beaucoup, n'est-ce pas?

-- Il y en a beaucoup, répondis-je en souriant.»

Car j'étais charmé de le trouver si aimable. C'était un petit
homme, aux yeux brillants, avec un visage rougeaud et des cheveux
tout hérissés; il avait l'air très-avenant, le poing sur la
hanche, et de l'autre main il tenait en l'air le verre plein
d'ale.

«Il y avait bien ici un monsieur, dit-il, un gros monsieur qu'on
nommait Topsawyer, peut-être le connaissez-vous?

-- Non, dis-je, je ne crois pas.

-- En culotte courte et en guêtres, un chapeau à larges bords, un
habit gris, un cache-nez à pois, dit le garçon.

-- Non, dis-je avec embarras, je n'ai pas ce plaisir.

-- Il est venu ici hier, dit le garçon en regardant la bière au
jour, il a demandé un verre de cette ale, il l'a voulu absolument,
je lui ai dit qu'il avait tort, il l'a bue et il est tombé mort.
Elle était trop forte pour lui. On ne devrait plus en donner,
voilà le fait.»

J'étais épouvanté de ce terrible accident, et je lui dis que je
ferais peut-être mieux de ne boire qu'un verre d'eau.

«C'est que, voyez-vous, dit le garçon tout en regardant toujours
la bière à la fenêtre, et en clignant de l'oeil, on n'aime pas
beaucoup ici qu'on laisse ce qu'on a commandé. Ça blesse mes
maîtres. Mais moi, je peux la boire si vous voulez. J'y suis
habitué, et l'habitude fait tout. Je ne crois pas que cela me
fasse mal, pourvu que je renverse ma tête en arrière, et que
j'avale lestement. Voulez-vous?»

Je lui répondis qu'il me rendrait un grand service en la buvant,
pourvu que cela ne pût pas lui faire de mal, sans cela je ne
voulais pas en entendre parler. Quand il rejeta sa tête en arrière
pour avaler lestement, je fus saisi, je l'avoue, d'une terrible
frayeur; je croyais que j'allais le voir tomber sans vie sur le
parquet, comme le malheureux M. Topsawyer. Mais cela ne lui fit
aucun mal. Au contraire, il ne m'en parut que plus frais et plus
gaillard.

«Qu'avons-nous donc là? dit-il en mettant sa fourchette dans mon
plat. N'est-ce pas des côtelettes?

-- Des côtelettes, dis-je.

-- Que Dieu me bénisse! je ne savais pas que ce fussent des
côtelettes, s'écria-t-il. C'est justement ce qu'il faut pour
neutraliser les mauvais effets de cette bière. Quelle chance!»

D'une main il saisit une côtelette, de l'autre il prit une pomme
de terre, et mangea le tout du meilleur appétit à mon extrême
satisfaction. Puis il prit une autre côtelette et une autre pomme
de terre, et encore une autre pomme de terre et une autre
côtelette. Quand nous eûmes fini, il m'apporta un pudding, et
l'ayant placé devant moi, il se mit à ruminer en lui-même, et
resta quelques instants absorbé dans ses réflexions.

«Comment trouvez-vous le pâté? dit-il tout d'un coup.

-- C'est un pudding, répondis-je.

-- Un pudding! s'écria-t-il. Oui, vraiment! mais, dit-il en le
contemplant de plus près, ne serait-ce pas un pudding aux fruits?

-- Oui, certainement.

-- Et mais, dit-il en s'armant d'une grande cuiller, le pudding
aux fruits est mon pudding favori, n'est-ce pas heureux? Allons,
mon petit homme, voyons qui de nous deux ira le plus vite.»

Le garçon fut certainement celui qui alla le plus vite. Il me
supplia plus d'une fois de me dépêcher de gagner la gageure, mais
il y avait une telle différence entre sa cuiller à ragoût et ma
cuiller à café, entre son agilité et mon agilité, entre son
appétit et mon appétit que je restai promptement en arrière. Je
crois que je n'ai jamais vu personne aussi charmé d'un pudding; il
avait déjà fini qu'il riait encore de plaisir, comme s'il le
savourait toujours.

Je le trouvai si complaisant et de si bonne humeur, que je la
priai de me procurer une plume, du papier et de l'encre pour
écrire à Peggotty. Non-seulement il me l'apporta immédiatement,
mais encore il eut la bonté de regarder par-dessus mon épaule
pendant que j'écrivais ma lettre. Quand j'eus fini, il me demanda
où j'allais en pension.

«Près de Londres, lui dis-je. C'était tout ce que je savais.

-- Oh! mon Dieu, dit-il de l'air le plus triste, j'en suis désolé.

-- Pourquoi donc? lui demandai-je.

-- Oh! mon Dieu, dit-il en hochant la tête, c'est justement la
pension où on a brisé les côtes d'un petit garçon, les deux côtes;
il était encore tout jeune. Il avait à peu près: voyons, quel âge
avez-vous?»

Je lui dis que j'avais huit ans et demi.

«Tout juste son âge, dit-il. Il avait huit ans et demi quand on
lui a brisé sa première côte; huit ans et huit mois quand on lui a
brisé la seconde, et ma foi! c'était fini.»

Je n'eus pas la force de me dissimuler, non plus qu'au garçon, que
c'était une malheureuse coïncidence, et je lui demandai comment
cela était arrivé. Sa réponse n'eut rien de consolant, car il ne
me répondit que cette phrase épouvantable: «En le fouettant.»

Heureusement le son du cor qui rappelait tous les voyageurs vint
faire diversion à mes inquiétudes. Je me levai et je demandai d'un
ton moitié défiant, moitié orgueilleux, tout en tirant ma bourse,
s'il y avait quelque chose à payer.

-- Une feuille de papier à lettres, répondit-il. Avez-vous jamais
acheté du papier à lettres?»

Je n'en avais aucun souvenir.

«Il est cher, dit-il, à cause des droits: trois pence. Et voilà
comment on nous taxe dans ce pays-ci. Il ne reste plus que le
pourboire du garçon. Quant à l'encre, ce n'est pas la peine d'en
parler, ce sont mes profits.

-- Combien croyez-vous... Combien faut-il que... combien dois-
je... combien serait-il convenable de donner pour le garçon, je
vous prie? balbutiai-je en rougissant.

-- Si je n'avais pas une petite famille, et si cette petite
famille n'avait pas la petite-vérole volante, je n'accepterais pas
six pence, dit le garçon. Si je n'avais pas à soutenir une vieille
mère et une charmante jeune soeur (ici le garçon parut vivement
ému), je n'accepterais pas un farthing. Si j'avais une bonne
place, et que je fusse bien traité ici, j'offrirais volontiers une
bagatelle plutôt que de l'accepter. Mais je vis des restes... et
je couche sur les sacs à charbon.» Ici le garçon fondit en larmes.

J'éprouvais la plus profonde pitié pour ses infortunes, et je
sentais qu'il fallait avoir le coeur bien dur et bien brutal pour
lui offrir moins de neuf pence. Je finis par lui donner un de mes
trois beaux shillings; il le reçut avec beaucoup d'humilité et de
vénération, et la minute d'après il le fit sonner sur son ongle,
pour voir si la pièce était bonne.

Je fus un peu déconcerté au moment de monter dans la voiture,
lorsque je découvris qu'on me supposait capable d'avoir mangé le
dîner tout entier à moi seul. Je m'en aperçus en entendant la dame
qui était à la fenêtre, dire au conducteur: «Prenez garde, George,
ou cet enfant va éclater en route!» Les servantes de l'hôtel qui
étaient dans la cour venaient me contempler comme un jeune
phénomène et me rire au nez. Mon malheureux ami, le garçon de
l'hôtel, qui avait tout à fait repris sa bonne humeur, ne
paraissait nullement embarrassé, et prenait, sans la moindre
confusion, part à l'admiration générale. Je ne sais pas si cela ne
me donna pas quelques soupçons sur son compte, mais j'incline
pourtant à penser que, plein comme je l'étais de cette confiance
naturelle aux enfants et du respect qu'ils ont en général pour
ceux qui sont plus âgés qu'eux (qualités que je suis toujours
fâché de voir perdre trop tôt aux enfants pour prendre les
habitudes du monde), je n'eus pas, même alors, de doutes sérieux
sur son compte.

Je trouvais pourtant un peu dur, il faut que je l'avoue, de servir
de point de mire aux plaisanteries continuelles du cocher et du
conducteur, sur ce que mon poids faisait pencher la diligence d'un
côté, ou que je ferais bien de voyager à l'avenir dans un fourgon.
L'histoire de mon appétit supposé se répandit bientôt parmi les
voyageurs de l'impériale qui s'en divertirent aussi infiniment;
ils me demandèrent si, à la pension où j'allais, on devait payer
pour moi comme pour deux seulement ou pour trois; si on avait fait
des conditions particulières, ou bien si on me prenait au même
prix que les autres enfants; avec une foule d'autres questions du
même genre. Mais ce qu'il y avait de pis, c'est que je savais que,
lorsque l'occasion se présenterait, je n'aurais pas le courage de
manger la moindre chose, et qu'après avoir fait un assez pauvre
dîner, j'allais me laisser affamer toute la nuit, car dans ma
précipitation j'avais oublié mes gâteaux à l'hôtel. Mes craintes
furent bientôt réalisées. Lorsqu'on s'arrêta pour souper, je ne
pus jamais trouver la force de m'asseoir à la table d'hôte, et
j'allai, fort à contre-coeur, me mettre dans un coin près de la
cheminée, en disant que je n'avais besoin de rien. Cela ne me mit
pourtant pas à l'abri de nouvelles plaisanteries, car un monsieur
à la voix enrouée et au visage enluminé, qui n'avait cessé de
manger des sandwiches que pour boire d'une bouteille qu'il ne
quittait guère, fit observer que j'étais comme le boa constrictor,
qui mangeait assez à un repas pour pouvoir rester ensuite
plusieurs jours à jeun; après quoi, il se servit une énorme
portion de boeuf bouilli.

Nous avions quitté Yarmouth à trois heures de l'après-midi, et
nous devions arriver à Londres le lendemain matin à huit heures.

L'automne commençait, et la soirée était belle. Quand nous
traversions un village, je cherchais à me représenter ce qui se
passait dans l'intérieur des maisons, et ce que faisaient les
habitants; puis quand les petits garçons se mettaient à courir
pour grimper derrière la diligence, je me demandais s'ils avaient
encore leurs pères, et s'ils étaient heureux chez eux. J'avais
donc beaucoup de sujets de réflexion, sans compter que je songeais
sans cesse à l'endroit de ma destination, triste sujet de
méditation. Quelquefois aussi, je me le rappelle, je me laissais
aller à penser à la maison de ma mère et à Peggotty; ou j'essayais
confusément de me rappeler comment j'étais avant d'avoir mordu
M. Murdstone, mais je ne pouvais jamais réussir, tant il me
semblait que tout cela datait de l'antiquité la plus reculée.

La nuit ne fut pas aussi agréable que la soirée; il faisait froid.
Comme on m'avait casé entre deux messieurs (celui qui avait la
figure enluminée et un autre) de peur que je ne glissasse des
banquettes, ils manquaient à chaque instant de m'étouffer en
dormant et me tenaient comme dans un étau. J'étais parfois
tellement écrasé que je ne pouvais m'empêcher de crier: «Oh! je
vous en prie!» ce qui leur déplaisait fort, parce que cela les
réveillait. En face de moi était assise une vieille dame avec un
grand manteau de fourrure, qui avait l'air, dans l'obscurité,
plutôt d'une meule de foin que d'une femme, tant elle était
empaquetée. Cette dame avait un panier, et pendant longtemps elle
n'avait su où le fourrer; elle découvrit enfin qu'elle pourrait le
glisser sous mes jambes qui étaient très-courtes. Ce panier me
mettait à la torture; il me cognait et me meurtrissait les
jarrets; mais au moindre mouvement que je faisais, le verre
contenu dans le panier allait se choquer contre un autre objet, et
la vieille dame me donnait un terrible coup de pied, tout en
disant:

«Allez-vous vous tenir tranquille! vous êtes bien peu endurant
pour votre âge.»

Enfin, le soleil se leva, et mes compagnons de route eurent un
sommeil moins agité. On ne saurait dépeindre toutes les angoisses
qui les avaient oppressés durant la nuit, et qui se manifestaient
par des ronflements épouvantables. À mesure que le soleil
s'élevait à l'horizon, leur sommeil devenait moins profond, et peu
à peu ils se réveillèrent tous l'un après l'autre. Je me souviens
que je fus bien surpris de les voir tous soutenir qu'ils n'avaient
pas dormi une minute, et repousser cette insinuation avec la plus
vive indignation. J'en suis encore étonné à l'heure qu'il est, et
je n'ai jamais pu m'expliquer comment, de toutes les faiblesses
humaines, celle que nous sommes tous le moins disposés à confesser
(je vous demande un peu pourquoi), c'est la faiblesse d'avoir pu
dormir en voiture.

Je n'ai pas besoin de raconter ici quelle étrange ville me parut
Londres lorsque je l'aperçus dans le lointain, ni comment je me
figurais que les aventures de mes héros favoris se renouvelaient à
chaque instant dans cette grande cité, pleine à mes yeux de plus
de merveilles et de plus de crimes que toutes les villes de la
terre. Nous arrivâmes enfin à un hôtel situé sur la paroisse de
White-Chapel, où nous devions nous arrêter. J'ai oublié si c'était
le _Taureau-Bleu_ ou le _Sanglier-Bleu_, mais ce que je sais,
c'est que c'était un animal bleu, et que cet animal était aussi
représenté sur le derrière de la diligence.

Le conducteur fixa les yeux sur moi en descendant, et dit à la
porte du bureau:

«Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, et qui était attendu? Qu'on le vienne réclamer.»

Personne ne répondit.

«Essayez de Copperfield, monsieur, je vous prie, dis-je en
baissant piteusement les yeux.

-- Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, mais qui répond au nom de Copperfield, et qui doit
attendre qu'on le vienne réclamer? dit le conducteur. Parlez! y a-
t-il quelqu'un?»

Non, il n'y avait personne. Je regardai avec inquiétude tout
autour de moi, mais cette question répétée n'avait pas fait la
moindre impression sur ceux qui étaient présents, sauf sur un
homme à longues guêtres, qui n'avait qu'un oeil, et qui suggéra
qu'on ferait bien de me mettre un collier de cuivre et de
m'attacher à un poteau dans l'étable, comme aux chiens perdus. On
plaça une échelle, et je descendis après la dame qui ressemblait à
une meule de foin: je ne me permis de bouger que lorsqu'elle eut
enlevé son panier. Tous les voyageurs eurent promptement quitté
leurs places; on descendit tous les bagages, et les garçons
d'écurie firent rentrer la diligence sous la remise. Et cependant
personne ne paraissait pour réclamer l'enfant tout poudreux qui
venait de Blunderstone, Suffolk.

Plus solitaire que Robinson Crusoé, qui du moins n'avait près de
lui personne pour venir l'observer et remarquer qu'il était
solitaire, j'entrai dans le bureau de la diligence, et sur
l'invitation du commis, je passai derrière le comptoir, et je
m'assis sur la balance où on pesait les bagages. Là, tandis que
j'étais assis au milieu des paquets, des livres et des ballots,
respirant le parfum des écuries (qui s'associera éternellement
dans ma mémoire avec cette matinée), je fus assailli par une foule
de réflexions toutes plus lugubres les unes que les autres. À
supposer qu'on ne vint jamais me chercher, combien de temps
consentirait-on à me garder là où j'étais? Me garderait-on assez
longtemps pour qu'il ne me restât plus rien de mes sept shillings?
Est-ce que je passerais la nuit dans un de ces compartimente en
bois avec le reste des bagages? Faudrait-il me laver tous les
matins à la pompe de la cour? Ou bien me renverrait-on tous les
soirs et serais-je obligé de revenir tous les matins jusqu'à ce
qu'on vînt me chercher? Et si ce n'était pas une erreur; si
M. Murdstone avait inventé ce plan pour se débarrasser de moi, que
deviendrais-je? Si on me permettait de rester là jusqu'à ce que
j'eusse dépensé mes sept shillings, je ne pouvais toujours pas
espérer d'y rester lorsque je commencerais à mourir de faim. Cela
serait évidemment gênant et désagréable pour les pratiques, et de
plus cela exposerait le je ne sais quoi bleu à avoir à payer les
frais de mon enterrement. Si je me mettais immédiatement en route
et que je tentasse de retourner chez ma mère, comment pourrais-je
marcher jusque-là? Et d'ailleurs étais-je sûr d'être bien
accueilli par d'autres que par Peggotty, lors même que je
réussirais à arriver? Si j'allais m'offrir aux autorités voisines
comme soldat ou comme marin, j'étais un si petit bonhomme qu'il
était bien probable qu'on ne voudrait pas de moi. Ces pensées,
jointes à un millier d'autres, me faisaient monter le rouge au
visage, et je me sentais tout étourdi de crainte et d'émotion.
J'étais dans cet état violent lorsqu'entra un homme qui murmura
quelques mots à l'oreille du commis; celui-ci me tira vivement de
la balance et me poussa vers le nouveau venu comme un colis pesé,
acheté, payé, enlevé.

En sortant du bureau, la main dans celle de ma nouvelle
connaissance, je me hasardai à jeter les yeux sur mon conducteur.
C'était un jeune homme au teint jaune, à l'air dégingandé, aux
joues creuses, avec un menton presque aussi noir que celui de
M. Murdstone; mais là cessait la ressemblance, car ses favoris
étaient rasés, et ses cheveux, au lieu d'être luisants, étaient
rudes et secs. Il portait un habit et un pantalon noirs, un peu
secs et râpés aussi; l'habit ne descendait pas jusqu'au poignet ni
le pantalon jusqu'à la cheville de leur propriétaire; sa cravate
blanche n'était pas d'une propreté exagérée. Je n'ai jamais cru,
et je ne veux pas croire encore, que cette cravate fût tout le
linge qu'il avait sur lui, mais c'était au moins tout ce qu'il en
laissait entrevoir.

«Vous êtes le nouvel élève? me dit-il.

-- Oui, monsieur,» lui dis-je. Je le supposais. Je n'en savais
rien.

«Je suis l'un des maîtres d'études de la pension Salem,» me dit-
il.

Je le saluai, j'étais terrifié. Je n'osais faire la moindre
allusion à une chose aussi vulgaire que ma malle en présence du
savant maître de Salem-House; ce ne fut que lorsque nous fûmes
sortis de la cour que j'eus la hardiesse d'en faire mention. Nous
revînmes sur nos pas, d'après mon observation très-humble qu'elle
pourrait plus tard m'être utile, et il dit au commis que le
voiturier devait venir la prendre à midi.

«Monsieur, lui dis-je, lorsque nous eûmes fait à peu près le même
trajet, auriez-vous la bonté de me dire si c'est bien loin?

-- C'est du côté de Blackheath, me dit-il.

-- Est-ce loin, monsieur? demandai-je timidement.

-- Il y a un bon bout de chemin, dit-il; nous irons par la
diligence; on compte environ six milles.»

Je me sentais si las et si épuisé, que l'idée de faire encore six
milles sans me restaurer était au-dessus de mes forces. Je
m'enhardis jusqu'à lui dire que je n'avais pris absolument rien
pendant toute la nuit, et que je lui serais très-reconnaissant
s'il voulait bien me permettre d'acheter quelque chose pour
manger. Il parut surpris (je le vois encore s'arrêter et me
regarder); après avoir réfléchi un instant, il me dit qu'il avait
besoin de s'arrêter chez une vieille femme qui habitait près de
là, et que ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait d'acheter
un peu de pain, ou toute autre nourriture à mon choix, pourvu
qu'elle fût saine, et de déjeuner chez cette personne qui me
procurerait du lait.

Nous nous rendîmes chez un boulanger, où, après avoir jeté mon
dévolu sur une foule de petits gâteaux succulents qu'il refusa de
me laisser prendre les uns après les autres, nous finîmes par nous
décider pour un bon petit pain de seigle qui me coûta trois pence.
Plus loin, nous achetâmes un oeuf et une tranche de lard fumé;
tout cela me laissa encore possesseur de pas mal de petite monnaie
sur mon second shilling que j'avais changé, ce qui me fit penser
que Londres était un endroit où l'on vivait à très-bon marché.
Lorsque nous eûmes fait nos provisions, nous traversâmes, au
milieu d'un tapage et d'un mouvement qui troublaient
singulièrement ma pauvre tête, un pont, _London-Bridge_ sans doute
(je crois même qu'il me le dit, mais j'étais à moitié endormi), et
enfin nous arrivâmes chez la vieille femme qui logeait dans un
hospice, comme je pus le voir à l'apparence du bâtiment et aussi à
l'inscription placée au-dessus de la grille, qui disait que cette
maison avait été fondée pour vingt-cinq femmes pauvres.

Le maître d'études de Salem-House leva le loquet d'une de ces
portes noires qui se ressemblaient toutes: d'un côté il y avait
une fenêtre à petits carreaux, et au-dessus de la porte une autre
fenêtre à petits carreaux; nous entrâmes dans la maison d'une de
ces pauvres vieilles femmes, qui soufflait son feu sur lequel
était placée une petite casserole. En voyant entrer mon
conducteur, la vieille femme cessa de souffler, et dit quelque
chose comme: «Mon Charles!» Mais en me voyant entrer après lui,
elle se leva, et fit en se frottant les mains une espèce de
révérence embarrassée.

«Pouvez-vous faire cuire le déjeuner de ce jeune monsieur, je vous
prie, dit le maître d'études de Salem-House.

-- Si je le peux? dit la vieille femme; mais oui, certainement.

-- Comment va mistress Fibbitson aujourd'hui?» dit le maître
d'études en regardant une autre vieille femme assise sur une
grande chaise près du feu; elle avait si bien l'air d'un paquet de
vieux chiffons, qu'à l'heure qu'il est je me félicite encore de ce
que je n'ai pas commis l'erreur de m'asseoir dessus.

«Ah! elle ne va pas trop bien, dit la première vieille femme; elle
est dans un de ses mauvais jours. Je crois vraiment que, si par
malheur le feu s'éteignait, elle s'éteindrait avec lui pour ne
plus jamais revenir à la vie.»

Ils la regardaient tous deux, je fis de même. Bien qu'il fît très-
chaud dehors, elle semblait ne songer à rien au monde qu'au feu.
Je crois même qu'elle était jalouse de la casserole, et j'ai
quelque soupçon qu'elle lui en voulait de lui cacher le feu pour
faire cuire mon oeuf et frire mon lard, car je la vis me montrer
le poing quand tout le monde avait le dos tourné, pendant ces
opérations culinaires. Le soleil entrait par la petite fenêtre,
mais elle lui tournait le dos, et, assise dans sa grande chaise
qui tournait aussi le dos au soleil, elle semblait couver le feu
comme pour lui tenir chaud, au lieu de s'y chauffer elle-même, et
elle le surveillait d'un oeil méfiant. Lorsqu'elle vit que les
préparatifs de mon déjeuner touchaient à leur terme et que le feu
allait enfin être délivré, elle éclata de rire dans sa joie, et je
dois dire que son rire était loin d'être mélodieux.

Je m'assis en face de mon pain de seigle, de mon oeuf, de ma
tranche de lard, auxquels s'était ajoutée une jatte de lait, et je
fis un repas délicieux. J'étais encore à l'oeuvre, lorsque la
vieille femme qui habitait la maison, dit au maître d'études:

«Avez-vous votre flûte sur vous?

-- Oui, répondit-il.

-- Jouez-en donc un petit air, dit la vieille femme; d'un ton
suppliant. Je vous en prie.»

Le maître d'études mit la main sous les pans de son habit, et
sortit les trois morceaux d'une flûte qu'il remonta, puis il se
mit immédiatement à jouer. Mon opinion, après bien des années de
réflexions, c'est que personne au monde n'a jamais pu jouer aussi
mal. Il en tirait les sons les plus épouvantables que j'aie
entendus, naturels ou artificiels. Je ne sais quel air il jouait,
si tant est que ce fussent des airs, ce dont je doute, mais le
résultat de cette mélodie fut primo, de me faire songer à toutes
mes peines, au point de me faire venir les larmes aux yeux;
secondo, de m'ôter complètement l'appétit, et tertio, de me donner
une telle envie de dormir que je ne pouvais tenir mes yeux
ouverts. Le seul souvenir de cette musique m'assoupit encore. Je
revois la petite chambre avec l'armoire du coin entr'ouverte, les
chaises au dossier perpendiculaire, et le petit escalier à pic qui
conduisait à une autre petite chambre au premier, enfin les trois
plumes de paon qui ornaient le manteau de la cheminée; je me
souviens, qu'en entrant, je me demandais si le paon serait bien
flatté de voir ses belles plumes condamnées à cet emploi, mais
tout cela disparaît peu à peu devant moi, ma tête se penche, je
dors. La flûte ne se fait plus entendre, c'est le son des roues
qui retentit à mon oreille; je suis en voyage; la diligence
s'arrête, je me réveille en sursaut, et voilà de nouveau la flûte;
le maître d'études de Salem-House en joue d'un air lamentable, et
la vieille femme l'écoute avec ravissement. Mais elle disparaît à
son tour, puis il disparaît aussi, enfin tout disparaît, il n'y a
plus ni de flûte, ni de maître d'études, ni de Salem-House, ni de
David Copperfield, il n'y a qu'un profond sommeil.

Je rêvais probablement, lorsque je crus voir, tandis qu'il
soufflait dans cette épouvantable flûte, la vieille maîtresse du
logis qui s'était approchée de lui dans son enthousiasme, se
pencher tout d'un coup sur le dossier de sa chaise, et prendre sa
tête dans ses bras pour l'embrasser; un instant la flûte s'arrêta.
J'étais apparemment entre la veille et le sommeil, alors et
quelque temps après, car, lorsqu'il recommença à jouer, (ce qu'il
y a de sûr c'est qu'il s'était interrompu un instant), je vis et
j'entendis la susdite vieille femme demander à mistress Fibbitson
si ce n'était pas délicieux (en parlant de la flûte), à quoi
mistress Fibbitson répondit, «oui, oh oui!» et se pencha vers le
feu, auquel elle rapportait, j'en suis sûr tout l'honneur de cette
jolie musique.

Il y avait déjà longtemps que j'étais endormi, je crois, lorsque
le maître d'études de Salem-House démonta sa flûte, mit dans sa
poche les trois pièces qui la composaient, et m'emmena. Nous
trouvâmes la diligence tout près de là, et nous montâmes sur
l'impériale, mais j'avais tellement envie de dormir que, lorsqu'on
s'arrêta sur la route pour prendre d'autres voyageurs, on me mit
dans l'intérieur où il n'y avait personne, et là je dormis
profondément, jusqu'à une longue montée que les chevaux gravirent
au pas entre de grands arbres. Bientôt la diligence s'arrêta; elle
avait atteint sa destination.

Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes, le maître
d'études et moi, à Salem-House; un grand mur de briques formait
l'enceinte, et le tout avait l'air fort triste. Sur une porte
pratiquée dans le mur était placé un écriteau où on lisait:
_Salem-House_. Nous vîmes bientôt paraître, à une petite ouverture
près de la porte, un visage maussade, qui appartenait à ce que je
vis, lorsque la porte nous fut ouverte, à un gros homme, avec un
cou énorme comme celui d'un taureau, une jambe de bois, un front
bombé, et des cheveux coupés ras tout autour de la tête.

«C'est le nouvel élève,» dit le maître d'études.

L'homme à la jambe de bois m'examina de la tête aux pieds, ce qui
ne fut pas long, car je n'étais pas bien grand, puis il referma la
porte derrière nous, et prit la clef. Nous nous dirigions vers la
maison, au milieu de grands arbres au feuillage sombre, quand il
appela mon conducteur.

«Holà!»

Nous nous retournâmes; il était debout à la porte de la petite
loge, où il demeurait, une paire de bottes à la main.

«Dites donc! le savetier est venu depuis que vous êtes sorti,
monsieur Mell, et il dit qu'il ne peut plus du tout les
raccommoder. Il prétend qu'il ne reste pas un seul morceau de la
botte primitive, et qu'il ne comprend pas que vous puissiez lui
demander de les réparer.»

En parlant ainsi il jeta les bottes devant M. Mell, qui retourna
quelques pas en arrière pour les ramasser, et qui les regarda de
l'air le plus lamentable, en venant me retrouver. J'observai
alors, pour la première fois, que les bottes qu'il portait étaient
fort usées, et qu'il y avait même un endroit par où son bas
sortait, comme un bourgeon qui veut percer l'écorce?

Salem-House était un bâtiment carré bâti en briques avec deux
pavillons sur les ailes, le tout d'une apparence nue et désolée.
Tout ce qui l'entourait était si tranquille que je dis à M. Mell
que probablement les élèves étaient en promenade, mais il parut
surpris de ce que je ne savais pas qu'on était en vacances, et que
tous les élèves étaient chez leurs parents, M. Creakle, le maître
de pension, était au bord de la mer avec Mme et miss Creakle, et
quant à moi, on m'envoyait en pension durant les vacances pour me
punir de ma mauvaise conduite, comme il me l'expliqua tout du long
en chemin.

Il me mena dans la salle d'études; jamais je n'avais vu un lieu si
déplorable ni si désolé. Je la revois encore à l'heure qu'il est.
Une longue chambre, avec trois longues rangées de bancs et des
champignons pour accrocher les chapeaux et les ardoises. Des
fragments de vieux cahiers et de thèmes déchirés jonchent le
plancher. Il y en a d'autres sur les pupitres qui ont servi à
loger des vers à soie. Deux malheureuses petites souris blanches,
abandonnées par leur propriétaire, parcourent du haut en bas une
fétide petite forteresse construite en carton et en fil de fer, et
leurs petits yeux rouges cherchent dans tous les coins quelque
chose à manger. Un oiseau, enfermé dans une cage à peine plus
grande que lui, fait de temps à autre un bruit monotone, en
sautant sur son perchoir, de deux pouces de haut, ou en
redescendant, sur son plancher, mais il ne chante ni ne siffle.
Par toute la chambre, il règne une odeur malsaine, composé
étrange, à ce qu'il me semble, de cuir pourri, de pommes
renfermées et de livres moisis. Il ne saurait y avoir plus d'encre
répandue dans toute cette pièce, lors même que les architectes
auraient oublié d'y mettre une toiture, et que, pendant toute
l'année, le ciel y aurait fait pleuvoir, neiger, ou grêler de
l'encre.

M. Mell me quitta un moment, pour remonter ses bottes
irréparables; je m'avançai timidement vers l'autre bout de la
chambre, tout en observant ce que je viens de décrire. Tout à coup
j'arrivai devant un écriteau en carton, posé sur un pupitre; on y
lisait ces mots écrits en grosses lettres: «_Prenez garde. Il
mord._»

Je grimpai immédiatement sur le pupitre, persuadé que dessous il y
avait au moins un gros chien. Mais j'avais beau regarder tout
autour de moi avec inquiétude, je ne l'apercevais pas. J'étais
encore absorbé dans cette recherche, lorsque M. Mell revint, et me
demanda ce que je faisais là-haut.

«Je vous demande bien pardon, monsieur, mais je regarde où est le
chien.

-- Le chien! dit-il, quel chien?

-- N'est-ce pas un chien, monsieur?

-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas un chien?

-- Cet animal auquel il faut prendre garde, monsieur, parce qu'il
mord.

-- Non, Copperfield, dit-il gravement, ce n'est pas un chien.
C'est un petit garçon. J'ai pour instruction, Copperfield, de vous
attacher cet écriteau derrière le dos. Je suis fâché d'avoir à
commencer par là avec vous, mais il le faut.»

Il me fit descendre et m'attacha derrière le dos, comme une
giberne, l'écriteau bien adapté pour ce but, et partout où
j'allais ensuite j'eus la consolation de le transporter avec moi.

Ce que j'eus à souffrir de cet écriteau, personne ne peut le
deviner. Qu'il fût possible de me voir ou non, je me figurais
toujours que quelqu'un était là à le lire; ce n'était pas un
soulagement pour moi que de me retourner et de ne voir personne,
car je me figurais toujours qu'il y avait quelqu'un derrière mon
dos. La cruauté de l'homme à la jambe de bois aggravait encore mes
souffrances; c'était lui qui était le mandataire de l'autorité, et
toutes les fois qu'il me voyait m'appuyer le dos contre un arbre
ou contre le mur, ou contre la maison, il criait de sa loge d'une
voix formidable: «Hé! Copperfield! faites voir la pancarte, ou je
vous donne une mauvaise note.» L'endroit où l'on jouait était une
cour sablée, placée derrière la maison, en vue de toutes les
dépendances, et je savais que les domestiques lisaient ma
pancarte, que le boucher la lisait, que le boulanger la lisait, en
un mot que tous ceux qui entraient ou qui sortaient le matin,
tandis que je faisais ma promenade obligée, lisaient sur mon dos
qu'il fallait prendre garde à moi parce que je mordais. Je me
rappelle que j'avais fini positivement par avoir peur de moi comme
d'une espèce d'enfant sauvage qui mordait.

Il y avait dans cette cour de récréation une vieille porte sur
laquelle les élèves s'étaient amusés à sculpter leurs noms; elle
était complètement couverte de ce genre d'inscriptions. Dans ma
terreur de voir arriver la fin des vacances qui ramènerait tous
les élèves, je ne pouvais lire un seul de ces noms sans me
demander de quel ton et avec quelle expression il lirait: «Prenez
garde, il mord.» Il y en avait un, un certain Steerforth qui avait
gravé son nom très-souvent et très-profondément. «Celui-là, me
disais-je, va lire cela de toutes ses forces et puis il me tirera
les cheveux.» Il y en avait un autre nommé Tommy Traddles; je me
figurais qu'il se ferait un amusement de m'approcher par mégarde,
et de se reculer avec l'air d'avoir grand'peur. Quant au
troisième, George Demple, je l'entendais chanter mon inscription.
Enfin, dans ma frayeur, je contemplais en tremblant cette porte,
jusqu'à ce qu'il me semblât entendre tous les propriétaires de ces
noms (il y en avait quarante-cinq, à ce que me dit M. Mell) crier
en choeur qu'il fallait m'envoyer à Coventry, et répéter, chacun à
sa manière: «Prenez garde, il mord.»

Et de même pour les pupitres et les bancs, de même pour les lits
solitaires que j'examinais le soir quand j'étais couché. Toutes
les nuits j'avais des rêves où je voyais tantôt ma mère telle
qu'elle était jadis, tantôt l'intérieur de M. Peggotty; ou bien je
voyageais sur l'impériale de la diligence, ou je dînais avec mon
malheureux ami le garçon d'hôtel; et partout je voyais tout le
monde me regarder d'un air effaré; on venait de s'apercevoir que
je n'avais pour tout vêtement que ma chemise de nuit et mon
écriteau.

Cette vie monotone et la frayeur que me causait la fin prochaine
des vacances, me causaient une affliction intolérable. J'avais
chaque jour de longs devoirs à faire pour M. Mell, mais je les
faisais (M. Murdstone et sa soeur n'étaient plus là), et je ne
m'en tirais pas mal. Avant et après mes heures d'étude je me
promenais, sous la surveillance, comme je l'ai déjà dit, de
l'homme à la jambe de bois. Je me rappelle encore, comme si j'y
étais, tout ce que je voyais dans ces promenades, la terre humide
autour de la maison, les pierres couvertes de mousse dans la cour,
la vieille fontaine toute fendue et les troncs décolorés de
quelques arbres ratatinés qui avaient l'air d'avoir reçu plus de
pluie et moins de rayons de soleil que tous les arbres du monde
ancien et moderne. Nous dînions à une heure, M. Mell et moi, au
bout d'une longue salle à manger parfaitement nue, où on ne voyait
que des tables de sapin qui sentaient le graillon, et puis nous
nous remettions à travailler jusqu'à l'heure du thé; M. Mell
buvait son thé dans une petite tasse bleue, et moi dans un petit
pot d'étain. Pendant toute la journée et jusqu'à sept ou huit
heures du soir, M. Mell était établi à son pupitre dans la salle
d'études; il s'occupait sans relâche à faire les comptes du
dernier semestre, sans quitter sa plume, son encrier, sa règle et
ses livres. Quand il avait tout rangé le soir, il tirait sa flûte
et soufflait dedans avec une telle énergie que je m'attendais à
tout moment à le voir passer par le grand trou de son instrument,
jusqu'à son dernier souffle, et à le voir fuir par les clefs.

Je me vois encore, pauvre petit enfant que j'étais alors, la tête
dans mes mains au milieu de la pièce à peine éclairée, écoutant la
douloureuse harmonie de M. Mell tout en méditant sur mes leçons du
lendemain; je me vois également, mes livres fermés à côté de moi,
prêtant toujours l'oreille à la douloureuse harmonie de M. Mell,
et croyant entendre à travers ces sons lamentables le bruit
lointain de la maison paternelle et le sifflement du vent sur les
dunes de Yarmouth. Ah! combien je me sens isolé et triste! je me
vois montant me coucher dans des chambres presque désertes, et
pleurant dans mon petit lit au souvenir de ma chère Peggotty; je
me vois descendant l'escalier le lendemain matin et regardant, par
un carreau cassé de la lucarne qui l'éclaire, la cloche de la
pension suspendue tout en haut d'un hangar, avec une girouette par
dessus; je la contemple et je songe avec effroi au temps où elle
appellera à l'étude Steerforth et ses camarades, et pourtant j'ai
encore bien plus peur du moment fatal où l'homme à la jambe de
bois ouvrira la grille aux gonds rouillés pour laisser passer le
redoutable M. Creakle. Je ne crois pas avec tout cela que je sois
un très-mauvais sujet, mais je n'en porte pas moins le placard
toujours sur mon dos.

M. Mell ne me disait pas grand'chose, mais il n'était pas méchant
avec moi; je suppose que nous nous tenions mutuellement compagnie
sans nous parler. J'ai oublié de dire qu'il se parlait quelquefois
à lui-même, et qu'alors il grinçait des dents, il serrait les
poings et il se tirait les cheveux de la façon la plus étrange;
mais c'était une habitude qu'il avait comme ça. Dans les
commencements cela me faisait peur, mais je ne tardai pas à m'y
faire.



CHAPITRE VI.

J'agrandis le cercle de mes connaissances.


Je menais cette vie depuis un mois environ, lorsque l'homme à la
jambe de bois se mit à parcourir la maison avec un balai et un
seau d'eau; j'en conclus qu'on préparait tout pour recevoir
M. Creakle et ses élèves. Je ne me trompais pas, car bientôt le
balai envahit la salle d'étude et nous en chassa M. Mell et moi.
Nous allâmes vivre je ne sais où et je ne sais comment; ce que je
sais bien, c'est que, pendant plusieurs jours, nous rencontrions
partout deux ou trois femmes, que je n'avais qu'à peine entrevues
jusqu'alors, et que j'avalai une telle quantité de poussière que
j'éternuais aussi souvent que si Salem-House avait été une vaste
tabatière.

Un jour M. Mell m'annonça que M. Creakle arriverait le soir. Après
le thé, j'appris qu'il était arrivé; avant l'heure de me coucher,
l'homme à la jambe de bois vint me chercher pour comparaître
devant lui.

M. Creakle habitait une portion de la maison beaucoup plus
confortable que la nôtre; il avait un petit jardin qui paraissait
charmant à côté de la récréation, sorte de désert en miniature, où
un chameau et un dromadaire se seraient trouvés comme chez eux. Je
me trouvai bien hardi d'oser remarquer qu'il n'y avait pas
jusqu'au corridor qui n'eût l'air confortable, tandis que je me
rendais tout tremblant chez M. Creakle. J'étais tellement
abasourdi en entrant, que je vis à peine mistress Creakle ou miss
Creakle qui étaient toutes deux dans le salon. Je ne voyais que
M. Creakle, ce bon et gros monsieur qui portait un paquet de
breloques à sa montre: il était assis dans un fauteuil, avec une
bouteille et un verre à côté de lui.

«Ah! dit M. Creakle, voilà le jeune homme dont il faut limer les
dents. Faites-le retourner.»

L'homme à la jambe de bois me retourna de façon à montrer le
placard, puis lorsque M. Creakle eut eu tout le temps de le lire,
il me replaça en face du maître de pension, et se mit à côté de
lui. M. Creakle avait l'air féroce, ses yeux étaient petits et
très-enfoncés; il avait de grosses veines sur le front, un petit
nez et un menton très-large. Il était chauve, et n'avait que
quelques petits cheveux gras et gris, qu'il lissait sur ses
tempes, de façon à leur donner rendez-vous au milieu du front.
Mais ce qui chez lui me fit le plus d'impression, c'est qu'il
n'avait presque pas de voix et parlait toujours tout bas. Je ne
sais si c'est qu'il avait de la peine à parler même ainsi, ou si
le sentiment de son infirmité l'irritait, mais, toutes les fois
qu'il disait un mot, son visage prenait une expression encore plus
méchante, ses veines se gonflaient, et quand j'y réfléchis, je
comprends que ce soit là ce qui me frappa d'abord, comme ce qu'il
y avait chez lui de plus remarquable.

«Voyons, dit M. Creakle. Qu'avez-vous à m'apprendre sur cet
enfant?

-- Rien encore, répartit l'homme à la jambe de bois. Il n'y a pas
eu d'occasion.»

Il me sembla que M. Creakle était désappointé. Il me sembla que
mistress Creakle et sa fille (que je venais de regarder pour la
première fois, et qui étaient maigres et silencieuses à l'envi
l'une de l'autre), n'étaient pas désappointées.

«Venez ici, monsieur! dit M. Creakle en me faisant signe de la
main.

-- Venez ici! dit l'homme à la jambe de bois en répétant le geste
de M. Creakle.

-- J'ai l'honneur de connaître votre beau-père, murmura M. Creakle
en m'empoignant par l'oreille. C'est un digne homme, un homme
énergique. Il me connaît, et moi je le connais. Me connaissez-
vous, _vous_? hein! dit M. Creakle en me pinçant l'oreille avec un
enjouement féroce.

-- Pas encore, monsieur! dis-je tout en gémissant.

-- Pas encore? hein? répéta M. Creakle. Cela viendra, hein?

-- Cela viendra! hein?» répéta l'homme à la jambe de bois.

Je découvris plus tard que son timbre retentissant lui procurait
l'honneur de servir d'interprète à M. Creakle auprès de ses
élèves.

J'étais horriblement effrayé et je me contentai de dire que je
l'espérais bien. Mais tout en parlant, je me sentais l'oreille
tout en feu, il la pinçait si fort!

«Je vais vous dire ce que je suis, murmura M. Creakle en lâchant
enfin mon oreille, mais après l'avoir tordue de façon à me faire
venir les larmes aux yeux. Je suis un Tartare.

-- Un Tartare, dit l'homme à la jambe de bois.

-- Quand je dis que je ferai une chose, je la fais, dit
M. Creakle, et quand je dis qu'il faut faire une chose, je veux
qu'on la fasse.

-- Qu'il faut faire une chose, je veux qu'on la fasse, répéta
l'homme à la jambe de bois.

-- Je suis un caractère décidé, dit M. Creakle. Voilà ce que je
suis. Je fais mon devoir, voilà ce que je fais. Quand ma chair et
mon sang (il se tourna vers mistress Creakle), quand ma chair et
mon sang se révoltent contre moi, ce n'est plus ma chair et mon
sang; je les renie. Cet individu a-t-il reparu? demanda-t-il à
l'homme à la jambe de bois.

-- Non, répondit-il.

-- Non? dit M. Creakle. Il a bien fait. Il me connaît, qu'il se
tienne à l'écart. Je dis qu'il se tienne à l'écart, dit M. Creakle
en tapant sur la table et en regardant mistress Creakle, car il me
connaît. Vous devez commencer aussi à me connaître, mon petit ami.
Vous pouvez vous en aller. Emmenez-le.

J'étais bien content qu'il me renvoyât, car mistress Creakle et
miss Creakle s'essuyaient les yeux, et je souffrais autant pour
elles que pour moi. Mais j'avais à lui adresser une pétition qui
avait pour moi tant d'intérêt que je ne pus m'empêcher de lui
dire, tout en admirant mon courage:

«Si vous vouliez bien, monsieur.»

M. Creakle murmura: «Hein? Qu'est-ce que ceci veut dire? et baissa
les yeux sur moi, comme s'il avait envie de me foudroyer d'un
regard.

-- Si vous vouliez bien, monsieur, balbutiai-je, si je pouvais (je
suis bien fâché de ce que j'ai fait, monsieur) ôter cet écriteau
avant le retour des élèves.

Je ne sais si M. Creakle eut vraiment envie de sauter sur moi, ou
s'il avait seulement l'intention de m'effrayer, mais il s'élança
hors de son fauteuil et je m'enfuis comme un trait, sans attendre
l'homme à la jambe de bois; je ne m'arrêtai que dans le dortoir,
où je me fourrai bien vite dans mon lit, où je restai à trembler,
pendant plus de deux heures.

Le lendemain matin M. Sharp revint. M. Sharp était le second de
M. Creakle, le supérieur de M. Mell. M. Mell prenait ses repas
avec les élèves, mais M. Sharp dînait et soupait à la table de
M. Creakle. C'était un petit monsieur à l'air délicat, avec un
très-grand nez; il portait sa tête de côté, comme si elle était
trop lourde pour lui. Ses cheveux étaient longs et ondulés, mais
j'appris par le premier élève qui revint, que c'était une perruque
(une perruque d'occasion, me dit-il), et que M. Sharp sortait tous
les samedis pour la faire boucler.

Ce fut Tommy Traddles qui me donna ce renseignement, il revint le
premier. Il se présenta à moi en m'informant que je trouverais son
nom au coin de la grille à droite, au devant du grand verrou; je
lui dis: «Traddles,» à quoi il me répondit «lui-même,» puis il me
demanda une foule de détails sur moi et sur ma famille.

Ce fut très-heureux pour moi que Traddles revint le premier. Mon
écriteau l'amusa tellement, qu'il m'épargna l'embarras de le
montrer ou de le dissimuler, en me présentant à tous les élèves
immédiatement après leur arrivée. Qu'ils fussent grands ou petits,
il leur criait: «Venez vite! voilà une bonne farce!» Heureusement
aussi, la plupart des enfants revenaient tristes et abattus, et
moins disposés à rire à mes dépens, que je ne l'avais craint. Il y
en avait bien quelques-uns qui sautaient autour de moi comme des
sauvages, et il n'y en avait à peu près aucun qui sût résister à
la tentation de faire comme si j'étais un chien dangereux: ils
venaient me caresser et me cajoler comme si j'étais sur le point
de les mordre, puis ils disaient: «À bas, monsieur!» et ils
m'appelaient «Castor.» C'était naturellement fort ennuyeux pour
moi, au milieu de tant d'étrangers, et cela me coûta bien des
larmes, mais à tout prendre, j'avais redouté pis.

On ne me regarda comme positivement admis dans la pension,
qu'après l'arrivée de F. Steerforth. On m'amena devant lui comme
devant mon juge: il avait la réputation d'être très-instruit, et
il était très-beau garçon: il avait au moins six ans plus que moi.
Il s'enquit, sous un petit hangar dans la cour, des détails de mon
châtiment, et voulut bien déclarer que selon lui, «c'était une
fameuse infamie,» ce dont je lui sus éternellement gré.

«Combien d'argent avez-vous, Copperfield? me dit-il tout en se
promenant avec moi, une fois mon jugement prononcé.

Je lui dis que j'avais sept shillings.

«Vous feriez mieux de me les donner, dit-il. Je vous les
garderais; si cela vous plaît, toutefois: autrement, n'en faites
rien.»

Je me hâtai d'obéir à cette amicale proposition, et je versai dans
la main de Steerforth tout le contenu de la bourse de Peggotty.

-- Voulez-vous en dépenser quelque chose maintenant? dit
Steerforth. Qu'en pensez-vous?

-- Non, merci, répondis-je.

-- Mais c'est très-facile, si vous en avez envie? dit Steerforth,
vous n'avez qu'à parler.

-- Non, merci, monsieur, répétai-je.

-- Peut-être auriez-vous eu envie d'acheter une bouteille de
cassis, pour un ou deux shillings. Nous la boirions peu à peu, là-
haut dans le dortoir, reprit Steerforth. Vous êtes de mon dortoir,
à ce qu'il paraît.»

L'idée ne m'en était pas venue, mais je n'en dis pas moins: «oui,
cela me convient tout à fait.

-- Parfaitement dit Steerforth. Je parie que vous seriez enchanté
d'acheter pour un shilling de biscuits aux amandes?»

Je répondis que cela me plaisait aussi.

«Et puis pour un ou deux shillings de gâteaux et de fruits? dit
Steerforth, n'est-ce pas, petit Copperfield!»

Je souris parce qu'il souriait, mais malgré ça je ne savais trop
qu'en penser.

«Bon! dit Steerforth, cela durera ce que ça pourra, après tout.
Vous pouvez compter sur moi. Je sors quand cela me plaît, je
passerai le tout en contrebande.» Et en même temps il mit l'argent
dans sa poche, en me recommandant de ne pas m'inquiéter: il
veillerait à ce que tout se passât bien.

Il tint parole, si on pouvait dire que tout se passât bien,
lorsqu'au fond du coeur je sentais que c'était mal, que c'était
faire un mauvais usage des deux demi-couronnes de ma mère; je
conservai pourtant le morceau de papier qui les enveloppait:
précieuse économie! Quand nous montâmes nous coucher, il me montra
le produit de mes sept shillings, et posant le tout sur mon lit, à
la lueur de la lune, il me dit:

«Voilà tout, jeune Copperfield, vous avez là un fameux gala!»

Je ne pouvais songer, vu mon âge, à faire les honneurs du festin,
quand j'avais là Steerforth pour les faire: ma main tremblait à
cette seule pensée. Je le priai de vouloir bien y présider, et ma
requête fut appuyée par tous les élèves du dortoir. Il accepta,
s'assit sur mon oreiller, fit circuler les mets avec une parfaite
équité, je dois en convenir, et nous distribua le cassis dans un
petit verre sans pied, qui lui appartenait. Quant à moi, j'étais
assis à sa gauche, les autres étaient groupés autour de nous,
assis par terre sur les lits les plus rapprochés du mien.

Comme je me rappelle cette soirée! Nous parlions à voix basse, ou
plutôt ils parlaient et je les écoutais respectueusement; les
rayons de la lune tombaient dans la chambre à peu de distance et
dessinaient de leur pâle clarté une fenêtre sur le parquet. Nous
restions presque tous dans l'ombre, excepté quand Steerforth
plongeait une allumette dans sa petite boîte de phosphore, pour
aller chercher quelque chose sur la table, lumière bleuâtre qui
disparaissait aussitôt. Je me sens de nouveau saisi d'une certaine
terreur mystérieuse; il fait sombre, notre festin doit être caché,
tout le monde chuchote autour de moi, et j'écoute avec une crainte
vague et solennelle, heureux de sentir mes camarades autour de
moi, et très-effrayé (bien que je fasse semblant de rire) quand
Traddles prétend apercevoir un revenant dans un coin.

On raconta toutes sortes de choses sur la pension, et sur ceux qui
y vivaient. J'appris que M. Creakle avait raison de se baptiser
lui-même un Tartare; que c'était le plus dur et le plus sévère des
maîtres; que pas un jour ne s'écoulait sans qu'il vînt punir de sa
propre main les élèves en faute. Il ne savait absolument rien
autre chose que de punir, disait Steerforth; il était plus
ignorant que le plus mauvais élève: il ne s'était fait maître de
pension, ajoutait-il, qu'après avoir fait banqueroute dans un
faubourg de Londres, comme marchand de houblon; il n'avait pu se
tirer d'affaire que grâce à la fortune de mistress Creakle; sans
compter bien d'autres choses encore que je m'étonnais qu'ils
pussent savoir.

J'appris que l'homme à la jambe de bois, qui s'appelait Tungby,
était un barbare impitoyable qui, après avoir servi d'abord dans
le commerce du houblon, avait suivi M. Creakle dans la carrière de
l'enseignement; on supposait que c'était parce qu'il s'était cassé
la jambe au service de M. Creakle, et qu'il savait tous ses
secrets, l'ayant assisté dans beaucoup d'opérations peu
honorables. J'appris qu'à la seule exception de M. Creakle, Tungby
considérait toute la pension, maîtres ou élèves, comme ses ennemis
naturels, et qu'il mettait son plaisir à se montrer grognon et
méchant. J'appris que M. Creakle avait un fils, que Tungby
n'aimait pas; et qu'un jour, ce fils qui aidait son père dans la
pension, ayant osé lui adresser quelques observations sur la façon
dont il traitait les enfants, peut-être même protester contre les
mauvais traitements que sa mère avait à souffrir, M. Creakle
l'avait chassé de chez lui, et que, depuis ce jour, mistress
Creakle et miss Creakle menaient la vie la plus triste du monde.

Mais ce qui m'étonna le plus, ce fut d'entendre dire qu'il y avait
un de ses élèves sur lequel M. Creakle n'avait jamais osé lever la
main, et que cet élève était Steerforth. Steerforth confirma cette
assertion, en disant qu'il voudrait bien voir qu'il le touchât du
bout du doigt. Un élève pacifique (ce ne fut pas moi), lui ayant
demandé comment il s'y prendrait si M. Creakle en venait là, il
trempa une allumette dans le phosphore, comme pour donner plus
d'éclat à sa réponse, et dit qu'il commencerait par lui donner un
bon coup sur la tête avec la bouteille d'encre qui était toujours
sur la cheminée. Après quoi, pendant quelques minutes, nous
restâmes dans l'obscurité, n'osant pas seulement souffler de peur.

J'appris que M. Sharp et M. Mell ne recevaient qu'un misérable
salaire; que, lorsqu'il y avait à dîner sur la table de M. Creakle
de la viande chaude et de la viande froide, il était convenu que
M. Sharp devait toujours préférer la froide. Ce fait nous fut de
nouveau confirmé par Steerforth, le seul admis aux honneurs de la
table de M. Creakle. J'appris que la perruque de M. Sharp n'allait
pas à sa tête, et qu'il ferait mieux de ne pas tant faire son fier
avec sa perruque, parce qu'on voyait ses cheveux roux passer par-
dessous.

J'appris qu'un des élèves était le fils d'un marchand de charbon,
et qu'on le recevait dans la pension en payement du compte de
charbon; ce qui lui avait valu le surnom de M. Troc, sobriquet
emprunté au chapitre du livre d'arithmétique, qui traitait de ces
matières. Quant à la bière, disait-on, c'est un vol fait aux
parents, aussi bien que le pudding. On croyait, en général, que
miss Creakle était amoureuse de Steerforth. Quoi de plus probable,
me disais-je, tandis qu'assis dans les ténèbres, je songeais à la
voix si douce, au beau visage, aux manières élégantes, aux cheveux
bouclés de mon nouvel ami? J'appris aussi que M. Mell était un
assez bon garçon, mais qu'il n'avait pas six pence à lui
appartenant, et qu'à coup sûr la vieille Mme Mell, sa mère, était
pauvre comme Job. Cela me rappela mon déjeuner où j'avais cru
entendre «Mon Charles!» Mais, grâce à Dieu, je me rappelle aussi
que je n'en soufflai mot à personne.

Toute cette conversation se prolongea un peu de temps après le
banquet. La plus grande partie des convives étaient allés se
coucher dès que le repas avait été terminé, et nous finîmes par
les imiter après être restés encore à chuchoter et à écouter tout
en nous déshabillant.

«Bonsoir, petit Copperfield, dit Steerforth, je prendrai soin de
vous.

-- Vous êtes bien bon, dis-je, le coeur plein de gratitude. Je
vous remercie beaucoup.

-- Avez-vous une soeur? dit Steerforth, tout en bâillant.

-- Non, répondis-je.

-- C'est dommage, dit Steerforth. Si vous en aviez eu une, je
crois que ce serait une gentille petite personne, timide, jolie,
avec des yeux très-brillants. J'aurais aimé à faire sa
connaissance. Bonsoir, petit Copperfield.

-- Bonsoir, monsieur,» répondis-je. Je ne pensai qu'à lui au fond
de mon lit, je me soulevai pour le regarder; couché au clair de la
lune, sa jolie figure tournée vers moi, la tête négligemment
appuyée sur son bras, c'était, à mes yeux, un grand personnage, il
n'est pas étonnant que j'en eusse l'esprit tout occupé; les
sombres mystères de son avenir inconnu ne se révélaient pas sur sa
face à la clarté de la lune. Il n'y avait pas une ombre attachée à
ses pas, pendant la promenade que je fis, en rêve avec lui, dans
le jardin.



CHAPITRE VII.

Mon premier semestre à Salem-House.


Les classes recommencèrent sérieusement le lendemain. Je me
rappelle avec quelle profonde impression j'entendis tout à coup
tomber le bruit des voix qui fut remplacé par un silence absolu,
lorsque M. Creakle entra après le déjeuner. Il se tint debout sur
le seuil de la porte, les yeux fixés sur nous, comme dans les
contes des fées, quand le géant vient passer en revue ses
malheureux prisonniers.

Tungby était à côté de M. Creakle. Je me demandai dans quel but il
criait «silence!» d'une voix si féroce; nous étions tous
pétrifiés, muets et immobiles.

On vit parler M. Creakle, et on entendit Tungby dans les termes
suivants:

«Jeunes élèves, voici un nouveau semestre. Veillez à ce que vous
allez faire dans ce nouveau semestre. De l'ardeur dans vos études,
je vous le conseille, car moi, je reviens plein d'ardeur pour vous
punir. Je ne faiblirai pas. Vous aurez beau frotter la place, vous
n'effacerez pas la marque de mes coups. Et maintenant, tous, à
l'ouvrage!»

Ce terrible exorde prononcé, Tungby disparut, et M. Creakle
s'approcha de moi; il me dit que, si je savais bien mordre, lui
aussi il était célèbre en ce genre. Il me montra sa canne, et me
demanda ce que je pensais de cette dent-là? Était-ce une dent
canine, hein? Était-ce une grosse dent, hein? Avait-elle de bonnes
pointes, hein? Mordait-elle bien, hein? Mordait-elle bien? Et à
chaque question il me cinglait un coup de jonc qui me faisait
tordre en deux; j'eus donc bientôt payé, comme disait Steerforth,
mon droit de bourgeoisie à Salem-House. Il me coûta bien des
larmes.

Au reste, j'aurais tort de me vanter que ces marques de
distinction spéciales fussent réservées pour moi: j'étais loin
d'en avoir le privilège. La grande majorité des élèves (surtout
les plus jeunes) n'étaient pas moins favorisés, toutes les fois
que M. Creakle faisait le tour de la salle d'études. La moitié des
enfants pleuraient et se tordaient déjà, dès avant l'entrée à
l'étude et je n'ose pas dire combien d'autres élèves se tordaient
et pleuraient avant la fin de l'étude; on m'accuserait
d'exagération.

Je ne crois pas que personne au monde puisse aimer sa profession
plus que ne le faisait M. Creakle. Le plaisir qu'il éprouvait à
détacher un coup de canne aux élèves ressemblait à celui que donne
la satisfaction d'un appétit impérieux. Je suis convaincu qu'il
était incapable de résister au désir de frapper, surtout de bonnes
petites joues bien potelées; c'était une sorte de fascination qui
ne lui laissait pas de repos, jusqu'à ce qu'il eût marqué et
tailladé le pauvre enfant pour toute la journée. J'étais très-
joufflu dans ce temps-là, et j'en sais quelque chose. Quand je
pense à cet être-là, maintenant, je sens que j'éprouve contre lui
une indignation aussi désintéressée que si j'avais été témoin de
tout cela sans être en son pouvoir; tout mon sang bout dans mes
veines, à la pensée de cette brute imbécile, qui n'était pas plus
qualifiée pour le genre de confiance importante dont il avait reçu
le dépôt, que pour être grand amiral, ou pour commander en chef
l'armée de terre de Sa Majesté. Peut-être même, dans l'une ou
l'autre de ces fonctions, aurait-il fait infiniment moins de mal!

Et nous, malheureuses petites victimes d'une idole sans pitié,
avec quelle servilité nous nous abaissions devant lui! Quel début
dans la vie, quand j'y pense, que d'apprendre à ramper à plat
ventre devant un pareil individu!

Je me vois encore assis devant mon pupitre; j'observe son oeil, je
l'observe humblement; lui, il est occupé à rayer un cahier
d'arithmétique pour une autre de ses victimes; cette même règle
vient de cingler les doigts du pauvre petit garçon, qui cherche à
guérir ses blessures en les enveloppant dans son mouchoir. J'ai
beaucoup à faire. Ce n'est pas par paresse que j'observe l'oeil de
M. Creakle, mais parce que je ne peux m'en empêcher; j'ai un désir
invincible de savoir ce qu'il va faire tout à l'heure, si ce sera
mon tour, ou celui d'un autre, d'être martyrisé. Une rangée de
petits garçons placés après moi, observent son oeil, dans le même
sentiment d'angoisse. Je sens qu'il le voit, bien qu'il ait l'air
de ne pas s'en apercevoir. Il fait d'épouvantables grimaces tout
en rayant son cahier, puis il jette sur nous un regard de côté;
nous nous penchons en tremblant sur nos livres. Un moment après,
nos yeux sont de nouveau attachés sur lui. Un malheureux coupable,
qui a mal fait un de ses devoirs, s'avance sur l'injonction de
M. Creakle. Il balbutie des excuses et promet de mieux faire le
lendemain. M. Creakle fait quelque plaisanterie avant de le
battre, et nous rions, pauvres petits chiens couchants que nous
sommes; nous rions, pâles comme la mort, et le corps refoulé
jusqu'au bas de nos talons.

Me voilà de nouveau devant mon pupitre, par une étouffante journée
d'été. J'entends tout autour de moi un bourdonnement confus, comme
si mes camarades étaient autant de grosses mouches. J'ai encore
sur l'estomac le gras de bouilli tiède que nous avons eu à dîner
il y a une heure ou deux. J'ai la tête lourde comme du plomb, je
donnerais tout au monde pour pouvoir dormir. J'ai l'oeil sur
M. Creakle, je cherche à le tenir bien ouvert; quand le sommeil me
gagne par trop, je le vois à travers un nuage, réglant
éternellement son cahier; puis, tout d'un coup, il vient derrière
moi et me donne un sentiment plus réel de sa présence, en
m'allongeant un bon coup de canne sur le dos.

Maintenant je suis dans la cour, toujours fasciné par lui, bien
que je ne puisse pas le voir. Je sais qu'il est occupé à dîner
dans une pièce dont je vois la fenêtre; c'est la fenêtre que
j'examine. S'il passe devant, ma figure prend immédiatement une
expression de résignation soumise. S'il met la tête à la fenêtre,
l'élève le plus audacieux (Steerforth seul excepté) s'arrête au
milieu du cri le plus perçant, pour prendre l'air d'un petit
saint. Un jour Traddles (je n'ai jamais vu garçon plus
malencontreux) casse par malheur un carreau de la fenêtre avec sa
balle. À l'heure qu'il est, je frissonne encore en songeant à ce
moment fatal; la balle a dû rebondir jusque sur la tête sacrée de
M. Creakle.

Pauvre Traddles! Avec sa veste et son pantalon bleu de ciel
devenus trop étroits, qui donnaient à ses bras et à ses jambes
l'air de saucissons bien ficelés, c'était bien le plus gai, mais
aussi le plus malheureux de nous tous. Il était battu
régulièrement tous les jours: je crois vraiment que pendant ce
semestre entier, il n'y échappa pas une seule fois, sauf un lundi,
jour de congé, où il ne reçut que quelques coups de règle sur les
doigts. Il nous annonçait tous les jours qu'il allait écrire à son
oncle pour se plaindre, et jamais il ne le faisait. Après un
moment de réflexion, la tête couchée sur son pupitre, il se
relevait, se remettait à rire, et dessinait partout des squelettes
sur son ardoise, jusqu'à ce que ses yeux fussent tout à fait secs.
Je me suis longtemps demandé quelle consolation Traddles pouvait
trouver à dessiner des squelettes; je le prenais au premier abord
pour une espèce d'ermite, qui cherchait à se rappeler, au moyen de
ces symboles de la brièveté de la vie, que l'exercice de la canne
n'aurait qu'un temps. Mais je crois qu'en réalité il avait adopté
ce genre de sujets, parce que c'était le plus facile, et qu'il n'y
avait pas de traits à faire sur les lignes.

Traddles était un garçon plein de coeur; il considérait comme un
devoir sacré pour tous les élèves de se soutenir les uns les
autres. Plusieurs fois il eut à en porter la peine. Un jour
surtout où Steerforth avait ri pendant l'office, le bedeau crut
que c'était Traddles, et le fit sortir. Je le vois encore,
quittant l'église, suivi des regards de toute la congrégation. Il
ne voulut jamais dire quel était le vrai coupable, et pourtant le
lendemain il fut cruellement châtié, et il passa tant d'heures en
prison, qu'il en sortit avec un plein cimetière de squelettes
entassés sur toutes les pages de son dictionnaire latin. Mais
aussi il fut bien récompensé. Steerforth dit que Traddles n'était
pas un capon, et quelle louange à nos yeux aurait pu valoir celle-
là? Quant à moi, j'aurais supporté bien des choses pour obtenir
une pareille indemnité (et pourtant j'étais bien plus jeune que
Traddles, et beaucoup moins brave).

Un des grands bonheurs de ma vie, c'était de voir Steerforth se
rendre à l'église en donnant le bras à miss Creakle. Je ne
trouvais pas miss Creakle aussi belle que la petite Émilie; je ne
l'aimais pas, jamais je n'aurais eu cette audace, mais je la
trouvais remarquablement séduisante, et d'une distinction sans
égale. Quand Steerforth, en pantalon blanc, tenait l'ombrelle de
miss Creakle, je me sentais fier de le connaître, et il me
semblait qu'elle ne pouvait s'empêcher de l'adorer de tout son
coeur. M. Sharp et M. Mell étaient certainement à mes yeux de
grands personnages, mais Steerforth les éclipsait comme le soleil
éclipse les étoiles.

Steerforth continuait à me protéger, et son amitié m'était des
plus utiles, car personne n'osait s'attaquer à ceux qu'il daignait
honorer de sa bienveillance. Il ne pouvait me défendre vis-à-vis
de M. Creakle, qui était très-sévère pour moi: il n'essayait même
pas; mais quand j'avais eu à souffrir encore plus que de coutume,
il me disait que je n'avais pas de toupet; que, pour son compte,
jamais il ne supporterait un pareil traitement; cela me redonnait
un peu de courage, et je lui en savais gré. La sévérité de
M. Creakle eut pour moi un avantage, le seul que j'aie jamais pu
découvrir. Il s'aperçut un jour que mon écriteau le gênait quand
il passait derrière le banc, et qu'il voulait me donner, en
circulant, un coup de sa canne, en conséquence l'écriteau fut
enlevé, et je ne le revis plus.

Une circonstance fortuite vint encore augmenter mon intimité avec
Steerforth, et cela d'une manière qui me causa beaucoup d'orgueil
et de satisfaction. Un jour qu'il me faisait l'honneur de causer
avec moi pendant la récréation, je me hasardai à lui faire
observer que quelqu'un ou quelque chose (j'ai oublié les détails),
ressemblait à quelqu'un ou à quelque chose dans l'histoire de
Peregrine Pickle. Steerforth ne répondit rien; mais le soir,
pendant que je me déshabillais, il me demanda si j'avais cet
ouvrage.

Je lui dis que non, et je lui racontai comment je l'avais lu, de
même que tous les autres livres dont j'ai parlé au commencement de
ce récit.

«Est-ce que vous vous en souvenez? dit Steerforth.

-- Oh! oui, répondis-je: j'avais beaucoup de mémoire, et il me
semblait que je me les rappelais à merveille.

-- Écoutez-moi, Copperfield, dit Steerforth, vous me les
raconterez. Je ne peux pas m'endormir de bonne heure le soir, et
je me réveille généralement de grand matin. Nous les prendrons les
uns après les autres. Ce sera juste comme dans les _Mille et une
Nuits_.»

Cet arrangement flatta singulièrement ma vanité, et le soir même,
nous commençâmes à le mettre à exécution. Je ne saurais dire, et
je n'ai nulle envie de le savoir, comment j'interprétai les
oeuvres de mes auteurs favoris; mais j'avais en eux une foi
profonde, et je racontais, autant que je puis croire, avec
simplicité et avec gravité ce que j'avais à raconter: ces
qualités-là faisaient passer par-dessus bien des choses.

Il y avait pourtant un revers à la médaille; bien souvent le soir
je tombais de sommeil, ou bien j'étais ennuyé et peu disposé à
reprendre mon récit, et alors c'était bien pénible; mais il
fallait pourtant le faire, car de désappointer Steerforth au
risque de lui déplaire, il n'en pouvait pas être question. Le
matin aussi, quand j'étais fatigué et que j'avais grande envie de
dormir encore une heure, je trouvais très-peu divertissant d'être
réveillé en sursaut comme la sultane Schéhérazade, et contraint à
raconter une longue histoire avant que la cloche se mît à sonner;
mais Steerforth tenait bon; et comme, en revanche, il m'expliquait
mes problèmes et mes versions, et qu'il m'aidait à faire ce qui me
donnait trop de peine, je ne perdais pas sur ce marché. Qu'il me
soit permis cependant de me rendre justice. Ce n'était ni
l'intérêt personnel, ni l'égoïsme, ni la crainte qui me faisaient
agir ainsi; je l'aimais et je l'admirais, son approbation me
payait de tout. J'y attachais un tel prix que j'ai le coeur serré
aujourd'hui en me rappelant ces enfantillages.

Steerforth ne manquait pas non plus de prudence et, une fois entre
autres, il la déploya avec une persistance qui dut, je crois,
faire venir un peu l'eau à la bouche au pauvre Traddles et à mes
autres camarades. La lettre que m'avait annoncée Peggotty, et
quelle lettre! m'arriva au bout de quelques semaines, et elle
était accompagnée d'un gâteau enfoui au milieu d'une provision
d'oranges, et de deux bouteilles de vin de primevère. Je
m'empressai, comme de raison, d'aller mettre ces trésors aux pieds
de Steerforth, en le priant de se charger de la distribution.

«Écoutez-moi bien, Copperfield, dit-il, nous garderons le vin pour
vous humecter le gosier quand vous me raconterez des histoires.»

Je rougis à cette idée, et dans ma modestie, je le conjurai de n'y
pas songer. Mais il me dit qu'il avait remarqué que j'étais
souvent un peu enroué, ou, comme il disait, que j'avais des chats
dans la gorge et que ma liqueur serait employée jusqu'à la
dernière goutte à me rafraîchir le gosier. En conséquence, il
l'enferma dans une caisse qui lui appartenait; il en mit une
portion dans une fiole, et de temps à autre, lorsqu'il jugeait que
j'avais besoin de me restaurer, il m'en administrait quelques
gouttes au moyen d'un chalumeau de plume. Parfois, dans le but de
rendre le remède encore plus efficace, il avait la bonté d'y
ajouter un peu de jus d'orange ou de gingembre, ou d'y faire
fondre de la muscade; je ne puis pas dire que la saveur en devint
plus agréable, ni que cette boisson fût précisément stomachique à
prendre le soir en se couchant ou le matin en se réveillant, mais
ce que je puis dire c'est que je l'avalais avec la plus vive
reconnaissance pour les soins dont me comblait Steerforth.

Peregrine nous prit, à ce qu'il me semble, des mois à raconter;
les autres contes plus longtemps encore. Si l'institution
s'ennuyait, ce n'était toujours pas faute d'histoires, et la
liqueur dura presque aussi longtemps que mes récits. Le pauvre
Traddles (je ne puis jamais songer à lui sans avoir à la fois une
étrange envie de rire et de pleurer), remplissait le rôle des
choeurs dans les tragédies antiques; tantôt il affectait de se
tordre de rire dans les endroits comiques; tantôt, lorsqu'il
arrivait quelque événement effrayant, il semblait saisi d'une
mortelle épouvante. Cela me troublait même très-souvent au milieu
de mes narrations. Je me souviens qu'une de ses plaisanteries
favorites, c'était de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
claquer des dents lorsque je parlais d'un alguazil en racontant
les aventures de Gil Blas; et le jour où Gil Blas rencontra dans
les rues de Madrid le capitaine des voleurs, ce malheureux
Traddles poussa de tels cris de terreur que M. Creakle l'entendit,
en rôdant dans notre corridor, et le fouetta d'importance pour lui
apprendre à se mieux conduire au dortoir.

Rien n'était plus propre à développer en moi une imagination
naturellement rêveuse et romanesque, que ces histoires racontées
dans une profonde obscurité, et sous ce rapport je doute que cette
habitude m'ait été fort salutaire. Mais, en me voyant choyé dans
notre dortoir comme un joujou récréatif, et en songeant au renom
que m'avait fait et au relief que me donnait mon talent de
narrateur parmi mes camarades, bien que je fusse le plus jeune, le
sentiment de mon importance me stimulait infiniment.

Dans une pension où règne une cruauté barbare, quelque soit le
mérite de son directeur, il n'y a pas de danger qu'on apprenne
grand'chose. En masse, les élèves de Salem-House ne savaient
absolument rien; ils étaient trop tourmentés et trop battus pour
pouvoir apprendre quelque chose; peut-on jamais rien faire au
milieu d'une vie perpétuellement agitée et malheureuse? Mais ma
petite vanité, aidée des conseils de Steerforth, me poussait à
m'instruire, et si elle ne m'épargnait pas grand'chose en fait de
punition, du moins elle me faisait un peu sortir de la paresse
universelle, et je finissais par attraper au vol par-ci par-là
quelques bribes d'instruction.

En cela j'étais soutenu par M. Mell, qui avait pour moi une
affection dont je me souviens avec reconnaissance. J'étais fâché
de voir que Steerforth le traitait avec un dédain systématique, et
ne perdait jamais une occasion de blesser ses sentiments, ou de
pousser les autres à le faire. Cela m'était d'autant plus pénible
que j'avais confié à Steerforth que M. Mell m'avait mené voir deux
vieilles femmes; il m'aurait été aussi impossible de lui cacher un
pareil secret que de ne pas partager avec lui un gâteau ou toute
autre douceur; mais j'avais toujours peur que Steerforth ne se
servit de cette révélation pour tourmenter M. Mell.

Pauvre M. Mell! Nous ne nous doutions guère, ni l'un ni l'autre,
le jour ou j'allai déjeuner dans cette maison, et faire un somme à
l'ombre des plumes de paon, au son de la flûte, du mal que
causerait plus tard cette visite insignifiante à l'hospice de sa
mère. Mais on en verra plus tard les résultats imprévus; et, dans
leur genre, ils ne manquèrent pas de gravité.

Un jour, M. Creakle garda la chambre pour indisposition: la joie
fut grande parmi nous, et l'étude du matin singulièrement agitée.
Dans notre satisfaction, nous étions difficiles à mener, et le
terrible Tungby eut beau paraître deux ou trois fois, il eut beau
noter les noms des principaux coupables, personne n'y prit garde;
on était bien sûr d'être puni le lendemain, quoi qu'on pût faire,
et mieux valait se divertir en attendant.

C'était un jour de demi-congé, un samedi. Mais comme nous aurions
dérangé M. Creakle en jouant dans la cour, et qu'il ne faisait pas
assez beau pour qu'on pût aller en promenade, on nous fit rester à
l'étude pendant l'après-midi; on nous donna seulement des devoirs
plus courts que de coutume. C'était le samedi que M. Sharp allait
faire friser sa perruque. M. Mell avait alors le privilège d'être
chargé des corvées, c'est lui qui nous faisait travailler ce jour-
là.

S'il m'était possible de comparer un être aussi paisible que
M. Mell à un ours ou à un taureau, je dirais que ce jour-là, au
milieu du tapage inexprimable de la classe, il ressemblait à un de
ces quadrupèdes assailli par un millier de chiens. Je le vois
encore, appuyant sur ses mains osseuses sa tête à moitié brisée;
s'efforçant en vain de poursuivre son aride labeur, au milieu d'un
vacarme qui aurait rendu fou jusqu'au président de la chambre des
Communes. Une partie des élèves jouaient à colin-maillard dans un
coin; il y en avait qui chantaient, qui parlaient, qui dansaient,
qui hurlaient: les uns faisaient des glissades, les autres
sautaient en rond autour de lui; on faisait cinquante grimaces; on
se moquait de lui devant ses yeux et derrière son dos; on
parodiait sa pauvreté, ses bottes, son habit, sa mère, toute sa
personne enfin, même ce qu'on aurait dû le plus respecter.

«Silence! cria M. Mell en se levant tout à coup, et en frappant
sur son pupitre avec le livre qu'il tenait à la main. Qu'est-ce
que cela veut dire? Ça n'est pas tolérable. Il y a de quoi devenir
fou. Pourquoi vous conduisez-vous ainsi envers moi, messieurs?»

C'était mon livre qu'il tenait en ce moment; j'étais debout à côté
de lui; lorsqu'il promena ses yeux autour de la chambre, je vis
tous les élèves s'arrêter subitement, les uns un peu effrayés, les
autres peut-être repentants.

La place de Steerforth était au bout de la longue salle. Il était
appuyé contre le mur, l'air indifférent, les mains dans les
poches; toutes les fois que M. Mell jetait les yeux sur lui, il
faisait mine de siffler.

«Silence, monsieur Steerforth! dit M. Mell.

-- Silence vous-même, dit Steerforth en devenant très-rouge, à qui
parlez-vous?

-- Asseyez-vous, dit M. Mell.

-- Asseyez-vous vous-même, dit Steerforth, et mêlez-vous de vos
affaires!»

Il y eut quelques chuchotements, même quelques applaudissements;
mais M. Mell était d'une telle pâleur que le silence se rétablit
immédiatement, et, un élève qui s'était précipité derrière la
chaise de notre maître d'études dans le but de contrefaire encore
sa mère, changea d'idée et fit semblant d'être venu lui demander
de tailler sa plume.

«Si vous croyez, Steerforth, dit M. Mell, que j'ignore l'influence
que vous exercez sur tous vos camarades, et ici il posa la main
sur ma tête (sans savoir probablement ce qu'il faisait), ou que je
ne vous ai pas vu, depuis un moment, exciter les enfants à
m'insulter de toutes les façons imaginables, vous vous trompez.

-- Je ne me donne seulement pas la peine de penser à vous, dit
froidement Steerforth; ainsi vous voyez que je ne cours pas le
risque de me tromper sur votre compte.

-- Et quand vous abusez de votre position de favori, monsieur,
continua M. Mell, les lèvres tremblantes d'émotion, pour insulter
un _gentleman_.

-- Un quoi? Qu'est-ce qu'il a dit? cria Steerforth.»

Ici quelqu'un, c'était Traddles, s'écria:

«Fi donc! Steerforth! C'est mal!»

Mais M. Mell lui ordonna immédiatement de se taire.

«En insultant quelqu'un qui n'est pas heureux en ce monde,
monsieur, et qui ne vous a jamais fait le moindre tort; quelqu'un
dont vous n'avez ni assez d'âge ni assez de raison pour pouvoir
apprécier la situation, dit M. Mell d'une voix toujours plus
tremblante, vous commettez une bassesse et une lâcheté.
Maintenant, monsieur, vous pouvez vous asseoir ou rester debout,
comme bon vous semble. Copperfield, continuez.

-- Copperfield, dit Steerforth en s'avançant au milieu de la
chambre, attendez un instant. Monsieur Mell, une fois pour toutes,
entendez-moi bien. Quand vous avez l'audace de m'appeler un lâche,
ou de me donner quelque autre nom de ce genre, vous n'êtes qu'un
impudent mendiant. Vous êtes toujours un mendiant en tout temps,
vous le savez bien, mais dans le cas présent, vous êtes un
impudent mendiant.»

Je ne sais ce qui se préparait. Steerforth allait peut-être sauter
au collet de M. Mell, ou peut-être M. Mell allait-il commencer les
coups. Mais en une seconde tous les élèves semblèrent changés en
blocs de pierre; M. Creakle était au milieu de nous, Tungby debout
à côté de lui; mistress Creakle et sa fille passaient la tête à la
porte d'un air effrayé. M. Mell s'accouda sur son pupitre, la tête
cachée dans ses mains, sans prononcer une seule parole.

«Monsieur Mell, dit M. Creakle, en le secouant par le bras; et sa
voix généralement si faible avait pris assez de vigueur pour que
Tungby jugeât inutile de répéter ses paroles; vous ne vous êtes
pas oublié, j'espère?

-- Non, monsieur, non, répondit le répétiteur en relevant la tête
et en se frottant les mains avec une sorte d'agitation convulsive.
Non, monsieur, non. Je me suis souvenu... je... Non, monsieur
Creakle... je ne me suis pas oublié... je... je me suis souvenu,
monsieur... je... j'aurais seulement voulu que vous vous
souvinssiez un peu plus tôt de moi, monsieur Creakle. Cela aurait
été plus généreux, monsieur, plus juste, monsieur. Cela m'aurait
épargné quelque chose, monsieur.»

M. Creakle, les yeux toujours fixés sur M. Mell, s'appuya sur
l'épaule de Tungby, et, montant sur l'estrade, il s'assit devant
son pupitre. Après avoir, du haut de ce trône, contemplé quelques
instants encore M. Mell qui continuait à branler la tête et à se
frotter les mains, dans son agitation, M. Creakle se tourna vers
Steerforth:

«Puisqu'il ne daigne pas s'expliquer, voulez-vous me dire,
monsieur, ce que tout ceci signifie?»

Steerforth éluda un moment la question; il se taisait et regardait
son antagoniste d'un air de colère et de dédain. Je ne pouvais en
ce moment, il m'en souvient, m'empêcher d'admirer la noblesse de
sa tournure, et de le comparer à M. Mell, qui avait l'air si
commun et si ordinaire.

«Eh bien! alors, dit enfin Steerforth, qu'est-ce qu'il a voulu
dire en parlant de favori?

-- De favori? répéta M. Creakle, et les veines de son front se
gonflaient de colère. Qui a parlé de favori?

-- C'est lui, dit Steerforth.

-- Et qu'entendiez-vous par là, monsieur, je vous prie? demanda
M. Creakle en se tournant d'un air irrité vers M. Mell.

-- J'entendais, monsieur Creakle, répondit-il à voix basse, ce que
j'ai dit, c'est qu'aucun de vos élèves n'avait le droit de
profiter de sa position de favori pour me dégrader.

-- Vous dégrader? dit M. Creakle. Bon Dieu! Mais permettez-moi de
vous demander, monsieur je ne sais qui (et ici M. Creakle croisant
ses bras et sa canne sur sa poitrine, fronça tellement les
sourcils que ses petits yeux disparurent presque absolument),
permettez-moi de vous demander si, en osant prononcer le mot de
favori, vous montrez pour moi le respect que vous me devez? Que
vous me devez, monsieur, dit M. Creakle en avançant tout à coup la
tête, puis la retirant aussitôt: à moi, qui suis le chef de cet
établissement, et dont vous n'êtes que l'employé.

-- C'était peu judicieux de ma part, monsieur, je suis tout prêt à
le reconnaître, dit M. Mell; je ne l'aurais pas fait, si je
n'avais pas été poussé à bout.»

Ici Steerforth intervint.

«Il a dit que j'étais lâche et bas; alors je l'ai appelé un
mendiant. Peut-être ne l'aurais-je pas appelé mendiant, si je
n'avais pas été en colère; mais je l'ai fait, et je suis tout prêt
à en supporter les conséquences.»

Je me sentis tout glorieux de ces nobles paroles, sans
probablement me rendre compte que Steerforth n'avait pas
grand'chose à redouter. Tous les élèves eurent la même impression
que moi, car il y eut un murmure d'approbation, quoique personne
n'ouvrît la bouche.

«Je suis surpris, Steerforth, bien que votre franchise vous fasse
honneur, dit M. Creakle, certainement, elle vous fait honneur;
mais cependant je dois le dire, Steerforth, je suis surpris que
vous ayez prononcé une semblable épithète en parlant d'une
personne employée et salariée dans Salem-House, monsieur.»

Steerforth fit entendre un petit rire.

«Ce n'est pas une réponse, monsieur, dit M. Creakle, j'attends de
vous quelque chose de plus, Steerforth.»

Si un moment auparavant M. Mell m'avait paru bien vulgaire auprès
de la noble figure de mon ami, je ne saurais dire combien
M. Creakle me semblait plus vulgaire encore.

«Qu'il le nie! dit Steerforth.

-- Comment! qu'il nie être un mendiant, Steerforth? s'écria
M. Creakle. Est-ce qu'il mendie par les chemins?

-- S'il ne mendie pas lui-même, alors c'est sa plus proche
parente, dit Steerforth, n'est-ce pas la même chose?»

Il jeta les yeux sur moi, et je sentis la main de M. Mell se poser
doucement sur mon épaule. Je le regardai le coeur plein de regrets
et de remords, mais les yeux de M. Mell étaient fixés sur
Steerforth. Il continuait à me caresser affectueusement l'épaule,
mais c'était Steerforth qu'il regardait.

«Puisque vous m'ordonnez de me justifier, M. Creakle, dit
Steerforth, et de m'expliquer plus clairement, je n'ai qu'une
seule chose à dire: sa mère vit par charité dans un hospice
d'indigents.»

M. Mell le regardait toujours, sa main toujours aussi posée
doucement sur mon épaule; il murmura à voix basse, à ce que je
crus entendre:

«C'est bien ce que je pensais.»

M. Creakle se tourna vers son répétiteur, les sourcils froncés, et
d'un air de politesse contrainte:

«Monsieur Mell, vous entendez ce qu'avance M. Steerforth. Soyez
assez bon, je vous prie, pour rectifier son assertion devant mes
élèves réunis.

-- Il a raison, monsieur; je n'ai rien à rectifier, répondit
M. Mell au milieu du plus profond silence; ce qu'il a dit est
vrai.

-- Soyez assez bon alors pour déclarer publiquement, je vous prie,
dit M. Creakle en promenant les yeux tout autour de la chambre, si
jusqu'à l'instant présent ce fait était jamais parvenu à ma
connaissance.

-- Je ne crois pas que vous l'ayez su positivement, reprit
M. Mell.

-- Comment! vous ne croyez pas, dit M. Creakle. Que voulez-vous
dire, malheureux?

-- Je ne suppose pas que vous m'ayez jamais cru dans une brillante
position de fortune, repartit notre maître d'études. Vous savez ce
qu'est et ce qu'a toujours été ma situation dans cette maison.

-- Je crains, dit M. Creakle, et les veines de son front
devenaient formidables, que vous n'ayez été en effet ici dans une
fausse position, et que vous n'ayez pris ma maison pour une école
de charité. Monsieur Mell, il ne nous reste plus qu'à nous
séparer, et le plus tôt sera le mieux.

-- En ce cas, ce sera tout de suite, dit M. Mell en se levant.

-- Monsieur! dit M. Creakle.

-- Je vous dis adieu, monsieur Creakle, et à vous tous, messieurs,
dit M. Mell en promenant ses regards tout autour de la chambre, et
en me caressant de nouveau doucement l'épaule. James Steerforth,
tout ce que je peux vous souhaiter de mieux, c'est qu'un jour vous
veniez à vous repentir de ce que vous avez fait aujourd'hui. Pour
le moment, je serais désolé de vous avoir pour ami ou de vous voir
l'ami de quelqu'un auquel je m'intéresserais.»

Il me passa doucement la main sur le bras, prit dans son pupitre
quelques livres et sa flûte, remit la clef au pupitre pour l'usage
de son successeur, puis sortit de la chambre avec ce léger bagage
sous le bras. M. Creakle fit alors une allocution par
l'intermédiaire de Tungby; il remercia Steerforth d'avoir défendu
(quoiqu'un peu trop chaleureusement peut-être) l'indépendance et
la bonne renommée de Salem-House, puis il finit en lui donnant une
poignée de main pendant que nous poussions trois hurras, je ne
savais pas trop pourquoi, mais je supposai que c'était en
l'honneur de Steerforth, et je m'y joignis de toute mon âme, bien
que j'eusse le coeur très-gros. M. Creakle donna des coups de
canne à Tommy Traddles, parce qu'il le surprit à pleurer, au lieu
d'applaudir au départ de M. Mell; puis il alla retrouver son
canapé, son lit ou n'importe quoi.

Nous nous retrouvâmes tout seuls, et nous ne savions trop que nous
dire. Pour ma part, j'étais tellement désolé et repentant du rôle
que j'avais joué dans l'affaire, que je n'aurais pu retenir mes
larmes si je n'avais craint que Steerforth, qui me regardait très-
souvent, n'en fût mécontent, ou plutôt qu'il ne le trouvât peu
respectueux envers lui, tant était grande ma déférence pour son
âge et sa supériorité! En effet, il était très en colère contre
Traddles, et se plaisait à dire qu'il était enchanté qu'on l'eût
puni d'importance.

Le pauvre Traddles avait déjà passé sa période de désespoir sur
son pupitre, et se soulageait comme à l'ordinaire en dessinant une
armée de squelettes; il répondit que ça lui était bien égal: qu'il
n'en était pas moins vrai qu'on avait très-mal agi envers M. Mell.

«Et qui donc a mal agi envers lui, mademoiselle? dit Steerforth.

-- Mais c'est vous, repartit Traddles.

-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Steerforth.

-- Comment, ce que vous avez fait? reprit Traddles, vous l'avez
profondément blessé, et vous lui avez fait perdre sa place.

-- Je l'ai blessé! répéta dédaigneusement Steerforth. Il s'en
consolera un de ces quatre matins, allez. Il n'a pas le coeur
aussi sensible que vous, mademoiselle Traddles. Quant à sa place,
qui était fameuse, n'est-ce pas? croyez-vous que je ne vais pas
écrire à ma mère pour lui envoyer de l'argent?»

Nous admirâmes tous la noblesse des sentiments de Steerforth: sa
mère était veuve et riche, et prête, disait-il, à faire tout ce
qu'il lui demanderait. Nous fûmes tous ravis de voir Traddles
ainsi remis à sa place, et on éleva jusqu'aux nues la magnanimité
de Steerforth, surtout quand il nous eut informés, comme il daigna
le faire, qu'il n'avait agi que dans notre intérêt, et pour nous
rendre service, mais qu'il n'avait pas eu pour lui la moindre
pensée d'égoïsme.

Mais je suis forcé d'avouer que ce soir-là, tandis que je
racontais une de mes histoires, le son de la flûte de M. Mell
semblait retentir tristement à mon oreille, et lorsque Steerforth
fut enfin endormi, je me sentis tout à fait malheureux à la pensée
de notre pauvre maître d'études qui peut-être, en cet instant,
faisait douloureusement vibrer son instrument mélancolique.

Je l'oubliai bientôt pour contempler uniquement Steerforth qui
travaillait tout seul, en amateur, sans l'aide d'aucun livre (il
les savait tous par coeur, me disait-il), jusqu'à ce qu'on eût
trouvé un nouveau répétiteur. Cet important personnage nous vint
d'une école secondaire, et avant d'entrer en fonctions, il dîna un
jour chez M. Creakle, pour être présenté à Steerforth. Steerforth
voulut bien lui donner son approbation, et nous dit qu'il avait du
chic. Sans savoir exactement quel degré de science ou de mérite ce
mot impliquait, je respectai infiniment notre nouveau maître, sans
me permettre le moindre doute sur son savoir éminent; et pourtant
il ne se donna jamais pour ma chétive personne le quart de la
peine que s'était donnée M. Mell.

Il y eut, pendant ce second semestre de ma vie scolaire, un autre
événement, qui fit sur moi une impression qui dure encore; et cela
pour bien des raisons.

Un soir que nous étions tous dans un terrible état d'agitation,
M. Creakle, frappant à droite et à gauche dans sa mauvaise humeur,
Tungby entra et cria de sa plus grosse voix:

«Des visiteurs pour Copperfield!»

Il échangea quelques mots avec M. Creakle, lui demanda dans quelle
pièce il fallait faire entrer les nouveaux venus; puis on me dit
de monter par l'escalier de derrière pour mettre un col propre, et
de me rendre ensuite dans le réfectoire. J'étais debout, suivant
la coutume, pendant ce colloque, prêt à me trouver mal
d'étonnement. J'obéis, dans un état d'émotion difficile à décrire;
et avant d'entrer dans le réfectoire, à la pensée que peut-être
c'était ma mère, je retirai ma main qui soulevait déjà le loquet,
et je versai d'abondantes larmes. Jusque-là je n'avais songé qu'à
la possibilité de voir apparaître M. ou Mlle Murdstone.

J'entrai enfin; et d'abord je ne vis personne; mais je sentis
quelqu'un derrière la porte, et là, à mon grand étonnement, je
découvris M. Peggotty et Ham, qui me tiraient leurs chapeaux avec
la plus grande politesse. Je ne pus m'empêcher de rire, mais
c'était plutôt du plaisir que j'avais à les voir que de la drôle
de mine qu'ils faisaient avec leurs plongeons et leurs révérences.
Nous nous donnâmes les plus cordiales poignées de main, et je
riais si fort, mais si fort, qu'à la fin je fus obligé de tirer
mon mouchoir pour m'essuyer les yeux.

M. Peggotty, la bouche ouverte pendant tout le temps de sa visite,
parut très-ému lorsqu'il me vit pleurer, et il fit signe à Ham de
me dire quelque chose.

«Allons, bon courage, monsieur Davy! dit Ham de sa voix la plus
affectueuse. Mais, comme vous voilà grandi!

-- Je suis grandi? demandai-je en m'essuyant de nouveau les yeux.
Je ne sais pas bien pourquoi je pleurais; ce ne pouvait être que
de joie en revoyant mes anciens amis.

-- Grandi! monsieur Davy? Je crois bien qu'il a grandi! dit Ham.

-- Je crois bien qu'il a grandi! dit M. Peggotty.»

Et ils se mirent à rire de si bon coeur que je recommençai à rire
de mon côté, et à nous trois nous rîmes, ma foi, si longtemps, que
je voyais le moment où j'allais me remettre à pleurer.

«Savez-vous comment va maman, monsieur Peggotty? lui dis-je. Et
comment va ma chère, chère vieille Peggotty?

-- Admirablement, dit M. Peggotty.

-- Et la petite Émilie, et mistress Gummidge?

-- Ad...mirablement, dit M. Peggotty.»

Il y eut un moment de silence. Pour le rompre, M. Peggotty tira de
ses poches deux énormes homards, un immense crabe et un grand sac
de crevettes, entassant le tout sur les bras de Ham.

«Nous avons pris cette liberté, dit M. Peggotty, sachant que vous
aimiez assez nos coquillages quand vous étiez avec nous. C'est la
vieille mère qui les a fait bouillir. Vous savez, mistress
Gummidge, c'est elle qui les a fait bouillir. Oui, dit lentement
M. Peggotty en s'accrochant à son sujet comme s'il ne s'avait où
en prendre un autre, c'est mistress Gummidge qui les a fait
bouillir; je vous assure.»

Je leur exprimai tous mes remercîments; et M. Peggotty, après
avoir jeté les yeux sur Ham qui regardait les crustacés d'un air
embarrassé, sans faire le moindre effort pour venir à son secours,
il ajouta: «Nous sommes venus, voyez-vous, avec l'aide du vent et
de la marée, sur un de nos radeaux de Yarmouth à Gravesend. Ma
soeur m'avait envoyé le nom de ce pays-ci, et elle m'avait dit de
venir voir M. Davy, si jamais j'allais du côté de Gravesend, de
lui présenter ses respects, et de lui dire que toute la famille se
portait admirablement bien. Et, voyez-vous, la petite Émilie
écrira à ma soeur, quand nous serons revenus, que je vous ai vu,
et que vous aussi vous alliez admirablement bien; ça fait que tout
le monde sera content: ça fera la navette.»

Il me fallut quelques moments de réflexion pour comprendre ce que
signifiait la métaphore employée par M. Peggotty pour figurer les
nouvelles respectives qu'il se chargeait de faire circuler à la
ronde. Je le remerciai de nouveau, et je lui demandai, non sans
rougir, ce qu'était devenue la petite Émilie, depuis le temps où
nous ramassions des cailloux et des coquillages sur la plage.

«Mais elle devient une femme, voilà ce qu'elle devient, dit
M. Peggotty. Demandez-lui.»

Il me montrait Ham qui faisait un signe de joyeuse affirmation
tout en contemplant le sac de crevettes.

«Quelle jolie figure! dit M. Peggotty, et ses yeux rayonnaient de
plaisir.

-- Et si savante! dit Ham.

-- Elle écrit si bien! dit M. Peggotty. C'est noir comme de
l'encre, et si gros qu'on pourrait le voir de dix lieues à la
ronde.»

Avec quel enthousiasme M. Peggotty parlait de sa petite favorite!
Il est là devant moi; son visage s'épanouit avec une expression
d'amour et de joyeux orgueil, que je ne saurais peindre; ses yeux
honnêtes brillent et s'animent comme s'ils lançaient des
étincelles. Sa large poitrine se soulève de plaisir; ses grandes
mains se pressent l'une contre l'autre dans son émotion, et il
gesticule d'un bras si vigoureux, qu'avec mes yeux de pygmée je
crois voir un marteau de forge.

Ham était tout aussi ému que lui. Je crois qu'ils m'auraient parlé
beaucoup plus longuement de la petite Émilie, s'ils n'avaient été
intimidés par l'entrée inattendue de Steerforth, qui, me voyant
causer dans un coin avec deux inconnus, cessa aussitôt de chanter
et me dit: «Je ne savais pas que vous fussiez ici, Copperfield»
(car ce n'était pas le parloir des visites), puis il passa son
chemin.

Je ne sais si c'est que j'étais fier de montrer que j'avais un ami
comme Steerforth, ou si je voulais lui expliquer comment il se
faisait que j'avais un ami tel que M. Peggotty, mais je le
rappelai et je lui dis modestement (grand Dieu! comme tous ces
souvenirs sont encore présents à mon esprit): «Ne vous en allez
pas, Steerforth, je vous en prie. Ce sont deux marins de Yarmouth,
d'excellentes gens, des parents de mon ancienne bonne; ils sont
venus de Gravesend pour me voir.

-- Ah! ah! dit Steerforth en revenant sur ses pas. Je suis charmé
de les voir. Comment allez-vous?»

Il y avait une aisance dans toutes ses manières, une grâce facile
et naturelle qui semblait d'une séduction irrésistible.

Dans sa tournure, dans sa gaieté, dans sa voix si douce, dans sa
noble figure, il y avait je ne sais quel attrait mystérieux auquel
on cédait sans le vouloir. Je vis tout de suite qu'il les charmait
l'un et l'autre, et qu'ils étaient tout disposés à lui ouvrir
leurs coeurs.

«Quand vous enverrez la lettre à Peggotty, dis-je à ces braves
gens, vous leur ferez savoir, je vous prie, que M. Steerforth est
très-bon pour moi, et que je ne sais pas ce que je deviendrais ici
sans lui.

-- Quelle bêtise! dit Steerforth en riant. N'allez pas leur dire
ça.

-- Et si M. Steerforth vient jamais en Norfolk ou en Suffolk,
monsieur Peggotty, continuai-je, vous pouvez être bien sûr que je
l'amènerai à Yarmouth pour voir votre maison. Vous n'avez jamais
vu une si drôle de maison, Steerforth: elle est faite d'un bateau!

-- Faite d'un bateau! dit Steerforth. Eh bien, c'est la maison qui
convient à un marin pur-sang.

-- C'est bien vrai, monsieur; c'est bien vrai, dit Ham en riant.
Vous avez raison. Monsieur Davy, ce jeune monsieur a raison. Un
marin pur-sang! Ah, ah! C'est bien ça.»

M. Peggotty était tout aussi ravi que son neveu, mais sa modestie
ne lui permettait pas de s'approprier aussi bruyamment un
compliment tout personnel.

«Mais oui, monsieur, dit-il en saluant et en rentrant les bouts de
sa cravate dans son gilet; je vous suis obligé, monsieur, je vous
remercie. Je fais de mon mieux, dans ma profession, monsieur.

-- On ne peut rien demander de plus, monsieur Peggotty, dit
Steerforth. Il savait déjà son nom.

