Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La femme au collier de velours
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La femme au collier de velours" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Alexandre Dumas

LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS

(1850)



Table des matières


CHAPITRE I. L'arsenal.
CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.
CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.
CHAPITRE IV. Maître Gottlieb Murr.
CHAPITRE V. Antonia.
CHAPITRE VI. Le serment.
CHAPITRE VII. Une barrière de Paris en 1793.
CHAPITRE VIII. Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés,
mais comment la place de la Révolution était ouverte.
CHAPITRE IX. «Le jugement de Pâris».
CHAPITRE X. Arsène.
CHAPITRE XI. La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
CHAPITRE XII. L'estaminet.
CHAPITRE XIII. Le portrait.
CHAPITRE XIV. Le tentateur.
CHAPITRE XV. Le numéro 113.
CHAPITRE XVI. Le médaillon.
CHAPITRE XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré.



CHAPITRE I.

L'arsenal.


Le 4 décembre 1846, mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans
la baie de Tunis, je me réveillai vers cinq heures du matin avec une de
ces impressions de profonde mélancolie qui font, pour tout un jour,
l'oeil humide et la poitrine gonflée.

Cette impression venait d'un rêve.

Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai
sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.

J'espérais que le merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux
allait distraire mon esprit de cette préoccupation, d'autant plus
obstinée qu'elle avait une cause moins réelle.

J'avais devant moi, à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du
fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux
bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
bleues comme l'azur du ciel qu'elles réfléchissaient, était tout agité,
dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance en distance pour
indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oiseaux qu'on
sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se laissait
tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité
jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât son
appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau
pour reparaître encore.

Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé
par une file de flamants dont les ailes de pourpre se détachaient sur le
blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carré, semblaient un
jeu de cartes composé d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
ligne.

À l'horizon était Tunis, c'est-à-dire un amas de maisons carrées, sans
fenêtres, sans ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches comme de la
craie et se détachant sur le ciel avec une netteté singulière. À gauche
s'élevaient, comme une immense muraille à créneaux, les montagnes de
Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; à leur pied rampaient le
marabout et le village des Sidi-Fathallah; à droite on distinguait le
tombeau de saint Louis et la place où fut Carthage, deux des plus grands
souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrière nous se
balançait à l'ancre le _Montézuma_, magnifique frégate à vapeur de la
force de quatre cent cinquante chevaux.

Certes, il y avait bien là de quoi distraire l'imagination la plus
préoccupée. À la vue de toutes ces richesses, on eût oublié la veille,
le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix ans de là, fixé
obstinément sur une seule pensée qu'un rêve avait clouée dans mon
cerveau.

Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans
la vacuité de mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui
existait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
sous la baguette d'une fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
l'enfoncement duquel, assise devant un piano où ses doigts erraient
négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la fois, une
muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
elle eût pu m'entendre:

--Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.

Puis, n'essayant plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me
ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mère,
je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mémoire,
et qui remonte le passé au lieu de descendre vers l'avenir.

Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et par conséquent si
naturel à l'homme, qui le pousse à ne point garder sa pensée à lui seul,
à doubler l'étendue de ses sensations en les communiquant, et à verser
enfin dans une autre âme la liqueur douce ou amère qui remplit son âme.

Je pris une plume et j'écrivis:

«À bord du _Véloce_, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 décembre 1846.

«Madame,

«En ouvrant une lettre datée de Carthage et de Tunis, vous vous
demanderez qui peut vous écrire d'un pareil endroit, et vous espérerez
recevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. Hélas! madame, celui
qui met de si loin son humble souvenir à vos pieds n'est ni un héros ni
un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'évêque
d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'à
la première partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
peut être applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
première partie de la vie par la seconde. Mais il est déjà bien tard,
pour faire pénitence, et selon toute probabilité, il mourra comme il a
vécu, n'osant pas même laisser après lui ses confessions, qui, à la
rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent guère se lire.

«Vous avez déjà couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
savez à qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi, l'auteur des
_Mousquetaires_ et de _Monte-Cristo_ a songé à vous écrire, à vous
justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an
tout entier sans aller vous voir.

«D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-à-dire une espèce de tourbillon
où l'on perd la mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
monde en courant et la terre en tournant. À Paris, voyez-vous, je vais
comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'écris. Mais alors, madame,
c'est autre chose, et, quand j'écris, je ne suis déjà plus si séparé de
vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces rares personnes pour
lesquelles j'écris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
lorsque j'achève un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
suis fier, madame, car j'espère qu'après que vous aurez lu ce que je
viens d'écrire, je grandirai peut-être encore de quelques lignes dans
votre pensée.

«Tant il y a, madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai
rêvé, je n'ose pas dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui
balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête,
et sur lequel je donne l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos
admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer à rien, et
comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un génie m'a
visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été la reine. Le
lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux qu'un
palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et
excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
quand notre bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la
franchise de l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec
toute la grâce de l'hospitalité moderne.

«Ah! croyez bien, madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser
échapper un bon gros soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi.
Votre esprit charmant en donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose
le dire, à moi plus qu'à tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose à votre
adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi empruntait une part du
parfum de la rose.

«Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
débardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement où était le piano et où
vous chantiez _Lazzara_, cette merveilleuse mélodie, que vous m'avez
promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donnée?

«Oh! puisque je fais appel à vos souvenirs, allons plus loin encore:
vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voilées
qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rêvant
dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un obélisque égyptien? Vous
rappelez-vous de Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa
transfiguration et daignait encore se mêler à la foule des hommes? Vous
rappelez-vous Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant rouler
jusqu'à vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
le regardant et l'écoutant comme Étéocle devait regarder et écouter
Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'égalité sur les lèvres,
tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à demi
couchée sur le canapé, comme fatiguée de la part de gloire qu'elle
porte?

«Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si
douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux; Barye, si isolé au milieu
du bruit, que sa pensée semble toujours envoyée par son corps à la
recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans sa tristesse;
puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les
peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?

«Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est
écroulé, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à
cette même place où tout était vivant, épanoui, florissant.

«Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages,
de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est député, Hugo pair de
France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à Carthage d'où je vous
vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à
l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un nuage la fumée mouvante
de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume grisâtre du
passé.

«Ô printemps, jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!

«Eh bien! voilà le monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi
brillant, aussi visible, mais en même temps, hélas! aussi impalpable que
ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une
chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebâillé.

«Et maintenant, madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre,
n'est-ce pas? Le présent chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en
équilibre par le poids de l'espérance et le contrepoids des souvenirs,
et malheureusement ou heureusement peut-être, je suis de ceux chez
lesquels les souvenirs l'emportent sur les espérances.

«Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais
à la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une
ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
livre de ce méchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
Constantine, la vieille Cirta, merveille bâtie en haut d'un rocher, sans
doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
en ont vu.

«Puis, nous avons passé un peu à Utique et beaucoup à Bizerte. Giraud a
fait dans cette dernière ville le portrait d'un notaire turc, et
Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
puissiez les comparer aux notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je
doute que d'avantage reste à ces derniers.

«Moi, j'y suis tombé à l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
accident qui, dans la Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu
avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
d'autre inconvénient que de me faire prendre un bain tout habillé, et
cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte
de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.

«Je m'en suis tiré comme les cormorans dont je vous parlais tout à
l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.

«Cinq minutes après je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry,
tant le soleil a mis de complaisance à me caresser.

«Oh! je voudrais, partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce
beau soleil, ne fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une
touffe de myosotis.

«Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait
le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
le concierge du ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d'ivoire par
laquelle sortent les songes dorés?

«Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.

«Je serre bien cordialement la main de Jules.»

Maintenant, à quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
raconter à mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la
demeure de Charles Nodier.

Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
que par conséquent nous sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me
suive».

À l'extrémité de Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la
rue Morland, et dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et
triste d'aspect nommé l'Arsenal.

Une partie du terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse
s'appelait, avant le creusement des fossés de la ville, le
Champ-au-Plâtre. Paris, un jour qu'il se préparait à la guerre, acheta
le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.

Vers 1533, François Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée
d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville,
avec promesse bien entendu de la rendre dès que la fonte serait achevée;
puis, sous prétexte d'accélérer le travail, il en emprunta une seconde,
puis une troisième, toujours avec la même promesse; puis, en vertu du
proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre est bon à garder il garda
sans façon les trois granges empruntées.

Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui
s'y trouvaient enfermés. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
tremble Catane les jours où Encelade se remue. Des pierres furent
lancées jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les maisons du voisinage
oscillèrent un instant, comme si elles étaient ivres, puis
s'affaissèrent sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la rivière,
tués par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlevées
par l'ouragan de flammes, retombèrent en lambeaux: cent cinquante furent
blessées. D'où venait ce sinistre? Quelle était la cause de ce malheur?
On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
protestants.

Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments
détruits. C'était un bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
tué, comme chacun sait, par une balle perdue. Il eût certainement mis
fin à tout, le grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait
certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne l'eût
rappelé.

Ses successeurs reprirent les constructions où il les avait laissées, et
les continuèrent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
face au quai des Célestins: elle était accompagnée de colonnes en forme
de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à acheter au prix de
la potence:

          _Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat._
          _Tela giganteos debellatura furores._

Ce qui veut dire en français:

«L'Etna prépare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
fureur des géants.»

Et, en effet, après avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta
ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
tandis que Sully y établissait son ministère et faisait peindre et dorer
les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothèque de
l'Arsenal.

En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque,
et quitta la rue de Choiseul, où il demeurait, pour s'établir dans son
nouveau logement.

C'était un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
défauts, de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de
génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était
paresseux! avec délices.

Nodier savait à peu près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir;
d'ailleurs, Nodier avait le privilège de l'homme de génie; quand il ne
savait pas il inventait, et ce qu'il inventait était bien autrement
ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la
réalité.

D'ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
moins du monde propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était
paradoxal, c'était pour lui seul que Nodier se défaisait des systèmes;
ses systèmes adoptés, ses paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en
fût immédiatement fait d'autres.

Nodier était l'homme de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il
aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui était bon, tout ce
qui était beau, tout ce qui était grand lui était sympathique; dans le
mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire un remède
salutaire.

Combien de fois Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été
impossible de dire à lui-même; d'ailleurs, le grand poète qu'il était!
il confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait caressé
avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
par croire à leur existence. Pour lui, _Thérèse Aubert_, la _Fée aux
miettes_, _Inès de las Sierras,_ avaient existé. C'étaient ses filles,
comme Marie; c'étaient les soeurs de Marie; seulement, madame Nodier
n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait
tiré toutes ces Minerves-là de son cerveau.

Mais ce n'étaient pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas
seulement des filles d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
souffle créateur. Nodier avait inventé un animal, il l'avait baptisé.
Puis, il l'avait de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu
en dirait, doté de la vie éternelle.

Cet animal c'était le taratantaleo.

Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par coeur. Il vous
racontait les moeurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
vous eût raconté ses amours si, du moment où il s'était aperçu que le
taratantaleo portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût
condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la
résurrection.

Comment Nodier avait-il découvert le taratantaleo?

Je vais vous le dire.

À dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
divisée en six phases différentes:

D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la _Bibliographie
entomologique_;

Puis de la linguistique: le _Dictionnaire des Onomatopées_;

Puis de la politique: la _Napoléone_;

Puis de la philosophie religieuse: les _Méditations du cloître_;

Puis des poésies: les _Essais d'un jeune barde_;

Puis du roman: _Jean Sbogar_, _Smarra_, _Trilby_, le _Peintre de
Salzbourg_, _Mademoiselle de Marsan_, _Adèle_, le _Vampire_, le _Songe
d'or_, les _Souvenirs de Jeunesse_, le _Roi de Bohême et ses sept
châteaux_, les _Fantaisies du docteur Néophobus_, et mille choses
charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
se retrouve pas sous ma plume.

Nodier en était donc à la première phase de ses travaux; Nodier
s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixième,--un étage plus
haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des expériences au
microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir
soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il
prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage
de son microscope, puis il appliqua son oeil sur la lentille.

Alors il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un
vélocipède, armé de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
rivière à traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau à
vapeur; avait-il un terrain sec à franchir? ses roues lui servaient
comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina,
l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup qu'il oubliait un
rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de
sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.

