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Title: Nounou - Histoire de la Moucheronne
Author: Dombre, Roger, [pseud.], 1859-1914
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nounou - Histoire de la Moucheronne" ***

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Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-
1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890



Produit par Daniel FROMONT



NOUNOU


FORMAT GRAND IN-8° Carré.


PROPRIETE DES EDITEURS



NOUNOU

HISTOIRE

DE LA MOUCHERONNE

PAR

ROGER DOMBRE



NOUNOU


HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE



PAR


ROGER DOMBRE



CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE


LIMOGES

MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

Rue Puy-Vieille-Monnaie


1890



DEDICACE


Dédié à Mme Seymard de la Viste.


Chère Madame,


Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les
ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures
charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et
si aimée où nous nous retrouvons chaque année.


Roger Dombre.



CHAPITRE Ier


SINISTRE NUIT.


Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de
Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins
peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos
jours.

La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune,
sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les
branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement
le visage.

Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à
Champ-Bœuf, un homme cheminait en boitillant; il venait de
loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied
fourbu.

Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd.
De temps en temps il se retournait, et une expression de
terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une
ombre à ses côtés.

Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il
était craintif comme un enfant.

"Pourvu qu’ils aient bien caché le corps! grommelait-il entre
ses dents."

Ils, qui donc était-ce?

Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait
laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la
Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.

L’œuvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à
effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.

Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet
endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes
d’affaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir
arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer
leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en
simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à
quelque distance de là.

Et vraiment, il était bien pressé d’y arriver, le pauvre
étranger, car, malgré les représentations de l’aubergiste chez
lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le
soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet
homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une
profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit
enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice;
et le pauvre père, à l’issue d’un long voyage qui allait enfin
avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la
faim du bébé avec un biberon, s’acquittant d’ailleurs de ces
soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse
qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un
homme.

Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre
cheval de louage, quatre bandits s’étaient jetés soudain sur
la voiture. L’un avait sauté à la tête de l’animal qui
n’était, d’ailleurs, nullement tenté de s’enfuir; un autre
étranglait le malheureux cocher qui appelait à l’aide hélas!
en vain, et les deux autres s’occupaient du voyageur.

L’infortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait
dans l’obscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu:
"Ayez au moins pitié d’elle! gémit le pauvre père en
recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il
expira, le cœur mordu par une angoisse terrible à la pensée de
l’enfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses
misérables agresseurs.

Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur œuvre
en silence.

"Eh! mes agneaux, il ne s’agit pas de nous amuser, dit
soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine
autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville
comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la
police ni même du garde, mais les traces d’une expédition
comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence
est la mère de la sûreté, dit-on.

"— Le vieux est judicieux, fit observer l’un des Italiens; à
l’œuvre donc! fouillons d’abord la voiture et les vêtements du
brave homme qui vient d’être touché."

Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie qu’il
portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt
qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut
dévêtu et l’on retira de ses poches l’or qu’elles contenaient.

Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme
et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.

"— C’était bien la peine de courir le risque de la guillotine
pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."

On fouilla la voiture: elle ne contenait qu’une valise pleine
d’effets et un paquet assez volumineux que l’on prit pour une
couverture de voyage.

Mais lorsqu’un des scélérats s’en empara, ce paquet rendit un
vagissement étouffé.

"— Tiens! la couverture qui crie, à présent! s’exclama l’un
des cyniques larrons.

"— Un enfant! il y a un enfant! s’écrièrent-ils. En voilà une
bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni
difficile à exécuter, on n’a qu’à serrer un peu le cou et..."

Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et
nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque
Favier intervint.

"— Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans
le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci
était et s’il ne possédait pas plus d’argent qu’il ne semble.
Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa
lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille
blanche que dépliait Andréino.

"— Pas moi.

"— Ni moi.

"— Moi non plus.

"— Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment,
Andréino, tu ne peux pas nous tirer d’embarras? Je te croyais
plus érudit?

"— Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher l’imprimé, et
encore l’italien, mais ce grimoire-là, je sens que c’est pour
moi lettre morte.

"— Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien,
tout ça c’est des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce
qu’il y a de clair, c’est que ce satané bourgeois n’était pas
cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et c’est
nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à
la pigeonne. Qui s’en charge?

"— Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent
que nous avons partagé l’argent, partageons-nous la tâche:
moi je pars avec la mioche que j’arrangerai proprement là-bas
dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le
cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville;
je vous les abandonne; vous vendrez l’un à la foire, et en
repeignant l’autre nul n’y verra goutte; vous autres, ajouta-
t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient l’écouter
avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la
terre.

"— Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils,
mécontents.

"— Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous
qu’Andréino ait la besogne la plus commode? Il risque d’être
rencontré; si on lui demande d’où il vient avec sa rosse et sa
voiture!...

"— Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent
aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à
côte le voyageur et le cocher.

Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à
leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne
devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait
entre les mains.

Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin,
et Favier s’éloignait, prenant par la grande toute pour
regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant
dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui s’était
rendormie paisiblement.

Il réfléchissait.

"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me
compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on
retrouverait le petit corps et l’on pourrait reconnaître
l’enfant du voyageur parti hier soir de l’auberge du Coq Bleu;
on ferait des recherches pour savoir ce qu’est devenu le père,
et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... J’aurais dû
laisser la moucheronne avec les autres! D’un côté, cependant,
j’ai empoché la lettre et ce n’est pas une mauvaise idée; je
prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend
l’écriture, et c’est la seule personne à laquelle je puisse me
fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc
j’apprendrai quelle est l’enfant, si elle n’a pas quelques
parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de
chantage, on pourrait gagner de l’argent avec ce moineau. Je
combinerai un petit roman dans lequel je m’attribuerai un beau
rôle, et... enfin je verrai!"

L’homme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses
bras noueux la petite fille qui s’était réveillée et qui
pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa
toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément
gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de
toutes choses, et le vent de minuit s’éleva tout à coup.


CHAPITRE II


LE LOUVETEAU MORT.


Il connaissait le chemin, par cœur, sans doute, même dans la
forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au
centre de laquelle se trouvait son habitation.

Il l’atteignit enfin: C’était une cabane de planches, mal
construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte
d’un coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement
dans l’ombre et le bruit d’un souffle haletant.

"— Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; c’est
ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"

Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif.

"Qu’est-ce qu’il y a donc, tonnerre!... s’écria l’homme en
frottant une allumette contre le bois graisseux d’une table.

Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur
jaunâtre éclaira d’un reflet terne le misérable logis.

En effet, bien misérable! le mobilier se composait d’une
matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni d’une
couverture sordide; d’une table maculée de taches et tailladée
de coups de couteau; d’une chaise boiteuse et dépaillée et
d’un mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle
ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes
fripées.

L’homme se débarrassa de son fardeau qu’il déposa sur le lit
de feuilles sèches; aussitôt, dans l’obscurité, de dessous la
table, rampa un long corps velu qui s’approcha de la petite
fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du
pauvre baby. Le même renâclement, entendu à l’arrivée de
Favier, se fit entendre de nouveau.

Le braconnier se retourna:

"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du
gibier, ma belle? Ma foi! si le cœur t’en dit, louve du
diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut-
être un débarras pour moi."

L’animal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une
louve gigantesque au poil noir et rude, à l’œil sanglant, aux
dents aiguës et blanches.

Mais, au lieu de profiter de l’invitation de son maître, elle
poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement
de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le
matelas.

L’enfant pleura, sans doute elle avait faim.

"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant
du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."

La pauvre bête gémit plus fort; l’homme se baissa et retira de
dessous la table le corps raidi d’un petit loup de quelques
semaines; l’animal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses
membres froids.

"Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous
fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la
nuit, satanée bête, ça m’embêterait."

Il prit le cadavre du louveteau qu’il alla jeter à une
centaine de pas de la cabane dans un trou où s’amoncelaient
des détritus de toutes sortes.

En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa
tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant,
puis, comme frappé d‘une idée subite:

"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!"

Et il plaça la petite fille tout contre la bête qu’elle se mit
à téter avec vigueur.

La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la
fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant
de son souffle puissant.

Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme
triste de la chandelle de suif, et il commença à manger.

Tout à coup, il s’aperçut que ses mains étaient rouges de
sang.

"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."

Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il s’installa
commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite
sa pipe et compta l’or qu’il avait gagné dans sa soirée.

"Cachons cela, dit-il après l’avoir serré dans une bourse de
cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche
: je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à
quoi m’en tenir sur la moucheronne."

Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin
le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes
dans l’ombre.

Puis il s’étendit sur le matelas, laissant l’innocente
créature qu’il avait faite orpheline, paisiblement endormie
entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche
s’éteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où
l’on n’entendit plus que le bruit de trois respirations
différentes: le souffle à peine perceptible de l’enfant,
celui puissant et bruyant de la bête et enfin l’haleine
entrecoupée de hoquets de l’ivrogne vautré sur la paille.


CHAPITRE III


LE COUP DE BOTTE.


"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."

L‘animal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant
et ne bougea pas.

"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"

Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve:
c’était une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux
cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient
jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son
petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.

Mais aussitôt la bête que l’homme appelait Nounou vint se
placer à côté d’elle et montra une rangée de dents aiguës et
blanches, comme pour défendre l’enfant.

"Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui allongeant un coup de
pied."

Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans
s’éloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et
fluette sur le poil rude de son amie.

"Qu’as-tu fait hier? demanda l’homme."

L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.

"— Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle brièvement.

"— Et que t’avais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du
diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu
es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle
fillette."

Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il ouvrit la porte de la
cabane, et, montrant le chemin à la louve:

"En chasse, toi, il n’y a rien à souper."

La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le
petit bras nu de l’enfant.

Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec l’homme
qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de
l’unique défenseur que le ciel lui eût accordé.

Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère
et mépris elle s’empressa de dire:

"— J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la
maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose...

"— Et tu t’es amusée ensuite, naturellement, fainéante,
propre à rien.

"— Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite fille.

"— Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que pour dire
des mensonges."

L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée:

"— Je ne mens jamais."

L’homme se retourna:

"— Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que
ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder
avec tes grands yeux idiots.

"— J’attends que vous me disiez ce que je dois faire.

"— Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à l’heure; pour
le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont
toutes mouillées. Allons, tire."

Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise du logis, qui
craqua sous son poids, et l’air goguenard, la pipe aux dents
et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la
Moucheronne."

La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et se mit en devoir
de tirer les bottes; mais, quelques efforts qu’elle fît, elle
ne put; ses petits doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire
pour ce rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir
maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient.

Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la
sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux
tempes, et ses dents blanches s’enfonçaient dans sa lèvre
rouge tandis que sa petite poitrine haletait.

"— Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques
minutes d’essais infructueux.

"— Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement
l’homme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues."

La Moucheronne recommença, redoublant d’efforts, mais sans
plus de succès.

"— Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle."

Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau,
lui lança un tel coup de pied dans l’estomac que la petite
fille alla rouler à l’autre extrémité de la cabane; le sang
lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre
le mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle demeura
évanouie.

L’homme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit
corps du bout de sa botte, parce qu’il gênait son passage, et
sortit sans refermer la porte.

Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le
soleil piquait de rayons d’or capricieux les ombrages touffus
de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse
fraîche recouvrait le sol; l’air était tiède et parfumé; les
oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins s’ébattaient
joyeusement dans la clairière.

Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite d’harmonies
et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par
enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un
clin d’œil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des
gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre
gigantesque interceptait par places les rayons du soleil;
c’était la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de
sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et
un mouton à demi égorgé.


Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle huma l’air,
poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba
sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.

L’enfant y était toujours privée de sentiment. L’animal gémit
douloureusement, s’approcha d’elle et lécha la plaie de son
front.

Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins
d’angoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui
prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement
:

"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son
visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve
et pleura amèrement.

"Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien
malheureuses, du moins, pas toi, car il n’ose pas te battre,
tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu n’es plus là, je
suis rouée de coups, et maintenant j’ai bien mal là... et là;
fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front."

La louve continuait à lécher tendrement l’enfant qu’elle
aimait et qu’elle avait nourrie de son lait, paraissant
écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises
et qu’elle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et,
s’arc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque
chose.

Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se
leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême,
et elle s’installa commodément sur le dos de l’intelligent
animal.

Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent
l’enfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour
traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne
se soutenait qu’avec peine; la brave bête s’arrêta un instant
près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif
ardente.

Après trois quarts d’heure de marche, environ, on put
apercevoir le toit rustique d’une cabane semblable à celle de
Favier; lorsqu’elle y fut arrivée, la louve gratta à la porte
qui s’ouvrit aussitôt.

Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir,
même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de
gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été
près de défaillir de nouveau.

Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme
très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert
d’un bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était
pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son
nez touchait presque son menton; mais quoique son visage,
traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins
quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.

"— Quoi? C’est Nounou! fit-elle sans paraître s’étonner de
voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une
gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains
tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est
malade, elle est blessée même."

Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû attendre de ce vieux
corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui
n’avait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle
entra avec elle dans la cabane.

Là elle s’assit sur un escabeau et examina le front de la
blessée.

"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? C’est la
Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?... Est-il
possible qu’il y ait huit ans que le braconnier m’a apporté la
lettre... cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire parce
que je ne lis que le français et qu’elle était écrite dans une
langue inconnue; l’anglais peut-être. Quel dommage! je saurais
au moins ce qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la
retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce Favier
n’élève pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait
si cette plaie béante n’est pas due à la brutalité du
braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs."

La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui
servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste
ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau
d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et
là la trace d’une meurtrissure, marques bleues provenant de
coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine
l’empreinte rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche
imprimée.

"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme
indignée."

Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant
beaucoup pleuré déjà, car c’est toujours chose infiniment
triste qu’un être faible et sans défense soit maltraité et
rudoyé par un autre être robuste et dominateur.

Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement
plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher
dans un buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre dont
elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de
la mignonne.

Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en
bandes et un petit pot d’onguent dont elle enduisait le front
troué qu’elle entoura ensuite d’un linge blanc.

L’enfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable
soulagement; ses grands yeux noirs s’ouvrirent languissamment
et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille
solitaire.

"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."

Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura faiblement:

"— Qui êtes-vous?

"— Une amie.

"— Qu’est-ce que c’est, une amie? fit la Moucheronne étonnée.

"— Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien.

"— Quelqu’un qui m’aime? reprit l’enfant avec un sourire amer
sur ses petites lèvres décolorées; il n’y a que Nounou."

Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle souleva sa
tête endolorie.

"Nounou! Nounou! Où est-elle?"

A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et
pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex-
nourrissonne avec ses bons yeux d’animal fidèle.

"— Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite,
ajouta Manon en s’adressant à la malade, tu vois bien qu’elle
n’est pas loin, ta Nounou.

"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même,
quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un
parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre
oiseau du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger! Car je
ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier
prend à la journée pour donner les soins essentiels à l’enfant
et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine,
et si ce n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien
fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans
la vie."

Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la
regardait curieusement; en fait d’êtres humains elle n’avait
jamais vu que Favier et Rose l’idiote, car nulle autre
créature qu’eux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait
le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la
Moucheronne ne s’en éloignait jamais; Favier avec ses rapines
et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde-
manger; Rose apportait le pain du village et préparait
grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait vivre, la
fillette ne connaissait d’autres figures que la face bestiale
du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de
Rose, et le museau intelligent de la louve.

Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine entrevue,
fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau,
lorsqu’une absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils
d‘ivresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous
bois.

Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très
vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva
une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne
parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis
que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et
que Rose l’idiote.

"— Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les
petites mains brunes de l’enfant, c’est Favier qui t’a fait du
mal, n’est-ce pas?

"— Favier?

"— Oui, l’homme chez qui tu vis.

"— C’est lui, répondit la fillette avec une sorte de
résignation farouche; il m’en fait toujours, du mal.

"— Toujours?

"— Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce
qu’il n’était pas rentré.

"— Et tu supportes cela?"

L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit qu’elle ne
comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être
chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il
résister à une brute sauvage comme Favier?

"— Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.

"— Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la
Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de
l’impuissance.

"— Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au moins? s’écria
Manon.

"— Un père, qu’est-ce que c’est?

"— Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la
nature ou plutôt Dieu qui vous crée; c’est celui qui, après ce
Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous
nourrit, vous aime.

"— Le père, la mère? fit l’enfant songeuse, c’est tout cela?
Alors c’est Nounou."

Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête
de la louve.

"— C’est plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que
Nounou n’est qu’une bête et que le père est un homme, la mère
une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et
d’os mais possédant encore un âme, une intelligence et la
parole."

La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur
l’oreiller.

"— Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais
au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais,
reprit-elle aussitôt, qui donc m’a amenée ici? J’ai eu si mal
que je ne me souviens plus.

"— C’est ton amie la louve.

"— Et où suis-je?

"— Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.

"— Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il
faire lorsqu’il rentrera et que le feu ne sera pas allumé et
la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire.

"— Il fera ce qu’il voudra; il t’a à moitié assommée, moi je
veux te soigner et je te garde, voilà tout.

"— Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il
me tuera après s’il le veut, mais je suis si bien ici!"

Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup:

"— Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que
Nounou; vous lui ressemblez."

Pour elle, la louve représentait l’idéal de la bonté et du
dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et
un sourire desserra ses lèvres parcheminées.

"— A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il
faut dormir, petite, et ne t’inquiéter de rien; nous veillons
sur roi, Nounou et moi."

Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui, avant de
s’endormir, se demanda toute pensive, d’où venait que ce
simple geste lui faisait si grand bien au cœur.

Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière, d’un coup de sa
grande langue rugueuse, et ce n’était plus comme cela.

Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme
ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient
désormais les coups et les injures du braconnier si elle se
sentait aimée et soutenue d’autre part?


CHAPITRE IV


POURQUOI L’A-T-IL LAISSEE VIVRE?


La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne
heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres
et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur
prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était
bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de
chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.

La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de
mal, rien que de l’engourdissement dans la tête et à la
poitrine avec un peu de moiteur à la peau.

Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle
le moelleux d’un nid de plumes au lieu du varech séché de
Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux
rêves; à son réveil, elle n’avait pas entendu la voix rude du
colosse lui crier: "A l’ouvrage, donc, fainéante! Est-ce que
tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"

Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, c’était une
pauvre masure, mais elle lui fit l’effet d’un palais; l’air ne
s’y glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une
bonne odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur fade et
écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son
taudis; le long du mur s’alignait la vaisselle, pauvre mais
bien reluisante, formant tout l’avoir de Manon.

Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête
renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts
ridés.

La Moucheronne se demanda ce qu’était cette espèce de collier
de perles noires qu’égrenait la vieille femme en
s’assoupissant.

Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que d’un œil,
Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes
velues.

Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu
de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme
l’image de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en
attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda
pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à son
ancienne nourrissonne.

Manon ouvrit les yeux à son tour et s’approcha du lit où elle
donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle
disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit
bêler une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou; mais,
en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère
Manon n’était pas une proie pour elle et demeura paisible,
auprès de sa petite amie.

Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de
lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement.
Depuis longtemps elle n’avait rien goûté d’aussi bon.

"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve
dont elle caressa le poil rude."

Mais l’excellent animal savait se plier aux exigences de la
situation, et d’ailleurs ses pareils peuvent supporter un long
jeûne sans trop en souffrir.

Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put
se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses
deux amies. Manon la fit causer et s’étonna de son ignorance
profonde qu’expliquait cependant le genre de vie que menait
l‘enfant depuis six années.

De Dieu, de la famille, de l’existence, la Moucheronne n’avait
aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par
expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais
traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge
aussi tendre.

Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient là ses seules
consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, c’était la
nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses
enchantements; les nuits d’été avec leurs beautés sereines, la
neige de l’hiver avec ses tristesses mornes mais splendides
aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes
dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les
rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons
aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants;
elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs
moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et
pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait
boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait
une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de
plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non
le travail intelligent qui élève l’âme de l’enfant en lui
découvrant peu à peu les choses de cette vie et de l’autre,
qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le
bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur
labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os
des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et
mouille le front de sueur.

Elle ne connaissait que celui-ci, et encore l’accomplissait-
elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des
cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de
coups.

Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience qu’elle
montrât, quelque zèle qu’elle manifestât, jamais on ne
l’encourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des
coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela
ne variait pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa main
de bébé au travail.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle trouvait du
plaisir à se laisser vivre; l’air était si tiède et embaumé,
le soleil si gai, les deux êtres qui l’entouraient si bons!

Elle n’avait pas été battue et se demandait avec anxiété si
elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses
courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le
sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si
Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd,
n’allait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journée s’écoula trop vite au gré de la
fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis
le cœur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et
venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous
l’ombre fraîche des grands arbres:

"Cette petite n’est assurément pas une enfant du peuple, mais
qu’est-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa
mère ne la pleure pas amèrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un
enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille
bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour
n’occuper qu’une place étroite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme l’enfant jouait avec Nounou,
couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait
ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se
leva soudain en grondant, tandis que la petite fille
s’enfuyait en poussant un cri de détresse.

Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait
maintenant; son visage féroce et couvert de poils d’un roux
sale, frémissait d’une colère terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait
toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas
à présent que je vienne relancer jusqu’ici cette fainéante?
Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te
fasse sentir...

"— Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? s’écria Manon
en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.

"— Arrière! sorcière du diable! fit l’ivrogne exaspéré par
cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre
de la battre, j’espère?"

L’enfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.

"— Favier! reprit Manon d’une voix plus haute, car
l’indignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette
petite m’est arrivée avant-hier dans un état que je l’ai crue
prête à mourir; c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée
ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et soignée de
mon mieux, la pauvre âme, amis ce n’était point chose facile,
car vous n’y allez pas de main morte, Favier.

"— Et s’il me plaît de frapper cette vermine, répéta le
braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je
suppose.

"— Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille femme avec
force, et vous n’avez pas le droit d’en faire une martyre
comme vous le faites, après avoir assass...

"— Manon! sorcière de l’enfer!... hurla Favier en saisissant
les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle
brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en
rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu
t’occupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."

A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon
prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine;
elle était vaincue.

Favier desserra son étreinte.

"— Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la
Moucheronne est bel et bien à moi puisque c’est moi qui lui ai
sauvé la vie.

"— Vous lui avez sauvé la vie?............"

Manon prononça ces mots d’une voix amère et la fillette releva
les yeux avec étonnement sur le braconnier.

"— Tiens! reprit l’homme avec son mauvais rire, je pouvais
lui tordre le cou et l’envoyer rejoindre son... enfin... en
faire ce que voulaient les camarades.

"— Ah! oui, vous l’avez laissée vivre quand vous pouviez la
tuer, mais c’était par calcul et non par pitié; vous vous
attribuez les droits d’un maître; l’enfant vous est utile pour
tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups
quand vous avez besoin de décharger votre colère sur
quelqu’un; vous en faites votre esclave, votre souffre-
douleur, votre chien et...

"— Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."

La vieille femme se tut.

Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura
doucement à son oreille:

"— Gardez-moi.

"— Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne
créature en se retournant."

Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les
rides, peut-être par les pleurs.

La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la
force de ne pas pleurer.

"— Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses
frêles épaules son énorme bâton noueux."

Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il
se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que c’était
encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime;
il rencontra l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux
ardents de la louve, et il ne frappa point.

Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la
mère Manon seule et triste chez elle.

L’homme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson
obscène entre ses dents; la louve suivait, l’oreille basse,
comme fâchée de rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi
vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en
retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:

"Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre puisqu’il ne m’aime
pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."


CHAPITRE V


LES REVES DE LA MOUCHERONNE.


De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette
se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se
livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait
machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.

Quelles réflexions s’agitaient dans cette petite tête? Dieu
seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les
confidences de l’enfant.

Lorsque vint l’été, avec ses journées brûlantes et ses nuits
splendides, Favier s’absenta davantage et son souffre-douleur
eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.

En dehors de la forêt, c’était une fournaise de soleil que
fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, c’était l’ombre
et la fraîcheur délicieuse.

La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le
savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins
obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y
sommeillaient.

Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie
entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile
et une louve, était d’une ignorance absolue; seulement Dieu
l’avait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait
à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé
du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour
leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les
animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des
nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour,
comment le père les nourrissait avec vigilance.

Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe tendre autour
de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière,
jusqu’à la poussée des plantes les plus infimes; et elle
apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus
savants.

"Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un jour, après
une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en
ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui
sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce
méchant homme? On n’achète pas les petits enfants comme on
achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes
parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le
dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à la mort
comme le petit oiseau presque sans plumes encore que j’ai
nourri quelques jours."

Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait absolument,
d’autres qu’elle connaissait pour les avoir entendu prononcer
par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.

Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans l’azur
foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont la lueur ruisselait
entre le feuillage.

Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle
lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les
beautés du firmament, mais l’animal était blasé sans doute sur
cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la
main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à
somnoler sur le seuil de la cabane.

Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez
la mère Manon.

"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la
vieille femme."

Mais Favier s’en était aperçu, et après une dure correction,
il cria à la fillette:

"— Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez
cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai,
mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui
fera plus de mal qu’une volée de coups de poing."

Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa
vieille amie, s’abstint désormais d’aller chez Manon.

La louve seule s’y rendait quelquefois; en la voyant venir,
Manon comprenait que l’enfant était toujours là-bas et qu’elle
lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la
voir de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère de
son maître.

La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche
marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une
fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de
bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté
et n’avait pas besoin d’argent, mais pour y chasser à grand
fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.

Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les
oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de
certain braconnier des plus mal famés.

"Bah! répondit-il en riant, j’ai du gibier de reste et pour
quelques lièvres qu’on occira sur mes terres, je ne mourrai
pas de faim."

Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage
nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient
de travers; on avait peur de lui.

De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la mère Manon:
La vieille femme l’avait un jour guéri d’une blessure avec son
merveilleux onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait
déloger du bois où elle avait élu domicile.

Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était
fort paresseux, et, sachant qu’il avait affaire à un maître
peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à
fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui
laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.

Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le
voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs
lieues à la ronde; d’ailleurs cette vie solitaire convenait
parfaitement au vagabond qui n’aimait que les rapines et les
expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au
commencement de cette histoire.

Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de ce genre;
voilà pourquoi à son retour, — qu’il eût réussi ou non, — il
battait la Moucheronne, se grisait d’eau-de-vie, et
enfouissait de l’or au fond de son taudis.

Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes
motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.

Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche; c’était
autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à
l’étourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après
lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant
un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le
jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite
joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le
pays, les gendarmes vinrent l’arrêter; il fut condamné à vingt
ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne
fit que la moitié de sa peine, car il parvint à s’échapper; et
il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.

Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier;
voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille
femme de découvrir à la police la retraite du forçat en
rupture de ban.

Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la
forêt.

Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle et Favier
avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire
feu sur elle lorsqu’il s’aperçut qu’elle était déjà fort
malade: alors il s’abstint de la tuer, non par pitié, mais
par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête
chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle guérit
toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les
animaux. Il lui plaisait à lui, l’homme des bois et du
meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à l’œil
sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses
propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.

Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu d’autres êtres humains
que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une
tournée dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait pas
dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la
beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il
ne venait jamais jusqu’au cœur même de la forêt.

Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique
lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée
d’aboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais
tout ce bruit s’était dissipé très promptement.

Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on
n’avait pas sonné l’hallali, et les habits rouges des piqueurs
ne s’étaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident
avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis
n’avait plus reparu au pays.


CHAPITRE VI


UN COMPAGNON.


Ainsi vivait la Moucheronne. A l’âge où le plus pauvre des
enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses
et les baisers de ses parents, elle n’avait ni une joie, ni
une consolation, ni un ami.

Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont
pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie
douce, des frères et sœurs aimants, une instruction facilement
acquise, des jeux de toutes sortes!

Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de l’existence
que nous n’apprécions guère ses dons que lorsque nous les
perdons.

Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de
présents, déjà blasés, s’en détournent après y avoir jeté un
coup d’œil languissant et indifférent, en disant:

"J’en ai déjà tant!"

Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants dont les armoires
regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants,
qui refuseront d’en donner les plus vieux et les plus abîmés
pour de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais possédé une
poupée ou une toupie?

Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute qu’on ne le
croie.

Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant
une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours
plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.

Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un
petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de
maraude, rapporta dans sa gueule. Elle l’avait peut-être
trouvé aux abords du village où elle s’aventurait parfois.
Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en eût fait
qu’une bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien
parce qu’elle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi
avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché
dans le ruisseau sans lui faire de mal.

Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois,
comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de
gibier.

Grand fut l’étonnement de la Moucheronne: Elle aimait
d’instinct les animaux; d’abord Nounou sa nourrice et sa
compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la
forêt qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue,
lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges semés par
Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il châtiait
rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa
charitable manie.

La Moucheronne n’eût fait de mal pas même au hideux crapaud
qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas
plus qu’au lézard frileux qui venait boire le soleil ou à
l’araignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.

Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la
maison, venait s’installer dehors pour raccommoder ses pauvres
vêtements qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta
soudain en apercevant la louve et son fardeau.

"Qu’est-ce que cela? se demanda l’enfant qui n’avait encore
jamais vu d’animal de cette espèce."

Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait aucune crainte;
elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.

Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet
qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.

"Comme c’est joli! s’écria la Moucheronne en passant les
doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un
petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites,
surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce
particulière de lapin? non cependant, ça n’est pas conformé de
même; ce n’est ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca n’est
pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon
Dieu! comme elle a peur!"

En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la
louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la
fillette.

Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de
sa trouvaille; elle s’était étendue sur la mousse, comme une
bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.

Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le minet se rassura
et s’endormit, pelotonné sur ses genoux.

Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la Moucheronne
n’osait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se
demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec
elle, ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait libre;
elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait
aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les
animaux qu’avec elle.

Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière d’un
voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la
maraude; la Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la
crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans la cabane,
alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et
de la viande froide pour l’heure où le maître rentrerait, et,
comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle-
même un morceau de pain et de viande.

"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait
en dilatant ses narines pour humer l’air.

Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu d’herbe fraîche
et parfumée qu’elle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci,
après l’avoir flairée, fit le gros dos et s’éloignant, trouva
sur son chemin le repas de la Moucheronne: il n’attendit
aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.

"Ah! c’est cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux,
nous partagerons notre nourriture."

Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La
Moucheronne fut d’abord très intriguée du bruit singulier qui
se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle
finit par comprendre que c’était un signe de satisfaction et
elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop
malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré
par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa
joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la
fillette.

Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un
instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure
durent s’étonner prodigieusement des éclats jeunes et frais
qu’ils recueillirent ce soir-là pour la première fois.

Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa
propre couche, et par la porte entr’ouverte, elle guettait le
retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le
gazon; on y voyait clair au-dehors.

Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les
pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois,
plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.

"Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son échine
souple, j’ai quelque chose à te demander, Nounou.

"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce
pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je l’aime beaucoup;
n’en sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je t’aime
par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne,
toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il appartient de la
protéger et de la défendre. N’y touche jamais dans l’intention
de lui nuire, n’est-ce pas? je t’en supplie, ajouta la
Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la
grosse tête noire de la louve."

Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est-
il qu’elle respecta le petit chat tout le temps qu’il vécut;
seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son
air goguenard qui, sans doute voulait dire:

"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un
autre qui se gênera moins s’il le découvre et qui y touchera
avant moi.

"— Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la
Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas sommeil et était très
excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes
dans la belle saison, et le maître s’absente plus souvent.
Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau
compagnon... Mon Dieu! c’est que je n’en connais pas! Tiens,
appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et
l’on m’a nommée Moucheronne parce que je suis fluette et
menue."

Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas
au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha
ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi d‘un
sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu
miauler ensemble toute la nuit sans qu’il s’en aperçût.

Dès que l’oreille fine de la Moucheronne entendit le
ronflement sonore de l’ivrogne, un soupir de soulagement
souleva sa poitrine, et elle s’étendit à son tour sur son lit
de paille auprès du minet.

Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la
consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle
ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cœur,
elle était reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était
l’auteur.


CHAPITRE VII


PAUVRE MOUCHERON!


Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne
d’aller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de
cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches,
assez éloigné de la maison pour que les miaulements du
prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.

Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour
permettre au petit chat d’y gambader à l’aise.

Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas
qu’il n’avait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé
des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la
Moucheronne qui, d’après lui, ne travaillait pas assez vite.

Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda
quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant
et en jouant dans l’herbe encore humide de rosée, dans
laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours d’un
air offusqué.

Au bout de quelques jours, il savait accourir à l’appel de sa
maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou qu’il lui
arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la
louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.

Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la fillette prenait
soin d’enfermer le lutin à l’heure où le braconnier rentrait
ordinairement, ou sortait le matin.

Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son
bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de l’air et
des rayons du soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux,
charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un
insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait
lestement aux arbres.

Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait. Réellement,
l’animal était joli, gracieux et câlin, lorsqu’il avait bien
joué, éreinté, feignant de n’en plus pouvoir pour se faire
caresser, il venait s’étendre sans façon sur les genoux de la
Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi-
clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt qu’un
souffle d’air jetait sur le sol une branchette morte, ou que
le fil de sa petite maîtresse s’enroulait à sa moustache
mignonne.

D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se promenaient
ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la
Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait
été si clémente, et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi
rude tant qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon.

Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la
forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait qu’aux
longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant
tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.

Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou,
croyant naïvement qu’elles la comprenaient l’une et l’autre et
leur racontant ses pensées.

Elle les conduisait souvent auprès d’un grand chêne, au tronc
moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on
s’asseyait, et où l’on écoutait murmurer la brise dans les
cimes vertes et chanter les cigales.

Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne se dilatait entre
ces deux affections d’animaux, les seules, d’ailleurs, qu’elle
pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et
pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur
Moucheron.


L’automne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait
plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en
vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et
surtout à dérober aux yeux du braconnier.

Puis vint l’hiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la
nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la
forêt devenue silencieuse et lugubre.


Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir autour de la
cabane de planches, et l’on frissonnait.

La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et
venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés
par le froid, et elle tendait l’oreille de temps en temps,
angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat
n’allait pas s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait
laissé endormi dans la mousse sèche, n’osant plus l’exposer à
l’air glacé de sa prison habituelle.

Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait
profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la
Moucheronne ne s’en inquiétait pas car la brave bête rentrait
au logis quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups
peuvent impunément supporter la température la moins élevée.

Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son couteau: cela
le mit de mauvaise humeur.

"Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore touché
pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là,
petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la
Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs,
j’ai assez marché, moi!"

Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise
dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter,
sans songer que par cette soirée glaciale, l’enfant n’avait
sur le corps que de misérables loques.

La Moucheronne n’avait qu’à obéir: elle alluma une chandelle
à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et,
protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle
sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros
souliers ferrés de son maître.

Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre
le couteau affilé qu’elle ramassa avec empressement; puis,
elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier
que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et
ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.

Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes:
réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien
des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son
égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il
avait poussé un miaulement lamentable dans l’espoir que sa
petite maîtresse l’entendrait et viendrait le délivrer.

Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses pleines
facultés, par malheur.

"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers
le réduit de la fillette.

Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli
chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en
hérissant son poil.

Favier le saisit par la peau du cou:

"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui
rentrait."

En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui
tenait suspendu entre le pouce et l’index le chat terrifié, se
laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la
peau du cou; elle poussa un cri déchirant.

Sans se retourner, Favier rugit:

"— Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça n’est
pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute
que tu es!"

Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint
noir et sa voix s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle dit:

"— Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!

"— Qu’est-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.

"— Ca, c’est... c’est... Moucheron.

"— Qui t’a donné ce chat?

"— Un chat? c’est un chat? répéta la fillette qui, pour la
première fois apprenait à quelle espèce d’animaux appartenait
son ami.

"— Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je
t’interroge! d’où ça vient-il?

"— D’où ca vient?... Je ne sais pas, répliqua l’enfant qui
tremblait comme la feuille.

"—Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi:
malgré ma défense absolue, pendant que je n’y suis pas, tu vas
au village, et...