-- C'est ce que vous faites vous-même, j'en suis sûr, monsieur,
dit M. Peggotty eu secouant la tête, et vous y réussissez, j'en
suis certain, monsieur. Je vous remercie, monsieur, de m'avoir si
bien accueilli. Je suis un peu rude, monsieur, mais je suis franc;
je l'espère, du moins, vous comprenez. Ma maison n'est pas belle,
monsieur, mais elle est toute à votre service, si jamais vous
voulez venir la voir avec M. Davy. Mais je reste là comme un
colimaçon, dit M. Peggotty, ce qui signifiait qu'il restait
attaché là, sans pouvoir s'en aller. Il avait essayé, après chaque
phrase, de se retirer, mais sans jamais en venir à bout. «Allons,
je vous souhaite une bonne santé et bien du bonheur.»

Ham s'associa à ce voeu, et nous nous quittâmes le plus
affectueusement du monde. J'avais un peu envie, ce soir-là, de
parler à Steerforth de la jolie petite Émilie, mais la timidité me
retint, j'avais trop peur qu'il ne se moquât de moi. Je réfléchis
longuement, et non sans anxiété, à ce qu'avait dit M. Peggotty,
qu'elle devenait une femme; mais je décidai en moi-même que
c'était une bêtise.

Nous transportâmes nos crustacés dons notre dortoir avec un
profond mystère, et nous fîmes un grand souper. Mais Traddles n'en
sortit pas à son honneur. Il n'avait pas de chance: il ne pouvait
pas même se tirer d'un souper comme un autre. Il fut malade toute
la nuit, mais malade comme il n'est pas possible, grâce au crabe;
et après avoir été forcé d'avaler des médecines noires et des
pilules, à une dose suffisante pour tuer un cheval, du moins s'il
faut en croire Demple (dont le père était docteur), il eut encore
des coups de canne par-dessus le marché avec six chapitres grecs
du Nouveau Testament à traduire, pour le punir de n'avoir voulu
faire aucun aveu.

Le reste du semestre se confond dans mon esprit avec la routine
journalière de notre triste vie: l'été a fini et l'automne est
venu; il fait froid le matin, à l'heure où on se lève; quand on se
couche, la nuit est plus froide encore; le soir, notre salle
d'études est mal éclairée et mal chauffée, le matin c'est une
vraie glacière; nous passons du boeuf bouilli au boeuf rôti, et du
mouton rôti au mouton bouilli; nous mangeons du pain avec du
beurre rance; puis c'est un horrible mélange de livres déchirés,
d'ardoises fêlées, de cahiers salis par nos larmes, de coups de
canne, de coups de règle, de cheveux coupés, de dimanches pluvieux
et de puddings aigres: le tout enveloppé d'une épaisse atmosphère
d'encre.

Je me rappelle cependant que la lointaine perspective des
vacances, après être restée longtemps immobile, semble enfin se
rapprocher de nous; que nous en vînmes bientôt à ne plus compter
par mois, ni par semaines, mais bien par jours; que j'avais peur
qu'on ne me rappelât pas chez ma mère, et que, lorsque j'appris de
Steerforth que ma mère me réclamait, je fus saisi d'une vague
terreur à l'idée que je me casserais peut-être la jambe avant le
jour fixé pour mon départ. Je me rappelle que je sentais ce jour
béni se rapprocher d'heure en heure. C'est la semaine prochaine,
c'est cette semaine, c'est après-demain, c'est demain, c'est
aujourd'hui, c'est ce soir; je monte dans la malle-poste de
Yarmouth, je vais revoir ma mère.

Je fis bien des sommes à bâtons rompus dans la malle-poste, et
bien des rêves incohérents où se retrouvaient toutes ces pensées
et ces souvenirs. Mais quand je me réveillais de temps à autre,
j'avais le bonheur de reconnaître, par la portière de la voiture,
que le gazon que je voyais n'était pas celui de la récréation de
Salem-House, et que le bruit que j'entendais n'était plus celui
des coups que Creakle administrait à Traddles, mais celui du fouet
dont le cocher touchait ses chevaux.



CHAPITRE VIII.

Mes vacances, et en particulier certaine après-midi où je fus bien
heureux.


À la pointe du jour, en arrivant à l'auberge où s'arrêtait la
malle poste (ce n'était pas celle dont je connaissais trop bien le
garçon), on me mena dans une petite chambre très-propre sur
laquelle était inscrit le nom de DAUPHIN. J'étais gelé en dépit de
la tasse de thé chaud qu'on m'avait donnée, et du grand feu près
duquel je m'étais installé pour la boire, et je me couchai avec
délices dans le lit du Dauphin, en m'enveloppant dans les
couvertures du Dauphin jusqu'au col, puis je m'endormis.

M. Barkis, le messager, devait venir me chercher à neuf heures. Je
me levai à huit heures, un peu fatigué par une nuit si courte, et
j'étais prêt avant le temps marqué. Il me reçut exactement comme
si nous venions de nous quitter quelques minutes auparavant, et
que je ne fusse entré dans l'hôtel que pour changer une pièce de
six pence.

Dès que je fus monté dans la voiture avec ma malle, le conducteur
reprit son siège et le cheval partit à son petit trot accoutumé.

«Vous avez très-bonne mine, monsieur Barkis, lui dis-je, dans
l'idée qu'il serait bien aise de l'apprendre.»

M. Barkis s'essuya la joue avec sa manche, puis regarda sa manche
comme s'il s'attendait à y trouver quelque trace de la fraîcheur
de son teint mais ce fut tout ce qu'obtint mon compliment.

«J'ai fait votre commission, monsieur Barkis, repris-je, j'ai
écrit à Peggotty.

«Ah! dit M. Barkis qui semblait de mauvaise humeur et répondait
d'un ton sec.

-- Est-ce que je n'ai pas bien fait, monsieur Barkis? demandai-je
avec un peu d'hésitation.

-- Mais non, dit M. Barkis.

-- N'était-ce pas là votre commission?

-- La commission a peut-être été bien faite, dit M. Barkis, mais
tout en est resté là.»

Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, je répétai d'un air
interrogateur:

«Tout en est resté là, monsieur Barkis?

-- Oui, répondit-il en me jetant un regard de côté. Il n'y a pas
eu de réponse.

-- On attendait donc une réponse, monsieur Barkis? dis-je en
ouvrant les yeux, car l'idée était toute nouvelle pour moi.

-- Quand un homme dit qu'il veut bien, dit M. Barkis en tournant
lentement vers moi ses regards, c'est comme si on disait que cet
homme attend une réponse.

-- Eh bien! monsieur Barkis?

-- Eh bien, dit M. Barkis en reportant son attention sur les
oreilles de son cheval, on est encore à attendre une réponse
depuis ce moment-là.

-- En avez-vous parlé, monsieur Barkis?

-- Non... non... grommela M. Barkis d'un air pensif, je n'ai pas
de raison d'aller lui parler. Je ne lui ai jamais adressé dix
paroles. Je n'ai pas envie d'aller lui conter ça.

-- Voulez-vous que je m'en charge, monsieur Barkis? demandai-je
d'un ton timide.

-- Vous pouvez lui dire si vous voulez, dit M. Barkis en me
regardant de nouveau, que Barkis attend une réponse. Vous dites
que le nom est?...

-- Son nom?

-- Oui, dit M. Barkis avec un signe de tête.

-- Peggotty.

-- Nom de baptême ou nom propre? dit M. Barkis.

-- Oh! ce n'est pas son nom de baptême. Elle s'appelle Clara.

-- Est-il possible! dit M. Barkis.»

Il semblait trouver ample matière à réflexions dans cette
circonstance, car il resta plongé dans ses méditations pendant
quelque temps.

«Eh bien, reprit-il enfin. Dites: «Peggotty, Barkis attend une
réponse. «Une réponse, à quoi? dira-t-elle peut-être. Alors vous
direz «à ce dont je vous ai parlé. «De quoi m'avez vous parlé?»
dira-t-elle. Vous répondrez, «Barkis veut bien.»

À cette suggestion pleine d'artifice, M. Barkis ajouta un coup de
coude qui me donna un point de côté. Après quoi il concentra toute
son attention sur son cheval comme d'habitude, et ne fit plus
d'allusion au même sujet. Seulement au bout d'une demi-heure, il
tira un morceau de craie de sa poche et écrivit dans l'intérieur
de sa carriole: «Clara Peggotty» probablement pour se souvenir du
nom.

Quel étrange sentiment j'éprouvais: revenir chez moi, en sentant
que je n'y étais pas chez moi, et me voir rappeler par tous les
objets qui frappaient mes regards le bonheur du temps passé qui
n'était plus à mes yeux qu'un rêve évanoui! Le souvenir du temps
où ma mère et moi et Peggotty nous ne faisions qu'un, où personne
ne venait se placer entre nous, m'assaillit si vivement sur la
route, que je n'étais pas bien sûr de ne pas regretter d'être venu
si loin au lieu de rester là-bas à oublier tout cela dans la
compagnie de Steerforth. Mais j'arrivais à la maison, et les
branches dépouillées des vieux ormes se tordaient sous les coups
du vent d'hiver qui emportait sur ses ailes les débris des nids
des vieux corbeaux.

Le conducteur déposa ma malle à la porte du jardin et me quitta.
Je pris le sentier qui menait à la maison, en regardant toutes les
fenêtres, craignant, à chaque pas, d'apercevoir à l'une d'elles le
visage rébarbatif de M. Murdstone ou de sa soeur. Je ne vis
personne, et arrivé à la maison, j'ouvris la porte sans frapper.
Il ne faisait pas nuit encore, et j'entrai d'un pas léger et
timide.

Dieu sait comme ma mémoire enfantine se réveilla dans mon esprit
au moment où j'entrai dans le vestibule, en entendant la voix de
ma mère quand je mis le pied dans le petit salon. Elle chantait à
voix basse, tout comme je l'avais entendue chanter quand j'étais
un tout petit enfant reposant dans ses bras. L'air était nouveau
pour moi, et pourtant il me remplit le coeur à pleins bords, et je
l'accueillis comme un vieil ami après une longue absence.

Je crus, à la manière pensive et solitaire dont ma mère murmurait
sa chanson, qu'elle était seule, et j'entrai doucement dans sa
chambre. Elle était assise près du feu, allaitant un petit enfant
dont elle serrait la main contre son cou. Elle le regardait
gaiement et l'endormait en chantant. Elle n'avait point d'autre
compagnie.

Je parlai, elle tressaillit et poussa un cri, puis m'apercevant,
elle m'appela son David, son cher enfant, et venant au devant de
moi, elle s'agenouilla au milieu de la chambre et m'embrassa en
attirant ma tête sur son sein près de la petite créature qui y
reposait, et elle approcha la main de l'enfant de mes lèvres. Je
regrette de ne pas être mort alors. Il aurait mieux valu pour moi
mourir dans les sentiments dont mon coeur débordait en ce moment.
J'étais plus près du ciel que cela ne m'est jamais arrivé depuis.

«C'est ton frère, dit ma mère en me caressant, David, mon bon
garçon! Mon pauvre enfant!» et elle m'embrassait toujours en me
serrant dans ses bras. Elle me tenait encore quand Peggotty entra
en courant et se jeta à terre à côté de nous, faisant toute sorte
de folies pendant un quart d'heure.

On ne m'attendait pas sitôt, le conducteur avait devancé l'heure
ordinaire. J'appris bientôt que M. et miss Murdstone étaient allés
faire une visite dans les environs et qu'ils ne reviendraient que
dans la soirée. Je n'avais pas rêvé tant de bonheur. Je n'avais
jamais cru possible de retrouver ma mère et Peggotty seules encore
une fois; et je me crus un moment revenu au temps jadis.

Nous dînâmes ensemble au coin du feu. Peggotty voulait nous
servir, mais ma mère la fit asseoir et manger avec nous. J'avais
ma vieille assiette avec son fond brun représentant un vaisseau de
guerre voguant à pleines voiles. Peggotty l'avait cachée depuis
mon départ, elle n'aurait pas voulu pour cent livres sterling,
dit-elle, qu'elle fût cassée. Je retrouvai aussi ma vieille
timbale avec mon nom gravé dessus, et ma petite fourchette, et mon
couteau qui ne coupait pas.

À dîner, je crus l'occasion favorable pour parler de M. Barkis à
Peggotty, mais avant la fin de mon récit, elle se mit à rire et se
couvrit la figure de son tablier.

«Peggotty, dit ma mère, de quoi s'agit-il? Peggotty riait encore
plus fort, et serrait contre sa figure le tablier que ma mère
essayait de tirer; elle avait l'air de s'être mis la tête dans un
sac.

«Que faites-vous donc, folle que vous êtes? dit ma mère en riant.

-- Oh! le drôle d'homme, s'écria Peggotty. Il veut m'épouser.

-- Ce serait un très-bon parti pour vous, n'est-ce pas? dit ma
mère.

-- Oh! je n'en sais rien, dit Peggotty. Ne m'en parlez pas. Je ne
voudrais pas de lui quand il aurait son pesant d'or. D'ailleurs je
ne veux de personne.

-- Alors, pourquoi ne le lui dites-vous pas?

-- Le lui dire, dit Peggotty en écartant un peu son tablier. Mais
il ne m'en a jamais dit un mot lui-même. Il s'en garde bien. S'il
avait l'audace de m'en parler je lui donnerais un bon soufflet.»

Elle était rouge, rouge comme le feu, mais elle se cacha de
nouveau dans son tablier, et après deux ou trois violents accès
d'hilarité, elle reprit son dîner.

Je remarquai que ma mère souriait quand Peggotty la regardait mais
que sans cela elle avait pris un air sérieux et pensif. J'avais vu
dès le premier moment qu'elle était changée. Son visage était
toujours charmant, mais délicat et soucieux, et ses mains étaient
si maigres et si blanches qu'elles me semblaient presque
transparentes. Mais un nouveau changement venait de se faire dans
ses manières, elle semblait inquiète et agitée. Enfin elle avança
la main et la posa sur celle de sa vieille servante en lui disant
d'un ton affectueux.

«Peggotty, ma chère, vous n'allez pas vous marier?

-- Moi, madame, répondit Peggotty en ouvrant de grands yeux, bien
certainement non!

-- Pas tout de suite? insista tendrement ma mère.

-- Jamais, dit Peggotty.»

Ma mère lui prit la main et lui dit:

«Ne me quittez pas, Peggotty, restez avec moi. Ce ne sera peut-
être pas bien long. Qu'est-ce que je deviendrais sans vous?

-- Moi, vous quitter, ma chérie! s'écria Peggotty. Pas pour tout
l'or du monde. Mais qui est-ce qui a pu mettre une semblable idée
dans votre petite tête?» Car Peggotty avait depuis longtemps
l'habitude de parler quelquefois à ma mère comme à un enfant.

Ma mère ne répondit que pour remercier Peggotty, qui continua à sa
façon.

«Moi, vous quitter! il me semble que je n'en ai pas envie.
Peggotty, vous quitter! Je voudrais bien voir cela! Non, non, non,
dit Peggotty en secouant la tête et en se croisant les bras, il
n'y a pas de danger ma chérie. Ce n'est pas qu'il n'y ait de
bonnes âmes qui en seraient fort aises, mais on ne s'inquiète
guère de ce qui leur plaît. Tant pis pour eux s'ils sont
mécontents; je resterai avec vous jusqu'à ce que je sois une
vieille femme impotente. Et quand je serai trop sourde, trop
infirme, trop aveugle, que je ne pourrai plus parler faute de
dents, et que je ne serai plus bonne à rien, même à me faire
gronder, j'irai trouver mon David et je le prierai de me
recueillir.

-- Et je serai bien content de vous voir, Peggotty, et je vous
recevrai comme une reine.

-- Dieu bénisse votre bon coeur! dit Peggotty, j'en étais bien
sûre;» et elle m'embrassa d'avance en reconnaissance de mon
hospitalité. Après cela elle se couvrit de nouveau la tête de son
tablier, et se mit à rire encore de M. Barkis; après cela elle
prit mon petit frère dans son berceau et donna quelques soins à sa
toilette; après cela elle desservit le dîner; après cela elle
reparut avec un autre bonnet, sa boîte à ouvrage, son mètre, le
morceau de cire pour lisser son fil, tout enfin comme par le
passé.

Nous étions assis auprès du feu, et nous causions avec délices. Je
leur racontai comme M. Creakle était un maître sévère, et elles me
témoignèrent une grande compassion. Je leur dis aussi quel bon et
aimable garçon c'était que Steerforth et comme il me protégeait,
et Peggotty déclara qu'elle ferait bien six lieues à pied pour
aller le voir. Mon petit frère se réveillait et je le pris dans
mes bras tout doucement pour l'endormir, puis je me glissai près
de ma mère comme j'en avais l'habitude autrefois, et je mis mes
bras autour de sa taille, en appuyant ma tête sur son épaule, et
ses cheveux tombaient sur moi comme les ailes d'un ange. Dieu! que
j'étais heureux!

Assis ainsi devant le feu, à voir des figures innombrables dans
les charbons ardents, il me semblait presque que celles de M. et
miss Murdstone n'existaient que dans mon imagination et qu'elles
disparaîtraient comme les autres quand le feu s'éteindrait, mais
qu'au fond il n'y avait de réel, dans tous mes souvenirs, que ma
mère, Peggotty et moi.

Peggotty ravaudait un bas, elle y travailla tant qu'il fit jour,
et resta ensuite la main gauche dans son bas comme dans un gant,
et son aiguille dans la main droite prête à faire un point quand
le feu jetterait un éclat de lumière. Je ne puis imaginer à qui
appartenaient les bas que Peggotty ravaudait toujours, ni d'où
pouvait venir une provision si inépuisable de bas à raccommoder.
Depuis ma plus tendre enfance je l'ai toujours vue occupée de ce
genre de travaux à l'aiguille et de celui-là seulement.

«Je me demande, dit Peggotty qui était saisie parfois d'accès de
curiosité dans lesquels elle s'adressait des questions sur les
sujets les plus inattendus, je me demande ce qu'est devenue la
grand'tante de Davy?

-- Bon Dieu! Peggotty! dit ma mère sortant de sa rêverie, quelles
folies vous dites!

-- Mais, madame, je vous assure vraiment que cela m'étonne, dit
Peggotty.

-- Comment se fait-il que cette grand'tante vous trotte dans la
tête? demanda ma mère. N'y a-t-il pas d'autres gens à qui on
puisse penser?

-- Je ne sais pas, dit Peggotty, à quoi cela tient, c'est peut-
être à ma sottise, mais je ne puis pas choisir mes pensées; elles
vont et viennent dans ma tête comme il leur convient. Je me
demande ce qu'elle peut être devenue?

-- Que vous êtes absurde, Peggotty! reprit ma mère; on dirait que
vous espérez d'elle une seconde visite.

-- À Dieu ne plaise! s'écria Peggotty.

-- Eh bien! je vous en prie, ne parlez pas de choses si
désagréables, dit ma mère. Miss Betsy s'est probablement enfermée
dans sa petite maison au bord de la mer, et elle y restera. En
tout cas, il n'est guère probable qu'elle vienne jamais nous
déranger.

-- Non, répéta Peggotty d'un air pensif, ce n'est pas probable du
tout. Je me demande si, dans le cas où elle viendrait à mourir,
elle ne laisserait pas quelque chose à Davy?

-- Vraiment, Peggotty, vous êtes folle! répondit ma mère, vous
savez bien qu'elle a été blessée de ce que le pauvre garçon est
venu au monde!

-- Je suppose qu'elle ne serait pas disposée à lui pardonner
maintenant, suggéra Peggotty.

-- Et pourquoi maintenant, je vous prie, dit ma mère un peu
vivement.

-- Maintenant qu'il a un frère, je veux dire,» répondit Peggotty.

Ma mère se mit à pleurer en disant qu'elle ne comprenait pas
comment Peggotty osait lui dire des choses semblables.

«Comme si le pauvre petit innocent dans son berceau vous avait
fait du mal, jalouse que vous êtes! dit-elle. Vous feriez bien
mieux d'épouser M. Barkis le voiturier. Pourquoi pas?

-- Cela ferait trop grand plaisir à miss Murdstone, répondit
Peggotty.

-- Quel mauvais caractère vous avez, Peggotty! reprit ma mère.
Vous êtes vraiment jalouse de miss Murdstone d'une façon ridicule.
Vous voudriez garder les clefs, n'est-ce pas, et sortir les
provisions vous-même? Cela ne m'étonnerait pas. Quand vous savez
si bien qu'elle ne fait tout cela que par bonté et dans les
meilleures intentions du monde! Vous le savez bien, Peggotty, vous
le savez!»

Peggotty murmura quelque chose comme: «Ils m'embêtent avec leurs
bonnes intentions,» et rappela tout bas le proverbe que l'enfer
est pavé de bonnes intentions.

«Je sais ce que vous voulez dire, reprit ma mère. Je vous
comprends parfaitement, Peggotty, vous le savez bien, et vous
n'avez pas besoin de rougir comme le feu; mais ne parlons que
d'une chose à la fois: il s'agit pour le moment de miss Murdstone,
et vous ne m'échapperez pas, Peggotty. Ne lui avez-vous pas
entendu dire cent fois qu'elle me trouve trop étourdie et trop...
trop...

-- Jolie, suggéra Peggotty.

-- Eh bien! dit ma mère en riant un peu, si elle est assez folle
pour être de cet avis-là, est-ce ma faute?

-- Personne ne dit que ce soit votre faute, dit Peggotty.

-- J'espère bien que non, reprit ma mère. Ne lui avez-vous pas
entendu dire cent fois que c'est pour cette raison qu'elle veut
m'épargner les tracas du ménage; que je ne suis pas faite pour ces
choses-là? et je ne sais vraiment pas moi-même si j'y suis propre.
N'est-elle pas sur pied du matin jusqu'au soir, ne regarde-t-elle
pas à tout, dans le charbonnier, dans l'office, dans le garde-
manger et dans toutes sortes d'endroits assez désagréables!
Voudriez-vous par hasard insinuer qu'il n'y a pas là une espèce de
dévouement?

-- Je ne veux rien insinuer du tout, dit Peggotty.

-- Si, Peggotty, reprit ma mère, vous ne faites pas autre chose,
sauf votre besogne; vous insinuez toujours, c'est votre bonheur,
et quand vous parlez des bonnes intentions de M. Murdstone...»

-- Pour ce qui est de ça, je n'en ai jamais parlé, dit Peggotty.

-- Non, dit ma mère. Vous ne parlez jamais, mais vous insinuez
toujours, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, c'est votre
mauvais côté. Je vous disais à l'instant que je vous comprenais,
et vous voyez que c'était vrai. Quand vous parlez des bonnes
intentions de M. Murdstone et que vous avez l'air de les mépriser
(ce que vous ne faites pas au fond du coeur, j'en suis sûre,
Peggotty), vous devriez être aussi convaincue que moi que ses
intentions sont bonnes en toutes choses. S'il semble un peu sévère
avec quelqu'un (vous comprenez bien, Peggotty, et Davy aussi, j'en
suis sûre, que je ne parle pas de quelqu'un de présent), c'est
seulement parce qu'il est convaincu que c'est pour le bien de
cette personne. Il aime naturellement cette personne à cause de
moi, et il n'agit que pour son bien. Il est plus en état d'en
juger que moi, car je sais bien que je suis une pauvre créature
jeune, faible et légère, tandis que lui, c'est un homme ferme,
grave et sérieux, et qu'il prend beaucoup de peine pour l'amour de
moi, dit ma mère le visage inondé de larmes qui prenaient leur
source dans un coeur affectueux; je lui en dois beaucoup de
reconnaissance, et je ne saurais assez le lui prouver par ma
soumission, même dans mes pensées; et quand j'y manque, Peggotty,
je me le reproche, et je doute de mon propre coeur, et je ne sais
que devenir.»

Peggotty, le menton appuyé sur le pied du bas qu'elle
raccommodait, regardait le feu en silence.

«Allons! Peggotty, dit ma mère en changeant de ton, ne nous
fâchons pas, je ne pourrais pas m'y résoudre. Vous êtes une amie
fidèle, si j'en ai une au monde, je le sais bien. Quand je vous
dis que vous êtes ridicule, ou insupportable, ou quelque chose de
ce genre, Peggotty, cela veut seulement dire que vous êtes ma
bonne et fidèle amie depuis le jour où M. Copperfield m'a amenée
ici, et où vous êtes venue à la grille pour me recevoir.»

Peggotty ne se fit pas prier pour ratifier le traité d'amitié en
m'embrassant de tout son coeur. Je crois que je comprenais un peu,
au moment même, le vrai sens de la conversation, mais je suis sûr
maintenant que la bonne Peggotty l'avait provoquée et soutenue
pour donner à ma mère l'occasion de se consoler, en la
contredisant un peu. Le but était atteint, car je me rappelle que
ma mère parut plus à l'aise le reste de la soirée, et que Peggotty
l'observa de moins près.

Après le thé, Peggotty attisa le feu et moucha les chandelles, et
je fis la lecture d'un chapitre du livre sur les crocodiles. Elle
avait tiré le volume de sa poche: je ne sais si elle ne l'avait
pas gardé là depuis mon départ. Nous en revînmes ensuite à parler
de ma pension, et je repris mes éloges de Steerforth, sujet
inépuisable. Nous étions très-heureux, et cette soirée, la
dernière de son espèce, celle qui a terminé une page de ma vie, ne
s'effacera jamais de ma mémoire.

Il était près de dix heures quand nous entendîmes le bruit des
roues. Ma mère me dit, en se levant précipitamment, qu'il était
bien tard, et que M. et miss Murdstone tenaient à ce que les
enfants se couchassent de bonne heure, que par conséquent je
ferais bien de monter dans ma chambre; j'embrassai ma mère et je
pris le chemin de mon gîte, mon bougeoir à la main, avant l'entrée
de M. et de miss Murdstone. Il me semblait, en entrant dans la
chambre où j'avais jadis été tenu emprisonné, qu'il venait
d'entrer avec eux dans la maison un souffle de vent froid qui
avait emporté comme une plume la douce intimité du foyer.

J'étais très-mal à mon aise le lendemain matin, à l'idée de
descendre pour le déjeuner, n'ayant jamais revu M. Murdstone
depuis le jour mémorable de mon crime. Il fallait pourtant prendre
mon parti, et après être descendu deux ou trois fois jusqu'au
milieu de l'escalier pour remonter ensuite précipitamment dans ma
chambre, j'entrai enfin dans la salle à manger.

Il était debout près du feu, miss Murdstone faisait le thé. Il me
regarda fixement, mais sans faire mine de me reconnaître.

Je m'avançai vers lui après un moment d'hésitation en disant:

«Je vous demande pardon, monsieur, je suis bien fâché de ce que
j'ai fait, et j'espère que vous voudrez bien me pardonner.

-- Je suis bien aise d'apprendre que vous soyez fâché, Davy.»

Il me donna la main, c'était celle que j'avais mordue. Je ne pus
m'empêcher de jeter un regard sur une marque rouge qu'elle portait
encore; mais je devins plus rouge que la cicatrice en voyant
l'expression sinistre qui se peignait sur son visage.

«Comment vous portez-vous, mademoiselle? dis-je à miss Murdstone.

-- Ah! dit miss Murdstone en soupirant et en me tendant la pince à
sucre au lieu de ses doigts, combien de temps durent les congés?

-- Un mois, mademoiselle.

-- À partir de quel jour?

-- À partir d'aujourd'hui, mademoiselle.

-- Oh! dit miss Murdstone, alors voilà déjà un jour de passé.»

Elle marquait ainsi tous les matins le jour écoulé sur le
calendrier. Cette opération s'accomplissait tristement tant
qu'elle ne fut pas arrivée à dix; elle reprit courage en voyant
deux chiffres, et vers la fin des vacances elle était gaie comme
un pinson.

Dès le premier jour j'eus le malheur de la jeter, elle qui n'était
pas sujette à de semblables faiblesses, dans un état de profonde
consternation. J'entrai dans la chambre où elle travaillait avec
ma mère; mon petit frère, qui n'avait encore que quelques
semaines, était couché sur les genoux de ma mère, je le pris tout
doucement dans mes bras. Tout d'un coup miss Murdstone poussa un
tel cri que je laissai presque tomber mon fardeau.

«Ma chère Jeanne! s'écria ma mère.

-- Grand Dieu, Clara, voyez-vous? cria miss Murdstone.

-- Quoi, ma chère Jeanne? où voyez-vous quelque chose?

-- Il l'a pris, criait miss Murdstone; ce garçon tient l'enfant!»

Elle était pétrifiée d'horreur, mais elle se ranima pour se
précipiter sur moi et me reprendre mon frère. Après quoi, elle se
trouva mal, et on fut obligé de lui apporter des cerises à l'eau-
de-vie. Il me fut formellement défendu de toucher désormais à mon
petit frère sous aucun prétexte, et ma pauvre mère, qui pourtant
n'était pas de cet avis, confirma doucement l'interdiction en
disant:

«Sans doute, vous avez raison, ma chère Jeanne.»

Un autre jour, nous étions tous trois ensemble; mon cher petit
frère, que j'aimais beaucoup à cause de ma mère, fut encore
l'innocente occasion d'une grande colère de miss Murdstone. Ma
mère, qui le tenait sur ses genoux et qui regardait ses yeux, me
dit:

«David, venez ici!» et se mit à regarder les miens.

Je vis miss Murdstone déposer les perles qu'elle était en train
d'enfiler.

«En vérité, dit doucement ma mère, ils se ressemblent beaucoup. Je
crois que leurs yeux sont comme les miens. Ils sont de la couleur
des miens, mais ils se ressemblent d'une manière étonnante.

-- De quoi parlez-vous, Clara? dit miss Murdstone.

-- Ma chère Jeanne, dit en hésitant ma mère, un peu troublée par
cette brusque question, je trouve que les yeux de David et ceux de
son frère sont exactement semblables.

-- Clara, dit miss Murdstone en se levant avec colère, vous êtes
vraiment folle parfois!

-- Ma chère Jeanne! reprit ma mère.

-- Positivement folle, dit miss Murdstone; autrement, comment
pourriez-vous comparer l'enfant de mon frère à votre fils? Il n'y
a pas la moindre ressemblance. Ils diffèrent absolument sur tous
les points: j'espère qu'il en sera toujours ainsi. Je ne resterai
pas ici pour entendre faire de pareilles comparaisons.» Sur ce,
elle sortit majestueusement, en lançant la porte derrière elle.

En un mot, je n'étais pas en faveur auprès de miss Murdstone. Je
n'étais d'ailleurs en faveur auprès de personne, car ceux qui
m'aimaient ne pouvaient pas me le témoigner, et ceux qui ne
m'aimaient pas le montraient si clairement que je me sentais
toujours embarrassé, gauche et stupide.

Mais je sentais aussi que je rendais le malaise qu'on me faisait
éprouver. Si j'entrais dans la chambre pendant que l'on causait,
ma mère qui semblait gaie, le moment d'auparavant, devenait triste
et silencieuse. Si M. Murdstone était de belle humeur, je le
gênais. Si miss Murdstone était de mauvaise humeur, ma présence y
ajoutait. J'avais l'instinct que ma mère en était la victime, je
voyais qu'elle n'osait pas me parler ou me témoigner son affection
de peur de les blesser, et de recevoir ensuite une réprimande; je
voyais qu'elle vivait dans une inquiétude constante: elle
craignait de les fâcher, elle craignait que je ne vinsse à les
fâcher moi-même; au moindre mouvement de ma part, elle
interrogeait leurs regards. Aussi pris-je le parti de me tenir le
plus possible à l'écart, et bien des heures d'hiver se passèrent
dans ma triste chambre où je lisais sans relâche, enveloppé dans
mon petit manteau.

Quelquefois, le soir, je descendais dans la cuisine pour voir
Peggotty. Je me trouvais bien là, et je n'y éprouvais plus aucun
embarras. Mais ni l'un ni l'autre de mes expédients ne convenait
aux habitants du salon. L'humeur tracassière qui gouvernait la
maison ne s'en accommodait pas. On me regardait encore comme
nécessaire pour l'éducation de ma pauvre mère, et en conséquence
on ne pouvait me permettre de m'absenter.

«David, dit M. Murdstone après le dîner, au moment où j'allais me
retirer comme à l'ordinaire, je suis fâché de voir que vous soyez
d'un caractère boudeur.

-- Grognon comme un ours!» dit miss Murdstone.

Je ne bougeais pas et je baissais la tête.

«Il faut que vous sachiez, David, qu'un caractère boudeur et
obstiné est ce qu'il y a de pis au monde.

-- Et ce garçon-là est bien, de tous les caractères de ce genre
que j'ai connus, le plus entêté et le plus endurci. Je pense, ma
chère Clara, que vous devez vous en apercevoir vous-même.

-- Je vous demande pardon, ma chère Jeanne, dit ma mère. Mais
êtes-vous bien sûre, ... je suis certaine que vous m'excuserez, ma
chère Jeanne, ... mais êtes-vous bien sûre que vous compreniez
David.

-- Je serais un peu honteuse, Clara, repartit miss Murdstone, si
je ne comprenais pas cet enfant ou tout autre enfant. Je n'ai
point de prétention à la profondeur, mais je réclame le droit
d'avoir un peu de bon sens.

-- Sans doute, ma chère Jeanne, répondit ma mère, vous avez une
intelligence très-remarquable...

-- Oh! mon Dieu, non! Je vous prie de ne pas dire cela, Clara!
reprit miss Murdstone avec colère.

-- Je sais bien que votre intelligence est très-remarquable, tout
le monde le sait. J'en profite tant moi-même, de tant de manières,
du moins je le devrais, que personne ne peut en être plus
convaincu que moi. Aussi je ne hasarde devant vous mes opinions
qu'avec défiance, ma chère Jeanne, je vous assure.

-- Mettons que je ne comprenne pas cet enfant, Clara, répondit
miss Murdstone, en arrangeant les chaînes qui ornaient ses
poignets. Je ne le comprends pas du tout, il est trop savant pour
moi. Mais peut-être la pénétration de mon frère lui permettra-t-
elle d'avoir quelque idée de son caractère. Je crois que mon frère
entamait ce sujet quand nous l'avons interrompu assez impoliment.

-- Je pense, Clara, dit M. Murdstone à demi-voix et d'un air
grave, qu'il peut y avoir sur cette question des juges plus
équitables et moins prévenus que vous.

-- Édouard, dit ma mère timidement, vous êtes un meilleur juge de
toutes sortes de questions que je n'ai la prétention de l'être, et
Jeanne aussi; je voulais dire seulement...

-- Vous vouliez dire seulement quelque chose qui prouvait votre
faiblesse et votre défaut de réflexion, répliqua-t-il. Tâchez de
ne pas recommencer, ma chère Clara, et de mieux vous observer.»

Les lèvres de ma mère remuèrent comme si elle répondait: «Oui, mon
cher Édouard.» Mais elle ne dit rien qui pût s'entendre.

«Je disais, David, que j'étais fâché, reprit Murdstone en se
tournant vers moi, de voir que vous étiez d'un caractère boudeur.
C'est une disposition que je ne puis laisser développer sous mes
yeux, sans faire un effort pour y remédier. Il faut que vous
tachiez de changer cela, sinon il faudra que nous tâchions de vous
en corriger.

-- Je vous demande pardon, monsieur, murmurai-je, je n'ai pas eu
l'intention de bouder depuis mon retour.

-- N'ayez pas recours au mensonge, dit-il d'un air si irrité que
je vis ma mère avancer involontairement une main tremblante pour
nous séparer. Vous vous êtes retiré dans votre chambre par humeur.
Vous êtes resté dans votre chambre quand vous auriez dû être ici.
Vous savez maintenant, une fois pour toutes, que je veux que vous
vous teniez ici et non là-haut. J'exige en outre que vous soyez
obéissant en tous points. Vous me connaissez, David. Je veux ce
que je veux.»

Miss Murdstone poussa un soupir de satisfaction.

«J'exige des manières respectueuses et soumises envers moi, envers
ma soeur, et envers votre mère. Je n'entends pas qu'un enfant ait
l'air d'éviter cette chambre comme si la peste y était, asseyez-
vous.»

Il me parlait comme à un chien. J'obéis comme un chien.

«Une chose encore, dit-il. Je remarque que vous avez du goût pour
les compagnies vulgaires. Je vous défends de rechercher les
domestiques. La cuisine n'apportera aucune amélioration aux points
nombreux de votre caractère qui méritent attention. Quant à la
personne qui vous soutient, je n'en parlerai pas, puisque vous-
même, Clara, continua-t-il en baissant la voix et en s'adressant à
ma mère, avez à son égard une certaine faiblesse provenant
d'anciennes habitudes, et d'idées que vous n'avez pas encore
abandonnées.

-- C'est bien la plus étrange aberration! s'écria miss Murdstone.

-- Je dis seulement, reprit-il en s'adressant à moi, que je
désapprouve votre goût pour la compagnie de mistress Peggotty, et
que j'entends que vous y renonciez. Maintenant, David, vous me
comprenez, et vous savez quelles seraient les conséquences de
votre désobéissance.»

Je le savais bien, mieux peut-être qu'il ne s'en doutait, pour ce
qui regardait ma pauvre mère, et je lui obéis à la lettre. Je ne
me retirais plus dans ma chambre. Je ne cherchais plus un refuge
auprès de Peggotty, mais je restais tristement dans le salon tout
le jour, en soupirant après la nuit, pour aller me coucher.

Quelle cruelle contrainte n'ai-je pas éprouvée à rester dans la
même attitude durant de longues heures, sans oser bouger le bras
ou la jambe, de peur d'entendre miss Murdstone se plaindre de mon
agitation, comme cela lui arrivait au moindre prétexte; sans oser
lever les yeux de peur de rencontrer un regard critique ou
malveillant qui cherchait à découvrir de nouveaux sujets de
plainte dans le mien. Quel intolérable ennui que d'écouter
toujours le tic-tac de la pendule et de regarder les perles de
miss Murdstone pendant qu'elle les enfilait, en me demandant si
elle ne se marierait jamais, et quel pouvait être l'infortuné qui
encourrait un pareil sort; enfin quelle triste ressource que de
compter les moulures de la cheminée, et de promener mes regards
sur les dessins du papier de tenture tout le long de la muraille!

Quelles promenades n'ai-je pas faites tout seul par le mauvais
temps d'hiver, par des sentiers boueux, portant en tous lieux sur
mes épaules le salon, et M. et miss Murdstone avec, pesant fardeau
que je ne pouvais secouer, cauchemar insupportable dont je ne
pouvais m'affranchir, poids affreux qui écrasait mon intelligence
et m'abrutissait tout à fait!

Que de repas passés dans le silence et dans l'embarras, en sentant
toujours qu'il y avait une fourchette de trop et que c'était la
mienne, un appétit de trop et que c'était le mien, une chaise de
trop et que c'était la mienne, quelqu'un de trop et que c'était
moi!

Quelles soirées... quand les lumières étaient venues et qu'on
m'obligeait à m'occuper tout seul! Je n'osais pas lire un livre
amusant, et je méditais sur quelque traité indigeste
d'arithmétique; les tables des poids et des mesures se
transformaient en chansons dans ma tête, sur l'air de _Marlborough
s'en va-t-en guerre_ ou de _Cadet Roussel_; mes leçons refusaient
de se laisser apprendre par coeur; tout m'entrait par une oreille
pour sortir par l'autre.

Quels bâillements je poussais en dépit de tous mes soins pour les
vaincre! Comme je tressaillais en me sentant gagner par un petit
somme irrésistible! comme on répondait peu aux observations que je
faisais parfois! comme je semblais être un zéro auquel personne ne
faisait attention et qui gênait pourtant tout le monde, et avec
quel soulagement j'entendais miss Murdstone me donner l'ordre
d'aller me coucher, au premier coup de neuf heures!

Les vacances se traînèrent ainsi péniblement jusqu'au matin où
miss Murdstone s'écria: «Voilà le dernier jour!» en me donnant la
dernière tasse de thé pour la clôture.

Je n'étais pas fâché de partir. J'étais tombé dans un état
d'abrutissement, dont je ne sortais un peu qu'à l'idée de revoir
Steerforth, quoique M. Creakle apparût au second plan dans le
paysage. M. Barkis se trouva de nouveau devant la grille, et miss
Murdstone répéta: «Clara!» de sa voix la plus sévère, au moment où
ma mère se pencha vers moi pour me dire adieu.

Je l'embrassai ainsi que mon petit frère, et je me sentais bien
triste, non de les quitter pourtant, car le gouffre qui existait
entre ma mère et moi était toujours présent, et la séparation
avait eu lieu tous les jours, et quelque tendre que fût son
baiser, il n'est pas aussi présent à ma mémoire que ce qui suivit
nos adieux.

J'étais déjà dans la carriole du conducteur quand je l'entendis
m'appeler. Je regardai: ma mère était seule à la porte du jardin,
soulevant dans ses bras son petit enfant pour que je pusse le
voir. Il faisait froid, mais le temps était calme; pas un de ses
cheveux, pas un pli de sa robe ne bougeait, pendant qu'elle me
regardait fixement en me montrant son enfant.

C'est ainsi que je la perdis. C'est ainsi que je l'ai revue plus
tard en rêve, à ma pension, silencieuse et présente auprès de mon
lit, me regardant toujours fixement en tenant son enfant dans ses
bras.



CHAPITRE IX.

Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma naissance.


Je passe sur les événements qui eurent lieu à ma pension, jusqu'à
l'anniversaire de ma naissance, qui tombait au mois de mars. Je me
souviens seulement que Steerforth était plus digne d'admiration
que jamais. Il devait sortir de pension au semestre, sinon plus
tôt, et il était plus aimé et plus indépendant que jamais, par
conséquent plus aimable encore à mes yeux, mais je ne me souviens
pas d'autres incidents. Le grand souvenir qui marque pour moi
cette époque semble avoir absorbé tous les autres pour subsister
seul dans ma mémoire.

J'ai même quelque peine à croire qu'il y eût un intervalle de deux
mois entre le moment de mon retour en pension et le jour de mon
anniversaire. Je suis bien obligé de le comprendre, parce que je
sais que c'est vrai, mais sans cela je serais convaincu que mes
vacances et mon anniversaire se sont suivis sans interruption.

Je me rappelle si bien le temps qu'il faisait ce jour-là! Je sens
le brouillard qui enveloppait tous les objets; j'aperçois au
travers le givre qui couvre les arbres; je sens mes cheveux
humides se coller à mes joues; je vois la longue suite de pupitres
dans la salle d'étude, et les chandelles fongueuses qui éclairent
de distance en distance cette matinée brumeuse; je vois les petits
nuages de vapeur produits par notre haleine serpenter et fumer
dans l'air froid pendant que nous soufflons sur nos doigts, et que
nous tapons du pied sur le plancher pour nous réchauffer.

C'était après le déjeuner, nous venions de rentrer de la
récréation, quand M. Sharp arriva et dit:

«Que David Copperfield descende au parloir!» Je m'attendais à un
panier de provisions de la part de Peggotty, et mon visage
s'illumina en recevant cet ordre. Quelques-uns de mes camarades me
recommandèrent de ne pas les oublier dans la distribution des
bonnes choses dont l'eau nous venait à la bouche, au moment où je
me levai vivement de ma place.

«Ne vous pressez pas tant, David, dit M. Sharp, vous avez le
temps, mon garçon, ne vous pressez pas.»

J'aurais dû être surpris du ton compatissant dont il me parlait,
si j'avais pris le loisir de réfléchir, mais je n'y pensai que
plus tard. Je descendis précipitamment au parloir. M. Creakle
était assis à table et déjeunait, sa canne et son journal devant
lui; mistress Creakle tenait à la main une lettre ouverte. Mais de
panier, point.

«David Copperfield, dit mistress Creakle en me conduisant à un
canapé et en s'asseyant près de moi, j'ai besoin de vous parler,
j'ai quelque chose à vous dire, mon enfant.»

M. Creakle, que je regardais naturellement, hocha la tête sans me
regarder, et étouffa un soupir en avalant un gros morceau de pain
et de beurre.

«Vous êtes trop jeune pour savoir comment le monde change tous les
jours, dit mistress Creakle, et comment les gens qui l'habitent
disparaissent. Mais c'est une chose que nous devons apprendre
tous, David, les uns pendant leur jeunesse, les autres quand ils
sont vieux, d'autres, toute leur vie.»

Je la regardai avec attention.

«Quand vous êtes revenu ici après les vacances, dit mistress
Creakle après un moment de silence, tout le monde se portait-il
bien chez vous?» Après un nouveau silence, elle reprit: «Votre
maman était-elle bien?»

Je tremblais sans savoir pourquoi, et je la regardais fixement
sans avoir la force de répondre.

«Parce que, dit-elle, je regrette de vous dire que j'ai appris ce
matin que votre maman était très-malade.»

Un brouillard s'éleva entre mistress Creakle et moi, et pendant un
moment elle disparut à mes yeux. Puis je sentis des larmes
brûlantes couler le long de mon visage, et je la revis devant moi.

«Elle est en grand danger,» ajouta-t-elle.

Je savais déjà tout.

«Elle est morte.»

Il n'était pas nécessaire de me le dire. J'avais déjà poussé le
cri de désespoir de l'orphelin, et je me sentais seul au monde.

Mistress Creakle fut pleine de bonté pour moi. Elle me garda près
d'elle tout le jour, et me laissa seul quelques instants; je
pleurais, puis je m'endormais de fatigue, pour me réveiller et
pleurer encore. Quand je ne pouvais plus pleurer, je commençais à
penser, et le poids qui m'étouffait pesait plus lourdement encore
sur mon âme, et mon chagrin devenait une douleur sourde que rien
ne pouvait soulager.

Cependant mes pensées étaient vagues encore, elles ne portaient
pas sur le malheur qui accablait mon coeur, elles erraient à
l'entour. Je pensais à notre maison fermée et silencieuse. Je
pensais à mon petit frère qui languissait depuis quelque temps,
m'avait dit mistress Creakle, et qu'on supposait près de mourir
aussi. Je pensais au tombeau de mon père dans le cimetière près de
notre maison, et je voyais ma mère couchée sous cet arbre que je
connaissais si bien. Je montai sur une chaise quand je fus seul,
pour regarder à la glace comme mes yeux étaient rouges et comme
j'avais l'air triste. Je me demandai, au bout de quelques heures
si mes larmes, qui s'étaient arrêtées, ne recommenceraient pas,
quand j'approcherais de la maison, car on me faisait venir pour
l'enterrement, et c'était un nouveau chagrin, en pensant à la
perte que je venais de faire; car je sentais, je me le rappelle,
que j'avais une dignité à garder parmi mes petits camarades, et
que mon affliction même m'imposait un décorum en rapport avec
l'importance de ma position.

Si jamais un enfant fut atteint d'une douleur sincère, c'était
bien moi. Et pourtant je me souviens que cette importance me
donnait une certaine satisfaction, quand je me promenais dans le
jardin pendant que mes camarades étaient en classe. Quand je les
voyais me regarder furtivement par la fenêtre, je sentais comme de
l'orgueil, et je marchais plus lentement, d'un air plus
mélancolique. Quand l'heure de la classe fut passée, et qu'ils
vinrent tous me parler, je me félicitai en moi-même de ne pas être
fier avec eux, et de les accueillir tous absolument avec la même
bienveillance qu'autrefois.

Je devais partir le lendemain soir, non par la diligence, mais par
une voiture de nuit, appelée la _Fermière_, et destinée en général
aux gens de la campagne, qui n'avaient à faire qu'un petit trajet
sur la route. Je ne racontai pas d'histoires ce soir-là, et
Traddles voulut absolument me prêter son oreiller. Je ne sais pas
quel bien il pensait que cela pouvait me faire, puisque j'avais un
oreiller à moi; mais c'était tout ce que le pauvre garçon avait à
me prêter, sauf une feuille de papier couverte de squelettes,
qu'il me remit au moment de mon départ pour me consoler de mes
chagrins, et contribuer un peu à rétablir la paix de mon âme.

Je quittai la pension le lendemain dans l'après-midi, ne me
doutant guère que je n'y reviendrais jamais. Nous voyagions très-
lentement et ce ne fut qu'à neuf ou dix heures du matin que
j'arrivai à Yarmouth. Je cherchais des yeux M. Barkis, mais il ne
parut pas, et je vis à sa place un gros petit homme, un peu
poussif, à l'air jovial, déjà avancé en âge, vêtu de noir, avec
des petits noeuds de ruban au bas de sa culotte courte, des bas
noirs et un chapeau à larges bords; il s'avança vers la portière
de la voiture en appelant:

«Monsieur Copperfield?

-- Me voici, monsieur.

-- Voulez-vous venir avec moi, mon jeune monsieur, s'il vous
plaît? dit-il en ouvrant la portière, et j'aurai le plaisir de
vous mener chez vous.»

Je pris sa main, me demandant qui ce pouvait être, et nous
arrivâmes à la porte d'une boutique dans une rue étroite.
L'enseigne portait:

OMER,
_Drapier, tailleur, marchand de nouveautés, fournit les articles
de deuil, etc._

C'était une petite boutique très-étroite, on y étouffait; la pièce
était remplie de vêtements de toutes sortes, confectionnés ou en
pièces. Une des fenêtres était garnie de chapeaux d'hommes et de
femmes. Nous entrâmes dans une petite chambre située derrière la
boutique; il y avait là trois jeunes filles qui travaillaient à
des vêtements noirs; il y en avait un paquet sur la table, et le
plancher était couvert de petits chiffons noirs. Il y avait un bon
feu dans la chambre, et une odeur étouffante de crêpe roussi.
C'est une odeur que je ne connaissais pas encore; je la connais
maintenant.

Les trois jeunes filles, qui avaient l'air très-gai et très-actif,
levèrent la tête pour me regarder, puis reprirent leur ouvrage.
Elles cousaient, cousaient, cousaient. En même temps on entendait
sortir d'un atelier situé de l'autre côté de la cour un bruit
régulier de marteaux en cadence: Rat-ta-tat. Rat-ta-tat. Rat-ta-
tat, sans aucune variation.

«Eh bien! dit mon guide à l'une des jeunes filles, où en êtes-
vous, Marie?

-- Oh! nous serons prêtes à temps, dit-elle gaiement sans lever
les yeux. Ne vous inquiétez pas, mon père.»

M. Omer ôta son chapeau à larges bords, s'assit et soupira. Il
était si gros qu'il fut obligé de pousser encore plus d'un soupir
avant de pouvoir dire:

«C'est bon.

-- Mon père, dit Marie en riant, vous serez bientôt gros comme un
muid.

-- C'est vrai, ma chère! je ne sais pas ce que ça veut dire,
répliqua-t-il en y réfléchissant. Le fait est que j'en prends le
chemin.

-- C'est qu'aussi vous vivez bien, dit Marie, et vous ne vous
faites pas de mauvais sang.

-- Et pourquoi m'en ferais-je? cela ne me servirait à rien, ma
chère, dit M. Omer.

-- Non, sans doute, répondit sa fille. Nous sommes tous assez
gais, ici, grâce à Dieu, n'est-ce pas, mon père?

-- Je l'espère, ma chère, dit M. Omer. Maintenant que j'ai repris
haleine, je vais prendre la mesure de ce jeune écolier. Voulez-
vous venir dans la boutique, monsieur Copperfield?»

Je passai devant M. Omer, qui m'en fit la politesse, et après
m'avoir montré un ballot de drap: «Extra-superfin, me dit-il, et
trop beau pour faire des habits de deuil en toute autre occasion
que pour la perte d'un père ou d'une mère,» il prit ma mesure et
écrivit dans un livre mes dimensions en tous sens. Tout en notant
ces renseignements, il appela mon attention sur les objets qui
remplissaient son magasin, et me montra des modes qui venaient de
paraître et d'autres qui venaient de passer.

«C'est comme cela que nous perdons beaucoup d'argent, dit M. Omer;
mais les modes sont comme les humains, elles vous arrivent
personne ne sait quand, ni comment, ni pourquoi; et elles passent
sans que personne sache davantage ni quand, ni pourquoi, ni
comment; sous ce rapport, c'est comme la vie, tout à fait la même
chose.»

J'étais trop triste pour discuter la question, qui, d'ailleurs,
aurait peut-être été au-dessus de moi, et M. Omer me ramena dans
la chambre où travaillait sa fille, en respirant avec quelque
peine en chemin.

Il ouvrit ensuite une porte qui donnait sur un petit escalier qui
m'avait l'air d'un vrai casse-cou, et cria:

«Montez le thé, le pain et le beurre.»

Les rafraîchissements firent leur apparition sur un plateau, au
bout d'un moment que j'avais passé à réfléchir, en écoutant le
bruit des aiguilles dans la chambre et l'air qui résonnait sous
les marteaux de l'autre côté de la cour. Ce déjeuner m'était
destiné.

«Je vous connais depuis bien longtemps, mon petit ami, dit M. Omer
après m'avoir examiné un moment sans que je fisse, pendant ce
temps, grand tort au déjeuner; ces vêtements de deuil m'ôtaient
l'appétit; je vous connais depuis longtemps.

-- Vraiment, monsieur?

-- Depuis que vous êtes né, dit M. Omer. Je puis même dire avant
cette époque. J'ai connu votre père avant vous. Il avait cinq
pieds six pouces, et son tombeau a vingt-cinq pieds de long.

-- Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat, de l'autre côté de la cour.

-- Son tombeau a vingt-cinq pieds de long, sans rabattre un pouce,
dit M. Omer toujours plaisant. J'oublie si c'est lui ou elle qui
l'avait ordonné.

-- Savez-vous comment va mon petit frère, monsieur, demandai-je.»

M. Omer secoua la tête.

«Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat.

-- Il est dans les bras de sa mère, dit-il.

-- Oh! le pauvre petit est-il mort?

-- Ne vous chagrinez pas plus que de raison, dit M. Omer; oui,
l'enfant est mort.»

Toutes mes blessures se rouvrirent à cette nouvelle. Je quittai
mon déjeuner presque sans y avoir touché, et j'allai reposer ma
tête sur une autre table dans un coin de la petite chambre. Marie
enleva bien vite les habits de deuil qui la couvraient, de peur
que mes larmes n'y fissent des taches. C'était une jolie fille,
qui avait un air de bonté; elle écarta doucement les cheveux qui
me tombaient sur les yeux, mais elle était très-gaie de voir
qu'elle avait presque fini son ouvrage, et d'être prête à temps;
et moi, c'était si différent!

L'air que chantaient les marteaux s'arrêta, et un jeune homme de
bonne mine traversa la cour pour entrer dans la chambre où nous
étions. Il avait un marteau à la main et sa bouche était pleine de
petits clous, qu'il fut obligé d'ôter avant de pouvoir parler.

«Eh bien, Joram! dit M. Omer, où en êtes-vous?

-- Tout est prêt, dit Joram; j'ai fini, monsieur.»

Marie rougit un peu, et les deux autres jeunes filles se
regardèrent en souriant.

«Comment, vous avez donc travaillé hier au soir, à la chandelle,
pendant que j'étais au club? Il le faut bien, ajouta M. Omer en
fermant malicieusement un oeil.

-- Oui, dit Joram; comme vous nous aviez dit que nous pourrions
faire cette petite course si l'ouvrage était fini, Marie et moi...
avec vous...

-- Oh! j'ai cru que vous alliez me laisser tout à fait de côté dit
M. Omer, en riant si fort qu'il se mit à tousser.

-- Comme vous aviez dit cela, continua le jeune homme, j'y ai mis
toute ma bonne volonté. Voulez-vous voir si vous êtes content?

-- Oui, dit M. Omer en se levant. Mon cher enfant, dit-il en se
tournant vers moi, aimeriez-vous à voir le...

-- Non, mon père, interrompit Marie.

-- Je pensais que cela pourrait lui être agréable, ma chère, dit
M. Omer; mais peut-être avez-vous raison.»

Je ne puis dire comment je savais qu'ils allaient regarder le
cercueil de ma chère, chère maman. Je n'avais jamais entendu faire
un cercueil, je ne crois pas que j'en eusse jamais vu, mais cette
idée était entrée dans mon esprit en entendant le bruit qui
retentissait dans l'atelier, et quand le jeune homme entra, je
savais bien la besogne qu'il venait de faire.

L'ouvrage était fini, les deux jeunes filles, dont je n'avais pas
entendu prononcer le nom, brossèrent les bouts de fil et le duvet
qui étaient attachés à leurs robes, et entrèrent dans la boutique
pour la mettre en ordre et attendre les pratiques. Marie resta en
arrière pour plier leur ouvrage et emballer le tout dans deux
grands paniers. Elle était plongée dans cette occupation, à genoux
et en chantant un petit air guilleret. Joram, son amoureux, cela
était clair, entra sur la pointe du pied et lui déroba un baiser
pendant qu'elle était ainsi occupée, sans s'inquiéter le moins du
monde de ma présence; il lui dit que son père était allé chercher
la voiture, et qu'il allait se préparer en toute hâte. Il sortit;
alors elle mit son dé et ses ciseaux dans sa poche, piqua
soigneusement une aiguille enfilée de fil noir sur le corsage de
sa robe, ajusta son manteau et son chapeau avec le plus grand
soin, en se regardant à une petite glace placée derrière la porte
et dans laquelle je voyais se réfléchir son visage satisfait.

J'observai tout cela du coin de la table près de laquelle je
m'étais assis, la tête posée sur ma main, en pensant à des choses
très-diverses. La voiture arriva bientôt à la porte: on y plaça
d'abord les paniers, moi ensuite, mes compagnons suivirent.
C'était, autant qu'il m'en souvient, une espèce de carriole,
ressemblant un peu aux voitures dans lesquelles on transporte les
pianos, peinte de couleur sombre, et traînée par un cheval noir
avec une longue queue. Il y avait amplement de la place pour nous
tous.

Je ne sais pas si j'ai jamais éprouvé de ma vie (peut-être parce
que j'ai plus d'expérience maintenant) un sentiment plus étrange
que celui que j'éprouvais alors, en les voyant si heureux d'aller
en voiture au sortir d'une pareille besogne. Je n'étais pas fâché,
j'avais plutôt un peu peur, il me semblait que j'étais avec des
créatures d'une autre nature que la mienne. Ils étaient très-gais.
Le vieillard était assis sur la banquette de devant et conduisait;
les deux jeunes gens étaient assis derrière lui, et quand il leur
parlait, ils se penchaient tous deux en avant, chacun d'un côté de
son joyeux visage, en ayant l'air d'être tout à lui, les
hypocrites! Ils auraient voulu me parler, mais je restais dans mon
coin, ennuyé de les voir se faire la cour, et troublé par leur
gaieté qui n'était pourtant pas bruyante, m'étonnant presque de ce
que Dieu ne les punissait pas de la dureté de leur coeur.

Quand ils s'arrêtèrent pour donner de l'avoine au cheval, ils
burent, mangèrent et se divertirent, mais je ne pus toucher à
rien, et je restai à jeun. En approchant de la maison, je
descendis de la carriole par derrière aussi vite que je le pus,
afin de ne pas me trouver en semblable compagnie devant ces
fenêtres solennelles, fermées du haut en bas, qui avaient l'air de
me regarder sans me voir comme des yeux d'aveugle jadis brillants
et maintenant éteints. Oh! j'aurais bien pu me dispenser de me
demander à Salem-House si je retrouverais mes larmes en rentrant à
la maison, je n'avais qu'à voir la fenêtre de ma mère devant moi,
et à côté celle qui, dans des temps meilleurs, avait été la
mienne.

Je me trouvai dans les bras de Peggotty avant d'arriver à la
porte, et elle m'emmena dans la maison. Son chagrin éclata d'abord
à ma vue, mais elle le dompta bientôt, et se mit à parler tout bas
et à marcher doucement, comme si elle avait craint de réveiller
les morts. J'appris qu'elle ne s'était pas couchée depuis bien
longtemps. Elle veillait encore toutes les nuits. Tant que sa
pauvre chérie n'était pas en terre, disait-elle, elle ne pouvait
pas se résoudre à la quitter.

M. Murdstone ne fit pas attention à moi quand j'entrai dans le
salon où il était assis auprès du feu, pleurant en silence et
réfléchissant à l'aise dans son fauteuil. Miss Murdstone écrivait
sur son pupitre, qui était couvert de lettres et de papiers; elle
me donna le bout de ses doigts, et me demanda d'un ton glacial si
on avait pris ma mesure pour mes habits de deuil.

«Oui.

-- Et vos chemises, dit miss Murdstone, les avez-vous rapportées?

-- Oui, mademoiselle, j'ai toutes mes affaires avec moi.» Ce fut
toute la consolation que m'offrit sa fermeté. Je suis sûr qu'elle
avait un grand plaisir à déployer dans une pareille occasion ce
qu'elle appelait sa présence d'esprit, son courage, sa force
d'âme, son bon sens, et tout le diabolique catalogue de ses
qualités désagréables. Elle était très-fière de son talent pour
les affaires, et le prouvait pour le moment en réduisant toutes
choses à une question de plumes et d'encre. Elle passa tout le
reste de cette journée et les jours suivants devant ce même
pupitre sans manifester aucune émotion, écrivant toujours avec une
plume très-dure, parlant à tout le monde du même ton
imperturbable, sans qu'un muscle de son visage se relâchât, sans
que le son de sa voix s'adoucît un instant, sans qu'un atome de sa
toilette se permit le moindre dérangement.

Son frère prenait parfois un livre, mais je ne le voyais jamais
lire. Il ouvrait le volume et regardait devant lui comme s'il
lisait, mais il restait une heure entière sans tourner la page,
puis posait son livre et marchait de long en large dans la
chambre. Je restais des heures entières assis, les mains croisées
à le regarder et à compter ses pas. Il parlait très-rarement à sa
soeur et ne m'adressait jamais la parole. Il n'y avait que lui...
et les pendules qui fussent en mouvement dans le repos solennel de
la maison.

Je vis à peine Peggotty pendant les jours qui précédèrent
l'enterrement; seulement, en montant et en descendant l'escalier,
je la trouvais toujours tout près de la chambre où reposaient ma
mère et son enfant, et le soir elle venait dans la mienne, où elle
restait auprès de mon lit jusqu'à ce que je fusse endormi. Un jour
ou deux avant les funérailles, à ce que je peux croire, car je
sens que je dois confondre les temps dans cette triste époque où
rien ne rompait la monotonie de mon chagrin, Peggotty me mena dans
la chambre de ma mère. Je me souviens seulement que, sous un
linceul blanc dont le lit était couvert avec une grande propreté
et une grande fraîcheur tout autour, je crus voir reposer en
personne le silence solennel qui régnait dans la maison, et quand
elle voulut relever doucement le drap, je criai: «Oh! non! oh!
non!» et je retins sa main.

L'enterrement aurait eu lieu hier qu'il ne serait pas plus présent
à mon esprit. L'apparence du salon, au moment de mon entrée,
l'éclat du feu, le vin qui brillait dans les carafes, la forme des
verres et des assiettes, le parfum des gâteaux, l'odeur de la robe
de miss Murdstone, et nos vêtements de deuil, rien n'y manque.
M. Chillip est là et vient me parler.

«Et comment va monsieur David?» me dit-il avec bonté.

Je ne pouvais pas lui répondre: «très-bien.» Je lui donne la main,
et il la retient dans les siennes.

«Allons! dit M. Chillip avec un doux sourire et les larmes aux
yeux, voilà nos petits amis qui vont grandir autour de nous. Nous
ne les reconnaîtrons bientôt plus. De grands progrès, il me
semble, mademoiselle,» continue-t-il en s'adressant à miss
Murdstone.

Miss Murdstone ne répond que par un froid salut, elle fronce les
sourcils; M. Chillip, un peu décontenancé, va s'asseoir dans un
coin sans mot dire et m'emmène avec lui.

Je remarque ce fait, parce que je remarque tout, mais sans prendre
le moindre intérêt à ce qui m'arrive, depuis que je suis de retour
à la maison. Les cloches commencent à sonner, et M. Omer vient
avec un autre homme faire les derniers apprêts. Peggotty m'avait
raconté autrefois que les invités pour le convoi de mon père
s'étaient réunis jadis dans la même chambre pour le conduire au
même tombeau.

Il y a M. Murdstone, notre voisin M. Gayper, M. Chillip et moi.
Quand nous sortons de la maison, les porteurs sont dans le jardin
avec leur fardeau, et ils marchent devant nous le long du sentier,
sous les ormes; ils passent par la grille et entrent dans le
cimetière où j'ai si souvent entendu chanter les oiseaux pendant
l'été.

Nous entourons le tombeau. Le jour me paraît différent des jours
ordinaires, il me semble que le ciel n'a plus la même teinte, il
est plus sombre. Il y a un silence solennel que nous avons apporté
de la maison avec ce qu'il y a dans la bière, et pendant que nous
sommes debout, la tête nue, j'entends résonner la voix du pasteur
qui dit distinctement: «Je suis la résurrection et la vie, a dit
le Seigneur.» Puis j'entends des sanglots et je vois un peu à
part, dans la foule des curieux, cette bonne et fidèle servante,
qui est ce que j'aime le mieux sur la terre, et à qui je suis
convaincu, dans ma joie d'enfant, que le Seigneur dira un jour:
«Je suis content.»

Il y a beaucoup de visages de ma connaissance, des visages que je
reconnais pour les avoir vus à l'église pendant que je regardais
de tous les côtés, des visages de gens qui avaient connu ma mère
quand elle était arrivée au village dans tout l'éclat de sa
jeunesse. Je ne fais pas attention à eux, je ne pense qu'à mon
chagrin, et pourtant je vois et je reconnais tout le monde, même
Marie qui est dans le fond, occupée à lancer des oeillades à son
fiancé qui est tout près de moi.

C'est fini, la terre est rejetée dans la fosse, et nous reprenons
le chemin de la maison qui se dresse devant nous; elle est
toujours jolie, elle n'a pas changé, mais elle est tellement unie
dans mon esprit aux souvenirs de mon enfance, de tout ce qui n'est
plus, que mon chagrin de tout à l'heure n'est plus rien en
comparaison de celui que j'éprouve à sa vue. On m'emmène pourtant
toujours; M. Chillip me parle, et quand nous arrivons à la maison,
il me fait boire un verre d'eau, puis je lui demande la permission
de monter dans ma chambre, et il me dit adieu avec une douceur de
femme.

Je répète que tout cela est pour moi un événement d'hier. Des
faits plus récents m'ont échappé pour flotter vers ce rivage où
s'accumule, pour reparaître un jour, tout ce qui a été oublié,
mais ce jour de ma vie est devant moi comme un grand rocher debout
dans l'Océan.

Je savais bien que Peggotty viendrait me rejoindre dans ma
chambre. Le repos de ce jour ressemblait à celui du dimanche,
c'est ce qu'il nous fallait à tous. Elle s'assit à côté de moi sur
mon petit lit, en tenant ma main dans les siennes: tantôt elle la
baisait tendrement, tantôt elle me caressait comme elle aurait pu
consoler mon petit frère, et elle me raconta à sa manière tout ce
qu'elle avait à me dire sur ce qui venait de se passer.

«Il y avait longtemps qu'elle n'était pas bien, dit Peggotty. Son
esprit était tourmenté, elle n'était pas heureuse. Quand son
enfant fut né, je pensais d'abord qu'elle allait se remettre, mais
elle devenait au contraire plus délicate tous les jours. Avant la
naissance de son enfant, elle aimait à rester seule, et alors elle
pleurait; quand elle eut son enfant, elle lui chantait si
doucement qu'il me semblait une fois, en l'écoutant, que c'était
une voix dans les airs, qui montait toujours vers le ciel.

«Elle était devenue plus timide et s'effrayait aisément; une
parole dure lui donnait un coup terrible, mais je dois dire
qu'elle a toujours été la même avec moi. Ma pauvre chérie, elle
n'a jamais changé pour sa vieille Peggotty!»

Ici Peggotty s'arrêta et caressa doucement ma main pendant un
petit moment.

«La dernière fois que je l'ai vue comme dans l'ancien temps, c'est
le soir de votre arrivée, mon cher enfant. Le jour de votre départ
elle me dit: «Je ne reverrai plus mon pauvre petit, je sens là
quelque chose qui me le dit, et je sais que c'est la vérité.»

«Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se soutenir, et bien
des fois, quand ils lui reprochaient son étourderie et son
caractère insouciant, elle faisait semblant de croire que c'était
vrai, mais il y avait longtemps que tout cela était passé. Elle
n'avait jamais dit à son mari ce qu'elle m'avait dit, elle avait
peur d'en parler à personne; un soir pourtant, un peu plus de huit
jours avant sa mort, elle lui dit: «Mon ami, je crois que je vais
mourir. J'ai l'esprit en repos, maintenant, Peggotty, me dit-elle
ce soir-là pendant que je la couchais. Il se fera tout doucement,
pendant quelques jours, à cette idée-là, le pauvre homme, et puis,
ce sera bientôt passé. Je suis bien fatiguée. Si c'est du sommeil,
restez près de moi pendant que je vais dormir, ne me quittez pas!
Dieu bénisse mes deux enfants! Dieu protège et garde mon pauvre
garçon sans père!»

«Je ne l'ai pas quittée depuis, dit Peggotty. Elle parlait souvent
à ces gens d'en bas, le frère et la soeur, car elle les aimait,
elle ne pouvait vivre sans aimer ceux qui l'entouraient, mais
quand ils la quittaient, elle se retournait de mon côté comme si
elle ne trouvait le repos qu'auprès de Peggotty, et ne s'endormait
jamais autrement.

«La dernière nuit, dans la soirée, elle m'embrassa et me dit: «Si
mon petit enfant meurt aussi, Peggotty, je vous prie de le mettre
dans mes bras, et qu'on nous enterre ensemble (c'est ce qu'on a
fait, car le pauvre enfant n'a vécu qu'un jour de plus qu'elle).
Que mon David nous accompagne à notre lieu de repos, dit-elle, et
répétez lui que sa mère, à son lit de mort, l'a béni mille fois.»

Un autre silence suivit ces paroles, Peggotty me caressait
toujours.

«La nuit était assez avancée, dit Peggotty, quand elle me demanda
à boire, et, après avoir bu, elle me sourit d'un sourire si doux,
ma pauvre chérie!

«Le jour commençait et le soleil se levait; elle me dit alors que
M. Copperfield avait toujours été bon et indulgent pour elle,
qu'il était doux et patient, et qu'il lui avait dit souvent, quand
elle doutait d'elle-même, qu'un coeur aimant valait mieux que
toute la sagesse du monde, et qu'elle le rendait bien heureux!
«Peggotty, ma chère, ajouta-t-elle, approchez-moi de vous (elle
était très-faible), mettez votre bras sous mon cou, dit-elle, et
tournez-moi de votre côté: votre visage s'éloigne de moi, et je
veux le voir.» Je fis ce qu'elle me demandait, et le temps était
venu, David, où ce que je vous avais dit une fois est arrivé: elle
a posé sa pauvre tête sur le bras de sa vieille et triste
Peggotty, et elle est morte comme un enfant qui s'endort.»

Ainsi finit le récit de Peggotty. Depuis le moment où j'avais
appris la mort de ma mère, le souvenir de ce qu'elle avait été
récemment avait disparu de mon esprit. Je me la rappelai depuis ce
moment comme la jeune mère de ma petite enfance, qui roulait ses
belles boucles autour de ses doigts et qui dansait avec moi le
soir dans le salon. Le récit de Peggotty, au lieu de me rappeler
les derniers temps de sa vie, confirma dans mon esprit la première
image. C'est peut-être étrange, mais c'est vrai. Dans sa mort elle
avait, à mes yeux, repris son vol vers sa paisible jeunesse; tout
le reste s'était effacé.

La mère qui dormait dans son tombeau était la mère de mon enfance;
la petite créature qui reposait dans ses bras pour toujours,
c'était moi qu'elle avait jadis pressé ainsi contre son sein.



CHAPITRE X.

On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu.


Le premier acte d'autorité par lequel débuta miss Murdstone, quand
le jour solennel fut passé et que la lumière eut recouvré son
libre accès au travers des fenêtres, fut de prévenir Peggotty
qu'elle eût à quitter la maison dans un mois. Quelque répugnance
que Peggotty eût pu sentir à servir M. Murdstone, je crois qu'elle
l'aurait fait par amour pour moi, plutôt que d'entrer dans la
meilleure maison qu'il y eût au monde. Mais enfin, se voyant
remerciée, elle me dit qu'il fallait nous quitter et pourquoi, et
nous nous lamentâmes de concert, en toute sincérité.

Quant à moi et à l'avenir qui m'était réservé, je n'en entendais
pas dire un mot, je ne voyais pas faire une seule démarche. Ils
auraient bien voulu, je pense, pouvoir se débarrasser de moi comme
de Peggotty avec un mois de gages. Je rassemblai un soir tout mon
courage pour demander à miss Murdstone quand je devais partir pour
la pension, mais elle me dit sèchement qu'elle croyait que je n'y
retournerais pas. Ce fut tout. J'étais très-inquiet de savoir ce
qu'on allait faire de moi; Peggotty s'en préoccupait aussi, mais
ni elle ni moi ne pouvions obtenir aucun renseignement sur ce
sujet.

Il s'était opéré dans ma situation un changement qui, tout en me
délivrant de grands ennuis pour le moment présent, aurait pu, si
j'avais su y réfléchir sérieusement, me donner fort à penser sur
l'avenir. Voici le fait: La contrainte qu'on m'imposait avait
complètement disparu. On tenait si peu à me voir rester à mon
triste poste dans le salon, que plusieurs fois miss Murdstone me
fit signe, en fronçant les sourcils, de m'éloigner au moment où je
venais de m'asseoir; on me défendait si peu de rechercher la
société de Peggotty, que, pourvu que je ne fusse pas en la
présence de M. Murdstone, on ne s'occupait pas de me chercher ni
de demander jamais où je pouvais être. J'étais d'abord effrayé de
l'idée qu'il allait se charger de continuer mon éducation, peut-
être même que ce serait miss Murdstone qui se dévouerait à cette
tâche ingrate, mais j'en vins bientôt à penser que mes craintes
étaient sans fondement et que j'en serais quitte pour être
abandonné.

Je ne vois pas que cette découverte m'ait causé beaucoup de
chagrin alors: j'étais encore étourdi du coup que m'avait porté la
mort de ma mère, et par suite indifférent pour les choses de ce
monde. Je me rappelle bien avoir réfléchi de temps en temps qu'il
était possible que je n'apprisse plus rien, que je ne reçusse plus
de soins de personne; que je devinsse un triste sire, destiné à
passer son inutile vie à flâner dans le village; je me souviens
aussi de m'être demandé si ce ne serait pas une chose faisable
d'éviter les malheurs que je prévoyais en m'en allant, comme un
héros de roman, chercher fortune ailleurs, mais ce n'étaient que
des visions passagères des rêves que je faisais tout éveillé, des
ombres chinoises qui dessinaient un moment leur forme légère sur
les murs de ma chambre pour s'évanouir bientôt et ne plus laisser
que la nudité de la muraille.

«Peggotty, dis-je un soir d'un ton pensif, en me chauffant les
mains devant le feu de la cuisine, M. Murdstone m'aime encore
moins qu'autrefois. Il ne m'aimait déjà pas beaucoup, Peggotty,
mais maintenant, il voudrait bien ne plus me voir jamais, s'il
pouvait.

-- Peut-être cela vient-il de son chagrin, dit Peggotty, en
passant la main sur mes cheveux.

-- J'ai pourtant aussi du chagrin, Peggotty. Si je croyais que
cela vînt de son chagrin, je n'y penserais pas. Mais non, ce n'est
pas cela, ce n'est pas cela.

-- Comment le savez-vous? reprit Peggotty après un moment de
silence.

-- Oh! son chagrin n'est pas du tout comme le mien; il est triste
dans ce moment-ci, assis auprès du feu avec miss Murdstone, mais
si j'entrais, Peggotty, il serait...

-- Quoi donc? dit Peggotty.

-- En colère, répondis-je, et j'imitai involontairement le
froncement de ses sourcils. S'il n'était que triste, il ne me
regarderait pas comme il fait. Moi, je suis triste aussi, mais il
me semble que ma tristesse me dispose plutôt à la bienveillance.»

Peggotty garda le silence un moment, et je me chauffai les mains
sans rien dire non plus.

«David! dit-elle enfin.

-- Eh bien! Peggotty?

-- J'ai essayé, mon cher enfant, j'ai essayé de toutes les
manières, de tous les moyens connus et inconnus, pour trouver du
service ici, à Blunderstone, mais il n'y a rien du tout qui puisse
me convenir, mon chéri!

-- Et que comptez-vous faire, Peggotty? dis-je tristement; où
comptez-vous aller chercher fortune?

-- Je crois que je serai obligée d'aller vivre à Yarmouth, dit
Peggotty.

-- Encore un peu plus loin, dis-je en m'égayant un peu, et vous
auriez été tout à fait perdue, mais là je pourrai vous voir encore
quelquefois, ma bonne vieille Peggotty. Ce n'est pas tout à fait à
l'autre bout du monde, n'est-ce pas?

-- Au contraire; s'il plaît à Dieu, s'écria Peggotty avec une
grande animation, tant que vous serez ici, mon chéri, je viendrai
vous voir toutes les semaines: une fois par semaine tant que je
vivrai.»

Cette promesse m'ôta une grande inquiétude; mais ce n'était pas
tout, Peggotty continua:

«Je vais d'abord chez mon frère, voyez-vous, David, passer une
quinzaine de jours, à me reconnaître et à me remettre un peu.
Maintenant je pensais que peut-être, comme on n'a pas grand besoin
de vous ici pour le moment, on pourrait aussi vous laisser venir
avec moi.»

Si quelque chose pouvait me faire éprouver un sentiment de plaisir
dans ce moment où j'avais si peu à me louer de tous ceux qui
m'entouraient, à l'exception de Peggotty, c'était bien ce projet.
L'idée de revoir tous ces honnêtes visages éclairés par un sourire
de bienvenue, de retrouver le calme de la matinée du dimanche, le
son des cloches, le bruit des pierres tombant dans l'eau, de voir
les vaisseaux se dessiner à demi dans la brouillard, d'errer sur
la plage avec la petite Émilie, en lui racontant mes chagrins, et
de me consoler en cherchant avec elle des cailloux et des
coquillages sur le rivage, tout cela ramenait le calme dans mon
coeur. Mon repos fut troublé un instant après par un doute sur la
question de savoir si miss Murdstone donnerait son consentement.
Mais cette inquiétude même fut bientôt dissipée; car au moment où
elle apparut pour faire sa tournée du soir à tâtons dans l'office,
pendant que nous causions encore, Peggotty entama la question avec
une hardiesse qui m'étonna.

«Il perdra son temps là-bas, dit miss Murdstone en regardant dans
un bocal de cornichons, et l'oisiveté est la mère de tous les
vices; mais il n'en ferait pas davantage ici ni ailleurs, c'est
mon avis.»

Peggotty était sur le point de répondre vivement, mais elle se
contint par affection pour moi et garda le silence.

«Hem! fit miss Murdstone en regardant toujours les cornichons, il
y a une chose plus importante que tout le reste, de la plus haute
importance, c'est que mon frère ne soit ni dérangé ni contrarié.
Ainsi je suppose que je ferai aussi bien de dire oui.»

Je la remerciai, mais sans laisser percer ma joie, de peur qu'elle
ne retirât son consentement. Je ne pus m'empêcher de penser que
j'avais agi prudemment, quand je rencontrai le regard qu'elle me
lança par-dessus le bocal aux cornichons; il semblait que toute
leur aigreur eût passé dans ses yeux noirs. Pourtant la permission
était accordée et ne fut pas retirée, et à la fin du mois accordé
à Peggotty, nous étions tous deux prêts à partir.

M. Barkis entra dans la maison pour chercher les malles de
Peggotty. Je ne lui avais jamais vu auparavant franchir la grille
du jardin, mais cette fois il entra dans la maison; et en
chargeant sur son épaule la plus grande caisse pour l'emporter, il
me jeta un regard qui voulait dire quelque chose, si tant est que
le visage de M. Barkis voulût jamais rien dire.

Naturellement Peggotty était un peu triste de quitter une maison
qu'elle habitait depuis tant d'années, et où elle s'était attachée
aux deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, ma mère et moi. De
grand matin elle était allée faire un tour au cimetière, et elle
monta dans la carriole en tenant son mouchoir sur ses yeux.

Tant qu'elle conserva cette position, M. Barkis ne donna pas le
plus léger signe de vie. Il restait à sa place ordinaire, dans son
attitude accoutumée, comme un grand mannequin. Mais lorsqu'elle
commença à regarder autour d'elle et à me parler, il hocha la tête
et se mit à rire plusieurs fois de suite, je ne sais ni de quoi ni
pourquoi.

«Belle journée, monsieur Barkis! dis-je alors par politesse.

-- Pas trop mauvais temps, dit M. Barkis, qui était généralement
très-réservé dans ses expressions et qui n'aimait pas à se
compromettre.

-- Peggotty est tout à fait remise maintenant, monsieur Barkis,
remarquai-je pour lui faire plaisir.

-- Vraiment?» dit M. Barkis.

Après avoir réfléchi, il lui jeta un regard astucieux et lui dit:

«Êtes-vous tout à fait bien?»

Peggotty se mit à rire et répondit affirmativement.

«Mais tout à fait bien, vous êtes sûre? grommela M. Barkis en
s'approchant d'elle peu à peu et en lui donnant un léger coup de
coude. Vous êtes sûre? vraiment tout à fait bien? Vous en êtes
bien sûre?» Et à chacune de ces questions que M. Barkis
accompagnait d'un nouveau coup de coude, il se rapprochait d'elle,
si bien qu'à la fin nous étions tous entassés dans le coin gauche
de la carriole et que je fus bientôt serré à ne pouvoir presque
plus respirer.

Peggotty appela l'attention de M. Barkis sur mes souffrances, et
il me rendit un peu de place tout de suite et s'éloigna encore peu
à peu. Mais je ne pus m'empêcher de remarquer que ces
rapprochements incommodes étaient à ses yeux un merveilleux moyen
d'exprimer sa bonne volonté d'une manière claire, agréable et
facile, sans être obligé de se mettre en frais de conversation. Il
en fut tout réjoui longtemps encore après. Au bout d'un moment, il
se tourna de nouveau vers Peggotty, et, renouvelant sa question:
«Êtes-vous bien, mais tout à fait bien?» il se serra de nouveau
contre nous, au point de m'étouffer à demi. Il réitéra peu après
sa demande et ses manoeuvres. Je pris donc le parti de me lever
dès que je le voyais approcher et de me tenir debout sur le
devant, sous prétexte de regarder le paysage; ce procédé me
réussit.

Il eut la politesse de s'arrêter devant une auberge, dans le but
exprès de nous régaler de bière et de mouton à la casserole.
Pendant que Peggotty buvait, il fut pris de nouveau d'un de ses
accès de galanterie; je vis le moment où elle allait étouffer de
rire. Mais, en approchant de la fin du voyage, il était trop
occupé pour penser à nous, et une fois sur le pavé de Yarmouth,
nous étions tous trop cahotés, je crois, pour avoir le loisir de
songer à autre chose.

M. Peggotty et Ham nous attendaient. Ils reçurent Peggotty et moi
de la manière la plus affectueuse, et donnèrent une poignée de
main à M. Barkis, qui avait son chapeau sur le derrière de la
tête, souriant d'un air embarrassé qui semblait presque se
communiquer à ses jambes, un peu tremblantes à ce qu'il me sembla.
M. Peggotty prit une des malles de sa soeur, Ham s'était chargé de
l'autre, et j'allais les suivre, quand M. Barkis me fit
mystérieusement signe de venir lui parler.

«Tout va bien,» grommela M. Barkis.

Je le regardai en face en disant: «Ah!» d'un air que je voulais
rendre très-profond.

«Tout n'en est pas resté là, dit M. Barkis avec un hochement de
tête confidentiel; tout va bien.»

Je répondis de nouveau:

«Ah!

-- Vous savez qui est-ce qui voulait bien? dit mon ami. C'était
Barkis, Barkis, tout seul.»

Je fis un signe d'assentiment.

«Eh bien! tout va bien maintenant, grâce à vous; je suis votre
ami; tout va bien,» et M. Barkis me donna une poignée de main.

Dans ses efforts pour s'expliquer avec une grande lucidité,
M. Barkis était devenu si extraordinairement mystérieux, que
j'aurais pu rester à le regarder pendant une heure, sans
recueillir plus de renseignements sur son visage que sur le cadran
d'une pendule arrêtée, quand Peggotty m'appela. Chemin faisant
elle me demanda ce qu'il m'avait dit. Je répondis qu'il m'avait
dit que tout allait bien.

«Il est bien assez hardi pour cela, dit Peggotty, mais peu
m'importe. David, mon cher enfant, que diriez-vous si je pensais à
me marier?

-- Mais... je suppose que vous m'aimeriez autant qu'à présent,
Peggotty,» répondis-je après un moment de réflexion.

Au grand étonnement des passants et de son frère qui marchait
devant nous, la brave femme ne put s'empêcher de s'arrêter pour
m'embrasser à l'instant même, en protestant de son inaltérable
attachement pour moi.

«Eh bien! qu'est-ce que vous diriez de ça, mon chéri? reprit-elle,
cet épisode achevé, après que nous nous étions déjà remis en
route.

-- Si vous aviez l'idée de vous marier... à M. Barkis, Peggotty?

-- Oui, dit Peggotty.

-- Il me semble que ce serait une très-bonne chose, parce que,
voyez-vous, Peggotty, vous auriez la carriole et le cheval pour
venir me voir, et vous pourriez venir à coup sûr, et encore pour
rien!

-- A-t-il de l'esprit cet enfant! s'écria Peggotty. C'est
précisément là ce que je me disais depuis un mois. Oui, mon chéri,
et je pense que je serais plus indépendante, et que je
travaillerais de meilleur coeur chez moi que je ne pourrais le
faire chez les autres maintenant. Je ne sais pas si je pourrais me
remettre à servir chez des étrangers. Et puis, je resterais près
du tombeau de ma pauvre chérie, dit Peggotty à demi-voix, et je
pourrais aller le voir quand je voudrais; et, quand je mourrais,
on pourrait m'enterrer pas trop loin d'elle.

Nous gardâmes tous deux le silence un peu de temps après ces
paroles. Elle reprit gaiement:

«Mais je n'y penserais plus, si cela faisait de la peine à mon
petit David, quand les bans auraient été publiés vingt fois, et
que j'aurais ma bague d'alliance dans ma poche!

-- Regardez-moi, Peggotty, répondis-je, et vous verrez comme je
suis content. Et en effet, je désirais de tout mon coeur le
mariage de Peggotty.

-- Eh bien! mon chéri, dit Peggotty en me serrant un peu dans ses
bras, j'y ai pensé nuit et jour de toutes les manières, et
j'espère ne pas m'en repentir. Mais j'y réfléchirai encore; je
veux en parler à mon frère, et en attendant nous le garderons pour
nous, David. Barkis est un brave homme, tout rond, dit Peggotty,
et si j'essaye de remplir mes devoirs envers lui, je crois que ce
sera ma faute si je ne suis pas... si je ne suis pas _tout à fait
bien_,» dit Peggotty en riant de tout son coeur.

Cette citation, empruntée à la question même de M. Barkis, était
si bien placée et nous amusa tant que nos éclats de rire durèrent
jusqu'au moment où nous nous trouvâmes en vue de la maison de
M. Peggotty.

Elle n'avait pas changé, sauf que je la trouvai peut-être un peu
plus petite: et mistress Gummidge était debout à la porte, comme
si elle n'avait pas bougé de là depuis ma dernière visite.
L'intérieur n'avait pas subi plus de changements que l'extérieur.
Le petit vase bleu de ma chambre était toujours rempli de plantes
marines. Je fis un tour sous le hangar, et j'y retrouvai dans leur
coin accoutumé les homards, les crabes, les langoustes, formant,
comme par le passé, une masse compacte, et toujours possédés du
même désir de pincer les doigts à tout l'univers. Mais je
n'apercevais pas Émilie, je demandai à M. Peggotty où je pourrais
la trouver.

«Elle est à l'école, monsieur, dit M. Peggotty en s'essuyant le
front, après avoir déposé la malle de sa soeur; elle va revenir,
ajouta-t-il en regardant la vieille horloge, d'ici à vingt
minutes, une demi-heure au plus; nous nous apercevons tous de son
absence, je vous en réponds.»

Mistress Gummidge soupira.

«Allons, allons, mère Gummidge! cria M. Peggotty.

-- Je le sens plus que tout autre, dit mistress Gummidge; je suis
une pauvre femme perdue, sans ressource, et c'était la seule
personne avec laquelle je n'eusse pas de contrariété.»

Mistress Gummidge, toujours gémissant et secouant la tête, se mit
à souffler le feu. M. Peggotty se tourna de notre côté, pendant
qu'elle était ainsi occupée, et me dit à voix basse en mettant sa
main devant sa bouche: «C'est le vieux!» Ce qui me fit supposer
avec raison que l'humeur de mistress Gummidge n'avait fait aucun
progrès depuis ma dernière visite.

La maison était, ou du moins elle devait être aussi charmante que
par le passé, et pourtant elle ne me produisait pas la même
impression. J'étais un peu désappointé. Peut-être cela venait-il
de ce que la petite Émilie n'y était pas. Je savais le chemin
qu'elle devait prendre, et je me trouvai bientôt en route pour
aller au devant d'elle.

Au bout d'un moment, j'aperçus de loin quelqu'un que je reconnus
bientôt, c'était Émilie. Elle avait grandi, mais elle était petite
encore. Quand elle approcha, et que je vis ses yeux plus bleus que
jamais, son visage plus radieux que par le passé, et toute sa
personne plus jolie et plus attrayante, j'éprouvai une étrange
sensation, qui me donna l'idée de faire semblant de ne pas la
reconnaître, et de passer tout droit comme si je regardais quelque
chose dans le lointain. J'en ai fait autant plus d'une fois depuis
dans ma vie, si je ne me trompe. La petite Émilie ne s'en
inquiétait guère. Elle me voyait bien, mais au lieu de se
retourner et de m'appeler, elle se mit à courir en riant. Cela
m'obligea de courir après elle; mais elle allait si vite, que nous
étions tout près de la chaumière quand je vins à bout de la
rattraper.

«Ah! c'est vous? dit-elle.

-- Mais vous le saviez bien que c'était moi, Émilie.

-- Et vous, vous ne saviez peut-être pas qui j'étais?» dit Émilie.

J'allais l'embrasser, mais elle mit ses mains sur ses lèvres, en
me disant qu'elle n'était plus un petit enfant, et elle s'enfuit
dans la maison en riant plus fort que jamais.

Elle semblait s'amuser à me taquiner, et ce changement dans ses
manières m'étonnait beaucoup. La table était mise, la vieille
petite caisse était à sa place accoutumée, mais au lieu de venir
s'asseoir à côté de moi, elle alla se placer auprès de mistress
Gummidge qui gémissait toujours, et quand M. Peggotty lui demanda
pourquoi, elle secoua ses cheveux sur sa figure, et ne répondit
qu'en riant.

«C'est un petit chat, dit M. Peggotty en la caressant doucement.

-- Oui, c'est un petit chat! s'écria Ham, oui M. David, oui!» et
il la regardait en éclatant de rire avec un mélange d'admiration
et de ravissement, qui lui rendait la figure rouge comme une
fraise.

Le fait est que tout le monde gâtait la petite Émilie, et
M. Peggotty plus que personne; elle lui faisait faire tout ce
qu'elle voulait, rien qu'en approchant sa joue de ses gros
favoris. Du moins c'était mon opinion quand je la voyais le
caresser, et je trouvais que M. Peggotty avait bien raison; elle
était si affectueuse et si douce, elle avait des regards à la fois
si fins et si timides, qu'elle me gagna le coeur plus que jamais.

Elle était aussi très-compatissante, et quand M. Peggotty, tout en
fumant sa pipe le soir auprès du feu, fit une allusion à la perte
que je venais de faire, les yeux d'Émilie se remplirent de larmes,
et elle me regarda avec tant de bonté de l'autre côté de la table,
que j'en fus très-reconnaissant.

«Ah! dit M. Peggotty en prenant dans sa main les boucles de sa
petite Émilie et en les laissant retomber une à une; voilà une
orpheline, voyez-vous, monsieur! et voilà un orphelin! continua
M. Peggotty en donnant à Ham du revers de son poing un coup
vigoureux dans la poitrine, quoiqu'il n'en ait guère l'air.

-- Si je vous avais pour tuteur, monsieur Peggotty, dis-je en
secouant la tête, je crois que je ne me sentirais guère orphelin
non plus.

-- Bien dit, monsieur David! s'écria Ham avec enthousiasme.
Hourra! Bien dit! Vous avez bien raison!» et il rendit à
M. Peggotty son coup de poing, pendant que la petite Émilie se
leva pour embrasser M. Peggotty.

«Et comment va votre ami, monsieur? me demanda M. Peggotty.

-- M. Steerforth? dis-je.

-- Ah! voilà le nom, cria M. Peggotty se tournant vers Ham; je
savais bien que c'était quelque chose comme ça.

-- Mais vous disiez que c'était Rudderford, s'écria Ham en riant.

-- Eh bien! riposta M. Peggotty, je n'en étais déjà pas si loin.
S'il n'y a pas du _rude_, il y a du _fort_ tout de même. Comment
va-t-il?

-- Il était en très-bon état quand je l'ai quitté, monsieur
Peggotty.

-- Voilà un ami! dit M. Peggotty en secouant sa pipe. Parlez-moi
d'un ami comme celui-là! Ma foi, ça fait plaisir à voir.

-- Il a une belle figure, n'est-ce pas? car mon coeur s'échauffait
en entendant faire son éloge.

-- Une belle figure? dit M. Peggotty, je crois bien; il se tient
là, devant vous, comme... je ne sais pas quoi. Il a l'air si
décidé!

-- Oui, c'est précisément son caractère, repris-je à mon tour;
brave comme un lion, et la franchise même, monsieur Peggotty.

-- Et je suppose, continua M. Peggotty, en me regardant à travers
la fumée de sa pipe, que lorsqu'il s'agit d'apprendre dans les
livres, il passe devant tout le monde?

-- Oui! dis-je avec ravissement, il sait tout; on ne se figure pas
combien il a d'esprit.

-- Voilà un ami! murmurait M. Peggotty en branlant gravement la
tête.

-- Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu'à regarder
une leçon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne;
il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et
encore il vous battra aisément.»

M. Peggotty secoua de nouveau la tête, comme pour dire:
«Certainement qu'il vous battra.»

-- Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais
seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.»

M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tête, comme pour dire: «Je
n'en doute pas.»

-- Et puis, il est si généreux, si bon, continuai-je, entraîné par
mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il
mérite. Pour moi, je ne pourrai jamais être assez reconnaissant de
la protection qu'il m'a accordée, quand j'étais si loin de lui par
mon âge et par mes études.»

Je parlais ainsi très-vivement quand mon regard tomba sur la
petite Émilie qui se penchait en avant sur la table pour m'écouter
avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus
brillant comme des étoiles, et ses joues couvertes de rougeur.
Elle était si jolie et elle avait l'air si étonnamment sérieuse,
que je m'arrêtai tout étonné, ce qui fit que tout le monde la
regarda en même temps, et se mit à rire.

«Émilie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.»

Émilie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa
la tête et rougit très-fort. Puis jetant un coup d'oeil à travers
ses boucles éparpillées, elle s'aperçut que nos yeux étaient
encore attachés sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers
regardée pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que
lorsqu'il fut temps de se coucher.

J'occupais mon ancien petit lit à la poupe du bateau, où le vent
sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser
qu'il gémissait sur ceux qui n'étaient plus, et au lieu de
m'imaginer, comme par le passé, que la mer monterait pendant la
nuit et mettrait le bateau à flot, je me disais que la mer était
venue depuis le temps où j'avais entendu le bruit du vent sur les
vagues, et qu'elle avait emporté le bonheur de ma vie. Je me
rappelle que lorsque le vent et la mer se calmèrent un peu, je
demandai à Dieu dans ma prière de me faire la grâce de grandir
pour épouser la petite Émilie; sur quoi je m'endormis
tranquillement.

Les jours s'écoulaient à peu près comme par le passé; seulement,
et c'était une grande différence, la petite Émilie se promenait
rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leçons à apprendre,
de l'ouvrage à faire, et elle était absente la plus grande partie
de la journée. Mais je sentais que, même sans ces obstacles, nous
n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. Émilie avait
beau être capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce
n'était plus une petite fille, c'était plutôt une petite femme. Il
me semblait que cette seule année avait établi une grande
différence entre nous. Elle avait de l'amitié pour moi, mais elle
me plaisantait et me faisait endêver; quand j'allais au-devant
d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le
seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment où
j'arrivais très-désappointé. Le meilleur moment de la journée
était celui où elle travaillait à l'aiguille; je m'asseyais à ses
pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je
n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux
jours d'avril, que je n'ai jamais rencontré une petite créature
aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de
la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouvé depuis le
ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au
loin aussi dorés par le soleil.

Le premier soir après notre arrivée, M. Barkis apparut, l'air
très-gauche et très-embarrassé; il portait un mouchoir noué par
les coins et rempli d'oranges. Comme il n'avait fait aucune
allusion à cette partie de sa propriété, on supposa, après son
départ, qu'il avait oublié son paquet, et Ham courut après lui
pour le lui rendre, mais il revint avec une déclaration que les
oranges étaient pour Peggotty. Depuis lors, il apparut
régulièrement tous les soirs, exactement à la même heure, toujours
avec un petit paquet dont il ne parlait jamais et qu'il déposait
derrière la porte en l'ouvrant. Les offrandes étaient de l'espèce
la plus variée et la plus extraordinaire. Je me souviens, entre
autres, d'une énorme pelote, d'un boisseau de pommes, d'une paire
de boucles d'oreilles en jais, d'une provision d'oignons
d'Espagne, d'une boîte de dominos, enfin d'un serin avec sa cage,
et d'un jambon mariné.

M. Barkis faisait sa cour, il me semble, d'une manière très-
particulière. Il parlait à peine, et restait assis près du feu
dans la même attitude que dans sa carriole, en regardant fixement
Peggotty qui travaillait en face de lui. Un soir, inspiré, je
suppose, par l'amour, il s'empara d'un bout de bougie qu'elle
employait à cirer son fil, et le mit précieusement dans la poche
de son gilet. Depuis lors, sa grande joie consistait à produire le
morceau de cire quand Peggotty en avait besoin, et quoiqu'à moitié
fondu et généralement collé au fond de sa poche, il en reprenait
soigneusement possession dès que Peggotty avait fini son
opération. Il avait l'air très-heureux, et ne se croyait
évidemment pas obligé de parler. Même quand il allait se promener
avec Peggotty sur la plage, il ne se donnait pas beaucoup de mal
pour entretenir la conversation; il se contentait de lui demander
de temps en temps si elle était tout à fait bien; je me rappelle
que parfois, après son départ, Peggotty jetait son tablier sur sa
tête et riait pendant une demi-heure. Le fait est que nous nous en
amusions tous plus ou moins, à l'exception de cette malheureuse
mistress Gummidge, à qui son mari avait probablement fait la cour
dans le temps exactement de la même façon, car les manières de
M. Barkis rappelaient constamment «le vieux» à son souvenir.

La fin de ma visite approchait quand nous fûmes prévenus que
Peggotty et M. Barkis allaient prendre ensemble un jour de congé,
et que je devais les accompagner avec Émilie. Je dormis à peine la
nuit précédente, dans l'attente d'une journée entière à passer
avec elle. Nous étions tous sur pied de bonne heure, et nous
n'avions pas fini de déjeuner quand M. Barkis apparut au loin,
conduisant sa carriole pour emmener l'objet de ses affections.

Peggotty était vêtue de deuil comme à l'ordinaire, mais M. Barkis
était resplendissant; il portait un habit bleu tout battant neuf;
le tailleur lui avait fait si bonne mesure que les parements des
manches rendaient des gants inutiles, même par un temps très-
froid; quant au collet, il était si haut qu'il relevait ses
cheveux par derrière et les faisait tenir tout droits. Ses boutons
de métal étaient de la plus grande dimension. Un pantalon gris et
un gilet jaune complétaient la toilette de M. Barkis, que je
regardais comme un modèle d'élégance.

Quand nous fûmes hors de la maison, j'aperçus M. Peggotty tenant à
la main un vieux soulier qu'il voulait faire lancer après nous
pour nous porter bonheur, et il l'offrait dans ce but à mistress
Gummidge.

«Non, il vaut mieux que ce soit une autre personne, Daniel, dit
mistress Gummidge. Je suis une pauvre créature perdue sans
ressource, et tout ce qui me rappelle qu'il y a des créatures qui
ne sont pas perdues sans ressource et seules au monde comme moi,
me contrarie trop.

-- Allons, ma vieille dit M. Peggotty, prenez le soulier et jetez-
le.