Quand Nodier rentra, il était tard; il était fatigué, il se coucha, et
dormit comme on dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
en ouvrant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et
au taratantaleo.

Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo,
qui sans doute avait besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit
cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau
à vapeur n'allait plus, le vélocipède était arrêté.

Mais, tout mort qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse
variété des éphémères, et son cadavre méritait d'être conservé aussi
bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
prendre, on le comprend, des précautions bien autrement grandes pour
manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un éléphant.

Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de
sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton,
destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.

Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
hasarderait à monter ses six étages.

Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien
permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois
mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre du taratantaleo.

Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
changement un an avait produit sur son animal. Le temps était couvert,
il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
microscope de la fenêtre, et vida dans la cage le contenu de la petite
boîte.

Le cadavre était toujours immobile et couché sur le sable; seulement le
temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oublié
l'infiniment petit.

Nodier regardait donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de
pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
la pincée de sable.

Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que
son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il
vit enfin.

Le miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
trois jours, mais au bout d'un an.

Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le
taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humecté et dix fois le
taratantaleo ressuscita.

Ce n'était pas un éphémère que Nodier avait découvert, c'était un
immortel, selon toute probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge
et devait assister au Jugement dernier.

Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être,
s'apprêtait à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le
sable séché, et, avec le sable, le cadavre du phénoménal taratantaleo.

Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et
ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de
ce qu'il avait perdu: le taratantaleo était le seul de son espèce, et,
perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
Nodier.

Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.

Nous avons parlé des défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de
madame Nodier du moins, c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait
le bonheur de Nodier, faisait le désespoir de sa femme.

C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.

Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
francs absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume
rare, avec un exemplaire unique!

L'argent était resté chez Techener ou Guillemot.

Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait à sa femme une
faute d'impression qui faisait l'authenticité du livre, et cela tout en
disant:

--Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
est introuvable; demande plutôt à Pixérécourt.

Pixérécourt, c'était la grande admiration de Nodier, qui a toujours
adoré le mélodrame. Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des
boulevards.

Presque tous les matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.

Le matin, chez Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles.
C'était là que se réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de
Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard,
l'homme des Elzévirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besançon, l'universel
Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée
à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce cénacle,
dont la réputation était européenne.

Là on consultait Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des
livres; là on lui demandait des notes: c'était sa distraction favorite.
Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions;
ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
poésie à l'érudition, et c'était un tort que l'Académie des sciences ne
pardonne pas plus que l'Académie française.

Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
avait fait _le Roi de Bohême et ses sept châteaux_; cette fois-là, il
avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout jamais brouillé avec
l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à
l'Académie française.

On se doit quelque chose entre soeurs.

Après deux ou trois heures d'un travail toujours facile; après avoir
couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
large, à peu près d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune,
Nodier sortait.

Une fois sorti, Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque
toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivière, selon
la situation topographique des étalagistes; puis des étalagistes, il
entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
dans les magasins de relieurs.

C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
couvertures. Les chefs-d'oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les yeux fermés, au simple
toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait fait revivre la
reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un art; c'est
lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand.
Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
jeter un dernier coup d'oeil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.

La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
Techener, ces deux beaux-frères réunis par la rivalité, et entre
lesquels son placide génie venait s'interposer. Là, il y avait réunion
de bibliophiles; là, on faisait des échanges; puis, dès que Nodier
paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la bouche, silence
absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait _de omni rescibili et
quibusdam aliis._

Le soir, après le dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
la salle à manger, entre trois bougies posées en triangle, jamais plus,
jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle écriture,
toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
comme, en général, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la fin du monde infaillible
et prochaine dans la destruction des forêts et dans l'épuisement des
mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de la
civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
d'entrain.

Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
n'était plus la ligne des quais qu'il suivait, c'était celle des
boulevards; il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu ou aux
Funambules, aux Funambules de préférence. C'est Nodier qui a divinisé
Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma étaient morts, mais Debureau
restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.

Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait
ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là,
vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
Chalabre.

Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
livre comme un roué du temps de la Régence était amoureux d'une femme,
pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle,
enthousiaste, le portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur
montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se réveillant la nuit,
rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait de lui vendre
à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en achetant, à la
vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt
ambitionnait depuis dix ans.

--N'importe! disait Pixérécourt furieux, je l'aurai.

--Quoi? demandait le marquis de Ganay.

--Votre autographe.

--Et quand cela?

--À votre mort, parbleu!

Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à
propos de survivre à Pixérécourt.

Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'était
une Bible que personne n'eût, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiquât un exemplaire unique,
que Nodier finit par faire mieux encore que ne désirait le marquis de
Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.

Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.

Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir
l'Amérique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance à retrouver
l'Inde que le marquis de Chalabre à poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique
existait entre le 70e degré de latitude nord et les 53e et 54e de
latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en deçà et au-delà du
Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était située sous
aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la Seine. Il en
résulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
découvrit l'Amérique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
sud, de l'orient à l'occident, il ne trouva pas sa Bible.

Plus la Bible était introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
d'ardeur à la trouver.

Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
bibliographes étaient sens dessus dessous à l'endroit de cette
malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur
une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de
peine, et on eût simplement répondu: _Elle n'existe pas_. Mais, sur une
note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible
existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
tromper; mais Nodier était infaillible.

Les recherches durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
Chalabre, en déjeunant avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:

--Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....

--Eh bien?

--Introuvable!

--_Quoere et invenies_, répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
ardeur, le bibliomane se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.

Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.

Ce n'était pas la Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la
différence d'un an dans la date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais
elle était imprimée à Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
lieue; elle n'était pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
le seul qui existât, était dans le Liban, au fond d'un monastère druse.
Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui demanda son avis:

--Dame! répondit Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il
n'avait pas une Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est
impossible de trouver l'autre.

Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
francs, la fit relier d'une façon splendide et la mit dans une cassette
particulière.

Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à
mademoiselle Mars, qui n'était rien moins que bibliomane, pria Merlin de
classer les livres du défunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
honnête homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
trente ou quarante mille francs de billets de banque à la main.

Il les avait trouvés dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la
magnifique reliure de cette Bible presque unique.

--Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?

--Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
cherché sa Bible, il n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois
ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces trois ans là il en eût
dépensé cinquante mille.

Maintenant que nous avons montré notre bien-aimé Charles pendant la
semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il était le dimanche depuis
six heures du soir jusqu'à minuit.

Comment avais-je connu Nodier?

Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en
1827, je venais d'achever _Christine_; je ne connaissais personne dans
les ministères, personne au théâtre; mon administration, au lieu de
m'être une aide pour arriver à la Comédie Française, m'était un
empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
qui a été si fort sifflé et si fort applaudi:

«Eh bien... j'en ai pitié, mon père: qu'on l'achève!»

En dessous de ce vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus
rien à faire que de lire ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à
être reçu ou refusé par eux.

Malheureusement, à cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française
était, comme le gouvernement de Venise, républicain, mais
aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait près des sérénissimes
seigneurs du Comité.

Il y avait bien un examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes
gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient
droit à une lecture qu'après examen; mais il existait dans les
traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et même trois ans, que moi,
familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
tremblant que ma pauvre _Christine_ n'allât augmenter tout simplement le
nombre de:

          _Questi sciaurati che mai non fur vivi._

J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à
naître. Je lui demandai un mot d'introduction près du baron Taylor. Il
me l'envoya. Huit jours après j'avais lecture au Théâtre-Français, et
j'étais à peu près reçu.

Je dis à peu près, parce qu'il y avait dans _Christine_, relativement au
temps où nous vivions, c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles
énormités littéraires, que messieurs les comédiens ordinaires du roi
n'osèrent me recevoir d'emblée, et subordonnèrent leur opinion à celle
de M. Picard, auteur de _la Petite Ville_.

M. Picard était un des oracles du temps.

Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une
bibliothèque garnie de toutes les éditions de ses oeuvres et ornée de
son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous à huit jours, et
nous congédia.

Au bout de huit jours, heure pour heure, je me présentai à la porte de
M. Picard. M. Picard m'attendait évidemment; il me reçut avec le sourire
de Rigobert dans _Maison à vendre_.

--Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roulé,
avez-vous quelque moyen d'existence? Le début n'était pas encourageant.

--Oui, monsieur, répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
d'Orléans.

--Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
entre les deux mains et en me prenant les mains du même coup, allez à
votre bureau.

Et, enchanté d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
du geste que l'audience était terminée.

Je n'en devais pas moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à
l'Arsenal. Nodier me reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.

Peut-être oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
jamais celui de Nodier.

Je voulus prouver à Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne
de sa protection qu'il eût pu le croire d'après la réponse que Picard
m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reçus une
lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
soirées de l'Arsenal.

Ces soirées de l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque
chose qu'aucune plume ne rendra jamais.

Elles avaient lieu le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.

À six heures, la table était mise. Il y avait des dîneurs de la
fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
fils; puis, par hasard, un ou deux invités; puis qui voulait.

Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on allait dîner
chez Nodier à son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts étaient
insuffisants, on en ajoutait un quatrième, un cinquième, un sixième.
S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur à celui
qui arrivait le treizième! Celui-là dînait impitoyablement à une petite
table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le relever de sa pénitence.

Nodier avait ses manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain
à l'argenterie, la chandelle à la bougie.

Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait à sa
guise.

Au bout d'une année ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais
tout à l'heure. Je pouvais arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on
me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
bienvenue, et l'on me mettait à table, ou plutôt je me mettais à table
entre madame Nodier et Marie.

Au bout d'un certain temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un
point de droit. Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place
était-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
place m'était rendue, et, ma foi! se mettait où il pouvait celui que
j'avais déplacé.

Nodier alors prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce
que je le dispensais de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour
lui, j'étais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier était le plus
charmant causeur qu'il y eût au monde. On avait beau faire à ma
conversation tout ce qu'on fait à un feu pour qu'il flambe, l'éveiller,
l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les étincelles de
l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était de
l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie,
ce charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet
tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas
Nodier.

C'était un pis-aller dont on se contentait, voilà tout.

Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon
refus de parler, il fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier
parlât; alors tout le monde écoutait, petits enfants et grandes
personnes. C'était à la fois Walter Scott et Perrault, c'était le savant
aux prises avec le poète, c'était la mémoire en lutte avec
l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre, mais
encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs
bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une
mélancolique bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
traînante, que modulait sur certains tons ramenés périodiquement un
accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors
le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le
temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient pour Nodier cette bourse
de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? Comme
le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait
même, sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon
Nodier, les rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une
autre planète, une réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier,
les songes les plus fantastiques correspondaient à des faits accomplis
autrefois dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure: les images les plus
étranges n'étaient que l'ombre des formes qui avaient imprimé leurs
souvenirs dans notre âme immortelle. En visitant pour la première fois
le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est écrié, retrouvant des
animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de Pyrrha, et
parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si
Jésus-Christ avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
prévenu des mauvaises intentions de Pilate à son égard. C'était surtout
le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la première
fois à Rome du temps de Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille
de la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur
lequel il avait des documents les plus précieux. Et à ce propos il
relevait une erreur dans laquelle étaient tombés les savants et les
poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas Ahasvérus, qui
est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux cinq
sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait
le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
philosophie, de la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh!
comme dans cette scène Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo,
Buffon et Lacépède! Il avait connu des araignées près desquelles
l'araignée de Pélisson n'était qu'une drôlesse; il avait fréquenté des
crapauds près desquels Mathusalem n'était qu'un enfant; enfin il avait
été en relation avec des caïmans près desquels la tarasque n'était qu'un
lézard.

Aussi il tombait à Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
hommes de génie. Un jour qu'il cherchait des lépidoptères, c'était
pendant son séjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
séculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavité qu'il
apercevait, fourra sa main dans cette cavité, comme il avait l'habitude
de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était enroulé à
l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main
dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
cédait à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et
regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité.
Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
Nodier commença par s'enfuir, puis il réfléchit, se ravisa, prit une
hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commença de faire une
ouverture à l'endroit où il présumait que devait se trouver cet objet
inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa, le sang
coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le sang
coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans
l'arbre où, sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était
de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis
deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq
pouces de long sur trois de large.