"— Le village? Qu’est-ce que le village?... Ah! c’est le pays
de Rose. Je n’y suis jamais allée, vous ne l’ignorez pas,
Favier.

"— Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat
a pu venir tout seul ici?

"— C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa gueule,
s’écria la Moucheronne dont le petit cœur battait à se rompre.

"— Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour
une buse comme toi pour penser que j’ajouterai foi à tes
contes.

"— Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée
encore plus qu’indignée de l’injustice. C’est bien Nounou qui
a apporté ce petit chat."

Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.

"— C’est Nounou, répéta la fillette avec fermeté."

Favier ignorait une chose: c’est que quelquefois les animaux
les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de
pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas
ce sentiment.

"— Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me
tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais
faire de ton chat."

Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.

"— Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le
tuer?... murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."

Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours
suspendue.

La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se
haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et d’une voix
tellement altérée qu’elle en devenait rauque:

"— Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas
cela."

Le misérable se retourna alors et regarda l’enfant dont un
étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla,
mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se
laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien
qu’il pouvait écraser entre deux doigts!

D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui
poussa un gémissement horrible et vint s’aplatir contre le
mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une
convulsion suprême.

Il y eut un silence écrasant...

Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent
dans le bois sec.

L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de la cabane, droite
comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des
yeux de panthère.

Son cœur saignait, mais une colère folle, sauvage,
l’emplissait en même temps.

Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante
à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son
bourreau.

Son bourreau, ah! si d’un regard elle eût pu le poignarder!

C’est que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre
enfant, et elle ignorait le pardon.

Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être
ni Rose l’imbécile, ni Nounou, ni Favier.

Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de
diable:

"— Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin.
Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du
pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu
m’ennuies."

L’enfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible
pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut,
mais son petit cœur chancela dans sa poitrine lorsque, dans
les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre
Moucheron.

Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite ruelle qui lui
servait de chambre.


CHAPITRE VIII


DESESPOIR D‘ENFANT.


Il n’était pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra
contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse
flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien
qu’il m’entende parler, se disait-elle; s’il respire encore,
au moins il saura que je suis là."

Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.

Elle passa la nuit ainsi. Nounou n’avait pas reparu; sans
doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait
l’aube pour venir gratter à la porte.

La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il
faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.

Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en
travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:

"Vois, dit-elle simplement, vois ce qu’il a fait de notre
ami."

La louve eut un grondement de colère à l’adresse de Favier, en
montrant ses crocs formidables.

La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa
Moucheron.

Nounou l’accompagnait et lui léchait les mains comme pour lui
demander pardon du crime de l’autre.

Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la
température s’adoucit sensiblement.

Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une
ou deux heures de l’après-midi.

Le sommeil de l’homme juste n’est pas toujours paisible comme
on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et
reposant.

Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.

"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la
Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin
de la forêt qu’elle affectionnait particulièrement; un coin
qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de
chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les
heures brûlantes de l’été.

Elle s’y assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant,
Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les
yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée.
Lorsqu’elle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux
en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par
le froid, et se dirigea vers le trou.

Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit,
aux eaux noires et stagnantes.

Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait d’un
air inquiet.

"C’est froid et c’est laid, murmura-t-elle avec un frisson,
mais tant pis!"

Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres,
et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les
cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à
la surface.

Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la
tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette
caresse suprême.

"Adieu, Nounou, dit l’enfant avec un accent de douceur
infinie; il n’y a que toi qui m’aies aimée, toi et le petit
chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer
de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne
puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop
dure."

Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de
l’ombre impénétrable.

"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie
farouche; il n’aura plus personne à faire souffrir!"

Puis elle descendit doucement dans l’onde noire et épaisse.

En un certain endroit, l’eau était assez profonde pour noyer
un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne l’entendit
tomber... il n’y eut que la louve qui hurlait sinistrement sur
le bord.

A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en
rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit
l‘oreille, et, s’approchant, vit Nounou qui allait et venait
désespérément, les pattes dans l’eau. Un soupçon effleura son
esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de
frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et
rencontra un obstacle.

Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la
mare et en retira la Moucheronne.

Il ne tenait à elle que pour les offices qu’elle lui rendait
sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc l’eût
servi ainsi sans exiger aucun salaire?

Il l’emporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant
lequel il étendit la petite fille.

La louve les avait suivis.

Peu après l’enfant remua; le braconnier fit passer entre ses
dents serrées quelques gouttes d’eau-de-vie qui la ranimèrent
tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées.
Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en
attendant son retour à la vie, ne put se défendre d’une
certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout
sentiment de ce genre, lorsqu’il rencontra le regard de la
Moucheronne, regard d’une limpidité irritante, plein d’un muet
reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux
qui parlaient pour ses lèvres.

Mais secouant cette impression qui l’humiliait, le misérable
la força brutalement à se remettre debout.

"Ainsi, lui dit-il d’un ton goguenard, tu as voulu te tuer?"

Elle fit signe que oui.

Sans savoir, cependant, qu’elle avait commis une faute grave,
elle avait conscience de s’être montrée lâche.

"— Et pourquoi çà?

"— Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle
recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son
regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami,
fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses
prunelles à mesure qu’elles y montaient."

Le colosse rit.

"— La belle affaire! un chat.

"— Mais je n’avais que cela! s’écria la pauvre enfant avec
désespoir."

Et elle pensait:

"— Je devrais couper la main qui a commis ce crime."

Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière,
ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.

Il reprit:

"— Tu n’as pas le droit de t’ôter la vie."

Les grands yeux de la fillette l’interrogèrent.

"— Parce que, poursuivit le bandit, tu m’appartiens, tu es ma
servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.

"— Oh! fit la Moucheronne en reculant.

"— Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?

"— Non!"

Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements
étaient presque secs.

Elle frissonnait, mais ce n‘était pas le froid qui la faisait
trembler.

Ainsi elle n’avait pas même le droit de s’ôter cette vie si
lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.

Elle ne récriminait pas, l‘innocent ne le fait pas. Pauvre
petite! elle avait le cœur et les mains pures et elle
souffrait le martyre.

Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui
mesurait devant Dieu les fautes de Favier!

Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au
souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cœur
était gros à éclater et Favier n’aimait pas les larmes.

Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui
somnolait allongée à terre ne la vit pas.

"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que j’ai fait
était donc vraiment très mal."

Elle s’étendit sur la paille et sanglota: elle n’avait pas
une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et
elle n’avait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.

Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son
tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la
Moucheronne.

Celle-ci dormait de ce sommeil de l’enfance qui résiste à tous
les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front
brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli
davantage sa petite figure maigre.

Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de
larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son
rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.

Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de
misère, mais son âme était rentrée dans l’ombre. Seulement,
elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort
ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans l’état
d’ivresse, saisit son fusil et la coucha en joue: l’enfant
attendit, droite, immobile, mais son visage n’exprima aucune
crainte.

Puis l’été reparut; le souvenir de Moucheron s’affaiblissait
dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt
au milieu de l’air brûlant et des rayons du soleil dont elle
ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées
et bleues de coups, tantôt au milieu de l’ouragan et de
l’orage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les
jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la
nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne
lui paraissait pas si pénible.

L’exaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit
chat était tombée en elle; elle subissait passivement son
sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à
plaindre qu’elle; ne sachant pas que tandis qu’elle était
traitée comme un pauvre petit chien, d’autres enfants de son
âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle
ignorait que pas bien loin d’elle, au village, on chantait et
l’on riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que,
au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un
bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers
partout.

Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître
n’était pas là, était de respirer l’air embaumé du soir, de
contempler la première étoile s’allumant après l’éblouissement
d’un coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa
chevelure et son visage.

Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les
enfants laissent les jours s’écouler sans chercher à apprendre
où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait
d’instinct le beau, car c’est chose qui ne s’enseigne pas, et,
regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence,
elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément
elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin,
elle se levait avec l’aurore pour courir, pieds nus, dans la
rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.

Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis
avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une
bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli,
écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.

Cependant en songeant à l’hiver et aux longues soirées
solitaires quand la louve allait chasser, l’enfant frissonnait
parce qu’elle était assez grande pour se rappeler qu’après
l’été vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie,
après la verdure, le neige.


CHAPITRE IX


CAUSERIE DE BANDITS.


La Moucheronne a douze ans.

Moralement, elle est à peu près restée ce qu’elle était à six
: un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le
temps de souffrir davantage.

Physiquement, c’est une belle enfant; les mauvais traitements
et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces n’ont pas
arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite
comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses
lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et
très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien
modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et
largement fendus avec de longs cils bruns.

Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce n’est
ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.

Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa
vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.

Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à
la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que
savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de
réfléchir et de réfléchir avec sagesse.

D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une
parole contraire à la vérité n’avait passé par ses lèvres,
lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son
redoutable maître.

Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas
honnêtement sa vie, et le pain noir qu’elle mangeait chez lui
l’étouffait lorsqu’elle songeait qu’il provenait d’un vol.

Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette, depuis qu’elle
avait pris des manières posées, elle s’était organisé,
attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la
place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où
Nounou pouvait encore s’étendre à terre.

Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche
ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la nuit.

Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran
jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui
et exigeait un service attentif et zélé.

Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était
tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers
la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle
et la prenait à la gorge.

Nounou grondait en se retournant sur ses pieds qu’elle
réchauffait de son corps et de son haleine.

Les trois hommes buvaient en causant.

La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage
émaillé de jurons grossiers et d’expressions triviales, mais
ce qu’elle comprit cependant, c’est que ces hommes
complotaient un meurtre.

Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit
attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que
Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient
une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de
fourrure avancé sur les yeux.

Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et
les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il
s’agissait, ni plus ni moins, d’arrêter un jeune militaire
dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à
cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.

Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat avait soupé,
et, s’adjoignant deux camarades, il organisait le coup.

Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que c’était,
mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent qu’on
allait faire périr et que pleureraient ses parents.

"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je
l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue tout entière."

Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux
entendre.

"— Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce que tu n’as
point par là une gamine qui pourrait nous trahir?

"— La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à
poings fermés comme une fainéante qu’elle est.

"— Es-tu bien sûr qu’elle forme? reprit un autre.

"— Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à craindre; elle ne
comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de
sa nourrice la louve.

"— Ah! oui, Nounou?"

Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent l’exposé de leurs
plans.

"— C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne
se laisse pas désarçonner facilement.

"— Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois
contre un, nous en aurons vite raison. C’est, d’ailleurs, un
tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en
passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre
heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et
personne ne fréquente le bois.

"— Tu dis qu’il a le gousset bien garni?

"— Il est riche et il a de l’or à poignées.

"— Tant mieux."

Leurs yeux brillèrent d’avidité.

"— Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au carrefour du
vieux chêne, vous deux d’un côté; moi de l’autre avec nos
couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à
leurs dépens qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes
domaines."

La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de
feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la
louve et songea.


CHAPITRE X


PAS SANS NOUNOU.


Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate
cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres
dénudés en étaient aussi couverts.

Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais
l’atmosphère était douce comme lorsque la neige s’apprête à
tomber.

Il était nuit encore; une petite ombre suivie d’une autre plus
grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du
braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que
leurs pas ne produisaient aucun bruit.

De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se
détachait, secouant la poudre blanche qui s’éparpillait dans
l’air.

La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour
frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à
l’une des extrémités du bois; là elles s’arrêtèrent et
attendirent.

Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa l’air
sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut
un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant
crânement l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur un
cheval un peu maigre, mais d’allure décidée; il avait en
bandoulière une sacoche bien gonflée.

Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition
lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la
maintint d’une main habile et regarda devant lui.

Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la
neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de
lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un
enfant.

"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant
instinctivement le pistolet pendu à l’arçon de sa selle.

Une petite voix fraîche lui répondit:

"— N’ayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je
viens empêcher qu’on vous en fasse."

L’officier n’entendait pas grand’chose à ce discours; il
comprit cependant qu’il n’avait rien à craindre de la louve,
et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa
frayeur.

"— Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas assez pour
distinguer si tu es fille ou garçon.

"— Je suis la Moucheronne.

"— La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas
un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu?
dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une
aumône que tu réclames?"

Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement
l’or.

"— Une aumône? qu’est-ce que c’est que ça?

"— Bien! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas une enfant de
riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à
pareille heure en compagnie d’un loup, se dit l’officier.

"— Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps
pressait, je suis venue pour vous dire qu’il ne faut point
passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.

"— Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des
brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les
attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?

"— Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et
deux de ses camarades.

"— Ah! c’est donc un brigand ton maître? et ils t’ont confié
leur dessein, ces messieurs?

"— J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en causant dans
la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous
avertir avant l’aube."

Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme
réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec
défi:

"— Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si
facilement.

"— Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la
Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué
d’une force prodigieuse.

"— Elle a peut-être raison, murmura l’officier. Puis soudain,
appelant la petite fille du geste:

"Approche-toi, lui dit-il."

Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de
méfiance et s’avança, comme elle, de quelques pas.

"— Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers
l’animal."

L’officier tira de sa poche un objet de petite apparence et
battit le briquet.

"Approche-toi encore et n’aie pas peur, répéta-t-il."

La petite fille s’avança de nouveau; le jeune homme se pencha
sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il
l’examina.

Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les
prunelles bleues de l’inconnu. Il enveloppa d’un regard cette
charmante créature fine et robuste à la fois, d’une beauté
sauvage mais parfaite.

"— Tu es jolie, dit-il.

"— Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.

"— Tu n’es pas française, sans doute?

"— Française, qu’est-ce que c’est?

"— Décidément tu ne sais rien de rien.

"— Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que vous fuyiez
vite par là-bas."

Et elle désignait la route blanche de neige qui s’étendait au-
delà du bois.

L’officier fit un signe d’assentiment et rassembla les rênes
de sa monture.

"— Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton
maître apprend ce que tu as fait?

"— Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de
frayeur.

"— Tu n’as donc personne pour te défendre?

"— J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant
son nom, releva la tête.

"— Nounou? pourquoi l’appelles-tu ainsi?

"— Parce qu’elle a été ma nourrice.

"— De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si
l’on avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais
pourquoi l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute
apparence, elle me sauve la vie.

"— Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec
moi."

Elle leva sur lui son regard interrogateur.

"Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez moi où ma mère te
soignera et t’aimera."

La Moucheronne courba la tête; une vision de l’inconnu passa
devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la
tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par
exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer
rien de mieux) entourée d’un homme bon comme le paraissait
celui qu’elle voyait là, et d’une femme excellente comme
Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses
forces et ne la battraient pas en la privant de pain.

Mais, soudain, relevant son front rembruni par l’inquiétude:

"— Et Nounou?"

L’officier se mit à rire .

"— Nounou? oh! je ne puis m’en charger. Une enfant c’est
bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un
jour, pourrait nous jouer un mauvais tour...

"—Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne
partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et
regagnez la route."

Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans
prononcer une parole: l’enfant et la louve avaient disparu
dans le bois, sans laisser d’autres traces de leur passage que
l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus
légère de deux petits pieds nus.

"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de
son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage.
Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me
retarde, mais je n’ai pas envie de me faire écharper par trois
lâches instruits de mon passage ici."

Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre
un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.

La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois
bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux
chêne.

"— Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux.

"— Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit
un autre plus perspicace."

Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus,
quittèrent leur poste.

Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-de-vie à la
cabane, et ils n’eurent garde de refuser.

Ils trouvèrent la Moucheronne en train d’allumer le poële et
de balayer la masure.

La louve allongée sur le sol, la regardait faire.

"— Hors d’ici, animal! cria Favier en montrant la porte à la
louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en
réprimant un soupir; c’était son unique défenseur qu’on
éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.

"— A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte,
et s’adressant à la fillette:

"— Où étais-tu cette nuit?

"— Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait
habituellement.

"— Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu?"

L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient
la résolution et le dédain, demeurèrent closes.

"— Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; c’est
donc que tu es coupable."

Et avec un geste de menace:

"— Déshabille-toi."

Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à
fouetter la Moucheronne lorsqu’il voulait assouvir sa colère
sur quelque chose.

"— Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère;
elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"

Favier se retourna:

"— Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement; elle m’est
utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de
façon à ce qu’elle s’en souvienne. Allons, déshabille-toi!
hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."

Son visage avait une expression sinistre. L’enfant frémit,
mais au fond elle était vaillante.

"— Devant eux? dit-elle en désignant d’un geste les deux
hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de l’exécution.

"— Oui, devant eux, ricana le colosse."

Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle
regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui
démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.

Elle ne bougeait pas.

Alors, il leva son fouet sur elle.

"— Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-elle
tranquillement, je ne suis pas votre fille.

"— Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant
retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules
de la fillette."

Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se
fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste
de l’enfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque
coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.

Mais elle ne proféra pas une plainte.

A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue
et, se tournant vers ses compagnons:

"— Buvons, dit-il."

La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de
son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle
gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de
feuilles.

Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et
incapable de se lever.

Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se
traîner jusqu’au ruisseau pour y mouiller ses lèvres.

La louve gémissait à côté d’elle et la regardait souffrir, ses
bons yeux d’animal aimant pleins de pitié et de tendresse.

Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et n’y revient pas
de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre
expédition plus fructueuse que la précédente.

"Si c’était la mort qui vient! se disait la malade, mais sans
angoisse, sans terreur."

Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce que c’était.

Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux broyés par
l’orage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.

Elle savait que c’est un instant de souffrance, suivi du repos
et de l’immobilité absolue.

Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune idée de la vie
qui doit succéder à celle d’ici-bas.

Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie
à la rude école de la misère et des intempéries, a des
ressorts d’une puissance incompréhensible.

La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un
peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.


CHAPITRE XI


NOUNOU TRAQUEE.


Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse
l’oreille à tous moments et gronde sans raison apparente,
allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi
invisible.

"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont
le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le
faire remplir par Nounou que d’aller lui-même s’approvisionner
au village voisin.

La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de
tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages
du matin; elle prépara le linge qu’elle devait laver, puis, se
dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant
l’ivresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.

Cependant le soleil montait au zénith que Nounou n’avait point
reparu et la fillette s’en tourmentait d’autant plus que des
bruits inusités couraient à travers la forêt.

