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Title: Micah Clarke - Tome I - Les recrues de Monmouth
Author: Doyle, Arthur Conan, Sir, 1859-1930
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Micah Clarke - Tome I - Les recrues de Monmouth" ***

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Arthur Conan Doyle



MICAH CLARKE

Tome I

LES RECRUES DE MONMOUTH

(1910)

Table des matières

Introduction.
Préface.
I--Le cornette Joseph Clarke, des Côtes de fer.
II--Je suis envoyé à l'école. Je la quitte.
III--Sur deux amis de ma jeunesse.
IV--Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.
V--De l'homme aux paupières tombantes.
VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.
VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.
VIII--Notre départ pour la guerre.
IX--Une passe d'armes au Sanglier Bleu.
X--Notre périlleuse aventure dans la Plaine.
XI--Le solitaire à la caisse pleine d'or.
XII--De quelques aventures sur la lande.
XIII--Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.
XIV--Du Curé à la jambe raide et de ses ouailles.
XV--Où nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.



Introduction


_James Scott, duc de Monmouth, (1649-1685), fils naturel de Charles II
d'Angleterre._

_À l'avènement de Jacques II, il organisa avec le duc d'Argyle un coup
de force qui échoua. Ses troupes furent écrasées le 6 juillet 1685 lors
de la bataille de Sedgemoor et il fut décapité._

_Toutefois certaines théories ont prétendu qu'il aurait pu être l'homme
au masque de fer._

_Cette victoire ne profita guère à Jacques II qui ne resta que quelques
mois sur le trône avant de venir se réfugier en France où il finit ses
jours._



Préface


Micah Clarke_, dont nous publierons successivement en traduction
française les trois épisodes:_ Les recrues de Monmouth, Le capitaine
Micah Clarke, La bataille de Sedgemoor, _est le grand roman historique
qui établit la réputation en ce genre d'Arthur-Conan Doyle._

_Le romancier y a déployé une verve, un humour, un entrain qui
rappellent les bonnes pages de Dumas père. Aussi faudrait-il s'étonner
que les traducteurs aient négligé une oeuvre aussi vivante s'il n'en
fallait voir la cause dans le peu de familiarité de nos contemporains
français avec l'histoire étrangère. Pour le lecteur d'Outre-Manche,
Conan Doyle n'avait nulle besoin d'explications préliminaires. Il nous a
paru qu'une présentation était nécessaire en tête de l'édition française
de son roman et l'on nous permettra, en outre, de renvoyer à notre
ouvrage_ La Cour galante de Charles II, _où le lecteur trouvera, sans
préjudice de bien des détails curieux, des portraits des meilleurs
peintres et graveurs, leurs contemporains, reproduisant les traits de
Lucy Walters, mère de Monmouth, du roi Charles II, jeune homme et
vieillard, et enfin de Monmouth._

_Monmouth était né à Rotterdam, le 9 avril 1649, de Lucy Walters, alors
maîtresse de Charles II, après l'avoir été de Robert Sydney, qui en
avait, lui-même, hérité du célèbre Algernon Sydney, son frère. C'était
une belle fille, mais commune et sans éducation, d'ailleurs très fière
d'être maîtresse royale et mère d'un bâtard de roi. En 1655, la
princesse d'Orange écrivant à son frère le plaisantait sur «sa femme».
La concubine dominait encore les sens de son amant et le tenait dans un
servage amollissant si bien que, l'année suivante, les ministres du
prétendant inquiets, obtinrent le départ de Lucy pour l'Angleterre sous
promesse d'une pension annuelle de quatre cents livres. Son séjour à
Londres n'alla pas sans encombre. Lucy fut arrêtée et mise à la Tour:
elle y reçut les hommages des Cavaliers et obtint ensuite l'autorisation
de retourner en France du gouvernement peu jaloux de fournir aux
mécontents l'occasion de prononcer pour une cause quelconque le nom des
Stuarts. Charles, prince et volage, ne tarda pas à délaisser cette
maîtresse encombrante et volontaire, puis à l'oublier complètement et,
de chute en chute, la pauvre Lucy mourut, dit un chroniqueur, «d'une
maladie, suite naturelle de sa profession»._

_Charles II n'abandonna pas l'enfant, comme il avait abandonné la mère.
La veuve de Charles I le fit élever par lord Crofts et peu d'années
après la Restauration, c'est sous le nom de celui-ci qu'il parut à la
cour. Lady Castlemaine, la reine de la main gauche du moment, le prit en
bon gré. Il était vif, spirituel, de bonnes manières, en élève formé par
les soins des Révérends Pères de la Compagnie de Jésus à qui la
reine-mère avait confié son éducation. En 1663, ce beau cavalier, titré
duc et fils avoué du roi, faisait tourner la tête à toutes les dames de
la cour quand Charles II, jaloux de la Castlemaine, le maria à une riche
héritière d'Écosse, Anna Scott, duchesse de Buccleuch. Cela n'arrêta pas
le cours de ses bonnes fortunes qui ne l'empêchaient pas de devenir le
champion de la cause protestante. À ce titre, il paraissait doué de
toutes les vertus et de toutes les perfections. «La grâce, dit le poète
Dryden, accompagnait tous ses mouvements et le paradis se révélait sur
sa figure»._

_On prend goût à ce jeu de la popularité. Monmouth commit imprudence sur
imprudence et passa pour s'être associé au complot whig avec Essex,
Sydney et Russell, au moment où la conjuration de Rye-House se proposait
comme but, non plus de soulever la nation contre le gouvernement, mais
d'assassiner le roi et son frère. Alors il dut s'exiler et vivre en
Hollande dans une oisiveté plus ou moins honorable. En même temps qu'il
s'était brouillé avec la cour, il avait cessé de vivre avec sa femme. Sa
maîtresse, Lady Henriette Wentworth, était riche. Dans le parti
catholique, on murmurait qu'elle pourvoyait à ses besoins, les secours
que lui fournissait le roi ne suffisant point à payer ses caprices. Le
roi vieilli gardait pourtant, à travers son égoïsme quinteux, un faible
pour ce fils de sa jeunesse et de ses belles amours. Tant que vécut
Charles II, il y eut donc pour Monmouth espoir de rappel. En octobre
1684, le prince d'Orange qui le recevait à Leyde et à La Haye le
traitait en hôte princier. Peu de mois avant la mort de Charles II (en
novembre 1684) Monmouth faisait un voyage rapide en Angleterre.
Allait-il rentrer en faveur? On le crut. Le duc d'York lui fit, on le
remarqua, un accueil cordial, comme s'il voulait démentir ainsi les
bruits qui commençaient à courir et qui peignaient Monmouth comme un
prétendant à la couronne. Mais bientôt le fils rebelle et ingrat,
repartit pour l'exil._

_Alors les rumeurs, d'abord vagues, prirent de la consistance et de la
cohésion. On prétendait parmi les exilés que John Cosin, évêque de
Durham, avait remis un coffret, qui contenait le contrat de mariage de
Charles II et de Lucy Walters, à son gendre Gilbert Gérard, capitaine
des gardes du roi. On en jasait à Londres, dans la Cité, à la cour.
Gilbert Gérard nia devant le Conseil privé avoir connaissance et de la
boîte et du mariage. Beaucoup continuèrent à douter. La légende de la
cassette subsista: elle devait prendre une nouvelle force quand les
avancés du parti protestant auraient intérêt à opposer leur prétendant à
un roi catholique._

_À la mort de Charles II, la situation de Monmouth changea brusquement.
Il était maintenant un exilé dans toute l'acception du terme.
Consentirait-il à mener sur le sol de la Hollande une existence inactive
et presque honteuse sous la surveillance des polices continentales?
L'ambition de sa maîtresse ne paraissait pas devoir s'en contenter pour
lui: elle voulait le voir roi. Stimulé par elle, Monmouth annonça
d'abord l'intention de se rendre en Suède et d'y vivre de l'existence
d'un particulier auprès de la chère maîtresse qui avait sacrifié pour le
suivre la splendeur d'un grand nom et ses droits à un riche héritage.
Mais il ne partait point._

_C'est à ce point d'hésitation que le prirent les avances des exilés.
Eux aussi ne savaient pas se résigner à avoir été et à ne plus être.
Certes Monmouth leur était suspect à plus d'un titre. Qu'y avait-il de
commun entre ce paillard, séducteur de femmes et sceptique au point, lui
protestant, d'avoir versé leur sang, et les pieux et fanatiques martyrs
de leur foi et de leur haine pour les partisans masqués de Rome? Ils
reprochaient à Monmouth sa vie de plaisir, sa liaison extra-conjugale,
ses désordres et ses folies. Mais la nécessité fit plus que le goût. Les
exaltés cédèrent aux objurgations des plus politiques. Ils consentirent
à ce que Monmouth fut sondé par des émissaires sûrs. Il se montra froid,
peu désireux de se lancer dans les aventures. Alors les travaux
d'approche visèrent un autre but. Sur l'invite de Ferguson, lord Grey
agit auprès de Lady Henriette. Il lui montra le trône comme fruit d'une
alliance à laquelle il faudrait momentanément sacrifier les droits de
son amour. La maîtresse de Monmouth n'était pas une amoureuse banale:
elle se jura de lui donner les moyens, tous les moyens, de conquérir une
couronne. Pedro Ronquillas, ambassadeur d'Espagne, qui voyait le fait
sans en comprendre le but, fit alors des gorges chaudes de ce prince qui
vivait aux crochets de sa maîtresse et vendait son amour pour ses
subsides. Ce n'était pas par là cependant que Monmouth péchait. La
pensée de Lady Henriette était devenue la sienne._

_À son passage à Rotterdam, il se rencontra avec quelques-uns des chefs
de l'émigration. L'union était loin d'être faite dans les rangs de
celle-ci. Le duc d'Argyle se considérait comme maître chez lui en Écosse
et entendait agir d'après ses propres inspirations. Il eut soin de ne
paraître à Rotterdam qu'après le départ de Monmouth qu'il jalousait et
quand on lui parla de différer l'exécution des projets anciens, il fit
grand étalage de ses espérances et des promesses de concours qu'il avait
reçues d'Écosse, ayant toujours grand soin de faire entendre qu'il était
un chef d'armée et non un lieutenant. Il acheta une frégate, s'équipa et
arma un corps d'expédition. Cette attitude obligea les exilés à
précipiter leurs plans. Monmouth, dans ses entrevues avec eux, s'était
présenté avant tout comme un protestant anglais. Légitime fils de
Charles II, disait-il, il avait légalement droit à la couronne que
portait son oncle, mais il ne voulait prendre le titre de roi que autant
que ses associés le jugeraient utile à la cause commune. Il se déclarait
même en ce cas prêt à abdiquer ce titre après le succès et à rentrer
dans le rang. Au besoin il servirait sous le duc d'Argyle. La
proposition ne pouvait sourire au chef écossais. Il visita
personnellement Monmouth pour lui démontrer qu'une guerre de partisans
n'était pas son fait et qu'il valait bien mieux qu'il attendit que
l'Angleterre put se soulever. Monmouth, à son tour, lui représenta que
la politique adoptée par Jacques II était plutôt propre à remédier aux
plus criants abus du précédent règne. Argyle se déclara prêt à partir au
début de mai. Alors Monmouth assura aux gentilshommes écossais qu'il
mettrait à la voile six jours plus tard._

_Jusqu'à l'arrivée des agents des exilés, l'Angleterre était paisible.
Au début de son règne, Jacques II paraissait prendre à tâche de donner
toute satisfaction au parti modéré. En quittant le lit de mort de son
frère, n'avait-il pas promis dans un bref discours au Conseil privé de
soutenir l'Église d'Angleterre, propos qui avaient encore été accentués
dans la proclamation rédigée par le solicitor général Finch. Toutes les
lettres qu'écrivaient de Rome ou du Vatican les agents catholiques
recommandaient la patience, la modération et le respect pour les
préjugés du peuple anglais. Mais tandis que Jacques rêvait ainsi la
liberté de conscience pour tous ses sujets, sauf les catholiques à qui
celle-ci faisait défaut, nul n'était disposé à accepter pour autrui une
liberté qui paraissait un empiétement sur des droits acquis. Les
Dissenters, comme le clergé épiscopal, paraissaient convaincus que la
déclaration ne profiterait qu'aux Catholiques. Les épiscopaux se
refusèrent à lire la déclaration à la presque unanimité et les
Dissenters marquaient qu'ils préféraient à la liberté pour eux un
système résolu de persécution contre les Papistes. Les choses
s'envenimaient encore quand on apprit que les portes de la chapelle de
la reine à Saint James s'ouvraient toutes grandes et que le roi
entendait la messe avec une pompe officielle. Les gardes du corps
formant la haie, les chevaliers de la Jarretière, les lords les plus
illustres suivant le roi jusqu'à son prie-dieu, parurent à tous menacer
d'un bouleversement atroce le monde protestant et aux appels des
prédicants les recrues de Monmouth se groupèrent le long des chemins._

                    Albert Savine.



I--Le cornette Joseph Clarke, des Côtes de fer.


Il est possible, mes chers petits-enfants, qu'à des moments divers je
vous aie conté presque tous les incidents survenus en ma vie pleine
d'aventures.

Du moins il n'en est aucun, je le sais, qui ne soit bien connu de votre
père et de votre mère.

Toutefois, quand je vois que le temps s'écoule, et qu'une tête grise est
sujette à ne plus contenir qu'une mémoire défaillante, il m'est venu à
l'idée d'utiliser ces longues soirées d'hiver à vous exposer tout cela,
en bon ordre, depuis le commencement, de telle sorte que vous puissiez
avoir dans vos esprits une image claire, que vous transmettrez dans ce
même état à ceux qui viendront après vous.

Car, maintenant que la Maison de Brunswick est solidement établie sur le
trône et que la paix règne dans le pays, il vous sera chaque année de
moins en moins aisé de comprendre les sentiments des gens de ma
génération, au temps où Anglais combattaient contre Anglais et où celui
qui aurait dû être le bouclier et le protecteur de ses sujets, n'avait
d'autre pensée que de leur imposer par la force ce qu'ils abhorraient et
détestaient le plus.

Mon histoire est de celles que vous ferez bien de mettre dans le trésor
de votre mémoire, pour la conter ensuite à d'autres, car selon toute
vraisemblance, il ne resta dans tout ce comté de Hampshire aucun homme
vivant qui soit en état de parler de ces événements d'après sa propre
connaissance, ou qui y ait joué un rôle plus marqué.

Tout ce que je sais, je tâcherai de le classer en ordre, sans
prétention, devant vous.

Je m'efforcerai de faire revivre ces morts pour vous, de faire sortir
des brumes du passé ces scènes qui étaient des plus vives au moment où
elles se passaient et dont le récit devient si monotone et si fatigant
sous la plume des dignes personnages qui se sont consacrés à les
rapporter.

Peut-être aussi mes paroles ne feront-elles, à l'oreille des étrangers,
que l'effet d'un bavardage de vieillard.

Mais vous, vous savez que ces mêmes yeux qui vous regardent, ont aussi
regardé les choses que je décris, et que cette main a porté des coups
pour une bonne cause, et ce sera dès lors tout autre chose pour vous,
j'en suis sûr.

Tout en m'écoutant, ne perdez pas de vue que c'était votre querelle
aussi bien que la nôtre, celle pour laquelle nous combattions, et que si
maintenant vous grandissez pour devenir des hommes libres dans un pays
libre, pour jouir du privilège de penser ou de prier comme vous
l'enjoindront vos consciences, vous pouvez rendre grâces à Dieu de
récolter la moisson que vos pères ont semée dans le sang et la
souffrance, lorsque les Stuarts étaient sur le trône.

C'était en ce temps-là, en 1664, que je naquis, à Havant, village
prospère, situé à quelques milles de Portsmouth, à peu de distance de la
grande route de Londres, et ce fut là que je passai la plus grande
partie de ma jeunesse.

Havant est aujourd'hui, comme il était alors, un village agréable et
sain, avec ses cent et quelques cottages de briques dispersée de façon à
former une seule rue irrégulière.

Chacun d'eux était précédé de son jardinet et avait parfois sur le
derrière un ou deux arbres fruitiers.

Au milieu du village s'élevait la vieille église au clocher carré, avec
son cadran solaire pareil à une ride sur sa façade grise et salie par le
temps.

Les Presbytériens avaient leur chapelle dans les environs, mais après le
vote de l'Acte d'Uniformité, leur bon ministre, Maître Breckinridge,
dont les discours avaient bien des fois attiré une foule nombreuse sur
des bancs grossiers, pendant que les sièges confortables de l'église
restaient déserts, fut jeté en prison et son troupeau dispersé.

Quant aux Indépendants, du nombre desquels était mon père, ils étaient
également sous le coup de la loi, mais ils se rendaient à l'assemblée
d'Elmsworth.

Mes parents et moi, nous y allions à pied, qu'il plût ou qu'il fît beau,
chaque dimanche matin.

Ces réunions furent dispersées plus d'une fois, mais la congrégation
était formée de gens si inoffensifs, si aimés, si respectés de leurs
voisins, qu'au bout d'un certain temps les juges de paix finirent par
fermer les yeux, et par les laisser pratiquer leur culte, comme ils
l'entendaient.

Il y avait aussi, parmi-nous, des Papistes, qui étaient obligés d'aller
jusqu'à Portsmouth pour entendre la messe.

Comme vous le voyez, si petit que fut notre village, il représentait en
miniature le pays entier, car nous avions nos sectes et nos factions, et
toutes n'en étaient que plus âpres, pour être renfermées dans un espace
aussi étroit.

Mon père, Joseph Clarke, était plus connu dans la région sous le nom de
Joe Côte-de-fer, car il avait servi, en sa jeunesse, dans la troupe
d'Yaxley qui avait formé le fameux régiment de cavalerie d'Olivier
Cromwell.

Il avait prêché avec tant d'entrain, il s'était battu avec tant de
courage, que le vieux Noll en personne le tira des rangs après la
bataille de Dunbar, et l'éleva au grade de cornette.

Mais le hasard fit que quelque temps après, comme il avait engagé une
discussion avec un de ses hommes au sujet du mystère de la Trinité, cet
individu, qui était un fanatique à moitié fou, frappa mon père à la
figure, et celui-ci rendit le compliment avec un coup d'estoc de son
sabre, qui envoya son adversaire se rendre compte en personne de la
vérité de ses dires.

Dans la plupart des armées, on aurait admis que mon père était dans son
droit en punissant séance tenante un acte d'indiscipline aussi
scandaleux; mais les soldats de Cromwell se faisaient une si haute idée
de leur importance et de leurs privilèges qu'ils s'offenseront de cette
justice sommaire accomplie sur leur camarade.

Mon père comparut devant un conseil de guerre, et il est possible qu'il
aurait été offert en sacrifice pour apaiser la fureur de la soldatesque,
si le Lord Protecteur n'était intervenu et n'avait réduit la punition au
renvoi de l'armée.

En conséquence, le cornette Clarke se vit enlever sa cotte de buffle et
son casque d'acier.

Il s'en retourna à Havant et s'y établit négociant en cuirs et tanneur,
ce qui priva le Parlement du soldat le plus dévoué qui eût jamais porté
l'épée à son service.

Voyant qu'il prospérait dans son commerce, il épousa Marie Shopstone,
jeune personne attachée à l'Église, et moi, Micah Clarke, je fus le
premier gage de leur union.

Mon père, tel que je le trouve dans mes premiers souvenirs, était de
stature haute et droite.

Il avait de larges épaules et une puissante poitrine.

Sa figure était accidentée et rude, avec de gros traits durs, des
sourcils en broussaille et saillants, le nez fort, large, charnu, de
grosses lèvres qui se contractaient et se rentraient quand il était en
colère.

Ses yeux gris étaient perçants, de vrais yeux de soldat, et cependant je
les ai vu s'éclairer d'un bon sourire, d'un pétillement joyeux.

Sa voix était terrible et propre à inspirer la crainte à un point que je
n'ai jamais su m'expliquer.

Je n'ai pas de peine à croire ce que j'ai appris, que quand il chantait
le centième Psaume à cheval parmi les bonnets bleus, à Dunbar, sa voix
dominait le son des trompettes, le bruit des coups de feu, comme le
roulement grave d'une vague contre un brisant.

Mais bien qu'il possédât toutes les qualités nécessaires pour devenir un
officier de distinction, il renonça à ses habitudes militaires, en
rentrant dans la vie civile.

Grâce à sa prospérité et à la fortune qu'il avait acquise, il aurait
fort bien pu porter l'épée.

Au lieu de cela, il avait un petit exemplaire de la Bible logé dans sa
ceinture, à l'endroit où les autres suspendent leurs armes.

Il était sobre et mesuré en ses propos, et même au milieu de sa famille,
il lui arrivait rarement de parler des scènes auxquelles il avait pris
part, où des grands personnages tels que Fleetwood et Harrison, Blake et
Ireton, Desborough et Lambert, dont quelques-uns étaient comme lui
simples soldats, lorsque les troubles éclatèrent.

Il était frugal dans sa nourriture, fuyant la boisson, et ne s'accordait
d'autre plaisir que ses trois pipes quotidiennes de tabac d'Oroonoko,
qu'il gardait dans une jarre brune près du grand fauteuil de bois, à
gauche de la cheminée.

Et cependant, malgré toute la réserve qu'il s'imposait, il arrivait
parfois que l'homme de jadis se fit jour en lui, et éclata en un de ses
accès que ses ennemis appelaient du fanatisme, ses amis de la piété, et
il faut bien reconnaître que cette piété-là avait tendance à se
manifester sous une forme farouche et emportée.

Et quand je remonte dans mes souvenirs, deux ou trois incidents y
reparaissent avec un relief si net et si clair que je pourrais les
prendre pour des scènes tout récemment vues au théâtre, alors qu'elles
datent de mon enfance, d'une soixantaine d'années, et de l'époque où
régnait Charles II.

Quand survint le premier incident, j'étais si jeune, que je ne puis me
rappeler ni ce qui le précéda, ni ce qui le suivit immédiatement.

Il se planta dans ma mémoire parmi bien des choses qui en ont disparu
depuis.

Nous étions tous à la maison, par une lourde soirée d'été, quand nous
entendîmes un roulement de timbales, un bruit de fers de chevaux, qui
amenèrent sur le seuil mon père et ma mère.

Elle me portait dans ses bras pour que je puisse mieux voir.

C'était un régiment de cavalerie, qui se rendait de Chichester à
Portsmouth, drapeau au vent, musique jouant, et c'était le plus
attrayant coup d'oeil qu'eussent jamais vu mes yeux d'enfant.

J'étais plein d'étonnement, d'admiration en contemplant les chevaux au
poil lustré, à l'allure vive, les morions d'acier, les chapeaux à plumes
des officiers, les écharpes et les baudriers.

Je ne croyais avoir jamais vu une aussi belle troupe réunie, et dans mon
ravissement je battis des mains, je poussai des cris.

Mon père sourit gravement, et me prit des bras de ma mère:

--Hé! dit-il, mon garçon; tu es un fils de soldat, et tu devrais avoir
assez de jugement pour ne pas louer une cohue pareille. Est-ce que tout
enfant que tu es, tu ne vois pas que leurs armes sont mal fourbies, que
leurs éperons de fer sont rouillés, leurs rangs sans ordre ni cohésion?
Et ils n'ont pas envoyé en avant d'eux d'éclaireurs ainsi que cela doit
se faire, même en temps de paix, et leur arrière-garde a des traînards
d'ici à Bedhampton...

«Oui, reprit-il en brandissant son long bras dans la direction des
soldats, et les interpellant, vous êtes du blé mûr pour la faucille et
qui n'attend plus que les moissonneurs.

Plusieurs d'entre eux tirèrent sur les rênes à cette soudaine explosion.

--Jack, un bon coup sur le crâne tondu de ce coquin, cria l'un d'eux, on
faisant faire demi-tour à son cheval.

Mais il y avait dans la figure de mon père quelque chose qui fit reculer
l'homme, et il rentra dans les rangs sans avoir fait ce qu'il disait.

Le régiment défila à grand fracas sur la route.

Ma mère posa ses mains fines sur le bras de mon père et apaisa par ses
gentillesses et ses caresses le démon endormi qui s'était réveillé en
lui.

En une autre occasion que je puis me rappeler--c'était quand j'avais
sept ou huit ans--sa colère éclata d'une façon plus dangereuse dans ses
effets.

Je jouais autour de lui un après-midi de printemps pendant qu'il
travaillait dans la cour de la tannerie, lorsque par la porte ouverte
entrèrent, en se dandinant, deux beaux messieurs aux revers d'habit
dorés, et des cocardes coquettement fixées sur le côté de leurs
tricornes.

Ainsi que je l'appris plus tard, c'étaient des officiers de la flotte
qui passaient par Havant, et nous voyant occupés dans la cour, ils
étaient entrés pour nous demander des renseignements sur leur route.

Le plus jeune des deux aborda mon père, et commença l'entretien par un
grand fracas de mots qui étaient pour moi de l'hébreu; mais maintenant
je me souviens que c'était une série de ces jurons qui sont communs dans
la bouche d'un marin.

Et pourtant que des gens qui sont sans cesse exposés à comparaître
devant le Tout-Puissant s'égarassent au point de l'insulter, cela fut
toujours un mystère pour moi!

Mon père, d'un ton rude et sévère, l'invita à parler avec plus de
respect des choses saintes.

Sur quoi les deux hommes lâchèrent la bride à leur langue, et traitèrent
mon père de farceur prédicant, de Jacquot presbytérien à figure de
cafard.

Je ne sais ce qu'ils auraient dit encore, car mon père saisit le gros
couteau dont il se servait pour lisser les cuirs, et s'élançant sur eux,
il l'abattit sur le côté de la tête de l'un deux, avec une telle force
que sans la dureté de son chapeau, l'homme eût été hors d'état de lancer
désormais des jurons.

En tout cas, il tomba comme une bûche sur les pierres de la cour,
pendant que son camarade dégainait vivement sa rapière et portait une
botte dangereuse.

Mais mon père, qui avait autant d'agilité que de vigueur, fit un bond de
côté, et abattant sa massue sur le bras tendu de l'officier, il le brisa
comme il aurait fait d'un tuyau de pipe.

Cette affaire ne fit pas peu de bruit, car elle survint à l'époque ou
ces archi-menteurs, Oates, Bedloe et Carstairs troublaient l'esprit
public par leurs histoires de complot, et où l'on s'attendait à voir des
émeutes d'une façon où de l'autre éclater dans le pays.

Au bout de peu de jours, tout le Hampshire parlait du tanneur séditieux
de Havant qui avait cassé la tête et le bras à deux serviteurs de Sa
Majesté.

Toutefois une enquête démontra qu'il n'y avait rien dans l'affaire qui
ressemblait à de la déloyauté, et les officiers ayant reconnu qu'ils
avaient été les premiers à parler, les juges de paix se bornèrent à
punir mon père d'une amende et à lui faire prendre l'engagement de
rester désormais tranquille pendant une période de six mois.

Je vous conte ces faits pour que vous puissiez vous faire une idée de la
piété farouche et grave dont étaient animés non seulement votre ancêtre,
mais encore la plupart des hommes qui avaient été formés dans les
troupes du Parlement.

Par bien des côtés, ils ressemblaient davantage à ces Sarrasins
fanatiques, qui croient à la conversion par le glaive, qu'aux disciples
d'une croyance chrétienne.

Mais ils ont ce grand mérite d'avoir mené pour la plupart une vie pure
et recommandable, car ils pratiquaient avec rigueur les lois qu'ils
auraient volontiers imposées aux autres à la pointe de l'épée.

Sans doute, il y en eut dans ce grand nombre quelques-uns, pour qui la
piété n'était que le masque de l'ambition, et d'autres qui pratiquaient
en secret ce qu'ils condamnaient en public, mais il n'est point de
cause, si bonne qu'elle soit, qui n'ait des parasites hypocrites de
cette sorte.

Ce qui prouve que la grande majorité de ces Saints, ainsi qu'ils se
qualifiaient eux-mêmes, étaient des gens de vie régulière, craignant
Dieu, c'est ce fait qu'après le licenciement de l'armée républicaine,
les vieux soldats s'empressèrent de se remettre au travail dans tout le
pays, et qu'ils laissèrent leur empreinte partout où ils allèrent, grâce
à leur industrie et à leur valeur.

Il existe en Angleterre plus d'une opulente maison de commerce, à
l'heure actuelle, qui peut faire remonter son origine à l'économie et à
la probité d'un simple piquier d'Ireton ou de Cromwell.

Mais pour mieux nous faire comprendre le caractère de votre arrière
grand-père, je vous conterai un incident qui montre combien étaient
ardentes et sincères les émotions auxquelles étaient dues les crises
violentes que j'ai décrites.

À cette époque, j'avais environ douze ans.

Mes frères, Hosea et Ephraïm, en avaient respectivement neuf et sept; la
petite Ruth ne devait pas en avoir plus de quatre.

Le hasard avait amené chez nous un prédicateur ambulant des
Indépendants, et ses enseignements religieux avaient rendu mon père
sombre et excitable.

Un soir, je m'étais couché comme d'habitude, et je dormais profondément,
côte à côte avec mes deux frères, lorsque nous fûmes réveillés et nous
reçûmes l'ordre de descendre.

Nous nous habillâmes à la hâte.

Nous suivîmes mon père dans la cuisine, où ma mère, pâle, effarée, était
assise, tenant Ruth sur ses genoux.

--Réunissez-vous autour de moi, mes enfants, dit-il d'une voix profonde
et solennelle, afin que nous puissions paraître tous ensemble devant le
Trône. Le Royaume du Seigneur est proche; oh! tenez-vous prêts à
l'accueillir. Cette nuit même, mes bien-aimés, vous _Le_ verrez dans sa
splendeur, avec les Anges et les Archanges dans leur puissance et leur
gloire. À la troisième heure, il viendra, à cette troisième heure qui
s'approche de nous.

--Cher Joe, dit ma mère, d'un ton câlin, tu t'épouvantes toi-même et tu
terrifies les enfants hors de propos. S'il est certain que le Fils de
l'Homme vient, qu'importe que nous soyons levés ou couchés?

--Silence, femme, répondit-il d'une voix sévère, n'a-t-il pas dit qu'il
viendrait dans la nuit comme un larron, et que c'est à nous d'être en
attente. Joignez-vous donc à moi en de continuelles prières, pour que
nous soyons là en costume de fiançailles. Rendons-lui grâce pour la
bonté qu'il nous a témoignée en nous avertissant par la voix de son
serviteur. Ô Dieu grand, jette un regard sur ce petit troupeau et
conduis-le au bercail. Ne mêle pas le peu de grain au grand amas de
paille. Ô père miséricordieux, vois avec clémence mon épouse, et
pardonne-lui la faute de l'Érastianisme, vu qu'elle n'est qu'une femme,
et peu en état de rompre les chaînes de l'Antéchrist dans lesquelles
elle est née. Et ceux-ci, pareillement, mes jeunes enfants, Michée et
Hosea, et Ephraïm et Ruth, dont les noms mêmes sont ceux de tes fidèles
serviteurs d'autrefois. Oh! place-les cette nuit à ta droite.

C'est ainsi qu'il priait, dans un flot emporté de paroles ardentes ou
touchantes, qu'il se tordait prosterné sur le sol, en la véhémence de
ces supplications, pendant que nous, pauvres mignons tremblants, nous
nous serrions contre les jupes de notre mère, et que nous regardions
avec épouvante sa figure bouleversée, à la faible lumière de la modeste
lampe à huile.

Soudain retentit la sonnerie de l'horloge toute neuve de l'église, pour
nous apprendre que l'heure était venue.

Mon père se releva brusquement, courut à la fenêtre, regarda au dehors,
les yeux brillants de l'attente, vers les cieux étoilés.

Évoquait-il une vision à son cerveau excité, ou bien le flot des
sensations qui l'assaillirent en voyant que son attente était vaine,
était-il trop violent pour lui?

Il leva ses longs bras, jeta un cri rauque et tomba à la renverse,
l'écume aux lèvres, les membres agités par des secousses.

Durant une heure et plus, ma pauvre mère et moi, nous fîmes tous nos
efforts pour le calmer, pendant que les petits pleurnichaient dans un
coin.

À la fin, il se redressa en chancelant, et de quelques mots brefs
entrecoupés, il nous renvoya dans nos chambres.

Depuis cette époque, je ne l'ai jamais entendu faire allusion à ce
sujet, et il ne nous apprit à aucune époque pour quelle raison il avait
cru fermement que le second _advent_ devait se produire cette nuit-là.

Mais j'ai été informé depuis que le prédicateur qui logeait chez nous
était un de ceux qu'on nommait alors les hommes de la Cinquième
Monarchie, et que cette secte était particulièrement sujette à répandre
des avertissements de cette sorte.

Je ne doute pas que des propos tenus par lui n'aient fait entrer cette
idée dans la tête de mon père et que son ardent naturel n'ait fait le
reste.

Tel était donc votre arrière-grand-père, Joe Côte-de-fer.

J'ai jugé à propos de retracer ces traits à vos yeux, conformément au
principe selon lequel les actes parlent plus haut que les mots.

J'estime que quand on décrit le caractère d'un homme, il vaut mieux
citer des exemples de ses façons d'agir que parler en termes vagues et
généraux.

Si j'avais dit qu'il était farouche en sa religion, qu'il était sujet à
d'étranges crises de piété, ce langage aurait pu ne faire sur vous
qu'une faible impression, mais après que vous aurez entendu conter son
algarade avec les officiers dans la cour de la tannerie, et l'ordre
qu'il nous donna, au milieu de la nuit, d'attendre le second _advent_,
vous êtes en état de juger par vous mêmes jusqu'à quelles extrémités sa
croyance pouvait l'entraîner.

D'autre part, il s'entendait parfaitement aux affaires.

Il se montrait probe et même large dans ses relations.

Il avait le respect de tous et l'affection d'un petit nombre, car il
était d'un naturel trop concentré pour faire naître beaucoup
d'affection.

Pour nous il était un père plein de sévérité et de rigueur, et nous
punissait rudement de tout ce qu'il désapprouvait dans notre conduite.

Il avait une provision de proverbes de ce genre: «Rassasiez un enfant,
et donnez à satiété à un jeune chien, et ni l'un ni l'autre ne feront un
effort» ou bien: «Les enfants sont des soucis certains et des
consolations incertaines» et il s'en servait pour modérer les impulsions
plus indulgentes de ma mère.

Il ne pouvait souffrir de nous voir jouer au tric-trac sur l'herbe, ou
danser le samedi soir avec les autres enfants.

Quant à ma mère, excellente créature, c'était son influence calmante,
pacifiante qui retenait mon père dans de certaines bornes et qui
adoucissait sa sévère discipline.

Et vraiment il était rare qu'en ses moments les plus sombres, il ne fût
calmé par le contact de cette main si douce, que son esprit ardent ne
fut apaisé par le son de cette voix.

Elle appartenait à une famille de gens de l'Église, et elle tenait à sa
religion avec une force tranquille, à l'épreuve de tout ce qu'on pouvait
tenter pour l'en détourner.

Je me figure qu'à une certaine époque son mari avait beaucoup raisonné
avec elle sur l'Arminianisme, sur le péché de simonie, mais qu'il avait
reconnu l'inutilité de ses exhortations, et laissé-là ces sujets,
excepté en de très rares occasions.

Toutefois bien que fervente pour l'Épiscopat, elle était restée
profondément Whig et ne permettait jamais que son loyalisme envers le
trône obscurcît son jugement sur les actes du monarque qui l'occupait.

Il y a cinquante ans, les femmes étaient bonnes ménagères, et elle se
distinguait parmi les meilleures.

Quand on voyait ses manchotes immaculées, son tablier d'une blancheur de
neige, on avait peine à croire qu'elle fût une rude travailleuse.

Seules la bonne tenue de la maison, la propreté des chambres exemptes de
toute poussière, démontrait son activité.

Elle composait des remèdes, des eaux pour les yeux, des poudres et
compositions, du cordial et du persicot, ou du noyau de pêche, de l'eau
de fleur d'oranger, de l'eau de vie de cerise, chaque chose en son
temps, et le tout dans la perfection.

Elle s'entendait également en herbes et en simples.

Les villageois et les travailleurs des champs aimaient mieux la
consulter sur leurs indispositions que d'aller trouver le docteur
Jackson, de Purbrook, qui ne prenait jamais moins d'une couronne
d'argent pour composer un remède.

Dans tout le pays, il n'y avait pas de femme qui fût l'objet d'un
respect, d'une estime mieux mérités, de la part de ses supérieurs et de
ses inférieurs.

Tels étaient mes parents, d'après les souvenirs de mon enfance.

Quand à moi, je laisserai mon récit expliquer le développement de mon
caractère.

Mes frères et ma soeur étaient tous de solides bambins campagnards, aux
figures brunies, sans autre particularité bien marquée qu'un penchant à
jouer de mauvais tours, modéré par la crainte de leur père.

Eux et notre servante Marthe composèrent toute notre maisonnée pendant
ces années de jeunesse première où l'âme flexible de l'enfant s'affermit
pour former le caractère de l'homme fait.

Quelle influence ces choses exercèrent-elles sur moi, c'est ce que je
dirai dans une séance future, et si je vous ennuie en vous les
rapportant, il vous faudra songer que je raconte ces choses pour votre
profit plutôt que pour votre amusement et qu'il peut vous être utile,
dans votre voyage à travers la vie, de savoir comment un autre y a
cherché son chemin avant vous.



II--Je suis envoyé à l'école. Je la quitte.


D'après les influences domestiques que j'ai décrites, on n'aura pas de
peine à croire que mon jeune esprit se préoccupait beaucoup des choses
de la religion, d'autant plus que mon père et ma mère avaient à ce sujet
des vues différentes.

Le vieux soldat puritain était convaincu que la Bible seule contenait
tout ce qui est nécessaire pour le salut, et que s'il est avantageux que
les hommes doués de sagesse ou d'éloquence développent les Écritures à
leurs frères, il n'est pas du tout nécessaire, il est même plutôt
nuisible qu'il existe un corps organisé de ministres ou d'évêques,
prétendant à des prérogatives spéciales, ou s'arrogeant le rôle de
médiateurs entre la créature et le créateur.

Il professait le plus amer mépris à l'égard des opulents dignitaires de
l'Église, qui se rendaient en carrosse à leurs cathédrales pour y
prêcher les doctrines de leur Maître, alors que celui-ci usait ses
sandales à parcourir pédestrement les campagnes.

Il n'était pas plus indulgent envers ces membres pauvres du clergé qui
fermaient les yeux sur les vices de leurs protecteurs, afin de s'assurer
une place à la table de ceux-ci, et qui restaient tout une soirée à
entendre des propos scandaleux plutôt que de dire adieu aux tartes, au
fromage et au flacon de vin.

L'idée que de tels hommes représentassent la religion faisait horreur à
son esprit, et il n'accordait pas même son adhésion à cette forme de
gouvernement ecclésiastique chère aux Presbytériens, et dans laquelle
une assemblée générale des ministres dirige les affaires de leur Église.

Selon son opinion, tous les hommes étaient égaux aux yeux du
Tout-Puissant, et aucun d'eux n'avait le droit de réclamer une place
plus élevée que son voisin dans les questions de religion.

Le Livre avait été écrit pour tous.

Tous étaient également capables de le lire, pourvu que leur esprit fût
éclairé par le Saint-Esprit.

D'un autre côté, ma mère soutenait que l'essence même de toute Église
était la possession d'une hiérarchie, avec une échelle graduée
d'autorités en elle-même, le Roi au sommet, les archevêques au-dessous
de lui, et ayant autorité sur les Évêques, et ainsi de suite on passant
par les ministres pour aboutir aux simples ouailles.

Telle était d'après elle, l'Église dès sa première institution, et
aucune religion dépourvue de ces caractères ne saurait prétendre qu'elle
est la vraie. À ses yeux le rituel avait une importance égale à celle de
la morale.

S'il était permis au premier commerçant, au premier fermier venu,
d'inventer des prières, de modifier le service au gré de sa fantaisie,
il serait impossible de conserver la doctrine chrétienne dans sa pureté.

Elle admettait que la Religion est fondée sur la Bible, mais la Bible
est un livre qui renferme bien de l'obscurité, et à moins que cette
obscurité ne soit dissipée par un serviteur de Dieu élu et consacré
selon les règles, par un homme qui descend en droite ligne des
disciples, toute la sagesse humaine est insuffisante pour l'interpréter
droitement.

Ma mère occupait cette position.

Ni discussions ni prières n'étaient capables de l'en déloger.

La seule question de croyance sur laquelle mes deux parents étaient
d'accord et avaient la même ardeur, c'était leur commune aversion et
leur défiance à l'égard des cérémonies du culte de l'Église Romaine, et
sur ce point la femme, disciple fidèle de l'Église, n'était pas moins
décidée que le fanatique Indépendant.

En ces temps de tolérance, il peut vous paraître étrange que les
adhérents de cette vénérable croyance aient été en butte à tant de
malveillance de la part de plusieurs générations successives d'Anglais.

Nous reconnaissons aujourd'hui qu'il n'y a pas de citoyens plus utiles
ou plus loyaux que nos frères catholiques, et Mr Alexandre Pope, ou tout
autre Papiste d'importance n'est pas tenu en plus mince estime à raison
de sa religion que ne le fut William Penn pour son quakerisme, sous le
règne de Jacques.

Nous avons grand-peine à croire que des gentilshommes, comme Lord
Stafford, des ecclésiastiques comme l'archevêque Plunkett, des membres
des Communes comme Langhorne et Pickering aient été traînés à la mort
sur le témoignage des gens les plus vils, sans qu'une voix se soit
élevée en leur faveur, ou à comprendre comment on a pu regarder comme un
acte de patriotisme, pour un Anglais, de porter sous son manteau un
fouet garni de plomb, pour menacer ses paisibles voisins, qui n'étaient
pas de son opinion en matière de doctrine.

Ce fut une longue folie qui heureusement a disparu de nos jours, ou qui
du moins se manifeste plus rarement et sous une forme plus bénigne.

Si sot que cela parût, cela s'expliquait par des raisons de quelque
poids.

Vous avez sans doute lu qu'un siècle avant ma naissance le grand royaume
d'Espagne se développa et prospéra.

Ses navires couvraient toutes les mers.

Ses troupes remportaient la victoire partout où-elles se montraient.

Cette nation était à la tête de l'Europe dans les lettres, dans
l'érudition, dans tous les arts de la guerre et de la paix.

Vous avez aussi entendu parler des dispositions hostiles qui existaient
entre cette grande nation et nous-mêmes, et conter comment nos coureurs
d'aventures harassaient ses possessions d'au-delà de l'Atlantique, et
comment elle exerçait des représailles en faisant brûler par sa
diabolique Inquisition tous ceux de nos marins qu'elle pouvait prendre,
en menaçant nos côtes tant de Cadix que de ses provinces des Pays-Bas.

La querelle s'échauffa tellement que les autres nations se tinrent à
l'écart, ainsi que j'ai vu les gens faire de la place pour les tireurs
d'épée à Hockley-dans-le-Trou, si bien que le géant espagnol et la
robuste petite Angleterre se trouvèrent face à face pour vider leur
querelle.

Pendant tout ce temps, ce fut en champion du Pape et en vengeur des
injures de l'Église Romaine que se posa le roi Philippe.

Il est vrai que Lord Howard et bien d'autres gentilshommes de l'ancienne
religion se battirent bravement contre les Castillans, mais il était
impossible au peuple d'oublier que la Réforme avait été le drapeau sous
lequel il avait triomphé, et que le Pape avait donné sa bénédiction à
nos ennemis.

Puis, ce fut la tentative cruelle et insensée que fit Marie pour imposer
une croyance qui n'avait plus nos sympathies, et aussitôt après elle,
une autre grande Puissance catholique du continent menaça nos libertés.

La force croissante de la France provoqua en Angleterre une hostilité
proportionnelle au Papisme, hostilité qui atteignit son plus haut degré,
lorsque vers l'époque de mon récit, Louis XIV nous menaça d'une
invasion, et cela au moment même ou la Révocation de l'Édit de Nantes
mettait en lumière son esprit d'intolérance à l'égard de la doctrine qui
nous était chère.

L'étroit Protestantisme de l'Angleterre était moins un sentiment
religieux qu'une réponse patriotique à la bigoterie agressive de ses
ennemis.

Nos compatriotes catholiques étaient impopulaires, non pas tant parce
qu'ils croyaient à la Transsubstantiation qu'à raison de ce qu'ils
étaient injustement soupçonnés de pactiser avec l'Empereur ou avec le
Roi de France.

Maintenant que nos victoires ont fait disparaître toute crainte d'une
attaque, nous avons heureusement renoncé à cette âpre haine religieuse
sans laquelle les mensonges d'Oates et de Dangerfield auraient été
vains.

Au temps de ma jeunesse, des causes particulières avaient enflammé cette
hostilité et l'avaient rendue d'autant plus âcre qu'il s'y mêlait un
grain d'effroi.

Aussi longtemps que les catholiques furent à l'état d'obscure faction,
on put les négliger mais vers la fin du règne de Charles II, lorsqu'il
parut absolument certain qu'une dynastie catholique allait monter sur le
trône, que le catholicisme serait la religion de la Cour et l'échelle
pour monter aux dignités, on sentit que le jour approchait où il
tirerait vengeance de ceux qui l'avaient foulé aux pieds dans le temps
où il était sans défense.

L'Église d'Angleterre qui a besoin du Roi comme l'arc de sa clef; la
noblesse dont les domaines et les coffres s'étaient enrichis du pillage
des abbayes; la populace chez qui les notions au sujet du papisme
étaient associées à celles d'instruments de torture, du martyrologe de
Fox, ne fut pas moins troublées.

Et l'avenir n'avait rien de rassurant pour notre cause.

Charles était un protestant des plus tièdes, et même, au lit de mort, il
prouva qu'il n'était pas protestant du tout.

Il n'y avait plus aucune probabilité pour qu'il eût une descendance
légitime.

Le duc d'York, son frère cadet, était donc l'héritier du trône.

On le savait Papiste austère et borné.

Son épouse, Marie de Modène, était aussi bigote que lui.

S'ils avaient des enfants, il était hors de doute qu'ils seraient élevés
dans la religion de leurs parents, et qu'une lignée de rois catholiques
occuperait le trône d'Angleterre.

Et c'était une perspective intolérable tant pour l'Église, telle que la
représentait ma mère, que pour les non-conformistes, personnifiés par
mon père.

Je vous ai raconté toute cette histoire ancienne parce que vous vous
apercevrez, à mesure que j'avance dans mon récit, que cet état de choses
finit par causer dans toute la nation un bouillonnement, une
fermentation telle que moi-même, un simple jeune campagnard, je fus
entraîné par le tourbillon, et que pendant toute ma vie j'en ressentis
l'influence.

Si je ne vous indiquais pas avec clarté la suite des événements, vous
auriez grand-peine à comprendre les influences qui produisirent un tel
effet sur ma carrière entière.

En attendant je tiens à vous rappeler que quand le roi Jacques monta sur
le trône, ce fut au milieu du silence boudeur d'un grand nombre de ses
sujets, et que mon père et ma mère étaient au même degré de ceux qui
souhaitaient avec ardeur une succession protestante.

Ainsi que je l'ai déjà dit, mon enfance fut triste.

De temps à autre, quand il y avait par hasard une foire à Portsdown
Hell, ou quand passait un montreur de curiosités avec son théâtre
portatif, ma bonne mère prélevait sur l'argent du ménage un ou deux
pence qu'elle me glissait dans la main, et mettant le doigt sur ses
lèvres pour m'avertir d'être discret, elle m'envoyait voir le spectacle.

Mais ces distractions étaient des plus rares.

Elles laissaient dans mon esprit des traces si profondes que quand j'eus
atteint ma seizième année, j'aurais pu compter sur mes doigts tout ce
que j'avais vu.

C'était William Harker, l'homme fort, qui soulevait la jument rouanne du
fermier Alcott.

C'était Tobie Lawson, le nain, capable d'entrer tout entier dans une
jarre à conserves.

Je me rappelle fort bien ces deux-là à cause de l'admiration qu'ils
firent naître dans ma jeune âme.

Puis, c'était la pièce jouée par des marionnettes, l'Île Enchantée avec
Mynheer Munster, des Pays-Bas, qui pirouettait sur la corde raide tout
en jouant mélodieusement de la virginale.

En dernier lieu, mais au premier rang dans mon estime, venait la grande
représentation à la foire de Portsdown, intitulé: «_La véridique et
antique histoire de Mandlin, fille du Marchand de Bristol, et de son
amant Antonio, comment ils furent jeté sur les côtes de Barbarie, où
l'on voit les Sirènes flottant sur la mer, chantant dans les rochers, et
leur prédisant les dangers_.»

Cette petite pièce me causa un plaisir infiniment plus vif que je n'en
éprouvai bien des années après, en assistant aux pièces les plus
célèbres de Mr Congrève et de Mr Dryden, bien qu'elles fussent jouées
par Kynaston, Betterton et toute la Compagnie du Roi.