-- Non, Daniel, répondit mistress Gummidge en gémissant et en
secouant la tête; si je sentais les choses moins vivement, à la
bonne heure! Vous n'êtes pas comme moi, Daniel; rien ne vous
contrarie et vous ne contrariez personne, il vaut mieux que ce
soit vous.»

Ici Peggotty, qui avait embrassé tout le monde d'un air un peu
troublé, cria de la carriole où nous étions tous (Émilie et moi
sur deux petites chaises), que c'était à mistress Gummidge de
jeter le soulier. Elle s'y décida enfin, mais je suis fâché de
dire qu'elle gâta légèrement l'air de fête de notre départ en
fondant immédiatement en larmes, après quoi elle se laissa tomber
dans les bras de Ham en déclarant qu'elle savait bien qu'elle
était un grand embarras, et qu'il vaudrait mieux la porter tout de
suite à l'hôpital. Je trouvais ça très-raisonnable et j'aurais
approuvé Ham de lui rendre ce petit service. Mais nous voilà en
route pour notre partie de plaisir. M. Barkis s'arrêta bientôt à
la porte d'une église, il attacha le cheval aux barreaux de la
grille, puis entra avec Peggotty, me laissant seul avec Émilie
dans la carriole. Je saisis cette occasion pour passer mon bras
autour de sa taille, et pour lui proposer, puisque je devais sitôt
la quitter, de prendre le parti d'être très-tendres l'un pour
l'autre et très-heureux tout le jour. Elle y consentit, et me
permit même de l'embrasser; à la suite de cette faveur, je
m'enhardis jusqu'à lui dire (je m'en souviens encore) que je
n'aimerais jamais une autre femme, et que j'étais décidé à verser
le sang de quiconque prétendrait à son affection.

C'est pour le coup que la petite Émilie s'amusa à mes dépens. Il
fallait voir ses prétentions d'être infiniment plus âgée et plus
raisonnable que moi, ce qui faisait dire à la charmante petite fée
que j'étais «un petit nigaud!» Puis elle se mit à rire si gaiement
que j'oubliai le chagrin de m'entendre donner un nom si méprisant,
tout entier au plaisir de la voir.

M. Barkis et Peggotty restèrent bien longtemps dans l'église, mais
ils revinrent enfin, et on prit le chemin de la campagne. En
route, M. Barkis se retourna vers moi, et me dit avec un regard
malin dont je ne l'aurais pas cru capable:

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole?

-- Clara Peggotty, répondis-je.

-- Et quel nom faudrait-il écrire maintenant, si j'avais un canif?

-- Est-ce toujours Clara Peggotty?

-- Clara Peggotty Barkis!» et il partit d'un éclat de rire qui
ébranlait les parois de la carriole.

En un mot, ils étaient mariés; voilà pourquoi ils étaient entrés
dans l'église. Peggotty était décidée à ce que tout se passât sans
bruit, et le bedeau avait été le seul témoin de la cérémonie. Elle
fut un peu confuse d'entendre M. Barkis annoncer si brusquement
leur union, et elle ne pouvait se lasser de m'embrasser pour me
prouver que son affection pour moi n'avait rien perdu. Mais elle
se remit bientôt et me dit qu'elle était enchantée que ce fût une
affaire finie.

Nous nous arrêtâmes à une petite auberge sur une route de
traverse; on nous y attendait; le dîner fut très-gai et la journée
se passa de la manière la plus satisfaisante. Peggotty se serait
mariée tous les jours depuis dix ans qu'elle n'aurait pu avoir
l'air plus à son aise, elle était tout à fait comme à l'ordinaire;
elle sortit avec Émilie et moi pour se promener avant le thé,
tandis que M. Barkis fumait philosophiquement, heureux et content,
je suppose, du plaisir de contempler son bonheur en perspective.
En tous cas, ses réflexions contribuèrent à réveiller son appétit,
car je me rappelle que, bien qu'il eût mangé beaucoup de porc
frais et de légumes, qu'il eût dépêché un poulet ou deux à dîner,
il fut obligé de demander une tranche de lard avec son thé, et
qu'il en fit disparaître un bon morceau sans aucune émotion.

J'ai souvent pensé depuis que c'était un jour de noces bien
innocent et peu conforme aux habitudes reçues. Nous reprîmes nos
places dans la carriole, quand il fit nuit, et pendant la route
nous regardions les étoiles; c'était moi qui étais le
démonstrateur en titre et qui ouvrais à M. Barkis des horizons
inconnus. Je lui dis tout ce que je savais; il aurait cru
volontiers tout ce qui aurait pu me passer par la tête, tant il
était convaincu de l'étendue de mon intelligence: il alla même
jusqu'à déclarer à sa femme, moi présent, que j'étais un petit
Roschius; je compris qu'il voulait dire par là que j'étais un
petit prodige.

Le sujet des étoiles épuisé, on plutôt les facultés de
compréhension de M. Barkis arrivées à leur terme, la petite Émilie
s'enveloppa avec moi dans un vieux manteau qui nous abrita pendant
le reste du voyage. Ah! je l'aimais bien! Quel bonheur me disais-
je, si nous étions mariés, et si nous allions vivre dans les
champs, au milieu des arbres, sans jamais vieillir, sans jamais en
savoir davantage, toujours enfants, toujours vaguant, en nous
donnant la main, dans les prairies pleines de fleurs, par un beau
soleil, posant notre tête la nuit tout près l'un de l'autre sur un
lit de mousse, pour dormir d'un sommeil pur et paisible, en
attendant que nous fussions enterrés par les petits oiseaux après
notre mort! Ce tableau fantastique, bien éloigné du monde réel,
brillant de l'éclat de notre innocence, et aussi vague que les
étoiles au-dessus de nos têtes, me trotta dans la tête tout le
long du chemin. Je suis bien aise de penser que Peggotty avait
pour compagnons le jour de son mariage deux coeurs aussi candides
que celui de la petite Émilie et le mien. Les Amours et les
Grâces, cortège indispensable et classique du dieu d'Hymen,
n'auraient pas mieux fait.

Nous arrivâmes donc heureusement à la porte du vieux bateau; là
M. et mistress Barkis nous dirent adieu, pour prendre le chemin de
leur demeure. Je sentis alors pour la première fois que j'avais
perdu Peggotty. J'aurais eu le coeur bien gros ce soir-là si
j'avais reposé ma tête sous un autre toit que celui qui abritait
la petite Émilie.

M. Peggotty et Ham savaient aussi bien que moi ce que j'éprouvais,
et m'attendaient à souper avec leurs visages honnêtes et
affectueux pour chasser mes tristes pensées. La petite Émilie, de
son côté, vint s'asseoir sur la caisse qui nous servait de siège.
Ce fut la seule fois pendant tout mon séjour, et ce fut aussi la
charmante clôture de cette charmante journée.

Ce soir-là, c'était marée montante, et peu de temps après notre
coucher, M. Peggotty et Ham sortirent pour pêcher. Je me sentais
tout fier de rester dans cette maison solitaire pour protéger
mistress Gummidge et la petite Émilie; je ne demandais qu'à voir
un lion ou un serpent, ou tout autre animal farouche venir nous
attaquer, pour avoir l'honneur de le détruire et me couvrir ainsi
de gloire. Mais les monstres n'ayant pas choisi ce soir-là la
plage de Yarmouth pour lieu de leur promenade, j'y suppléai de mon
mieux en rêvant dragons toute la nuit.

Le matin vint et Peggotty aussi: elle m'appela par la fenêtre
comme de coutume, comme si M. Barkis le conducteur, n'était lui-
même qu'un rêve tout du long. Après le déjeuner, elle m'emmena
chez elle; c'était une belle petite habitation. Parmi toutes les
propriétés mobilières qu'elle contenait, je suppose que ce qui me
fit le plus d'impression fut un vieux bureau de bois foncé dans la
salle à manger (la cuisine tenait ordinairement lieu de salon),
avec un couvercle ingénieux, qui en se rabattant devenait un
pupitre surmonté d'un gros volume in-quarto, le livre des
_Martyrs_ de Fox. Je découvris immédiatement ce précieux bouquin,
et je m'en emparai; je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il
contenait, je sais seulement que je ne venais jamais dans la
maison sans m'agenouiller sur une chaise pour ouvrir la cassette
qui contenait ce trésor, puis je m'appuyais sur le pupitre et je
recommençais ma lecture. J'étais surtout édifié, j'en ai peur, par
les nombreuses gravures qui représentaient toutes sortes d'atroces
tortures, mais l'histoire des _Martyrs_ et la maison de Peggotty
étaient et sont encore inséparables dans mon esprit.

Je dis adieu ce jour-là à M. Peggotty, à Ham, à mistress Gummidge
et à la petite Émilie, et je couchai chez Peggotty dans une petite
chambre en mansarde, qui était pour moi, disait Peggotty, et qui
me serait toujours gardée dans le même état; bien entendu que le
livre sur les crocodiles n'y manquait pas: il était posé sur une
planche à côté du lit.

«Jeune ou vieille, tant que je vivrai, et que ce toit-ci sera sur
ma tête, mon cher David, dit Peggotty, je vous garderai votre
chambre comme si vous deviez arriver à l'instant même. J'en
prendrai soin tous les jours, mon chéri, comme je faisais
autrefois, et vous iriez en Chine, que vous pourriez être sûr que
votre chambre resterait dans le même état, tout le temps de votre
absence.»

Je ressentais profondément la fidèle tendresse de ma chère bonne,
et je la remerciai du mieux que je pus, ce qui ne me fut pas très-
facile, car le temps me manquait. C'était le matin qu'elle me
parlait ainsi, en me tenant le cou serré dans ses bras, et je
devais retourner à la maison le matin même dans la carriole avec
elle et M. Barkis. Ils me déposèrent à la grille du jardin avec
beaucoup de peine, et je ne vis pas sans regret la carriole
s'éloigner emmenant Peggotty, me laissant là tout seul sous les
vieux ormes, en face de cette maison où il n'y avait plus personne
pour m'aimer.

Je tombai alors dans un état d'abandon auquel je ne puis penser
sans compassion. Je vivais à part, tout seul, sans que personne
fît attention à moi, éloigné de la société des enfants de mon âge,
et n'ayant pour toute compagnie que mes tristes pensées, qui
semblent jeter encore leur ombre sur ce papier pendant que
j'écris.

Que n'aurais-je pas donné pour qu'on m'envoyât dans une pension,
quelque sévèrement tenue qu'elle pût être, apprendre quelque
chose, n'importe quoi, n'importe comment! Mais je n'avais pas
cette espérance, on ne m'aimait pas, et on me négligeait
volontairement, avec persévérance et cruauté. Je crois que la
fortune de M. Murdstone était alors embarrassée, mais d'ailleurs
il ne pouvait me souffrir, et il essayait, en m'abandonnant à moi-
même, de se débarrasser de l'idée que j'avais quelques droits sur
lui; ... il y réussit.

Je n'étais pas précisément mal traité. On ne me battait pas, on ne
me refusait pas ma nourriture, mais il n'y avait pas de cesse dans
les mauvais procédés qu'on avait pour moi systématiquement et sans
colère. Les jours suivaient les jours, les semaines, les mois se
passaient et on me négligeait toujours froidement. Je me suis
demandé quelquefois en me rappelant ce temps-là ce qu'ils auraient
fait si j'étais tombé malade, et si on ne m'aurait pas laissé
couché dans ma chambre solitaire, me tirer d'affaire tout seul, ou
si quelqu'un m'aurait tendu une main secourable.

Quand M. et miss Murdstone étaient à la maison, je prenais mes
repas avec eux; en leur absence, je mangeais seul. Je passais mon
temps à errer dans la maison et dans les environs sans qu'on prît
garde à moi. Seulement il ne m'était pas permis d'entrer en
relation avec qui que ce fût; on craignait probablement mes
plaintes. M. Chillip me pressait souvent d'aller le voir; il était
veuf, ayant perdu depuis quelques années une petite femme avec des
cheveux d'un blond pâle que je confonds encore dans mon souvenir
avec une chatte grise à poil d'angora. Mais on me permettait très-
rarement d'aller passer la journée dans son cabinet, où il était
occupé à lire quelque livre nouveau, à l'odeur de toute une
pharmacie qui parfumait l'atmosphère; mon plus grand plaisir était
d'y piler les drogues dans un mortier sous la direction
bienveillante de M. Chillip.

Pour la même raison, renforcée sans doute par l'ancienne aversion
qu'on gardait à ma bonne, on ne me permettait que bien rarement
d'aller la voir. Fidèle à sa promesse, elle me faisait une visite
ou me donnait un rendez-vous dans les environs toutes les
semaines, et m'apportait toujours quelque petit présent, mais
j'éprouvai de nombreux et d'amers désappointements en recevant un
refus, chaque fois que je témoignais le désir d'aller chez elle.
Quelquefois pourtant, à de longs intervalles, on me permit d'y
passer la journée, et alors je découvris que M. Barkis était un
peu avare, «un peu serré» disait poliment Peggotty, et qu'il
cachait son argent dans une boite déposée sous son lit, tout en
disant qu'elle ne contenait que des habits et des pantalons. C'est
dans ce coffre que ses richesses se cachaient avec une modestie si
persévérante qu'on n'en pouvait obtenir la plus légère parcelle
que par artifice, si bien que Peggotty était obligée d'avoir
recours aux ruses les plus compliquées, à une vraie conspiration
des poudres pour se faire donner l'argent nécessaire à la dépense
de la semaine.

Pendant ce temps-là, je sentais si profondément que les espérances
que j'aurais pu donner s'en allaient en fumée, grâce à mon
délaissement, que j'aurais été bien malheureux sans mes vieux
livres. C'était ma seule consolation: nous nous tenions fidèle
compagnie, et je ne me lassais jamais de les relire d'un bout à
l'autre.

J'approche d'une époque de ma vie, dont je ne pourrai jamais
perdre la mémoire tant que je me rappellerai quelque chose, et
dont le souvenir est venu souvent malgré moi hanter comme un
revenant des temps plus heureux.

J'étais sorti un matin et j'errais, comme j'en avais pris
l'habitude dans ma vie oisive et solitaire, lorsqu'en tournant le
coin d'un sentier près de la maison, je me trouvai en face de
M. Murdstone qui se promenait avec un monsieur. Dans ce moment de
surprise, j'allais passer sans rien dire quand le nouveau venu
s'écria:

«Ah! Brooks!

-- Non, monsieur, David Copperfield, répondis-je.

-- Allons donc; vous êtes Brooks, reprit mon interlocuteur, vous
êtes Brooks de Sheffield. C'est votre nom.»

À ces mots, je le regardai plus attentivement. Son sourire acheva
de me convaincre que c'était M. Quinion, que M. Murdstone m'avait
mené voir à Lowestoft, avant... mais peu importe, je n'ai pas
besoin de rappeler l'époque.

«Comment allez-vous, et où se fait votre éducation, Brooks?» dit
M. Quinion.

Il appuya sa main sur mon épaule et me fit retourner pour les
accompagner. Je ne savais que répondre et je regardais
M. Murdstone d'un air assez embarrassé.

«Il est à la maison pour le moment, dit ce dernier; son éducation
est suspendue. Je ne sais que faire de lui. Il est difficile à
manier.»

Son ancien regard, ce regard perfide que je connaissais trop bien,
tomba sur moi un instant, puis il fronça le sourcil et se détourna
avec un mouvement d'aversion.

«Ah! dit M. Quinion en nous regardant tous les deux, à ce qu'il me
sembla... Voilà un beau temps!»

Il y eut un moment de silence, et je me demandais comment je
pourrais m'échapper, quand il reprit:

«Je suppose que vous êtes toujours aussi éveillé, Brooks?

-- Oui, ce n'est pas là ce qui lui manque, dit M. Murdstone avec
impatience. Laissez-le aller, je vous assure qu'il aimerait autant
partir.»

Sur cet avis, M. Quinion me lâcha, et je repris le chemin de la
maison. En me retournant, au moment d'entrer dans le jardin, je
vis M. Murdstone, appuyé contre la barrière du cimetière, en
conversation avec M. Quinion. Leurs regards étaient dirigés de mon
côté, et je sentis qu'ils parlaient de moi.

M. Quinion coucha chez nous ce soir-là. Après le déjeuner, le
lendemain matin, j'avais remis ma chaise à sa place, et je
quittais la chambre, quand M. Murdstone me rappela. Il s'assit
gravement devant une autre table, et sa soeur s'établit près de
son bureau; M. Quinion, les mains dans ses poches, regardait par
la fenêtre, moi, j'étais debout à les regarder tous.

«David, dit M. Murdstone, quand on est jeune il faut travailler
dans ce monde, au lieu de rêver ou de bouder.

-- Comme vous faites, ajouta sa soeur.

-- Jane Murdstone, laissez-moi parler, s'il vous plaît. Je vous
répète, David, que, lorsqu'on est jeune, il faut travailler dans
ce monde, au lieu de rêver ou de bouder. Cela est vrai, surtout
pour un enfant de votre âge, d'un caractère difficile, et à qui on
ne peut rendre un plus grand service qu'en l'obligeant de se faire
aux habitudes de la vie active, qui peuvent seules le plier et le
rompre.

-- Et là, dit la soeur, il n'y a pas d'entêtement qui tienne: on
vous le brise bel et bien, et comme il faut.»

Il lui jeta un regard, moitié de reproche et moitié d'approbation,
puis il continua:

«Je suppose que vous savez, David, que je ne suis pas riche. En
tous cas, je vous l'apprends maintenant. Vous avez déjà reçu une
éducation dispendieuse. Les pensions sont chères, et lors même
qu'il n'en serait pas ainsi, et que je serais en état de subvenir
à cette dépense, je suis d'avis qu'il ne serait pas avantageux
pour vous de rester en pension. Vous aurez à lutter avec la vie,
et plus tôt vous commencerez, mieux cela vaudra!»

Il me semble que je me dis alors que j'avais déjà commencé à payer
mon triste tribut de souffrances. En tous cas, je me le dis
maintenant.

«Vous avez quelquefois entendu parler de la maison de commerce,
dit M. Murdstone.

-- La maison de commerce, monsieur? répétai-je.

-- Oui, la maison Murdstone et Grinby, dans le négoce des vins,
répondit-il.»

Je suppose que j'avais l'air d'hésiter, car il continua
précipitamment:

«Vous avez entendu parler de la maison, ou des affaires, ou des
caves, ou de l'entrepôt, ou de quelque chose d'analogue?

-- Il me semble que j'ai entendu parler des affaires, monsieur,
dis-je, me rappelant ce que j'avais vaguement appris sur les
ressources de sa soeur et les siennes, mais je ne sais quand.

-- Peu importe, répondit-il, c'est M. Quinion qui dirige ces
affaires.»

Je jetai un coup d'oeil respectueux sur M. Quinion, qui regardait
toujours par la fenêtre.

«Il dit qu'il y a plusieurs jeunes garçons qui sont employés dans
la maison, et qu'il ne voit pas pourquoi vous n'y trouveriez pas
aussi de l'occupation aux mêmes conditions.

-- S'il n'a point d'autre ressource, Murdstone,» fit observer
M. Quinion à demi-voix et en se retournant.

M. Murdstone, avec un geste d'impatience, continua sans faire
attention à cette interrogation:

«Ces conditions, c'est que vous gagnerez votre nourriture, avec un
peu d'argent de poche. Quant à votre logement je m'en suis déjà
occupé: c'est moi qui le payerai. Je me chargerai aussi de votre
blanchissage...

-- Jusqu'à concurrence d'une somme que je déterminerai, dit sa
soeur.

-- Je vous fournirai aussi l'habillement, dit M. Murdstone,
puisque vous ne serez pas encore en état d'y pourvoir. Vous allez
donc à Londres avec M. Quinion, David, pour commencer à vous tirer
d'affaire vous-même.

-- En un mot, vous voilà pourvu, fit observer sa soeur; à présent
tâchez de remplir vos devoirs.»

Je comprenais très-bien que le but de tout ceci c'était de se
débarrasser de moi, mais je ne me souviens pas si j'en étais
satisfait ou effrayé. Il me semble que je flottais entre ces deux
sentiments, sans être décidément fixé sur l'un ou l'autre point.
Je n'avais pas d'ailleurs grand temps devant moi pour débrouiller
mes idées, M. Quinion partait le lendemain.

Figurez-vous mon départ le jour suivant; je portais un vieux petit
chapeau gris avec un crêpe, une veste noire et un pantalon de cuir
que miss Murdstone regardait sans doute comme une armure
excellente pour protéger mes jambes dans cette lutte avec le monde
que j'allais commencer. Vous n'avez qu'à me voir ainsi vêtu, avec
toutes mes possessions enfermées dans une petite malle, assis,
pauvre enfant abandonné (comme aurait pu le dire mistress
Gummidge) dans la chaise de poste qui menait M. Quinion à Yarmouth
pour prendre la diligence de Londres! Voilà notre maison et
l'église qui disparaissent dans le lointain, je ne vois plus le
tombeau sous l'arbre, je ne distingue même plus le clocher; le
ciel est vide!



CHAPITRE XI.

Je commence à vivre à mon compte, ce qui ne m'amuse guère.


Je connais trop le monde maintenant pour m'étonner beaucoup de ce
qui se passe, mais je suis surpris même à présent de la facilité
avec laquelle j'ai été abandonné à un âge si tendre. Il me semble
extraordinaire que personne ne soit intervenu en faveur d'un
enfant très-intelligent, doué de grandes facultés d'observation,
ardent, affectueux, délicat de corps et d'âme; mais personne
n'intervint, et je me trouvai à dix ans un petit manoeuvre au
service de MM. Murdstone et Grinby.

Le magasin de Murdstone et Grinby était situé à Blackfriars, au
bord de la rivière. Les améliorations récentes ont changé les
lieux, mais c'était dans ce temps-là la dernière maison d'une rue
étroite qui descendait en serpentant jusqu'à la Tamise, et que
terminaient quelques marches d'où on montait sur les bateaux.
C'était une vieille maison avec une petite cour qui aboutissait à
la rivière quand la marée était haute, et à la vase de la rivière
quand la mer se retirait; les rats y pullulaient. Les chambres,
revêtues de boiseries décolorées par la fumée et la poussière
depuis plus d'un siècle, les planchers et l'escalier à moitié
détruits, les cris aigus et les luttes des vieux rats gris dans
les caves, la moisissure et la saleté générale du lieu, tout cela
est présent à mon esprit comme si je l'avais vu hier. Je le vois
encore devant moi comme à l'heure fatale où j'y arrivai pour la
première fois, ma petite main tremblante dans celle de M. Quinion.

Les affaires de Murdstone et Grinby embrassaient des branches de
négoce très-diverses, mais le commerce des vins et des liqueurs
avec certaines compagnies de bateaux à vapeur en était une partie
importante. J'oublie quels voyages faisaient ces vaisseaux, mais
il me semble qu'il y avait des paquebots qui allaient aux Indes
orientales et aux Indes occidentales. Je sais qu'une des
conséquences de ce commerce était une quantité de bouteilles
vides, et qu'on employait un certain nombre d'hommes et d'enfants
à les examiner, à mettre de côté celles qui étaient fêlées, et à
rincer et laver les autres. Quand les bouteilles vides manquaient,
il y avait des étiquettes à mettre aux bouteilles pleines, des
bouchons à couper, à cacheter, des caisses à remplir de
bouteilles. C'était l'ouvrage qui m'était destiné; je devais faire
partie des enfants employés à cet office.

Nous étions trois, ou quatre en me comptant. On m'avait établi
dans un coin du magasin, et M. Quinion pouvait me voir par la
fenêtre située au-dessus de son bureau, en se tenant sur un des
barreaux de son tabouret. C'est là que le premier jour où je
devais commencer la vie pour mon propre compte sous de si
favorables auspices, on fit venir l'aîné de mes compagnons pour me
montrer ce que j'aurais à faire. Il s'appelait Mick Walker; il
portait un tablier déchiré et un bonnet de papier. Il m'apprit que
son père était batelier et qu'il faisait tous les ans partie de la
procession du lord maire avec un chapeau de velours noir sur la
tête. Il m'annonça aussi que nous avions pour camarade un jeune
garçon qu'il appelait du nom extraordinaire de «Fécule de pommes
de terre.» Je découvris bientôt que ce n'était pas le vrai nom de
cet être intéressant, mais qu'il lui avait été donné dans le
magasin à cause de la ressemblance de son teint avec celui d'une
pomme de terre. Son père était porteur d'eau; il joignait à cette
profession la distinction d'être pompier de l'un des grands
théâtres, où la petite soeur de Fécule représentait les nains dans
les pantomimes.

Les paroles ne peuvent rendre la secrète angoisse de mon âme en
voyant la société dans laquelle je venais de tomber, quand je
comparais les compagnons de ma vie journalière avec ceux de mon
heureuse enfance, sans parler de Steerforth, de Traddles et de mes
autres camarades de pension. Rien ne peut exprimer ce que
j'éprouvai en voyant étouffées dans leur germe toutes mes
espérances de devenir un jour un homme instruit et distingué. Le
sentiment de mon abandon, la honte de ma situation, le désespoir
de penser que tout ce que j'avais appris et retenu, tout ce qui
avait excité mon ambition et mon intelligence s'effacerait peu à
peu de ma mémoire, toutes ces souffrances ne peuvent se décrire.
Chaque fois que je me trouvai seul ce jour-là, je mêlai mes larmes
avec l'eau dans laquelle je lavais mes bouteilles, et je sanglotai
comme s'il y avait aussi un défaut dans ma poitrine, et que je
fusse en danger d'éclater comme une bouteille fêlée.

La grande horloge du magasin marquait midi et demi, et tout le
monde se préparait à aller dîner, quand M. Quinion frappa à la
fenêtre de son bureau, et me fit signe de venir lui parler.
J'entrai, et je me trouvai en face d'un homme d'un âge mûr, un peu
gros, en redingote brune et en pantalon noir, sans plus de cheveux
sur sa tête (qui était énorme et présentait une surface polie)
qu'il n'y en a sur un oeuf. Il tourna vers moi un visage rebondi;
ses habits étaient râpés, mais le col de sa chemise était
imposant. Il portait une canne ornée de deux glands fanés, et un
lorgnon pendait en dehors de son paletot, mais je découvris plus
tard que c'était un ornement, car il s'en servait très-rarement,
et ne voyait plus rien quand il l'avait devant les yeux.

«Le voilà, dit M. Quinion en me montrant. C'est là, dit l'étranger
avec un certain ton de condescendance, et un certain air
impossible à décrire, mais qui voulait être très-distingué et qui
me fit une grande impression, c'est là M. Copperfield? J'espère
que vous êtes en bonne santé, monsieur?»

Je répondis que je me portais très-bien, et que j'espérais qu'il
était de même. Dieu sait que j'étais mal à mon aise, mais il
n'était pas dans ma nature de me plaindre beaucoup dans ce temps-
là, je me bornai donc à dire que j'étais très-bien et que
j'espérais qu'il était de même.

«Je suis, grâce au ciel, on ne peut mieux, dit l'étranger. J'ai
reçu une lettre de M. Murdstone dans laquelle il me dit qu'il
désirerait que je pusse vous recevoir dans un appartement situé
sur le derrière de ma maison, et qui est pour le moment
inoccupé... qui est à louer, en un mot, comme... en un mot, dit
l'étranger avec un sourire de confiance amicale, comme chambre à
coucher... le jeune commençant auquel j'ai le plaisir de...»

Ici l'étranger fit un geste de la main et rentra son menton dans
le col de sa chemise.

«C'est M. Micawber, me dit M. Quinion.

-- Oui, dit l'étranger, c'est mon nom.

-- M. Murdstone, dit M. Quinion, connaît M. Micawber. Il nous
transmet des commandes quand il en reçoit. M. Murdstone lui a
écrit à propos d'un logement pour vous, et il vous recevra chez
lui.

-- Mon adresse, dit M. Micawber, est Windsor-Terrace, route de la
Cité. Je... en un mot, dit M. Micawber avec le même air élégant et
un nouvel élan de confiance, c'est là que je demeure.»

Je le saluai.

«Dans la crainte, dit M. Micawber, que vos pérégrinations dans
cette métropole n'eussent pas encore été bien étendues, et que
vous pussiez avoir quelque difficulté à pénétrer les dédales de la
moderne Babylone dans la direction de la route de la Cité; en un
mot, dit Micawber avec un élan de confiance, de peur que vous ne
vinssiez à vous perdre, je serai très-heureux de venir vous
chercher ce soir pour vous montrer le chemin le plus court.»

Je le remerciai de tout mon coeur de la peine qu'il voulait bien
prendre pour moi.

«À quelle heure, dit M. Micawber, pourrai-je...?

-- Vers huit heures, dit M. Quinion.

-- Je serai ici vers huit heures, dit M. Micawber; monsieur
Quinion, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour. Je ne yeux
pas vous déranger plus longtemps.»

Il mit son chapeau et sortit, sa canne sous le bras, d'un pas
majestueux, en fredonnant un air dès qu'il fut hors du magasin.

M. Quinion m'engagea alors solennellement au service de Murdstone
et Grinby pour tout faire dans le magasin, avec un salaire de six
shillings par semaine, je crois. Je ne suis pas sûr si c'était six
ou sept shillings. Je suis porté à croire, d'après mon incertitude
sur le sujet, que ce fut six shillings d'abord et sept ensuite. Il
me paya une semaine d'avance (de sa poche, je crois), sur quoi je
donnai six pence à Fécule pour porter ma malle le soir à Windsor-
Terrace; quelque petite qu'elle fût, je n'avais pas la force de la
soulever. Je dépensai encore six pence pour mon dîner, qui
consista en un pâté de veau et une gorgée d'eau bue à la pompe
voisine, puis j'employai l'heure accordée pour le repas à me
promener dans les rues.

Le soir, à l'heure fixée, M. Micawber reparut. Je me lavai les
mains et la figure pour faire honneur à l'élégance de ses
manières, et nous prîmes ensemble le chemin de notre demeure,
puisque c'est ainsi que je dois l'appeler maintenant, je suppose.
M. Micawber prit soin en route de me faire remarquer le nom des
rues et la façade des bâtiments, afin que je pusse retrouver mon
chemin le lendemain matin.

Arrivés à Windsor-Terrace, dans une maison d'apparence mesquine,
comme son maître, mais qui avait comme lui des prétentions à
l'élégance, il me présenta à mistress Micawber, qui était pâle et
maigre; elle n'était plus jeune depuis longtemps. Je la trouvai
assise dans la salle à manger (le premier étage n'était pas
meublé, et on tenait les stores baissés pour faire illusion aux
voisins), en train d'allaiter un enfant. Cette petite créature
avait un frère jumeau: je puis dire que, pendant tous mes rapports
avec la famille, il ne m'est presque jamais arrivé de voir les
deux jumeaux hors des bras de mistress Micawber en même temps.
L'un des deux avait toujours quelque prétention au lait de sa
mère.

Il y avait deux autres enfants, M. Micawber fils, âgé de quatre
ans à peu près, et miss Micawber, qui avait environ trois ans. Une
jeune personne très-brune, qui avait l'habitude de renifler, et
qui servait la famille, complétait l'établissement; elle
m'informa, au bout d'une demi-heure, qu'elle était orpheline, et
qu'elle avait été élevée à l'hôpital de Saint-Luc, dans les
environs. Ma chambre était située sur le derrière, à l'étage
supérieur de la maison; elle était petite, tapissée d'un papier
qui représentait une série de pains à cacheter bleus et aussi peu
meublée que possible.

«Je n'aurais jamais cru, dit mistress Micawber en s'asseyant pour
reprendre haleine, après être montée, son enfant dans les bras,
pour me montrer ma chambre, je n'aurais jamais cru, avant mon
mariage, quand je vivais avec papa et maman, que je serais obligée
un jour de louer des appartements chez moi. Mais M. Micawber se
trouve dans des circonstances difficiles, et toute autre
considération doit céder à celle-là.

«Oui, madame, répondis-je.

«Les embarras de M. Micawber l'accablent pour le moment, dit
mistress Micawber, et je ne sais pas s'il lui sera possible de
s'en tirer. Quand je vivais chez papa et maman, je ne savais
seulement pas ce que veut dire ce mot d'embarras, dans le sens que
j'y attache maintenant; mais _experientia_ nous éclaire, comme
disait souvent papa.»

Je ne puis savoir au juste si elle me dit que M. Micawber avait
été officier dans les troupes de marine, ou si je l'ai inventé, je
sais seulement que je suis convaincu, à l'heure qu'il est, sans en
être bien sûr, qu'il avait servi jadis dans la marine. Il était,
pour le moment, courtier au service de diverses maisons, mais il y
gagnait peu de chose, peut-être rien, j'en ai peur.

«Si les créanciers de M. Micawber ne veulent pas lui donner du
temps, continua mistress Micawber, ils en subiront les
conséquences, et plus tôt les choses finiront, mieux cela vaudra.
On ne peut tirer du sang d'une pierre, et je les défie de trouver
de l'argent chez M. Micawber pour le moment, sans parler des frais
que leur coûteront les poursuites judiciaires.»

Je n'ai jamais pu comprendre si mon indépendance prématurée
faisait illusion à mistress Micawber sur la maturité de mon âge,
ou si elle n'était pas plutôt si remplie de son sujet qu'elle en
eût parlé aux jumeaux, faute de trouver personne autre sous la
main, mais le sujet de cette première conversation continua d'être
le sujet de toutes nos conversations pendant tout le temps que je
la vis.

Pauvre mistress Micawber! Elle disait qu'elle avait essayé de tout
pour se créer des ressources, et je n'en doute pas. Il y avait sur
la porte de la rue une grande plaque de métal sur laquelle étaient
gravés ces mots: «Pension de jeunes personnes, tenue par mistress
Micawber.» Mais je n'ai jamais découvert qu'aucune jeune personne
eût reçu aucune instruction dans la maison, ni qu'aucune jeune
personne y fût jamais venue, ou en eût jamais eu l'envie; je n'ai
pas appris non plus qu'on eût jamais fait les moindres préparatifs
pour recevoir celles qui auraient pu se présenter. Les seuls
visiteurs que j'aie jamais vus, ou dont j'aie entendu parler,
étaient des créanciers. Ceux-là venaient à toute heure du jour, et
quelques-uns d'entre eux étaient féroces. Il y avait un bottier,
avec une figure crasseuse, qui s'introduisait dans le corridor,
dès sept heures du matin, et qui criait du bas de l'escalier:
«Allons! vous n'êtes pas sortis encore! Payez-nous, dites donc! Ne
vous cachez pas, voyez-vous, c'est une lâcheté! Ce n'est pas moi
qui voudrais faire une lâcheté pareille! Payez-nous, dites donc!
Payez-nous tout de suite, allons!» Puis, ne recevant pas de
réponse à ces insultes, sa colère s'échauffait, et il lançait les
mots de «filous et de voleurs,» ce qui restait également sans
effet. Quand il voyait cela, il allait jusqu'à traverser la rue et
à pousser des cris sous les fenêtres du second étage où il savait
bien que M. Micawber couchait. En pareille occasion, M. Micawber
était plongé dans le chagrin et le désespoir: il alla même un
jour, à ce que j'appris par un cri de sa femme, jusqu'à faire le
simulacre de se frapper avec un rasoir; mais une demi-heure après
il cirait ses souliers avec le soin le plus minutieux, et sortait
en fredonnant quelque ariette, d'un air plus élégant que jamais.
Mistress Micawber était douée de la même élasticité de caractère.
Je l'ai vue se trouver mal à trois heures parce qu'on était venu
toucher les impositions, et puis manger à quatre heures des
côtelettes d'agneau panées, avec un bon pot d'ale, le tout payé en
mettant en gage deux cuillers à thé. Un jour, je m'en souviens, on
avait fait une saisie dans la maison, et en revenant par
extraordinaire à six heures, je l'avais trouvée évanouie, couchée
dans la cheminée (avec un des jumeaux dans ses bras
naturellement), et ses cheveux à moitié arrachés, ce qui n'empêche
pas que je ne l'aie jamais vue plus gaie que ce soir-là devant le
feu de la cuisine, avec sa côtelette de veau, en me contant toutes
sortes de belles choses de son papa et de sa maman, et de la
société qu'ils recevaient.

Je passais tous mes loisirs avec cette famille. Je me procurais
mon déjeuner, qui se composait d'un petit pain d'un sou et d'un
sou de lait. J'avais un autre petit pain et un morceau de fromage
qui m'attendaient dans le buffet, sur une planche consacrée à mon
usage, pour mon souper quand je rentrais. C'était une fière brèche
dans mes six ou huit shillings; je passais la journée au magasin,
et mon salaire devait suffire aux besoins de toute la semaine. Du
lundi matin au samedi soir, je ne recevais ni avis, ni conseil, ni
encouragement, ni consolation, ni secours d'aucune sorte, de qui
que ce soit, aussi vrai que j'espère aller au ciel.

J'étais si jeune, si inexpérimenté, si peu en état (et comment
eût-il pu en être autrement?) de veiller moi-même à mes affaires,
qu'il m'arrivait souvent, en allant le matin au magasin, de ne
pouvoir résister à la tentation d'acheter des gâteaux de la
veille, vendus à moitié prix chez le restaurateur, et je dépensais
ainsi l'argent de mon dîner. Ces jours-là, je me passais de dîner,
ou bien j'achetais un petit pain ou un morceau de pudding. Je me
rappelle deux boutiques où on vendait du pudding, et que je
fréquentais alternativement suivant l'état de mes finances. L'une
était située dans une petite cour derrière l'église de Saint-
Martin, qui a disparu maintenant. Le pudding était fait avec des
raisins de Corinthe de première qualité, mais il était cher, on en
avait pour deux sous une tranche qui n'aurait valu qu'un sou si la
pâte en avait été moins exquise. Il y avait dans le Strand, dans
un endroit qu'on a reconstruit depuis, une autre boutique où l'on
trouvait de bon pudding ordinaire. C'était un peu lourd, avec des
raisins tout entiers situés à de grandes distances les unes des
autres, mais c'était nourrissant, et tout chaud à l'heure de mon
dîner qui se composait souvent de cet unique plat. Quand je dînais
d'une façon régulière, j'achetais un pain d'un sou et un cervelas,
ou je prenais une assiette de boeuf de huit sous chez un
restaurateur, ou bien encore j'entrais dans un misérable petit
café situé en face du magasin, et qui portait l'enseigne du _Lion_
avec quelque autre accessoire que j'ai oublié, et je me faisais
servir du pain, du fromage et un verre de bière. Je me rappelle
avoir emporté un matin du pain de la maison, et l'avoir enveloppé
dans un morceau de papier comme un livre, pour le porter ensuite
sous mon bras chez un restaurateur de Drury-Lane, célèbre pour le
boeuf à la mode; là je demandai une petite assiette de cette
nourriture recherchée. Je ne sais pas ce que le garçon pensa de
cette petite créature qui arrivait ainsi toute seule; mais je le
vois encore me regardant manger mon dîner, et appelant l'autre
garçon pour jouir du même spectacle; et je sais bien que je lui
donnai un sou pour lui, et que j'aurais bien voulu qu'il le
refusât.

Nous avions une demi-heure, il me semble, pour prendre notre thé.
Quand j'avais assez d'argent, je prenais une tasse de café et une
petite tartine de pain et de beurre. Quand je n'avais rien, je
contemplais une boutique de gibier dans Fleet-Street; j'allais
quelquefois jusqu'au marché de Covent-Garden pour y regarder les
ananas. J'aimais aussi à errer sous les arcades mystérieuses des
Adelphi. Je me vois encore un soir, au sortir de là, transporté
dans un petit cabaret, tout à fait sur le bord de la rivière, avec
un petit terrain devant, sur lequel des charbonniers étaient en
train de danser. Je me demande ce qu'ils pensaient de moi.

J'étais si jeune, et si petit pour mon âge, que parfois, quand
j'entrais dans un café où je n'étais pas connu, pour demander un
verre de bière ou de porter pour me désaltérer après dîner, on
hésitait à me servir. Je me rappelle qu'un soir d'été, j'entrai
dans un café, et que je dis au maître:

«Qu'est-ce que vaut un verre de votre meilleure ale, tout ce que
vous avez de meilleur?» C'était une occasion extraordinaire, je ne
sais plus laquelle, peut-être mon jour de naissance.

-- Cinq sous, dit le maître de café, c'est le prix de la véritable
ale de première qualité.

-- Eh bien! dis-je en tirant mon argent, donnez-moi un verre de la
véritable ale de première qualité, et qu'elle mousse bien, je vous
prie.»

Il me regarda de la tête aux pieds par dessus son comptoir en
souriant, et au lieu de tirer la bière, il appela sa femme. Elle
vint, son ouvrage à la main, et se mit aussi à m'examiner. Je vois
encore le tableau que nous figurions alors. Le maître du café, en
manches de chemise, s'appuyant contre le comptoir, sa femme se
penchant pour mieux voir, et moi, un peu confus, les regardant de
l'autre côté. Ils me firent beaucoup de questions sur mon nom, mon
âge, ma manière de vivre, ce que je faisais, et comment j'étais
arrivé là. À quoi je suis obligé de dire que, pour ne compromettre
personne, je fis des réponses assez peu véridiques. On me servit
un verre d'ale qui n'était pas de première qualité, je soupçonne,
mais la maîtresse du café se pencha sur le comptoir et me rendit
mon argent en m'embrassant d'un air de pitié et d'admiration.

Je n'exagère pas, même involontairement, l'exiguïté de mes
ressources ni les difficultés de ma vie. Je sais que si M. Quinion
me donnait par hasard un shilling, je l'employais à payer mon
dîner. Je sais que je travaillais du matin au soir, dans le
costume le plus mesquin, avec des hommes et des enfants de la
classe inférieure. Je sais que j'errais dans les rues, mal nourri
et mal vêtu. Je sais que, sans la miséricorde de Dieu, l'abandon
dans lequel on me laissait aurait pu me conduire à devenir un
voleur ou un vagabond.

Avec tout cela, j'étais pourtant sur un certain pied, chez
Murdstone et Grinby.

Non-seulement M. Quinion faisait, pour me traiter avec plus
d'égard que tous mes camarades, tout ce qu'on pouvait attendre
d'un indifférent, très-occupé d'ailleurs, et qui avait affaire à
une créature si abandonnée; mais comme je n'avais jamais dit à
personne le secret de ma situation, et que je n'en témoignais pas
le moindre regret, mon amour-propre en souffrait moins. Personne
ne savait mes peines, quelque cruelles qu'elles fussent. Je me
tenais sur la réserve et je faisais mon ouvrage. J'avais compris
dès le commencement que le seul moyen d'échapper aux moqueries et
au mépris des autres, c'était de faire ma besogne aussi bien
qu'eux! Je devins bientôt aussi habile et aussi actif pour le
moins que mes compagnons. Quoique je vécusse avec eux dans les
rapports les plus familiers, ma conduite et mes manières
différaient assez des leurs pour les tenir à distance. On
m'appelait en général «le petit Monsieur». Un homme qui se nommait
Grégory et qui était contre-maître des emballeurs, et un autre
nommé Pipp, qui était charretier et qui portait une veste rouge,
m'appelaient parfois David, mais c'était dans les occasions de
grande confiance, quand j'avais essayé de les dérider en leur
racontant, sans me déranger de mon travail, quelque histoire tirée
de mes anciennes lectures qui s'effaçaient peu à peu de mon
souvenir. Fécule-de-Pommes-de-terre se révolta un jour de la
distinction qu'on m'accordait, mais Mick Walker le fit bientôt
rentrer dans l'ordre.

Je n'avais aucune espérance d'être arraché à cette horrible
existence, et j'avais renoncé à y penser. Je suis pourtant
profondément convaincu que je n'en avais pas pris mon parti un
seul jour, et que je me sentais toujours profondément malheureux,
mais je supportais mes chagrins en silence, et je ne révélais
jamais la vérité dans mes nombreuses lettres à Peggotty, moitié
par honte, et moitié par affection pour elle.

Les embarras de M. Micawber ajoutaient à mes tourments d'esprit.
Dans l'abandon où j'étais, je m'étais attaché à eux, et je roulais
dans ma tête, tout le long du chemin, les calculs de mistress
Micawber sur leurs chances et leurs ressources: je me sentais
accablé par les dettes de M. Micawber. Le samedi soir, jour de
grande fête pour moi, d'abord parce que j'étais au moment d'avoir
six ou sept shillings dans ma poche, et de pouvoir regarder les
boutiques en imaginant tout ce que je pouvais acheter avec cette
somme, ensuite parce que je rentrais plus tôt à la maison.
Mistress Micawber me faisait en général les confidences les plus
déchirantes, qu'elle renouvelait souvent le dimanche matin,
pendant que je déjeunais lentement en avalant le thé ou le café
que j'avais acheté la veille au soir, et que je versais dans un
vieux pot à confitures. Il n'était pas rare que M. Micawber fondît
en larmes au commencement de ces conversations du samedi soir pour
finir ensuite par chanter une romance sentimentale. Je l'ai vu
rentrer pour souper, en sanglotant et en déclarant qu'il ne lui
restait plus qu'à aller en prison, puis se coucher en calculant ce
que coûterait un balcon pour les fenêtres du premier étage, dans
le cas «où il lui arriverait une bonne chance,» suivant son
expression favorite. Mistress Micawber était douée de la même
facilité d'humeur.

Une égalité étrange dans notre amitié, née, je suppose, de notre
situation respective, s'établit entre cette famille et moi, malgré
l'immense différence de nos âges respectifs. Mais je ne consentis
jamais à accepter aucune invitation à manger ou à boire à leurs
frais, (sachant qu'ils avaient bien du mal à satisfaire le boucher
et le boulanger, et qu'ils avaient à peine le nécessaire) tant que
mistress Micawber ne m'eut pas admis à sa confiance la plus
entière. Un soir, elle finit par là.

«Monsieur Copperfield, dit-elle, je ne veux pas vous traiter en
étranger, et je n'hésite pas à vous dire que la crise approche
pour les affaires de M. Micawber».

J'éprouvai un vrai chagrin en apprenant cette nouvelle, et je
regardai les yeux rouges de mistress Micawber avec la plus
profonde sympathie.

«À l'exception d'un morceau de fromage de Hollande, ressource
insuffisante pour les besoins de ma jeune famille, dit Mistress
Micawber, il n'y a pas une miette de nourriture dans le garde-
manger. J'ai pris l'habitude de parler de garde-manger quand je
demeurais chez papa et maman, et j'emploie cette expression sans y
penser. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a rien à manger dans
la maison.

-- Grand Dieu! dis-je, avec une vive émotion». J'avais deux ou
trois shillings dans ma poche, de l'argent de ma semaine, ce qui
me fait supposer que cette conversation devait avoir lieu un mardi
soir; je tirai aussitôt mon argent en priant mistress Micawber de
tout mon coeur de vouloir bien accepter ce petit prêt. Elle
m'embrassa et me fit remettre ma fortune dans ma poche en me
disant qu'elle ne pouvait y consentir.

«Non, mon cher monsieur Copperfield, une telle idée est bien loin
de ma pensée, mais vous êtes plein d'une discrétion au-dessus de
votre âge, et vous pourriez me rendre un service que j'accepterais
avec reconnaissance.»

Je priai mistress Micawber de me dire comment je pourrais lui être
utile.

«J'ai mis moi-même l'argenterie en gage, dit mistress Micawber:
six cuillers à thé, deux pelles à sel et une pince à sucre. Mais
les jumeaux me gênent beaucoup pour y aller, et ces courses là me
sont très-pénibles quand je me rappelle le temps où j'étais avec
papa et maman. Il y a encore quelques petites choses dont nous
pourrions disposer. Les idées de M. Micawber ne lui permettaient
jamais d'agir dans cette affaire, et Clickett (c'était le nom de
la servante) ayant un esprit vulgaire, prendrait peut-être des
libertés pénibles à supporter si on lui témoignait une si grande
confiance. Monsieur Copperfield, si je pouvais vous prier...»

Je comprenais enfin mistress Micawber, et je me mis entièrement à
sa disposition. Je commençai, dès le soir même, à déménager les
objets les plus faciles à transporter, et j'accomplissais presque
tous les matins une expédition de cette nature avant d'aller chez
Murdstone et Grinby.

M. Micawber avait quelques livres sur un petit bureau, qu'il
appelait la bibliothèque, on commença par là. Je les portai l'un
après l'autre chez un étalagiste, sur la route de la Cité, dont
une partie était habitée presque exclusivement, dans ce temps là,
par des bouquinistes et des marchands d'oiseaux, et je vendais les
livres le plus cher que je pouvais. Mon acheteur vivait dans une
petite maison derrière son échoppe; il s'enivrait tous les soirs,
et sa femme le grondait tous les matins. Plus d'une fois, quand je
me présentais de bonne heure, je l'ai trouvé dans un lit à
armoire, le front ensanglanté ou l'oeil poché, suite de ses excès
de la veille, (je suis porté à croire qu'il était violent quand il
avait bu,) et il cherchait en vain de sa main tremblante à réunir,
dans les poches de ses habits jetés par terre, l'argent qu'il me
fallait, tandis que sa femme, ses souliers en pantoufles et un
enfant sur les bras, lui reprochait tout le temps sa conduite.
Quelquefois il perdait son argent, et me disait de revenir plus
tard; mais sa femme avait toujours quelques pièces de monnaie
qu'elle lui avait prises dans sa poche quand il était ivre, je
suppose, et elle soldait le marché secrètement dans l'échoppe,
quand nous étions descendus ensemble.

On commençait à me bien connaître aussi dans la boutique du
prêteur sur gages. Le premier commis qui fonctionnait derrière le
comptoir, me montrait beaucoup de considération et me faisait
souvent décliner un substantif ou un adjectif latin, ou bien
conjuguer un verbe, pendant qu'il s'occupait de mon affaire. Dans
ces occasions, mistress Micawber préparait d'ordinaire un petit
souper recherché, et je me rappelle bien le charme tout
particulier de ces repas.

Enfin la crise arriva. M. Micawber fut arrêté un jour, de grand
matin, et emmené à la prison du Banc-du-Roi. Il me dit en quittant
la maison que le Dieu du jour s'était couché pour lui à jamais, et
je croyais réellement que son coeur était brisé, le mien aussi.
J'appris pourtant plus tard qu'il avait joué aux quilles très-
gaiement dans l'après-midi.

Le premier dimanche après son emprisonnement, je devais aller le
voir et dîner avec lui. Je devais demander mon chemin à tel
endroit, et avant d'arriver là, je devais rencontrer tel autre
endroit, et un peu avant je verrais une cour que je devais
traverser, puis aller tout droit jusqu'à ce que je trouvasse un
geôlier. Je fis tout ce qui m'était indiqué, et quand j'aperçus
enfin le geôlier (pauvre enfant que j'étais), je me rappelai que,
lorsque Roderick Random était en prison pour dettes, il y avait vu
un homme qui n'avait pour tout vêtement qu'un vieux morceau de
tapis, et le coeur me battit si fort d'inquiétude que je ne voyais
plus le geôlier.

M. Micawber m'attendait près de la porte, et une fois arrivé dans
sa chambre, qui était située à l'avant dernier étage de la maison,
il se mit à pleurer. Il me conjura solennellement de me souvenir
de sa destinée et de ne jamais oublier que si un homme avec vingt
livres sterling de rente, dépensait dix-neuf livres, dix-neuf
shillings et six pence, il pouvait être heureux, mais que s'il
dépensait vingt et une livres sterling, il ne pouvait pas manquer
de tomber dans la misère. Après quoi, il m'emprunta un shilling
pour acheter du porter, me donna un ordre écrit de sa main à
mistress Micawber de me rendre cette somme, puis remit son
mouchoir dans sa poche, et reprit sa gaieté.

Nous étions assis devant un petit feu; deux briques placées en
travers dans la vieille grille empêchaient qu'on ne brûlât trop de
charbon, quand un autre débiteur, qui partageait la chambre de
M. Micawber, entra portant le morceau de mouton qui devait
composer notre repas à frais communs. Alors on m'envoya dans une
chambre située à l'étage supérieur, chez le capitaine Hopkins,
avec les compliments de M. Micawber, pour lui dire que j'étais son
jeune ami, et demander si le capitaine Hopkins voulait bien me
prêter un couteau et une fourchette.

Le capitaine Hopkins me prêta le couteau et la fourchette en me
chargeant de faire ses compliments à M. Micawber. Je vis dans sa
petite chambre une dame très-sale et deux jeunes filles pâles,
avec des cheveux en désordre. Je ne pus m'empêcher de faire en
moi-même la réflexion qu'il valait mieux emprunter au capitaine
Hopkins sa fourchette et son couteau que son peigne. Le capitaine
était réduit à l'état le plus déplorable, il portait un vieux,
vieux pardessus sans par-dessous, et des favoris énormes. Le
matelas était roulé dans un coin, et je devinai (Dieu sait
comment), que les jeunes filles mal peignées étaient bien les
enfants du capitaine Hopkins, mais que la dame malpropre n'était
pas sa femme. Je ne quittai pas le seuil de la porte, je n'y fis
qu'une station de deux minutes au plus, mais je redescendis aussi
sûr de tout ce que je viens de dire que je l'étais d'avoir un
couteau et une fourchette à la main.

Il y avait dans ce dîner de bohémiens quelque chose qui n'était
pas désagréable après tout. Je rendis la fourchette et le couteau
à leur légitime possesseur, et je retournai à la maison pour
rendre compte de ma visite à mistress Micawber. Elle s'évanouit
d'abord en me voyant, après quoi elle fit deux verres de grog pour
nous consoler pendant que je lui racontais ma journée.

Je ne sais comment on en vint à vendre les meubles pour soutenir
la famille, je ne sais qui se chargea de cette opération, en tous
cas, je ne m'en mêlai pas. Tout fut vendu, et emporté dans une
charrette, à l'exception des lits, de quelques chaises et de la
table de cuisine. Nous campions avec ces meubles dans les deux
pièces du rez-de-chaussée, au milieu de cette maison dépouillée,
et nous y vivions la nuit et le jour, mistress Micawber, les
enfants, l'orpheline et moi. Je ne sais pas combien de temps cela
dura; il me semble que ce fut long. Enfin mistress Micawber prit
le parti d'aller s'établir dans la prison, où M. Micawber avait
une chambre particulière. Je fus chargé de porter la clef de la
maison au propriétaire qui fut enchanté de rentrer en possession
de son appartement, et on envoya tous les lits à la prison, à
l'exception du mien. On loua pour moi une petite chambre dans les
environs, avec une mansarde pour l'orpheline, à ma grande
satisfaction; nous avions pris, les Micawber et moi, l'habitude de
vivre ensemble, à travers tous nos embarras, et nous aurions eu
beaucoup de peine à nous séparer. Ma chambre était un peu
mansardée, et elle donnait sur un grand chantier; je me crus en
paradis quand j'en pris possession en réfléchissant que la crise
des affaires de M. Micawber était enfin terminée.

Je travaillais toujours chez Murdstone et Grinby; je me livrais
toujours à la même occupation matérielle avec les mêmes
compagnons, et j'éprouvais toujours le même sentiment d'une
dégradation non méritée. Mais je n'avais, heureusement pour moi,
fait aucune connaissance, je ne parlais à aucun des enfants que je
voyais tous les jours en allant au magasin, en revenant, ou en
errant dans les rues à l'heure des repas. Je menais la même vie
triste et solitaire, mais mon chagrin restait toujours renfermé en
moi-même. Le seul changement dont j'eusse conscience, c'est que
mes habits devenaient plus râpés tous les jours et que j'étais en
grande partie délivré de mes soucis sur le compte de M. et de
mistress Micawber, qui vivaient dans la prison infiniment plus à
l'aise que cela ne leur était arrivé depuis longtemps, et qui
avaient été secourus dans leur détresse par des parents ou des
amis. Je déjeunais avec eux, d'après un arrangement dont j'ai
oublié les détails. J'ai oublié aussi à quelle heure les grilles
de la prison s'ouvraient pour me permettre d'entrer; je sais
seulement que je me levais souvent à six heures, et qu'en
attendant l'ouverture des portes, j'allais m'asseoir sur l'un des
bancs du vieux pont de Londres, d'où je m'amusais à regarder les
passants, ou à contempler par-dessus le parapet le soleil qui se
réfléchissait dans l'eau, et qui éclairait les flammes dorées en
haut du Monument. L'orpheline venait me retrouver là parfois, pour
écouter des histoires de ma composition sur la Tour de Londres;
tout ce que j'en puis dire, c'est que j'espère que je croyais moi-
même ce que je racontais. Le soir, je retournais à la prison, et
je me promenais dans la boue avec M. Micawber ou je jouais aux
cartes avec mistress Micawber, écoutant ses récits sur papa et
maman. J'ignore si M. Murdstone savait comment je vivais alors. Je
n'en ai jamais parlé chez Murdstone et Grinby.

Les affaires de M. Micawber étaient toujours, malgré la trêve,
très-embarrassées par le fait d'un certain «acte» dont j'entendais
toujours parler, et que je suppose maintenant avoir été quelque
arrangement antérieur avec ses créanciers, quoique je comprisse si
peu alors de quoi il s'agissait, que, si je ne me trompe, je
confondais cet acte légal avec les parchemins infernaux, contrats
passés avec le diable, qui existaient, dit-on, jadis en Allemagne.
Enfin ce document parut s'être évanoui, je ne sais comment; au
moins avait-il cessé d'être une pierre d'achoppement comme par le
passé, et mistress Micawber m'apprit que sa famille avait décidé
que M. Micawber ferait un petit appel pour être mis en liberté
d'après la loi des débiteurs insolvables, et qu'il pourrait être
libre au bout de six semaines.

«Et alors, dit M. Micawber qui était présent, je ne fais aucun
doute que je pourrai, s'il plaît à Dieu, commencer à me tirer
d'affaire et à vivre d'une manière toute différente, si... si...
en un mot, si je puis rencontrer une bonne chance.»

Pour se mettre en mesure de profiter de l'avenir, je me rappelle
que M. Micawber, dans ce temps-là, composait une pétition à la
chambre des communes pour demander qu'on apportât des changements
à la loi qui réglait les emprisonnements pour dettes. Je recueille
ici ce souvenir parce que cela me fait voir comment j'accommodais
les histoires de mes anciens livres à l'histoire de ma vie
présente, prenant à droite et à gauche mes personnages parmi les
hommes et les femmes que je rencontrais dans les rues. Plusieurs
traits principaux du caractère que je tracerai involontairement,
je suppose, en écrivant ma vie, se formaient dès lors dans mon
âme.

Il y avait un club dans la prison, et M. Micawber, en sa qualité
d'homme bien élevé, y était en grande autorité. M. Micawber avait
développé devant le club l'idée de sa pétition, et elle avait été
fortement appuyée. En conséquence, M. Micawber, qui était doué
d'un excellent coeur et d'une activité infatigable quand il ne
s'agissait pas de ses propres affaires, trop heureux de s'occuper
d'une entreprise qui ne pouvait lui être d'aucune utilité, se mit
à l'oeuvre, composa la pétition, la copia sur une immense feuille
de papier, qu'il étendit sur une table, puis convoqua le club tout
entier et tous les habitants de la prison, si cela leur convenait,
à venir apposer leur signature à ce document dans sa chambre.

Quand j'entendis annoncer l'approche de cette cérémonie, je fus
saisi d'un tel désir de les voir tous entrer les uns après les
autres, quoique je les connusse déjà presque tous, que j'obtins un
congé d'une heure chez Murdstone et Grinby, puis je m'établis dans
un coin pour assister à ce spectacle. Les principaux membres du
club, tous ceux qui avaient pu entrer dans la petite chambre sans
la remplir absolument, étaient devant la table avec M. Micawber;
mon vieil ami le capitaine Hopkins, qui s'était lavé la figure en
l'honneur de cette occasion solennelle, s'était installé à côté de
la pétition pour en donner lecture à ceux qui n'en connaissaient
pas le contenu. La porte s'ouvrit enfin et le commun peuple
commença à entrer, les autres attendant à la porte pendant que
l'un d'entre eux apposait sa signature à la pétition pour sortir
ensuite. Le capitaine Hopkins demandait à chaque personne qui se
présentait:

«L'avez-vous lue?

-- Non.

-- Avez-vous envie de l'entendre lire?»

Si l'infortuné donnait le moindre signe d'assentiment, le
capitaine Hopkins lui lisait le tout, sans sauter un mot, de la
voix la plus sonore. Le capitaine l'aurait lue vingt mille fois de
suite, si vingt mille personnes avaient voulu l'écouter l'une
après l'autre. Je me rappelle l'emphase avec laquelle il
prononçait des phrases comme celle-ci:

«Les représentants du peuple assemblés en parlement... les auteurs
de la pétition représentent humblement à l'honorable chambre...
les malheureux sujets de sa gracieuse Majesté;» il semblait que
ces mots fussent dans sa bouche un breuvage délicieux, et
M. Micawber, pendant ce temps là, contemplait, avec un air de
vanité satisfaite, les barreaux des fenêtres d'en face.

Pendant que je faisais mon trajet journalier de la prison à
Blackfriars, en errant à l'heure des repas dans des rues obscures,
dont les pavés portent peut-être encore les traces de mes pas
d'enfant, je me demande si j'oubliais quelqu'un de ces personnages
qui me revenaient sans cesse à l'esprit, formant une longue
procession au son de la voix du capitaine Hopkins! Quand mes
pensées retournent à cette lente agonie de ma jeunesse, je
m'étonne de voir les romans que j'inventais alors pour ces gens-là
flotter encore comme un brouillard fantastique sur des faits réels
toujours présents à ma mémoire! Mais, quand je passe par ce chemin
si souvent marqué de mes pas, je ne m'étonne pas de voir marcher
devant moi un enfant innocent, d'un esprit romanesque qui crée un
monde imaginaire de son étrange vie et de la misère dont il fait
l'expérience; je le plains seulement.



CHAPITRE XII.

Comme cela ne m'amuse pas du tout de vivre à mon compte, je prends
une grande résolution.


Enfin, l'affaire de M. Micawber ayant été appelée, et sa
réclamation entendue, sa mise en liberté fut ordonnée en vertu de
la loi sur les débiteurs insolvables. Ses créanciers ne furent pas
trop implacables, et M. Micawber m'informa que le terrible bottier
lui-même avait déclaré en plein tribunal qu'il ne lui en voulait
pas; que seulement, quand on lui devait de l'argent, il aimait à
être payé; «il me semble, disait-il, que c'est dans la nature
humaine.»

M. Micawber retourna en prison après l'arrêt, parce qu'il y avait
des frais de justice à régler, et des formalités à remplir avant
son élargissement. Le club le reçut avec transport, et tint une
réunion ce soir-là en son honneur, tandis que mistress Micawber et
moi mangions une fricassée d'agneau en particulier, entourés des
enfants endormis.

«En cette occasion, je vous propose, monsieur Copperfield, dit
mistress Micawber, de boire encore un petit verre de grog à la
bière;» il y avait déjà un bout de temps que nous n'en avions
pris, «À la mémoire de papa et maman.

-- Sont-ils morts, madame? demandai-je après lui avoir fait raison
avec un verre à vin de Bordeaux.

-- Maman a quitté la terre, dit mistress Micawber, avant le
commencement des embarras de M. Micawber, ou du moins avant qu'ils
devinssent sérieux. Mon papa a vécu assez pour servir plusieurs
fois de caution à M. Micawber, après quoi il est mort, regretté de
ses nombreux amis.»

Mistress Micawber secoua la tête et versa une larme de piété
filiale sur celui des jumeaux qu'elle tenait pour le moment.

Je ne pouvais espérer une occasion plus favorable de lui poser une
question du plus haut intérêt pour moi; je dis donc à mistress
Micawber:

«Puis-je vous demander, madame, ce que vous comptez faire,
maintenant que M. Micawber s'est tiré de ses embarras, et qu'il
est en liberté? Avez-vous pris un parti?

-- Ma famille, dit mistress Micawber, qui prononçait toujours ces
deux mots d'un air majestueux, sans que j'aie jamais pu découvrir
à qui elle les appliquait: «Ma famille est d'avis que M. Micawber
ferait bien de quitter Londres, et de chercher à employer ses
facultés en province. M. Micawber a de grandes facultés, monsieur
Copperfield.»

Je dis que je n'en doutais pas.

«De grandes facultés, répéta mistress Micawber. Ma famille est
d'avis qu'avec un peu de protection on pourrait tirer parti d'un
homme comme lui dans l'administration des douanes. L'influence de
ma famille étant surtout locale, on désire que M. Micawber se
rende à Plymouth. On regarde comme indispensable qu'il se trouve
sur les lieux.

-- Pour être tout prêt? suggérai-je.

-- Précisément, répondit mistress Micawber, pour être tout prêt...
dans le cas où une bonne chance se présenterait.

-- Irez-vous aussi à Plymouth, madame?»

Les événements de la journée, combinés avec les jumeaux et peut-
être avec le grog, avaient porté sur les nerfs à mistress
Micawber, et elle se mit à pleurer en me répondant:

«Je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Il a eu tort de me cacher
ses embarras au premier abord. Mais il faut dire que son caractère
optimiste le portait sans doute à croire qu'il pourrait s'en tirer
à mon insu. Le collier de perles et les bracelets que j'avais
hérités de maman ont été vendus pour la moitié de leur valeur; la
parure de corail que papa m'avait donnée à mon mariage a été cédée
pour rien, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber. Non! cria
mistress Micawber, de plus en plus émue, je n'y consentirai
jamais; il est inutile de me le demander!»

J'étais très-mal à mon aise; car mistress Micawber avait l'air de
croire que c'était moi qui lui demandais chose pareille, et je la
regardais d'un air épouvanté.

«M. Micawber a ses défauts. Je ne nie pas qu'il soit très-
imprévoyant. Je ne nie pas qu'il m'ait trompée sur ses ressources
et sur ses dettes, continua-t-elle en regardant fixement la
muraille, mais je n'abandonnerai jamais M. Micawber!»

Mistress Micawber avait élevé la voix peu à peu, et elle cria si
haut ces dernières paroles, que je fus tout à fait effrayé, et que
je courus à la salle où se tenait le club; M. Micawber y présidait
au bout d'une longue table et chantait à tue-tête avec ses
collègues en choeur:

_Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous dans la misère;
Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous la corde au cou._

Je l'interrompis pour l'avertir que mistress Micawber était dans
un état très-alarmant, sur quoi il fondit en larmes à l'instant,
et me suivit en toute hâte, son gilet tout couvert encore des
têtes et des queues des crevettes qu'il venait d'écosser au
banquet.

«Emma, mon ange! s'écria M. Micawber en se précipitant dans la
chambre, qu'est-ce que vous avez?

-- Je ne vous abandonnerai jamais, monsieur Micawber, cria-t-elle!

-- Ma chère âme! dit M. Micawber en la prenant dans ses bras, j'en
suis parfaitement sûr.

-- C'est le père de mes enfants, c'est le père de mes jumeaux!
l'époux de ma jeunesse! s'écria mistress Micawber, en se
débattant; jamais je n'abandonnerai M. Micawber!»

M. Micawber fut si profondément ému de cette preuve de son
dévouement (quant à moi, j'étais baigné de larmes), qu'il la serra
avec passion contre son coeur, en la priant de lever les yeux et
de se calmer. Mais plus il priait mistress Micawber de lever les
yeux, plus son regard était vague, et plus il lui demandait de se
calmer, moins elle se calmait. En conséquence, M. Micawber céda à
la contagion et mêla ses larmes à celles de sa femme et aux
miennes, puis il finit par me prier de lui faire le plaisir
d'emporter une chaise sur le palier, et d'attendre là qu'il l'eût
mise au lit. J'aurais voulu leur souhaiter le bonsoir et m'en
aller, mais il ne le permit pas, la cloche n'ayant pas encore
sonné pour le départ des étrangers. Je restai donc à la fenêtre de
l'escalier jusqu'à ce qu'il reparût avec une seconde chaise.

«Comment va mistress Micawber maintenant, monsieur? lui dis-je.

-- Elle est très-abattue, dit M. Micawber, en secouant la tête,
c'est la réaction. Ah! quelle terrible journée! Nous sommes seuls
au monde maintenant et sans ressources!»

M. Micawber me serra la main, gémit et se mit à pleurer. J'étais
très-touché, mais non moins désappointé, car j'avais espéré que
nous allions être très-gais, une fois arrivés à ce dénouement si
longtemps désiré. Mais M. et mistress Micawber avaient tellement
pris l'habitude de leurs anciens embarras que je crois qu'ils se
trouvaient tout désorientés en voyant qu'ils en étaient quittes!
Toute l'élasticité de leur caractère avait disparu, et je ne les
avais jamais vus si tristes que ce soir-là; si bien que, lorsqu'en
entendant la cloche, M. Micawber m'accompagna jusqu'à la grille et
me donna sa bénédiction en me quittant, j'étais vraiment inquiet
de le laisser tout seul, tant je le voyais malheureux.

Mais, à travers toute la confusion et l'abattement qui nous
avaient atteints d'une manière si inattendue pour moi, je voyais
clairement que M. et mistress Micawber et leur famille allaient
quitter Londres, et qu'une séparation entre nous était imminente.
Ce fut en retournant chez moi ce soir-là et pendant la nuit sans
sommeil que je passai ensuite, que je conçus pour la première
fois, je ne sais comment, une pensée qui devint bientôt une
détermination arrêtée.

Je m'étais lié si intimement avec les Micawber, j'avais pris tant
de part à leurs malheurs et j'étais si absolument dépourvu d'amis,
que la perspective d'être de nouveau obligé de chercher un logis
pour vivre parmi des étrangers semblait me rejeter encore une fois
à la dérive dans cette vie trop connue maintenant pour que je
pusse ignorer ce qui m'attendait. Tous les sentiments délicats que
cette existence blessait, toute la honte et la souffrance qu'elle
éveillait en moi, me devinrent si douloureux qu'en y
réfléchissant, je décidai que cette vie était intolérable.

Je savais qu'il n'y avait d'autre moyen d'y échapper que d'en
chercher en moi le moyen et la force. J'entendais rarement parler
de miss Murdstone, jamais de M. Murdstone; deux ou trois paquets
de vêtements neufs ou raccommodés avaient été envoyés pour moi à
M. Quinion, accompagnés d'un chiffon de papier, portant que J.
M. espérait que D. C. s'appliquait à bien remplir ses devoirs,
sans laisser percer aucune espérance que je pusse devenir autre
chose qu'un grossier manoeuvre.

Le jour suivant me prouva que mistress Micawber n'avait pas parlé
à la légère de la probabilité de leur départ. J'étais encore dans
la première fermentation de mes idées nouvelles, quand ils prirent
un petit appartement pour la semaine dans la maison que
j'habitais, ils devaient partir ensuite pour Plymouth. M. Micawber
se rendit lui-même au bureau dans l'après-midi pour annoncer à
M. Quinion que son départ l'obligeait de renoncer à ma société,
et, pour lui dire de moi tout le bien que je méritais, je crois.
Sur quoi M. Quinion appela Fipp le charretier qui était marié, et
qui avait une chambre à louer. M. Quinion la retint pour moi, à la
satisfaction mutuelle des deux parties, dut-il croire, puisque je
ne dis pas un mot; mais mon parti était bien pris.

Je passai mes soirées avec M. et mistress Micawber, pendant le
temps qui nous restait encore à loger sous le même toit, et je
crois que notre amitié augmentait à mesure que le moment de la
séparation approchait. Le dernier dimanche, ils m'invitèrent à
dîner; on nous servit un morceau de porc frais à la sauce piquante
et un pudding. J'avais acheté la veille au soir un cheval de bois
pommelé pour l'offrir au petit Wilkins Micawber et une poupée pour
la petite Emma. Je donnai aussi un shilling à l'orpheline qui
perdait sa place.

La journée se passa très-agréablement, quoique nous fussions tous
un peu émus d'avance de notre séparation si prochaine.

«Je ne pourrai jamais penser aux embarras de M. Micawber, monsieur
Copperfield, me dit mistress Micawber, sans penser aussi à vous.
Vous vous êtes toujours conduit avec nous de la manière la plus
obligeante et la plus délicate; vous n'étiez pas pour nous un
locataire, vous étiez un ami.

-- Ma chère, dit M. Micawber, Copperfield (car il avait pris
l'habitude de m'appeler par mon nom tout court), a un coeur
sensible aux malheurs des autres, quand ils sont sous le nuage; il
a une tête capable de raisonner, et des mains... en un mot, une
faculté remarquable pour disposer de tous les objets dont on peut
se passer.»

J'exprimai ma reconnaissance de ce compliment, et je leur répétai
que j'étais bien fâché de me séparer d'eux.

«Mon cher ami, dit M. Micawber, je suis plus âgé que vous et j'ai
quelque expérience de la vie, et de... En un mot, des embarras de
toute espèce, pour parler d'une manière générale. Pour le moment,
et jusqu'à ce qu'il m'arrive une bonne chance que j'attends tous
les jours, je n'ai pas autre chose à vous offrir que mes conseils.
Cependant, mes avis valent la peine d'être écoutés, surtout... en
un mot, parce que je ne les ai jamais suivis moi-même, et que...»
Ici M. Micawber, qui souriait et me regardait d'un air rayonnant,
s'arrêta, fronça les sourcils, puis reprit: «Vous voyez comme je
suis devenu misérable.

-- Mon cher Micawber, s'écria sa femme.

-- Je dis, reprit M. Micawber en s'oubliant et en souriant de
nouveau: devenu misérable. Mon avis est ceci: «Ne remettez jamais
au lendemain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.» La
temporisation est un vol fait à la vie. Prenez l'occasion aux
cheveux.

-- C'était la maxime de mon pauvre papa, dit mistress Micawber.

-- Ma chère, dit M. Micawber, votre papa était un très-brave
homme, et Dieu me garde de dire un mot qui pût le rabaisser dans
l'esprit de Copperfield. En tout cas, il n'est pas probable que...
en un mot, nous ne ferons jamais la connaissance d'un homme de son
âge ayant des jambes aussi bien tournées dans ses guêtres, ni en
état de lire un livre aussi fin sans lunettes. Mais il a appliqué
cette maxime à notre mariage, ma chère, avec tant de vivacité, que
je ne suis pas encore remis de cette dépense précipitée.

M. Micawber jeta un coup d'oeil sur mistress Micawber, puis
ajouta: «Non pas que je le regrette, ma chère; tout au contraire.»
Et il garda le silence un moment.

«Vous connaissez mon second conseil, Copperfield, dit M. Micawber:

Revenu annuel, vingt livres sterling; dépense annuelle, dix-neuf
livres, dix-neuf shillings, six pence; résultat: bonheur.

Revenu annuel, vingt livres sterling; dépense annuelle, vingt
livres six pence; résultat: misère. La fleur est flétrie, la
feuille tombe, le Dieu du jour disparaît, et... en un mot, vous
êtes à jamais enfoncé comme moi!»

Et pour rendre son exemple plus frappant, M. Micawber but un verre
de punch d'un air de grande satisfaction, et se mit à siffler un
petit air de chasse.

Je ne manquai pas de l'assurer que je ne perdrais jamais ces
préceptes de vue, ce qui était assez inutile, car il était évident
que les résultats vivants que j'avais eus sous les yeux avaient
fait une grande impression sur moi. Le lendemain de bonne heure,
je rejoignis toute la famille au bureau de la diligence, et je les
vis avec tristesse prendre leurs places sur l'impériale.

«Monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que Dieu vous
bénisse! Je ne pourrai jamais oublier ce que vous avez été pour
nous, et je ne le voudrais pas quand je le pourrais.

-- Copperfield, dit M. Micawber, adieu! que le bonheur et la
prospérité vous accompagnent! Si dans la suite des années qui
s'écouleront je pouvais croire que mon sort infortuné vous a servi
de leçon, je sentirais que je n'ai pas occupé inutilement la place
d'un autre homme ici-bas. En cas qu'une bonne chance se rencontre
(et j'y compte un peu), je serai extrêmement heureux s'il est
jamais en mon pouvoir de vous venir en aide dans vos perspectives
d'avenir.»

Je pense que mistress Micawber qui était assise sur l'impériale
avec les enfants, et qui me vit debout sur le chemin, les
regardant tristement, s'avisa tout d'un coup que j'étais
réellement bien petit et bien faible. Je le crois parce qu'elle me
fit signe de monter près d'elle avec une expression d'affection
maternelle, et qu'elle me prit dans ses bras et m'embrassa comme
elle aurait pu embrasser son fils. Je n'eus que le temps de
redescendre avant le départ de la diligence, et je pouvais à peine
distinguer mes amis au milieu des mouchoirs qu'ils agitaient. En
une minute tout disparut. Nous restions au milieu de la route,
l'orpheline et moi, nous regardant tristement, puis après une
poignée de mains, elle prit le chemin de l'hôpital de Saint-Luc;
et moi, j'allai commencer ma journée chez Murdstone et Grinby.

Mais je n'avais pas l'intention de continuer à mener une vie si
pénible. J'étais décidé à m'enfuir, à aller, d'une manière ou
d'une autre, trouver à la campagne la seule parente que j'eusse au
monde, et à raconter mon histoire à miss Betsy.

J'ai déjà fait observer que je ne savais pas comment ce projet
désespéré avait pris naissance dans mon esprit, mais une fois là,
ce fut fini, et ma détermination resta aussi inébranlable que tous
les partis que j'ai pu contracter depuis dans ma vie. Je ne suis
pas sûr que mes espérances fussent très-vives, mais j'étais décidé
à mettre mon projet à exécution.

Cent fois depuis la nuit où j'avais conçu cette idée, j'avais
roulé dans mon esprit l'histoire de ma naissance que j'aimais tant
autrefois à me faire raconter par ma pauvre mère, et que je savais
si bien par coeur. Ma tante y faisait une apparition rapide, elle
ne faisait qu'entrer et sortir d'un air terrible et impitoyable,
mais il y avait dans ses manières une petite particularité que
j'aimais à me rappeler et qui me donnait quelque lueur
d'espérance. Je ne pouvais oublier que ma mère avait cru lui
sentir caresser doucement ses beaux cheveux, et quoique ce fût
peut-être une idée sans aucun fondement, je me faisais un joli
petit tableau du moment où ma farouche tante avait été un peu
attendrie en face de cette beauté enfantine que je me rappelais si
bien et qui m'était si chère; et ce petit épisode éclairait
doucement tout le tableau. Peut-être était-ce là le germe qui,
après avoir couvé longtemps dans mon esprit, y avait graduellement
engendré ma résolution.

Je ne savais pas même où demeurait miss Betsy. J'écrivis une
longue lettre à Peggotty, où je lui demandais d'une manière
incidente si elle se souvenait du lieu de sa résidence, supposant
que j'avais entendu parler d'une dame qui habitait un endroit que
je nommai au hasard, et que j'étais curieux de savoir si ce
n'était pas elle. Dans le courant de la lettre, je disais à
Peggotty que j'avais particulièrement besoin d'une demi-guinée, et
que, si elle pouvait me la prêter, je lui serais très-obligé, me
réservant de lui dire plus tard, en la lui rendant, ce qui m'avait
forcé de lui emprunter cette petite somme.

La réponse de Peggotty arriva bientôt, pleine comme à l'ordinaire
du dévouement le plus tendre; elle m'envoyait une demi-guinée
(j'ai peur qu'elle n'ait eu bien de la peine à la faire sortir du
coffre de Barkis); elle me disait que Miss Betsy demeurait près de
Douvres, mais qu'elle ne savait pas si c'était à Douvres même, ou
à Sandgate, Hythe ou Folkstone. Un des ouvriers du magasin me dit
en réponse à mes questions que toutes ces petites villes étaient
près les unes des autres; et sur ce renseignement qui me parut
suffisant, je pris le parti de m'en aller à la fin de la semaine.

J'étais une très-honnête petite créature, et je ne voulus pas
souiller la réputation que je laissais chez Murdstone et Grinby:
je me croyais donc obligé de rester jusqu'au samedi soir, et comme
j'avais reçu d'avance les gages d'une semaine en entrant, j'avais
décidé de ne pas me présenter au bureau à l'heure de la paye pour
toucher mon salaire; c'était dans ce dessein que j'avais emprunté
ma demi-guinée, afin de pouvoir faire face aux dépenses du voyage.
En conséquence, le samedi soir, quand nous fûmes tous réunis dans
le magasin pour attendre notre solde, Fipp, le charretier, qui
passait toujours le premier, entra dans le bureau; je donnai alors
une poignée de main à Mick Walter en le priant, quand ce serait
mon tour, de passer à la caisse, de dire à M. Quinion que j'étais
allé porter ma malle chez Fipp; je dis adieu à Fécule-de-pommes-
de-terre, et je partis.

Mon bagage était resté à mon ancien logement de l'autre côté de
l'eau; j'avais préparé pour ma malle une adresse écrite sur le dos
d'une des cartes d'expédition que nous clouions sur nos caisses:
«M. David, bureau restant, aux Messageries; Douvres.» J'avais
cette carte dans ma poche, et je comptais la fixer sur ma malle
dès que je l'aurais retirée de la maison; chemin faisant, je
regardais autour de moi pour voir si je ne trouverais pas
quelqu'un qui pût m'aider à porter mon bagage au bureau de la
diligence.

J'aperçus un jeune homme avec de longues jambes, et une très-
petite charrette attelée d'un âne, qui se tenait près de
l'obélisque sur la route de Blackfriars; je rencontrai son regard
en passant, et il me demanda si je le reconnaîtrais bien une autre
fois, faisant probablement allusion à la manière dont je l'avais
examiné; je me hâtai de l'assurer que ce n'était pas une
impolitesse, mais que je me demandais s'il ne voudrait pas se
charger d'une commission.

«Quelle commission? demanda le jeune homme.

-- De porter une malle, répondis-je.

-- Quelle malle?

-- La mienne. J'expliquai qu'elle était dans une maison au bout de
la rue, et que je serais enchanté qu'il voulût bien la porter pour
six pence au bureau de la diligence de Douvres.

-- Va pour six pence!» dit mon compagnon aux longues jambes, et il
monta à l'instant même dans sa charrette qui se composait de trois
planches posées sur des roues, et partit si vite dans la direction
indiquée que c'était tout ce que je pouvais faire que de suivre
l'âne.

Le jeune homme avait un air insolent qui me déplaisait; je
n'aimais pas non plus la manière dont il mâchait un brin de paille
tout en parlant, mais le marché était fait; je le fis donc monter
dans la chambre que je quittais, il prit la malle, la descendit et
la mit dans sa charrette. Je ne me souciais pas de mettre encore
l'adresse, de peur que quelque membre de la famille de mon
propriétaire ne devinât mes desseins; je priai donc le jeune homme
de s'arrêter quand il serait arrivé devant le grand mur de la
prison du Banc-du-Roi. À peine avais-je prononcé ces paroles qu'il
partit comme si lui, ma malle, la charrette et l'âne étaient tous
également piqués de la tarentule, et j'étais hors d'haleine à
force de courir et de l'appeler quand je le rejoignis à l'endroit
indiqué.

J'étais rouge et agité, et je fis tomber ma demi-guinée de ma
poche en prenant la carte: je la mis dans ma bouche pour plus de
sûreté, et, en dépit de mes mains tremblantes, j'avais réussi à
attacher la carte, à ma satisfaction, quand je reçus un coup sous
le menton, du jeune homme aux longues jambes, et je vis ma demi-
guinée passer de ma bouche dans sa main.

«Allons! dit le jeune homme en me saisissant par le collet de ma
veste, avec une affreuse grimace, affaire de police n'est-ce pas?
vous allez vous sauver, n'est-ce pas? Venez à la police, petit
misérable, venez à la police.

-- Rendez-moi mon argent, dis-je très-effrayé, et laissez-moi
tranquille.

-- Venez à la police, répéta le jeune homme, vous prouverez à la
police que c'est à vous.

-- Rendez-moi ma malle et mon argent! m'écriai-je en fondant en
larmes.»

Le jeune homme répétait toujours: «Venez à la police,» et il me
traînait avec violence près de l'âne comme s'il y avait eu quelque
rapport entre cet animal et un magistrat, puis il changea tout à
coup d'avis, sauta dans sa charrette, s'assit sur ma malle, et
déclarant qu'il allait droit à la police, partit plus vite que
jamais.

Je courais après lui de toutes mes forces, mais j'étais hors
d'haleine, et je n'aurais pas osé l'appeler quand même je ne
l'aurais pas perdu de vue. Je fus vingt fois sur le point d'être
écrasé en un quart d'heure. Tantôt j'apercevais mon voleur, tantôt
il disparaissait à mes yeux; puis je le revoyais, puis je recevais
un coup de fouet de quelque charretier, puis on m'injuriait, je
tombais dans la boue, je me relevais pour courir me heurter contre
un passant ou pour me précipiter contre un poteau. Enfin, troublé
par la chaleur et l'effroi, craignant de voir Londres tout entier
se mettre bientôt à ma poursuite, je laissai le jeune homme
emporter ma malle et mon argent où il voudrait, et tout essoufflé
et pleurant encore, je pris sans m'arrêter le chemin de Greenwich,
qui était sur la route de Douvres, à ce que j'avais entendu dire,
emportant chez ma tante, miss Betsy, une portion des biens de ce
monde presque aussi petite que celle que j'avais apportée, dix ans
auparavant, la nuit où ma naissance l'avait si fort courroucée.



CHAPITRE XIII.

J'exécute ma résolution.


Je crois que j'avais quelque vague idée de courir tout le long du
chemin jusqu'à Douvres, quand je renonçai à la poursuite du jeune
homme, de la charrette et de l'âne pour prendre le chemin de
Greenwich. En tous cas, mes illusions s'évanouirent bientôt, et je
fus obligé de m'arrêter sur la route de Kent, près d'une terrasse
qui était ornée d'une pièce d'eau avec une grande statue assise au
milieu et soufflant dans une conque desséchée. Là, je m'assis sur
le pas d'une porte, tout épuisé par les efforts que je venais de
faire, et si essoufflé que j'avais à peine la force de pleurer ma
malle et ma demi-guinée.

Il faisait nuit; pendant que j'étais là à me reposer, j'entendis
les horloges sonner dix heures. Mais on était en été et il faisait
chaud. Quand j'eus repris haleine, et que je fus débarrassé de la
suffocation que j'éprouvais un moment auparavant, je me levai et
je repris le chemin de Greenwich. Je n'eus pas un moment l'idée de
retourner sur mes pas. Je ne sais si la pensée m'en serait venue,
quand il y aurait eu une avalanche au milieu de la route.

Mais l'exiguïté de mes ressources (j'avais trois sous dans ma
poche, et je me demande comment ils s'y trouvaient un samedi
soir), ne laissait pas que de me préoccuper en dépit de ma
persévérance. Je commençais à me figurer un petit article de
journal qui annoncerait qu'on m'avait trouvé mort sous une haie,
et je marchais tristement, quoique de toute la vitesse de mes
jambes, quand je passai près d'une échoppe qui portait un écriteau
pour annoncer qu'on achetait les habits d'hommes et de femmes, et
qu'on donnait un bon prix des os et des vieux chiffons. La maître
de cette boutique était assis sur le seuil de sa porte en manches
de chemise, la pipe à la bouche; il y avait une quantité d'habits
et de pantalons suspendus au plafond, tout cela n'était éclairé
que par deux chandelles, en sorte qu'il avait l'air d'un homme
altéré de vengeance, qui avait pendu là ses ennemis, et se
repaissait de la vue de leurs cadavres.

L'expérience que j'avais acquise chez mistress Micawber me suggéra
à cette vue un moyen d'éloigner un peu le coup fatal. J'entrai
dans une petite ruelle, j'ôtai mon gilet, puis le roulant
soigneusement sous mon bras, je me présentai à la porte de la
boutique:

«Monsieur, lui dis-je, j'ai à vendre au plus juste prix ce gilet;
vous conviendrait-il?»

M. Dolloby (au moins, c'était bien le nom inscrit sur son bazar),
prit le gilet, posa sa pipe contre le montant de la porte, et
entra dans la boutique où je le suivis; là, il moucha les deux
chandelles avec ses doigts, puis étendit le gilet sur le comptoir
et l'examina, ensuite il l'approcha de la lumière pour l'examiner
encore et finit par me dire:

«Quel prix comptez-vous vendre ce petit gilet?

-- Oh! vous savez cela mieux que moi, monsieur, répliquai-je
modestement.

-- Je ne peux pas vendre et acheter, dit M. Dolloby, mettez votre
prix à ce petit gilet.

-- Quarante sous, serait-ce...?» dis-je timidement après quelque
hésitation.

M. Dolloby roula l'objet en question et me le rendit:

«Ce serait faire tort à ma famille, dit-il, que d'en offrir vingt
sous.»

Cette manière d'envisager la question m'était désagréable; quel
droit avais-je de demander à M. Dolloby de faire tort à sa famille
en faveur d'un étranger? Mes besoins étaient si pressants pourtant
que je dis que j'accepterais vingt sous si cela lui convenait.
M. Dolloby y consentit en grommelant. Je lui souhaitai le bonsoir,
et je sortis de la boutique avec vingt sous de plus et mon gilet
de moins. Mais, bah! en boutonnant ma veste, cela ne se voyait
pas.

À la vérité, je prévoyais bien que la veste devrait suivre le
gilet, et que je serais bien heureux d'aller jusqu'à Douvres avec
mon pantalon et ma chemise. Mais je n'étais pas aussi préoccupé de
cette perspective qu'on aurait pu le croire. Sauf une impression
générale que la route était longue et que le propriétaire de l'âne
avait eu des torts envers moi, je crois que je n'avais pas un
sentiment bien vif de la difficulté de mon entreprise quand je me
fus une fois remis en route avec mes vingt sous en poche.

J'avais formé un projet pour passer la nuit, et j'allai le mettre
à exécution. Mon plan était de me coucher près du mur de mon
ancienne pension, dans un coin où il y avait jadis une meule de
foin. Je me figurais que le voisinage de mes anciens camarades me
ferait une sorte de société, et qu'il y aurait quelque plaisir à
me sentir si près du dortoir où je racontais autrefois des
histoires, lors même que les écoliers ne pouvaient pas savoir que
j'étais là, et que le dortoir ne me prêterait pas son abri.

La journée avait été rude, et j'étais bien fatigué quand j'arrivai
enfin à la hauteur de Blackheath. J'eus un peu de peine à
retrouver la maison, mais je découvris bientôt la meule de foin et
je me couchai à côté après avoir fait le tour des murs, après
avoir regardé à toutes les fenêtres et m'être assuré que
l'obscurité et le silence régnaient partout. Je n'oublierai jamais
le sentiment d'isolement que j'éprouvai en m'étendant par terre,
sans un toit au-dessus de ma tête.

Le sommeil m'atteignit, descendit sur mes yeux, comme il descendit
ce soir-là sur tant d'autres créatures abandonnées comme moi, sur
tous ceux à qui les portes des maisons étaient fermées et que les
chiens poursuivaient de leurs aboiements; je rêvai que j'étais
couché dans mon lit à la pension, et que je causais avec mes
camarades; puis je me réveillai, et me trouvai assis, le nom de
Steerforth sur les lèvres, et regardant avec égarement les étoiles
qui brillaient au-dessus de ma tête. Quand je me souvins où
j'étais à cette heure indue, je me sentis effrayé sans savoir
pourquoi, je me levai et je me mis à marcher. Mais les étoiles
pâlissaient déjà, et une faible lueur dans le ciel annonçait la
venue du jour; je repris courage, et comme j'étais très-fatigué,
je me couchai et je m'endormis de nouveau, tout en sentant pendant
mon sommeil un froid perçant; enfin les rayons du soleil et la
cloche matinale de la pension qui appelait les écoliers à leurs
études ordinaires me réveillèrent. Si j'avais espéré que
Steerforth fût encore là, j'aurais erré dans les environs jusqu'à
ce qu'il fût sorti tout seul, mais je savais qu'il avait quitté la
pension depuis longtemps. Traddles pouvait bien y être encore,
mais je n'en étais pas sûr, et je n'avais pas assez de confiance
dans sa discrétion ou son adresse pour lui faire part de ma
situation, quelque bonne opinion que j'eusse de son coeur. Je
m'éloignai donc pendant que mes anciens camarades se levaient, je
pris la longue route poudreuse que l'on m'avait indiquée comme la
route de Douvres, du temps que je faisais partie des élèves de
M. Creakle, quoi que je ne pusse guère deviner alors qu'on
pourrait me voir un jour voyager ainsi par ce chemin.

Comme cette matinée du dimanche différait de celles que j'avais
passées jadis à Yarmouth! L'heure venue, j'entendis en marchant
sonner les cloches des églises, je rencontrai les gens qui s'y
rendaient, puis je passai devant la porte de quelques églises
pendant le culte; les chants retentissaient sous ce beau soleil,
et le bedeau qui se tenait à l'ombre du porche, ou qui était assis
sous les funèbres, s'essuyant le front, me regardait de travers en
me voyant passer, sans m'arrêter. La paix et le repos des
dimanches du temps passé régnaient partout, excepté dans mon
coeur. Je me sentais accuser et dénoncer aux fidèles observateurs
de la loi du dimanche par la poussière qui me couvrait, et par mes
cheveux en désordre. Sans le tableau toujours présent à mes yeux
de ma mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté,
assise auprès du feu et pleurant, et de ma tante s'attendrissant
un moment sur elle, je ne sais si j'aurais eu le courage de
marcher jusqu'au lendemain. Mais cette création de mon imagination
marchait devant moi et je la suivais.

J'avais franchi ce jour-là un espace de neuf lieues sur la grande
route, et j'étais épuisé, n'ayant pas l'habitude de ce genre de
fatigue. Je me vois encore, à la tombée de la nuit, traversant le
pont de Rochester et mangeant le pain que j'avais réservé pour mon
souper. Une ou deux petites maisons ayant pour enseigne: «On loge
à pied et à cheval,» m'offraient de grandes tentations, mais je
n'osais pas dépenser les quelques sous qui me restaient encore, et
d'ailleurs j'avais peur des figures suspectes des gens errants que
j'avais rencontrés et dépassés. Je ne demandai donc d'abri qu'au
ciel, comme la nuit précédente, et j'arrivai à grand'peine à
Chatham, qui, la nuit, présente une fantasmagorie de chaux, de
ponts-levis et de vaisseaux démâtés à l'ancre dans une rivière
boueuse; je me glissai le long d'un rempart couvert de gazon qui
donnait sur une ruelle, et je me couchai près d'un canon. La
sentinelle qui était de garde marchait de long en large, et,
rassuré par sa présence, quoiqu'elle ne se doutât pas plus de mon
existence que mes camarades ne la soupçonnaient la veille au soir,
je dormis profondément jusqu'au matin.

En me réveillant, mes membres étaient si raides et mes pieds si
endoloris, j'étais tellement étourdi par le roulement des tambours
et le bruit des pas des soldats qui semblaient m'entourer de
toutes parts, que je sentis que je ne pourrais pas aller loin ce
jour-là, si je voulais avoir la force d'arriver au bout de mon
voyage. En conséquence, je descendis une longue rue étroite,
décidé à faire de la vente de ma veste la grande affaire de ma
journée. Je l'ôtai pour apprendre à m'en passer, et la mettant
sous mon bras, je commençai ma tournée d'inspection de toutes les
boutiques de revendeurs.

L'endroit était bien choisi pour vendre une veste: les marchands
de vieux habits étaient nombreux et se tenaient presque tous sur
le seuil de leur porte pour attendre les pratiques. Mais la
plupart d'entre eux avaient dans leurs étalages un ou deux habits
d'officier avec les épaulettes, et intimidé par la splendeur de
leurs marchandises, je me promenai longtemps avant d'offrir ma
veste à personne.

Cette modestie reporta mon attention sur les boutiques de hardes à
l'usage des matelots, et sur les magasins du genre de celui de
M. Dolloby; il y aurait eu trop d'ambition à m'adresser aux
négociants d'un ordre plus relevé. Enfin je découvris une petite
boutique dont l'aspect me parut favorable, au coin d'une petite
ruelle qui se terminait par un champ d'orties entouré d'une
barrière chargée d'habits de matelots que la boutique ne pouvait
contenir, le tout entremêlé de vieux fusils, de berceaux
d'enfants, de chapeaux de toile cirée et de paniers remplis d'une
telle quantité de clefs rouillées, qu'il semblait que la
collection en fut assez riche pour ouvrir toutes les portes du
monde.

Je descendis quelques marches avec un peu d'émotion pour entrer
dans cette boutique qui était petite et basse, et à peine éclairée
par une fenêtre étroite qu'obscurcissaient des habits suspendus
tout le long. Le coeur me battait, et mon trouble augmenta quand
un vieillard affreux, avec une barbe grise, sortit précipitamment
de son antre, derrière la boutique, et me saisit par les cheveux.
Il était horrible à voir, et vêtu d'un gilet de flanelle très-
sale, qui sentait terriblement le rhum. Son lit, couvert d'un
lambeau d'étoffe déchirée, était placé dans le trou qu'il venait
de quitter, et qu'éclairait une autre petite fenêtre par laquelle
on apercevait encore un champ d'orties où broutait un âne boiteux.

«Qu'est-ce que vous voulez? cria le vieillard d'un ton féroce Oh!
mes yeux, mes membres! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes poumons,
mon estomac! qu'est-ce que vous voulez? Oh! Gocoo! Gocoo!»

Je fus si épouvanté par ces paroles, et surtout par cette dernière
manifestation de son émotion, qui ressemblait à une sorte de râle
inconnu, que je ne pus rien répondre, sur quoi le vieillard, qui
me tenait toujours par les cheveux, reprit:

«Oh! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes yeux, mes membres! qu'est-
ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! que voulez-vous?
Oh! Gocoo,» et il poussa ce dernier cri avec une telle énergie que
les yeux lui sortaient de la tête.

-- C'était pour savoir, dis-je en tremblant, si vous ne voudriez
pas acheter une veste.

-- Oh! voyons la veste, cria le vieillard. Oh! j'ai le coeur en
feu! voyons la veste. Oh! mes yeux, mes membres! montrez-moi cette
veste.»

Là dessus il lâcha mes cheveux, et de ses mains tremblantes, qui
ressemblaient aux serres d'un oiseau monstre, il ajusta sur son
nez une paire de lunettes qui faisaient paraître ses yeux plus
rouges encore.

«Oh! combien demandez-vous de cette veste? cria le vieillard après
l'avoir examinée. Oh! Gocoo! combien en demandez-vous?

-- Trois shillings, répondis-je en me remettant un peu.

-- Oh! mes poumons, mon estomac! non, cria le vieillard. Oh! mes
yeux; non! Oh! mes membres; non! deux shillings Gocoo!»

Toutes les fois qu'il poussait cette exclamation, les yeux
semblaient prêts à lui sortir de la tête, et il prononçait toutes
ses phrases sur une espèce d'air toujours le même, assez semblable
à un coup de vent qui commence doucement, grossit, grossit, et
finit par s'apaiser en grondant.

«Eh bien! dis-je, enchanté d'avoir fini le marché, j'accepte deux
shillings.

-- Oh! mon estomac! cria le vieillard en jetant la veste sur une
planche. Allez-vous-en. Oh! mes poumons! sortez de la boutique.
Oh! mes yeux, mes membres! Gocoo! Ne demandez pas d'argent;
faisons plutôt un troc.»

Je n'ai jamais été si effrayé de ma vie; mais je lui dis
humblement que j'avais besoin d'argent, et que tout autre objet me
serait inutile; seulement que je l'attendrais à la porte puisqu'il
le désirait, et que je n'avais aucune envie de le presser. Je
sortis donc de la boutique, et je m'assis à l'ombre dans un coin.
Le temps s'écoula, le soleil m'atteignit dans ma retraite, puis
disparut de nouveau, et j'attendais toujours mon argent.

J'espère, pour l'honneur de la corporation, qu'il n'y a jamais eu
de fou, ni d'ivrogne pareil dans le négoce des vieux habits. Il
était connu dans les environs comme jouissant de la réputation
d'avoir vendu son âme au diable, à ce que j'appris bientôt par les
visites qu'il recevait de tous les petits garçons du voisinage,
qui faisaient à chaque instant irruption dans sa boutique, en lui
criant, au nom de Satan, d'apporter son or.

«Tu n'es pas pauvre, Charlot, tu le sais bien; tu as beau dire.
Montre-nous ton or. Montre-nous l'or que le diable t'a donné en
échange de ton âme. Allons! va chercher dans ta paillasse,
Charlot. Tu n'as qu'à la découdre, et nous donner ton or.»