On touchait à la fin de l’hiver, mais cette saison est longue
en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que
fort tard.

Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la
forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux
amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des
vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse
tendre des allées.

"Cette satanée bête n’est donc pas de retour?... cria Favier
en apparaissant sur le seuil de la porte.

"— Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.

"— Avec quoi veut-elle donc que je dîne?

"— Je ne sais ce qui est survenu, reprit l’enfant dont le
cœur était mordu par l’angoisse, mais d’habitude Nounou ne
reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt
aujourd’hui; j’ai entendu des coups de fusils et des appels de
voix...

"— Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en s’approchant
de la Moucheronne qui répéta sa phrase."

Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de
bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et s’éloigna
du côté du bois où régnait encore le calme.

La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa
son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses
cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle
en appelant Nounou.

Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui
montèrent aux yeux en songeant qu’il était peut-être arrivé
malheur à son amie.

Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi
qu’un petit animal étrange et effarouché, au milieu des
dîneurs.

Jamais elle n’avait vu pareille chose: Couchés sur la mousse
odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient,
riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les
coupes de cristal; l’argenterie reluisait au soleil, et des
serviteurs en livrée éclatante s’empressaient autour des
convives.

Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le
gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une
vraie débauche d’herbe tendre.

Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la
Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le
marquis et ses compagnons, c’était la vue de ce petit être
effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.

Le châtelain l’appela du geste; à ses doigts brillaient des
bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.

"— Approche, petite, et n’aie pas peur. Que cherches-tu?"

La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui
parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?

"— Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa
course.

"— Ta Nounou. Ah! diable! est-ce qu’elle s’est perdue?

"— Perdue, non, elle ne peut s’égarer, elle connaît trop bien
la forêt.

"— Vraiment? est-ce qu’elle y habite?

"— Elle y est née et ne l’a jamais quittée, comme moi.

"— Comme toi? vous êtes donc des prodiges; j’ignorais que
dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme
au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la
rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.

"— Oh! ne lui faites pas de mal! supplia l’enfant en joignant
les mains.

"— Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu
pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son
signalement.

"— Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.

"— Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?

"— Grande.

"— Forte?

"— Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.

"— Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle
brune de teint?

"— Oh! oui, presque noire.

"— C’est sans doute une négresse, suggéra l’un des convives
en attaquant une aile de perdreau.

"— De quelle couleur sont ses yeux?

"— Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.

"— Mais c’est un phénomène que ta Nounou. Parions qu’elle a
des dents éblouissantes.

"— Toutes blanches, en effet. Vous l’avez vue?

"—Je n’ai pas eu cet honneur, mais les négresses en
général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la
rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te
nommes-tu?

"— On m’appelle la Moucheronne.

"— C’est un surnom cela. Et autrement?

"— Je n’ai pas d’autre nom.

"— Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?

"— Je n’ai ni père, ni mère, je n’en ai même jamais eu. Je
n’ai que Nounou au monde avec Favier mon maître.

"— Qui est Favier?

"— Je ne sais pas, c’est mon maître, voilà tout.

"— Où habite-t-il?

"— Là-bas, fit l’enfant en montrant le cœur de la forêt.

"— Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.

"— Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."

Tous se mirent à rire.

"— Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe
d’un vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta
nourrice."

L’enfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre,
mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue
gentille:

"— J’aime mieux l’eau du ruisseau."

Les rires redoublèrent.

"— Et ceci, l’aimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant
de son doigt un anneau étincelant."

La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.

"— Il y a plus beau que cela, fit-elle.

"— Vraiment?

"— Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est d’un bleu
sombre et qu’elles y forment comme des étincelles d’or.

"— Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau
coûteux, tu peux orner ta main mignonne.

"— Oh! répliqua l’enfant avec un mouvement d’épaules, c’est
la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien
que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce n’est ni
Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.

"— Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en
remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je
t’offrais un louis?

"— Un louis?

"— Oui, une pièce d’or.

"— Qu’en ferais-je? C’est si petit, je l’aurais vite perdu.

"— Eh! ma fille, riposta l’un des convives étonné, tu t’en
achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu
portes."

La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements
fripés.

"— Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par
exemple, t’irait à merveille.

"— Qu’est-ce que c’est, être jolie?

"— Agréable à regarder.

"— Comme la forêt pendant l’été, alors.

"—Ah! oui, mais autrement."

Ils riaient à se tordre.

"— On ne t’avait jamais dit cela?

"— Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au
soldat qu’elle avait sauvé des griffes de Favier.

"— C’est Nounou, sans doute?

"— Nounou?..."

L’enfant sourit.

"— Mais elle ne sait pas parler.

"— La négresse a la tête dure probablement, observa l’un des
convives; elle n’a pu encore apprendre le français.

"— A quoi cela sert-il d’être jolie? reprit la petite fille
soudain rêveuse, cela n’empêche pas Favier de me battre.

"— De te battre? tu lui fais donc des sottises?"

Elle secoua la tête:

"— Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux
pour contenter mon maître, et je n’ai jamais blessé une
mouche.

"— Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?

"— Il est souvent en colère et il n’a que moi à frapper. Rose
sa servante est partie.

"— Et Nounou?

"— Oh! il ne touche jamais à elle; il n’oserait.

"— Pourquoi? elle se fâcherait?

"— Elle mordrait.

"— Bigre! comme elle y va ta nourrice!"

La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras
délicats et montra les traces bleues et noires qui les
marbraient.

"— C’est tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais
cependant beaucoup d’ouvrage!"

Elle soupira et rattacha son fichu en loques.

Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le
visage de ses auditeurs:

"— Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus
Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!

"— Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis
en lui tendant sa bourse."

Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous
demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des
infortunes, l’infortune de l’enfance.

"— Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux,
suggéra l’un d’eux en tordant sa moustache d’un air perplexe.

"— J’y songerai, dit la marquis; après tout, j’ai le droit de
savoir qui vagabonde sur mes terres."

Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes
et s’enfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.

Ils n’avaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur
revenait peu à peu sous l’influence du clair soleil et des
vins généreux qu’ils avaient bus, lorsqu’ils perçurent un
bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.

"— Bon! qu’est-ce encore? Allons-nous rencontrer des
malheureux à chaque pas?

"— Nous n’aurons pas grand’peine à soulager celui-ci, s’il
est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à
l’heure."

Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi
était la Moucheronne agenouillée dans l’herbe humide auprès
d’un grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait
péniblement.

"— On me l’a tuée! on me l’a tuée!... criait la pauvre petite
dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque
sur le poil rude de son amie.

"— Eh! bien, s’exclama l’un des chasseurs, il ne manquait
plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous
avons manquée ce matin!

"— Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant
une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.

"— Qu’as-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est-
ce que tu vas t’attendrir, maintenant, sur les souffrances
d’un animal que nous avons blessé en chassant."

Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses
grands yeux débordants de pleurs.

"—Vous!... c’est vous qui avez tué Nounou?

"— Nounou?... c’est... c’était elle?...

"— Je vous ai dit tout à l’heure que je la cherchais. A
présent je la retrouve mourante: si c’est votre faute, comme
vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.

"— Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin
réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât
de si près.

"— Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre
Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"

Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner
quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les
écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre
louve.

Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle
souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa
petite amie dont elle entendait la voix désolée.

"— Elle n’est peut-être pas grièvement blessée, hasarda l’un
des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la
soulager...

"— J’en sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je
connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les
blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut
marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je
puisse la porter.

"— Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses
compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la
joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons
une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que
nous désignera sa nourrissonne."

Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses
joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant
pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel
reposait Nounou.

Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve
l’avait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus;
ils comprirent l’affection étroite qui liait la bête et
l’enfant.

Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût
prédit que l’après-midi du lendemain les verrait formant un
cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions,
une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage
aussi.

Lorsqu’ils furent arrivés à destination et qu’ils eurent
déposé dans la modeste cabane l’animal qui gémissait doucement
en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle-
ci leur dit avec un sourire:

"—Je vous en ai voulu beaucoup, mais j’espère qu’elle
guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous
pardonne; allez!"

Et, d’un geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.

Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus,
intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les
congédiait, il ne leur restait qu’à s’éloigner.

Ils se promettaient de revenir et de s’occuper de la farouche
fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses
des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le
vent.

Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà
oublié l’histoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop
d’occupations pour venir explorer la forêt dans le but de
retrouver la petite fille à la louve.


CHAPITRE XII


SANS LE VOULOIR.


Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent
à vivre, l’une sous la férule du méchant Favier qui ne s’est
pas amendé, l’autre plus libre, mais passant une partie de ses
journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre
subsistance et à celle du braconnier.

La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus;
seulement, à mesure qu’elle comprend mieux les choses, elle
souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient
un homme qui n’est pas son père.

Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste
s’il est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail
de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure
parcimonieusement le pain qu’elle gagne pourtant si durement.

Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du
ruisseau, ses pieds nus pendant sur l’eau et ses yeux brûlant
d’un feu intense regardant dans la profondeur des bois, s’il
ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt qu’elle aime et en
même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.

Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à
quitter ces lieux sauvages?

Il y a bien Manon à laquelle l’enfant garde une reconnaissance
plus grande depuis qu’elle a rappelé la louve à l’existence.
Mais Favier est l’ennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne
peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si
juste de quoi se nourrir elle-même.

Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne
vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce
serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute
son âme, car personne ne lui a appris qu’il ne faut jamais
désirer la mort d‘autrui.

Comment le saurait-elle?

Et, dans la simplicité de son cœur elle se dit: "Si Favier
pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent
voir la mère Manon!"

Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps qu’elle ne
l’avait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier
dormait de son lourd sommeil d’ivrogne, et s’engagea dans la
forêt.

Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait
assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin
même, il l’avait frappée si rudement que le sang avait jailli
de ses lèvres et qu’elle avait cru mourir.

Et elle allait devant elle, à l’aventure, escortée de sa
fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait
machinalement le chemin de la cabane de Manon.

On était en automne et tout était triste alentour; il n’y
avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était
absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables
tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché;
et la Moucheronne était mélancolique parce qu’elle envisageait
avec épouvante l’hiver qui venait; l’hiver avec ses neiges si
longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser
la glace pour obtenir un peu d‘eau. Et puis, le hurlement du
vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si
lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier
devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui
apportait moins d’aubaines.

Et voilà que, tout en songeant, l’animal et la fillette sont
arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne s’éclaire et
elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut
surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la
masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le
mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la
terre humide, et la louve s’est couchée sur la mousse, tout
essoufflée de sa course.

Mais la Moucheronne s’arrête interdite: des éclats de voix
parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît l’accent
chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un
timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce
n’est pas Favier, puisque la fillette l’a laissé endormi au
logis. Alors qui est-ce?

Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise
l’a clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille,
malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert
de fenêtre à Manon.

C’est la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement
de sa solitude.

"— Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, qu’il ne serait
pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même n’est
pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour
en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me
trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas,
car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit
deux pains par semaine en échange d’une petite provision
d’herbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le
garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne
pourront plus me porter...

"— Mais, mère, n’y a-t-il pas au pays une pauvre orpheline
qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de
Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se
décharge de ce soin sur une enfant qu’il ne ménage pas, je
crois.

"— Tu as raison, il la fait travailler dur et n’est pas avare
de coups envers elle. Une fois déjà, j’ai dû soigner la pauvre
Moucheronne.

"— Il l’appelle la Moucheronne?

"— Oui, depuis bientôt douze ans qu’il l’a chez lui.

"— Et l’enfant a quel âge?

"— Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle n’était pas
même sevrée lorsque Favier l’a recueillie.

"— Treize ans, oui c’est cela, ce doit bien être cela.

"— De quoi veux-tu parler?

"— Vous ne connaissez pas l’histoire de la petite; parbleu!
Favier n’est pas si bête que de vous la raconter.

"— Alors, dis-la-moi, toi.

"— Oh! C’est très simple. Le braconnier et deux ou trois de
ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la
forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture
transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant
dont Favier s’est chargé; ses amis pensaient qu’il l’avait
noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le
poupon.

"— Alors, fit la vieille femme qui n’était pas trop étonnée,
la Moucheronne est sans doute l’enfant de parents riches et...

"— Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à
l’affaire et qui me l’a contée ensuite, m’a dit qu’on avait
trouvé peu d’argent sur le voyageur; seulement le pauvre
diable avait l’air d’un seigneur et en même temps d’un
étranger.

"— Et, s’écria Manon en levant au ciel ses mains ridées,
c’est pour voler un peu d’or, que l’on tue un chrétien pleine
de jeunesse et d’espoir peut-être? que l’on prive un pauvre
petit être comme la Moucheronne de la protection de ses
parents, de la fortune, des bienfaits de l’éducation!... Et la
mère, dans tout cela qu’est-elle devenue? Y avait-il seulement
une mère?"

L’homme fit un geste d’insouciance.

"— Est-ce qu’on sait? On ne s’en est pas inquiété.
Naturellement Favier n’a pas fait rechercher la famille de la
mioche.

"— Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore
son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon
garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui
porte pas bonheur ce qu’il a fait là.

"— Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la
Moucheronne toujours cachée derrière la cabane."

Sans le vouloir elle avait tout entendu.

Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux
étincelants, les dents serrées...

Les voix continuaient leur conversation dans l’intérieur de la
maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses
oreilles bourdonnantes.

Que lui importait maintenant ce que l’on pouvait dire, elle en
savait assez.

Et elle n’entra pas chez la mère Manon.

Sans bruit, comme elle était venue, elle s’en alla et la louve
la suivit étonnée de cette singulière promenade.

Ce jour-là, la forêt n’avait plus son attrait habituel pour la
fillette; elle n’entendait ni les derniers chants des oiseaux,
ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas
ce dernier sourire de l’été, luire dans les parfums humides,
dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse,
ni les rayons d’or du soleil.

Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la
démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou
surprise de cette froideur inusitée.

De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait
une exclamation rigide:

"Mon père tu vas être vengé." Qu’allait-elle faire?


CHAPITRE XIII


OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS.


L’enfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du
braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne
sentait que son courroux.

Au lieu d’ouvrir la porte, craintivement comme à l’ordinaire
de peur d’être accueillie par une injure ou par des coups,
elle entra d’un pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.

Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères
sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par
un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner
Favier s’il l’eût vu.

Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans
ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche
largement fendue s’ouvrait, montrant toutes ses dents de
carnassier.

"A mon tour, murmura-t-elle très bas."

Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant l’homme,
ignorant du châtiment qui l’attendait:

"S’il bouge, souffla-t-elle, étrangle-le."

Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint
en sentinelle auprès du lit.

La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait
servi tant de fois à la châtier de fautes qu’elle n’avait
point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans
un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de
Favier.

Cette opération ne pouvait moins faire que d’éveiller le
dormeur. Il commença à s’agiter et à jurer, la langue encore
épaisse et les yeux encore voilés.

L’enfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et,
avec une vigueur que l’on n’eût pas attendue de ses doigts
menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la
louve tenait en respect.

"Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, qu’est-ce que
tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir
de me..."

Il s’arrêta soudain: jamais il n’avait vu une telle
expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où
il l’avait le plus battue et injuriée.

"— La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, qu’est-ce que tu
as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes
qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre-
moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec
des yeux si drôles.

La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi,
ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa
merci.

"— Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors
l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas
et je vais te punir comme tu le mérites!...

"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t-
elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu
crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug
injuste et odieux parce que je ne suis qu’une pauvre fille
sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en
effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends,
misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père
qui ne t‘avait jamais fait de mal; du même coup tu m’as peut-
être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore qu’une
servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote
avec tes mauvais traitements, c’est qu’un jour devait arriver
où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu:
regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah! oui, plaisanter,
tu vas voir. Nounou, tiens bon!"

Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit, essayait de
rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de
cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais
cette justicière de treize ans, implacable comme la justice,
continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait pas.

Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler:

"— Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se
comprend, je n’ai pas toujours été envers toi très... très
doux, enfin; mais tu m’as assez frappé, voyons; cesse ce jeu
et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même
très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de
belles robes, tu verras ça!"

Au fond de lui-même il disait:

"— Attends, c’est toi qui va en danser une dès que j’aurai
les pieds et les mains libres: je t’écraserai sous mon talon,
vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du
soleil!"

Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il continuait à
supplier:

"— Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne
plus jamais te frapper."

Mais la Moucheronne haussait les épaules:

"— Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si
je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous
seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous l’avez
assassiné, je veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc."

Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et l’injure,
l’homme essaya d’exciter la louve contre l’enfant: peine
perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui
et menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge.

Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa
blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine
râlante, s’éleva un gémissement continu.

Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser,
tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles
sèches; puis elle y mit le feu.

Depuis longtemps le soleil était couché; nul n’assistait à
cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé
la férocité avec le lait de la louve.

Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable s’éleva avec la
flamme rouge: Favier comprenait toute l’horreur de la mort
qu’il allait subir.

On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;... puis,
plus rien: cette masure flambait comme un paquet
d’allumettes.

Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne,
debout sous les arbres éclairés d’un reflet sanglant,
demeurait immobile et muette, frappée d’épouvante.

Le remords entrait dans son âme; l’incendie est chose terrible
et mourir dans les flammes est une fin tragique.

A présent qu’elle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois
grandiose et terrifiant, elle comprenait qu’elle avait fait un
action horrible.

Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec
quoi jeter l’eau du ruisseau sur ce brasier incandescent?

La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et
sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était
trop tard.

Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant,
sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et
s’affaisser aux pieds de l’enfant muette d’horreur.

C’était Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à
rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées
exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance,
l’enfant se baissa.

"— Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."

Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa
victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de
haine.

Le braconnier ne vivait plus.

Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée,
assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe
maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le
cadavre de l’homme et les ruines fumantes de la cabane.

De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de
l’incendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de
l’enfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage
contre Nounou.

Enfin, cette nuit terrible eut un terme; l’aube parut; alors,
détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation,
la Moucheronne s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore
sombre suivie de la louve.


CHAPITRE XIV


L’OR MAUDIT.


Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille
en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du
soleil.

Elle ne s’éveilla même pas quand la porte s’ouvrit doucement
et qu’une forme svelte et mignonne entra dans la cabane.