Je me souviens qu'une fois, à Chichester, je payai un penny pour voir le
soulier gauche de Madame Putiphar, mais il ressemblait à n'importe quel
vieux soulier, et était d'une pointure telle qu'il eût chaussé la femme
du montreur.

Plus d'une fois j'ai regretté que mon penny ne fut tombé entre les mains
des coquines.

Il y avait toutefois d'autres spectacles dont la vue ne me coûtait rien,
et qui cependant étaient plus réels, et plus intéressants sous tous les
rapports que ceux qu'il fallait payer.

De temps à autre, un jour de congé, j'avais la permission de descendre à
Portsdown.

Une fois même, mon père m'y mena à califourchon devant lui sur son
cheval.

J'y errai avec lui par les rues, le regard émerveillé, admirant les
choses singulières qui m'entouraient.

Les murailles et les fossés, les portes et les sentinelles, la longue
Grande Rue avec les grands édifices du gouvernement, le bruit incessant
des tambours, le son aigu des trompettes, tout cela faisait battre plus
vite mon petit coeur sous ma jaquette de layette.

Il y avait à Portsdown la maison où, trente ans auparavant,
l'orgueilleux duc de Buckingham avait été frappé par le poignard de
l'assassin.

Il y avait aussi l'habitation du gouverneur, et je me rappelle que
pendant que je regardais, il y arrivait à cheval, la figure rouge et
colérique, avec un nez tel qu'il sied à un gouverneur, sa poitrine toute
chamarrée d'or.

--Ne voilà-t-il pas un bel homme? dis-je, en levant les yeux vers mon
père.

Il rit et enfonça son chapeau sur ses yeux.

--C'est la première fois, dit-il, que j'ai vu en face Sir Ralph Lingard,
mais j'ai vu son dos à la bataille de Preston. Ah! mon garçon, avec son
air fier, s'il voyait seulement le vieux Noll entrer par la porte, il ne
croirait pas au-dessous de lui de sortir par la fenêtre.

Le résonnement de l'acier, la vue d'un justaucorps de buffle ne
manquaient jamais d'éveiller dans le coeur de mon père l'amertume des
Têtes-Rondes.

Mais il y avait d'autres choses à voir à Portsmouth que les habits
rouges et leur gouverneur.

C'était le second port du royaume, après Chatham, et il y avait toujours
un nouveau navire de guerre tout prêt sur les étais.

Il s'y trouvait alors une escadre de la marine royale.

Parfois la flotte entière était réunie à Spithead.

Alors les rues étaient pleines de matelots, dont les figures étaient
aussi brunes que l'acajou, avec des queues de cheveux aussi raides,
aussi dures que leurs coutelas.

Les voir déambuler d'un pas balançant, écouter leur langage étrange et
piquant, leurs récits sur les guerres de Hollande, était pour moi un
régal des plus fins, et plus d'une fois, quand j'étais seul, je me suis
attaché à un de leurs groupes, et j'ai passé la journée à aller de
taverne en taverne.

Toutefois il arriva une fois que l'un d'eux me pressa de partager son
verre de vin des Canaries, et ensuite par simple malice, me persuada
d'en avaler un second.

Il en résulta que je revins à la maison, hors d'état de parler, dans la
charrette du voiturier, et que depuis lors il ne me fut plus permis
d'aller seul à Portsdown.

Mon père fut moins scandalisé de cet incident que je ne m'y étais
attendu, et il rappela à ma mère que Noé s'était laissé surprendre d'une
façon analogue.

Il conta aussi qu'un certain chapelain d'armée, nommé Quant, du régiment
de Desborough, ayant vidé plusieurs bouteilles de bière de Mumm, après
une journée chaude et sèche, s'était mis à chanter certaines chansons
peu édifiantes, et à danser d'une façon qui ne convenait point à sa
profession sacrée.

Il expliqua dans la suite que des égarements de ce genre ne devaient
point être regardés comme des fautes individuelles, mais plutôt comme
des obsessions proprement dites de l'Esprit mauvais, qui s'ingéniait
ainsi à donner du scandale aux fidèles, et choisissait pour cela les
hommes les plus saints.

Cette manière ingénieuse d'excuser le chapelain d'armée mit mon dos en
sûreté, car mon père, qui approuvait l'axiome de Salomon, exerçait une
grosse verge de bouleau et un bras vigoureux sur tout ce qui lui
paraissait s'écarter de la bonne voie.

Depuis l'époque où j'appris mes lettres dans le syllabaire sur les
genoux de ma mère, je fus toujours avide d'accroître mes connaissances.

Jamais il ne passait à ma portée quelque chose d'imprimé sans que j'en
fisse mon profit, avec empressement.

Mon père poussait la haine sectaire de l'instruction à un point tel
qu'il ne supportait pas chez lui la présence de livres non religieux.

Dès lors, je ne pouvais m'approvisionner qu'auprès d'un ou deux de mes
amis du village, qui me prêtaient un volume après l'autre de leurs
petites bibliothèques.

Je les emportais sous ma chemise et ne les en tirais que quand j'avais
réussi à m'esquiver dans la campagne, pour m'y cacher dans les hautes
herbes, ou la nuit quand brûlait encore la mèche de roseau, et que le
rondement de mon père m'avertissait que je ne courais pas le risque
d'être surpris par lui.

Ce fut ainsi que j'approfondis «_Don Bellianis de Grèce_» et «_Les Sept
Champions_» puis les «_Jeux d'esprit_» de Tarleton, et autres livres de
cette espèce, jusqu'à ce que je fusse en état de goûter la poésie de
Waller et de Herrick, ou les pièces de Massinger et de Shakespeare.

Quelles étaient douces, les heures, où il m'était permis de laisser là
toutes les questions de libre-arbitre et de prédestination, de rester
étendu, les talons en l'air parmi le trèfle odorant, à écouter le vieux
Chaucer qui me narrait la charmante histoire de la résignée Grisel, à
pleurer sur la chaste Desdémone, à gémir sur la fin prématurée de son
vaillant époux.

Certaines fois, je me levais, l'esprit plein de cette noble poésie.

Je promenais mes regards sur la pente fleurie de la campagne, que
bornaient le miroitement de la mer et le contour pourpre de l'Île de
Wight.

Alors se révélait en moi l'idée que l'Être Créateur de toutes ces
choses, l'Être qui avait donné à l'homme la faculté d'exprimer ces
belles pensées, n'était point la propriété de telle ou telle secte,
qu'il était le père de tous les petits enfants qu'il avait envoyés
prendre leurs ébats sur ce beau terrain de jeux.

J'éprouvais de la peine, et j'en éprouve encore en songeant qu'un homme
aussi sincère, d'un caractère aussi élevé que votre arrière-grand-père,
fût enchaîné ainsi par des dogmes de fer.

Pouvait-il croire ainsi que le Créateur était chiche de sa miséricorde
au point de la refuser aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ses
enfants?

Après tout, on est ce que vous a fait l'éducation, et si mon père avait
une cervelle étroite sur ses larges épaules, il faut du moins lui rendre
cette justice de reconnaître qu'il était prêt à tout faire, à tout
souffrir pour ce qu'il croyait être la vérité.

Mes chers enfants, si vous avez plus de lumières, faites en sorte
qu'elles vous amarrent à vivre conformément à ces lumières.

Lorsque j'atteignis quatorze ans, et que je fus devenu un garçon aux
cheveux d'un blond filasse, à la figure brunie, je fus expédié dans une
petite école privée, à Petersfield.

J'y passai un an, pendant lequel je retournais à la maison le dernier
samedi de chaque mois.

Je n'emportais qu'un maigre assortiment de livres scolaires, outre la
_Grammaire Latine_ de Lilly et le _Tableau de toutes les Religions de
l'Univers depuis la Création jusqu'à nos jours_ de Rosse.

Ce fut ma mère qui me glissa cet ouvrage comme présent d'adieu.

Avec ce mince bagage littéraire, j'aurais peut-être été fort en peine,
mais heureusement mon maître, Mr Thomas Chillingworth possédait une
bonne bibliothèque, et se faisait un plaisir de prêter ses livres à ceux
de ses élèves qui manifestaient le désir de s'instruire par eux-mêmes.

Grâce à ce bon vieillard, j'acquis non seulement quelques notions de
latin et de grec, mais je trouvai le moyen de lire un grand nombre
d'écrivains classiques dans de bonnes traductions anglaises, et de
connaître l'histoire de mon pays et des autres.

Je me développais rapidement l'esprit et le corps, quand ma carrière fut
brusquement interrompue par un événement qui ne fut ni plus ni moins que
mon expulsion sommaire et ignominieuse.

Il faut que je vous apprenne comment survint cette interruption
inattendue de mes études.

Petersfield avait toujours été une forte citadelle de l'Église, car il
eût été malaisé de trouver un Non-Conformiste dans ses limites.

Cela venait de ce que la plupart des maisons habitées étaient la
propriété de partisans zélés de l'Église et qu'ils ne permettaient à
personne de s'y établir, si l'on n'était pas un fidèle de l'Église
Établie.

Le curé, nommé Pinfold, devait à cet état de choses une grande autorité
dans la ville.

C'était un homme à la figure fibre, au teint enflammé, aux manières
pompeuses, et qui inspirait une certaine terreur aux paisibles
habitants.

Je le revois encore, avec son nez crochu, son gilet coupé en rond, ses
jambes cagneuses, qui semblaient, avoir fléchi sous le poids de
l'érudition qu'elles étaient condamnées à porter.

Il marchait lentement, la main droite tendue avec raideur, et faisant
sonner sur le pavé le bout ferré de sa canne.

Il avait l'habitude de s'arrêter chaque fois qu'il rencontrait
quelqu'un, et d'attendre pour voir si on lui ferait le salut auquel il
croyait avoir droit, de par sa dignité.

Et cette politesse, il ne se figurait pas qu'il dût la rendre, excepté
quand il avait affaire à quelque riche paroissien. Si par hasard on
venait à l'omettre, il courait après le coupable, agitait sa canne à la
figure de celui-ci et exigeait avec insistance qu'on se découvrît.

Nous autres, les marmots, quand nous le rencontrions dans nos
promenades, nous passions près de lui au pas de course, comme une bande
de poussins à côté d'un vénérable dindon.

Notre digne maître lui-même semblait disposé à s'esquiver par une rue de
traverse dès que la majestueuse carrure du curé s'apercevait tanguant de
notre côté.

Cet orgueilleux ecclésiastique se piquait de connaître l'histoire de
tous les gens de la paroisse.

Ayant appris que j'étais le fils d'un indépendant, il réprimanda
sévèrement Mr Chillingworth pour avoir manqué de tact en me recevant
dans son école.

Et, en effet, il en fallut rien moins que la bonne réputation
d'orthodoxie de ma mère pour qu'il consentît à ne pas exiger mon renvoi.

À l'autre bout du village, il y avait une grande école de jour.

Il existait une inimitié perpétuelle entre les écoliers qui la
fréquentaient et ceux que dirigeait notre maître.

Personne n'eût pu dire comment la guerre éclata, mais pendant bien des
années on se chercha querelle mutuellement, et cela finissait par des
escarmouches, des algarades, des embuscades, et une bataille rangée de
temps en temps.

On se faisait peu de mal dans ces rencontres, car les armes consistaient
l'hiver, en boules de neiges, l'été en pommes de pin ou mottes de terre.

Alors même qu'on s'abordait de plus près, qu'on en venait aux coups de
poing, les pires effets se bornaient à quelques contusions, quelques
gouttes de sang.

Nos adversaires avaient sur nous la supériorité du nombre, mais nous
avions l'avantage d'être toujours groupés, d'avoir un asile sûr pour
battre en retraite.

Eux, au contraire, habitaient des maisons éparpillées par toute la
paroisse et il leur manquait un centre de ralliement.

Un ruisseau, que traversaient deux ponts, passait par le milieu de la
ville, et servait de frontière entre notre territoire et celui de nos
ennemis.

L'enfant, qui franchissait un des ponts, se trouvait en pays hostile.

Le hasard fit que dans la première bataille qui suivit mon arrivée à
l'école, je me distinguai en attaquant séparément le plus redoutable de
nos adversaires, et le frappant avec tant de force qu'il tomba sans
pouvoir se relever, et fut emporté comme prisonnier par notre troupe.

Cette prouesse établit ma réputation de guerrier, si bien que j'en vins
à jouer le rôle de chef de notre armée, et à être un objet d'envie pour
des garçons plus grands que moi.

Cette promotion chatouilla si bien mon amour propre, que je me mis en
tête de prouver que je la méritais, en inventant des moyens nouveaux et
ingénieux pour battre nos adversaires.

Un soir d'hiver, nous apprîmes que nos rivaux se préparaient à nous
attaquer à la faveur de la nuit, et qu'ils comptaient arriver par le
pont de planches qui servait rarement, de façon à n'être pas remarqués
de nous.

Ce pont se trouvait presque hors de la ville.

Il consistait simplement en une grosse poutre, sans parapet ni appui
quelconque, placée là pour la commodité du secrétaire de la ville, qui
demeurait jute en face.

Nous décidâmes qu'on se mettrait en embuscade derrière les broussailles,
de notre côté, et qu'on attaquerait à l'improviste les envahisseurs au
passage.

Mais au moment de partir, je m'avisai d'un ingénieux stratagème qui se
pratiquait dans les guerres d'Allemagne, ainsi que je l'avais lu.

Je l'expliquai à mes camarades enchantés.

Nous prîmes la scie de Mr Chillingworth, et nous partîmes pour le
théâtre des opérations.

Lorsqu'on arriva au pont, tout était tranquille et silencieux.

Il faisait très noir et très froid, car Noël approchait.

Aucun indice ne décelait nos adversaires.

On échangea quelques mots à voix basse, pour se demander qui ferait ce
coup hardi, et comme j'avais trop d'orgueil pour proposer une chose que
je n'oserais pas exécuter, je pris la scie.

Je m'assis, jambe de çà jambe de là, sur la planche et l'attaquai à son
centre même.

Je me proposais d'en diminuer la résistance au point qu'elle pût encore
porter le poids d'un corps, mais qu'elle se rompit au moment ou le gros
de la troupe ennemie s'y engagerait de façon à les précipiter dans l'eau
glacée du ruisseau.

L'eau avait au plus deux pieds de profondeur, de sorte qu'ils en
seraient quittes pour la peur et un plongeon.

La fraîcheur de cet accueil les détournerait pour toujours de nous
envahir et établirait ma réputation de chef audacieux.

Ruben Lockarby, mon lieutenant, fils du père John Lockarby, qui tenait
la _Gerbe de blé_, rangea nos forces derrière la haie pendant que je
manoeuvrais la scie avec vigueur et que je coupais presque entièrement
la planche.

Je n'éprouvais aucun remords en détruisant le pont, car je m'entendais
assez en charpente pour savoir qu'un charpentier adroit le rétablirait
en une heure de travail de telle sorte qu'il fût plus solide que jamais,
en dressant un étai sous l'endroit où je l'avais scié.

Lorsqu'enfin la courbure de la planche m'avertit que j'étais allé assez
loin, et que la moindre tension la romprait d'un seul coup, je m'en
allai en rampant, je pris mon poste parmi mes condisciples, et
j'attendis l'arrivée de l'ennemi.

À peine m'étais-je caché que j'entendis les pas de quelqu'un sur le
sentier qui aboutissait au pont.

On se courba derrière le rideau de la haie.

Nous étions convaincus que ce bruit venait d'un éclaireur que nos
adversaires avaient dépêché en avant.

C'était évidemment un gros gaillard, car son pas était pesant et lent,
et il s'y mêlait un tintement métallique auquel nous ne comprenions
rien.

Le bruit se rapprocha et nous finîmes par apercevoir une vague
silhouette sortir de l'obscurité sur l'autre bord.

Elle s'arrêta un instant pour épier aux alentours.

Puis elle se dirigea vers le pont.

Ce fut seulement quand le personnage mit le pied sur le pont, et
s'avança avec précaution pour le traverser, que nous distinguâmes des
contours qui nous étaient familiers.

Alors nous comprimes la terrible vérité.

L'individu que nous avions pris pour l'avant-garde ennemie n'était rien
moins que le curé Pinfold, et c'était la chute rythmée du bout de sa
canne que nous avions entendu entre chacun de ses pas.

Paralysé par cette vue, nous restâmes là sans pouvoir l'avertir.

Nous n'étions plus qu'une rangée de prunelles immobiles.

L'orgueilleux ecclésiastique fit un premier pas, un second, un
troisième.

Alors on entendit un craquement sonore, et il disparut au milieu d'un
vaste éclaboussement dans le ruisseau au cours rapide.

Il avait dû choir sur le dos, car nous distinguions au-dessus de la
surface la courbe de son ventre majestueux, pendant qu'il se démenait
désespérément pour se remettre sur ses pieds. Il parvint enfin à se
redresser, et grimpa sur le bord pour se secouer tout en lâchant une
bordée d'exclamations pieuses et de jurons profanes qui nous fit éclater
de rire malgré notre frayeur.

Nous partîmes sous ses pieds comme une couvée de perdreaux.

Nous gagnâmes au large dans la campagne et rentrâmes dans l'école. Comme
vous le pensez bien, nous ne dîmes rien de ce qui s'était passé à notre
bon maître.

Mais l'affaire était trop sérieuse pour qu'il fût possible de
l'étouffer.

Le brusque refroidissement fit tourner en quelque sorte la bouteille de
vin du Rhin que le curé venait de boire avec le secrétaire de la ville,
et il eut une attaque de goutte qui le mit sur le dos pendant une
quinzaine de jours.

Pendant ce temps-là, un examen du pont fit reconnaître qu'il avait été
scié et une enquête amena à découvrir le rôle en cette histoire des
pensionnaires de Mr Chillingworth.

Pour éviter à l'école une expulsion en masse de la ville, je me vis dans
la nécessité de me reconnaître à la fois l'inventeur et l'instrument de
l'exploit.

Chillingworth était entièrement à la discrétion du curé.

Il fut donc forcé de m'adresser en public une longue homélie--qu'il
compensa par des paroles bienveillantes quand il me dit adieu en
particulier--et il dut me renvoyer solennellement de l'école.

Jamais je n'ai revu mon vieux maître, car il mourut peu d'années après,
mais j'ai appris que son second fils William dirige encore l'école qui
est plus florissante que jamais.

Son fils aîné se fit Quaker et partit pour la colonie de Penn, où,
parait-il, il fut massacré par les sauvages.

Cette aventure fit grand-peine à ma mère, mais elle fut très bien vue de
mon père.

Il en rit au point qu'on entendit dans tout le village les éclats de sa
gaieté de Stentor.

Elle lui rappelait, disait-il, un stratagème analogue, qu'avait employé
à Market-Drayton ce pieux serviteur de Dieu, le colonel Pride, et qui
eut pour résultat la noyade d'un capitaine et de trois soldats du
régiment de cavalerie de Lunsford, à la grande gloire de la véritable
Église, et pour la satisfaction du peuple élu.

Même parmi les partisans de l'Église, plus d'un se réjouit en secret de
la mésaventure du curé que ses prétentions et son orgueil avaient rendu
odieux dans tout le pays.

En ce temps-là, j'étais devenu un garçon solide, aux larges épaules.

Chaque mois ajoutait à ma force et à ma taille.

À l'âge de seize ans, j'étais capable de porter un sac de farine ou un
baril de bière aussi loin qu'aucun homme du village, et de lancer le
disque de pierre de quinze livres à la distance de trente-six pieds,
c'est-à-dire quatre pieds de plus que Ted Dawson, le forgeron.

Un jour, mon père ne venant pas à bout de porter hors de la cour un
ballot de peaux, je l'enlevai d'un coup et le transportai sur mes
épaules.

Le vieillard me regardait souvent d'un air grave par-dessous ses
sourcils épais et saillants, et hochait sa tête grisonnante, quand il
était assis dans son fauteuil, à fumer sa pipe.

--Vous devenez trop gros pour votre nid, mon garçon, me disait-il
parfois. Je me demande si un de ses jours les ailes ne vont pas vous
pousser et vous emporter loin d'ici.

Au fond du coeur, je soupirais après cette occasion, car je m'ennuyais
de la vie paisible du village.

J'avais grande envie de voir ce vaste univers au sujet duquel j'avais
entendu dire et lu tant de choses.

Je ne pouvais porter mes regards du côté du sud sans éprouver une
agitation intérieure, à la vue de ces sombres vagues, dont les crêtes
blanches avaient l'air d'un signal toujours présent pour faire invite à
un jeune Anglais et le lancer à la poursuite de quelque but inconnu,
mais glorieux.



III--Sur deux amis de ma jeunesse.


Je crains, mes enfants, que vous ne trouviez le prologue trop long pour
la pièce; mais il faut poser les fondations, avant d'élever l'édifice,
et un récit de cette sorte serait bien piteux, bien stérile, si vous ne
saviez rien des gens qui y figurent.

Ainsi donc, patientez, pendant que je vous parlerai de mes vieux amis de
jeunesse, dont quelques-uns se retrouveront dans mon histoire, dont les
autres restèrent au village natal, en exerçant toutefois sur mon
caractère, dès cette époque, une influence dont les traces pourraient
encore se retrouver.

Au premier rang parmi les meilleurs de ceux que j'ai connus, était
Zacharie Palmer, le charpentier du village, dont le corps vieilli et
déformé par le travail cachait l'âme la plus simple et la plus pure qui
fût.

Mais sa simplicité n'était pas le moins du monde le résultat de
l'ignorance, car il y avait peu de systèmes qu'il n'eût étudiés et
pesés, depuis les leçons de Platon jusqu'à celles de Hobbes.

À l'époque de mon enfance, les livres étaient bien plus rares que de nos
jours, les charpentiers étaient moins bien payés, mais le vieux Palmer
n'avait ni femme ni enfant.

Il dépensait peu pour sa nourriture ou son entretien.

Ce fut ainsi qu'il arriva à avoir sur l'étagère, au-dessus de son lit,
une collection de livres plus choisis--car ils étaient peu nombreux--que
ceux du squire ou du curé.

Et ces livres, il les avait lus si bien qu'il était non seulement en
état de les comprendre, mais encore de les expliquer aux autres.

Ce vénérable philosophe villageois à la barbe blanche, s'asseyait
souvent par les soirs d'été devant la porte de sa chaumière, et n'était
jamais plus content que quand quelques jeunes gens désertaient le jeu de
boules ou des anneaux pour venir s'asseoir sur l'herbe, à ses pieds, et
lui faire des questions sur les grands hommes d'autrefois, leurs paroles
et leurs actions.

Mais parmi les jeunes gens, moi et Ruben Lockarby, le fils de
l'aubergiste, nous étions ceux qu'il préférait, car nous étions les
premiers à venir écouter les propos du vieillard et les derniers à le
quitter.

Jamais père n'eut pour ses enfants plus d'affection qu'il ne nous en
témoignait.

Il n'épargnait aucune peine pour pénétrer jusqu'à nos intelligences
primitives et porter la lumière dans ce qui nous embarrassait ou nous
troublait.

Ainsi que tous les êtres qui grandissent, nous donnâmes de la tête
contre le problème de l'univers.

Nous avions épié, guetté de nos regards d'enfants dans ces abîmes
infinis où les yeux les plus clairvoyants de la race humaine n'avaient
pas vu de fond.

Et pourtant quand nous regardions ce qui nous entourait dans le monde de
notre village, devant l'amertume et l'aigreur dont étaient pénétrées
toutes les sectes, nous ne pouvions manquer de nous dire qu'un arbre qui
portait de tels fruits devait avoir quelque tare.

C'était une des pensées que nous n'énoncions point à nos parents, mais
que nous soumettions au vieux Zacharie.

Il avait à dire sur ce point bien des choses pour nous encourager et
nous réconforter.

--Les querelles, ces chamailleries, disait-il, ne sont que
superficielles. Elles ont une source dans l'infinie variété de l'esprit
humain, toujours enclin à modifier une doctrine pour l'adapter à ses
habitudes de pensée. Ce qui importe, c'est le noyau poli qui se trouve
au fond de toute croyance chrétienne. Si vous pouviez revivre parmi les
Romains ou les Grecs, avant l'époque où fut prêchée, cette nouvelle
doctrine, vous reconnaîtriez alors le changement qu'elle a accompli dans
le monde. Qu'on donne tel ou tel sens à un texte, cela ne signifie rien.
Ce qui est d'une importance capitale, c'est que tout homme ait une
bonne, une solide raison pour mener une vie simple et pure. C'est là ce
que nous a donné la foi chrétienne.

«Je ne voudrais pas vous voir vertueux par crainte, dit-il une autre
fois. L'expérience d'une longue vie m'a cependant appris que le péché
est toujours puni en ce monde, quoi qu'il puisse en être dans l'autre
monde. Il n'est pas de faute qu'on ne paie de sa santé, de son
confortable, de sa tranquillité d'esprit. Il en est des nations comme
des individus. Voyez comme les luxurieux Babyloniens furent détruits par
les Perses aux moeurs frugales, et comme les mêmes Perses succombèrent
sous l'épée des Grecs, lorsqu'ils eurent appris les vices de la
prospérité. Lisez encore, et remarquez que les Grecs sensuels furent
écrasés sous les pieds des Romains plus robustes, plus durs à la peine,
et enfin que les Romains, après avoir perdu leurs vertus viriles, furent
soumis par les nations du Nord. Le vice et la ruine vont toujours de
compagnie. C'est ainsi que la Providence les emploie tour à tour pour
châtier par l'un les folies de l'autre. Ces choses-là n'arrivent point
par hasard. Elles font partie d'un grand système qui agit jusqu'en notre
propre existence. Plus vous avancerez dans la vie et mieux vous verrez
que le péché et la souffrance ne sont jamais loin l'un de l'autre, et
qu'on dehors de la vertu, il ne peut y avoir de véritable prospérité.

Un maître bien différent de celui-là, le loup de mer, Salomon Sprent,
qui habitait l'avant-dernier cottage sur la gauche, dans la grande rue
du village!

Il appartenait à la génération des vieux marins, qui avait combattu sous
le pavillon à croix rouge, contre Français, Espagnols, Hollandais,
Maures, jusqu'au jour où un boulet lui avait emporté un pied et avait
mis fin pour toujours à ses exploits.

Il était maigre de corps, dur, brun, aussi leste, aussi vif qu'un chat.

Il avait le corps court, des bras extrêmement longs, dont chacun était
terminé par une grande main toujours à moitié fermée, comme si elle
serrait un câble.

Il était couvert de la tête aux pieds, des plus merveilleux tatouages,
tracés en couleurs bleue, rouge et verte.

Elle commençait par la création, sur son cou et se terminait par
l'Ascension, sur sa cheville gauche.

Jamais je n'ai vu pareille oeuvre d'art ambulante.

Il disait souvent que s'il avait été noyé, et que son corps eût été
rejeté à la côte, dans quelque pays sauvage, les indigènes auraient pu
apprendre tout le Saint Évangile, rien qu'en étudiant sa carcasse.

Et pourtant je suis désolé d'avoir à dire que toute la religion du marin
semblait bornée à sa peau, en sorte qu'il ne lui en restait guère pour
l'usage interne.

Elle avait fait éruption à la surface, comme la fièvre pourprée, mais
sans laisser de trace dans le reste de son organisation.

Il savait jurer en huit langues et vingt-trois dialectes, et il ne
laissait pas rouiller, faute d'exercice, ses grandes facultés.

Il jurait quand il était triste, ou quand il était content, quand il
était en colère ou en disposition affectueuse, mais ses jurons n'étaient
qu'une forme de langage, sans méchanceté ni amertume, au point que mon
père lui-même ne pouvait se montrer bien sévère envers ce pécheur.

Mais avec le temps, le vieillard s'assagit, et dans les dernières années
de sa vie, il revint aux simples croyances de son enfance.

Il apprit à combattre le diable avec la même fermeté, le même courage
dont il avait fait preuve contre les ennemis de son pays.

Le vieux Salomon était une source inépuisable d'amusement et d'intérêt
pour mon ami Lockarby et pour moi.

Aux grands jours, il nous invitait à dîner cher lui et nous régalait
d'un hachis, d'un salmigondis, ou de quelque plat étranger, du _pilau_,
une _olla podrida_, du poisson grillé comme on le fait aux Açores, car
il s'entendait merveilleusement à la cuisine et savait préparer les
plats favoris de toutes les nations.

Et pendant tout le temps que nous passions en sa compagnie, il nous
contait les histoires les plus extraordinaires au sujet du Prince
Rupert, sous lequel il avait servi, comment il lançait de la poupe
l'ordre à son escadre de faire volte-face ou de charger, suivant la
circonstance, comme s'il commandait encore son régiment de cavalerie.

Il avait aussi bien des histoires au sujet de Blake. Mais le nom de
Blake lui-même n'était pas aussi cher à nos marins de jadis que celui de
Sir Christophe Mings.

Salomon avait été quelque temps son maître d'équipage, et en savait, à
n'en plus finir, sur les vaillants exploits par lesquels il s'était
distingué depuis le jour où il était entré dans la marine comme mousse
du poste, jusqu'à celui où il tomba sur le pont de son navire avec le
grade d'amiral des Rouges, et fut porté en terre par son équipage en
pleurs dans le cimetière de Chatham.

--S'il est bien vrai qu'il y a là-haut une mer de jaspe, disait le vieux
marin, je parie que sir Christophe aura soin d'y faire respecter comme
il faut le pavillon anglais, et que les étrangers ne viendront pas nous
narguer. J'ai servi sous ses ordres dans ce monde, et je ne demande rien
de plus que d'être son maître d'équipage dans l'autre, si par hasard
l'emploi se trouvait vacant.

Ces réminiscences aboutissaient toujours à la préparation d'un nouveau
bol de punch, que l'on vidait solennellement en mémoire du défunt.

Si animés que fussent les récits de Salomon Sprent à propos de ses
anciens chefs, ils ne nous faisaient pas autant d'effet que quand, après
son second ou son troisième verre, s'ouvraient les écluses de ses
souvenirs.

Alors c'étaient de longues histoires sur les pays qu'il avait visités,
sur les peuples qu'il avait vus.

Appuyés aux dossiers de nos chaises, le menton dans notre main, nous,
les adolescents, nous restions là pendant des heures, les yeux fixés sur
le vieil aventurier, buvant ses paroles, pendant que, flatté de
l'intérêt qu'il excitait, il tirait de sa pipe de lentes bouffées, et
déroulait un à un les récits des choses qu'il avait vues ou faites.

En ce temps-là, mes chers enfants, il n'y avait pas un Defoe pour nous
raconter les merveilles de l'univers, pas de _Spectateur_ à notre portée
sur la table du déjeuner, pas de _Gulliver_ pour contenter notre amour
des aventures en nous parlant d'aventures qui n'avaient point eu lieu.

Il se passait plus d'un mois sans qu'une _Feuille de Nouvelles_ tombât
entre nos mains.

Les relations fortuites avaient donc une importance plus grande qu'elles
n'en ont de nos jours, et la conversation d'un homme, tel que le vieux
Salomon, était à elle seule une bibliothèque.

Pour nous, tout cela était réel.

Sa voix enrouée, ses mots mal choisis, étaient comme la voix d'un ange,
et nos esprits alertes ajoutaient les détails et comblaient les lacunes
des récits.

En une soirée, nous avons fait franchir à un corsaire de Sallee les
Colonnes d'Hercule, nous avons louvoyé le long des côtes du continent
africain, nous avons vu les grandes vagues de la mer espagnole se briser
sur les sables jaunes, nous avons dépassé les nègres marchands d'ivoire
avec leurs cargaisons humaines, nous avons tenu tête aux terribles
ouragans qui soufflent constamment autour du Cap de Bonne-Espérance; et
pour finir, nous avons fait voile sur le vaste Océan qui s'étend au-delà
parmi les îles de corail couvertes de palmiers, avec la certitude que
les royaumes du Prêtre Jean commencent quelque part de l'autre côté de
la brume dorée qui s'entrevoit à l'horizon.

Après un vol de cette étendue, lorsque nous revenions à notre village du
Hampshire, parmi les monotones réalités de la vie champêtre, nous nous
sentions comme des oiseaux sauvages que l'oiseleur a pris au piège et
enfermés brusquement dans d'étroites cages.

C'était alors que me revenaient à la pensée les paroles de mon père: «Un
jour vous sentirez que vos ailes ont poussé» et cela me jetait dans des
dispositions si inquiètes, que tous les sages propos de Zacharie Palmer
étaient impuissants à me calmer.



IV--Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.


Un soir de mai 1685, vers la fin de la première semaine du mois, mon ami
Ruben Lockarby et moi nous empruntâmes le bateau de plaisance de Ned
Marley, et nous allâmes pêcher hors de la baie de Langston.

J'avais alors bien près de vingt et un ans, et mon camarade était d'un
an plus jeune que moi.

Nous étions devenus des amis très intimes, grâce à une estime
réciproque; car n'ayant pas atteint toute sa croissance, il était fier
de ma force et de ma taille, tandis que moi, avec mes dispositions
mélancoliques et mon esprit un peu lourd, je me plaisais à l'énergie et
à l'humeur joviale qui ne l'abandonnaient jamais, et à l'esprit qui
brillait avec l'éclat inoffensif d'un éclair d'été dans tout ce qu'il
disait.

Physiquement, il était petit et gros avec la figure ronde, les joues
colorées, et à dire vrai, assez porté à l'embonpoint, bien qu'il ne
voulut avouer rien de plus qu'une agréable rondeur, ce qui d'après lui,
était le dernier mot de la beauté chez les Anciens.

La rude épreuve du danger et des privations communes m'autorisent à
affirmer que nul n'eut jamais camarade plus attaché, plus sûr. Comme il
était destiné à se trouver avec moi par la suite, il était fort à propos
qu'il s'y trouvât aussi dans cette soirée de mai, qui fut le point de
départ de nos aventures.

On dépassa à force de rames les sables de Warner pour atteindre un
endroit qui se trouvait à mi-chemin du Nab, et où d'ordinaire nous
prenions du bar en quantité.

Nous y jetâmes la grosse pierre qui nous servait d'ancre, et nous mîmes
nos lignes en place.

Le soleil, se couchant lentement derrière un banc de brouillards, avait
paré tout le ciel d'occident de bandes écarlates sur lesquelles se
détachaient en contours vaporeux et pourpres les cimes boisées de l'île
de Wight.

Une fraîche brise soufflait du sud-est et faisait aux longues vagues
vertes des panaches d'écume, en répandant sur nos yeux et nos lèvres la
sensation salée de l'embrun.

Aux environs de la Pointe Sainte-Hélène, un vaisseau du Roi suivait le
goulet, en même temps qu'un grand brick isolé qui virait de bord à un
mille au plus de l'endroit où nous nous trouvions.

Nous en étions si près que nous pouvons entrevoir les figures qui se
mouvaient sur son pont, pendant qu'il donnait à la bande sous la brise.

Nous entendions même le craquement de ses vergues, et le battement de
ses voiles salies par des intempéries, au moment où il fut sur le point
de reprendre sa route.

--Regardez donc, Micah, dit mon compagnon, en levant les yeux de sa
ligne, voilà un navire qui ne sait guère ce qu'il veut faire... un
navire qui ne fera pas son chemin dans le monde. Voyez-vous cette
attitude irrésolue sous le vent. Il ne sait s'il doit virer de bord ou
aller de l'avant. C'est un courtisan des circonstances, un Lord Halifax
de la mer.

--Non, dis-je en regardant fixement, les yeux abrités sous ma main,
c'est qu'il y a quelque accident à son bord. Il vacille comme s'il n'y
avait personne à la barre. Sa grande vergue descend! Non, voilà qu'il se
met en marche maintenant! Les gens, qui sont sur le pont, m'ont l'air de
se battre ou de danser. Relevons l'ancre, Ruben, et ramons de son côté.

--Relevons l'ancre et ramons pour nous en éloigner, répondit Ruben,
l'oeil toujours fixé sur le navire inconnu. Qu'est-ce que cette manie
que vous avez de vous fourrer toujours dans quelque danger? Il porte
pavillon hollandais, mais qui sait d'où il vient réellement? Ce serait
une jolie affaire si nous étions capturés et vendus aux plantations.

--Un boucanier dans le Solent! m'écriai-je d'un ton moqueur. Il ne nous
manque plus que de voir le pavillon noir dans la Crique d'Elmsworth.
Mais écoutez: qu'est-ce que cela?

Du brick arriva le bruit d'un coup de mousquet.

Il y eut un instant de silence.

Puis un second coup de mousquet résonna, suivi d'un choeur
d'exclamations et de cris.

En même temps les vergues tournèrent pour se mettre en place, les voiles
reçurent une fois de plus la brise, et le navire fila dans une direction
qui devait lui faire dépasser la Pointe de Bembridge et le faire entrer
dans le Canal anglais.

Et comme il filait, sa barre fut brusquement tournée, un nuage de fumée
s'éleva de sa hanche, et un boulet passa au-dessus des vagues, faisant
jaillir l'eau, à moins de cent yards de nous.

Et après nous avoir aussi fait ses adieux, le navire revint dans le vent
et reprit sa marche vers le sud.

--Coeur de grâce! s'écria Ruben, les lèvres béantes de saisissement; les
assassins, les bandits!

--Je donnerais bien quelque chose pour que le navire du Roi les cueille
au passage, m'écriai-je avec fureur, car cette agression était si peu
justifiée qu'elle émouvait ma bile. Que veulent donc ces coquins?
Certainement ils sont ivres ou fous.

--Tirez sur l'ancre, l'ami, tirez sur l'ancre! cria mon camarade, en se
levant brusquement de son siège. Je comprends, tirez sur l'ancre.

--Qu'y a-t-il donc? demandai-je en l'aidant à remonter la grosse pierre,
jusqu'à ce qu'elle sortit de l'eau toute ruisselante.

--Ce n'est pas sur nous qu'ils font feu, mon garçon. Ils visaient
quelqu'un qui se trouve dans l'eau entre eux et nous. Tirez, Micah! un
bon coup de reins. C'est peut-être quelque pauvre diable qui se noie.

--Oui, oui, dis-je en regardant entre deux coups de rames derrière moi.
Je vois sa tête à la crête d'une vague. Doucement, ou nous allons passer
sur lui. Encore deux coups, et tenez vous prêt à le saisir. Tenez bon,
l'ami. On vient à votre aide.

--Offrez votre aide à ceux qui ont besoin d'aide! dit une voix partant
de la mer. Diantre, l'ami, faites attention à votre rame. J'ai plus de
peur d'en recevoir un coup que je n'ai peur de l'eau.

Ces mots étaient prononcés avec tant de calme et de sang-froid que
toutes nos craintes au sujet du nageur disparurent.

Nous rentrâmes les rames, et nous nous tournâmes pour jeter un coup
d'oeil sur lui.

La barque, en dérivant, s'était rapprochée de lui au point qu'il aurait
pu saisir le bord s'il avait jugé à propos de le faire.

--Sapperment! s'écria-t-il d'un ton bourru, dire que c'est mon frère
Nonus qui me joue un pareil tour! Qu'aurait dit notre sainte mère si
elle avait vu cela? Tout mon équipement perdu, sans parler de ma part
dans les profits du voyage! Et maintenant voilà que j'ai jeté une paire
de bottes à l'écuyère toute neuve, qui coûtent seize rixdollars chez
Vanseddar's à Amsterdam! Avec cela, impossible de nager! Sans cela,
impossible de marcher!

--Est-ce que vous ne voulez pas sortir de l'eau, monsieur? demanda
Ruben.

Il avait grand-peine à garder son sérieux en voyant la tournure de
l'inconnu et entendant ses propos.

Au-dessus de l'eau sortaient de longs bras.

En un instant, avec des mouvements flexibles de serpent, l'homme entra
dans la barque et étendit son long corps sur les planches de l'arrière.

Il était efflanqué à l'extrême, très grêle, avec une figure taillée à
coup de hache, d'expression dure, rasée de près, recuite par le soleil,
et avec mille petites rides qui s'entrecroisaient en tous sens.

Il avait perdu son chapeau et sa courte et raide chevelure, légèrement
grisonnante, se dressait en brosse sur toute sa tête.

Il était malaisé de deviner son âge, mais il devait avoir bien près de
la cinquantaine, malgré l'agilité avec laquelle il était entré dans
notre barque, preuve qu'il n'avait rien perdu de sa vigueur et de son
énergie.

De tous les traits qui le caractérisaient, celui qui attira le plus mon
attention, ce furent ses yeux, qui presque recouverts par l'abaissement
des paupières, apparaissaient néanmoins à travers l'étroite fente avec
un éclat, une vivacité remarquable.

Un regard superficiel pouvait faire croire qu'il était dans un état de
langueur, de demi-sommeil, mais avec plus d'attention, on apercevait ces
lignes brillantes, mobiles, et l'on y voyait un avertissement de se
tenir en garde contre ses premières impressions.

--J'aurais pu nager jusqu'à Portsmouth, dit-il en fouillant dans les
poches de sa jaquette trompée d'eau. Je pourrais nager jusqu'à n'importe
quel endroit. Une fois j'ai descendu le Danube à la nage depuis Gran
jusqu'à Bude, pendant qu'une centaine de janissaires trépignaient de
rage sur l'autre bord. Je l'ai fait, oui, par les clefs de Saint Pierre!
Les Pandours de Wessenburg pourraient vous dire si Decimus Saxon sait
nager. Suivez mon conseil, jeune homme. Tenez toujours votre tabac dans
une boîte de métal, pour que l'eau ne puisse pas entrer.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une boîte plate et plusieurs tubes
de bois, qu'il vissa bout à bout de manière à en faire une longue pipe.

Il la bourra de tabac, l'alluma au moyen d'un silex et d'un briquet,
avec un morceau de papier amadou, qu'il avait dans sa boîte.

Puis il ploya ses jambes sous lui à la façon orientale, et s'assit pour
fumer sa pipe à son aise.

Il y avait dans tout cet incident quelque chose de si bizarre, l'homme
et ses actes avaient une apparence si absurde que nous partîmes tous les
deux d'un éclat de rire qui dura jusqu'à ce que l'épuisement y mit fin.

Il ne prit aucune part à notre gaîté, mais n'en parut nullement blessé.

Il continua à fumer jusqu'au bout d'un air parfaitement insensible et
impassible, à cela près que ses yeux à demi voilés brillaient en nous
regardant tour à tour.

--Vous nous excuserez d'avoir ri, monsieur, dis-je enfin, mais mon ami
et moi nous ne sommes pas habitués à de telles aventures, et nous sommes
joyeux que celle-ci ait fini aussi heureusement. Puis-je demander qui
nous avons recueilli?

--Je me nomme Decimus Saxon, répondit l'inconnu. Je suis le dixième fils
d'un digne père, ainsi que l'indique mon nom latin. Il n'y a que neuf
hommes entre moi et un héritage. Qui sait? La petite vérole ou la peste
pourraient s'en mêler.

--Nous avons entendu un coup de feu sur le brick? demanda Ruben.

--C'était Nonus, mon frère qui tirait sur moi, fit remarquer l'inconnu,
en hochant la tête avec tristesse.

--Mais il y a eu un second coup de feu.

--C'était moi qui tirais sur mon frère Nonus.

--Grands Dieux! m'écriai-je, j'espère que vous ne l'avez pas atteint.

--Oh! tout au plus une éraflure en pleine chair, répondit-il. Mais j'ai
jugé préférable de partir, de peur que l'affaire ne tournât en querelle.
Je suis sûr que c'est lui qui a fait partir le canon de neuf livres
quand j'étais à l'eau. Le boulet a passé si près qu'il a séparé ma
chevelure. Il a toujours été excellent tireur au fauconneau, ou au
mortier. Il ne pouvait avoir grand mal, puisqu'il a eu le temps de
descendre de la poupe sur le pont.

Il y eut ensuite un instant de silence, pendant lequel l'inconnu prit
dans sa ceinture un long couteau, dont il se servit pour nettoyer sa
pipe.

Ruben et moi, nous primes nos rames, nous relevâmes nos lignes emmêlées,
qui avaient traîné derrière le bateau, et nous nous mîmes en mesure de
regagner la côte.

--Il s'agit maintenant de savoir où nous allons, dit l'inconnu.

--Nous descendons la baie de Langston, répondis-je.

--Nous descendons, nous descendons... fit-il d'un ton moqueur. En
êtes-vous bien sûrs? Êtes-vous certains que nous n'allons pas en France?
Nous avons un mât et une voile ici, à ce que je vois, et de l'eau dans
le réservoir. Tout ce qu'il nous faut, c'est un peu de poisson, et j'ai
oui dire qu'il abonde dans ces parages, et nous pourrions faire un tour
du côté de Barfleur.

--Nous descendons la baie de Langston, répétai-je avec froideur.

--Vous savez, sur l'eau la force prime le droit, expliqua-t-il avec un
sourire qui couvrit sa figure de rides. Je suis un vieux soldat et un
rude combattant. Vous êtes deux béjaunes. J'ai un couteau et vous n'avez
pas d'armes. Voyez-vous où aboutit ce raisonnement? Il s'agit maintenant
de savoir où nous allons.

Je me tournai, vers lui une rame dans les mains:

--Vous vous êtes vanté de pouvoir atteindre Portsmouth à la nage,
dis-je, et c'est ce que vous ferez. À l'eau, vipère de mer, ou je vais
vous y jeter, aussi vrai que je m'appelle Micah Clarke.

--Jetez votre couteau, ou je vous passe la gaffe à travers le corps,
s'écria Ruben en la poussant jusqu'à quelques pouces de la gorge de
l'homme.

--Par mon plongeon, voilà qui est fort louable! dit-il en remettant son
couteau dans sa gaine, et riant sous cape, j'aime à faire jaillir le
courage des jeunes gens. Voyez-vous, je suis le briquet qui fait jaillir
de votre silex l'étincelle de la valeur. C'est une comparaison
remarquable, et digne à tous les points de vue de Samuel Butler, le plus
spirituel des hommes... Ceci, reprit-il en donnant de petites tapes sur
une bosse que j'avais remarquée sur sa poitrine, ce n'est point une
difformité naturelle. C'est un exemplaire de cet incomparable
_Hudibras_, qui unit la légèreté d'Horace à la gaîté plus ample de
Catulle. Eh! que dites-vous de cette appréciation?

--Donnez ce couteau, dis-je, d'un ton sec.

--Certainement, répondit-il en me le tendant avec une inclinaison de
tête polie. Avez-vous à me faire quelque autre demande raisonnable qui
me permettrait de vous obliger. Je donnerais n'importe quoi pour vous
être agréable, excepté ma bonne réputation et mon renom de soldat, ou
cet exemplaire d'_Hudibras_, dont je ne me sépare jamais, non plus que
d'un traité en latin sur les usages de la guerre, composé par un Flamand
et imprimé à Liège, dans les Pays-Bas.

Je m'assis à côté de lui, le couteau à la main.

--Vous, jouez des rames, dis-je à Ruben, pendant que j'aurai l'oeil sur
notre homme, et que je veillerai à ce qu'il ne nous joue pas de tour. Je
crois que vous avez raison et que ce n'est rien de mieux qu'un pirate.
Nous le livrerons aux juges de paix, quand nous arriverons à Havant.

Je crois que le sang-froid de notre passager l'abandonna un instant et
qu'une expression d'inquiétude parut sur sa figure.

--Attendez un instant, dit-il, vous vous nommez Clarke, et vous habitez
Havant, à ce que j'apprends. Êtes-vous un parent de Joseph Clarke,
l'ancien Tête-Ronde de cette ville?

--C'est mon père, répondis-je.

--Écoutez bien, maintenant, s'écria-t-il, après un fort éclat de rire.
J'ai un talent particulier pour retomber sur mes pieds. Regardez cela,
mon garçon, regardez cela.

Il tira de sa poche intérieure une liasse de lettres enveloppée dans un
carré de toile cirée, en prit une, et la mit sur mon genou.

--Lisez, dit-il, en la montrant de son long doigt maigre.

L'adresse, en gros caractères bien nets, était ainsi conçue:

«À Joseph Clarke, marchand de cuirs à Havant. Par les mains de Maître
Decimus Saxon, propriétaire pour une part du vaisseau _La Providence_,
allant d'Amsterdam à Portsmouth».

Elle était scellée des deux côtés d'un gros cachet rouge, et consolidée
en outre par une large bande de soie.

--J'en ai vingt-trois autres à remettre dans le pays, remarqua-t-il.
Voilà qui indique ce que l'on pense de Decimus Saxon. J'ai dans mes
mains la vie et la liberté de vingt-trois personnes. Ah! mon garçon; ce
n'est pas de cette façon que sont faits les connaissements et les
billets de chargement. Ce n'est point une cargaison de peaux flamandes
qu'on envoie au vieux. Dans les peaux, il y a de braves coeurs anglais,
et ils ont au poing des épées anglaises pour conquérir la liberté. Je
risque ma vie en portant cette lettre à votre père, et vous son fils,
vous me menacez de me livrer aux juges! C'est honteux, honteux! J'en
rougis pour vous.