Ces cris, accompagnés de l'offre d'un couteau pour accomplir
l'opération, l'exaspéraient à un tel degré qu'il passait toute sa
journée à se précipiter sur les petits garçons, qui se débattaient
contre lui, puis s'échappaient de ses mains. Parfois, dans sa
rage, il me prenait pour l'un d'entre eux, et se jetait sur moi en
me faisant des grimaces comme s'il allait me mettre en pièces;
puis, me reconnaissant à temps, il rentrait dans la boutique et
s'étendait sur son lit, à ce qu'il me semblait d'après la
direction de la voix; là il hurlait sur son ton ordinaire la _Mort
de Nelson_, en plaçant un oh! avant chaque vers de la complainte,
et en parsemant le tout d'innombrables Gocoos. Pour mettre le
comble à mes malheurs, les petits garçons des environs, me croyant
attaché à l'établissement, vu la persévérance avec laquelle je
restais, à moitié vêtu, assis devant la porte, me jetaient des
pierres en me disant des injures tout le long du jour.

Il fit encore plusieurs efforts pour me persuader de consentir à
un échange; une fois il apparut avec une ligne à pécher, une autre
fois avec un violon; un chapeau à trois cornes et une flûte me
furent successivement offerts. Mais je résistai à toutes ces
ouvertures, et je restai devant sa porte, désespéré, le conjurant,
les larmes aux yeux, de me donner mon argent ou ma veste. Enfin il
commença à me payer sou par sou, et il se passa deux heures avant
que nous fussions arrivés à un shilling.

«Oh! mes yeux, mes membres! se mit-il alors à crier en avançant
son hideux visage hors de la boutique. Voulez-vous vous arranger
de deux pence de plus?

-- Je ne peux pas, répondis-je, je mourrais de faim.

-- Oh! mes poumons, mon estomac; trois pence.

-- Je ne marchanderais pas plus longtemps pour quelques sous, si
je pouvais, lui dis-je; mais j'ai besoin de cet argent.

-- Oh! Go...coo! (Il est impossible de rendre l'expression qu'il
mit à cette exclamation, caché comme il était derrière le montant
de la porte, et ne laissant voir que son rusé visage); voulez-vous
partir pour quatre pence?»

J'étais si épuisé et si fatigué que j'acceptai de guerre lasse, et
prenant l'argent dans ses serres en tremblant un peu, je
m'éloignai un moment avant le coucher du soleil, ayant plus grand
faim et plus grand soif que jamais. Mais je me remis bientôt
complètement, grâce à une dépense de six sous; et reprenant
courageusement mon voyage, je fis trois lieues dans la soirée.

Je trouvai un abri pour la nuit sous une nouvelle meule de foin,
et j'y dormis profondément, après avoir lavé mes pieds endoloris
dans un ruisseau voisin, et les avoir enveloppés de feuilles
fraîches. Quand je me remis en route le lendemain matin, je vis se
déployer de toutes parts des vergers et des champs de houblon, la
saison était assez avancée pour que les arbres fussent déjà
couverts de pommes mûres, et la récolte du houblon commençait dans
quelques endroits. La beauté des champs me séduisit infiniment, et
je décidai dans mon esprit que je coucherais ce soir-là au milieu
des houblons, m'imaginant sans doute que je trouverais une
agréable compagnie dans cette longue perspective d'échalas
entourée de gracieuses guirlandes de feuilles.

Je fis ce jour-là plusieurs rencontres qui m'inspirèrent une
terreur dont le souvenir est encore vivant dans mon esprit. Parmi
les gens errant par les chemins, je vis plusieurs misérables qui
me regardèrent d'un air féroce, et me rappelèrent quand je les eus
dépassés, en me disant de venir leur parler et quand je commençai
à courir pour me sauver, ils me jetèrent des pierres. Je me
souviens surtout d'un jeune homme, chaudronnier ambulant, je
suppose, d'après son soufflet et son réchaud; une femme
l'accompagnait, et il me regarda d'un air si farouche, et me cria
d'une voix si terrible de revenir sur mes pas que je m'arrêtai et
me retournai.

«Venez ici, quand on vous appelle, dit le chaudronnier, ou je vous
tue sur place.»

Je pris le parti de m'approcher. En les examinant de plus près, et
en regardant le chaudronnier pour essayer de l'attendrir, je
m'aperçus que la femme avait un coup à la tête.

«Où allez-vous? dit le chaudronnier en empoignant le devant de ma
chemise de sa main noircie.

-- Je vais à Douvres, dis-je.

-- D'où venez-vous? me dit-il, en donnant un tour de main dans ma
chemise, pour être plus sûr de ne pas me laisser échapper.

-- Je viens de Londres.

-- Pourquoi faire? dit le chaudronnier? N'êtes vous pas un petit
filou?

-- Non.

-- Ah! vous ne voulez pas en convenir. Encore un non et je vous
casse la tête!»

Il fit avec la main qui était libre le geste de me frapper, puis
il me regarda des pieds à la tête.

«Avez-vous sur vous le prix d'un pot de bière, dit le
chaudronnier; en ce cas, donnez-le vite, avant que je vous le
prenne.»

J'aurais certainement cédé, si je n'avais pas rencontré le regard
de la femme, qui me fit un signe de tête imperceptible, et je vis
ses lèvres s'agiter comme pour me dire:

«Non.»

«Je suis très-pauvre, lui dis-je en essayant de sourire: je n'ai
point d'argent.

-- Allons! qu'est-ce que cela signifie? dit le chaudronnier en me
regardant d'un air si farouche que je crus un moment qu'il voyait
mon argent à travers ma poche.

-- Monsieur... balbutiai-je.

-- Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous
portez la cravate de soie de mon père. Ôtez cela, un peu vite,» et
il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta à la femme.

Elle se mit à rire, comme si elle prenait cela pour une
plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau
petit signe de tête, et ses lèvres formèrent le mot: «Allez!»
Avant que je pusse obéir, le chaudronnier arracha la cravate de
mes mains avec tant de brutalité qu'il me repoussa en arrière
comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant
en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai
jamais ce que j'éprouvai en la voyant tomber sur le pavé de la
route, où elle resta étendue. Son bonnet était tombé de la
violence du choc, et ses cheveux étaient souillés de poussière.
Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis
assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son châle
le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la précédait sur
la route.

Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, dès que
j'apercevais de loin quelques rôdeurs de cette espèce, je
retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais
jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue; cela se répéta assez
souvent pour que mon voyage en fût sérieusement ralenti. Mais,
dans cette difficulté comme dans toutes les autres difficultés de
mon entreprise, je me sentais soutenu et entraîné par le portrait
que je m'étais tracé de ma mère dans sa jeunesse avant mon arrivée
dans ce monde. C'était ma société au milieu du champ de houblon,
quand je m'étendis pour dormir; je la retrouvai à mon réveil et
elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis
ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de
Cantorbéry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et
avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathédrale
et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin
sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chérie me
rendit l'espérance au milieu de ma solitude, et elle ne
m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage
et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixième jour depuis mon
évasion. Mais alors, chose étrange à dire! quand je me trouvai,
mes souliers déchirés, mes habits en désordre, les cheveux
poudreux et le teint brûlé par le soleil, dans le lieu vers lequel
tendaient tous mes désirs, la vision s'évanouit tout à coup, et je
restai seul, découragé et abattu.

Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne
connaissait pas ma tante, et je reçus plusieurs réponses
contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait près du grand
phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle
était attachée à la grande bouée hors du port, et qu'on ne pouvait
aller la voir qu'à la marée basse; un troisième qu'elle était en
prison à Maidstone pour avoir volé des enfants; un quatrième
enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter
sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre
auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni
plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma
tournure, ils me répondaient généralement, sans écouter ce que je
disais, qu'ils n'avaient rien à me donner. Je me sentais plus
misérable et plus abandonné que pendant tout mon voyage. Je
n'avais plus d'argent, ni rien à vendre; j'avais faim et soif;
j'étais épuisé, et je me croyais aussi loin de mon but que si
j'étais encore à Londres.

La matinée s'était écoulée pendant mes recherches, et j'étais
assis sur les marches d'une boutique à louer au coin d'une rue,
près de la place du Marché, réfléchissant sur la question de
savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs,
dont Peggotty m'avait parlé, quand un cocher de place qui passait
par là avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je
la ramassai, et la bonne figure du propriétaire m'encouragea à lui
demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood,
quoique j'eusse fait déjà cette question si souvent sans succès
qu'elle expirait presque sur mes lèvres.

«Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom là. Une vieille
dame?

-- Oui, un peu, répondis-je.

-- Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant.

-- Oui, dis-je, cela me parait très-probable.

-- Qui porte un sac, dit-il, un sac où il y a beaucoup de
place...; un peu brusque, et mal commode avec le monde?»

Le coeur me manquait en reconnaissant l'exactitude évidente du
signalement.

«Eh bien! je vous dirai que si vous montez par là, et il montrait
avec son fouet les falaises, et que vous marchiez tout droit
devant vous jusqu'à ce que vous arriviez à des maisons qui donnent
sur la mer, je crois que vous aurez de ses nouvelles. Mon avis est
qu'elle ne vous donnera pas grand'chose; tenez, voilà toujours un
penny pour vous.»

J'acceptai le don avec reconnaissance, et j'en achetai un morceau
de pain que je mangeai en prenant le chemin indiqué par mon nouvel
ami. Je marchai assez longtemps avant d'arriver aux maisons qu'il
m'avait désignées, mais enfin je les aperçus, et j'entrai dans une
petite boutique où l'on vendait toutes sortes de choses, pour
demander si on ne pourrait pas avoir la bonté de me dire où
demeurait miss Trotwood. Je m'adressai à un homme debout derrière
le comptoir, qui pesait du riz pour une jeune personne; ce fut
elle qui répondit à ma question en se retournant vivement: «Ma
maîtresse, dit-elle, que lui voulez-vous?

-- J'ai besoin de lui parler, s'il vous plaît, répondis-je.

-- Vous voulez dire de lui demander l'aumône, répliqua-t'elle.

-- Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en
réalité je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles
et gardai le silence.»

La servante de ma tante (du moins je supposais que telle était sa
situation d'après ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un
petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais
la suivre, si je voulais voir où demeurait miss Trotwood. Je ne me
le fis pas répéter, quoique je fusse arrivé à un tel degré de
terreur et de consternation que mes jambes se dérobaient sous moi.
Je suivis la jeune fille, et nous arrivâmes bientôt à une jolie
petite maison ornée d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de
fleurs très-bien soignées, qui exhalaient un parfum délicieux.

«Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant
que vous le savez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.» À ces
paroles elle rentra précipitamment dans la maison comme pour
renier toute responsabilité de ma visite, et elle me laissa debout
près de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du
côté de la fenêtre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de
mousseline entr'ouvert, un grand écran vert fixé à la croisée, une
petite table et un vaste fauteuil qui me suggéra l'idée que ma
tante y trônait peut-être, en ce moment même, dans toute sa
majesté.

Mes souliers étaient arrivés à un état lamentable. La semelle
était partie par petits morceaux, et l'empeigne crevée et trouée
sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui,
par parenthèse, m'avait servi de bonnet de nuit) était si bosselé
et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jetée sur un tas de
fumier ne se serait pas trouvée flattée de la comparaison. Ma
chemise et mon pantalon maculés par la sueur, la rosée, l'herbe et
la terre qui m'avait servi de lit, étaient déchirés en lambeaux,
et pouvaient servir d'épouvantail aux oiseaux, pendant que j'étais
là debout à la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient
pas renouvelé connaissance avec un peigne depuis mon départ de
Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitués à l'air,
étaient absolument brûlés par le soleil. J'étais couvert de
poussière de la tête aux pieds, et presque aussi blanc que si je
sortais d'un four à chaux. C'était dans cet état et dans le
trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me présenter à ma
terrible tante et pour faire sur elle ma première impression.

Rien ne bougeait à la fenêtre du salon; j'en conclus au bout d'un
moment qu'elle n'y était pas, je levai les yeux pour regarder la
croisée au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agréable, au
teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air
grotesque en me faisant de la tête, à deux ou trois reprises
différentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non,
et qui finalement se mit à rire et s'en alla.

J'étais déjà bien assez embarrassé, mais cette conduite inattendue
acheva de me déconcerter, et j'étais sur le point de m'évader sans
rien dire pour réfléchir à ce que j'avais à faire, quand une dame
sortit de la maison, un mouchoir noué par-dessus son bonnet; elle
portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche
et un grand couteau. Je la reconnus à l'instant même pour miss
Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma
pauvre mère m'avait souvent raconté qu'elle l'avait vue marcher
dans notre jardin à Blunderstone.

«Allez, dit miss Betsy en secouant la tête et en gesticulant de
loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garçons ici!»

Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lèvres, pendant
qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin,
où elle se baissa pour déraciner une petite plante. Alors sans
ombre d'espérance, mais avec le courage du désespoir, j'allai tout
doucement auprès d'elle et la touchai du bout du doigt:

«Madame, s'il vous plaît, commençai-je.»

Elle tressaillit et releva les yeux.

«Ma tante, s'il vous plaît...

-- Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'étonnement tel que je n'ai
jamais rien vu de pareil.

-- Ma tante, s'il vous plaît, je suis votre neveu.

-- Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans
l'allée.

-- Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comté de
Suffolk, où vous êtes venue la nuit de ma naissance voir ma chère
maman. J'ai été bien malheureux depuis sa mort. On m'a négligé, on
ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonné à moi-même et on m'a
donné une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis
sauvé pour venir vous trouver; on m'a volé au moment de mon
évasion, et j'ai marché tout le long du chemin sans avoir couché
dans un lit depuis mon départ.» Ici mon courage m'abandonna tout à
coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce
que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de
larmes sur le coeur depuis huit jours.

Jusque-là, la physionomie de ma tante n'avait exprimé que
l'étonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais
quand je me mis à pleurer, elle se leva précipitamment, me prit
par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut
d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et
de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose
qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien
sûr d'avoir goûté d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois
et une préparation pour la salade. Quand elle m'eut administré ces
remèdes, comme j'étais dans un état nerveux qui ne me permettait
pas d'étouffer mes sanglots, elle m'étendit sur le sofa, avec un
châle sous ma tête, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes
pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant
derrière l'écran vert dont j'ai déjà parlé et qui m'empêchait de
voir son visage, elle déchargeait par intervalles l'exclamation
de: «Miséricorde!» comme des coups de canon de détresse.

Au bout d'un moment elle sonna. «Jeannette!» dit ma tante. Quand
la servante fut entrée, «montez faire mes compliments à M. Dick,
et dites-lui que je voudrais lui parler.»

Jeannette eut l'air un peu étonnée de me voir étendu comme une
statue sur le canapé (je n'osais pas bouger de peur de déplaire à
ma tante), mais elle alla exécuter la commission. Ma tante se
promena de long en large dans la chambre, ses mains derrière le
dos, jusqu'à ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de
la fenêtre du premier étage entrât en riant.

«Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de bêtises, parce
que personne ne peut être plus sensé que vous quand cela vous
convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de bêtises, je vous
prie.»

Il prit à l'instant un air grave et me regarda d'un air que
j'interprétai comme une prière de ne pas parler de l'incident de
la fenêtre.

«Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de
David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de
mémoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est.

-- David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de
n'avoir pas des souvenirs très-nets sur la question. David
Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai!

-- Eh bien! dit ma tante; voilà son fils: il ressemblerait
parfaitement à son père s'il ne ressemblait pas tant aussi à sa
mère.

-- Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible?

-- Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui.
Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauvée,
elle!» Ma tante secoua la tête d'un air positif, pleine de
confiance dans le caractère et la conduite discrète de cette fille
accomplie, à laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le
jour.

«Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauvée? dit M. Dick.

-- Est-il Dieu possible! dit ma tante. À quoi pensez-vous? Je ne
sais peut-être pas ce que je dis? Elle aurait demeuré chez sa
marraine, et nous aurions vécu très-heureuses ensemble. Où donc
voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se
fût sauvée, et pourquoi!

-- Je n'en sais rien, dit M. Dick.

-- Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la réponse, pourquoi
faites-vous le niais, Dick, quand vous êtes fin comme l'ambre?
Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question
que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en
fasse?

-- Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix
éteinte et en se grattant le front; que faut-il en faire?

-- Oui, dit ma tante, en le regardant sérieusement et en levant le
doigt. Attention! il me faut un avis solide.

-- Eh bien! si j'étais à votre place... dit M. Dick, en
réfléchissant et en jetant sur moi un vague regard, je... ce coup
d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il
ajouta vivement: je le ferais laver!

-- Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de
triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours
raison; faites chauffer un bain!»

Quelque intérêt que je prisse à la conversation, je ne pus
m'empêcher, pendant ce temps-là, d'examiner ma tante, M. Dick et
Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre où je me
trouvais.

Ma tante était grande; ses traits étaient prononcés sans être
désagréables, son visage, sa voix, sa tournure, sa démarche, tout
indiquait une inflexibilité de caractère qui suffisait amplement
pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une créature
aussi douce que ma mère, mais elle avait dû être assez belle dans
sa jeunesse, malgré une expression de raideur et d'austérité. Je
remarquai bientôt que ses yeux étaient vifs et brillants; ses
cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espèce de
bonnet simple, plus communément porté dans ce temps-là qu'à
présent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe
était gris-lavande et très-propre, mais son peu d'ampleur
indiquait que ma tante n'aimait pas à être gênée dans ses
mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une
amazone dont on aurait écourté la jupe; elle portait une montre
d'homme, à en juger par la forme et le volume, avec une chaîne et
des cachets à l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et
des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des
chemises d'hommes.

J'ai déjà dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint
frais; sa tête était de plus singulièrement courbée, et ce n'était
pas par l'âge; sa vue me rappelait l'attitude des élèves de
M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de
M. Dick étaient à fleur de tête, et brillaient d'un éclat humide
et étrange, ce qui, joint à ses manières distraites, à sa
soumission envers ma tante, et à sa joie d'enfant quand elle lui
faisait un compliment, me donna l'idée qu'il était un peu timbré,
quoique j'eusse peine à m'expliquer comment, dans ce cas, il
habitait chez ma tante. Il était vêtu comme tout le monde, en
paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de
l'argent dans ses poches; il le faisait même sonner volontiers,
comme s'il en était fier.

Jeannette était une jolie fille de dix-neuf à vingt ans,
parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne
s'étendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce
que je ne découvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie
d'une série de protégées que ma tante avait prises à son service
tout exprès pour les élever dans l'horreur du mariage, ce qui
faisait que généralement elles finissaient par épouser le garçon
boulanger.

La chambre était aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En
posant ma plume, il y a un moment, pour y réfléchir, j'ai senti de
nouveau l'air de la mer mêlé au parfum des fleurs. J'ai revu les
vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et
l'écran vert qui appartenaient exclusivement à ma tante, la toile
qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille
porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sèches,
l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait
guère avec le reste, je me suis revu couvert de poussière, étendu
sur le canapé et observant curieusement tout ce qui m'entourait.

Jeannette nous avait quittés pour préparer le bain, quand ma
tante, à ma grande terreur, changea tout à coup de visage et se
mit à crier d'un air indigné et d'une voix étouffée:

«Jeannette, des ânes!»

Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le
feu était à la maison, se précipita sur une petite pelouse en
dehors du jardin, et détourna deux ânes qui avaient eu l'audace
d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma
tante sortant aussi en toute hâte, saisissait la bride d'un
troisième animal que montait un enfant, l'éloignait de ce lieu
respectable et donnait une paire de soufflets à l'infortuné gamin
chargé de conduire les ânes, qui avait osé profaner cet endroit
consacré.

Je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ma tante avait des
droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait
décidé dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui
suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage
que de faire passer un âne sur ce gazon immaculé. Quelque
occupation qui pût l'absorber, quelque intéressante que fût la
conversation à laquelle elle prenait part, un âne suffisait à
l'instant pour détourner le cours de ses idées; elle se
précipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs
étaient toujours prêts dans un coin pour qu'elle pût déverser leur
contenu sur les assaillants; il y avait des bâtons en embuscade
derrière la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'était
un état de guerre permanent. Je soupçonne même que c'était aussi
une distraction agréable pour les âniers, ou peut-être encore que
les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en était,
prenaient plaisir, par l'entêtement qui fait le fond de leur
caractère, à passer toujours par ce chemin. Je sais seulement
qu'il y eut trois assauts pendant qu'on préparait le bain, et que
dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager
la lutte avec un âne roux, âgé d'une quinzaine d'années, et
qu'elle lui cogna la tête deux ou trois fois contre la barrière du
jardin, avant qu'il eût eu le temps de comprendre de quoi il
s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus
absurdes, qu'elle était justement occupée à me donner du bouillon
avec une cuiller, convaincue que je mourais véritablement de faim,
et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu'à très-petites
doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment où j'avais la
bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en
criant: «Jeannette, des ânes!» et repartait pour résister à
l'assaut.

Le bain me fit grand bien. J'avais commencé à sentir des douleurs
aiguës dans tous les membres, à la suite des nuits que j'avais
passées à la belle étoile, et j'étais si fatigué, si abattu, que
j'avais bien de la peine à rester éveillé cinq minutes de suite.
Après le bain, ma tante et Jeannette me revêtirent d'une chemise,
d'un pantalon appartenant à M. Dick, et m'enveloppèrent dans deux
ou trois grands châles. Je devais avoir l'air d'un drôle de
paquet, mais, dans tous les cas, c'était un paquet terriblement
chaud. Je me sentais très-faible et très-assoupi, et je m'étendis
de nouveau sur le canapé, où je m'endormis bientôt.

C'était peut-être un rêve, suite naturelle de l'image qui avait
occupé si longtemps mon esprit, mais je me réveillai avec
l'impression que ma tante s'était penchée vers moi, qu'elle avait
écarté mes cheveux et arrangé l'oreiller qui soutenait ma tête,
puis qu'elle m'avait regardé longtemps. Les mots: «Pauvre enfant!»
semblaient aussi retentir à mes oreilles, mais je n'oserais
assurer que ma tante les eût prononcés, car à mon réveil elle
était assise près de la fenêtre, à regarder la mer, cachée
derrière son écran mécanique qui tournait à volonté sur son pivot.

Le dîner arriva tout de suite après mon réveil: il se composait
d'un pudding et d'un poulet rôti; j'étais assis à table, les
jambes un peu retroussées sous moi-même, comme un pigeon à la
crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficulté.
Mais, comme c'était ma tante qui m'avait ainsi emballé de ses
propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'étais
extrêmement préoccupé de savoir ce qu'elle allait faire de moi,
mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant à me
regarder fixement de temps en temps, et à dire «Miséricorde!» ce
qui ne contribuait pas à calmer mes inquiétudes.

La nappe enlevée, on apporta du vin de Xérès, et ma tante m'en
donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva
aussitôt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire
attention à mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en
réponse à une série de questions. Durant mon récit, elle tint les
yeux fixés sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois,
et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait à l'ordre
en fronçant les sourcils.

«Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a
été prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini.

-- Peut-être avait-elle de l'amour pour son second mari, suggéra
M. Dick.

-- De l'amour! répéta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce
qu'elle avait besoin de çà?

-- Peut-être, dit M. Dick d'un air malin, après un moment de
réflexion, peut-être que ça lui faisait plaisir.

-- Plaisir, en vérité! répliqua ma tante; un beau plaisir,
vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur
au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la
maltraiter d'une façon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus,
je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouvé David
Copperfield, qui avait eu la rage des poupées de cire depuis son
berceau. Elle avait un enfant (oh! à eux deux ils faisaient bien
la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux
vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?»

M. Dick secoua la tête mystérieusement comme s'il pensait qu'il
n'y avait rien à répondre à ça.

«Elle n'a même pas pu avoir un enfant comme tout le monde,
continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garçon,
Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas été question! Tenez, ne
m'en parlez pas!

M. Dick avait l'air très-effrayé.

«Le petit médecin avec la tête de côté, dit ma tante, Chillip, je
crois, un nom comme ça, qu'est-ce qu'il faisait là? il ne savait
dire avec sa voix de rouge-gorge que son éternel: «C'est un
garçon!» Un garçon! Ah! quels imbéciles que tous ces gens-là!»

La vivacité de l'expression troubla extrêmement M. Dick et moi
aussi, à dire le vrai.

«Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait
pas fait assez de tort à la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood,
reprit ma tante, elle se remarie, elle épouse un meurtrier[4]
ou quelque nom comme ça, pour faire tort à son fils. Il fallait
qu'elle fût bien enfant de ne pas prévoir ce qui est arrivé,
et que son garçon irait un jour errer par le monde comme un
vagabond, comme un petit Caïn en herbe; qui sait?»

M. Dick me regarda fixement comme pour reconnaître si je répondais
à ce signalement.

«Et puis voilà cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante,
cette Peggotty qui se marie à son tour, comme si elle n'avait pas
assez vu les inconvénients du mariage; il faut qu'elle se marie
aussi, à ce que raconte cet enfant. J'espère bien, au moins, dit
ma tante en branlant la tête, que son mari est de l'espèce qu'on
voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en
conscience.»

Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chère bonne,
ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis à ma
tante qu'elle se trompait, que Peggotty était la meilleure amie du
monde, la servante la plus fidèle, la plus dévouée, la plus
constante qu'on pût rencontrer; qu'elle m'avait toujours aimé
tendrement et ma mère aussi, quelle avait soutenu la tête de ma
mère à ses derniers moments, et qu'elle avait reçu son dernier
baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aimé
au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de
dire que la maison de Peggotty m'était ouverte, que tout ce
qu'elle avait était à ma disposition; et que j'aurais été chercher
un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des
difficultés insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus
loin et je cachai mon visage dans mes mains.

«Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de défendre ceux
qui l'ont protégé. Jeannette, des ânes!»

Je crois que, sans ces malheureux ânes, nous en serions venus
alors à nous comprendre: ma tante avait posé la main sur mon
épaule, et, me sentant encouragé par cette marque d'approbation,
j'étais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection.
Mais l'interruption et le désordre que jeta dans son esprit la
lutte subséquente, mit un terme pour le moment à toute pensée plus
douce; ma tante déclara avec indignation à M. Dick que son parti
était pris et qu'elle était décidée à en appeler aux lois de son
pays et à amener devant les tribunaux les propriétaires de tous
les ânes de Douvres; cet accès d'ânophobie lui dura jusqu'à
l'heure du thé.

Après le repas, nous restâmes près de la fenêtre dans le but, je
suppose, d'après l'expression résolue du visage de ma tante,
d'apercevoir de loin de nouveaux délinquants. Quand il fit nuit,
Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaça un
damier sur la table.

«Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant sérieusement et
en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question à
vous faire. Regardez cet enfant.

-- Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et
d'embarras.

-- Précisément, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant?

-- Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick.

-- Oui, répliqua ma tante, du fils de David.

-- Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais... je le mettrais au lit!

-- Jeannette, s'écria ma tante avec l'expression de satisfaction
triomphante que j'avais déjà remarquée. M. Dick a toujours raison.
Si le lit est prêt, nous allons le coucher.»

Jeannette déclara que le lit était prêt, et on me fit monter comme
un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tête et
Jeannette à l'arrière-garde. La seule circonstance qui me donnât
encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante à
propos d'une odeur de roussi qui régnait dans l'escalier,
Jeannette répliqua qu'elle venait de brûler ma vieille chemise
dans la cheminée de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres
vêtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur
le corps, et quand ma tante m'eut laissé là en me prévenant que ma
bougie ne devait pas rester allumée plus de cinq minutes, je
l'entendis fermer la porte à clef en dehors. En y réfléchissant,
je me dis que peut-être ma tante, ne me connaissant pas, pouvait
croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses
précautions en conséquence.

Ma chambre était jolie, située au haut de la maison et donnait sur
la mer, que la lune éclairait alors. Après avoir fait ma prière,
mon bout de bougie s'étant éteint, je me rappelle que je restai
près de la fenêtre à regarder les rayons de la lune sur l'eau,
comme si c'était un livre magique où je pusse espérer de lire ma
destinée, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel,
le long de ses rayons lumineux, ma mère avec son petit enfant pour
me regarder comme le dernier jour où j'avais vu son doux visage.
Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait
mon coeur, quand je détournai enfin les yeux de ce spectacle, céda
bientôt à la sensation de reconnaissance et de repos que
m'inspirait la vue de ce lit entouré de rideaux blancs; je me
souviens encore du plaisir avec lequel je m'étendis entre ces
draps blancs comme la neige. Je pensais à tous les lieux
solitaires où j'avais couché à la belle étoile et je demandai à
Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans asile et de
ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit où reposer leur
tête. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit à petit, descendre
dans le monde des rêves par ce sentier de lumière qui jetait sur
la mer un éclat mélancolique.



CHAPITRE XIV.

Ce que ma tante fait de moi.


En descendant le matin, je trouvai ma tante plongée dans de si
profondes méditations devant la table du déjeuner, que l'eau
contenue dans la bouilloire débordait de la théière et menaçait
d'inonder la nappe, quand mon entrée la fit sortir de sa rêverie.
J'étais sûr d'avoir été le sujet de ses réflexions; et je désirais
plus ardemment que jamais de savoir ses intentions à mon égard;
cependant je n'osais pas exprimer mon inquiétude, de peur de
l'offenser.

Mes yeux, pourtant, n'étant pas gardés aussi soigneusement que ma
langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le
déjeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards
vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air
pensif, et comme si j'étais à une très-grande distance, au lieu
d'être, comme je l'étais, assis en face d'elle, devant un petit
guéridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air
décidé sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils, croisa
les bras, et me contempla tout à son aise, avec une fixité et une
attention qui m'embarrassaient extrêmement. Je n'avais pas encore
fini de déjeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en
continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents
de ma fourchette, qui à son tour se heurtait contre le couteau; je
coupais mon jambon d'une manière si énergique, qu'il volait en
l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'étranglais
en buvant mon thé qui s'entêtait à passer de travers; enfin j'y
renonçai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen
scrutateur de ma tante.

«Or çà! dit-elle après un long silence.» Je levai les yeux et je
soutins avec respect ses regards vifs et pénétrants.

«Je lui ai écrit, dit ma tante.

-- À...?

-- À votre beau-père, dit ma tante; je lui ai envoyé une lettre à
laquelle il sera bien obligé de faire attention, sans quoi nous
aurons maille à partir ensemble; je l'en préviens.

-- Sait-il où je suis, ma tante? demandai-je avec effroi.

-- Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tête.

-- Est-ce que vous... vous me remettriez entre ses mains?
demandai-je en balbutiant.

-- Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons.

-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'écriai je, s'il
faut que je retourne chez M. Murdstone!

-- Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tête, je n'en
sais rien du tout; nous verrons.»

J'étais profondément abattu, mon coeur était bien gros et mon
courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde à moi, tira de
l'armoire un grand tablier à bavette, s'en revêtit, lava elle-même
les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le
plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna
Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour
enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu'à ce qu'on
n'aperçût plus sur le tapis un grain de poussière, après quoi elle
épousseta et rangea la chambre, qui me paraissait déjà dans un
ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis à sa
satisfaction, elle ôta ses gants et son tablier, les plia, les
enferma dans le coin de l'armoire d'où elle les avait tirés, puis
vint s'établir avec sa boîte à ouvrage près de la table, à côté de
la fenêtre ouverte, et se mit à travailler derrière l'écran vert
en face du jour.

«Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille,
vous ferez mes compliments à M. Dick, et vous lui direz que je
serais bien aise de savoir si son mémoire avance.»

Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission.

«Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que
l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez
le nom de M. Dick un peu court.

-- C'est ce que je me disais hier, je le trouvais... un peu court,
répondis-je.

-- N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pût porter si
cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignité. Babley,
M. Richard Babley, voilà son véritable nom.»

J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la
familiarité dont je m'étais déjà rendu coupable, qu'il vaudrait
peut-être mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma
tante reprit:

«Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut
souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on
peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui
portent le même nom pour qu'il en ait conçu un dégoût mortel, Dieu
le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant;
c'est-à-dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas.
Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement
que M. Dick.»

Je promis d'obéir et je montai pour m'acquitter de mon message, en
pensant en chemin que, si M. Dick travaillait depuis longtemps à
son mémoire avec l'assiduité qu'il y mettait quand je l'avais
aperçu par la porte ouverte en descendant déjeuner, le mémoire
devait toucher à sa fin. Je le trouvai toujours absorbé dans la
même occupation, une longue plume à la main et sa tête presque
collée contre le papier. Il était si occupé que j'eus tout le
temps de remarquer un grand cerf-volant dans un coin, de nombreux
paquets de manuscrits en désordre, des plumes innombrables, et
par-dessus tout une énorme provision d'encre (il y avait une
douzaine, au moins, de bouteilles d'un litre rangées en bataille),
avant qu'il s'aperçût de ma présence.

«Ah! Phébus! dit M. Dick en posant sa plume, je ne sais comment le
monde va! Mais je vous dirai une chose, ajouta-t-il en baissant la
voix, je ne voudrais pas que cela fût répété, mais...» Ici il me
fit signe de m'approcher et, me parlant à l'oreille: «le monde est
fou, fou à lier, mon garçon,» dit M. Dick en prenant du tabac dans
une boîte ronde placée sur la table et en riant de tout son coeur.

Je m'acquittai de mon message sans m'aventurer à donner mon avis
sur cette grave question.

«Eh bien! dit M. Dick en réponse, faites-lui mes compliments et
dites que je... je crois être en bon train. Je crois vraiment être
en bon train, dit M. Dick en passant la main dans ses cheveux gris
et en jetant un regard un peu inquiet sur son manuscrit. Vous avez
été en pension?

-- Oui, monsieur, répondis-je, pendant quelque temps.

-- Vous rappelez-vous la date, dit M. Dick en me regardant
attentivement et en prenant sa plume, de la mort du roi Charles
Ier?»

Je dis que je croyais que c'était en 1649.

«Eh bien! dit M. Dick en se grattant l'oreille avec sa plume et en
me regardant d'un air de doute, c'est ce que disent les livres,
mais je ne comprends pas comment cela s'est fait. S'il y a si
longtemps, comment les gens qui l'entouraient ont-ils pu avoir la
maladresse de faire passer dans ma tête un peu de la confusion qui
était dans la sienne quand ils l'eurent coupée?»

Je fus très-étonné de la question, mais je ne pus lui donner aucun
renseignement sur ce sujet.

«C'est très-étrange, dit M. Dick en jetant un regard découragé sur
ses papiers et en passant de nouveau la main dans ses cheveux,
mais je ne puis pas venir à bout de débrouiller cette question. Je
n'ai pas l'esprit parfaitement net là-dessus. Mais peu importe,
peu importe, dit-il gaiement et d'un air plus animé, nous avons le
temps. Faites mes compliments à miss Trotwood, je suis en très-bon
chemin!»

Je m'en allais, lorsqu'il attira mon attention sur le cerf-volant.

«Que pensez-vous de ce cerf-volant?» me dit-il.

Je répondis que je le trouvais très-beau. Il devait avoir au moins
six pieds de haut.

«C'est moi qui l'ai fait. Nous le ferons partir un de ces jours,
vous et moi, dit M. Dick. Voyez-vous?»

Il me montrait qu'il était fait de papier couvert d'une écriture
fine et serrée, mais si nette, qu'en jetant mes regards sur les
lignes, il me sembla voir deux ou trois allusions à la tête du roi
Charles Ier.

«Il y a beaucoup de ficelle, dit M. Dick, et quand il monte bien
haut, il porte naturellement les faits plus loin: c'est ma manière
de les répandre. Je ne sais pas où il peut aller tomber, cela
dépend des circonstances du vent et ainsi de suite, mais au petit
bonheur!»

Il avait l'air si bon, si doux et si respectable, malgré son
apparence de force et de vivacité, que je n'étais pas bien sûr que
ce ne fût pas de sa part une plaisanterie pour m'égayer. Je me mis
donc à rire, il en fit autant, et nous nous séparâmes les
meilleurs amis du monde.

«Eh bien! petit, dit ma tante quand je fus redescendu, comment va
M. Dick ce matin?»

Je répondis qu'il lui faisait ses compliments, et qu'il était en
très-bon chemin.

«Que pensez-vous de M. Dick?» demanda ma tante.

J'avais quelque envie d'essayer de détourner la question en
répliquant que je le trouvais très-aimable, mais ma tante ne se
laissait pas ainsi dérouter, elle posa son ouvrage sur ses genoux
et me dit en croisant ses mains.

«Allons! votre soeur Betsy Trotwood m'aurait dit à l'instant ce
qu'elle pensait de n'importe qui. Faites comme votre soeur tant
que vous pourrez, et parlez!

-- N'est-il pas... M. Dick n'est-il pas... Je vous fais cette
question, parce que je ne sais pas, ma tante, s'il n'a pas la...
la tête un peu dérangée, balbutiai-je, car je sentais bien que je
marchais sur un terrain dangereux.

-- Pas un brin, dit ma tante.

-- Oh! vraiment! repris-je d'une voix faible.

-- S'il y a quelqu'un au monde qui n'ait pas la tête dérangée,
c'est M. Dick!» dit ma tante avec beaucoup de décision et
d'énergie.

Je n'avais rien de mieux à faire que de répéter timidement:

«Oh! vraiment!

-- On a dit qu'il était fou, reprit ma tante; j'ai un plaisir
égoïste à rappeler qu'on a dit qu'il était fou, car sans cela je
n'aurais jamais eu le bonheur de jouir de sa société et de ses
conseils depuis dix ans et plus, à vrai dire depuis que votre
soeur Betsy Trotwood m'a fait faux bond.

-- Il y a si longtemps?

-- Et c'étaient des gens bien sensés encore qui avaient l'audace
de dire qu'il était fou, continua ma tante. M. Dick est un peu mon
allié, n'importe comment, il n'est pas nécessaire que je vous
explique cela. Sans moi, son propre frère l'aurait enfermé sa vie
durant. Voilà tout!

Je me reproche ici un peu d'hypocrisie, lorsqu'en voyant
l'indignation de ma tante sur ce point, je tâchai de prendre un
air indigné comme elle.

«Un imbécile orgueilleux!» dit ma tante, parce que son frère était
un peu original, quoiqu'il ne le soit pas à moitié autant que
beaucoup de gens; il n'aimait pas qu'on le vit chez lui, et il
allait l'envoyer dans une maison de santé, quoiqu'il eût été
confié à ses soins par feu leur père, qui le regardait presque
comme un idiot. Encore une belle autorité! C'était plutôt lui qui
était fou, sans doute!»

Ma tante avait l'air si convaincu, que je fis de nouveaux efforts
pour avoir l'air d'être convaincu comme elle.

«Là-dessus, je m'en mêlai, dit ma tante, et je lui fis une
proposition. Je lui dis: «Votre frère a toute sa raison, il est
infiniment plus sensé que vous ne l'êtes et ne le serez jamais, je
l'espère, du moins. Faites-lui une petite pension, et qu'il vienne
vivre chez moi. Je n'ai pas peur de lui; je ne suis pas vaniteuse,
moi, je suis prête à le soigner et je ne le maltraiterai pas comme
d'autres pourraient le faire, surtout dans un hospice.» Après de
nombreuses difficultés, dit ma tante, j'ai eu le dessus, et il est
ici depuis ce temps-là. C'est bien l'homme le plus aimable et le
plus facile à vivre qu'il y ait au monde; et quant aux
conseils!... Mais personne ne sait, ne connaît et n'apprécie
l'esprit de cet homme-là, excepté moi.»

Ma tante secoua sa robe et branla la tête comme si par ces deux
mouvements elle portait un défi au monde entier.

«Il avait une soeur qu'il aimait beaucoup, c'était une bonne
personne qui le soignait bien; mais elle fit comme toutes les
femmes, elle prit un mari. Et le mari fit ce qu'ils font tous, il
la rendit malheureuse. L'effet de son malheur fut tel sur M. Dick
(ce n'est pas de la folie, j'espère!) que ce chagrin combiné avec
la crainte que lui inspirait son frère et le sentiment qu'il avait
de la dureté dont on usait à son égard, lui donnèrent une fièvre
cérébrale. Ce fut avant le temps de son installation chez moi,
mais ce souvenir lui est pénible encore. «Vous a-t-il parlé du roi
Charles Ier, petit?

-- Oui, ma tante.

-- Ah! dit-elle en se frottant le nez d'un air un peu contrarié,
c'est une allégorie à son usage pour parler de sa maladie. Il la
rattache dans son esprit avec une grande agitation et beaucoup de
trouble, ce qui est assez naturel, et c'est une figure dont il
use, une comparaison, enfin tout ce que vous voudrez. Et pourquoi
pas, si cela lui convient?

-- Certainement, ma tante.

-- Ce n'est pas comme cela qu'on s'exprime d'habitude, et ce n'est
pas le langage qu'on emploie en affaires: je le sais bien, et
c'est pour cela que j'insiste pour qu'il n'en soit pas question
dans son mémoire.»

-- Est-ce que c'est un mémoire sur sa propre histoire qu'il écrit,
ma tante?

-- Oui, petit, répondit-elle en se frottant de nouveau le nez. Il
fait un mémoire sur ses affaires, adressé au lord chancelier, ou à
lord Quelquechose, enfin à un de ces gens qui sont payés pour
recevoir des mémoires. Je suppose qu'il l'enverra un de ces jours.
Il n'a pas encore pu le rédiger sans y introduire cette allégorie,
mais peu importe, cela l'occupe.»

Le fait est que je découvris plus tard que M. Dick essayait depuis
plus de dix ans d'empêcher le roi Charles Ier d'apparaître dans
son mémoire, mais sans pouvoir jamais l'empêcher de revenir sur
l'eau.

«Je répète, dit ma tante, que personne que moi ne connaît l'esprit
de cet homme-là, le plus aimable des hommes et le plus facile à
vivre. S'il aime à enlever un cerf-volant de temps en temps,
qu'est-ce que cela dit? Franklin enlevait des cerfs-volants. Il
était quaker ou quelque chose de cette espèce, si je ne me trompe.
Et un quaker enlevant un cerf-volant est beaucoup plus ridicule
qu'un homme ordinaire.»

Si j'avais pu supposer que ma tante m'avait raconté ces détails
pour mon édification personnelle, ou pour me donner une preuve de
confiance, j'aurais été très-flatté, et j'aurais tiré des
pronostics favorables d'une telle marque de faveur. Mais je ne
pouvais pas me faire d'illusion à cet égard: il était évident pour
moi que, si elle se lançait dans ces explications, c'est que la
question se soulevait malgré elle dans son esprit: c'est à elle
qu'elle répondait et non à moi, quoique ce fût à moi qu'elle
adressât son discours en l'absence de tout autre auditeur.

En même temps je dois dire que la générosité avec laquelle elle
défendait le pauvre M. Dick ne m'inspira pas seulement quelques
espérances égoïstes pour mon compte, mais éveilla aussi dans mon
coeur une certaine affection pour elle. Je crois que je commençais
à m'apercevoir que, malgré toutes les excentricités et les
étranges fantaisies de ma tante, c'était une personne qui méritait
respect et confiance. Quoiqu'elle fût aussi animée que la veille
contre les ânes, et qu'elle se précipitât aussi souvent hors au
jardin pour défendre la pelouse; quelque violente indignation
qu'elle éprouvât en voyant un jeune homme en passant faire les
yeux doux à Jeannette assise à la fenêtre, ce qui était une des
offenses les plus graves qu'on pût porter à la dignité de ma
tante, cependant il m'était impossible de ne pas me sentir plus de
respect pour elle et peut-être moins de frayeur.

J'attendais avec une extrême anxiété la réponse de M. Murdstone,
mais je faisais de grands efforts pour le dissimuler, et pour me
rendre aussi agréable que possible à ma tante et à M. Dick. Je
devais sortir avec ce dernier pour enlever le grand cerf-volant,
mais je n'avais pas d'autres habits que les vêtements un peu
extraordinaires dont on m'avait affublé le premier jour, ce qui me
retenait à la maison, à l'exception d'une promenade hygiénique
d'une heure que ma tante me faisait faire sur la falaise devant la
maison, à la tombée de la nuit, avant de me coucher. Enfin la
réponse de M. Murdstone arriva, et ma tante m'informa, à mon grand
effroi, qu'il viendrait lui parler le lendemain. Le lendemain
donc, toujours revêtu de mon étrange costume, je comptais les
heures, tremblant d'avance de terreur à l'idée de ce sombre
visage, m'étonnant sans cesse de ne pas le voir arriver, et agité
à tout moment par la lutte de mes espérances que je sentais
faiblir, et de mes craintes qui reprenaient le dessus.

Ma tante était un peu plus impérieuse et plus sévère qu'à
l'ordinaire; je n'aperçus pas, à d'autres traces, qu'elle se
préparât à recevoir ce visiteur qui m'inspirait tant de terreur.
Elle travaillait près de la fenêtre, et moi, assis auprès d'elle,
je réfléchissais à tous les résultats possibles et impossibles de
la visite de M. Murdstone. L'après-midi s'avançait, le dîner avait
été retardé indéfiniment, mais ma tante impatientée venait de dire
qu'on servit, quand elle jeta un cri d'alarme à la vue d'un âne;
quelle fut ma consternation quand j'aperçus alors miss Murdstone
montée sur le baudet, traverser d'un pas délibéré la pelouse
sacrée, et s'arrêter en face de la maison, regardant tout autour
d'elle, pendant que ma tante criait en secouant la tête, et en lui
montrant le poing par la fenêtre:

«Passez votre chemin! vous n'avez rien à faire ici! vous êtes en
contravention! allez-vous-en! A-t-on jamais vu pareille
impudence!»

Ma tante était tellement courroucée par le sang-froid de miss
Murdstone, qu'en vérité je crois qu'elle en perdit le mouvement et
devint à l'instant incapable de se précipiter à l'attaque comme de
coutume. Je saisis cette occasion pour lui dire que c'était miss
Murdstone, et que le monsieur qui venait de la rejoindre (car le
sentier étant très-roide, il était resté quelques pas en arrière)
était M. Murdstone lui-même.

«Peu m'importe! cria ma tante, secouant toujours la tête et
faisant par la fenêtre du salon des gestes qui ne pouvaient pas
être interprétés comme un compliment de bienvenue, je ne veux pas
de contravention! Je ne le souffrirai pas! Allez-vous-en!
Jeannette, chassez-le! emmenez-le!» Et caché derrière ma tante, je
vis une espèce de combat; l'âne, les quatre pattes plantées en
terre, résistait à tout le monde, Jeannette le tirait par la bride
pour le faire tourner, M. Murdstone essayait de le faire avancer,
miss Murdstone donnait à Jeannette des coups d'ombrelle, et
plusieurs petits garçons, accourus au bruit, criaient de toutes
leurs forces. Mais ma tante reconnaissant tout à coup parmi eux le
jeune malfaiteur chargé de la conduite de l'âne et qui était l'un
de ses ennemis les plus acharnés, quoiqu'il eût à peine treize
ans, se précipita sur le théâtre du combat, se jeta sur lui, le
saisit, le traîna dans le jardin, sa veste par-dessus sa tête, et
ses talons raclant le sol; puis appelant Jeannette pour aller
chercher la police et la justice, afin qu'il fût pris, jugé et
exécuté sur les lieux, elle le gardait à vue. Mais cette scène
termina la comédie. Le gamin, qui avait bien des tours dans son
sac, dont ma tante n'avait aucune idée, trouva bientôt moyen de
s'échapper, avec un cri de victoire, laissant les traces de ses
souliers ferrés dans les plates-bandes, et emmenant son âne en
triomphe, l'un portant l'autre.

Miss Murdstone, en effet, avait quitté sa monture à la fin du
combat, et elle attendait avec son frère, au bas des marches, que
ma tante eût le loisir de les recevoir. Un peu agitée encore par
la lutte, ma tante passa à côté d'eux avec une grande dignité,
rentra chez elle et ne s'inquiéta plus de leur présence jusqu'au
moment où Jeannette vint les annoncer.

«Faut-il m'en aller, ma tante, demandai-je en tremblant.

-- Non, monsieur? dit ma tante, non, certes!» Sur quoi elle me
poussa dans un coin près d'elle, et fit une barrière avec une
chaise comme si c'était une geôle ou la barre du tribunal. Je
continuai à occuper cette position pendant l'entrevue tout-
entière, et je vis de là M. et miss Murdstone entrer dans le
salon.

«Oh! dit ma tante, je ne savais pas d'abord à qui j'avais le
plaisir de faire des reproches il y a un moment. Mais, voyez-vous,
je ne permets à personne de passer avec un âne sur cette pelouse.
Je ne fais pas d'exception. Je ne le permets à personne.

-- Vous avez là une règle qui n'est pas commode pour les
étrangers, dit miss Murdstone.

-- En vérité?» dit ma tante.

M. Murdstone parut craindre de voir se renouveler les hostilités,
et il intervint en disant:

«Miss Trotwood?

-- Pardon, monsieur, dit ma tante en lui jetant un regard
pénétrant, vous êtes le monsieur Murdstone qui a épousé la veuve
de feu mon neveu David Copperfield de Blunderstone la Rookery?
Pourquoi la Rookery? c'est ce que je ne sais pas.

-- Oui, madame, dit M. Murdstone.

-- Vous me pardonnerez de vous dire, monsieur, reprit ma tante,
que je crois qu'il aurait infiniment mieux valu que vous eussiez
laissé cette pauvre enfant tranquille.

-- Je suis de l'avis de miss Trotwood en ce sens, dit miss
Murdstone en se redressant, que je regarde en effet notre pauvre
Clara comme une enfant sous tous les rapports essentiels.

-- Il est heureux, mademoiselle, pour vous et pour moi, qui
avançons dans la vie et qui n'avons pas dans nos agréments
personnels de grands sujets de craindre qu'ils nous soient fatals,
que personne ne puisse en dire autant de nous, reprit ma tante.

-- Sans doute, repartit miss Murdstone, quoiqu'elle eût du mal à
se décider à convenir de la chose: elle le fit du moins d'assez
mauvaise grâce; et comme vous le dites, il aurait infiniment mieux
valu pour mon frère qu'il n'eût jamais contracté ce mariage. J'ai
toujours été de cet avis-là.

-- Je n'en doute pas, dit ma tante. Jeannette, dit-elle après
avoir sonné, faites mes compliments à M. Dick, et priez-le de
descendre.»

En l'attendant, ma tante regarda le mur en silence, fronçant les
sourcils, et se tenant plus droite que jamais. Quand il fut
arrivé, elle procéda à la cérémonie de la présentation:

«Monsieur Dick, un de mes anciens et ultimes amis, sur le jugement
duquel je compte,» ajouta ma tante avec une intention marquée pour
prévenir M. Dick qui mordait ses ongles d'un air hébété.

M. Dick abandonna ses ongles et resta debout au milieu du groupe
avec beaucoup de gravité et prêt à montrer la plus profonde
attention. Ma tante fit un signe de tête à M. Murdstone qui
reprit:

«Miss Trotwood, en recevant votre lettre, j'ai regardé comme un
devoir pour moi et comme une marque de respect pour vous...

-- Merci, dit ma tante, en le regardant toujours en face, ne vous
inquiétez pas de moi.

-- De venir y répondre en personne, quelque dérangement que le
voyage pût m'occasionner, plutôt que de vous écrire: le malheureux
enfant qui s'est enfui loin de ses amis et de ses occupations...

-- Et dont toute l'apparence, dit sa soeur en attirant l'attention
générale sur mon étrange costume, est si choquante et si
scandaleuse...

-- Jeanne Murdstone, dit son frère, ayez la bonté de ne pas
m'interrompre. Ce malheureux enfant, miss Trotwood, a été, dans
notre intérieur, la cause de beaucoup de difficultés et de
troubles domestiques pendant la vie de feu ma chère Jeanne, et
depuis. Il a un caractère sombre et mutin, il se révolte contre
toute autorité; en un mot, il est intraitable. Nous avons essayé,
ma soeur et moi, de le corriger de ses vices, mais sans y réussir,
et nous avons senti tous les deux, car ma soeur est pleinement
dans ma confidence, qu'il était juste que vous reçussiez de nos
lèvres cette déclaration sincère, faite sans rancune et sans
colère.

-- Mon frère n'a pas besoin de mon témoignage pour confirmer le
sien, dit miss Murdstone, je demande seulement la permission
d'ajouter que de tous les garçons du monde, je ne crois pas qu'il
y en ait un plus mauvais.

-- C'est fort, dit ma tante d'un ton sec.

-- Ce n'est pas trop fort en comparaison des faits, repartit miss
Murdstone.

-- Ah! dit ma tante; eh bien! monsieur?

-- J'ai mon opinion particulière sur la manière de l'élever,
reprit M. Murdstone, dont le front s'obscurcissait de plus en plus
à mesure que ma tante et lui se regardaient de plus près. Mes
idées sont fondées en partie sur ce que je sais de son caractère,
et en partie sur la connaissance que j'ai de mes moyens et de mes
ressources. Je n'ai à en répondre qu'à moi-même; j'ai donc agi
d'après mes idées, et je n'ai rien de plus à en dire. Il me
suffira d'ajouter que j'ai placé cet enfant sous la surveillance
d'un de mes amis, dans un commerce honorable: que cette condition
ne lui convient pas; qu'il s'enfuit, erre comme un vagabond sur la
route, et vient ici eu haillons, s'adresser à vous, miss Trotwood.
Je désire mettre sous vos yeux, en tout honneur, les conséquences
inévitables, selon moi, du secours que vous pourriez lui accorder
dans ces circonstances.

-- Commençons par traiter la question de cette occupation
honorable, dit ma tante. S'il avait été votre propre fils, vous
l'auriez placé de la même manière, je suppose?

-- S'il avait été le fils de mon frère, dit miss Murdstone
intervenant dans la discussion, son caractère aurait été,
j'espère, tout à fait différent.

-- Si cette pauvre enfant, sa défunte mère, avait été en vie, il
aurait été chargé de même de ces honorables occupations, n'est-ce
pas? dit ma tante.

-- Je crois, dit M. Murdstone avec un signe de tête, que Clara
n'aurait jamais résisté à ce que nous aurions regardé, ma soeur
Jeanne Murdstone et moi, comme le meilleur parti à prendre.»

Miss Murdstone confirma en grommelant ce que son frère venait de
dire.

«Hem! dit ma tante, malheureux enfant!»

M. Dick, qui faisait sonner son argent dans ses poches depuis
quelque temps, se livra à cette occupation avec un tel zèle que ma
tante crut nécessaire de lui imposer silence par un regard, avant
de dire:

«La pension de cette pauvre enfant s'est éteinte avec elle?

-- Elle s'est éteinte avec elle, répliqua M. Murdstone.

-- Et sa petite propriété, la maison et le jardin, ce je ne sais
quoi la Rookery, sans Rooks, n'a pas été assurée à son fils?

-- Son premier mari lui avait laissé son bien sans conditions,
commençait à dire M. Murdstone, quand ma tante l'interrompit avec
une impatience et une colère visibles.

-- Mon Dieu, je le sais bien! laissé sans conditions! Je
connaissais bien David Copperfield: je sais bien qu'il n'était pas
homme à prévoir les moindres difficultés, quand elles lui auraient
crevé les yeux. Il va sans dire que tout lui a été laissé sans
conditions, mais quand elle s'est remariée, quand elle a eu le
malheur de vous épouser; en un mot, dit ma tante, pour parler
franchement, personne n'a-t-il dit alors un mot en faveur de cet
enfant?

-- Ma pauvre femme aimait son second mari, madame, dit
M. Murdstone: elle avait pleine confiance en lui.

-- Votre femme, monsieur, était une pauvre enfant très-
malheureuse, qui ne connaissait pas le monde, répondit ma tante en
secouant la tête. Voilà ce qu'elle était; et maintenant, voyons!
qu'avez-vous à dire de plus?

-- Seulement ceci, miss Trotwood, répliqua-t-il; je suis prêt à
reprendre David, sans conditions, pour faire de lui ce qui me
conviendra, et pour agir à son égard comme il me plaira. Je ne
suis pas venu pour faire des promesses, ni pour prendre des
engagements envers qui que ce soit. Vous avez peut-être quelque
intention, miss Trotwood, de l'encourager dans sa fuite et
d'écouter ses plaintes. Vos manières qui, je dois le dire, ne me
semblent pas conciliantes, me portent à le supposer. Je vous
préviens donc que, si vous l'encouragez cette fois, c'est une
affaire finie: si vous intervenez entre lui et moi, votre
intervention, miss Trotwood, doit être définitive. Je ne plaisante
pas, et il ne faut pas plaisanter avec moi. Je suis prêt à
l'emmener pour la première et la dernière fois: est-il prêt à me
suivre? S'il ne l'est pas, si vous me dites qu'il ne l'est pas,
sous quelque prétexte que ce soit, peu m'importe, ma porte lui est
fermée pour toujours, et je tiens pour convenu que la vôtre lui
est ouverte.»

Ma tante avait écouté ce discours avec l'attention la plus
soutenue, en se tenant plus droite que jamais, ses mains croisées
sur ses genoux et l'oeil fixé sur son interlocuteur. Quand il eut
fini, elle tourna les yeux du côté de miss Murdstone sans changer
d'attitude, et lui dit:

«Et vous, mademoiselle, avez-vous quelque chose à ajouter?

-- Vraiment, miss Trotwood, dit miss Murdstone, tout ce que je
pourrais dire a été si bien exprimé par mon frère, et tous les
faits que je pourrais rapporter ont été exposés par lui si
clairement, que je n'ai qu'à vous remercier de votre politesse; ou
plutôt de votre excessive politesse, ajouta miss Murdstone, avec
une ironie qui ne troubla pas plus ma tante qu'elle n'eût
déconcerté le canon près duquel j'avais dormi à Chatham.

-- Et l'enfant, qu'est-ce qu'il en dit? reprit ma tante; David,
êtes-vous prêt à partir?»

Je répondis que non, et je la conjurai de ne pas me laisser
emmener. Je dis que M. et miss Murdstone ne m'avaient jamais aimé,
qu'ils n'avaient jamais été bons pour moi; que je savais qu'ils
avaient rendu ma mère, qui m'aimait tant, très-malheureuse à cause
de moi, et que Peggotty le savait bien aussi. Je dis que j'avais
plus souffert qu'on ne pouvait le croire, en pensant combien
j'étais jeune encore. Je priai et je conjurai ma tante (je ne me
rappelle plus en quels termes, mais je me souviens que j'en étais
alors très-ému) de me protéger et de me défendre, pour l'amour de
mon père.

«M. Dick, dit ma tante, que faut-il que je fasse de cet enfant?»

M Dick réfléchit, hésita, puis prenant un air radieux répondit:

«Faites-lui tout de suite prendre mesure pour un habillement
complet.

-- M. Dick, dit ma tante d'un air de triomphe, donnez-moi une
poignée de main, votre bon sens est d'une valeur inappréciable.»
Puis, ayant vivement secoué la main de M. Dick, elle m'attira près
d'elle en disant à M. Murdstone:

«Vous pouvez partir si cela vous convient, je garde cet enfant,
j'en courrai la chance. S'il est tel que vous dites, il me sera
toujours facile de faire pour lui ce que vous avez fait, mais je
n'en crois pas un mot.

-- Miss Trotwood, répondit M. Murdstone, en haussant les épaules
et en se levant, si vous étiez un homme...

-- Billevesées! dit ma tante, ne me parlez pas de ces sornettes!

-- Quelle politesse exquise, s'écria miss Murdstone en se levant,
c'est trop fort, vraiment!

-- Croyez-vous, dit ma tante en faisant la sourde oreille au
discours de la soeur et en continuant à s'adresser au frère, et à
secouer la tête d'un air de suprême dédain, croyez-vous que je ne
sache pas la vie que vous avez fait mener à cette pauvre enfant si
mal inspirée? Croyez-vous que je ne sache pas quel jour néfaste ce
fut pour cette douce petite créature que celui où elle vous vit
pour la première fois, souriant et faisant les yeux doux, je
parie, comme si vous n'étiez pas capable de dire une sottise à un
enfant?

-- Je n'ai jamais entendu de langage plus élégant, dit miss
Murdstone.

-- Croyez-vous que je ne comprenne pas votre jeu comme si j'y
avais été? continua ma tante, maintenant que je vous vois et que
je vous entends, ce qui, à vous dire le vrai, n'est rien moins
qu'un plaisir pour moi. Ah! certes, il n'y avait personne au monde
d'aussi doux et d'aussi soumis que M. Murdstone dans ce temps-là.
La pauvre petite innocente n'avait jamais vu mouton pareil. Il
était si plein de bonté! il adorait la mère: il avait une passion
pour le fils, une véritable passion! il serait pour lui un second
père, et il n'y avait plus qu'à vivre tous ensemble dans un
paradis plein de roses, n'est-ce pas? Allons donc, laissez-moi
tranquille! dit ma tante.

-- Je n'ai de ma vie vu une femme semblable, s'écria miss
Murdstone.

-- Et quand vous avez été sûr de cette pauvre petite insensée, dit
ma tante (Dieu me pardonne d'appeler ainsi une créature qui est
maintenant là où vous n'êtes pas pressé d'aller la rejoindre!),
comme si vous n'aviez pas fait assez de tort à elle et aux siens,
vous vous êtes mis à commencer son éducation, n'est-ce pas? Vous
avez entrepris de la dresser, et vous l'avez mise en cage comme un
pauvre petit oiseau, pour lui faire oublier sa vie passée et lui
apprendre à chanter sur le même air que vous.

-- C'est de la folie ou de l'ivresse, dit miss Murdstone, au
désespoir de ne pouvoir détourner de son côté le torrent
d'invectives de ma tante, et je soupçonne que c'est plutôt de
l'ivresse.»

Miss Betsy, sans faire la moindre attention à l'interruption,
continua à s'adresser à M. Murdstone.

«Oui, monsieur Murdstone, continua-t-elle en secouant le doigt,
vous vous êtes fait le tyran de cette innocente enfant, et vous
lui avez brisé le coeur. Elle avait l'âme tendre, je le sais, je
le savais bien des années avant que vous la vissiez, et vous avez
bien choisi son faible pour lui porter les coups dont elle est
morte. Voilà la vérité, qu'elle vous plaise ou non, faites-en ce
que vous voudrez, vous et ceux qui vous ont servi d'instruments.

-- Permettez-moi de vous demander, miss Trotwood, dit miss
Murdstone, quelle personne il vous plaît d'appeler, avec un choix
d'expressions dont je n'ai pas l'habitude, les instruments de mon
frère?»

Miss Betsy, persistant dans une surdité inébranlable, reprit son
discours:

«Il était clair, comme je vous l'ai dit, bien des années avant que
vous la vissiez (et il est au-dessus de la raison humaine de
comprendre pourquoi il est entré dans les vues mystérieuses de la
Providence que vous la vissiez jamais), il était clair que cette
pauvre petite créature se remarierait un jour ou l'autre, mais
j'espérais que cela ne tournerait pas aussi mal; c'était à
l'époque où elle mit au monde son fils que voici, monsieur
Murdstone; ce pauvre enfant dont vous vous êtes servi parfois pour
la tourmenter plus tard, ce qui est un souvenir désagréable, et
vous rend maintenant sa vue odieuse. Oui, oui, vous n'avez pas
besoin de tressaillir, continua ma tante, je n'ai pas besoin de ça
pour savoir la vérité.»

Il était resté tout le temps debout près de la porte, la regardant
fixement, le sourire sur les lèvres, mais en fronçant ses épais
sourcils. Je remarquai alors que tout en souriant encore, il avait
pâli soudain, et qu'il semblait respirer comme un homme qui vient
de perdre haleine à la course.

«Bonjour, monsieur, dit ma tante, et adieu. Bonjour, mademoiselle,
continua-t-elle en se tournant brusquement vers la soeur. Si je
vous vois jamais passer avec un âne sur ma pelouse, aussi sûr que
vous avez une tête sur vos épaules, je vous arracherai votre
chapeau et je trépignerai dessus!»

Il faudrait un peintre, et un peintre d'un talent rare pour rendre
l'expression du visage de ma tante, en faisant cette déclaration
inattendue, et celle de miss Murdstone en l'entendant. Mais le
geste n'était pas moins éloquent que la parole, miss Murdstone, en
conséquence, ne répondit pas, prit discrètement le bras de son
frère et sortit majestueusement de la maison. Ma tante, toujours à
la fenêtre, les regardait s'éloigner, toute prête, sans aucun
doute, à mettre à l'instant même sa menace à exécution, dans le
cas où reparaîtrait l'âne.

Nulle tentative n'ayant eu lieu pour répondre à ce défi, le visage
de ma tante se radoucit peu à peu, si bien que je m'enhardis à la
remercier et à l'embrasser, ce que je fis de tout mon coeur, en
passant mes bras autour de son cou. Je donnai ensuite une poignée
de mains à M. Dick, qui répéta cette cérémonie plusieurs fois de
suite, et qui salua l'heureuse issue de l'affaire en éclatant de
rire toutes les cinq minutes.

«Vous vous regarderez comme étant de moitié avec moi le tuteur de
cet enfant, monsieur Dick, dit ma tante.

-- Je serai enchanté, dit M. Dick, d'être le tuteur du fils de
David.

-- Très-bien, dit ma tante, voilà qui est convenu. Je pensais à
une chose, monsieur Dick, c'est que je pourrais l'appeler
Trotwood?

-- Certainement, certainement, appelez-le Trotwood, dit M. Dick,
Trotwood, fils de David Copperfield.

-- Trotwood Copperfield, vous voulez dire? repartit ma tante.

-- Oui, sans doute, oui, Trotwood Copperfield dit M. Dick un peu
embarrassé.»

Ma tante fut si enchantée de son idée qu'elle marqua elle-même,
avec de l'encre indélébile, les chemises qu'on m'acheta toutes
faites ce jour-là, avant de me les laisser mettre; et il fut
décidé que le reste de mon trousseau, qu'elle commanda
immédiatement, porterait la même marque.

C'est ainsi que je commençai une vie toute neuve, avec un nom tout
neuf, comme le reste. Maintenant que mon incertitude était passée,
je croyais rêver. Je ne me disais pas que ma tante et M. Dick
faisaient deux étranges tuteurs. Je ne pensais pas à moi-même
d'une manière positive. Ce qu'il y avait de plus clair dans mon
esprit, c'est, d'une part, que ma vie passée à Blunderstone
s'éloignait de plus en plus et semblait flotter dans le vague
d'une distance infinie; de l'autre, qu'un rideau venait de tomber
pour toujours sur celle que j'avais menée chez Murdstone et
Grinby. Personne n'a levé ce rideau depuis. Moi, je l'ai soulevé
un moment d'une main timide et tremblante, même dans ce récit, et
je l'ai laissé retomber avec joie. Le souvenir de cette existence
est accompagné dans mon esprit d'une telle douleur, de tant de
souffrance morale, d'une absence d'espérance si absolue, que je
n'ai jamais eu le courage d'examiner combien de temps avait duré
mon supplice. Est-ce un an, est-ce plus, est-ce moins? Je n'en
sais rien. Je sais seulement que cela fut, que cela n'est plus,
que je viens d'en parler pour n'en plus reparler jamais.



CHAPITRE XV.

Je recommence.


M. Dick et moi, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde, et
quand il avait achevé son travail de la journée, nous sortions
souvent ensemble pour enlever le grand cerf-volant. Tous les jours
de la vie, il travaillait longtemps à son mémoire, qui ne faisait
pas le moindre progrès, quelque peine qu'il y prit, car le roi
Charles venait toujours se fourrer tantôt au commencement, tantôt
à la fin, et alors il n'en fallait plus parler, c'était à
recommencer. La patience et le courage avec lesquels il supportait
ces désappointements continuels, l'idée vague qu'il avait que le
roi Charles Ier n'avait rien à voir là dedans, les faibles efforts
qu'il tentait pour le chasser, et l'entêtement avec lequel ce
monarque revenait condamner le mémoire à l'oubli, tout cela me fit
une profonde impression. Je ne sais pas ce que M. Dick comptait
faire du mémoire, dans le cas où il serait terminé, je crois qu'il
ne savait pas plus que moi où il avait l'intention de l'envoyer,
ni quels effets il en attendait. Mais, au reste, il n'était pas
nécessaire qu'il se préoccupât de cette question, car s'il y avait
quelque chose de certain sous le soleil, c'est que le mémoire ne
serait jamais terminé.

C'était touchant de le voir avec son cerf-volant, quand il l'avait
enlevé à une grande hauteur dans les airs. Ce qu'il m'avait dit,
dans sa chambre, des espérances qu'il avait conçues de cette
manière de disséminer les faits exposés sur les papiers qui le
couvraient et qui n'étaient autres que des feuillets sacrifiés de
quelque mémoire avorté, pouvait bien le préoccuper quelquefois,
mais une fois dehors, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'à
regarder le cerf-volant s'envoler et à développer à mesure la
pelote de ficelle qu'il tenait à la main. Jamais il n'avait l'air
plus serein. Je me disais quelquefois, quand j'étais assis près de
lui le soir, sur un tertre de gazon, et que je le voyais suivre
des yeux les mouvements du cerf-volant dans les airs, que son
esprit sortait alors de sa confusion pour s'élever avec son jouet
dans les cieux. Quand il roulait la ficelle, et que le cerf-
volant, descendant peu à peu, sortait de l'horizon éclairé par le
soleil couchant, pour tomber sur la terre comme frappé de mort, il
semblait sortir peu à peu d'un rêve, et je l'ai vu ramasser son
cerf-volant, puis regarder autour de lui d'un air égaré, comme
s'ils étaient tombés ensemble d'une chute commune, et je le
plaignais de tout mon coeur.

Les progrès que je faisais dans l'amitié et l'intimité de M. Dick
ne nuisaient en rien à ceux que je faisais dans les bonnes grâces
de sa fidèle amie, ma tante. Elle prit assez d'affection pour moi
au bout de quelques semaines pour abréger le nom de Trotwood
qu'elle m'avait donné, et m'appeler Trot; elle m'encouragea même à
espérer que si je continuais comme j'avais commencé, je pouvais
arriver à rivaliser dans son coeur avec ma soeur Betsy Trotwood.

«Trot, dit ma tante un soir, au moment où l'on venait comme de
coutume d'apporter le trictrac pour elle et pour M. Dick, il ne
faut pas oublier votre éducation.»

C'était mon seul sujet d'inquiétude, et je fus enchanté de cette
ouverture.

«Cela vous ferait-il plaisir d'aller en pension à Canterbury?»

Je répondis que cela me plaisait d'autant plus que c'était tout
près d'elle.

«Bien, dit ma tante, voudriez-vous partir demain?»

Je n'étais plus étranger à la rapidité ordinaire des mouvements de
ma tante, je ne fus donc pas surpris d'une proposition si
soudaine, et je dis, oui.

«Bien, répéta ma tante. Jeannette, vous demanderez le cheval gris
et la petite voiture pour demain à dix heures du matin, et vous
emballerez ce soir les effets de M. Trotwood.»

J'étais à la joie de mon coeur en entendant donner ces ordres,
mais je me reprochai mon égoïsme, quand je vis leur effet sur
M. Dick, qui était si abattu à la perspective de notre séparation
et qui jouait si mal en conséquence, qu'après lui avoir donné
plusieurs avertissements avec les cornets sur les doigts, ma tante
ferma le trictrac et déclara qu'elle ne voulait plus jouer avec
lui. Mais en apprenant que je viendrais quelquefois le samedi, et
qu'il pouvait quelquefois aller me voir le mercredi, il reprit un
peu courage et fit voeu de fabriquer pour ces occasions un cerf-
volant gigantesque, bien plus grand que celui dont nous faisions
notre divertissement aujourd'hui. Le lendemain, il était retombé
dans l'abattement, et il cherchait à se consoler en me donnant
tout ce qu'il possédait en or et en argent, mais ma tante étant
intervenue, ses libéralités furent réduites à un don de quatre
shillings: à force de prières, il obtint de le porter jusqu'à
huit. Nous nous séparâmes de la manière la plus affectueuse à la
porte du jardin, et M. Dick ne rentra dans la maison que lorsqu'il
nous eut perdus de vue.

Ma tante, parfaitement indifférente à l'opinion publique,
conduisit de main de maître le cheval gris à travers Douvres; elle
se tenait droite et roide comme un cocher de cérémonie, et suivait
de l'oeil les moindres mouvements du cheval, décidée à ne lui
laisser faire sa volonté sous aucun prétexte. Quand nous fûmes en
rase campagne, elle lui donna un peu plus de liberté, et jetant un
regard sur une vallée de coussins, dans lesquels j'étais enseveli
auprès d'elle, elle me demanda si j'étais heureux.

«Très-heureux, merci, ma tante,» dis-je. Elle en fut si satisfaite
que n'ayant pas les mains libres pour me témoigner sa joie, elle
me caressa la tête avec le manche de son fouet.

«La pension est-elle nombreuse? ma tante, demandai-je.

-- Je n'en sais rien, dit ma tante, nous allons d'abord chez
M. Wickfield.

-- Est-ce qu'il tient une pension? demandai-je.

-- Non, Trot, c'est un homme d'affaires.»

Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de
M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la
conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment où nous
arrivâmes à Canterbury. C'était le jour du marché, et ma tante eut
beaucoup de peine à faire circuler le cheval gris entre les
charrettes, les paniers, les piles de légumes et les mottes de
beurre. Il s'en fallait parfois de l'épaisseur d'un cheveu que
tout un étalage ne fût renversé, ce qui nous attirait des discours
peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma
tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je
crois qu'elle aurait traversé avec la même assurance un pays
ennemi.

Enfin nous nous arrêtâmes devant une vieille maison qui usurpait
sur l'alignement de la rue; les fenêtres du premier étage étaient
en saillie, et les solives avançaient également leurs têtes
sculptées au-dessus de la chaussée, de sorte que je me demandai un
moment si toute la maison n'avait pas la curiosité de se porter
ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur
le trottoir. Au reste, cela ne l'empêchait pas d'être d'une
propreté exquise. Le vieux marteau de la porte cintrée, au milieu
des guirlandes de fleurs et de fruits sculptés qui l'entouraient,
brillait comme une étoile. Les marches de pierre étaient aussi
nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous
les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits
carreaux des vieilles fenêtres, tout cela était aussi éclatant de
propreté que la neige qui tombe sur les montagnes.

Quand la voiture s'arrêta à la porte, j'aperçus en regardant la
maison une figure cadavéreuse, qui se montra un moment à une
petite fenêtre dans une tourelle, à l'un des angles de la maison!
puis disparut. La porte cintrée s'ouvrit alors, et je revis ce
même visage. Il était aussi pâle que lorsque je l'avais vu à la
fenêtre, quoique son teint fût un peu relevé par des taches de son
qu'on voit souvent à la peau des personnes rousses; et en effet le
personnage était roux: il pouvait avoir quinze ans, à ce que je
puis croire, mais il paraissait beaucoup plus âgé; la faux qui
avait moissonné ses cheveux les avait coupés ras comme un chaume.
De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun,
si dégarnis, si dénudés que je ne m'expliquais pas qu'il pût
dormir, ainsi à découvert. Il était haut des épaules, osseux et
anguleux, d'une mise décente, habillé de noir, avec un bout de
cravate blanche; son habit boutonné jusqu'au cou, une main si
longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon
attention pendant que, debout à la tête du poney, il se caressait
le menton et nous regardait dans la voiture.

«M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante.

-- M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner
la peine d'entrer ici... dit-il en montrant de sa main décharnée
la chambre qu'il voulait désigner.»

Nous mîmes pied à terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval,
nous entrâmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui
donnait sur la rue; je vis par la fenêtre Uriah qui soufflait dans
les naseaux du cheval, puis les couvrait précipitamment de sa
main, comme s'il y avait jeté un sort. En face de la vieille
cheminée étaient placés deux portraits, l'un était celui d'un
homme à cheveux gris, mais qui n'était pourtant pas âgé; les
sourcils étaient noirs, il regardait des papiers attachés ensemble
avec un ruban rouge. L'autre était celui d'une dame, l'expression
de son visage était douce et sérieuse; elle me regardait.

Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une
porte s'ouvrit à l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur,
dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne
serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le
portrait était paisiblement à sa place; et quand le nouveau venu
s'approcha de la lumière, je vis qu'il était plus âgé que
lorsqu'il s'était fait faire son portrait.

«Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'étais occupé
quand vous êtes arrivée, vous me le pardonnerez. Vous connaissez
ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intérêt au monde.»

Miss Betsy le remercia, et nous entrâmes dans son cabinet qui
était meublé comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de
livres, de boites d'étain, etc. Il donnait sur le jardin, et il
était pourvu d'un coffre-fort en fer, fixé dans la muraille juste
au-dessus du manteau de la cheminée; car je me demandais comment
les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrière, quand ils
avaient besoin de nettoyer la cheminée.

«Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je découvris
bientôt que c'était le maître de la maison, qu'il était avoué et
qu'il régissait les terres d'un riche propriétaire des environs,
quel vent vous amène ici? C'est un bon vent, dans tous les cas,
j'espère?

-- Mais oui, répliqua ma tante, je ne suis pas venue pour des
affaires de justice.

-- Vous avez raison, mademoiselle, dit M. Wickfield: mieux vaut
venir pour autre chose.»

Ses cheveux étaient tout à fait blancs alors, quoiqu'il eût encore
les sourcils noirs. Son visage était très-agréable, il avait même
dû être beau. Son teint était coloré d'une certaine façon dont
j'avais appris, grâce à Peggotty, à faire honneur à l'usage du vin
de Porto, et j'attribuais à la même origine l'intonation de sa
voix et son embonpoint marqué. Il avait une mise très-convenable,
un habit bleu, un gilet à raies, un pantalon de nankin; sa chemise
à jabot et sa cravate de batiste semblaient si blanches et si
fines qu'elles rappelaient à mon imagination vagabonde le cou d'un
cygne.

«C'est mon neveu, dit ma tante.

-- Je ne savais pas que vous en eussiez un, miss Trotwood, dit
M. Wickfield.

-- Mon petit neveu, c'est-à-dire,» remarqua ma tante.

-- Je ne savais pas que vous eussiez un petit-neveu, je vous
assure, dit M. Wickfield.

-- Je l'ai adopté, dit ma tante avec un geste qui indiquait
qu'elle s'inquiétait fort peu de ce qu'il savait ou de ce qu'il ne
savait pas, et je l'ai amené ici pour le mettre dans une pension
où il soit bien enseigné et bien traité. Dites-moi où je trouverai
cette pension, et donnez-moi enfin tous les renseignements
nécessaires.»

«Avant de hasarder un conseil, dit M. Wickfield, permettez; vous
savez, ma vieille question en toutes choses, quel est votre but
réel?

-- Le diable vous emporte! s'écria ma tante. Quel besoin d'aller
toujours chercher midi à quatorze heures? Mon but est bien clair
et bien simple, c'est de rendre cet enfant heureux et utile.

-- Il doit y avoir encore quelque autre chose là-dessous, dit
M. Wickfield, en branlant la tête et en souriant d'un air
d'incrédulité.

-- Quelles balivernes! repartit ma tante. Vous avez la prétention
d'agir rondement dans ce que vous faites; vous ne supposez pas,
j'espère, que vous soyez la seule personne qui aille tout droit
son chemin dans ce monde?

-- Je n'ai qu'un seul but dans la vie, miss Trotwood, beaucoup de
gens en ont des douzaines, des vingtaines, des centaines: je n'ai
qu'un but, voilà la différence; mais nous ne sommes plus dans la
question. Vous demandez la meilleure pension? Quel que soit votre
motif, vous voulez la meilleure.»

Ma tante fit un signe d'assentiment.

«J'en connais bien une qui vaut mieux que toutes les autres, dit
M. Wickfield en réfléchissant, mais votre neveu ne pourrait y être
admis pour le moment qu'en qualité d'externe.

«Mais en attendant, il pourrait demeurer quelque autre part, je
suppose?» dit ma tante.

M. Wickfield reconnut que c'était possible, après un moment de
discussion, il proposa de mener ma tante voir la pension, afin
qu'elle pût en juger par elle-même; en revenant on visiterait les
maisons où il pensait qu'on pourrait trouver pour moi le vivre et
le couvert. Ma tante accepta la proposition, et nous allions
sortir tous trois quand il s'arrêta pour me dire:

«Mais notre petit ami que voici pourrait avoir quelques motifs de
ne pas vouloir nous accompagner. Je crois que nous ferions mieux
de le laisser ici.»

Ma tante semblait disposée à contester la proposition: mais, pour
faciliter les choses, je dis que j'étais tout prêt à les attendre
chez M. Wickfield, si cela leur convenait, et je rentrai dans le
cabinet, où je pris, en les attendant, possession de la chaise que
j'avais occupée déjà en arrivant.

Cette chaise se trouvait placée en face d'un corridor étroit qui
donnait dans la petite chambre ronde à la fenêtre de laquelle
j'avais aperçu le pâle visage d'Uriah Heep. Après avoir mené le
cheval dans une écurie des environs, il s'était remis à écrire sur
un pupitre et copiait un papier fixé dans un cadre de fer suspendu
sur le bureau. Quoiqu'il fût tourné de mon côté, je crus d'abord
que le papier qu'il transcrivait et qui se trouvait entre lui et
moi l'empêchait de me voir, mais en regardant plus attentivement
de ce côté, je vis bientôt avec un certain malaise que ses yeux
perçants apparaissaient de temps en temps sous le manuscrit comme
deux soleils enflammés, et qu'il me regardait furtivement, au
moins pendant une minute, quoiqu'on entendit sa plume courir tout
aussi vite qu'à l'ordinaire. J'essayai plusieurs fois d'échapper à
ses regards; je montai sur une chaise pour regarder une carte
placée de l'autre côté de la chambre; je m'enfonçai dans la
lecture du journal du comté, mais ses yeux m'attiraient toujours,
et toutes les fois que je jetais un regard sur ces deux soleils
brûlants, j'étais sûr de les voir se lever ou se coucher à
l'instant même.

À la fin, après une assez longue absence, ma tante et M. Wickfield
reparurent, à mon grand soulagement. Le résultat de leurs
recherches n'était pas aussi satisfaisant que j'aurais pu le
désirer, car si les avantages qu'offrait la pension étaient
incontestables, ma tante n'avait pas été également satisfaite des
maisons où je pouvais loger.

«C'est très-ennuyeux, dit-elle. Je ne sais que faire, Trot.

-- C'est en effet très-ennuyeux, dit M. Wickfield, mais je vais
vous dire ce que vous pourriez faire, miss Trotwood.

-- Qu'est-ce? dit ma tante.

-- Laissez votre neveu ici, pour le moment. C'est un garçon
tranquille: il ne me dérangera pas du tout. La maison est bonne
pour étudier: elle est aussi tranquille qu'un couvent, et presque
aussi spacieuse. Laissez-le ici.»

La proposition était évidemment du goût de ma tante, mais elle
hésitait à l'accepter, par délicatesse. Moi de même.

«Allons! miss Trotwood, dit M. Wickfield, il n'y a pas d'autre
moyen de tourner la difficulté. C'est seulement un arrangement
temporaire, vous savez. Si cela ne va pas bien, si cela nous gêne
les uns ou les autres, nous pourrons toujours nous quitter, et
dans l'intervalle, on aura le temps de lui trouver quelque chose
qui convienne mieux. Mais, quant à présent, vous n'avez rien de
mieux à faire que de le laisser ici.

-- Je vous suis très-reconnaissante, dit ma tante, et je vois
qu'il l'est comme moi, mais...

-- Allons! je sais ce que vous voulez dire, s'écria M. Wickfield.
Je ne veux pas vous forcer d'accepter de moi des faveurs, miss
Trotwood, vous payerez sa pension si vous voulez. Nous ne
disputerons pas sur le prix, mais vous payerez si vous voulez.

-- Cette condition, dit ma tante, sans diminuer en rien ma
reconnaissance du service que vous me rendez, me met plus à mon
aise: je serai enchantée de le laisser ici.

-- Alors, venez voir ma petite ménagère,» dit M. Wickfield.

En conséquence, nous montâmes un ancien escalier de chêne, avec
une rampe si large, qu'on aurait pu aussi aisément marcher dessus,
et nous entrâmes dans un vieux salon un peu sombre, éclairé par
trois ou quatre des bizarres fenêtres que j'avais remarquées de la
rue. Il y avait dans les embrasures, des sièges en chêne, qui
semblaient provenir des mêmes arbres que le parquet ciré et les
grandes poutres du plafond. La chambre était joliment meublée d'un
piano et d'un meuble éclatant, vert et rouge; il y avait des
fleurs dans les vases. On n'y voyait que coins et recoins, garnis
chacun d'une petite table ou d'un chiffonnier, d'un fauteuil ou
d'une bibliothèque, si bien que je me disais à tout moment qu'il
n'y avait pas dans la chambre un autre coin aussi charmant que
celui où je me trouvais; puis je découvrais l'instant d'après
quelque retraite plus agréable encore. Le salon portait le cachet
de repos et d'exquise propreté qui caractérisait la maison à
l'extérieur.

M. Wickfield frappa à une porte vitrée pratiquée dans un coin de
la chambre tapissée de lambris, et une petite fille à peu près de
mon âge sortit aussitôt et l'embrassa. Je reconnus immédiatement
sur son visage l'expression douce et sereine de la dame dont le
portrait m'avait frappé au rez-de-chaussée. Il me semblait dans
mon imagination que c'était le portrait qui avait grandi de
manière à devenir une femme, mais que l'original était resté
enfant. Elle avait l'air gai et heureux, ce qui n'empêchait pas
son visage et ses manières de respirer une tranquillité d'âme, une
sérénité que je n'ai jamais oubliées, que je n'oublierai jamais.

«Voilà, nous dit M. Wickfield, ma ménagère, ma fille Agnès.» Quand
j'entendis le ton dont il prononçait ces paroles, quand je vis la
manière dont il tenait sa main, je compris que c'était elle qui
était le but unique de sa vie.

Un petit panier en miniature, pour contenir son trousseau de
clefs, pendait à son côté, et elle avait l'air d'une maîtresse de
maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette vieille
demeure. Elle écouta d'un air d'intérêt ce que son père lui dit de
moi, et quand il eut fini, elle proposa à ma tante de monter avec
elle pour voir mon logis. Nous y allâmes tous ensemble; elle nous
montra le chemin et ouvrit la porte d'une vaste chambre; une
magnifique chambre vraiment, avec ses solives de vieux chêne,
comme le reste, et ses petits carreaux à facettes, et la belle
balustrade de l'escalier qui montait jusque-là.

Je ne puis me rappeler où et quand j'avais vu, dans mon enfance,
des vitraux peints dans une église. Je ne me rappelle pas les
sujets qu'ils représentaient. Je sais seulement que lorsque je la
vis arriver au haut du vieil escalier et se retourner pour nous
attendre sous ce jour voilé, je pensai aux vitraux que j'avais vus
jadis, et que leur éclat doux et pur s'associa depuis, dans mon
esprit, avec le souvenir d'Agnès Wickfield.

Ma tante était aussi enchantée que moi des arrangements qu'elle
venait de prendre, et nous redescendîmes ensemble dans le salon,
très-heureux et très-reconnaissants. Elle ne voulut pas entendre
parler de rester à dîner, de peur de ne pas arriver avant la nuit
chez elle avec le fameux cheval gris, et je crois que M. Wickfield
la connaissait trop bien pour essayer de la dissuader; on lui
servit donc des rafraîchissements, Agnès retourna près de sa
gouvernante, et M. Wickfield dans son cabinet. On nous laissa
seuls pour nous dire adieu sans contrainte.

Elle me dit que tout ce qui me regardait serait arrangé par
M. Wickfield et que je ne manquerais de rien, puis elle ajouta les
meilleurs conseils et les paroles les plus affectueuses.

«Trot, me dit ma tante, en terminant son discours, faites honneur
à vous-même, à moi et à M. Dick, et que Dieu soit avec vous!»

J'étais très-ému, et tout ce que je pus faire, ce fut de la
remercier, en la chargeant de toutes mes tendresses pour M. Dick.

«Ne faites jamais de bassesse, ne mentez jamais, ne soyez pas
cruel. Évitez ces trois vices, Trot, et j'aurai toujours bon
espoir pour vous.»

Je promis, du mieux que je pus, que je n'abuserais pas de sa bonté
et que je n'oublierais pas ses recommandations.

«Le cheval est à la porte, dit ma tante, je pars. Restez là.»

À ces mots, elle m'embrassa précipitamment et sortit de la chambre
en fermant la porte derrière elle. Je fus un peu surpris d'abord
de ce brusque départ, et je craignais de lui avoir déplu; mais, en
regardant par la fenêtre, je la vis monter en voiture d'un air
abattu et s'éloigner sans lever les yeux; je compris mieux alors
ce qu'elle éprouvait, et ne lui fis pas l'injustice de croire
qu'elle eût rien contre moi.

On dînait à cinq heures chez M. Wickfield; j'avais repris courage
et me sentais en appétit. Il n'y avait que deux couverts.
Cependant Agnès, qui avait attendu son père dans le salon,
descendit avec lui et s'assit en face de lui à table. Je ne
pouvais pas croire qu'il dînât sans elle.

On remonta dans le salon après dîner, et dans le coin le plus
commode, Agnès apporta un verre pour son père avec une bouteille
de vin de Porto. Je crois qu'il n'aurait pas trouvé à son breuvage
favori son parfum accoutumé, s'il lui avait été servi par d'autres
mains.

Il passa là deux heures, buvant du vin en assez grande quantité,
pendant qu'Agnès jouait du piano, travaillait et causait avec lui
ou avec moi. Il était, la plupart du temps, gai et en train comme
nous, mais parfois il la regardait, puis tombait dans le silence
et dans la rêverie. Il me sembla qu'elle s'en apercevait aussitôt,
et qu'elle essayait de l'arracher à ses méditations par une
question ou une caresse. Alors il sortait de sa rêverie et se
versait du vin.

Agnès fit les honneurs du thé, puis le temps s'écoula, comme après
le dîner, jusqu'à l'heure du coucher. Son père la prit alors dans
ses bras, l'embrassa, puis après son départ il demanda des bougies
dans son cabinet. Je montai me coucher aussi.

Pendant la soirée, j'étais sorti un moment dans la rue pour jeter
un coup d'oeil sur les vieilles maisons et sur la belle
cathédrale, me demandant comment j'avais pu traverser cette
ancienne ville dans mon voyage, et passer, sans le savoir, auprès
de la maison où je devais demeurer bientôt. En revenant, je vis
Uriah Heep qui fermait l'étude; je me sentais en veine de
bienveillance à l'égard du genre humain, et je lui dis quelques
mots, puis en le quittant, je lui tendis la main. Mais quelle main
humide et froide avait touché la mienne! Je crus sentir la main
d'un spectre, et elle en avait bien toute l'apparence. Je me
frottai les mains pour réchauffer celle qui venait de rencontrer
la sienne, et pour faire disparaître jusqu'à la trace de cet
odieux attouchement.

Cette idée me poursuivait encore quand je montai dans ma chambre.
Je croyais toujours sentir cette main humide et glacée. Je me
penchai hors de la fenêtre, et j'aperçus une des figures sculptées
au bout des solives, qui me regardait de travers. Il me sembla que
c'était Uriah Heep qui était monté, je ne sais comment, jusque-là,
et je me hâtai de fermer ma fenêtre.



CHAPITRE XVI.

Je change sous bien des rapports.


Le lendemain après le déjeuner, la vie de pension s'ouvrit de
nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le théâtre de
mes études futures: c'était un bâtiment grave, le long d'une
grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les
corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la
cathédrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse.

On me présenta à mon nouveau maître, le docteur Strong. Il me
sembla presque aussi rouillé que la grande grille de fer qui
ornait la façade de la maison, et presque aussi massif que les
grandes urnes de pierre placées à intervalles égaux en haut des
piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait
abattre quelque jour en se jouant. Il était dans sa bibliothèque;
ses habits étaient mal brossés, ses cheveux mal peignés, les
jarretières de sa culotte courte n'étaient pas attachées, ses
guêtres noires n'étaient pas boutonnées, et ses souliers étaient
béants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers
moi ses yeux éteints qui me rappelèrent ceux d'un vieux cheval
aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trébucher sur les
tombeaux du cimetière de Blunderstone, puis il me dit qu'il était
bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que
faire, la voyant si inactive par elle-même.

Mais il y avait près du docteur Strong une jeune personne très-
jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que
c'était sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le
tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner
ses guêtres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de
promptitude et de bonne grâce. Quand elle eut fini, au moment où
nous nous rendions à la salle d'études, je fus très-étonné
d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress
Strong, et je me demandais si ce n'était pas par hasard la femme
de son fils plutôt que celle du docteur, quand il leva lui-même
tous mes doutes.

«À propos, Wickfield, dit-il en s'arrêtant dans un corridor, et en
appuyant sa main sur mon épaule, vous n'avez pas encore trouvé une
place qui puisse convenir au cousin de ma femme?

-- Non, dit M. Wickfield, non, pas encore.

-- Je voudrais bien que ce fut fait le plus tôt possible,
Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et
oisif, et ce sont deux fléaux qui engendrent souvent des maux plus
grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il
en me regardant et en branlant la tête; «Satan a toujours de
l'ouvrage pour les mains oisives.»

-- En vérité, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait
bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude:
«Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupées.» Les gens
occupés ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous
pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un siècle ou deux, les gens
qui ont été le plus affairés à acquérir du pouvoir ou de l'argent?
Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal?

-- Jack Maldon ne sera jamais très-affairé pour acquérir ni l'un
ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le
menton d'un air pensif.

-- C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez à la
question dont je vous demande pardon de m'être écarté. Non, je
n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il
avec un peu d'hésitation, que je devine votre but, et ce n'est pas
ce qui rend la chose plus facile.

-- Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manière
convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami
d'enfance.

-- Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou à l'étranger!

-- Oui, dit le docteur, s'étonnant évidemment de l'affectation
avec laquelle il prononçait ces paroles «en Angleterre ou à
l'étranger.»

-- Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, «ou à
l'étranger.»

-- Sans doute, répondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre.

-- L'un ou l'autre? Cela vous est indifférent? demanda
M. Wickfield.

-- Oui, repartit le docteur.

-- Oui? dit l'autre avec étonnement.

-- Parfaitement indifférent.

-- Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire
«à l'étranger,» et non «en Angleterre?»

-- Non, répondit le docteur.

-- Je suis obligé de vous croire, et il va sans dire que je vous
crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez chargé
est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais
j'avoue que j'avais là-dessus des idées très-différentes.»

Le docteur Strong le regarda d'un air étonné, qui se termina
presque aussitôt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort,
car il respirait la bonté et la douceur, avec une simplicité qu'on
retrouvait, du reste, dans toutes les manières du docteur, quand
on avait brisé la glace formée par l'âge et de longues études, et
cette simplicité était bien faite pour attirer et charmer un jeune
élève comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide
et inégal, tout en répétant: oui, non, parfaitement, et autres
brèves assurances sur le même sujet, tandis que nous marchions
derrière lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air
grave et se parlait à lui-même en hochant la tête, croyant que je
ne le voyais pas.

La salle d'étude était grande et reléguée dans un coin paisible de
la maison, d'où l'on apercevait d'un côté une demi-douzaine de
grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retiré,
appartenant au docteur; on pouvait même distinguer de là les
pêches qui mûrissaient sur un espalier exposé au midi. Il y avait
aussi de grands aloès dans des caisses autour du gazon, et les
feuilles roides et épaisses de cette plante sont restées associées
depuis lors dans mon esprit avec l'idée du silence et de la
retraite. Vingt-cinq élèves à peu près étaient occupés à étudier
au moment de notre arrivée: tout le monde se leva pour dire
bonjour au docteur, et resta debout en présence de M. Wickfield et
de moi.

«Un nouvel élève, messieurs, dit le docteur: Trotwood
Copperfield.»

Un jeune homme appelé Adams, qui était à la tête de la classe,
quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche
lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne
l'empêchait pas d'être très-aimable et d'un caractère enjoué; il
me montra ma place et me présenta aux différents maîtres avec une
bonne grâce qui m'eût mis à mon aise si cela eût été possible.

Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'étais
trouvé en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garçons
de mon âge que Mick Walker et Fécule-de-pommes-de-terre, que
j'éprouvai un de ces moments de malaise qui ont été si communs
dans ma vie. Je sentais si bien en moi-même que j'avais passé par
une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, et que
j'avais une expérience étrangère à mon âge, ma tournure et ma
condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme
une imposture de me présenter parmi eux sans autres façons qu'un
camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins
long que j'avais passé chez Murdstone et Grinby, toute habitude
des jeux et des divertissements des jeunes garçons de mon âge; je
savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu
apprendre jadis avait si complètement été effacé de ma mémoire par
les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que
lorsqu'on en vint à examiner ce que je savais, il se trouva que je
ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernière classe de la
pension. Mais quelque préoccupé que je fusse de ma maladresse dans
les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'études plus
sérieuses, j'étais infiniment plus mal à mon aise en pensant à
l'abîme mille fois plus grand encore que mon expérience des choses
qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais
plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient
s'ils venaient à apprendre que je connaissais intimement la
pension du banc du Roi. Mes manières ne révéleraient-elles pas
tout ce que j'avais fait dans la société des Micawber, ces ventes
au mont-de-piété, ces prêts sur gages et ces soupers qui en
étaient la suite? Peut-être quelqu'un de mes camarades m'avait-il
vu traverser Canterbury, las et déguenillé, et viendrait-il à me
reconnaître? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix
à l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour
acheter tous les jours la viande ou la bière, ou les tranches de
pudding nécessaires pour ma subsistance? Quel effet cela
produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des
rues de Londres, s'ils venaient à savoir que j'avais hanté les
plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que
j'en pusse être? Mon esprit était si frappé de ces idées pendant
la première journée passée chez le docteur Strong, que je veillais
sur mes regards et sur mes mouvements avec anxiété; j'étais tout
inquiet dès que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis
en toute hâte dès que la classe fut finie, de peur de me
compromettre en répondant à leurs avances amicales.

Mais l'influence qui régnait dans la vieille maison de
M. Wickfield commença à agir sur moi au moment où je frappais à la
porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes
alarmes commençaient à se dissiper. En montant dans ma vieille
chambre, si vaste et si bien aérée, l'ombre sérieuse et grave du
vieil escalier de chêne chassa mes doutes et mes craintes et jeta
sur mon passé une obscurité propice. Je restai dans ma chambre à
étudier diligemment jusqu'à l'heure du dîner (nous sortions de la
pension à trois heures), et je descendis avec l'espérance de faire
un jour encore un écolier passable.

Agnès était dans le salon, elle attendait son père qui était
retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de
moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de
la pension. Je répondis que j'espérais m'y plaire beaucoup, mais
que je ne m'y sentais pas encore bien accoutumé.

«Vous n'avez jamais été en pension, n'est-ce pas? lui dis-je.

-- Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle.

-- Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous?

-- Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et
en hochant la tête. Il faut bien qu'il garde sa ménagère à la
maison.

-- Il vous aime beaucoup, j'en suis sûr?»

Elle me fit signe que oui, et alla à la porte pour écouter s'il
montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle
n'entendit rien et revint vers moi.

«Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux
et tranquille qui lui était habituel. Je ne connais d'elle que son
portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez-
vous qui c'était?

-- Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant.

-- C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait... Ah!
le voilà!»

Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au-
devant de lui, et ils rentrèrent ensemble en se tenant par la
main. Il me reçut avec cordialité, et me dit que je serais très-
heureux chez le docteur Strong, qui était le meilleur des hommes.

«Il y a peut-être des gens... je n'en sais rien... qui abusent de
sa bonté, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood.
C'est l'être le moins soupçonneux qu'on puisse rencontrer, et que
ce soit un mérite ou un défaut, c'est toujours une chose dont il
faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on
peut avoir avec lui.»

Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrarié ou mécontent
de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre
compte. On annonça le dîner, et nous descendîmes pour prendre à
table les mêmes places que la veille.

Nous étions à peine assis, quand Uriah Heep présenta sa tête
rousse et sa main décharnée à la porte.

«M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur.

-- Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis débarrassé de
M. Maldon, lui dit son patron.

-- C'est vrai, monsieur, répondit Uriah, mais il vient de revenir
pour vous dire encore un mot.»

Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regardé;
il avait regardé Agnès, les plats, les assiettes, et tout ce que
la chambre contenait, à ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'eût l'air
de regarder autre chose que son maître, sur lequel ses yeux rouges
paraissaient respectueusement attachés.

«Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y
réfléchissant...» Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tête
d'Uriah pour y substituer la sienne... «Excusez mon indiscrétion,
je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix, à ce qu'il
paraît, plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie
m'avait dit, quand nous avions parlé de cette affaire, qu'elle
aimait mieux avoir ses amis près d'elle que de les voir exilés, et
le vieux docteur...

-- Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravement
M. Wickfield.

-- Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux
docteur, c'est la même chose, vous savez?

-- Je ne sais pas, répondit M. Wickfield.

-- Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du même
avis. Mais il paraît, d'après ce que vous me proposez, qu'il a
changé d'idée; en ce cas, je n'ai plus rien à dire; plus tôt je
partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire
que plus tôt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut
piquer une tête dans la rivière, à quoi bon lanterner sur la
planche?

-- Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas,
M. Maldon, vous pouvez compter là-dessus, dit M. Wickfield.

-- Merci, dit l'autre, je vous suis fort obligé. À cheval donné on
ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je
dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les
choses à sa manière. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu'à dire au
vieux docteur...

-- Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu'à dire à
son mari... n'est-ce pas? dit M. Wickfield.

-- Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu'à dire
qu'elle désirait que les choses fussent arrangées d'une certaine
manière pour que cela se fit tout naturellement.

-- Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield
en continuant tranquillement son dîner.

-- Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le
vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas
précisément un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne
veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire
que je suppose qu'il est nécessaire et raisonnable que, dans un
mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations.

-- Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravement
M. Wickfield.

-- Pour la femme, monsieur, répondit M. Jack Maldon en riant.»

Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dîner, du même
air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui
faire détendre un muscle de son visage, il ajouta:

«Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande
de nouveau pardon de mon indiscrétion, je vais me retirer. Il va
sans dire que je suivrai vos avis, et que je considérerai cette
affaire comme devant être traitée exclusivement entre vous et moi;
je n'y ferai aucune allusion chez le docteur.

-- Avez-vous dîné? demanda M. Wickfield en lui montrant la table.

-- Merci, dit M. Maldon, je vais dîner chez ma cousine Annie,
adieu.»

M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif.
M. Maldon était, à mon avis, un jeune évaporé, assez joli garçon,
la parole dégagée, l'air confiant et hardi. Ce fut là ma première
entrevue avec lui; je ne m'étais pas attendu à le voir si tôt,
quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin.

Après le dîner, nous prîmes le chemin du salon, et tout se passa
comme la veille. Agnès plaça les verres et la bouteille dans le
même coin, M. Wickfield s'y établit et but copieusement. Agnès
joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties
de dominos. À l'heure exacte, elle fit le thé, puis, quand j'eus
apporté mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce
qu'elle en savait (elle était plus savante qu'elle ne le disait),
et m'indiqua la meilleure manière d'apprendre et de comprendre. Je
vois encore ses manières modestes, paisibles, régulières,
j'entends encore sa douce voix en écrivant ces paroles;
l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard à exercer sur moi,
commence déjà à se faire sentir à mon âme. J'aime la petite
Émilie, et ne puis pas dire que j'aime Agnès de la même manière,
mais je sens que la bonté, la paix et la vérité habitent auprès
d'elle, et que la douce lumière de ce vitrail que j'ai vu jadis
dans une église, l'éclaire toujours, et moi aussi, quand je suis
près d'elle, et tous les objets qui nous entourent.

L'heure de son coucher était arrivé; elle venait de nous quitter,
et je tendis la main à M. Wickfield avant de me retirer aussi.
Mais il me retint pour me dire:

«Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller
ailleurs?

-- J'aime mieux rester ici, dis-je vivement.

-- Vous en êtes sûr?

-- Si vous me le permettez, si cela vous convient.

-- Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici,
mon garçon, j'en ai peur, dit-il.

-- Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste
du tout.

-- Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la
grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!»

Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à
en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors:
ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de
sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant.

«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je
sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est
différent... bien différent.»

C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à
moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.

«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone,
mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde
près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant
chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter
elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus
heureux; si je ne puis la noyer que dans...»

Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la
table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste
de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à
marcher dans la chambre.

«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est
ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je
ne puis m'y décider.»

Il s'appuya contre le manteau de la cheminée, et resta si
longtemps plongé dans ses méditations que je ne savais si je
devais risquer de le déranger en me retirant, ou rester
tranquillement à ma place, jusqu'à ce qu'il fût sorti de sa
rêverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchèrent dans
la chambre.

«Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton
ordinaire, et comme s'il répondait sans intervalle à quelque chose
que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez
compagnie à tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici,
ce sera bon pour moi, bon pour Agnès, et peut-être pour vous
aussi.

-- Pour moi, j'en suis sûr, monsieur, répondis-je. Je suis si
content d'être ici!

-- Vous êtes un brave garçon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous
conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.»

Il me donna une poignée de main, puis me frappant sur l'épaule, il
me dit que lorsque j'aurais quelque chose à faire le soir après le
départ d'Agnès, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je
pouvais descendre dans son cabinet s'il y était, et si je désirais
un peu de société pour passer la soirée avec lui. Je le remerciai
de ses bontés, et comme il s'y rendit un moment après, et que je
n'étais pas fatigué, je descendis aussi un livre à la main, pour
profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de
me donner.

Mais, apercevant une lumière dans le petit cabinet circulaire, je
me sentis à l'instant attiré par Uriah Heep qui exerçait sur moi
une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occupé à lire
un gros livre avec une attention si évidente qu'il suivait chaque
ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page, à ce
qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaçon.

«Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je.

-- Oui, monsieur Copperfield.»

En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus à mon
aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait
seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides
profondes dans ses joues: c'était là tout.

«Je ne travaille pas pour l'étude, monsieur Copperfield, dit
Uriah.

-- Que faites-vous donc, alors? demandai-je.

-- Je tâche d'avancer dans la science du droit, monsieur
Copperfield. J'étudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah!
quel écrivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!»

Mon tabouret était un observatoire si commode, qu'en le regardant
reprendre sa lecture après cette exclamation d'enthousiasme, je
remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses
narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une
puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient
d'interprète à sa pensée: il clignait du nez comme les autres
clignent de l'oeil; ses yeux, à lui, ne disaient rien du tout.

«Je suppose que vous êtes un grand légiste? dis-je après l'avoir
observé quelque temps en silence.

-- Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une
situation si humble.»

Je remarquai que l'étrange sensation que m'avait fait éprouver le
contact de sa main ne devait pas être un fruit de mon imagination,
car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les sécher et
les réchauffer, puis il les essuyait à la dérobée avec son
mouchoir.

«Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit
Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mère est très-
humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur
Copperfield, et nous avons reçu beaucoup de grâces. La vocation de
mon père était très-humble: il était fossoyeur.

-- Qu'est-il devenu? demandai-je.

-- C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais
nous avons reçu de grandes grâces. Quelle grâce du ciel, par
exemple, de demeurer chez M. Wickfield!»

Je demandai à Uriah s'il y était depuis longtemps.

«Il y a bientôt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en
fermant son livre, après avoir soigneusement marqué l'endroit
auquel il s'arrêtait. Je suis entré chez lui un an après la mort
de mon père, et quelle grande grâce encore! Quelle grâce je dois à
la bonté de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des
études qui auraient été au-dessus des humbles ressources de ma
mère et des miennes!

-- Alors je suppose qu'une fois vos études de droit finies, vous
deviendrez procureur en titre? lui dis-je.

-- Avec la bénédiction de la Providence, monsieur Copperfield,
répondit Uriah.

-- Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associé de
M. Wickfield, répliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce
sera Wickfield et Heep, ou peut-être Heep successeur de Wickfield.

-- Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tête, je
suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.»

Il ressemblait certainement d'une manière frappante à la figure
sculptée au bout de la poutre, près de ma fenêtre, à le voir
assis, dans son humilité, me lançant des yeux de côté, la bouche
toute grande ouverte et les joues ridées en manière de sourire.

«M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit
Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez
certainement plus là-dessus que je ne puis vous en apprendre.»

Je répliquai que j'en étais bien convaincu, mais qu'il n'y avait
pas longtemps que je le connaissais, quoique ce fût un ami de ma
tante.

«Ah! en vérité, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est
une femme bien aimable, monsieur Copperfield.»

Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de
la façon la plus étrange: je n'ai jamais rien vu de plus laid;
aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma
tante pour considérer ces sinuosités de serpent qu'il imprimait à
tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tête.

«...Une dame très-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a
une grande admiration pour miss Agnès, je crois, monsieur
Copperfield?»

Je répondis «oui,» hardiment, sans en rien savoir: Dieu me
pardonne!

«J'espère que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, dit
Uriah; n'est-il pas vrai?

-- Tout le monde doit être du même avis là-dessus, répondis-je.

-- Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield,
dit Uriah Heep; ce que vous dites là est si vrai! Même dans
l'humilité de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci,
monsieur Copperfield!»

Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses
sentiments, il s'enleva de son tabouret et commença à faire ses
préparatifs de départ.

«Ma mère doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et
insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer à
s'inquiéter, car quelque humbles que nous puissions être, monsieur
Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre.
Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de
thé dans notre pauvre demeure, ma mère serait aussi fière que moi
de vous recevoir.»

Je répondis que je m'y rendrais avec plaisir.

«Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur
une tablette. Je suppose que vous êtes ici pour quelque temps,
monsieur Copperfield?»

Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout
le temps que je resterais à la pension.

«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup
de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur
Copperfield?»

Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que
personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à
répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur
Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui,
certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!»
Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je
lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse
affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné
une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un
poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se
glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à
tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son
tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié
de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la
maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie
sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par
Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne
diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers
espagnoles.

Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le
jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras
disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours
parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très-
heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort
en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour
me perfectionner dans le point le moins important, et sur un
travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En
conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en
récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais
menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que
j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était
devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais
fait que cela.

La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait
aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était
conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon
système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la
bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces
qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du
contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats.
Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de
l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la
réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés
à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais
vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous
étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous
faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous
jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout
cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos
manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée
du docteur Strong et de son institution.

Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur,
et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il
n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune
personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un
mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle
possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité
innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison
de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux
recherches constantes auxquelles il se livrait sur les _racines_
grecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je
supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie
botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en
marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il
s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire
un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe
et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait
le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant
d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà
obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette
entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier
anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.

Quant au docteur, il était l'idole de tous les élèves, et il
aurait fallu que la pension fût bien mal composée pour qu'il en
fût autrement, car c'était bien le meilleur des hommes, et rempli
d'une foi si simple qu'elle eût pu toucher même les coeurs de
pierre des grandes urnes rangées le long de la muraille. Quand il
marchait en long et en large dans la cour, près de la grille, sous
les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en
retroussant leur tête d'un air de pitié, comme s'ils savaient bien
qu'ils étaient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce
monde, si un vagabond alléché par le craquement de ses souliers
pouvait s'approcher assez près de lui pour attirer son attention
sur un récit lamentable, il était bien sûr d'obtenir de sa charité
de quoi le mettre à son aise pour deux jours. On savait si bien
cela dans la maison que les maîtres et les élèves les plus âgés
sautaient souvent par la fenêtre pour chasser les mendiants de la
cour, avant que le docteur pût s'apercevoir de leur présence, et
souvent même on avait déjà fait cette expédition à quelques pas de
lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui
se passait. Une fois sorti de ses domaines et dépourvu de toute
protection, c'était comme une brebis égarée, la proie du premier
mécréant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers
déboutonné ses guêtres pour les donner. À vrai dire, il courait
parmi nous une histoire, remontant à je ne sais quelle époque, et
fondée sur je ne sais quelle autorité, mais que je crois encore
véritable; on disait que par un jour d'hiver, où il faisait très-
froid, le docteur avait positivement donné ses guêtres à une
mendiante, qui avait ensuite excité quelque scandale dans le
voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant
enveloppé dans ces langes improvisés, à la surprise générale, car
les guêtres du docteur étaient aussi connues que la cathédrale
dans les environs. La légende ajoutait que la seule personne qui
ne les reconnut pas fut le docteur lui-même, qui les aperçut peu
de temps après à l'étalage d'une échoppe de revendeuse mal famée,
où l'on recevait toutes sortes d'effets en échange d'un verre de
genièvre; et qu'il s'arrêta pour les examiner d'un air
approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement
nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signalé sur les
siennes.

Ce qui était charmant à voir, c'étaient les manières du docteur
avec sa jeune femme. Il avait une façon affectueuse et paternelle
de lui témoigner sa tendresse, qui semblait, à elle seule, résumer
toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se
promener dans le jardin, près des espaliers, et j'avais parfois
l'occasion de les observer de plus près dans le cabinet ou le
salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer
beaucoup; mais l'intérêt qu'elle portait au dictionnaire me
semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau
du docteur fussent toujours encombrées de quelques feuillets de ce
grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec
elle.

Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du goût pour
moi le jour où M. Wickfield m'avait présenté à son mari, et elle
continua toujours de s'intéresser à moi avec beaucoup de bonté; en
outre elle aimait beaucoup Agnès et venait souvent la voir; mais
elle semblait mal à son aise avec M. Wickfield, et je trouvais
qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle
venait chez nous le soir, elle évitait d'accepter son bras pour
retourner chez elle, et c'est à moi qu'elle demandait de
l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble
la cour de la cathédrale, sans nous attendre à rencontrer
personne, nous voyions apparaître M. Jack Maldon qui était tout
étonné de nous trouver là.

La mère de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait
mistress Markleham, mais nous avions coutume, à la pension, de
l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnaître la tactique avec
laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse armée de parents
qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'était une
petite femme avec des yeux perçants. Elle portait toujours,
lorsqu'elle était en grande toilette, un éternel bonnet orné de
fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des
fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurément de
France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingénieuse
nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir
partout où mistress Markleham faisait son entrée; qu'elle avait un
panier chinois pour l'emporter dans les maisons où elle devait
passer la soirée, que les papillons avaient le don de voltiger sur
leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que
«l'abeille diligente!» si ce n'est qu'ils ne rapportaient au
docteur Strong que des frais.

Je pus faire à mon aise des observations sur le Vieux-Troupier,
soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint
mémorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur
recevait quelques personnes ce soir-là, à l'occasion du départ de
M. Jack Maldon pour les Indes, où il allait entrer comme cadet
dans un régiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin terminé cette
affaire. Ce jour-là se trouvait justement aussi l'anniversaire du
docteur. Nous avions congé, nous lui avions fait notre cadeau le
matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les élèves, et
nous avions applaudi à nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le
bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agnès et moi, nous allâmes
prendre le thé chez lui, en particulier.

M. Jack Maldon y était déjà: mistress Strong, vêtue d'une robe
blanche ornée de rubans cerise, jouait du piano au moment de notre
arrivée, et il se penchait vers elle pour tourner les pages. Elle
me parut un peu plus pâle qu'à l'ordinaire quand elle se retourna,
mais elle était jolie, remarquablement jolie.

«J'ai oublié de vous faire mes compliments pour votre
anniversaire, docteur, dit la mère de mistress Strong quand nous
fûmes assis; croyez bien, d'ailleurs, que ce ne sont pas de
simples compliments de ma part. Permettez-moi de vous souhaiter
une bonne année accompagnée de plusieurs autres.

-- Je vous remercie, madame, dit le docteur.

-- De beaucoup, beaucoup d'autres, dit le Vieux-Troupier, non-
seulement pour votre bonheur, mais pour celui d'Annie, de Jack
Maldon et de la compagnie. Il me semble que c'était hier, John,
que vous étiez encore un petit garçon avec la tête de moins que
M. Copperfield, et que vous faisiez des déclarations à Annie
derrière les groseilliers, dans le fond du jardin.

-- Ma chère maman! dit mistress Strong, à quoi allez-vous penser?

-- Allons, Annie, pas d'absurdités, dit sa mère; si vous rougissez
de cela, maintenant que vous êtes une vieille matrone, quand donc
cesserez-vous d'en rougir?

-- Vieille! s'écria M. Jack Maldon; Annie, vieille! allons donc!

-- Oui, John, répliqua le Troupier; c'est de fait une vieille
matrone. Je ne veux pas dire qu'elle soit vieille par les années,
je ne suppose pas qu'on me croie assez simple pour prétendre
qu'une enfant de vingt ans soit vieille, mais votre cousine est la
femme du docteur, et c'est par là qu'elle mérite le titre
respectable que je lui donne. Et c'est fort heureux pour vous,
John, que votre cousine soit la femme du docteur; vous avez trouvé
en lui un ami dévoué et influent, qui ne finira pas là ses bontés,
si vous les méritez, j'en suis sûre. Je n'ai point de faux
orgueil, je n'hésite point à avouer franchement qu'il y a dans
notre famille des personnes qui ont besoin d'un ami; vous, par
exemple, vous étiez dans ce cas-là, avant que l'influence de votre
cousine vous eût procuré cet ami secourable.»

Le docteur, dans la générosité de son coeur, fit un signe de la
main comme pour dire que cela n'en valait pas la peine, et pour
épargner à M. Jack Maldon un nouvel appel fait à sa
reconnaissance; mais mistress Markleham changea de chaise pour
aller s'asseoir plus près du docteur, et là elle appuya son
éventail sur le bras de son gendre, en disant:

«Non, en vérité, mon cher docteur; je vous prie de m'excuser si je
reviens souvent sur ce sujet qui excite en moi des sentiments si
vifs; c'est une vraie monomanie de ma part, mais vous êtes une
bénédiction pour nous tous. Votre mariage avec Annie a été le plus
grand bonheur qui pût nous arriver.

-- Allons donc, allons donc! dit le docteur.

-- Non, non, je vous demande pardon, reprit le Vieux-Soldat; nous
sommes seuls, à l'exception de notre excellent ami M. Wickfield,
et je ne consentirai pas à me laisser fermer la bouche; je
réclamerai plutôt mes privilèges de belle-mère pour vous gronder,
si vous le prenez comme cela. Je suis franche et j'ai le coeur sur
la main: ce que j'ai dit là, c'est ce que j'ai dit tout de suite
quand vous m'avez jetée dans un si grand étonnement... Vous vous
rappelez ma surprise? en demandant la main d'Annie; non pas que la
proposition en elle-même fût bien extraordinaire, je ne suis pas
assez sotte pour le dire, mais comme vous aviez connu son pauvre
père et qu'elle, vous l'aviez vue naître, je n'avais jamais pensé
que vous dussiez devenir son mari, ... ni le mari de personne,
pour mieux dire: voilà tout!

-- C'est bon, c'est bon, dit le docteur d'un ton de bonne humeur,
n'y pensons plus.

-- Mais je veux y penser, moi, dit le Vieux-Troupier en lui
fermant la bouche avec son éventail; je tiens à y penser; je veux
rappeler ce qui s'est passé, pour qu'on me contredise si je me
trompe. Si bien donc que je parlai à Annie, et je lui racontai
l'affaire. «Ma chère, lui dis-je, le docteur Strong est venu me
trouver et m'a chargé de vous faire sa déclaration et de demander
votre main.» Vous entendez bien que je n'ai pas insisté le moins
du monde; voilà tout ce que je lui ai dit: «Annie, dites-moi la
vérité tout de suite, votre coeur est-il libre? -- Maman, dit-elle
en pleurant, je suis bien jeune, ce qui était parfaitement vrai,
et je sais à peine si j'ai un coeur. -- Alors, ma chère, vous
pouvez être sûre qu'il est libre. En tout cas, mon enfant, ai-je
ajouté, le docteur Strong est trop agité pour qu'on lui fasse
attendre une réponse; nous ne pouvons le tenir en suspens. --
Maman, dit Annie toujours en pleurant, croyez-vous qu'il fût
malheureux sans moi; en ce cas, je l'estime et je le respecte
tant, que je crois que je l'épouserais,» Voilà donc une affaire
décidée, et c'est alors seulement que je dis à ma fille: «Annie,
le docteur Strong ne sera pas seulement votre mari, mais il
représentera encore votre défunt père; il représentera le chef de
la famille; il représentera la sagesse, le rang et je puis dire
aussi la fortune de la famille, en un mot, il sera une bénédiction
pour nous tous.» Oui, c'est le mot que j'ai employé alors, et je
le répète aujourd'hui: si j'ai un mérite, c'est la constance.»

Sa fille était restée immobile et silencieuse pendant ce discours;
ses yeux étaient fixés sur la terre; son cousin debout près d'elle
avait aussi les yeux baissés. Elle dit alors très-bas et d'une
voix tremblante:

«Maman, j'espère que vous avez fini?

-- Non, ma chère amie, répliqua le Vieux-Troupier, je n'ai pas
tout à fait fini. Puisque vous me faites cette question, mon
amour, je vous réponds que je n'ai pas fini. J'ai encore à me
plaindre d'un peu de froideur de votre part envers votre propre
famille, et comme on ne gagne rien à vous adresser des plaintes,
c'est à votre mari que je les adresserai désormais. Maintenant,
mon cher docteur, regardez cette sotte petite femme.»

Quand le docteur se retourna vers elle avec un sourire plein de
bonté, mistress Strong baissa encore la tête. Je remarquai que
M. Wickfield ne la perdait pas de vue un moment.

«Quand il m'est arrivé, l'autre jour, de dire à cette méchante
fille, continua sa mère, en secouant la tête et en désignant
mistress Strong du bout de son éventail, qu'il y avait une petite
affaire de famille, dont elle pouvait, dont elle devait même vous
entretenir, ne m'a-t-elle pas répondu que, si elle vous en parlait
ce serait comme si elle vous demandait une faveur, parce que vous
étiez si généreux qu'il lui suffisait de demander pour obtenir;
qu'aussi elle ne voulait plus vous parler de rien?

-- Annie, ma chère, dit le docteur, vous avez eu tort, vous m'avez
privé là d'un grand plaisir.

-- C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria sa mère:
vraiment, une autre fois, quand je saurai que c'est là la raison
qui l'empêche de vous en parler, et qu'elle me refusera de le
faire, j'ai bien envie de m'adresser moi-même à vous, mon cher
docteur.

-- J'en serai enchanté, répondit le docteur, si cela vous
convient.

-- Bien vrai? eh bien! alors je n'y manquerai pas, dit le Vieux-
Troupier; c'est marché fait.» Ayant, je suppose, réussi dans ce
qu'elle voulait, elle frappa doucement la main du docteur avec son
éventail, qu'elle avait baisé d'abord, puis elle retourna d'un air
de triomphe au siège qu'elle avait occupé au commencement de la
soirée.

Il arriva quelques personnes, entre autres les deux sous-maîtres
avec Adams; la conversation devint générale, et elle roula
naturellement sur M. Jack Maldon, sur son voyage, sur le pays
qu'il allait habiter, sur ses projets et sur ses espérances. Il
partait ce soir-là après le souper, en chaise de poste, pour aller
retrouver à Gravesend le vaisseau sur lequel il devait monter; il
allait être absent, disait-on, pour plusieurs années, à moins
qu'il ne pût obtenir un congé, ou que sa santé ne l'obligeât de
revenir plus tôt. Je me souviens qu'on décida que l'Inde était un
pays calomnié, et qu'on n'avait autre chose à y craindre qu'un
tigre, par-ci par-là, et une chaleur un peu excessive au milieu du
jour. Pour mon compte, je regardais M. Jack Maldon comme un
moderne Sindbad; je me le représentai comme l'ami intime de tous
les rajahs de l'Orient, assis sous un dais, et fumant des hookabs
dorés, qui auraient eu un quart de lieue de long, si on les avait
déroulés.

Mistress Strong chantait très-agréablement: je le savais pour
l'avoir souvent entendue chanter seule; mais soit qu'elle eût
honte de chanter devant le monde, soit qu'elle ne fût pas en voix
ce soir-là, elle ne put en venir à bout. Elle essaya un duo avec
son cousin Maldon, mais elle ne put articuler la première note, et
quand elle voulut ensuite passer à un solo, sa voix, très-pure au
commencement, s'éteignit tout à coup, et elle en fut si troublée
qu'elle resta devant son piano en baissant la tête sur les
touches. Le bon docteur dit qu'elle avait mal aux nerfs, et il
proposa, pour la soulager, une partie de cartes: il y était, je
crois, à peu près aussi fort qu'à jouer du trombone. Mais je
remarquai que le Vieux-Troupier le prît à l'instant même pour son
partenaire, et qu'une fois sous sa garde, la première instruction
qu'il reçut fut de lui remettre tout l'argent qu'il avait dans sa
poche.

Le jeu fut très-gai, grâce surtout aux innombrables méprises que
fit le docteur en dépit de la vigilance des papillons, très-
irrités de leur mauvais succès. Mistress Strong avait refusé de
jouer, en disant qu'elle ne se sentait pas très-bien, et son
cousin Maldon s'était excusé, sous prétexte qu'il avait des malles
à faire. Ses malles furent apparemment bientôt faites, car il
reparut presque aussitôt dans le salon pour aller s'asseoir sur le
canapé à côté de sa cousine. De temps en temps seulement, elle se
levait pour aller regarder le jeu du docteur, et lui donner un
conseil. Elle était très-pâle en se penchant vers lui, et il me
semblait que son doigt tremblait en indiquant les cartes; mais le
docteur, heureux de ses attentions, ne se doutait pas de ces
petits détails.

Le souper ne fut pas très-gai; tout le monde avait l'air de sentir
qu'une séparation de cette espèce était quelque chose d'un peu
embarrassant, et l'embarras augmentait à mesure que l'heure du
départ approchait. M. Jack Maldon faisait tous ses efforts pour
soutenir la conversation, mais il n'était pas à son aise, et ne
faisait que gâter tout. Le Vieux-Troupier ajoutait encore au
malaise général, à ce qu'il me semblait, en rappelant sans cesse
des épisodes rétrospectifs de la jeunesse de M. Jack Maldon.

Le docteur pourtant convaincu, j'en suis sûr, qu'il avait, par
cette réunion dernière, rendu tout le monde très-heureux, était
radieux, et il n'avait pas la plus légère idée que nous ne
fussions pas tous au comble de la joie.

«Annie, ma chère, dit-il en regardant à sa montre, et en
remplissant son verre, voilà l'heure du départ de votre cousin
Jack qui se passe, et nous ne devons pas le retenir, car le temps
et la marée n'attendent personne. M. Jack Maldon, vous avez devant
vous un long voyage, et vous allez en pays étranger; mais vous
n'êtes pas le premier, et vous ne serez pas le dernier jusqu'à la
fin des temps. Les vents que vous allez affronter ont conduit des
milliers d'hommes à la fortune, comme ils en ont ramené
heureusement des milliers dans leur patrie.

-- C'est une chose bien émouvante, dit mistress Markleham, de
quelque côté qu'on envisage la question, c'est une chose bien
émouvante, que de voir un beau jeune homme qu'on a connu depuis
son enfance, partir ainsi pour l'autre bout du monde, en laissant
derrière lui tous ses amis, sans savoir ce qu'il va trouver là-
bas; un jeune homme qui fait un pareil sacrifice mérite un appui
et une protection constante, continua-t-elle en regardant le
docteur.

-- Le temps coulera vite pour vous, monsieur Jack Maldon, dit le
docteur, il coulera vite pour nous tous. Il y en a parmi nous qui
peuvent à peine espérer raisonnablement, dans le cours naturel des
choses, d'être en vie pour vous féliciter à votre retour, mais il
n'est pas défendu de l'espérer pourtant, et c'est ce que je fais.
Je ne vous fatiguerai pas de longs avis. Vous avez depuis
longtemps devant vous un excellent modèle en votre cousine Annie.
Imitez ses vertus autant que cela vous sera possible.»

Mistress Markleham s'éventait en hochant la tête.

«Adieu, monsieur Jack, dit le docteur en se levant, sur quoi tout
le monde se leva: je vous souhaite un bon voyage, du succès dans
votre carrière, et un heureux retour dans notre pays!»

Tout le monde but à la santé de M. Jack Maldon; on échangea des
poignées de mains, puis il prit à la hâte congé de toutes les
dames, et se précipita vers la porte, où il fut reçu en montant en
voiture par un tonnerre d'applaudissements, poussés par nos
camarades, qui s'étaient assemblés sur la pelouse dans ce but. Je
courus les rejoindre pour augmenter leur nombre; et je vis très-
nettement, au milieu de la poussière et du bruit, la figure de
M. Jack Maldon qui était appuyé dans la voiture et tenait à la
main un ruban cerise.

Après des hourras poussés pour le docteur et des hourras poussés
pour la femme du docteur, les élèves se dispersèrent, et je
rentrai dans la maison, où je trouvai tout le monde réuni en
groupe autour de lui. On y discutait le départ de M. Maldon, son
courage, ses émotions et tout ce qui s'ensuit. Au milieu de toutes
ces observations, mistress Markleham s'écria:

«Où donc est Annie?»

Annie n'était pas dans le salon et ne répondit pas quand on
l'appela. Mais, lorsque nous sortîmes en foule du salon pour la
chercher, nous la trouvâmes étendue sur le plancher du vestibule.
L'alarme fut grande au premier abord, mais on reconnut bientôt
qu'elle n'était qu'évanouie, et elle commença à reprendre
connaissance, grâce aux moyens qu'on emploie d'ordinaire en pareil
cas. Alors le docteur, qui avait relevé la tête de sa femme pour
l'appuyer sur ses genoux, écarta de la main les boucles de cheveux
qui lui couvraient le visage, et dit en nous regardant:

«Pauvre Annie, elle est si affectueuse et si constante! C'est de
se voir séparée de son ami d'enfance, son ancien camarade, celui
de ses cousins qu'elle aimait le mieux, qui en est la cause. Ah!
c'est bien dommage; j'en suis vraiment fâché.»

Quand elle ouvrit les yeux, qu'elle se vit dans cet état, et nous
tous autour d'elle, elle se leva avec un peu de secours, en
tournant la tête pour l'appuyer sur l'épaule du docteur, ou pour
se cacher, je ne sais lequel. Nous étions tous rentrés dans le
salon pour la laisser seule avec le docteur et sa mère, mais elle
dit qu'elle se sentait mieux qu'elle ne l'avait été depuis le
matin, et qu'elle serait bien aise de se retrouver au milieu de
nous; on la mena donc, et elle s'assit sur le canapé, bien pâle et
bien faible encore.

«Annie, ma chère, dit sa mère en arrangeant sa robe, vous avez
perdu un de vos noeuds. Quelqu'un veut-il avoir la bonté de le
chercher? c'est un ruban cerise.»

C'était celui qu'elle portait à son corsage. On le chercha
partout; je le cherchai aussi, mais personne ne put le trouver.

«Vous rappelez-vous si vous ne l'aviez pas encore tout à l'heure,
Annie?» dit sa mère.

Je me demandai comment cette femme que je venais de voir si pâle
était tout à coup devenue rouge comme le feu, en répondant qu'elle
l'avait encore il n'y a qu'un instant, mais que cela ne valait pas
la peine de le chercher.

On se remit en quête pourtant, sans rien trouver. Elle demanda
qu'on ne s'en occupât plus, et les recherches se ralentirent. Puis
enfin, quand elle se trouva tout à fait bien, tout le monde prit
congé d'elle.

Nous marchions très-lentement en retournant chez nous,
M. Wickfield, Agnès et moi. Agnès et moi nous admirions le clair
de lune, mais M. Wickfield levait à peine les yeux. Quand nous
fûmes enfin arrivés à notre porte, Agnès s'aperçut qu'elle avait
oublié son sac à ouvrage. Enchanté de pouvoir lui rendre un
service, je pris ma course pour aller le chercher.

J'entrai dans la salle à manger où Agnès l'avait oublié: tout
était dans l'obscurité, et je ne vis personne, mais la porte qui
donnait dans le cabinet du docteur était ouverte; j'aperçus de la
lumière, et j'entrai pour dire ce que je venais chercher et
demander une bougie.

Le docteur était assis près du feu, dans son grand fauteuil; sa
jeune femme était à ses pieds sur un tabouret. Il lui lisait tout
haut, avec un sourire de complaisance, une explication manuscrite
d'une partie de la théorie du fameux dictionnaire, et elle avait
les yeux attachés sur lui. Mais je n'ai jamais vu sur un visage
pareille expression, de si beaux traits, pâles comme la mort, un
regard si morne et si fixe; l'air égaré d'une somnambule; une
frayeur de cauchemar; une horreur profonde, je ne sais de quoi.
Ses yeux étaient tout grands ouverts, et ses beaux cheveux bruns
tombaient en boucles épaisses sur sa robe blanche, veuve du ruban
cerise. Je me la rappelle parfaitement telle qu'elle était. Je me
demandais ce que cela voulait dire. Je me le demande encore
aujourd'hui même, en évoquant ce tableau devant mon jugement mûri
par l'expérience de la vie. Du repentir, de l'humiliation, de la
honte, de l'orgueil, de l'affection et de la confiance? il y avait
de tout cela; et à tout cela venait se mêler cette horreur de je
ne sais quoi.

Mon entrée et ma question la firent sortir de sa rêverie, et
changèrent aussi le cours des idées du docteur, car lorsque je
rentrai pour rendre la bougie que j'avais prise sur la table, il
caressait les cheveux de sa femme d'un air paternel.

«Je ne suis, lui disait-il, qu'un vieil égoïste de me laisser
entraîner ainsi par votre patience, à vous faire de pareilles
lectures, au lieu de vous envoyer coucher, ce qui vaudrait bien
mieux.»

Mais elle lui demanda d'un ton pressant, quoique d'une voix mal
assurée, de lui permettre de rester et de sentir qu'elle avait
toute sa confiance ce soir-là; elle balbutia ces derniers mots; et
quand elle se tourna de nouveau vers lui, après m'avoir jeté un
regard au moment où je sortais, je la vis croiser ses mains sur le
genou du docteur, et le regarder avec le même visage
qu'auparavant, quoique avec un peu plus de calme, pendant qu'il
reprenait sa lecture.

Cet incident me fit une grande impression alors, et je m'en
souvins longtemps après, comme j'aurai l'occasion de le raconter
quand le temps en sera venu.



CHAPITRE XVII.

Quelqu'un qui rencontre une bonne chance.


Je n'ai pas pensé à parler de Peggotty depuis ma fuite, mais
naturellement je lui avais écrit dès que j'avais été établi à
Douvres, et une seconde lettre, plus longue que la première, lui
avait fait connaître tous les détails de mes aventures, quand ma
tante m'eut pris formellement sous sa protection. Une fois
installé chez le docteur Strong, je lui écrivis de nouveau pour
lui apprendre ma bonne situation et mes joyeuses espérances. Je
n'aurais pu éprouver à dépenser l'argent que M. Dick m'avait
donné, la moitié de la satisfaction que je ressentis à envoyer,
dans cette dernière lettre, une pièce d'or de huit schellings à
Peggotty en remboursement de la somme que je lui avais empruntée,
et ce ne fut que dans cette épître que je fis mention de mon
voleur avec son âne: jusqu'alors j'avais évité de lui en parler.

Peggotty répondit à toutes ces communications avec la promptitude,
si ce n'est avec la concision d'un commis aux écritures dans une
maison de commerce; elle épuisa tous ses talents de rédaction pour
exprimer ce qu'elle éprouvait à propos de mon voyage. Quatre pages
de phrases incohérentes parsemées d'interjections, le tout sans
autre point d'arrêt que des taches sur le papier, ne suffisaient
pas pour soulager son indignation. Mais les taches m'en disaient
plus que la plus belle composition, car elles me prouvaient que
Peggotty n'avait fait que pleurer tout du long en m'écrivant; et
que pouvais-je désirer de plus?

Je vis clairement qu'elle n'avait pas encore conçu beaucoup de
goût pour ma tante, et je n'en fus pas étonné. Il y avait trop
longtemps que toutes ses préventions lui étaient plutôt
défavorables. «On ne pouvait jamais se flatter de bien connaître
personne, disait-elle, mais de trouver miss Betsy si différente de
ce qu'elle avait toujours semblé jusqu'alors, c'était une leçon
contre les jugements précipités.» Telle était son expression. Elle
avait évidemment encore un peu peur de miss Betsy, et elle ne lui
faisait présenter ses respects qu'avec une certaine timidité; elle
avait l'air aussi d'être un peu inquiète sur mon compte, et
supposait sans doute que je reprendrais bientôt la clef des
champs, à en juger par ses assurances répétées que je n'avais qu'à
lui demander l'argent nécessaire pour venir à Yarmouth, et que je
le recevrais aussitôt.

Elle m'apprit un événement qui me fit une grande impression: on
avait vendu les meubles de notre ancienne habitation. M. et Miss
Murdstone avaient quitté le pays: la maison était fermée, on
l'avait mise à vendre ou à louer. Dieu sait que ma place dans la
demeure de ma mère avait été petite depuis qu'ils y étaient
entrés, cependant je pensais avec peine que cette demeure, qui
m'avait été chère, était abandonnée, que les mauvaises herbes
poussaient dans le jardin, et que les feuilles sèches encombraient
les allées. Je m'imaginais entendre le vent d'hiver siffler tout
autour, et la pluie glacée battre contre les fenêtres, tandis que
la lune peuplait de fantômes les chambres inhabitées et veillait
seule pendant la nuit sur cette solitude. Je me pris à songer au
tombeau sous l'arbre du cimetière, et il me semblait que la maison
était morte aussi, et que tout ce qui se rattachait à mon père et
à ma mère s'était également évanoui.

Les lettres de Peggotty ne contenaient point d'autres nouvelles.
«M. Barkis était un excellent mari, disait-elle, quoiqu'il fût
toujours un peu serré; mais chacun a ses défauts, et elle n'en
manquait pas de son côté (je n'avais jamais pu les découvrir), il
me faisait présenter ses respects, et me rappelait que ma petite
chambre m'attendait toujours. M. Peggotty se portait bien, Ham
aussi, mistress Gummidge allait cahin caha, et la petite Émilie
n'avait pas voulu m'envoyer ses amitiés, mais elle avait dit que
Peggotty pouvait s'en charger si elle voulait.»

Je communiquai toutes ces nouvelles à ma tante en neveu soumis,
gardant seulement pour moi ce qui concernait la petite Émilie, par
un sentiment instinctif que la tante Betzy n'aurait pas grand goût
pour elle. Au commencement de mon séjour à Canterbury, elle vint
plusieurs fois me voir, et toujours à des heures où je ne pouvais
l'attendre, dans le but, je suppose, de me trouver en défaut. Mais
comme elle me trouvait au contraire toujours occupé, et recevait
de tous côtés l'assurance que j'avais bonne réputation et que je
faisais des progrès dans mes études, elle renonça bientôt à ces
visites imprévues. Je la voyais tous les mois quand j'allais à
Douvres, le samedi, pour y passer le dimanche, et tous les quinze
jours M. Dick m'arrivait le mercredi à midi, par la diligence,
pour ne repartir que le lendemain matin.

Dans ces occasions, M. Dick ne voyageait jamais sans un nécessaire
contenant une provision de papeterie et le fameux mémoire, car il
s'était mis dans l'idée que le temps pressait et qu'il fallait
décidément terminer ce document.

M. Dick était grand amateur de pain d'épice. Pour lui rendre ses
visites plus agréables, ma tante m'avait chargé d'ouvrir pour lui
un crédit chez un pâtissier, avec l'ordre de ne jamais lui en
fournir par jour pour plus de dix pences. Cette règle stricte et
le payement qu'elle se réservait de faire elle-même des comptes de
l'hôtel où il couchait, me portèrent à croire qu'elle lui
permettait de faire sonner son argent dans son gousset, mais non
pas de le dépenser. Je découvris plus tard que c'était le cas, en
effet, ou qu'au moins il était convenu, entre ma tante et lui,
qu'il lui rendrait compte de toutes ses dépenses. Comme il n'avait
pas l'idée de la tromper, et qu'il avait la plus grande envie de
lui plaire, il y mettait une grande modération. Sur ce point comme
sur tout autre, M. Dick était convaincu que ma tante était la plus
sage et la plus admirable femme du monde, comme il me le confia
plusieurs fois sous le sceau du secret et à l'oreille.

«Trotwood, me dit M. Dick d'un air mystérieux après m'avoir fait
cette confidence un mercredi, qui est cet homme qui se cache près
de notre maison pour lui faire peur?

-- Pour faire peur à ma tante, monsieur?»

M. Dick fit un signe d'assentiment.

«Je croyais que rien au monde ne pouvait lui faire peur, dit-il,
car c'est... Ici il baissa la voix; c'est... ne le répétez pas...
la plus sage et la plus admirable de toutes les femmes.»

Après quoi il fit un pas en arrière pour voir l'effet que
produisait sur moi cette définition de ma tante.

«La première fois qu'il est venu, dit M. Dick, c'était... voyons
donc: seize cent quarante-neuf est la date de l'exécution du roi
Charles. Je crois que vous avez bien dit seize cent quarante-neuf?

-- Oui, monsieur.

-- Je n'y comprends rien, dit M. Dick très-troublé et secouant la
tête; je ne crois que je puisse être aussi vieux que cela.

-- Est-ce que c'est cette année-là que cet homme a paru, monsieur?
demandai-je.

-- En vérité, dit M. Dick, je ne vois pas trop comment cela peut
se faire, Trotwood. Vous avez trouvé cette date-là dans
l'histoire?

-- Oui, monsieur.

-- Et l'histoire ne ment-elle jamais? Qu'en dites-vous? hasarda
M. Dick avec un éclair d'espoir.

-- Oh ciel! non, monsieur, certainement non, répondis-je du ton le
plus positif. J'étais jeune et innocent alors, et je le croyais.

-- Je n'y comprends rien, reprit M. Dick en hochant la tête. Il y
a quelque chose de travers je ne sais où. En tout cas, c'était peu
de temps après qu'on avait eu la maladresse de verser dans ma tête
un peu du trouble qui était dans celle du roi Charles que cet
homme vint pour la première fois. Je me promenais avec miss
Trotwood après avoir pris le thé, il faisait nuit lorsque je l'ai
vu là tout près de la maison.

-- Est-ce qu'il se promenait? demandai-je.

-- S'il se promenait? répéta M. Dick. Voyons donc que je me
souvienne. Non, non, il ne se promenait pas.»

Je demandai, pour arriver plus vite au but, ce qu'il faisait.

«Mais il n'était pas là du tout, dit M. Dick, jusqu'au moment où
il s'est approché d'elle par derrière et lui a dit un mot à
l'oreille. Alors elle s'est retournée, et puis elle s'est trouvée
mal; je me suis arrêté pour le regarder, et il est parti; mais ce
qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il faut qu'il soit
resté caché depuis... dans la terre, je ne sais où.

-- Il est donc resté caché depuis lors? demandai-je.

-- Certainement, répliqua M. Dick en secouant gravement la tête.
Il n'a jamais reparu jusqu'à hier soir. Nous faisions un tour de
promenade quand il s'est de nouveau approché d'elle par derrière,
et je l'ai bien reconnu.

-- Et ma tante, est-ce qu'elle a encore eu peur?

-- Elle s'est mise à trembler, dit M. Dick en imitant le mouvement
et en faisant claquer ses dents; elle s'est retenue contre la
palissade; elle a pleuré. Mais, Trotwood, venez ici.» Et il me fit
approcher tout près de lui pour me parler très-bas:

«Pourquoi lui a-t-elle donné de l'argent au clair de la lune, mon
garçon?

-- C'était peut-être un mendiant.»

M. Dick secoua la tête pour repousser absolument cette
supposition, et, après avoir répété plusieurs fois du ton le plus
positif: «Ce n'était pas un mendiant, ce n'était pas un mendiant,»
il finit par me raconter qu'il avait vu plus tard, de sa fenêtre,
quand la soirée était très-avancée, ma tante donner de l'argent,
au clair de la lune, à cet homme qui était en dehors de la
palissade du jardin, et qui s'était alors éloigné; qu'il était
peut-être rentré sous terre, c'était très-probable, mais que ce
qu'il y avait de sûr, c'est qu'on ne l'avait plus revu; quant à ma
tante, elle était revenue bien vite dans la maison à pas de loup;
et même le lendemain matin, elle n'était pas comme à l'ordinaire,
ce qui troublait beaucoup l'esprit de M. Dick.

Au début de l'histoire, je n'avais pas la moindre idée que cet
inconnu fût autre chose qu'une création de l'imagination de
M. Dick, tout comme ce malheureux prince qui lui causait tant de
chagrins; mais, après quelques réflexions, j'en vins à me demander
si on n'avait pas fait la tentative ou la menace d'enlever le
pauvre M. Dick à la protection de ma tante, et si, fidèle à cette
affection pour lui dont elle m'avait entretenu elle-même, elle
n'avait pas été obligée d'acheter à prix d'argent la paix, le
repos de son protégé. Comme j'avais déjà un grand fond
d'attachement pour M. Dick, et que je portais beaucoup d'intérêt à
son bonheur, la crainte que j'avais moi-même de le perdre me fit
accueillir plus volontiers cette supposition, et pendant bien
longtemps, le mercredi où il devait venir me trouva inquiet de
savoir si j'allais le voir sur l'impériale comme à l'ordinaire.
Mais c'étaient de vaines alarmes, et j'apercevais toujours de loin
ses cheveux gris, son visage joyeux, son gai sourire, et il n'eut
jamais rien à m'apprendre de plus sur l'homme qui avait la faculté
rare de faire peur à ma tante.

Les mercredis étaient les jours les plus heureux de la vie de
M. Dick, et n'étaient pas les moins heureux pour moi. Il fit
bientôt connaissance avec tous mes camarades, et quoiqu'il ne prît
jamais une part active dans tout autre jeu que celui du cerf-
volant, il portait autant d'intérêt que nous à tous nos
amusements. Que de fois je l'ai vu si absorbé dans une partie de
billes ou de toupies, qu'il ne cessait de les regarder avec
l'intérêt le plus profond, sans pouvoir même respirer dans les
moments critiques! Que de fois je l'ai vu, monté sur une petite
éminence, surveiller de là tout le champ d'action où nous étions à
jouer au cerf, et agiter son chapeau au-dessus de sa tête grise,
oubliant entièrement la tête du roi Charles le martyr et toute son
histoire malencontreuse! Que d'heures je l'ai vu passer comme
autant de bienheureuses minutes à regarder pendant l'été une
grande partie de barres! Que de fois je l'ai vu pendant l'hiver,
le nez rougi par la neige et le vent d'est, rester près d'un étang
à nous regarder patiner, pendant qu'il battait des mains dans son
enthousiasme avec ses gants de tricot!

Tout le monde l'aimait, et son adresse pour les petites choses
était incomparable, il savait découper des oranges de cent
manières différentes; il faisait un bateau avec les matériaux les
plus étranges; il savait faire des pions pour les échecs avec un
os de côtelette, tailler des chars antiques dans de vieilles
cartes, faire des roues avec une bobine, et des cages d'oiseaux
avec de vieux morceaux de fil de fer; mais il n'était jamais plus
admirable que lorsqu'il exerçait son talent avec des bouts de
paille ou de ficelle; nous étions tous convaincus qu'il ne lui en
fallait pas davantage pour exécuter tous les ouvrages que peut
façonner la main de l'homme.

Le renom de M. Dick s'étendit bientôt plus loin. Au bout de
quelques visites, le docteur Strong lui-même me fit quelques
questions sur son compte, et je lui dis tout ce que ma tante m'en
avait raconté. Le docteur prit un tel intérêt à ces détails, qu'il
me pria de lui faire faire la connaissance de M. Dick à sa
première visite. Cette cérémonie accomplie, le docteur pria
M. Dick de venir chez lui toutes les fois qu'il ne me trouverait
pas au bureau de la diligence, et de s'y reposer en attendant que
la classe du matin fût finie, M. Dick prit en conséquence
l'habitude de venir tout droit à la pension, et quand nous étions
en retard, ce qui arrivait quelquefois le mercredi, de se promener
dans la cour en m'attendant. C'est là qu'il fit connaissance avec
la jeune femme du docteur, plus pâle, moins gaie et plus retirée
que par le passé, mais qui n'avait rien perdu de sa beauté, et peu
à peu il se familiarisa au point d'entrer dans la classe pour
m'attendre. Il s'asseyait toujours dans un certain coin, sur un
certain tabouret qu'on appelait Dick comme lui, et il restait là,
penchant en avant sa tête grise et écoutant attentivement les
leçons avec une profonde admiration pour cette instruction qu'il
n'avait jamais pu acquérir.

M. Dick reportait une partie de cette vénération sur le docteur,
qu'il regardait comme le philosophe le plus profond et le plus
subtil de toute la suite des âges. Il se passa du temps avant
qu'il pût se décider à lui parler autrement que la tête nue, et
même lorsque le docteur eut contracté pour lui une véritable
amitié et que leurs promenades duraient des heures entières, le
long de la cour, d'un certain côté que nous appelions la promenade
du docteur, M. Dick ôtait de temps en temps son chapeau pour
témoigner de son respect pour tant de sagesse et de science. Je ne
sais par quel hasard le docteur en vint à lire tout haut devant
lui des fragments du fameux dictionnaire pendant ces promenades;
peut-être pensait-il d'abord que c'était la même chose que de les
lire tout seul. En tous cas, cette habitude faisait le bonheur de
M. Dick qui écoutait avec un visage rayonnant d'orgueil et de
plaisir, et qui resta convaincu dans le fond de son coeur que le
dictionnaire était bien le plus charmant livre du monde.

Quand je pense à ces promenades en long et en large devant les
fenêtres de la salle d'étude; au docteur lisant avec un sourire de
complaisance et accompagnant sa lecture d'un grave mouvement de la
tête ou d'un geste explicatif; à M. Dick écoutant avec l'intérêt
le plus profond pendant que sa pauvre cervelle errait, Dieu sait
où, sur les ailes des grands mots du dictionnaire, ce souvenir me
représente un des spectacles les plus paisibles et les plus doux
que j'aie jamais contemplés. Il me semble que, s'ils avaient pu
marcher éternellement ainsi, en se promenant de long en large, le
monde n'en aurait pas été plus mal, et que des milliers de choses
dont on fait beaucoup de bruit ne valent pas les promenades de
M. Dick et du docteur, pour moi comme pour les autres.

Agnès était devenue bientôt une des amies de M. Dick, et comme il
venait sans cesse à la maison, il fit aussi la connaissance
d'Uriah. L'amitié qui existait entre l'ami de ma tante et moi
croissait toujours, mais nous étions ensemble dans d'étranges
rapports: M. Dick, qui était nominalement mon tuteur et qui venait
me voir en cette qualité, me consultait toujours sur les petites
questions difficiles qui pouvaient l'embarrasser, et se guidait
infailliblement d'après mes avis, son respect pour ma sagacité
naturelle étant fort augmenté par la conviction que je tenais
beaucoup de ma tante.

Un jeudi matin, au moment où j'allais accompagner M. Dick de
l'hôtel au bureau de la diligence avant de retourner à la pension,
car nous avions une heure de classe avant le déjeuner, je
rencontrai dans la rue Uriah qui me rappela la promesse que je lui
avais faite de venir prendre un jour le thé chez sa mère avec lui,
en ajoutant avec un geste de modestie: «Quoique, à dire vrai, je
ne me sois jamais attendu à vous voir tenir votre promesse,
monsieur Copperfield: nous sommes dans une situation si humble!»

Je n'avais pas encore de parti pris sur la question de savoir si
Uriah me plaisait ou si je l'avais en horreur, et j'hésitais
encore pendant que je le regardais en face dans la rue; mais je
prenais pour un affront l'idée qu'on pût m'accuser d'orgueil, et
je lui dis que je n'avais attendu qu'une invitation.

«Oh! si c'est là tout, monsieur Copperfield, dit Uriah, et si ce
n'est réellement pas notre situation qui vous arrête, voulez-vous
venir ce soir? Mais si c'est notre humble situation, j'espère que
vous ne vous gênerez pas pour le dire, monsieur Copperfield, nous
ne nous faisons pas d'illusion sur notre condition.»

Je répondis que j'en parlerais à M. Wickfield, et que s'il n'y
voyait pas d'inconvénient, comme je n'en doutais pas, je viendrais
avec plaisir. Ainsi donc, ce soir-là à six heures, comme l'étude
devait fermer de bonne heure, j'annonçai à Uriah que j'étais prêt.

«Ma mère sera bien fière, dit-il, pendant que nous marchions
ensemble; c'est-à-dire elle serait bien fière si ce n'était pas un
péché, monsieur Copperfield.

-- Cependant, vous n'avez pas hésité à me croire coupable de ce
péché-là, ce matin? répondis-je.

-- Oh! non, monsieur Copperfield, repartit Uriah, oh! non, soyez-
en sûr! une telle pensée n'est jamais entrée dans ma tête. Je ne
vous aurais pas accusé de fierté pour avoir pensé que nous étions
dans une situation trop humble pour vous, parce que nous sommes
placés si bas!

-- Avez-vous beaucoup étudié le droit depuis quelque temps?
demandai-je pour changer de sujet.

-- Oh! monsieur Copperfield, dit-il d'un air de modestie, mes
lectures peuvent à peine s'appeler des études. Je passe
quelquefois une heure ou deux dans la soirée avec M. Tidd.

-- C'est un peu rude, je suppose, lui dis-je.

-- Un peu rude pour moi quelquefois, répondit Uriah. Mais je ne
sais pas s'il en serait de même pour une personne mieux partagée
du côté des moyens.»

Après avoir exécuté de sa main droite un petit air sur son menton
avec ses deux doigts de squelette, il ajouta:

«Il y a des expressions, voyez-vous, monsieur Copperfield, des
mots et des termes latins qui se rencontrent dans M. Tidd, et qui
sont fort embarrassants pour un lecteur d'une instruction aussi
modeste que la mienne.

-- Est-ce que vous seriez bien aise d'apprendre le latin? lui dis-
je vivement: je pourrais vous donner des leçons à mesure que je
l'étudie moi-même.

-- Oh! merci, monsieur Copperfield, répondit-il en secouant la
tête, vous êtes vraiment bien bon de me l'offrir, mais je suis
beaucoup trop humble pour l'accepter.

-- Quelle folie, Uriah!

-- Oh! pardonnez-moi, monsieur Copperfield. Je vous remercie
infiniment, et ce serait un grand plaisir pour moi, je vous
assure, mais je suis trop humble pour cela. Il y a déjà assez de
gens disposés à m'accabler par le reproche de ma situation
inférieure, sans que j'aille encore blesser leurs idées en
devenant savant. L'instruction n'est pas faite pour moi. Dans ma
position, il vaut mieux ne pas aspirer trop haut. Pour avancer
dans la vie, il faut que j'avance humblement, monsieur
Copperfield.»

Je n'avais jamais vu sa bouche si ouverte, ni les rides de ses
joues si profondes qu'au moment où il m'énonçait ce principe, en
secouant la tête et en se tortillant modestement.

«Je crois que vous avez tort, Uriah. Je suis sûr qu'il y a des
choses que je pourrais vous enseigner, si vous aviez envie de les
apprendre.

-- Oh! je n'en doute pas, monsieur Copperfield, répondit-il, pas
le moins du monde. Mais comme vous n'êtes pas vous-même dans une
humble situation, vous ne pouvez peut-être pas bien juger de ceux
qui y sont. Je n'ai pas envie d'insulter par mon instruction à
ceux qui sont plus haut placés que moi; je suis beaucoup trop
humble pour cela... Mais voilà mon humble demeure, monsieur
Copperfield!»

Nous entrâmes tout droit dans une chambre basse décorée à la
vieille mode, et nous y trouvâmes mistress Heep, le vrai portrait
d'Uriah, si ce n'est qu'elle était plus petite. Elle me reçut avec
la plus grande humilité et me demanda pardon d'avoir embrassé son
fils: «Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que
nous soyons, nous avons l'un pour l'autre une affection naturelle
qui ne fait tort à personne, j'espère.» La chambre n'était pas
tout à fait un petit salon, pas tout à fait une cuisine, mais elle
avait l'air parfaitement décent; seulement on sentait qu'il y
manquait quelque chose pour la rendre agréable. Il y avait une
commode avec un pupitre placé dessus; Uriah lisait ou écrivait là
le soir. Il y avait le sac bleu d'Uriah tout rempli de papiers. Il
y avait une série de livres appartenant à Uriah, en tête desquels
je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la
chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas
que les objets pris individuellement eussent l'aspect misérable ni
qu'ils sentissent la gêne et l'économie, mais je sais que la pièce
tout entière laissait cette impression.

Le deuil perpétuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute
partie de son humilité. Malgré le temps qui s'était écoulé depuis
la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je
crois bien qu'il y avait quelque modification dans le bonnet,
mais, quant au reste, le deuil était aussi austère qu'au premier
jour de son veuvage.

«C'est un jour mémorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress
Heep en faisant le thé, que celui où M. Copperfield nous fait une
visite. Si j'avais pu désirer que votre père restât ici-bas plus
longtemps, je l'aurais souhaité pour qu'il pût recevoir avec nous
M. Copperfield cette après-midi.

-- J'étais sûr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mère.»

J'étais un peu embarrassé de ces compliments, mais au fond j'étais
flatté de voir qu'on me traitât comme un hôte honoré, et je
trouvai mistress Heep très-aimable.

«Mon Uriah espère ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit
mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n'y mît
obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous
avons été et nous resterons toujours dans une situation très-
humble.

-- Je ne vois pas de raison pour cela, madame, à moins que cela ne
vous plaise.

-- Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre
position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants.»

Bientôt je vis mistress Heep s'approcher de moi peu à peu, pendant
qu'Uriah s'asseyait en face de moi, et on commença à m'offrir avec
un grand respect les morceaux les plus délicats qui se trouvaient
sur la table; il est vrai de dire qu'il n'y avait rien de très-
délicat, mais je pris l'intention pour le fait, et je me sentis
touché de leurs attentions. La conversation étant tombée sur les
tantes, je leur parlai naturellement de la mienne; puis ce fut le
tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents; puis
mistress Heep se mit à raconter des histoires de beaux-pères, et
je commençai à dire quelques mots du mien, mais je m'arrêtai parce
que ma tante m'avait conseillé de garder le silence sur ce sujet.
Bref, un pauvre petit bouchon en bas âge n'aurait pas eu plus de
chances de résister à deux tire-bouchons, ou une pauvre petite
dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant
contre deux raquettes que moi d'échapper aux assauts combinés
d'Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu'ils
voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n'avais pas la
moindre intention de parler, et je rougis de dire qu'ils y
réussissaient avec d'autant plus de certitude que, dans mon
ingénuité enfantine, je me trouvais honoré de ces entretiens
confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux
hôtes respectueux.

Ils s'aimaient beaucoup, c'est un fait sûr et certain, et il y
avait là un trait de nature qui ne manquait pas d'agir sur moi;
mais la nature était bien aidée par l'art. Il fallait voir avec
quelle habileté le fils ou la mère reprenait le fil du sujet que
l'autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon marché de
mon innocence. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien à tirer
de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez
Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la
conversation sur M. Wickfield et Agnès. Uriah jetait la balle à
mistress Heep: mistress Heep l'attrapait, puis la rejetait à
Uriah; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait à
mistress Heep, et ce manège me troubla bientôt si complètement que
je ne savais plus où j'en étais. D'ailleurs la balle aussi
changeait de nature. Tantôt il s'agissait de M. Wickfield, tantôt
il était question d'Agnès. On faisait allusion aux vertus de
M. Wickfield, puis à mon admiration pour Agnès. On parlait un
moment de l'étendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield,
et l'instant d'après, de la vie que nous menions après dîner. Puis
il s'agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le
portait à boire; ah! que c'était grand dommage! enfin tantôt d'une
chose, tantôt d'une autre, ou de tout à la fois, et pendant ce
temps, sans avoir l'air d'en parler beaucoup, ni de faire autre
chose que de les encourager parfois un peu pour éviter qu'ils
fussent accablés par le sentiment de leur humilité et par
l'honneur de ma société, je m'apercevais à chaque instant que je
laissais échapper quelque détail que je n'avais pas besoin de leur
confier, et j'en voyais l'effet sur les minces narines d'Uriah,
qui se ridaient au coin du nez avec délices.

Je commençais à me sentir assez mal à mon aise, et je désirais
mettre un terme à cette visite, quand une personne qui descendait
la rue passa près de la porte, qui était ouverte pour donner de
l'air à la chambre (il y faisait chaud, et le temps était lourd
pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en
s'écriant: «Copperfield, est-ce possible!»

C'était M. Micawber! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son
col de chemise, son air élégant et son ton de condescendance, rien
n'y manquait!

«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main,
voilà bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer à
l'esprit un sentiment profond de l'instabilité et de l'incertitude
des choses humaines..., en un mot, c'est une rencontre très-
extraordinaire; je me promenais dans la rue en réfléchissant à la
possibilité de trouver une bonne chance, car c'est un point sur
lequel j'ai quelques espérances pour le moment, et voilà justement
que je me trouve nez à nez avec un jeune ami qui m'est si cher, et
dont le souvenir se rattache à celui de l'époque la plus
importante de ma vie, de celle qui a décidé de mon existence, je
puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous?»

Je ne puis pas dire, non, je ne puis réellement pas dire, en
conscience, que je fusse très-satisfait que M. Micawber me vît en
pareil lieu, mais, après tout, j'étais bien aise de le voir, et je
lui donnai une poignée de main de bon coeur en lui demandant des
nouvelles de mistress Micawber.

«Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le
passé, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est
à peu près remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des
fontaines de la nature; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses
élans de confiance, ils sont sevrés, et mistress Micawber
m'accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchantée,
Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui
s'est montré, sous tous les rapports, un digne ministre de l'autel
sacré de l'amitié.»

Je lui dis de mon côté que je serais très-heureux de la voir.

«Vous êtes bien bon, dit M. Micawber.» M. Micawber se mit à
sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta
les yeux autour de lui.

«Puisque j'ai retrouvé mon ami Copperfield, dit-il, sans
s'adresser à personne en particulier, non dans la solitude, mais
occupé à prendre part à un repas avec une dame veuve et un jeune
homme qui semble être son rejeton... en un mot, son fils (ceci fut
dit avec un nouvel élan de confiance), je regarderai comme un
honneur de leur être présenté.»

Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de
présenter M. Micawber à Uriah Heep et à sa mère, et je m'acquittai
de ce devoir. En conséquence de l'humilité de leurs manières,
M. Micawber s'assit et fit un geste de la main de l'air le plus
courtois.

«Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela même
des droits sur moi.

-- Nous n'avons pas l'audace, monsieur, dit mistress Heep, d'oser
prétendre être les amis de M. Copperfield. Seulement il a été
assez bon pour prendre le thé avec nous, et nous lui sommes très-
reconnaissants de l'honneur de sa compagnie, comme nous vous
remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire
attention à nous.

-- Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et
que faites-vous, Copperfield? êtes-vous toujours dans le commerce
des vins?»

J'étais très-pressé d'emmener M. Micawber, et je répondis en
tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j'en suis sûr, que
j'étais élève du docteur Strong.

«Élève! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchanté de
ce que vous me dites là. Quoiqu'un esprit comme celui de mon ami
Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait
nécessaire s'il ne possédait pas, comme il fait, toute la
connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en
s'adressant à Uriah et à mistress Heep, ce n'en est pas moins un
sol bien riche à cultiver, et d'une fertilité cachée; en un mot,
dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accès de confiance,
c'est une intelligence capable d'acquérir une instruction
classique du plus haut degré.»

Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du
buste pour exprimer qu'il partageait cette opinion.

«Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber? dis-je, dans
l'espérance d'entraîner M. Micawber.

-- Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield,
répliqua-t-il en se levant. Je n'ai point de scrupule à dire,
devant nos amis ici présents, que j'ai lutté depuis plusieurs
années contre des embarras pécuniaires (j'étais sûr qu'il dirait
quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de
ce qu'il appelait ses embarras); tantôt j'ai pu triompher de mes
embarras, tantôt mes embarras m'ont... en un mot, m'ont mis à bas.
Il y a eu des moments où je leur ai résisté en face, il y en a eu
d'autres où j'ai cédé à leur nombre, et où j'ai dit à mistress
Micawber dans le langage de Caton: «Platon, tu raisonnes à
merveille, tout est fini, je ne lutterai plus;» mais à aucune
époque de ma vie, dit M. Micawber, je n'ai joui d'un plus haut
degré de satisfaction que lorsque j'ai pu verser mes chagrins, si
je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies
mobilières, de billets et de protêts, dans le sein de mon ami
Copperfield.»

Quand M. Micawber eut achevé de me rendre ce glorieux témoignage,
«Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il; je suis votre serviteur,
mistress Heep;» et il sortit avec moi de l'air le plus élégant, en
faisant retentir les pavés sous les talons de ses bottes et en
fredonnant un air le long du chemin.

L'auberge dans laquelle demeurait M. Micawber était petite, et la
chambre qu'il occupait n'était pas grande non plus; elle était
séparée par une cloison de la salle commune et sentait une forte
odeur de tabac. Je crois qu'elle devait être située au-dessus de
la cuisine, parce qu'il y montait en même temps à travers les
fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs
puants. Elle devait être aussi voisine du comptoir, car elle avait
un goût de rogomme, et l'on y entendait distinctement le cliquetis
des verres. Là, étendue sur un petit canapé au-dessous d'une
gravure représentant un cheval de course, la tête près du feu et
les pieds contre le moutardier placé sur une servante à l'autre
bout de la chambre, était mistress Micawber, à laquelle son mari
s'adressa en entrant le premier:

«Ma chère, permettez-moi de vous présenter un élève du docteur
Strong.»

Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existât
toujours dans l'esprit de M. Micawber sur mon âge et ma situation,
il n'oubliait jamais que j'étais élève du docteur Strong: c'était
comme un hommage indirect qu'il rendait à la distinction de mon
rang dans le monde.

Mistress Micawber fut étonnée, mais enchantée de me voir. J'étais
bien aise aussi de la revoir moi-même, et, après un échange de
compliments affectueux, je m'assis sur le canapé à côté d'elle.

«Ma chère, dit M. Micawber, si vous voulez raconter à Copperfield
la situation actuelle, qu'il sera bien aise de connaître, je n'en
doute pas, je vais aller jeter un coup d'oeil sur le journal
pendant ce temps-là, pour voir si je trouverai quelque chose dans
les annonces.

-- Je vous croyais à Plymouth, madame, dis-je à mistress Micawber,
quand il fut sorti.

-- Mon cher monsieur Copperfield, répliqua-t-elle, nous y avons
été en effet.

-- Pour y prendre un emploi? repris-je.

-- Précisément, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi;
mais le fait est qu'on n'a pas besoin à la douane d'un homme doué
de grandes facultés. L'influence locale de ma famille ne pouvait
nous être non plus d'aucune ressource pour procurer à un homme
doué des facultés de M. Micawber un emploi dans le département. On
y préfère des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer
la nullité des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher
monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma
famille établie à Plymouth, en apprenant que j'accompagnais
M. Micawber avec le petit Wilkins, sa soeur et les jumeaux, ne l'a
pas reçu avec toute la cordialité qu'il aurait pu attendre au
moment où il venait de sortir de captivité. Le fait est, dit
mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que
notre réception a été un peu froide.

-- Vraiment? lui dis-je.

-- Oui, dit mistress Micawber! Il est pénible de considérer
l'humanité sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la
réception qu'on nous a faite était décidément un peu froide. Il
n'y a pas à en douter. Le fait est que la branche de ma famille
établie à Plymouth est devenue tout à fait incivile avec
M. Micawber avant que notre séjour eût duré seulement une semaine,
et je ne leur ai pas caché ce que j'en pensais: je leur ai dit
qu'ils devaient être honteux d'une telle conduite. Voilà pourtant
ce qui s'est passé, continua mistress Micawber. Dans de telles
circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que
M. Micawber? Il n'y avait qu'un parti à prendre: emprunter de
cette branche de ma famille l'argent nécessaire pour retourner à
Londres, et y retourner au prix de n'importe quel sacrifice.

-- Alors, vous êtes tous revenus, madame?

-- Nous sommes tous revenus, répondit mistress Micawber. Depuis
lors, j'ai consulté d'autres branches de ma famille sur le parti
qu'il y avait à prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu'il
faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress
Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu'une
famille composée de six personnes, sans compter la servante, ne
peut pas vivre de l'air du temps.

-- Cela va sans dire, madame, répondis-je.

-- L'opinion des diverses branches de ma famille, continua
mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner
immédiatement son attention du côté du charbon.

-- Du côté de quoi? madame.

-- Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber.
M. Micawber a été amené à penser, d'après ses informations, qu'il
pourrait y avoir des chances de succès, pour un homme capable,
dans le commerce de charbon de la Medway. Là-dessus M. Micawber a
naturellement trouvé que la première démarche à faire était
d'aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis
«nous,» monsieur Copperfield, car je n'abandonnerai jamais
M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacité.»

Je murmurai quelques mots d'admiration et d'approbation.

«Nous sommes venus, répéta mistress Micawber, et nous avons vu la
Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivière
est qu'il y faut peut-être de la capacité, mais qu'il y faut
certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacité, mais il
n'a pas de capitaux. Nous avons visité, je crois, la plus grande
partie du cours de la Medway, et c'est la conclusion à laquelle je
suis arrivée, d'après mon opinion personnelle. Pendant que nous en
étions si près, M. Micawber a trouvé que ce serait une folie de ne
pas faire un pas de plus pour voir la cathédrale, d'abord, parce
que nous ne l'avions jamais vue et qu'elle en vaut la peine, et
ensuite, parce qu'il y avait beaucoup de probabilités de
rencontrer une bonne chance dans une ville qui possède une
cathédrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress
Micawber, et il ne s'est pas encore présenté de bonne chance. Vous
serez moins étonné que le serait un étranger, mon cher monsieur
Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de
l'argent venant de Londres pour solder nos dépenses dans cet
hôtel. Jusqu'à l'arrivée de cette somme, dit mistress Micawber
avec beaucoup d'émotion, je suis privée de retourner chez moi (je
veux dire dans mon garni de Pentonville) et d'aller revoir mon
fils, ma fille et mes jumeaux.»

J'éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber
dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui
venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne
pas avoir assez d'argent pour leur prêter la somme qui leur était
nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son
esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains:
«Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes
choses au pis, un homme qui possède un rasoir n'est jamais
dépourvu d'un ami.» À cette terrible idée, mistress Micawber jeta
ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se
calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car,
l'instant d'après, il sonna pour commander au garçon des rognons à
la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin.

Quand je pris congé d'eux, ils me pressèrent tous les deux si
vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu'il me fut
impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas
venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs à préparer
le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée
chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu'il
attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu'il me
proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En
conséquence, on vint m'appeler en classe l'après-midi suivante, et
je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu'il
m'attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui
demandai si l'argent était arrivé, il me serra la main et
disparut.

En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et
un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah
Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l'honneur
qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre
sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris
quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c'était
l'heure indiquée, d'apprendre que M. Micawber était allé chez
Uriah, et qu'il avait bu un grog à l'eau-de-vie chez mistress
Heep.

«Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit
M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon
avocat général. Si je l'avais connu à l'époque où mes embarras ont
fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois
que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux
conduites qu'elles ne l'ont été.»

Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu
que M. Micawber n'avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas
faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que
j'espérais qu'il n'avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni
lui demander s'ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de
blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très-
susceptible. Mais cette idée m'inquiétait, et j'y ai souvent pensé
depuis.

Le dîner était superbe: un beau plat de poisson, un morceau de
veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un
pudding; il y avait du vin et de l'ale, et après le dîner,
mistress Micawber fit elle-même un bol de punch.

M. Micawber était extrêmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi
bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme
si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et
proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury,
déclarant qu'il s'y était trouvé très-heureux ainsi que mistress
Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agréables heures qu'il
y avait passées. Il porta ensuite ma santé; puis mistress
Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes
relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils
possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress
Micawber; du moins je dis modestement: «Si vous voulez bien me le
permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de
boire à votre santé, madame.» Sur quoi M. Micawber se lança dans
un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu'elle avait été
pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me
conseillait, quand je serais en âge de me marier, d'épouser une
femme comme elle, s'il y en avait encore.

À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en
plus gai; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit
à chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux
que M. Micawber ce soir-là, jusqu'au dernier moment de ma visite.
Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme.
Je n'étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à
sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf
heures et demie, un quart d'heure après notre séparation.

«Mon cher et jeune ami,

«Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d'une
gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai
pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'espérance de recevoir de
l'argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes
à éprouver, à contempler et à décrire, j'ai acquitté mes dettes
envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de
date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le
présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre
va éclater, l'arbre va être couché par terre.

«Que le malheureux qui vous écrit, mon cher Copperfield, vous
serve d'avertissement toute votre vie. En vous adressant cette
lettre il n'a pas d'autre intention, d'autre espérance. S'il
pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une
lueur de joie pourrait peut-être pénétrer dans le sombre donjon de
l'existence qu'il lui reste à soutenir encore, quoique la
prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le
moins très-problématique.

«Ceci est la dernière communication que vous recevrez jamais, mon
cher Copperfield,

«Du malheureux abandonné,
«Wilkins Micawber.»

Je fus si troublé par le contenu de cette lettre déchirante que je
courus aussitôt du côté du petit hôtel, dans l'intention d'y
entrer, en allant chez le docteur, pour essayer de calmer
M. Micawber par mes consolations. Mais à moitié chemin, je
rencontrai la diligence de Londres; M. et mistress Micawber
étaient sur l'impériale, il avait l'air parfaitement tranquille et
heureux, et souriait en écoutant sa femme et en mangeant des noix
qu'il tirait d'un sac de papier, pendant qu'on apercevait une
bouteille qui sortait de sa poche de côté. Ils ne me voyaient pas,
et je crus qu'il valait mieux, tout bien considéré, ne pas attirer
leur attention sur moi. L'esprit soulagé d'un grand poids, je pris
donc une petite rue qui menait tout droit à la pension, et je me
sentis, au bout du compte, assez satisfait de leur départ, ce qui
ne m'empêchait pas d'avoir pourtant toujours beaucoup d'amitié
pour eux.



CHAPITRE XVIII.

Un regard jeté en arrière.


Mon temps de pension!... Ces jours écoulés en silence!... où la
vie glisse et marche, sans qu'on s'en aperçoive, sans qu'on la
sente, de l'enfance à la jeunesse! je veux, en jetant un regard en
arrière sur ces ondes rapides qui ne sont plus qu'un lit desséché
encombré de feuilles mortes, chercher si je ne retrouverai pas
encore des traces qui puissent me rappeler leur cours.

Je me vois d'abord dans la cathédrale, où nous nous rendions tous
le dimanche matin, après nous être réunis pour cela dans notre
salle d'étude. L'odeur terreuse, l'air froid, le sentiment que la
porte était fermée sur le monde, le son de l'orgue retentissant
sous les arceaux blancs et dans la nef de l'église, voilà les
ailes sur lesquelles je me sens emporté pour planer au-dessus de
ces jours écoulés, comme si je rêvais à demi éveillé.

Je ne suis plus le dernier élève de la pension. J'ai passé en
quelques mois par-dessus plusieurs têtes. Mais Adams me paraît
toujours une créature hors ligne, bien loin, bien loin au-dessus
de moi à des hauteurs inaccessibles, qui me donnent le vertige,
rien que d'y penser. Agnès me dit que non, mais moi, je lui dis
que si, et je lui répète qu'elle ne connaît pas tous les trésors
de science que possède cet être merveilleux dont elle prétend que
moi, pauvre commençant, je pourrai un jour remplir la place. Il
n'est pas mon ami particulier et mon protecteur déclaré comme
Steerforth; mais j'éprouve pour lui un respect plein de
vénération. Je me demande surtout ce qu'il fera quand il quittera
le docteur Strong, et s'il y a dans toute l'humanité quelqu'un
d'assez présomptueux pour lui disputer alors n'importe quelle
place.

Mais quel est ce souvenir qui traverse mon esprit? C'est celui de
miss Shepherd. Je l'aime.

Miss Shepherd est en pension chez miss Nettingal. J'adore miss
Shepherd. Elle est petite, elle porte un spencer, elle a des
cheveux blonds frisés qui encadrent son visage arrondi. Les élèves
de miss Nettingal vont, comme nous, à la cathédrale. Je ne puis
regarder mon livre, car il faut malgré moi que je regarde miss
Shepherd. Quand le coeur chante, j'entends miss Shepherd.
J'introduis secrètement le nom de miss Shepherd dans la liturgie,
je la place au milieu de la famille royale. À la maison, dans ma
chambre, je suis quelquefois poussé à m'écrier dans un transport
amoureux: «Oh! miss Shepherd!»

Pendant quelque temps je suis dans l'incertitude sur les
sentiments de miss Shepherd, mais enfin le sort m'est propice, et
nous nous rencontrons chez le maître de danse: miss Shepherd danse
avec moi. Je touche son gant et je sens un frémissement qui me
remonte le long de la manche droite de ma veste jusqu'à la pointe
de mes cheveux. Je ne dis rien de tendre à miss Shepherd, mais
nous nous comprenons: miss Shepherd et moi, nous vivons dans
l'espérance d'être unis un jour.

Je me demande pourquoi je donne en cachette à miss Shepherd douze
noix d'Amérique; elles n'expriment pas l'affection, elles sont
difficiles à envelopper de façon à en faire un paquet d'une forme
régulière, elles sont très-dures, et on a de la peine à les
casser, même entre deux portes, et puis après l'amande en est
huileuse; et cependant je sens que c'est un présent convenable à
offrir à miss Shepherd. Je lui apporte aussi des biscuits tout
frais, et des oranges innombrables. Un jour... j'embrasse miss
Shepherd dans le vestiaire. Quelle extase! Mais aussi quel est mon
désespoir et mon indignation, le lendemain, en apprenant par une
vague rumeur que miss Nettingal a puni miss Shepherd pour avoir
tourné les pieds en dedans!

Miss Shepherd est la préoccupation et le rêve de ma vie entière;
comment en suis-je donc venu à rompre avec elle? je n'en sais
rien. Cependant la froideur se glissa entre miss Shepherd et moi.
J'entends raconter tout bas que miss Shepherd s'est permis de dire
qu'elle voudrait bien que je ne la regardasse pas si fixement, et
qu'elle a avoué une préférence pour M. Jones... Jones! un garçon
sans aucun mérite! L'abîme se creusa entre miss Shepherd et moi.
Enfin, un jour, je rencontre à la promenade les élèves de miss
Nottingal. Miss Shepherd fait la grimace en passant et se met à
rire avec sa compagne. Tout est fini. La passion de ma vie (il me
semble que cela a duré toute une vie, ce qui revient au même) est
passée: miss Shepherd disparaît de la liturgie, et la famille
royale n'a plus rien à faire avec elle.

J'obtiens une place plus élevée dans ma classe, et personne ne
trouble plus mon repos. Je ne suis plus poli du tout pour les
jeunes pensionnaires de miss Nettingal, et je n'en adorerais pas
une, quand elles seraient deux fois plus nombreuses et vingt fois
plus belles. Je regarde les leçons de danse comme une corvée, et
je demande pourquoi ces petites filles ne peuvent pas danser
toutes seules et nous laisser en paix. Je deviens très-fort en
vers latins, et je me néglige beaucoup pour attacher les cordons
de mes souliers. Le docteur Strong parle de moi publiquement comme
d'un jeune homme plein d'espérance. M. Dick est fou de joie, et ma
tante m'envoie vingt francs par le courrier suivant.

L'ombre d'un jeune boucher s'élève devant moi comme l'apparition
de la tête au casque dans _Macbeth_. Qu'est-ce que c'est que ce
jeune boucher? c'est la terreur de la jeunesse de Canterbury. Le
bruit court que la moelle de boeuf avec laquelle il oint ses
cheveux lui donne une force surnaturelle, et qu'il pourrait lutter
contre un homme. Ce jeune boucher a le visage large, un cou de
taureau, des joues colorées, un esprit mal fait et une langue
injurieuse. Le principal emploi qu'il fasse de cette langue, est
de mal parler des élèves du docteur Strong. Il dit publiquement
qu'il se charge de leur faire leur affaire. Il nomme des individus
(moi entre autres) qu'il se fait fort de rosser d'une seule main,
en ayant l'autre attachée derrière le dos. Il attend, en route,
les plus jeunes de nos camarades pour leur piocher la tête à coups
de poing; il me défie tout haut quand je passe dans la rue. En
conséquence de quoi je prends le parti de me battre avec le
boucher.

C'est un soir, en été, dans un petit creux verdoyant, au coin d'un
mur. Je trouve le boucher au rendez-vous. Je suis accompagné d'un
corps d'élite choisi parmi mes camarades: le boucher est arrivé
avec deux autres bouchers, un garçon de café et un ramoneur. Les
préliminaires réglés, le boucher et moi nous nous trouvons face à
face. En un instant, le boucher m'a fait voir trente-six mille
chandelles par un coup asséné sur le sourcil gauche. Une minute
après, je ne sais plus où est le mur, où je suis, je ne vois plus
personne. Je ne puis plus bien distinguer entre le boucher et moi;
il me semble que nous nous confondons l'un avec l'autre, en
luttant corps à corps sur l'herbe foulée par nos pieds. Parfois
j'aperçois le boucher ensanglanté, mais confiant; parfois je ne
vois rien, et je m'appuie, hors d'haleine, contre le genou de mon
second; d'autres fois je me lance avec furie contre le boucher, et
je m'écorche les poings contre son visage, sans que cela ait l'air
de le troubler le moins du monde. Enfin je m'éveille, la tête en
mauvais état, comme si je sortais d'un profond sommeil, et je vois
le boucher qui s'en va en remettant son habit; il reçoit les
compliments de ses confrères, du ramoneur et du garçon de café,
d'où je conclus très-justement qu'il a remporté la victoire. On me
ramène à la maison en mauvais état, on m'applique des biftecks sur
les yeux, et on me frotte de vinaigre et d'eau-de-vie; ma lèvre
supérieure enfle peu à peu d'une façon désordonnée. Pendant trois
ou quatre jours je reste à la maison, je ne suis pas beau à voir,
je porte un abat-jour vert, et je m'ennuierais fort, si Agnès
n'était pas une soeur pour moi; elle compatit à mes infortunes,
elle me fait la lecture tout haut, et grâce à elle le temps se
passe rapidement et doucement. Agnès a toute ma confiance, je lui
raconte en détail mon aventure avec le boucher et toutes les
injures qu'il m'avait faites, et elle est d'avis que je ne pouvais
faire autrement que de me battre avec lui, quoiqu'elle tremble et
frissonne à l'idée de ce terrible combat.

Le temps s'est écoulé sans que j'y prisse garde, car Adams n'est
plus alors à la tête de la classe, et il y a longtemps qu'il a
quitté la pension. Il y a si longtemps que, lorsqu'il revient
faire une visite au docteur Strong, il n'y a plus beaucoup
d'élèves qui l'aient connu. Adams va entrer dans le barreau, il
sera avocat et portera perruque. Je suis surpris de le trouver si
modeste; il est d'une apparence moins imposante que je n'aurais
cru. Il n'a pas encore bouleversé le monde, comme je m'y
attendais, car il me semble, autant que je puis en juger, que les
choses vont à peu près de même qu'avant l'entrée d'Adams dans la
vie active.

Ici une lacune où les grands guerriers de l'histoire et de la
poésie défilent devant moi en armées innombrables; cela n'en finit
pas. Qu'est-ce qui vient ensuite? Je suis à la tête de la classe,
et je regarde de ma hauteur la longue file de mes camarades, en
remarquant avec un intérêt plein de condescendance ceux qui me
rappellent ce que j'étais quand je suis entré à la pension. Il me
semble, du reste, que je n'ai plus rien à faire avec cet enfant-
là, je me souviens de lui comme de quelque chose qu'on a laissé
sur la route de la vie, quelque chose près duquel j'ai passé, et
je pense parfois à lui comme à un étranger.

Et la petite fille que j'ai vue en arrivant chez M. Wickfield, où
est-elle? Elle a disparu aussi. À sa place, une créature qui
ressemble parfaitement au portrait, et qui n'est plus une enfant,
gouverne la maison; Agnès, ma chère soeur, comme je l'appelle dans
mes pensées, mon guide, mon amie, le bon ange de tous ceux qui
vivent sous son influence de paix, de vertu et de modestie, Agnès
est devenue une femme.

Quel nouveau changement s'est opéré en moi? J'ai grandi, mes
traits se sont formés, j'ai recueilli quelque instruction durant
les années qui viennent de s'écouler. Je porte une montre d'or
avec une chaîne, une bague au petit doigt, un habit à pans, et
j'abuse de la graisse d'ours: ce qui, rapproché de la bague, sent
un peu son mauvais sujet. Serais-je redevenu amoureux? oui.
J'adore miss Larkins l'aînée.

Miss Larkins l'aînée n'est pas une petite fille. Elle est grande,
bien faite; elle a les yeux et les cheveux noirs. Miss Larkins
l'aînée est loin d'être une enfant, car miss Larkins la cadette a
dépassé cet âge heureux, et sa soeur a trois ou quatre ans de plus
qu'elle. Miss Larkins l'aînée a peut-être trente ans. Ma passion
pour elle est effrénée.

Miss Larkins l'aînée connaît des officiers; c'est une chose bien
pénible à supporter. Je les vois lui parler dans la rue. Je les
vois traverser la chaussée pour venir au-devant d'elle, quand ils
aperçoivent son chapeau (elle aime les chapeaux de couleurs
voyantes) accompagné de celui de sa soeur descendre le trottoir.
Elle rit, elle parle, elle a l'air de prendre goût à la chose. Je
passe la plus grande partie de mes loisirs à me promener dans
l'espérance de la rencontrer. Si je puis la saluer une fois dans
la journée (j'en ai le droit, car je connais M. Larkins), quel
bonheur! je mérite d'obtenir par ma politesse un salut de temps en
temps. Les tortures que je supporte le soir du bal des Courses, en
pensant que miss Larkins l'aînée dansera avec les officiers,
demandent vraiment une compensation s'il y a quelque justice dans
ce monde.

L'amour m'ôte l'appétit et m'oblige à porter constamment ma
cravate neuve. Je n'ai de soulagement que lorsque j'ai sur le
corps mes plus beaux habits, et je passe ma vie à faire cirer mes
bottes. Il me semble alors que je suis plus digne d'approcher de
miss Larkins l'aînée. Tout ce qui lui appartient, de près ou de
loin, me devient précieux. M. Larkins, un vieillard un peu
brusque, avec un double menton, et qui ne peut remuer qu'un oeil,
est rempli de charmes à mes yeux. Quand je ne puis voir la fille,
je vais voir dans les endroits où je puis rencontrer le père.
Quand j'ai dit: «Comment vous portez-vous, monsieur Larkins?
J'espère que mesdemoiselles vos filles et toute la famille sont en
bonne santé,» il me semble que j'ai fait une déclaration, et je
rougis.

Je pense continuellement à mon âge. J'ai dix-sept ans, c'est peut-
être un peu jeune pour miss Larkins l'aînée, mais qu'importe?
D'ailleurs j'arriverai si vite à mes vingt et un ans! Je me
promène régulièrement le soir devant la maison de M. Larkins,
quoique cela me fende le coeur de voir entrer des officiers et de
les entendre dans le salon pendant que miss Larkins l'aînée joue
de la harpe. Deux ou trois fois je vais même jusqu'à errer
mélancoliquement autour de la maison, quand on est couché,
cherchant à deviner quelle est la fenêtre de miss Larkins, et
prenant probablement la fenêtre de M. Larkins pour celle de sa
fille; je voudrais voir le feu prendre à la maison, je saisirais,
au milieu de la foule épouvantée, une échelle pour la dresser
contre la fenêtre; je me vois sauvant miss Larkins dans mes bras,
puis retournant chercher quelque chose qu'elle a oublié, pour
périr ensuite dans les flammes. Mon amour est généralement
désintéressé, et je me contenterais de poser avec honneur devant
miss Larkins, et d'expirer après.

Je ne suis pourtant pas toujours dans des dispositions si
généreuses. Parfois des rêves de bonheur s'élèvent devant moi. En
passant deux heures à ma toilette, le jour d'un grand bal donné
par les Larkins, et après lequel je soupire depuis trois semaines,
je me laisse aller à des idées agréables. Je me figure que j'ai eu
le courage de faire ma déclaration à miss Larkins; elle laisse
tomber sa tête sur mon épaule en disant: «Oh! monsieur
Copperfield, puis-je en croire mes oreilles?» Je me représente
M. Larkins arrivant chez moi le lendemain matin pour me dire: «La
jeunesse n'est pas une objection, mon cher Copperfield; ma fille
m'a tout appris, voilà vingt mille livres sterling, soyez
heureux!» Je me figure que ma tante cède à son tour, et nous donne
sa bénédiction; M. Dick et le docteur Strong assistent à la
cérémonie nuptiale. Je ne manque pas de bon sens, à ce qu'il me
semble en revenant sur mon passé; je ne manque pas non plus de
modestie, assurément, et pourtant voilà mes rêves.

Je me rends à la maison enchantée, toute pleine de lumières, de
musique, de fleurs et d'officiers que je regrette d'y voir; on
cause beaucoup, et miss Larkins l'aînée est dans tout l'éclat de
sa beauté. Elle est vêtue de bleu avec des fleurs blanches dans
les cheveux, des «Ne m'oubliez pas,» comme si elle avait besoin de
porter des «Ne m'oubliez pas!» C'est la première soirée de grandes
personnes à laquelle j'aie été invité, et je suis un peu mal à mon
aise, car j'ai l'air abandonné et on ne me parle pas, à
l'exception de M. Larkins, qui me demande comment se portent mes
petits camarades, ce dont il aurait pu se dispenser, je ne suis
pas venu chez lui pour me faire insulter. Mais après avoir passé
quelque temps debout près de la porte à réjouir mes yeux de la vue
de la déesse de mon coeur, je la vois s'approcher de moi, elle,
miss Larkins, et elle me demande avec bonté si je danse.

Je balbutie en la saluant: «Avec vous, oui, mademoiselle Larkins.

-- Avec moi seule? dit-elle.

-- Je n'aurais aucun plaisir à danser avec une autre.»

Miss Larkins sourit et rougit (pour sourire j'en suis bien sûr,
pour rougir je m'en flatte), puis elle dit:

«Pas cette fois, mais l'autre, si vous voulez.»

Le moment arrive. «C'est une valse, je crois, dit miss Larkins
avec un peu d'embarras quand je me présente. Valsez-vous? sinon,
le capitaine Bailey...»

Mais je valse, assez bien même, et j'emmène miss Larkins; je
l'enlève fièrement au capitaine Bailey, dont je fais le malheur,
je n'en doute pas. Peu m'importe! j'ai bien souffert, moi! Je
valse avec miss Larkins l'aînée; je ne sais pas où je suis, qui
m'entoure, combien de temps dure mon bonheur. Je sais seulement
que je flotte dans l'espace avec un ange bleu, et que je suis dans
un rêve de délices, jusqu'au moment où je me trouve assis près
d'elle sur un canapé. Nous sommes seuls dans un petit salon. Elle
admire le camélia rose du Japon que je porte à ma boutonnière. Il
m'a coûté trois schellings, je le lui donne, en disant:

«J'en demande un prix exorbitant, miss Larkins!

-- En vérité! que voulez-vous avoir en retour? répond-elle.

-- Une de vos fleurs, pour la conserver comme un avare garde son
or.

-- Vous êtes un petit téméraire, dit miss Larkins. Tenez!»

Elle me donne une fleur de très-bonne grâce, je la porte à mes
lèvres, puis je la cache dans mon sein. Miss Larkins se met à rire
et me prend le bras en me disant:

«Maintenant, ramenez-moi au capitaine Bailey.»

Je suis encore plongé dans le souvenir de ce délicieux tête-à-tête
et de la valse passée, quand elle s'approche de nouveau de moi, en
donnant le bras à un homme d'un âge mûr, qui a joué au whist toute
la soirée.

«Tenez, lui dit-elle, voilà mon petit téméraire. M. Chestle désire
faire votre connaissance, monsieur Copperfield.»

Je pense à l'instant que ce doit être un ami de la famille, et je
suis enchanté.

«Je comprends votre goût, monsieur, dit M. Chestle. Il vous fait
honneur. Je suppose que vous ne prenez pas grand intérêt à la
culture du houblon, quoique vous en aimiez les fleurs, mais j'ai
une assez grande propriété où j'en cultive, et si vous aviez
jamais la fantaisie de venir dans nos environs, près d'Ashford, et
de visiter notre résidence, nous serions heureux de vous recevoir
et de vous garder le plus longtemps possible.»

Je remercie vivement M. Chestle, et je lui donne une poignée de
main. Il me semble que je fais un beau rêve. Je valse de nouveau
avec miss Larkins l'aînée; elle me dit que je valse très-bien! Je
rentre chez moi, plein d'un bonheur inexprimable. Je valse en
imagination pendant toute la nuit, en tenant serrée dans mes bras
la taille de ma divinité. Pendant quelques jours je suis plongé
dans des rêveries délicieuses, mais je ne la rencontre plus dans
la rue, et elle n'est pas chez elle quand je vais lui faire une
visite. Je me console imparfaitement de ce désappointement en
regardant le gage sacré que j'ai reçu, la fleur fanée.

«Trotwood, me dit Agnès, un jour après-dîner, savez-vous qui doit
se marier demain? quelqu'un pour qui vous avez une grande
admiration.

-- Pas vous, je pense, Agnès?

-- Non, pas moi! dit-elle en levant les yeux de dessus la musique
qu'elle copiait. Entendez-vous ce qu'il dit là, papa?... Non,
c'est miss Larkins l'aînée.

-- Elle épouse... le capitaine Bailey?»

C'était tout ce que j'avais la force de dire.

«Non, non, pas un capitaine: M. Chestle, un grand cultivateur de
houblon.»

Je suis très-abattu pendant une quinzaine de jours. Je ne porte
plus ma bague, je commence à remettre mes vieux habits, je renonce
à la graisse d'ours, et je soupire sur la fleur fanée de miss
Larkins. Au bout de ce temps, je m'ennuie un peu de ce genre de
vie, et, sur une nouvelle provocation du boucher, je jette aux
vents ma fleur, je donne un rendez-vous à mon agresseur, et je le
bats glorieusement.

Je reprends ma bague, et je renouvelle avec modération l'usage de
la graisse d'ours, voilà les dernières traces que je puis saisir
dans le souvenir de ma vie, en marchant sur mes dix-sept ans.



CHAPITRE XIX.

Je regarde autour de moi et je fais une découverte.


Je ne sais pas si j'étais triste ou satisfait quand je vis arriver
la fin de mes études et le moment de quitter le docteur Strong.
J'avais été très-heureux chez lui, et j'avais un véritable
attachement pour le docteur; en outre, j'étais un personnage
éminent dans notre petit monde. Voilà mes raisons de tristesse,
mais j'avais d'autres raisons, assez peu solides d'ailleurs,
d'être bien aise. La vague idée de devenir un jeune homme libre de
mes actions, le sentiment de l'importance que prenait un jeune
homme libre de ses actions, le désir de toutes les belles choses
que cet animal extraordinaire avait à voir et à faire, l'effet
merveilleux qu'il ne pouvait manquer de produire sur la société,
c'étaient là de grandes séductions. Ces visions avaient une si
grande influence sur mon esprit qu'il me semble maintenant que je
n'ai pas senti, en quittant la pension, les regrets que j'aurais
dû naturellement éprouver. Cette séparation ne m'a pas laissé
l'impression que m'ont laissée d'autres séparations. J'essaye en
vain de me souvenir de ce que j'ai ressenti alors, et des
circonstances qui ont accompagné mon départ, mais ce que je me
rappelle bien, c'est que cet événement n'a pas joué un grand rôle
dans ma vie. Je suppose que la perspective qui s'ouvrait devant
moi me troublait l'esprit. Je sais que je ne comptais plus pour
rien le passé de mon enfance, et que la vie me faisait l'effet
d'un grand conte de fées que j'allais commencer à lire, et voilà
tout.

Ma tante eut avec moi des délibérations graves et nombreuses pour
savoir quelle carrière je choisirais. Depuis un an au moins, je
cherchais à trouver une réponse satisfaisante à cette question
répétée: «Quelle est votre vocation?» Mais je ne me trouvais aucun
goût particulier pour une profession quelconque. Si j'avais pu
recevoir par inspiration la science de la navigation, prendre le
commandement de quelque vaisseau bon voilier pour faire autour du
monde un voyage de grandes découvertes, je crois que je n'aurais
rien demandé de plus. Mais, à défaut de cette inspiration
miraculeuse, mes désirs se bornaient à entrer dans une carrière
qui n'imposât pas de trop grands sacrifices pécuniaires à ma
tante, et à y faire mon devoir quel qu'il fût.

M. Dick avait régulièrement assisté à nos conseils, de l'air le
plus grave et le plus réfléchi. Il ne s'était jamais aventuré
qu'une seule fois à émettre une idée, mais ce jour-là (je ne sais
ce qui lui avait passé par la tête), il proposa tout d'un coup de
faire de moi un chaudronnier. Cette idée fut si mal reçue par ma
tante qu'il n'osa plus en avancer une seconde, il se bornait donc
à la regarder attentivement en attendant avec beaucoup d'intérêt
les résolutions qu'elle pourrait suggérer, tout en faisant sonner
son argent dans son gousset.

«Voulez-vous que je vous dise une chose, Trot? me dit ma tante un
matin, quelque temps après ma sortie de pension, puisque nous
n'avons pas encore décidé la grande question, et qu'il faut tâcher
de ne pas faire fausse route, si nous pouvons, je crois que nous
ferions mieux de nous donner le temps de respirer. En attendant,
tâchez d'envisager l'affaire sous un nouveau point de vue, et non
pas comme un écolier.

-- Je tâcherai, ma tante.

-- J'ai eu l'idée, continua ma tante, qu'un peu de changement et
un coup d'oeil jeté sur la vie du monde pourrait vous aider à
fixer vos idées et à asseoir plus sérieusement votre jugement. Si
vous faisiez un petit voyage? si vous vous rendiez par exemple
dans votre ancien pays pour y voir... cette femme étrange qui a un
nom si sauvage, continua-t-elle en se frottant le bout du nez, car
elle n'avait pas encore complètement pardonné à Peggotty de
s'appeler Peggotty.

-- C'est tout ce que je peux désirer de plus agréable au monde, ma
tante!

-- Eh bien! dit-elle, voilà qui est heureux, car je le désire
beaucoup aussi. Mais il est naturel et raisonnable que cela vous
plaise, et je suis très-convaincue que tout ce que vous ferez,
Trot, sera naturel et raisonnable.

-- Je l'espère, ma tante.

-- Votre soeur, Betsy Trotwood, dit ma tante, aurait été la jeune
fille la plus naturelle et la plus raisonnable qu'on puisse voir.
Vous serez digne d'elle, n'est-ce pas?

-- J'espère être digne de vous, ma tante; je n'en demande pas
davantage.

-- C'est une grâce du bon Dieu que votre mère, la pauvre enfant,
ne soit pas de ce monde, dit ma tante en me regardant d'un air
d'approbation, car elle serait si fière de son garçon maintenant
qu'elle en aurait perdu le peu de tête qui pouvait lui rester à
perdre.»

Ma tante s'excusait toujours de la faiblesse qu'elle pouvait
éprouver pour moi en la rejetant ainsi sur ma pauvre mère:

«Vraiment, vous ne vous figurez pas, Trotwood, combien vous me la
rappelez!

-- D'une manière agréable, j'espère, ma tante?

-- Il lui ressemble tant, Dick, ajouta ma tante en appuyant sur
les mots, que je crois la voir encore, le jour où je l'ai visitée,
avant qu'elle commençât à souffrir; voyez-vous, il lui ressemble
comme deux gouttes d'eau!

-- En vérité? dit M. Dick.

-- Mais cela n'empêche pas qu'il ressemble aussi à David, dit ma
tante d'un ton positif.

-- Il ressemble beaucoup à David!» dit M. Dick.

-- Mais ce que je désire vous voir devenir, Trot, reprit ma tante,
je ne veux pas dire physiquement, vous êtes très-bien de physique,
mais moralement, c'est un homme ferme: un homme ferme, énergique,
avec une volonté à vous, avec de la résolution, dit ma tante en
branlant la tête et en serrant le poing; avec de la détermination,
Trot, avec du caractère, un caractère énergique qui ne se laisse
influencer qu'à bonne enseigne par qui que ce soit, ni par quoi
que ce soit; voilà ce que je veux vous voir devenir; voilà ce
qu'il aurait fallu à votre père et à votre mère, Dieu le sait, et
ils s'en seraient mieux trouvés.»

Je manifestai l'espérance de devenir ce qu'elle désirait.