La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol,
et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais
elle ne le put.

Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier
mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure
s’effondrant dans un amas de décombres rouges.

Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise,
songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes
enfiévrées.

"— Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."

L’enfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna
lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.

"— Favier n’est donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de
ce silence. T’a-t-il tourmentée de nouveau?

"— Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors l’enfant
d’un ton farouche, Favier est mort.

"— Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.

"— C’est moi qui l’ai tué.

"— Toi? Toi? Non, ce n’est pas possible! regarde-moi ma
fille. As-tu bien toute ta raison?

"— Je l’ai toute entière.

"— Et tu l’as tué?

"— Oui.

"— Comment cela?

"— Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je
l’ai frappé ainsi qu’il m’avait frappée tant de fois.
Ensuite...

"— Eh! bien, ensuite?"

L’enfant détourna les yeux, honteuse.

"— J’ai mis le feu à la cabane et... c’est ainsi qu’il est
mort.

"— Tu as fait cela, toi?

"— Oui.

"— Pourquoi? Il t’avait battue de nouveau?"

Elle fit signe que non.

"— Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée
à la fin, tu as..."

La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille
femme et répondit tranquillement:

"— Il avait tué mon père, j’ai vengé mon père.

"— Ah! s’écria Manon, qui t’a appris cette histoire?

"— Hier soir, votre fils vous la racontait ici; j’étais là,
tout près, j’ai tout entendu.

"— Seigneur Dieu! si j’avais su! dit Manon qui demeura
songeuse."

Au bout d’un instant elle reprit:

"— Que vas-tu faire?"

La fillette répondit doucement:

"— Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?

"— Toi?

"— Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier m’a habituée à
travailler dur.

"— Je n’en doute pas. Mais ici, tu auras peu d’agrément,
pauvre petite.

"— En avais-je donc beaucoup chez Favier?

"— C’est vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette
tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu d’argent à
la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."

La Moucheronne haussa légèrement les épaules.

"— Qu’ai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les
hommes sont méchants; je n’aime que vous et Nounou.

"— Cependant...

"— Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la
fillette.

"— Si, je le veux!

"— Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous
êtes ma famille.

"— Soit, dit la vieille femme."

L’enfant tendit ses mains fluettes:

"— Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.

"— Oui, mignonne, mais avant de t’occuper du ménage, nous
avons un grave devoir à remplir."

Les yeux de la Moucheronne demandèrent:

"— Lequel?

"— Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les
morts sans sépulture, quels qu’ils soient. Si je n’étais
vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne,
mais je ne puis. Suis-moi."

Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon
s’appuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et
la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.

Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était
toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers
vestiges de la masure.

A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante,
détourna les yeux.

Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle l’aida à y
placer les restes informes du braconnier. C’était une rude
besogne et elles mirent longtemps à l’accomplir.

Lorsque tout fut achevé, Manon s’agenouilla et récita une
prière pour le misérable désormais hors d’état de nuire à qui
que ce fût, et la louve hurla lugubrement.
Ce fut toute l’oraison funèbre du bandit.

La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.

Sa vieille amie voulait l’arracher bien vite à ce lieu
funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir:
fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à
soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.

"Tiens, dit-elle en désignant à l’enfant l’angle de la
cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne
trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."

La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de
fer qu’elle remit à Manon.

La vieille femme l’ouvrit sans trop de peine.

"De l’or, dit-elle, je m’en doutais."

La Moucheronne le regarda avec indifférence.

"— Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la
somme. Tu es riche, mignonne

"— A moi? fit l’enfant dont les sourcils se joignirent. C’est
l’argent de Favier, je n’en veux point. C’est de l’or maudit.

"— Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.

"— Qu’est ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du
doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères
tracés à l’encre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les
louis alignés.

"— Ceci, bon Dieu! c’est la lettre; la lettre que je n’ai pu
déchiffrer parce qu’elle était écrite dans une langue
inconnue."

Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la
fillette:

"— C’est ton père qui a tracé ces mots."

Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle s’empara
vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et
la porta à ses lèvres.

Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient
inscrits; puis, impuissante, elle soupira:

"— Je ne saurai donc jamais ce qu’il y a là?

"— Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier
dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement;
cela fait partie de ton héritage.

"— Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant
la tête, mais pas l’or; c’est pour le voler qu’on a tué mon
père; c’est le bien de Favier, c’est chose maudite; encore une
fois je n’en veux point.

"— Qu’il soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en
serrant la boîte sous son bras."

Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que l’enfant et
la louve ne devaient plus quitter désormais.


CHAPITRE XV


CE QUE NOUNOU TROUVA DANS LA FORET.


La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille
s’affaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée
lui devenaient absolument nécessaires.

Jamais l’ancienne souffre-douleur de Favier ne s’était trouvée
aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et
elle travaillait, le cœur content, sûre maintenant de faire
plaisir à sa vieille amie et d’avoir en retour une caresse ou
une bonne parole.

C’était elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait
en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait
l’humble repas. Puis, elle aidait Manon à s’habiller,
cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme,
lavait et raccommodait le pauvre linge.

Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne
souffrait pas que la fillette s’épuisât au travail comme du
temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs
pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule
ainsi qu’elle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la
poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours
et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle
existence: elle était une meurtrière puisqu’elle avait tué.

Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de
disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même
celle qui défend un être cher, est chose condamnable.

La Moucheronne y rêvait souvent.

Certes, elle ne regrettait pas la flagellation qu’elle avait
infligée à son bourreau, mais ensuite... devait-elle lui
donner la mort?...

Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme
un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.

Elle n’avait pas eu pitié, elle avait tué.

Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait
sauvé une autre quelque temps auparavant; dans la forêt, elle
avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui
l’attendait. Hélas! elle n’en était pas moins une meurtrière,
même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible,
qu’elle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un
supplice. Aussi, dès qu’une occupation absorbante ou pénible
ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.

L’hiver succéda à l’automne, puis le printemps reparut et
l’enfant se sentit le cœur plus léger, car il est doux de
recevoir les premières caresses du soleil et de la brise
attiédie.

Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse
toute l’après-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse
qu’elle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle
revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose
d’étrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir
parler.

"Qu’y a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la
main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe
de chasseurs qui t’auront poursuivie?"

Et fronçant le sourcil, elle inspecta de l’œil le poil de sa
fidèle compagne.

Mais Nounou n’avait pas été touchée et elle fit entendre un
petit grognement d’impatience en tirant de plus belle sur le
pauvre jupon fripé.

"Faut-il donc que j’aille avec toi? fit l’enfant qui
entendait ce langage muet."

La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant
seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La
Moucheronne se mit en marche avec elle.

Arrivée à un certain carrefour où les arbres
s’éclaircissaient, l’animal s’arrêta et poussa un nouveau
grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la
satisfaction.

Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans
mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus
petite et plus frêle qu’elle.

La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et
probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine
et pâle était renversée dans un flot de cheveux d’or soyeux et
bouclés; son costume était riche et élégant; sa petite main
gantée tenait encore le manche d’un fouet mignon; enfin, à
quelques pas, un âne d’Afrique attelé à une voiture légère
comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de
l’aventure; son brancard était brisé, et une des roues de la
petite voiture en fort mauvais état. Evidemment, il était
arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la
victime.

A la vue de la louve, l’âne manifesta une vive frayeur, mais
il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se
rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait
pas faire attention à lui.

"— Est-ce qu’elle serait morte? murmura la Moucheronne en se
penchant sur l’enfant toujours inanimée. C’est une petite
fille comme moi, de mon âge peut-être."

Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration:

"— Je n’ai jamais rien vu d‘aussi joli!"

Elle osait à peine l’effleurer de ses petites mains brunes; et
cependant, il fallait bien agir.

La Moucheronne était forte, c’était le cas d’user de sa
vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours
évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à
porter; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle
parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle
rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle
prit l’âne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.

Il fallut aller très lentement à cause des avaries
occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne
tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la
louve qui, pourtant, ne daignait pas s’occuper de lui.
La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la
maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa
petite amie revenir en cet équipage. Quoiqu’elle ne fût pas
ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur
son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques
gouttes d’élixir qu’elle glissa entre ses dents serrées.

La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur
et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait,
et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la
Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.

Elle n’avait pas peur; elle devinait qu’on ne lui voulait que
du bien.

"— Où souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne
voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras
de la fillette.

"— Je crois que c’est au pied gauche; je ne puis le remuer et
j’y ressens une douleur aiguë.

"— Voyons cela."

Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville
délicate et satinée une légère enflure.

"— Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.

"— Bien par ma faute, répondit franchement l’enfant; je ne
connaissais pas encore le bois et maman m’avait enfin permis
de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais
voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne,
avait envie de trotter, j’ai proposé à Miss de s’asseoir sur
l’herbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de
galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou n’est
pas tous les jours docile; il m’a emmenée très loin bon gré
mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je
suis tombée et je ne sais plus ce qui s’est passé. Si je suis
demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au
château croyant que je l’y aurai devancée, quoique je n’aie
pas l’habitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant
pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je
pouvais marcher...

"— C’est impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir
à la place où vous avez laissé votre gouvernante.

"— Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas
dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans
quelle angoisse ils sont tous!

"— Où demeurez-vous?

"— Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt;
donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur
Casse-Cou!...

"— Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas
tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais
plus de votre pied; vous avez assez d‘une entorse.

"— Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de
Cergnes en retombant, découragée, sur l’oreiller de crin; Miss
doit pleurer à l’heure qu’il est, et ma pauvre maman en sera
malade.

"— Vous n’avez pas votre père?

"— Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.

"— Eh bien! reprit Manon en continuant à frictionner
doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la
Moucheronne rassurer madame votre mère.

"— La Moucheronne? qu’est-ce que cela?

"— La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée
ici.

"— Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la
Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et
charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez
meilleure encore d’aller rassurer ma mère.

"— Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château de
Cergnes et...

"— Moi?... s’écria l’enfant avec terreur.

"— Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il n’y
a que toi pour remplir cette mission: tu diras, là-bas, que
la petite demoiselle s’est égarée dans la forêt, qu’elle y a
fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a
foulé le pied, et qu’elle est en sûreté chez moi où l’on
viendra la chercher.

"— Mais... mère Manon, vous voulez que j’aille là-bas?...
Vous savez bien que je n’ai jamais dépassé la limite du bois.

"— Tu la dépasseras aujourd’hui; il faut bien que tu
t’habitues enfin à voir des êtres humains; tu es par trop
sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal
et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes."

La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé,
les lèvres serrées.

Aller au château, elle?... Quitter la forêt, fût-ce pour une
heure seulement?

Impossible; elle aimait mieux qu’on la battît. Mais la malade
tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche
créature finit par consentir à ce qu’on demandait d’elle.

Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin à prendre de
la forêt au château, puis l’attirant à elle, elle passa ses
bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et
l’embrassa de toutes ses forces.

La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux
brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se
répétant, tout en marchant à pas pressés:

"— Celle-là est bonne autant que belle et je l’aime. Elle m’a
embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si j’eusse été une
demoiselle comme elle. Je ferai tout ce qu’elle voudra, même
s’il m’en coûte beaucoup."

Et elle hâtait la pas afin d’arriver plus vite. Pauvre
Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les
attendait là-bas.


CHAPITRE XVI

NOUS AVONS VU LE DIABLE ET SA FILLE.


Depuis une heure environ le ciel s’était couvert et l’on
entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et
lourd agitait les feuilles; l’orage arrivait, et l’on sait que
les premiers orages du printemps sont souvent les plus
violents.

Peu à peu de gros nuages cuivrés s’amoncelèrent amassant
l’électricité; l’obscurité se fit d’autant plus intense qu’on
arrivait à l’heure du crépuscule.

Mais la Moucheronne n’avait pas peur, et elle continuait
bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait
la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui
faisaient point fermer les yeux.

La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque l’enfant et
la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne
savait pas ce que c’était que de sonner à une porte; elle
trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue
avenue plantée de marronniers; elle traversa le parc et enfin
s’arrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de
caisses d’orangers.

Elle s’apprêta à en gravir les marches avec Nounou.

Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment
justement, la maison était sens dessus dessous; les portes
demeuraient grandes ouvertes; les domestiques restés au
château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres
couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue
depuis quelques heures.

Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante,
accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où l’on espérait
retrouver la jeune fille.

Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en
arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la
taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter,
entre deux éclairs, d’interroger l’horizon.

"— Etes-vous madame de Cergnes? dit tout à coup une voix
fraîche et sonore au bas de l’escalier de pierre.

"— Si je suis madame de Cergnes? répéta la digne matrone
évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus
de ses yeux pour apercevoir dans l’obscurité, celle qui avait
prononcé cette question.

"— Oui, j’ai besoin de lui parler immédiatement, continua la
fillette en posant le pied sur la première marche du perron."

La jeune fille blonde lui avait dit:

"— Tu demanderas ma mère," et elle obéissait strictement.

Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig-
zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique,
deux formes étranges: celle d’une petite fille accoutrée
d’une manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle
d’un animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.

Epouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un
cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée
au château.

"— C’est le diable! c’est le diable! hurlait Mlle Sophie en
proie à une furieuse crise de nerfs."

En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire
entendre; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient
de percer l’ombre, et les domestiques firent chorus avec la
femme de charge.

"— Arrière, diablesse! crièrent-ils à l’enfant stupéfiée de
cet accueil."

Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent
chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un
pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où
Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles
destinées à repousser maître Satan.

Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague
montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les
silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.

Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de
cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de
singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le
dos à l’ennemi; Nounou, le poil hérissé, l’œil furibond,
grinça des dents et gronda.

Alors, ils lui jetèrent des pierres; l’une d’elle atteignit la
Moucheronne au bras.

"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."

Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet
moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au-
dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la
louve et poursuivie par les huées et les projectiles des
assaillants.

Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait à
présent des torrents d’eau, lorsqu’elle regagna la cabane de
Manon.

La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie
malgré le fracas de l’orage, et elle accueillit la Moucheronne
en lui faisant signe de parler bas.

"— Et puis? dit-elle en se penchant vers l’enfant dont elle
tâta les vêtements ruisselants; tu es allée au château? Vient-
on chercher la petite demoiselle?

"— Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent
pas où elle est.

"— Tu n’as donc pas rempli ta mission?

"— Ils l’ont pas voulu me le permettre.

"— Comment, ils? Tu n’as donc pas demandé madame de Cergnes?

"— Je l’ai demandée, ainsi que vous me l’aviez recommandé,
mais dès que j’ai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre
moi et m’ont menacée ainsi que Nounou; ils nous ont même jeté
des pierres.

"— Ils? c’étaient les domestiques, n’est-ce pas?

"— Je l’ignore, c’étaient des hommes et des femmes qui se
sont assemblés au haut d’un escalier très éclairé dans le
fond.

"— C’est cela, ils t’auront prise pour une vagabonde, une
mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu,
mon Dieu! que faire? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es
revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?

"— Je n’en avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal à
Nounou, et...

"— Pourquoi l’as-tu emmenée, aussi?

"— Vous savez bien qu’elle me suit partout, répondit
gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants,
j’avais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore
une fois, mère Manon.

"— Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans
écouter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu
voulais!...

"— Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.

"— Là-bas, au château?

"— Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne
la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un
billet avec lequel on te laisserait entrer; ça doit savoir
écrire, ces enfants de riches.

"— Je ne retournerai jamais vers ces gens, répondit la
Moucheronne en se levant."

Et Manon vit qu’elle était inébranlable. C’était la première
fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si
sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à
quelques exceptions près, qu’il fallait bien lui pardonner
cela.

Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au
château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.

Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui
apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.

Nounou s’étala près du poële pour sécher sa fourrure mouillée,
et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du
ménage.


Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le
bruit que faisaient les domestiques à la vue de la
Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea
ses gens.

"— Ah! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine
revenue de sa terreur, nous avons eu grand’peur, nous avons vu
le diable et sa fille."

Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant
vers le valet le plus rapproché d’elle:

"— Que signifient ces paroles, Joseph? Qu’est-il arrivé?
répondez donc."

Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons
dépeinte, ajoutant que c’était bien réellement Satan en
personne qui leur était apparu au milieu de l’orage avec une
espèce de sorcière, sa fille probablement.

"— Et il a demandé à me parler? ajouta ironiquement la
châtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que
l’enfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans
le vouloir, m’apportait peut-être des nouvelles de ma fille et
venait peut-être me dire où elle se trouve, malade,
blessée?..."

La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie:

"— Nous passerons la nuit à la chercher; qu’un d’entre vous
seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument
incapable de remplir tout autre office. Les autres me
suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma
fille."

Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore
ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes:

"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne
faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons
certainement vu Beelzébuth et quelqu’un de sa famille, et je
m’en souviendrai toute ma vie."

Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque
réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le
malin esprit.


CHAPITRE XVII

CASSE-COU.


Il arriva que, à l’aurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait
pas à l’aise dans l’étable de la mère Manon, séparé de la
formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied
dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté
de respirer l’air pur et de pouvoir gambader à son aise.

L’orage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré
sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.

Mme de Cergnes et ses gens n’avaient pas encore battu la forêt
tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la
pauvre mère s’était évanouie de lassitude et d’angoisse; mais,
cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et
montrait le chemin aux autres.

Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle
venait d’apercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en l’air,
se roulait dans l’herbe odorante, aussi léger de corps et
d’esprit que s’il n’eût pas eu sur la conscience la chute de
sa petite maîtresse.

C’était un indice, certainement, mais rien ne prouvait que
l’enfant se trouvât dans ces parages parce que l’âne y était
venu folâtrer.

Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois,
emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur
apprendre.

Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un:
"Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite
Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle
était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu d’un hêtre
renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou
brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.

Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et,
apercevant ses ennemis d’hier, elle s’enfuit comme une biche
effarouchée.

"— Vous l’avez effrayée, dit la comtesse en fronçant le
sourcil, laissez-moi l’approcher seule, j’en tirerai peut-être
quelque renseignement."

Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, s’avança
doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière,
elle appela à elle la petite sauvage.

La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle n’approchait pas non
plus.

Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment
quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les
ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune
encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait
une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés
profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée
vers l’enfant que d’un geste caressant elle attira vers elle.

Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et,
considérant toujours fixement l’étrangère:

"— Vous êtes la maman de la petite demoiselle, n’est-ce pas?

"— La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? s’écria la
comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de
ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est;
je t’en supplie, je te donnerai... non plutôt je t’aimerai
comme une seconde enfant."

Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne,
elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure
inculte et rebelle.

"— Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi
folle."

Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:

"— C’est comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui,
c’est comme cela.

"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien
loin d’ici, suivez-moi, je vais vous y conduire."

La Moucheronne n’avait plus peur; elle parlait d’une voix
douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait
pas de mal et qui était si belle et si triste.

Au détour d’un sentier, la comtesse qui, très faible,
s’appuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri
d’effroi; elle venait d’apercevoir la louve qui courait à leur
rencontre.

"— N’ayez pas peur, c’est Nounou, dit la Moucheronne en
appelant l’animal du geste."

Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et,
reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles
en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la
cabane.

"— Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en
cheminant, c’est vous qui êtes venue hier soir au château?

"— C’est moi, répondit l’enfant.

"— Vous veniez m’apprendre, n’est-ce pas, où était ma fille?

"— Oui.

"— Et mes gens vous ont mal accueillie?

"— Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.

"— Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur
pardonner. Ah! si je m’étais trouvée là, quelle nuit
d’angoisse m’aurait été épargnée! Ainsi, vous m’affirmez que
Valérie n’est que légèrement blessée?

"— Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une
entorse.

"— Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."

"— Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne,
ainsi il doit être bon puisqu’il n’y a que Favier et ses amis
que j’aie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi
aimer Dieu."

"— Maman! c’est maman! s’écria Valérie de Cergnes en se
soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."

Le mouvement qu’elle fit lui arracha un cri de douleur, car
elle avait remué son pied meurtri.

"— Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc!
disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."

Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la
pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son
émotion.

Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette
scène, son grand œil humide fixé sur elles, et cette pensée
lui venait à l’esprit:

"— Si j’avais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de
joie comme cela en me retrouvant."

On se raconta de part et d’autre les péripéties de la veille
et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la
pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait
bien droit aussi à sa part de joie.

Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite
blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses
gens au château avec ordre d’en ramener la voiture la plus
douce.

Pendant qu’ils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère
Manon l’histoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la
vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit
de mentionner l’existence de la fameuse lettre gisant au fond
du coffret de Favier.


CHAPITRE XVIII

A CERGNES.


"— Vous voudriez cela, vous, mère Manon?

"— Oui, ma fille, je le voudrais."

La Moucheronne soupira faiblement et murmura:

"— Je croyais que vous m’aimiez: je me suis trompée.

"— Mais je t’aime, la Moucheronne, je t’aime tendrement,
comme une mère.

"— Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si
madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle
: Jamais, au grand jamais.

"—Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais
là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder
toujours près de moi, de t’avoir pour me soigner et pour me
fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens m’en
aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends,
de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable
pour une jeune fille comme toi. On t’offre de partager
l’existence, l’éducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes,
d’être traitée comme l’enfant du château; si je refusais cela
pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.

"— Oh! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne
me plais point dans la société des hommes?

"— Jusqu'à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma
fille; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien
aise de n’être plus une petite sauvage. Et puis, c’est en vain
que tu te défends contre toi-même; tu as de l’affection pour
Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne
dame qu’on appelle Miss; elles t’ont témoigné bien de l’amitié
toutes les trois."

La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.

En effet, au fond d’elle-même, un instant, elle avait aspiré à
vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du
bien-être qu’on lui avait offert, cela lui était indifférent.

"—Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé
pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait
de vous installer? Vous n’auriez eu presque rien à faire, vous
auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien
nourrie.

"— Moi, c’est différent, fillette, répondit la vieille femme
courbant son front humilié."

Elle ajouta plus bas:

"— Moi, j’expie les péchés d’un autre.

"— De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous l’aimiez
bien comme votre enfant; mais il n’est pas là pour vous
soigner. Qui vous servira si je vais au château?

"— Madame de Cergnes doit m’envoyer une orpheline peu
intelligente mais douce, qui a besoin de l’air de la forêt et
qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma
nourriture; j’aurai du pain blanc et un peu de vin pour
réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir
souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."

La Moucheronne fit un signe de tête négatif.

"— Alors, il faudra t’ordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu
m’entends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui
diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce
qu’elle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras
possession de la petite chambre qu’elle t’a arrangée près de
celle de sa fille; vois, je t’accorde encore ce temps pour
rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter;
n’est-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus
de te montrer au château, tu n’y es plus une inconnue;
seulement, n’emmène pas Nounou."

La Moucheronne n’objecta pas un mot, et, après avoir installé
confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui
avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette
fois.

Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus
ensemble la pauvre infirme. Aujourd’hui, la louve restait au
logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds
refroidis de la vieille femme.

Lorsqu’on entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se
prit à soupirer:

"— Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus
avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une
étrangère ne sera pas pour moi ce qu’est la Moucheronne, et il
me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à
l’heure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je
dois me séparer d’elle; son avenir en dépend, son propre
intérêt l’exige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais
de l’occasion qui se présente de la faire instruire et éduquer
comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque
chose de... de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je
vous demande ce qu’elle aurait fait plus tard toute seule dans
la forêt, séparée de la société et vivant comme une
sauvageonne des bois? Non, ce que j’ai fait est bien et le bon
Dieu m’en saura gré. Aussi bien, ce n’était pas moi qui
pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle
doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions
qui m’embarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je
crois, les yeux fermés, moi, et je n’approfondis pas comme
elle."

Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir
de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans
la laine épaisse du tapis; une douce chaleur l’enveloppait, et
elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait
préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et l’enfant avait
été transie en route.

Elle souriait à ces soins:

"— Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le
froid, le soleil, les averses, et rien ne m’a fait mal encore."

Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et
conversait avec sa bienfaitrice.

"— Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait
celle-ci. Valérie et moi nous t’aimons, tu le sais, et je te
dois beaucoup, car si tu n’avais pas découvert mon enfant
évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la
foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit
où tu l’as amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités,
ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais; on tâchera de
développer les unes et de faire disparaître les autres; on te
fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles n’avoir
que des notions très vagues; on fera de toi une jeune fille
bien élevée et instruite, et l’on te mettra à même de gagner
honorablement ta vie plus tard."

La Moucheronne avait un vif désir d’apprendre ce qu’elle
ignorait et elle s‘attachait de plus en plus à la comtesse et
à sa fille.

Quant à l’existence luxueuse et agréable qui allait lui être
faite, elle ne s’en souciait pas. Peu lui importait de dormir
sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.

Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu
étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais
tout cela l’avait laissée froide.

Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands
spectacles de la nature, ces choses-là n’avaient qu’une valeur
relative.

Une seule chose l’avait émue, et cette émotion l’avait fait
pâlir: c’est lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en
fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente
et suave.

"— Est-ce qu’on m’apprendra cela aussi? demanda avidement la
Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches
d’ivoire du clavier.

"— Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à
interpréter de jolis airs comme celui que tu viens d’entendre."

Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la
petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois
contre celle du château.

Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne
serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite
à Manon l’orpheline qui serait dressée au service pendant ce
temps.

L’ancien souffre-douleur de Favier se sentait le cœur bien
gros à l’idée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt;
les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle
gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.

Cette défiance n’avait pas effrayé Mme de Cergnes:
l’excellente femme, pleine de gratitude d’abord pour celle qui
lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi
sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une
grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté
absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre
auprès de Valérie.

D’une santé délicate et d’une indolence extrême, due peut-être
à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans
goût et d’ailleurs sans émulation; elle s’ennuyait souvent
aussi dès qu’elle se trouvait à la campagne, privée de ses
amies parisiennes.

Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était
parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée
d’avoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une
émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu
monotone.


CHAPITRE XIX

LE BABY.


La Moucheronne ne s’appelle plus la Moucheronne, mais Marie,
ce qui est un nom assurément plus chrétien.

Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux,
non loin de sa chère Valérie qu’elle aime de tout son cœur.

Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment
ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu
rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un
ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.

Le plus dur pour elle a été de s’accoutumer aux chaussures;
son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol
durci ou le gazon épais, s’est trouvé fort mal à l’aise dans
cette prison qu’on nomme une bottine.

Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu
agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de
suite pour épeler l’alphabet, tracer des lettres sur le
papier, former un feston sur la toile à l’aide d’une aiguille,
et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus
jadis.

Marie n’était pas gourmande, et il lui était pénible de
demeurer immobile à table pendant toute la durée d’un repas,
servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette s’était promptement formée aux bonnes
manières dont l’instinct semblait, d’ailleurs, inné en elle;
de jour en jour sa nature farouche s’assouplissait; elle
aimait l’étude et s’y adonnait avec une ardeur qui étonnait
l’indolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la
musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins
son oreille, très juste, retenait-elle les airs qu’elle
entendait ou qu’elle déchiffrait et qu’elle rendait avec une
surprenante expression.

Il était resté dans l’âme de cette petite sauvage de
mélodieuses sonorités recueillies les nuits d’été dans les
bois, ou auprès des nids d’oiseaux dans les matinées de
printemps; aussi comprenait-elle supérieurement l’art musical.

Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence
les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant-
goût des plaisirs de l’hiver.

Valérie, de son côté, s’attachait de jour en jour davantage à
sa compagne; elle s’amusait de ses naïvetés, de ses réflexions
toujours pleines de bon sens, et elle l’initiait peu à peu à
sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait
progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était
bien aise de déployer son érudition aux yeux d’une élève moins
nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne était heureuse?... une vie dorée au sein
d’un château somptueux, des repas succulents, des jeux et des
études agréables, des toilettes qui rehaussaient l’éclat de
son joli visage, n’avait-elle pas tout à souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les
regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou
trouvaient sans elle le temps bien long?

Elle souffrait d’être séparée de ces deux vieilles amitiés
fidèles. Délicate en ses sentiments jusqu’à manifester le
moins possible ses désirs, elle n’osait avouer à Mme de
Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui
semblait une éternité.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à
travers les sentiers perdus, dans l’ouragan, le vent et la
gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au
bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passée trop promptement d’une vie libre
au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans
sa cage dorée.

Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême,
reconnaissante de ce qu’on faisait pour elle, elle laissait
croire à tous qu’elle était parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit où l’appelait à vivre la
volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient
les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de
charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait
pardonner à l’enfant son apparition fantastique, au milieu de
l’orage, le premier soir où la Moucheronne était venue au
château.

Les valets, grondés à cause d’elle à cette même époque, ne
pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse
qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de
toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient
pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses
manières, mais une fois réunis à l’office, ils se plaignaient
amèrement entre eux d’être obligés de servir une va-nu-pieds,
une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de
madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.

Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite
d’imprudente.

"Car, disaient-ils, Dieu sait ce qu’il y a au fond de cette
nature inculte qui a vécu aux côtés d’une louve et d’une
folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un
beau jour la petite sorcière n’est pas chassée de la maison où
elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en
feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne s’apercevait seulement pas de l’aversion
dont elle était l’objet de la part des domestiques; elle ne
voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants,
soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils
voulaient ménager la favorite de mademoiselle.

Marie, nous l’avons dit, avait d’autres sujets de tristesse,
et, qu’il fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel
bleu, son visage ne s’éclairait complètement que les jours où
la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.

Cependant, outre les trois affections qui l’entouraient à
Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: l’une
venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de
M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par
semaine au château, en profitait pour catéchiser celle qu’il
appelait, en riant, sa brebis égarée.

Certes, la petite brebis n’était pas difficile à ramener au
bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait
immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec
avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque,
pour la première fois, on lui raconta l’histoire du Christ, et
qu’elle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait
endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle qu’on
n’avait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui
affirmer qu’elle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir
son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore
inconsciente, et puisqu’elle se repentait si amèrement de cet
acte de vengeance.

Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les
œuvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et
achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa
première communion dix-huit mois plus tard afin de s’instruire
complètement; et puis, ne sachant si l’enfant avait reçu le
baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous
condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie
qui avait été confirmée l’hiver précédent à Paris, et elle
enviait son sort.

La ferveur de Valérie n’égalait cependant pas celle de la
petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui
aurait pu la consoler, si elle l’avait connu, alors qu’elle
souffrait sous le joug brutal de Favier.

Manon, qui s’affaiblissait mentalement de jour en jour, ne se
souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants
de la maison du braconnier; la Moucheronne n’en parlait pas,
non plus, ne devinant pas que l’obscurité relative à sa
naissance pouvait s’éclairer soudain à cette lecture, et
gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère
de ce père qu’elle n’avait pas connu et qui avait eu une si
triste fin.

La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes
était le Baby.

Le Baby, c’est-à-dire un adorable poupon de deux ans environ
qui faisait les délices de toute la maison.

La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux
membre menus et potelés, qu’elle entendit ce baragouin
enfantin si doux à l’oreille des mamans et de ceux qui aiment
les bébés, elle demeura pétrifiée.

Elle savait bien qu’elle avait été plus petite qu’elle ne
l’était alors; on lui avait dit que tout homme avant de
devenir grand passe par l’enfance, mais elle n’avait jamais vu
de baby et celui-ci la ravit jusqu’au fond de la l’âme.

Elle s’attacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec
cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs
reflétaient sa mignonne personne.

Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se
fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.

Valérie avait un autre frère, mais celui-ci n’était que le
fils du comte de Cergnes d’un premier mariage contracté à
l’étranger, et quoiqu’elle l’aimât beaucoup, elle le trouvait
trop sérieux pour elle.

Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de
cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris
qu’à Cergnes.

Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il
avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa
belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille
lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de
préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.

M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une
succession importante, ne devait guère être de retour avant
deux ou trois mois; par lettre, il avait appris l’admission de
la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme
qu’il savait, d’ailleurs, incapable de prendre une décision à
la légère.


CHAPITRE XX


DEUIL.


La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler
la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la
Moucheronne, le cœur dévoré par l’angoisse, a couru auprès de
sa première protectrice.

Elle n’avait encore vu la mort qu’une fois: celle de Favier,
et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.

Maintenant, ce n’était plus cela: Manon s’éteignait sans
souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses
lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de
repos.

Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements
avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre
lit de mort, et la petite servante qu’a épouvantée l’idée du
trépas, s’est enfuie au village, laissant la Moucheronne
seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la
Moucheronne n’a pas peur. Oh! cela est si différent de la fin
tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en
considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que
lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait
maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le
trépas est doux à qui n’a pas goûté les joies d’ici-bas.

Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant
été invitées au mariage d’une amie dans un château des
environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère
Marie. Quant à miss Claddy, si elle n’a pu accompagner celle-
ci à la forêt, c’est qu’une affreuse migraine la retient au
lit, et aucun des domestiques ne s’est offert pour escorter
"la Bohémienne."

La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à
l’entrée de l’automne et le vent du nord gémissait dans les
branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique
rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées d’hiver dans
la cabane de Favier, et en son cœur, elle remerciait Dieu de
l’avoir retirée de cette existence de misère.

Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de
sa vieille amie.

Elle se sentait soutenue par d’autres affections, mais il lui
semblait que ces affections récentes n’avaient pas la solidité
de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue
parfois, la première qu’elle eût rencontrée ici-bas après
celle de Nounou.


Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures
après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit
les derniers devoirs à la morte.

Lorsqu’on eut mis les restes de la pauvre Manon dans le
cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire
ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier,
elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.

La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée,
l’œil terne.

Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la
pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix
et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune
fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis,
la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa
douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve
qui levait sur elle son œil intelligent.

La comtesse comprit ce geste suppliant.

"— Elle est seule à présent, tu l’aimes, c’est Nounou enfin,
va, emmène-la."

Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.

Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle
était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.

Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques
eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de
mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement
d’avoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée
qui ressemblait au diable (ils n’avaient jamais vu le diable
cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur
causait d’insurmontables frayeurs.

"L’horrible bête malfaisante", cependant, était devenue la
grande amie du petit Jean. L’enfant lui rappelait sans doute
sa nourrissonne d’autrefois, alors que la victime de Favier
n’avait qu’elle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy
elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois
Nounou.

Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement
logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête
tournée du côté du bois; elle aussi, peut-être, rêvait à sa
forêt profonde et solitaire, et se disait qu’il y avait
meilleur vivre que dans ce château opulent.

Marie demeura triste longtemps et n’oublia point Manon.
Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit
Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui
arracha son premier sourire.

De même qu’elle allait autrefois chaque semaine à la cabane,
elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre
Manon, si pauvre qu’en toute sa vie elle n’avait peut-être
jamais aspiré le parfum d’une fleur rare, eut sa tombe
couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs
magnifiques.


CHAPITRE XXI


LE FILS DU COMTE.


Un peu avant l’heure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu
lassée par une journée de travail, car elle préparait son
examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre
du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme
elle.

La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons
chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne
connaissait pas cet objet qu’on nomme un chapeau et qu’elle
trouvait si incommode.

Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce
un peu sauvage de son enfance.

Le sable de la terrasse cria sous le pied d’un visiteur, et la
Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un
jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un
sourire étonné sous sa moustache brune.

Il portait le costume d’officier de cavalerie.

"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui
m’a détourné un jour du bois où m’attendaient trois bandits;
et voici la louve Nounou! Je me souviens, c’est bien elle."

Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de
la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus
de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide
n’étaient plus abrités sous une masse de cheveux en
broussaille et l’enfant n’avait plus l’air d’une petite
mendiante, jolie dans ses loques.

Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme
la fille de la maison.

"— A qui ai-je l’honneur de parler, mademoiselle? dit-il
enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût
salué une princesse de sang."

Marie n’eut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent
rieur s’écriait:

"— Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"

Et d’un bond Valérie franchissant le perron, venait se
suspendre au cou de l’officier qui effleura de ses lèvres les
cheveux dorés de sa sœur.

A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira
discrètement.