--Je ne sais pas à quoi vous faites allusion répondis-je. Il faut parler
plus clairement si vous voulez que je vous comprenne.

--Pouvons-nous nous fier à lui? dit-il en me montrant Ruben d'un brusque
mouvement de tête.

--Comme à moi-même.

--Voilà qui est charmant! dit-il avec une grimace qui tenait du sourire
et de la raillerie. David et Jonathan, ou... soyons plus classique et
moins biblique, Damon et Pythias, hein? Donc ces papiers viennent des
fidèles qui habitent à l'étranger, des exilés de Hollande, vous
m'entendez? Ils songent à partir et à venir rendre visite au roi
Jacques, leurs épées bouclées à la ceinture. Les lettres sont adressées
à ceux dont ils espèrent la sympathie, et les informent de la date et de
l'endroit où ils opéreront un débarquement. Maintenant, mon cher garçon,
vous reconnaîtrez que ce n'est pas moi qui suis en votre pouvoir, et
qu'au contraire vous êtes si bien entre mes mains qu'un mot de moi
suffit pour anéantir toute votre famille. Mais Decimus Saxon est un
homme éprouvé, et ce mot ne sera jamais dit.

--Si tout cela est vrai, dis-je, et si votre mission est réellement
celle dont vous parlez, pourquoi nous avez-vous proposé, il n'y a qu'un
instant, de gagner la France?

--Voilà une question fort bien faite et pourtant la réponse est assez
claire, répondit-il. Vos figures sont agréables et intelligentes, mais
il ne m'était pas possible d'y lire que vous étiez réellement des Whigs,
des amis de la bonne vieille cause. Vous auriez pu me conduire dans
quelque endroit où des douaniers et d'autres auraient éprouvé le besoin
de regarder de près, de fureter, ce qui aurait fait courir des risques à
ma mission. Plutôt un voyage en France dans une barque non pontée que
cela.

--Je vous conduirai auprès de mon père, dis-je après avoir réfléchi
quelques instants. Vous pourrez lui remettre votre lettre et expliquer
votre affaire. Si vous êtes de bonne foi, vous serez accueilli avec
empressement, mais s'il se découvre que vous êtes un scélérat, ainsi que
je le soupçonne, ne comptez sur aucune pitié.

--Ah! ce petit! Il parle comme le Lord grand chancelier d'Angleterre.
Que dit donc l'ancien:

    _Il ne pouvait ouvrir la bouche_
    _Qu'il n'en tombât un trope._

«Non, c'est une menace qu'il faudrait, c'est la marchandise que vous
aimez le plus à débiter:

    _Il ne pouvait laisser passer une minute_
    _Sans faire une menace._

«N'est-ce pas? Waller en personne n'aurait pas trouvé de meilleure rime.

Pendant ce temps, Ruben avait manoeuvré vigoureusement ses rames. Nous
étions rentrés dans la baie de Langston, au milieu des eaux abritées, et
nous avancions rapidement.

Assis sur un des bancs, je tournais et retournais dans mon esprit tout
ce que ce naufragé avait dit.

J'avais jeté par-dessus son épaule un coup d'oeil sur les adresses de
quelques lettres: Steadman, de Basingstoke; Wintle, d'Alresford;
Fortescue, de Bognor, tous des chefs parmi les Dissenters.

Si elles étaient telles qu'il les représentait, il n'exagérait nullement
en disant qu'il tenait entre ses mains la fortune et le sort de ces
hommes.

Le gouvernement ne serait que trop heureux de posséder un motif
plausible pour frapper fort sur les hommes qu'il redoutait.

Tout bien considéré, il fallait s'avancer d'un pas prudent en cette
affaire.

Je rendis donc à notre prisonnier son couteau et le traitai avec plus de
déférence.

Il était presque nuit quand nous mines le bateau à sec, et il faisait
très noir avant notre arrivée à Havant, et ce fut heureux car l'état de
notre compagnon, ruisselant d'eau, sans bottes, sans chapeau, n'aurait
pas manqué de mettre les langues en mouvement, et peut-être aussi
d'attirer la curiosité des autorités.

Mais nous ne rencontrâmes âme qui vive jusqu'au moment de notre arrivée
à la porte de mon père.



V--De l'homme aux paupières tombantes.


Ma mère et mon père étaient assis dans leurs fauteuils aux dossiers
élevés, de chaque côté du foyer vide, quand nous arrivâmes.

Il fumait la pipe de tabac d'Oroonoko, qu'il s'accordait chaque soir, et
elle travaillait à sa broderie.

Au moment où j'ouvris la porte, l'homme que j'amenais entra vivement,
s'inclina devant les deux vieillards et se mit à s'excuser avec
volubilité sur l'heure tardive de sa visite, et à raconter de quelle
façon je l'avais recueilli.

Je ne pus retenir un sourire en voyant l'extrême étonnement que témoigna
ma mère lorsqu'elle eut jeté les yeux sur lui, car la perte de ses
hautes bottes avait laissé à découvert une paire de flûtes qui n'en
finissaient pas, et dont la maigreur était encore accentuée par les
larges culottes bouffantes à la hollandaise dont elles étaient
surmontées.

La tunique de Decimus était d'un drap grossier de couleur triste, avec
des boutons plats, neufs, en cuivre.

Par-dessous se voyait un gilet de calamanco blanchâtre bordé d'argent.

Par-dessus le collet de son habit passait un large col blanc selon la
mode de Hollande, et de là sortait son long cou noueux supportant une
tête ronde que couvrait une chevelure en brosse.

On eût dit le navet piqué au bout d'un bâton sur lequel nous tirions
dans les fêtes foraines.

Ainsi équipé, il restait debout, clignotant, fermant les yeux devant
l'éclat de la lumière, débitant ses excuses qu'il accompagnait d'autant
de révérences et de courbettes qu'en fait Sir Peter Witling dans la
comédie.

J'étais sur le point d'entrer avec lui dans la pièce quand Ruben me tira
par la manche pour me retenir:

--Non, dit-il, je n'entrerai pas avec vous. Il est probable que tout
cela aboutira à quelque malheur. Il se peut que mon père grogne quand il
a bu ses cruches de bière, mais il n'en est pas moins un partisan de la
Haute Église et un tory déterminé, et je préfère rester en dehors de
toute cette histoire.

--Vous avez raison, répondis-je. Il n'est nullement nécessaire que vous
vous mêliez de cette affaire. Gardez boucle close surtout ce que vous
avez entendu.

--Muet comme un rat, dit-il en me serrant la main, avant de s'enfoncer
dans les ténèbres.

Lorsque je retournai dans la chambre, je m'aperçus que ma mère avait
couru à la cuisine, où le pétillement du menu bois indiquait qu'elle
allumait du feu.

Decimus Saxon était assis sur le bord du coffre de chêne à côté de mon
père et l'épiait attentivement de ses petits yeux clignotants, pendant
que le vieillard ajustait ses lunettes de corne et brisait le sceau de
la lettre que le visiteur inconnu venait de lui remettre.

Je vis que mon père, après avoir jeté les yeux sur la signature qui
terminait la longue épître d'une écriture serrée, laissa échapper un
mouvement de surprise et resta un instant immobile à la regarder
fixement.

Puis il commença à lire, depuis le commencement, avec la plus grande
attention.

Évidemment elle ne lui apportait pas de mauvaises nouvelles, car ses
yeux étincelaient de joie quand il les releva après sa lecture, et plus
d'une fois il rit tout haut.

Enfin, il demanda à Saxon comment elle était parvenue entre ses mains,
et s'il en connaissait le contenu.

--Oh! pour cela, dit le messager, elle m'a été remise par un personnage
qui n'était rien moins que Dicky Rumbold lui-même, et en présence
d'autres qu'il ne m'appartient pas de nommer. Quant au contenu, votre
bon sens vous dira que je me garderais bien de risquer mon cou en
portant un message sans connaître la nature de ce message. Cartels,
_pronunciamientos_, défis, signaux de trêve, propositions de
_waffenstillstand_, comme les appellent les Allemands, tout cela a passé
par mes mains, sans jamais s'égarer.

--Vraiment! dit mon père, vous êtes aussi du nombre des fidèles?

--J'espère être du nombre de ceux qui marchent dans le sentier étroit et
plein d'épines, dit-il en parlant du nez comme le font les sectaires les
plus endurcis.

--Un sentier sur lequel aucun prélat ne peut nous servir de guide, dit
mon père.

--Où l'homme n'est rien, où le Seigneur est tout, répartit Saxon.

--Très bien! très bien! s'écria mon père. Micah, vous conduirez ce digne
homme dans ma chambre. Vous ferez en sorte qu'il ait du linge sec, et
mon second vêtement complet en velours d'Utrecht. Il pourra lui servir
jusqu'à ce que le sien soit séché. Mes bottes lui seront peut-être aussi
utiles, mes bottes de cheval, en cuir non tanné. Il y a un chapeau bordé
d'argent suspendu dans l'armoire. Veillez à ce qu'il ne lui manque rien
de ce qui peut se trouver dans la maison. Le souper sera prêt quand il
aura changé de vêtements. Je vous prie de monter tout de suite, mon bon
monsieur Saxon. Autrement vous allez vous enrhumer.

--Nous n'avons oublié qu'une chose, dit notre visiteur en se levant de
sa chaise d'un air solennel et joignant ses longues mains nerveuses, ne
tardons pas un instant de plus à adresser quelques mots d'hommages au
Tout-Puissant pour ses multiples bienfaits, et pour la faveur qu'il m'a
faite en me tirant de l'abîme, moi et mes lettre, tout comme Jonas fut
sauvé de la violence des méchants qui le jetèrent par-dessus bord et
tirèrent peut-être sur lui des coups de fauconneau, bien qu'il n'en soit
point fait mention dans l'Écriture sainte. Donc, prions, mes amis.

Alors, prenant un ton élevé et une voix chantante; il débita une longue
prière d'action de grâce, qu'il conclut en implorant la grâce et les
lumières divines sur la maison et tous ses habitants.

Il termina par un sonore amen, et alors voulut bien se laisser conduire
en haut, pendant que ma mère qui était survenue à l'improviste, et avait
été extrêmement édifiée de l'entendre, repartait en toute hâte pour lui
préparer un verre d'_usquebaugh_ vert, avec dix gouttes d'_Élixir de
Daffy_, ce qui était sa recette souveraine contre les suites d'un bain
froid.

Il n'y avait pas un seul événement de la vie, depuis le baptême jusqu'au
mariage, qui ne correspondit, dans le vocabulaire de ma mère, à une
chose qui se mangeait ou se buvait, pas une indisposition pour laquelle
elle n'eût un remède agréable dans ses tiroirs bien garnis.

Maître Decimus Saxon, vêtu de l'habit de velours d'Utrecht, et chaussé
des bottes en cuir non tanné de mon père, faisait une toute autre figure
que l'épave souillée qui s'était glissée dans notre barque de pêche avec
des mouvements d'anguille congre.

On eût dit qu'il avait changé de façons en changeant d'habits, car,
pendant le souper, il se montra à l'égard de ma mère d'une galanterie
discrète, et cela lui seyait bien mieux que les façons narquoises et
suffisantes dont il avait usé avec nous dans le bateau.

À vrai dire, s'il était maintenant très réservé, c'est qu'il y avait à
cela une excellente raison, car il fit une si large brèche parmi les
victuailles servies sur la table qu'il ne lui restait guère de temps
pour causer.

À la fin, après avoir passé de la tranche de boeuf froid au pâté de
chapon, et avoir continué par une perche de deux livres, qu'il fit
descendre au moyen d'un grand pot d'ale, il nous adressa à tous un
sourire, et déclara que pour le moment ses besoins charnels étaient
satisfaits.

--Je me fais, dit-il, une règle d'obéir au sage précepte, d'après lequel
on doit se lever de table avec assez d'appétit pour manger autant qu'on
vient de manger.

--Je conclus de vos paroles, monsieur, que vous avez fait de rudes
campagnes, remarqua mon père, quand la table fut desservie, et que ma
mère se fut retirée pour la nuit.

--Je suis un vieux batailleur, répondit notre hôte, en revissant sa
pipe, un vieux chien si maigre de la race des «Tiens ferme». Ce corps
que voici porte les traces de maints coups d'estoc et de taille reçus au
service de la loi protestante, sans compter d'autres, reçus pour la
défense de la Chrétienté en général dans les guerres contre le Turc.
Monsieur, il y a des gouttes de mon sang sur toute la carte d'Europe.
Sans doute, je le reconnais, il ne fut pas toujours versé dans l'intérêt
public, mais pour défendre mon honneur dans un ou deux duels, ou
_holmgangs_, ainsi que cela se nommait chez les nations du Nord. Il est
nécessaire qu'un cavalier de fortune, qui le plus souvent est un
étranger en pays étranger, se montre un peu chatouilleux sur ce point,
car il est en quelque sorte le représentant de son pays dont le bon
renom doit lui être plus cher que le sien propre.

--En pareille circonstance, votre arme était l'épée, je suppose? dit mon
père, en se démenant sur sa chaise d'un air embarrassé, ainsi qu'il
faisait lorsque s'éveillaient ses instincts d'autrefois.

--Sabre, rapière, lame de Tolède, esponton, hache de combat, pique ou
demi-pique, morgenstiern, et hallebarde. Je parle avec la modestie
convenable, mais quand je tiens en main le sabre à un seul tranchant, le
sabre avec poignard, le sabre avec bouclier, le sabre courbe seul ou
l'assortiment de sabres courbes, je m'engage à tenir tête à n'importe
qui aura porté la cotte de buffle, à l'exception de mon frère Quartus.

--Par ma foi, dit mon père, les yeux brillants, si j'avais vingt ans de
moins, je m'essaierais avec vous. Mon jeu au sabre droit à été estimé
bon par de rudes gens de guerre. Que Dieu me pardonne de me laisser
encore émouvoir par de telles vanités!

--J'en ai entendu dire du bien par des gens pieux, remarqua Saxon.
Maître Richard Rumbold lui-même parla de vos exploits au duc d'Argyle.
N'y avait-il pas un écossais nommé Storr ou Stour?

--Oui, oui, Stour, de Drumlithie. Je l'ai fendu en deux presque jusqu'à
la selle dans une escarmouche, la veille de Dunbar. Ainsi donc Dicky n'a
pas oublié cela? Il tenait bon jusqu'au bout, qu'il s'agît de prier ou
de se battre. Nous nous sommes trouvés côte à côte sur le champ de
bataille, et nous avons cherché la vérité ensemble dans la chambrée.
Ainsi donc Dick va reprendre le harnais! Il lui était impossible de
rester tranquille, tant qu'il y avait un coup à donner pour la foi
foulée aux pieds. Si le flot de la guerre s'avance de ce côté-ci, moi
aussi... qui sait, qui sait?

--Et voici un combattant solide, dit Saxon en posant sa main sur mon
bras. Il a du nerf et des muscles, et sait parler fièrement à
l'occasion, ainsi que j'ai de bonnes raisons pour le savoir, quoique
nous ne nous connaissions que depuis peu. Ne pourrait-il pas se faire
qu'il frappe, lui aussi, son coup dans cette querelle?

--Nous discuterons de cela, dit mon père d'un air pensif, en me
regardant par-dessous ses sourcils en broussailles, mais je vous en
prie, Maître Saxon, donnez-nous quelques autres détails sur cette
affaire. À ce que j'ai appris, mon fils Micah vous a tiré des flots.
Comment y étiez-vous tombé?

Decimus Saxon fuma sa pipe pendant plus d'une minute sans rien dire, en
homme qui passe la revue des événements pour les ranger en bon ordre.

--Voici de quelle façon la chose arriva, dit-il enfin. Lorsque Jean de
Pologne chassa le Turc des portes de Vienne, la paix s'établit parmi les
Principautés, et maint cavalier errant, comme moi, se trouva sans
emploi. Il n'y avait plus de guerre nulle part, si ce n'est de menues
escarmouches en Italie, où un soldat pût s'attendre à récolter argent ou
renommée. J'errai donc par le Continent, fort marri de l'étrange paix
qui régnait partout. À la fin pourtant, arrivé aux Pays-Bas, j'appris
que la Providence ayant pour propriétaires et commandants mes deux
frères Nonus et Quartus était sur le point de partir d'Amsterdam pour
une expédition à la côte de Guinée. Je leur proposai de me joindre à
eux. Je fus donc pris comme associé à condition de payer un tiers du
prix de la cargaison. Pendant que j'attendais au port, je rencontrai
quelques-uns des exilés, qui, ayant entendu parler de mon dévouement à
la cause protestante, me présentèrent au Duc et au Maître Rumbold, qui
confièrent ces lettres à mes soins. Voilà qui explique clairement de
quelle manière elles sont venues entre mes mains.

--Mais non de quelle manière vous et elles, vous êtes trouvés à l'eau,
suggéra mon père.

--Oh! c'est par le plus grand des hasards, dit l'aventurier avec un
léger trouble. Ce fut la _fortuna belli_, ou pour parler avec plus de
propriété, _pacis_. J'avais demandé à mes frères de s'arrêter à
Portsmouth pour que je puisse me débarrasser de ces lettres. À quoi ils
ont répondu en un langage de gens mal élevés, de butors, qu'ils
attendaient les mille guinées qui représentaient ma part dans
l'entreprise. À quoi j'ai répondu avec une familiarité fraternelle que
c'était peu de chose, et que cette somme serait prélevée sur les
profits, de notre affaire. Ils ont allégué que j'avais promis de payer
d'avance et qu'il leur fallait l'argent. Alors je me suis mis en mesure
de prouver tant par la méthode d'Aristote que par celle de Platon, et la
méthode déductive que n'ayant point de guinées en ma possession, il
m'était impossible d'en payer un millier, je leur fis remarquer en même
temps que la participation prise à l'affaire par un honnête homme était
en elle-même une ample compensation pour l'argent, attendu que leur
réputation avait quelque peu souffert. En outre, donnant une nouvelle
preuve de ma franchise et de mon esprit conciliant, je leur proposai une
rencontre à l'épée ou au pistolet, avec l'un quelconque d'entre eux,
proposition qui aurait satisfait tout cavalier épris d'honneur. Mais
leurs âmes basses et mercantiles leur suggérèrent de prendre deux
mousquets, Nonus en déchargea un sur moi, et il est probable que Quartus
l'aurait imité, si je ne lui avait arraché l'arme des mains, et si je ne
l'avais fait partir pour empêcher un nouveau méfait. Je crains bien
qu'en la déchargeant, un des lingots n'ait fait un trou dans la peau de
mon frère Nonus. Voyant qu'il pourrait bien survenir d'autres
complications à bord du navire, je pris le parti de le quitter sur le
champ, et pour ce faire, il me fallut ôter mes belles bottes à revers,
qui, à en croire Vanseddars lui-même, étaient la meilleure paire qui fût
jamais sortie de son magasin. Des hottes à bout carré, à double semelle!
Hélas! Hélas!

--Il est étrange que vous ayez été recueilli par le fils même de l'homme
pour qui vous aviez une lettre.

--Ce sont les voies de la Providence, répondit Saxon. J'en ai vingt-deux
autres qui doivent être remises de la main à la main. Si vous me
permettez d'user de votre demeure quelque temps, j'en ferai mon quartier
général.

--Usez-en comme si elle vous appartenait, dit mon père.

--Votre très reconnaissant, serviteur, répliqua Decimus, en se levant
brusquement et mettant la main sur son coeur. Je me trouve en vérité
dans un port de repos, après la société impie et profane de mes frères.
Ne chanterons-nous pas un hymne avant de nous délasser des affaires de
la journée?

Mon père y consentit avec empressement, et nous chantâmes: «Ô terre
heureuse».

Après quoi notre hôte nous suivit dans sa chambre, en emportant la
bouteille d'_usquebaugh_ entamée que ma mère avait laissée sur la table.

S'il agissait ainsi, c'était, d'après lui, qu'il redoutait une attaque
de la fièvre persane, contractée dans ses campagnes contre l'Ottoman, et
sujette à revenir d'un moment à l'autre.

Je le laissai dans notre meilleure chambre à coucher et allai retrouver
mon père, toujours assis, la tête penchée sous le poids des réflexions,
dans son coin ordinaire.

--Que pensez-vous de ma trouvaille, papa? demandai je.

--Un homme de talent et de piété, répondit-il, mais la vérité, c'est
qu'il m'a apporté les nouvelles les plus propres à me réjouir le coeur.
Aussi n'aurais je pu lui faire mauvais accueil, quand même il eût été le
pape de Rome.

--Quelles nouvelles, alors?

--Les voici, les voici, s'écria-t-il, en tirant la lettre de sa
poitrine, l'air tout joyeux. Je vais vous les lire, mon garçon. Non, je
ferais mieux d'aller dormir sur cela, et de les lire demain, quand nous
aurons les idées plus claires. Que le Seigneur me dirige sur ma route,
et qu'il confonde le tyran! Priez, pour avoir des lumières, mon garçon,
car il peut se faire que ma vie et la vôtre soient pareillement en jeu.



VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.


Je me levai le matin de bonne heure, et je courus, selon l'usage des
campagnards, à la chambre de notre hôte pour voir si je pouvais lui être
de quelque utilité.

En poussant sa porte, je m'aperçus qu'elle résistait.

Cela me surprit d'autant plus que je savais qu'il n'y avait en dedans ni
clef, ni verrou.

Mais elle céda peu à peu sous ma poussée, et je reconnus qu'un lourd
coffre ordinairement placé près de la fenêtre avait changé de place et
été mis là pour empêcher toute intrusion.

Cette précaution, prise sous le toit paternel, comme s'il se trouvait
dans une tanière de voleurs, me mit en colère.

Je donnai un violent coup d'épaule qui déplaça le coffre, ce qui me
permit d'entrer dans la chambre.

Monsieur Saxon était assis dans le lit et jetait autour de lui des
regards fixes, comme s'il ne savait pas très bien où il était.

Il avait noué un mouchoir blanc autour de sa tête, en guise de bonnet de
nuit, et son visage aux traits durs, rasé de près, vu sous cet abri,
contribuait avec son corps osseux, à lui donner l'air d'une gigantesque
vieille femme.

La bouteille d'_usquebaugh_ vide était posée à côté de son lit.

Évidemment les craintes s'étaient réalisées.

Il avait eu une attaque de fièvre persane.

--Ah! mon jeune ami, dit-il enfin, c'est donc l'usage dans cette partie
du pays, de prendre d'assaut ou par escalade les chambres de vos hôtes,
aux premières heures du matin?

--Est-ce l'habitude, répondis-je d'un ton rude, de barricader votre
porte quand vous dormez sous le toit d'un honnête homme! Qu'aviez-vous à
craindre pour prendre une précaution de ce genre!

--Bon! vous êtes un mangeur de feu! répondit-il en se renversant de
nouveau sur l'oreiller et ramenant les draps sur lui, un _feuerkopf_,
comme disent les Allemands, ou plutôt un _tollkopf_ mot qui, pris dans
son sens propre signifie tête folle. Votre père, à ce que j'ai appris,
était un homme vigoureux et violent, quand le sang de la jeunesse
circulait dans ses veines; mais, autant que je puis en juger, vous
n'êtes pas en arrière de lui. Sachez donc que le porteur de papiers
importants, _documenta pretiosa sed periculosa_, a pour devoir de ne
rien laisser au hasard, et de veiller de toutes les façons sur le dépôt
qui lui a été confié. À la vérité, je suis dans la maison d'un honnête
homme, mais je ne sais qui peut entrer, qui peut venir pendant les
heures de la nuit. Vraiment, pour cette affaire... Mais j'en ai dit
assez, je serai avec vous dans un instant.

--Vos habits sont secs et tout prêts, fis-je remarquer.

--Assez! Assez! Je ne veux pas me plaindre du vêtement complet que votre
père m'a prêté. Peut-être étais-je accoutumé à en porter de meilleurs,
mais celui-ci fera mon affaire. Le camp n'est pas la cour.

Pour moi, il était évident que le vêtement de mon père valait infiniment
mieux soit par la coupe, soit par l'étoffe, que celui qu'avait porté sur
lui notre hôte.

Mais comme il avait rentré complètement sa tête sous les draps du lit,
il n'y avait rien de plus à dire.

Je descendis à la chambre du bas, où je trouvai mon père activement
occupé à assujettir une boucle neuve au baudrier de son épée, pendant
que ma mère préparait le repas du matin.

--Venez dans la cour avec moi, Micah, dit mon père. Je voudrais vous
dire un mot.

Les ouvriers n'étaient pas encore à leur travail.

Nous sortîmes donc par cette belle matinée pour nous asseoir sur le
petit parapet de pierre qui sert à étendre les peaux.

--Je suis sorti ce matin pour voir où j'en suis de l'exercice au sabre,
dit-il. Je m'aperçois que j'ai gardé toute ma vivacité pour un coup de
pointu, mais pour les coups de taille je sens une raideur pénible. Je
pourrais rendre quelques services à l'occasion, mais hélas! je ne suis
plus le sabreur qui menait l'aile gauche du plus beau régiment de
cavalerie qui ait jamais marché derrière les timbaliers. Le Seigneur
m'avait donné, le Seigneur m'a ôté. Mais si je suis vieux et usé, j'ai
le fruit de mes reins pour prendre ma place et manier la même épée pour
la même cause. Vous partirez à ma place, Micah.

--Partir! où?

--Chut, mon garçon, et écoutez. N'en dites pas trop long à votre mère,
car les femmes ont le coeur sans force. Lorsqu'Abraham offrit son
premier-né, je suis certain qu'il n'en parla guère à Sarah. Voici la
lettre. Savez-vous qui est ce Rumbold?

--Je suis sûr de vous avoir entendu parler de lui comme d'un de vos
compagnons d'autrefois.

--C'est bien lui, un homme sûr et sincère. Il fut si fidèle--fidèle
jusqu'au meurtre--que quand l'armée des Justes se dispersa, il ne déposa
point son zèle en même temps que son justaucorps de buffle. Il s'établit
comme fabricant de malt à Hoddesdon, et ce fût chez lui qu'on prépara le
fameux complot de Rye-House, où furent impliqués tant de braves gens.

--N'était-ce pas un déloyal projet d'assassinat, demandai-je.

--Non! Ne vous laissez pas décevoir par les mots. Ce sont des gens
malveillants qui sont les auteurs de cette vile calomnie que Rumbold et
ses amis projetaient un assassinat. Ce qu'ils voulaient accomplir, ils
étaient résolus à le faire au grand jour, à trente d'entre eux contre
cinquante hommes de la Garde Royale, lorsque Charles et Jacques se
rendraient à Newmarket. Si le roi et son frère avaient reçu une balle ou
un coup de pointe de sabre, ils l'auraient reçu en pleine bataille, où
leurs agresseurs se seraient exposés. C'était coup pour coup; ce n'était
point un assassinat.

Il se tut et posa sur moi un regard interrogateur.

Je ne saurais dire franchement que je fus satisfait, car une attaque
contre des gens sans armes et sans défiance, fussent-ils même entourés
par des gardes du corps, n'était pas justifiable à mes yeux.

--Lorsque le complot eut échoué, reprit mon père, Rumbold dut fuir pour
sauver sa vie, mais il réussit à glisser entre les mains de ceux qui le
poursuivaient, et à gagner les Pays-Bas. Il y trouva réunis un grand
nombre d'ennemis du gouvernement. Des messages réitérés venant
d'Angleterre, et surtout des comtés de l'Ouest et de Londres, leur
affirmaient que s'ils voulaient enfin tenter une invasion, ils
pourraient compter sur des secours tant en hommes qu'en argent. Mais ils
furent quelque temps dans l'embarras, faute d'un chef qui eut assez
d'importance pour exécuter un aussi grand projet, mais enfin maintenant
ils en ont un, le meilleur qu'on pût choisir. Ce n'est rien moins que le
bien aimé capitaine protestant, James, duc de Monmouth, fils de
Charles II.

--Fils légitime, remarquai-je.

--C'est vrai ou c'est faux. Certains prétendent que Lucy Walters était
épouse légitime. Bâtard ou non, il professe les vrais principes de la
vénérable Église et il est aimé du peuple. Qu'il se montre dans l'Ouest,
et les soldats surgiront comme les fleurs au printemps.

Il se tut et me conduisit à l'autre bout de la cour, car les ouvriers
arrivaient déjà et entouraient la fosse à plonger les peaux.

--Monmouth est en route, reprit-il, et s'attend à rallier sous son
étendard tous les braves Protestants. Le duc d'Argyle doit commander un
corps distinct, qui mettra en feu tous les Highlands d'Écosse. À eux
deux, ils espèrent obliger le persécuteur des fidèles à demander grâce.
Mais j'entends la voix de l'ami Saxon, et je ne veux pas qu'il dise que
je me suis conduit comme un rustre à son égard. Voici la lettre, mon
garçon. Lisez-la attentivement, et rappelez-vous que quand des braves
luttent pour leurs droits, il est juste qu'un membre de la vieille
famille rebelle de Clarke soit dans leurs rangs.

Je pris la lettre, et après m'être promené dans la campagne, je
m'établis confortablement sous un arbre pour la lire.

Cette feuille jaunie que je tiens en ce moment, c'est celle-là même qui
fut apportée par Decimus Saxon, celle que je lus dans cette belle
matinée de mai à l'ombre de l'aubépine.

Je vous la reproduis telle quelle.

«À mon ami et compagnon dans la cause du Seigneur, Joseph Clarke.

«Sache, ami, que la délivrance est proche pour Israël, et que le roi
criminel ainsi que ceux qui le soutiennent seront frappés et entièrement
abattus, à tel point qu'on ne sache plus l'endroit où ils se trouvaient
sur la terre.

«Hâte-toi, dès lors, de donner une preuve de ta foi, pour qu'au jour de
peine, tu ne sois point trouvé en défaut.

«Il est arrivé que de temps à autre beaucoup de ceux qui appartiennent à
l'Église souffrante, tant dans notre pays que parmi les Écossais, se
sont réunis en cette bonne ville luthérienne d'Amsterdam, et qu'à la fin
ils se sont trouvés en nombre suffisant, pour entreprendre une bonne
besogne.

«Car il y a au milieu de nous Mylord Grey de Wark, Wade, Dare de
Taunton, Ayloffe, Holmes, Hollis, Goodenough, et d'autres que tu
connaîtras.

«Parmi les Écossais, il y a le Duc d'Argyle, qui a souffert cruellement
pour le Covenant, Sir Patrick Hume, Fletcher de Saltoun, Sir John
Cochrane, le Docteur Ferguson, le Major Elphinstone et d'autres.

«À ceux-ci nous aurions volontiers ajouté Locke et le vieux Hal Ludlow,
mais ils ne sont ni chauds ni froids, comme ceux de l'Église de
Laodicée.

«Toutefois il est maintenant arrivé que Monmouth, après avoir longtemps
vécu dans les chaînes honteuses de cette femme Madianite nommée
Wentworth, s'est enfin tourné à des choses plus hautes et qu'il a
consenti à proclamer ses droits à la couronne.

«Il a été reconnu que les Écossais préféraient suivre un chef de leur
propre nation, et il a été en conséquence décidé qu'Argyle, ou Mac
Callum le Grand, ainsi que le nomment les sauvages dépourvus de culottes
d'Inverary, commandera une expédition distincte sur la cote occidentale
de L'Écosse.

«On espère lever cinq mille Campbells, et être rejoint par tous les
Convenanters et Whigs de l'Ouest, gens qui feraient de bonnes troupes
comme autrefois, s'ils avaient seulement des officiers craignant Dieu et
expérimentés dans les hasards des combats et les usages de la guerre.

«Avec une armée pareille, il serait en mesure d'occuper Glasgow, et
d'attirer dans le Nord les forces royales.

«Ayloffe et moi, nous partons avec Argyle.

«Il est probable que nos pieds auront touché le sol écossais avant que
cette lettre soit sous tes yeux.

«Le corps principal part avec Monmouth, et débarque sur un point
favorable de l'Ouest, où nous sommes assurés d'amis nombreux.

«Je ne puis nommer cet endroit, dans la crainte que cette lettre ne
s'égare, mais tu ne tarderas pas à l'apprendre.

«J'ai écrit à tous les honnêtes gens qui habitent près de la côte, en
leur demandant de se tenir prêts à seconder la révolte.

«Le roi est faible et détesté de la majorité de ses sujets.

«Il ne faut qu'un grand coup pour faire tomber sa couronne dans la
poussière.

«Monmouth partira dans quelques semaines, quand son armement sera achevé
et le temps favorable.

«Si tu peux venir, mon vieux camarade, je sais bien que je n'aurai pas à
te prier pour que tu sois sous notre drapeau.

«Si par hasard une existence paisible et le déclin de ta force
t'interdisaient de te joindre à nous, j'espère que tu lutteras pour nous
par la prière, ainsi que le fit le saint prophète d'autrefois.

«Peut-être même, car j'apprends que tu as prospéré en ce qui concerne
les choses de ce monde, seras-tu en état d'équiper un piquier ou deux,
ou d'envoyer un présent pour la caisse de l'armée, laquelle ne sera pas
des mieux pourvues.

«Ce n'est point dans l'or que nous mettons notre confiance, mais dans
l'acier et dans la bonté de notre cause.

«Cependant l'or sera le bienvenu.

«Si nous échouons, nous tomberons en hommes et en chrétiens.

«Si nous réussissons, nous verrons comment ce parjure de Jacques, ce
persécuteur des saints, cet homme au coeur dur comme la pierre de
dessous dans un moulin, et qui souriait à Edimburg quand les pouces des
fidèles étaient arrachés de leur articulation, nous verrons s'il
supportera virilement l'adversité quand elle fondra sur lui.

«Que la main du Tout-Puissant soit au-dessus de nous!

«Je sais peu de chose sur le compte du porteur de cette lettre, excepté
qu'il se dit du nombre des élus.

«Si tu viens au camp de Monmouth, fais en sorte de l'avoir avec toi, car
il a acquis une grande expérience dans les guerres d'Allemagne,
d'Espagne et de Turquie.

«Votre ami dans la foi du Christ.

«RICHARD RUMBOLD»

«Offre mes compliments à ton épouse. Qu'elle lise l'Épître à Timothée,
chapitre huitième, du neuvième au quinzième verset.»

J'avais lu avec soin cette longue lettre.

Je la remis alors dans ma poche, et regagnai le logis pour déjeuner.

Mon père me jeta un regard interrogateur quand je rentrai, mais je ne
dis rien pour y répondre, car j'avais l'esprit plein de ténèbres et
d'incertitude.

Ce jour-là, Decimus Saxon nous quitta, en vue de faire le tour du pays
pour remettre les lettres, mais en nous promettant de revenir bientôt.

Il survint une petite mésaventure avant son départ, car pendant que nous
causions de son voyage, mon frère Hosea jugea à propos de jouer avec la
poire à poudre de mon père, qui prit feu, en lançant tout à coup une
grande flamme, et parsema les murs d'éclats de métal.

L'explosion fut si brusque et si violente que mon père et moi nous nous
levâmes en sursaut, mais Saxon, qui tournait le dos à mon frère, resta
immobile, se carrant sur sa chaise, sans jeter un coup d'oeil derrière
lui, sans qu'un changement parût sur sa figure aux traits rudes.

Par une chance incroyable, personne ne fut atteint, pas même Hosea, mais
cet incident me donna quelque estime pour notre nouvelle connaissance.

Lorsqu'il partit, qu'il parcourut la rue du village, son long corps
efflanqué, son visage étrange et ses traits durs, et le chapeau brodé
d'argent de mon père, dont il était coiffé attirèrent plus d'attention
que je n'en souhaitais, à raison de l'importance des missives qu'il
portait, et de la certitude qu'elles seraient découvertes, dans le cas
où on l'arrêterait comme inconnu n'ayant nul répondant.

Heureusement la curiosité des compagnons n'eut d'autre effet que de les
grouper sur leurs portes et à leurs fenêtres, d'où ils contemplaient le
passant en ouvrant de grands yeux, pendant que lui, enchanté de
l'attention qu'il excitait, s'en allait à grandes enjambées, le nez en
l'air et faisant tournoyer ma trique dans sa main.

Il avait laissé derrière lui la meilleure opinion sur son compte.

La bienveillance de mon père lui avait été acquise par sa piété et les
sacrifices qu'il prétendait avoir faite pour la foi.

Il avait enseigné à ma mère comment les Serbes portent leurs bonnets.

Il lui avait aussi montré une nouvelle façon d'apprêter les _marigolds_,
en usage chez les Lithuaniens.

Quant à moi, j'avoue qu'il me restait une vague réserve à l'égard de ce
personnage, et que j'étais résolu à ne pas lui témoigner plus de
confiance qu'il ne le faudrait.

Mais pour le moment, il n'y avait qu'une conduite à tenir, qui était de
le traiter comme l'ambassadeur de gens amis.

Et moi? Que devais-je faire?

Obéir aux désirs paternels et tirer mon épée vierge en faveur des
insurgés, ou me tenir à l'écart et voir quelle tournure les événements
prendraient d'eux-mêmes?

Il était plus convenable que ce fut moi qui partît et non lui.

Mais d'autre part je n'avais rien de l'ardeur du zélateur en religion.

Papisme, Église, Dissenters, tous me semblaient avoir leurs bons côtés,
mais aucun ne paraissait valoir l'effusion du sang humain.

Jacques était peut-être un parjure, un homme méprisable, mais autant que
je pouvais le voir, il était le roi légitime d'Angleterre, et des
histoires de mariages secrets, de cassette noire, n'étaient pas de
nature à faire oublier que son rival était en apparence un fils
illégitime, et comme tel inéligible pour le trône.

Pourrait-on dire quel acte coupable de la part du monarque donnait à son
peuple le droit de le chasser.

Qui devrait être juge en pareil cas?

Et, cependant, il était notoire que cet homme avait violé ses promesses,
et cela devait délier ses sujets de leur soumission.

C'était là une question bien difficile à résoudre pour un jeune
campagnard.

Pourtant il fallait la résoudre, et sans délai.

Je pris mon chapeau et m'en allai par la rue du village en retournant la
chose dans mon esprit.

Mais il ne m'était pas très facile de penser à quoi que ce fût de
sérieux dans le village, car j'étais jusqu'à un certain point le favori
des jeunes et des vieux, en sorte que je ne pouvais faire dix pas sans
qu'on me saluât ou qu'on m'adressât la parole.

Je traînais après moi mes frères.

Les enfants du boulanger Misford étaient pendus à mes basques et je
tenais par la main les deux fillettes du meunier.

Puis, quand j'eus réussi à me débarrasser de tous ces étourdis, je
tombais sur Dame Fullerton, la veuve.

Elle me conta d'un ton lamentable l'affaire de sa meule à aiguiser, qui
était tombée de son support, et que ni elle ni ses gens ne parvenaient à
remettre en place.

Je mis ordre à la chose, et je repris ma promenade, mais je ne pouvais
guère passer devant l'enseigne de la _Gerbe de blé_ sans que John
Lockarby, le père Ruben, fondit sur moi, et me pressât vivement d'entrer
pour boire avec lui le coup du matin.

--Un verre de la meilleure bière qu'il y ait dans le pays, brassée sous
mon propre toit, dit-il en la versant dans la coupe. Voyons, Maître
Micah, à un coffre comme le vôtre, il faut certainement une forte dose
de bon malt pour le tenir en bonne condition.

--Et de la bière comme celle-là mérite bien un bon coffre pour la
contenir, dit Ruben, qui était à la besogne parmi les bouteilles.

--Qu'en pensez-vous, Micah! dit l'hôtelier. Hier matin le Squire de
Milton se trouvait ici avec Johnny Fernley, celui du côté du Bank, et
ils prétendent qu'il y a à Farnham un homme capable de vous tomber à la
lutte, deux fois sur trois, et de découvrir votre jeu, pour une mise qui
en vaille la peine.

--Peuh! répondis-je, vous voudriez faire de moi un mâtin de combat, qui
montre les dents à tous les gens du pays! Qu'est-ce que cela prouverait
que cet homme me tombe, ou que je le tombe?

--Qu'est-ce que cela prouverait? Et bien, et l'honneur de Havant? Est-ce
que cela ne signifie rien?... Mais vous avez raison, reprit-il, en
vidant son gobelet de corne, qu'est-ce que toute cette existence
villageoise, avec ses petits triomphes, pour des gens tels que vous?
Vous êtes tout aussi hors de votre place que du vin de vendange à un
souper de moisson. C'est toute la vaste Angleterre, et non pas les rues
de Havant, qui forme une scène digne d'un homme de votre sorte. Est-ce
votre affaire de battre des peaux, et de tanner du cuir?

--Mon père voudrait que vous partiez pour faire le chevalier errant, dit
Ruben en riant. Vous risqueriez d'avoir la peau battue et le cuir tanné.

--A-t-on jamais vu une langue aussi longue dans un corps aussi court?
s'écria l'hôtelier. Mais parlons pour tout de bon, Maître Micah. C'est
tout à fait sérieusement que je vous le dis! Vous gaspillez vos jours de
jeunesse, alors que la vie pétille, qu'elle brille, et vous le
regretterez quand vous n'aurez plus que la lie sans force et sans saveur
de la vieillesse.

--Ainsi parla le brasseur, dit Ruben, mais mon père a raison tout de
même, avec sa façon de dire les choses en homme qui vit dans le bouillon
et l'eau.

--J'y songerai, dis-je.

Puis prenant congé de cette paire d'amis par un signe de tête, je me
remis en route.

Lorsque je passai, Zacharie Palmer était occupé à raboter une planche.

Il leva les yeux et me souhaita le bonjour.

--J'ai un livre pour vous, mon garçon, dit-il.

--Je viens justement de finir le _Comus_ répondis-je, car il m'avait
prêté le poème de Milton, mais quel est ce nouveau livre, papa?

--Il a pour auteur le savant Locke, et il traite de l'État et de la
science du gouvernement. C'est un tout petit ouvrage, mais si l'on
pouvait mettre la sagesse dans une balance, il pèserait autant qu'une
bibliothèque. Vous l'aurez dès que je l'aurai fini, peut-être demain ou
après-demain. C'est un grand homme, Maître Locke. En ce moment
n'erre-t-il point par les Pays-Bas plutôt que de fléchir le genou devant
ce que sa conscience n'approuve pas?

--Il y a bien des honnêtes gens parmi les exilés, n'est-ce pas? dis-je.

--L'élite du pays, répondit-il. Un pays est bien malade quand il chasse
au loin les plus grands et les plus braves de ses citoyens. Le jour
approche, j'en ai peur, où chacun se verra contraint de choisir entre
ses croyances et sa liberté. Je suis un vieillard, Micah, mon garçon,
mais je puis vivre assez longtemps pour voir d'étranges choses dans ce
royaume jadis protestant.

--Mais si ces exilés réalisaient leurs projets, objectai-je, ils
mettraient Monmouth sur le trône, et changeraient ainsi injustement
l'ordre de la succession.

--Non, non, répondit le vieux Zacharie, en déposant son rabot, s'ils se
servent du nom de Monmouth, ce n'est que pour donner plus de force à
leur cause, et pour montrer qu'ils ont un chef renommé. Si Jacques était
chassé du trône, les Communes d'Angleterre réunies en Parlement auraient
à lui désigner un successeur. Il y a derrière Monmouth des hommes qui ne
bougeraient pas s'il devait en être autrement.

--Alors, papa, dis-je, puisque je peux me fier à vous et que vous me
direz ce que vous pensez réellement, serait-il bien, dans le cas où le
drapeau de Monmouth serait déployé, que je me joigne à lui?

Le charpentier caressa sa barbe blanche, et réfléchit un instant.

--C'est là une grosse question, dit-il enfin, et pourtant m'est avis
qu'elle ne comporte qu'une seule réponse, surtout pour le fils de votre
père. Si l'on mettait fin au règne de Jacques, il ne serait pas trop
tard pour maintenir la nation dans l'ancienne croyance, mais si on
laissait le mal s'étendre, il pourrait se faire que l'expulsion du tyran
lui-même n'empêchât pas la mauvaise semence de germer. Ainsi donc je
suis d'avis que si les exilés font une pareille tentative, il est du
devoir de tous ceux qui attachent quelque prix à la liberté de
conscience, de se joindre à eux. Et vous, mon fils, l'orgueil du
village, pouvez-vous faire un meilleur emploi de votre vigueur que de la
consacrer à l'oeuvre de délivrer votre pays de ce joug insupportable?

«C'est là un conseil qui serait qualifié de trahison, un conseil
dangereux, qui pourrait aboutir à une courte confession et à une mort
sanglante, mais, sur le Dieu vivant, je ne vous tiendrais pas un autre
langage, quand vous seriez mon propre fils.

Ainsi parla le vieux charpentier d'une voix toute vibrante, tant il y
avait de gravité.

Puis il se remit à travailler sa planche, pendant que je lui disais
quelques mots de gratitude.

Ensuite, je m'éloignai en réfléchissant sur ce qu'il m'avait dit.

Je n'étais pas encore bien loin, quand la voix enrouée de Salomon Sprent
interrompit mes méditations.

--Ohé, là-bas, ohé! beugla-t-il, bien que sa bouche fût à quelques yards
seulement de mon oreille, est-ce que vous allez passer à travers mon
écubier sans ralentir la marche? Carguez les voiles, vous dis-je,
carguez les voiles.

--Ah! dis-je, capitaine, je ne vous voyais pas. J'étais tout entier à
mes réflexions.

--Tout à la dérive, et personne au poste de garde! dit-il en se frayant
passage par la brèche de la haie. Par tous les nègres, mon garçon, les
amis ne sont pas si nombreux, croyez-vous, qu'on puisse passer devant
eux sans saluer du pavillon. Par ma foi, si j'avais de l'artillerie, je
vous aurais envoyé un boulet par les baux.

--Ne vous fâchez pas, capitaine, car le vétéran avait l'air contrarié,
j'ai bien des sujets de préoccupation ce matin.

--Et moi aussi, matelot, répondit-il d'une voix plus douce, que
dites-vous de mon gréement, hein?

Il se tourna lentement en plein soleil, tout en parlant et je vis alors
qu'il était vêtu avec une recherche peu ordinaire.

Il portait un habillement complet de drap bleu avec huit rangées de
boutons, culottes pareilles, avec de gros flots de ruban attachés aux
genoux.

Son gilet était d'une étoffe plus légère, semé d'ancres d'argent, avec
une bordure de dentelle d'un doigt de largeur.

Sa botte était si large qu'on eût dit qu'il avait le pied dans un seau,
et il portait un sabre d'abordage suspendu à un baudrier de cuir qui
reposait sur son épaule droite.

--J'ai passé partout une nouvelle couche de peinture, dit-il en clignant
de l'oeil. Caramba, le vieux bateau ne fait pas eau, encore. Que
diriez-vous à présent, si j'étais sur le point de jeter une aussière à
un petit bachot pour le prendre à l'attache.

--Une vache!

--Une vache! Pour qui me prenez-vous? Non, mon garçon, une belle fille,
un petit esquif comme on n'en a guère vu de plus solides faire voile
vers le port conjugal.

--Voici bien longtemps que je n'ai appris de meilleures nouvelles,
dis-je. Je ne savais pas même que vous fussiez fiancé. Alors, pour quand
le mariage?

--Doucement, l'ami, doucement, et jetez votre sonde. Vous êtes sorti de
votre chenal, et vous êtes en eau basse. Je n'ai jamais dit que je fusse
fiancé.

--Quoi donc, alors? demandai-je.

--Je lève l'ancre, pour le moment. Je vais porter sur elle et lui faire
sommation. Attention, mon garçon, reprit-il, en ôtant son bonnet et
grattant ses cheveux rebelles. J'ai eu assez souvent affaire aux
donzelles, depuis le Levant jusqu'aux Antilles, des donzelles comme en
trouve le marin, toutes en maquillage et en poches. Dès qu'on a lancé sa
première grenade à la main, elles baissent pavillon. Non, c'est un
navire d'une autre coupe, que je ne connais pas, et si je ne manoeuvre
pas la barre avec attention, il pourrait bien se faire qu'il me laisse
là entre le vent et l'eau, avant que je sache seulement si je suis
fiancé. Qu'en dites-vous? Hé! Faut-il que je me range hardiment bord à
bord, dites, et que je l'emporte à l'arme blanche, ou bien vaut-il mieux
que je me tienne au large et que j'essaie d'un feu à distance? Je ne
suis pas de ces savants avocats, retors à la langue bien huilée, mais si
elle consent à prendre un compagnon, je lui serai dévoué, quelque vent,
quelque temps qu'il fasse tant que mes planches dureront.

--Je ne suis guère en état de donner des conseils en un cas pareil,
dis-je, car mon expérience est moindre que la vôtre. Je pense néanmoins
qu'il serait préférable de lui parler le coeur sur la main, en langage
bien clair, en langage de marin.

--Oui, oui, ce sera pour elle à prendre où à laisser. C'est de Phébé
Dawson, la fille du forgeron, qu'il s'agit. Manoeuvrons pour reculer, et
prenons une goutte de véritable Nantes, avant de partir. J'en ai un
baril qui vient d'arriver et qui n'a pas payé un denier au Roi.