Une autre fois, c'était en Normandie, du temps où il faisait avec Taylor
le voyage pittoresque de la France: il entra dans une église à la voûte
de cette église étaient suspendus une gigantesque araignée et un énorme
crapaud. Il s'adressa à un paysan pour demander des renseignements sur
ce singulier couple.

Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près
d'une des dalles de l'église sur laquelle était sculpté un chevalier
couché dans son armure.

Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de
si méchants souvenirs, que les plus hardis se détournaient afin de ne
pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la suite d'un voeu fait par ce
chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et jour, une
pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à cette
dépense et bien au-delà.

Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
curé ne dormait pas, il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur
celle de l'église, la lampe pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à
un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.

Mais, la nuit suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin,
l'idée lui vint de s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son
lit, s'approcha de la fenêtre, et constata _de visu_ que l'église était
plongée dans la plus profonde obscurité.

Cet événement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
certaine gravité. Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le
bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
qu'il n'en était rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
l'honneur d'être bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier qui, après
avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à les
tourmenter trois cents ans après sa mort.

Le curé déclara qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais
qu'il n'en désirait pas moins assister le soir au remplissage de la
lampe; en conséquence, à la nuit tombante, en présence du curé, l'huile
fut introduite dans le récipient, et la lampe allumée; la lampe allumée,
le curé ferma lui-même la porte de l'église, mit la clef dans sa poche,
et se retira chez lui.

Puis il prit un bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand
fauteuil, et, les yeux alternativement fixés sur le livre et sur
l'église, il attendit.

Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les vitraux diminuer,
pâlir et s'éteindre.

Cette fois, il y avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à
laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.

Un instant, le curé pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église
et volaient l'huile. Mais en supposant le méfait commis par des voleurs,
c'étaient des gaillards bien honnêtes de se borner à voler l'huile,
quand ils épargnaient les vases sacrés.

Ce n'étaient donc pas des voleurs; c'était donc une autre cause
qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
peut-être. Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle qu'elle
fût.

Le lendemain soir, il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre
qu'il n'était pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.

Les heures s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale:
minuit sonna....

Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se
déplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
apparut un instant à la voûte, descendit le long de la corde, et fit une
station sur la lampe, qui commença de pâlir, vacilla et s'éteignit.

Le curé se trouva dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que
c'était une expérience à renouveler, en se rapprochant du lieu où se
passait la scène.

Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
était dans le côté de l'église opposé à la lampe, il n'avait qu'à se
cacher dans le confessionnal qui était placé à quelques pas d'elle
seulement.

Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le curé
changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.

Jusqu'à minuit, même calme, même silence, même honnêteté de la lampe à
remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, même
craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait à
quatre pas du confessionnal, les yeux du curé purent immédiatement se
fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était la tombe du
chevalier qui craquait.

Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement,
et, par l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de
la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans
chercher un chemin qu'on voyait lui être familier, à gravir le pilier, à
courir sur sa corniche, à descendre le long de la corde, et, arrivée là,
à boire l'huile de la lampe, qui s'éteignit.

Mais alors le curé eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les
rayons vers la tombe du chevalier.

Alors il s'aperçut que l'objet qui la tenait entrouverte était un
crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
pierre et donnait passage à l'araignée, qui allait incontinent pomper
l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.

Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils
habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé
au curé la présence d'un voleur quelconque dans son église.

Le lendemain, le curé avait requis main-forte, on avait soulevé la
pierre du tombeau, et l'on avait mis à mort l'insecte et le reptile,
dont les cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
étrange événement.

D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux
qui avaient été appelés par le curé pour combattre ces deux commensaux
de la tombe du chevalier, et comme lui s'était acharné particulièrement
au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.

Il en était quitte pour être borgne.

Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y
avait quelque chose de mystérieux dans la longévité de cet animal qui
plaisait à l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
crapauds centenaires ou millénaires, les savait-il; tous les crapauds
découverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à Eretteville, au
milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud enfermé
par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva
parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on
demandait à Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
avaient leur peau, répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître
qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
avalé la vieille. Quant à ceux qui étaient dans des pierres de formation
primitive, depuis la création du monde, comme le crapaud que l'on trouva
dans la carrière de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
ils avaient été obligés de demeurer, la suspension de la vie dans une
température qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu, qui
entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le
dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à
une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.

D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilité
naturelle, une certaine pente à se faire petit lui-même qui l'entraînait
vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
livres des chefs-d'oeuvre ignorés, qu'il tirait de la tombe des
bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes
inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité;
toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on
opprimait le crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on
ne voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon
ami; Nodier l'avait déjà prouvé par l'association du crapaud et de
l'araignée, et, à la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
autre histoire de crapaud et de lézard non moins fantastique que la
première; le crapaud était donc, non seulement bon ami, mais encore bon
père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avait
donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en enveloppant
les oeufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les
portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la
première leçon de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou
lance même quand on le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus
innocente substance qu'il y eût au monde, et il la préférait à la salive
de bien des critiques de sa connaissance.

Ce n'était pas que ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les
autres, et ne fussent même bien reçus, mais, peu à peu, ils se
retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l'aise au milieu de
cette bienveillance qui était l'atmosphère naturelle de l'Arsenal, et à
travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-à-dire pour
jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.

On arrivait ainsi à la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les
accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à
l'envers, étaient pris du côté philosophique; puis on servait le café à
table. Nodier était sybarite au fond, il appréciait parfaitement ce
sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le couronnement du
dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier se
levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
point de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une
grande utilité pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.

Alors, le salon s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires
on n'était jamais reçu que dans la chambre à coucher de madame Nodier;
alors le salon s'illuminait et éclairait des lambris peints en blanc
avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
composant de douze fauteuils et d'un canapé en Casimir rouge, de rideaux
de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.

Dans ce salon, cinq minutes après son éclairage, entraient les convives,
Nodier venant le dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras
de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
soupirant et se plaignant comme s'il n'eût eu que le souffle; alors il
allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de la cheminée, les
jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait dans
le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de
béatitude que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et
suivre silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au
chambranle, c'était autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
le monde se taisait, alors se déroulait une de ces charmantes histoires
de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Théocrite;
ou quelque sombre drame de la Révolution, dont un champ de bataille de
la Vendée ou la place de la Révolution était toujours le théâtre; ou
enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
rivière, le chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant
évanoui, on écoutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
mettre à son piano, et, tout à coup, une brillante fusée de notes
s'élançait dans les airs comme le prélude d'un feu d'artifice: alors les
joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à des tables et jouaient.

Nodier n'avait longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de
prédilection, et il s'y prétendait d'une force supérieure; enfin, il
avait fait une concession au siècle et jouait à l'écarté.

Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mélodies,
toujours trop courtes, on entendait tout à coup éclore la ritournelle
d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal
commençait.

Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
trilles rapides brodés par ses doigts sur les touches du piano, un mot à
ceux qui s'approchaient d'elle, à chaque traversée, à chaque chaîne des
dames, à chaque chassé-croisé. À partir de ce moment, Nodier
disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas un de ces
maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine
l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place
à celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et
presque féminin.

D'ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt
tout à fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait
Nodier de bonne heure. C'était madame Nodier qui était chargée de ce
soin. L'hiver elle sortait la première du salon; puis quelquefois, quand
il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher. Nodier suivait la
bassinoire, et tout était dit.

Dix minutes après, madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et
s'endormait aux mélodies de sa fille, et au bruit des piétinements et
aux rires des danseurs.

Un jour nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume.
Cette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec
inquiétude ce qu'il avait.

Nodier venait d'être nommé académicien.

Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et à moi.

Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Académie l'avait nommé au moment où
il s'y attendait le moins.

C'est que Nodier, aussi savant à lui seul que tous les académiciens
ensemble, démolissait pierre à pierre le dictionnaire de l'Académie. Il
racontait que l'Immortel chargé de faire l'article _écrevisse_ lui avait
un jour montré cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.

L'article était conçu dans ces termes:

«Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à reculons.»

--Il n'y a qu'une erreur dans votre définition, répondit Nodier, c'est
que l'écrevisse n'est pas un poisson, c'est que l'écrevisse n'est pas
rouge, c'est que l'écrevisse ne marche pas à reculons... le reste est
parfait.

J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'était mariée,
était devenue madame Ménessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
changé à la vie de l'Arsenal. Jules était un ami à tous: on le voyait
venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
voilà tout.

Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
bibliothèque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.

Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
réputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il découvrait dedans,
il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
volume intitulé _le Zombi du grand Pérou_, que Nodier prétendit être
imprimé aux colonies, et dont il détruisit l'édition de son autorité
privée; le livre valait cinq francs, il monta à cent écus.

Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
certain fonds, un noyau précieux à l'aide duquel, au bout de deux ou
trois ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.

Un jour, toutes ces charmantes fêtes s'interrompirent. Depuis un mois ou
deux, Nodier était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
grande attention à ses plaintes. C'est qu'avec le caractère de Nodier il
était assez difficile de séparer le mal réel d'avec les souffrances
chimériques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
de flâneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mandé.

Le but de la promenade était un méchant cabaret, où, dans les beaux
jours de sa bonne santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses
courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, excepté Jules,
retenu à son bureau. C'était madame Nodier, c'était Marie, c'étaient les
deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
mari, le père et le grand-père. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
temps à rester avec lui, et l'on en profitait.

Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
dimanche; puis, enfin, on s'aperçut que de sa chambre le malade ne
pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
salon. Un jour, Marie nous annonça tristement que, le dimanche suivant,
l'Arsenal serait fermé; puis tout bas elle dit aux intimes:

--Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
J'allai le voir.

--Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
qu'il m'aperçut, du temps où je me portais bien, vous n'aviez en moi
qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, j'appelle ma
fille, et ma fille vous lit.

Et Nodier me montra effectivement mes livres épars sur son lit et sur sa
table.

Ce fut un de mes moments d'orgueil réel. Nodier isolé du monde, Nodier
ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.

Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'étais
reconnaissant.

À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
venait de paraître en deux livraisons de la _Revue des Deux Mondes._

C'était _Inès de las Sierras_. J'étais émerveillé. Ce roman, une des
dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût
dit une oeuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour
à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire
d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique
durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la
fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
amèrement à Nodier.

--C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là
je ne la gâterai pas, soyez tranquille.

--À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette oeuvre-là?
Nodier me prit la main.

--Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui
l'écrirai, dit-il.

--Et qui l'écrira?

--Vous.

--Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.

--Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt
pour vous.

--Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous
l'imprimerez. Nodier secoua la tête.

--Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.

--Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.

--Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui
donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier
n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole!
L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier
s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
plus.

Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire
caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.

Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était
mortelle.

Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique.
C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya
chercher le curé de Saint-Paul.

Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés
dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.

La confession achevée, toute la famille entra.

Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa
femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.

Derrière la famille étaient les domestiques.

Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne
changent jamais, les livres.

Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à
haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les
prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état,
affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
si on le laissait dormir pendant quelques heures.

On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.

Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre
augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait
personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on
distingua les noms de Tacite et de Fénelon.

Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut
secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et
lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses
mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.

--Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.

--Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.

Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant
de ses cheveux le front humide du mourant.

--Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
mort frappait toujours.

[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une
notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à
vingt-cinq exemplaires seulement.]

Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que
la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un
esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.

Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du
mois.

--Le 27 janvier, dit madame Nodier.

--Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
Puis, se tournant vers la fenêtre:

--Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.

Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il
rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.

Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un
deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en
perdant Nodier.

Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.

Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.

Voilà pourquoi j'en parle si souvent.

Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.



CHAPITRE II.

La famille d'Hoffmann.


Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin,
comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut
compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim,
la seconde résidence du grand-duc.

Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin
passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim,
aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a
secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la
rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;
mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt
cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.

C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois,
un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans
d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de
Werther.

En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour
juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa
division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe
l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double
rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je,
combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si
parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un
pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].

[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme
épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion
amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]

[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]

Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est
celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.

Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le
même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle,
quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que
tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite
maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en
porcelaine de Saxe.

L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.

L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est
une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.

La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx
représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.

Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second
un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon
poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.

Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles
festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus
réjouissants.

Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison
dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des
Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant
seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle,
et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce
1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la
prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour
dans les coeurs.

Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus
violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du
jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de
parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de
l'église des Jésuites.

Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.

La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et
pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un
atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.

Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet
une esquisse commencée.

Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano
une sonate ouverte.

Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un
commencement de ballade griffonné.

Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du
quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de
tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de
toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de
plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin;
mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.

Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un
poète? Nous l'ignorons.

Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces
collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la
collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil
au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une
collection de pipes.

Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le
moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.

Non, il regardait.

Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son
souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un
rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde
quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!

Que regardait-il?

Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église
des Jésuites.

Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était
pleine.

Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui
regardait derrière ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en
regardant?

C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,
maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les
écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son
regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les
facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait
équilibre.

Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien:
c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la
poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,
brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était
Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.

Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent
sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas
riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la
Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que
l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien
plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;
il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des
_Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; né au milieu
d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en
France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais
comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au
tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à
toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un
père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller
criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur
provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles
juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous
musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann
disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui,
enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun
jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms
aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,
violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait
jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et
tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres,
après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs
pupitres.

De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,
cependant, il en restait une.

Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.

Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une soeur de
sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond
de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,
dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un
enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa
mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction
qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann;
car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire,
c'est le malheur.

Cette tante, c'était la tante Sophie.

Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du
luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé
d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme
gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était
ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle était
ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à
perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle
il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long
d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de
perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre
enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.

Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs
d'Hoffmann.

Il n'en était pas de même de son oncle.

La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux
mains de cet oncle.

C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi
bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont
l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son
neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses
pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,
l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.

Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa
régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet
oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture;
mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils
délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était
sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le
sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le
repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la
peinture, tant de minutes pour la poésie.

Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes
pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la
musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté
qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau
jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,
avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants,
mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au
théâtre.

En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre,
près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le
rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France
et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans
seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu
lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et
Piccinni.

Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il
vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à
quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en
temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous
venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs
debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant,
les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.



CHAPITRE III.

Un amoureux et un fou.


Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites,
quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient
l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le
jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement
d'impatience, mais ne répondit pas.

On heurta une seconde fois.

Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.

On frappa une troisième fois.

Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était
visiblement décidé à ne pas ouvrir.

Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de
prononcer un des prénoms d'Hoffmann.

--Théodore, dit-il.

--Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.

--Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?

--Non, attends.

Et Hoffmann alla ouvrir.

Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il
pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la
porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le
front, comme eût pu faire un frère aîné.

C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même
maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de _Martin Luther_, de
l'_Attila_, du _24 Février_, de _La Croix de la Baltique_, avait grandi
sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.

Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se
termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie,
qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination
fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez
Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge,
chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le
nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il
dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait
son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et
harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque
verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.

Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que
Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui
de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié
pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à
Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure
musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.

Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette
mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce
complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils
avaient résolu de visiter Paris.

Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de
la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.

Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et
surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en
scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa
toute sa vie de se faire directeur de théâtre.

Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation,
comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange
liberté de moeurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses
amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture
si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux
étudiant.

Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force
merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture
italienne à la peinture allemande.

Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux
amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.

Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent.
Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et
Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics
d'or.

Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une
jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et
nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien
insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.

Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur
était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une
inspiration du ciel.

C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.

Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant
ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.

Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1er
mai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent
dans une maison de jeu.

Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq
frédérics d'or.

Le tour d'Hoffmann était venu.

Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.

Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de
veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux
qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha
franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir
surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il
jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se
quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un
spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur
raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait
l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la
fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans
compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire
que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait
le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue
pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait
franchir le seuil de la porte.

--Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le
regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la
banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez
qu'une proie plus sûre pour le diable.

Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à
son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat
l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient
pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.

Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann,
l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.

Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était
rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.

Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la
France.

Ils se séparèrent en s'embrassant.

Hoffmann, resté seul, compta son or.

Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.

Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.

Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant
la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.

À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi
insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann
tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.

La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout
bas des vers de _Faust_, et il lui semblait voir, sur le seuil de la
porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.

Enfin son parti fut pris.

Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement
nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et
écrivit sur cette carte:

_À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les
familles les plus pauvres de la ville._

Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même,
rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et
dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.

À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille
thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir
fait un rêve.

La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la
veille.

Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun
objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du
vieil officier.

Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant
ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à
la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de
serrer les mille thalers restants dans son tiroir.

Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis
partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses
préparatifs de voyage.

Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant
une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans
la rue et demeura dans la pose où il était.

Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien
certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait
pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers
l'église.

Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait
jamais rien vu de pareil.

C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait
vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.

Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant
ensemble: les détails lui échappaient.

La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.

Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et
disparurent sous le portail.

Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié
battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile
derrière son rideau.

C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il
avait vue entrer.

Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu
de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter
aux cieux.

C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami
Zacharias Werner vint le prendre après nous.

Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur
l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.

Puis il poussa un énorme soupir.

Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant
encore plus pâle que d'habitude.

--Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.

--Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un
misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache...
perce-moi le coeur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la
lumière du ciel.

--Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux;
qu'est-il donc arrivé, cher ami?

--Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce
qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!

--Que veux-tu dire?

--Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me
semble que c'est un rêve.

--Comment! un rêve?

--Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh
bien! quand j'ai vu cela, une véritable fortune, mille frédérics d'or,
mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pièce j'ai vu
rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y résister, j'ai
pris le tiers de mon or et j'ai été au jeu.

--Et tu as perdu?

--Jusqu'à mon dernier kreutzer.

--Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux
tiers.

--Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers,
et....

--Et tu l'as perdu comme le premier?

--Plus vite, mon ami, plus vite.

--Et tu es revenu chercher ton troisième tiers?

--Je ne suis pas revenu, j'ai volé: j'ai pris les quinze cents thalers
restants, et je les ai posés sur la rouge.

--Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?

--Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hésitation, sans
remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir!
Sortie, mon ami, sortie!

--Et tu ne regrettes les mille frédérics qu'à cause du voyage?

--Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de côté de quoi
aller à Paris, cinq cents thalers!

--Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?

--À l'instant même.

--Eh bien! qu'à cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le
conduisant vers son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.

--Comment! que je parte? s'écria Werner, et toi?

--Oh! moi, je ne pars plus.

--Comment! tu ne pars plus?

--Non, pas dans ce moment-ci du moins.

--Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empêche de partir? qui te
retient à Mannheim?

Hoffmann entraîna vivement son ami vers la fenêtre. On commençait à
sortir de l'église, la messe était finie.

--Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant du doigt quelqu'un à
l'attention de Werner.

Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail,
descendant lentement les degrés de l'église, son livre de messe posé
contre sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive comme la
Marguerite de Goethe.

--Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?

--Certainement que je vois.

--Eh bien! que dis-tu?

--Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie
le voyage de Paris, fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux
Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du théâtre de Mannheim.

--Tu la connais donc?

--Certainement.

--Tu connais donc son père?

--Il était chef d'orchestre au théâtre de Francfort.

--Et tu peux me donner une lettre pour lui?

--À merveille.

--Mets-toi là, Zacharias, et écris.

Zacharias se mit à la table et écrivit.

Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami
Théodore Hoffmann à son vieil ami Gottlieb Murr.

Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps d'achever sa lettre; la
signature apposée, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'élança
hors de la chambre.

--C'est égal, lui cria une dernière fois Zacharias Werner, tu verras
qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire
oublier Paris.

Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas même à
propos de se retourner pour lui répondre, même par un signe
d'approbation ou d'improbation.

Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche,
et, pour n'être plus tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite
vers l'hôtel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux
chef d'orchestre.

Hoffmann frappait à la porte du maître Gottlieb Murr juste au même
moment où Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.



CHAPITRE IV.

Maître Gottlieb Murr.


Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne à Hoffmann.

Hoffmann n'avait jamais vu maître Gottlieb, et cependant il le reconnut.

Cet homme, tout grotesque qu'il était, ne pouvait être qu'un artiste, et
même un grand artiste.

C'était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans, ayant une
jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui
ressemblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutôt tout en
sautillant, et son sautillement ressemblait fort à celui d'un
hochequeue, tout en sautillant et en devançant les gens qu'il
introduisait chez lui, il s'arrêtait, faisant une pirouette sur sa jambe
torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et
continuait son chemin.

Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un
de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donné, dans
ses oeuvres, une si complète galerie.

Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et spirituel à la fois,
recouvert d'une peau parcheminée, mouchetée de rouge et de noir comme
une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange faciès brillaient deux
yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprécier le regard aigu, que
les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, même dans son
sommeil, étaient constamment relevées sur son front ou abaissées sur le
bout de son nez. C'était seulement quand il jouait du violon en
redressant la tête et en regardant à distance, qu'il finissait par
utiliser ce petit meuble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de
luxe que de nécessité.

Sa tête était chauve et constamment abritée sous une calotte noire, qui
était devenue une partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître
Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement,
lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite
perruque à la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que jamais maître
Gottlieb ne s'inquiétait le moins du monde de la portion de velours qui
apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinité avec
le chapeau qu'avec la tête, accompagnaient le chapeau dans son excursion
aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb saluait.

Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.

Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gottlieb, qui, comme nous
l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.

Maître Gottlieb s'arrêta dans un grand cabinet plein de partitions
empilées et de feuilles de musique volantes: sur une table étaient dix
ou douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette forme à
laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-à-dire la forme d'un étui
de violon.

Pour le moment, maître Gottlieb était en train de disposer pour le
théâtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique
italienne, le _Matrimonio segreto_ de Cimarosa.

Un archet, comme la batte d'Arlequin, était passé dans sa ceinture, ou
plutôt maintenu par le gousset boutonné de sa culotte, une plume se
dressait fièrement derrière son oreille, et ses doigts étaient tachés
d'encre.

De ces doigts tachés d'encre il prit la lettre que lui présentait
Hoffmann, puis, jetant un coup d'oeil sur l'adresse, et reconnaissant
l'écriture:

--Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète celui-là, mais joueur.
Puis, comme si la qualité corrigeait un peu le défaut, il ajouta:
Joueur, joueur, mais poète.

Puis, décachetant la lettre:

--Parti, n'est-ce pas? parti!

--Il part, monsieur, en ce moment même.

--Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme
pour recommander son ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyagé, je ne
connaîtrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.

--Mais, dit Hoffmann, vous n'en connaîtriez pas moins bien leurs
oeuvres, maître Gottlieb.

--Oui, leurs oeuvres, certainement: mais qu'est-ce que connaître
l'oeuvre sans l'artiste? C'est connaître l'âme sans le corps; l'oeuvre,
c'est le spectre, c'est l'apparition; l'oeuvre, c'est ce qui reste de
nous après notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vécu:
vous ne comprendrez jamais entièrement l'oeuvre d'un homme si vous
n'avez pas connu l'homme lui-même.

Hoffmann fit un signe de la tête.

--C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprécié complètement Mozart
qu'après avoir vu Mozart.

--Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon?
parce qu'il a voyagé en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est
la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne,
c'est la musique des dieux.

--Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant
pas en Italie que Mozart a fait _le Mariage de Figaro_ et _Don Juan_,
puisqu'il a fait l'un à Vienne pour l'empereur, et l'autre à Prague pour
le théâtre italien.

--C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime à voir en vous cet
esprit national qui vous fait défendre Mozart. Oui, certainement, si le
pauvre diable eût vécu, et s'il eût fait encore un ou deux voyages en
Italie, c'eût été un maître, un très grand maître. Mais ce _Don Juan_,
dont vous parlez, ce _Mariage de Figaro_, dont vous parlez, sur quoi les
a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes,
sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour
l'apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitté l'Italie depuis quatre
ans; depuis quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à l'Italie;
la pensée seule me réchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je
pense à l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de
calotte même. Le souvenir me ravive: ô musique de Bologne! ô soleil de
Naples! oh!...

Et la figure du vieillard exprima un moment une béatitude suprême, et
tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les
torrents du soleil méridional, inondant encore sa tête ruisselaient de
son front chauve sur ses épaules, et de ses épaules sur toute sa
personne.

Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en
profita pour regarder tout autour de lui, espérant toujours voir
Antonia. Mais les portes étaient fermées et l'on n'entendait aucun bruit
derrière aucune de ces portes qui y décelât la présence d'un être
vivant.

Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, dont l'extase se calmait
peu à peu, et qui finit par en sortir avec une espèce de frissonnement.

--Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.

--Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias
Werner, lequel m'a parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et comme
je suis musicien!

--Ah! vous êtes musicien!

Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la renversa en arrière, et, à
travers ses lunettes, momentanément posées sur les derniers confins de
son nez, il regarda Hoffmann.

--Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front de musicien, oeil de
musicien; et qu'êtes-vous? compositeur ou instrumentiste?

--L'un et l'autre, maître Gottlieb.

--L'un et l'autre! dit maître Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute
de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux
hommes, de trois hommes pour être seulement l'un ou l'autre! et ils sont
l'un et l'autre!

Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras au ciel et ayant l'air
d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.

Puis, après la pirouette achevée s'arrêtant devant Hoffmann:

--Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?

--Mais des sonates, des chants sacrés, des quintetti.

--Des sonates après Jean-Sébastien Bach! des chants sacrés après
Pergolèse! des quintetti après François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse!
jeunesse!

Puis, avec un sentiment de profonde piété:

--Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel
instrument jouez-vous?

--De tous à peu près, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole
d'amour jusqu'au théorbe; mais l'instrument dont je me suis
particulièrement occupé, c'est le violon.

--En vérité, dit maître Gottlieb d'un air railleur, en vérité tu lui as
fait cet honneur-là, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui,
pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann
en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
c'est que le violon? Le violon! et maître Gottlieb balança son corps sur
cette seule jambe dont nous avons parlé, l'autre restant en l'air comme
celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les
instruments. Le violon a été inventé par Satan lui-même pour damner
l'homme, quand Satan a perdu plus d'âmes qu'avec les sept péchés
capitaux réunis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon maître,
mon héros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la
perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a coûté dans
ce monde et dans l'autre pour avoir joué toute une nuit avec le violon
du diable lui-même, et pour avoir gardé son archet. Oh! le violon!
sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa
simplicité presque misérable les plus inépuisables trésors d'harmonie
qu'il soit possible à l'homme de boire à la coupe des dieux? As-tu
étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout?
espères-tu réunir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout
merveilleux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts des plus
savants, qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs doigts, et
qui n'a jamais chanté que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon
maître? Quand tu as pris un violon pour la première fois, as-tu bien
pensé à ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier,
ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de ses
entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu;
violon, tentateur éternel! d'autres que toi aussi ont cru à leur
vocation, et ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas augmenter
le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles à la société, si
insupportables à leurs semblables.

Puis, tout à coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un
archet comme un maître d'escrime prend deux fleurets, et les présentant
à Hoffmann:

--Eh bien! dit-il d'un air de défi, joue-moi quelque chose: voyons,
joue, et je te dirai où tu en es, et, s'il est encore temps de te
retirer du précipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tiré le pauvre
Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec
fureur, avec rage. Il rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert
l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu.
Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer.
Là, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au
commencement, il leur faisait faire dix heures à l'heure, et maintenant,
maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à
son oncle, tandis qu'il n'eût jamais joué du violon que pour souhaiter
la fête au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
montre-moi ce que tu sais faire.

Hoffmann prit le violon et l'examina.

--Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le
gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si
ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es
pas digne de le toucher.

Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son vibrant, prolongé,
frémissant.

--C'est un _Antonio Stradivarius_.

--Allons, pas mal; mais de quelle époque de la vie de Stradivarius?
Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.

--Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble
impossible....

--Impossible, blasphémateur! impossible! c'est comme si tu me disais,
malheureux, qu'il est impossible de reconnaître l'âge du vin en le
goûtant. Écoute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai
1793, ce violon a été fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit
de Crémone à Mantoue en 1705, et où il laissa son atelier à son premier
élève. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te le
dire, n'est que de troisième ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit
encore trop bon pour un pauvre écolier comme toi. Ça va, va!

Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif battement de coeur,
commença les variations sur le thème de _Don Juan_:

          «_La ci darem' la mano_».

Maître Gottlieb était debout près d'Hoffmann, battant à la fois la
mesure avec sa tête et avec le bout du pied de sa jambe torse. À mesure
qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa
mâchoire supérieure mordait la lèvre inférieure, et, aux deux côtés de
cette lèvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en ce moment se
dressaient comme deux défenses de sanglier. Enfin, un allégro, dont
Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de maître
Gottlieb un mouvement de tête qui ressemblait à un signe d'approbation.

Hoffmann finit par un démanché qu'il croyait des plus brillants, mais
qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse
grimace.

Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et frappant sur l'épaule du
jeune homme:

--Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu
auras oublié tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces
bonds à la mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et ces
démanchés criards, on fera quelque chose de toi.

Cet éloge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien,
ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noyé qu'il était dans
l'océan musical, que maître Gottlieb était le père de la belle Antonia.

Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche
du vieillard:

--Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce
vous, maître Gottlieb?

--Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux
Murr?

--Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.

--Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait
dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en
ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est
vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut
jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a
deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un
dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable,
intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains _appoggiamenti_;
puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans
transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi,
aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule,
mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien le
_tempo rubato_, fatal _tempo rubato_, qui tue plus d'instrumentistes que
la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai
mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il
avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou
dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant!
Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je
l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le
diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait,
il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le
suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à
donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en
présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui
était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet,
que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet
luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable
fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste
sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au
lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le
vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi
s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre
maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et
bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous
démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent
jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de
Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire
exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses
portes.

Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:

--Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de
bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle.
Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose
que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce
nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a
trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un
Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des
maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de
Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra.
Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann,
quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes
élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc
qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître
Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît
et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a
dans cette poitrine là un coeur d'artiste. Aussi maintenant, jeune
homme, voyons, ce n'est plus un _Antonio Stradivarius_ que je veux
mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus un _Gramulo_, ce vieux
maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais
que sur des _Gramulo_; non, c'est sur un _Antonio Amati_, c'est sur
l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les
violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma
fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et
qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.

Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et
en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de
violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans
les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.

Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à
Hoffmann:

--Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.

Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une
vieille étude de Jean-Sébastien Bach.

--Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il
n'entendait rien au violon. N'importe.

Au premier son qu'Hoffmann avait tiré de l'instrument, il avait
tressailli, car lui, l'éminent musicien, il comprenait quel trésor
d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.

L'archet, semblable à un arc, tant il était courbé, permettait à
l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes à la fois, et la dernière
de ces cordes s'élevait à des tons célestes si merveilleux, que jamais
Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'éveillât sous une main
humaine.

Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de lui, la tête renversée
en arrière, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:

--Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main
gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'âme. Allons, de
l'âme! de l'âme! de l'âme!!!

Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il
comprenait, comme il lui avait dit à la première épreuve, qu'il fallait
désapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition
insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au
fortissimo, de la caresse à la menace, de l'éclair à la foudre, et il se
perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et
qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en
poussière humide, et il était sous l'influence d'une situation nouvelle,
d'un état touchant à l'extase, quand tout à coup sa main gauche
s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon
glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.

La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait,
Hoffmann avait vu apparaître, pareille à une ombre évoquée par une
harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine
oppressée, les yeux humides.

Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Gottlieb n'eut que le temps
de retenir le vénérable _Antonio Amati_, qui s'échappait de la main du
jeune instrumentiste.



CHAPITRE V.

Antonia.


Antonia avait paru mille fois plus belle encore à Hoffmann, au moment où
il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment où
il lui avait vu descendre les degrés de l'église.

C'est que, dans la glace où la jeune fille venait de réfléchir son image
et qui était à deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rétablir
d'un seul coup d'oeil toutes les beautés qui lui avaient échappé à
distance.

Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de taille moyenne, plutôt
grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans
faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balançant sur leur
tige, de palmier se courbant au vent, eussent été insuffisantes pour
peindre cette _morbidezza_ italienne, seul mot de la langue exprimant à
peu près l'idée de douce langueur qui s'éveillait à son aspect. Sa mère
était, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de
Vérone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtées,
et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beautés des
deux races qui se disputent la palme de la beauté. Ainsi, avec la
finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matité de peaux des
femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à la fois,
flottant au moindre vent, comme une vapeur dorée, ombrageaient des yeux
et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulière encore, c'était
dans sa voix surtout que le mélange harmonieux des deux langues était
sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la
belle langue où, comme dit Dante, résonne le si, venait adoucir la
rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle
parlait italien, la langue un peu trop molle de Métastase et de Goldoni
prenait une fermeté qui lui donnait la puissante accentuation de la
langue de Schiller et de Goethe.

Mais ce n'était pas seulement au physique que se faisait remarquer cette
fusion; Antonia était au moral un type merveilleux et rare de ce que
peuvent réunir de poésie opposée le soleil de l'Italie et les brumes de
l'Allemagne. On eût dit à la fois une muse et une fée, la Lorelei de la
ballade et la Béatrice de _La Divine Comédie_.

C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, était fille d'une grande
artiste. Sa mère, habituée à la musique italienne, s'était un jour prise
corps à corps avec la musique allemande. La partition de _l'Alceste_ de
Gluck lui était tombée entre les mains, et elle avait obtenu de son
mari, maître Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien, et, le
poème traduit en italien, elle était venue le chanter à Vienne; mais
elle avait trop présumé de ses forces, ou plutôt, l'admirable
cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité. À la
troisième représentation de l'opéra qui avait eu le plus grand succès, à
l'admirable solo d'_Alceste:_

          _Divinités du Styx, ministres de la mort,_
          _Je n'invoquerai pas votre pitié réelle._
          _J'enlève un tendre époux à son funeste sort,_
          _Mais je vous abandonne une épouse fidèle._

quand elle atteignit le _ré_, qu'elle donna à pleine poitrine, elle
pâlit, chancela, s'évanouit; un vaisseau s'était brisé, dans cette
poitrine si généreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'était accompli
en réalité: la mère d'Antonia était morte.

Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit
chanceler, pâlir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien
plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre à laquelle
tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mêla au dernier soupir
de la virtuose.

De là venait peut-être cette haine de maître Gottlieb pour les maîtres
allemands; c'était le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tué
sa Térésa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de
mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne
s'était calmée qu'au fur et à mesure qu'il avait reporté sur Antonia
grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mère.

Maintenant, à dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en était
arrivée à tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il
respirait par Antonia. Jamais l'idée de la mort d'Antonia ne s'était
présentée à son esprit; mais, si elle se fût présentée, il ne s'en
serait pas fort inquiété, attendu que l'idée ne lui fût pas même venue
qu'il pouvait survivre à Antonia.

Ce n'était donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann,
quoique ce sentiment fût bien autrement pur encore, qu'il avait vu
apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.

La jeune fille s'avança lentement; deux larmes brillaient à sa paupière;
et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.

Puis, avec un accent de chaste familiarité, et comme si elle eût connu
le jeune homme depuis dix ans:

--Bonjour, frère, dit-elle.

Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait paru, était resté muet et
immobile; son âme, comme toujours, avait quitté son corps, et,
voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les
mélodies d'amour et de bonheur que chante l'âme d'un père à la vue de sa
fille bien-aimée.

Il avait donc posé son cher _Antonio Amati_ sur la table, et, joignant
les deux mains comme il eût fait devant la Vierge, il regardait venir
son enfant.

Quant à Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il était sur
la terre ou au ciel, si c'était une femme qui venait à lui, ou un ange
qui lui apparaissait.

Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu'il vit Antonia s'approcher
de lui et lui tendre la main en l'appelant son frère.

--Vous, ma soeur! dit-il d'une voix étouffée.

--Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est
l'âme. Toutes les fleurs sont soeurs par le parfum, tous les artistes
sont frères par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous
connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous êtes poète,
un peu fou, pauvre ami! Hélas, c'est cette étincelle ardente que Dieu
enferme dans notre tête ou dans notre poitrine qui nous brûle le cerveau
ou qui nous consume le coeur.

Puis, se tournant vers maître Gottlieb:

--Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrassé
votre Antonia? Ah! voilà, je comprends, _Il Matrimonio segreto_, le
_Stabat mater_. Cimarosa, Pergolèse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia
auprès de ces grands génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que
vous oubliez pour eux.

--Moi, t'oublier! s'écria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le
père oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques méchantes notes de
musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de
blanches, de dièses et de bémols! Ah bien oui! regarde comme je
t'oublie!