«Afin de vous fournir l'occasion d'agir un peu par vous-même, et
de compter sur vous-même, dit ma tante, je vous enverrai seul
faire votre petit voyage. J'avais eu un moment l'idée de vous
faire accompagner par M. Dick, mais, en y réfléchissant bien, je
le garderai pour prendre soin de moi.»

M. Dick parut un moment un peu désappointé, mais l'honneur d'être
admis à la dignité de prendre soin de la plus admirable femme
qu'il y eût au monde ramena bientôt la satisfaction sur son
visage.

«D'ailleurs, dit ma tante, il a son mémoire...

-- Certainement, dit M. Dick, précipitamment. J'ai l'intention,
Trotwood, d'en finir avec ce mémoire; il faut réellement que ce
soit fini une bonne fois. Après quoi, je le ferai présenter, vous
savez, et alors... dit M. Dick, après s'être arrêté et avoir gardé
le silence un moment, et alors il faudra voir frétiller le poisson
dans la poêle!»

En conséquence des bonnes intentions de ma tante, je fus peu après
pourvu d'une bourse bien garnie et d'une malle, et elle me
congédia tendrement pour mon expédition d'exploration. Au moment
du départ, elle me donna quelques bons conseils et beaucoup de
baisers, en me disant que, comme son projet était de me fournir
l'occasion de regarder autour de moi et de réfléchir un peu, elle
me conseillait de passer quelques jours à Londres si cela me
convenait, soit en me rendant dans le Suffolk, soit en revenant.
En un mot, j'étais libre de faire ce qu'il me plairait pendant
trois semaines ou un mois, sans autre considération que celle de
réfléchir et de regarder autour de moi, et l'engagement de lui
écrire trois fois la semaine, pour la tenir au courant de ce que
je ferais.

J'allai d'abord à Canterbury pour dire adieu à Agnès et à
M. Wickfield, ainsi qu'au bon docteur; je n'avais pas encore donné
congé de mon ancienne chambre chez M. Wickfield. Agnès fut
enchantée de me voir, et me dit que la maison ne lui semblait plus
la même depuis que je l'avais quittée.

«Je ne me trouve plus le même non plus depuis que je suis loin de
vous, lui dis-je. Il me semble que j'ai perdu mon bras droit, ce
n'est pas assez dire, car je ne suis pas plus sûr de ma tête et de
mon coeur qui n'ont rien à faire avec mon bras droit. Tous les
gens qui vous connaissent vous consultent, et se laissent guider
par vous, Agnès.

-- Tous les gens qui me connaissent me gâtent, je crois, dit Agnès
en souriant.

-- Non. C'est parce que vous ne ressemblez à personne. Vous êtes
si bonne et d'un caractère si charmant! Comment faites-vous pour
être d'un naturel si doux, et pour avoir toujours raison!

-- Vous me parlez comme si j'étais miss Larkins avant son mariage,
me dit-elle avec un rire plein de gaieté, tout en continuant son
ouvrage.

-- Allons! ce n'est pas bien d'abuser de ma confiance, lui
répondis-je en rougissant au souvenir de mon idole aux rubans
bleus, et cependant je ne saurais m'empêcher de me confier en
vous, Agnès. Je ne perdrai jamais cette habitude. Si j'ai des
chagrins ou que je devienne amoureux, je vous dirai tout, si vous
voulez bien, même quand il m'arrivera de devenir amoureux pour
tout de bon.

-- Mais vous avez toujours été amoureux pour tout de bon, dit
Agnès en riant de nouveau.

-- Oh! j'étais un enfant, un simple écolier, dis-je en riant
aussi, mais avec un peu de confusion. Les temps sont changés, et
je suppose qu'un jour je prendrai cette affaire-là terriblement au
sérieux. Ce qui m'étonne, c'est que vous-même vous n'en soyez pas
encore arrivée-là, Agnès.»

Agnès riait en secouant la tête.

«Oh! je sais bien que non; vous me l'auriez dit, ou du moins,
repris-je en la voyant rougir légèrement, vous me l'auriez laissé
deviner. Mais je ne connais personne qui soit digne de vous aimer,
Agnès. Il faudra que je fasse la connaissance d'un homme d'un
caractère plus élevé et doué de plus de mérite que tous ceux que
j'ai vus ici pour donner mon consentement. À l'avenir j'aurai
l'oeil sur tous vos admirateurs; et je vous préviens que je serai
très-exigeant pour celui que vous choisirez.»

Nous avions causé jusqu'alors sur un ton d'enjouement plein de
confiance, mêlé pourtant d'un certain sérieux; c'était le résultat
des relations intimes que nous avions commencées ensemble dès
l'enfance. Mais tout d'un coup Agnès leva les yeux, et changeant
de manière, me dit:

«Trotwood, il y a quelque chose que je veux vous dire, et que je
n'aurai peut-être pas de longtemps une autre occasion de vous
demander, quelque chose que je ne me déciderais jamais, je crois,
à demander à un autre. Avez-vous remarqué chez papa un changement
progressif?»

Je l'avais remarqué, et je m'étais souvent demandé si elle s'en
apercevait aussi. Mon visage trahit sans doute ce que je pensais,
car elle baissa les yeux à l'instant même, et je vis qu'ils
étaient pleins de larmes.

«Dites-moi ce que c'est, dit-elle à voix basse.

-- Je crains... puis-je vous parler en toute franchise, Agnès?
Vous savez quelle affection j'ai pour lui.

-- Oui, dit-elle.

-- Je crains qu'il ne se fasse mal par cette habitude qui n'a fait
qu'augmenter tous les jours depuis mon arrivée dans cette maison.
Il est devenu très-nerveux, du moins je me le figure.

-- Vous ne vous trompez pas, dit Agnès en secouant la tête.

-- Sa main tremble, il ne parle pas nettement, et ses yeux sont
hagards. J'ai remarqué que, dans ces moments-là, et quand il n'est
pas dans son état naturel, il arrive presque toujours qu'on le
demande justement pour quelque affaire.

-- Oui, c'est Uriah, dit Agnès.

-- Et l'idée qu'il ne se sent pas en état de la traiter, qu'il ne
l'a pas bien comprise, ou qu'il n'a pas pu s'empêcher de laisser
voir sa situation, semble le tourmenter tellement que le lendemain
c'est bien pis, et le surlendemain pis encore; et de là vient cet
épuisement et cet air effaré. Ne vous effrayez pas de ce que je
dis, Agnès, mais je l'ai vu l'autre soir dans cet état, la tête
sur son pupitre et pleurant comme un enfant.»

Elle posa doucement son doigt sur mes lèvres pendant que je
parlais encore, puis l'instant d'après elle avait rejoint son père
à la porte du salon, et s'appuyait sur son épaule. Ils me
regardaient tous deux, et je fus vivement touché de l'expression
du visage d'Agnès. Il y avait dans son regard une si profonde
tendresse pour son père, tant de reconnaissance pour les soins et
l'affection qu'il lui avait témoignés, elle me demandait si
évidemment d'être indulgent pour lui dans mes pensées, et de ne
pas admettre des idées amères sur son compte; elle semblait à la
fois si fière de lui, si dévouée, si compatissante et si triste;
elle me disait si clairement qu'elle était sûre de mes sympathies,
que toutes les paroles du monde n'auraient pu m'en dire davantage,
ni m'émouvoir plus profondément.

Nous devions prendre le thé chez le docteur. En arrivant à l'heure
ordinaire, nous le trouvâmes près du feu, dans le cabinet, avec sa
jeune femme et sa belle-mère. Le docteur, qui semblait croire que
je partais pour la Chine, me reçut comme un hôte auquel il voulait
faire honneur, et demanda qu'on mît une bûche au feu, afin de voir
à la lueur de la flamme le visage de son ancien élève.

«Je ne verrai plus beaucoup de nouveaux visages à la place de
Trotwood, mon cher Wickfield, dit le docteur en se chauffant les
mains; je deviens paresseux et je veux me reposer. Je remettrai
tous ces jeunes gens à d'autres mains dans six mois, pour mener
une vie plus tranquille.

-- Voilà dix ans que vous ne dites pas autre chose, docteur,
répondit M. Wickfield.

-- Oui, mais cette fois je suis décidé, dit le docteur; le premier
de mes sous-maîtres me succédera... Cette fois-ci c'est pour de
bon... Et vous aurez bientôt à dresser un contrat entre nous, avec
toutes les clauses obligatoires qui donnent à deux hommes
d'honneur qui s'engagent l'air de deux coquins qui se défient l'un
de l'autre.

-- J'aurai aussi à prendre soin, n'est-ce pas, dit M. Wickfield
qu'on ne vous attrape pas, ce qui arriverait infailliblement dans
un arrangement que vous feriez vous-même. Eh bien! je suis tout
prêt, je voudrais n'avoir jamais de pire besogne dans mon état.

-- Je n'aurai plus à m'occuper alors, dit le docteur, que de mon
dictionnaire... et de cette autre personne avec laquelle j'ai
contracté aussi un engagement... mon Annie!»

M. Wickfield la regardait, elle était assise près de la table à
thé avec Agnès, et elle me parut éviter les yeux du bon vieillard
avec une hésitation et une timidité inaccoutumées qui attirèrent
sur elle son attention, comme s'il lui venait à l'esprit quelque
pensée secrète.

«Il paraît qu'il est arrivé un bateau-poste venant de l'Inde, dit-
il après un moment de silence.

-- Vous m'y faites penser, dit le docteur, il y a même des lettres
de M. Jack Maldon.

-- Ah! vraiment?

-- Mon pauvre Jack! dit mistress Markleham, en secouant la tête.
Quand je pense qu'il est dans ce climat terrible, où il faut
vivre, m'a-t-on dit, sur un tas de sable brûlant et sous une
cloche de verre! Il avait l'air robuste, mais il ne l'était pas.
Il a consulté son courage plus que ses forces, mon cher docteur,
quand il a si vaillamment tenté l'entreprise. Annie, ma chère, je
suis sûre que vous vous en souvenez parfaitement; votre cousin n'a
jamais été fort, ce qu'on appelle robuste, dit mistress Markleham
avec emphase et en nous regardant tous les uns après les autres,
depuis le temps où ma fille et lui étaient tout petits, et se
promenaient bras dessus bras dessous toute la journée.»

Annie ne répondit rien à cette interpellation.

«Dois-je conclure de ce que vous venez de dire, madame, que
M. Maldon soit malade? demanda M. Wickfield.

-- Malade? répliqua le Vieux-Troupier, mon cher monsieur, il
est... toutes sortes de choses...

-- Excepté qu'il n'est pas bien portant, dit M. Wickfield.

-- Excepté qu'il n'est pas bien portant, cela va sans dire,
répondit le Vieux-Troupier; il est clair qu'il a attrapé des coups
de soleil terribles, qu'il a gagné la fièvre des marais, des
rhumatismes et tout ce qu'on peut imaginer! Quant au foie, je
suppose qu'il en a fait son deuil en partant: ajouta-t-elle d'un
air de résignation.

-- Est-ce de lui que vous tenez tout cela? demanda M. Wickfield.

-- Lui! repartit mistress Markleham en agitant sa tête et son
éventail: que vous ne connaissez guère mon pauvre Jack Maldon pour
me faire pareille question! Lui, me dire cela! Ah bien oui! il se
ferait plutôt tirer à quatre chevaux avant d'en dire un mot.

-- Maman! dit mistress Strong.

-- Ma chère Annie, reprit sa mère, je vous prie, une fois pour
toutes, de ne pas vous mêler de ce que je dis, à moins que ce ne
soit pour confirmer mes paroles. Vous savez aussi bien que moi que
votre cousin Maldon se laisserait plutôt tirer par un nombre
indéfini de chevaux, car je ne sais pas pourquoi je me bornerais à
quatre: certainement, non, ce n'est pas à quatre chevaux; il se
laisserait tirer par huit, par seize, par trente-deux chevaux
plutôt que de dire un mot qui pût déranger les plans du docteur.

-- Dites plutôt les plans de Wickfield, dit le docteur en passant
la main sur son menton et en regardant son conseiller d'un air
repentant; c'est-à-dire le plan que nous avions formé à nous deux.
Pour moi j'ai dit seulement: «en Angleterre ou à l'étranger.»

-- Et moi, j'ai dit: «à l'étranger,» ajouta gravement
M. Wickfield; c'est moi qui l'ai fait: c'est moi qui en suis
responsable.

-- Oh! qui est-ce qui vous parle de responsabilité? dit mistress
Markleham; tout a été fait pour le mieux, mon cher monsieur
Wickfield, nous savons bien que tout a été fait dans les
meilleures intentions. Mais si ce pauvre garçon ne peut pas vivre
là-bas, que voulez-vous y faire? S'il ne peut pas vivre là-bas, il
mourra là-bas, plutôt que de déranger les projets du docteur. Je
le connais bien, continua mistress Markleham en agitant son
éventail avec l'air calme et prophétique d'une prêtresse inspirée,
et je sais bien qu'il mourra là plutôt que de déranger les plans
du docteur.

-- Eh bien! eh bien! madame, dit gaiement le docteur, je ne suis
pas assez fanatique de mes projets pour ne point les changer moi-
même et refuser tout autre arrangement. Si M. Jack Maldon revient
en Angleterre pour cause de mauvaise santé, nous ne le laisserons
pas repartir, et il faudra tâcher de le pourvoir d'une manière
plus avantageuse dans ce pays-ci.»

Mistress Markleham fut si surprise de la générosité de ce
discours, qu'elle n'avait ni prévu ni provoqué, bien entendu,
qu'elle ne put que dire au docteur que cela lui ressemblait bien,
et répéter plusieurs fois de suite son geste favori, en baisant le
bout de son éventail, avant d'en caresser la main de son sublime
ami. Après quoi elle gronda quelque peu sa fille Annie, de ce
qu'elle n'était pas plus expansive, lorsque le docteur comblait
ainsi de ses bontés un ancien compagnon d'enfance, et cela pour
l'amour d'elle seulement. Puis elle en vint à nous entretenir des
mérites de plusieurs membres de sa famille qui n'attendaient qu'un
peu d'aide pour remonter sur leur bête.

Tout ce temps-là sa fille Annie n'avait pas dit un mot, elle
n'avait pas même levé les yeux. M. Wickfield l'avait suivie sans
cesse du regard, assise comme elle était à côté de son Agnès. Il
avait l'air de ne pas se douter qu'on pût remarquer cette
attention continue, bien visible pourtant, car il était si occupé
de mistress Strong et des pensées qu'elle lui suggérait, qu'il en
était tout absorbé. Il finit par demander ce que M. Jack Maldon
avait véritablement écrit sur sa situation, et à qui il avait
adressé de ses nouvelles.

«Voilà, dit mistress Markleham en prenant par-dessus la tête du
docteur une lettre posée sur la cheminée; voilà ce que ce pauvre
garçon dit au docteur lui-même... Où est-ce donc?... ah! j'y
suis... «Je suis fâché d'être obligé de vous dire que ma santé a
beaucoup souffert; et que je crains d'en être réduit à la
nécessité de revenir en Angleterre pour quelque temps; c'est ma
seule espérance de guérison.» Il me semble que c'est assez clair,
pauvre garçon! Sa seule espérance de guérison! Mais la lettre
d'Annie est plus explicite encore. Annie, montrez-moi encore une
fois cette lettre.

-- Pas maintenant, maman, dit-elle à voix basse.

-- Ma chère, vous êtes vraiment sur certains sujets la personne la
plus absurde qui soit au monde; et il n'y a personne comme vous
pour vous montrer peu sensible aux droits de votre famille, lui
dit sa mère. Nous n'aurions pas seulement entendu parler de cette
lettre si je ne vous l'avais pas demandée. Appelez-vous cela de la
confiance envers le docteur Strong, Annie? cela m'étonne de votre
part.»

Mistress Strong produisit la lettre à regret, et quand je la pris
pour la passer à la mère, je vis que la main de la fille tremblait
en me la remettant.

«Voyons donc où est ce passage, dit mistress Markleham, en
approchant le papier de ses yeux: «Le souvenir des temps passés,
ma chère Annie...,» et ainsi de suite; ce n'est pas ça. «Le bon
vieux procureur...» De qui veut-il donc parler? Vraiment, Annie,
votre cousin Maldon est à peine intelligible. Ah! que je suis
stupide! c'est apparemment du docteur qu'il parle! «Oh! oui, bien
bon en vérité!» Ici elle s'arrêta pour donner un nouveau baiser à
son éventail et le secouer ensuite du côté du docteur, qui nous
regardait tous avec la satisfaction la plus paisible. «Ah! voilà:
«Vous ne serez peut-être pas surprise d'apprendre, Annie...» Bien
certainement, non, sachant, comme je viens de le dire, qu'il
n'était véritablement pas robuste... «Vous ne serez pas surprise
d'apprendre que j'ai tant souffert loin de vous que je suis décidé
à partir à tout hasard, avec un congé de maladie, si je puis
l'obtenir, sans quoi je donnerai ma démission. Ce que j'ai enduré
et ce que j'endure ici est intolérable. Et sans la prompte
générosité de cet excellent homme,» dit mistress Markleham en
répétant ses signes télégraphiques à l'adresse du docteur, et en
repliant la lettre, «l'idée seule m'en serait insupportable.»

M. Wickfield ne dit pas un mot, quoique la vieille dame semblât
attendre ses commentaires sur ce qu'il venait d'entendre. Il
gardait le silence d'un air sévère, et sans lever les yeux. On
avait abandonné depuis longtemps cette affaire pour d'autres
sujets de conversation, qu'il restait toujours dans la même
attitude, se bornant à jeter de temps en temps, d'un air refrogné,
un regard pensif sur le docteur ou sur sa femme, puis sur tous les
deux ensemble.

Le docteur aimait la musique. Agnès chantait avec beaucoup
d'agrément et d'expression, mistress Strong aussi. Elles
chantèrent ensemble, puis se mirent à jouer des morceaux à quatre
mains: c'était un petit concert. Mais je remarquai deux choses,
d'abord quoique Annie se fût tout à fait remise, et qu'elle eût
repris ses manières ordinaires, il y avait évidemment un abîme qui
la séparait de M. Wickfield; en second lieu, je vis que l'intimité
de mistress Strong avec Agnès déplaisait à M. Wickfield, et qu'il
la surveillait avec inquiétude. Je dois avouer aussi que le
souvenir de ce que j'avais vu d'elle, le jour du départ de M. Jack
Maldon, me revint à l'esprit avec une signification que je n'y
avais jamais attachée et qui me troubla l'esprit. L'innocente
beauté de son visage ne me paraissait pas aussi pure que par le
passé; je me défiais de la grâce naturelle et du charme de ses
manières, et quand je regardais Agnès, assise auprès d'elle, quand
je me rappelais l'honnête candeur de la jeune fille, je me disais
en moi-même que c'était peut-être une amitié mal assortie.

Elles en jouissaient pourtant si vivement toutes deux que leur
gaieté fit passer la soirée comme un instant. Il arriva, au moment
du départ, un petit incident que je me rappelle bien. Elles
prenaient congé l'une de l'autre, et Agnès allait embrasser
mistress Strong, quand M. Wickfield passa entre elles, comme par
accident, et emmena brusquement Agnès. Puis je revis sur le visage
de mistress Strong cette expression que j'avais remarquée le soir
du départ de son cousin, et je me crus encore debout à la porte du
docteur Strong. C'était bien comme cela qu'elle l'avait regardé ce
soir-là.

Je ne puis dire quelle impression ce regard me produisit, ni
pourquoi il me devint impossible de l'oublier plus tard quand je
pensais à elle, et que j'aurais voulu me rappeler plutôt son
visage paré de son innocente beauté. Le souvenir m'en poursuivait
encore en rentrant chez moi; il me semblait que je laissais un
sombre nuage suspendu au-dessus de la maison du docteur. Au
respect que j'avais pour ses cheveux gris se mêlait une grande
compassion pour ce coeur si confiant avec ceux qui le
trahissaient, et un profond ressentiment contre ces perfides amis.
L'ombre imminente d'un grand chagrin et d'une grande honte,
quoique confuse encore, projetait une tache sur ce lieu paisible,
témoin du travail et des jeux de mon enfance, et le flétrissait à
mes yeux. Je n'avais plus de plaisir à penser aux grands aloès à
longues feuilles qui fleurissaient tous les cent ans seulement, ni
à la pelouse verte et unie, ni aux urnes de pierre de l'allée du
docteur, ni au son des cloches de la cathédrale qui dominait tout
de son harmonie; il me semblait que le paisible sanctuaire de mon
enfance avait été profané en ma présence, et que la paix et
l'honneur en avaient été jetés à tous les vents.

Avec le matin arriva mon départ de cette vieille demeure, qu'Agnès
avait remplie pour moi de son influence, et cette préoccupation
suffit à absorber mon esprit. Je reviendrais certainement bientôt
habiter de nouveau mon ancienne chambre, et bien souvent peut-
être; mais enfin j'avais cessé d'y résider, et le bon vieux temps
n'était plus. J'avais le coeur un peu gros en emballant ce qui
restait de mes livres et de mes effets à envoyer à Douvres, et je
ne me souciais pas de le laisser voir à Uriah Heep, qui
s'empressait si fort à mon service, que je m'accuse d'avoir manqué
à la charité, en supposant qu'il était enchanté de me voir partir.

Je me séparai d'Agnès et de son père, en faisant de vains efforts
pour supporter ce chagrin comme un homme, et je montai sur le
siège de la diligence de Londres. J'étais si disposé à oublier et
à pardonner tout en traversant la ville, que j'avais presque envie
de faire un signe de tête à mon ancien ennemi le boucher, et de
lui jeter quatre shillings pour boire à ma santé, mais il avait un
air de boucher si endurci quand je l'aperçus, grattant son grand
billot dans son étal, et il était tellement enlaidi par la perte
d'une dent de devant que je lui avais cassée dans notre combat,
que je trouvai plus à propos de ne pas lui faire d'avances.

La seule chose qui m'occupât l'esprit, quand nous fûmes enfin tout
de bon sur la route, c'était de paraître aussi âgé que possible au
conducteur, et de me faire une grosse voix. J'eus bien du mal à
réussir dans cette dernière prétention, mais j'y tenais parce que
c'était un moyen sûr de me grandir.

«Vous allez à Londres, monsieur? dit le conducteur.

-- Oui, William, dis-je d'un ton de condescendance (je le
connaissais un peu), je vais à Londres: après cela j'irai de là en
Suffolk.

-- Pour chasser, monsieur? dit le conducteur. Il savait aussi bien
que moi qu'à cette époque de l'année, il était à peu près aussi
probable que j'allais à la pêche de la baleine, mais c'est égal,
je regardai cette question comme un compliment flatteur.

-- Je ne sais pas, dis-je en prenant un air d'indécision, si je ne
tirerai pas en effet quelques coups de fusil.

-- On dit que le gibier est devenu très-difficile à approcher,
reprit William.

-- C'est ce qu'on m'a dit, répondis-je.

-- «Êtes-vous du comté de Suffolk, monsieur?

-- Oui, dis-je avec un air d'importance, je suis du comté de
Suffolk.

-- On dit que les chaussons de pommes sont superbes par là.»

Je n'en savais rien du tout, mais il faut bien soutenir les
institutions de son pays natal, et ne pas avoir l'air de ne pas
les connaître; aussi je secouai la tête d'un air fin comme pour
dire: «Je crois bien!»

«Et les bidets, dit William, c'est ça, de fameuses bêtes! un bon
bidet de Suffolk vaut son pesant d'or. Avez-vous jamais élevé des
bidets de Suffolk, monsieur?

-- Non, dis-je, pas précisément.

-- C'est que je vous dirai que voilà un monsieur, derrière moi,
qui en a élevé des pacotilles.»

Le monsieur en question louchait d'une manière épouvantable; il
avait un menton de galoche, portait un chapeau gris à haute forme,
et une culotte de velours de coton, boutonnée tout du long sur le
côté, depuis les hanches jusqu'à la semelle de ses bottes. Il
appuyait son menton sur l'épaule du conducteur, si près de moi que
je sentais son haleine dans mes cheveux, et quand je me retournai
pour le voir, il jeta sur les chevaux un regard de connaisseur, de
son bon oeil.

«N'est-ce pas? dit William.

-- N'est-ce pas quoi? demanda son interlocuteur.

-- Vous avez élevé des bidets du Suffolk en masse?

-- Je crois bien! dit l'autre, il n'y a pas d'espèce de chevaux ni
de chiens que je n'aie élevés. Il y a des hommes dont c'est le
caprice, les chiens et les chevaux: pour moi j'en perdrais le
boire et le manger, je leur sacrifierais volontiers la maison, la
femme, les enfants et tout le bataclan; j'oublierais pour ça de
lire, d'écrire, de compter, de fumer, de priser et de dormir.

-- Vous m'avouerez que ce n'est pas la place d'un homme comme ça,
derrière le siège du conducteur, n'est-ce pas? me dit William à
l'oreille, en arrangeant les guides.»

Je conclus de cette remarque qu'il désirait donner ma place à
l'éleveur de chevaux, et j'offris en rougissant de la lui céder.

«Dans le fait si vous n'y tenez pas, monsieur, je crois que ce
serait plus convenable,» dit William.

J'ai toujours considéré cette concession comme ma première faute
dans la vie. Quand j'avais retenu ma place au bureau, j'avais fait
inscrire à côté de mon nom: «Sur le siège du conducteur,» et
j'avais donné une demi-couronne au teneur de livres. J'avais mis
un paletot et un plaid tout neufs pour faire honneur à ce poste
éminent, et j'étais assez fier de l'effet que je produisais sur le
siège; et voilà qu'à la première poste, je me laissais supplanter
par un méchant calorgne, avec des habits râpés, qui n'avait
d'autre mérite que de sentir l'écurie à plein nez, et d'être assez
solide sur l'impériale pour passer par-dessus ma tête aussi
légèrement qu'une mouche, pendant que les chevaux allaient au
grand trot! J'ai une certaine méfiance de moi-même qui m'avait
déjà souvent joué de mauvais tours dans de petites occasions de ce
genre, où j'aurais aussi bien fait de m'en passer; ce petit
incident dont l'impériale de la diligence de Canterbury était le
théâtre, n'était pas fait pour la diminuer. Ce fut en vain que je
cherchai un refuge dans ma grosse voix. J'eus beau parler du fond
de l'estomac tout le reste du voyage, je sentais que j'étais
complètement enfoncé, et ma jeunesse me faisait pitié.

C'était pourtant curieux et intéressant, après tout, de me voir
trôner là sur l'impériale d'une diligence à quatre chevaux, bien
mis, bien élevé, le gousset bien garni, reconnaissant en passant
les lieux où j'avais couché pendant mon pénible voyage. Mes
pensées trouvaient un ample sujet d'occupation à chaque étape sur
la route, en regardant passer les vagabonds, et en rencontrant ces
regards que je reconnaissais si bien, il me semblait que je
sentais encore la main droite du chaudronnier m'empoigner et me
serrer le devant de ma chemise. En descendant l'étroite rue de
Chatham, j'aperçus, en passant, la ruelle dans laquelle vivait le
vieux monstre qui m'avait acheté ma veste, et j'avançai vivement
la tête, pour regarder l'endroit où j'avais attendu si longtemps
mon argent au soleil et à l'ombre. En approchant de Londres, quand
on passa près de la maison où M. Creakle nous avait si cruellement
battus, j'aurais donné tout ce que je possédais pour avoir la
permission de descendre, de le rosser d'importance et de donner la
clef des champs à tous ses élèves, pauvres oiseaux en cage.

Nous descendîmes à Charing-Cross, hôtel de la Croix-d'Or, espèce
d'établissement moisi et étouffé. Un garçon m'introduisit dans la
salle commune, et une servante me montra une petite chambre à
coucher qui sentait une odeur de fiacre, et qui était aussi
hermétiquement fermée qu'un tombeau de famille. J'avais ma grande
jeunesse sur la conscience, je sentais bien que c'était pour cela
que personne n'avait l'air de me respecter le moins du monde. La
servante ne faisait aucun cas de mon opinion sur aucun sujet, et
le garçon se permettait, avec une insolente familiarité, de
m'offrir des conseils pour venir en aide à mon inexpérience.

«Voyons maintenant, dit le garçon d'un air d'intimité, qu'est-ce
que vous voulez pour dîner? les petits gentlemen aiment la
volaille, en général; prenez-moi un poulet.»

Je lui dis le plus majestueusement que je pus que je ne me
souciais pas d'un poulet.

«Non? dit le garçon. Les petits gentlemen sont las de boeuf et de
mouton, en général; qu'est-ce que vous dites d'une côtelette de
veau?»

Je consentis à cette proposition, faute de savoir inventer autre
chose.

«Est-ce que vous prendrez des pommes de terre? dit le garçon avec
un sourire insinuant et en penchant la tête de côté; en général,
les petits gentlemen sont rassasiés de pommes de terre.»

Je lui ordonnai, de ma voix la plus caverneuse, de commander une
côtelette de veau avec des pommes de terre et les accessoires
nécessaires, et de demander au bureau s'il n'y avait pas quelque
lettre pour Trotwood Copperfield, _esquire_. Je savais très-bien
qu'il n'y en avait pas, et qu'il ne pouvait pas y en avoir, mais
je pensai que cela me donnerait l'air d'un homme, de paraître en
attendre.

Il revint me dire qu'il n'y avait rien, ce dont je me montrai
très-surpris, et il commença à mettre mon couvert sur une table,
près du feu. Pendant qu'il se livrait à cette occupation, il me
demanda ce que je voulais boire, et sur ma réponse, «une demi-
bouteille de sherry,» il trouva, j'en ai peur, que c'était une
bonne occasion de composer la mesure de liqueur demandée avec le
fond de plusieurs bouteilles en vidange. Ce qui me le fait croire,
c'est qu'en lisant le journal, je l'aperçus, par-dessus une petite
cloison basse qui formait, dans la salle, son appartement
particulier, très-occupé à verser le contenu de plusieurs
bouteilles dans une seule, comme un pharmacien qui prépare une
potion selon l'ordonnance. Quand le vin arriva, d'ailleurs, je le
trouvai un peu éventé, et il contenait certainement plus de
miettes de pain anglais qu'on ne pouvait l'attendre d'un vin
étranger, pour peu qu'il fût naturel. Mais j'eus la faiblesse de
le boire sans rien dire.

Me trouvant ensuite dans une agréable disposition d'esprit (d'où
je conclus qu'il y a des moments où l'empoisonnement n'est pas
aussi désagréable qu'on le dit), je résolus d'aller au spectacle.
Je choisis le théâtre de Covent-Garden, et là, au fond d'une loge
de face, j'assistai à la représentation de _Jules César_ et d'une
pantomime nouvelle. Quand je vis tous ces nobles romains entrant
et sortant sur la scène pour mon amusement, au lieu d'être comme
autrefois, à la pension, des prétextes odieux d'une tâche ingrate
en latin, je ne peux pas vous dire le plaisir merveilleux et
nouveau que j'en ressentis. Mais la réalité et la fiction qui se
combinaient dans le spectacle, l'influence de la poésie, des
lumières, de la musique, de la foule, les changements à vue qui
s'opéraient sur le théâtre, tout cela fit sur mon esprit une
impression si étourdissante et ouvrit devant moi de si vastes
régions de jouissances, qu'en sortant dans la rue, à minuit, par
une pluie battante, il me sembla que je tombais des nues, après
avoir mené pendant un siècle la vie la plus romanesque, pour
retrouver un monde misérable, rempli de boue, de lanternes de
fiacres, de parapluies, de paires de socques articulés.

J'étais sorti par une porte différente de celle par laquelle
j'étais entré, et je restai un moment sans bouger dans la rue,
comme si j'étais véritablement étranger sur cette terre; mais je
fus bientôt rappelé à moi-même par toutes les bousculades dont
j'étais assailli, et je repris le chemin de l'hôtel en roulant
dans mon esprit ce beau rêve, qui me revint encore et toujours
devant les yeux, pendant que je mangeais des huîtres et que je
buvais du porter, en face du feu de la salle à manger.

J'étais si plein du souvenir du spectacle et du passé, car ce que
j'avais vu au théâtre me faisait un peu l'effet d'un transparent
éclatant, derrière lequel je voyais se réfléchir toute ma vie
antérieure, que je ne sais à quel moment je m'aperçus de la
présence d'un beau jeune homme, bien tourné et mis avec une
certaine négligence élégante que j'ai de bonnes raisons de me
rappeler. Mais je sais que je le trouvai là, sans l'avoir vu
entrer, et que je restai devant le feu à rêver et à méditer au
coin du feu de la salle à manger, sans prendre garde à lui.

Enfin je me levai pour rentrer chez moi, à la grande satisfaction
du garçon, qui avait envie de dormir, et qui, se sentant
d'affreuses impatiences dans les jambes, les changeait de place en
les croisant, les courbant, les étirant, les exerçant à toutes les
contorsions qu'il pouvait leur donner dans son petit cabinet. En
m'avançant vers la porte, je passai près du jeune homme qui venait
d'entrer, et je le vis distinctement. Je me retournai, je revins
sur mes pas, je regardai de nouveau. Il ne me reconnaissait pas,
mais je le reconnus à l'instant même.

Dans un autre moment, je n'aurais peut-être pas eu assez de
confiance et de décision pour m'adresser à lui, j'aurais remis au
lendemain et par conséquent perdu l'occasion de lui parler. Mais
mon esprit était si animé par le spectacle que la protection qu'il
m'avait accordée jadis me parut mériter toute ma reconnaissance;
l'affection que j'avais conçue pour lui jaillit si naturellement
de mon âme, que je m'avançai à l'instant vers lui, en lui disant
avec un battement de coeur:

«Steerforth! vous ne me reconnaissez pas?»

Il me regarda (je me rappelais ce regard), mais il ne parut pas me
reconnaître.

«Vous m'avez oublié, j'en ai peur? lui dis-je.

-- Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, c'est le petit
Copperfield!»

Je lui pris les deux mains et je ne pouvais me décider à les
lâcher. Sans la fausse bonté et la crainte de lui déplaire, je lui
aurais sauté au cou en fondant en larmes.

«Je n'ai jamais été aussi heureux, mon cher Steerforth. Que je
suis content de vous voir!

-- Et moi aussi, j'en suis charmé, dit-il en me serrant
cordialement la main. Allons, Copperfield, mon garçon, pas tant
d'émotion!»

Je crois pourtant qu'il n'était pas fâché de voir la joie que
j'éprouvais en le revoyant.

J'essuyai à la hâte les larmes que je n'avais pu retenir, malgré
tous mes efforts, et j'essayai de rire; puis nous nous assîmes à
côté l'un de l'autre.

«Et comment vous trouvez-vous ici? me dit Steerforth en me
frappant sur l'épaule.

-- Je suis arrivé aujourd'hui par la diligence de Canterbury. J'ai
été adopté par une tante qui vit par là, et je viens d'y finir mon
éducation. Et vous, comment vous trouvez-vous ici, Steerforth?

-- Eh bien! mais, je suis ce qu'on appelle un étudiant d'Oxford,
c'est-à-dire que je suis allé m'ennuyer là à mourir trois fois par
an, et maintenant je retourne chez ma mère. Vous êtes, ma foi, le
plus joli garçon du monde, avec votre mine avenante, Copperfield!
pas changé du tout; maintenant que je vous regarde, vous êtes
toujours le même!

-- Oh! moi, je vous ai reconnu tout de suite, lui dis-je; mais
vous, on ne vous oublie pas si facilement.»

Il se mit à rire en passant la main dans les boucles épaisses de
ses cheveux et me dit gaiement:

«Vous me voyez, dit-il, en chemin pour aller rendre mes devoirs à
ma mère; elle demeure près de Londres, mais les routes sont si
mauvaises et on s'ennuie tant chez nous, que je suis resté ici ce
soir, au lieu de pousser jusqu'à la maison. Il n'y a que quelques
heures que je suis en ville, et j'ai passé mon temps à grogner et
à dormir au spectacle.

-- Justement j'en viens aussi; j'étais à Covent-Garden. Quel
magnifique théâtre, Steerforth! et quelle délicieuse soirée j'ai
passé là!»

Steerforth riait de tout son coeur.

«Mon cher David, dit-il en me frappant de nouveau sur l'épaule,
vous êtes une fleur des champs! La pâquerette au lever du soleil
n'est pas plus pure et plus innocente que vous! J'étais aussi à
Covent-Garden, et je n'ai jamais rien vu de plus misérable.
Garçon!»

Le garçon, qui avait observé de loin notre reconnaissance avec une
profonde attention, s'approcha d'un air respectueux.

«Où avez-vous logé mon ami M. Copperfield?

-- Pardon, monsieur.

-- Où couche-t-il? quel est le numéro de sa chambre? Vous savez
bien ce que je veux dire, reprit Steerforth.

-- Pour le moment, monsieur, dit le garçon d'un air embarrassé,
M. Copperfield a le numéro quarante-quatre, monsieur!

-- À quoi pensez-vous donc, répliqua Steerforth, de mettre
M. Copperfield dans une petite mansarde au-dessus de l'écurie.

-- Nous ne savions pas, monsieur, répondit le garçon en s'excusant
toujours, nous ne savions pas que M. Copperfield y attachât aucune
importance. On peut donner à M. Copperfield le numéro soixante-
douze, s'il le préfère, à côté de vous, monsieur.

-- C'est bien clair qu'il le préfère, dit Steerforth. Allons,
dépêchez-vous.»

Le garçon disparut à l'instant pour opérer mon déménagement.
Steerforth s'amusa beaucoup de ce qu'on m'avait donné le numéro
quarante-quatre, me frappa de nouveau sur l'épaule en riant, et
finit par m'inviter à déjeuner avec lui le lendemain matin à dix
heures, proposition que j'étais heureux et fier d'accepter. Il
était tard, nous prîmes nos bougeoirs pour monter l'escalier, et
je le quittai à la porte de sa chambre, après nous être dit
bonsoir très-amicalement. Je trouvai que ma nouvelle chambre
valait infiniment mieux que la première; qu'elle ne sentait pas du
tout le moisi et qu'il y avait au milieu un immense lit à quatre
colonnes, qui était planté là comme un castel sur ses terres, si
bien qu'au milieu d'un nombre d'oreillers suffisant pour six
personnes, je m'endormis bientôt du sommeil du juste, et je rêvai
de Rome antique, de Steerforth et d'amitié, jusqu'au moment où les
diligences du matin, roulant sous la porte cochère, introduisirent
dans mes songes la foudre et Jupiter.



CHAPITRE XX.

Chez Steerforth.


Quand la servante tapa à ma porte le lendemain matin, pour
m'annoncer que l'eau chaude pour ma barbe était à la porte, je
pensai avec chagrin que je n'en avais pas besoin, et j'en rougis
dans mon lit. Le soupçon qu'elle riait sous cape en me faisant
cette offre, me poursuivit pendant tout le temps de ma toilette,
et me donna, j'en suis sûr, l'air embarrassé d'un coupable quand
je la rencontrai sur l'escalier en descendant pour déjeuner. Je
sentais si vivement que j'étais plus jeune que je ne l'aurais
souhaité que je ne pus me décider pendant un moment à passer
auprès d'elle; je l'entendais balayer l'escalier, et je restais
près de la fenêtre à regarder la statue équestre du roi Charles,
quoiqu'elle n'eût rien de bien royal, entourée qu'elle était d'un
dédale de fiacres, sous une pluie battante et par un brouillard
épais; le garçon me tira d'embarras en m'avertissant que
Steerforth m'attendait.

Je le trouvai, non pas dans la salle commune, mais dans un joli
petit salon particulier, avec des rideaux rouges et un tapis de
Turquie. Le feu était brillant, et un déjeuner substantiel était
servi sur une petite table couverte d'une nappe blanche; la
chambre, le feu, le déjeuner et Steerforth se réfléchissaient
gaiement dans une petite glace ovale placée au-dessus du buffet.
J'étais un peu gêné d'abord. Steerforth était si élégant, si sûr
de son fait, tellement au-dessus de moi en toutes choses, l'âge
compris, qu'il fallut toute la grâce protectrice de ses manières
pour me mettre à l'aise. Il y réussit pourtant, et je ne pouvais
me lasser d'admirer le changement qui s'était opéré à la Croix-
d'Or, quand je comparais le triste état d'abandon dans lequel
j'étais plongé la veille avec le repas du matin et tout ce qui
m'entourait maintenant. Quant à la familiarité du garçon, il n'en
était plus question. Il nous servait avec l'humilité d'un pénitent
qui a revêtu le cilice et la cendre.

«Maintenant, Copperfield, me dit Steerforth quand nous fûmes
seuls, je voudrais bien savoir ce que vous faites, où vous allez,
tout ce qui vous intéresse; il me semble que vous êtes ma
propriété.»

Je rougis de plaisir en voyant qu'il me portait encore tant
d'intérêt, et je lui dis les intentions de ma tante en me faisant
faire ce petit voyage.

«Puisque vous n'êtes pas pressé, dit Steerforth, venez donc avec
moi à Highgate; vous resterez chez nous un jour ou deux. Ma mère
vous plaira; elle est si vaine de moi qu'elle en rabâche un peu,
mais vous n'avez qu'à lui passer cela, et vous êtes sûr de lui
plaire.

-- Je voudrais en être aussi assuré que vous voulez bien le dire,
lui répondis-je en souriant.

-- Oh! dit Steerforth, tous ceux qui m'aiment ont sur elle des
droits qu'elle reconnaît à l'instant.

-- Alors je m'attends à être dans ses bonnes grâces.

-- À la bonne heure! dit Steerforth, venez en faire l'épreuve.
Nous allons voir les curiosités de la ville pendant une heure ou
deux; on n'a pas toujours la bonne fortune de les montrer à un
innocent comme vous, Copperfield, et puis nous prendrons la
diligence de Highgate.»

Je croyais rêver, j'avais peur de me réveiller dans la chambre
numéro quarante-quatre, pour aller retrouver une table solitaire
dans la salle à manger, avec un garçon impertinent. Après avoir
écrit à ma tante et lui avoir appris que j'avais rencontré mon
ancien camarade, l'objet de tant d'admiration, et que j'avais
accepté son invitation, nous montâmes dans un fiacre pour aller
voir un panorama et quelques autres spectacles curieux; nous fîmes
un tour dans le musée et je ne pus m'empêcher de remarquer à la
fois tout ce que Steerforth savait sur les sujets les plus variés,
et le peu de cas qu'il semblait faire de son instruction.

«Vous gagnerez _les honneurs_ aux examens de l'université,
Steerforth, lui dis-je, si ce n'est déjà fait, et vos amis auront
de bonnes raisons d'être fiers de vous.

-- Moi, passer un examen brillant! s'écria Steerforth; non, non,
ma chère Pâquerette (ça ne vous contrarie pas que je vous appelle
Pâquerette?).

-- Pas le moins du monde, répondis-je.

-- Vous êtes un bon garçon, ma chère Pâquerette, dit Steerforth en
riant, je n'ai pas le moindre désir ni la moindre intention de me
distinguer de cette manière. J'en sais bien assez pour ce que je
veux faire. Je trouve que je suis déjà passablement ennuyeux comme
cela.

-- Mais la gloire... j'allais continuer...

-- Oh! Pâquerette romanesque! dit Steerforth en riant plus fort,
pourquoi me donnerais-je la peine de faire ouvrir la bouche béante
et lever les mains enthousiasmées à une troupe de pédants? je
laisse cela à quelque autre; qu'il cherche la gloire, je ne la lui
disputerai pas.»

J'étais confondu de m'être si grossièrement trompé, et je ne fus
pas fâché de changer de conversation. Heureusement ce n'était pas
difficile, car Steerforth savait passer d'un sujet à un autre avec
une facilité et une grâce qui lui étaient propres.

Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous montâmes en
diligence, et, grâce à la brièveté des jours d'hiver, la brune
tombait déjà, quand on s'arrêta à la porte d'un vieux manoir,
construit en briques, sur le sommet de la montagne à Highgate. Une
dame d'un certain âge, sans être encore une femme âgée, d'une
tournure distinguée et d'une jolie figure, était à la porte au
moment de notre arrivée; elle appela Steerforth «mon cher
Jacques,» et le serra dans ses bras. Il me présenta à cette dame,
en disant que c'était sa mère, et elle m'accueillit avec une grâce
majestueuse.

La maison était vieille, mais élégante et bien tenue. Des fenêtres
de ma chambre, j'apercevais, dans le lointain, Londres enveloppé
d'une grande vapeur, avec quelques lumières qui apparaissaient çà
et là. Je n'eus que le temps de jeter, en m'habillant, un coup
d'oeil sur l'ameublement massif, les paysages à l'aiguille
encadrés et suspendus à la muraille, et qui étaient, je suppose,
l'oeuvre de la mère de Steerforth, dans sa jeunesse, et je
regardais encore des portraits de femmes au pastel, avec des
cheveux poudrés et des paniers, éclairés par la flamme pétillante
du feu qu'on venait d'allumer, quand on m'appela pour dîner.

Il y avait dans la salle à manger une seconde dame, petite, brune
et mince; elle n'était pas agréable, quoique ses traits fussent
réguliers et fins. Mon attention se porta tout d'abord sur elle,
peut-être parce que je ne m'attendais pas à la voir, peut-être
parce que j'étais assis en face d'elle, peut-être enfin parce
qu'il y avait réellement en elle quelque chose de remarquable.
Elle avait les cheveux et les yeux noirs, son regard était animé,
elle était maigre, et elle avait sur la lèvre supérieure une
cicatrice ancienne, je devrais plutôt dire une couture, car elle
était fondue dans le ton général de son teint, et l'on voyait que
la plaie était guérie depuis longtemps; elle avait dû traverser la
bouche jusqu'au menton, mais la trace en était à peine visible de
l'autre côté de la table, excepté sur la lèvre supérieure qui en
était restée un peu déformée. Je décidai à part moi qu'elle devait
avoir une trentaine d'années, et qu'elle avait envie de se marier.
Elle était un peu avariée, comme une maison qui a été longtemps
inoccupée, faute de trouver un locataire, mais elle avait pourtant
encore bonne mine. Sa maigreur semblait provenir d'un feu
intérieur qui la dévorait et qui éclatait dans ses yeux ardents.

On me la présenta sous le nom de miss Dartle, mais Steerforth et
sa mère l'appelaient Rosa. J'appris qu'elle vivait chez mistress
Steerforth, et qu'elle était depuis longtemps sa dame de
compagnie. Il me sembla qu'elle ne disait jamais franchement ce
qu'elle voulait dire, qu'elle se contentait de l'insinuer, et que
cela ne lui réussissait pas mal par le fait. Par exemple, quand
mistress Steerforth observa, plutôt en plaisantant que
sérieusement, qu'elle craignait que son fils n'eût mené une vie un
peu dissipée à l'Université, voici comment s'y prit miss Dartle:

«Oh! vraiment! vous savez que je suis très-ignorante, et que je ne
demande qu'à m'instruire; mais est-ce que ce n'est pas toujours
comme cela? Je croyais qu'il était convenu que ce genre de vie
était...?

-- Une préparation à une profession très-sérieuse: si c'est là ce
que vous voulez dire, Rosa, dit mistress Steerforth avec quelque
froideur...

-- Oh! certainement, c'est bien vrai, répondit miss Dartle, mais
est-ce que, malgré tout, ce n'est pas toujours comme cela? Je ne
demande qu'à être rectifiée si je me trompe; mais je croyais que
c'était en réalité toujours comme cela.

-- Toujours comme quoi? dit miss Steerforth.

-- Oh! vous voulez dire que non, répondit miss Dartle. Eh bien! je
suis enchantée de l'apprendre. Je sais maintenant ce que j'en dois
penser: voilà l'avantage des questions. Je ne permettrai plus
qu'on parle devant moi d'extravagances et de prodigalités de tous
genres, comme étant des suites inévitables de cette vie
d'étudiant.

-- Et vous ferez bien, dit mistress Steerforth; le précepteur de
mon fils est un homme très-consciencieux, et quand je n'aurais pas
pleine confiance en mon fils, j'aurais pleine confiance dans la
vigilance de son maître.

-- En vérité? dit miss Dartle; ah! il est consciencieux,
réellement consciencieux?

-- Oui, j'en suis convaincue, dit mistress Steerforth.

-- Quel bonheur! s'écria miss Dartle; quelle tranquillité pour
vous! réellement consciencieux? Alors il n'est pas... non, cela va
sans dire, s'il est réellement consciencieux. Eh bien! je suis
bien aise de pouvoir avoir bonne opinion de lui à l'avenir. Vous
ne vous faites pas l'idée de ce qu'il a gagné dans mon estime
depuis que je sais qu'il est réellement consciencieux.»

Voilà comme miss Dartle insinuait, en toute circonstance, ses
opinions sur chaque question, et corrigeait dans la conversation
tout ce qui ne rentrait pas dans ses idées. Je dois dire qu'elle y
avait parfois beaucoup de succès, même lorsqu'elle était en
contradiction avec Steerforth. J'en eus un exemple avant la fin du
dîner. Mistress Steerforth parlait du voyage que j'avais
l'intention de faire en Suffolk; je dis à tout hasard que je
serais bien content si Steerforth voulait m'accompagner, et je lui
expliquai que j'allais voir ma vieille bonne et la famille de
M. Peggotty, ce marin qu'il avait vu quand nous étions en pension.

«Oh! ce brave homme, dit Steerforth, qui avait un fils avec lui,
n'est-ce pas?

-- Non, c'est seulement son neveu, répliquai-je, mais il l'a
adopté. Il a chez lui une très-jolie petite nièce qu'il a adoptée
aussi. En un mot, sa maison (ou plutôt son bateau, car il habite
en terre ferme un bateau) est remplie de gens qui sont l'objet de
sa bonté et de sa générosité. Vous seriez ravi de voir cet
intérieur.

-- Vraiment! dit Steerforth; eh bien! j'en ai grande envie. Je
verrai si cela peut s'arranger, car sans parler du plaisir de vous
accompagner, Pâquerette, on ferait volontiers le voyage pour voir
des gens de cette espèce réunis ensemble et vivre un peu au milieu
d'eux.»

Le coeur me battait à l'espérance de ce nouveau plaisir. Mais miss
Dartle, qui nous surveillait de ses yeux perçants, se mêla ici à
la conversation à propos du ton dont il avait dit: «Des gens de
cette espèce.»

«Ah! vraiment! Dites-moi, sont-ils réellement...?

-- Sont-ils... quoi? et que voulez-vous dire? demanda Steerforth.

-- Des gens de cette espèce! Est-ce que c'est réellement des
animaux, des brutes, des êtres d'une autre nature? C'est tout ce
que je voulais savoir.

-- Il y a certainement une grande différence entre eux et nous,
dit Steerforth d'un air indifférent; on ne peut s'attendre à ce
qu'ils soient aussi sensibles que nous. Leur délicatesse n'est pas
très-susceptible, et ne se blesse pas aisément. Ce sont des gens
d'une vertu merveilleuse, du moins on le dit, et je n'ai aucune
envie de dire le contraire; mais ce ne sont pas des natures très-
délicates, et ils doivent se trouver heureux que leurs sentiments
ne soient pas plus aisés à entamer que leur peau rude et
grossière.

-- Vraiment? dit miss Dartle. Eh bien! vous ne pouviez pas me
faire plus de plaisir que de m'apprendre cela: c'est très-
consolant! je trouve délicieux de savoir qu'ils ne sentent pas
leurs souffrances. Je me suis prise parfois à plaindre cette
espèce de gens, mais maintenant je n'y penserai plus du tout. On
apprend tous les jours quelque chose... j'avais des doutes, j'en
conviens, mais ils sont dissipés maintenant; je ne savais pas ce
que je sais à présent. Voilà l'avantage des questions, n'est-ce
pas?»

Je pensais que Steerforth avait voulu plaisanter pour faire causer
miss Dartle, et je m'attendais à le lui entendre avouer après le
départ de mistress Steerforth et de sa compagne. Nous étions
seuls, assis près du feu; mais il se borna à me demander ce que je
pensais d'elle.

«Elle a de l'esprit, n'est-ce pas?

-- De l'esprit! Elle passe sa vie à épiloguer; elle aiguise tout
sur sa meule comme elle y a aiguisé, depuis des années, sa figure
pointue et sa taille effilée; elle a si bien fait qu'elle s'est
usée à ce métier-là: il ne reste plus d'elle qu'une lame de
couteau.

-- Quelle cicatrice remarquable elle a sur la lèvre! lui dis-je.»

Steerforth pâlit un peu et garda le silence un moment.

«Le fait est, dit-il enfin, que c'est ma faute.

-- Par accident?

-- Non. J'étais enfant encore, elle m'impatienta, et je lui jetai
un marteau à la tête. Vous voyez que je devais être un petit ange
qui promettait déjà beaucoup!»

J'étais désolé d'avoir fait allusion à un sujet aussi pénible,
mais il était trop tard.

«Elle a gardé cette marque depuis lors, comme vous voyez, dit
Steerforth, et elle l'emportera dans son tombeau, si tant est
qu'elle puisse jamais se reposer dans un tombeau, car je doute
qu'elle prenne jamais de repos nulle part. Elle était fille d'un
cousin éloigné de mon père; elle avait perdu sa mère quand son
père mourut aussi; ma mère, qui était déjà veuve, la prit chez
elle pour lui tenir compagnie. Elle a une couple de mille livres
sterling à elle, dont elle économise tous les ans le revenu pour
l'ajouter au capital. Vous voilà au courant de l'histoire de miss
Rosa Dartle.

-- Et naturellement elle vous regarde comme un frère?

-- Oh! dit Steerforth en contemplant le feu, il y a des frères qui
ne sont pas l'objet d'une affection bien vive, il y en a d'autres
qui s'aiment... Mais servez-vous donc, Copperfield; nous allons
boire à la santé des marguerites des champs en votre honneur, et à
celle des lis de la vallée qui ne travaillent ni ne filent, en
souvenir de moi... car je ne peux pas dire en mon honneur.»

Un sourire moqueur qui errait sur ses lèvres depuis un moment
disparut quand il prononça ces paroles, et il reprit toute sa
grâce et sa franchise accoutumées.

Je ne pus m'empêcher de regarder la cicatrice avec un pénible
intérêt, en entrant dans le salon pour prendre le thé. J'aperçus
bientôt que c'était la partie la plus sensible de son visage, et
que lorsqu'elle pâlissait, cette cicatrice changeait aussi de
couleur et devenait une raie grise et plombée, qu'on distinguait
alors dans toute son étendue comme une ligne d'encre sympathique,
quand on l'expose à la chaleur du feu. En jouant au trictrac avec
Steerforth, il s'éleva entre eux une petite discussion qui excita
chez elle un instant de violente colère, et je vis la cicatrice se
dessiner tout à coup comme les paroles mystérieuses écrites sur la
muraille au festin de Balthazar.

Je ne fus pas étonné de voir mistress Steerforth absorbée par son
affection pour son fils. Elle semblait ne pouvoir ni s'occuper ni
parler d'autre chose; elle me montra un médaillon contenant sa
miniature avec une boucle des cheveux de sa première enfance, puis
un autre portrait de lui à l'âge où je l'avais vu d'abord; elle
portait sur son sein un troisième portrait tout récent. Elle
conservait, dans un bureau placé près de son fauteuil, toutes les
lettres qu'il lui avait écrites; elle m'en aurait volontiers lu
quelques-unes, et j'aurais été ravi de les écouter, mais
Steerforth intervint et lui demanda en grâce de n'en rien faire.

«C'est chez M. Creakle que vous avez fait la connaissance de mon
fils, à ce qu'il paraît, me dit mistress Steerforth, en causant
avec moi pendant la partie de trictrac de Steerforth et de miss
Dartle. Je me souviens bien qu'il m'avait parlé, dans ce temps-là,
d'un élève plus jeune que lui qui lui avait plu, mais votre nom
s'était naturellement effacé de ma mémoire.

-- Il a été plein de bonté et de générosité pour moi dans ce
temps-là, madame, et je vous assure que j'avais grand besoin d'un
ami pareil: j'aurais été bien opprimé sans lui.

-- Il a toujours été bon et généreux,» dit-elle avec fierté.

Personne ne reconnaissait mieux que moi la vérité de cet éloge,
Dieu le sait. Elle le savait aussi, et la hauteur de ses manières
s'humanisait déjà pour moi, excepté pourtant lorsqu'elle louait
son fils, car alors elle reprenait toujours son air de fierté.

«Ce n'était pas une pension convenable pour mon fils, dit-elle:
loin de là; mais il y avait alors à considérer des circonstances
particulières plus importantes encore que le choix des maîtres.
L'esprit indépendant de mon fils rendait indispensable qu'il fût
placé chez un homme qui sentit sa supériorité et qui consentit à
s'incliner devant lui: nous avons trouvé chez M. Creakle ce qu'il
nous fallait.»

Elle ne m'apprenait rien: je connaissais l'homme, mais je n'en
méprisais pas plus M. Creakle pour cela; il me semblait assez
excusable de n'avoir pas su résister au charme irrésistible de
Steerforth.

«Mon fils a été poussé, dans cette maison, à appliquer ses grandes
facultés, par un sentiment d'émulation volontaire et d'orgueil
naturel, continua-t-elle; il se serait révolté contre toute
contrainte, mais là il se sentait souverain maître et seigneur, et
il prit le parti d'être digne en tout de sa situation; je
n'attendais pas moins de lui.»

Je répondis avec elle, de toute mon âme, que je le reconnaissais
bien là.

«Mon fils prit donc alors, de sa propre volonté et sans aucune
contrainte, la tête de l'institution, comme il fera toujours
chaque fois qu'il se mettra dans l'esprit de dépasser ses
concurrents, continua-t-elle; mon fils m'a dit, monsieur
Copperfield, que vous lui étiez dévoué, et qu'hier, en le
rencontrant, vous vous êtes rappelé à son souvenir avec des larmes
de joie. Ce serait de l'affectation de ma part que de peindre
quelque surprise de voir mon fils inspirer de si vives émotions,
mais je ne puis être indifférente pour quelqu'un qui sent si
profondément ce que vaut mon Steerforth: je suis donc enchantée de
vous voir ici, et je puis vous assurer de plus qu'il a pour vous
une amitié toute particulière; vous pouvez compter sur sa
protection.»

Miss Dartle jouait au trictrac avec l'ardeur qu'elle mettait à
toutes choses. Si la première fois que je l'avais vue, elle eût
été devant cette table, j'aurais pu m'imaginer que sa maigreur et
ses yeux effarés étaient l'effet tout naturel de sa passion pour
le jeu. Mais avec tout cela je me trompe fort, ou elle ne perdait
pas un mot de la conversation et ne laissait pas passer inaperçu
un seul des regards de plaisir avec lesquels je reçus les
assurances de mistress Steerforth, honoré à mes yeux par sa
confiance, et sentant dans mon amour-propre que j'étais bien plus
âgé, depuis mon départ de Canterbury.

Sur la fin de la soirée, quand on eut apporté un plateau chargé de
verres et de carafes, Steerforth, assis au coin du feu, me promit
de penser sérieusement à m'accompagner dans mon voyage. «Nous
avons le temps d'y songer, disait-il, nous avons bien huit jours
devant nous,» et sa mère m'en dit autant avec beaucoup de bonté.
En causant, il m'appela plusieurs fois Pâquerette, ce qui attira
sur nous les questions de miss Dartle.

«Voyons, réellement, monsieur Copperfield, est-ce un sobriquet?
demanda-t-elle; et pourquoi vous le donne-t-il? Est-ce... peut-
être est-ce parce qu'il vous regarde comme un jeune innocent? Je
suis si maladroite à deviner ces choses-là.»

Je répondis en rougissant que je croyais qu'elle ne s'était pas
trompée dans ses conjectures.

«Oh! dit miss Dartle, je suis enchantée de savoir cela! Je ne
demande qu'à apprendre, et je suis enchantée de ce que vous me
dites. Il vous regarde comme un jeune innocent, et c'est pour cela
qu'il fait de vous son ami. Voilà qui est vraiment charmant!»

Elle alla se coucher par là-dessus, et mistress Steerforth se
retira aussi. Steerforth et moi, après avoir passé une demi-heure
près du feu à parler de Traddles et de tous nos anciens camarades,
nous montâmes l'escalier ensemble. La chambre de Steerforth était
à côté de la mienne; j'entrai pour y donner un coup d'oeil.
C'était la une chambre soignée et commode! fauteuils, coussins,
tabourets brodés par sa mère, rien n'y manquait de tout ce qui
pouvait contribuer à la rendre agréable, et, pour couronner le
tout, le beau visage de mistress Steerforth reproduit dans un
tableau accroché à la muraille, suivait des yeux son fils, ses
chères délices, comme si elle eût voulu veiller, au moins en
portrait, jusque sur son sommeil.

Je trouvai un feu clair allumé dans ma chambre. Les rideaux du lit
et des fenêtres étaient baissés, et je m'installai commodément
dans un grand fauteuil près du feu, pour réfléchir à mon bonheur;
J'étais plongé dans mes rêveries depuis un moment quand j'aperçus
un portrait de miss Dartle placé au-dessus de la cheminée, d'où
ses yeux ardents semblaient fixés sur moi.

La ressemblance était saisissante, et par conséquent aussi
l'expression. Le peintre avait oublié sa cicatrice, mais moi, je
ne l'oubliais pas, avec ses changements de nuance et ses
mouvements variés, tantôt n'apparaissant que sur la lèvre
supérieure comme pendant le dîner, tantôt marquant tout d'un coup
l'étendue de la blessure faite par le marteau, comme je l'avais
remarqué quand elle était en colère.

Je me demandai avec impatience pourquoi on ne l'avait pas logée
ailleurs, au lieu de me condamner à sa société. Je me déshabillai
promptement pour me débarrasser d'elle, j'éteignis ma bougie et je
me couchai; mais, en m'endormant, je ne pouvais oublier qu'elle me
regardait toujours avec l'air de dire: «Ah! réellement, c'est
comme cela, je voudrais bien savoir...» et quand je me réveillai
dans la nuit, je m'aperçus que, dans mes rêves, je me fatiguais à
demander à tous les gens que je rencontrais, si réellement c'était
comme cela, ou non, sans savoir le moins du monde ce que je
voulais dire.



CHAPITRE XXI.

La petite Émilie.


Il y avait dans la maison un domestique qui, à ce que j'appris,
accompagnait généralement Steerforth, et qui était entré à son
service à l'Université. C'était en apparence un modèle de
convenance. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un homme qui eût
un air plus respectable, pour sa position. Il était silencieux,
tranquille, respectueux, attentif, ne faisait point de bruit,
était toujours là quand on avait besoin de lui, et ne gênait
jamais quand on n'en avait que faire; mais son grand titre à la
considération, c'était la convenance de ses manières. Il n'avait
pas l'air d'un chien couchant, il avait plutôt le ton un peu
roide; ses cheveux étaient courts, sa tête arrondie; il parlait
doucement, et il avait une manière particulière de faire siffler
les S qui faisait croire qu'il en consommait plus que le commun
des mortels; mais les plus petites particularités de ses manières
contribuaient à lui donner l'air respectable, et il aurait eu le
nez en trompette, que je suis sûr qu'il aurait trouvé moyen d'y
puiser un élément de plus pour ajouter à cet air respectable. Il
s'entourait d'une atmosphère de convenance, au sein de laquelle il
marchait d'un pas sûr et tranquille. Il eût été presque impossible
de le soupçonner d'une mauvaise action, tant il était respectable.
Il ne serait venu à l'idée de personne de lui faire porter une
livrée, il était trop respectable pour cela. On n'aurait pas osé
lui imposer un travail servile; c'eût été faire une insulte
gratuite aux sentiments d'un homme profondément respectable, et je
remarquai que les femmes de la maison le sentaient si bien,
qu'elles faisaient toujours elles-mêmes tout l'ouvrage pendant
qu'il lisait le journal près du feu, dans l'office.

Je n'ai jamais vu un homme plus réservé. Mais cette qualité, comme
toutes celles qu'il possédait, ne faisait qu'ajouter à son air
respectable. Personne ne savait son nom de baptême et c'était
encore un mystère qui ne nuisait pas à sa considération. On ne
pouvait avoir aucune objection au nom de Littimer, sous lequel il
était connu. Pierre pouvait être le nom d'un pendu, et Thomas,
celui d'un déporté; mais Littimer, voilà un nom parfaitement
respectable!

Je ne sais pas si c'est à cause de cet ensemble respectable qu'il
avait, mais je me sentais toujours très-jeune en présence de cet
homme. Je n'avais pu deviner quel âge il avait lui-même, et
c'était encore un mérite de discrétion à ajouter à tous ceux que
je lui connaissais. Dans le calme de sa physionomie respectable,
on pouvait aussi bien lui donner cinquante ans que trente.

Littimer entra dans ma chambre, le lendemain avant que je fusse
levé, et m'apporta de l'eau pour ma barbe (cruel souvenir!), et se
mit à sortir mes habits. Quand j'ouvris les rideaux du lit pour le
regarder, je le vis toujours à la même température de convenance
(car le vent d'est du mois de janvier ne le faisait pas descendre
d'un degré: il n'en avait pas même l'haleine refroidie pour cela),
plaçant mes bottes à droite et à gauche, dans la première position
de la danse, et soufflant délicatement sur ma redingote pour faire
disparaître quelques grains de poussière, puis la recouchant sur
le sopha avec le même soin que si ce fût un enfant endormi.

Je lui souhaitai le bonjour, en demandant quelle heure il était.
Il tira de sa poche la montre de chasse la plus convenable, que
j'eusse jamais vue, l'ouvrit à demi, en maintenant le ressort de
la boîte avec son pouce, la regarda comme s'il consultait une
huître prophétique, la referma et m'apprit qu'il était huit heures
et demie.

«M. Steerforth sera bien aise de savoir si vous avez bien dormi,
monsieur!

-- Merci, lui dis-je, j'ai très-bien dormi. M. Steerforth va bien?

-- Merci, monsieur, M. Steerforth va assez bien.»

Un autre trait caractéristique de Littimer consistait dans le soin
avec lequel il évitait tous les superlatifs, gardant toujours un
juste milieu, froid et calme.

«Y a-t-il encore quelque chose que je puisse avoir l'honneur de
faire pour monsieur? La première cloche sonne à neuf heures, la
famille déjeune à neuf heures et demie.

-- Non, rien, merci.

-- C'est moi qui remercie, monsieur, s'il veut bien le permettre;»
et, sur ces mots, il passa près de mon lit avec une légère
inclination de tête, comme s'il me demandait pardon d'avoir
corrigé mes paroles, et il sortit en fermant la porte aussi
doucement que si je venais de tomber dans un léger sommeil dont ma
vie dépendait.

Tous les matins cette conversation se répétait entre nous, ni
plus, ni moins, et cependant, quelques progrès que j'eusse pu
faire dans ma propre estime la veille au soir, quelque espérance
d'une maturité prochaine qu'eussent pu me faire concevoir
l'intimité de Steerforth, la confiance de mistress Steerforth ou
la conversation de miss Dartle, sitôt que je me trouvais en
présence de cet homme respectable, je redevenais à l'instant même
un petit garçon.

Il nous procura des chevaux, et Steerforth, qui savait tout, me
donna des leçons d'équitation. Il nous procura des fleurets, et
Steerforth commença à m'apprendre à faire des armes; il nous
pourvut de gants, et je fis quelques progrès dans l'art de boxer.
Peu m'importait que Steerforth me trouvât novice dans toutes ces
sciences, mais je ne pouvais souffrir de manquer d'adresse devant
le respectable Littimer. Je n'avais aucune raison de croire que
Littimer fût versé dans la pratique des arts en question: rien ne
pouvait, dans sa personne, me le faire supposer le moins du monde,
pas même un mouvement imperceptible des paupières; mais toutes les
fois qu'il se trouvait là pendant la leçon, je me sentais le plus
neuf, le plus gauche, le plus innocent des hommes, un vrai blanc-
bec.

Si je suis entré dans tous ces détails sur son compte, c'est qu'il
produisit sur moi, tout d'abord, un effet assez étrange, et c'est
surtout pour préparer ce qui arriva plus tard.

La semaine s'écoula d'une manière charmante. Elle passa vite pour
moi, comme on peut le croire: c'était comme un rêve, et pourtant
j'avais tant d'occasions d'apprendre à mieux connaître Steerforth,
et de l'admirer tous les jours davantage, qu'il me semblait, à la
fin de mon séjour, que je ne l'avais jamais quitté. Il me traitait
un peu comme un joujou, mais d'une façon si amusante, qu'il ne
pouvait rien faire qui me fût plus agréable. Cela me rappelait,
d'ailleurs, nos anciens rapports, dont nos nouvelles relations me
semblaient une suite toute naturelle. Je voyais qu'il n'était pas
changé, j'étais délivré de tout l'embarras que j'aurais pu
éprouver en comparant mes mérites avec les siens, et en calculant
mes droits à son amitié sur un pied d'égalité; enfin il n'avait
qu'avec moi ces manières gaies, familières, affectueuses. Comme il
m'avait traité, en pension, tout autrement que le reste de nos
camarades, je voyais aussi, avec plaisir, qu'il ne me traitât pas
maintenant, dans le monde, de la même manière que le reste de ses
amis. Je me croyais plus près de son coeur qu'aucun autre, comme
je sentais le mien échauffé pour lui d'une amitié sans pareille.

Il se décida à venir avec moi à la campagne, et le jour de notre
départ arriva bientôt. Il avait songé un moment à emmener
Littimer, mais il avait fini par le laisser à la maison. Cet homme
respectable, satisfait de tout, arrangea nos porte-manteaux sur la
voiture qui devrait nous conduire à Londres de manière à braver
les coups et les contre-coups d'un voyage éternel, et reçut, de
l'air le plus calme, la gratification modeste que je lui offris.

Nous fîmes nos adieux à mistress Steerforth et à miss Dartle: mes
remercîments furent reçus avec beaucoup de bonté par la mère de
mon ami. La dernière chose qui me frappa, fut le visage
imperturbable de Littimer, qui exprimait, à ce que je crus voir,
la conviction que j'étais bien jeune, bien jeune.

Je n'essayerai pas de décrire ce que j'éprouvai en retournant,
sous de si favorables auspices, dans les lieux témoins de mon
enfance. J'étais si préoccupé de l'effet que produirait Yarmouth
sur Steerforth, que je fus ravi de lui entendre dire, en
traversant les rues sombres qui conduisaient à l'hôtel de la
Poste, qu'autant qu'il pouvait en juger, c'était un bon petit
trou, assez drôle, quoique un peu isolé. Nous allâmes nous coucher
en arrivant (je remarquai une paire de guêtres et des souliers
crottés à la porte de mon vieil ami le Dauphin), et nous
déjeunâmes tard le lendemain. Steerforth, qui était fort en train,
s'était promené sur la plage avant mon réveil, et avait fait la
connaissance de la moitié des pêcheurs du lieu, disait-il. Bien
mieux, il croyait avoir vu dans le lointain la maison de
M. Peggotty, avec de la fumée qui sortait par la cheminée, et il
avait été sur le point, me dit-il, d'entrer résolument et de se
faire passer pour moi, en disant qu'il avait tellement grandi
qu'il n'était plus reconnaissable.

«Quand comptez-vous me présenter, Pâquerette? dit-il. Je suis à
votre disposition, cela ne dépend plus que de vous.

-- Eh bien! je me disais que nous pourrions y aller ce soir,
Steerforth, au moment où ils sont tous assis en rond autour du
feu. Je voudrais vous faire voir ça dans son beau, c'est quelque
chose de si curieux!

-- Va donc pour ce soir! dit Steerforth.

-- Je ne les préviendrai pas de notre arrivée, vous savez, dis-je
tout enchanté. Il faut les prendre par surprise.

-- Oh! cela va sans dire, répondit Steerforth, il n'y aurait plus
de plaisir si on ne les prenait pas sur le fait. Il faut voir les
indigènes dans leur état naturel.

-- Pourtant, ce ne sont que des gens de l'espèce dont vous parliez
l'autre jour, lui dis-je.

-- Ah! vous vous souvenez de mes escarmouches avec Rosa? s'écria-
t-il vivement. Cette fille m'est insupportable, j'ai presque peur
d'elle. Elle me fait l'effet d'un vampire. Mais n'y pensons plus.
Qu'allez-vous faire maintenant? Je suppose que vous allez voir
votre vieille bonne?

-- Oui, certes, dis-je, il faut que je commence par voir Peggotty.

-- Voyons! répliqua Steerforlh en tirant sa montre, je vous donne
deux heures pour pleurnicher tout votre soûl, est-ce assez?»

Je répondis que je pensais qu'il ne nous en fallait pas davantage,
mais qu'il devrait venir aussi, et qu'il verrait que son renom
l'avait précédé et qu'on le regardait comme un personnage presque
aussi important que moi.

«Je viendrai où vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit
Steerforth; dites-moi seulement où je dois me rendre, et je ne
vous demande que deux heures pour me préparer à mon rôle,
sentimental ou comique, à votre choix.»

Je lui donnai les renseignements les plus détaillés pour trouver
la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air
était vif, le pavé était sec, la mer était transparente, le soleil
versait des flots de lumière, sinon de chaleur, et tout le monde
semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma
satisfaction de me retrouver à Yarmouth, j'aurais volontiers
arrêté chaque passant pour lui donner une poignée de main.

Les rues me paraissaient un peu étroites. C'est toujours comme
cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son
enfance. Mais je n'avais rien oublié, rien n'était changé,
jusqu'au moment où j'arrivai près de la boutique de M. Omer. Les
mots «Omer et Joram» avaient remplacé le nom unique d'Omer. Mais
l'inscription, «Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de
funérailles,» était toujours à sa place.

Mes pas se dirigèrent si naturellement vers la porte de la
boutique, après avoir lu l'enseigne de l'autre côté de la rue, que
je traversai la chaussée pour regarder par la fenêtre. Je vis dans
le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans
ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus
sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitrée de la boutique
n'était pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier,
au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui
semblait n'avoir jamais cessé depuis mon départ.

«Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien
aise de le voir un moment.

-- Oh! oui, monsieur, il est à la maison, dit Minnie. Son asthme
ne lui permet pas de sortir par ce temps-là. Joseph, appelez votre
grand père!»

Le petit garçon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si
énergique qu'il en fut effrayé lui-même, et qu'il cacha sa tête
dans les jupons de sa mère, à la grande admiration de celle-ci.
J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait à grand bruit, et je
vis bientôt apparaître M. Omer, l'haleine plus courte encore que
par le passé, mais du reste, très-peu vieilli.

«Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour
vous?

-- Me donner une poignée de main, si vous voulez bien, monsieur
Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montré beaucoup
de bonté pour moi un jour où je crains de ne pas vous en avoir
assez témoigné ma reconnaissance.

-- Ah! vraiment? répondit le vieillard. Je suis enchanté de ce que
vous me dites là, mais je ne m'en souviens pas. Vous êtes bien sûr
que c'est moi?

-- Parfaitement sûr.

-- Il faut que j'aie la mémoire aussi courte que la respiration,
dit M. Omer en secouant la tête et en me regardant, car je ne me
rappelle pas votre figure.

-- Vous ne vous souvenez pas d'être venu me chercher à la
diligence, de m'avoir donné à déjeuner, et de m'avoir conduit
ensuite à Blunderstone avec mistress Joram et M. Joram qui n'était
pas son mari dans ce temps-là?

-- Comment, vraiment? Dieu me pardonne! dit M. Omer, jeté par sa
surprise dans une quinte de toux, c'est vous, monsieur! Minnie, ma
chère, vous vous souvenez bien! Il s'agissait d'une dame, n'est-ce
pas?

-- Ma mère, lui dis-je.

-- Cer... taine... ment, dit M. Omer en touchant mon gilet du bout
de son doigt, et il y avait aussi un petit enfant. Deux personnes
à la fois: la plus petite dans le même cercueil que la grande. À
Blunderstone, c'est vrai. Et comment vous êtes-vous porté depuis
lors?

-- Très-bien, lui dis-je, je vous remercie, et vous, j'espère que
vous vous portez bien aussi.

-- Oh! je n'ai pas à me plaindre, dit M. Omer; j'ai la respiration
plus courte, mais c'est toujours comme cela en vieillissant. Je la
prends comme elle vient, et je me tire d'affaire de mon mieux.
C'est le meilleur parti, n'est-ce pas?»

M. Omer se mit de nouveau à tousser, à la suite d'un éclat de
rire, et sa fille, qui faisait danser son dernier-né sur le
comptoir à côté de nous, vint à son secours.

«Oui, oui, certainement! dit M. Omer, je me rappelle, il y en
avait deux. Eh bien! le croiriez-vous, monsieur? c'est pendant
cette course que le jour du mariage de Minnie avec Joram a été
fixé. «Fixez le jour, monsieur,» me disait Joram. «Oui, oui, mon
père, disait Minnie.» Et maintenant il est devenu mon associé, et
voyez, voilà le plus jeune!»

Minnie riait et passait sa main sur ses bandeaux, pendant que son
père donnait à tenir un de ses gros doigts au petit enfant qu'elle
faisait sauter sur le comptoir.

«Deux personnes! c'est bien ça, reprit M. Omer, secouant la tête
et pensant au passé. Justement! Et tenez! Joram travaille dans ce
moment à un petit cercueil gris, avec des clous d'argent, et il
s'en faut bien de deux pouces qu'il soit aussi long que celui-ci,
et il montrait l'enfant qui dansait sur le comptoir. Voulez-vous
prendre quelque chose?»

Je refusai en le remerciant.

«Voyons donc, dit M. Omer. La femme du conducteur Barkis, la soeur
de Peggotty le pêcheur, elle avait quelque chose à faire avec
votre famille, n'est-ce pas? elle a servi chez vous, il me
semble?»

Ma réponse affirmative lui causa une grande satisfaction.

«Je m'attends à avoir la respiration plus longue un de ces jours,
voilà déjà que je retrouve la mémoire, dit M. Omer. Eh bien!
monsieur, nous avons ici en apprentissage une jeune parente à elle
qui a un goût pour faire les robes!... je ne crois pas qu'il y ait
en Angleterre une duchesse qui pût lui en remontrer!

-- Ce n'est pas la petite Émilie? dis-je involontairement.

-- C'est bien Émilie qu'elle s'appelle, dit M. Omer, et elle est
petite, comme vous dites; mais, voyez-vous, elle a un visage qui
fait enrager la moitié des femmes de la ville!

-- Allons donc, mon père! cria Minnie.

-- Je ne parle pas de vous, ma chère, dit M. Omer en me faisant un
signe du coin de l'oeil, mais je dis qu'à Yarmouth et à deux
lieues à la ronde, plus de la moitié des femmes sont furieuses
contre cette pauvre petite.

-- Alors elle aurait mieux fait de ne pas sortir de sa classe, mon
père, dit Minnie: comme cela elle n'aurait pas fait parler d'elle,
et on aurait bien été obligé de se taire.

-- Obligé, ma chère! repartit M. Omer, obligé! C'est ainsi que
vous connaissez la vie? Croyez-vous qu'il y ait au monde quelque
chose qui puisse obliger une femme à se taire, surtout quand il
s'agit de critiquer une autre femme?»

Je crus réellement que c'en était fait de M. Omer quand il eut
hasardé cette plaisanterie malicieuse. Il toussait si fort, et son
haleine se refusait si obstinément à se laisser reprendre, que je
m'attendais à voir sa tête disparaître derrière le comptoir, et
ses petites jambes, revêtues comme par le passé d'une culotte
noire, avec des bouffettes de ruban déteint, aux genoux, s'agiter
dans les convulsions de l'agonie. Enfin il se remit, quoiqu'il fût
encore si essoufflé et si haletant, qu'il fut obligé de s'asseoir
sur un tabouret, derrière le comptoir.

«Voyez-vous, dit-il en s'essuyant le front et en respirant avec
peine, elle n'a pas formé beaucoup de relations ici, elle n'a pas
couru après les connaissances ni les amies, encore moins les
amoureux. Alors on a fait circuler des médisances, on a dit
qu'Émilie voulait devenir une dame. Mon opinion là-dessus est que
ces bruits sont venus surtout de ce qu'elle avait dit quelquefois
à l'école que, si elle était une dame, elle ferait ceci et cela
pour son oncle, voyez-vous, et qu'elle lui achèterait telle et
telle jolie chose.

-- Je vous assure, monsieur Omer, lui dis-je vivement, qu'en
effet, elle m'a répété cela bien des fois quand nous étions
enfants tous les deux.»

M. Omer fit un signe de tête, et se caressa le menton.

«Précisément. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait
mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et ça ne fait pas
plaisir, vous comprenez. Enfin elle était un peu comme qui dirait
capricieuse, oui, j'irai jusqu'à dire qu'elle était positivement
capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle
voulait; elle n'était jamais contente, elle était un peu gâtée
enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas,
Minnie?

-- Oui, mon père, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois.

-- Ainsi donc, elle commença par entrer en place, dit M. Omer,
pour tenir compagnie à une vieille dame difficile à vivre; elles
ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Après
cela, elle est entrée en apprentissage ici, avec un engagement de
trois ans: en voilà bientôt deux de passés, et c'est bien la
meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage à
elle seule que six ouvrières ensemble, n'est-ce pas, Minnie?

-- Oui, mon père, répliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui
rends pas justice.

-- Bien, dit M. Omer, c'est comme ça que ça doit être. Maintenant,
monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des
histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je
crois qu'en voilà assez là-dessus.»

Ils avaient baissé la voix en parlant d'Émilie, d'où je conclus
qu'elle n'était pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer,
d'un signe de tête, m'indiqua la porte de l'arrière-boutique. Je
demandai précipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reçu
pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la
vitre Émilie à l'ouvrage. Elle était charmante, petite, avec les
grands yeux bleus qui avaient jadis pénétré mon coeur, et elle
riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprès
d'elle. Elle avait un petit air décidé qui rendait probable ce que
je venais d'entendre dire de son caractère, et je retrouvai dans
son regard des restes de son humeur capricieuse du temps passé,
mais rien dans son joli visage ne faisait prévoir pour elle un
autre avenir que le bonheur et la vertu... Pourtant l'ancien air,
cet air qui ne cesse jamais, hélas! le toc toc fatal retentissait
toujours au fond de la cour.

«Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer.
Entrez! Faites comme chez vous!»

J'étais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais
peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement
à quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en
conséquence le moment de notre visite; et prenant congé de
M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis
chez ma bonne vieille Peggotty. Elle était là, dans sa cuisine,
elle faisait le dîner! Elle m'ouvrit dès que j'eus frappé à la
porte, et me demanda ce que je désirais. Je la regardai en
souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais
jamais cessé de lui écrire, mais il y avait au moins sept ans
qu'elle ne m'avait vu.

«M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse
voix de basse-taille.

-- Il est à la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit,
malade de rhumatismes.

-- Est-ce qu'il va encore à Blunderstone, maintenant? demandai-je.

-- Oui, monsieur, quand il est bien portant, répondit-elle.

-- Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?»

Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement
convulsif dans ses mains.

«Parce que j'avais quelques renseignements à prendre sur une
maison située par là, qu'on appelle..., voyons donc...
Blunderstone la Rookery, dis-je.»

Elle recula d'un pas en avançant les mains avec un mouvement
d'effroi, comme pour me repousser.

«Peggotty! m'écriai-je.

-- Mon cher enfant!» s'écria-t-elle, et nous fondîmes tous deux en
larmes en nous embrassant.

Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles
elle se livra, les larmes et les éclats de rire qui se
succédèrent, l'orgueil et la joie qu'elle me témoignait, le
chagrin qu'elle éprouvait en pensant que celle dont j'aurais dû
être l'orgueil et la joie n'était pas là pour me serrer dans ses
bras. Je n'eus pas seulement l'idée que je me montrais bien enfant
en répondant à toute cette émotion par la mienne. Je crois que je
n'avais jamais ri ni pleuré de ma vie, même avec elle, plus
franchement que ce matin-là.

«Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec
son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes
et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous êtes ici? Vous
monterez le voir, n'est-ce pas, David?»

Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir à bout de
sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait près
de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle
revenait rire et pleurer sur mon épaule. Enfin, pour faciliter les
choses, je montai avec elle, et après avoir attendu un moment, à
la porte, qu'elle eût préparé M. Barkis à ma visite, je me
présentai devant le malade.

Il me reçut avec un véritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui
permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grâce de
secouer la mèche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon
coeur. Quand je fus enfin assis auprès de son lit, il me dit qu'il
croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que
cela lui faisait un bien infini. Couché comme il l'était, dans son
lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'être
autre chose qu'un visage, comme les chérubins dans les tableaux,
ce qui faisait l'effet le plus étrange.

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole, monsieur? dit
M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant.

-- Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations
sur ce sujet, qu'en dites-vous?

-- Il y avait longtemps que je voulais bien, n'est-ce pas,
monsieur? dit M. Barkis.

-- Très-longtemps, répondis-je.

-- Et je ne le regrette pas, dit M. Barkis. Vous rappelez-vous
cette fois que vous m'avez dit qu'elle faisait les tartes aux
pommes et toute la cuisine chez vous?

-- Oui, très-bien, répondis-je.

-- C'était vrai, dit M. Barkis, comme deux et deux font quatre,
aussi exact, dit M. Barkis, en agitant son bonnet de nuit (ce qui
était la seule manière en son pouvoir de donner du poids à ses
paroles), aussi exact que le percepteur à faire payer l'impôt, et
il n'y a rien de plus exact.»

M. Barkis tourna les yeux vers moi comme s'il attendait mon
adhésion à ce résultat des réflexions qu'il avait élaborées dans
son lit; je donnai donc mon assentiment.

«Il n'y a rien de plus exact, répéta M. Barkis, un pauvre homme
comme moi s'en aperçoit bien quand il est malade, car je suis
très-pauvre, monsieur.

-- Je suis bien fâché de cela, monsieur Barkis.

-- Très, très-pauvre, dit M. Barkis.»

Ici, il sortit à grand'peine sa main droite de son lit, et
parvint, après quelques efforts inutiles, à saisir un bâton qui
était accroché au chevet de son lit. Après avoir donné quelques
coups de cet instrument, son visage commençait à se décomposer,
quand il frappa enfin une caisse dont je voyais l'un des bouts
depuis longtemps; alors il se remit un peu.

«Des vieux habits, dit M. Barkis.

-- Oh! dis-je.

-- Je voudrais bien que ce fût de l'argent, monsieur, dit
M. Barkis.

-- Je le voudrais aussi pour vous.

-- Mais ce n'en est pas,» dit M. Barkis en ouvrant les yeux tout
grands.

Je déclarai que j'en étais bien convaincu, et M. Barkis tourna un
regard plus doux vers sa femme en me disant:

«C'est bien la meilleure et la plus utile des femmes, que C. P.
Barkis! C. P. Barkis mérite et au delà tous les éloges qu'on peut
faire d'elle. Ma chère, vous allez préparer un dîner soigné pour
aujourd'hui; quelque chose de bon à manger et à boire, n'est-ce
pas? pour la compagnie.

J'allais protester contre l'honneur qu'il voulait me faire, mais
je remarquai que Peggotty, qui était assise de l'autre côté du
lit, désirait extrêmement me voir accepter cette offre. Je gardai
donc le silence.

«J'ai quelques pence par là, ma chère, dit M. Barkis, mais je suis
las maintenant; si vous voulez emmener M. David pendant que je
vais faire un petit somme, je tâcherai de trouver ce qu'il vous
faut quand je me réveillerai.»

Nous quittâmes la chambre, sur cette requête. Quand nous pûmes
sortir, Peggotty m'apprit que M. Barkis, étant devenu un peu plus
serré que par le passé, avait toujours recours à ce stratagème,
chaque fois qu'il s'agissait de tirer une pièce de monnaie de son
coffre, et qu'il endurait des tortures inconcevables à se traîner
tout seul hors de son lit pour chercher son argent dans cette
malheureuse caisse. En effet, nous l'entendîmes bientôt pousser
des gémissements étouffés, attendu que ce procédé de pie voleuse
faisait craquer toutes ses jointures endolories: mais Peggotty,
malgré des regards qui exprimaient toute sa compassion pour son
mari, m'assura que ce mouvement de générosité lui ferait du bien,
et qu'il valait mieux le laisser faire. Elle le laissa donc gémir
tout seul, jusqu'à ce qu'il eût regagné son lit, en souffrant le
martyre, j'en suis sûr. Alors il nous appela, et faisant semblant
d'ouvrir les yeux après un bon somme, il tira une guinée qu'il
avait mise sous son oreiller. La satisfaction de nous avoir
trompés et de garder un secret impénétrable sur le contenu de son
coffre, semblait être à ses yeux une compensation suffisante pour
toutes ses tortures.

Je préparai Peggotty à l'arrivée de Steerforth, et il parut
bientôt. Je suis persuadée qu'elle ne faisait aucune différence
entre les bontés qu'il avait eues pour moi et des services qu'il
aurait pu lui rendre à elle-même, et qu'elle était disposée
d'avance à le recevoir avec reconnaissance et dévouement dans tous
les cas; mais ses manières gaies et franches, sa bonne humeur, sa
belle figure, le don naturel qu'il possédait de se mettre à la
portée de ceux avec qui il se trouvait et de toucher juste, quand
il voulait s'en donner la peine, la corde sensible de chacun, tout
cela fit la conquête de Peggotty en cinq minutes. D'ailleurs ses
façons avec moi auraient suffi pour la subjuguer. Mais, grâce à
toutes ces raisons combinées, je crois, en vérité, qu'elle
éprouvait une sorte d'adoration pour lui, quand il sortit de chez
elle ce soir-là.

Il resta à dîner chez Peggotty. Si je disais qu'il y consentit
volontiers, je n'exprimerais qu'à demi la bonne grâce et la gaieté
qu'il mit à accepter. Quand il entra dans la chambre de M. Barkis,
on aurait dit qu'il y apportait le bon air et la lumière; sa
présence était comme un baume rafraîchissant. Sans effort, sans
bruit, sans apprêt, il apportait à tout ce qu'il faisait un air
d'aisance qu'on ne peut décrire, il semblait qu'il ne pût faire
autrement, ni faire mieux, et la grâce, le naturel, le charme de
ses manières me séduisent encore aujourd'hui quand j'y pense.

Nous rîmes à coeur joie dans la petite salle à manger, où je
retrouvai sur le pupitre le livre des Martyrs, auquel on n'avait
pas touché depuis mon départ, et je feuilletai de nouveau ses
vieilles images si terribles qui m'avaient tant fait peur, et qui
ne me faisaient plus rien du tout. Quand Peggotty parla de ma
chambre, me disant qu'elle était prête et qu'elle espérait bien
que je viendrais y coucher, avant que j'eusse pu jeter un regard
d'hésitation sur Steerforth, il avait compris ce dont il
s'agissait.

«Cela va sans dire, s'écria-t-il, vous coucherez ici pendant notre
séjour, et moi je resterai à l'hôtel.

-- Mais vous emmener si loin pour vous abandonner, cela ne me
semble pas d'un bon camarade, Steerforth! répondis-je.

-- Mais, au nom du ciel, n'appartenez-vous pas naturellement à
M. Barkis? dit-il. Et qu'importe ce qu'il vous semble, en
comparaison de cela!» Tout fut donc convenu sur l'heure.

Il soutint son rôle de la manière la plus brillante jusqu'au
dernier moment, et à huit heures nous prîmes le chemin du bateau
de M. Peggotty. Le charme des manières de Steerforth semblait
augmenter à mesure que les heures s'écoulaient, et je pensais même
alors, comme j'en suis convaincu maintenant, que le besoin de
plaire, aidé par le succès, lui inspirait une délicatesse plus
raffinée, un tact exquis qui ajoutait à la finesse de ses
instincts naturels. Si on m'avait dit alors que c'était pour lui
un simple jeu, auquel il avait recours, dans l'excitation du
moment, pour occuper son esprit: un désir irréfléchi de prouver sa
supériorité, dans le but de conquérir pour un moment une chose
pour lui sans valeur, qu'il laisserait là au bout d'un moment; si
quelqu'un m'avait dit un pareil mensonge, ce soir-là, je ne sais à
quoi il se serait exposé de ma part: il est sûr qu'il aurait eu
tout à craindre de mon indignation.

Probablement, cette accusation n'aurait fait que redoubler chez
moi, si c'eût été possible, les sentiments de dévouement et
d'affection romanesques qui remplissaient mon coeur, pendant que
je marchais côte à côte avec lui sur la plage déserte, dans la
direction du vieux bateau, le vent gémissant autour de nous d'une
manière plus lugubre qu'il ne l'avait jamais fait, même le jour où
j'apparus pour la première fois sur le seuil de M. Peggotty.

«C'est un endroit un peu sauvage, n'est-ce pas, Steerforth?

-- Un peu triste dans l'obscurité, dit-il, et la mer rugit comme
si elle voulait nous dévorer. Voilà une lumière là-bas, est-ce là
le bateau?

-- Oui, c'est le bateau, répondis-je. C'est bien celui que j'avais
vu ce matin, dit-il, j'y étais venu d'instinct, apparemment!»

Nous cessâmes de parler en approchant de la lumière; je cherchai
la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe à
Steerforth de rester tout près de moi, j'entrai.

De l'extérieur nous avions distingué des voix: au moment de notre
entrée j'entendis frapper des mains, et j'aperçus avec étonnement
que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge;
mais mistress Gummidge n'était pas la seule personne qui parût
dans cet état d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de
toutes ses forces et le visage illuminé par une joie inaccoutumée,
ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite Émilie; Ham,
avec une expression d'admiration et de ravissement mêlée d'une
certaine timidité gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la
petite Émilie par la main, comme s'il la présentait à M. Peggotty;
la petite Émilie elle-même, rouge et embarrassée, mais évidemment
ravie de la joie de M. Peggotty, allait échapper à Ham pour se
réfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la
première et s'arrêta en nous voyant. Tel était le groupe que nous
aperçûmes en passant de l'air froid et humide de la nuit à la
chaude atmosphère de la chambre, et mon premier regard tomba sur
mistress Gummidge qui était sur le second plan à battre des mains
comme une folle.

Ce petit tableau disparut comme un éclair au moment de notre
entrée. J'étais déjà au milieu de la famille étonnée, face à face
avec M. Peggotty, lorsque Ham s'écria:

«C'est M. David, c'est M. David!»

En un instant, il se fit un échange inouï de poignées de mains:
tout le monde parlait à la fois: on se demandait des nouvelles les
uns des autres: on se disait la joie qu'on avait à se revoir.
M. Peggotty était si fier et si heureux pour sa part qu'il ne
savait que dire, et qu'il se bornait à me tendre la main, pour
reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et à
secouer ses cheveux crépus, en riant avec une telle expression de
joie et de triomphe qu'il y avait plaisir à le regarder.

«Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces
deux messieurs, de véritables messieurs sous mon toit ce soir,
sérieusement, ce soir! Émilie, ma chérie, venez ici! venez ici,
petite sorcière! voilà l'ami de M. David, ma chère! Voilà le
monsieur dont vous avez entendu parler, Émilie. Il vient avec
M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de
votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!»

Après avoir prononcé ce discours d'un seul trait, et avec une
animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses
grandes mains la figure de sa nièce, et après l'avoir embrassée de
tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tête
contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'Émilie aussi
doucement qu'eût pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa
aller: elle s'enfuit dans la petite chambre où je couchais
autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grâce à la satisfaction
inaccoutumée qu'il éprouvait, se retourna vers nous...

«Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de
naissance...

-- C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vérité,
M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vérité!

-- Si deux messieurs, deux messieurs de naissance, ne peuvent
m'excuser d'être un peu bouleversé quand ils apprendront l'état
des choses, je vous demande pardon. Émilie, ma chère. Elle sait ce
que je vais dire, c'est pour cela qu'elle s'est sauvée.» Là-dessus
sa joie éclata de nouveau: «Mistress Gummidge, voulez-vous avoir
la bonté de voir ce qu'elle est devenue?»

Mistress Gummidge fit un signe de tête et disparut.

«Si ce jour n'est pas le plus beau de ma vie, dit M. Peggotty, en
s'asseyant près du feu, je veux bien être un homard, et un homard
bouilli, qui plus est. Cette petite Émilie, monsieur, dit-il plus
bas à Steerforth, celle que vous avez vue ici tout à l'heure et
qui était toute rouge...»

Steerforth ne fit qu'un signe de tête, mais avec une expression
d'intérêt si marquée, et une telle sympathie pour les sentiments
de M. Peggotty, que celui-ci lui répondit comme s'il avait parlé:

«Sans doute, c'est bien elle, et je vois que vous l'avez bien
jugée. Merci, monsieur.»

Ham me fit signe plusieurs fois de suite, comme s'il voulait en
dire autant.

«Notre petite Émilie, dit M. Peggotty, a été pour nous tout ce
qu'une créature aussi charmante peut être pour une maison; je ne
sais pas grand'chose, mais par exemple, je sais bien cela: ce
n'est pas mon enfant, je n'en ai jamais eu, mais je ne pourrais
pas l'aimer davantage, vous comprenez! cela serait impossible.

-- Je comprends parfaitement, dit Steerforth.

-- Je le sais bien, monsieur, répartit M. Peggotty, et je vous
remercie encore. M. David peut se rappeler ce qu'elle était
autrefois. Vous pouvez juger vous-même de ce qu'elle est
maintenant; mais ni l'un ni l'autre vous ne pouvez savoir ce
qu'elle est et ce qu'elle sera pour un coeur qui l'aime comme le
mien. Je suis un peu rude, monsieur, dit M. Peggotty, je suis
aussi rude qu'un hérisson de mer, mais personne, si ce n'est peut-
être une femme, ne pourrait comprendre ce que ma petite Émilie est
pour moi. Et entre nous, dit-il en baissant encore la voix, le nom
de cette femme qui pourrait me comprendre n'est toujours pas
mistress Gummidge, quoiqu'elle ait un tas de qualités.»

M. Peggotty ébouriffa de nouveau ses cheveux avec ses deux mains
comme pour se préparer à ce qu'il avait encore à dire, puis il
appuya ses mains sur ses genoux et reprit:

«Il y avait quelqu'un qui avait connu notre Émilie, depuis le
temps que son père avait été noyé, qui l'avait vue constamment et
dans son enfance, et quand elle était jeune fille, et enfin quand
elle était devenue femme. Il n'était pas très-beau à voir, dit
M. Peggotty, un peu dans mon genre, un peu rude, l'air d'un loup
de mer, mais en tout un honnête garçon, et qui avait le coeur bien
placé.»

Je me disais que je n'avais jamais vu Ham montrer toutes ses dents
en souriant comme il le faisait ce soir-là.

«Et voilà-t-il pas que ce marin-là, dit M. Peggotty, va s'aviser
de donner son coeur à notre petite Émilie! Il la suit partout, il
devient presque son domestique, il perd l'appétit, et à la fin des
fins il me laisse voir ce dont il retourne. Or moi, je pouvais
souhaiter, voyez-vous, de savoir ma petite Émilie en bon train de
se marier. Je pouvais désirer en tous cas de la voir promise à un
honnête homme qui eût le droit de la défendre. Je ne sais pas ce
qu'il me reste de temps à vivre, et si je ne dois pas mourir
bientôt: mais je sais que si j'étais pris une de ces nuits par un
coup de vent sur les bancs de Yarmouth là-bas, et que si je voyais
pour la dernière fois les lumières de la ville au-dessus des
vagues devenues insurmontables, je me laisserais couler plus
tranquillement si je pouvais me dire: «Il y a là sur la terre
ferme un homme qui sera fidèle à ma petite Émilie, que Dieu
bénisse, et avec lequel elle n'a rien à craindre de personne tant
qu'il vivra!»

M. Peggotty, dans le feu de son discours, fit du bras droit le
geste de dire adieu aux lumières de la ville du sein des flots;
puis, échangeant un signe de tête avec Ham dont il avait rencontré
le regard, il reprit son récit.

«Alors je conseille à mon individu de parler à Émilie. Il est bien
assez grand, mais il est timide comme un enfant, et il n'ose pas.
Alors je m'en suis chargé. «Comment, lui! dit Émilie, lui que j'ai
connu depuis tant d'années, et que j'aime tant! Oh! mon oncle, je
ne pourrai jamais l'épouser! c'est un si bon garçon!» Alors je
l'embrasse, et je ne lui en parle plus que pour lui dire: «Ma
chère, vous avez bien fait de répondre franchement, cela vous
regarde, vous êtes libre comme un petit oiseau.» Là-dessus, je
vais trouver le garçon et je lui dis: «J'aurais bien voulu
réussir. Mais cela ne se peut pas. Mais vous pourrez rester
ensemble comme par le passé,» et voilà ce que je vous dis: «Soyez
toujours avec elle ce que vous étiez autrefois, et n'ayez pas
peur. -- Je le ferai,» qu'il me dit en me serrant la main, et il
l'a fait honorablement et vaillamment depuis deux ans, toujours le
même ici qu'auparavant.»