--Non, il vaut mieux n'y pas toucher, répondis-je.

--Hé! que dites-vous? Vous avez peut-être raison. Alors coupez vos
amarres, et déployez vos voiles, car il nous faut partir.

--Mais cela ne me regarde pas, dis-je.

--Cela ne vous regarde pas? Cela...

Il était trop agité pour continuer: il dut se borner à tourner vers moi
un visage chargé de reproches.

--J'avais meilleure opinion de vous, Micah; est-ce que vous allez
laisser cette vieille carcasse toute disloquée aller au combat, sans que
vous soyez là pour l'aider d'une bordée?

--Que voulez-vous donc que je fasse?

--Eh bien, je voudrais que vous soyez là pour m'encourager selon les
circonstances. Si je me lance à l'abordage, il faudrait que vous la
preniez d'enfilade, de façon à la couvrir de feux. Si je l'attaque par
tribord, vous en feriez autant par bâbord. Si je suis mis hors de
combats vous attireriez ses feux sur vous pendant que je me radoube.
Voyons, l'ami, vous n'allez pas m'abandonner.

Les figures, l'éloquence navale du vieux marin n'étaient pas toujours
intelligibles pour moi, mais il était clair qu'il avait compté sur moi
pour l'accompagner, et j'étais également décidé à ne point le faire.

Enfin, à force de raisonnements, je lui fis comprendre que ma présence
lui serait plus nuisible qu'utile, et qu'elle détruirait probablement
toutes les chances de réussite.

--Bon! Bon! grommela-t-il, enfin, je n'ai jamais pris part à une
expédition de ce genre. Et si c'est la coutume des navires célibataires
de partir seuls pour les fiançailles, je m'exposerai tout seul.
Toutefois vous viendrez avec moi comme compagnon de route, vous
louvoierez entre moi et la dite, ou vous me coulerez si je recule d'un
pas.

J'avais l'esprit entièrement absorbé par les projets de mon père et les
perspectives qui s'offraient à moi.

Mais il me paraissait impossible de refuser, car le vieux Salomon
parlait du ton le plus convaincu.

Le seul parti à prendre était de laisser de côté l'affaire et de voir
comment tournerait cette expédition.

--Souvenez-vous bien, Salomon, dis-je, que je ne veux pas franchir le
seuil.

--Oui, oui, matelot, vous ferez comme vous voudrez. Nous aurons à
marcher tout le temps contre le vent. Elle est aux écoutes, car je l'ai
hélée hier soir, et je lui ai fait savoir que je porterais sur elle, à
sept heures du quart du matin.

Tout en cheminant avec lui sur la route, je me disais que Phébé devrait
être fort au courant des termes nautiques pour comprendre quelque chose
aux propos du bonhomme, quand il s'arrêta court, et donna une tape sur
ses poches.

--Diable! s'écria-t-il, j'ai oublié de prendre un pistolet.

--Au nom du ciel! dis-je tout effaré, qu'avez-vous besoin d'un pistolet?

--Eh! mais pour faire des signaux, dit-il. C'est bien singulier que je
n'aie pas pensé à cela. Comment un convoyeur saura-t-il ce qui se passe
en avant de lui, si le navire amiral n'a point d'artillerie? Si la jeune
personne m'avait bien reçu, j'aurais tiré un coup de canon pour vous le
faire savoir.

--Mais, répondis-je, si vous ne sortez pas, je supposerai que tout va
bien. Si les choses tournent mal, je ne serai pas longtemps à vous
revoir.

--Oui ou à attendre. Je hisserai un pavillon blanc au sabord de gauche;
un pavillon blanc signifiera qu'elle s'est rendue. _Nombre de Dios_, au
temps où j'étais mousse canonnier sur le vieux navire le _Lion_, le jour
où nous attaquâmes le _Spiritus Sanctus_, qui avait deux étages de
canons, la première fois que j'entendis le sifflement d'une balle, mon
coeur ne battit jamais comme il le fait maintenant. Qu'en dites-vous, si
nous battions en retraite pour attendre un vent favorable et dire un mot
à ce baril d'eau-de-vie de Nantes?

--Non, l'ami, tenez ferme, dis-je.

À ce moment, nous étions arrivés au cottage revêtu de lierre derrière
lequel se trouvait la forge du village.

--Quoi, Salomon! repris-je. Un marin anglais a-t-il jamais craint un
ennemi, avec ou sans jupons?

--Non, que je sois maudit si j'ai peur! dit Salomon en se carrant.
Jamais un seul Espagnol, diable ou hollandais! Donc en avant sur elle!

Et en disant cela, il pénétra dans le cottage, et me laissa debout à la
porte à claire-voie du jardin, où j'étais diverti autant que vexé de
voir mes réflexions interrompues.

Et, en effet, le marin n'eut pas des peines bien grandes à faire agréer
sa demande.

Il manoeuvra de manière à capturer sa prise, pour employer son propre
langage.

J'entendis du jardin le bourdonnement de sa voix rude, puis un carillon
de rire aigu finissant par un petit cri.

Cela signifiait sans doute qu'on se serrait de près.

Puis, il y eut un court instant de silence, et enfin je vis un mouchoir
blanc s'agiter à la fenêtre, et je m'aperçus que c'était Phébé en
personne qui le faisait voltiger.

Bah! c'était une fille pimpante, à l'âme tendre, et au fond du coeur, je
fus enchanté que le vieux marin eût près de lui, pour le soigner, une
telle compagne.

Ainsi donc voilà un excellent ami dont l'existence était définitivement
fixée.

Un autre, que je consultais, m'assurait que je gaspillais mes meilleures
années au village.

Un troisième, le plus respecté de tous, m'engageait franchement à me
joindre aux insurgés, si l'occasion s'en présentait.

En cas de refus, j'aurais la honte de voir mon vieux père partir pour
les combats, pendant que je languirais à la maison.

Et pourquoi refuser?

N'était-ce pas depuis longtemps le secret désir de mon coeur de voir un
peu le monde, et pouvait-il se présenter une chance plus favorable?

Mes souhaits, le conseil de mes amis, les espérances de mon père, tout
cela tendait dans la même direction.

--Père, dis-je en rentrant à la maison, je suis prêt à partir où vous le
voulez.

--Que le Seigneur soit glorifié! s'écria-t-il d'un ton solennel.
Puisse-t-il veiller sur votre jeune existence et conserver votre coeur
fermement attaché à la cause qui est certainement la sienne!

Et ce fut ainsi, mes chers petits-enfants, que fut prise la grande
résolution, et que je me vis engagé dans un des partis de la querelle
nationale.



VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.


Mon père se mit sans retard à préparer notre équipement.

Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la façon la plus libérale, car
il avait décidé que la fortune de ses vieux jours serait consacrée à la
Cause, autant que l'avait été la vigueur de sa jeunesse.

Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces préparatifs, car
les Épiscopaux étaient nombreux dans le village, et dans l'état
d'agitation où se trouvait l'esprit public, l'activité, qu'on aurait
remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite éveillé
l'attention.

Mais le vieux et rusé soldat manoeuvra avec tant de soin que nous nous
trouvâmes bientôt en état de partir une heure après en avoir reçu
l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutât.

Le premier soin de mon père fut d'acheter, par l'intermédiaire d'un
agent, deux chevaux convenables au marché de Chichester.

Ils furent conduits dans l'écurie d'un fermier whig, homme de confiance,
qui habitait près de Portchester, et qui devait les garder jusqu'à ce
qu'on les lui demandât.

L'un de ces chevaux était gris pommelé, et remarquable par sa force et
son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable
de porter mon poids, car, à cette époque, mes chers enfants, je n'étais
pas surchargé de chair, et malgré ma taille et ma force, je pesais un
peu moins de deux cent vingt-quatre livres.

Un juge difficile aurait peut-être trouvé que Covenant, ainsi que je
nommai mon étalon, avait un peu de lourdeur dans la tête et l'encolure,
mais je reconnus en lui une bête sûre, docile, avec beaucoup de vigueur
et de résistance.

Saxon, qui, tout équipé, devait peser au plus cent soixante quatre
livres, avait un genêt d'Espagne bai clair, très rapide et très ardent.

Il nomma sa jument Chloé, nom que portait «une pieuse demoiselle de sa
connaissance», quoique mon père trouvât je ne sais quoi de profane et de
païen dans ce nom-là.

Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prêts sans que mon père
eût à se montrer en quoi que ce fût.

Lorsque ce point important eut été réglé, il restait à discuter une
autre question, celle de l'armement.

Elle donna lieu à plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon
père.

Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre expérience, et
insistait sur les conséquences très graves que pouvait avoir pour le
porteur la présence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou
telle plaque de cuirasse.

Votre arrière-grand-père tenait beaucoup à me voir porter la cuirasse
que marquaient encore les traces des lances écossaises de Dunbar, mais
lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.

J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le
respect que j'éprouvais en contemplant la vaste carrure de mon père,
j'avais bien sujet de m'étonner devant cette preuve convaincante que je
l'avais dépassé.

Ma mère trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies
latérales et en perçant des trous par lesquels passerait un cordon, et
elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans être gêné.

Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protéger le
bras, et des gantelets furent empruntés à l'attirail de l'ancien soldat
du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets
d'arçon qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.

Mon père m'avait acheté à Portsmouth un casque à cannelures, avec de
bonnes barrettes, bien capitonné de cuir flexible, très léger et
néanmoins très solide.

Lorsque je fus complètement équipé, Saxon, ainsi que mon père,
reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien
monté.

Saxon avait acheté une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de
bottes montantes, de sorte qu'avec la rapière et les pistolets dont mon
père lui fit présent, il était prêt à entrer en campagne au premier
appel.

Nous espérions ne pas rencontrer de grandes difficultés à rejoindre les
forces de Monmouth quand l'heure serait venue.

En ces temps de trouble, les principales routes étaient si infestées de
bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient
l'habitude de porter des armes, et même des armures pour leur défense.

Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extérieur fit
naître le soupçon.

Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prête une longue histoire,
d'après laquelle nous étions en route pour nous rendre auprès d'Henry
Somerset, duc de Beaufort, à la maison duquel nous appartenions.

Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints détails que
j'aurais à fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que
j'aimais mieux être pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me
regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tête d'un air offensé.

--Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes
scrupules.

Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus
sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et
regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.

--En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les
embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste
échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait
aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume
de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les
rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par
les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre
un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes
de nombreux troupeaux de boeufs et fit ainsi croire aux consuls romains
que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une
infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un
soldat renommé dans le traité qui a pour titre: _An in bello dolo uti
liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat_ (Ce qui veut dire: est-il
permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec
l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après
l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je
déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons
auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux
coutumes des grands généraux?

Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.

Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais
qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des
difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener
loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au
temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années
dans le cimetière de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle
était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route
pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez
lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre
auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que
je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru
à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.

Donc, ce fut vers la tombée de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit
dans notre région le débarquement opéré la veille par Monmouth à Lyme,
petit port de mer sur la limite entre les comtés de Dorset et de Devon.

Un grand feu allumé comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la
première nouvelle.

Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de
Portsmouth, où les troupes furent rassemblées sous les armes.

Des messagers à cheval parcoururent à grand fracas la rue du village, la
tête penchée très bas sur le cou de leurs montures, car il fallait
porter à Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de
Portsmouth sût ce qu'il avait à faire.

Nous étions à notre porte contemplant la rougeur du couchant, les allées
et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui
s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au
galop jusqu'à la porte, et arrêta son cheval essoufflé.

--Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.

--C'est moi, dit mon père.

--Ces hommes sont-ils sûrs? dit-il tout bas en me désignant, ainsi que
Saxon, de son fouet.

«... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le à tous ceux
que vous connaissez. Donnez à boire et à manger à mon cheval, je vous en
prie, car je dois me remettre en route.

Mon jeune frère Hosea s'occupa de la bête fatiguée, pendant que nous
faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafraîchissement.

C'était un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la
tempe.

Sa figure et ses vêtements étaient couverts de terre desséchée, et ses
membres étaient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il
pouvait à peine mettre un pied devant l'autre.

--J'ai crevé un cheval, dit-il et celui-ci aura à peine la force de
faire vingt milles de plus. Il faut que je sois à Londres ce matin, car
nous espérons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la
Cité. Hier j'ai quitté le camp de Monmouth. Son étendard bleu flotte sur
Lyme.

--Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon père.

--Il n'a amené que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui être
fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de
Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hélas,
deux de ceux qui sont arrivés sont déjà perdus pour nous. C'est mauvais,
mauvais présage.

--Qu'y a-t-il donc eu de fâcheux?

--Dare, l'orfèvre de Taunton, a été tué par Fletcher, de Saltoun, dans
une querelle puérile à propos d'un cheval. Les paysans ont réclamé à
grands cris le sang de l'Écossais, et il a été forcé de se sauver sur
les navires. C'est une triste mésaventure, car c'était un chef habile et
un vieux soldat.

--Oui, oui, s'écria Saxon avec emportement, il y aura bientôt dans
l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa
place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il
qu'il se soit engagé dans une querelle personnelle, en un moment pareil?

Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long
doigt mince sur la table des matières.

--Sous-section neuvième, reprit-il, voici: le cas traité: _Si dans une
guerre publique, l'on peut refuser par amitié particulière un duel
auquel on aura été provoqué_. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur
privé d'un homme doit céder la place au bien de la cause. N'est-il pas
arrivé, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour où
fut levé le siège de Vienne, nous, les officiers étrangers, avions été
invités dans la tente du général. Or, il arriva qu'un rousseau
d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le
régiment de Pappenheimer, réclama le pas sur moi, en alléguant qu'il
était de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la
figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colère, mais pour
montrer que je n'étais pas tout à fait de son avis. Ce désaccord l'amena
à offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis
lecture de cette sous-section, et je lui démontrai que l'honneur nous
interdisait de régler cette affaire avant que le Turc fût chassé de
Vienne. Aussi, après l'attaque...

--Non, monsieur... J'écouterai peut-être le reste de l'histoire un jour
ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espère trouver
un relais à Chichester, et le temps presse. Travaillez à la cause
maintenant, ou soyez éternellement esclaves. Adieu.

Et il se remit péniblement on selle.

Puis, nous entendîmes le bruit des fers qui diminuait peu à peu sur la
route de Londres.

--Le moment du départ est venu pour vous, Micah, dit mon père avec
solennité... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutôt notre garçon
par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous
dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette
querelle. Si le flux des événements de la guerre se dirige de ce
côté-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux père
chevauchant près de vous. Maintenant mettons-nous à genoux et implorons
la faveur du Tout-Puissant sur cette expédition.

Nous nous mimes tous à genoux dans la pièce basse, au plafond formé de
grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une
énergique prière pour notre succès.

À ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre ancêtre,
avec sa face aux traits marqués, à l'expression austère, aux sourcils
réunis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa
supplication.

Ma mère est agenouillée près de lui, les larmes coulant une à une sur sa
douce et placide figure.

Elle étouffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la
séparation plus cruelle.

Les petits sont dans la chambre à coucher d'en haut, et le bruit de
leurs pieds nus arrive jusqu'à nous.

Messire Saxon est vautré sur l'une des chaises de chêne, où il a posé un
genou, tout en se penchant.

Ses longues jambes traînent par derrière, et il cache sa figure dans ses
mains.

Tout autour de moi, à la lueur clignotante de la lampe suspendue,
j'aperçois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc
près du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le
renard empaillé au-dessus de la porte, le tableau de Christian
considérant la Terre Promise du haut des Montagnes délectables, tous ces
menus objets sans valeur propre, mais dont la réunion constitue cette
chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant
tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.

Le reverrai-je jamais, même dans mes rêves, moi qui m'éloigne de cette
rade si bien abritée pour me plonger au coeur de la tempête?

La prière terminée, tout le monde se leva, à l'exception de Saxon, qui
resta la figure cachée dans ses mains une ou deux minutes avant de se
redresser.

J'eus l'audace de penser qu'il s'était profondément assoupi, bien qu'il
prétendit que son retard était dû à une prière supplémentaire.

Mon père mit ses mains sur ma tête et invoqua sur moi la bénédiction des
Cieux.

Puis, il prit à part mon compagnon et j'entendis le tintement de pièces
de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique
pour le voyage.

Ma mère me serra sur son coeur et glissa dans ma main un petit carré de
papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir,
et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions
qu'il contenait.

Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de là, je gagnai la rue
noire du village, ayant à côté de moi mon compagnon qui marchait à
longues enjambées.

Il était près d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les
campagnards étaient couchés.

Lorsque je passai devant la _Gerbe_ et devant la demeure du vieux
Salomon, je ne pus m'empêcher de me demander ce qu'ils penseraient de
mon accoutrement guerrier, s'ils étaient levés.

J'avais eu à peine le temps de me faire la même question devant le
cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier
accourut, sa chevelure blanche flottant à la fraîche brise de la nuit.

--Je vous attendais, Micah, s'écria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait
paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de
partir. Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse! Fort de bras,
doux de coeur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous
avez les prières et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!

Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village
natal qui s'offrit à ma vue, ce fut la silhouette confuse du
charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses
meilleurs souhaits à travers la nuit.

Nous traversâmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier
Whig.

Saxon s'y harnacha en guerre.

Nous trouvâmes nos chevaux sellés, tout prêts, car à la première alarme,
mon père y avait envoyé un messager pour dire que nous en aurions
besoin.

À deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, armés,
montés, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp
des Rebelles.



VIII--Notre départ pour la guerre.


En cheminant le long des hauteurs de Portsdown, nous vîmes tout le temps
les lumières de Portsmouth, et celles des navires du port, qui
clignotaient à notre gauche, pendant qu'à notre droite la forêt de Bere
était illuminée par les signaux de feu qui annonçaient le débarquement
de l'envahisseur.

Un grand bûcher flambait à la cime du Butser, et plus loin, jusqu'aux
limites de la vue, des scintillements lumineux montraient que la
nouvelle gagnait au Nord le Berkshire et à l'Est le Sussex.

Parmi ces feux, les uns étaient faits de fagots entassés; d'autres avec
des barils de goudron plantés au bout d'une perche.

Nous passâmes devant un de ces derniers, en face même de Portchester.

Ceux qui les gardaient, entendant le bruit de nos chevaux et de nos
armes, poussèrent une bruyante acclamation, car sans doute ils nous
prirent pour des officiers du Roi en route pour l'Ouest.

Maître Decimus Saxon avait jeté au vent ces façons méticuleuses qu'il
avait étalées en présence de mon père et il jasait abondamment, en
mêlant fréquemment des vers ou des bouts de chansons à ses propos,
pendant que nous galopions dans la nuit.

--Ah! Ah! disait-il franchement, il fait bon parler sans contrainte,
sans qu'on s'attende à vous voir finir chaque phrase par un Alléluia ou
un Amen!

--Vous étiez toujours le premier dans ces pieux exercices, remarquai-je
d'un ton sec.

--Oui, c'est vrai, vous avez mis en plein dans le but: quand une chose
doit être faite, arrangez-vous pour la mener vous-même, quelle qu'elle
soit. C'est une recommandation fameuse, et qui m'a bien des fois servi
jusqu'à ce jour. Je ne me rappelle pas si je vous ai conté qu'à une
certaine époque je fus fait prisonnier par les Turcs et emmené à
Istamboul, nous étions là plus d'une centaine, mais les autres ont péri
sous le bâton, ou bien ils sont présentement enchaînés à une rame sur
les galères impériales ottomanes, et ils y resteront sans doute jusqu'au
jour où une balle vénitienne ou génoise trouvera le chemin de leur
misérable carcasse. Moi seul, j'ai réussi à ravoir ma liberté.

--Ah! dites-moi donc comment vous vous êtes échappé? demandai-je.

--En tirant parti de l'esprit dont m'a doué la Providence, reprit-il
d'un ton enchanté, car en voyant que leur maudite religion est justement
ce qui aveugle ces infidèles, je me mis à l'oeuvre pour en profiter.
Dans ce but, j'observai la façon dont nos gardes procédaient à leurs
exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les
imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.

--Quoi! m'écriai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'être
musulman?

--Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout à fait.
Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre
en odeur de sainteté, auprès de quelque Révérend _Aminadab-Source-de-Grâce_,
s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur
de Mahomet.

Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un
homme, qui avait toujours été le premier à diriger les exercices d'une
pieuse famille chrétienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.

Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.

Puis il reprit:

--Ma persévérance dans ces dévotions eut pour résultat qu'on me sépara
des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geôliers,
pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir, à condition de
me présenter une fois par jour à la porte de la prison. Et quel emploi
fis-je de ma liberté? Vous en doutez-vous?

--Non, vous êtes capable de tout, dis-je.

--Je me rendis aussitôt à leur principale mosquée, celle de
Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lançait
son appel, j'étais toujours le premier à accourir pour faire mes
dévotions et le dernier à les cesser. Si je voyais un Musulman frapper
de son front le pavé une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais
pencher le corps ou la tête, je m'empressais de me prosterner.

«Aussi ne se passa-t-il guère de temps avant que la piété du Gnaim ne
devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit
présent d'une cabane pour m'y livrer à mes méditations religieuses.

«J'aurais pu fort bien m'en accommoder, et à vrai dire j'avais pris le
ferme parti de me poser en prophète et d'écrire un chapitre
supplémentaire pour le Koran, lorsqu'un sot détail inspira aux fidèles
des doutes sur ma sincérité.

«Bien peu de choses d'ailleurs.

«Une bécasse de donzelle se laissa surprendre dans ma cabane par
quelqu'un qui venait me consulter sur quelque point de doctrine; Mais il
n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement les langues de ces
païens. Je jugeai donc prudent de leur glisser entre les doigts en
montant à bord d'un caboteur levantin et en laissant le Koran inachevé.

«La chose vaut peut-être autant, car ce serait une cruelle épreuve que
de renoncer aux femmes chrétiennes et au porc pour leurs _houris_ qui
fleurent l'ail et leurs maudits _kybobs_ de mouton.

Pendant cette conversation, nous avions traversé Farnham et Botley; nous
nous trouvions alors sur la route de Bishopstoke.

En cet endroit, le sol change de nature: le calcaire fait place au
sable, en sorte que les fers de nos chevaux ne rendaient plus qu'un son
sourd.

Cela n'était point fait pour gêner notre conversation ou plutôt celle de
mon compagnon; car je me bornais au rôle d'auditeur.

À la vérité, j'avais l'esprit si plein d'hypothèses sur ce qui nous
attendait et de pensées, qui allaient au foyer que je laissais derrière
moi, que je n'étais guère en veine de propos plaisants.

Le ciel était un peu nébuleux, mais la lune brillait d'un éclat
métallique à travers les déchirures des nuages et nous montrait devant
nous un long ruban de route.

Les deux côtés étaient disséminés des maisons avec jardins, sur les
pentes, qui descendaient vers la route.

On sentait dans l'air une lourde et fade odeur de fraises.

--Avez-vous jamais tué un homme dans un moment de colère? demanda Saxon,
pendant que nous galopions.

--Jamais, répondis-je.

--Là! vous reconnaîtrez alors que quand vous entendez le cliquetis de
l'acier contre l'acier, et que vous regardez dans les yeux de votre
adversaire, vous oubliez à l'instant toutes les règles, toutes les
maximes, tous les préceptes de l'escrime que vous ont enseignés votre
père ou d'autres.

--J'ai appris fort peu de ces choses-là, dis-je. Mon père ne m'a appris
qu'à porter un bon et franc coup droit. Ce sabre ci peut trancher une
barre de fer d'un pouce d'épaisseur.

--La sabre de Scanderbeg a besoin du bras de Scanderbeg, remarqua-t-il.
J'ai constaté que c'était une lame du meilleur acier. C'est là un de ces
véritables arguments de jadis pour faire entrer un texte, ou expliquer
un psaume, tel qu'en dégainaient les fidèles du temps jadis, alors
qu'ils prouvaient l'orthodoxie de leur religion par des coups et des
bourrades apostoliques. Ainsi donc vous n'avez pas fait beaucoup
d'escrime?

--J'en ai très peu fait, presque pas, dis-je.

--Cela vaut presque autant. Pour un vieux manieur d'épée qui a fait ses
preuves comme moi, le point capital est de connaître son arme, mais pour
un jeune Hotspur de votre sorte, il y a beaucoup à espérer de la force
et de l'énergie. J'ai remarqué bien des fois que les gens les plus
adroits dans le tir à l'oiseau, dans l'art de fendre la tête de turc, et
d'autres sports, sont toujours des traînards sur le champ de bataille.
Si l'oiseau était, lui aussi, armé d'une arbalète, avec une flèche sur
la corde, si le turc avait un poing aussi bien qu'une tête, votre
freluquet aurait tout juste les nerfs assez solides pour son jeu. Maître
Clarke, j'en suis certain, nous serons d'excellents camarades. Que
dit-il, le vieux Butler?

    _Jamais fidèle écuyer ne fit mieux le saut avec un chevalier._
    _Jamais chevalier ne fit mieux le saut avec un écuyer._

«Voilà plusieurs semaines que je n'ai pas osé citer _Hudibras_ par
crainte de mettre le Covenant en ébullition dans les veines du vieux.

--Si vraiment nous devons être camarades, dis-je d'un ton rude, il faut
que vous appreniez à parler avec plus de respect et moins de
désinvolture au sujet de mon père. Il ne vous aurait jamais accordé
l'hospitalité, s'il avait entendu l'histoire que vous m'avez racontée,
il n'y a qu'un instant.

--C'est probable, dit l'aventurier en riant sous cape. Il y a pas mal de
chemin entre une mosquée et un conventicule. Mais n'ayez pas la tête si
chaude, mon ami. Il vous manque cette égalité de caractère que vous
acquerrez, sans aucun doute, en vos années de maturité. Comment! mon
garçon, moins de cinq minutes après m'avoir vu, vous allez m'assommer à
coups de rame, et depuis lors vous avez toujours été sur mes talons
comme un chien de meute, tout prêt à donner de la voix, pour peu que je
mette le pied sur ce que vous appelez la ligne droite. Songez-y, vous
allez vous trouver au milieu de gens qui se battent à l'occasion de la
moindre querelle. Un mot de travers et un coup de rapière se suivent de
près.

--Êtes-vous dans ces dispositions-là? répondis-je avec vivacité. J'ai le
caractère paisible, mais des menaces déguisées, des bravades voilées, je
ne les tolérerai pas.

--Diantre! s'écria-t-il, je vois que vous vous disposez à me couper en
morceaux et à m'envoyer ainsi par morceaux au camp de Monmouth. Non,
nous aurons assez à nous battre, sans nous chercher noise mutuellement.
Quelles sont ces maisons, à gauche?

--C'est le village de Swathling, répondis-je. Les lumières de
Bishopstoke brillent à droite, dans le creux.

--Alors nous avons fait quinze milles de notre trajet, et il me semble
qu'on voit déjà une faible lueur d'aube. Hallo! qu'est-ce que cela? Il
faut que les lits soient rares pour que les gens dorment sur les grandes
routes.

Une tache sombre que j'avais remarquée sur la chaussée en avant de nous
devint à une approche un corps humain, étendu de tout son long, la face
contre terre, la tête posant sur ses bras croisés.

--Un homme qui aura fait la fête, à l'auberge du village sans doute?
remarquai-je.

--Il y a du sang dans l'air, dit Saxon en relevant son nez recourbé
comme un vautour qui flaire la charogne.

La lueur pâle et froide de la première aube, tombant sur des yeux grands
ouverts et sur une face exsangue me prouva que l'instinct du vieux
soldat ne l'avait pas trompé et que l'homme avait rendu le dernier
soupir.

--Voilà de la belle besogne; dit Saxon en s'agenouillant à côté du
cadavre et lui mettant les mains dans les poches, des vagabonds sans
doute! Pas un _farthing_ dans les poches! Pas même la valeur d'un bouton
de manchette pour payer son enterrement.

--Comment a-t-il été tué? demandai-je, plein d'horreur en voyant cette
pauvre face sans expression, maison vide, dont l'habitant était parti.

--Un coup de poignard par derrière, et un coup sec sur la tête avec la
crosse d'un pistolet. Il ne peut pas être mort depuis longtemps, et
cependant il n'a pas un denier sur lui. Pourtant c'était un homme
d'importance, à en juger par ses vêtements: du drap fin, d'après le
toucher, culottes de velours, boucles d'argent aux souliers. Les coquins
ont dû faire un riche butin sur lui. Si nous pouvions les rattraper,
Clarke, ce serait une grande et belle chose.

--En effet, ce serait beau! m'écriai-je avec enthousiasme. Quelle tâche
plus noble que de faire justice d'assassins aussi lâches!

--Peuh! Peuh! s'écria-t-il. La justice est une dame sujette aux
glissades et l'épée qu'elle porte a deux tranchants. Il pourrait bien se
faire qu'en notre rôle de rebelles, nous ayons de la justice à en
revendre. Si je songe à poursuivre ces voleurs, c'est pour que nous les
soulagions de leur _spolia opima_, en même temps que des autres choses
précieuses qu'ils ont pu amasser illégalement. Mon savant ami le Flamand
établit que ce n'est point voler que de voler un voleur. Mais où
allons-nous cacher ce corps?

--Pourquoi le cacherions-nous? demandai je.

--Eh! l'ami, si ignorant que vous soyez des choses de la guerre ou des
précautions du soldat, vous devez voir que si l'on trouvait ce cadavre
ici, on crierait au meurtre dans tout le pays, et que des inconnus comme
nous seraient arrêtés comme suspects. Et si nous arrivions à nous
justifier, ce qui n'est pas chose facile, le juge de paix voudrait au
moins savoir d'où nous venons, où nous allons; et tout cela finirait par
des recherches qui ne présagent rien de bon.

«Ainsi donc, mon ami inconnu et silencieux, reprit-il, je vais prendre
la liberté de vous traîner jusque dans les broussailles. Il est probable
que vous y passerez au moins un ou deux jours sans qu'on s'aperçoive de
votre présence, et qu'ainsi vous ne causerez pas d'ennuis à d'honnêtes
gens.

--Au nom du Ciel, ne le traitez pas avec cette brutalité, m'écriai-je en
sautant à bas de mon cheval, et posant ma main sur le bras de mon
compagnon. Il n'est nullement nécessaire de le traîner avec autant de
sans-gêne. Puisqu'il faut l'enlever d'ici, je le transporterai avec tous
les égards nécessaires.

En disant ces mots, je pris le corps entre mes bras. Je le portai dans
un amas d'ajoncs en fleur près de la route, je l'y déposai avec respect
et ramenai les branches sur lui pour le cacher.

--Vous avez les muscles d'un boeuf et un coeur de femme, marmotta mon
compagnon. Par la Messe, il avait raison, ce chanteur de psaumes en
cheveux blancs, car, si ma mémoire est fidèle, il a dit quelque chose de
ce genre. Quelques poignées de poussière feront disparaître les taches.
Maintenant nous pouvons nous remettre en route sans crainte d'être
appelés à répondre des crimes d'un autre. Je vais seulement serrer ma
ceinture et sans doute nous serons bientôt hors de danger.

«J'ai eu affaire, reprit Saxon, pendant que nous reprenions notre
chevauchée, à bien des gentilshommes de cette espèce, avec les brigands
albanais, les _banditti_ piémontais, les lansquenets, les
francs-cavaliers du Rhin, les _picaroons_ d'Algérie, et autres de leurs
pareils. Cependant je ne puis m'en rappeler un seul qui ait pu prendre
sa retraite en sa vieillesse avec une fortune suffisante. C'est un
commerce toujours précaire, et qui doit finir tôt ou tard par une danse
dans le vide au bout d'une corde raide, avec un bon ami vous tirant de
toute sa force par les jambes pour vous débarrasser de l'excès de
souffle qui peut vous rester.

--Et tout ne finit pas là! remarquai-je.

--Non, il y a de l'autre côté Tophet et le feu de l'enfer. Ainsi nous
l'apprennent nos bons amis les curés. Eh bien, si l'on ne réussit pas à
gagner de l'argent dans ce monde, si l'on finit par y être pendu, et si
l'on doit enfin brûler éternellement, il est certain qu'on s'est engagé
dans une route semée d'épines. Mais d'autre part, si l'on parvient à
mettre la main sur une bourse bien garnie, ainsi que l'on fait cette
nuit ces coquins, on peut bien risquer quelque chose, dans le monde à
venir.

--Mais, dis-je, à quoi leur servira cette bourse pleine? De quelle
utilité seront les vingt ou trente pièces enlevées à ce malheureux par
ces coquins, quand sonnera leur dernière heure?

--C'est vrai, dit sèchement Saxon, mais elles pourront leur rendre
quelques services en attendant. Vous dites que c'est là Bishopstoke? Que
sont ces lumières qu'on voit plus loin?

--Elles viennent de Bishop's Waltham, répondis je.

--Il faut aller plus vite, car je tiendrais beaucoup à être à Salisbury
avant qu'il fasse grand jour.

«Nous y donnerons du repos à nos cheveux jusqu'au soir, et nous nous
reposerons aussi, car l'homme et la bête ne gagnent rien à arriver
fourbus sur le théâtre de la guerre.

«Pendant toute cette journée, on ne verra pas que courriers sur
courriers par toutes les routes de l'ouest.

«Il y aura peut être aussi des patrouilles de cavalerie et nous ne
pourrons y montrer nos figures sans risquer d'être arrêtés et
interrogés.

«Or, si nous restons dedans pendant le jour, et si nous reprenons notre
voyage à la tombée de la nuit, en nous écartant de la grande route et
traversant la plaine de Salisbury et les dunes du comté de Somerset,
nous arriverons probablement au but sans accident.

--Mais si Monmouth avait engagé la lutte avant que nous soyons arrivés?

--Alors nous aurons manqué une occasion de nous faire couper la gorge.

«Hé! l'ami, en supposant qu'il ait été mis en déroute, et son monde
dispersé, ne serait-ce pas une fameuse idée de notre part que de nous
présenter comme deux loyaux yeomen, qui auraient fait à cheval tout le
trajet depuis le Hampshire, pour frapper un coup contre les ennemis du
Roi?

«Nous pourrions obtenir un présent en argent ou en terre comme
récompense de notre zèle...

«Non, ne froncez pas le sourcil, ce n'était qu'une plaisanterie.

«Laissons souffler nos chevaux en montant cette côte au pas.

«Mon genêt est aussi frais qu'au départ, mais votre grande carcasse
commence à peser sur votre gris pommelé.

La tache lumineuse de l'orient s'était allongée et élargie.

Le ciel était parsemé de petites aigrettes écarlates formées par des
nuages.

Comme nous franchissions les collines basses près du gué de Chandler et
Romsey, nous pûmes voir la fumée de Southampton au Sud-Est, et la vaste
et sombre masse de la New Forest sur laquelle planait la brume matinale.

Quelques cavaliers passèrent près de nous, jouant de l'éperon, et trop
préoccupés de leurs affaires pour s'enquérir des nôtres.

Deux ou trois charrettes, et une longue file de chevaux de bât, dont la
charge consistait principalement en ballots de laine arrivèrent fort
espacés par un chemin, de traverse.

Les conducteurs nous ôtèrent leurs chapeaux et nous souhaitèrent bon
voyage.

À Dunbridge, les habitants commençaient à se mettre en mouvement.

Ils enlevaient les volets des cottages et venaient à la barrière de
leurs jardins pour nous voir passer.

Lorsque nous entrâmes à Dean, le grand soleil rouge élevait son globe
rosé au-dessus de l'horizon.

L'air s'emplissait du bourdonnement des insectes et des doux parfums du
matin.

Nous mîmes pied à terre dans le dernier village et bûmes un verre d'ale
pendant que nos chevaux se reposaient et se désaltéraient.

L'hôtelier ne put nous donner aucun renseignement au sujet des insurgés
et paraissait d'ailleurs se soucier fort peu que l'affaire tournât dans
un sens ou dans l'autre.

--Tant que le brandy paiera un droit de six shillings huit pence par
gallon et qu'avec le fret et le coulage il reviendra à une
demi-couronne, dont je compte bien tirer douze shillings, peu m'importe
que tel ou tel soit roi d'Angleterre. Parlez-moi d'un roi qui
empêcherait la maladie du houblon, je suis son homme.

Telle était la politique de l'hôtelier, et j'oserai dire qu'il y en
avait bien d'autres qui pensaient comme lui.

De Dean à Salisbury, on va en droite ligne à travers de la lande, des
marais, des bourbiers de chaque côté de la route, sans autre halte que
le hameau d'Aldesbury, à cheval sur la limite même du comté de Wilts.

Nos montures, ragaillardies par un court repos, allaient d'un bon train.

Ce mouvement rapide, l'éclat du soleil, la beauté du matin, tout
concourait à nous égayer l'esprit, à nous remonter, après l'abattement
que nous avaient causé notre longue chevauchée nocturne et l'incident du
voyageur assassiné.

Les canards sauvages, les macreuses, les bécasses partaient à grand
bruit des deux côtés de la route au son des fers des chevaux.

Une fois, une harde de daims rouges se dressa au milieu de la fougère et
s'enfuit dans la direction de la forêt.

Une autre fois, comme nous passions devant un épais bouquet d'arbres,
j'entrevis une créature de formes indécises, à demi cachée par les
troncs des arbres, et qui était sans doute, à ce que j'imagine, un de
ces boeufs sauvages dont j'ai entendu les paysans parler, êtres, qui,
d'après eux, habitent les profondeurs des forêts du sud et sont si
farouches, si intraitables que nul n'ose en approcher.

L'étendue de la perspective, la fraîcheur piquante de l'air, la
sensation toute nouvelle d'une grande tâche à accomplir, tout concourait
à faire circuler dans mes veines comme une vie ardente, et telle que le
tranquille séjour au village n'eût jamais pu me la donner.

Mon compagnon, avec sa supériorité d'expérience, éprouvait aussi cette
influence car il se mit à chanter d'une voix fêlée une chanson monotone,
qui, prétendait-il, était une ode orientale et qui lui avait été apprise
par la soeur cadette de l'Hospodar de Valachie.

--Parlons un peu de Monmouth, remarqua-t-il, revenant soudain aux
réalités de notre situation. Il est peu probable qu'il soit en état
d'entrer en campagne avant quelques jours, quoiqu'il soit d'extrême
importance pour lui de frapper un coup sans retard, de façon à exciter
le courage de ses partisans avant d'avoir sur les bras les troupes du
roi.

«Remarquez-le, il lui faut non seulement trouver des soldats, mais
encore les armer, et il est probable que ce sera plus difficile encore.

«Supposons qu'il réussisse à rassembler cinq mille hommes--et il ne peut
faire un mouvement avec un nombre inférieur--il n'aura pas un mousquet
par cinq hommes. Le reste devra se tirer d'affaires avec des piques, des
massues et les armes primitives qu'on pourra trouver.

«Tout cela prend du temps; il y aura peut-être des escarmouches, mais
sans doute aucun engagement sérieux avant notre arrivée.

--Lorsque nous le rejoindrons, il aura débarqué depuis trois ou quatre
jours, dis-je.

--C'est bien peu de temps, avec son petit état-major d'officiers pour
enrôler ses hommes et les organiser en régiments. Je ne m'attends guère
à le trouver à Taunton, quoiqu'on nous y ait envoyés. Avez-vous entendu
parler de riches Papistes dans ce pays?

--Je ne sais, répondis-je.

--S'il y en avait, il y aurait des caisses d'orfèvrerie, de la vaisselle
d'argent, sans parler des bijoux de Milady et autres bagatelles propres
à récompenser un fidèle soldat.

«Que serait la guerre sans le pillage?

«Une bouteille sans vin, une coquille sans huître.

«Voyez-vous là-bas cette maison qui regarde furtivement entre les
arbres. Je parie qu'il y a sous ce toit un tas de bonnes choses, que
vous et moi nous les aurions, rien qu'on prenant la peine de les
demander, pourvu que nous les demandions, le sabre bien en main. Vous
m'êtes témoin que votre père m'a fait présent de ce cheval, qu'il ne me
l'a point prêté?

--Alors pourquoi dites-vous cela?

--De peur qu'il ne réclame la moitié du butin que je pourrai faire. Que
dit mon érudit Flamand dans le chapitre intitulé: «_An qui militi equum
proebuit proedoe ab eo captoe particeps esse debeat_?» ce qui signifie:
«Si celui qui prête un cheval à un soldat, doit avoir part au butin fait
par celui-ci?»

«En ce passage, il cite le cas d'un commandant espagnol, qui avait prêté
un cheval à l'un de ses capitaines, et le capitaine ayant fait
prisonnier le général ennemi, le commandant l'assigna en justice pour
avoir la moitié des vingt mille couronnes auxquelles se monta la rançon
du prisonnier. Un cas analogue est rapporté par le fameux Petrinus
Bellus en son livre: «_De Re militari_» lecture favorite des chefs de
grand renom.

--Je puis vous promettre, dis-je, que jamais mon père ne vous fera
aucune réclamation, de ce genre. Voyez-vous, là, par-dessus la cime de
la colline, comme le soleil fait briller le haut clocher de la
cathédrale, qui semble comme un gigantesque doigt de pierre, montrant la
route que tout homme doit suivre.

--Il y a une belle provision d'orfèvrerie et d'argenterie dans ces mêmes
églises, dit mon compagnon. Je me souviens qu'à Leipzig, au temps de ma
première campagne, je mis la main sur un chandelier, que je fus forcé de
vendre à un brocanteur juif pour un quart de sa valeur; et pourtant,
même à ce prix-là, j'en eus assez pour remplir de grosses pièces mon
havresac.

Pendant qu'il parlait, il se trouva que la jument de Saxon avait gagné
une où deux longueurs sur ma monture, ce qui me permit de le considérer
à loisir sans tourner la tête.

Pendant notre chevauchée, j'avais eu trop peu de lumière pour juger de
l'air qu'il avait sous son équipement, je fus stupéfait du changement
que cela avait produit chez mon homme.

Habillé en simple particulier, sa maigreur extrême, la longueur de ses
membres lui donnaient l'air gauche, mais à cheval, sa face maigre et
sèche, vue sous son casque d'acier, sa cuirasse et son justaucorps de
buffle élargissant son corps, ses hautes bottes de cuir souple montant
jusqu'à mi-cuisse, il avait bien l'air du vétéran qu'il prétendait être.

L'aisance avec laquelle il se tenait en selle, l'expression hautaine et
hardie de sa figure, la grande longueur de ses bras, tout indiquait
l'homme capable de bien jouer son rôle dans la mêlée.

Son langage seul m'inspirait peu de confiance, mais son attitude
suffisait aussi pour convaincre un novice que c'était un homme
profondément expérimenté dans les choses de la guerre.

--Voici l'Aven qui brille parmi les arbres, remarquai-je. Nous sommes à
environ trois milles de la ville de Salisbury.

--Voici un beau clocher, dit-il en jetant un regard sur la haute tour de
pierre qui se dressait devant nous. On dirait que les gens d'autrefois
passaient leur vie à entasser pierres sur pierres.

«Et pourtant l'histoire nous conte de rudes batailles, nous parle de
bons coups donnés! Cela prouve qu'ils avaient des loisirs pour se
distraire par des exercices guerriers, et qu'ils n'étaient pas toujours
occupés à des besognes de maçons.

--En ce temps-là, l'Église était rude, répondis-je, en secouant mes
rênes, car Covenant commençait à donner des signes de paresse. Mais
voici quelqu'un qui pourrait peut-être nous donner des nouvelles de la
guerre.

Un cavalier, dont l'extérieur indiquait qu'il avait dû faire une longue
et pénible traite, s'approchait rapidement vers nous.

Homme et cheval étaient pareillement couverts de poussière grise,
barbouillés de boue.

Néanmoins l'homme se mit au galop en laissant aller les rênes, et en se
courbant sur l'encolure comme un homme pour lequel une foulée de plus a
de la valeur.

--Holà! hé, l'ami, s'écria Saxon, en dirigeant sa jument de façon à
barrer la route sur le passage de l'homme, quoi de nouveau dans l'Ouest?

--Je ne dois pas m'attarder, dit le messager d'une voix haletante, en
ralentissant un instant son allure, je porte des papiers importants
envoyés par Gregory Alford, maire de Lyme, pour le Conseil de Sa
Majesté.

«Les Rebelles lèvent la tête, et se rassemblent comme les abeilles au
temps de l'essaimage. Il y en a déjà quelques milliers en armes, et tout
le comté de Devon s'agite.

«La cavalerie rebelle, commandée par Lord Grey, a été chassée de
Bridport par la milice rouge de Dorset, mais tous les whigs à l'oreille
en pointe, depuis le Canal jusqu'à la Severn, vont rejoindre Monmouth.

Et après ce bref résumé des nouvelles, il nous dépassa et reprit sa
route à grand bruit, au milieu d'un nuage de poussière, pour remplir sa
mission.

--Ainsi donc voilà la bouillie sur le feu, dit Decimus Saxon, lorsque
nous nous remîmes en marche, maintenant qu'il y a des peaux trouées, les
rebelles peuvent tirer les épées et jeter les fourreaux. Ou bien c'est
la victoire pour eux, ou bien leurs quartiers seront accrochés dans
toutes les villes du royaume qui ont un marché. Hé! mon garçon, nous
jetons une basse carte pour une belle mise.

--Remarquez que Lord Grey a éprouvé un échec, dis-je.

--Peuh! cela n'a pas d'importance. Une escarmouche de cavalerie, tout au
plus, car il est impossible que Monmouth ait amené le gros de ses forces
à Bridport, et s'il avait pu l'y amener, il s'en serait gardé, car cet
endroit n'est pas sur sa route.

«Ça été une de ces affaires qui se composent de trois coups de feu et un
temps de galop, où chacun des combattants gagne au large en s'attribuant
la victoire. Mais nous voici dans les rues de Salisbury. Maintenant
laissez-moi la parole. Sans quoi votre maudite véracité peut nous faire
faire la culbute avant que l'heure ait sonné.

Nous descendîmes la large Grand-Rue pour mettre pied à terre devant
l'Hôtellerie du Sanglier Bleu.

Nous confiâmes nos chevaux fatigués au valet d'écurie, auquel Saxon fit
de minutieuses recommandations au sujet de la façon de les soigner, en
parlant à très haute voix, et émaillant ses propos de nombreux et rudes
jurons soldatesques.

Après quoi, il fit une entrée bruyante dans la salle commune, s'assit
sur une chaise, posa ses pieds sur une autre chaise, et fit comparaître
l'hôtelier devant lui, pour lui faire connaître nos besoins, sur un ton
et avec des façons bien propres à lui donner une haute idée de notre
condition.

--Ce que vous avez de mieux, et tout de suite, dit-il. Tenez prête votre
plus grande chambre à coucher à deux lits, auxquels vous mettrez les
draps les plus fins, parfumés à la lavande, car nous avons fait un
fatigant trajet à cheval, et nous avons besoin de repos.

«Et puis, vous m'entendez bien, hôtelier, n'essayez pas de nous faire
passer de vos marchandises éventées et moisies pour des denrées
fraîches, non plus que de votre lessive de vin français pour du Hainaut
authentique.

«Je tiens à vous faire savoir que mon ami et moi nous sommes des
personnages qui jouissent de quelque considération dans le monde, bien
que nous ne pensions pas devoir faire connaître nos noms au premier
croquant venu.

«Faites donc en sorte de bien mériter de nous, ou autrement ce sera tant
pis pour vous.

Ce discours, ainsi que les façons hautaines et l'air farouche de mon
compagnon, produisit tant d'effet sur l'hôtelier qu'il nous servit
aussitôt un déjeuner qui avait été préparé pour trois officiers des
Bleus, lesquels l'attendaient dans la pièce voisine.

Il leur fallut passer une demi-heure de plus à jeun.

Nous entendions fort bien leurs jurons et leurs plaintes pendant que
nous dévorions leur chapon et leur pâté de gibier.

Lorsque nous eûmes fait ce bon repas, arrosé d'une bouteille de
Bourgogne, nous montâmes à notre chambre, pour étendre sur les lits nos
membres fatigués, et nous fûmes bientôt plongés dans un profond sommeil.



IX--Une passe d'armes au Sanglier Bleu.


Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé brusquement
par un fracas prodigieux, suivi d'un bruit d'armes entrechoquées et de
cris perçants qui parvenaient du rez-de-chaussée.

Je me levai aussitôt.

Je m'aperçus que le lit qu'avait occupé mon camarade était vide, et que
la porte de la chambre était ouverte.

Comme le vacarme continuait et qu'il me semblait y reconnaître sa voix,
je pris mon épée et sans prendre le temps de me couvrir de mon casque,
de ma cuirasse et de mes brassards, je courus vers l'endroit où avait
lieu cette scène de désordre.

Le vestibule et le corridor étaient encombrés de sottes servantes et de
voituriers, qui restaient là, ouvrant de grands yeux, et que le vacarme
avait attirés, comme moi.

Je me frayai passage à travers ces gens, jusque dans la salle où nous
avions déjeuné le matin, et où régnait la plus grande confusion.

La table ronde, qui en occupait le centre, avait été renversée et trois
bouteilles de vin brisées.