Lorsqu’il eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé
qui n’était que la prélude d’un autre plus long, il avait
résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald
s’empressa d’interroger sa belle-mère: quelle était cette
jolie enfant brune qu’il avait aperçue en arrivant, sur le
perron du château?

"— Mais, c’est Marie! s’écria Valérie. Je t’ai bien écrit
dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi
aussi. Cette surprise, c’est Marie, ma petite Marie, ma petite
amie que je présenterai en règle au dîner.

"— Marie, l’enfant à la louve, murmura l’officier pensif.

"— Ah! tu as vu Nounou à ce qu’il paraît; car cette louve
s’appelle Nounou; c’est un nom bizarre n’est-ce pas?

"— Je le savais avant toi, ma petite sœur, dit en riant le
jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."

La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.

"— Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh!
mon ami, tu fais erreur; elles n’avaient jamais quitté les
bois avant de venir à Cergnes.

"— Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il
appelait ainsi Mme de Cergnes qui s’était toujours montrée
pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que
vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne,
et vivait sous la férule d’un méchant homme.

"— Je n’y comprends plus rien, murmura Valérie qui ne
revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand
méchant frère qui joue aux mystères avec nous?

"—Ne m’en veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter
cette petite histoire et écoutez-moi:

"Il y a quelques années, je ne sais au juste l’époque, étant
comme aujourd’hui en congé, je me disposais à regagner Cergnes
à cheval et, par une fantaisie bizarre, à m’y rendre par le
chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où j’allais
entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite
fille suivie d’une énorme louve; je ne voyais de l’enfant que
deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car
le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait
la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette
afin de la considérer pour savoir à qui j’avais affaire. Je
fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la
limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de
son attitude et de la simplicité de son langage.

"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le
bois, m’attendaient à un certain endroit pour me dépouiller et
sans doute m’égorger. La fillette connaissait leurs intentions
et était venue m’en prévenir.

"— Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald?
s’écria la comtesse.

"— Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à
Paris; je n’ai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que
des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je
savais d’ailleurs toujours bien gardé. Plus tard, j’avais tout
à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence
inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.

"— Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, c’est
que tu n’aies rien fait pour récompenser l’enfant qui t’avait
sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.

"— Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui
ai fait des offres magnifiques; il ne s’agissait rien moins
que de l’arracher à sa misérable vie et vous l’amener pour que
vous la fassiez élever d’une manière digne d’elle, car la
petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle n’a
pas voulu se séparer de sa Nounou; l’enfant et la louve
étaient, paraît-il, liées d’amitié étroite et préféraient sans
doute leur existence vagabonde à celle que j’offrais.

"— Tu vois pourtant qu’elles étaient destinées à nous revenir
un jour ou l’autre puisque le hasard, ou plutôt la Providence,
les a amenées ici; au moins, sa première action a été
récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu
saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sœur Valérie. Je
te raconterai cela en détail après dîner. Je n’ai jamais
regretté d’avoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est
intelligente, franche et réservée; nous l’aimons tous
tendrement et notre Baby l‘adore.

"— A propos de mon petite frère, dit l’officier, s’il est
réveillé, je serais bien aise de l’embrasser.

"— Tu n’as pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie
qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et
tâche que le cher mignon n’aie pas peur de tes moustaches."

Marie et l’officier renouèrent connaissance, et la vie de la
Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur
première rencontre.

Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il
devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long
congé.

Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et
prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement
l’intelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses
réparties.

On ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de s’intéresser et de
s’attacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été
livrée à tant de souffrances; et l’officier se disait en lui-
même qu’il manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de
qualités par lesquelles l’enfant trouvée lui était supérieure.

Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas
cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu
lire dans l’esprit de Gérald.

Marie avait fait à Gérald l’éloge de Nounou, et Dieu sait avec
quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet
enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles
actions de la louve et des services qu’elle avait rendus.

"— Tout cela ne m’étonne pas, dit-il lorsque le panégyrique
fut terminé; j’admets parfaitement que les animaux, même les
plus féroces, sont susceptibles d’attachement absolu.

"— Ce n’est pas la règle commune, fit observer la comtesse.
Rappelle-toi, Gérald, l’histoire du lion de notre ami le
général Trévière?

"— Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du
général, mais j’ignorais qu’il possédât un lion.

"— Voilà ce que c’est, reprit Mme de Cergnes: le général qui
passa plusieurs années dans l’Inde, avait apprivoisé un gentil
lionceau qu’on appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous
le savez, signifie doux.

"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout;
c’était à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et
du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au
pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au
moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant,
chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus
apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le
dessus.

"— Il n’en est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite
voix.

"— Oh! Nounou est une exception, c’est admis. Je poursuis. Un
matin, en s’éveillant, le général dont la main pendait hors du
lit, s’aperçut que le lion léchait cette main d’une singulière
façon.

"C’était cependant sa manière habituelle de saluer son
maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les
fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le
remarquer dans les ménageries à l’heure de la distribution de
la viande, la lèchent longtemps en tous sens...

"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans
quoi Sweet n’en eût fait qu’une bouchée, mais de celle qui
restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de
son lit.

"L’ordonnance parut; sans faire un mouvement, l’officier lui
dit seulement:

"— Regarde."

"L’ordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une
ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche,
et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la
tête fracassée.

"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs
comme un linge et que le général n’éprouva plus la fantaisie
de s’attacher de jeunes lions.

"— C’est vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la
panthère de Benito Rafalli.

"— Qu’est-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

"— C’est un petit garçon de Constantinople que nous avons
connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une
jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika
adorait son petit maître, mais lorsqu’on mit ce dernier au
collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika
fut donnée au directeur d’une ménagerie célèbre. Quelques
années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené
à une fête populaire où l’on admirait les magnifiques animaux
du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle
passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se
jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie.
C’était Sélika qui reconnaissait l’enfant de Constantinople et
lui faisait mille fêtes. Bénito supplia qu’on le laissât
entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et
le dompteur s’y opposèrent. Huit jours après, il revint à la
ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs
amaigris, haletante sur le sol... Il s’approcha de la grille,
l’appela doucement et passa sa main au travers des barreaux.
Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle
queue noire et expira. Elle était tuée d’abord par l’émotion
que lui avait causée la vue de son petit maître et par le
chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, s’arrachait les
cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre
bête.

"— Cette fidélité ne m’étonne pas, moi, dit Marie que
l’anecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux
sont capables de cela.

"— Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que m’écrit récemment
une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi,
sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir
et blanc, affreusement laid, vient d’être décoré d’une
médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un
lord anglais.

"— Qu’avait-il fait?

"— Voilà l’histoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce
caniche appartenait au baigneur d’un établissement de bains
situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur
l’Océan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque
distance de la côte, jetait en vain des signaux d’alarme et
des câbles; nulle barque, nul pilote n’osait se hasarder à lui
porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens
lorsque le baigneur eut l’idée de lancer son chien à la mer en
lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique
avec de grandes difficultés, jusqu’au navire; on attacha la
corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à
ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des
grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa
récompense.

"— Oh! oui, s’écria Marie, et l’on a bien raison d’aimer les
animaux et de les bien traiter.

"— Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du
château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent,
depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre,
jusqu’aux oiseaux auxquels elle donne du grain.

"— Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement
l’échine de la louve, que si Marie n’eût pas été bonne et
tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce
qu’elle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.

"— Mais, protesta Marie, Nounou est bonne d’elle-même et elle
le sera toujours. N’est-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant
l’énorme bête qui lui lécha la main en signe d’assentiment."


CHAPITRE XXII


LA BAGUE D’OPALE.


La Moucheronne, devenue l’inséparable compagne de Valérie de
Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu
semblable à cette qu’elle menait auparavant; elle s’y faisait
surtout à cause de l’instruction qu’elle acquérait et à cause
des trois femmes affectueuses qui l’entouraient.

Elle avait gagné encore en grâce et en beauté: ses membres,
toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs
mouvements; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré; son
regard s’était adouci, son sourire était plus affable.

A la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était
reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus
mélancolique depuis qu’il l’avait quitté.

Ce n’est pas, cependant, que le jeune homme fût d’humeur
joyeuse; il n’avait plus cette gaieté insouciante de la
première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette
et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front
une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le
beau ténébreux.

Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de
la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il
au fond de son cœur quelque secrète tristesse comme ceux que
l’existence a touchés profondément, tout en leur prodiguant
mille douceurs ainsi qu’à ses enfants gâtés.

Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans
son sourire; nul n’en savait la cause. Sa belle-mère elle-même
l’avait à peine remarqué.

Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop
rarement pour se demander d’où pouvait lui venir cette
tristesse douce mais immuable.

Quant à Valérie, très fière lorsqu’elle donnait le bras à cet
officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout
quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la
conduisait à l’Hippodrome, à Paris; et elle le croyait très
heureux.

Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin
s’était montré dur; elle avait vu ce qui échappait à la
perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de
lui adoucir sa peine.

Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes
télégraphia au château demandant qu’on lui renvoyât une bague
d’opale qu’il avait oubliée dans une coupe d’onyx sur la
cheminée de sa chambre: C’était celle de sa mère et il ne
s’en séparait jamais.

La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes s’en émut, car
jusqu'à présent, aucun vol n’avait été commis parmi les
domestiques.

"— Bah! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa
fête. Tant pis pour lui; il n’avait qu’à être plus soigneux.

"— C’était celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi,
comment a-t-on pu la lui dérober? les voleurs ne peuvent trop
s’introduire ici; le château est bien fermé.

"— Ah! ah! ricana une voix aigre; comment la bague a pu être
dérobée? C’est elle qui le demande."

Valérie s’éloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette
réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le
corridor.

Marie se retourna.

"— Que dites-vous? demanda-t-elle.

"— Je dis, je dis que c’est la poule qui chante qui a fait
l’œuf; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.

"— Moi? pourquoi cela?"

Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la
vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.

Mais, dans son cœur égoïste et rancunier, elle en voulait
mortellement à celle qu’elle appelait encore, la Bohémienne.

"— Elle ose demander pourquoi! poursuivit la mauvaise femme
de charge en élevant au ciel ses bras osseux; comme si tout le
monde ne sait pas que c’est toi la voleuse.

"— Moi...moi la voleuse?"

Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement; sa
peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres
subitement décolorées.

En ce moment elle redevenait la Moucheronne, l’enfant sauvage
au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié
son logis.

"— Va-t‘en, tu me fais peur! cria Mlle Sophie épouvantée.

"— Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la
tutoyant à son tour avec dédain et d’une voix à peine audible."

Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle
s’enhardit:

"— Tu feins l’étonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux
ignorer ce qu’est devenue la bague du jeune vicomte qui a été
assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu
as fait disparaître, dis-moi où elle est? Chacun sait que
lorsqu’on a vécu avec des voleurs, il en reste toujours
quelque chose."

A peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit d’un
maître soufflet retentit dans le corridor.

La vieille fille se mit à crier, à l’assassin, et ameuta
autour d’elle une partie de la domesticité.

"— Ah! c’est la petite voleuse qui vous a arrangée comme
cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore
violette. A la porte! à la porte, la voleuse qui finirait par
nous envoyer tous en prison à sa place!"

La Moucheronne recouvra son sang-froid; après tout, elle ne
devait pas s’émouvoir des insultes de ces gens-là qui la
haïssaient elle ne savait pourquoi.

"— Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant
sa taille déjà grandelette, venez avec moi.

"— Madame est loin! elle sera absente trois jours, et
d’ailleurs... elle sait ce que nous savons! ajouta un groom
d’un air profond."

La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le
cœur: est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire?...
Non c’était impossible.

A qui se confier alors? Miss Claddy était en vacances depuis
une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message
pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que
les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès d’une
vieille parente qui se mourait.

"Il n’y a donc plus que Valérie pour me défendre?" se dit la
pauvre Marie.

Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre
défense.

Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un
intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel
qu’elle avait reçu le matin même.

En entendant entrer sa compagne, elle dit d’un geste de la
main:

"— Chut! ne m’interromps pas, c’est palpitant."

Mais Marie s’approcha, et, lui fermant sa brochure:

"— Savez-vous ce qu’ils disent? prononcèrent ses pauvres
lèvres tremblantes."

Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant
ce visage bouleversé:

"— Qu’as-tu? s’écria-t-elle.

"— Ils disent, reprit l’enfant, ils disent que c’est moi qui
ai volé la bague."

Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.

"— Tu es bien bonne de t’inquiéter de ce que pensent les
domestiques, dit-elle pour toute consolation.

"— Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon
innocence.

"— Maman? allons donc! elle m’en aurait bien parlé!"

Et c’est là tout ce que Valérie avait à répondre pour la
justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait
ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer
impérieuse?

La Moucheronne s’éloigna, plus triste encore; elle rencontra
le baby qui lui tendit ses petits bras; mais la bonne qui le
portait, recula précipitamment avec son fardeau.

"— Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, s’écria-
t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, c’est une
voleuse, une méchante.

"— Non, pas méchante, pas méchante, Marie..." répondit le
bébé en essayant de s’élancer vers sa favorite. Mais il ne
put.

Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée
odieuse lui venait à l’esprit: qui sait si Valérie elle-même
ne la croyait pas coupable? elle n’en avait pas dit plus long
peut-être par pitié. Et la comtesse alors. C’était sans doute
pour cela qu’elle était partie si matin sans dire adieu à sa
protégée.

Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on n’était
pas même encore à l’heure de midi et Valérie déjà toute à sa
lecture lui avait dit simplement:

"— Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois
jours."

La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de
la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint
une idée fixe, et l’esprit tendu de la Moucheronne ne douta
plus que la maison tout entière fût contre elle.

"—Ah! se dit-elle amèrement, j’avais bien raison de refuser à
Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de
Nounou me suffisaient; elles ne m’auraient jamais causé une
telle peine, elles!"

Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au
fond d’une armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que
portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle
enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses
bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.

"— Nounou!" appela-t-elle doucement.

Aussitôt une masse noire sortit d’un taillis de jeunes
arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter
joyeusement autour de l’enfant. Elle reconnaissait le vieux
vêtement terni qu’elle avait si souvent mordillé en jouant, et
peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi qu’en ses plus
riches toilettes.

"— On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la
Moucheronne d’une voix pleine de larmes; on nous chasse; on
dit que c’est nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald.
Tu sais bien que ce n’est pas vrai, toi, tu le sais bien."

Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait
injustement les maîtres et les serviteurs dans l’accusation
dont on l’accablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût
attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête
répugnait à l’improbité comme l’hermine à la boue, et elle
était révoltée jusqu’au fond de son être.

"— Ce n’est pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait-
elle encore; ce sont bien eux qui sont venus me chercher; je
ne leur demandais rien."

Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un
grognement significatif.

Elles s’en allaient ainsi toutes deux dans la campagne
déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à
gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des
mois la Moucheronne avait vécu d’une existence facile; elle
n’était plus accoutumée comme jadis à courir à travers la
pluie et l’ouragan; le temps était passé où elle bravait la
neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait
le visage.

Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans
son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle
atteignit son refuge habituel: la cabane de Manon.

Epuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit,
accablée, inerte, jusqu’au matin, pendant que Nounou
sommeillait, allongée sur le sol.

Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans
nourriture, sans vêtements? Qui voudrait donner du travail à
une voleuse? Qu’importe! la société l’avait repoussée, la
Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de
froid et de misère au fond de sa solitude absolue!

Cependant, à l’heure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir
son amie manifesta quelque étonnement.

"Me bouderait-elle? se demanda la jeune fille; ce serait la
première fois, et puis elle n’aurait pas de raisons pour cela;
je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à l’heure,
c’est vrai; mais ordinairement elle est moins susceptible.
Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs
plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les
ferai gronder; ils ne peuvent la laisser en repos parce que,
de la hutte d’un braconnier, elle a passé tout à coup dans un
beau château."

Mlle de Cergnes pria la femme de chambre d’aller s’assurer si
Marie n’était pas chez elle; mais on ne trouva dans la jolie
pièce qu’habitait l’enfant, que ses vêtements épars sur le
tapis.

Qu’était-elle devenue? On l’appela dans toute la maison et
dans le parc, et l’on constata que, en même temps que la
fillette, la louve avait disparu.

Parties toutes les deux?...Valérie ne voulait pas le croire.

"Elle boude, dit-elle encore."

Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point,
se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son
amie.

L’après-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle
de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.

"Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec
angoisse. Mon Dieu! mon Dieu! et il y fait si froid! Que
diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il
sera de retour?

"Je n’ose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas
contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois."

Elle sonna et donna ordre qu’on allât immédiatement jusqu'à
l’ancienne cabane de Manon et qu’on en ramenât Marie et la
louve qui devaient s’y être réfugiées.

Ils s’étaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le
conseil de Mlle Sophie, ils feignirent d’obéir et passèrent
tranquillement leur soirée à l’office à fumer et à causer.

Puis ils reparurent, l’air triste et fatigué, devant leur
jeune maîtresse, affirmant qu’ils avaient vainement battu la
forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.

Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où
Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses
pieds, et se disait:

"Ils m’ont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et
moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux."


CHAPITRE XXIII


LE CINQUIEME JOUR.


Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère
forêt. Sa chère forêt avait revêtu l’aspect lugubre de l’hiver
: plus de feuilles aux arbres, plus d‘oiseaux dans les nids;
le ruisseau gelé faisait son murmure, et l’âpre vent d’automne
glissait sous les fentes de la pauvre cabane.

Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et
silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme
l’avait abandonnée pour jamais.

Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?

Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient
pressées l’une contre l’autre: celle d’une louve accroupie,
l’échine maigre, le poil hérissé, l’œil atone; la bête avait
faim; il y avait cinq jours qu’elle n’avait mangé.

Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre
était affaissée; la fillette aussi n’avait mangé depuis cinq
jours qu’une poignée de farine aigre trouvée dans le buffet
vide.

Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui
gardaient les membres de l’animal serré contre elle.

Le premier soir où la Moucheronne s’était retrouvée sous le
toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir
d’allégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse
et brisée et passa la journée du lendemain, l’œil fixé aux
cendres mortes du foyer.