La physionomie de M. Peggotty, qui avait changé d'expression dans
les différentes périodes de son récit, reprit celle d'un joyeux
triomphe, et posant une main sur les genoux de Steerforth, et
l'autre sur les miens, après les avoir préalablement humectées,
pour ajouter à la solennité de l'action oratoire, en les frottant
l'une contre l'autre, il continua, en s'adressant alternativement
à chacun de nous:

«Tout d'un coup, un soir, comme qui dirait ce soir, la petite
Émilie revient de son ouvrage et lui avec elle! Il n'y a rien là
de bien extraordinaire, allez-vous me dire, et c'est bien vrai,
car il veille sur elle comme un frère, quand il fait nuit, et
aussi quand il fait jour, et à toute heure. Mais voilà le matelot
qui la prend par la main, et qui me crie d'un air joyeux:
«Regardes bien! voilà ma petite femme!» et elle, la voilà qui dit
aussi, moitié hardiesse et moitié honte, moitié riant, moitié
pleurant: «Oui, mon oncle, si vous voulez bien. -- Si je veux
bien! s'écriait M. Peggotty en roulant les yeux en extase à cette
idée, mon Dieu, comme si je désirais autre chose! -- Si vous
voulez bien; je suis plus raisonnable maintenant; j'y ai réfléchi
et je serai une bonne petite femme pour lui si je peux, c'est un
si bon garçon!» Là-dessus mistress Gummidge se met à battre des
mains comme au spectacle, et vous entrez. Voilà le fait, s'écria
M. Peggotty, «et vous entrez!» Cela s'est passé ici, à l'instant
même, et voilà l'homme qu'elle épousera aussitôt que son
apprentissage va être fini!»

Ham trébucha tant qu'il put sous le coup de poing que M. Peggotty
lui lança, dans sa joie, comme une marque de confiance et
d'amitié; mais, se sentant obligé, en conscience, de nous dire
aussi quelque chose, voici ce qu'il se mit à balbutier avec
beaucoup de peine:

«Elle n'était pas plus grande que vous, à votre premier voyage
ici, monsieur David, ... que je devinais déjà ce qu'elle
deviendrait... Je l'ai vue pousser... comme une fleur, messieurs.
Je donnerais ma vie pour elle... de tout coeur, avec bien du
plaisir... monsieur David. Elle est pour moi, messieurs... plus
que... elle est pour moi tout ce qu'il me faut, et plus que...
plus que je ne saurai jamais dire. Je l'aime de tout mon coeur. Il
n'y a pas un gentleman sur la terre... ni en mer non plus, qui
aime sa femme plus que je ne l'aime, quoiqu'il y ait bien des
pauvres diables comme moi qui pourraient... exprimer mieux... ce
qu'ils veulent dire.»

J'étais ému de voir ce robuste et vigoureux garçon trembler
d'amour pour la petite créature qui lui avait gagné le coeur.
J'étais ému de la confiance simple et naturelle que M. Peggotty et
lui venaient de nous témoigner. J'étais ému du récit même. Toute
cette émotion n'était-elle pas, en grande partie, l'effet des
souvenirs de mon enfance, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais
pas si je n'étais pas venu avec quelque vague idée d'aimer encore
la petite Émilie, je sais seulement que j'étais heureux de tout ce
que je voyais, mais qu'au premier moment, c'était un plaisir d'une
nature si délicate, qu'un rien eût pu la changer en souffrance.

Par conséquent, si c'eût été à moi de toucher avec quelque adresse
la corde qui vibrait dans tous les coeurs, je m'en serais bien mal
tiré. Mais heureusement Steerforth était là, et il y réussit avec
tant d'habileté, qu'en un instant nous nous trouvâmes tous aussi à
notre aise, aussi heureux que nous pouvions l'être.

«Monsieur Peggotty, dit-il, vous êtes un excellent homme et vous
méritez bien d'être heureux comme vous l'êtes ce soir! Donnez-moi
une poignée de main, Ham, mon garçon, je vous fais mon compliment!
Une poignée de main aussi! -- Pâquerette, tisonnez le feu, et
faites-le flamber comme il faut! Monsieur Peggotty, si vous ne
décidez pas votre jolie nièce à venir reprendre la place au coin
du feu que j'abandonne pour elle, je m'en vais. Je ne voudrais pas
causer, pour tout l'or des Indes, un vide dans votre cercle ce
soir, et ce vide-là surtout!»

M. Peggotty alla donc dans mon ancienne chambre chercher la petite
Émilie. Au commencement, elle ne voulait pas venir, et Ham
disparut pour s'en mêler. Enfin on l'amena près du feu; elle était
très-confuse et très-intimidée, mais elle se remit un peu en
remarquant les manières douces et respectueuses de Steerforth
envers elle, l'adresse avec laquelle il évitait tout ce qui
pouvait l'embarrasser, l'entrain avec lequel il entretenait
M. Peggotty de bateaux, de marées, de vaisseaux et de pêche;
l'appel qu'il fit à mes souvenirs à propos du temps où il avait vu
M. Peggotty chez M. Creakle, le plaisir qu'il avait à voir le
bateau et sa cargaison, enfin, la grâce et l'aisance avec
lesquelles il nous attira tous, par degré, dans un cercle
enchanté, où nous parlions sans embarras et sans gêne.

À vrai dire, Émilie, pourtant, ne parla guère de toute la soirée,
mais elle écoutait, elle regardait; son visage était animé, elle
était charmante! Steerforth raconta l'histoire d'un terrible
naufrage que lui rappelait sa conversation avec M. Peggotty: il le
dépeignait avec le même feu que s'il était présent à la scène, et
les yeux de la petite Émilie étaient fixés sur lui, comme si elle
voyait aussi, dans ses traits, le spectacle qu'il décrivait si
bien. Il nous raconta ensuite une aventure comique qui lui était
arrivée, pour nous remettre de l'histoire du naufrage, et il y mit
autant de gaieté que si c'était un récit nouveau pour lui comme
pour nous; aussi la petite Émilie riait de tout son coeur, et
quand nous entendîmes le bateau retentir de cette douce musique,
nous nous mîmes tous à rire, Steerforth tout le premier, cédant à
l'entraînement d'une gaieté si franche et si naïve. Il fit chanter
ou plutôt mugir à M. Peggotty le chant du marin:

_Quand le vent souffle, souffle, souffle._

Puis il chanta à son tour une chanson de matelot avec tant de
charme et de sentiment, qu'il me semblait presque que, cette fois-
ci, le vent qui gémissait autour de la maison, et qu'on entendait
murmurer au milieu du silence, n'était venu là que pour l'écouter.

Quant à mistress Gummidge, il arracha cette victime de la
mélancolie à la contemplation de ses chagrins avec un succès que
personne n'avait obtenu depuis la mort du vieux (je le tiens de
M. Peggotty). Il lui laissa si peu le temps de gémir sur ses
misères, qu'elle dit le lendemain matin qu'il fallait qu'il l'eût
ensorcelée.

N'allez pas croire, pourtant, qu'il gardât le monopole de
l'attention générale ou de la conversation. Quand la petite Émilie
eut repris courage et qu'elle commença, avec quelque embarras
encore, à me parler, à travers l'âtre, de nos promenades sur la
grève, et des coquilles et des cailloux que nous y avions
ramassés; quand je lui demandai si elle se souvenait combien je
lui étais dévoué, et que nous rougîmes tous deux en riant et en
pensant au bon temps passé qui semblait déjà si loin de nous,
Steerforth écoutait en silence et nous regardait d'un air pensif.
Elle était assise alors sur la vieille caisse, dans son petit
coin, près du feu; elle y resta toute la soirée; Ham était à côté
d'elle, à la place que j'occupais jadis. Je ne pus découvrir si
c'était encore un reste de ses taquineries d'autrefois, ou l'effet
d'une modestie timide occasionnée par notre présence, mais je
remarquai qu'elle resta toute la soirée près du mur, sans
s'approcher de lui une seule fois.

Autant que je me rappelle, il était près de minuit quand nous
prîmes congé d'eux. On nous avait donné à souper du poisson séché
et des biscuits de mer; Steerforth, de son côté, avait sorti de sa
poche un flacon de genièvre de Hollande que nous avions bu entre
hommes (je puis dire entre hommes maintenant, sans rougir). Nous
nous séparâmes gaiement, et pendant qu'ils se pressaient tous à la
porte pour nous éclairer le plus longtemps possible, je vis les
yeux bleus de la petite Émilie qui nous regardait en se cachant
derrière Ham, et j'entendis sa douce voix nous recommander de
faire attention en nous en allant.

«Quelle charmante petite personne! dit Steerforth en me prenant le
bras. Ma foi, c'est un endroit assez drôle, et de drôles de gens;
je ne suis pas fâché de les avoir vus: cela change.

-- Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste
à temps pour être témoins de leur joie à la perspective de ce
mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de
voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente!

-- Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour épouser la petite?»
dit Steerforth.

Il avait témoigné tant de sympathie au pauvre Ham et à tous les
autres, que je fus un peu blessé de la froideur de cette réponse
inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses
yeux, et je repartis avec un grand soulagement:

«Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres
gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher
vos sympathies véritables: cela m'est égal, je vous connais trop
bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec
quelle franchise vous pouvez prendre part à la joie d'un rude
pêcheur comme M. Peggotty, et vous prêter à la passion de ma
vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres
une joie ou un chagrin, une seule émotion qui puisse vous être
indifférente, et mon affection et mon admiration pour vous,
Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.»

Il s'arrêta, me regarda en face, et me dit:

«Pâquerette, je crois que vous parlez sérieusement, comme un
honnête garçon que vous êtes. Je voudrais bien que nous fussions
tous de même!»

Un moment après, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty,
pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth.



CHAPITRE XXII.

Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.


Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est
inutile de dire que la plus grande partie de notre temps
s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous
nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin;
moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec
M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais
en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de
ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis
tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que
Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et
n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par
savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le
cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de
la _Bonne-volonté_, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des
habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la
lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa
nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir
dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous
les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à
lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y
avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est
que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et
j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis
que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia
plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans
des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes
après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir
assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il
passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il
était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt
façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une
seule.

Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n'étais occupé
qu'à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j'avais
si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j'avais vécu
jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de
mes souvenirs comme ma mémoire l'avait fait si souvent déjà, et je
ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrêté mes
pensées quand j'étais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre où
reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regardé avec un tel
sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près
duquel j'avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son
petit enfant, ce tombeau que le coeur fidèle de Peggotty avait
depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit
jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures
entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du
petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me
promenant, et en écoutant sonner l'heure à l'horloge de l'église,
qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes
réflexions s'associaient toujours à la figure que j'étais destiné
à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais
manquer d'y accomplir. C'était le refrain qui répondait dans mon
âme à l'écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées
rêveuses que si j'étais venu retrouver à la maison ma mère vivante
encore, pour bâtir auprès d'elle mes châteaux en Espagne.

Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux
nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient
complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés
de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin
était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison
étaient fermées. Elle n'était habitée que par un pauvre fou, et
par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre
de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me
demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient
pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit,
quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement
de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour
voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons
du soleil.

Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour
l'Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur
maison déserte, avait taché d'humidité les murs extérieurs.
M. Chillip s'était remarié; sa femme était une grande maigre qui
avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant très-délicat,
qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et
fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit
était venu au monde.

C'était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que
j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment où le soleil
d'hiver commençant à baisser, m'avertissait qu'il était temps de
reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'étais de retour à
l'hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d'un
feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée.
J'éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le
soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant
les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table,
que j'étais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie
comme Peggotty, et d'avoir trouvé dans la personne de mon
excellente et généreuse tante quelqu'un qui remplaçât si bien ceux
que j'avais perdus.

Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus
court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je
débarquais sur la grève qui s'étend entre la ville et la mer, et
je traversais un espace vide; ce qui m'épargnait un long détour
par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de
M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y
attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers
le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui
scintillaient dans le lointain.

Un soir, il était tard, j'avais fait ma visite d'adieu à
Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous; je
trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il
était assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorbé
dans ses réflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait
pas besoin pour cela d'une rêverie bien profonde, car les pas ne
faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le
tira pas de ses méditations. J'étais près de lui, je le regardais,
et il continuait à rêver d'un air sombre.

Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule
qu'il me fit tressaillir aussi.

«Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit-
il presque en colère.

-- Il fallait bien m'annoncer d'une manière ou d'une autre, lui
répondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues?

-- Non, non, répliqua-t-il.

-- Ou remonter de je ne sais où? lui dis-je en m'asseyant près de
lui.

-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu,
répondit-il.

-- Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir,
lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois
enflammé, et les étincelles s'envolant par la petite cheminée
s'élançaient en pétillant dans les airs.

-- Vous n'auriez rien vu, répliqua-t-il... Voilà le moment de la
journée que je déteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme
vous revenez tard! où avez-vous donc été?

-- Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée.

-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un
coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous
les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre
arrivée soient aujourd'hui, à en juger par l'air désolé de la
maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel
malheur. David! plût à Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour
me diriger, les conseils judicieux d'un père!

-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth?

-- Je voudrais de tout mon coeur avoir été mieux conduit! Je
voudrais de tout mon coeur être en état de mieux me conduire moi-
même! s'écria-t-il.»

Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui
m'étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.

«Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu,
dit-il en se levant et en appuyant sa tête d'un air sombre sur la
cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'être
ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d'éducation,
pour me mettre l'esprit à la torture, comme je viens de le faire
depuis une demi-heure dans cette barque du diable!»

J'étais si confondu du changement dont j'étais témoin, que je ne
pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en
silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tête
appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxiété
que j'éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le
contrarier d'une manière si extraordinaire, et de me permettre de
partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d'utiles
conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d'un air
forcé d'abord, mais bientôt après avec un retour de franche
gaieté.

«Ce n'est rien, Pâquerette, rien du tout, répliqua-t-il. Je vous
ai dit, quand nous étions à l'hôtel à Londres, que j'étais
quelquefois pour moi-même un très-maussade compagnon... J'ai eu
tout à l'heure un cauchemar; je suis sûr que j'ai fait un mauvais
rêve. Quelquefois, quand je m'ennuie, il me revient à l'esprit des
vieux contes de ma nourrice, que je prends d'abord au sérieux,
avant de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Je crois que j'étais
là à me prendre pour le petit garçon méchant qui n'écoutait pas sa
bonne, et qui, pour la peine, a été mangé par des lions, parce que
des lions, vous savez, c'est bien plus poétique que des chiens.
C'est sans doute là ce que les vieilles commères appellent la
chair de poule, car je tremble encore des pieds à la tête. Je me
serai fait peur à moi-même.

-- En ce cas vous pouvez vous vanter d'être la seule personne qui
ait pu vous faire peur.

-- Peut-être bien; mais ça n'empêche pas que je puis avoir mes
sujets de craindre comme un autre, répondit-il. Allons, c'est
fini, on ne m'y reprendra plus, David; mais je vous le répète, mon
ami, il aurait été heureux pour moi, et pour d'autres aussi, que
j'eusse eu un peu de tête et de jugement pour me conduire.»

Sa physionomie était en tout temps expressive, mais je ne lui
avais jamais vu porter des traces d'un sentiment aussi sérieux ni
aussi triste que lorsqu'il prononça ces paroles, le regard
toujours attaché sur la flamme.

«N'en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler
dans les airs, une plume, une paille, un fétu:

_Maintenant c'est fini, je redeviens un homme._

comme Macbeth. Et à présent, à table! Pourvu que, comme Macbeth,
je n'aie pas troublé le festin par le plus beau désordre, ma
Pâquerette!

-- Mais où donc sont-ils allés tous? qu'est-ce que cela veut dire?
m'écriai-je.

-- Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir été jusqu'au bac pour
vous attendre, je suis revenu ici en flânant, et j'ai trouvé la
maison déserte; c'est ce qui m'a plongé dans les réflexions au
milieu desquelles vous m'avez trouvé.»

L'arrivée de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua
pourquoi la maison était restée vide. Elle était sortie
précipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant
le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la marée, et
elle avait laissé la porte ouverte, de peur que Ham et Émilie, qui
devaient rentrer de bonne heure, n'arrivassent en son absence.
Steerforth, après avoir désopilé la rate de mistress Gummidge par
un salut des plus enjoués et une embrassade des plus comiques,
prit mon bras et m'entraîna précipitamment.

En arrachant mistress Gummidge à la mélancolie, il avait repris
lui-même sa gaieté ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter
tout le long du chemin.

«Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers? me dit-
il gaiement.

-- Vous savez que nous en sommes convenus, répondis-je, et que nos
places sont arrêtées à la diligence?

-- Oui, il n'y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit
Steerforth; j'avais presque oublié qu'il y eût autre chose à faire
dans le monde que de se balancer sur une barque. C'est ma foi bien
dommage!

-- Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant.

-- C'est possible, répliqua-t-il, quoique ce soit une observation
bien sarcastique pour un aimable chef-d'oeuvre d'innocence comme
mon jeune ami. Eh bien! je ne dis pas non: je suis capricieux,
David; je le sais et je l'avoue, mais cela n'empêche pas que je
sais battre le fer pendant qu'il est chaud. Savez-vous que je n'ai
pas perdu mon temps ici? Je parie que je suis en état de passer un
bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth!

-- M. Peggotty dit que vous êtes un prodige, répliquai-je.

-- Un phénomène nautique? reprit Steerforth en riant.

-- Il n'y a pas de doute, et vous savez que c'est vrai; vous
mettez tant d'ardeur à tout ce que vous faites que vous y devenez
bientôt passé maître. Mais ce qui m'étonne toujours, Steerforth,
c'est que vous vous contentiez d'un emploi si mobile et si
capricieux de vos facultés.

-- Me contenter? répondit-il gaiement. Je ne suis content de rien,
si ce n'est de votre naïveté, ma chère Pâquerette; quant à mes
caprices, je n'ai pas encore appris l'art de m'attacher à l'une de
ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent
éternellement. J'ai manqué mon apprentissage, et cela ne m'importe
guère. À propos, savez-vous que j'ai acheté un bateau ici?

-- Quel étrange garçon vous faites, Steerforth! m'écriai-je en
m'arrêtant, car c'était la première fois que j'en entendais
parler. Comme si vous déviez avoir jamais la fantaisie de revenir
ici!

-- Je ne sais pas! l'endroit me plaît. En tous cas, continua-t-il,
en hâtant le pas, j'ai acheté un bateau qui était à vendre; c'est
un caboteur, à ce que dit M. Peggotty, et c'est lui qui le
commandera en mon absence.

-- Maintenant, je comprends, Steerforth! dis-je avec ravissement.
Vous faites semblant d'avoir acheté ce bateau pour vous-même, mais
c'est en réalité pour rendre service à M. Peggotty; j'aurais dû le
deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher
Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre
générosité?

-- Chut! dit-il en rougissant: moins vous en parlerez, mieux cela
vaudra.

-- Quand je vous disais, m'écriai-je, qu'il n'y a pas une joie, un
chagrin ni une seule émotion de ces braves gens, qui pût vous être
indifférente?

-- Oui, oui, répondit-il: vous m'avez déjà dit tout cela. N'en
parlons plus. En voilà assez.»

Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si
légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en
marchant plus vite encore qu'auparavant.

«Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth: je
chargerai Littimer d'y veiller, afin d'être sûr que tout soit fait
comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé?

-- Non!

-- Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère.»

Nos yeux se rencontrèrent; je remarquai sa pâleur, qui descendait
jusqu'à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je
craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de
la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouvé près du
foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une légère allusion.

«Oh! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le
moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arrivé.

-- Toujours le même?

-- Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le
pôle Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire
sur le bateau. Il s'appelle pour le moment: _La Mouette de la
tempête_! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais
changer son nom de baptême.

-- Comment l'appellerez-vous?

-- _La petite Émilie_.»

Il me regardait toujours en face: je crus que c'était pour me
rappeler qu'il n'aimait pas à m'entendre extasier sur ses égards
pour les pauvres gens. Je ne pus m'empêcher de laisser voir sur
mon visage le plaisir que j'éprouvais; mais je ne dis que quelques
mots: le sourire reparut sur ses lèvres; il semblait soulagé d'un
fardeau.

«Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable
petite Émilie qui vient en personne! Et ce garçon avec elle! Sur
mon âme c'est un fidèle chevalier: il ne la quitte jamais.»

Ham était à présent constructeur de bâtiments: il avait cultivé
son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile
ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une
certaine rudesse, son air d'honnête et mâle franchise faisait de
lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui
marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l'orgueil et
l'affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine.
Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se
convenaient parfaitement sous tous les rapports.

Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous
arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à
Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après
avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras
de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrassé.
J'admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et
Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les
regardions s'éloigner au clair de la lune qui en était alors à son
premier quartier.

Tout à coup une jeune femme passa près de nous: évidemment elle
les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais
j'aperçus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un
vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l'air
hardi et l'oeil hagard, un air de misère et de vanité; mais, pour
le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne
songeait qu'à une chose, à les rattraper. Comme l'horizon
s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer
Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans
avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer
et les nuages.

«C'est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit
Steerforth qui restait là sans bouger; qu'est-ce que cela
signifie?»

Il parlait à voix basse, et d'un accent qui me parut étrange.

«Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumône, répondis-je.

-- Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est
étonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-là ce soir.

-- Pourquoi donc? demandai-je.

-- Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que
justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a
paru. Je me demande d'où diable elle peut venir.

-- De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en
montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions
de déboucher.

-- Enfin, la voilà disparue! répondit-il en regardant par-dessus
son épaule; puisse le malheur disparaître avec elle! Allons
dîner.»

Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la
ligne de l'océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois
ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées
pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet
incident qu'en se trouvant gaiement à table, près d'un bon feu, à
la clarté des bougies.

Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé.
Quand je lui dis que j'espérais que mistress Steerforth et miss
Dartle se portaient bien, il me répondit d'un ton respectueux (et
convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles
étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'était
tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que
possible: «Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement
jeune.»

Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du
coin de la chambre d'où il surveillait nos mouvements, ou plutôt
les miens, à ce qu'il me sembla, et il dit à son maître:

«Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.

-- Qui donc? demanda Steerforth avec étonnement.

-- Miss Mowcher, monsieur.

-- Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth.

-- Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit
qu'elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l'exercice
de sa profession; je l'ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle
désirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se présenter
chez vous, après dîner, monsieur.

-- Connaissez-vous la géante en question? Pâquerette,» demanda
Steerforth.

Je fus obligé d'avouer, avec une certaine honte d'en être réduit
là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss
Mowcher.

«Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est
une des sept merveilles du monde... Quand miss Mowcher viendra,
faites-la entrer.»

J'éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d'autant
mieux que Steerforth partait d'un éclat de rire, chaque fois que
je parlais d'elle, et refusait positivement de répondre à toutes
les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc
dans un état d'attente inquiète; on avait enlevé la nappe depuis
une demi-heure; nous étions près du feu avec une bouteille de vin
près de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme
ordinaire Littimer annonça:

«Miss Mowcher!»

Je regardai du côté de la porte, mais je n'aperçus rien. Je
regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître,
quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d'un canapé
placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de
quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins
et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur
son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d'avancer
la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton
était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau
disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de
taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu'elle fût au
moins de grandeur ordinaire, jusqu'à l'endroit où la taille aurait
dû se trouver, et bien qu'elle possédât des pieds comme tout le
monde, elle était si petite qu'elle se tenait devant une chaise
ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac
qu'elle portait. Cette dame, habillée d'une manière un peu
négligée, portant son nez et son doigt tout d'une pièce, par le
rapprochement pénible dont j'ai parlé; gardant la tête
nécessairement penchée d'un côté, et fermant un oeil de l'air le
plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses oeillades
pénétrantes; après quoi elle laissa échapper un torrent de
paroles.

«Ah! mon joli muguet, s'écria-t-elle en secouant sa grosse tête,
vous voilà donc ici! Oh! le méchant garçon! fi! que c'est vilain!
qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque
mauvais tour, je parie! Oh! vous êtes une maligne pièce,
Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez
parié cent livres sterling contre cinq guinées, n'est-ce pas, que
vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garçon, on me
retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme
la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une
dame. À propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chère mère
qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en
mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!»

À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau,
rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s'assit sur un
tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte
de dais qui étendait sur elle comme une tente d'acajou.

«Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux
et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voilà le
fait, Steerforth. Quand j'ai monté un étage, j'ai autant de peine
à rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un
seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier,
vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas?

-- Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que
je vous vois, répliqua Steerforth.

-- Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le
menaçant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas
d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'étais chez lady
Mithers la semaine dernière. En voilà une femme! comme elle se
conserve! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que
j'attendais sa femme, en voilà un homme! comme il se conserve! et
sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il
s'est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à
croire que j'allais être obligée de sonner. Ah! ah! ah! c'est un
très-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de
principes!

-- Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demanda
Steerforth.

-- Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en
mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un
alignement d'yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l'autre
monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si
j'empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets
du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon
mignon, vous saurez tout cela... quand je vous le dirai. Savez-
vous le nom de mon arrière grand-père?

-- Non, dit Steerforth.

-- Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était
descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hérite
de tous les domaines de Hookey.»

Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux
de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'était pas
moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute
particulière de pencher sa tête d'un côté, en levant un oeil comme
les pies, quand elle écoutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle
attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas
en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je
le crains, pour les règles de la politesse.

Elle avait réussi à tirer la chaise près d'elle, et elle plongea
son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la
surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de
brosses, d'éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à
friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise.
Elle s'arrêta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour
dire à Steerforth, à ma grande confusion:

«Comment s'appelle votre ami?

-- M. Copperfield, dit Steerforth; il désire faire votre
connaissance.

-- Eh bien! on lui donnera ce plaisir-là! Il me semblait bien
qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en
riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches! dit-elle en
se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de
mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pêches! Je suis
très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield,
je vous assure.»

Je répondis que je me félicitais d'avoir l'honneur de faire la
sienne et que l'avantage était réciproque.

«Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'écria miss Mowcher
en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa
petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de
cajoleries dans ce monde.»

Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux,
tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras
disparaissait encore tout entier dans le sac.

«Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth.

-- Ah! ah! ah! quel tas d'enjôleurs nous faisons, n'est-ce pas,
mon cher enfant? répliqua la petite femme cherchant dans le sac,
un oeil en l'air et la tête de côté. Voyez donc! dit-elle en
tirant un petit paquet: «rognures des ongles d'un prince russe,»
le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car
son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, pêle-mêle.

-- Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? dit
Steerforth.

-- Je crois bien! mon fils, répliqua miss Mowcher; je lui coupe
les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds!

-- Il paye bien, j'espère? dit Steerforth.

-- Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y
regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la
longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à
l'art.

-- Grâce à votre art, naturellement?» dit Steerforth.

Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment.

«Il a bien été obligé de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire
autrement. Le climat faisait tort à la teinture; cela pouvait
encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de
prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris.
Une barre de vieille ferraille.

-- Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjôleur tout à
l'heure? demanda Steerforth.

-- Oh! vous êtes une fine mouche! répliqua miss Mowcher en
branlant vivement la tête. J'ai dit que nous faisions tous en
général un tas d'enjôleurs; et je vous ai montré les ongles du
prince à preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me
servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je
les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si
miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les
donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je
crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'édifice social
(comme disent ces messieurs quand ils font des discours au
parlement) ne repose que sur des ongles de princes,» dit cette
petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa
grosse tête.

Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher
continuait à branler la tête qu'elle portait de côté et à regarder
d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre.

«C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et
en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons,
Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en.»

Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec
une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table
était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle
approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle
monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre.

«Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois
arrivée en sûreté, il n'a qu'à le dire, et je vais me pendre.

-- Je n'ai rien vu, dit Steerforth.

-- Ni moi, ajoutai-je.

-- Eh bien! alors, s'écria miss Mowcher, je consens à vivre.
Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de
l'exécuteur.»

Steerforth, cédant à son appel, s'assit le dos contre la table, et
tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l'examen de
la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C'était un
curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et
examinant ses beaux cheveux bruns, à l'aide d'une loupe qu'elle
venait de tirer de sa poche.

«Vous faites un joli garçon, allez! dit miss Mowcher après un
court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la
fin de l'année. Je ne vous demande qu'une dernière minute, et je
vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix
ans.»

En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit
morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des
petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth
avec une activité incomparable, toujours parlant, sans
discontinuer.

«Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous
savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête.

-- Oui, un peu, dit Steerforth.

-- En voilà un homme! en voilà des favoris! Si ses jambes étaient
seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous
qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes!
comprend-on ça?

-- Il était donc fou? dit Steerforth.

-- Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire
l'essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il
entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de
Madagascar.

-- Charlot?

-- Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar.

-- Qu'est-ce que c'est que ça? quelque chose pour boire? demanda
Steerforth.

-- Pour boire? répliqua miss Mowcher en s'arrêtant pour lui donner
un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous
savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai
Cerbère, qui n'avait jamais entendu ce nom-là. «Pardon, monsieur,
dit le Cerbère à Charlot, ce n'est pas... ce n'est pas du rouge,
par hasard? -- Du rouge! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous
que je fasse de votre rouge? -- Pardon, monsieur, dit le Cerbère,
mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents,
que je pensais que c'en était peut-être un de plus.» Voilà, mon
cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes
ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont
je vous parlais tout à l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mêle
pas comme un autre, peut-être même plus qu'un autre, peut-être
moins; mais motus! mon garçon, cela ne vous regarde pas.

-- De quoi dites-vous que vous vous mêlez? du commerce en rouge?
dit Steerforth.

-- Vous n'avez qu'à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit
la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en
une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela
vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me
mêle un peu d'enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières
qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres;
telle autre me demande des gants; une troisième, une chemisette;
une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom
qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demandé; mais nous
nous gardons si bien le secret l'une à l'autre, et faisons si
bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gêneraient pas plus pour
se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais
chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec
un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: «Quelle mine
me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu pâle?» Ah!
ah! ah! en voilà encore des enjôleuses; qu'en dites-vous, mon
garçon?»

Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approchât de
miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne
plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth,
pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon côté, en me regardant
par-dessus la tête.

«Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce
côté-ci, dit-elle. Voilà qui m'étonne. Je n'ai pas vu une jolie
femme depuis que je suis ici, Steerforth.

-- Non? dit Steerforth.

-- Pas seulement l'ombre, répliqua miss Mowcher.

-- Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense,
dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas,
Pâquerette?

-- Bien certainement, répondis-je.

-- Ah! ah! dit la petite créature en me regardant d'un oeil
perçant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!»

La première exclamation semblait une question adressée à tous
deux, la seconde était évidemment à l'adresse de Steerforth seul.
Ne recevant de l'un ni de l'autre la réponse qu'elle espérait sans
doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant
un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la
réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu'elle s'attendit à la
voir apparaître immédiatement.

«Une soeur à vous, monsieur Copperfield? s'écria-t-elle après un
moment de silence et en conservant toujours la même attitude; une
soeur à vous?

-- Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point
du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de
goût pour elle ou je me trompe fort.

-- Et c'est passé? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage?
quelle honte!

_Il a sucé le suc de chaque fleur,
Portant partout son inconstante ardeur
Jusqu'au jour où, belle Marie,
Vous l'avez fixé pour la vie._

Qu'en dites-vous? est-ce bien Marie qu'elle s'appelle?»

Cette question tombait si brusquement sur moi, et l'espèce de
lutin qui me l'adressait me regardait d'un air si rusé, que je fus
tout à fait déconcerté pendant un moment.

«Non, miss Mowcher, répondis-je, elle s'appelle Émilie.

-- Ah! ah! dit-elle du même ton. Voyez-vous ça? Je suis sûre que
vous me trouvez bien bavarde, n'est-ce pas, monsieur Copperfield?
Mais n'ayez pas peur, je suis discrète.»

Son ton et ses regards avaient une signification qui ne me
plaisaient pas dans la circonstance. Je lui dis donc d'un air plus
grave que celui que nous avions pris jusqu'alors:

«Elle est aussi vertueuse qu'elle est jolie; elle doit épouser un
excellent et digne homme de sa condition. Si je l'aime pour sa
beauté, je ne l'estime pas moins pour son bon sens.

-- Bien parlé! dit Steerforth. Écoutez, écoutez! maintenant, ma
chère Pâquerette, je vais éteindre la curiosité de cette petite
Fatime, pour qu'elle n'aille pas se mettre martel en tête... C'est
une jeune fille qui est pour le moment en apprentissage, miss
Mowcher, chez Omer et Joram, marchands de nouveautés, de modes,
etc., dans cette ville. Vous entendez bien? Omer et Joram! Elle
est fiancée, comme mon ami vous l'a dit, à son cousin, nom de
baptême, Ham; nom de famille, Peggotty; état, constructeur de
bâtiments, de la même ville. Elle vit avec un de ses parents; nom
de baptême, inconnu; nom de famille, Peggotty; état, marin, de la
même ville. C'est la plus jolie et la plus charmante petite fée
qu'on puisse voir: je la trouve, comme mon ami... extrêmement
jolie. Si ce n'était que j'aurais l'air de rabaisser son fiancé,
ce qui déplairait à mon ami, j'ajouterais qu'il me semble qu'elle
déroge, qu'elle aurait pu trouver un meilleur parti, et qu'elle
était née pour être une dame, ma parole d'honneur!»

Miss Mowcher écouta ces paroles, qui furent prononcées lentement
et distinctement, en penchant sa tête de côté et en cherchant
toujours de l'oeil la réponse qu'elle attendait. Quand il eut
fini, elle reprit tout à coup son activité, et recommença à
bavarder avec une volubilité étonnante.

«Oh! voilà toute l'histoire? s'écria-t-elle en coupant les favoris
de son client, avec une petite paire de ciseaux qu'elle faisait
voltiger autour de sa tête dans toutes les directions, très-bien!
très-bien! c'est tout un roman. Cela devrait finir par «et ils
vécurent heureux,» n'est ce pas? Ah! comment donc dit-on aux
petits jeux? «J'aime mon amie par E, parce qu'elle est
Enchanteresse; je déteste mon amie par E, parce qu'elle est
Engagée; je l'ai menée à l'enseigne de l'Enjôleur, et je l'ai
régalée d'un Enlèvement; elle s'appelle Émilie, et elle demeure
dans l'Est.» Ah! ah! ah! monsieur Copperfield, n'est-ce pas que
vous me trouvez bien folichonne?»

Elle n'attendit pas ma réponse, et, se contentant de me regarder
de l'air le plus rusé, elle continua sans reprendre haleine:

«Là! s'il y a jamais eu un mauvais sujet peigné et arrangé dans la
perfection, c'est bien vous, Steerforth. S'il y a une caboche au
monde que je connaisse comme ma poche, c'est la vôtre. M'entendez-
vous, mon garçon? Je vous connais, dit-elle en se penchant sur
lui. Maintenant votre affaire est jugée; huissier appelez celle
qui suit sur le rôle, comme nous disons à la Cour; si
M. Copperfield veut prendre votre place, je vais l'opérer à son
tour.

-- Qu'en dites-vous, Pâquerette? demanda Steerforth en riant et en
me cédant son siège; voulez-vous un petit coup de peigne?

-- Je vous remercie, miss Mowcher, pas ce soir.

-- Ne refusez pas, dit la petite femme en me regardant d'un air de
connaisseur, un peu plus de sourcils!

-- Merci, répliquai-je, une autre fois.

-- Il leur faudrait un centimètre plus près de la tempe, dit miss
Mowcher, c'est l'affaire de quinze jours au plus.

-- Non, merci. Pas pour le moment.

-- Et vous ne voulez pas une petite houppe, reprit-elle, non? Eh
bien! laissez-moi seulement relever l'échafaudage de votre
chevelure, après cela nous passerons aux favoris. Allons!»

Je ne pus m'empêcher de rougir tout en refusant, car je sentais
qu'elle venait de toucher là mon côté faible. Mais miss Mowcher,
voyant que je n'étais pas disposé à subir les améliorations que
son art pouvait apporter dans ma personne, et que je résistais,
pour le moment du moins, aux séductions de la petite fiole qu'elle
tenait en l'air à mon intention, me dit que nous ne tarderions pas
à nous revoir, et me demanda la main pour descendre de son poste
élevé. Grâce à ce secours, elle descendit très-lestement et
commença à replier son double menton par-dessus les cordons de son
chapeau.

«Je vous dois...? dit Steerforth.

-- Cinq shillings, dit miss Mowcher, et c'est pour rien, mon
garçon. N'est-ce pas que je suis bien folichonne, monsieur
Copperfield?»

Je répondis poliment par un, «mais non.» Ce qui ne m'empêchait pas
de protester intérieurement contre cet aveu pusillanime, quand je
la vis l'instant d'après jeter en l'air sa pièce de cinq
shillings, la rattraper comme un escamoteur et la glisser dans sa
poche en frappant dessus.

«C'est là la petite caisse, dit miss Mowcher, qui s'approcha
ensuite de la chaise, et remit dans le sac tous les menus objets
qu'elle en avait sortis. Voyons, dit-elle, ai-je bien toutes mes
affaires? Il me semble que oui. Il ne serait pas agréable de se
trouver dans la situation de Ned Bradwood, quand on le mena à
l'église pour lui faire épouser quelqu'un, comme il disait, et
qu'on avait oublié la mariée. Ah! ah! ah! un franc mauvais sujet
que ce Ned, mais il est si drôle! Maintenant je sais que je vais
vous briser le coeur, mais je suis obligé de vous quitter. Prenez
votre courage à deux mains et tâchez de supporter ce coup.
Bonsoir, monsieur Copperfield! soignez-vous bien, Jockey de
Norfolk! Ai-je assez babillé! C'est votre faute, petits coquins.
Allez, je vous pardonne! Boun'soir comme disait Bob, après sa
première leçon de français, «Boun'soir, mes enfants!»

Son sac suspendu à son bras, et jacassant toujours, elle s'avança
en se balançant vers la porte, et s'arrêta tout à coup pour
demander si nous ne voulions pas une mèche de ses cheveux. «Vous
devez me trouver bien folichonne?» dit-elle en guise de
commentaire à cette proposition, et elle disparut le doigt appuyé
sur son nez.

Steerforth riait si fort que je ne pus m'empêcher d'en faire
autant; je ne sais sans cela si j'aurais ri. Après cette explosion
de gaieté qui dura un moment, il me dit que miss Mowcher avait une
clientèle très-étendue, et qu'elle se rendait utile à quantité de
gens de toute manière. Il y avait des personnes qui la traitaient
légèrement comme un échantillon des excentricités de la nature,
mais elle avait l'esprit observateur et fin autant que qui que ce
fût; si elle avait les bras courts, elle n'en avait pas moins le
nez long. Il ajouta qu'elle avait dit la vérité en se vantant
d'être à la fois à droite, à gauche et en tous lieux, car elle
faisait de temps en temps des excursions en province; elle y
ramassait toujours quelques pratiques et finissait par connaître
tout le monde. Je lui demandai quel était son caractère, si la
malignité en faisait le fond, et si sa sympathie se trouvait en
général du bon côté; mais voyant que mes questions n'avaient pas
le don de l'intéresser, après deux ou trois tentatives
malheureuses, je renonçai à les renouveler. Au lieu de ce que je
lui demandais, il se contenta de me conter en l'air une foule de
détails sur son habileté et ses profits; il m'apprit même qu'elle
était très-adroite à poser des ventouses dans le cas où j'aurais
besoin de lui demander ce genre de service.

Miss Mowcher fut donc le principal sujet de notre conversation ce
soir-là, et en nous séparant pour la nuit, Steerforth se pencha
encore sur la rampe de l'escalier, pendant que je descendais, pour
me répéter «Boun'soir.»

Je fus très-étonné, en arrivant devant la maison de M. Barkis, de
trouver Ham qui marchait en long et en large, et plus surpris
encore d'apprendre que la petite Émilie était chez sa tante. Je
demandai naturellement pourquoi Ham n'entrait pas au lieu de se
promener en long et en large dans la rue.

«Voyez-vous, monsieur David, dit-il en hésitant, c'est qu'Émilie
est en train de parler avec quelqu'un.

-- J'aurais cru, dis-je en souriant, que c'était une raison de
plus pour que vous y fussiez aussi, Ham.

-- Oui, monsieur David, c'est vrai, en général, répliqua-t-il,
mais voyez-vous, monsieur David, dit-il en baissant la voix et en
parlant d'un ton grave, c'est une jeune femme, monsieur, une jeune
femme qu'Émilie a connue autrefois, et qu'elle ne doit plus voir.»

Ses paroles furent un trait de lumière qui vint éclairer mes
doutes sur la personne que j'avais vue suivre Émilie quelques
heures auparavant.

«C'est une pauvre femme, monsieur David, qui est vilipendée par
toute la ville, de droite et de gauche. Il n'y a pas un mort dans
le cimetière dont le revenant soit plus capable de faire sauver
tout le monde.

-- N'est-ce pas elle que j'ai vue ce soir sur la plage, après vous
avoir quitté?

-- Qui nous suivait? dit Ham. C'est probable, monsieur David. Je
ne savais pas qu'elle fût là, mais elle s'est approchée de la
petite fenêtre d'Émilie quand elle a vu la lumière, et elle disait
tout bas: «Émilie, Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur
de femme avec moi. J'ai été jadis comme vous!» C'étaient là des
paroles bien solennelles, monsieur David: comment refuser de
l'entendre?

-- Vous avez bien raison, Ham. Et Émilie, qu'a-t-elle fait? Émilie
a dit: «Marthe, est-ce vous? Marthe, est-il possible que ce soit
vous!» car elles avaient travaillé ensemble pendant longtemps chez
M. Omer.

«Je me souviens d'elle, m'écriai-je, car je me rappelais une des
deux filles que j'avais vues la première fois que j'étais allé
chez M. Omer. Je me souviens parfaitement d'elle.

-- Marthe Endell, dit Ham: elle a deux ou trois ans de plus
qu'Émilie, mais elles ont été à l'école ensemble.

-- Je n'ai jamais su son nom: pardon de vous avoir interrompu.

-- Quant à cela, monsieur David, dit Ham, l'histoire n'est pas
longue: la voilà tout entière dans ce peu de mots: «Émilie,
Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur de femme avec moi.
J'ai été jadis comme vous!» Elle voulait parler à Émilie: Émilie
ne pouvait lui parler à la maison, car son bon oncle venait de
rentrer, et quelque tendre, quelque charitable qu'il soit, il ne
voudrait pas, il ne pourrait pas, monsieur David, voir ces deux
jeunes filles à côté l'une de l'autre, pour tous les trésors qui
sont cachés dans la mer.»

Je savais bien que c'était vrai. Ham n'avait pas besoin de me le
dire.

Émilie écrivit donc au crayon sur un petit morceau de papier, et
lui passa son billet par la fenêtre.

«Montrez ceci, dit-elle, à ma tante mistress Barkis, et elle vous
fera asseoir au coin du feu pour l'amour de moi jusqu'à ce que mon
oncle soit sorti et que je puisse aller vous parler.» Puis elle me
dit ce que je viens de vous raconter, monsieur David, en me
demandant de l'amener ici. «Que pouvais-je faire? Elle ne devrait
pas connaître une femme comme ça, mais comment voulez-vous que je
lui refuse quelque chose quand elle se met à pleurer?»

Il plongea la main dans la poche de sa grosse veste et en tira
avec grand soin une jolie petite bourse.

«Et si je pouvais lui refuser quelque chose quand elle se met à
pleurer, monsieur David, dit Ham, en étalant soigneusement la
petite bourse dans sa main calleuse, comment aurais-je pu lui
refuser de porter cela ici, quand je savais si bien ce qu'elle en
voulait faire? Un petit joujou comme ça, dit Ham en regardant la
bourse d'un air pensif, et si peu garni d'argent! chère Émilie!»

Je lui donnai une poignée de main quand il eut remis la bourse
dans sa poche, car je ne savais comment lui exprimer mieux ma
sympathie, et nous continuâmes à marcher de long en large, gardant
le silence pendant quelques minutes. La porte s'ouvrit alors;
Peggotty parut et fit signe à Ham d'entrer. J'aurais voulu rester
en arrière, mais elle revint me prier d'entrer aussi. Je n'en
aurais pas moins évité de passer par la chambre où l'on était
réuni, mais ils étaient dans cette cuisine proprette dont j'ai
parlé et la porte de la rue y donnait directement, en sorte que je
me trouvai au milieu du groupe avant de savoir où j'allais.

La jeune fille que j'avais vue sur la plage était près du feu.
Elle était assise par terre, la tête et le bras appuyés sur une
chaise qu'Émilie venait de quitter, j'imagine, et sur laquelle
elle avait tenu sans doute la tête de la pauvre abandonnée posée
sur ses genoux. Je vis à peine sa figure, ses cheveux étaient
épars comme si elle les avait défaits de ses propres mains.
Cependant je pus voir qu'elle était jeune et qu'elle avait un beau
teint. Peggotty avait pleuré, la petite Émilie aussi. Pas un mot
ne fut prononcé au moment de notre arrivée, et le tic tac de la
vieille horloge hollandaise à côté du dressoir semblait deux fois
plus fort qu'à l'ordinaire dans ce profond silence.

Émilie parla la première.

«Marthe voudrait aller à Londres, dit-elle à Ham.

-- Pourquoi à Londres? répondit Ham.»

Il était debout entre elles et regardait la jeune fille étendue à
terre, avec un mélange de compassion pour elle et de déplaisir de
la voir dans la société de celle qu'il aimait tant. Je me suis
toujours rappelé ce regard. Ils parlaient tout bas l'un et l'autre
comme si elle était malade, mais on entendait tout distinctement,
quoique leurs voix s'élevassent à peine au-dessus d'un murmure.

«Je serai mieux là qu'ici, dit tout haut une troisième voix, celle
de Marthe, qui restait toujours à terre. Personne ne m'y connaît:
tout le monde me connaît ici.

-- Que fera-t-elle là-bas?» demanda Ham. Elle se souleva, le
regarda un moment d'un air sombre, puis, baissant la tête de
nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une
expression de douleur aussi vive que si elle était dans l'agonie
de la fièvre, ou qu'elle vînt de recevoir un plomb mortel.

«Elle tâchera de se bien conduire, dit la petite Émilie. Vous ne
savez pas tout ce qu'elle nous a dit. N'est-ce pas, ma tante, ils
ne peuvent pas savoir?»

Peggotty secoua la tête d'un air de compassion.

«Oui, je tâcherai, dit Marthe, si vous voulez m'aider à m'en
aller. Je ne puis toujours faire pis qu'ici. Peut-être me
conduirai-je mieux. Oh! dit-elle avec un frisson de terreur,
arrachez-moi de ces rues où tout le monde me connaît depuis mon
enfance!»

Émilie étendit la main, je vis que Ham y plaçait un petit sac.
Elle le prit, croyant que c'était sa bourse, et fit un pas en
avant; puis, reconnaissant son erreur, elle revint à lui (il
s'était retiré près de moi) en lui montrant ce qu'il venait de lui
donner.

«C'est à vous, Émilie, lui dit-il. Je n'ai rien au monde qui ne
soit à vous, ma chère, et je n'ai de plaisir qu'en vous.»

Les yeux d'Émilie se remplirent encore de larmes, mais elle se
détourna, puis s'approcha de Marthe. Je ne sais ce qu'elle lui
donna. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l'argent
dans son tablier. Elle prononça quelques mots à voix basse et lui
demanda si c'était suffisant. «Plus que suffisant,» dit l'autre;
et, prenant sa main, elle la baisa.

Alors Marthe se leva et, s'enveloppant dans son châle, elle y
cacha son visage et s'avança lentement vers la porte en pleurant à
chaudes larmes. Elle s'arrêta un moment avant de sortir, comme si
elle voulait dire quelque chose et retourner en arrière, mais pas
une parole ne s'échappa de ses lèvres. Elle sortit en poussant
seulement par-dessous son châle le même gémissement sourd et
douloureux.

Quand la porte se referma, la petite Émilie jeta sur nous un
regard rapide, puis cacha sa tête dans ses mains et se mit à
sangloter.

«Allons, Émilie, dit Ham en lui tapant doucement sur l'épaule,
allons, ma chère, ne pleurez pas ainsi.

-- Oh! s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je ne suis pas
aussi bonne fille que je le devrais, Ham! Je sais que je ne suis
pas toujours reconnaissante comme je le devrais.

-- Que si, que si, vous êtes reconnaissante, dit Ham, j'en suis
sûr.

-- Non, dit la petite Émilie en sanglotant et en secouant la tête.
Je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, à beaucoup
près, à beaucoup près!»

Et elle pleurait toujours comme si son coeur allait se briser.

«Je mets trop souvent votre affection à l'épreuve, je le sais
bien, continua-t-elle. Je suis maussade et capricieuse avec vous,
quand je devrais être tout le contraire. Ce n'est pas vous qui
seriez comme cela avec moi! Pourquoi donc suis-je ainsi avec vous,
quand je ne devrais penser qu'à vous montrer ma reconnaissance et
à tâcher de vous rendre heureux!

-- Vous me rendez toujours heureux, dit Ham. Je suis heureux quand
je vous vois, ma chère. Je suis heureux tout le jour, en pensant à
vous.

-- Ah! cela ne suffit pas, s'écria-t-elle. Cela vient de votre
bonté et non de la mienne. Oh! vous auriez eu plus de chances de
bonheur, Ham, si vous en aviez aimé une autre, une créature plus
sensée et plus digne de vous, une femme à vous, tout entière, et
non pas vaine et variable comme moi.

-- Pauvre petit coeur! dit Ham à voix basse, Marthe l'a toute
bouleversée.

-- Je vous en prie, ma tante, balbutia Émilie, venez ici, que
j'appuie ma tête sur votre épaule. Je suis bien malheureuse ce
soir, ma tante. Je sens bien que je ne suis pas aussi bonne fille
que je devrais être!»

Peggotty s'était hâtée de s'asseoir auprès du feu: Émilie à genoux
près d'elle, les bras passés autour de son cou, la regardait d'un
air suppliant.

«Oh! je vous en prie, ma tante, venez-moi en aide! Ham, mon ami,
essayez aussi de me venir en aide! Monsieur David, pour l'amour du
temps passé, je vous en prie, essayez de me venir en aide! Je veux
devenir meilleure que je ne suis! Je voudrais me sentir mille fois
plus reconnaissante. Je voudrais me rappeler toujours quel bonheur
c'est d'être la femme d'un excellent homme, et de mener une vie
paisible. Oh! mon coeur, mon coeur!»

Elle cacha sa tête sur le sein de ma vieille bonne, et cessant cet
appel suppliant qui, dans son angoisse, tenait à la fois de la
femme et de l'enfant, comme toute sa personne, comme le caractère
de sa beauté même, elle continua de pleurer en silence, pendant
que Peggotty l'apaisait comme un baby qui pleure.

Peu à peu elle se calma, et nous pûmes la consoler en lui parlant
d'abord d'un ton encourageant, puis en la plaisantant un peu; si
bien qu'elle commença à relever la tête et à parler aussi. Elle en
vint bientôt à sourire, puis à rire, puis à s'asseoir, un peu
honteuse; alors Peggotty remit en ordre ses boucles éparses, lui
essuya les yeux et lui rangea ses vêtements, de peur que son
oncle, en la voyant rentrer, ne demandât pourquoi sa fille chérie
avait pleuré.

Je lui vis faire ce soir-là ce que je ne lui avais jamais vu
faire. Je la vis embrasser innocemment son fiancé, puis se presser
contre ce tronc robuste comme pour y chercher son plus sûr appui.
Lorsqu'ils s'en allaient et que je les regardais s'éloigner à la
clarté de la lune, en comparant dans mon esprit ce départ et celui
de Marthe, je vis qu'elle lui tenait le bras à deux mains et
qu'elle se serrait contre lui, comme pour ne point le quitter.



CHAPITRE XXIII.

Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix d'une profession.


En me réveillant le lendemain matin, je pensai longtemps à la
petite Émilie et à l'émotion qu'elle avait montrée la veille au
soir, après le départ de Marthe. Il me semblait que j'étais entré
dans une confidence sacrée, en me trouvant témoin de ces
faiblesses et de ces tendresses de famille, et que je n'avais pas
le droit de les dévoiler, même à Steerforth. Je n'éprouvais pour
aucune créature au monde un sentiment plus doux que celui que je
portais à cette jolie petite créature qui avait été la compagne de
mes jeux, et que j'avais si tendrement aimée alors, comme j'en
étais et comme j'en serai convaincu jusqu'à mon dernier jour. Il
m'aurait semblé indigne de moi-même, indigne de l'auréole de notre
pureté enfantine, que je voyais toujours autour de sa tête, de
répéter aux oreilles de Steerforth lui-même ce qu'elle n'avait pu
taire, au moment où un incident inattendu l'avait forcée d'ouvrir
son âme devant moi. Je pris donc le parti de lui garder au fond du
coeur son secret, qui donnait, selon moi, à son image une grâce
nouvelle.

Pendant le déjeuner, on me remit une lettre de ma tante. Comme
elle traitait une question sur laquelle je pensais que les avis de
Steerforth vaudraient bien ceux d'un autre, je résolus de discuter
avec lui cette affaire pendant notre voyage, ravi de le consulter.
Pour le moment, nous avions assez de prendre congé de tous nos
amis. M. Barkis n'était pas le moins affligé de notre départ, et
je crois qu'il eût volontiers ouvert de nouveau son coffre et
sacrifié une seconde pièce d'or, si nous avions voulu, à ce prix,
rester quarante-huit heures de plus à Yarmouth. Peggotty et toute
sa famille, étaient au désespoir de nous voir partir. Toute la
maison d'Omer et Joram sortit pour nous dire adieu, et Steerforth
se vit entouré d'une telle foule de pêcheurs, au moment où nos
malles prirent le chemin de la diligence, que si nous avions
possédé tout le bagage d'un régiment, les porteurs volontaires
n'eussent pas manqué pour le déménager. En un mot, nous emportions
les regrets et l'affection de toutes nos connaissances, et nous
laissions derrière nous je ne sais combien de gens affligés de
notre départ.

«Allez-vous rester longtemps ici, Littimer? lui dis-je, pendant
qu'il attendait pour voir partir la diligence.

-- Non, monsieur, répliqua-t-il: probablement, ce ne sera pas
très-long, monsieur.

-- Il n'en sait trop rien pour le moment, dit Steerforth d'un air
indifférent. Il sait ce qu'il a à faire, et il le fera.

-- J'en suis bien sûr,» lui répondis-je.

Littimer mit la main à son chapeau pour me remercier de ma bonne
opinion, et il me sembla que je n'avais pas plus de huit ans. Il
nous salua de nouveau en nous souhaitant un bon voyage, et nous
laissâmes debout, au milieu de la rue, cet homme aussi respectable
et aussi mystérieux qu'une pyramide d'Égypte.

Pendant quelque temps, nous restâmes sans nous dire un mot, car
Steerforth était plongé dans un silence inaccoutumé; et moi je me
demandais quand je reverrais tous ces lieux témoins de mon enfance
et quels changements nous aurions subis dans l'intervalle, eux et
moi. Enfin Steerforth, reprenant tout à coup sa gaieté et son
entrain, grâce à la faculté qu'il possédait de changer de ton et
de manière à volonté, me tira par le bras.

«Eh bien! vous ne me dites rien, David! Que disait donc cette
lettre dont vous parliez à déjeuner?

-- Oh! dis-je en la tirant de ma poche, c'est de ma tante!

-- Et vous dit-elle quelque chose d'intéressant?

-- Mais elle me rappelle que j'ai entrepris cette expédition dans
le but de voir le monde et d'y réfléchir un peu.

-- Et vous n'y avez pas manqué, je pense?

-- Je suis obligé d'avouer que je n'y ai pas beaucoup songé, et, à
vous dire le vrai, j'ai un peu peur de l'avoir oublié.

-- Eh bien, regardez autour de vous, maintenant, dit Steerforth,
et réparez votre négligence. Regardez à droite, vous avez un pays
plat, un peu marécageux; regardez à gauche, vous en voyez autant;
regardez en avant, il n'y a point de différence, et c'est la même
chose par derrière.»

Je me mis à rire en lui disant que je ne découvrais point de
profession convenable pour moi dans le paysage, ce qui tenait
peut-être à son uniformité.

«Et que dit votre tante sur ce sujet? demanda Steerforth en
regardant la lettre que je tenais à la main. Vous suggère-t-elle
quelque idée?

-- Oui, répondis-je, elle me demande si j'aurais du goût pour le
métier de procureur: qu'en pensez-vous?

-- Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous
pouvez aussi bien vous faire procureur qu'autre chose, je
suppose.»

Je ne pus m'empêcher de rire encore de lui voir mettre toutes les
professions sur la même ligne et je lui en témoignai ma surprise.

«Qu'est-ce que c'est que ça un procureur, Steerforth? ajoutai-je.

-- Oh! c'est une sorte d'avoué monacal, répliqua-t-il. Il joue,
près de ces vieilles cours surannées qu'on appelle l'Officialité
et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, près du
cimetière de Saint-Paul, le même rôle que les avoués jouent dans
les cours de justice. C'est un fonctionnaire dont l'existence
aurait dû, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a
plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce
qu'est un procureur en vous expliquant ce que c'est que
l'Officialité. C'est un petit endroit retiré, où l'on applique ce
qu'on appelle la loi ecclésiastique et où l'on fait toutes sortes
de tours de passe-passe avec de vieux monstres d'actes du
parlement, dont la moitié du monde ignore l'existence, et dont le
reste suppose qu'ils étaient déjà à l'état fossile du temps des
Édouards. C'est une cour qui jouit d'un ancien monopole pour les
procès relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux
discussions qui s'élèvent à propos des navires et des bateaux.

-- Allons donc, Steerforth, m'écriai-je, vous ne me ferez pas
croire qu'il y ait le moindre rapport entre les affaires de
l'Église et celles de la marine?

-- Je n'ai pas cette prétention, mon cher garçon, répliqua-t-il,
mais je veux dire que tout cela est traité et jugé par les mêmes
gens, dans cette même cour de l'Officialité. Vous pouvez y aller
un jour, et vous les trouverez empêtrés dans tous les termes de
marine, du dictionnaire de Young, et cela à propos de la _Nancy_,
qui a coulé bas la _Marie-Jeanne_, ou à propos de M. Peggotty et
des pêcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront
porté une ancre et un câble au paquebot de l'Inde _le Nelson_ en
détresse; mais, si vous y retournez quelques jours après, vous les
trouverez occupés à examiner les témoignages pour et contre un
ecclésiastique qui s'est mal conduit, et vous verrez que le juge
du procès maritime est en même temps l'avocat de l'affaire
ecclésiastique, vice versa. Tout se passe comme au théâtre, on est
juge aujourd'hui, on ne l'est plus le lendemain; on passe d'un
emploi à un autre, on change sans cesse de rôle, mais c'est
toujours une petite affaire très-avantageuse que cette comédie de
société représentée devant un public extrêmement choisi.

-- Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et
même chose, n'est-ce pas? dis-je un peu troublé.

-- Non, répliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pékins,
des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur à
l'université, c'est ce qui fait que je ne suis pas étranger à ces
questions-là. Les procureurs emploient les avocats. Ils reçoivent
en commun de bons honoraires et mènent là une bonne petite vie
très-agréable. Bref, David, je vous conseille de ne pas dédaigner
la cour de l'Officialité. Je vous dirai de plus, si cela peut vous
faire plaisir, qu'ils se flattent d'exercer là un état de la plus
haute distinction.»

En faisant la part de la légèreté avec laquelle Steerforth
traitait le sujet, et en réfléchissant à la gravité antique que
j'associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin près du
cimetière de Saint-Paul, je me sentais assez disposé à accepter la
proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait
parfaitement libre d'ailleurs, me disant franchement que cette
idée lui était venue en allant voir dernièrement son procureur à
la cour de l'Officialité, pour régler son testament en ma faveur.

«En tout cas, c'est un procédé louable de la part de votre tante,
dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui
mérite encouragement. Pâquerette, mon avis est que vous ne
dédaigniez pas l'Officialité.»

C'est aussi ce que je résolus. Je dis alors à Steerforth que ma
tante m'attendait à Londres, et qu'elle avait pris, pour une
huitaine, un appartement dans un hôtel très-tranquille aux
environs de Lincoln's-Inn, attendu qu'il y avait dans cette maison
un escalier de pierre et une porte donnant sur le toit, ma tante
étant fermement convaincue que ce n'était pas une précaution
inutile dans une ville comme Londres, où toutes les maisons
devaient prendre feu toutes les nuits.

Nous achevâmes précisément le reste de notre voyage en revenant
quelquefois à la question des _Doctors'-Commons_, et en prévoyant
le temps éloigné où je serais procureur, perspective que
Steerforth représentait sous une infinité de points de vue plus
bouffons les uns que les autres, qui nous faisaient rire aux
larmes. Quand nous fûmes au terme de notre voyage, il s'en
retourna chez lui, en me promettant de venir me voir le
surlendemain, et je pris le chemin de Lincoln's-Inn, où je trouvai
ma tante encore debout et m'attendant pour souper.

Si j'avais fait le tour du monde depuis notre séparation, nous
n'aurions pas été, je crois, plus heureux de nous revoir. Ma tante
pleurait de tout son coeur en m'embrassant, et elle me dit, en
faisant semblant de rire, que, si ma pauvre mère était encore de
ce monde, elle ne doutait pas que la petite innocente eût versé
des larmes.

«Et vous avez donc abandonné M. Dick, ma tante? lui demandai-je.
J'en suis fâché. Ah, Jeannette, comment vous portez-vous?»

Pendant que Jeannette me faisait la révérence en me demandant des
nouvelles de ma santé, je remarquai que le visage de ma tante
s'allongeait considérablement.

«J'en suis fâchée aussi, dit ma tante en se frottant le nez, mais
je n'ai pas eu un moment l'esprit en repos depuis que je suis ici,
Trot.»

Avant que j'eusse pu en demander la raison, elle me l'apprit.

«Je suis convaincue, dit ma tante en appuyant sa main sur la table
avec une fermeté mélancolique, je suis convaincue que le caractère
de Dick n'est pas de force à chasser les ânes. Décidément il
manque d'énergie. J'aurais dû laisser Jeannette à sa place, j'en
aurais eu l'esprit plus tranquille. Si jamais un âne a passé sur
ma pelouse, dit ma tante avec vivacité, il y en avait un cette
après-midi, à quatre heures: car j'ai senti un frisson qui m'a
couru de la tête aux pieds, et je suis sûre que c'était un âne!»

J'essayai de la consoler sur ce point, mais elle rejetait toute
consolation.

«C'était un âne, dit ma tante, et c'était cet âne anglais que
montait la soeur de ce Meur... de ce Meurtrier, le jour où elle
est venue chez moi.»

Depuis lors, en effet, ma tante n'appelait pas autrement miss
Murdstone, dont elle écorchait ainsi le nom.

«S'il y a un âne à Douvres dont l'audace me soit insupportable,
continua ma tante en donnant un coup de poing sur la table, c'est
cet animal-là.»

Jeannette risqua la supposition que ma tante avait peut-être tort
de s'inquiéter; qu'elle croyait, au contraire, que l'âne en
question était occupé, pour le moment, à des transports de sable,
ce qui ne lui laissait guère la faculté d'aller commettre des
délits sur sa pelouse. Mais ma tante ne voulait pas entendre
raison.

On nous servit un bon souper bien chaud, quoiqu'il y eût loin de
la cuisine à l'appartement de ma tante, situé au haut de la
maison. L'avait-elle ainsi choisi pour avoir plus de marches à
monter, afin d'en avoir pour son argent, ou pour être plus à même
de s'échapper, en cas d'incendie, par la porte qui donnait sur le
toit, je n'en sais rien. Le repas se composait d'un poulet rôti,
d'une tranche de boeuf et d'un plat de légumes: le tout excellent,
et j'y fis honneur. Mais ma tante, qui avait ses idées sur les
comestibles de Londres, ne mangeait presque pas.

«Je parierais que ce malheureux poulet a été élevé dans une cave,
où il sera né, dit ma tante, et qu'il n'a jamais pris l'air autre
part que sur une place de fiacres. J'espère que cette viande est
du boeuf, mais je n'en suis pas sûre. On ne trouve rien ici au
naturel que de la crotte.

-- Ne pensez-vous pas que ce poulet pourrait être venu de la
campagne, ma tante?

-- Non, certes, répliqua ma tante. Les marchands de Londres
seraient bien fâchés de vous vendre quelque chose sous son vrai
nom.»

Je n'essayai pas de contredire cette opinion, mais je soupai de
bon appétit, ce qui la satisfit pleinement. Quand on eut desservi,
Jeannette coiffa ma tante, l'aida à mettre son bonnet de nuit, qui
était plus élégant que de coutume («en cas de feu,» disait ma
tante), puis elle replia sa robe sur ses genoux, selon son
habitude, pour se chauffer les pieds avant de se coucher. Puis je
lui préparai, suivant des règles établies dont on ne devait
jamais, sous aucun prétexte, s'écarter le moins du monde, un verre
de vin blanc chaud mélangé d'eau, et je lui coupai un morceau de
pain pour le faire griller en tranches longues et minces. On nous
laissa seuls pour finir la soirée avec ces rafraîchissements. Ma
tante était assise en face de moi, et buvait son eau et son vin en
y trempant l'une après l'autre ses rôties avant de les manger, et
me regardant tendrement du fond des garnitures de son bonnet de
nuit.

«Eh bien! Trot, dit-elle, avez-vous pensé à ma proposition de
faire de vous un procureur? ou bien n'y avez-vous pas encore
songé?

-- J'y ai beaucoup pensé, ma chère tante: j'en ai beaucoup causé
avec Steerforth. Cela me plaît infiniment.

-- Allons, dit ma tante, voilà qui me réjouit.

-- Je n'y vois qu'une difficulté, ma tante.

-- Laquelle, Trot?

-- C'est que je voulais vous demander, ma tante, si mon admission
dans cette profession, qui ne se compose pas, je crois, d'un grand
nombre de membres, ne sera pas horriblement chère?

-- C'est une affaire de mille livres sterling tout nets, dit ma
tante.

-- Eh bien, ma chère tante, lui dis-je en me rapprochant d'elle,
voilà ce qui me préoccupe. C'est une somme considérable! Vous avez
dépensé beaucoup d'argent pour mon éducation, et en toutes choses
vous avez été aussi libérale que possible à mon égard. Rien ne
peut donner une idée de votre générosité envers moi. Mais il y a
certainement des carrières que je pourrais embrasser, sans
dépenser, pour ainsi dire, tout en ayant des chances de réussir
par le travail et la persévérance. Êtes-vous bien sûre qu'il ne
valût pas mieux en essayer? Êtes-vous bien sûre de pouvoir faire
encore ce sacrifice, et qu'il ne valût pas mieux vous l'épargner?
je vous demande seulement à vous, ma chère et seconde mère, d'y
réfléchir avant de prendre ce parti.»

Ma tante finit sa rôtie en me regardant toujours en face, puis
elle posa son verre sur la cheminée, et, appuyant ses mains
croisées sur sa robe relevée, elle me répondit comme suit:

«Trot, mon cher entant, si j'ai un but dans la vie, c'est de faire
de vous un homme vertueux, sensé et heureux; c'est tout mon désir,
et Dick pense comme moi. Je voudrais que certaines gens de ma
connaissance pussent entendre la conversation de Dick sur ce
sujet. Il est d'une merveilleuse sagacité, mais il n'y a que moi
qui connaisse bien toutes les ressources d'intelligence de cet
homme!»

Elle s'arrêta un moment pour prendre ma main dans les siennes,
puis elle reprit:

«Il est inutile, Trot, de rappeler le passé, quand ces souvenirs
ne peuvent servir de rien pour le présent. Peut-être aurais-je pu
être mieux avec votre père, peut-être aurais-je pu être mieux avec
votre mère, la pauvre enfant, même après le désappointement que
m'a causé votre soeur Betsy Trotwood. Quand vous êtes arrivé chez
moi, pauvre petit garçon errant, couvert de poussière et épuisé de
fatigue, peut-être me le suis-je dit tout de suite en vous voyant.
Depuis ce temps jusqu'à présent, Trot, vous m'avez toujours fait
honneur, vous avez été pour moi un sujet d'orgueil et de
satisfaction; personne que vous n'a de droits sur ma fortune,
c'est-à-dire...» Ici, à ma grande surprise, elle hésita et parut
embarrassée. «Non, personne n'a de droit sur ma fortune, et vous
êtes mon fils adoptif: je ne vous demande que d'être aussi pour
moi un fils affectueux, de supporter mes fantaisies et mes
caprices, et vous ferez pour une vieille femme, dont la jeunesse
n'a été ni aussi heureuse, ni aussi conciliante qu'elle eût pu
l'être, plus que cette vieille femme n'aura jamais fait pour
vous.»

C'était la première fois que j'entendais ma tante faire allusion à
sa vie passée. Il y avait tant de noblesse dans le ton tranquille
dont elle en parlait pour n'y plus revenir, que mon affection et
mon respect s'en seraient accrus, s'il avait été possible.

«Voilà qui est entendu et convenu entre nous, Trot; dit ma tante,
n'en parlons plus, embrassez-moi, et demain matin, après le
déjeuner, nous irons à la cour des Doctors'-Commons.»

Nous causâmes longtemps au coin du feu avant d'aller nous coucher.
Ma chambre était située près de celle de ma tante, et je fus
souvent réveillé pendant la nuit, en l'entendant frapper à ma
porte et me demander, toutes les fois qu'elle distinguait dans le
lointain le bruit des fiacres et des charrettes, «si j'entendais
venir les pompes;» mais, vers le matin, elle se laissa gagner par
le sommeil, et me permit de dormir en paix.

Vers midi, nous primes le chemin de l'étude de MM. Spenlow et
Jorkins, près de la cour des Doctors'-Commons. Ma tante qui avait
sur Londres, en général, l'idée que tous les hommes qu'elle
rencontrait étaient des voleurs, me donna sa bourse à garder: elle
contenait deux cents francs en or, et quelque menue monnaie.

Nous nous arrêtâmes un moment devant la boutique de joujoux de
Fleet-Street, à voir les géants de Saint-Dunstan sonner la cloche;
nous avions calculé notre promenade de manière à y arriver juste à
midi pour les voir accomplir cet exercice; puis nous reprîmes le
chemin de Ludgate-Hill et du cimetière Saint-Paul. Nous allions
arriver à notre première destination, quand je m'aperçus que ma
tante pressait le pas d'un air effrayé; je remarquai, en même
temps, qu'un homme mal vêtu et de mauvaise mine, qui s'était
arrêté pour nous regarder un moment auparavant en passant à côté
de nous, nous suivait de si près que ses habits frôlaient la robe
de ma tante.

«Trot, mon cher Trot, me dit-elle à voix basse et d'un ton
d'effroi, en me serrant le bras; je ne sais que faire!

-- Ne craignez rien, lui dis-je; il n'y a pas de quoi s'effrayer.
Entrez dans une boutique, et je vous aurai bientôt débarrassée de
cet homme.

-- Non, non, mon enfant, répliqua-t-elle, ne lui parlez pas, pour
rien au monde! je vous en conjure! je vous l'ordonne!

-- Grand dieu, ma tante! lui dis-je, mais ce n'est qu'un mendiant
effronté.

-- Vous ne savez pas qui c'est, répliqua ma tante; vous ne savez
pas qui c'est! vous ne savez pas ce que vous dites!»

Pendant cet épisode, nous nous étions arrêtés sous une porte
cochère, et il s'était arrêté aussi.

«Ne le regardez pas, dit ma tante, au moment où je me retournais
avec indignation; appelez un fiacre, mon cher enfant, et attendez-
moi dans le cimetière de Saint-Paul.

-- Vous attendre? répétai-je.

-- Oui, repartit ma tante; il faut que vous me laissiez seule; il
faut que j'aille avec lui.

-- Avec lui, ma tante, avec cet homme?

-- Je suis dans mon bon sens, répliqua-t-elle, et je vous dis
qu'il le faut; trouvez-moi un fiacre.»

Quel que fût mon étonnement, je sentais que je n'avais pas le
droit de désobéir à un ordre si péremptoire. Je fis précipitamment
quelques pas, et j'appelai un fiacre qui passait à vide. J'avais à
peine eu le temps de baisser le marchepied, que ma tante s'élança
dans la voiture, je ne sais comment, et que l'homme l'y suivit;
elle me fit signe de la main de m'éloigner d'un tel air
d'autorité, que, malgré ma surprise, je me détournai à l'instant.
Au même moment, je l'entendis dire au cocher: «Allez n'importe où!
tout droit devant vous.» Et un instant après, le fiacre passa à
côté de moi, gravissant la montagne.

Je me rappelai alors ce que m'avait dit M. Dick; j'avais pris cela
pour une illusion de son imagination, mais je ne pouvais plus
douter que l'homme que je venais de voir ne fût la personne dont
il m'avait fait la description mystérieuse, quoiqu'il me fût
impossible d'imaginer quelle pouvait être la nature de ses droits
sur ma tante. Après une demi-heure d'attente dans le cimetière, où
il ne faisait pas chaud, je vis le fiacre revenir. Le cocher
arrêta ses chevaux près de moi. Ma tante était seule.

Elle n'était pas encore assez bien remise de son agitation pour
être en état de faire la visite que nous avions projetée. Elle me
fit donc monter dans la voiture, et me pria de donner l'ordre au
cocher de faire quelques tours au pas. Elle me dit seulement: «Mon
cher enfant, ne me demandez jamais d'explications sur ce qui vient
de se passer, n'y faites même jamais allusion.» Après un moment de
silence, elle avait repris tout son sang-froid. Elle me dit
qu'elle était tout à fait remise, et que nous pouvions descendre
de voiture. Lorsqu'elle me donna sa bourse pour payer le cocher,
je m'aperçus que toutes les pièces d'or avaient disparu, et qu'il
ne restait plus que de la monnaie.

On arrivait à la porte des Doctors'-Commons par une porte voûtée
un peu basse; nous avions à peine fait quelques pas dans la rue
qui y conduisait, que le bruit de la cité s'éteignait déjà dans le
lointain, comme par enchantement; des cours sombres et tristes,
des allées étroites, nous amenèrent bientôt aux bureaux de
MM. Spenlow et Jorkins, qui tiraient leur jour d'en haut. Dans le
vestibule de ce temple, où les pèlerins pénétraient sans accomplir
la cérémonie de frapper à la porte, deux ou trois clercs étaient
occupés aux écritures; l'un d'entre eux, un petit homme sec, assis
tout seul dans un coin, et porteur d'une perruque brune, qui avait
l'air d'être faite de pain d'épice, se leva pour recevoir ma tante
et pour nous faire entrer dans le cabinet de M. Spenlow.

«M. Spenlow est à la Cour, madame; dit le petit homme sec; c'est
jour de Cour des arches, mais c'est à côté, et je vais l'envoyer
chercher.»

Comme nous n'avions rien de mieux à faire en attendant, que de
regarder autour de nous, pendant qu'on était à la recherche de
M. Spenlow, je profitai de l'occasion. L'ameublement de la chambre
était de jaune antique et tout couvert de poussière; le drap vert
du bureau avait perdu sa couleur primitive, il était terne et ridé
comme un vieux pauvre; il était chargé d'une quantité de paquets
de papiers, dont les uns portaient l'étiquette d'_allégations_, et
d'autres, à mon grand étonnement, le titre de _libelles_; il y en
avait pour la Cour du consistoire, pour la Cour des arches, pour
la Cour des prérogatives, pour la Cour des délégués; aussi me
demandais-je avec inquiétude, combien il pouvait y avoir de Cours
en tout, et combien de temps il me faudrait pour comprendre les
affaires qui s'y traitaient. En outre, il y avait de gros volumes
manuscrits de _témoignages rendus sous serment_, solidement reliés
et attachés ensemble par d'énormes séries, une série par cause,
comme si chaque cause était une histoire en dix ou douze volumes.
Je me dis que tout cela devait entraîner beaucoup de dépenses, et
j'en conçus une agréable idée des profits du métier. Je jetais les
yeux avec une satisfaction toujours croissante sur ces objets et
d'autres semblables, quand on entendit des pas précipités dans la
chambre voisine, et M. Spenlow, revêtu d'une robe noire garnie de
fourrures blanches, entra vivement en ôtant son chapeau.

C'était un petit homme blond, avec des bottes irréprochables, une
cravate blanche et un col de chemise tout roide d'empois; son
habit était boutonné jusqu'en haut, bien serré à la taille, et ses
favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner
une frisure si élégante; la chaîne qu'il portait à sa montre était
tellement massive, que je ne pus m'empêcher de dire qu'il fallait
qu'il eût, pour la sortir de sa poche, un bras d'or aussi robuste
que ceux qu'on voit pour enseignes à la porte des batteurs d'or.
Il était tellement tiré à quatre épingles, et si roide par
conséquent, qu'il pouvait à peine se courber, et qu'il était
obligé, quand il était assis et qu'il voulait regarder des papiers
sur son bureau, de remuer son corps tout d'une pièce, depuis la
naissance de l'épine dorsale, comme Polichinelle.

Ma tante m'avait présenté à M. Spenlow, qui m'avait reçu très-
poliment. Il reprit ensuite:

«Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque idée d'embrasser notre
profession. J'ai dit par hasard à miss Trotwood, quand j'ai eu le
plaisir de la voir l'autre jour... (nouveau salut de
Polichinelle), qu'il y avait chez moi une place vacante; miss
Trotwood a eu la bonté de m'apprendre qu'elle avait un neveu
qu'elle avait adopté, et qu'elle cherchait à lui assurer une bonne
situation. C'est ce neveu, je crois, que j'ai maintenant le
plaisir de...» (Encore Polichinelle.)

Je fis un salut de remercîment, et je lui dis que ma tante m'avait
parlé de cette vacance, et que cette idée me plaisait beaucoup.
J'ajoutai que j'étais très-porté à croire que la carrière me
conviendrait, et que j'avais accédé tout de suite à la
proposition; que je ne pouvais pourtant pas m'engager positivement
avant de mieux connaître la question; que, quoique ce ne fut, à la
vérité, qu'une affaire de forme, je ne serais pas fâché d'avoir
l'occasion d'essayer si la profession me convenait, avant de me
lier d'une manière irrévocable.

«Oh! sans doute, sans doute! dit M. Spenlow; nous proposons
toujours chez nous un mois d'essai. Je ne demanderais pas mieux
pour mon compte que d'en donner deux... même trois... un temps
indéfini, en un mot; mais j'ai un associé, M. Jorkins.

-- Et la prime est de mille livres sterling, monsieur? repris-je.

«Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres
sterling, répondit M. Spenlow, comme je l'ai dit à miss Trotwood.
Je ne suis point dirigé par des considérations pécuniaires: il y a
peu d'hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois; mais
M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis obligé de respecter
l'avis de M. Jorkins; en un mot, Jorkins trouve que mille livres
sterling, ce n'est pas grand'chose.

-- Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour épargner
l'argent de ma tante, que lorsqu'un clerc se rend très-utile, et
qu'il est parfaitement au courant de sa profession... (je ne pus
m'empêcher de rougir, j'avais l'air de faire d'avance mon propre
éloge), je suppose que ce n'est pas l'habitude, dans les dernières
années de son engagement, de lui accorder un...»

M. Spenlow, avec un grand effort, réussit à sortir assez sa tête
de sa cravate pour pouvoir la secouer, et répondit, sans attendre,
le mot «traitement.»

«Non; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce
sujet, monsieur Copperfield, si j'étais seul, mais M. Jorkins est
inébranlable.»

J'étais très-effrayé de l'idée de ce terrible Jorkins; mais je
découvris plus tard que c'était un homme doux, un peu lourd, et
dont la position dans l'association consistait à se tenir toujours
au second plan, et à prêter son nom pour qu'on le représentât
comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l'un des
employés demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne
voulait pas entendre parler de cette proposition; si quelque
client mettait du temps à régler son compte, M. Jorkins était
décidé à se faire payer, et quelque pénible que des choses
pareilles pussent être et fussent réellement pour les sentiments
de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les
retardataires. Le coeur et la main du bon ange Spenlow auraient
toujours été ouverts sans ce démon de Jorkins, qui le retenait
toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontré d'autres
maisons dont le commerce était réglé d'après le système Spenlow et
Jorkins.

Il fut convenu que je commencerais le mois d'essai quand cela me
conviendrait, sans que ma tante eût besoin de rester à Londres ou
d'y revenir au terme de cette épreuve; il serait facile de lui
envoyer à signer le traité dont je devais être l'objet. Quand nous
en fûmes là, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment à la
Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous
sortîmes ensemble, laissant là ma tante, qui n'avait pas envie,
disait-elle, de s'aventurer par là, car elle prenait, si je ne me
trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrières,
toujours prêtes à sauter.

M. Spenlow me conduisit par une cour pavée, entourée de graves
maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des
docteurs; c'étaient apparemment la demeure officielle des avocats
dont m'avait parlé Steerforth. De là nous entrâmes, à gauche, dans
une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi, à une
chapelle. Le fond de cette pièce était défendu par une balustrade,
et là, des deux côtés d'une estrade en fer à cheval, je vis
installés sur des chaises de salle à manger, commodes et de forme
ancienne, de nombreux personnages, revêtus de robes rouges et de
perruques grises: c'étaient les docteurs en question. Au centre du
fer à cheval était un vieillard qui s'appuyait sur un petit
pupitre assez semblable à un lutrin. Si j'avais rencontré ce vieux
monsieur dans une volière, je l'aurais certainement pris pour un
hibou; mais non, informations prises, c'était le juge président.
Dans l'espace vide de l'intérieur du fer à cheval, au niveau du
plancher, on voyait de nombreux personnages du même rang que
M. Spenlow, vêtus comme lui de robes noires garnies de fourrures
blanches; ils étaient assis autour d'une grande table verte. Leurs
cravates étaient, en général, très-roides, leur mine me semblait
de même; mais je ne tardai pas à reconnaître que je leur avais
fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d'entre eux ayant dû
se lever, pour répondre aux questions du dignitaire qui les
présidait, j'ai rarement vu rien de plus humble que leurs
manières. Le public, représenté par un petit garçon paré d'un
cache-nez, et par un homme d'une élégance un peu râpée, qui
grignotait, à la sourdine, des miettes de pain qu'il tirait de ses
poches, se chauffait près du poêle placé au centre de la Cour. Le
calme languissant de ce lieu n'était interrompu que par le
pétillement du feu, et par la voix de l'un des docteurs, qui
errait à pas lents à travers toute une bibliothèque de
témoignages, et s'arrêtait de temps en temps au milieu de son
voyage, dans de petites hôtelleries de discussions incidentes qui
se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouvé
dans une petite réunion de famille aussi pacifique, aussi
somnolente, aussi rococo, aussi surannée, aussi endormante, et je
sentis que l'effet qu'elle devait produire à tous ceux qui en
faisaient partie, excepté peut-être au plaideur qui demandait
justice, devait être celui d'un narcotique puissant.

Satisfait du calme profond de cette retraite, je déclarai à
M. Spenlow que j'en avais assez vu pour cette fois, et nous
rejoignîmes ma tante, avec laquelle je quittai bientôt les régions
des _Doctors'-Commons_; ah! comme je me sentis jeune en sortant de
chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les
clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de
leur plume.

Nous arrivâmes à Lincoln's-Inn Fields sans nouvelles aventures, à
l'exception d'une rencontre avec un âne attelé à la charrette d'un
marchand des quatre saisons, qui rappela à ma tante de douloureux
souvenirs. Une fois en sûreté chez nous, nous eûmes encore une
longue conversation sur mes projets d'avenir, et comme je savais
qu'elle était pressée de retourner chez elle, et qu'entre le feu,
les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agréablement
une demi-heure à Londres, je lui demandai de ne pas s'inquiéter de
moi, et de me laisser me tirer d'affaire tout seul.

«Ne croyez pas que je sois à Londres depuis huit jours, mon cher
enfant, sans y avoir songé, répliqua-t-elle; il y a un petit
appartement meublé à louer dans Adelphi, qui doit vous convenir à
merveille.»

Après cette courte préface, elle tira de sa poche une annonce
soigneusement découpée dans un journal, et qui déclarait qu'il y
avait à louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit
appartement de garçon meublé, avec vue sur la rivière, fraîchement
décoré, particulièrement propre à servir de résidence pour un
jeune gentleman, membre de l'une des corporations légales, ou
autre, pour entrer immédiatement en jouissance. Prix modéré; on
pouvait le louer au mois.

«Mais, c'est justement ce qu'il me faut, ma tante, dis-je en
rougissant de plaisir à la seule idée d'avoir un appartement à
moi.

-- Alors, venez, dit ma tante en remettant à l'instant le chapeau
qu'elle venait d'ôter. Allons voir.»

Nous partîmes. L'écriteau annonçait qu'il fallait s'adresser à
mistress Crupp, et nous tirâmes la sonnette de la porte de service
que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut
qu'après avoir sonné deux ou trois fois que nous pûmes réussir à
persuader à mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin,
pourtant, elle arriva sous la forme d'une grosse commère, bourrée
d'un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin.

«Nous voudrions voir l'appartement, s'il vous plaît, madame, dit
ma tante.

-- Pour monsieur? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans
sa poche.

-- Oui, pour mon neveu, dit ma tante.

-- C'est juste son affaire, dit mistress Crupp.»

Et nous montâmes l'escalier.

L'appartement était situé au haut de la maison, grand avantage aux
yeux de ma tante, puisqu'il était facile d'arriver sur le toit en
cas d'incendie; il se composait d'une antichambre avec imposte
vitrée, où l'on ne voyait pas bien clair, d'un office tout à fait
noir où l'on ne voyait pas du tout, d'un petit salon et d'une
chambre à coucher. Les meubles étaient un peu fanés, mais je
n'étais pas difficile, et la rivière passait sous les fenêtres.

J'étais enchanté, ma tante et mistress Crupp se retirèrent dans
l'office pour discuter les conditions, pendant que je restais
assis sur le canapé du salon, osant à peine croire possible que je
fusse destiné à habiter une résidence si cossue. Après un combat
singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent,
et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme
dans celle de ma tante que l'affaire était conclue.

«Est-ce le mobilier du dernier locataire? demanda ma tante.

-- Oui, madame, dit mistress Crupp.

-- Qu'est-il devenu?» demanda ma tante.

Mistress Crupp fut saisie d'une quinte de toux terrible au milieu
de laquelle elle articula avec une grande difficulté:

«Il est tombé malade ici, madame, et... Heu! Heu!... Heu!...
ah!... il est mort.

-- Ah! Et de quoi est-il mort? demanda ma tante.

-- Ma foi! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en
confidence, et de fumée.

-- De fumée? vous ne voulez pas dire que les cheminées fument?

-- Non, madame, repartit mistress Crupp; je parle de pipes et de
cigares.

-- C'est un mal qui n'est pas contagieux au moins, Trot, dit ma
tante en se tournant vers moi.

-- Non, certes,» répondis-je.

En un mot, ma tante, voyant combien j'étais enchanté de
l'appartement, l'arrêta pour un mois, avec le droit de le garder
un an, après le premier mois d'essai. Mistress Crupp devait
fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres nécessités
de la vie se trouvaient déjà dans l'appartement, et cette dame
s'engagea expressément à ressentir pour moi toute la tendresse
d'une mère. Je devais entrer en jouissance dès le surlendemain, et
mistress Crupp rendit grâce au ciel d'avoir enfin trouvé quelqu'un
à qui prodiguer ses soins.

En rentrant à l'hôtel, ma tante me dit qu'elle comptait sur la vie
que j'allais mener, pour me donner de la fermeté et de la
confiance en moi-même, la seule chose qui me manquât encore. Elle
me répéta le même avis plusieurs fois le lendemain, pendant que
nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes
livres qui étaient chez M. Wickfield. J'écrivis à ce sujet une
longue lettre à Agnès, dans laquelle je lui racontais en même
temps mes dernières vacances; ma tante, qui devait partir le jour
suivant, se chargea de mon épître. Pour ne pas prolonger ces
détails, j'ajouterai seulement qu'elle pourvut libéralement à tous
les besoins que je pouvais avoir à satisfaire pendant le mois
d'essai; que Steerforth, à notre grand désappointement, n'apparut
pas avant son départ; que je ne la quittai qu'après l'avoir vue
installée en sûreté dans la diligence de Douvres, avec Jeannette à
côté d'elle, et triomphant d'avance des victoires qu'elle allait
remporter sur les ânes errants; qu'enfin, après le départ de la
diligence, je repris le chemin d'Adelphi, en songeant au temps où
je rôdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux
changements qui m'avaient ramené sur l'eau.



CHAPITRE XXIV.

Mes premiers excès.


N'était-ce pas une bien belle chose que d'être chez moi, dans ce
bel appartement, et d'éprouver, quand j'avais fermé la porte
d'entrée, le même sentiment de fière indépendance que Robinson
Crusoé quand il avait escaladé ses fortifications et retiré son
échelle derrière lui? N'était-ce pas une belle chose que de me
promener dans la ville avec la clef de ma maison dans ma poche, et
de savoir que je pouvais inviter qui je voudrais à venir chez moi,
sans avoir à craindre de gêner personne, quand cela ne me
dérangerait pas moi-même? N'était-ce pas une belle chose que de
pouvoir entrer et sortir, aller et venir sans rendre de compte à
personne, et, d'un coup de sonnette, de faire monter mistress
Crupp tout essoufflée des profondeurs de la terre, quand j'avais
besoin d'elle... et quand il lui convenait de venir? Certainement
oui, c'était une bien belle chose, mais je dois dire aussi qu'il y
avait des moments où c'était bien triste.

C'était charmant le matin, surtout quand il faisait beau. C'était
une vie très-agréable et très-libre en plein jour, surtout quand
il y avait du soleil; mais quand le jour baissait, le charme de
l'existence baissait aussi d'un cran. Je ne sais pas comment cela
se faisait, mais elle perdait beaucoup de ses avantages à la
chandelle. À cette heure-là, j'avais besoin d'avoir quelqu'un à
qui parler. Agnès me manquait. Je trouvais un bien grand vide à la
place de l'aimable sourire de ma confidente. Mistress Crupp me
faisait l'effet d'être à cent lieues. Je pensais à mon
prédécesseur qui était mort à force de boire et de fumer, et j'en
étais presque à souhaiter qu'il eût eu plutôt la bonté de vivre au
lieu de mourir exprès pour m'emb... pour m'ennuyer.

Après deux jours et deux nuits, il me semblait qu'il y avait un an
que je demeurais dans cet appartement, et pourtant je n'avais pas
vieilli d'une heure, et j'étais aussi tourmenté que par le passé
de mon extrême jeunesse.

Steerforth n'apparaissant pas, ce qui faisait craindre qu'il ne
fût malade, je quittai la cour de bonne heure le troisième jour
pour prendre le chemin de Highgate. Mistress Steerforth me reçut
avec beaucoup de bonté, et me dit que son fils était allé avec un
de ses amis d'Oxford voir un de leurs amis communs qui demeurait
près de Saint-Albans, mais qu'elle l'attendait le lendemain. Je
l'aimais tant que je me sentis jaloux de ses amis d'Oxford.

Elle me pressa de rester à dîner, j'acceptai, et je crois que nous
ne parlâmes pas d'autre chose que de lui tout le jour. Je lui
racontai les succès qu'il avait eus à Yarmouth, en me félicitant
de l'aimable compagnon que j'avais eu là. Miss Dartle n'épargnait
ni les insinuations, ni les questions mystérieuses, mais elle
prenait le plus grand intérêt à nos faits et gestes, et répéta si
souvent: «En vérité?... est-il possible!» qu'elle me fit dire tout
ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait point changé du tout
depuis le jour où je l'avais vue pour la première fois, mais la
société des deux dames me parut si agréable, et j'y trouvai tant
de bienveillance, que je vis le moment où j'allais devenir un peu
amoureux de miss Dartle. Je ne pus m'empêcher de penser plusieurs
fois pendant le soirée, et surtout en retournant chez moi le soir,
qu'elle ferait une charmante compagne pour mes soirées de
Buckingham-Street.

J'étais en train de déjeuner avec du café et un petit pain, le
lendemain matin, avant de me rendre à la Cour (à propos, je crois
que c'est le moment de m'étonner, en passant, de la prodigieuse
quantité de café que mistress Crupp achetait à mon compte, pour le
faire si faible et si insipide), quand Steerforth lui-même entra,
à ma grande joie.

«Mon cher Steerforth, m'écriai-je, je commençais à croire que je
ne vous reverrais plus jamais.

-- J'ai été enlevé à force de bras, dit Steerforth, le lendemain
de mon arrivée à la maison... Mais, Pâquerette, dites-moi donc,
savez-vous que vous voilà installé comme un bon vieux
célibataire.»

Je lui montrai tout mon établissement, sans oublier l'office, avec
un certain orgueil, et il ne fut pas avare de ses louanges.

«Tenez! mon vieux, je vais vous dire, reprit-il, je ferai ma
maison de ville de votre appartement, à moins que vous ne me
donniez congé.»

Quelle agréable promesse! Je lui dis que, s'il attendait son
congé, il pourrait bien attendre jusqu'au jugement dernier.

«Mais vous allez prendre quelque chose, lui dis-je en étendant la
main vers la sonnette; mistress Crupp va vous faire du café: et
moi, je vais vous faire griller quelques tranches de lard sur un
petit fourneau que j'ai là.

-- Non! non! dit Steerforth, ne sonnez pas! je vais déjeuner avec
un de ces jeunes gens qui logent à Piazza-hôtel, près de Covent-
Garden!

-- Au moins, vous reviendrez pour dîner? dis-je.

-- Je ne pense pas, sur ma parole; j'en ai bien du regret, mais il
faut que je reste avec mes deux compagnons. Nous partons tous les
trois demain matin.

-- Alors, amenez-les dîner ici, répliquai-je, si vous croyez
qu'ils puissent accepter.

-- Oh! ils viendraient bien volontiers, dit Steerforth; mais nous
vous gênerions. Vous feriez mieux de venir dîner avec nous,
quelque part.»

Je ne voulus pas consentir à cet arrangement, car je m'étais mis
dans la tête qu'il fallait absolument que je donnasse une petite
fête pour mon installation, et que je ne pouvais rencontrer une
meilleure occasion de pendre la crémaillère. J'étais plus fier que
jamais de mon appartement, depuis que Steerforth l'avait honoré de
son approbation, et je brûlais du désir de lui en développer
toutes les ressources. Je lui fis promettre positivement de venir
avec ses deux amis, et nous fixâmes le dîner à six heures.

Quand il fut parti, je sonnai mistress Crupp, et je lui annonçai
mon hardi projet. Mistress Crupp me dit d'abord que naturellement
on ne pouvait pas s'attendre à la voir servir à table, mais
qu'elle connaissait un jeune homme très-adroit, qui consentirait
peut-être à servir, moyennant cinq schellings, avec une petite
gratification en sus. Je lui répondis que certainement il fallait
avoir ce jeune homme. Ensuite mistress Crupp ajouta qu'il était
bien clair qu'elle ne pouvait pas être en deux endroits à la fois
(ce qui me parut raisonnable), et qu'une petite fille installée
dans l'office avec un bougeoir, pour laver sans relâche les
assiettes, serait indispensable. Je demandai quel pourrait être le
prix des services de cette jeune personne; mistress Crupp
supposait que dix-huit pence ne me ruineraient pas. Je ne le
supposais pas non plus, et ce fut encore un point convenu. Alors,
mistress Crupp me dit: «Maintenant, passons au menu du dîner.»

Le fumiste qui avait construit la cheminée de la cuisine de
mistress Crupp avait fait preuve d'une rare imprévoyance, en la
faisant de manière qu'on n'y pouvait cuire que des côtelettes et
des pommes de terre. Quant à une poissonnière, mistress Crupp dit
que je n'avais qu'à aller regarder la batterie de cuisine: elle ne
pouvait pas m'en dire davantage; je n'avais qu'à venir voir. Comme
je n'aurais pas été beaucoup plus avancé d'aller voir, je refusai
en disant: «On peut se passer de poisson.» Mais ce n'était pas le
compte de mistress Crupp.

«Pourquoi cela? dit-elle. C'est la saison des huîtres, vous ne
pouvez pas vous dispenser d'en prendre?

-- Va donc pour les huîtres!»

Mistress Crupp me dit alors que son avis serait de composer le
dîner comme il suit: Une paire de poulets rôtis... qu'on ferait
venir de chez le traiteur; un plat de boeuf à la mode, avec des
carottes... de chez le traiteur; deux petites entrées comme une
tourte chaude et des rognons sautés... de chez le traiteur; une
tarte, et si cela me convenait, une gelée... de chez le traiteur,
«Ce qui me permettrait, dit mistress Crupp, de concentrer mon
attention sur les pommes de terre, et de servir à point le fromage
et le céleri à la poivrade.»

Je me conformai à l'avis de mistress Crupp, et j'allai moi-même
faire mes commandes chez le traiteur. En descendant le Strand un
peu plus tard, j'aperçus à la fenêtre d'un charcutier un bloc
d'une substance veinée qui ressemblait à du marbre, et qui portait
cette étiquette: «Fausse tortue.» J'entrai et j'en achetai une
tranche suffisante, à ce que j'ai vu depuis, pour quinze
personnes. Mistress Crupp consentit avec quelque difficulté à
réchauffer cette préparation qui diminua si fort en se liquéfiant,
que nous la trouvâmes, comme disait Steerforth, un peu juste pour
nous quatre.

Ces préparatifs heureusement terminés, j'achetai un petit dessert
au marché de Covent-Garden, et je fis une commande assez
considérable chez un marchand de vins en détail du voisinage.
Quand je rentrai chez moi, dans l'après-midi, et que je vis les
bouteilles rangées en bataille dans l'office, elles me semblèrent
si nombreuses (quoiqu'il y en eût deux qu'on ne pût pas retrouver,
au grand mécontentement de mistress Crupp), que j'en fus
littéralement effrayé.

L'un des amis de Steerforth s'appelait Grainger, et l'autre
Markham. Ils étaient tous les deux gais et spirituels; Grainger
était un peu plus âgé que Steerforth, Markham avait l'air plus
jeune, je ne lui aurais pas donné plus de vingt ans. Je remarquai
que ce dernier parlait toujours de lui-même d'une manière
indéfinie en se servant de la particule on pour remplacer la
première personne du singulier qu'il n'employait presque jamais.

«On pourrait très-bien vivre ici, monsieur Copperfield, dit
Markham, voulant parler de lui-même.

-- La situation est assez agréable, répondis-je, et l'appartement
est vraiment commode.

-- J'espère que vous avez fait provision d'appétit, dit Steerforth
à ses amis.

-- Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui
vous donne comme cela de l'appétit. On a faim toute la journée. On
ne fait que manger.»

J'étais un peu embarrassé d'abord, et je me trouvais trop jeune
pour présider au repas; je fis donc asseoir Steerforth à la place
du maître de la maison, quand on annonça le dîner, et je m'assis
en face de lui. Tout était excellent, nous n'épargnions pas le
vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soirée se passât
gaiement, qu'en effet ce fut une véritable fête d'un bout à
l'autre. Pendant le dîner, je me reprochais de ne pas être aussi
gracieux pour mes hôtes que je l'aurais voulu mais ma chaise était
en face de la porte, et mon attention était troublée par la vue du
jeune homme très-adroit qui sortait à chaque instant du salon, et
dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'après sur
le mur de l'antichambre, une bouteille à la bouche. La jeune
personne me donnait également quelques inquiétudes, non pas pour
la propreté des assiettes, mais dans l'intérêt de ma vaisselle
dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite était
curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office,
comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment
de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait être
aperçue, elle se retirait précipitamment sur les assiettes dont
elle avait tapissé soigneusement le plancher dans l'office, et
vous jugez des conséquences désastreuses de cette retraite
précipitée.

Ce n'étaient pourtant, après tout, que de petites misères, et je
les eus bientôt oubliées quand on eut enlevé la nappe, et que le
dessert fut placé sur la table; on découvrit alors que le jeune
homme très-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret
le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener
aussi la jeune personne dans les régions inférieures de la maison,
après quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir.