Des pommes, des poires, des noix, les morceaux des assiettes qui les
avaient contenues, jonchaient le sol.

Deux paquets de cartes et un cornet à dés gisaient parmi les débris du
festin.

Près de la porte, Decimus Saxon était debout, la rapière nue en main,
une seconde rapière sous ses pieds.

En face de lui, un jeune officier en uniforme bleu, la figure pourpre de
confusion et de colère, jetant autour de lui des regards furieux comme
s'il cherchait une arme pour remplacer celle qu'on lui avait enlevée.

Il aurait pu servir de modèle à Cibber ou à Gibbons pour une statue
représentant la rage impuissante.

Deux autres officiers, portant le même uniforme bleu, étaient debout
près de leur camarade, et comme je les avais vus mettre la main sur la
garde de leurs épées, je pris place à côté de Saxon, en me tenant prêt à
frapper, si l'occasion se présentait.

--Qu'est-ce que dirait le maître d'armes, le maître d'escrime? raillait
mon compagnon. M'est avis qu'il serait cassé de son emploi pour ne vous
avoir point appris à faire meilleure figure. Foin de lui! Est-ce ainsi
qu'il enseigne aux officiers de la garde de Sa Majesté à se servir de
leurs armes?

--Cette raillerie, monsieur, dit le plus âgé des trois, un homme trapu,
brun, aux gros traits, n'est pas imméritée. Et pourtant, vous auriez pu
vous en dispenser. Je me permets de trouver que notre ami vous a attaqué
avec un peu trop de précipitation et qu'un soldat aussi jeune aurait dû
témoigner un peu plus de déférence à un cavalier aussi expérimenté que
vous.

L'autre officier, personnage aux traits fins, à l'air noble, s'exprima
d'une façon presque identique.

--Si ces excuses sont admises, dit-il, je suis prêt à y ajouter les
miennes. Si toutefois on en demande davantage, je serai heureux de
prendre la querelle à mon compte.

--Non, non, ramassez votre poinçon, répondit Saxon, d'un ton de
bonhomie, en poussant du pied la rapière du côté de son tout jeune
adversaire, seulement faites attention à ceci: quand vous vous fendez à
fond, dirigez votre pointe en bas plutôt qu'en haut. Sans quoi vous
risquez d'exposer votre poignet au coup de votre adversaire, qui, sans
doute, ne manquera pas de vous désarmer. Qu'on tire en quarte, en tierce
ou en seconde, la même règle est applicable.

Le jeune homme remit son épée au fourreau, mais il était si confus
d'avoir été battu avec tant de facilité, et de la façon dédaigneuse dont
son adversaire le renvoyait, qu'il fit demi-tour et sortit.

Pendant ce temps, Decimus Saxon et les deux officiers se mirent à
l'oeuvre pour redresser la table et rétablir un ordre relatif dans la
pièce.

Je fis de mon mieux pour les y aider.

--J'avais en main trois dames aujourd'hui pour la première fois,
grommela le soldat de fortune. J'allais les annoncer quand ce jeune coq
m'a sauté à la gorge. C'est également lui qui nous a causé la perte de
trois bouteilles du meilleur vin. Lorsqu'il aura bu du vin détestable
autant qu'il m'a fallu en avaler, il ne sera pas aussi pressé d'en
gaspiller du bon.

--C'est un gamin qui a la tête chaude, dit le plus âgé des officiers, et
quelques instants de réflexions solitaires ajoutés à la leçon que vous
lui avez donnée pourront lui être utiles. Quant au vin muscat, la perte
en sera aisément réparée, d'autant plus joyeusement que votre ami ici
présent nous aidera à le boire.

--J'ai été réveillé par le bruit des armes, dis-je, et maintenant je me
doute à peine de ce qui est arrivé.

--Bah! une simple dispute de cabaret, que l'habileté et la jugement de
votre ami a empêchée de tourner au sérieux. Je vous en prie, prenez
cette chaise à fond de jonc, et vous Jack, commandez le vin. Si notre
camarade a répandu la dernière bouteille, c'est à nous à offrir
celle-ci, et du meilleur qu'il y ait à la cave.

«Nous faisions une partie de bossette, ou Mr Saxon ici présent faisait
preuve de la même habileté qu'au maniement de l'épée de combat.

«Le hasard a fait tourner la chance contre le jeune Horsford, ce qui
sans doute l'a disposé à prendre trop vite les choses du mauvais côté.

«Au cours de la conversation, votre ami, parlant de ce qu'il avait vu en
différents pays, remarqua que les troupes de la garde, en France,
semblaient soumises à une discipline plus stricte que nos régiments.

«Sur ces mots, Horsford a pris feu, et après quelques paroles vives, ils
se sont trouvés comme vous les avez vus, face à face, l'épée tirée.

«Le petit n'a pas encore fait campagne. Aussi est-il très désireux de
prouver qu'il a du courage.

--En quoi, dit l'officier de haute taille, il a montré assez peu
d'égards pour moi, car si les propos avaient été offensants, c'eût été à
moi de les relever, en ma qualité de capitaine plus ancien et major à
brevet, et non à un petit bout d'enseigne, qui en sait tout juste assez
pour faire l'exercice à sa troupe.

--Vous parlez raison, Ogilvy, dit l'autre officier en reprenant son
siège près de la table et essuyant les cartes qui avaient été
éclaboussées par le vin.

«Si la comparaison avait été faite par un officier de la garde de Louis
dans le but d'insulter et par bravade, il aurait été à propos pour nous
de risquer une passe.

«Mais ces mots venant d'un Anglais mûri par l'expérience ne peuvent
constituer qu'une critique instructive dont on devrait profiter au lieu
de s'en fâcher.

--C'est vrai, Ambroise, répondit l'autre, sans des critiques de cette
sorte, une armée moisit sur place, et elle ne peut espérer de se
maintenir au niveau de ces troupes continentales qui rivalisent sans
cesse entre elles à qui deviendra la plus efficace.

Je fus si enchanté d'entendre ces officiers faire ces remarques pleines
de bon sens, que je fus vraiment heureux d'avoir l'occasion de faire
plus ample connaissance avec eux par l'intermédiaire d'une bouteille
d'excellent vin.

Les préjugés de mon père m'avaient amené à croire qu'un officier du Roi
ne pouvait être autre chose qu'un composé du fat et du fanfaron, mais je
reconnus, devant la réalité, que cette idée-là était comme presque
toutes celles qu'on accepte de confiance, dépourvue de tout fondement.

En fait, s'ils avaient été vêtus d'habits moins guerriers, si on leur
avait ôté leurs épées et leurs bottes montantes, on aurait pu les
prendre pour des gens remarquables par la douceur de leurs manières, car
leur causerie roulait sur des sujets de science.

Ils discutaient sur les recherches de Boyle, sur le passage de l'air,
d'un rire fort grave, et avec grand étalage de connaissances.

En même temps, leurs mouvements alertes, et leur port viril prouvaient
qu'en cultivant le lettré, ils n'avaient point sacrifié le soldat.

--Puis-je vous demander, dit l'un d'eux en s'adressant à Saxon, si au
cours de vos nombreux voyages, vous avez jamais rencontré un de ces
sages, de ces philosophes qui ont valu tant d'honneur et de gloire à la
France et à l'Allemagne?

Mon compagnon parut embarrassé.

Il avait l'air d'un homme qu'on met sur un terrain qui n'est pas le
sien.

--Il y en avait en effet un à Nuremberg, dit-il, un certain Gervinus ou
Gervianus qui, d'après les on-dit, était capable de changer un morceau
de fer en un lingot d'or aussi aisément que je change en cendres ce
tabac. Le vieux Pappenheimer l'enferma avec une tonne de métal, en le
menaçant de lui faire subir les poucettes s'il ne le changeait pas en
pièces d'or.

«Je puis vous garantir qu'il n'y avait pas un jaunet dans la tonne, car
j'étais capitaine de la garde, et je fouillai minutieusement la prison.
Je le dis à mon regret, car j'avais ajouté de mon chef une petite grille
de fer au tas, dans l'espoir que s'il y avait quelques métamorphose de
ce genre, il serait bon que j'eusse ma petite part du l'expérience.

--L'Alchimie, la transmutation des métaux et d'autres choses de cette
sorte ont été rejetées par la véritable science, remarqua le grand
officier. Même le vieux Sir Thomas Browne, de Norwich, qui fut toujours
porté à plaider la cause des Anciens, ne trouve rien à dire en faveur de
ces idées. Depuis Trismegiste, en passant par Albert le Grand, Thomas
d'Aquin, Raymond Lulle, Basile Valentin, Paracelse et les autres, il n'y
en a pas un qui ait laissé derrière lui autre chose qu'un nuage de mots.

--Et le coquin dont je parle n'en laissa pas davantage, dit Saxon. Il y
en eut un autre, Van Helstadt, qui était un savant. Il tirait des
horoscopes moyennant un petit tarif ou honoraire. Je n'ai jamais connu
d'homme aussi avisé que lui, il parlait planètes, constellations, comme
s'il les gardait toutes dans son arrière-cour. Il ne faisait pas plus de
cas d'une comète que si c'était une orange de Chine pourrie, et il nous
en expliquait la nature, en disant que c'étaient tout simplement des
étoiles ordinaires dans lesquelles on avait fait un trou, par où
sortaient leurs intestins, leurs entrailles. C'était un vrai philosophe,
celui-là.

--Et avez-vous jamais mis son habileté à l'épreuve? demanda l'un des
officiers en souriant.

--Non, pas moi, car je me suis toujours tenu à l'écart de la magie
noire, et de toute la diablerie de cette espèce. Mon camarade Pierre
Scotton, qui était _oberst_ (colonel) dans la brigade de cavalerie
impériale, lui paya un noble à la rose pour se faire dévoiler son
avenir.

«Si je m'en souviens bien, les étoiles dirent qu'il aimait trop le vin
et les femmes: il avait l'oeil coquin, et le nez couleur d'escarboucle.

«Elles lui prédirent aussi qu'il aurait un jour le bâton de maréchal,
qu'il mourrait à l'âge mûr, et tout cela aurait bien pu arriver s'il
n'était pas tombé de cheval un mois après à Obergraustock et s'il
n'avait pas péri sous les fers de ses propres chevaux.

«Ni les planètes, ni même le maréchal-ferrant du régiment, homme
d'expérience pourtant, n'auraient pu prédire que l'animal aurait crevé
aussi complètement.

Les officiers rirent à gorge déployée de la façon de voir de mon
compagnon et se levèrent de leurs chaises, car la bouteille était finie,
et il se faisait tard.

--Nous avons de la besogne à faire par ici, dit l'un d'eux, celui qui
avait répondu au nom d'Ogilvy. En outre, il nous faut retrouver notre
jeune sot et lui démontrer qu'il n'y a rien de déshonorant à être
désarmé par un tireur d'épée aussi exercé. Nous devons préparer les
quartiers pour le régiment, qui doit se réunir aux troupes de Churchill
dès ce soir. Vous aussi, vous êtes envoyés dans l'Ouest, à ce que je
pense.

--Nous faisons partie de la maison du duc de Beaufort, dit Saxon.

--Ah! vraiment! je croyais que vous apparteniez au régiment jaune de
milice de Portman. Je compte que le Duc armera, autant de monde que
possible et qu'il occupera le tapis jusqu'à l'arrivée des troupes
royales.

--Combien d'hommes amènera Churchill? demanda mon compagnon d'un air
indifférent.

--Huit cents chevaux au plus, mais milord Feversham suivra avec bien
près de quatre mille fantassins.

--Nous nous rencontrerons peut-être sur le champ de bataille, sinon
avant, dis-je.

Et nous fîmes des adieux pleins de cordialité à nos excellents ennemis.

--Voilà qui n'est pas mal comme équivoque, maître Micah, dit Decimus
Saxon, et cela vous a un parfum de restriction mentale chez un homme
épris de véracité comme vous. Si jamais nous les rencontrons sur le
champ de bataille, j'espère bien que ce sera derrière des chevaux de
frise faits de piques et de _morgenstierns_, et doublés, en avant, d'une
rangée de chausse-trapes, car Monmouth n'a pas de cavalerie capable de
tenir un instant contre la garde royale.

--Comment en êtes-vous venu à faire leur connaissance? demandai-je.

--J'ai dormi quelques heures à peine, mais j'ai appris dans les camps à
me contenter d'un court sommeil. Vous voyant profondément endormi, et
entendant là-bas le bruit du cornet à dés, je suis descendu tout
doucement, et j'ai trouvé le moyen de prendre part à leur jeu, ce qui
m'a enrichi de trente guinées et aurait pu m'enrichir encore davantage,
si ce jeune imbécile n'avait pas sauté sur moi, ou si la conversation
n'avait pas dévié ensuite du côté de sujets indécents, comme les lois de
la chimie et le reste.

«Je vous le demande quel rapport y a-t-il entre la cavalerie bleue de la
garde et les lois de la chimie!

«Wessemburg, des Pandours, admettait le franc-parler à sa propre table
du mess. Il en tolérait peut-être même plus qu'il ne convient à un chef
qui se respecte.

«Mais si ses officiers s'étaient risqués sur des sujets pareils, il eût
tôt fait de les traduire en conseil de guerre, ou tout au moins de les
casser de leur grade.

Sans m'arrêter à discuter les appréciations de Maître Saxon, non plus
que celles de Wessenburg, des Pandours, je proposai de commander le
souper, et de passer une heure ou deux du grand jour à faire un tour
dans la ville.

La chose la plus intéressante à voir était évidemment la majestueuse
cathédrale, construite sur des proportions si justes qu'à moins d'y
entrer et d'en parcourir les sombres ailes dans toute leur longueur, il
était impossible d'en comprendre les vastes dimensions.

Il y avait tant de grandeur dans ces larges arcades, dans ces longues
bandes de lumière colorée qui passaient par les vitraux et qui jetaient
des ombres étranges parmi les colonnes, que mon compagnon, pourtant
difficile à émouvoir, restait silencieux, subjugué.

C'était une grande prière en pierre.

En retournant à l'hôtellerie, nous passâmes devant la prison de la
ville.

La façade en était formée par une grille, et trois gros mâtins aux
museaux noirs s'y promenaient les yeux féroces, injectés de sang, et
leurs langues rouges pendant hors de la bouche.

Quelqu'un qui se trouvait là nous apprit qu'ils étaient employés à la
chasse des coupables dans la Plaine de Salisbury, qui était devenue un
refuge de coquins et de voleurs, jusqu'au jour où l'on avait recouru à
ce moyen pour les atteindre jusque dans leurs cachettes.

Il était presque nuit lorsque nous revînmes à l'hôtellerie, et tout à
fait nuit quand nous eûmes soupé, payé notre dépense, et que nous nous
remîmes en route.

Avant de partir, je me rappelai le papier que ma mère m'avait glissé
dans la main au moment de la séparation.

Je le tirai de ma sacoche et je le lus à la lueur de la mèche de jonc.

On y voyait encore les taches laissées par les larmes qu'y avait laissé
tomber la bonne créature.

Il était ainsi conçu:

«Instructions données par _Mistress_ Marie Clarke à son fils Micah, le
douzième de Juin, l'an du Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq.

«À l'occasion de ce qu'il partit, comme David le fit jadis, pour livrer
bataille au Goliath du Papisme, qui avait couvert de son ombre et mis en
mauvaise renommée ce sincère et respectable attachement au rituel qui
devrait exister dans la véritable Église d'Angleterre, telle qu'elle est
constituée par la loi.

«Qu'il se conforme aux avis ci-dessous, savoir:

«1° Changez de caleçons quand l'occasion le rendra nécessaire; vous en
avez deux paires dans la sacoche de votre selle, et vous pourrez en
acheter d'autres, vu que les lainages sont de bonne qualité dans
l'Ouest.

«2° Une patte de lièvre pendue au cou préserve de la colique.

«3° Dites l'oraison dominicale le soir et le matin. Lisez aussi les
Écritures, et spécialement Job, les Psaumes et l'Évangile selon
Saint-Mathieu.

«4° L'élixir de Daffy possède des vertus extraordinaires pour purifier
le sang, et chasser au dehors tous les flegmes, humeurs, vapeurs ou
flux. La dose est de cinq gouttes. Il s'en trouve un petit flacon dans
le canon de votre pistolet de gauche, avec de l'étoffe autour pour qu'il
ne soit pas endommagé.

«5° Dix pièces d'or sont cousues dans le bord de votre doublet de
dessous. N'y touchez que comme à une dernière ressource.

«6° Battez-vous vaillamment pour le Seigneur! Et cependant, Micah, je
vous prie de ne pas vous exposer trop dans le combat, et de laisser les
autres faire leur part de besogne. Ne vous lancez pas en pleine mêlée,
et toutefois n'abandonnez point l'étendard protestant.

«Ô Micah! mon brave fils, revenez sain et sauf auprès de votre mère, ou
bien je mourrai certainement de chagrin.

«Et la soussignée ne cessera de prier».

La soudaine effusion de tendresse qui débordait dans les dernières
lignes fit monter des larmes à mes yeux; et cependant je ne pouvais
m'empêcher de sourire en lisant l'ensemble de cette composition.

Ma mère avait eu bien peu de temps pour cultiver les grâces du style.

Elle avait certainement eu l'idée de rendre ses instructions plus
impératives en les exprimant sous une forme qui avait quelque chose de
légal.

Mais je n'eus guère le loisir d'y réfléchir, car j'avais à peine terminé
la lecture, que j'entendis la voix de Decimus Saxon.

Le bruit sonore des fers des chevaux sur les galets, dont la cour était
pavée, m'apprit que tout était prêt pour notre départ.



X--Notre périlleuse aventure dans la Plaine.


Nous nous étions à peine éloignés d'un demi-mille de la ville quand le
roulement des timbales, et la fanfare des trompettes, dont les sons
musicaux se faisaient entendre de plus en plus clairement à travers
l'obscurité, annoncèrent l'arrivée du régiment de cavalerie attendu par
nos amis de l'hôtellerie.

--Nous avons très bien fait de les planter là, dit Saxon, car ce jeune
étourneau aurait pu éventer le gibier et nous jouer quelque mauvais
tour. Est-ce que par hasard, vous auriez vu mon mouchoir de soie?

--Non, répondis-je.

--Non? Alors il a dû tomber de ma boutonnière pendant la querelle.
J'aurai de la peine à m'en passer, car je ne me charge guère de bagages
en route... Huit cents hommes d'abord, a dit le major, et bientôt après,
trois mille. S'il m'arrive de rencontrer ce même Oglethorpe, ou Ogilvy,
quand la petite affaire sera finie, je lui donnerai une leçon pour lui
apprendre à s'occuper moins de chimie et un peu plus de la nécessité de
se conformer aux règles de la prudence militaire... C'est bien d'être
toujours poli avec les inconnus et de donner des renseignements, pourvu
que ces renseignements soient faux.

--Comme le sont peut-être les siens, suggérai-je.

--Oh! non, ils sont sortis de sa bouche avec trop de volubilité... Tout
doux! Chloé, tout doux. Elle est bourrée d'avoine et ne demande qu'à
prendre le galop, mais il fait diablement noir. C'est à peine si nous
voyons notre chemin.

Nous avions suivi au trot la grande route indiquée par une vague
blancheur dans les ténèbres, pendant que le feuillage épais des arbres
s'agitait des deux côtés, à peine entrevu sur le fond noir des nuages.

Nous arrivions alors au bord oriental de la grande plaine qui s'étend à
quarante milles dans un sens et à vingt milles dans l'autre, sur une
grande partie du comté de Wilts, et plus loin que la limite du comté de
Somerset.

La grande route de l'Ouest longe ce désert, mais nous avions décidé de
suivre un chemin moins battu qui nous conduirait à notre but, mais d'une
façon plus ennuyeuse.

Son peu d'importance, ainsi que nous l'espérions, ferait oublier à la
cavalerie royale de le surveiller.

Nous étions parvenu à l'endroit où ce chemin de traverse se détache de
la route principale, quand nous entendîmes derrière nous le bruit des
pas d'un cheval.

--En voici un qui ne craint pas de galoper, remarquai-je.

--Faisons halte ici dans l'ombre! cria Saxon.

Puis d'une voix basse et rapide.

--Assurez-vous que votre épée joue bien dans le fourreau. Il faut qu'il
ait un ordre à transmettre pour aller de ce train en pleine nuit.

À force de sonder du regard l'obscurité de la route, nous finîmes par
entrevoir une tache indécise qui bientôt prit la forme d'un homme à
cheval.

Le cavalier était presque sur la même ligne que nous, avant qu'il se fût
aperçu de notre présence.

Alors il poussa son cheval d'un geste singulier et maladroit et fit demi
tour de notre côté.

--Micah Clarke est-il ici? dit-il d'une voix dont le timbre m'était
étrangement familier.

--Je suis Micah Clarke, dis-je.

--Et moi, je suis Ruben Lockarby, s'écria celui qui nous poursuivait, en
prenant une intonation héroï-comique. Ah! Micah, je vous embrasserais,
si je n'étais pas sûr qu'en essayant de le faire je tomberai de cheval,
et peut-être en vous entraînant avec moi. Cette brusque évolution a
failli me jeter sur la grande route. Je n'ai fait que glisser et me
cramponner tout le temps depuis que j'ai dit adieu à Havant. Sûrement
jamais n'a été monté un cheval qui s'entende si bien à glisser sous
vous.

--Grands Dieux! Ruben! m'écriai-je tout abasourdi, pourquoi tout ce
trajet depuis la maison?

--C'est la même cause qui vous a fait partir, vous et Don Decimo Saxon,
ci-devant du Solent, que je crois entrevoir dans l'ombre derrière vous.
Comment cela va-t-il, illustre personnage?

--C'est donc vous, jeune coq des bois? grogna Saxon d'une voix qui
n'exprimait pas un excès de joie.

--Ni plus, ni moins, dit Ruben. Et maintenant, mes gais cavaliers,
faites faire demi-tour à vos chevaux, et au trot, en route. Il n'y a pas
un moment à perdre. Il faut que nous soyons tous à Taunton demain.

--Mais, dis-je, mon cher Ruben, il n'est pas possible que vous veniez
avec nous pour rejoindre Monmouth. Que dirait votre père? Il ne s'agit
pas d'une promenade de vacances, mais d'une expédition qui peut finir
d'une façon triste et cruelle. Mettons les choses au mieux. La victoire
ne sera obtenue qu'au prix de beaucoup de sang et de dangers. Si cela
tourne mal, il peut arriver que nous ayons à monter sur l'échafaud.

--En avant, les amis, en avant! s'écria-t-il, en donnant de l'éperon à
son cheval, tout est arrangé, réglé. Je viens exprès offrir mon auguste
personne, en même temps qu'une épée que j'ai empruntée, et un cheval que
j'ai dérobé, à Son Altesse très Protestante, James, duc de Monmouth.

--Mais comment cela se fait-il? demandai-je, pendant que nous
chevauchions côte à côte. Cela me réchauffe jusqu'au fond du coeur de
vous voir, mais vous ne vous êtes jamais occupé de religion ni de
politique; d'où vient donc cette soudaine résolution?

--Eh bien, à dire la vérité, répondit-il, je ne suis homme ni du Roi ni
du duc, et je ne donnerais pas un bouton pour voir l'un ou l'autre sur
le trône. Je ne suppose pas que l'un contribue plus que l'autre à
augmenter la clientèle de la _Gerbe de blé_, ou qu'il ait besoin des
conseils de Ruben Lockarby. Je suis l'homme de Micah Clarke, de la
pointe des cheveux à la plante des pieds, et s'il part à cheval pour la
guerre, que la peste m'emporte, si je ne suis pas à ses côtés.

Et en parlant, il leva la main d'un geste enthousiaste.

Cela lui fit perdre l'équilibre, et il tomba dans un épais fourré de
broussailles sur le bord de la route, d'où ses jambes émergèrent,
s'agitant désespérément dans les ténèbres.

--C'est la dixième fois, dit-il en se dégageant et grimpant de nouveau
sur sa selle. Mon père me disait: «prends l'habitude de ne pas rester
collé à ton cheval. Il faut se hausser et se laisser tomber doucement.»
Cela ne fait rien, on se laisse tomber plus souvent qu'on ne se hausse.
Et la chute n'est pas douce.

--Pardieu, c'est vrai, s'écria Saxon, au nom de tous les saints du
calendrier, comment espérez-vous de vous tenir en selle, en face de
l'ennemi, si vous n'y arrivez pas sur une route tranquille?

--Tout ce que je peux faire, c'est d'essayer, illustre personnage, dit
Ruben en réparant le désordre de ses vêtements. Peut-être que la vue
soudaine et inattendue de mes mouvements déconcertera ledit ennemi.

--Bon, bon, il y a peut-être plus de vérité que vous n'en soupçonnez
dans ce que vous dites, fit Saxon en chevauchant du côté où Lockarby
tenait la bride, de façon qu'il n'y eut guère de place entre nous pour
une nouvelle chute.

--J'aimerais mieux avoir à combattre contre un homme comme ce jeune fou
de l'hôtellerie, que contre Micah que voici, ou contre vous, qui ne
savez rien.

«On peut prévoir ce que le premier va faire, mais l'autre inventera un
système qui lui servira pour la circonstance.

«Muller, le capitaine en premier, passait pour le plus fin joueur au
fleuret qu'il y eût dans l'armée impériale, et il était capable, pour un
peu de faire sauter n'importe quel bouton du gilet de son adversaire
sans toucher l'étoffe.

«Et cependant il périt dans un duel avec le porte-drapeau Zollner, qui
était cornette dans notre corps de Pandours, et qui se connaissait en
escrime autant que vous en équitation.

«Car, sachez le bien, la rapière est faite pour les coups de pointe et
non pour les coups de taille, en sorte que celui qui la manie ne se
tient jamais en garde contre un coup de côté.

«Mais Zollner, qui avait les bras longs, frappa son adversaire au
travers de la figure comme il l'aurait fait avec une canne, et alors
avant que l'autre eût le temps de revenir de son étonnement, il
l'embrocha.

«Évidemment, si c'était à recommencer, le capitaine en premier se serait
arrangé pour donner le premier un coup de pointe, mais la chose était
faite; aucune explication, aucune excuse ne pouvait rien changer à ce
fait que mon homme était mort.

--Si le défaut de savoir rend dangereux un homme d'épée, dans ce cas,
dit Ruben, je suis bien plus redoutable que le gentleman au nom barbare
dont vous venez de parler.

«Pour revenir à mon histoire, que j'ai interrompue pour descendre de
cheval, j'appris dès la première heure du matin que vous étiez parti, et
Zacharie Palmer put me dire dans quel but.

«Ma résolution fut aussitôt prise. J'irais moi aussi faire mon tour du
monde.

«Dans cette intention, j'empruntai une épée à Salomon Sprent, et comme
mon père était allé à Gosport, je m'emparai du meilleur cheval qu'il eût
dans son écurie, car je respecte trop le vieux pour admettre qu'un homme
de sa chair et de son sang parte pour la guerre en piteux équipage.

«J'ai chevauché tout le jour, depuis la première heure du matin, j'ai
été arrêté deux fois comme suspect de mauvaises intentions, mais j'ai eu
la chance de m'en tirer deux fois. Je savais que je vous suivais de
près, car j'ai vu qu'on vous cherchait à Salisbury.

Decimus Saxon siffla.

--On nous cherche?

--Oui, il paraît qu'on se figure là-bas que vous n'étiez pas ce que vous
prétendiez être. En sorte que quand je suis passé, l'hôtellerie était
cernée, mais personne ne savait quelle route vous aviez prise.

--Ne l'avais-je pas dit? s'écria Saxon. Cette petite vipère a remué tout
le régiment contre nous. Il faut aller d'un bon train, car on peut
envoyer un détachement sur nos traces.

--Nous voici maintenant hors de la grande route, remarquai-je, et lors
même qu'on nous poursuivrait, il est peu probable qu'on prenne ce chemin
de traverse.

--Néanmoins il serait sage de leur montrer une bonne paire de talons,
dit saxon, lançant sa jument au galop.

Lockarby et moi, nous suivîmes son exemple, et nous allâmes à fond de
train par ce sentier à travers la lande.

Nous traversâmes des bosquets épais de pins, où le chat sauvage hurlait,
où la chouette huait, puis de larges étendues de fougères, de marécages,
où le silence n'était interrompu que par le cri sourd du butor, ou par
le bruit d'ailes du canard sauvage bien au-dessus de nos têtes.

Dans certains endroits, la route était entièrement envahie par les
ronces et coupée d'ornières si profondes, avec des trous si nombreux,
aux bords si abrupts, si dangereux, que nos chevaux tombèrent à genoux
plus d'une fois.

Ailleurs, le pont de bois que franchissait un ruisseau était rompu. On
n'avait rien fait pour le réparer.

Nous fûmes donc forcés de faire entrer nos chevaux dans l'eau, jusqu'aux
sangles pour passer le torrent.

D'abord, quelques lumières éparses nous avaient indiqué le voisinage
d'habitations humaines, mais elles se firent plus rares à mesure que
nous avancions, et quand la dernière eut disparu, nous étions dans une
lande désolée qui s'étendait de toutes parts, vaste solitude que
limitait l'horizon noir.

La lune s'était montrée à travers les nuages. À ce moment, elle brillait
sous une buée légère, parmi des bandes de brouillards.

Elle jetait une vague lueur sur ce paysage farouche, ce qui nous
permettait de suivre le sentier, qui n'était indiqué par aucune barrière
et se distinguait à grand-peine de la plaine environnante.

Nous avions ralenti notre allure, en nous disant que nous n'avions plus
aucune poursuite à craindre, et Ruben nous divertissait en nous
racontant l'agitation qu'avait produite à Havant notre disparition,
quand il nous arriva à travers le silence de la nuit un bruit scandé,
_rat-tat-tat_, mais étouffé.

Au même instant, Saxon sauta à bas de son cheval et se mit aux écoutes,
attentif, la tête penchée de côté.

--Botte et selle! s'écria-t-il en remontant d'un bond à cheval. Ils sont
après nous, aussi certainement que le destin. D'après le bruit, il y a
une douzaine de soldats. Il faut nous en débarrasser, ou sinon, bonjour
à Monmouth.

--Laissons leur la bride sur le cou, répondis-je.

Nous donnâmes de l'éperon à nos coursiers, et avançâmes avec un bruit de
tonnerre à travers l'obscurité.

Covenant et Chloé étaient aussi frais qu'on pouvait le souhaiter, et ils
ne tardèrent pas à prendre un galop bondissant, allongé.

Mais le cheval de mon ami avait voyagé toute la journée. Son souffle
pénible, laborieux indiquait qu'il ne pourrait tenir bien longtemps
encore.

À travers le bruit sonore des fers de nos chevaux, je distinguais de
temps à autre l'inquiétant murmure qui venait de derrière nous.

--Cela ne va pas, Ruben, dis-je d'un ton anxieux, au moment où sa bête
épuisée butait, et où son cavalier fut bien près de faire le saut
par-dessus la tête.

--Le vieux cheval est presque fourbu, répondit-il piteusement. Nous
voilà hors de la grande route maintenant, et ce terrain inégal le
fatigue trop.

--Oui, nous sommes au dehors de la piste, s'écria Saxon, par-dessus son
épaule, car il nous précédait de quelques pas. Souvenez-vous que les
habits bleus ont été en marche tout le jour, et que leurs chevaux sont
peut-être fourbus aussi. Comment par le ciel, ont-ils pu découvrir la
route que nous avons prise?

Et comme pour répondre à son interrogation, il s'éleva derrière nous
dans la nuit un son isolé, clair, vibrant comme un son de cloche, dont
le volume s'accrut, s'enfla, si bien que sa mélodie semblait remplir
tout l'espace.

--Un mâtin, s'écria Saxon.

Un autre son plus aigu, plus perçant, finissant par un hurlement sur
lequel il était impossible de se méprendre, succéda au premier.

«Et un autre! dit-il. Ils ont lâché leurs animaux, ceux que nous avons
vus près de la cathédrale. Pardieu, quand nous les regardions à travers
les barreaux, il y a quelques heures à peine, nous ne nous doutions
guère que nous les aurions si tôt sur nos traces. Genoux fermes, et
tenez-vous bien en selle, car une glissade serait la dernière.

--Sainte Vierge! s'écria Ruben, je me suis couvert d'acier pour mourir
dans la bataille; mais devenir de la viande à chiens! Voilà qui n'est
pas dans le contrat!

--Ils les tiennent en laisse, dit Saxon entre ses dents. Sans quoi ils
dépasseraient les chevaux et on les perdrait de vue dans les ténèbres.
Si nous pouvions seulement trouver de l'eau courante, nous leur ferions
peut-être perdre la piste.

--Mon cheval ne pourra plus faire que quelques pas encore, à cette
allure, s'écria Ruben. Si je tombe, allez toujours de l'avant, car
souvenez-vous qu'ils sont sur votre piste, et non sur la mienne. Ils ont
trouvé des motifs de soupçon contre les deux inconnus de l'hôtellerie,
mais ils n'en ont point sur moi.

--Non, Ruben, on se sauvera ou on mourra ensemble, dis-je avec
tristesse, car à chaque pas son cheval faiblissait davantage. Dans cette
obscurité, ils ne feront pas grande différence entre les personnes.

--Ayez le coeur ferme, cria le vieux soldat, qui alors nous précédait de
vingt yards au plus. Nous pouvons les entendre parce que le vent souffle
de ce côté, mais ce serait bien singulier qu'ils nous entendent. Il me
semble qu'ils ralentissent leur poursuite.

--En effet, le bruit de leurs chevaux est devenu moins distinct, dis-je
avec joie.

--Si peu distinct, que je ne l'entends plus du tout, s'écria mon
camarade.

Nous arrêtâmes nos coursiers haletants, et tendîmes l'oreille.

Mais on n'entendait aucun bruit si ce n'est le doux murmure de la brise
à travers les genêts et le cri mélancolique de l'engoulevent.

Derrière nous s'étendait la vaste plaine ondulée, à moitié éclairée, à
moitié dans l'ombre, et fuyant vers l'horizon sombre, sans qu'il s'y
remarquât un indice de vie ou de mouvement.

--Nous les avons entièrement dépassés, ou bien ils ont renoncé à nous
faire la chasse, dis-je. Mais qu'ont donc les chevaux pour trembler et
renâcler ainsi?

--Ma pauvre bête est presque morte, remarqua Ruben, en se penchant en
avant, et frappant la main sur la crinière fumante de son cheval.

--Malgré tout cela, impossible de prendre du repos, dit Saxon, il peut
se faire que nous ne soyons pas encore hors de danger. Un ou deux milles
de plus nous tireront d'affaire. Mais voici quelque chose qui ne me
plaît pas.

--Qu'est-ce qui ne vous plaît pas.

--Ces chevaux, et leur frayeur. À certains moments les animaux peuvent
voir et entendre mieux que nous, ainsi que je serais en état de le
prouver par divers exemples tirés de ma propre expérience sur le Danube
ou dans le Palatinat, si le moment et l'endroit s'y prêtaient. Encore un
effort, avant de nous reposer!

Les chevaux fatigués répondirent bravement à l'appel, et parcoururent
ainsi à grand-peine un assez long trajet sur ce sol inégal.

Nous songions à nous arrêter pour tout de bon et nous allions nous
féliciter d'avoir vaincu nos poursuivants par la fatigue, lorsque tout à
coup retentit le coup de voix semblable à un son de cloche, et cette
fois bien plus sonore qu'il n'avait été jusqu'alors, si sonore même
qu'il était évident que nous avions les chiens presque sur les talons.

--Maudits mâtins! cria Saxon, en éperonnant son cheval, et s'élançant en
avant de nous, voilà ce que je craignais. Ils leur ont ôté leur laisse.
Impossible d'échapper à ces démons, mais nous pouvons choisir un endroit
pour leur faire tête.

--En avant, Ruben, m'écriai-je, nous n'avons plus affaire qu'aux chiens
maintenant. Leurs maîtres les ont lâchés pour retourner à Salisbury.

--Fasse le ciel qu'ils se cassent le cou avant d'y arriver,
s'écria-t-il. Ils lancent des chiens après nous comme si nous étions des
rats enfermés dans une arène de coqs. Et dire qu'on appelle l'Angleterre
un pays chrétien? C'est peine perdue, Micah! la pauvre Didon ne peut
faire un pas de plus.

Pendant qu'il parlait, l'aboiement perçant, féroce des mâtins, se fit
entendre de nouveau, clair, âpre, dans l'air de la nuit.

Il montait, passant du grondement sourd, bas, au coup de voix aigu et
furieux.

On eut cru saisir une vibration, joyeuse au plus haut point, dans leur
cri farouche, comme s'ils croyaient leur proie prête à être dépecée.

--Pas même un pas de plus, dit Ruben Lockarby, en arrêtant son cheval et
tirant son épée. S'il faut combattre, je combattrai ici.

--Impossible de trouver un endroit plus favorable, répondis-je.

Deux grands rochers dentelés se dressaient devant nous, sortant
brusquement du sol, et laissant entre eux un intervalle de douze à
quinze pieds.

Nous nous plaçâmes à cheval dans cette ouverture et je criai de toute ma
force à Saxon de venir se joindre à nous.

Mais son cheval n'avait cessé de prendre de l'avance sur les nôtres.

Ce redoublement d'alarme lui fit augmenter encore sa vitesse, de sorte
qu'il était à quelques centaines de yards de distance.

Il était inutile de le rappeler, alors même qu'il aurait pu entendre nos
voix, car les chiens arriveraient sur nous avant qu'il fût revenu à nos
côtés.

--Ne vous inquiétez pas de lui, dis-je d'une voix précipitée. Attachez
votre cheval par la bride derrière ce rocher-ci, j'en ferai autant
derrière l'autre. Cela servira toujours à résister au premier choc. Ne
mettez pas pied à terre. Frappez bas, mais frappez fort.

Nous attendîmes en silence, côte à côte, dans l'ombre des rochers,
l'arrivée de nos terribles chasseurs.

Lorsque je regarde en arrière, mes chers enfants, je ne puis m'empêcher
de trouver que c'était une rude épreuve à subir pour des soldats aussi
jeunes que Ruben et moi, que de nous trouver dans une situation
pareille, quand nous avions à tirer l'épée pour la première fois.

En effet, j'ai reconnu, et d'autres m'ont confirmé dans mon opinion, que
de tous les dangers auxquels un homme se voit obligé de faire face, il
n'en est pas de plus propre à vous faire perdre courage que l'attaque
d'animaux sauvages et résolus.

Quand on a affaire à des hommes, il y a toujours une chance pour qu'un
détail trahisse le côté faible ou le défaut de courage, qui vous assure
la supériorité sur lui, mais on ne peut compter sur rien de semblable
avec des bêtes.

Nous savions que les êtres, à l'attaque desquels nous étions en proie,
ne cesseraient pas de nous sauter à la gorge tant qu'ils auraient un
souffle de vie dans le corps.

Puis, on sent, au fond du coeur que la lutte est inégale, car votre vie
est chose précieuse, au moins pour vos amis, tandis que leur vie...
qu'est-elle?

Toutes ces pensées, et bien d'autres encore, se présentèrent rapidement
à notre esprit pendant que l'épée à la main, nous attendions l'arrivée
des mâtins, rassurant de notre mieux nos chevaux effrayés.

Et nous n'eûmes pas longtemps à attendre.

Un autre aboiement long, sonore, retentissant comme le tonnerre, fut
suivi d'un profond silence, où l'on percevait à peine la respiration
rapide et agitée des chevaux.

Puis, tout à coup, sans bruit, une énorme bête, couleur de tan, son noir
museau contre terre, avec des lèvres pendantes de chaque côté de la
mâchoire, passa au clair de lune entre les rocs, puis disparut dans les
ténèbres, plus loin.

Elle ne s'arrêta pas, ne se détourna pas un instant.

Elle poursuivit sa course, tout droit devant elle, sans regarder à
droite ni à gauche.

Presque aussitôt derrière elle, une autre se montra, puis une troisième,
toutes les trois de taille énorme, et paraissant d'autant plus grosses
et plus terribles, qu'elles se trouvaient dans une lumière indécise et
mobile.

De même que la première, elles ne firent aucune attention à notre
présence.

Elles partirent par grands bonds sur la piste de Decimus Saxon.

Je laissai passer le premier et le second des chiens, car j'avais à
peine le temps de voir qu'ils ne s'occupaient pas du tout de nous.

Mais quand le troisième se trouva par un bond en pleine lumière, je
tirai de la fonte de droite mon pistolet, je posai son long canon sur
mon bras gauche et je fis feu sur lui au passage.

La balle alla au but, car l'animal jeta un farouche hurlement de rage et
de douleur, mais resta collé à la piste, sans dévier, sans se retourner.

Lockarby fit feu de son côté au moment où l'animal disparaissait dans
les broussailles, mais sans produire d'effet visible.

Les grands chiens avaient passé si vite et avec si peu de bruit, qu'on
eût pu les prendre pour les redoutables et silencieux esprits de la
nuit, les chiens fantômes du chasseur Herne, sans le lugubre aboiement
qui avait succédé à mon coup de feu.

--Quelles brutes! s'écria mon camarade. Qu'allons-nous faire, Micah?

--Il est évident qu'ils ont été lancés sur la piste de Saxon, dis-je, et
il faut les suivre jusqu'au bout, sans quoi ils seront trop pour lui.
Entendez-vous quelque chose du côté de ceux qui nous poursuivent?

--Rien.

--Alors c'est qu'ils ont renoncé à la chasse, et qu'ils ont lâché les
chiens, comme une dernière ressource. Sans doute ces animaux sont
dressés à revenir au logis. Mais il faut nous hâter, Ruben, si nous
voulons secourir notre compagnon.

--Encore un coup de collier, alors, petite Didon, s'écria Ruben.
Pouvez-vous rassembler assez de forces pour cela? Non, je n'ai pas le
courage d'employer l'éperon. Si vous pouvez le faire, je sais que vous
le ferez.

La brave jument renâcla, comme si elle comprenait le langage de son
cavalier, et joua des jambes pour se mettre au galop.

Elle répondit si énergiquement à l'appel que même en mettant Covenant à
son allure la plus rapide, il ne put regagner les deux ou trois
longueurs qu'elle avait sur lui.

--Il a pris cette direction, dis-je en sondant d'un regard anxieux
l'obscurité. Il ne peut pas être allé bien loin, il a parlé de faire
tête. Ou bien peut-être, ne nous voyant pas avec lui, il s'est fié à la
vitesse de son cheval.

--Quelle chance a un cheval de gagner de vitesse des animaux pareils?
répondit Ruben. Ils le forceront jusqu'à ce qu'il s'abatte et il sait
cela. Hallo! Qu'est-ce que ceci?

Un corps sombre, aux contours vagues, gisait devant nous à la clarté de
la lune. C'était le cadavre d'un chien, évidemment celui sur lequel
j'avais fait feu.

--En voici un qui a son compte, m'écriai-je d'un ton joyeux. Nous
n'avons plus affaire qu'à deux.

Pendant que je parlais, j'entendis deux détonations de pistolet à une
petite distance sur la gauche.

Nous mîmes nos chevaux dans cette direction, en les poussant de toute la
vitesse possible.

Bientôt nous entendîmes partir des ténèbres en face de nous un
grondement, un aboiement si furieux que nous nous sentîmes presque
défaillir.

Ce n'était point un cri isolé, comme les mâtins en lançaient quand ils
étaient sur la piste.

C'était un grondement contenu, d'un timbre grave, si féroce, et
prolongé, que nous n'eûmes pas un instant de doute.

Ils étaient arrivés au but de leur course.

--Dieu veuille qu'ils ne l'aient point fait tomber.

La même idée m'était venue à l'esprit, car j'avais entendu un vacarme du
même genre, mais moins intense, se produire dans une meute qui chassait
la loutre, au moment où les chiens avaient atteint la proie et la
mettaient en pièces.

Le coeur défaillant, je tirai mon épée, bien résolu à venger la mort de
mon compagnon sur ces démons à quatre pattes, si nous arrivions trop
tard pour le sauver.

Nous franchîmes par bonds une épaisse lisière de genêts et d'ajoncs
emmêlés et nous nous trouvâmes devant une scène si différente de celle
que nous attendions que dans notre étonnement, nous arrêtâmes nos
chevaux.

Nous avions devant nous une clairière de forme circulaire, qu'illuminait
l'éclat argenté de la lune.

Au centre se dressait une pierre gigantesque, l'un de ces hauts et noirs
piliers qu'on trouve épars dans toute la plaine, et surtout dans
l'endroit nommé Stonehenge.

Celle-ci devait avoir au moins quinze pieds de haut.

Elle avait été certainement verticale, mais le vent, les intempéries, le
tassement du sol l'avaient inclinée graduellement à un angle tel qu'un
homme agile pouvait grimper jusqu'à son extrémité.

Au sommet de ce bloc antique, Decimus Saxon, les jambes croisées,
immobile, pareil à une étrange idole sculptée du temps jadis, était
assis, et tirait tranquillement des bouffées de la longue pipe qui était
sa consolation certaine dans les moments difficiles.

Au-dessous de lui, à la base du monolithe, pour employer le langage de
nos savants, les deux énormes mâtins se dressaient de toute leur
hauteur, faisaient des bonds, grimpaient sur le dos l'un et l'autre,
dans leurs efforts enragés et impuissants pour atteindre l'impassible
personnage qui était perché au-dessus d'eux, ils exhalaient leur rage et
leur désappointement en faisant l'affreux vacarme qui avait fait naître
en notre esprit de si terribles pensées.

Mais nous n'eûmes guère le temps de contempler cette scène étrange.

Dès notre apparition, les mâtins renoncèrent à leurs efforts inutiles
pour atteindre Saxon et jetant un farouche grondement de satisfaction,
ils s'élancèrent sur Ruben et sur moi.

Un grand animal, aux yeux flamboyants, à la gueule béante, aux crocs
blancs luisant à la clarté de la lune, sauta à la gorge de mon cheval,
mais je l'arrêtai tout net d'un coup lancé à tour de bras, qui lui
trancha le mufle, et l'envoya rouler et se tordre dans une mare de sang.

Pendant ce temps, Ruben avait donné de l'éperon à son cheval pour
aborder son ennemi, mais la pauvre bête fourbue faiblit à la vue du
féroce mâtin et s'arrêta soudain, ce qui eut pour résultat de lancer son
cavalier la tête en avant, et de le jeter par terre presque sous la
mâchoire de l'animal.

La chose aurait peut-être mal tourné pour Ruben, s'il avait été
abandonné à ses propres ressources.

Il arrivait à grand-peine à éloigner un court instant de sa gorge les
dents cruelles; mais à la vue de cet accident, je pris le pistolet qui
me restait, je sautai à bas de mon cheval, et je déchargeai mon arme
dans le flanc de la bête, pendant qu'elle se débattait contre mon ami.

Le chien jeta un dernier hurlement de rage et de douleur.

Dans un dernier et impuissant effort, il allongea le cou pour donner un
coup de dent.

Puis, il s'affaissa lentement et tomba sur le flanc, pendant que Ruben
se dégageait de dessous, effaré, contusionné, mais sans avoir autrement
souffert de sa périlleuse chute.

--Voilà ma première dette avec vous, Micah, dit-il d'un ton
reconnaissant. Je vivrai peut-être assez pour m'en acquitter.

--Et je vous suis redevable à tous les deux, dit Saxon, qui était
descendu de son refuge. Moi aussi, je paie mes dettes, pour le bien
comme pour le mal. J'aurais pu rester là jusqu'au jour où j'aurais mangé
mes bottes montantes, car je n'avais guère de chance de jamais
redescendre. Santa Maria! Quel beau coup de sabre vous avez donné là,
Clarke! La tête de l'animal a été coupée en deux comme une citrouille
gâtée. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils aient suivi ma piste, car
j'ai laissé non seulement ma sangle de rechange, mais encore mon
mouchoir là-bas, et cela a suffi pour les mettre sur la piste de Chloé
comme sur la mienne.

--Et Chloé, où est-elle? demandai-je en essuyant mon épée.

--Chloé a dû se tirer d'affaire comme elle pouvait. Voyez-vous, je me
suis aperçu que les chiens me gagnaient de vitesse. Je les ai laissé
approcher jusqu'à portée de mes pistolets, mais avec un cheval lancé à
l'allure de vingt milles par heure, il n'y a guère de chance pour qu'une
seule balle arrive au but. La chose prenait donc une tournure funèbre,
car je n'avais pas le temps de recharger, et la rapière, qui est la
reine des armes en un duel, n'est pas assez lourde pour qu'on puisse
compter sur elle on pareille occasion. Et au moment même de mon plus
grand embarras, qu'est-ce que le hasard vient m'offrir? Cette pierre si
accessible, que les bons prêtres d'autrefois ont dressée évidemment dans
le but unique d'assurer à de dignes _caballeros_ une ressource contre
ces ennemis ignobles, grogneux. Sans perdre de temps, j'ai grimpé
dessus, non sans avoir eu quelque peine à arracher un de mes talons de
la gueule du premier; il aurait peut-être réussi à m'entraîner s'il
n'avait pas trouvé mon éperon un peu trop dur à avaler. Mais je suis sûr
qu'une de mes balles est arrivée au but.