En tournant sur sa jambe torse avec une agilité étonnante, de son autre
jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties
d'orchestration _del Matrimonio segreto_ toutes prêtes à être
distribuées aux musiciens de l'orchestre.

--Mon père! mon père! dit Antonia.

--Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du feu, que je brûle tout cela;
du feu, que je brûle Pergolèse! du feu, que je brûle Cimarosa! du feu,
que je brûle Pasiello! du feu, que je brûle mes _Stradivarius_! mes
_Gramulo_! du feu, que je brûle mon _Antonio Amati_! Ma fille, mon
Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du
papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!

Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le
diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin à vent.

Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire
d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais
fait de coquetterie qu'avec son père, elle savait bien qu'elle était
toute-puissante sur le vieillard, que son coeur était un royaume où elle
régnait en souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au
milieu de ses évolutions, et l'attirant à elle, déposa-t-elle un simple
baiser sur son front.

Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva
comme il eût fait d'un oiseau, et alla s'abattre, après avoir tourné
trois ou quatre fois sur lui-même, sur un grand canapé où il commença de
la bercer comme une mère fait de son enfant.

D'abord Hoffmann avait regardé maître Gottlieb avec effroi; en lui
voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille
entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enragé. Mais, au sourire
paisible d'Antonia, il s'était promptement rassuré, et, ramassant
respectueusement les partitions éparses, il les replaçait sur les tables
et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'oeil ce groupe
étrange, où le vieillard lui-même avait sa poésie.

Tout à coup, quelque chose de doux, de suave, d'aérien, passa dans
l'air, c'était une vapeur, c'était une mélodie, c'était quelque chose de
plus divin encore: c'était la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa
fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui
avait sauvé la vie à son auteur, le _Pieta, Signore_.

Aux premières vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura
immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de
dessus ses genoux, la déposait, toute couchée comme elle était, sur le
canapé; puis courant à son _Antonio Amati_, et accordant
l'accompagnement avec les paroles, commença de son côté à faire passer
l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et à le soutenir comme
un ange soutient l'âme qu'il porte au ciel.

La voix d'Antonia était une voix de soprano, possédant toute l'étendue
que la prodigalité divine peut donner, non pas à une voix de femme, mais
à une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle
donnait avec la même facilité le contre-ut, cette note divine qui semble
n'appartenir qu'aux concerts célestes, et l'ut de la cinquième octave
des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velouté que
ces quatre premières mesures chantées sans accompagnement, _Pieta,
Signore, di me dolente_. Cette aspiration de l'âme souffrante vers Dieu,
cette prière ardente au Seigneur d'avoir pitié de cette souffrance qui
se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de
respect divin qui ressemblait à la terreur. De son côté
l'accompagnement, qui avait reçu la phrase flottant entre le ciel et la
terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, après le _la_
expiré, et qui, _piano, piano_, répétait comme un écho de la plainte,
l'accompagnement était en tout digne de la voix lamentable, et
douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
allemand, non pas en français, mais dans cette langue universelle qu'on
appelle la musique:

_«Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse, pitié, Seigneur, et, si ma
prière arrive à toi, que la rigueur se désarme et que tes regards se
retournent vers moi moins sévères et plus cléments!»_

Et cependant, tout en suivant, tout en emboîtant la voix,
l'accompagnement lui laissait toute sa liberté, toute son étendue;
c'était une caresse et non pas une étreinte, un soutien et non une gêne;
et quand, au premier _sforzando_, c'est-à-dire quand, lassée de
l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel,
l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose
terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la
soutenir qu'au _mi_ bécarre, c'est-à-dire au _diminuendo_, c'est-à-dire
quand, lassée de l'effort, la voix retomba _do_, quand, sur le _ré_ et
les deux _fa_, la voix se souleva comme affaissée sur elle-même, et,
pareille à la madone de Canova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez
laquelle tout plie, âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que
la miséricorde du Créateur soit assez grande pour oublier la faute de la
créature.

Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: _Qu'il n'arrive jamais
que je sois damnée et précipitée dans le feu éternel de ta vigueur, ô
grand Dieu_! Alors l'accompagnement se hasarda à mêler sa voix à la voix
frémissante qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le Seigneur
de l'en éloigner. Alors l'accompagnement pria de son côté, supplia,
gémit, monta avec elle jusqu'au _fa_, descendit avec elle jusqu'à
l'_ut_, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur;
puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les
profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul
après la voix éteinte, comme après l'âme envolée et déjà sur la route du
ciel, continuent murmurantes et plaintives les prières des survivants.

Alors aux supplications du violon de maître Gottlieb commença de se
mêler une harmonie inattendue, douce et puissante à la fois, presque
céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître Gottlieb se tourna à
moitié et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon.
Hoffmann, d'abord étourdi, enivré, en délire, avait compris qu'aux
élancements de cette âme il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se
briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'était
élancé vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les touches
frémissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mêler au
violon de Gottlieb et à la voix d'Antonia.

Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif _Pieta,
Signore_, accompagné par cette voix d'espoir, au lieu d'être poursuivi
comme dans la prière partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans
son génie comme dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur de
sa voix, le _fa_ du _volgi_, un frisson passa dans les veines
d'Hoffmann, qui, écrasant l'_Antonio Amati_ sous les torrents d'harmonie
qui s'échappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia après qu'elle
eut expiré, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan,
sembla porter le dernier soupir de cette âme aux pieds du Seigneur
tout-puissant et tout miséricordieux.

Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardèrent, et leurs
mains se joignirent dans une étreinte fraternelle, comme leurs âmes
s'étaient jointes dans une commune harmonie.

Et, à partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela
Hoffmann son frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son
fils!



CHAPITRE VI.

Le serment.


Peut-être le lecteur se demandera-t-il, ou plutôt nous demandera-t-il,
comment, la mère d'Antonia étant morte en chantant, maître Gottlieb Murr
permettait que sa fille, c'est-à-dire que cette âme de son âme, courût
le risque d'un danger semblable à celui auquel avait succombé la mère.

Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le
pauvre père avait tremblé comme la feuille près de laquelle chante un
oiseau. Mais c'était un véritable oiseau qu'Antonia, et le vieux
musicien s'aperçut bientôt que le chant était sa langue naturelle, aussi
Dieu, en lui donnant une voix si étendue qu'elle n'avait peut-être pas
son égale au monde, avait-il indiqué que sous ce rapport maître Gottlieb
n'avait du moins rien à craindre: en effet, quand à ce don naturel du
chant était jointe l'étude de la musique, quand les difficultés les plus
exagérées du solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune fille
et vaincues aussitôt avec une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans
efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux,
il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en
chantant les morceaux notés pour les voix les plus hautes, restait
toujours en deçà de ce qu'elle pouvait faire, il s'était convaincu qu'il
n'y avait aucun danger à laisser aller le doux rossignol au penchant de
sa mélodieuse vocation.

Seulement maître Gottlieb avait oublié que la corde de la musique n'est
pas la seule qui résonne dans le coeur des jeunes filles, et qu'il y a
une autre corde bien autrement frêle, bien autrement vibrante, bien
autrement mortelle: celle de l'amour!

Celle-là s'était éveillée chez la pauvre enfant au son de l'archet
d'Hoffmann; inclinée sur sa broderie dans la chambre à côté de celle où
se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relevé la tête au
premier frémissement qui avait passé dans l'air. Elle avait écouté; puis
peu à peu une sensation étrange avait pénétré dans son âme, avait couru
en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'était alors soulevée
lentement, appuyant une main à sa chaise, tandis que l'autre laissait
échapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle était restée un
instant immobile; puis, lentement, elle s'était avancée vers la porte,
et, comme nous l'avons dit, ombre évoquée de la vie matérielle, elle
était apparue, poétique vision, à la porte du cabinet de maître Gottlieb
Murr.

Nous avons vu comment la musique avait fondu à son ardent creuset ces
trois âmes en une seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann était
devenu commensal de la maison.

C'était l'heure où le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre à
table. Il invita Hoffmann à dîner avec lui, invitation qu'Hoffmann
accepta avec la même cordialité qu'elle était faite.

Alors, pour quelques instants la belle et poétique vierge des cantiques
divins se transforma en une bonne ménagère. Antonia versa le thé comme
Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
par se mettre elle-même à table et par manger comme une simple mortelle.

Les Allemands n'entendent pas la poésie comme nous. Dans nos données de
monde maniéré, la femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une jeune
et jolie femme se met à table, c'est pour y fourrer ses gants, si
toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est
pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de raisin, dont
l'immatérielle créature consent parfois à sucer les grains les plus
dorés, comme fait une abeille d'une fleur.

On comprend, d'après la façon dont Hoffmann avait été reçu chez maître
Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours
suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence des visites
d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiéter: Antonia était trop
pure, trop chaste, trop confiante dans son père, pour que le soupçon
vînt au vieillard que sa fille pût commettre une faute. Sa fille,
c'était sainte Cécile, c'était la Vierge Marie, c'était un ange des
cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matière
terrestre, que le vieillard n'avait jamais jugé à propos de lui dire
qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans
l'union de deux âmes.

Hoffmann était donc heureux, c'est-à-dire aussi heureux qu'il est donné
à une créature mortelle de l'être. Le soleil de la joie n'éclaire jamais
entièrement le coeur, une tache sombre qui rappelle à l'homme que le
bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.

Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espèce. Souvent
l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au
milieu de son bien-être, de cette ombre qui se projette, obscure et
noire, sur sa rayonnante félicité.

Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.

C'était cette promesse faite à Zacharias Werner d'aller le rejoindre à
Paris; c'était ce désir étrange de visiter la France, qui s'effaçait dès
qu'Hoffmann se trouvait en présence d'Antonia, mais qui reprenait tout
le dessus aussitôt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait même plus:
c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que les lettres
de Zacharias, réclamant la parole de son ami, étaient plus pressantes,
Hoffmann s'attristait davantage.

En effet, la présence de la jeune fille n'était plus suffisante à
chasser le fantôme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux côtés
d'Antonia. Souvent, près d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rêverie
profonde. À quoi rêvait-il? à Zacharias Werner, dont il lui semblait
entendre la voix. Souvent son oeil, distrait d'abord, finissait par se
fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet oeil, ou plutôt que
croyait-il voir? La route de Paris, puis, à un des tournants de cette
route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.

Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoffmann à des intervalles
rares et inégaux revint avec plus de régularité et finit par le
poursuivre d'une obsession continuelle.

Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia
était nécessaire à sa vie, que c'était le bonheur de son avenir; mais
Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour
que ce bonheur fût durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage
projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son coeur, si étrange
qu'il fût, le rongerait.

Un jour qu'assis près d'Antonia, pendant que maître Gottlieb notait dans
son cabinet le _Stabat_ de Pergolèse, qu'il voulait exécuter à la
société philharmonique de Francfort, Hoffmann était tombé dans une de
ses rêveries ordinaires, Antonia, après l'avoir regardé longtemps, lui
prit les deux mains.

--Il faut y aller, mon ami, dit-elle.

Hoffmann la regarda avec étonnement.

--Y aller? répéta-t-il, et où cela?

--En France, à Paris.

--Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète pensée de mon coeur, que je
n'ose m'avouer à moi-même?

--Je pourrais m'attribuer près de vous le pouvoir d'une fée, Théodore,
et vous dire: J'ai lu dans votre pensée, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu
dans votre coeur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voilà
tout.

--Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma bien-aimée Antonia?

--Je me suis souvenue que, la veille du jour où vous êtes venu chez mon
père, Zacharias Werner y était venu et nous avait raconté votre projet
de voyage, votre désir ardent de voir Paris; désir nourri depuis près
d'un an, et tout prêt à s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous
avait empêché de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la
première fois, vous avez été pris de ce sentiment irrésistible dont j'ai
été prise moi-même en vous écoutant, et maintenant il vous reste à me
dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.

Hoffmann fit un mouvement.

--Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua
Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est
le désir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.

--Antonia! s'écria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de
dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus
fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce désir-là, désir
étrange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon coeur
si vous ne l'en aviez tiré vous-même. Vous ne vous trompez donc pas.
Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle à Paris, une voix plus forte
que ma volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle je n'eusse
pas obéi; cette voix est celle de la destinée!