Je commençai par une gaieté et un entrain singuliers; une foule de
sujets à demi oubliés se pressèrent à la fois dans mon esprit, et
je parlai avec une abondance inaccoutumée. Je riais de tout mon
coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai
Steerforth à l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin;
je pris l'engagement d'aller à Oxford; j'annonçai mon intention de
donner toutes les semaines un dîner exactement pareil à celui que
nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac
dans la tabatière de Grainger avec une telle frénésie que je fus
obligé de me retirer dans l'office pour y éternuer à mon aise, dix
minutes de suite sans désemparer. Je continuai en faisant circuler
le vin toujours plus rapidement, et en me précipitant pour
déboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut
nécessaire. Je proposai la santé de Steerforth, «à mon meilleur
ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.»
Je déclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne
pourrais jamais reconnaître, et que j'éprouvais pour lui une
admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant:

«À la santé de Steerforth! que Dieu le protège! Hurrah!»

Nous bûmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis
encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai
mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une
poignée de main, et je lui dis: (en deux mots)
«Steerforthvousêtesl'étoilepolairedemonexist...ence.»

Ce n'était pas fini: voilà que je m'aperçois tout à coup que
quelqu'un en était au milieu d'une chanson, c'était Markham qui
chantait:

_Quand les soucis nous accablent..._

En finissant, il nous proposa de boire à la santé de «la femme!»
Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je
n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne
permettrais qu'on portât chez moi pareil toast autrement qu'en ces
termes: «les dames!» Ce qui fit que je pris un air très-arrogant
avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et
Grainger se moquaient de moi... ou de lui... peut-être de tous les
deux. Il me répondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui
dis qu'on serait bien obligé de se la laisser faire. Il répliqua
qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait
raison, et qu'on n'avait pas cela à craindre sous mon toit où les
dieux lares étaient sacrés et l'hospitalité toute-puissante. Il
dit qu'on ne manquait pas à sa dignité en reconnaissant que
j'étais un excellent garçon. Je proposai sur-le-champ de boire à
sa santé.

Quelqu'un se mit à fumer. Nous fumâmes tous, moi aussi malgré le
frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon
honneur, pendant lequel j'avais été ému presque jusqu'aux larmes.
Je lui répondis en exprimant le voeu que la compagnie présente
voulût bien dîner chez moi le lendemain et le jour suivant, et
tous les jours à cinq heures, afin que nous pussions jouir du
plaisir de la société et de la conversation tout le long de la
soirée. Je me crus obligé de porter une santé nominative. Je
proposai donc de boire à la santé de ma tante, «miss Betsy
Trotwood, l'honneur de son sexe!»

Il y avait quelqu'un qui se penchait à la fenêtre de ma chambre à
coucher, en appuyant son front brûlant contre les pierres de la
balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'était moi. Je
me parlais à moi-même sous le nom de Copperfield. Je me disais:
«Pourquoi avez-vous essayé un cigare? Vous saviez bien que vous ne
pouvez pas fumer!» Il y avait après cela quelqu'un qui n'était pas
bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace.
C'était encore moi. Je me trouvais l'air pâlot, les yeux vagues,
et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus... ivres.

Quelqu'un me dit: «Allons au spectacle, Copperfield!» Je ne vis
plus la chambre à coucher, je ne vis que la table branlante,
couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger
était à ma droite, Markham à ma gauche, Steerforth en face, tous
assis dans le brouillard et loin de moi.

«Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi
seulement si je sors le dernier pour éteindre la lampe, de peur du
feu.»

Grâce à quelque confusion dans l'obscurité, sans doute, il fallait
que la porte fût partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais
dans les rideaux de la fenêtre, quand Steerforth me prit par le
bras en riant, et me fit sortir. Nous descendîmes l'escalier, les
uns après les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba
et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'était
Copperfield. J'étais indigné de ce faux rapport jusqu'au moment
où, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commençai à croire
qu'il y avait peut-être quelque fondement à cette supposition.

Il faisait cette nuit-là un brouillard épais avec des halos de
lumière autour des réverbères dans la rue. On disait vaguement
qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth
m'épousseta sous un réverbère, retapa mon chapeau que quelqu'un
avait ramassé quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais
pas auparavant. Steerforth me dit alors: «Comment vous trouvez-
vous, Copperfield?» Et je lui répondis: «Mieux q'jamais.»

Un homme, niché dans un petit coin, m'apparut à travers le
brouillard, et reçut l'argent de quelqu'un, en demandant si on
avait payé pour moi; il eut l'air d'hésiter (autant que je me
rappelle cet instant, rapide comme un éclair) s'il me laisserait
entrer ou non. Le moment d'après, nous étions placés très-haut
dans un théâtre étouffant; nous plongions de là dans un parterre
qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y étaient entassés
se confondaient à mes yeux. Il y avait aussi une grande scène qui
paraissait très-propre et très-unie, quand on venait de la rue; et
puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de
quelque chose, mais d'une manière très-confuse. Il y avait
beaucoup de lumière, de la musique, des dames dans les loges, et
je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'édifice prenait
une leçon de natation, à voir les oscillations étranges avec
lesquelles il m'échappait quand j'essayais de le fixer des yeux.

Sur la proposition de quelqu'un, nous résolûmes de descendre aux
premières loges, où étaient les dames. J'aperçus un monsieur en
grande toilette, couché tout de son long sur un canapé, une
lorgnette à la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une
glace. On m'introduisit dans une loge où je m'aperçus que je
parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence à
quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards
d'indignation et... quoi?... oui!... Agnès, assise devant moi,
dans la même loge, à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne
connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux,
probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une
expression ineffaçable d'étonnement et de regret.

«Agnès, dis-je d'une voix tremblante, bonté du ciel, Agnès!

-- Chut! je vous en prie! répondit-elle sans que je pusse
comprendre pourquoi. Vous dérangez vos voisins. Regardez le
théâtre.»

J'essayai, sur son ordre, de voir et d'entendre quelque chose de
ce qui se passait, mais ce fut inutile. Je la regardai de nouveau,
et je la vis se cacher dans son coin et appuyer son front sur sa
main gantée.

«Agnès, lui dis-je, j'aipeurquevousn'soyezsouffrante.

-- Non, non, ne faites pas attention à moi, Trotwood, repliqua-t-
elle. Écoutez-moi. Partez-vous bientôt?

-- Sij'm'envaisbientôt? répétai-je.

-- Oui.»

N'avais-je pas la sotte idée de lui répondre que j'attendrais pour
lui donner le bras en descendant! Je suppose que j'en exprimai
quelque chose, car, après m'avoir regardé attentivement un moment,
elle parut comprendre, et répliqua à voix basse:

«Je sais que vous allez faire ce que je vous demande, quand je
vous dirai que j'y tiens beaucoup. Allez-vous-en tout de suite,
Trotwood, pour l'amour de moi, et priez vos amis de vous ramener
chez vous.»

Sa présence avait déjà produit assez d'effet sur moi, pour que je
me sentisse tout honteux malgré ma colère, et avec un bref «booir»
(qui voulait dire «bonsoir»), je me levai et je sortis. Steerforth
me suivit, et je ne fis qu'un pas de la porte de ma loge à celle
de ma chambre à coucher où je me trouvai seul avec lui; il
m'aidait à me déshabiller, pendant que je lui disais
alternativement qu'Agnès était ma soeur, et que je le conjurais de
m'apporter le tire-bouchon pour déboucher une autre bouteille de
vin.

Il y eut quelqu'un qui passa la nuit dans mon lit à rabâcher sans
cesse les mêmes choses, à bâtons rompus, dans un rêve fiévreux,
battu par une mer agitée qui ne voulait pas se calmer. Puis quand
ce quelqu'un retrouva peu à peu son identité, alors ma gorge
commença à se dessécher, il me sembla que ma peau était sèche
comme une planche, que ma langue était le fond d'une vieille
bouilloire vide qui se calcinait peu à peu sur un petit feu, et
que les paumes de mes mains étaient des plaques de métal brûlant
que la glace même ne pourrait rafraîchir!

Quelle angoisse d'esprit, quels remords, quelle honte je ressentis
quand je revins à moi-même le lendemain! Quelle horreur j'éprouvai
en pensant aux mille sottises que j'avais faites sans le savoir et
sans pouvoir les réparer jamais! Le souvenir de cet ineffaçable
regard d'Agnès; l'impossibilité où je me trouvais d'avoir aucune
explication avec elle, puisque je ne savais pas seulement, animal
que j'étais, ni pourquoi elle était venue à Londres, ni chez qui
elle était descendue; le dégoût que me causait la vue seule de la
chambre où avait eu lieu le festin, l'odeur du tabac, la vue des
verres, le mal de tête que j'éprouvais sans pouvoir sortir, ni
même me lever! Quelle journée que celle-là!

Et quelle soirée, quand, assis près du feu, je dégustai lentement
une tasse de bouillon de mouton couvert de graisse, et que je me
dis que je prenais le même chemin que mon prédécesseur, et que je
succéderais à son triste sort comme à son appartement! J'avais
bien envie d'aller tout de suite à Douvres, faire une confession
générale. Quelle soirée, quand mistress Crupp vint chercher la
tasse de bouillon, et qu'elle m'apporta, dans un plat à fromage,
un rognon, un seul rognon, comme l'unique reste, disait-elle, du
festin de la veille! Je fus sur le point de tomber sur son sein de
nankin, et de m'écrier dans un repentir véritable: «Oh! mistress
Crupp, mistress Crupp, ne me parlez pas de restes! allez! Je suis
bien malheureux!» Seulement, ce qui m'arrêta dans cet élan du
coeur, c'est que je n'étais pas bien sûr que mistress Crupp fût
précisément le genre de femme à qui on dût donner sa confiance!



CHAPITRE XXV.

Le bon et le mauvais ange.


J'allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de
maux de tête, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir
la date du dîner que j'avais donné, comme si un escadron de géants
avait pris un énorme levier pour refouler l'avant-veille dans un
passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui
montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour
exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de
l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot
et arriva près de moi, aussi essoufflé que s'il venait de courir
de manière à se mettre en nage.

«T. Copperfield Esquire?» dit le commissionnaire en touchant son
chapeau.

J'étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être
d'Agnès, que j'étais à peine en état de répondre que c'était moi.
Je finis pourtant par lui dire que j'étais le T. Copperfield
Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire.
«Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse.» Je le laissai sur le
palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant
chez moi; j'étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur
la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec
la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet.

Je vis en l'ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne
faisait aucune allusion à l'état dans lequel je m'étais trouvé la
veille au spectacle. Il disait seulement: «Mon cher Trotwood, je
suis chez l'homme d'affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace,
Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai à
l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout à vous, très-
affectueusement. «Agnès.»

Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu,
que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins
qu'il n'ait imaginé que je prenais une leçon d'écriture. Je suis
sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un
commençait par: «Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer
jamais de votre souvenir l'impression de dégoût...» Là, je ne fus
pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre:
«Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu'il était
bien étrange qu'on mit dans sa bouche son ennemi...» Ce _on_ me
rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai même de la
poésie; je commentai un billet en vers de huit pieds:

_Chère Agnès, laissez-moi vous dire._

Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à
l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien
des essais, voici ce que je lui écrivis:

«Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de
plus en sa faveur? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à
mon affection et à mon repentir. T. C., etc.»

Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus
vingt fois sur le point de rappeler dès qu'elle fut sortie de mes
mains.

Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des
légistes employés à Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je
crois en vérité qu'il expia cruellement la part qui lui était
échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon
bureau à trois heures et demie; quelques minutes après j'errais
dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le
moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart-
d'heure au moins, d'après l'horloge de Saint-André, Holborn, avant
que j'eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette
particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook.

Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de-
chaussée, et celles d'un ordre plus relevé, fort nombreuses dans
sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer
dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant
une bourse.

Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement
les jours de fraîche et douce innocence que j'avais passés à
Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d'ivrognerie
et de débauche que je lui avais présenté l'avant-veille, que, me
laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme
un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis à fondre en
larmes, et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ce n'est
pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux à faire, ou si je
ne me couvris pas de ridicule.

«Si c'était tout autre que vous qui m'eût vu dans est état, Agnès,
lui dis-je en détournant la tête, je n'en serais pas la moitié
aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous! Ah! je sens
que j'aurais mieux aimé mourir!»

Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me
sentis consolé et encouragé; je ne pus m'empêcher de porter cette
main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance.

«Asseyez-vous, dit Agnès d'un ton affectueux. Ne vous désolez pas,
Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à
qui donc vous confierez-vous?

-- Ah! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange!» Elle sourit un
peu tristement à ce qu'il me sembla, et secoua la tête.

«Oui, Agnès, mon bon ange! toujours mon bon ange!

-- Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a
une chose qui me tiendrait bien au coeur.»

Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais déjà ce
qu'elle voulait dire.

«Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en
face, contre votre mauvais ange.

-- Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler de
Steerforth...

-- Oui, Trotwood, répondit-elle.

-- Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais
ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un
guide, un appui, un ami! Ma chère Agnès! ce serait une injustice
indigne de votre caractère bienveillant de le juger d'après l'état
dans lequel vous m'avez vu l'autre soir.

-- Je ne le juge pas d'après l'état dans lequel je vous ai vu
l'autre soir, répliqua-t-elle tranquillement.

-- D'après quoi, alors?

-- D'après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles-
mêmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je
le juge, Trotwood, en partie d'après ce que vous m'avez dit de lui
vous-même, d'après votre caractère, et l'influence qu'il a sur
vous.»

Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde
qui ne vibrait qu'à ce son. Cette voix était toujours pénétrante,
mais lorsqu'elle était émue comme elle l'était alors, elle avait
un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais là sur ma
chaise à l'écouter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur
son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dépit de mon attachement
pour lui, s'obscurcissait à sa voix.

«Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai
toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de
vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-être même d'avoir
un avis si décidé. Mais je sais d'où vient ma sollicitude,
Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidèle de notre
enfance commune, et à l'intérêt sincère que je prends à tout ce
qui vous regarde. Voilà ce qui m'enhardit. Je suis sûre de ne pas
me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me
semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je
vous garantis que vous avez là un ami dangereux.»

Je la regardais toujours, je l'écoutais toujours après qu'elle
avait parlé, et l'image de Steerforth, quoique gravée encore dans
mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre.

«Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en
prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez
changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout
quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature
confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire
à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez
jamais à moi... je veux dire, continua-t-elle avec un doux
sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien
pourquoi... je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi,
de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous
tout ce que je vous dis là?

-- Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini
par rendre justice à Steerforth et à l'aimer comme je l'aime.

-- Pas avant?» dit Agnès.

Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom
de Steerforth; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous
reprîmes toute notre confiance d'autrefois.

«Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette
soirée?

-- Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi
écarter ce souvenir, mais moi j'en étais trop préoccupé pour y
consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en étais venu
à m'abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de
circonstances dont le théâtre n'avait été, pour ainsi dire, que le
dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me
donnai en même temps le plaisir de m'étendre sur les obligations
que j'avais à Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi
dans un temps où je n'étais pas en état de prendre, soin de moi-
même.

-- N'oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la
conversation dès que j'eus fini, que vous vous êtes engagé à me
raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui
est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood?

-- Personne, Agnès.

-- Quelqu'un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du
doigt.

-- Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress
Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle
j'aime à causer, miss Dartle... Mais je ne l'adore pas.»

Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui
conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit
registre de mes attachements violents avec la date de leur
naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi
et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Après quoi elle
me demanda si j'avais vu Uriah.

«Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est à Londres?

-- Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de-
chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi.
Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable,
Trotwood.

-- Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu'est-ce
donc?»

Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en
me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux:

«Je crois qu'il va devenir l'associé de mon père!

-- Qui? Uriah! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses
insinuantes à se glisser dans un si beau poste! m'écriai-je avec
indignation. N'avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès?
Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne
faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente: il
faut l'empêcher, Agnès, pendant qu'il en est encore temps!»

Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant
faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me répondit:

«Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa?
Ce fut peu de temps après... deux ou trois jours peut-être, qu'il
me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends
aujourd'hui. C'était bien triste de le voir lutter contre son
désir de me faire accroire que c'était une affaire de son libre
choix, et la peine qu'il avait à me cacher qu'il y était obligé.
J'en ai eu bien du chagrin.

-- Obligé! Agnès! qu'est-ce qui l'y oblige?

-- Uriah, répondit-elle après un moment d'hésitation, s'est
arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il
a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a
profité; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je
pense, Trotwood, papa a peur de lui.»

Je vis clairement qu'elle eût pu en dire davantage; qu'elle en
savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui
donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais
qu'elle se taisait pour épargner son père: Je savais que, depuis
longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y
réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps
que cet événement se préparait. Je gardai le silence.

«Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe
beaucoup d'humilité et de reconnaissance, c'est peut-être vrai...
je l'espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne
beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement.

-- Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur
le moment, un grand soulagement.

-- Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence,
poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter;
qu'il en était bien fâché; que cela lui faisait beaucoup de peine,
mais qu'on lui faisait de très-belles propositions. Papa était
très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l'avions jamais
vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient
d'association, quoiqu'il parût en même temps en être blessé et
humilié.

-- Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès?

-- J'ai fait ce que je devais, je l'espère, Trotwood, répliqua-t-
elle. J'étais certaine qu'il était nécessaire pour la tranquillité
de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc prié de le
faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour
lui... puissé-je avoir dit vrai!... et que cela me donnerait plus
d'occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh!
Trotwood, s'écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour
cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai joué le rôle
d'une ennemie de mon père, plutôt que celui d'une fille pleine de
tendresse, car je sais que les changements que nous avons
remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je
sais que s'il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses
affections, c'était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je
sais toutes les privations qu'il s'est imposées pour moi, toutes
les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses
forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une
seule idée. Ah! si je pouvais tout réparer! si je pouvais réussir
à le relever, comme j'ai été la cause innocente de son
abaissement!»

Je n'avais jamais vu pleurer Agnès. J'avais bien vu des larmes
dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la
pension, j'en avais vu encore la dernière fois que nous avions
parlé de son père; je l'avais vue détourner son doux visage quand
nous nous étions séparés, mais je n'avais jamais été témoin d'un
chagrin pareil. J'en étais si triste que je ne pouvais pas lui
dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles:
«Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère
soeur!»

Mais Agnès m'était trop supérieure par le caractère et la
persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non
alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité
angélique de ses manières qui l'a marquée dans mon souvenir d'un
sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme
lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein.

«Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès,
et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander
instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah.
Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y
êtes en général disposé) de ce que vos caractères n'ont pas de
sympathie. Ce n'est peut-être que lui rendre justice, car nous ne
savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord à
papa et à moi!»

Agnès n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte
s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait
une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas
distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la
dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de
l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi
dans une lanterne magique mal éclairée; mais elle eut l'air de se
rappeler parfaitement ma personne, qu'elle soupçonnait encore
d'être en état d'ivresse.

Découvrant pourtant par degrés que j'étais de sens rassis, et,
j'espère aussi, que j'étais un jeune homme bien élevé, mistress
Waterbrook s'adoucit considérablement à mon égard, et commença par
me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en
second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma réponse
négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à
perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de
bonne grâce à dissimuler la chose, et m'invita à dîner pour le
lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris congé d'elle, en
demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il était absent et je
laissai ma carte.

Quand j'arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en
s'ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé
d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'étais pas le
seul invité; je reconnus à l'instant le commissionnaire revêtu
d'une livrée et posté au bas de l'escalier pour aider le
domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne
pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais
moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas
à notre aise: ce que c'est que la conscience!

Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou
très-court, avec un col de chemise très-vaste; il ne lui manquait
que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet,
il me dit qu'il était heureux d'avoir l'honneur de faire ma
connaissance, et quand j'eus déposé mes hommages aux pieds de
mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à
une dame très-imposante, revêtue d'une robe de velours noir, avec
une grande toque de velours noir sur la tête; bref, je la pris
pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple.

Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari était là aussi et
il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non
pas d'être gris, mais d'être parsemés de givre ou de frimas. On
montrait la plus grande déférence au couple Spiker; Agnès m'apprit
que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l'avoué de
quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de
loin à la trésorerie.

Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il
était plein d'humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée
de main, qu'il était fier de ce que je voulais bien faire
attention à lui, et qu'il m'était très-obligé de ma
condescendance. J'aurais voulu qu'il en fût un peu moins touché,
car, dans l'excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute
la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à
Agnès, j'étais sûr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et
son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d'un déterré.

Les autres invités me firent l'effet d'avoir été frappés à la
glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention
avant même d'être introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles;
mes pensées se reportèrent à l'instant vers Salem-House; serait-il
possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours
des squelettes!

J'attendais l'entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé.
Je vis un jeune homme tranquille, à l'air grave, aux manières
modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop
ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus
quelque peine à l'examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et
mes yeux me trompaient bien si ce n'était pas mon pauvre vieux
Tommy.

Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir
le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.

«En vérité? dit M. Waterbrook d'un air étonné, vous êtes trop
jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker?

-- Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle
d'un monsieur qui s'appelle Traddles.

-- Oh! oui, oui, en vérité? dit mon hôte avec beaucoup moins
d'intérêt, c'est possible.

-- Si c'est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant
du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui
s'appelait Salem-House: c'était un excellent garçon.

-- Oh! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en
hochant la tête d'un air de condescendance; Traddles est un très-
bon garçon.

-- C'est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse.

-- D'autant plus, répondit mon hôte, que c'est par hasard qu'il
est ici: il n'a été invité ce matin que parce qu'il s'est trouvé
une place vacante à table, par suite de l'indisposition du père de
mistress Henry Spiker. C'est un homme très-bien élevé que le père
de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.»

Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et
véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais
entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession
de M. Traddles.

«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un
très-bon garçon... incapable de faire du mal à personne qu'à lui-
même.

-- Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié
d'apprendre cette mauvaise nouvelle.

-- Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue
et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance
presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à
grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais
vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé
par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il
ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour
exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai
le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne
laisse pas que d'être considérable... pour lui s'entend. Oh!
certainement, certainement!»

J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont
M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh!
certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela
vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas
comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec
une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre
tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un
regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en
bas dans le fossé.

Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner.
M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker
donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de
réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes
un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de
jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus
pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué
le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de
renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir,
tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et
une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le
jeter par-dessus la rampe.

Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux
bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe
de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le
dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur
l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle... le sang.
Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait
une faiblesse, c'était pour le sang.

Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été
plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions
tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était
extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un
monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport
(M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales
de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions
aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là.
Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le
défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques
décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est
vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous
retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste
pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu
lui-même.

Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant
la conversation prenait un ton sanguinaire.

«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit
M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y
a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens
pour le sang!

-- Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante
d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idéal de
toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits
vulgaires (il y en a peu, j'espère, mais enfin il y en a) qui
aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles,
positivement des idoles: devant de grands services rendus, des
facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des
êtres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le
sang dans un nez, et on le reconnaît; on le rencontre dans un
menton, et on dit: «Le voilà, voilà du sang!» C'est quelque chose
de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.»

Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le
bras à Agnès, posa la question d'une manière plus nette encore, à
ce qu'il me sembla.

«Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide
tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous défaire de ça,
voyez-vous; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y
a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous
de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques
sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras,
eux et les autres, _et cætera_. Mais du diable si on n'a pas
toujours du plaisir à trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez-
vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, être jeté à
terre par un homme qui aurait du sang, que d'être ramassé par
quelqu'un qui n'en aurait pas.»

Cette déclaration, qui résumait admirablement l'essence de la
question, eut le plus grand succès, et attira l'attention sur
l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai
alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s'étaient
tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre
nous, gens de rien, comme étant l'ennemi commun, et échangèrent à
travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification.

«Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents
livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait,
Gulpidge, dit M. Henry Spiker.

-- Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker.

-- Du C. de B.,» dit M. Gulpidge.

M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut très-ému.

«Quand la question fut présentée à lord ***, je n'ai pas besoin de
le nommer... dit M. Gulpidge en s'arrêtant.

-- Je comprends, dit M. Spiker, W***.»

M. Gulpidge fit un signe mystérieux.

«Quand la question lui fut présentée, il répondit: «Point
d'argent, point de liberté!»

-- Bonté du ciel! s'écria M. Spiker.

-- Point d'argent point de liberté, répéta M. Gulpidge d'un ton
ferme. L'héritier présomptif, vous me comprenez?...

-- K... dit M. Spiker avec un regard de connivence.

-- K... alors a refusé absolument de signer. On l'a suivi jusqu'à
New-Market pour le faire rétracter, et il a péremptoirement refusé
sa signature.»

L'intérêt de M. Spiker devint si vif qu'il en était pétrifié.

«Voilà où en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans
son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j'évite de
m'expliquer plus clairement, par égard pour l'importance des
intérêts en jeu.»

M. Waterbrook était trop heureux, c'était facile à voir, qu'on
voulût bien à sa table traiter, même par allusion, des intérêts si
distingués et sous-entendre de tels noms. Il revêtit une
expression de grave intelligence, quoique je sois persuadé qu'il
ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et
exprima sa haute approbation de la discrétion qu'on observait.
M. Spiker, après avoir reçu de son ami, M. Gulpidge, une
confidence si importante, désira naturellement lui rendre la
pareille. Le dialogue précédent fut suivi d'un autre qui fit le
pendant; ce fut au tour de M. Gulpidge à témoigner sa surprise;
puis il reprit; M. Spiker fut surpris à son tour, et ainsi de
suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous étions
accablés par la grandeur des intérêts enveloppés dans cette
conversation mystérieuse, et notre hôte nous regardait avec
orgueil comme des victimes d'une admiration et d'un respect
salutaires.

Jugez si j'eus du plaisir à rejoindre Agnès dans le salon! Après
avoir causé avec elle dans un coin, je lui présentai Traddles qui
était timide, mais très-aimable et toujours aussi bon enfant
qu'autrefois. Il était obligé de nous quitter de bonne heure,
attendu qu'il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte
que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l'aurais
voulu; mais nous nous promîmes, en échangeant nos adresses, de
nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour à
Londres. Il apprit avec grand intérêt que j'avais retrouvé
Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui
fis répéter devant Agnès ce qu'il en pensait. Mais Agnès se
contenta de me regarder et de secouer un peu la tête quand elle
fut sûre que j'étais seul à la voir.

Comme elle se trouvait entourée de gens avec lesquels il me
semblait qu'elle ne devait pas être à son aise, je fus presque
content de lui entendre dire qu'elle devait retourner chez elle au
bout de peu de jours, malgré tous mes regrets de la perdre si
vite. L'idée de cette séparation prochaine m'engagea à rester
jusqu'à la fin de la soirée. Je me rappelais avec tant de plaisir,
en causant avec elle et en l'entendant vanter l'heureuse vie que
j'avais menée dans la vieille et grave maison qu'elle parait de
tant de charmes, que j'aurais volontiers passé ainsi la moitié de
la nuit. Mais à la fin, je n'avais plus d'excuses pour rester plus
longtemps; toutes les lumières de la soirée de M. Waterbrook
étaient éteintes, et je fus bien obligé de partir à mon tour. Je
sentis alors plus que jamais qu'elle était mon bon ange, et, en
voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que
c'étaient ceux d'un ange qui brillaient sur moi d'une sphère
éloignée, j'espère qu'on me pardonnera cette illusion innocente.

J'ai dit que toute la société s'était retirée, j'aurais dû en
excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catégorie, et
qui n'avait pas cessé de nous poursuivre. Il descendit l'escalier
derrière moi. Il sortit de la maison derrière moi, et je le vois
encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les
doigts plus longs encore d'une paire de gants, qui semblaient
faits pour la main de Guy Fawkes.

Je n'étais pas d'humeur à me soucier de la compagnie d'Uriah, mais
je me souvins de la prière d'Agnès, et je lui demandai s'il
voulait venir chez moi prendre une tasse de café.

«Oh! vraiment, M. Trotwood, répliqua-t-il, je devrais dire
M. Copperfield, mais l'autre nom me vient tout naturellement à la
bouche... je ne voudrais pas vous gêner; ne vous croyez pas
obligé, je vous prie, d'inviter un humble personnage comme moi à
venir chez vous.

-- Cela ne me gêne pas, répondis-je, voulez-vous venir?

-- J'en serais bien heureux, répliqua Uriah, en se tortillant.

-- Eh bien! alors, venez!»

Je ne pouvais m'empêcher de lui parler un peu sèchement, mais il
n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Nous prîmes le chemin le
plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il
avait poussé l'humilité jusqu'à ne faire autre chose tout le long
du chemin, que de mettre perpétuellement ses abominables gants; il
les mettait encore quand nous arrivâmes à ma porte.

L'escalier était sombre, et je le pris par la main pour éviter
qu'il se cognât la tête contre les murs, quoiqu'il me semblât que
je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne était froide
et humide; si bien que je fus tenté vingt fois de le lâcher et de
m'enfuir. Mais Agnès et l'hospitalité l'emportèrent, et je
l'amenai jusqu'au coin de mon feu. Quand j'eus allumé les bougies,
il entra dans des transports d'humilité à la vue du salon qui lui
était révélé, et quand je fis chauffer le café dans un simple pot
d'étain que mistress Crupp affectionnait particulièrement pour cet
usage (sans doute parce qu'il n'avait pas été fait pour cela, mais
bien plutôt pour contenir l'eau chaude destinée à se faire la
barbe, et peut-être aussi parce qu'il y avait une cafetière
brevetée, d'un grand prix, qu'elle laissait moisir dans l'office),
il manifesta une telle émotion que j'avais la plus grande envie de
la lui verser sur la tête pour l'échauder.

«Oh! vraiment, M. Trotwood... pardon, je voulais dire
M. Copperfield! je ne me serais jamais attendu à vous voir me
servir! mais il m'arrive de tous côtés tant de choses auxquelles
je ne pouvais pas non plus m'attendre dans une situation aussi
humble que la mienne, qu'il me semble que les bénédictions
pleuvent sur ma tête. Vous avez sans doute entendu parler d'un
changement dans mon avenir, M. Trotwood... pardon, je voulais dire
M. Copperfield?»

En le voyant assis sur mon canapé, ses longues jambes rapprochées
pour soutenir sa tasse, son chapeau et ses gants par terre à côté
de lui, sa cuiller s'agitant doucement dans sa tasse, avec ses
yeux d'un rouge vif, qui semblaient avoir brûlé leurs cils, ses
narines qui se dilataient et se resserraient comme toujours chaque
fois qu'il respirait, des ondulations de serpent qui couraient
tout le long de son corps depuis le menton jusqu'aux bottes, je me
dis que décidément il m'était souverainement désagréable.
J'éprouvais un malaise véritable à le voir chez moi, car j'étais
jeune alors, et je n'avais pas encore l'habitude de cacher ce que
je sentais vivement.

«Vous avez, je pense, entendu parler d'un changement dans mon
avenir, Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield? répéta
Uriah.

-- Oui, j'en ai entendu parler.

-- Ah! répondit-il tranquillement, je pensais bien que miss Agnès
le savait; je suis bien aise d'apprendre que miss Agnès en est
instruite. Oh! merci, M. Trot... M. Copperfield.»

J'avais bonne envie de lui jeter mon tire-bottes, qui était là
tout prêt devant le feu, pour le punir de m'avoir ainsi tiré un
renseignement qui regardait Agnès, quelque insignifiant qu'il pût
être, mais je me contentai de boire mon café.

«Comme vous avez été bon prophète, monsieur Copperfield,
poursuivit-il, comme vous avez vu les choses de loin! Vous
rappelez-vous que vous m'avez dit un jour que je deviendrais peut-
être l'associé de M. Wickfield, et qu'alors l'étude porterait les
noms de Wickfield et Heep! Vous ne vous en souvenez peut-être pas;
mais une personne humble comme moi, M. Copperfield, n'oublie pas
ces choses-là.

-- Je me rappelle vous en avoir parlé, lui dis-je, quoique
certainement cela ne me parût pas très-probable alors.

-- Et qui aurait pu le croire probable, monsieur Copperfield! dit
Uriah avec enthousiasme. Ce n'était pas moi, toujours! Je me
rappelle vous avoir dit moi-même que ma position était beaucoup
trop humble: et je vous disais là bien véritablement ce que je
pensais.»

Il regardait le feu avec une grimace de possédé, et moi je le
regardais.

«Mais les individus les plus humbles, monsieur Copperfield,
peuvent servir d'instrument pour faire le bien, reprit-il. Je suis
heureux d'avoir pu servir d'instrument au bonheur de M. Wickfield,
et j'espère lui rendre encore des services. Quel excellent homme,
monsieur Copperfield, mais comme il a été imprudent!

-- Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, lui dis-je, et
je ne pus m'empêcher d'ajouter d'un ton significatif... sous tous
les rapports.

-- Certainement, monsieur Copperfield, répliqua Uriah, sous tous
les rapports. Pour miss Agnès par-dessus tout! Vous ne vous
rappelez pas, monsieur Copperfield, l'éloquente expression dont
vous vous êtes servi en me parlant d'elle, mais moi je me la
rappelle bien. Vous m'avez dit un jour que tout le monde lui
devait de l'admiration, et je vous en ai bien remercié, mais vous
avez oublié tout cela naturellement, monsieur Copperfield?

-- Non, dis-je sèchement.

-- Oh! combien j'en suis heureux, s'écria Uriah! quand je pense
que c'est vous qui avez le premier allumé une étincelle d'ambition
dans mon humble coeur et que vous ne l'avez pas oublié! Oh!...
voulez-vous me permettre de vous demander encore une tasse de
café?»

Il y avait quelque chose dans l'emphase qu'il avait mise à me
rappeler ces étincelles que j'avais allumées, quelque chose dans
le regard qu'il m'avait lancé en parlant, qui m'avait fait
tressaillir comme si je l'avais vu tout d'un coup dévoilé par un
jet de lumière. Rappelé à moi par la demande qu'il me faisait d'un
ton si différent, je fis les honneurs du pot d'étain, mais d'une
main si tremblante, avec un sentiment si soudain de mon
impuissance à lutter contre lui, et avec tant d'inquiétude de ce
qui allait survenir, que j'étais bien sûr de ne pouvoir lui cacher
mon trouble.

Il ne disait rien. Il faisait fondre son sucre, buvait une gorgée
de café, puis se caressait le menton de sa main décharnée,
regardait le feu, jetait un coup d'oeil sur la chambre, me faisait
une grimace sous forme de sourire, se tortillait de nouveau dans
l'excès de son respect servile, reprenait sa tasse de café, et me
laissait le soin de recommencer la conversation.

«Ainsi donc, lui dis-je enfin, M. Wickfield qui vaut mieux que
cinq cents jeunes gens comme vous... ou moi (ma vie en aurait
dépendu que je n'aurais pas pu m'empêcher de couper ma phrase par
un geste d'impatience bien prononcé), M. Wickfield a commis des
imprudences, monsieur Heep?

-- Oh! beaucoup d'imprudences, monsieur Copperfield, répliqua
Uriah avec un soupir de modestie, beaucoup, beaucoup!... Mais vous
seriez bien bon de m'appeler Uriah comme autrefois!

-- Eh bien! Uriah, dis-je en prononçant le mot avec quelque
difficulté.

-- Merci bien! répliqua-t-il avec chaleur, merci bien, monsieur
Copperfield! Il me semble sentir la brise ou entendre les cloches
d'autrefois, comme aux jours de ma jeunesse, quand je vous entends
dire Uriah. Je vous demande pardon. Que disais-je donc?

-- Vous parliez de M. Wickfield.

-- Ah! oui, c'est vrai, dit-il, de grandes imprudences, monsieur
Copperfield! C'est un sujet auquel je ne voudrais faire allusion
devant personne autre que vous. Et même avec vous, je ne puis qu'y
faire allusion. Si tout autre que moi avait été à ma place depuis
quelques années, à l'heure qu'il est, il aurait M. Wickfield (quel
excellent homme, pourtant, monsieur Copperfield!) sous sa coupe.
Sous... sa... coupe...» dit Uriah très-lentement en étendant sa
main décharnée sur la table, et en la pressant si fort de son
pouce sec et dur que la table et la chambre même en tremblèrent.

J'aurais été condamné à le regarder avec son vilain pied plat sur
la tête de M. Wickfield, que je n'aurais pas pu, je crois, le
détester davantage.

«Oh! oui, monsieur Copperfield, continua-t-il d'une voix douce qui
formait un contraste frappant avec la pression obstinée de ce
pouce dur et sec, il n'y a pas le moindre doute. Ç'aurait été sa
ruine, son déshonneur, je ne sais pas quoi, M. Wickfield ne
l'ignore pas. Je suis l'humble instrument destiné à le servir dans
mon humilité, et il m'élève à une situation que je pouvais à peine
espérer d'atteindre. Combien je dois lui en être reconnaissant!»
Son visage était tourné de mon côté, mais il ne me regardait pas;
il ôta sa main de la table, et frotta lentement et d'un air pensif
sa mâchoire décharnée comme s'il se faisait la barbe.

Je me rappelle quelle indignation remplissait mon coeur, en voyant
l'expression de ce rusé visage, qui, à la lueur rouge de la
flamme, m'annonçait de nouvelles révélations.

«Monsieur Copperfield, me dit-il... mais ne vous fais-je pas
veiller trop tard?

-- Ce n'est pas vous qui me faites veiller, je me couche toujours
tard.

-- Merci, monsieur Copperfield. J'ai monté de quelques degrés dans
mon humble situation depuis le temps où vous m'avez connu, cela
est vrai, mais je suis toujours aussi humble. J'espère que je le
serai toujours. Vous ne douterez pas de mon humilité si je vous
fais une petite confidence, monsieur Copperfield, n'est-ce pas?

-- Non, dis-je avec effort.

-- Merci bien! Il tira son mouchoir de sa poche et se mit à en
frotter la paume de ses mains. Miss Agnès, monsieur Copperfield?

-- Eh bien! Uriah?

-- Oh! quel plaisir de vous entendre dire Uriah spontanément,
s'écria-t-il en faisant un petit saut comme une torpille
électrique. Vous l'avez trouvée bien belle ce soir, monsieur
Copperfield?

-- J'ai trouvé comme de coutume qu'elle avait l'air d'être sous
tous les rapports au-dessus de tous ceux qui l'entouraient.

-- Oh! merci! c'est parfaitement vrai, s'écria-t-il. Merci mille
fois de ce que vous venez de dire là!

-- Point du tout, répondis-je avec hauteur; il n'y a pas de quoi.

-- Voyez-vous, monsieur Copperfield, dit Uriah; c'est précisément
là-dessus que roule la confidence que je vais prendre la liberté
de vous faire. Quelque humble que je sois, et il frottait ses
mains plus énergiquement en les regardant de près, puis il
regardait le feu; quelque humble que soit ma mère, quelque modeste
que soit notre pauvre mais honnête demeure (je n'ai pas
d'objection à vous confier mon secret, monsieur Copperfield; j'ai
toujours eu de la tendresse pour vous, depuis que j'ai eu le
plaisir de vous voir pour la première fois dans un tilbury),
l'image de miss Agnès habite dans mon coeur depuis bien des
années! Oh! monsieur Copperfield! si vous saviez comme je l'adore!
Je baiserais la trace de ses pas.»

Je crois que je fus saisi de la folle idée de prendre dans la
cheminée les pincettes toutes rouges, et de l'en poursuivre au
grand galop. Heureusement, elle me sortit brusquement de la tête,
comme une balle sort de la carabine, mais l'image d'Agnès
souillée, rien que par l'ignoble audace des pensées de cet
abominable rousseau ne me quitta pas l'esprit, pendant qu'il était
là, assis tout de travers sur le canapé, comme si son âme odieuse
donnait la colique à son corps: j'en avais presque le vertige. Il
me semblait qu'il grandissait et s'enflait sous mes yeux, que la
chambre retentissait des échos de sa voix; enfin je me sentis
possédé par une étrange sensation que tout le monde connaît peut-
être jusqu'à un certain point; il me semblait que tout ce qui
venait de se passer était arrivé autrefois, n'importe quand, et
que je savais d'avance ce qu'il allait me dire.

Je m'aperçus à temps que son visage exprimait sa confiance dans le
pouvoir qu'il avait entre les mains, et cette observation
contribua plus que tout le reste, plus que tous les efforts que
j'aurais pu faire, à rappeler à mon souvenir la prière d'Agnès
dans toute sa force. Je lui demandai avec une apparence de calme,
dont je ne me serais pas cru capable l'instant d'auparavant, s'il
avait fait connaître ses sentiments à Agnès.

«Oh! non! monsieur Copperfield, répliqua-t-il, mon Dieu, non, je
n'en ai parlé qu'à vous. Vous comprenez, je commence à peine à
sortir de l'humilité de ma situation; je fonde en partie mes
espérances sur les services qu'elle me verra rendre à son père,
(car j'espère bien lui être très-utile, monsieur Copperfield),
elle verra comme je faciliterai les choses à ce brave homme pour
le tenir en bonne voie. Elle aime tant son père, monsieur
Copperfield (quelle belle qualité chez une fille!), que j'espère
qu'elle arrivera peut-être, par affection pour lui, à avoir
quelques bontés pour moi.»

Je sondais la profondeur de l'intrigue de ce misérable, et je
comprenais dans quel but il m'en faisait la confidence.

«Si vous voulez bien avoir la bonté de me garder le secret,
monsieur Copperfield, poursuivit-il, et de ne rien faire pour le
traverser, je regarderai cela comme une grande faveur. Vous ne
voudriez pas me causer de désagréments. Je sais la bonté de votre
coeur, mais comme vous ne m'avez connu que dans une humble
situation (dans la plus humble situation, je devrais dire, car je
suis bien humble encore), vous pourriez, sans le vouloir, me faire
un peu de tort auprès de mon Agnès. Je l'appelle mon Agnès, voyez-
vous, monsieur Copperfield. Il y a une chanson qui dit:

_Un sceptre n'est rien sans toi,
Et je renonce à tout si tu veux être à moi._

Eh bien! c'est ce que je compte faire un de ces jours.»

Chère Agnès! Elle, pour qui je ne connaissais personne qui fût
digne d'un coeur si aimant et si bon, était-il bien possible
qu'elle fût réservée à devenir la femme d'un misérable comme
celui-là!

«Il n'y a rien de pressé pour le moment, voyez-vous, monsieur
Copperfield, continua Uriah, pendant que je me disais cela en le
regardant se tortiller devant moi. Mon Agnès est très-jeune
encore, et nous avons, ma mère et moi, bien du chemin à faire et
bien des arrangements à prendre, avant qu'il soit à propos d'y
penser. J'aurai, par conséquent, le temps de la familiariser avec
mes espérances, à mesure que les occasions se présenteront. Oh!
que je vous suis reconnaissant de votre confiance. Oh! vous ne
savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout le soulagement que
j'éprouve à penser que vous comprenez notre situation et que vous
ne voudriez pas me causer des désagréments dans la famille en vous
tournant contre moi.»

Il me prit la main sans que j'osasse la lui refuser, et après
l'avoir serrée dans sa patte humide, il regarda le cadran effacé
de sa montre.

«Bon Dieu! dit-il; il est plus d'une heure. Le temps passe si vite
dans les confidences entre de vieux amis, monsieur Copperfield,
qu'il est presque une heure et demie.»

Je lui répondis que je croyais qu'il était plus tard; non que je
le crusse réellement, mais parce que j'étais à bout. Je ne savais
plus, en vérité, ce que je disais.

«Mon Dieu! dit-il par réflexion; dans la maison que j'habite, une
espèce d'hôtel, de pension bourgeoise, près de New-River-Head, je
vais trouver tout le monde couché depuis deux heures, monsieur
Copperfield.

-- Je suis bien fâché, répondis-je, de n'avoir ici qu'un seul lit,
et de...

-- Oh! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, répondit-il
d'un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce
que vous verriez quelque inconvénient à me laisser coucher par
terre devant le feu?

-- Si vous en êtes là, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je
m'étendrai devant le feu.»

Il refusa mon offre, d'une voix assez perçante, dans l'excès de sa
surprise et de son humilité, pour aller réveiller mistress Crupp,
endormie, je suppose, à cette heure indue, dans une chambre
éloignée, située à peu près au niveau de la marée basse, et bercée
probablement dans son sommeil, par le bruit d'une horloge
incorrigible, à laquelle elle en appelait toujours quand nous
avions quelque petite discussion sur une question d'exactitude;
cette horloge était toujours de trois quarts d'heure en retard,
quoiqu'elle eût été réglée chaque matin sur les autorités les plus
compétentes. Aucun des arguments qui me venaient à l'esprit dans
mon état de trouble, n'ayant d'effet sur sa modestie, je renonçai
à lui persuader d'accepter ma chambre à coucher, et je fus obligé
de lui improviser, le mieux possible, un lit auprès du feu. Le
matelas du canapé (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les
coussins du canapé, une couverture, le tapis de la table, une
nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher
dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prêtai un bonnet de
nuit dont il s'affubla à l'instant, et qui le rendait si horrible,
que je n'ai jamais pu en porter depuis; après quoi je le laissai
reposer en paix.

Je n'oublierai jamais cette nuit-là. Je n'oublierai jamais combien
de fois je me tournai et me retournai dans mon lit; combien de
fois je me fatiguai à penser à Agnès et à cet animal; combien de
fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire,
et tout cela, pour aboutir toujours à cette impasse, que je
n'avais rien de mieux à faire pour le repos d'Agnès, que de ne
rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j'avais appris.
Si je m'endormais un moment, l'image d'Agnès avec ses yeux si
doux, et celle de son père la regardant tendrement, s'élevaient
devant moi, pour me supplier de venir à leur aide, et me
remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me
réveillais, l'idée qu'Uriah dormait dans la chambre à côté
m'oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le coeur un
poids de plomb; j'avais peur d'avoir pris pour locataire un démon
de la plus vile espèce.

Les pincettes me revenaient aussi à l'esprit dans mon sommeil,
sans que je pusse m'en débarrasser. Il me semblait, tandis que
j'étais à demi endormi et à demi éveillé, qu'elles étaient encore
toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer
au travers du corps. Cette idée me poursuivait tellement, quoique
sachant bien qu'elle n'avait aucune solidité, que je me glissai
dans la pièce voisine pour m'assurer qu'il y était bien en effet,
couché sur le dos, ses jambes étendues jusqu'au bout de la
chambre; il ronflait; il avait un rhume de cerveau et sa bouche
était ouverte comme une boîte aux lettres; enfin, il était en
réalité beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne
l'avait rêvé, et mon dégoût même devint une sorte d'attraction qui
m'obligeait à revenir à peu près toutes les demi-heures pour le
regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente
et plus sombre que jamais, et le ciel chargé de nuages s'obstinait
à ne laisser paraître aucune trace du jour.

Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car,
grâce au ciel, il refusa de rester à déjeuner), il me sembla que
la nuit disparaissait avec lui; mais en prenant le chemin de mon
bureau, je recommandai particulièrement à mistress Crupp de
laisser mes fenêtres ouvertes, pour donner de l'air à mon salon,
et le purifier de toutes les souillures de sa présence.



CHAPITRE XXVI.

Me voilà tombé en captivité.


Je ne vis plus Uriah Heep jusqu'au jour du départ d'Agnès. J'étais
au bureau de la diligence pour lui dire adieu et la voir partir,
et je la trouvai là qui retournait à Canterbury par le même
véhicule. J'éprouvai du moins une petite satisfaction à voir cette
redingote marron trop courte de taille, étroite et mal fagotée, en
compagnie d'un parapluie qui ressemblait à une tente, plantés au
bord du siège de derrière sur l'impériale, tandis qu'Agnès avait
naturellement une place d'intérieur; mais je méritais bien cette
petite indemnité pour la peine que je pris de faire l'aimable avec
lui pendant qu'Agnès pouvait nous voir. À la portière de la
diligence, de même qu'au dîner de mistress Waterbrook, il planait
autour de nous sans relâche comme un grand vautour, dévorant
chaque parole que je disais à Agnès ou qu'elle me disait.

Dans l'état de trouble où m'avait jeté la confidence qu'il m'avait
faite au coin de mon feu, j'avais réfléchi souvent aux expressions
qu'Agnès avait employées en parlant de l'association. «J'ai fait,
j'espère, ce que je devais faire. Je savais qu'il était nécessaire
pour le repos de papa que ce sacrifice s'accomplit, et je l'ai
engagé à le consommer.» J'étais poursuivi depuis lors par le
triste pressentiment qu'elle céderait à ce même sentiment, et
qu'elle y puiserait la force d'accomplir tout autre sacrifice par
amour pour son père. Je connaissais son affection pour lui. Je
savais combien sa nature était dévouée. J'avais appris d'elle-même
qu'elle se regardait comme la cause innocente des erreurs de
M. Wickfield, et qu'elle croyait avoir ainsi contracté envers lui
une dette qu'elle désirait ardemment d'acquitter. Je ne trouvais
aucune consolation à remarquer la différence qui existait entre
elle et ce misérable rousseau en redingote marron, car je sentais
que le grand danger venait précisément de la différence qu'il y
avait entre la pureté et le dévouement de son âme et la bassesse
sordide de celle d'Uriah. Il le savait bien, et il avait sans
doute fait entrer tout cela en ligne de compte dans ses calculs
hypocrites.

Cependant, j'étais si convaincu que la perspective lointaine d'un
tel sacrifice suffirait pour détruire le bonheur d'Agnès, et
j'étais tellement sûr, d'après ses manières, qu'elle ne se doutait
encore de rien, et que cette ombre n'était pas encore tombée sur
son front, que je ne songeais pas plus à l'avertir du coup dont
elle était menacée, qu'à lui faire quelque insulte gratuite. Nous
nous séparâmes donc sans aucune explication; elle me faisait des
signes et me souriait à la portière de la diligence pour me dire
adieu, pendant que je voyais sur l'impériale son mauvais génie qui
se tortillait de plaisir, comme s'il l'avait déjà tenue dans ses
griffes triomphantes.

Pendant longtemps, ce dernier regard jeté sur eux ne cessa pas de
me poursuivre. Quand Agnès m'écrivit pour m'annoncer son heureuse
arrivée, sa lettre me trouva aussi malheureux de ce souvenir qu'au
moment même de son départ. Toutes les fois que je tombais dans la
rêverie, j'étais sûr que cette vision allait encore m'apparaître
et redoubler mes tourments. Je ne passais pas une seule nuit sans
y rêver. Cette pensée était devenue une partie de ma vie, aussi
inséparable de mon être que ma tête l'était de mon corps.

J'avais tout le temps de me torturer à mon aise, car Steerforth
était à Oxford, m'écrivait-il, et quand je n'étais pas à la cour
des Commons', j'étais presque toujours seul. Je crois que je
commençais déjà à me sentir une secrète méfiance de Steerforth. Je
lui répondis de la manière la plus affectueuse, mais il me semble
qu'au bout du compte, je n'étais pas fâché qu'il ne pût pas venir
à Londres pour le moment. Je soupçonne qu'à dire le vrai,
l'influence d'Agnès, n'étant plus combattue par la présence de
Steerforth, agissait sur moi avec d'autant plus de puissance
qu'elle tenait plus de place dans mes pensées et mes
préoccupations.

Cependant, les jours et les semaines s'écoulaient. J'avais
décidément pris place chez MM. Spenlow et Jorkins. Ma tante me
donnait quatre-vingts livres sterling par an, payait mon loyer et
beaucoup d'autres dépenses. Elle avait loué mon appartement pour
un an, et quoiqu'il m'arrivât encore de le trouver un peu triste
le soir, et les soirées bien longues, j'avais fini par me faire
une espèce de mélancolie uniforme, et par me résigner au café de
mistress Crupp, et même par l'avaler, non plus à la tasse, mais à
grands seaux, autant que je me rappelle cette période de mon
existence. Ce fut à peu près à cette époque que je fis aussi trois
découvertes: la première, c'est que mistress Crupp était très-
sujette à une indisposition extraordinaire qu'elle appelait des
_espasmes_, généralement accompagnée d'une inflammation dans les
fosses nasales, et qui exigeait pour traitement une consommation
perpétuelle d'absinthe; la seconde, c'est qu'il fallait qu'il y
eût quelque chose de particulier dans la température de mon
office, qui fit casser les bouteilles d'eau-de-vie; enfin je
découvris que j'étais seul au monde, et j'étais fort enclin à
rappeler cette circonstance dans des fragments de poésie nationale
de ma composition.

Le jour de mon installation définitive chez MM. Spenlow et Jorkins
ne fut marqué par aucune autre réjouissance, si ce n'est que je
régalai les clercs au bureau de sandwiches et de xérès, et que je
me régalai tout seul, le soir, d'un spectacle. J'allai voir
_l'Étranger_ comme une pièce qui ne dérogeait pas à la dignité de
la cour des Doctors'-Commons, et j'en revins dans un tel état que
je ne me reconnaissais plus dans la glace. M. Spenlow me dit à
l'occasion de mon installation, en terminant nos arrangements,
qu'il aurait été heureux de m'inviter à venir passer la soirée
chez lui à Norwood, en l'honneur des relations qui s'établissaient
entre lui et moi, mais que sa maison était un peu en désordre
parce qu'il attendait le retour de sa fille qui venait de finir
son éducation à Paris. Mais il ajouta que, lorsqu'elle serait
arrivée, il espérait avoir le plaisir de me recevoir. Je savais en
effet, qu'il était resté veuf avec une fille unique; je le
remerciai de ses bonnes intentions.

M. Spenlow tint fidèlement sa parole; une quinzaine de jours
après, il me rappela sa promesse en me disant que, si je voulais
lui faire le plaisir de venir à Norwood le samedi suivant, pour y
rester jusqu'au lundi, il en serait extrêmement heureux. Je
répondis naturellement que j'étais tout prêt à lui donner ce
plaisir, et il fut convenu qu'il m'emmènerait et me ramènerait
dans son phaéton.

Le jour venu, mon sac de nuit même devint un objet de vénération
pour les employés subalternes, pour lesquels la maison de Norwood
était un mystère sacré. L'un d'eux m'apprit qu'il avait entendu
dire que le service de table de M. Spenlow se composait
exclusivement de vaisselle d'argent et de porcelaine de Chine, et
un autre, qu'on y buvait du champagne tout le long du repas, comme
on boit de la bière ailleurs. Le vieux clerc à perruque, qui
s'appelait M. Tiffey, avait été plusieurs fois à Norwood, pour
affaires, dans le courant de sa carrière, et, dans ces occasions
solennelles, il avait pu pénétrer jusque dans la salle à manger
qu'il décrivait comme une pièce des plus somptueuses, d'autant
plus qu'il y avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes,
d'une qualité si particulière, qu'il en faisait venir les larmes
aux yeux.

La cour s'occupait ce jour-là d'une affaire qui avait déjà été
ajournée; il s'agissait de condamner un boulanger qui avait fait
opposition dans sa paroisse à une taxe pour le pavage, et comme la
dossier était deux fois plus long que Robinson Crusoé, d'après un
calcul que j'avais fait, cela ne put finir qu'un peu tard.
Pourtant le boulanger fut mis au ban de la paroisse pour six mois
et obligé de payer des frais de toute espèce, après quoi le
procureur du boulanger, le juge et les avocats des deux parties,
qui étaient tous des parents très-proches, s'en allèrent ensemble
à la campagne, pendant que je montais en phaéton avec M. Spenlow.

Ce phaéton était très-élégant; les chevaux se rengorgeaient et
levaient les jambes comme s'ils savaient qu'ils appartenaient aux
Doctors'-Commons. Il y avait beaucoup d'émulation parmi ces
messieurs à qui ferait le plus d'embarras, et nous pouvions nous
vanter d'avoir là des équipages joliment soignés; quoique j'aie
toujours cru, comme je le croirai toujours, que de mon temps, le
grand objet d'émulation, pour les docteurs de la cour, était
l'empois; car je ne doute pas que les procureurs n'en fissent
alors une aussi grande consommation que peut le comporter la
nature humaine.

Notre petit voyage pour nous rendre à Norwood fut donc très-
agréable, et M. Spenlow profita de cette occasion pour me donner
quelques avis sur ma profession. Il me dit que c'était la
profession la plus distinguée; qu'il fallait bien se garder de la
confondre avec le métier d'avoué; que cela ne se ressemblait pas;
que la nôtre était infiniment plus spéciale, moins routinière, et
rapportait de plus beaux profits. Nous traitions les choses
beaucoup plus à notre aise aux Commons' qu'on ne pouvait les
traiter ailleurs, et ce privilège seul faisait le nous une classe
à part. Il me dit, qu'à la vérité, nous ne pouvions pas nous
dissimuler (ce qui était bien désagréable) que nous étions surtout
employés par des avoués; mais il me donna à entendre que ce n'en
était pas moins une race de gens bien inférieure à la nôtre, et
que tous les procureurs qui se respectaient les regardaient du
haut en bas.

Je demandai à M. Spenlow quelle était, selon lui, la meilleure
espèce d'affaires dans la profession. Il me répondit qu'un bon
procès sur un testament contesté, quand il s'agissait d'une petite
terre de trente à quarante mille livres sterling, était peut-être
ce qu'il y avait de mieux. Dans une affaire de cette espèce, il y
avait d'abord à chaque phase de la procédure, une bonne petite
récolte de profits à faire par voie d'argumentation; puis les
dossiers de témoignages s'entassaient les uns sur les autres à
chaque interrogatoire pour et contre, sans parler des appels qu'on
peut faire d'abord à la Cour des délégués et de là à la Chambre
des lords; mais comme on est à peu près sûr de retrouver les
dépens sur la valeur de la propriété, les deux parties vont
gaillardement de l'avant, sans s'inquiéter des frais. Là-dessus il
se lança dans un éloge général de la Cour des Commons. «Ce qu'il y
a le plus à admirer dans la Cour des Doctors'-Commons, disait-il,
c'est la concentration des affaires. Il n'y a pas de tribunal
aussi bien organisé dans le monde. On a tout sous la main, dans
une coquille de noix. Par exemple, on porte devant la Cour du
consistoire une affaire de divorce, ou une affaire de restitution.
Très-bien. Vous commencez par essayer de la Cour du consistoire.
Cela se passe tranquillement, en famille; on prend son temps. À
supposer qu'on ne soit pas satisfait de la Cour du consistoire,
que fait-on? On va devant la Cour des arches. Qu'est-ce que la
Cour des arches? La même Cour, dans le même local, avec la même
barre, les mêmes conseillers; il n'y a que le juge de changé, car
le premier juge, celui de la Cour du consistoire, peut revenir
plaider ici, quand cela lui convient, devant la Cour des arches,
comme avocat. Ici, on recommence le même jeu. Vous n'êtes pas
encore satisfait, très-bien. Alors, que fait-on? On se présente
devant la Cour des délégués. Qu'est-ce que la Cour des délégués?
Eh bien! les délégués ecclésiastiques sont les avocats sans cause,
qui ont vu le jeu qui s'est joué dans les deux Cours; qui ont vu
donner, couper et jeter les cartes; qui en ont parlé à tous les
joueurs, et qui, en conséquence, se présentent comme des juges
tout neufs à l'affaire, pour tout régler à la satisfaction de tout
le monde. Les mécontents peuvent parler de la corruption de la
Cour, de l'insuffisance de la Cour, de la nécessité d'une réforme
dans la Cour; mais, avec tout cela, dit solennellement M. Spenlow,
en terminant, plus le boisseau de grain est cher au marché, plus
la Cour a d'affaires évoquées devant elle, et on peut dire au
monde entier, la main sur la conscience: «Touchez seulement à la
Cour, et c'en est fait du pays.»

J'écoutais avec attention, et quoique je doive avouer que j'avais
quelques doutes sur la question de savoir si l'État était aussi
redevable à la Cour que M. Spenlow le disait, je me soumis aussi
respectueusement à ses opinions. Quant à l'affaire du prix du
boisseau de blé, je sentis modestement que c'était un argument
trop fort pour moi, mais qu'il n'en tranchait pas moins la
question. Je n'ai pas pu me remettre encore, à l'heure qu'il est,
de ce boisseau de blé. Il a reparu bien des fois durant ma vie,
dans toute sorte de questions, toujours pour m'écraser. Je ne sais
pas encore ce qu'il me veut, ni quel droit il a de venir
m'opprimer dans une infinité d'occasions; mais toutes les fois que
je vois arriver sur la scène mon vieil ami, le boisseau de blé,
toujours amené là, autant que je puis croire, comme des cheveux
sur la soupe, je regarde la cause comme perdue sans ressource.

Mais ceci n'est qu'une digression. Je n'étais pas homme à toucher
à la Cour et à bouleverser le pays. J'exprimai donc par un silence
modeste l'assentiment que je donnais à tout ce que je venais
d'entendre dire à mon supérieur en âge et en connaissances, et la
conversation roula bientôt sur le drame et sur _l'Étranger_, puis
sur les chevaux du phaéton, jusqu'au moment de notre arrivée
devant la porte de M. Spenlow.

Un très-joli jardin s'étendait devant la maison, et quoique la
saison ne fût pas favorable pour voir un jardin, tout était si
bien tenu, que je fus enchanté. La pelouse était charmante, et
j'apercevais dans l'obscurité des groupes d'arbres et de longues
tonnelles, couvertes, sans doute, de fleurs et de plantes
grimpantes au retour du printemps. «C'est là que miss Spenlow va
se promener à l'écart,» me dis-je.

Nous entrâmes dans la maison qui était joyeusement éclairée, et je
me trouvai dans un vestibule rempli de chapeaux, de paletots, de
gants, de fouets et de cannes. «Où est miss Dora?» demanda
M. Spenlow au domestique. «Dora!, pensai-je, quel joli nom!»

Nous entrâmes dans une pièce voisine, le fameux petit salon, où le
vieux clerc avait bu du xérès brun de la Compagnie des Indes, et
j'entendis une voix qui disait: «Ma fille Dora et Mademoiselle
l'amie de confiance de ma fille Dora, je vous présente
M. Copperfield.» C'était, sans doute, la voix de M. Spenlow, mais
je n'en savais rien et peu m'importait. C'en était fait! ma
destinée était accomplie. J'étais captif, esclave. J'aimais Dora
Spenlow à la folie.

C'était pour moi comme un être surhumain, une fée, une sylphide,
je ne sais quoi; quelque chose de tel qu'on n'avait jamais rien vu
de pareil, et que tout le monde en raffolait. Je disparus à
l'instant dans un abîme d'amour. Je n'eus pas le temps de
m'arrêter sur le bord, ni de regarder en avant ou en arrière, je
me précipitai la tête la première, avant d'avoir assez recouvré
mes sens pour lui adresser la parole.

«J'ai déjà vu M. Copperfield,» dit une voix bien connue pendant
que je saluais en murmurant quelques mots.

Ce n'était pas Dora qui parlait, non; c'était son amie de
confiance, miss Murdstone!

J'aurais bien dû m'étonner, eh bien! non. Il me semble que je
n'avais plus la faculté de m'étonner. Il n'y avait au monde que
Dora Spenlow qui valût la peine qu'on s'étonnât pour elle. Je me
mis à dire:

«Comment vous portez-vous, miss Murdstone? J'espère que votre
santé est bonne?

-- Très-bonne, répondit-elle.

-- Et comment va M. Murdstone?

-- Mon frère se porte à merveille, je vous remercie.»

M. Spenlow, qui avait, je suppose, été surpris de me voir en pays
de connaissance, plaça ici son mot:

«Je suis bien aise de voir, Copperfield, dit-il, que miss
Murdstone et vous, vous soyez d'anciennes connaissances.

-- Nous sommes alliés, M. Copperfield et moi, dit miss Murdstone
d'un ton calme et sévère. Nous nous sommes un peu connus
autrefois, dans son enfance; les circonstances nous ont séparés
depuis lors; je ne l'aurais pas reconnu.»

Je répliquai que je l'aurais reconnue n'importe où, ce qui était
vrai.

«Miss Murdstone a eu la bonté, me dit M. Spenlow, d'accepter
l'office... si elle veut bien me permettre de l'appeler ainsi,
d'amie confidentielle de ma fille Dora. Ma fille Dora étant
malheureusement privée de sa mère, miss Murdstone veut bien lui
accorder sa compagnie et sa protection.»

À propos de protection, il me passa une idée par la tête, c'est
que miss Murdstone, comme ces pistolets de poche appelés _life
preserver_, était plutôt faite pour l'attaque que pour la
protection de personne. Mais c'est une idée qui ne fit que me
passer dans l'esprit, comme toutes celles qui ne se rapportaient
pas à Dora, que je regardai à l'instant même; et il me sembla voir
dans ses petites manières un peu volontaires et capricieuses
qu'elle n'était pas très-disposée à mettre sa confiance dans sa
compagne et protectrice Mlle Murdstone. Mais une cloche sonna;
M. Spenlow dit que c'était le premier coup pour le dîner, et me
conduisit dans ma chambre.

Le moyen de s'habiller ou de faire quelque chose qui exigeât le
moindre soin, quand on était plongé dans ce rêve d'amour! c'eût
été par trop ridicule. Tout ce que je pus faire, ce fut de
m'asseoir devant le feu, la clef de mon sac de nuit entre les
dents, incapable de toute autre chose que de penser à cette petite
Dora, à sa grâce, à ses charmes, à ses yeux brillants. Quelle
taille, quel visage, quelles manières enchanteresses, gracieuses
jusques dans leurs caprices!

La cloche sonna si vite le second coup, que j'eus à peine le temps
d'enfiler comme je pus mes habits, au lieu d'accomplir cette
opération avec le soin que j'aurais voulu y apporter dans cette
circonstance, et je descendis. Il y avait quelques personnes dans
le salon. Dora parlait à un vieux monsieur en cheveux blancs. En
dépit de ses cheveux blancs et de ses arrière-petits-enfants (car
il se disait lui-même bisaïeul), j'étais horriblement jaloux de
lui.

Quel état d'esprit que celui dans lequel j'étais plongé! J'étais
jaloux de tout le monde! Je ne pouvais supporter l'idée que
quelqu'un connût M. Spenlow mieux que moi. C'était une torture
pour moi que d'entendre parler d'événements auxquels je n'avais
pas pris part. Un monsieur parfaitement chauve, à tête luisante,
fort aimable du reste, s'étant avisé de me demander à travers la
table si c'était la première fois que je voyais le jardin, dans ma
colère féroce et sauvage je ne sais pas ce que je lui aurais fait.

Je ne me rappelle pas les autres convives, je ne me rappelle que
Dora. Je n'ai aucune idée de ce qu'on servit au dîner, je ne vis
que Dora; je crois vraiment que je dînai de Dora uniquement, et
que je renvoyai une demi-douzaine d'assiettes sans y avoir touché.
J'étais assis près d'elle, je lui parlais; elle avait la plus
douce petite voix, le petit rire le plus gai, les petites manières
les plus charmantes et les plus séduisantes qui aient jamais
réduit en servage un pauvre garçon éperdu. En tout, c'était une
petite miniature; elle n'en est que plus précieuse, me disais-je.

Quand elle quitta la salle à manger avec miss Murdstone (il n'y
avait point là d'autres dames), je tombai dans une douce rêverie
qui n'était troublée que par une vive inquiétude de ce que miss
Murdstone pourrait dire de malveillant sur mon compte. Le monsieur
aimable et chauve me raconta une longue histoire d'horticulture,
je crois. Il me semble que je l'entendis me répéter plusieurs
fois: «Mon jardinier.» J'avais l'air de lui prêter l'attention la
plus soutenue, mais en réalité j'errais pendant tout ce temps dans
le jardin d'Éden avec Dora. Mes craintes d'être desservi auprès de
l'objet de toutes mes affections se ranimèrent quand nous
rentrâmes dans le salon, à l'aspect du sombre visage de miss
Murdstone dans le lointain. Mais j'en fus soulagé d'une manière
inattendue.

«David Copperfield, dit miss Murdstone me faisant signe de venir
la rejoindre près d'une fenêtre, un mot!»

Je me trouvai en face de miss Murdstone:

«David Copperfield, me dit miss Murdstone, je n'ai pas besoin de
m'étendre sur nos affaires de famille, le sujet n'est pas
séduisant.

-- Loin de là, mademoiselle, répliquai-je.

-- Loin de là, répéta miss Murdstone. Je n'ai aucun désir de
rappeler des querelles passées et des injures oubliées. J'ai été
outragée par une personne, par une femme, je suis fâchée de le
dire pour l'honneur de mon sexe, et, comme je ne pourrais parler
d'elle sans mépris et sans dégoût, j'aime mieux ne pas y faire
allusion.»

J'étais prêt à prendre feu pour ma tante. Cependant je me contins
et lui dis qu'il serait certainement plus convenable, si miss
Murdstone le voulait bien, de ne pas y faire allusion; j'ajoutai
que je ne pouvais entendre parler d'elle qu'avec respect,
qu'autrement je prendrais hautement sa défense.»

Miss Murdstone ferma les yeux, pencha la tête avec dédain, puis,
rouvrant lentement les yeux, elle reprit:

«David Copperfield, je n'essayerai pas de vous dissimuler que je
me suis fait une opinion défavorable sur votre compte dans votre
enfance. Je me suis peut-être trompée, ou bien vous avez cessé de
justifier cette manière de voir; ce n'est pas la question pour le
moment. Je fais partie d'une famille remarquable, je crois, pour
sa fermeté, et je ne suis sujette ni à changer d'avis ni à me
laisser gouverner par les circonstances. Je puis avoir mon opinion
sur votre compte. Vous pouvez avoir la vôtre sur le mien.»

J'inclinai la tête à mon tour.

«Mais il n'est pas nécessaire, dit miss Murdstone, que ces
opinions en viennent à une collision ici même. Dans les
circonstances actuelles, il vaut mieux pour tout le monde qu'il
n'en soit rien. Puisque les hasards de la vie nous ont rapprochés
de nouveau, et que d'autres occasions du même genre peuvent se
présenter, je suis d'avis que nous nous traitions l'un l'autre
comme de simples connaissances. Nos relations de famille éloignées
sont une raison suffisante pour expliquer ce genre de rapports
entre nous, et il est inutile que nous nous fassions remarquer.
Êtes-vous du même avis?

-- Miss Murdstone, répliquai-je, je trouve que M. Murdstone et
vous, vous en avez usé cruellement à mon égard, et que vous avez
traité ma mère avec une grande dureté; je conserverai cette
opinion toute ma vie. Mais je souscris complètement à ce que vous
proposez.»

Miss Murdstone ferma de nouveau les yeux, et pencha encore la
tête; puis touchant le revers de ma main du bout de ses doigts
roides et glacés, elle s'éloigna en arrangeant les petites chaînes
qu'elle portait aux bras et au cou, les mêmes et dans le même état
exactement que la dernière fois que je l'avais vue. Je me rappelai
alors, en pensant au caractère de miss Murdstone, les chaînes et
les fers qu'on met au-dessus de la porte d'une prison pour
annoncer au dehors à tous les passants ce qu'on peut s'attendre à
trouver au dedans.

Tout ce que je sais du reste de la soirée, c'est que j'entendis la
souveraine de mon coeur chanter des ballades merveilleuses
composées en français et dont la moralité était en général qu'en
tout état de cause, il fallait toujours danser, tra la la, tra la
la! Elle s'accompagnait sur un instrument enchanté qui ressemblait
à une guitare. J'étais plongé dans un délire de béatitude. Je
refusai tout rafraîchissement. Le punch en particulier révoltait
tout mon être. Quand miss Murdstone vint l'arrêter pour l'emmener,
elle sourit et me tendit sa charmante petite main. Je jetai par
hasard un coup d'oeil sur une glace et je vis que j'avais l'air
d'un imbécile, d'un idiot. Je revins à ma chambre dans un état
d'imbécillité, et je me levai le lendemain plongé toujours dans la
même extase.

Il faisait beau, et comme je m'étais levé de grand matin, je
pensai que je pouvais aller me promener dans une des allées en
berceau, et nourrir ma passion en contemplant son image dans mon
coeur. En traversant le vestibule, je rencontrai son petit chien
qu'on appelait Jip, diminutif de Gipsy. Je l'approchai avec
tendresse, car mon amour s'étendait jusqu'à lui, mais il me montra
les dents, et il se réfugia sous une chaise en grognant, sans
vouloir me permettre la plus légère familiarité.

Le jardin était frais et solitaire. Je me promenais en rêvant au
bonheur que j'éprouverais si j'étais jamais fiancé à cette
merveilleuse petite créature. Quant au mariage et à la fortune, je
crois que j'étais presque aussi innocent de toute pensée de ce
genre que dans le temps où j'aimais la petite Émilie. Être admis à
l'appeler «Dora», à lui écrire, à l'aimer, à l'adorer, à croire
qu'elle ne m'oubliait pas, même lorsqu'elle était entourée
d'autres amis, c'était pour moi le nec plus ultra de l'ambition
humaine, de la mienne au moins, bien certainement. Il n'y a pas de
doute que je ne fusse alors un pauvre garçon ridicule et
sentimental, mais ces sentiments annonçaient une pureté de coeur
qui m'empêche d'en mépriser absolument le souvenir, quelque
risible qu'il me semble aujourd'hui.

Je ne me promenais pas depuis bien longtemps quand, au détour
d'une allée, je la rencontrai. Je rougis encore des pieds à la
tête en tournant, par souvenir, le coin de cette allée, et la
plume tremble entre mes doigts.

«Vous... sortez de bien bonne heure, miss Spenlow, lui dis-je.

-- Oh! je m'ennuie à la maison, dit-elle, et miss Murdstone est si
absurde! Elle a les idées les plus étranges sur la nécessité que
l'atmosphère soit bien purifiée avant que je sorte. Purifiée!» Ici
elle se mit à éclater du rire le plus mélodieux. «Le dimanche
matin, je ne joue pas du piano. Il faut bien faire quelque chose.
Aussi j'ai dit à papa hier soir que j'étais décidée à sortir. Et
puis, c'est le plus beau moment de la journée. N'est-ce pas?»

Là-dessus je pris mon vol à l'étourdie et je lui dis ou plutôt je
balbutiai que le temps me paraissait magnifique pour le moment,
quoique je le trouvasse bien sombre il n'y avait pas plus d'une
minute.

«Est-ce un compliment, dit Dora, ou si le temps est réellement
changé?»

Je répondis en balbutiant plus que jamais que ce n'était pas un
compliment mais la vérité pure, quoique je ne me fusse pas aperçu
du moindre changement dans le temps. Je parlais seulement de celui
que j'éprouvais dans mes sentiments, ajoutai-je timidement pour
achever l'explication.

Je n'ai jamais vu de boucles pareilles à celles qu'elle secoua
alors pour cacher sa rougeur, et ce n'est pas étonnant, il n'y en
a jamais eu de semblables au monde! Quant au chapeau de paille et
aux rubans bleus qui couronnaient ces boucles, quel trésor
inestimable à suspendre dans ma chambre de Buckingham-Street, si
je les avais eus en ma possession!

«Vous arrivez de Paris? lui dis-je.

-- Oui, répondit-elle. Y avez-vous jamais été?

-- Non.

-- Oh! J'espère pour vous que vous irez bientôt. Cela vous amusera
tant!»

Ma physionomie exprimait une profonde souffrance. Il m'était
insupportable de penser qu'elle espérait me voir aller à Paris,
qu'elle supposait que je pusse avoir l'idée d'y aller. Je me
moquais bien de Paris; je me moquais bien de la France! Il me
serait impossible, dans les circonstances présentes, de quitter
l'Angleterre pour tous les trésors du monde. Rien ne pourrait m'y
décider. Bref, j'en dis tant qu'elle recommençait à se voiler de
ses boucles, quand le petit chien arriva en courant le long de
l'allée, à notre grand soulagement.

Il était horriblement jaloux de moi, et s'obstinait à m'aboyer
dans les jambes. Elle le prit dans ses bras, oh ciel! et le
caressa, sans qu'il cessât d'aboyer, il ne voulait pas me laisser
le toucher, et, alors elle le battait; mes souffrances
redoublaient en voyant les jolies petites tapes qu'elle lui
donnait sur le museau pour le punir, pendant qu'il clignait des
yeux et lui léchait la main, tout en continuant de grommeler entre
ses dents d'une voix de basse-taille. Enfin il se calma (je crois
bien! avec ce petit menton à fossettes appuyé sur son museau!) et
nous prîmes le chemin de la serre.

«Vous n'êtes pas très-lié avec miss Murdstone, n'est-ce pas? dit
Dora... Mon chéri! (Ces deux derniers mots s'adressaient au chien.
Oh! si c'eût été seulement à moi!)

-- Non, répliquai-je, pas du tout.

-- Elle est bien ennuyeuse, reprit-elle en faisant la moue. Je ne
sais pas à quoi papa peut avoir pensé d'aller prendre quelqu'un
d'aussi insupportable pour me tenir compagnie. Ne semble-t-il pas
qu'on ait besoin d'être protégée! Ce n'est pas moi toujours. Jip
est un bien meilleur protecteur que miss Murdstone: n'est-ce pas,
Jip, mon amour?»

Il se contenta de fermer les yeux négligemment pendant qu'elle
baisait sa petite caboche.

«Papa l'appelle mon amie de confiance, mais ce n'est pas vrai du
tout, n'est-ce pas, Jip? Nous n'avons pas l'intention de donner
notre confiance à des gens si grognons, n'est-ce pas Jip? Nous
avons l'intention de la placer où il nous plaira, et de chercher
nos amis nous-mêmes, sans qu'on aille à la découverte pour nous,
n'est-ce pas Jip?»

Jip fit en réponse un petit bruit qui ressemblait assez à celui
d'une bouilloire à thé sur le feu. Quant à moi, chaque parole
était un anneau de plus qu'on rivait à ma chaîne.

«C'est un peu dur, parce que nous n'avons pas une maman bien
bonne, d'être obligée au lieu de cela de traîner une vieille femme
ennuyeuse et maussade comme miss Murdstone, toujours à notre
suite, n'est-ce pas, Jip? Mais ne t'inquiète pas, Jip; nous ne lui
accorderons pas notre confiance, et nous nous donnerons autant de
bon temps que nous pourrons en dépit d'elle, et nous la ferons
enrager: c'est tout ce que nous pouvons faire pour elle, n'est-ce
pas, Jip?»

Pour peu que ce dialogue eût duré deux minutes de plus, je crois
que j'aurais fini par me mettre à genoux sur le sable, au risque
de les écorcher, et de me faire mettre à la porte par-dessus le
marché. Mais, par bonheur, la serre n'était pas loin, et nous y
arrivâmes comme elle finissait de parler.

Elle était remplie de beaux géraniums. Nous restions en
contemplation devant les fleurs; Dora sautait sans cesse pour
admirer cette plante, puis cette autre; et moi je m'arrêtais pour
admirer celles qu'elle admirait. Dora tout en riant soulevait le
chien dans ses bras par un geste enfantin pour lui faire sentir
les fleurs; si nous n'étions pas tous les trois en paradis, je
sais que pour mon compte j'y étais. Le parfum d'une feuille de
géranium me donne encore à l'heure qu'il est une certaine émotion
demi-comique, demi-sérieuse qui change à l'instant le cours de mes
idées. Je revois aussitôt un chapeau de paille avec des rubans
bleus sur une forêt de boucles de cheveux, et un petit chien noir
soulevé par deux jolis bras effilés, pour lui faire respirer le
parfum des fleurs et des feuilles de géraniums.

Miss Murdstone nous cherchait. Elle nous rejoignit alors, et
présenta sa joue disparate à la joue de Dora pour qu'elle
embrassât ses rides toutes remplies de pondre de riz; puis elle
saisit le bras de son amie confidentielle, et, en avant marche!
nous emboitâmes le pas pour la salle à manger, comme si nous
allions à l'enterrement d'un militaire.

Je ne sais pas le nombre de tasses de thé que j'acceptai, parce
que c'était Dora qui l'avait fait, mais je me souviens
parfaitement que j'en consommai tant que j'aurais dû détruire à
jamais mon système nerveux, si j'avais eu des nerfs dans ce temps-
là. Un peu plus tard, nous nous rendîmes à l'église, miss
Murdstone se plaça entre nous deux, mais j'entendais chanter Dora,
et je ne voyais plus la congrégation. On fit un sermon... sur
Dora, naturellement, ... et voilà j'en ai peur, tout ce que je
retirai du service divin.

La journée se passa paisiblement, il ne vint personne; on alla se
promener, puis on dîna en famille, et nous passâmes la soirée à
regarder des livres et des gravures. Miss Murdstone, une homélie
devant elle et l'oeil sur nous, montait la garde avec vigilance.
Ah! M. Spenlow ne se doutait guère, lorsqu'il était assis en face
de moi après le dîner, avec son foulard sur la tête, de l'ardeur
avec laquelle je le serrais en imagination dans mes bras, comme le
plus tendre des gendres. Il ne se doutait guère, lorsque je pris
congé de lui, le soir, qu'il venait de donner son consentement à
mes fiançailles avec Dora, et que j'appelais en retour les
bénédictions du ciel sur sa tête!

Nous partîmes de bonne heure le lendemain, car il y avait une
affaire de sauvetage qui se présentait devant la Cour de
l'amirauté et qui exigeait une connaissance assez exacte de toute
la science de la navigation; or, comme naturellement nous n'étions
pas très-habiles sur cette matière à la Cour, le juge avait prié
deux vieux Trinity-Masters d'avoir la charité de venir à son aide.
Dora non moins matinale était déjà à table pour nous faire le thé,
et j'eus le triste plaisir de lui ôter mon chapeau du haut du
phaéton, pendant qu'elle se tenait sur le seuil de la porte avec
Jip dans ses bras.

Je ne tenterai point d'inutiles efforts pour dépeindre ce que la
Cour de l'amirauté me représenta ce jour-là, ni la confusion de
mon esprit à l'endroit de l'affaire qui s'y traitait, je ne
raconterai pas comment je lisais le nom de Dora inscrit sur la
rame d'argent déposée sur la table comme emblème de notre haute
juridiction, ni ce que je sentis quand M. Spenlow retourna chez
lui sans moi (j'avais formé l'espoir insensé qu'il m'y ramènerait
peut-être): il me semblait que j'étais un matelot abandonné sur
une île déserte par son vaisseau. Si cette vieille Cour pouvait se
réveiller de son assoupissement et présenter sous une forme
visible tous les beaux rêves que je fis sur Dora dans son sein, je
m'en rapporterais à elle pour rendre témoignage à la vérité de mes
paroles.

Je ne parle pas des rêves de ce jour-là seulement, mais de ceux
qui me poursuivirent de jour en jour, de mois en mois. Quand je me
rendais à la Cour ce n'était pas le moins du monde pour y étudier
les affaires, non, c'était uniquement pour penser à Dora. S'il
m'arrivait de donner un moment aux procès qui se plaidaient devant
moi, c'était pour me demander, quand il s'agissait d'affaires
matrimoniales, comment il se faisait que tous les gens mariés ne
fussent pas heureux, car je pensais à Dora: et s'il était question
de succession, je considérais quelles démarches j'aurais faites si
tout cet argent m'avait été légué, pour obtenir enfin Dora.
Pendant la première semaine de ma passion, j'achetai quatre gilets
magnifiques, non pour ma propre satisfaction, je n'y mettais pas
de vanité, mais à cause de Dora; je pris l'habitude de porter des
gants paille dans la rue, et c'est alors que je jetai les premiers
fondements de tous les cors aux pieds dont j'aie jamais souffert.
Si les bottes que je portais dans ce temps-là pouvaient reparaître
pour les comparer avec la taille naturelle de mes pieds, elles
prouveraient de la manière la plus touchante quel était alors
l'état de mon coeur.

Et cependant, estropié volontaire en l'honneur de Dora, je faisais
tous les jours plusieurs lieues à pied dans l'espérance de la
voir. Non-seulement je fus bientôt aussi connu que le facteur sur
la route de Norwood, mais je ne négligeais pas davantage les rues
de Londres. J'errais dans les environs des magasins à la mode, je
hantais les bazars comme un revenant, je me promenais en long et
en large dans le parc: j'en étais éreinté. Parfois, à de longs
intervalles et dans de rares occasions, je l'apercevais. Parfois
je lui voyais agiter son gant à la portière d'une voiture, parfois
je la rencontrais à pied, je faisais quelques pas avec elle et
miss Murdstone, et je lui parlais. Dans ce dernier cas, j'étais
toujours très-malheureux ensuite de ne lui avoir rien dit de ce
qui m'occupait le plus, de ne pas lui avoir assez fait voir toute
l'étendue de mon dévouement, dans la crainte qu'elle ne songeât
seulement pas à moi. Je vous laisse à penser si je soupirais après
une nouvelle invitation de M. Spenlow. Mais non, j'étais
constamment désappointé, car je n'en recevais aucune.

Il fallait que mistress Crupp fût une femme douée d'une grande
pénétration, car cet attachement ne datait que de quelques
semaines, et je n'avais pas eu le courage, en écrivant à Agnès, de
m'expliquer plus nettement qu'en disant que j'avais été chez
M. Spenlow, dont toute la famille, ajoutais-je, se réduit à une
fille unique; il fallait, dis-je, que mistress Crupp fût une femme
douée d'une grande pénétration, car, même dès le début de ma
passion, elle avait découvert mon secret. Elle monta, un soir que
j'étais plongé dans un grand abattement, me demander si je ne
pouvais pas lui donner, pour la soulager dans une attaque de ses
_espasmes_, une cuillerée de teinture de cardamome à la rhubarbe,
parfumés de cinq gouttes d'essence de clous de girofle, c'était le
meilleur remède pour sa maladie: si je n'avais pas cette liqueur
sous la main, on pouvait la remplacer par un peu d'eau-de-vie, ce
qui ne lui était pas aussi agréable, ajouta-t-elle, mais après la
teinture de cardamome, c'était le meilleur pis aller. Comme je
n'avais jamais entendu parler du premier remède et que j'avais
toujours une bouteille du second dans mon armoire, j'en donnai un
verre à mistress Crupp qui commença à le boire en ma présence pour
me prouver qu'elle n'était pas femme à en faire un mauvais usage.

«Allons, courage, monsieur! me dit mistress Crupp; je ne puis
supporter de vous voir ainsi, monsieur; moi aussi, je suis mère!»

Je ne saisissais pas bien l'application que je pouvais me faire de
ce «moi aussi,» ce qui ne m'empêcha pas de sourire à mistress
Crupp avec toute la bienveillance dont j'étais capable.

«Allons, monsieur! dit mistress Crupp. Je vous demande pardon
excuse; mais je sais ce dont il s'agit, monsieur. Il y a une
demoiselle là-dessous.

-- Mistress Crupp! répondis-je en rougissant.

-- Le bon Dieu vous bénisse! ne vous laissez pas abattre,
monsieur, dit mistress Crupp avec un signe d'encouragement. Ayez
bon courage, monsieur! si celle-là n'est pas aimable pour vous, il
n'en manque pas d'autres. Vous êtes un jeune monsieur avec qui on
ne demande pas mieux que d'être aimable, monsieur Compère fils; il
faut seulement que vous vous estimiez ce que vous valez,
monsieur.»

Mistress Crupp ne manquait jamais de m'appeler monsieur Compère
fils: d'abord, sans aucun doute, parce que ce n'était pas mon nom,
et ensuite peut-être en souvenir de quelque baptême où le parrain
l'avait choisie pour sa commère.

«Qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il y ait une demoiselle là-
dessous, mistress Crupp?

-- Monsieur Compère fils, dit mistress Crupp d'un ton de
sensibilité, moi aussi, je suis mère!»

Pendant un moment mistress Crupp ne put faire autre chose que de
se tenir la main appuyée sur son sein nankin, et de prendre des
forces préventives contre le retour de ses coliques en sirotant sa
médecine. Enfin elle me dit:

«Quand votre chère tante loua pour vous cet appartement, monsieur
Compère fils, je me dis: «J'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer; le
ciel en soit loué; j'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer!» Voilà mon
expression... Vous ne mangez pas assez, monsieur, et vous ne buvez
pas non plus.

-- Est-ce là-dessus que vous fondez vos suppositions, mistress
Crupp? demandai-je.

-- Monsieur, dit mistress Crupp d'un ton qui approchait de la
sévérité, j'ai fait le ménage de beaucoup de jeunes gens. Un jeune
homme peut prendre trop de soin de sa personne, ou bien n'en
prendre pas assez. Il peut se coiffer avec trop de soin, ou ne pas
même faire sa raie de côté. Il peut porter des bottes trop larges
ou trop étroites, cela dépend du caractère; mais quelle que soit
l'extrémité dans laquelle il se jette, dans l'un ou l'autre cas,
monsieur, il y a toujours une demoiselle là-dessous.»

Mistress Crupp secoua la tête d'un air si déterminé que je ne
savais plus quelle contenance faire.

«Le monsieur qui est mort ici avant vous, dit mistress Crupp, eh
bien! il était devenu amoureux... d'une servante d'auberge, et
aussitôt il fit rétrécir tous ses gilets, pour ne pas paraître
gonflé comme il était par la boisson.

-- Mistress Crupp, lui dis-je, je vous prierai de ne pas confondre
la jeune personne dont il s'agit avec une servante d'auberge ou
avec toute autre créature de cette espèce, s'il vous plaît.

-- M. Compère fils, repartit mistress Crupp, moi aussi je suis
mère, et ce que vous dites là n'est pas probable. Je vous demande
pardon de mon indiscrétion, monsieur. Je n'ai aucun désir de me
mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais vous êtes jeune,
M. Compère fils, et mon avis est que vous preniez courage, que
vous ne vous laissiez pas abattre, et que vous vous estimiez à
votre valeur. Si vous pouviez vous occuper à quelque chose
monsieur, dit mistress Crupp, par exemple à jouer aux quilles,
monsieur, c'est une jouissance; cela vous distrairait et vous
ferait du bien.»

À ces mots mistress Crupp me fit une révérence majestueuse en
guise de remercîment pour ma médecine, et se retira en feignant de
prendre grand soin de ne pas renverser l'eau-de-vie, qui avait
complètement disparu. En la voyant s'éloigner dans l'obscurité, il
me vint bien dans l'idée que mistress Crupp avait pris là une
singulière liberté de me donner des conseils; mais, d'un autre
côté, je n'en étais pas fâché; c'était une leçon pour moi de mieux
garder mon secret à l'avenir.



CHAPITRE XXVII.

Tommy Traddles.


Peut-être fut-ce en conséquence de l'avis de mistress Crupp, et
parce que l'idée des quilles me rappelait le souvenir de quelques
parties avec Traddles, que je conçus le lendemain la pensée
d'aller à la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il
devait passer hors de Londres était écoulé, et il demeurait dans
une petite rue près de l'École vétérinaire, à Camden-Town,
quartier spécialement habité, me dit l'un de nos clercs qui
logeait par là, par de jeunes étudiants de l'école, qui achetaient
des ânes en vie pour faire sur ces quadrupèdes des expériences _in
anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis
donner par le même clerc quelques renseignements sur la situation
de cette retraite académique, et je partis dans l'après-midi pour
aller voir mon ancien camarade.

La rue en question laissait quelque chose à désirer. J'aurais
voulu pour Traddles qu'elle lui donnât plus d'agrément. Je trouvai
que les habitants ne se gênaient pas assez pour jeter au beau
milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que
non-seulement elle était boueuse et nauséabonde, mais encore qu'il
y régnait un grand désordre de feuilles de choux. Ce n'était pas
tout d'ailleurs, les végétaux ce jour-là s'étaient recrutés d'une
vieille savate, d'une casserole défoncée, d'un chapeau de femme de
satin noir et d'un parapluie, arrivés à différentes périodes de
décomposition, que j'aperçus en cherchant le numéro de Traddles.

L'apparence générale du lieu me rappela vivement le temps où je
demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air
indéfinissable d'élégance déchue qui s'attachait encore à la
maison que je cherchais et qui la distinguait des autres,
quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modèle uniforme de
ces essais primitifs d'un écolier maladroit qui apprend à dessiner
des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens
hôtes. La conversation à laquelle j'assistai, en arrivant à la
porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter à la
vivacité de mes réminiscences.

«Voyons, disait le laitier à une très-jeune servante, a-t-on pensé
à ma petite note?

-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, répondit-
elle.

-- Parce que...» reprit le laitier en continuant, comme s'il
n'avait point reçu de réponse, et parlant plutôt, à ce qu'il me
parut, d'après son ton et les regards furieux qu'il jetait dans
l'antichambre, pour l'édification de quelqu'un qui était dans la
maison que pour celle de la petite servante, «parce que voilà si
longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle
ne finisse par prendre la clef des champs, et puis après ça cours
après! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!»
cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perçant, du
fond du corridor jusque dans la maison.

Rien n'était plus en désaccord avec ses manières que son état de
laitier. C'eût été un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui
eût encore trouvé la mine féroce pour son état.

La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla,
d'après le mouvement de ses lèvres, qu'elle murmurait de nouveau
qu'on allait s'occuper tout de suite de la note.

«Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle
pour la première fois et en la prenant par le menton: aimez-vous
le lait?

-- Oui, beaucoup, répliqua-t-elle.

-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous
m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.»

Elle me sembla par le fait soulagée d'apprendre qu'elle en aurait
du moins aujourd'hui. Le laitier, après un signe de tête sinistre,
laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus
mauvaise grâce du monde, remplit celui de la famille, puis
s'éloigna en grommelant, et se remit à crier son lait dans la rue
d'un ton furieux.

«Est-ce ici que demeure M. Traddles?» demandai-je.

Une voix mystérieuse me répondit: «oui,» du fond du corridor. Sur
quoi la petite servante répéta:

«Oui.

-- Est-il chez lui?»

La voix mystérieuse répondit de nouveau affirmativement et la
servante fit écho. Là-dessus j'entrai, et d'après les indications
de la petite bonne, je montai, suivi, à ce qu'il me sembla, par un
oeil mystérieux qui appartenait sans doute à la voix mystérieuse,
qui partait elle-même d'une petite pièce située sur le derrière de
la maison.

Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier
étage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une
grande cordialité était située sur le devant. Elle était très-
propre quoique pauvrement meublée. Je vis qu'elle composait tout
son appartement, car il y avait un lit-canapé, et les brosses et
le cirage étaient cachés au milieu des livres, derrière un
dictionnaire, sur la tablette la plus élevée. Sa table était
couverte de papiers; il était revêtu d'un vieil habit et
travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse
envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un
coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'église peinte sur son
encrier de porcelaine; c'était encore une faculté d'observation
que j'avais appris à exercer du temps des Micawber. Divers
arrangements ingénieux de son cru, pour dissimuler sa commode et
pour loger ses bottes, son miroir à barbe, etc., me rappelaient
avec une exactitude toute particulière les habitudes de Traddles,
dans le temps où il faisait avec du papier à écolier des modèles
de repaires d'éléphants assez grands pour y emprisonner des
mouches, et où il se consolait dans ses chagrins par les fameux
chefs-d'oeuvre dont j'ai parlé plus d'une fois.

Dans un coin de la chambre j'aperçus quelque chose qui était
soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner
ce que c'était.

«Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poignée de main,
quand je fus assis, je suis enchanté de vous voir.

-- C'est moi qui suis enchanté de vous voir, Copperfield,
répliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est
parce que j'étais vraiment ravi de vous voir quand nous nous
sommes rencontrés chez M. Waterbrook, et que j'étais bien sûr que
vous en étiez également bien aise, que je vous ai donné mon
adresse ici, et non dans mon étude d'avocat.

-- Ah! vous avez une étude d'avocat?

-- C'est-à-dire que j'ai le quart d'une étude et d'un corridor, et
aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes
cotisés à quatre pour louer une étude, afin d'avoir l'air de faire
des affaires, et nous payons de même le clerc entre nous. Il me
coûte bel et bien deux shillings par semaine.»

Je retrouvai la simplicité de son caractère et sa bonne humeur
accoutumée, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du
sourire qui accompagnait cette explication.

«Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez,
Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en général mon
adresse ici. C'est uniquement dans l'intérêt des gens qui ont
affaire à moi, et à qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai
déjà fort à faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas
songer à autre chose.

-- Vous vous destinez au barreau, à ce que m'a dit M. Waterbrook?
lui dis-je.

-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains,
j'étudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commencé à prendre
mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a déjà quelque temps
que je suis inscrit, mais les cent livres sterling à payer c'était
une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme
s'il venait de se faire arracher une dent.

-- Savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en vous
regardant, Traddles? lui demandai-je.

-- Non, dit-il.

-- À ce costume bleu de ciel que vous portiez.

-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu étroit aux bras et aux
jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'était le bon temps! qu'en
dites-vous?

-- Je crois que quand notre maître nous aurait rendus un peu plus
heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, répondis-je.

-- Ça peut bien être, dit Traddles; mais c'est égal, on s'amusait
bien. Vous souvenez-vous de nos soirées dans le dortoir? et des
soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous
rappelez-vous comme j'ai reçu des coups de canne pour avoir pleuré
à propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est égal, je voudrais
bien le revoir.

-- Mais c'était une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je
avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si
c'était la veille que je l'eusse vu battre.

-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-être bien; mais
il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va!

-- N'était ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre
éducation?

-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours
écrire et à qui je n'écrivais jamais! Ah! ah! ah! oui,
certainement j'avais un oncle; il est mort très-peu de temps après
ma sortie de pension.

-- Vraiment!

-- Oui, c'était... c'était... comment appelez-vous ça? un marchand
de draps retiré, un ancien drapier, et il m'avait fait son
héritier; mais je n'ai plus été du tout de son goût en
grandissant.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire
qu'il me parlât si tranquillement d'avoir été déshérité.

-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme ça, répliqua
Traddles. C'était un malheur, mais je n'étais pas du tout de son
goût. Il avait, disait-il, espéré toute autre chose, et de dépit
il épousa sa femme de charge.

-- Et qu'avez-vous fait alors?

-- Oh! rien de particulier, répondit Traddles. J'ai demeuré avec
eux un bout de temps, en attendant qu'il me poussât un peu dans le
monde; mais malheureusement sa goutte lui est remontée un jour
dans l'estomac et il est mort; alors elle a épousé un jeune homme,
et je me suis trouvé sans position.

-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laissé, Traddles?

-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laissé cinquante guinées.
Comme mon éducation n'avait pas été dirigée vers un but spécial,
au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire.
Enfin, je commençai, avec le secours du fils d'un avoué qui avait
été à Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le
nez tout de travers. Vous vous rappelez?

-- Non, il n'a pas été à Salem-House avec moi; il n'y avait de mon
temps que des nez droits.

-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grâce à son aide, je
commençai par copier des papiers de procédure. Comme cela ne me
rapportait pas grand'chose, je me mis à rédiger et à faire des
extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un
boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expédiai lestement
la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tête de m'inscrire
pour étudier le droit, et voilà le reste de mes cinquante guinées
parti. Yawler m'avait pourtant recommandé dans deux ou trois
études, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien
mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la
connaissance d'un éditeur qui travaille à la publication d'une
encyclopédie, et il m'a donné de l'ouvrage. Tenez! au fait, je
travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop
mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le même
regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre
imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse
rencontrer un jeune homme plus dépourvu d'originalité que moi.»

Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il
regardait comme tout naturel, je fis un signe de tête approbateur,
et il continua avec la même bonhomie, car je ne puis trouver
d'autre expression:

«Ainsi donc, peu à peu, en vivant modestement, je suis enfin venu
à bout de ramasser les cent livres sterling, et grâce à Dieu,
c'est payé, quoique le travail ait été... ait certainement été...»
Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se
faire arracher une seconde dent... «Un peu rude. Je vis donc de
tout ça, et j'espère arriver un de ces jours à écrire dans un
journal; pour le coup ce serait mon bâton de maréchal. Maintenant
que vous voilà, Copperfield, vous êtes si peu changé, et je suis
si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous
cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fiancé.

-- Fiancé! ô Dora!

-- C'est à la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix
enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard
involontaire sur l'encrier; voilà l'église: on fait le tour par
ici, et on sort à gauche par cette grille.» Il suivait avec son
doigt sur l'encrier, «et là où je pose cette plume est le
presbytère, en face de l'église; vous comprenez bien?»

Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il
me donnait ces détails; car, dans mon égoïsme, je suivais en ce
moment, dans ma tête, un plan figuré de la maison et du jardin de
M. Spenlow.

«C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus âgée
que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit,
l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis allé la
voir. J'ai fait le chemin à pied, aller et venir: quel voyage
délicieux! Probablement nous resterons fiancés un peu longtemps,
mais nous avons pris pour