Allumant un morceau de papier amadou pris dans sa boîte à tabac, il le
promena le long du corps du chien qui m'avait attaqué, puis sur l'autre.

--Tiens! Celui-ci est criblé comme une écumoire, s'écria-t-il. Avec quoi
chargez-vous donc vos pétrinaux, bon maître Clarke?

--Avec deux chevrotines de plomb.

--Avec deux chevrotines de plomb qui ont fait au moins une vingtaine de
trous. Et ce qu'il y a de plus curieux au monde, c'est qu'il y a
incrusté dans la peau de la bête, un goulot de bouteille.

--Grands Dieux! m'écriai-je, je me souviens: ma bonne mère avait placé
un flacon d'élixir de Daffy dans le canon de mon pistolet.

--Et vous l'avez déchargé sur ce mâtin? brailla Ruben. Ho! Ho! quand on
entendra conter cette histoire devant les robinets à la _Gerbe de blé_,
il y aura plus d'un gosier de sec à force de rire. Ce qui m'a sauvé la
vie, c'est un flacon d'élixir de Daffy tiré dans le corps d'un chien.

--Mais il y avait aussi une balle, Ruben, et je crois bien que les
compères n'auront garde de mentionner ce détail. C'est un vrai coup de
chance que le pistolet n'ait pas éclaté. Et maintenant, que
proposez-vous de faire, Maître Saxon?

--D'abord je veux tâcher de ravoir ma jument, si la chose est possible,
dit l'aventurier. Mais sur cette immense lande dans l'obscurité, ce sera
aussi malaisé que de trouver les culottes d'un Écossais ou un vers sans
saveur dans _Hudibras_.

--Et la monture de Ruben Lockarby est incapable d'aller plus loin,
remarquai-je. Mais est-ce que mes yeux me trompent? Il me semble que
j'aperçois là-bas un point lumineux.

--Un feu follet, dit Saxon. Un _ignis fatuus_ qui ensorcelle et attire
les gens dans des mares et des fondrières. Mais je reconnais que son
état est fixe et clair, comme s'il était produit par une lampe, une
chandelle, une torche, une lanterne, ou autre objet sorti de la main des
hommes.

--Où il y a de la lumière, il y a de la vie, s'écria Ruben, dirigeons
nos pas de ce côté, et voyons quel abri le hasard nous y aura offert.

--Cela ne peut venir de nos amis les dragons, fit observer Decimus. Que
la peste soit avec eux. Comment ont-ils pu découvrir notre vrai rôle. À
moins que ce ne soit pour venger un affront fait à tout le régiment que
ce jeune enseigne les eut lancés sur notre piste. Si jamais je le tiens
au bout de mon épée, il ne s'en tirera pas à aussi bon compte. Bon,
conduisez vos chevaux à la main, et nous allons voir ce que c'est que
cette lumière, puisque nous n'avons pas de meilleur parti à prendre.

Nous nous guidâmes de notre mieux à travers la lande, en marchant du
côté du point brillant qui scintillait au loin.

Tout en avançant, nous fîmes bien des conjectures sur l'endroit d'où il
pouvait provenir.

Si c'était d'une habitation humaine, quel était donc l'être qui, non
content de vivre au coeur même de la solitude, avait choisi un endroit
aussi éloigné des routes battues qui la traversaient?

La grande route était à plusieurs milles en arrière de nous, et selon
toute probabilité, ceux-là seuls qui y étaient contraints par la
nécessité, comme nous l'avions été, pouvaient se trouver par hasard dans
cette région désolée.

Un ermite n'aurait pas souhaité un endroit aussi complètement isolé de
toute communication avec ses semblables.

En nous approchant, nous vîmes que la lumière venait en effet d'un petit
cottage bâti dans un creux, de façon à être invisible de tous les côtés,
excepté de celui par lequel nous arrivions.

Devant cet humble logis, un petit espace avait été débarrassé des
ronces, et c'était au milieu de ce carré de terre que notre cheval perdu
se trouvait, broutant à loisir le maigre gazon.

La même lumière, qui nous avait attirés, avait sans doute frappé son
regard, et il s'y était dirigé dans l'espoir d'obtenir de l'avoine et de
l'eau.

Saxon poussa un grognement de satisfaction en reprenant possession de
son bien perdu, et tirant le cheval par la bride, il approcha de la
porte du cottage solitaire.



XI--Le solitaire à la caisse pleine d'or.


La forte lumière jaune qui nous avait attirés à travers la lande,
filtrait par une seule fente étroite de la porte, qui remplissait en
même temps d'une façon primitive le rôle de fenêtre.

À notre approche, la lumière prit soudain une couleur rouge, puis tourna
au vert, en répandant sur nos figures une teinte fantastique, et faisant
surtout ressortir la nuance cadavéreuse des traits durs de Saxon.

En même temps nous sentîmes une odeur très subtile, très désagréable,
qui empoisonnait l'air tout autour du cottage.

Cette réunion de singularités, dans un lieu aussi désert, agit sur les
idées superstitieuses du vieux guerrier avec tant de force qu'il
s'arrêta pour nous jeter un regard interrogateur.

Mais Ruben et moi, nous étions pareillement résolus à aller jusqu'au
bout de l'aventure.

Il se borna donc à rester un peu en arrière de nous et à marmotter pour
son compte un exorcisme approprié à la circonstance.

Je m'avançai vers la porte, où je frappai avec le pommeau de mon épée,
en annonçant que nous épions des voyageurs fatigués et que nous
cherchions un abri pour la nuit.

Le premier résultat de mon appel fut un bruit analogue à celui qu'on
ferait en allant et venant avec précipitation, en remuant des objets
métalliques, en tournant des clefs dans des serrures.

À ce bruit succéda le silence, et j'allais frapper de nouveau, lorsque,
de l'autre côté de la porte, une voix fêlée nous accueillit:

--Il y a peu de chose pour vous abriter, gentilshommes, et moins encore
de provisions, disait-elle. Vous n'êtes qu'à six milles d'Amesbury et
vous y trouverez à l'enseigne des _Armes de Cecil_ tout ce qu'il faut
pour gens et bêtes.

--Non pas, mon invisible ami, dit Saxon qui retrouva tout son aplomb en
entendant une voix humaine, voilà sûrement un accueil rebutant. Un de
nos chevaux est entièrement fourbu, et aucun n'est en bien bonne
condition, en sorte qu'il nous serait aussi impossible de nous rendre à
Amesbury _Aux Armes de Cecil_ que d'aller à l'_Homme Vert_ à Lubeck. Je
vous en prie donc, permettez-nous de passer le reste de la nuit sous
votre toit.

Cet appel fut suivi de nombreux grincements de serrures fermées, de
verrous tirés, et quand ce fut fini, la porte s'ouvrit lentement et
laissa apercevoir la personne qui nous avait répondu.

Grâce à la forte lumière qui brillait derrière lui, nous vîmes un homme
d'aspect vénérable, aux cheveux blancs comme neige, aux traits qui
indiquaient un caractère pensif mais ardent.

Le front haut, intelligent, la longue barbe flottante, tout cela sentait
le philosophe, mais l'éclat des yeux, le nez aquilin à courbure très
forte, le corps svelte et droit que le poids des années n'avait pu faire
fléchir, faisaient deviner un soldat.

Son port fier, son costume riche, quoique sévère, de velours noir,
contrastaient singulièrement avec l'humble aspect du logis qu'il avait
choisi pour sa demeure:

--Oh! dit-il, en nous jetant un regard pénétrant, deux d'entre vous sont
novices à la guerre, et l'autre est un vieux soldat. Vous avez été
poursuivis, à ce que je vois.

--Mais comment le savez-vous? demanda Saxon.

--Ah! mon ami, moi aussi j'ai servi en mon temps. Mes yeux ne sont point
si vieux qu'ils ne puissent reconnaître que des chevaux ont été
éperonnés à outrance, et il n'est pas malaisé de voir que l'épée de ce
jeune géant a été employée à une besogne moins innocente qu'à griller du
lard. Votre assertion peut donc s'admettre. Un véritable soldat commence
toujours par s'occuper de son cheval. Je vous prie donc de mettre les
vôtres à l'entrave au dehors, car je n'ai ni valet d'écurie ni
domestiques à qui les confier.

La maison inconnue, où nous entrâmes aussitôt, avait été agrandie aux
dépens de la pente de la hauteur contre laquelle elle avait été
construite, en sorte qu'elle formait une salle très longue et très
étroite.

Les extrémités de cette grande pièce, au moment de notre entrée, étaient
plongées dans l'ombre, mais au centre flambait avec une vive lumière un
brasier plein de charbon, au-dessus duquel était suspendue une marmite
de cuivre.

À côté du feu, une longue table de bois était couverte de flacons de
verre au goulot recourbé, de bassins, de tubes, d'autres instruments
dont je ne connaissais ni le nom ni l'usage.

Une longue rangée de bouteilles contenant des liquides et des poudres de
diverses couleurs était disposée sur une étagère.

Une autre étagère supportait une assez belle collection de volumes
bruns.

Il y avait, en outre, une seconde table d'un travail grossier, deux
commodes, trois ou quatre tabourets de bois, plusieurs grandes feuilles
épinglées aux murs et entièrement couvertes de chiffres, de figures
symboliques, auxquelles je ne compris rien.

L'odeur désagréable qui nous avait accueillis au dehors, était encore
plus infecte à l'intérieur et paraissait produite par les vapeurs du
liquide en ébullition que contenait la marmite de cuivre.

--Vous voyez en moi, dit notre hôte, en s'inclinant poliment devant
nous, le dernier descendant d'une ancienne famille. Je suis Sir Jacob
Clancing, de Snellaby-Hall.

--Ce serait plutôt de _Snelle a pue Hall_, à mon avis, murmura Ruben,
dont la boutade, heureusement, ne fut point entendue du vieux chevalier.

--Veuillez vous asseoir, je vous prie, dit-il, ôtez vos cuirasses, vos
casques et vos bottes.

«Regardez ce logis comme votre auberge et mettez-vous à l'aise. Vous
voudrez bien m'excuser un instant si je cesse de m'occuper de vous pour
surveiller l'opération que j'ai commencée ce qui ne comporte pas de
retard.

Saxon se mit aussitôt à défaire ses boucles, ôter les pièces de son
équipement, pendant que Ruben, se laissant tomber sur une chaise
semblait trop las pour faire mieux que de détacher son ceinturon. Quant
à moi, j'étais content de pouvoir me débarrasser de mon armement, mais
je ne cessai pas un instant d'observer les actes de notre hôte, dont les
manières courtoises et le langage distingué avaient éveillé ma curiosité
et mon admiration.

Il s'approcha de la marmite à l'odeur désagréable et en remua le
contenu, avec une expression de physionomie qui indiquait la plus vive
anxiété.

Il était évident qu'il avait poussé la courtoisie envers nous jusqu'au
point de manquer peut-être une expérience importante.

Il plongea une cuiller dans le liquide, en ramena une certaine quantité
et la reversa dans le vase, ce qui permit de voir un fluide jaune et
trouble.

L'aspect lui en parut évidemment rassurant, car l'air d'anxiété disparut
de ses traits et il poussa une exclamation de soulagement.

Puis, prenant sur une assiette, à côté de lui, une pincée de poudre
blanchâtre, il la jeta dans la marmite, dont le contenu se mit aussitôt
à bouillir, et à projeter de l'écume sur le feu, ce qui donnait à la
flamme l'étrange teinte verte que nous avions remarquée avant d'entrer.

Ce traitement eut pour résultat de rendre le liquide clair, car le
chimiste put verser dans une bouteille une certaine quantité de liquide
aussi transparent que l'eau, pendant qu'au fond du vase se formait un
dépôt brun qui fut versé sur une feuille de papier.

Cela fait, Sir Jacob Clancing rangea de côté tous les flacons et se
tourna vers nous, l'air souriant et satisfait.

--Nous allons voir ce que peut fournir mon pauvre garde-manger, dit-il,
mais cette odeur peut-être gênante pour votre odorat qui n'y est point
accoutumé; nous allons la chasser.

Il jeta sur le feu quelques grains d'une résine balsamique, qui remplit
toute la pièce du parfum le plus agréable.

Puis, il étendit sur la table une nappe blanche, prit dans un placard un
plat de truite froide et un grand pâté de viande, qu'il mit devant nous,
après nous avoir invités à rapprocher nos sièges et à nous mettre à la
besogne.

--Je ne demanderais pas mieux que de vous offrir quelque chose de plus
appétissant, dit-il. Si nous étions à Snellaby-Hall, vous ne seriez pas
accueillis de cette façon misérable, je vous le promets. Mais enfin cela
peut rendre service à des gens qui ont faim, et je suis encore en mesure
de mettre la main sur une paire de bouteilles de vieil Alicante.

En disant ces mots, il tira d'un enfoncement deux bouteilles.

Il nous invita à nous servir, à remplir nos verres, et s'assit sur une
chaise de chêne à haut dossier, pour présider à notre festin avec la
courtoisie de l'ancien temps.

Pendant le souper, je lui contai nos aventures de la nuit, sans rien
dire de notre destination.

--Vous êtes en route pour le camp de Monmouth, dit-il tranquillement, en
me regardant bien en face de ses yeux noirs et pénétrants, quand j'eus
fini. Je le sais, mais vous n'avez point à craindre que je vous
trahisse, lors même que ce serait en mon pouvoir. À votre avis, quelle
chance a le Duc en présence des troupes royales?

--Autant de chances qu'un coq de basse-cour contre un coq de combat armé
d'éperons, s'il ne devait compter que sur ceux qu'il a autour de lui,
répondit Saxon. Toutefois il a des raisons de croire que toute
l'Angleterre est comme une poudrière, et il espère être l'étincelle qui
y mettra le feu.

Le vieillard hocha la tête avec tristesse.

--Le Roi, remarqua-t-il, a de grandes ressources. Où Monmouth
prendra-t-il des soldats exercés?

--Il y a la milice, suggérai-je.

--Et il reste encore un bon nombre des vieux troupiers parlementaires,
qui ne sont pas tellement âgés qu'ils ne puissent frapper un coup pour
leur croyance, dit Saxon. Qu'on mette dans un camp seulement une
demi-douzaine de ces prédicants avec leur chapeau à large bord, leur
parler nasillard, et toute la tribu des Presbytériens fourmillera autour
d'eux comme les mouches autour d'un pot de miel. Jamais sergents
recruteurs ne rassembleront une armée comparable à celle des prédicants
du vieux Noll dans les comtés de l'Est, où la promesse d'une place à
côté du Trône de l'Agneau avait plus de prix qu'une gratification de dix
livres. Je ne demanderais pas mieux que de payer mes dettes avec des
promesses comme celles-là.

--À en juger par votre langage, monsieur, remarqua notre hôte, vous
n'êtes pas du nombre des sectaires. Dès lors comment se fait-il que vous
jetiez le poids de votre épée et de votre expérience dans le plateau le
plus faible?

--Pour cette raison même, qu'il est le plus faible, dit le soldat de
fortune. Je serais volontiers parti avec mon frère pour la Côte de
Guinée, et je ne me serais mêlé à l'affaire que pour porter des lettres,
ou pour d'autres bagatelles. Puisqu'il me faut faire quelque chose, je
prends le parti de combattre pour le Protestantisme et pour Monmouth. Il
m'est parfaitement indifférent de voir sur le trône Jacques Stuart ou
Jacques Walters, mais la Cour et l'armée du roi, ce sont des choses déjà
toutes faites. Eh bien, puisque Monmouth en est encore à chercher
courtisans et soldats, il pourrait bien arriver qu'il soit enchanté de
mes services et qu'il les récompense par des avantages et des honneurs.

--Votre logique est irréprochable, dit notre hôte, sauf sur un point:
c'est que vous avez laissé de côté le très grand risque que court votre
tête, dans le cas où le parti du duc succomberait sous la disproportion
des forces.

--On ne joue pas un coup de dés sans mettre un enjeu.

--Et vous, jeune monsieur, demanda le vieillard, qu'est-ce qui vous a
engagé dans cette partie si pleine de dangers?

--Je suis fils d'un des Têtes-Rondes, répondis-je, et les gens de ma
famille ont toujours combattu pour la liberté du peuple et l'abaissement
de la tyrannie. Je viens prendre la place de mon père.

--Et vous, monsieur? reprit le questionneur, en regardant Ruben.

--Je pars pour voir un peu le monde et pour accompagner mon ami et
camarade ici présent, répondit-il.

--Et moi j'ai des raisons plus puissantes qu'aucun de vous, s'écria Sir
Jacob, pour partir en guerre contre tout homme qui porte le nom de
Stuart. Si je n'avais pas une mission qui ne comporte aucune négligence,
je serais peut-être tenté de faire route avec vous pour l'Est et de
faire poser sur mes cheveux gris la rude compression d'un casque
d'acier.

«Où est-il maintenant le noble château de Snellaby? où sont ces
bosquets, ces forêts dans lesquelles ont grandi, ont vécu, et sont morts
les Clancing, depuis l'époque où Guillaume de Normandie mit le pied sur
le sol anglais.

«Un trafiquant, un homme qui a amassé une fortune méprisable, grâce à la
sueur d'ouvriers à demi-mort de faim, est maintenant possesseur de ce
beau domaine.

«Si moi, le dernier des Clancing, je m'y montrais, on aurait le droit de
me livrer à l'huissier du village comme un vagabond, ou de m'en chasser
à coup de fouets tressés avec les cordes d'arbalète d'insolents
piqueurs.

--Et comment est arrivé un aussi brusque changement de fortune?
demandai-je.

--Remplissez vos verres, s'écria le vieillard en joignant l'action à la
parole. Je bois à votre santé, je bois à la perte de tous les princes
sans foi.

«Comment cela arriva-t-il, demandiez-vous? Eh bien! Lorsque Charles Ier
vit fondre sur lui les premières agitations, je le soutins comme s'il
avait été mon propre frère. À Edgehill, à Naseby, dans vingt
escarmouches ou combats, je me battis vaillamment pour sa cause,
j'entretins à mes frais une troupe de cavalerie, levée parmi mes
jardiniers, palefreniers et domestiques.

«Puis, la caisse de l'armée commençait à se vider; il fallait de
l'argent pour prolonger la lutte.

«Ma vaisselle et mes chandeliers d'argent furent jetés au creuset. Ils y
entrèrent à l'état de métal et en sortirent sous forme de soldats et de
piquiers.

«Nous durâmes ainsi quelques mois, jusqu'au jour où l'escarcelle se
vida; et, par nos efforts communs, nous la remplîmes de nouveau. Cette
fois, ce fut la ferme du domaine et le bois de chênes qui partirent.

«Puis advint Marston Morr. Il fallut recourir au dernier penny, au
dernier homme, pour réparer ce grand désastre.

«Je ne faiblis pas.

«Je donnai tout.

«Ce fabricant de savon, homme prudent à la face rubiconde et joufflue,
s'était tenu en dehors des querelles civiles, et depuis longtemps, il
jetait ses regards avides sur le château.

«C'était son ambition, à ce misérable ver, d'être un gentleman, comme
s'il suffisait pour cela d'un toit en pignon et d'une maison qui
s'émiette.

«Mais je le laissai satisfaire son caprice, et l'argent que je reçus je
le jetai jusqu'à la dernière guinée, dans les coffres du roi.

«Et je tins bon ainsi jusqu'à la catastrophe finale, celle du Worcester,
où je couvris la retraite du jeune prince, et je puis dire à bon droit
qu'en dehors de l'Île de Man, je fus le dernier Royaliste qui défendit
l'autorité de la Couronne.

«La république mit ma tête à prix, me regardant comme un ennemi
dangereux.

«Je fus donc forcé de m'embarquer sur un navire marchand à Harwich et
j'arrivai aux Pays-Bas sans autre bien que mon épée et quelques pièces
d'argent dans ma poche.

--Un cavalier peut fort bien se tirer d'affaire avec cela, fit remarquer
Saxon. Il y a en Allemagne des guerres incessantes où un homme peut
vendre ses services, quand les Allemands du Nord ne sont pas en armes
contre les Suédois ou les Français, les Allemands du Sud sont sûrs
d'avoir sur les bras les Janissaires.

--En effet, je portai les armes quelque temps au service des
Provinces-Unies, ce qui me mit plus d'une fois face à face avec mes
vieux ennemis les Têtes-Rondes.

«Olivier avait prêté aux Français la brigade de Reynolds, et Louis fut
enchanté d'avoir à son service des troupes aussi éprouvées. Par Dieu, je
me trouvai sur la contrescarpe à Dunkerque, et il m'arriva d'applaudir à
l'attaque alors que mon devoir aurait été d'encourager la défense.

«Mon coeur s'enfla d'orgueil quand je vis ces gaillards, tenaces comme
des bouledogues, grimper sur la brèche leurs piques traînant derrière
eux, chantant leurs psaumes d'une voix qui ne tremblait pas, bien que
les balles partissent autour d'eux aussi denses que les abeilles au
moment de l'essaimage.

«Et quand ils en furent au corps à corps avec les Flamands, je vous
réponds qu'ils poussèrent un cri où il y avait tant de joie soldatesque
que mon orgueil de retrouver de pareils Anglais l'emporta sur ma haine
contre des ennemis.

«Mais ma carrière militaire ne fut pas de longue durée, car la paix fut
bientôt conclue.

«Alors je me remis à l'étude de la chimie pour laquelle j'avais une
grande passion, d'abord sous Vorhaager de Leyde, puis avec De Huy, de
Strasbourg, mais je crains bien que ces grands noms ne soient lettre
morte pour vous.

--Vraiment, dit Saxon, on dirait que cette chimie exerce une attraction
bien puissante, car nous avons rencontré à Salisbury deux officiers de
la garde bleue, qui avaient aussi un faible de ce genre, bien que ce
fussent de solides gaillards, de vrais soldats pour tout le reste.

--Ha! s'écria Sir Jacob, avec intérêt, à quelle école appartenaient-ils?

--Oh! je n'entends rien à ces choses-là, répondit Saxon, je sais
seulement que selon eux Gervinus, de Nuremberg, celui que j'ai gardé en
prison, ou n'importe quel autre homme, était capable de transformer les
métaux.

--Pour Gervinus, je ne saurais en répondre, dit notre hôte, mais pour ce
qui est de la possibilité de la chose, je puis engager ma parole de
chevalier. Nous reparlerons de cela.

«Vint enfin l'époque où Charles II fut invité à reprendre possession du
trône, et nous tous, depuis Jeffrey Hudson, le nain de la cour, jusqu'à
Mylord Clarendon, nous fûmes transporté de joie à la pensée que nous
recouvrerions ce qui nous appartenait.

«Je laissai dormir ma créance quelque temps, m'imaginant que le Roi se
montrerait magnanime en aidant un pauvre Cavalier qui s'était ruiné pour
sa famille, sans attendre que celui-ci l'en sollicitât.

«J'attendis, j'attendis! Je ne reçus pas un mot.

«Un jour donc, je me rendis au lever, et je fus présenté en bonne et due
forme:

«--Ah! dit-il, avec cette cordialité qu'il savait si bien feindre, si je
ne me trompe, vous êtes Sir Jaspar Killigrew?

«--Non, Sire, répondis-je, je suis Sir Jacob Clancing, jadis de
Snellaby-Hall, dans le comté de Stafford.

«Ensuite je rappelai à son souvenir la bataille de Worcester, et
plusieurs autres événements qui nous étaient arrivés en commun.

«--Oh! parbleu, s'écria-t-il, comme je suis oublieux! Et comment va-t-on
à Snellaby?

«Je lui expliquai alors que le Manoir n'était plus ma propriété.

«Je lui dis en quelques mots à quelle situation j'étais réduit.

«Sa figure s'obscurcît aussitôt, et il me témoigna une froideur
glaciale.

«--Tout le monde se jette sur moi pour avoir de l'argent et des places,
dit-il, et la vérité est que les Communes se montrent si chiches que je
n'ai guère de quoi être généreux pour les autres. Toutefois, Sir Jacob,
nous verrons ce qu'on peut faire pour vous.

«Et sur ces mots il me renvoya.

«Ce même soir, le secrétaire de Mylord Clarendon vint me trouver, et
m'apprit qu'en considération de mon long dévouement et des pertes que
j'avais subies, le Roi me faisait la grâce de me donner le titre de
Chevalier de la Loterie.

--Je vous prie, monsieur, dites-nous ce que c'est qu'un Chevalier de la
Loterie, demandais-je.

--C'est le tenancier d'une maison de jeu, ni plus ni moins. Voilà
comment il me récompensait.

«Je recevais l'autorisation de tenir un tapis-franc sur la Place de
Covent-Garden et d'y attirer les jeunes étourneaux de la ville pour les
tondre au jeu de l'hombre.

«Pour rétablir ma fortune, il me fallait ruiner autrui.

«Mon honneur, ma famille, ma réputation, tout cela ne pesait aucun
poids, du moment que j'avais le moyen de soutirer leurs guinées à
quelques imbéciles.

--J'ai entendu dire que certains chevaliers de la Loterie ont fait de
bonnes affaires, dit Saxon, d'un air réfléchi.

--Bonnes ou mauvaises, ce n'était point un emploi convenable pour moi,
j'allai trouver le Roi et je le suppliai de donner à sa générosité une
autre forme.

«Il me répondit seulement que je faisais bien le difficile pour un homme
aussi pauvre que je l'étais.

«Je tournai autour de la Cour pendant des semaines.

«Moi et d'autres cavaliers, nous avons vu le Roi et son frère gaspiller
au jeu et en courtisanes des sommes qui nous auraient rendu nos
patrimoines.

«J'ai vu Charles risquer sur une seule carte une somme qui aurait
contenté le plus exigeant de nous.

«Je faisais tout mon possible pour me tenir dans les Parcs de
Saint-James, dans la galerie de White-hall, espérant qu'on ferait
quelque chose pour moi.

«À la fin, je reçus de lui un second message.

«Il m'y était dit que si je ne pouvais m'habiller plus à la mode, il me
dispensait de mon assiduité.

«Voilà ce qu'il faisait dire au vieux soldat usé qui avait sacrifié
santé, fortune, position, tout au service de son père et au sien.

--Quelle honte! criâmes-nous d'une seule voix.

--Pouvez-vous dès lors vous étonnez que j'aie maudit toute la race des
Stuart, cette race menteuse, débauchée, et cruelle? Quant au Manoir, je
pourrais le racheter demain, si cela me plaisait, mais pourquoi le
ferais-je, puisque je n'ai pas d'héritier.

--Ho! vous avez donc réussi? dit Decimus Saxon, avec un de ses coups
d'oeil de côté si pleins de malice. Vous avez peut-être trouvé vous même
le moyen de convertir en or marmites et casseroles, d'après ce que vous
avez dit. Mais c'est impossible, car je vois dans cette pièce-ci qu'il
reste encore du cuivre et du fer à changer en or.

--L'or a son emploi, le fer a son usage, dit Sir Jacob, d'un ton
d'oracle. L'un ne peut prendre la place de l'autre.

--Pourtant, remarquai-je, ces officiers nous ont affirmés que c'était là
uniquement une superstition du vulgaire.

--Alors ces officiers ont prouvé que leurs connaissances étaient moins
étendues que leurs préjugés. Alexander Setonius, un Écossais, a été le
premier à le faire, parmi les modernes. En 1602 au mois de mars, il a
changé en or une barre de plomb dans la main d'un certain Hansen, à
Rotterdam, et celui-ci en a témoigné.

«Il ne s'est pas borné à recommencer cette opération devant les savants
envoyés par l'Empereur Rodolphe; il l'a encore enseignée à Johann
Wolfgang Dreisheim de Fribourg, et à Gustenhofer, de Strasbourg, qui l'a
lui-même enseignée à mon illustre maître le...

--Qui vous l'a enseignée à son tour, s'écria Saxon d'un ton de triomphe.
Je n'ai pas une provision de métal sur moi, cher monsieur, mais voici
mon casque, ma cuirasse, mes brassards, mes cuissards, puis mon épée,
mes éperons, les boucles de mon harnachement.

«Je vous en prie, employez votre art très excellent, très louable sur
ces objets, et je vous promets de vous apporter sous peu de jours une
quantité de métal plus digne de votre habileté.

--Non, non, dit l'alchimiste en souriant et hochant la tête, cela peut
être fait, sans doute, mais avec lenteur, peu à peu, par petits morceaux
à la fois, avec beaucoup de dépenses et de patience.

«Ce serait une longue et pénible tâche pour un homme que de chercher à
s'enrichir ainsi, mais je ne nierai pas que la chose ne se puisse faire
à la fin.

«Et maintenant, comme les bouteilles sont vides, et que votre jeune
camarade s'assoupit sur sa chaise, il est peut-être préférable pour vous
d'employer au sommeil le reste de la nuit.

Il prit dans un coin plusieurs couvertures et tapis, et les étendit sur
le sol.

--C'est un lit de soldat, remarqua-t-il, mais vous serez peut-être plus
mal couchés encore, d'ici au jour où vous aurez mis Monmouth sur le
trône d'Angleterre. Quant à moi, j'ai l'habitude de dormir dans une
chambre intérieure pratiquée là haut.

Après avoir ajouté quelques mots relatifs aux précautions à prendre pour
être à notre aise, il se retira en emportant la lampe, et passa par une
porte qui se trouvait au bout de la pièce, et qui avait échappé à notre
observation.

Ruben, qui n'avait pas eu un instant de repos depuis son départ de
Havant, s'était déjà étendu sur les couvertures, et dormait
profondément, avec une selle comme oreiller.

Quant à Saxon et à moi, nous restâmes assis quelques minutes encore, à
la lumière du brasier qui brûlait.

--On pourrait faire pire que de s'adonner à ce métier de chimiste, fit
remarquer mon compagnon, en secouant les cendres de sa pipe. Voyez-vous
là, dans le coin, ce coffre renforcé de ferrures?

--Eh bien?

--Il est rempli jusqu'aux deux tiers de l'or qu'a fabriqué le digne
gentleman.

--Comment le savez-vous? demandais-je d'un ton incrédule.

--Quand vous avez frappé au panneau de la porte avec le pommeau de votre
épée, comme si vous vouliez l'y faire entrer, vous avez sans doute
entendu des allées et venues rapides, puis le bruit d'une ferrure.

«Eh bien, grâce à ma haute taille, j'ai pu jeter un regard à travers
cette fente du mur, et j'ai vu notre ami jeter dans ce coffre quelque
chose de sonore, avant de le fermer.

«Je n'ai pu qu'entrevoir le contenu, mais je peux jurer que cette
couleur jaune foncé ne vient pas d'un autre métal que de l'or. Voyons si
elle est bien fermée à clef.

Il se leva, se dirigea vers le coffre, et tira avec force sur le
couvercle.

--Arrêtez, Saxon, arrêtez, criai-je avec colère, que dirait notre hôte,
s'il nous surprenait.

--Bon, il ne devrait pas garder des choses pareilles sous son toit. Avec
un ciseau ou un poignard, on pourrait peut-être forcer le couvercle.

--Par le ciel, dis-je à demi-voix, si vous l'essayez, je vous couche sur
le dos.

--C'est bon, c'est bon, jeune Anak, ce n'était qu'une fantaisie, pour
jeter encore un coup d'oeil sur le trésor. Maintenant, si c'était un
partisan dévoué du Roi, ce serait là une belle prise de guerre.
N'avez-vous pas remarqué qu'il prétendait avoir été le dernier Royaliste
qui ait tiré l'épée en Angleterre et qu'il a reconnu que sa tête avait
été mise à prix comme rebelle? Votre père, tout pieux qu'il est,
n'éprouverait guère de componction à dépouiller un pareil Amalécite. En
outre, ne l'oubliez pas, il n'est pas plus embarrassé pour faire de
l'or, que votre bonne mère ne le serait pour faire des beignets aux
framboises.

--En voilà assez, répondis-je d'un ton âpre, inutile de discuter!
Couchez-vous, ou j'appelle notre hôte et je lui apprends à quel
personnage il a donné l'hospitalité.

Saxon, après avoir poussé maints grognements, prit enfin le parti
d'étendre ses longs membres sur une natte, pendant que je me reposais à
côté de lui.

Je restai éveillé jusqu'au moment où la douce lumière du matin se montra
à travers les fentes des solives mal couvertes du toit.

À vrai dire, je n'osais m'endormir, de peur que les habitudes pillardes
du soldat de fortune ne prissent le dessus et qu'il ne nous déshonorât
aux yeux de notre hôte si prévenant.

À la fin, cependant, sa respiration à temps prolongés me prouva qu'il
s'était endormi et je pus goûter quelques heures d'un repos bien gagné.



XII--De quelques aventures sur la lande.


Dans la matinée, après avoir déjeuné des restes de notre souper, nous
nous occupâmes de nos chevaux et des préparatifs du départ.

Mais, avant de nous laisser monter en selle, notre excellent hôte
accourut à nous, portant une armure.

--Venez par ici, dit-il à Ruben. Mon garçon, il n'est pas bon que vous
alliez à l'ennemi, la poitrine sans protection, alors que vos camarades
sont couverts d'acier. J'ai ici ma cuirasse et mon casque, qui vous
iront, je crois, car si vous êtes mieux en chair que moi, je suis,
d'autre part, d'une construction plus large.

«Ah! ne l'avais-je pas dit! Quand Silas Thompson, l'armurier de la Cour,
vous l'aurait fait sur mesure, cela ne vous irait pas mieux.

«Maintenant voyons pour le casque. Il s'ajuste aussi très bien.

«Vous voilà à présent devenu un cavalier comme Monmouth ou n'importe
quel autre chef seraient fiers d'en avoir autour de sa bannière.

Le casque et la cuirasse complète étaient du meilleur acier de Milan,
avec de riches incrustations d'argent et d'or, des dessins rares et
curieux en relief de tous côtés.

Il en résultait un effet si sévère, si martial, que la rouge et gaie
physionomie de mon ami, vue sous cette panoplie, avait je ne sais quoi
qui heurtait, je ne sais quoi de plaisant.

--Non, non, s'écria le vieux Cavalier, en voyant un sourire sur nos
traits, il n'est que juste qu'un aussi précieux joyau que l'est un coeur
honnête soit dans un écrin capable de le protéger.

--Je vous suis vraiment reconnaissant, monsieur, dit Ruben. Je ne sais
comment trouver des mots pour vous remercier. Ah! Sainte Mère! j'ai
grande envie de revenir tout droit à Havant pour leur montrer le solide
homme d'armes qui a été élevé parmi les habitants.

--C'est de l'acier qui a fait ses preuves, insista Sir Jacob. Une balle
de pistolet rebondirait dessus.

«Et vous, reprit-il, en s'adressant à moi, voici un petit présent qui
vous rappellera notre rencontre. J'ai remarqué que vous jetiez des
regards curieux sur mon étagère de livres. Ce sont les _Vies des grands
Hommes d'autrefois_, par Plutarque, mises en anglais par l'ingénieux Mr
Latimer. Portez ce volume avec vous et conformez votre vie aux exemples
des géants dont les exploits y sont racontés.

«Je mets dans vos poches d'arçon un paquet de peu de volume mais d'une
grande importance, que je vous prie de remettre à Monmouth le jour où
vous arriverez à son camp.

«Pour vous, monsieur, dit-il en parlant à Decimus Saxon, voici un lingot
d'or vierge, dont vous pourrez faire une épingle ou tout autre ornement.
Ayez la conscience tranquille en le portant, car il vous est donné en
toute loyauté et n'a point été filouté à votre hôte pendant son sommeil.

Saxon et moi, nous échangeâmes un prompt regard de surprise à ce
discours, qui nous prouvait que notre hôte n'ignorait pas les propos
tenus par nous pendant la nuit.

Mais Sir Jacob ne laissa percer aucun indice de colère.

Il se mit en devoir de nous indiquer la route à suivre et de nous
conseiller pour notre voyage.

--Il faut que vous suiviez ce chemin tracé par les moutons jusqu'à ce
que vous arriviez à un autre chemin plus large qui se dirige vers
l'ouest, dit-il. Mais c'est un chemin dont on ne fait que peu d'usage,
et il y a peu de chance pour que vous tombiez sur des ennemis. Le chemin
vous fera passer entre les villages de Fovant et de Hindon, avant de
vous conduire à Mere, qui est à peu de distance de Bruton, sur la limite
du comté de Somerset.

Après avoir remercié notre vénérable hôte de la bonté qu'il nous avait
témoignée, nous laissâmes aller les rênes, et il put reprendre l'étrange
et solitaire existence où nous l'avions trouvé.

L'emplacement de son cottage avait été si habilement choisi, que quand
nous nous retournâmes pour lui adresser un dernier salut, lui et sa
demeure avaient déjà disparu à nos yeux, et que parmi les nombreux
tertres, les nombreuses cavités, il nous fut impossible de reconnaître
l'endroit où était la maisonnette dans laquelle nous avions trouvé un
abri aussi opportun.

En avant et à côté de nous la plaine s'étendait en un tapis de couleur
brune jusqu'à l'horizon, sans que rien fit saillie à sa surface stérile
et couverte d'ajoncs.

Sur tout cet espace, rien ne décelait la vie, à l'exception de rares
lapins, qui rentraient à la hâte dans leurs trous au bruit de notre
approche, ou de quelques moutons décharnés, affamés, qui trouvaient à
peine leur subsistance dans l'herbe grossière et filandreuse que
produisait ce sol stérile.

Le sentier était si étroit que nous ne pouvions le suivre qu'un à un,
mais nous ne tardâmes pas à le quitter entièrement, ne nous en servant
que pour nous guider, et galopant côte à côte à travers la plaine
ondulée.

Nous gardions tous le silence.

Ruben contemplait sa nouvelle cuirasse, ainsi que je pouvais en juger
par les fréquents regards qu'il y jetait.

Saxon, les yeux à demi clos, ruminait quelque affaire qui l'intéressait.

Quant à moi, mes pensées se reposaient sur les infâmes projets que le
coffre d'or avait inspirés au vieux soldat, et sur le surcroît de honte
que me causait la certitude que notre hôte avait, je ne sais comment,
deviné son intention.

Il ne pouvait résulter rien de bon d'une alliance avec un homme à ce
point dépourvu de tous sentiments d'honneur ou de gratitude.

Je sentis cela si fortement que je rompis enfin le silence, en montrant
un sentier qui coupait le notre, et s'en éloignait, et en lui
recommandant de le suivre, puisqu'il avait prouvé qu'il n'était point
fait pour la compagnie d'honnêtes gens.

--Par la sainte croix! dit-il en mettant la main sur la poignée de sa
rapière, est-ce que vous avez donné congé à votre bon sens? Ce sont là
des paroles qu'aucun cavalier d'honneur ne saurait tolérer.

--Elles n'en sont pas moins l'expression de la vérité, répondis-je.

Sa lame sortit aussitôt du fourreau, pendant que sa jument faisait un
bond de deux fois sa longueur, sous le brusque contact des éperons.

--Voici, s'écria-t-il en lui faisant faire demi-tour, sa figure farouche
et maigre toute frémissante de colère, voici un emplacement bien nivelé,
qui sera excellent pour régler l'affaire. Tirez votre aiguille et
soutenez vos dires.

--Je ne bougerai pas de l'épaisseur d'un cheveu pour vous attaquer,
répondis-je. Pourquoi le ferais-je, alors que je ne vous en veux
nullement. Mais si vous fondez sur moi, je vous jetterai sûrement à bas
de votre selle, malgré tous vos artifices d'escrimeur.

En parlant ainsi, je tirai mon sabre et me mis en garde, car je sentais
bien qu'avec un vieux soldat comme celui-là, le premier choc serait rude
et brusque.

--Par tous les Saints du ciel, cria Ruben, le premier des deux qui
frappe l'autre, je lui décharge ce pistolet dans la tête. Pas de ces
jeux-là, Don Decimo, car par le Seigneur, je fonds sur vous, quand même
vous seriez le fils de ma propre mère. Rengainez votre épée, car une
détente part aisément, et le doigt me démange.

--Au diable soit le trouble-fête! grogna Saxon, remettant son épée au
fourreau d'un air bourru.

«Non, Clarke, reprit-il, après quelques moments de réflexion, ce n'est
qu'une plaisanterie d'enfants, que jouent deux camarades pour voir
lequel des deux se fâchera pour une bagatelle. Moi qui suis assez âgé
pour être votre père, j'aurais dû me maîtriser assez pour ne pas
dégainer contre vous, car la langue d'un jeune homme part sur une
impulsion, et sans réfléchir. Dites seulement que vous en avez dit plus
que vous ne pensiez.

--Ma façon de le dire a pu être trop claire et trop rude, répondis-je,
car je vis qu'il ne demandait qu'un peu d'onguent pour l'endroit où mes
brèves paroles l'avaient blessé; mais nos caractères différent du votre,
et cette différence doit disparaître, autrement vous ne sauriez être
pour nous un camarade sûr.

--Très bien, Maître la Morale, il va falloir que je désapprenne
quelques-uns des tours de mon métier. Corbleu, mon homme, si vous faites
le difficile sur mon compte, qu'est-ce que vous penseriez de certaines
gens que j'ai connus? Il n'est que temps que nous commencions la guerre,
car nos bonnes lames ne veulent pas se tenir tranquilles dans leurs
fourreaux.

    _La lame tranchante, la fidèle lame de Tolède,_
    _S'était rouillé faute de combats,_
    _Et s'était rongée elle-même, n'ayant_
    _Personne à tailler, à dépecer._

«Vous ne sauriez exprimer une idée que le vieux Samuel ne l'ait eue
avant vous.

--Nous allons certainement arriver bientôt au bout de cette terrible
plaine, s'écria Ruben. La platitude insipide suffit pour mettre aux
prises les meilleurs amis. Nous pourrions nous trouver dans les déserts
de Libye aussi bien que dans le Wiltshire, qui appartient à Sa Très
Disgracieuse Majesté.

--Voici de la fumée là-bas, sur le flanc de cette hauteur, dit Saxon, en
montrant le sud.

--M'est avis que j'aperçois une rangée de maisons en ligne droite,
remarquai-je en abritant mes yeux avec ma main. Mais c'est loin, et
l'éclat du soleil m'empêche de bien distinguer.

--Ce doit être le hameau de Hindon, dit Ruben. Oh! comme on a chaud sous
cet habit d'acier!

«Je me demande si ce serait conforme aux us militaires de le défaire et
de le pendre au cou de Didon. Sans quoi je vais y être rôti tout vif
comme un crabe dans sa carapace. Qu'en dites-vous, homme illustre?
Est-ce contraire à l'un de ces Trente-neuf articles de guerre que vous
portez dans votre coeur?

--Porter le poids du harnachement, jeune homme, répondit gravement
Saxon, c'est un des exercices de la guerre, et dès lors c'est une
qualité à laquelle on n'atteint qu'en pratiquant l'épreuve à laquelle
vous êtes soumis en ce moment. Vous avez bien des choses à apprendre, et
l'une d'elles, c'est de ne point mettre si vite que cela un pétrinal à
la tête des gens quand vous êtes à cheval. La secousse brusque, que
produit votre cheval, aurait suffi pour faire abattre la détente, en une
seconde, ce qui aurait privé Monmouth d'un vieux et expérimenté soldat.

--Votre remarque aurait une grande importance, répondit mon ami, si je
ne me rappelais pas maintenant que j'ai oublié de recharger mon
pistolet, depuis que je l'ai déchargé hier soir sur cette énorme bête
jaune.

Decimus Saxon hocha la tête d'un air découragé:

--Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat.
Vous tombez de cheval dès que l'animal change d'allure. Vous faites
preuve d'une légèreté qui n'est guère en harmonie avec le sérieux du
vrai _soldado_. Vous menacez de votre pétrinal quand il n'est pas
chargé, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou
de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-même pourrait
être fier de porter. Cependant vous avez du coeur, de l'activité, je
crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.

--_Gracias_, _Senior_, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le
désarçonner, cette dernière remarque fait passer tout le reste.
Autrement j'aurais été forcé de croiser le fer avec vous, pour maintenir
mon renom de soldat.

--À propos de cet incident de la nuit, dit Saxon, à propos du coffre,
qui selon moi, était plein d'or et que j'étais disposé à saisir comme
légitime butin, je suis maintenant tout prêt à reconnaître que j'ai
laissé voir trop de hâte, trop de précipitation, car le vieillard nous
avait accueillis loyalement.

--N'en parlez plus, répondis-je, si vous voulez seulement vous tenir
désormais en garde contre de telles impulsions.

--Elles ne m'appartiennent point en propre, répondit-il. Elles viennent
de Will Spotterbridge, qui était un homme sans réputation.

--Et comment se trouve-t-il mêlé à l'affaire? demandai-je avec
curiosité.

--Eh bien, voici comment: mon père épousa la fille dudit Will
Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille
famille par l'introduction d'un sang malsain. Will était un diable
d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumière remarquable de
l'Alsace, séjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang
a été transmis par l'intermédiaire de sa fille à nous dix, bien que
j'aie la joie de pouvoir dire qu'étant le dixième, il avait perdu à
cette époque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste guère
plus qu'une dose convenable de fierté et un désir louable de réussir.

--Mais en quoi a-t-il affecté la race? demandai-je.

--Le voici, répondit-il. Les Saxons d'au temps jadis étaient une
génération de gens à figure pleine, contente, occupés à leurs bureaux
pendant six jours et à leurs Bibles le septième. Si mon père buvait un
verre de petite bière de plus qu'à l'ordinaire, ou si par suite d'une
provocation, il lui arrivait de lâcher l'un de ses jurons favoris comme:
«Oh! noiraud!» ou bien: «coeur vivant!» il s'en tourmentait comme si
c'étaient les sept péchés capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au
cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendré dix
garçons allongés, efflanqués, dont neuf auraient pu être cousins au
premier degré de Lucifer et frères de lait de Belzébuth!

--C'était bien pénible pour lui, remarqua Ruben.

--Pour lui? Oh non, tous les ennuis furent pour nous! Si les yeux
ouverts, il jugea à propos d'épouser la fille d'un diable incarné comme
Will Spotterbridge, parce que ce jour-là elle était poudrée et peinte à
son goût, quel sujet eut-il de se plaindre? C'est nous qui avons dans
les veines du sang de ce _bravo_ de taverne, greffé sur notre bonne,
notre honnête nature, c'est nous qui avons le plus de raison de
protester.

--Sur ma foi, d'après le même enchaînement de raisons, dit Ruben, un de
mes ancêtres a dû épouser une femme qui avait la gorge terriblement
sèche, car mon père et moi nous sommes affligés de la même maladie.

--Vous avez sûrement hérité d'une langue bien pendue, grogna Saxon.
D'après ce que je vous ai dit, vous voyez que toute notre vie est un
conflit entre notre vertu naturelle de Saxon, et les impulsions impies
dues à la tache des Spotterbridge. Celle dont vous avez eu sujet de vous
plaindre, la nuit dernière, n'est qu'un exemple du mal auquel je suis
sujet.

--Et vos frères et soeurs, demandai-je, quel effet a produit en eux
cette circonstance?

La route était triste et longue, en sorte que le bavardage du vieux
soldat était une diversion des plus opportunes à l'ennui du voyage.

--Ils ont tous succombé, dit Saxon, en gémissant. Hélas! hélas! quelle
pieuse troupe ils auraient fait, s'ils avaient employé leurs talents à
de meilleurs usages.

«Prima fut notre aînée. Elle vécut bien jusqu'à ce qu'elle fût devenue
femme.

«Secundus fut un vaillant marin, et il avait son vaisseau à lui qu'il
n'était encore qu'un jeune homme. Toutefois on fit la remarque qu'il
partit en voyage sur un schooner, et qu'il revînt sur un brick, ce qui
donna lieu à des recherches. Il peut se faire, comme il le dit, qu'il
l'ait rencontré allant à la dérive dans la Mer du Nord, et qu'il ait
abandonné son vaisseau pour sa trouvaille, mais on le pendit avant qu'il
eut pu le prouver.

«Tertia se sauva avec un meneur de bestiaux du Nord, et depuis ce
temps-là elle court encore.

«Quartus et Nonus se sont livrés longtemps à leur métier d'arracher les
noirs à leurs pays de ténèbres et d'idolâtrie pour les transporter comme
cargaison dans les plantations, où ils peuvent apprendre les beautés de
la religion chrétienne. Toutefois ce sont des hommes d'un caractère
emporté, au langage profane, qui n'éprouvent aucune affection envers
leur jeune frère.

«Quintus était un jeune garçon qui promettait beaucoup, mais il trouva
un baril de rhum qui avait été jeté par-dessus bord dans un naufrage, et
il mourut peu après.

«Septus aurait pu bien tourner, car il était devenu clerc chez John
Tranter, attorney, mais il était d'une nature entreprenante et
transporta au Pays-Bas tout ce qu'il y avait dans l'étude, papiers,
argent, et le reste; ce qui ne causa pas de minces ennuis à son patron,
qui n'a jamais pu ravoir ni les uns ni les autres depuis ce jour jusqu'à
présent.