L’enfant ne s’apercevait pas que le temps s’écoulait; par
moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui
s’achevait dans un sanglot.

Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la
vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson
mortel.

Un gémissement de Nounou lui rappela qu’elle aussi avait faim.
Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de
farine qu’elle délaya dans l’eau. Nounou dévora un os déjà
dépouillé de sa chair; ce fut tout.

Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et
sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait
les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.

"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."

Et son regard tombant sur la louve:

"Pauvre Nounou! tu seras seule."

La faim qui l’avait quittée à l’heure de la fièvre, lui
déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux
passèrent d’étranges visions; elle, qui n’était certes pas
gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du
château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie
rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur
les réchauds d’argent.

La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela qu’elle avait
perdu à jamais.

Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même
à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis
moëlleux et sa lampe d’albâtre rosé suspendue au plafond, car
Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.

Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne;
épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié
évanouie, aussi immobile qu’une petite statue de bronze, les
bras passés autour du cou de la louve.

Cet état n’était pas encore la mort, mais c’était à peine la
vie.

La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais
elle ne remuait pas, de peur d’éveiller sa nourrissonne; et
elle n’allait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité
d’ailleurs, il n’y avait pas de feu dans la cabane.

Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et
vif. Peu après, la porte de la masure s’ouvrir, laissant
entrer un amas de neige.

Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu
d’un ample manteau de fourrure.

La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le
visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent
dans l’ombre.

L’arrivant aperçut auprès de la bête le corps d’une fillette;
il se baissa, et ses yeux bleus s’emplirent d’une pitié
profonde.

"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."

Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et
leurs longs cils ombraient sa joue livide.

"Mon Dieu! si elle était morte?... s’écria malgré lui le
jeune homme."

Il saisit, dans ses mains, les mains froides de l’enfant:
elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement
lugubre.

Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la
moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en
quatre, aux angles usés.

"Qu’est cela? se dit-il."

Et il essaya, mais vainement, d’enlever le papier à la main
qui l’enfermait.

Il eut l’idée de détacher la gourde qu’il portait en
bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en
introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et
lui fit avaler quelques gouttes.

Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au-
dessus d’elle, un visage qu’elle ne reconnaissait pas, elle se
souleva un peu sur son séant et regarda.

Mais après avoir regardé, l’enfant se recoucha sur la louve,
comme épuisée par cet effort.

"— Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit
le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle:
Voilà donc ce qu’ils ont fait de ce pauvre ange qui s’est
toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle
injustice!"

Sa main rencontra l’échine maigre de Nounou:

"— Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu
souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."

Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain
qu’il présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec
voracité lorsque soudain elle s’arrêta, dirigeant son regard
oblique sur l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie
de son lait.

"— Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce
mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour
manger ton pain."

La louve ne fit qu’une bouchée du morceau; elle en eût dévoré
dix fois autant, mais Gérald n’avait pas prévu le cas.

Il avisa d’abord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne
d’un grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis
il emporta la fillette, devenue bien légère, jusqu’au petit
traîneau qui attendait à la porte, attelé d’un poney à
l’humeur paisible.

Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie,
avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient
paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous
prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.

Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien
perdue leur protégée, ne s’attendaient pas à le voir ramener
la fugitive; n’avait-on pas battu le bois en tous sens? Du
moins, elles le croyaient naïvement.

Et Gérald avait enfin trouvé celle qu’il cherchait.

Lorsqu’il l’eut couchée au fond du traîneau, il secoua les
guides, et fit signe à la louve de suivre.

Le petit cheval prit sa course et Nounou l’imita.

Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins
étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était
obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore qu’il
ne l’avait trouvée dans la cabane.

Son angoisse s’apaisa lorsqu’il toucha la grille du parc. Une
fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au
bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de
précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette
toujours immobile.

"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je
crois qu’il a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette
mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui
gravissait le perron à la suite de Gérald.

Mais il n’osa lui allonger un coup de pied, il craignait son
maître.

Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau,
entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie
faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy,
un triple cri de joie accueillit son arrivée.

"— Marie! c’est Marie!"

On avait vu Nounou d’abord, et l’on devinait que si Nounou
était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.

"Oui, Marie, répondit Gérald d’un ton grave; mais Marie
malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt
grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il s’agit
de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un
réconfortant, si elle est encore capable d’avaler."

Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce
désespoir, s’assit près d’elle pour essayer de la consoler
pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient
l’enfant dans la chambrette qu’elle habitait six jours
auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un
peu de bouillon.

"— Est-ce qu’elle va mourir? Mon Dieu, est-ce qu’elle va
mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.

"— J’espère que non, ma petite sœur, mais son état est sans
doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons
ce que celui-ci dira."

"— Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à la porte qui
s’était refermée sur sa chère nourrissonne, cette pauvre bête
a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps
qu’elle jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce
qu’elle mange, car je ne me fie plus à ceux qui sont chargés
de ce soin."

L’animal fit promptement disparaître les aliments qu’on lui
servit, puis elle courut à la chambre de Marie et s’étendit en
travers de la porte comme pour en défendre l’entrée.


CHAPITRE XXIV


LA LETTRE DU MORT.


Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille,
elle avait le front soucieux.

"— Marie a recouvré un peu de force, dit-elle, répondant à
leurs questions anxieuses, mais je crains qu’elle ne soit bien
malade; elle paraît souffrir de la tête, et divague en
racontant toutes sortes de choses navrantes.

"Non, poursuivit-elle en retenant Valérie qui se dirigeait
vers l’appartement de son amie, je ne te permets pas de la
soigner avant de savoir ce qu’est cette fièvre; elle pourrait
être contagieuse, nous verrons la décision du docteur que
j’attends."

Puis, tendant à Gérald un morceau de papier froissé:

"— Voilà ce que j’ai trouvé serré dans la main de la pauvre
enfant; lis si tu peux, moi j’ai l’esprit trop troublé."

La lettre était écrite en espagnol et signée Gérald,
uniquement.

"— Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme ému
malgré lui, il était parent de ma mère et le meilleur ami de
mon père. Il y a près de quinze ans que nous n’avons entendu
parler de lui, c’est-à-dire depuis son mariage environ."

Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entr’autres
l’espagnol.

Il lut une fois l’étrange lettre, eut une exclamation de
surprise, puis la relut avec plus d’attention encore.

Alors il prit la comtesse à l’écart:

"— Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des choses très
graves concernant votre petite protégée. Veuillez éloigner
Valérie pour que je vous communique cette missive."

Lorsqu’il se vit seul avec sa belle-mère, le jeune homme
commença d’une voix émue sa lecture.

Le papier était daté du mois d’octobre, quatorze ans
auparavant.


"Mon excellent ami,

"Tu m’accusais dernièrement d’oubli, d’indifférence, que
sais-je? et cependant je n’ai pensé qu’à toi au milieu de ma
détresse, à toi comme au seul ami qui pût me tendre une main
secourable.

"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel
appui dans la vie; tout t’a souri, tu n’as pas eu besoin du
mien, aujourd’hui je viens réclamer le tien.

"Tu sais que j’ai épousé il y a deux ans une charmante
Espagnole que je t’ai présentée un jour à Paris? Hélas! mon
pauvre ami! elle n’a pu me rendre heureux que jusqu'à la
naissance de mon enfant, qui lui a coûté la vie, et, lorsque
je me suis trouvé veuf et plongé dans la désolation, retenu
toi-même au lit de mort de ton père, tu n’as pu que m’adresser
une lettre pleine de cœur.

"Ce que je t’ai laissé ignorer jusqu'à présent c’est le
mauvais état de mes affaires, et ma fortune détruite par un
banquier infidèle qui s’est enfui en me ruinant.

"Si j’étais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais
un modeste emploi en France ou en Espagne (c’était aussi le
pays de ma mère), et je vivrais simplement; mais j’ai une
fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le même nom que
sa mère et qui a déjà ses yeux magnifiques. Je veux
reconstruire ma fortune pour elle.

"J’ai à Mexico un oncle extrêmement riche et célibataire qui
m’offre de venir l’aider à administrer ses biens immenses, me
promettant de me les léguer à sa mort qui, j’espère, est
encore éloignée.

"Je pars, car là est l’avenir de mon enfant, mais je ne puis
exposer ce pauvre petit être aux hasards et aux fatigues d’un
long voyage. J’ai pensé à toi, mon ami, pour me remplacer
auprès de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte et que
j’admire comme un ange de bonté, lui donnera, je n’en doute
pas, une part des soins qu’elle prodigue à ton beau Gérald,
mon filleul, et à sa mignonne Valérie.

"Je sais d’avance que tu ne me refuseras pas ce service; dès
que mon enfant sera assez forte ou assez grande pour supporter
la traversée, je viendrai la chercher; et avec quelle joie!

"Je t’envoie donc mon trésor sous la garde de sa nourrice,
une brave femme en qui j’ai toute confiance; celle-ci était un
peu souffrante, ce matin; j’espère que ce ne sera rien et que
demain je pourrai la mettre en route, car, hélas! je ne puis
moi-même me rendre à St-Prestat; des affaires urgentes me
retiennent ici, et je dois prendre dans trois jours le
paquebot du Havre; ni le bateau ni la diligence ne
m’attendraient.

"Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te témoigner ma
reconnaissance, mais je prie Dieu qu’il t’accorde à toi et aux
tiens tout le bonheur désirable.

"Mes respectueux hommages à madame de Cergnes et une caresse
à mon beau filleul et à sa jolie sœur.


"Ton malheureux ami,

Gérald."


Comment cette lettre se trouvait-elle en la possession de la
Moucheronne, et comment était-elle demeurée enfouie si
longtemps sous terre?

Manon avait appris ce qu’elle savait de l’histoire de Marie à
Mme de Cergnes, mais sa mémoire affaiblie ne lui rappela point
le précieux papier; l’enfant, docile à sa vieille amie, crut
qu’il fallait le garder caché.

Le malheureux père, après avoir écrit la lettre précédente, à
son ami, n’en usa pas, car il dut amener lui-même à St-Prestat
la pauvre petite fille dont la nourrice se mourait à
l’auberge, entourée de soins, grâce à la générosité de
l’enfant.

Nous savons ce qu’il advint du voyageur et du bébé, et
pourquoi nul ne s’émut de leur disparition. On s’aperçut de
celle du cocher, mais à cette époque la police ne possédait
pas comme à présent de fins limiers, et les recherches
n’amenèrent aucun résultat. Les bandits, qui avaient donné
deux fois la mort dans les bois de St-Prestat, s’étaient
emparés de la missive en même temps que du bébé et ne s’en
étaient plus souciés.

Ainsi Marie, la Moucheronne, l’ancien souffre-douleur de
Favier, se nommait Carmen de Nuovi, et elle était la fille du
meilleur ami comte de Cergnes avec lequel il avait même un
lien de parenté éloignée; son père était le parrain de ce
Gérald de Cergnes qu’elle avait pour ainsi dire écarté de la
mort quelque temps auparavant.

"— Et dire, ma mère, dire que la pauvre enfant a tant
souffert! qu’elle aurait pu mourir sous les coups de Favier
sans qu’on pût savoir qui elle était! murmura le jeune homme
dont les yeux étaient humides de larmes.

"— Ah! mon ami, répondit la comtesse non moins émue, que nous
devons dédommager la chère mignonne de tout ce que nous lui
avons fait souffrir nous-mêmes sans le savoir. Mais laisse-
moi, il faut que j’aille la soigner moi-même. Toi, tâche
d’avoir le plus d’éclaircissements possibles de cette affaire
et va consulter les papiers de la famille. Ne dis rien encore
à Valérie, je me charge de lui apprendre qu’elle peut nommer
Marie sa cousine."

Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra dans la
chambre de la malade.


CHAPITRE XXV


EPILOGUE.


Marie, que nous appellerons désormais de son véritable nom,
Carmen, demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, moins
peut-être à cause de la privation de nourriture subie trop
longtemps, que par la secousse morale qui avait ébranlé ses
nerfs et son cerveau.

La bague avait été retrouvée le lendemain de sa fuite
désespérée, derrière un meuble où elle avait roulé, et les
domestiques, honteux de leur conduite infâme, ne savaient plus
quelle contenance garder les uns vis-à-vis des autres, car ils
se sentaient coupables, et ils en voulaient à Mlle Sophie qui
les avait poussés à haïr l’enfant trouvée.

Ce fut bien pis lorsqu’ils apprirent que cette enfant trouvée
était Mlle de Nuovi la fille d’un noble gentilhomme et la
parente de leurs maîtres.

Comme ils étaient meilleurs au fond qu’à la surface un
revirement complet se fit en eux, et le jour où l’on descendit
la petite convalescente au jardin où se montrait un pâle rayon
de soleil, ils vinrent tous en groupe lui demander pardon.

Carmen était sans rancune et elle leur tendit à tous sa petite
main amaigrie en signe de réconciliation.

Il y avait quelqu’un, cependant, qui ne pardonnait pas si
facilement: c’était Nounou; et, chaque fois que Mlle Sophie
passait à sa portée, elle lui allongeait un coup de dents; si
bien que la vieille fille qui vivait dans des transes
continuelles, vint un jour trouver la Comtesse et lui fit
entendre qu’elle ne resterait pas au château si la louve
continuait à y demeurer.

"— A votre aise, répondit sèchement Mme de Cergnes, nous
allons régler votre compte. Aussi bien, vous devez comprendre
que, après ce qui s’est passé récemment, vous n’êtes pas
regardée ici d’un bon œil."

Et Mlle Sophie fut congédiée ainsi; elle s’en alla, regrettée
de personne, et grommelant entre ses longues dents:

"— C’est-y Dieu possible, qu’on me préfère une horrible bête
sauvage, à moi qui ai près de quinze ans de service dans cette
maison!"

Peu après ces aventures successives, le comte de Cergnes
revint de son voyage; il était soucieux: les affaires
n’avaient pas été tout droit comme il l’aurait voulu, et il
n’était pas sûr encore que la succession qu’il était allé
chercher si loin lui revînt.

Lorsqu’il apprit l’histoire de Carmen, et qu’il lut la lettre
de son ami mort d’une façon si tragique, il s’écria:

"— Mais, c’est à cette enfant que revient l’héritage du
cousin Minotto! Le testament est arrangé de façon à ce que
cette fortune ne puisse me revenir, que si Gérald de Nuovi et
sa fille sont décédés tous les deux; or on n’avait aucune
preuve du décès, et l’enfant vit. Voilà donc notre petite
Carmen très riche."

Cette nouvelle, nous devons le dire à sa louange, n’émut
aucunement la fillette: elle eut même une larme de regret en
songeant que la mère Manon était morte trop tôt: elle aurait
pu lui faire une vieillesse si choyée, si heureuse!

"— A quoi emploieras-tu tout cet argent? lui demanda Valérie,
riant à la pensée de voir millionnaire sa couine si détachée
des biens matériels.

"— Je donnerai à ceux qui n’ont pas, répondit l’enfant, et je
ferai bâtir une grande maison de campagne pour les enfants qui
n’auront ni père ni mère et que leurs maîtres battront."

Valérie l’embrassa:

"— Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange."

Et Carmen rencontra le regard attendri de son cousin Gérald
qui les écoutait toutes les deux.

Quelque temps après la fillette fit sa première communion avec
une ferveur qui édifia tout le monde, et ce jour-là, elle
supplia M. de Cergnes, devenu son tuteur, d’habiller de sa
part une vingtaine d’enfants pauvres et de leur donner à
dîner.

A l’automne suivant, on se rendit à Paris, à la grande joie de
Valérie; Carmen ne se plus pas autant dans le bel hôtel du
boulevard St-Germain que dans le château un peu mélancolique
de St-Prestat.

Nounou qu’on avait emmenée se faisait vieille, et, quoiqu’elle
dormît la plupart du temps sur un coussin moëlleux dans le
grand hall qu’il lui était permis d’habiter, elle soupirait
souvent après l’air de la forêt qui lui manquait à présent.

Cependant Carmen devait voir son désir se réaliser; elle
résida aussi longtemps et aussi souvent qu’elle le souhaitait
à Cergnes: Le pays où elle avait vu ses premières douleurs et
ses premières joies lui était cher.

Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain des environs de
St-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen
de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son
cousin Gérald.

Ils avaient tous les deux le goût de la contrée un peu triste
et solitaire où ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le
château de Cergnes et ses dépendances furent donnés au jeune
homme qui remit sa démission au régiment.

Sa mélancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle
gravité, cette gravité peinte aussi sur le charmant visage de
Carmen.

Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques années auparavant
une jeune fille qui était morte presque subitement au sortir
d’un bal, et il en avait gardé longtemps une impression
profonde. Mais à présent, il était heureux et il rendait
heureuse celle qu’il appelait quelquefois "la Moucheronne"
quand il ravivait en souriant le souvenir du passé.

Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux viveur, a fini
par écorner passablement sa fortune; or il a été satisfait de
trouver un acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a
payés largement: c’est Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse
de Cergnes; et à présent sa chère forêt est à elle, bien à
elle, et elle a fait ériger un chapelle au lieu où se dressait
autrefois la cabane de son bourreau; puis une autre plus belle
encore au pied d’un chêne où l’on a trouvé des ossements
humains.

Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis,
et déjà une nichée de babies roses et rieurs jouent entre ses
pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave
bête s’en montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille
queue un peu pelée, chaque fois qu’une petite voix argentine
bégaie: "Nounou! Nounou!"


TABLE DES MATIERES



— Sinistre nuit


— Le louveteau mort


— Le coup de botte


— Pourquoi m’a-t-il laissée vivre?


— Les rêves de la Moucheronne


— Un compagnon


— Pauvre Moucheron


— Désespoir d’enfant


— Pas sans Nounou


— Causerie de bandits


— Nounou traquée


— Sans le vouloir


— Où Nounou rit dans sa barbe


— L’or maudit


— Ce que Nounou trouva dans la forêt


— Nous avons vu le diable et sa fille


— Casse-Cou


— A Cergnes


— Le Baby


— Deuil


— Le fils du comte


— La bague d’opale


— Le cinquième jour


— La lettre du mort


— Epilogue


FIN DE LA TABLE



Limoges. — Imp. Marc Barbou et Cie.





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