--Soit, accomplissons notre destinée, mon ami. Vous partirez demain.
Combien voulez-vous de temps?

--Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.

--Un mois ne vous suffira pas, Théodore; en un mois vous n'aurez rien
vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le
temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutôt deux
choses de vous.

--Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? dites vite.

--Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par
votre fenêtre comme vous avez regardé le jour du départ de Zacharias
Werner, et, comme ce jour-là, mon ami, seulement plus triste, vous me
verrez monter les degrés de l'église; alors venez me rejoindre à ma
place accoutumée, alors asseyez-vous près de moi, et, au moment où le
prêtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
serments, celui de me demeurer fidèle, celui de ne plus jouer.

--Oh! tout ce que vous voudrez, à l'instant même, chère Antonia! je vous
jure....

--Silence, Théodore, vous jurerez demain.

--Antonia, Antonia, vous êtes un ange!

--Au moment de nous séparer, Théodore, n'avez-vous pas quelque chose à
dire à mon père?

--Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je vous avoue, Antonia, que
j'hésite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser espérer?

--Vous êtes l'homme que j'aime, Théodore. Allez trouver mon père, allez.

Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une
petite chambre transformée par elle en oratoire.

Hoffmann la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût refermée, et, à
travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche,
tous les élans de son coeur.

Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.

Maître Gottlieb était si bien habitué au pas d'Hoffmann, qu'il ne
souleva même pas les yeux de dessus le pupitre où il copiait le
_Stabat_. Le jeune homme entra et se tint debout derrière lui.

Au bout d'un instant, maître Gottlieb n'entendant plus rien, même la
respiration du jeune homme, maître Gottlieb se retourna.

--Ah! c'est toi, garçon, dit-il en renversant sa tête en arrière pour
arriver à regarder Hoffmann à travers ses lunettes. Que viens-tu me
dire?

Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articulé un
son.

--Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux;
un gaillard qui en découd comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas
perdre la parole comme cela, à moins que ce ne soit par punition d'en
avoir abusé!

--Non, maître Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci!
Seulement, ce que j'ai à vous dire....

--Eh bien!

--Eh bien!... me semble chose difficile.

--Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: maître Gottlieb, j'aime
votre fille?

--Vous savez cela, maître Gottlieb?

--Ah ça! mais je serais bien fou, ou plutôt bien sot, si je ne m'en
étais pas aperçu, de ton amour.

--Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.

--Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.

--Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.

--Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils
s'accouplent, ils bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient
à notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
n'étais pas plus riche que toi quand j'ai épousé ma pauvre Térésa; eh
bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours
eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqué. Es-tu riche d'amour?
voilà tout ce que je te demande; mérites-tu le trésor que tu convoites?
voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie,
plus que ton âme? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais
de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille
livres de rentes elle manquera toujours de tout.

Hoffmann était près de s'agenouiller devant cette adorable philosophie
de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira à lui
et le pressa contre son coeur.

--Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la
rage d'entendre cette horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac te
tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite guérie. Je
suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y
retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Pasiello, le
Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, c'est-à-dire un père
et une femme. Va, mon enfant, va.

Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la
nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui
pour faire ses préparatifs de départ.

Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à sa fenêtre.

Au fur et à mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette
séparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette
ravissante période de sa vie qui venait de s'écouler, ces sept mois qui
avaient passé comme un jour et qui se représentaient à sa mémoire,
tantôt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'oeil, tantôt
comme une série de jours joyeux, venaient les uns après les autres,
souriants, couronnés de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui
avaient fait un air tout semé de douces mélodies; tout cela était un
trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux
enchanteur qui attire à lui les coeurs les plus forts, les âmes les plus
froides.

À dix heures, Antonia parut au coin de la rue où, à pareille heure, sept
mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la première fois. La bonne
Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montèrent les degrés de
l'église. Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna, aperçut
Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'église.

Hoffmann s'élança hors de la maison et y entra après elle.

Antonia était déjà agenouillée et en prière.

Hoffmann était protestant, et ces chants dans une autre langue lui
avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia
psalmodier ce chant d'église si doux et si large à la fois, il regretta
de ne pas en savoir les paroles pour mêler sa voix à la voix d'Antonia,
rendue plus suave encore par la profonde mélancolie à laquelle la jeune
fille était en proie.

Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la
même voix dont là-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la
sonnette de l'enfant de choeur annonça la consécration de l'hostie, au
moment où les fidèles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
prêtre, s'élevait au-dessus de leurs têtes, seule Antonia redressa son
front.

--Jurez, dit-elle.

--Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au
jeu.

--Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?

--Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidèle de coeur et d'esprit,
de corps et d'âme.

--Et sur quoi jurez-vous cela?

--Oh! s'écria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de
plus cher, sur ce que j'ai de plus sacré, sur votre vie!

--Merci! s'écria à son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre
serment, je mourrai.

Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se
repentit pas, seulement, il eut peur. Le prêtre descendait les degrés de
l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.

Au moment où le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la
main d'Hoffmann.

--Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.

Hoffmann voulut parler.

--Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait
votre serment, étant les dernières que j'aurai entendues de vous,
bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.

Et, s'échappant, légère comme une ombre, la jeune fille laissa un
médaillon dans la main de son amant.

Hoffmann la regarda s'éloigner comme Orphée dut regarder Eurydice
fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon.

Le médaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de
jeunesse et de beauté.

Deux heures après, Hoffmann prenait sa place dans la même diligence que
Zacharias Werner en répétant:

--Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te
serai fidèle!



CHAPITRE VII.

Une barrière de Paris en 1793.


Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait
tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât
autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux
frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux
arrivants qu'aux partants.

Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme
de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités
passablement rigoureuses.

Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le
temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les
fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs
occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports,
composer des signalements, donner des visas, accorder des
recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de
patriote.

Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque.
Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur
le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie
grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.

Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était
le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage,
tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La
feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par
des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces
zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une
et l'autre muraille.

Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis,
une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions
colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains
étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto
et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:

_Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié._

«Signé, GOLIER.»

Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa
destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du
soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire
qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que,
disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un
nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la
main, elles risquaient trop dans un simple carton.

Partout on lui répétait:

--Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est
bien remué. Défiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à
Paris, et, en votre qualité d'Allemand, vous pourriez n'être pas traité
en bon Français.

À quoi Hoffmann répondait par un sourire fier, réminiscence des fiertés
spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient à grossir les
forces de Xerxès, roi des Perses.

Il arriva devant Paris: c'était le soir, les barrières étaient fermées.

Hoffmann parlait passablement la langue française, mais on est allemand
ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, à la longue,
réussit à passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on
passe toujours pour un Allemand.

Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrières.

D'abord, elles étaient fermées; ensuite, sept ou huit sectionnaires,
gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par
escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de
police municipale.

Ces braves gens, qui, de députation en députation, avaient fini par
hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous
les endroits où la politique s'était glissée par le côté actif ou le
côté passif; ces gens, qui avaient vu à l'Assemblée nationale ou à la
Convention chaque député, dans les tribunes tous les aristocrates mâles
et femelles, dans les promenades tous les élégants signalés, dans les
théâtres toutes les célébrités suspectes, dans les revues tous les
officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins libérés
d'accusation, dans les prisons tous les prêtres épargnés; ces dignes
patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance
devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque
toujours.

Ce n'était pas chose aisée que de se déguiser alors: trop de richesse
dans le costume appelait l'oeil, trop de simplicité appelait le soupçon.
Comme la malpropreté était un des insignes de civisme les plus répandus,
tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis
la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entièrement?
Cette démarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, où
les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher à
vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en quête?

Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, interrogé, dénudé,
quant au moral, avec une facilité que donnait l'usage, et une liberté
que donnait... la liberté.

Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7
décembre. Le temps était gris, rude, mêlé de brume et de verglas; mais
les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les têtes patriotes leur
laissaient assez de sang chaud à la cervelle et aux oreilles pour qu'ils
possédassent toute leur présence d'esprit et leurs précieuses facultés
investigatrices.

Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.

Le jeune voyageur était vêtu d'un habit gris de fer, d'une grosse
redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez
coquette, car il n'avait pas rencontré de boue depuis la dernière étape,
et le carrosse ne pouvait plus marcher à cause du grésil. Hoffmann avait
fait six lieues à pied, sur une route légèrement saupoudrée de neige
durcie.

--Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au
jeune homme.

--Je vais à Paris, citoyen.

--Tu n'es pas dégoûté, jeune Prussien, répliqua le sectionnaire, en
prononçant cette épithète de Prussien avec une prodigalité d'_s_ qui fit
accourir dix curieux autour du voyageur.

Les Prussiens n'étaient pas à ce moment de moins grands ennemis pour la
France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Israélite.

--Eh bien! oui, je suis pruzien, répondit Hoffmann, en changeant les
cinq s du sectionnaire en un z; après?

--Alors, si tu es prussien, tu es bien en même temps un petit espion de
Pitt et Cobourg, hein?

--Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en exhibant son volume à l'un
des lettrés de la barrière.

--Viens, répliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener
l'étranger au corps de garde.

Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité parfaite.

Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune
homme nerveux, l'oeil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son
français avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'écria:

--Il ne se niera pas aristocrate, celui-là; a-t-il des mains et des
pieds!

--Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoffmann; je suis patriote autant
que vous, et de plus, je suis _une_ artiste.

En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes
dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.

Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui
savouraient leur tabac dans leurs petits réceptacles.

Tous se mirent à contempler le petit jeune homme qui entassait dans
cette pipe, avec une habileté fruit d'un grand usage, la provision de
tabac d'une semaine.

Il s'assit ensuite, alluma le tabac méthodiquement jusqu'à ce que le
fourneau présentât une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira
à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent gracieusement, en
colonnes bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.

--Il fume bien, dit un des sectionnaires.

--Et il paraît que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses
certificats.

--Qu'es-tu venu faire à Paris? demanda un troisième.

--Étudier la science et la liberté, répliqua Hoffmann.

--Et quoi encore? ajouta le Français peu ému de l'héroïsme d'une telle
phrase, probablement à cause de sa grande habitude.

--Et la peinture, ajouta Hoffmann.

--Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?

--Absolument.

--Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?

--Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.

--C'est moins beau.

--C'est selon, répliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.

--Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.

--Volontiers.

Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à peine l'extrémité
rutilante, et, sur le mur blanchi à la chaux, il dessina un des plus
laids visages qui eussent jamais déshonoré la capitale du monde
civilisé. Le bonnet à poils et la queue de renard, la bouche baveuse,
les favoris épais, la courte pipe, le menton fuyant furent imités avec
un si rare bonheur de vérité dans sa charge, que tout le corps de garde
demanda au jeune homme la faveur d'être _portraituré_ par lui.

Hoffmann s'exécuta de bonne grâce et croqua sur le mur une série de
patriotes aux visages bien réussis, mais moins nobles, assurément, que
les bourgeois de la _Ronde nocturne_ de Rembrandt.

Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de
soupçons: l'Allemand fut naturalisé parisien; on lui offrit la bière
d'honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à ses hôtes du vin
de Bourgogne, que ces messieurs acceptèrent de grand coeur.

Ce fut alors que l'un d'eux, plus rusé que les autres, prit son nez
épais dans le crochet de son index, et dit à Hoffmann en clignant l'oeil
gauche:

--Avoue-nous une chose, citoyen allemand.

--Laquelle, notre ami?

--Avoue-nous le but de ta mission.

--Je te l'ai dit: la politique et la peinture.

--Non, non, autre chose.

--Je t'assure, citoyen.

--Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous
te protégerons; mais voici deux délégués du club des Cordeliers, deux
des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; choisis parmi nous celui
de ces clubs auquel tu feras ton hommage.

--Quel hommage? dit Hoffmann surpris.

--Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner
partout.

--Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.

--Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le
livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous
la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:

«Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris à Strasbourg une caisse
étiquetée ainsi qu'il suit: O.B.»

--C'est vrai, dit Hoffmann.

--Eh bien! que contient cette caisse?

--J'ai fait ma déclaration à l'octroi de Strasbourg.

--Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous
souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?

--Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.

--Pour quoi faire?

--Pour graisser la guillotine, s'écria un choeur de voix satisfaites.