«Septimus mourut jeune.

«Quant à Octavus, le sang de Will Spotterbridge se fit jour de bonne
heure chez lui, et il fut tué dans une rixe à propos d'un coup de dés,
que ses ennemis prétendirent avoir été pipés de façon à faire sortir
invariablement le six.

«Que cet émouvant récit vous serve d'avertissement: si vous êtes assez
sots pour vous imposer la charge d'une femme, faites en sorte qu'elle ne
soit affligée d'aucun vice, car une jolie figure est une bien faible
compensation pour un esprit mauvais.

Ruben et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant cette
confession de famille, que notre camarade débita sans laisser voir la
moindre confusion, le moindre embarras.

--Vous avez payé cher le manque de discernement de votre père,
remarquais-je. Mais que peut donc être cet objet que voici, à notre
gauche?

--C'est une potence, à en juger par l'apparence, dit Saxon en examinant
la haute charpente qui se dressait sur un petit tertre.
Rapprochons-nous, car c'est à peu de distance de notre route. Ce sont
des objets rares en Angleterre, et je vous réponds sur ma foi, que quand
Turenne était dans le Palatinat, on voyait plus de potences que de
bornes sur les routes. Aussi, pour ne rien dire des espions, des
traîtres qu'engendrait la guerre, les coquins de Chevaliers Noirs et de
Lansquenets, des vagabonds bohémiens, et par ci par là d'un homme du
pays qu'on supprimait pour l'empêcher de mal faire, jamais les corbeaux
ne se virent à pareille fête.

Lorsque nous fûmes près de ce gibet solitaire nous aperçûmes comme un
paquet de guenilles desséchées où il était à peine possible de
reconnaître des restes humains, et qui se balançait au centre.

Ce misérable débris d'humanité était attaché à la barre transversale par
une chaîne de fer, et oscillait d'un mouvement monotone en avant et en
arrière, au souffle de la brise matinale.

Nous avions arrêté nos chevaux, et nous regardions en silence cette
enseigne de la mort, quand l'objet qui nous avait semblé être un paquet
de guenilles jeté au pied de la potence, remua soudain et se tourna vers
nous montrant la figure ravagée d'une vieille femme, si profondément
empreinte de passions mauvaises, si méchante dans son expression,
qu'elle nous inspira plus d'horreur encore que l'objet impur qui se
balançait au-dessus de sa tête.

--_Gott in Himmel_! s'écria Saxon, c'est toujours ainsi. Une potence
attire les sorcières aussi fort qu'un aimant attire les aiguilles. Toute
la sorcellerie du pays veut s'installer autour, comme des chats autour
d'une jatte de lait. Méfiez-vous d'elle, car elle a le mauvais oeil.

--Pauvre créature, c'est plutôt le mauvais estomac qu'elle a, dit Ruben
en poussant son cheval vers la femme. Qui a jamais vu un pareil sac à
os. Je parie qu'elle est en train de mourir, faute d'une croûte de pain.

La créature gémit et tendit deux griffes décharnées pour saisir la pièce
d'argent que mon ami lui avait jetée.

Ses yeux noirs à l'expression farouche, son nez en forme de bec, les os
desséchés sur lesquels la peau jaune et parcheminée était fortement
tirée, lui donnaient l'air d'un esprit qui inspire la crainte.

On eût dit un impur oiseau de proie, un de ces vampires dont parlent les
conteurs.

--À quoi bon de l'argent dans ce désert? remarquai-je. Elle ne peut pas
se nourrir d'une pièce d'argent.

Elle se hâta de nouer la pièce de monnaie dans un coin de ses haillons
comme si elle craignait que je vinsse la lui prendre par force.

--Cela servira à acheter du pain, croassa-t-elle.

--Mais qui vous en vendra, bonne femme? demandai-je.

--On en vend à Fovant, et on en vend à Hindon, répondit-elle. Je reste
ici pendant le jour, mais je voyage pendant la nuit.

--Je garantis qu'elle voyage en effet, et sur un manche à balai, dit
Saxon, mais dites-nous, la mère, qui est ce pendu, au-dessus de vous?

--C'est celui qui a fait périr mon dernier-né, dit la vieille, en jetant
un regard méchant à la momie qui pendait là-haut, et lui tendant son
poing fermé, où il ne restait guère plus de chair que sur l'autre. C'est
celui qui a fait périr mon brave petit garçon. Il le rencontra sur la
vaste lande, et lui arracha sa jeune vie, quand aucune main secourable
n'était là pour arrêter le coup. C'est ici qu'a été versé le sang de mon
garçon.

«C'est ainsi que sous cet arrosage a poussé cette belle potence, avec le
fruit mûr qu'elle porte. Et ici, qu'il pleuve, qu'il fasse du soleil,
moi, sa mère, je resterai tant que deux os tiendront encore ensemble, de
l'homme qui a fait périr le chéri de mon coeur.

Et en parlant ainsi, elle se serra dans ses haillons, puis appuyant son
menton sur ses mains, elle leva les yeux pour contempler avec un
redoublement de haine les hideux débris.

--Partons, Ruben, criai-je, car cette vue était bien de nature à
inspirer l'horreur de son semblable, c'est une goule, non une femme.

--Pouah! dit Saxon, voilà qui vous fait monter à la bouche une saveur de
cadavre! Qui veut partir à fond de train sur les Dunes? Au diable le
souci et la charogne!

    _Sir John enfourcha son brave coursier brun,_
    _Pour une chevauchée à Monmouth, ah!_
    _Un bon justaucorps de buffle sur le dos,_
    _Un sabre au côté. Ah!_
    _Ha! Ha! jeune homme, nous les rebelles, saurons,_
    _Abattre l'orgueil du roi Jacques. Ah!_
    _En avant, mes gaillards, à toute bride, et du sang à l'éperon!_

Nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux pour nous éloigner au galop de
ce lieu maudit aussi vite que nos braves bêtes pouvaient nous porter.

L'air avait pour nous tous une saveur plus pure, la bruyère un parfum
plus doux, grâce au contraste avec les deux êtres horribles que nous
avions laissés derrière nous.

Que le monde serait charmant, mes enfants, sans l'homme et ses
pratiques.

Lorsque nous nous arrêtâmes enfin, nous avions mis trois ou quatre
milles entre la potence et nous.

Juste en face de nous, sur une pente douce, s'élevait un charmant petit
village, avec son église au toit rouge surgissant du milieu d'un bouquet
d'arbres.

Pour nos yeux, après le monotone tapis de la plaine, c'était un
spectacle réjouissant que ce vaste déploiement de feuillée verte, et ces
agréables jardins qui entouraient de tous côtés le hameau.

Pendant toute la matinée, nous n'avions vu d'autres êtres humains que la
vieille sorcière de la lande et quelques coupeurs de tourbe dans le
lointain.

Puis, nos ceintures commençaient à devenir trop larges, et nous n'avions
qu'un faible souvenir de notre déjeuner.

--Cela, dis-je, ce doit être le village de Mere, que nous devions
dépasser avant d'arriver à Bruton. Nous franchirons bientôt la limite du
comté de Somerset.

--J'espère que nous arriverons bientôt en présence d'un beefsteak, gémit
Ruben. Je suis à demi mort de faim. Un aussi joli village doit avoir une
hôtellerie passable, bien que dans mes voyages je n'en aie rencontré
aucune qui soutienne la comparaison avec la vieille _Gerbe de Blé_.

--Il n'y a pour nous en ce moment-ci ni auberge ni dîner, dit Saxon.
Regardez là-bas vers le Nord et dites-moi ce que vous voyez.

À l'extrême horizon s'apercevait une longue file de points brillants,
scintillants, qui lançaient des rayons rapides comme un collier de
diamants.

Toutes ces taches brillantes étaient animées d'un mouvement rapide, et
cependant elles conservaient leurs distances respectives.

--Qu'est-ce donc? fîmes-nous d'une seule voix.

--Cavalerie en marche, dit Saxon. Il se pourrait que ce soient nos amis
de Salisbury, qui auront fait une longue journée de marche, ou bien,
comme je suis porté à le croire, c'est un autre corps de la cavalerie
royale. Ils sont très loin, et ce que nous voyons n'est que le reflet du
soleil sur leurs casques; et cependant, si je ne me trompe, c'est vers
ce village même qu'ils se dirigent. Il serait fort prudent de n'y point
entrer, de peur que les paysans ne les mettent sur nos traces. Il faut
le doubler et pousser jusqu'à Bruton, où nous aurons du temps de reste
pour potage et souper.

--Hélas! Hélas! notre dîner! s'écria Ruben d'un ton piteux. J'ai
tellement diminué que mon corps s'agite en dedans de cette carapace
d'armure, comme un pois dans sa gousse. N'importe, mes amis. En avant
pour la foi protestante!

--Encore un bon coup de collier, pour arriver à Bruton, et nous pourrons
nous reposer tranquillement. C'est un mauvais dîner que celui où on peut
nous servir un dragon comme dessert après le rôti. Nos chevaux sont
encore frais, et nous arriverons en une heure au plus.

L'on se remit donc en route, en se tenant à distance du danger et de
Mere, ce village ou Charles II se cacha après la bataille de Worcester.

Au sortir de là, la route était encombrée de paysans, qui abandonnaient
le comté de Somerset, et de carrioles de fermiers, qui transportaient
des charges de vivres dans l'ouest et qui étaient disposés à recevoir
quelques guinées des troupes royales comme des rebelles.

Nous en interrogeâmes un grand nombre pour avoir des nouvelles de la
guerre, mais bien que nous fussions alors dans le voisinage du pays qui
était troublé, nous ne pûmes rien savoir de précis sur la situation,
sinon que, de l'avis de tous, le soulèvement gagnait du terrain.

La contrée que nous parcourions était belle: formée de collines basses,
ondulantes, bien cultivée et arrosée par de nombreux petits cours d'eau.

Nous franchîmes la rivière de Brue sur un bon pont de pierre et nous
arrivâmes enfin à la petite ville campagnarde qui était le but de notre
course.

Elle s'étend au milieu d'une vaste étendue de prairies, de vergers, et
de pacages fertiles.

De la hauteur qui domine la ville, notre vue se promena sur la plaine
que nous avions laissée derrière nous, sans apercevoir trace de soldats.

Nous apprîmes aussi d'une vieille femme de l'endroit qu'une troupe des
Yeomen du Comté de Wilts avait bien passé par là, le jour précédent,
mais qu'il n'y avait pas de soldats établis dans le pays.

Ainsi rassurés, nous fîmes hardiment notre entrée à cheval dans la
ville, et nous eûmes bientôt trouvé le chemin de la principale
hôtellerie.

J'ai un vague souvenir d'une vieille église située sur une hauteur, et
d'une bizarre croix de pierre dans la place du Marché, mais assurément
de tous les souvenirs que j'ai emportés de Bruton, aucun ne m'est plus
agréable que celui de la figure épanouie de la maîtresse de
l'hôtellerie, et des plats fumants qu'elle nous servit sans perdre de
temps.



XIII--Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.


L'hôtellerie était pleine de monde, car il s'y trouvait à la fois de
nombreux agents et courriers du gouvernement allant et venant sur les
chemins du foyer de la rébellion, et les compères de la localité, qui
s'y rendaient pour échanger des nouvelles et consommer la bière que
fabriquait elle-même Dame Robson, l'hôtelière.

Malgré cette cohue de clients et le vacarme qui en résultait,
l'hôtelière consentit à nous conduire dans sa propre chambre, où nous
pourrions déguster sa bonne chère en toute paix et sécurité.

Cette faveur, à ce que je crois, était due à de petites manoeuvres
adroites, et à quelques mots dits à demi-voix par Saxon.

Entre autres talents acquis au cours de sa carrière mouvementée, il
avait un tour de main particulièrement agréable pour se mettre sur un
pied amical avec le beau sexe, sans se préoccuper autrement de l'âge, de
la taille et de la réputation.

Noblesse et populaire, amies de l'Église ou _dissenters_, Whig et Tory,
peu importait, du moment qu'on était enjuponnée, notre camarade
réussissait toujours, malgré ses cinquante ans, à s'établir dans les
bonnes grâces du sexe, à l'aide de sa langue bien pendue et de son
assurance.

--Nous sommes vos reconnaissants serviteurs, _Mistress_, dit-il, quand
le rôti fumant et le pudding eurent été servis. Nous vous avons privée
de votre chambre. Voulez-vous nous faire le grand honneur de vous
asseoir à notre table et de partager notre repas?

--Non, cher monsieur, dit l'imposante dame, très flattée de la
proposition, il ne m'appartient pas de prendre place à côté de gentlemen
comme vous.

--La beauté à des droits que les personnes de qualités et avant tout les
_caballeros_ de l'épée sont les premiers à reconnaître, s'écria Saxon,
fixant ses petits yeux clignotants et pleins d'une expression admirative
sur la personne dodue de l'hôtelière. Non, sur ma foi, vous ne nous
quitterez pas. Je commencerai par fermer la porte à clef. Si vous ne
voulez pas manger, vous boirez au moins avec nous un verre d'Alicante.

--Non, monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites-là, s'écria
Dame Robson, en minaudant; je vais descendre à la cave et j'apporterai
une bouteille du meilleur.

--Non, par ma foi d'homme, vous n'irez pas, dit Saxon en se levant
brusquement. Où sont donc ces endiablés fainéants de domestiques, pour
que vous soyez réduite à faire des besognes serviles?

Et installant la veuve sur une chaise, il partit à grand bruit pour la
grande salle, où nous l'entendîmes jurer après les garçons, les traiter
de bande de coquins qui se donnent l'air affairé, qui abusent de
l'angélique bonté de leur maîtresse et de son incomparable douceur de
caractère.

--Voici le vin, belle _Mistress_, dit-il en lui tendant une bouteille de
chaque main. Permettez-moi de remplir votre verre. Ah! comme il coule
clair et jaune, pareil à de la première cuvée. Ces coquins se remuent
quand ils sentent qu'ils ont un homme pour les commander.

--Ah! s'ils pouvaient toujours être ainsi, dit la veuve, d'un ton
significatif, en jetant à notre compagnon un regard langoureux. À vous,
monsieur... Et à vous aussi, mes jeunes messieurs, ajouta-t-elle en
portant le verre à ses lèvres. Plaise à Dieu que l'insurrection prenne
bientôt fin, car à en juger par votre bel équipement, vous êtes au
service du Roi.

--Ses affaires nous appellent dans l'Ouest, dit Ruben, et nous avons
toutes les raisons d'espérer que l'insurrection sera bientôt terminée.

--Oui, oui, mais il y aura auparavant du sang versé, dit-elle en hochant
la tête. On m'a dit que les rebelles sont maintenant au nombre de sept
mille, qu'ils jurent de ne donner ni demander quartier; les bandits, les
assassins! Hélas! comment un gentilhomme peut-il se livrer à cette
sanglante besogne, alors qu'il pourrait s'occuper d'une façon vertueuse,
honorable, comme de tenir une hôtellerie! C'est ce que mon pauvre esprit
ne peut pas concevoir. Il y a une triste différence entre l'homme qui
dort sur la terre froide, sans savoir s'il sera longtemps avant d'en
avoir trois pieds d'épaisseur sur le corps, et celui qui passe la nuit
sur un lit de plume bien chaud, peut-être au-dessus d'une cave bien
fournie de vin comme celui que nous buvons en ce moment même.

Et en parlant ainsi, elle regardait Saxon bien en face, pendant que
Ruben et moi nous échangions des signaux sous la table.

--Cette affaire a sans doute fait marcher votre commerce, belle
_Mistress_, dit Saxon.

--Oui, et de la façon qui donne le plus de bénéfice, dit-elle. Quelques
barils de bière de plus ou de moins, bus par les petites gens, ne font
pas grande différence dans un sens ou dans l'autre. Mais maintenant que
nous avons des lieutenants de comté, des officiers, des maires, de la
noblesse, jouant de l'éperon comme s'il s'agissait de sauver sa vie, sur
tous les grands chemins, j'ai vendu plus de mes vins vieux, de mes vins
précieux en trois jours que je n'en vendais jamais en un mois de trente
jours. Je vous en réponds, ce n'est pas de l'ale, ni de l'eau-de-vie,
que boivent ces gentilshommes. Il en faut du Prignac, du Languedoc, du
Tent, du Muscat, du Chianti, du Tokay: pas une bouteille qui coûte moins
d'une demi-guinée.

--Ah! Vraiment, fit Saxon, d'un air pensif, une maison confortable et un
revenu régulier!

--Ah! si mon pauvre Pierre avait vécu pour en jouir avec moi, dit Dame
Robson en posant son verre, et frottant ses yeux avec le coin de son
mouchoir. C'était un bon homme, le pauvre défunt, et pourtant, on peut
bien le dire, entre amis, car c'est la vérité, il était devenu aussi
gros, aussi large qu'une des futailles. C'est vrai, mais le coeur, c'est
l'essentiel. Mais en fait, après tout, si une femme devait toujours
attendre que l'objet de son caprice vienne à passer, il y aurait plus de
demoiselles que de mamans dans le pays.

--Je vous le demande, bonne dame, comment est-il l'objet de votre
caprice? demanda malicieusement Ruben.

--Ce n'est pas un jeune homme gros et gras, riposta-t-elle avec
vivacité, en jetant un regard narquois sur notre camarade grassouillet.

--Elle vous a envoyé cela en plein visage, Ruben, dis-je.

--Je ne voudrais pas d'un jeune freluquet à la langue bien pendue,
reprit-elle, mais un homme qui connaît le monde, qui est mûri par
l'expérience. Il le faudrait grand, et pourvu de bons muscles, avec la
langue assez déliée pour distraire des longues heures et aider à amuser
les gentilshommes pendant qu'ils dégustent une bouteille de bon vin. Il
faut aussi qu'il ait l'habitude des affaires, car n'est-ce pas ici une
hôtellerie bien achalandée, et où deux cents bonnes livres lui passent
chaque année entre les mains si jamais Dame Robson se laisse conduire de
nouveau à l'autel, il faudra que ce soit par un homme comme celui-là.

Saxon avait écouté fort attentivement les propos de la veuve et venait
d'ouvrir la bouche pour lui répondre quand un grand bruit et des allées
et venues annoncèrent l'arrivée d'un voyageur.

Notre hôtesse finit son vin et dressa les oreilles, mais une voix forte
et autoritaire s'étant fait entendre dans le corridor pour demander une
chambre particulière et un verre de vin du Rhin, elle se dit que son
devoir l'emportait sur ses affaires personnelles, et elle sortit
aussitôt en s'excusant en quelques mots pour prendre la mesure du nouvel
arrivant.

--Corbleu, mes enfants, dit Decimus Saxon, dès qu'elle eut disparu, vous
voyez aisément où nous en sommes. J'ai presque envie de laisser Monmouth
se frayer passage, et de dresser tente dans cette tranquille localité
anglaise.

--Votre tente! dites-vous, fit Ruben. C'est une belle tente que
celle-ci, avec des caves garnies de vin comme celui que nous buvons. Et
quant au repos, mon illustre personnage, si vous établissez votre
résidence ici, je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps en
repos.

--Vous avez vu la dame, dit Saxon, le front tout sillonné de rides sous
l'influence de la préoccupation. Elle a bien des choses pour la
recommander. Un homme doit pourvoir à ses intérêts. Deux cents livres
par an, cela ne se ramasse pas sur la grande route, tous les matins de
juin. Ce n'est pas princier, mais c'est quelque chose pour un vieux
soldat de fortune qui guerroie depuis trente-cinq ans, qui voit venir le
temps où ses membres deviendront raides sous le harnais. Qu'en dit notre
savant Flamand: _an mulier_ (est-ce qu'une femme...). Mais, au nom du
diable, que se passe-t-il?

L'exclamation de notre compagnon était provoquée par le bruit d'une
légère bousculade derrière la porte, accompagnée d'un: «Oh! monsieur»
et: «Qu'est-ce que penseront les servantes?»

La discussion se termina par la rentrée de Dame Robson, qui avait la
figure toute rouge et l'apparition sur ses talons d'un tout jeune homme
fluet, vêtu à la dernière mode.

--Je suis convaincue, mes bons messieurs, dit-elle, que vous ne vous
opposerez pas à ce que ce jeune gentilhomme boive son vin dans la même
chambre que vous, d'autant que les autres pièces sont pleines des gens
de la ville et du conseil.

--Sur ma foi, il faut que je sois mon propre introducteur, dit
l'étranger en mettant sous son bras gauche sa coiffure à broderie d'or,
et posant la main sur son coeur, et s'inclinant en même temps si bas que
son front faillit heurter le bord de la table. Votre très humble
serviteur, Sir Gervas Jérôme, chevalier banneret de Sa Majesté pour le
comté de Surrey et jadis _custos rotulorum_ (garde des rôles) pour le
district de Blacham Ford.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit Ruben, avec un clignement de l'oeil.
Vous avez devant vous Don Decimo Saxon, de la noblesse espagnole, ainsi
que Sir Micah Clarke, et Sir Ruben Lockarby, tous deux sujets de Sa
Majesté, comté de Hampshire.

--Fier et heureux de faire votre connaissance, dit le nouvel arrivant,
avec un grand geste de la main. Mais qu'y a-t-il sur la table? de
l'Alicante? Fi! Fi! c'est un breuvage de jeunes garçons. Qu'on nous
donne du bon vin du Rhin, bien corsé. Du clairet pour les jeunes gens,
dis-je, le vin du Rhin pour l'âge mûr, et de l'eau-de-vie pour la
vieillesse. Vole, ma belle, remue tes jolis petits pieds, car, pardieu,
j'ai la gorge comme du cuir. C'est vrai, j'ai pas mal bu la nuit
dernière, et cependant je n'avais pas assez bu, car en m'éveillant
j'étais aussi sec qu'une concordance.

Saxon était assis à la table, ne disant mot, mais jetant sur l'inconnu,
à travers ses paupières mi-closes, un regard si sournois de ses yeux
brillants, que je redoutai d'assister à une autre querelle comme celle
que nous avions eue à Salisbury, et qui peut-être tournerait plus mal
encore.

Mais finalement la méchante humeur que lui causaient les façons sans
gêne et l'empressement du galant auprès de l'hôtelière se réduisirent à
quelques jurons prononcés à demi-voix, et il alluma sa longue pipe, sa
ressource infaillible quand il était contrarié.

Quant à Ruben et à moi, nous examinions notre nouveau compagnon avec un
mélange de surprise et d'amusement, car son extérieur et ses façons
étaient bien propres à exciter l'intérêt de deux jeunes gens sans
expérience comme nous.

J'ai dit qu'il était vêtu à la dernière mode.

Telle était, en effet, l'impression qu'il produisait au premier coup
d'oeil.

Sa figure était maigre, aristocratique, son nez fort, ses traits
délicats, son air gai, insouciant.

Une certaine pâleur des joues, les yeux légèrement cernés, qui pouvaient
être l'effet d'un trajet fatigant, ou de l'abus des plaisirs, ne
faisaient qu'ajouter une grâce nouvelle à son apparence.

Sa perruque blanche, son habit de cheval en velours et argent, son gilet
couleur de lavande, ses culottes de satin rouge descendant jusqu'au
genou, tout cela était du meilleur style, de la meilleure coupe, mais
quand on y regardait de près toutes les pièces de ce costume et son
ensemble laissaient deviner qu'ils avaient vu des jours meilleurs.

Sans parler de la poussière et des taches produites par le voyage, il y
avait çà et là des endroits luisants ou décolorés qui étaient peu en
rapport avec le haut prix de l'étoffe ou le port de celui qui en était
vêtu.

De ses longues bottes de cheval, l'une avait une fente béante sur le
côté, tandis que les orteils cherchaient à sortir par le bout de
l'autre.

Quant au reste, il portait une belle rapière à poignée d'argent, une
chemise de mousseline à plis bouffants, qui n'avait rien gagné à être
longtemps portée, et qui s'ouvrait sur le devant, selon la mode adoptée
par les galants de cette époque.

Pendant qu'il parlait, il ne cessait de mâchonner un cure-dents, ce qui,
joint à son habitude de prononcer les o comme les a, rendaient sa
conversation assez étrange pour nos oreilles.

Pendant que nous remarquions ces détails, il s'étirait sur le meilleur
des fauteuils couverts en taffetas de Dame Robson et peignait
tranquillement sa perruque avec un mignon peigne d'ivoire qu'il avait
tiré d'un sachet de satin suspendu à droite de son baudrier.

--Que le Seigneur nous préserve des hôtelleries de campagne
remarqua-t-il. Et puis tous ces lourdauds qui fourmillent dans chaque
chambre, sans parler du manque de miroirs, du défaut de jasmin et autres
choses nécessaires, je veux crever si on n'est pas forcé de faire sa
toilette dans la salle commune. Ah! j'aimerais tant voyager dans le pays
du Grand Mongol.

--Quand vous serez arrivé à mon âge, jeune monsieur, répondit Saxon,
vous en saurez assez pour ne pas faire fi d'une confortable hôtellerie
de campagne.

--C'est probable, monsieur, très probable, répondit le galant avec un
rire insouciant. Mais à mon âge, je n'en trouve pas moins que les
déserts du conté de Wilts, et les hôtelleries de Bruton sont un fâcheux
changement, après le Mail, et le menu de chez Pantack, ou de «l'Arbre
Caca». Ah! Lud, voici le vin du Rhin qui arrive. Débouchez, ma jolie
Hébé, et envoyez un garçon avec d'autres verres, car ces gentlemen vont
me faire l'honneur de boire avec moi. Une prise de tabac, messieurs? Ah!
oui, vous pouvez bien regardez cette tabatière. Un très joli petit
objet, messieurs, et qui me vient d'une certaine dame titrée, laquelle
ne sera point nommée. Toutefois, si je disais que son nom commence par
un D et finit par un C, un gentleman de la Cour pourrait risquer une
supposition.

Notre hôtelière apporta de nouveaux verres et se retira.

Decimus Saxon eut bientôt trouvé un prétexte pour la suivre.

Sir Gervas Jérôme continua à babiller familièrement avec Ruben et avec
moi, tout en buvant le vin, jouant de la langue avec autant de
laisser-aller et de sans-gêne que si nous étions de vieilles
connaissances.

--Que je crève, si je n'ai pas mis en fuite votre camarade,
remarqua-t-il. Ou bien se pourrait-il qu'il soit parti sur la piste de
cette grosse veuve. Il me semble qu'il n'avait pas l'air de fort bonne
humeur lorsque j'ai embrassé la dame devant la porte. Pourtant c'est une
civilité que je refuse rarement à toute créature qui porte un bonnet.
L'aspect de votre camarade faisait songer à Mars plutôt qu'à Vénus; bien
que d'ordinaire les adorateurs du Dieu soient généralement en bons
termes avec la déesse. Un rude vieux soldat, à mon avis, d'après ses
traits et son costume.

--Il a beaucoup servi à l'étranger, répondis-je.

--Ah! vous avez de la chance, vous, de partir en guerre en compagnie
d'un cavalier aussi accompli. Je suppose en effet que vous partez pour
la guerre, puisque vous êtes tous armés et équipés ainsi.

--En effet nous partons pour l'Ouest, répondis-je, avec quelque gêne,
car en l'absence de Saxon, je ne tenais pas à laisser libre cours à mes
paroles.

--Et en quelle capacité? insista-t-il. Allez-vous risquer vos écus pour
la défense du Roi Jacques, où allez-vous frapper, touche ou manque, en
compagnie de ces butors du Devon et du Somerset? Que mon souffle vital
s'arrête si je n'aimerais pas autant me ranger du côté du rustre, plutôt
que de celui de la couronne, toutefois en ayant tous les égards qui sont
dus à vos principes.

--Vous êtes un homme audacieux, dis-je pour proclamer ainsi vos opinions
dans la première chambre d'auberge venue. Ne savez-vous pas qu'un mot de
ce que vous nous avez dit, répété à l'oreille du juge de paix le plus
proche, peut vous coûter la liberté, sinon la vie?

--Je me soucie de la liberté, et même de la vie autant que de l'écorce
d'une orange gâtée, s'écria notre récent ami, en faisant claquer ses
doigts. Qu'on me brûle, si ce ne serait pas une sensation toute nouvelle
pour moi que de me prendre de bec avec un juge de paix rural, à la
tournure lourde, avec le complot papiste encore enfoncé dans le gésier,
pour être ensuite enfermé dans une prison, comme ce héros de la dernière
pièce de John Dryden. J'ai été fourré dans la maison ronde plus d'une
fois par la garde, aux temps passés de Haweub, mais ce serait cette fois
une affaire plus dramatique, le billot et la hache comme toile de
fond...

--Et le chevalet, et les tenailles comme prologue, dit Ruben. Cette
ambition-là est bien la chose la plus étrange dont j'aie jamais ouï
parler.

--Un changement à n'importe quel prix, s'écria Sir Gervas, en
remplissant un verre. Celui-ci à la jeune fille qui nous tient le plus
au coeur, et cet autre au coeur qui aime les jeunes demoiselles! La
guerre, le vin, les femmes, comme le monde serait morne sans cela! Mais
vous n'avez pas répondu à ma question.

--Vraiment, monsieur, dis-je, si franc que vous ayez été avec nous, je
ne puis l'être autant avec vous, sans la permission du gentleman qui
vient de sortir. C'est le chef de notre troupe. Si agréable qu'ait été
notre courte entrevue, nous n'en sommes pas moins en un temps difficile,
et des confidences précipitées peuvent être un sujet de repentir.

--Un Daniel pour le jugement! Voilà des paroles antiques, vraiment
antiques pour une tête si jeune. Vous avez, je crois, cinq ans de moins
qu'un écervelé comme moi, et pourtant vous parlez comme les sept Sages
de la Grèce. Voulez-vous de moi pour valet?

--Pour valet! m'écriai-je.

--Oui, pour valet, pour domestique. J'ai été servi si longtemps, que
c'est maintenant à mon tour de servir, et je ne me souhaite pas de
meilleur maître. Par le Seigneur! en demandant une place, il faut que je
donne le détail de mon caractère, et une liste de mes talents. C'est
ainsi que mes coquins ont toujours fait avec moi, bien qu'à vrai dire,
je n'aie jamais écouté leurs histoires.

«Honnêteté! ici je marque un tour. Sobriété! Ananie en personne ne
saurait dire que j'ai cette qualité. Sincérité, assez mauvais à ce point
de vue. Persévérance! hum! à peu près autant que la girouette de
Gorraway. Que je sois pendu, l'ami, si je ne suis bourré de bonnes
résolutions, mais le pétillement d'un verre, un oeil fripon me voilà qui
me fait dévier comme les marins disent de la boussole. Voilà pour mes
faiblesses.

«Maintenant voyons quelles qualités je puis mettre en avant. Les nerfs
bien trempés, si ce n'est le matin, quand j'ai mes crises, et le coeur
disposé à la joie; je marque deux pour cela.

«Je sais danser la sarabande, le menuet, la courante, faire de
l'escrime, monter à cheval, chanter des chansons françaises. Bon dieu,
a-t-on jamais entendu un valet faire valoir de telles connaissances. Je
suis le meilleur joueur de piquet qu'il y ait à Londres. C'est ce que
dit Sir George Etheredge, le jour où je lui gagnai bel et bien mille
livres, au _Groom Parter_, mais voilà qui ne m'avancera pas beaucoup.

«De quoi donc puis-je me recommander? Ah! j'y suis: je sais préparer un
bol de punch et je sais faire rôtir une volaille à la broche, ce n'est
pas beaucoup mais enfin je m'en tire fort bien.

--Vraiment, mon cher Monsieur, dis-je en souriant, aucun de ces talents
ne semble devoir nous être de quelque utilité dans l'affaire qui nous
occupe. Mais sans doute, vous voulez simplement plaisanter quand vous
parlez de vous abaisser à une situation pareille.

--Pas du tout! Pas du tout, répondit-il d'un air sérieux, «C'est à ces
bas emplois que nous en venons» ainsi que le dit Will Shakespeare. Si
vous voulez être en mesure de dire que vous avez comme domestique Sir
Gervas Jérôme, chevalier banneret, seul propriétaire de
Beacham-Ford-Park, ayant un revenu de quatre mille bonnes livres par an,
il est maintenant en vente, et sera livré à l'acquéreur qui lui plaît le
mieux.

«Vous n'avez qu'un mot à dire, et nous ferons venir une autre bouteille
de vin du Rhin pour sceller le marché.

--Mais, dis-je, si vous êtes vraiment possesseur de cette belle fortune,
pourquoi descendre à une profession aussi servile?

--Les juifs, les juifs, ô vous le maître plus rusé et cependant le plus
lent d'esprit qu'il ait! Les dix tribus ont fondu sur moi. J'ai été
harassé, dévasté, lié, enlevé, dépouillé. Jamais Agag, roi d'Amalek, ne
fut plus complètement aux mains du peuple élu. La seule différence,
c'est qu'ils ont coupé mon domaine en menus morceaux au lieu de me
dépecer moi-même.

--Est-ce que vous avez tout perdu? demanda Ruben, en ouvrant de grands
yeux.

--Tout, non... pas tout, il s'en faut de beaucoup, répondit-il avec un
rire joyeux. J'ai un Jacobus d'or et une ou deux guinées dans ma bourse.
C'est de quoi boire encore une ou deux bouteilles.

«Voici ma rapière à poignée d'argent, mes bagues, ma tabatière en or, ma
montre oeuvre de Thompson, à l'enseigne des _Trois Couronnes_. Elle n'a
pas été payée moins de cent livres, je le garantis.

«Puis, il reste encore quelques débris de ma grandeur sur ma personne,
comme vous le voyez, bien qu'ils commencent à prendre l'air aussi
fragile, aussi usé que la vertu d'une soubrette.

«Dans ce sachet, je conserve encore de quoi entretenir cette propreté,
cette élégance personnelles qui a fait de moi, si je puis le dire,
l'homme le mieux astiqué qui ait jamais mis le pied dans Saint James
Park. Il y a là des ciseaux français, une brosse pour ses sourcils, une
boîte à cure-dents, une boîte à mouches, un sachet de poudre, un peigne,
une houppe et ma paire de souliers à talons rouges.

«Qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus?

«Cela, et en outre une gorge sèche, un coeur content, une main adroite,
voilà tout mon fonds de commerce.

Ruben et moi, nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant ce
curieux inventaire des objets que Sir Gervas avait sauvés du naufrage de
sa fortune.

Quant à lui, en voyant notre hilarité, il se sentit si chatouillé de ses
propres malheurs qu'il éclata d'un rire suraigu qui retentit dans toute
la maison.

--Par la Messe! s'écria-t-il enfin. Au cours de ma prospérité, je ne me
suis jamais amusé aussi honnêtement que maintenant après ma déchéance.
Remplissez vos verres.

--Nous avons encore du chemin à faire ce soir, et il ne faut pas que
nous buvions davantage, fis-je remarquer.

La prudence me faisait entendre que c'était jouer un jeu dangereux pour
deux jeunes campagnards sobres que de se mesurer avec un buveur qui
avait fait ses preuves.

--Vraiment, dit-il avec surprise, j'aurais cru que c'était une raison de
plus, comme disent les Français. Mais je voudrais bien voir revenir
votre ami aux longues jambes, alors même qu'il aurait l'intention de me
couper le sifflet pour me punir de mes attentions envers la veuve. Il
n'est pas homme à reculer devant la boisson, j'en réponds. Maudite
poussière du comté de Wilts, qui reste adhérente à ma perruque.

--En attendant le retour de mon camarade, Sir Gervas, dis-je, puisque ce
sujet semble n'avoir rien de pénible pour vous, contez-nous comment sont
venus ces temps malheureux que vous supportez avec tant de philosophie.

--La vieille histoire! répondit-il en chassant quelques grains de tabac
avec son mouchoir de batiste couvert de broderies. La vieille, vieille
histoire!

«Mon père, un brave baronnet campagnard, dans l'aisance, trouvant la
bourse de la famille un peu trop lourde, juge à propos de m'envoyer à la
ville pour faire de moi un homme.

«Tout jeune, je fus présenté à la Cour, et comme j'étais un drille de
belle tournure, et plein d'activité, à la langue bien pendue, et ayant
beaucoup d'aplomb, j'attirai l'attention de la Reine, qui fit de moi un
de ses Pages d'honneur.

«Je conservai ce poste jusqu'au jour où mon âge m'en chassa, et alors je
quittai la ville, mais sur ma foi, je reconnus qu'il me fallait y
retourner, car Beacham Ford Park était aussi morne qu'un monastère,
après la joyeuse vie que j'avais menée.

«De retour à la ville, je me liai avec de joyeux compagnons, comme Tommy
Lawson, Mylord Halifax, Sir Jasper Lemarck, le petit Geordie Chichester,
oui, et le vieux Sidney Godolphin, de la Trésorerie; car avec ses façons
posées, et sa comptabilité à n'en plus finir, il savait vider un verre
comme pas un de nous et se connaissait aussi bien dans l'assortiment des
coqs de combat que dans un comité des voies et moyens.

«Bon, on s'amusa énormément tant que cela dura, et je veux être noyé si
je ne suis pas prêt à recommencer, au cas où je serais libre de le
faire.

«Tout de même, c'est comme si l'on glissait sur une planche savonnée,
car d'abord on va assez lentement, et l'on se figure qu'on pourra se
retenir, mais bientôt on va de plus en plus vite, et on finit par
arriver au bout, pour se briser avec fracas contre les rocs de la ruine
qui vous attendent en bas.

--Et êtes-vous venu à bout de quatre mille livres de revenu annuel?
m'écriai-je.

--Ah! Bons Dieux! Vous parlez de cette misérable somme comme s'il
s'agissait de toute la richesse des Indes. Eh bien, depuis Ormonde ou
Buckingham, qui avaient leurs vingt mille livres, jusqu'à ce prêcheur de
Dick Talbot, il n'y en avait pas un de ma société qui n'eût pu
m'acheter.

«Et pourtant il me fallait ma voiture à quatre chevaux, ma maison à la
ville, mes domestiques à livrée, mon écurie pleine de chevaux.

«Pour être à la mode, il me fallait mon poète, auquel je jetais une
poignée de guinées pour payer sa dédicace.

«Eh! Le pauvre diable, il est le seul à me regretter.

«Je suis sûr qu'il avait sur le coeur un poids aussi lourd que ses vers
le jour ou il s'aperçut que j'avais disparu, bien qu'à ce moment là, il
ait peut-être gagné quelques guinées à composer une satire contre moi.

«Elle aurait trouvé de nombreux acheteurs parmi mes amis.

«Pardieu! je me demande où en sont mes levers et sur qui mes courtisans
se sont jetés présentement.

«Ils étaient là, tous les matins, le maquereau français, le fanfaron
anglais, l'homme de lettres besogneux, l'inventeur méconnu, je n'aurais
jamais cru pouvoir me débarrasser d'eux, mais maintenant je m'en suis
délivré de la façon la plus complète. Quand le pot à miel est cassé,
adieu les mouches!

--Et vos nobles amis? demandai-je, aucun d'entre eux n'est-il venu à
votre aide dans l'adversité?

--Eh! Eh! je n'ai aucun sujet de me plaindre, s'écria Sir Gervas,
c'étaient pour la plupart de braves garçons, j'aurais eu leur signature
sur mes billets tant que leurs doigts auraient pu tenir une plume, mais
que je sois égorgé, je ne veux pas saigner mes compagnons.

«Ils auraient pu aussi me trouver un emploi, si j'avais consenti à jouer
le second violon, là où j'avais pris l'habitude de diriger l'orchestre.
Par ma foi, il m'est indifférent de tendre la main à des inconnus, mais
je tiendrais beaucoup à laisser un bon souvenir à la Ville.

--Quant à votre proposition de nous servir de valet, dis-je, il n'y faut
pas songer. En dépit de l'allure étourdie de mon camarade, nous ne
sommes que deux jeunes paysans très frustres, et nous n'avons pas plus
besoin de domestique qu'un de ces poètes dont vous avez parlé. D'autre
part, si vous consentiez à suivre notre parti, nous aurons soin de vous
mener là où vous aurez à faire un service plus à votre gré que de friser
des perruques ou de lisser des sourcils.

--Ah! mon ami, s'écria-t-il, ne parlez pas avec cette inconvenante
légèreté des mystères de la toilette. Vous-mêmes, vous ne vous
trouveriez pas trop mal d'un coup de mon peigne d'ivoire, et si vous
appreniez à connaître les vertus de la fameuse lotion purifiante pour la
peau, inventée par Murphy, et dont j'ai l'habitude de me servir...

--Je vous suis fort obligé, monsieur, dit Ruben, mais la fameuse lotion
à l'eau de source de la Providence est parfaitement appropriée à cet
usage.

--Puis, ajoutai-je, Dame Nature m'a mis sur la tête une perruque de sa
façon que je ne tiendrais pas du tout à changer.

--Quels Goths! De vrais Goths! s'écria le petit maître, en levant ses
mains blanches... Mais j'entends un pas lourd et un bruit d'armure dans
le corridor. C'est notre ami le chevalier de la colérique figure, si je
ne me trompe.

C'était, en effet, Saxon, qui entrait à grandes enjambées, pour nous
prévenir que nos chevaux étaient à la porte et que tout était prêt pour
notre départ.

Je le pris en particulier, et je le mis au fait, à voix basse, de ce qui
s'était passé entre l'inconnu et nous, en ajoutant les détails qui
m'avaient fait penser qu'il se joindrait à notre parti.

À ces nouvelles, le vieux soldat fronça les sourcils.

--Que peut-on faire d'un fat de ce genre? dit-il. Nous avons en
perspective de rudes coups et une existence plus rude encore. Il n'est
pas propre à cette besogne.

--Vous avez dit vous-même, répondis-je, que Monmouth manquait de
cavalerie, voici un cavalier bien monté, et selon toutes les apparences
un homme acculé aux dernières extrémités et prêt à tout. Pourquoi ne
l'enrôlerions-nous pas?

--Ce que je crains, dit Saxon, c'est que son corps ne soit comme le son
dont est bourré un coussin neuf et qui n'a d'autre valeur que celle de
son enveloppe. Mais c'est peut-être mieux ainsi. La série de ses titres
pourra lui assurer un bon accueil au camp, car, à ce qu'on me dit, on ne
serait pas très satisfait de l'indifférence que montre la noblesse à
l'encontre de l'entreprise.

--J'ai eu peur, dis-je toujours à voix basse, que nous ne perdions l'un
de nous au lieu de faire une recrue, dans cette hôtellerie anglaise.

--J'ai fait mes réflexions, répondit-il en souriant. Mais je vous en
parlerai plus tard... Eh bien, Sir Gervas Jérôme, reprit-il à haute voix
en s'adressant à notre nouvel associé, j'apprends que vous venez avec
nous. Il faudra vous contenter de nous suivre pendant un jour sans faire
de question, ni de remarque. Est-ce convenu?

--J'accepte avec empressement, s'écria Sir Gervas.

--Maintenant, vidons un verre pour faire plus ample connaissance,
s'écria Saxon, en levant son verre.

--Je bois à vous tous, dit le galant. Buvons à une lutte loyale et au
triomphe des plus braves!

--Éclair et tonnerre! dit Saxon, malgré votre joli plumage, vous me
paraissez un gaillard déterminé, je commence à vous prendre en goût.
Donnez-moi votre main.

La longue griffe brune du soldat de fortune se ferma sur la main fine de
notre nouvel ami, en gage de camaraderie.

Puis, après avoir payé notre dépense, nous fîmes un cordial adieu à Dame
Robson qui, je crois, lança un regard de reproche ou d'interrogation à
Saxon.

On se mit en selle et on reprit le voyage au milieu d'une foule de
villageois ébahis, qui nous applaudirent à grands cris, lorsque nous
eûmes franchi leur cercle.



XIV--Du Curé à la jambe raide et de ses ouailles.


Notre itinéraire nous fit traverser Castle Carey et Somerton, petites
villes qui se trouvent dans une très belle région pastorale, bien boisée
et arrosée par de nombreux cours d'eau.

Les vallées, dont la route coupe le centre, sont d'une richesse
exubérante, abritées contre les vents par de longues collines ondulées,
qui sont, elles aussi, cultivées avec le plus grand soin.

De temps à autre, nous passions devant la tourelle couverte de lierre
d'un vieux château, ou devant les pignons pointus d'une maison de
campagne de construction irrégulière, qui surgissait parmi les arbres.

Cela marquait la résidence rurale de quelque famille bien connue.

Plus d'une fois, lorsque ces manoirs ne se trouvaient pas trop loin de
la route, nous pûmes distinguer les traces intactes, les lézardes
béantes qu'avaient causées dans les murailles les orages des guerres
civiles.

Fairfax, à ce qu'il parait, avait passé par là et avait laissé de
nombreux vestiges de sa visite.

Je suis convaincu que mon père aurait eu bien des choses à raconter sur
ces signes de la colère puritaine, s'il avait chevauché côte à côte avec
nous.

La route était encombrée de paysans qui voyageaient en formant deux
forts courants en sens contraire: l'un dirigé de l'est à l'ouest et
l'autre de l'ouest à l'est.

Le dernier se composait surtout de gens âgés et d'enfants, qu'on
envoyait en lieu sûr, résider dans les comtés moins agités jusqu'à la
fin des troubles.

Bon nombre de ces pauvres gens poussaient des brouettes chargées de
literie et de quelques ustensiles fêlés qui formaient toute leur fortune
en ce monde.

D'autres, plus aisés, avaient des petites carrioles, tirées par les
petits chevaux sauvages et velus que produisent les landes du Somerset.

Par suite de l'entrain de ces bêtes à moitié dressées et de la faiblesse
des conducteurs, les accidents n'étaient point rares et nous passâmes
près de plusieurs groupes malchanceux, qui avaient versé dans le fossé
avec leurs effets, ou qui faisaient cercle, en discutant avec inquiétude
au sujet d'un timon fendu ou d'un essieu brisé.

Quant aux campagnards qui faisaient route vers l'ouest, c'étaient pour
la plupart des hommes à la fleur de l'âge, et peu ou point chargés de
bagages.

Leurs figures brunies, leurs grosses bottes, et leurs limousines,
indiquaient qu'ils étaient en grande majorité de simples valets de
ferme, quoique parmi eux, on reconnut, à leurs bottes à revers ou à leur
vêtement en étoffe à côtes, de petits fermiers ou propriétaires.

Ces gens-là marchaient par bandes.

Le plus grand nombre étaient armés de grosses triques de chêne, qui leur
servaient de bâtons pendant leur voyage, mais qui, maniées par des
hommes robustes, pouvaient être des armes formidables.

De temps à autre, l'un d'eux entonnait un psaume, qui était repris en
choeur par tous ceux qui étaient à portée de l'entendre, en sorte que le
chant finissait par gagner toute la longueur de la route par vagues
successives.

Sur notre passage, plusieurs nous lancèrent des regards de colère.

D'autres échangèrent quelques paroles à demi-voix en hochant la tête, et
se demandant évidemment qui nous étions et quel était notre but.

Ça et là, parmi ce peuple, nous aperçûmes le haut chapeau à larges bords
et le manteau genevois qui étaient les insignes du clergé puritain.

--Nous voici enfin dans le pays de Monmouth, me dit Saxon, car Ruben
Lockarby et sir Gervas Jérôme nous précédaient, voilà les matériaux
brutes qu'il nous faudra tailler pour en faire des soldats.

--Et des matériaux qui ne sont pas trop mauvais, répondis-je, car
j'avais remarqué la force corporelle, et l'expression d'énergie et de
bonhomie des figures. Ainsi donc vous croyez que ces gens-là sont en
route pour le camp de Monmouth?

--Certainement, ils y vont. Voyez-vous là bas ce prédicant aux longs
membres, à gauche, celui qui a un chapeau à grande visière. Ne
remarquez-vous pas la raideur avec laquelle il marche?

--Mais oui, c'est sans doute qu'il est las d'avoir voyagé!

--Ho! Ho! fit mon compagnon, en riant, j'ai déjà vu cette sorte de
raideur: c'est que notre homme à un sabre droit dans une des jambes de
sa culotte. C'est un artifice qui sent bien son Parlementaire.

«Quand il sera sur un terrain sûr, il le sortira de là, et il s'en
servira aussi, mais tant qu'il ne sera pas hors de danger, qu'il
risquera de tomber sur la cavalerie royale, il se gardera bien de
l'attacher à son ceinturon.

«À sa coupe, on reconnaît un ancien, un de ceux:

    _Qui appellent l'incendie, l'épée, la désolation,_
    _Une pieuse et parfaite réformation._

«Le vieux Samuel vous les pose d'un trait de plume.

«En voici un autre, en avant de lui, qui cache sous sa limousine un fer
de faucille; n'en distinguez-vous pas le contour?

«Je parie qu'il n'y a pas un de ces coquins qui ne soit armé d'un fer de
pioche, d'une lame de faux dissimulée quelque part sur sa personne.

«Je commence à sentir encore une fois le souffre de la guerre, et cela
me rajeunit. Écoutez, mon garçon, je suis enchanté de ne pas m'être
attardé à l'hôtellerie.

--Vous aviez l'air d'hésiter entre deux partis à ce sujet, dis-je.

--Oui, oui, c'était une belle personne, et les quartiers étaient
confortables. Pour cela, je ne dis pas le contraire. Mais, voyez-vous,
le mariage est une citadelle où il est diablement aisé de pénétrer, mais
une fois qu'on y est entré, le vieux Tilly lui-même ne vous en ferait
pas sortir à votre honneur.

«J'ai vu jadis un traquenard de ce genre sur le Danube. À la première
attaque, les Mameluks avaient abandonné la brèche tout exprès pour
attirer les troupes impériales dans le piège, dans les rues étroites qui
s'étendaient au-delà, et bien peu d'hommes en revinrent. Ce n'est pas
avec des ruses pareilles qu'on attrape les vieux oiseaux.

«J'ai trouvé le moyen de causer avec un des compères et de lui demander
ce qu'il pensait de la bonne dame et de son hôtellerie.

«Il paraît qu'à l'occasion, elle sait faire des scènes et que sa langue
a plus contribué à la mort de son mari que l'hydropisie à laquelle le
médecin l'a imputée.

«En outre, il s'est créé dans le village une autre hôtellerie, qui est
bien conduite, et qui probablement lui enlèvera la clientèle.

«Et puis, comme vous l'avez dit, c'est un pays ennuyeux, endormi. J'ai
pesé toutes ces raisons, et j'ai décidé qu'il valait mieux renoncer à
assiéger la veuve et battre en retraite quand je pouvais le faire encore
avec la réputation et les honneurs de la guerre.

--Cela vaut mieux aussi, dis-je. Vous auriez été incapable de vous
habituer à une vie de buveur et de fainéant. Mais notre nouveau
camarade... que pensez-vous de lui?

--Par ma foi, répondit Saxon, nous finirons par former un peloton de
cavalerie, si nous nous adjoignons tous les galants en quête d'une
besogne. Mais quant à ce Sir Gervas, je suis d'avis, comme je l'ai dit à
l'auberge, qu'il a plus d'activité qu'on ne lui en attribuerait à
première vue.

«Ces jeunes étourdis de la noblesse sont toujours prêts à se battre,
mais je me demande s'il est suffisamment endurci, s'il a assez de
persévérance pour une campagne telle que sera sans doute celle-ci.

«Puis, son extérieur est de nature à le faire voir d'un mauvais oeil par
les Saints, et bien que Monmouth ne soit pas d'une vertu farouche, il
est probable que les Saints auront voix prépondérante dans son conseil.

«Mais regardez seulement de quel air il mène son bel étalon gris de si
belle apparence, et comme il se retourne pour nous regarder. Voyez ce
chapeau de cheval enfoncé sur ses yeux, sa poitrine à demi découverte,
sa cravache suspendue à sa boutonnière, la main sur la hanche, et autant
de jurons à la bouche que de rubans à son doublet.

«Remarquez de quel air il toise les paysans à côté de lui.

«Il faudra qu'il change de manières, s'il veut combattre côte à côte
avec ces fanatiques. Mais attention! ou je me trompe fort, ou bien il
s'est déjà mis dans l'embarras.

Nos amis avaient arrêté leurs chevaux pour nous attendre.

Mais à peine avaient-ils fait halte que le flot des paysans qui roulait
au même niveau qu'eux ralentit sa marche.

Ils se serrèrent autour d'eux, en faisant entendre des murmures de
mauvais augure, accompagnés de gestes menaçants.

D'autres campagnards, voyant qu'il se passait quelque chose, accoururent
pour soutenir leurs compagnons.

Saxon et moi, nous donnâmes de l'éperon à nos montures.

Nous nous fîmes passage à travers la foule, qui devenait de minute en
minute plus nombreuse et plus hostile, et nous accourûmes au secours de
nos amis, mais nous étions pressés de tous côtés par la cohue.

Ruben avait mis la main sur la garde de son épée, pendant que Sir Gervas
mâchait tranquillement son cure-dent et regardait la foule irritée d'un
air où il y avait à la fois de l'amusement et du dédain.

--Un ou deux flacons d'eau de senteur ne seraient pas de trop,
remarqua-t-il, si j'avais un vaporisateur.

--Tenez-vous sur vos gardes, mais ne dégainez pas, cria Saxon; Qu'est-ce
donc qui les prend, ces mangeurs de lard? Eh bien! mes amis, que
signifie ce vacarme?

Cette question, au lieu d'apaiser le tumulte, parut le rendre dix fois
plus violent.

Tout autour de nous, c'étaient, sur vingt hommes de profondeur, des
figures farouches, des yeux irrités, çà et là le reflet d'une arme à
demi sortie de sa cachette. Le tapage, qui d'abord n'était qu'un
grondement rauque, prenait maintenant une forme définie.

--À bas le Papiste, criait-on, à bas les prélatistes!

--À mort le boucher érastien!

--À mort les cavaliers philistins!

--À bas! à bas!

Quelques pierres avaient déjà sifflé à nos oreilles, et pour nous
défendre, nous avions été forcés de tirer nos épées, lorsque le ministre
de haute taille, que nous avions déjà remarqué, se fraya passage à
travers la cohue, et grâce à sa stature et à sa voix impérieuse, parvint
à obtenir le silence.

--Qu'avez-vous à dire? demanda-t-il, en se tournant vers nous.
Combattez-vous pour Baal ou pour le Seigneur? Qui n'est pas avec nous
est contre nous.

--De quel côté se trouve Baal, très Révérend monsieur, et de quel côté
se trouve le Seigneur? demanda Sir Gervas Jérôme. M'est avis que si vous
parliez en bon anglais au lieu de parler hébreu, nous arriverions plutôt
à nous entendre.

--Ce n'est pas le moment pour des propos légers, s'écria le ministre,
dont la figure s'empourpra de colère. Si vous tenez à l'intégrité de
votre peau, dites-moi si vous êtes pour le sanguinaire usurpateur
Jacques Stuart, ou pour sa Très Protestante Majesté le Roi Monmouth.

--Quoi! il a déjà pris ce titre? s'écria Saxon. Eh bien, sachez que nous
sommes, tous les quatre, indignes instruments sans doute, en route pour
offrir nos services à la cause protestante.

--Il ment, bon maître Pettigrue, il ment très impudemment, cria du fond
de la foule un robuste gaillard. A-t-on jamais vu un bon Protestant dans
ce costume de Polichinelle, comme celui de là-bas? Le nom d'Amalécite
n'est-il pas écrit sur son vêtement? N'est-il pas habillé ainsi qu'il
convient à un fiancé de la Courtisane Romaine. Dès lors pourquoi ne les
frapperions-nous pas?

--Je vous remercie, mon digne ami, dit Sir Gervas, dont le costume avait
excité la colère de ce champion, si j'étais plus près de vous, je vous
rendrais une bonne partie de l'attention que vous m'avez accordée.

--Quelle preuve avons-nous que vous n'êtes pas à la solde de
l'usurpateur et en route pour aller persécuter les fidèles? demanda
l'ecclésiastique puritain.

--Je vous le répète, mon homme, dit Saxon d'un ton d'impatience, nous
avons fait tout le trajet depuis le Hampshire pour combattre contre
Jacques Stuart. Nous allons nous rendre à cheval au camp de Monmouth en
votre compagnie. Pouvez-vous exiger une preuve meilleure?

--Il peut se faire que vous cherchiez simplement le moyen d'échapper à
la captivité parmi nous, fit remarquer le ministre, après avoir délibéré
avec un ou deux chefs de paysans. Nous sommes donc d'avis qu'avant de
nous accompagner, vous nous remettiez vos épées, pistolets, et autres
armes charnelles.

--Non, cher monsieur, cela ne saurait être. Un cavalier ne peut se
défaire honorablement de sa lame ou de sa liberté, de la façon que vous
demandez. Tenez-vous tout près de moi du côté de la bride, Clarke, et
sabrer le premier coquin qui mettra la main sur vous.

Un bourdonnement de fureur monta de la foule.

Une vingtaine de bâtons et de lames de faucilles se levaient contre
nous, quand le ministre intervint de nouveau et imposa silence à sa
bruyante escorte.

--Ai-je bien entendu? demanda-t-il. Est-ce que vous vous nommez Clarke?

--Oui, répondis je.

--Votre nom de baptême?

--Micah.

--Demeurant à...?

--Havant.

Le Clergyman s'entretint quelques instants avec un barbon aux traits
durs, vêtu de bougran noir, qui se trouvait tout près de lui.

--Si vous êtes réellement Micah Clarke, de Havant, dit-il, vous pourrez
nous dire le nom d'un vieux soldat, qui a appris la guerre en Allemagne
et qui devait se rendre avec vous au camp des fidèles.

--Mais le voici, répondis-je. Il se nomma Decimus Saxon.

--Oui, oui, maître Pettigrue, s'écria le barbon, c'est bien le nom
indiqué par Dicky Rumbold. Il a dit que le vieux Tête-Ronde Clarke ou
son fils viendrait avec lui. Mais quels sont ces gens-là?

--Celui-ci, c'est l'ami Ruben Lockarby, de Havant lui aussi, et Sir
Gervas Jérôme, du Surrey. Ils sont ici l'un et l'autre comme
volontaires, désireux de servir sous le duc de Monmouth.

--Je suis tout à fait charmé de vous voir alors, dit l'imposant
ministre. Amis, je puis vous certifier que ces gentlemen sont bien
disposés pour les honnêtes gens et pour la vieille cause.

À ces mots, la fureur de la foule fit place instantanément à
l'adulation, à la joie la plus extravagante.

On se serra autour de nous; on caressa nos bottes de cheval; on tira les
bords de nos habits; on nous serra la main; on appela les bénédictions
du ciel sur nos têtes.

Le Clergyman parvint enfin à nous délivrer de ces attentions et à
remettre son monde en marche.

Nous nous plaçâmes au milieu de la foule, le ministre allongeant le pas
entre Saxon et moi.

Ainsi que Ruben en fit la remarque, il était bâti de façon à servir de
transition entre nous deux, car il était plus grand mais moins large que
moi.

Il était plus large et moins grand que l'aventurier.

Il avait la face longue, maigre, avec des joues creuses, et une paire de
sourcils très proéminents, d'yeux très enfoncés, à l'expression
mélancolique, où passait de temps à autre comme un éclair la flamme
soudaine d'un enthousiasme ardent.

--Je me nomme Josué Pettigrue, gentlemen, dit-il. Je suis un digne
ouvrier dans la vigne du Seigneur, et prêt à rendre témoignage par ma
voix et mon bras à son saint Covenant. Voici mon fidèle troupeau, que
j'emmène vers l'Ouest, afin qu'il soit tout prêt pour sa moisson,
lorsqu'il plaira au Tout-Puissant de le convoquer.

--Mais pourquoi ne leur avez-vous pas fait prendre une sorte d'ordre ou
de formation? demanda Saxon. Ils sont éparpillés sur toute la longueur
de la route comme une bande d'oies par un terrain communal, à l'approche
de la Saint-Michel. Est-ce que vous ne craignez rien? N'est-il pas écrit
que votre malheur survient à l'improviste, que vous serez brisés
brusquement, sans remède?

--Oui, ami, mais n'est-il pas écrit d'autre part: «Mets ta confiance en
Dieu de tout ton coeur, et ne l'appuie pas sur ta propre intelligence.»
Remarquez-le, si je rangeais mes hommes à la façon des soldats, cela
attirerait l'attention, et amènerait une attaque de la part de la
cavalerie de Jacques qui arriverait de notre côté. Mon désir est
d'amener mon troupeau au camp de Monmouth et de leur procurer des
mousquets avant de les exposer dans une lutte aussi inégale.

--Vraiment, monsieur, c'est là une sage résolution, dit Saxon d'un air
sévère, car si une troupe de cavalerie fondait sur ces bonnes gens, le
berger n'aurait plus de troupeau.

--Non, cela n'arriverait jamais, s'écria Maître Pettigrue avec élan.
Dites plutôt que berger, troupeau, et le reste se mettraient en marche
sur le sentier épineux du martyre, qui conduit à la Jérusalem nouvelle.
Sache, ami, que j'ai quitté Monmouth pour amener ces hommes sous son
étendard. J'ai reçu de lui, ou plutôt de Maître Ferguson, des
instructions m'ordonnant de vous trouver, ainsi que plusieurs autres des
fidèles, dont nous attendons l'arrivée du côté de l'Est. Par quelle
route êtes-vous venu?

--À travers la plaine de Salisbury, et ensuite par Bruton.

--Et avez-vous rencontré de nos gens on route?

--Pas un seul, répondit Saxon, mais nous avons laissé les Gardes bleus à
Salisbury, et nous avons vu soit ceux-ci, soit un autre régiment tout
près de ce côté-ci de la Plaine, au village de Mere.

--Ah! voici qu'a lieu le rassemblement des aigles, s'écria Maître Josué
Pettigrue, en secouant la tête. Ce sont des gens aux beaux vêtements,
avec chevaux de guerre et chariots, et harnais, comme les Assyriens de
jadis, mais l'Ange du Seigneur soufflera sur eux pendant la nuit. Oui,
dans sa colère, il les tranchera tous, et ils seront détruits.

--Amen! Amen! crièrent tous ceux des paysans qui étaient assez près pour
entendre.

--Ils ont élevé leur corne, Maître Pettigrue, dit le Puritain aux
cheveux gris. Ils ont établi leur chandelier sur une hauteur, le
chandelier d'un rituel corrompu et d'un cérémonial idolâtre. Ne
sera-t-il pas abattu par les mains des justes?

--Oh! voici que ledit chandelier a grossi et qu'il brûle en produisant
de la suie et qu'il fut même un sujet de répugnance pour les narines,
dans les jours de nos pères, s'écria un lourdaud, à figure rouge, que
son costume indiquait comme appartenant à la classe des yeomen. Il en
était ainsi quand le vieux Noll prit ses mouchettes et se mit à
l'arranger. C'est une mèche qui ne peut être taillée que par l'épée des
fidèles.

Un rire farouche de toute la troupe montra combien elle goûtait les
pieuses plaisanteries du compagnon.

--Ah! frère Sandcroft, s'écria le pasteur, il y a tant de douceur, tant
de manne cachées dans votre conversation. Mais la route est longue et
monotone. Ne l'allégerons-nous pas par un chant d'éloges? Où est frère
Thistlethwaite, dont la voix est comme la cymbale, le tambour et le
dulcimer.

--Me voici, très pieux Maître Pettigrue, dit Saxon. Moi-même je me suis
hasardé à élever ma voix devant le Seigneur.

Et sans autre préambule, il attaqua d'une voix de stentor l'hymne
suivant, repris en choeur au refrain par le pasteur et son troupeau:

    Le Seigneur! Il est un morion
    _Qui me protège contre toute blessure;_
    _Le Seigneur! Il est une cotte de mailles_
    _Qui m'entoure tout le corps._
    _Dès lors qui craint de tirer l'épée._
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Le Seigneur! Il est mon bouclier fidèle,_
    _Qui est suspendu à mon bras gauche,_
    _Le Seigneur! Il est la cuirasse éprouvée_
    _Qui me défend contre tous les coups._
    _Dès lors, qui craint de tirer l'épée_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Qui donc redoute les violents_
    _Ou tremble devant l'orgueilleux._
    _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
    _Lorsqu'IL sera à mon côté._
    _Dès lors, qui craint de tirer l'épée,_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Qu'entourant de toute part fossé et murailles_
    _Ni mine, ni sape, ni brèche, ni ouverture_
    _Ne sauraient prévaloir contre elle_
    _Dès lors, qui craint de tirer l'épée_
    _Et de livrer les batailles du Seigneur?_

Saxon se tut, mais le Révérend Josué Pettigrue agita ses longs bras et
répéta le refrain qui fut repris bien des fois par la colonne des
paysans en marche.

--C'est un hymne pieux, dit notre compagnon, qui avait repris la voix
nasillarde et pleurarde, à laquelle il avait recouru en présence de mon
père, et qui excitait ainsi mon dégoût, en même temps que l'étonnement
de Ruben et de Sir Gervas, et il a rendu de grands services sur le champ
de bataille.

--Véritablement, dit le clergyman, si vos camarades sont de saveur aussi
douce que vous-même, vous vaudrez aux fidèles une brigade de piquiers.

Cette appréciation souleva un murmure approbateur chez les Puritains qui
nous entouraient.

--Monsieur, reprit-il, puisque vous êtes plein d'expérience dans les
pratiques de la guerre, je serai heureux de vous remettre le
commandement de ce petit corps de fidèles jusqu'au moment où nous
rejoindrons l'armée.

--En effet, dit tranquillement Decimus Saxon, il n'est que temps, de
bonne foi, de mettre à votre tête un soldat. Ou bien mes yeux me
trompent singulièrement, ou j'aperçois le reflet des épées et des
cuirasses au haut de cette pente. M'est avis que nos pieux exercices ont
attiré l'ennemi sur nous.



XV-Où nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.


À peu de distance de nous, une autre route aboutissait à celle que nous
suivions en compagnie de cette foule bigarrée.

Cette route décrivait une courbe autour de la base d'une hauteur bien
boisée. Puis, elle se continuait en droite ligne un ou deux milles avant
de rejoindre l'autre.

Au point culminant de la hauteur, il se trouvait un épais fourré
d'arbres.

Parmi leurs troncs, on voyait aller et venir de brillants reflets
d'acier indiquant la présence de gens armés.

Plus loin, à l'endroit où la route changeait brusquement de direction,
et courant sur la crête de la hauteur, on voyait le contour de plusieurs
cavaliers se détacher nettement sur le ciel du soir.

Et, cependant, il régnait un tel calme, une telle paix sur cette vaste
étendue de campagne, où s'épandait la lumière adoucie et dorée du soleil
à son déclin, avec sa douzaine de clochers de villages, et ses manoirs
surgissant parmi les bois, qu'on avait peine à croire que le nuage,
chargé de tonnerres guerriers, descendait peu à peu sur cette belle
vallée, et que d'un instant à l'autre, la foudre pouvait en jaillir.

Toutefois les campagnards parurent comprendre sans aucune difficulté le
danger auquel ils étaient exposés.

Ceux qui fuyaient de l'Ouest, poussèrent un hurlement de consternation
et descendirent en courant éperdument, fouettèrent leurs bêtes de somme,
dans l'espoir de mettre autant de distance que possible entre eux et les
assaillants.

Le choeur de cris perçants, d'exclamations, le claquement des fouets, le
grincement des roues, et le bruit d'écroulement, quand une charrette
chargée venait à verser, tout cela formait un vacarme assourdissant, que
dominait la voix de notre chef de son timbre vif, énergique.

Il encourageait, il donnait des ordres.

Mais quand le chant sonore, métallique des clairons jaillit du bois et
que les premiers rangs d'un escadron de cavalerie commencèrent à
descendre la pente, la panique s'accrut, et il nous devint difficiles de
maintenir un ordre quelconque dans ce flot furieux de fuyards
épouvantés.

--Arrêtez cette charrette, Clarke, cria Saxon d'une voix ferme.

De son épée, il me désignait une vieille charrette sur laquelle étaient
entassés meubles et literie et qui cheminait lourdement, traînée par
deux chevaux aux os saillants.

Au même instant, je le vis pousser son cheval en pleine foule et saisir
les traits d'un autre char semblable.

Je donnai de la bride à Covenant. Je fus bientôt sur la même ligne que
la charrette indiquée par lui, et dont je parvins à maîtriser les deux
jeunes chevaux malgré leur résistance.

--Amenez-la, cria notre chef, manoeuvrant avec le sang-froid que donne
seul un long apprentissage de la guerre. Maintenant, ami, coupez les
traits.

Aussitôt une douzaine de couteaux furent à l'oeuvre.

Les animaux, qui ruaient, qui se débattaient, s'enfuirent, laissant leur
charge derrière eux.

Saxon sauta à bas de son cheval, et donna l'exemple pour placer la
charrette en travers de la route, pendant que d'autres paysans, sous les
ordres de Ruben et de Maître Josué Pettigrue, disposaient deux autres
charrettes de façon à barrer la route à une cinquantaine de yards plus
loin.

Cette dernière précaution avait pour but de parer à une attaque de la
cavalerie royale, qui pouvait couper à travers champs et nous prendre
par derrière.

Ce plan fut si promptement conçu et exécuté que bien peu de minutes
après la première alarme, nous nous trouvions à l'abri derrière une
haute barricade, et que cette forteresse improvisés contenait une
garnison de cent cinquante hommes.

--De combien d'armes à feu pouvons-nous disposer? demanda Saxon, d'une
voix précipitée.

--Une douzaine de pistolets tout au plus, répondit le vieux Puritain,
que ses compagnons appelaient Williams _mon-Espoir-est-là-haut_. John
Rodway, le voiturier, a son espingole. Il y a aussi deux hommes pieux de
Hungerford, qui sont garde-chasse et qui ont apporté leurs mousquets.

--Les voici, monsieur, cria un autre, en montrant deux solides gaillards
barbus, occupés à pousser avec la baguette les charges dans leurs longs
mousquets. Ils se nomment Wat et Nat Millman.

--Deux hommes, qui touchent le but, valent un bataillon qui tire en
l'air, remarqua notre chef. Placez-vous sous les charrettes, mes amis,
et appuyez vos mousquets sur les rayons des roues. Ne pressez pas la
détente, avant que les fils de Betial soient à la distance de la
longueur de trois piques.

--Mon frère et moi, dit l'un d'eux, nous abattons un daim à la course à
deux cents pas. Notre vie est entre les mains du Seigneur, mais du moins
nous expédierons avant nous deux de ces bouchers mercenaires.

--Avec autant de plaisir que quand nous avons tué des fouines ou des
chats sauvages, s'écria l'autre en se glissant sous la charrette.
Maintenant nous veillons sur la chasse gardée du Seigneur, frère Wat, et
vraiment ces gens-là, sont du nombre. Les bêtes nuisibles qui
l'infestent.

--Que tous ceux qui ont des pistolets se rangent derrière la charrette,
dit Saxon, en attachant sa jument à la haie, et nous fîmes comme lui...
Clarke, chargez-vous de la droite, avec Sir Gervas, tandis que Lockarby
aidera Maître Pettigrue à veiller sur la gauche. Vous autres,
placez-vous en arrière, avec des pierres. Si l'on venait à forcer nos
barricades, lancez vos coups de faux aux chevaux. Une foie à terre, les
cavaliers sont incapables de vous résister.

Un sourd et sombre murmure, indiquant une ferme résolution, s'éleva du
milieu des paysans, mêlé d'exclamations pieuses et de quelques lambeaux
d'hymnes ou de prières.

Tous avaient tiré de dessous leurs manteaux quelque arme rustique.

Dix ou douze d'entre eux avaient des pétrinaux qui, à en juger d'après
leur air antique et la rouille qui les couvrait, paraissaient devoir
être plus dangereux pour leurs possesseurs que pour l'ennemi.

D'autres avaient des faucilles, des faux, des demi-piques, des fléaux,
ou des maillets; quelques-uns, de longs couteaux et des triques de
chêne.

Si simples que fussent de telles armes, il est prouvé par l'histoire
qu'elles ne sont nullement à dédaigner, entre les mains d'hommes
possédés du fanatisme religieux.

Il suffisait de jeter un coup d'oeil sur les figures austères,
contractées de nos hommes, sur leurs yeux brillants d'enthousiasme et
d'attente, pour voir qu'ils n'étaient pas gens à s'effrayer en face
d'adversaires supérieurs soit en nombre soit en armement.

--Par la messe! dit à demi-voix Sir Gervas. C'est magnifique! Une heure
passée ici vaut un an du Mail. Ce vieux taureau puritain est bel et bien
aux abois. Voyons quelle sorte de sport ce sera quand les chiens de
combat vont l'attaquer! Je parie cinq contre quatre pour les mangeurs de
lard.

--Non, ce n'est pas le moment convenable pour de futiles paris, dis-je
d'un ton bref, car son babillage étourdi m'agaçait en une circonstance
aussi solennelle.

--Cinq contre quatre pour les soldats, alors! insista-t-il. C'est un
trop beau match pour ne pas mettre un enjeu d'un côté ou de l'autre.

--C'est notre vie qui sert d'enjeu, dis-je.

--Ma foi! je n'y pensais plus, répondit-il, en mâchant son cure-dent.
Être ou ne pas être, comme le dit Will, de Stratford. Kynaston était
superbe dans cette tirade. Mais voici le coup de cloche qui annonce le
lever du rideau.

Pendant que nous faisions nos préparatifs, l'escadron--car il semblait
qu'il n'y en eût qu'un--avait descendu au trot par le chemin de traverse
et s'était rangé sur la grande route.

Il se composait, autant que je pus en juger, de quatre-vingt-dix
soldats, et il était évident, d'après leurs tricornes, leurs cuirasses,
leurs manches rouges et leurs bandoulières, qu'ils faisaient partie des
dragons de l'armée régulière.

Le gros de la troupe s'arrêta à un quart de mille de nous.

Trois officiers s'avancèrent sur le front, se consultèrent un court
instant, et comme conséquence probable de cet entretien, l'un d'eux
éperonna son cheval et trotta de notre côté.

Un trompette le suivait à quelque pas, agitant un mouchoir blanc et
lançant de temps à autre des coups de clairon.

--Voici un parlementaire, dit Saxon, qui se tenait debout sur sa
charrette. Maintenant, mes frères, nous n'avons ni timbales, ni airain
sonore, mais nous avons l'instrument dont nous à pourvus la Providence.
Montrons aux habits rouges que nous savons nous en servir.

    _Dès lors pourquoi craindre le violent,_
    _Pourquoi redouter l'orgueilleux_
    _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
    _S'il est à côté de moi, Lui._

Cent quarante voix lui répondirent en un choeur de voix rauques:

    _Qui donc craindrait de tirer l'épée_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

À ce moment je n'eus pas de peine à comprendre comment les Spartiates
avaient découvert dans Tyrtée, le chantre boiteux, le plus heureux de
leurs généraux, car le son de leur propre voix augmentait la confiance
des paysans, en même temps que les paroles martiales de l'hymne
excitaient en leur coeur une détermination invincible.

Leur courage s'exalta tellement que leur chant s'acheva en un
retentissant cri de guerre, qu'ils brandirent leurs armes au-dessus de
leurs têtes et qu'ils étaient prêts, je crois, à s'élancer hors de leurs
barricades pour se jeter sur les cavaliers.

Au milieu de cette clameur, de cette agitation, le jeune officier de
dragons, un beau jeune homme au teint bronzé, s'approcha sans crainte de
la barricade, arrêta son superbe cheval rouan et leva la main d'un geste
impérieux pour demander le silence.

--Quel est le chef de cette bande? demanda-t-il.

--Adressez-moi votre message, monsieur, dit notre commandant, du haut de
la charrette, mais sachez que votre drapeau blanc ne vous protégera que
si vous employez le langage qui convient entre adversaires courtois.
Dites ce que vous avez à dire ou retirez-vous?

--Courtoisie et l'honneur, dit l'officier d'un ton narquois, ne sont pas
de mise avec des rebelles qui s'arment contre leur légitime souverain.
Si vous êtes le chef de cette cohue, je vous avertis que si dans cinq
minutes (à ces mots, il tira une belle montre en or) ils ne se
dispersent pas, nous allons les charger et les sabrer.

--Le Seigneur saura protéger les siens, répondit Saxon, au milieu d'un
grondement farouche par lequel la foule témoignait son approbation.
Est-ce à cela que se réduit votre message?

--C'est tout, et vous verrez que cela suffit, traître Presbytérien, cria
le cornette de dragons. Écoutez-moi, sots qu'on égare, reprit-il en se
dressant sur ses éperons et parlant aux paysans qui se trouvaient de
l'autre côté de la charrette. Vous pouvez encore sauver votre peau, si
vous consentez seulement à livrer vos chefs, à jeter ce qu'il vous plaît
d'appeler vos armes, et de vous remettre à la miséricorde du Roi.

--Voilà qui dépasse les bornes de vos privilèges, dit Saxon en tirant de
sa ceinture un pistolet qu'il amorça. Si vous dites encore un mot pour
détourner ces gens de leur fidélité, je fais feu.

--N'espérez pas de renforcer Monmouth, cria le jeune officier sans
s'inquiéter de la menace, et s'adressant toujours aux paysans. Toute
l'armée royale se rassemble pour le cerner et...

--Prenez garde, cria notre chef d'une voit gutturale et dure.

--...sa tête roulera sur l'échafaud dans moins d'un mois.

--Mais vous ne vivrez pas assez pour le voir, dit Saxon, en se baissant
et tirant son coup de feu droit à la tête du cornette.

À la flamme du pistolet, le trompette fit demi-tour et partit au galop
comme s'il s'agissait de sa vie, pendant que le cheval rouan pirouettait
de son côté et partait aussi, avec son cavalier solidement fixé sur sa
selle.

--Vraiment, vous l'avez manqué, ce Madianite! cria Williams
_mon-Espoir-est-là-haut_.

--Il est mort, dit notre chef, en rechargeant son pistolet. C'est la loi
de la guerre, Clarke, ajouta-t-il, en se tournant vers moi. Il a jugé à
propos de l'enfreindre et il lui a fallu payer sa faute.

Pendant qu'il parlait, je vis le jeune officier s'incliner peu à peu sur
sa selle.

Puis, quand il fut à moitié chemin de sa troupe, il perdit l'équilibre,
et tomba lourdement sur la route, où la violence de sa chute le fit
tourner deux ou trois fois sur lui-même.

Un grand cri de rage partit de l'escadron à cette vue et les paysans
puritains y répondirent par un cri de défi.

--Face contre terre, tout le monde! cria Saxon. Ils vont faire feu.

Le pétillement de la mousqueterie, une grêle de balles frappant le sol
dur, coupant les petites branches des haies sur les deux côtés, appuya
l'ordre de notre chef.

Un grand nombre de paysans se couchèrent derrière les matelas de plumes
et les tables qui avaient été tirées de la charrette.

D'autres s'étendirent de tout leur long dans la charrette même.

D'autres cherchèrent un abri derrière ou par-dessous.

D'autres encore se jetèrent dans les fossés de droite et de gauche.

Quelques-uns prouvèrent leur confiance dans l'intervention de la
Providence, en restant debout, impassibles, sans se courber devant les
balles.

Du nombre de ceux-ci étaient Saxon et Sir Gervas.

Le premier voulait donner un exemple à ses troupes inexpérimentées. Le
second agissait ainsi simplement par insouciance, par indifférence.

Ruben et moi, nous nous assîmes côte à côte dans le fossé, et je puis
vous assurer, mes chers petits-enfants, que nous éprouvâmes la plus
grande envie de baisser la tête, quand nous entendîmes les balles
siffler tout autour de nous.

Si jamais un soldat vous a raconté qu'il ne l'a point fait la première
fois qu'il est allé au feu, ce soldat-là est un homme qui ne mérite
aucune confiance.

Toutefois, quand nous fûmes restés assis, raides et silencieux, comme si
nous avions le cou engourdi, pendant quelques minutes au plus, cette
sensation disparut entièrement, et depuis ce jour je ne l'ai jamais
éprouvée.

Vous le voyez, la familiarité engendre le mépris pour les balles comme
pour d'autres choses, et bien qu'il ne soit pas aisé d'en venir à les
aimer, comme le roi de Suède ou Mylord Cutts, il n'est pas très
difficile de les voir avec indifférence.

La mort du cornette ne resta pas longtemps sans être vengée.

Un petit vieux, armé d'une faucille, et qui était resté debout près de
Sir Gervas, jeta tout à coup un cri aigu, bondit, en lançant un sonore
«Gloire à Dieu» et tomba la face contre terre.

Il était mort.

Une balle l'avait frappé juste au-dessus de l'oeil droit. Presque au
même instant un des paysans, qui se trouvaient dans la charrette, eut la
poitrine traversée et se laissa tomber assis, couvrant les roues de son
sang qu'il rendait en toussant.

Je vis Maître Josué Pettigrue le saisir dans ses longs bras et lui
mettre quelques oreillers sous la tête, de sorte que l'homme resta
étendu, respirant péniblement et marmottant des prières.

En ce jour-là, le ministre se montra un homme, car il allait hardiment
parmi le feu, ses carabines, son épée dans la main gauche--car il était
gaucher--et sa Bible dans la main droite.

--C'est pour ceci que vous mourez, chers frères, ne cessait-il de crier,
en tenant en l'air le volume brun, n'êtes-vous pas prêts à mourir pour
LUI?

Et chaque fois qu'il faisait cette question, un sourd et prompt murmure
d'adhésion partait du fossé, de la charrette et de la route.

--Ils tirent comme des rustauds à une revue de la milice, dit Saxon, en
s'asseyant sur le bord de la charrette. Comme tous les jeunes soldats,
ils visent trop haut. Quand j'étais adjudant, je ne manquais jamais de
faire abaisser les canons des mousquets jusqu'à ce qu'un coup d'oeil me
prouvât qu'ils étaient dirigés en ligne horizontale. Ces coquins se
figurent qu'ils se sont acquittés de leur besogne quand ils ont fait
partir leur arme, bien qu'ils soient aussi sûrs d'atteindre les pluviers
que de nous atteindre.

--Cinq des fidèles sont tombés, dit William _mon-Espoir-est-là-haut_.
Est-ce que nous n'allons pas faire une sortie, et livrer bataille aux
enfants de l'Antéchrist? Allons nous rester ici comme des oiseaux de
bois sur lesquels les soldats s'exercent à tirer à une fête de village?

--Il y a une grange de pierre là-haut, sur la pente, fis-je remarquer.
Si nous qui avons des chevaux, et quelques autres, nous pouvions occuper
les dragons, le peuple réussirait peut-être à s'y rendre et il serait
ainsi à l'abri du feu.

--Au moins laissez-nous, moi et mon frère, leur rendre une ou deux
balles, s'écria un des tireurs postés entre les roues.

Mais à toutes nos prières, à tous nos conseils, notre chef répondait en
secouant la tête, et il continuait à balancer ses longues jambes sur les
côtés de la charrette, et à tenir les yeux attentivement fixés sur les
cavaliers, dont un grand nombre avaient mis pied à terre et appuyaient
leurs carabines sur les croupes de leurs chevaux.

--Cela ne peut pas durer, monsieur, dit le ministre, d'une voix basse et
grave, il y a encore deux hommes d'atteints.

--Quand même il y en aurait cinquante de plus, répondit Saxon, nous
devons attendre qu'ils chargent. Que feriez-vous, mon homme? Si vous
quittez cet abri, vous serez coupés et anéantis jusqu'au dernier. Quand
vous aurez vu la guerre autant que moi, vous apprendrez à vous
accommoder tranquillement de ce qui est inévitable. Je me souviens qu'en
pareille situation, comme l'arrière-garde, ou _nach hut_ de l'armée
impériale, était poursuivie par les Croates, alors à la solde du Grand
Turc, je perdis la moitié de ma compagnie avant de pouvoir combattre
corps à corps contre ces renégats mercenaires. Ah! mes braves garçons.
Voici qu'ils remontent à cheval: nous n'aurons pas à attendre longtemps.

En effet, les dragons se remettaient en selle et se formaient sur la
route, évidemment dans l'intention de nous charger.

En même temps, une trentaine d'hommes se détachaient de l'escadron et
traversaient au trot les champs à notre gauche.

Saxon étouffa un juron sincère en les voyant.

--Ils s'entendent quelque peu à la guerre, après tout, dit-il. Ils se
préparent à nous charger de front et en flanc. Maître Josué, faites en
sorte que vos hommes armés de faux se rangent le long de la haie vive
qui est sur la droite. Tenez bon, mes frères, et ne reculez pas devant
les chevaux. Vous autres, qui avez des faucilles, couchez-vous dans ce
fossé, et coupez les jambes des chevaux. Une ligne de lanceurs de
pierres derrière ceux-là. Une lourde pierre vaut une balle, à bout
portant. Si vous tenez à revoir vos femmes et vos enfants, défendez bien
cette haie contre les cavaliers. Maintenant voyons pour l'attaque de
front. Que les hommes armés de pétrinaux montent dans la charrette. Il y
a vos deux pistolets, Clarke, et les deux vôtres, Lockarby. Il m'en
reste un à moi aussi: cela fait cinq. Puis dix autres de même sorte et
trois mousquets, cela fait vingt coups en tout. Vous n'avez pas de
pistolets, sir Gervas?

--Non, mais je puis m'en procurer, dit notre compagnon qui sauta en
selle, franchit le fossé, dépassa la barricade et fut bientôt sur la
route, dans la direction des dragons.

Cette manoeuvre fut si soudaine, si inattendue, qu'il se fit pendant
quelques secondes un silence absolu, auquel succéda une clameur générale
de haine et de malédictions parmi les paysans.

--Feu sur lui! Feu sur le perfide amalécite! hurlaient-ils. Il est allé
rejoindre ses pareils. Il nous a livrés aux mains de l'ennemi. Judas!
Judas!

Quant aux dragons, qui continuaient à se former pour la charge et qui
attendaient que l'attaque de flanc fut prête, ils restèrent immobiles,
silencieux, ne sachant que penser du cavalier en brillant costume qui
arrivait à leur rencontre.

Mais nous ne restâmes pas longtemps dans le doute.

Dès qu'il fut arrivé à l'endroit où était tombé le cornette, il sauta à
bas de son cheval, prit le pistolet du mort et la ceinture qui contenait
la poudre et les balles.

Puis il se remit en selle, sans se presser, au milieu d'une grêle de
balles qui faisaient voltiger autour de lui la poussière blanche, se
dirigea vers les dragons et déchargea sur eux un de ses pistolets.

Alors faisant demi-tour, il leur ôta poliment son chapeau et vint nous
rejoindre au galop, sans avoir reçu une égratignure, bien qu'une halle
eût écorché un pâturon de son cheval, et qu'une autre eût fait un trou
dans le pan de son habit.

Les paysans jetèrent un grand cri de joie en le voyant revenir, et
depuis ce jour-là, notre ami put porter ses brillants costumes et se
conduire à sa fantaisie, sans être soupçonné d'être monté sur un cheval
infernal ou de manquer de zèle pour la cause des Saints.

--Ils avancent, cria Saxon. Que personne n'appuie sur la détente avant
de m'avoir vu tirer! Si quelqu'un le fait, je lui envoie une balle,
dût-elle être ma dernière, et quand même les soldats seraient au milieu
de nous.

Quand notre chef eut prononcé cette menace et promené sur nous un regard
farouche pour bien montrer qu'il l'exécuterait, le son perçant d'un
clairon partit de la cavalerie qui nous faisait face, et ceux qui nous
menaçaient de flanc y répondirent de même.

À ce signal, les deux troupes jouèrent des éperons et s'élancèrent sur
nous de toute leur vitesse.

Ceux qui étaient dans le champ furent retardés un instant et mis quelque
peu en désordre par la nature molle du terrain détrempé, mais après en
être sortis, ils se reformèrent de l'autre côté et poussèrent vivement
vers la haie.

Quant à nos adversaires qui n'avaient pas d'obstacle à vaincre, ils ne
ralentirent point leur allure et fondirent, avec un bruit de tonnerre,
un vacarme de harnais, une tempête de jurons sur nos barricades
sommaires.

Ah! mes enfants, quand un homme, parvenu à la vieillesse, tente de
décrire de pareilles choses et de faire voir à autrui ce qu'il a vu,
alors seulement il comprend combien est pauvre le langage d'un homme
ordinaire, le langage qui lui suffit pour les usages de la vie, et
combien il est insuffisant en de semblables cas.

En effet, si en ce moment même je puis voir cette blanche route de
Somerset, avec la charge furieuse, tournoyante des cavaliers, les
figures rouges, irritées des hommes, les naseaux dilatés des chevaux,
parmi les nuages de poussière qui se soulèvent et les encadrent, je ne
saurais espérer de représenter nettement devant vos jeunes yeux une
scène pareille, que vous n'avez jamais contemplée et que vous ne
contemplerez, jamais, je l'espère.

Puis, quand je pense au bruit, d'abord un simple grincement, un
tintement, qui s'enflait, redoublait de force et d'étendue à chaque pas,
jusqu'au moment où il arriva sur nous, formidable comme le tonnerre,
avec un grondement qui donnait l'idée d'une puissance irrésistible, je
sens qu'il y a là aussi quelque chose que ne sauraient exprimer mes
faibles paroles.

Pour des soldats inexpérimentés comme nous, il semblait que notre
fragile protection, et nos faibles armes fussent absolument impuissantes
à arrêter l'élan et l'impulsion des dragons.

À droite et à gauche, je voyais des figures pâles, contractées, aux yeux
dilatés, aux traits rigides, avec un air d'obstination qui exprimait
moins l'espérance que le désespoir.

De tous côtés s'élevaient des exclamations et des prières:

--Seigneur, sauve ton peuple!

--Miséricorde, Seigneur, miséricorde!

--Sois avec nous en ce jour!

--Reçois nos âmes, ô Père miséricordieux!

Saxon était couché en travers de la charrette.

Ses yeux scintillaient comme des diamants.

Il tenait son pistolet au bout de son bras tendu et rigide.

Suivant son exemple, chacun de nous visa avec tout le sang-froid
possible le premier rang ennemi.

Notre seul espoir de salut consistait à faire cette unique décharge
assez terrible pour que nos adversaires fussent ébranlés et aussi hors
d'état de poursuivre leur attaque.

Ne ferait-il donc jamais feu, cet homme?

Ils n'étaient plus qu'à une dizaine de pas de nous.

Je distinguais aisément les boucles des cuirasses, et les cartouches
portées en bandoulière.

Ils firent un pas de plus.

Enfin le pistolet de notre chef partit, et nous tirâmes à toute volée à
bout portant, soutenus par une grêle de grosses pierres que lançaient
les mains de robustes paysans, placés derrière nous.

Je les entendis heurter casques et cuirasses.

On eût dit la grêle frappant des vitres.

Le nuage de fumée qui, pendant un instant, avait voilé la ligne des
chevaux lancés au galop et des braves cavaliers, se dissipa lentement
pour nous montrer une scène bien différente.

Une douzaine d'hommes et de chevaux formaient un amas confus, se
roulant, s'éclaboussant de jets de sang, ceux qui n'étaient pas atteints
tombant sur ceux que nos balles et nos pierres avaient abattus.

Des destriers qui se démenaient, renâclaient, des pieds ferrés, des
corps humains qui se relevaient, chancelaient, retombaient, des soldats
affolés, sans chapeau, éperdus, presque assommés par une chute, ne
sachant de quel côté se tourner, tel était le premier plan du tableau,
et au fond le reste de l'escadron fuyait à toute allure, les blessés et
les autres, tous poussés par un commun désir d'arriver à un endroit sûr,
où ils pussent reformer leurs rangs en désordre. Un grand cri
d'enthousiasme et de reconnaissance se fit entendre parmi les paysans
ravis.

Ils sautèrent par-dessus les barricades, tuèrent ou mirent hors de
combat les quelques soldats non blessés qui n'avaient pu ou qui
n'avaient pas voulu suivre leurs compagnons dans leur fuite.

Les vainqueurs s'emparèrent avec empressement des carabines, épées et
bandoulières, car plusieurs d'entre eux avaient servi dans la milice et
savaient fort bien manier les armes qu'ils avaient conquises.

Mais la victoire était encore loin d'être complète.

L'escadron de flanc avait hardiment abordé la haie.

Une douzaine au moins de cavaliers s'y étaient frayés passage, malgré la
pluie de pierres et les coups de pique et de faux lancés avec une
énergie désespérée.

Dès que les dragons, avec leurs longs sabres et leurs cuirasses, furent
au milieu des paysans, ils eurent une grande supériorité sur eux et bien
que les faucilles eussent abattu plusieurs chevaux, les soldats
continuaient à jouer du sabre et à tenir en respect la résistance
farouche de leurs adversaires mal armés.

Un sergent de dragons, homme très résolu, et d'une force prodigieuse,
semblait commander le peloton et encourageait ses hommes tant par ses
paroles que par son exemple.

Un coup de demi-pique abattit son cheval, mais il sauta à bas avant que
l'animal fût tombé et vengea sa mort par un coup qu'il porta à tour de
bras avec son lourd sabre.

Brandissant son chapeau de sa main gauche, il continuait à rallier ses
hommes, à frapper tout Puritain qui se hasardait contre lui.

Enfin un coup de hachette le fit tomber à genoux et un fléau brisa son
sabre près de la poignée.

En voyant tomber leur chef, ses camarades firent demi-tour et
s'enfuirent à travers la haie.

Mais le vaillant soldat, blessé, couvert de sang, persistait à faire
tête et il aurait fini par être assommé pour expier sa bravoure, si je
ne l'avais pas saisi et jeté dans la charrette, où il eut le bon sens de
rester tranquille, jusqu'à la fin de l'escarmouche.

Sur les douze qui avaient forcé la haie, quatre au plus s'échappèrent.

Plusieurs autres gisaient morts ou blessés, embrochés par les faux ou
jetés à bas de leurs chevaux par les pierres.

Au total neuf dragons périront, quatorze furent blessés, et nous en
fîmes prisonniers sept autres qui n'avaient pas été atteints.

Il demeura entre nos mains dix chevaux en état de servir, une vingtaine
de carabines, avec une bonne provision de mèche, de poudre et de balles.

Le reste de l'escadron se borna à des coups de feu isolés, épars,
irréguliers. Puis ils partirent au galop par le chemin de traverse et
disparurent parmi les arbres d'où ils étaient sortis.

Mais le résultat n'avait pas été atteint sans de cruelles pertes de
notre côté.

Trois hommes avaient été tués et six blessés; l'un d'eux l'avait été
fort gravement par le feu de la mousqueterie.

Cinq avaient été sabrés par le peloton de flanc lorsqu'il avait forcé la
haie; un seul d'entre eux laissait quelque espoir de guérison.

En outre, un homme avait péri par suite de l'explosion d'un antique
pétrinal et un autre avait eu un bras cassé par un coup de pied de
cheval.

Nos pertes totales se montaient donc à huit tués et autant de blessés,
mais il fallait bien reconnaître que ce nombre était faible, après une
escarmouche aussi vive, et en face d'un ennemi qui nous était supérieur
en discipline comme en armement.

Les paysans furent si enthousiasmés de leur victoire que ceux d'entre
eux, qui avaient pris des chevaux, réclamaient à grands cris la
permission de poursuivre les dragons, et cela d'autant plus instamment
que Sir Gervas Jérôme et Ruben s'offraient avec ardeur pour les
conduire.

Mais Decimus Saxon refusa nettement de se prêter à aucune entreprise de
cette sorte.

Il ne se montra pas plus accueillant à l'égard du Révérend Josué
Pettigrue, quand celui-ci parla, en sa qualité de pasteur, de monter sur
la charrette, pour prononcer les quelques paroles encourageantes et
onctueuses que comportait la situation.

--Il est vrai, bon Maître Pettigrue, que nous sommes obligés à bien des
éloges et des actions de grâce et qu'il nous faut rivaliser de douce et
sainte émulation pour célébrer la bénédiction qui a été répandue sur
Israël, dit-il, mais le temps n'est pas encore venu. Il y a une heure
pour la prière, il y a une heure pour le labeur. Écoutez-moi, l'ami,
dit-il à l'un des prisonniers. À quel régiment appartenez-vous?

--Ce n'est pas à moi de répondre à vos questions, répondit l'homme d'un
ton rude.

--Non? Alors nous allons essayer si une corde autour du crâne, bien
serrée au moyen d'une baguette de tambour, ne vous déliera pas la
langue, dit Saxon en rapprochant sa figure de celle du prisonnier et le
regardant dans les yeux d'un air si féroce que l'homme recula d'effroi.

--C'est un escadron du second régiment de dragons, dit-il.

--Et le régiment même, où est-il?

--Nous l'avons laissé sur la route d'Ilchester et de Landport.

--Vous entendez? dit notre chef. Nous n'avons pas un moment à perdre,
autrement nous pourrons avoir toute la troupe sur les bras. Qu'on mette
les morts et les blessés sur la charrette! Nous y attellerons ces deux
chevaux de troupe. Nous ne serons en sûreté qu'après être arrivés à
Taunton.

Maître Josué lui-même comprit que l'on était trop pressé pour avoir le
temps de se livrer à aucune pratique spirituelle.

Les blessés furent hissés dans la charrette et étendus sur les matelas,
pendant que les morts étaient déposés dans l'autre charrette qui avait
protégé notre arrière.

Les paysans, qui en étaient possesseurs, bien loin de faire des
objections contre cette façon de disposer de leur bien, nous aidèrent de
leur mieux, en serrant les sous-ventrières et bouclant les traits.

Moins d'une heure après le combat, nous avions repris notre marche et
nous jetions à travers le crépuscule un dernier regard sur des taches
sombres et éparpillées qui marquaient la route blanche.

C'étaient les corps des dragons qui indiquaient l'endroit où nous avions
été victorieux.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Micah Clarke - Tome I - Les recrues de Monmouth" ***

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