--Eh bien! dit Hoffmann, un peu pâle, quel rapport cette caisse que
j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?

--Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme:
«Voyageant pour la politique et pour l'art.» C'est écrit!

--Ô République! murmura Hoffmann.

--Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit son protecteur.

--Ce serait me vanter d'une idée que je n'ai pas eue, répliqua Hoffmann.
Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise à
Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon,
une boîte à couleurs et quelques toiles roulées.

Ces mots diminuèrent beaucoup l'estime que certains avaient conçue
d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais
on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.

L'un des patriotes ajouta même:

--Il ressemble à Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.

Hoffmann replongé dans sa rêverie, qu'échauffaient le poêle, le tabac et
le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain
relevant la tête:

--On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.

--Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu depuis les Brissotins, mais
c'est encore satisfaisant.

--Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes amis?

--Partout.

--Mais pour tout voir.

--Ah! alors loge-toi du côté du quai aux Fleurs.

--Bien.

--Sais-tu où cela se trouve, le quai aux Fleurs?

--Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m'y vois déjà installé, au
quai aux Fleurs. Par où y va-t-on?

--Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.

--Quai, c'est-à-dire que l'on touche à l'eau! dit Hoffmann.

--Tout juste.

--Et l'eau, c'est la Seine?

--C'est la Seine.

--Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?

--Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.

--Merci. Adieu; puis-je passer?

--Tu n'as plus qu'une petite formalité à accomplir.

--Dis.

--Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras délivrer un
permis de séjour.

--Très bien! Adieu.

--Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras à la police.

--Ah! ah!

--Et tu donneras l'adresse de ton logement.

--Soit! c'est fini?

--Non, tu te présenteras à la section.

--Pour quoi faire?

--Pour justifier de tes moyens d'existence.

--Je ferai tout cela; et ce sera tout?

--Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.

--Volontiers.

--Et ton serment de haine aux tyrans français et étrangers.

--De tout mon coeur. Merci de ces précieux renseignements.

--Et puis, tu n'oublieras pas d'écrire lisiblement tes nom et prénoms
sur une pancarte, à ta porte.

--Cela sera fait.

--Va-t'en, citoyen, tu nous gênes.

Les bouteilles étaient vides.

--Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.

Et Hoffmann partit, toujours en société de sa pipe, plus allumée que
jamais.

Voilà comment il fit son entrée dans la capitale de la France
républicaine.

Ce mot charmant «quai aux Fleurs» l'avait affriandé. Hoffmann se
figurait déjà une petite chambre dont le balcon donnait sur ce
merveilleux quai aux Fleurs.

Il oubliait décembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette
mort passagère de toute la nature. Les fleurs venaient éclore dans son
imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne voyait plus que les
jasmins et la rose, malgré les cloaques du faubourg.

Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel était
parfaitement sombre et désert, ainsi que le sont les quais du Nord en
hiver. Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire et plus
sensible qu'autre part.

Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en
chemin; mais pas d'hôtellerie sur ce quai.

Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du quai et de la rue de la
Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
tremblait un lumignon crasseux.

Ce fanal pendait et se balançait au bout d'une potence de fer, fort
propre, en ces temps d'émeute, à suspendre un ennemi politique.

Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres vertes sur le verre
rouge:

_Logis à pied.--Chambres et cabinets meublés._

Il heurta vivement à la porte d'une allée; la porte s'ouvrit; le
voyageur entra en tâtonnant.

Une voix rude lui cria:

--Fermez votre porte.

Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:

--Gare à vos jambes!

Prix fait avec une hôtesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se
trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant
ensemble une chambre à coucher et un cabinet, moyennant trente sous par
jour, payables chaque matin, au lever.

Hoffmann était si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur
qu'on ne vînt lui contester la possession de ce logement précieux.

Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit
pour un voyageur de dix-huit ans.

Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger
quai aux Fleurs?

Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis
n'est-il pas toujours là où l'on invoque les anges?



CHAPITRE VIII.

Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, mais comment la
place de la Révolution était ouverte.


La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
chaises.

Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de
fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait
sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau
tricolore et son bonnet rouge.

Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel
qu'il apparut aux premiers rayons du jour.

Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir
Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la
mémoire d'Hoffmann.

«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes
ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où
vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du
Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
Rubens, les Poussin. Allons vite.»

Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
quartier.

Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.

C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour
voir d'abord l'ami Zacharias Werner.

Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le
rencontrer.

Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.

Mais bientôt:

«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
Louvre.»

Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
monument.

Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis
qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture
d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les
fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du
jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.

Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son
importance.

On saluait fort ce beau diseur.

Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
au citoyen Simon, gouverneur des _enfants de France_ et conservateur des
musées royaux.

«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de
peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y
verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et
terrestre du père Coronelli.»

Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
science et la littérature, avait fermé toutes les officines où
conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout
par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces
pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était
ouverte que deux fois par semaine.

Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de
demander des nouvelles de son ami Zacharias.

Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée
Saint-Avoye.

On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné
l'avant-veille.

Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.

À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour
reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans
la solitude une bonne pipe de deux heures.

Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir
d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient
d'une façon inharmonieuse.

Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules
de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes
pointus et de rentrer dans sa chambre.

Il se mit à sa fenêtre.

Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut
embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient
ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un
autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus,
dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.

Hoffmann appela l'hôtesse.

--Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?

--Le Palais, citoyen.

--Et que fait-on au Palais?

--Au palais de justice, citoyen, on y juge.

--Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.

--Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.

--Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?

--Attendent l'arrivée des charrettes.

--Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
suis étranger.

--Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
les gens qui vont mourir.

--Ah! mon Dieu!

--Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
tribunal révolutionnaire.

--Bien.

--À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans
les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.

--Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?

--L'accusateur public.

--Fort bien, et alors?

--Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la
Révolution, où la guillotine est en permanence.

--En vérité!

--Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine!
c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il
paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.

--Je vous en fais mon compliment, madame.

--Dites citoyenne.

--Pardon.

--Tenez, voici les charrettes qui arrivent....

--Vous vous retirez, citoyenne.

--Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la
prit doucement par le bras.

--Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.

--Faites.

--Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
moi, je n'aime _pas_.

--Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la
tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux
ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu
monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles
de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux
pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur
leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je
n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus
m'exposer à le voir jamais.

--Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?

--Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?

--Je ferme la fenêtre.

--Pour quoi faire?

--Pour ne pas voir.

--Vous! un homme.

--Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et
respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne,
je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
sur les derrières de la maison?

--Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
entendent....

--Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?

--C'est un synonyme républicain de valet.

--Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?

--Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.

Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et
Hoffmann l'imita.

Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle
populaire.

Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à
courir.

Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui
s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.

Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la
sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par
l'assassinat d'Henri IV.

Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se
fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient
avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.

Cette manoeuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se
détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux
et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du
soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de
piques brandies et d'yeux flamboyants.

Au-dessus de tout cela, une charrette.

De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir,
Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé
ses oreilles.

Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient
des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.

Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des
contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
boutique avait été précipitée.

La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette
lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la
terre, aux hommes et aux choses.

Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:

--Pauvre Du Barry! te voilà donc!

--Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là
sur cette charrette.

--Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du
voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle
chaud de son interlocuteur.

La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la
charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été
coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches
trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement
convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.

Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle
cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et
faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.

Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les
braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de
l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations
n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui
touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.

Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur dans sa poitrine; il se mit
à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à
cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une
favorite royale.

Madame Du Barry, le voyant, cria encore:

--La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!...
sauvez-moi!

«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les
regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
m'a parlé.»

Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution.
Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime,
l'autre rouge, c'était l'échafaud.

Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au
milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et
tomba sur la bascule.

Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une
minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba,
lançant un éclair fauve.

Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.

C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
des impressions et des idées.

Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait
contribué à perdre la monarchie.

Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même
pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême
de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.

Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir
des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.

Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:

«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien
qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la
tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.

«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus
jamais passer de ma vie.»



CHAPITRE IX.

«Le jugement de Pâris».


Hoffmann était l'homme des transitions brusques. Après la place de la
Révolution et le peuple tumultueux groupé autour d'un échafaud, le ciel
sombre et le sang, il lui fallait l'éclat des lustres, la foule joyeuse,
les fleurs, la vie enfin. Il n'était pas bien sûr que le spectacle
auquel il avait assisté s'effacerait de sa pensée par ce moyen, mais il
voulait au moins donner une distraction à ses yeux, et se prouver qu'il
y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.

Il s'achemina donc vers l'Opéra; mais il y arriva sans savoir comment il
y était arrivé. Sa détermination avait marché devant lui, et il l'avait
suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait
dans un chemin opposé, à travers des impressions toutes contraires.

Comme sur la place de la Révolution, il y avait foule sur le boulevard
où se trouvait à cette époque le théâtre de l'Opéra, là où est
aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Hoffmann s'arrêta devant cette foule et regarda l'affiche.

On jouait _le Jugement de Pâris_, ballet-pantomime en trois actes, de M.
Gardel jeune, fils du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui devint
plus tard maître des ballets de l'empereur.

--_Le Jugement de Pâris_, murmura le poète en regardant fixement
l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, à l'aide des yeux et de
l'ouïe, la signification de ces trois mots, _Le Jugement de Pâris_!

Et il avait beau répéter les syllabes qui composaient le titre du
ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de
peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, pour
donner place à l'oeuvre empruntée par M. Gardel jeune à l'_Iliade_
d'Homère.

Quelle étrange époque que cette époque, où, dans une même journée, on
pouvait voir condamner le matin, voir exécuter à quatre heures, voir
danser le soir, et où l'on courait la chance d'être arrêté soi-même en
revenant de toutes ces émotions!

Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on
jouait, il ne parviendrait pas à le savoir, et que peut-être il
deviendrait fou devant cette affiche.

Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme,
car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
leur femme, et il lui dit:

--Monsieur, que joue-t-on ce soir?

--Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, répondit le gros homme; on
joue _Le Jugement de Pâris._

--Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de
Pâris, je sais ce que c'est.

Le gros monsieur regarda cet étrange questionneur, et leva les épaules
avec l'air du plus profond mépris pour ce jeune homme qui, dans ce temps
tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'était que le
jugement de Pâris.

--Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de
livrets en s'approchant d'Hoffmann.

--Oui, donnez!

C'était pour notre héros une preuve de plus qu'il allait au spectacle,
et il en avait besoin.

Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.

Ce livret était coquettement imprimé sur beau papier blanc, et enrichi
d'un avant-propos de l'auteur.

«Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les
quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore
lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la
masse commune des hommes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans
le chemin de ses intérêts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M.
Gardel jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars 1793,
c'est-à-dire six semaines après un des plus grands événements du monde;
eh bien! le jour où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions
particulières dans les émotions générales; le coeur lui a battu quand on
a applaudi; et si, en ce moment, on était venu lui parler de cet
événement qui ébranlait encore le monde, et qu'on lui eût nommé le roi
Louis XVI, il se fût écrié: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis,
comme si, à partir du jour où il avait livré son ballet au public, la
terre entière n'eût plus dû être préoccupée que de cet événement
chorégraphique, il a fait un avant-propos à l'explication de sa
pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en
cachant la date du jour où il a été écrit, j'y retrouverai la trace des
choses au milieu desquelles il venait au jour.»

Hoffmann s'accouda à la balustrade du théâtre, et voici ce qu'il lut.

«J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de
décorations et les divertissements variés et agréables étaient ce qui
attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.»

«Il faut avouer que voilà un homme qui a fait là une remarque curieuse,
pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empêcher de sourire à la lecture de cette
première naïveté. Comment! il a remarqué que ce qui attire dans les
ballets, ce sont les effets de décorations et les divertissements variés
et agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui
ont fait la musique du _Jugement de Pâris_! Continuons.»

«D'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire
valoir les grands talents que l'Opéra de Paris seul possède en danse, et
qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourrait m'offrir.
L'histoire poétique est le train inépuisable que le maître de ballet
doit cultiver; ce terrain n'est pas sans épines; mais il faut savoir les
écarter pour cueillir la rose.»

--Ah! par exemple! voilà une phrase à mettre dans un cadre d'or! s'écria
Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on écrive ces choses-là.

Et il se mit à regarder le livret, s'apprêtant à continuer cette
intéressante lecture qui commençait à l'égayer; mais son esprit,
détourné de sa véritable préoccupation, y revenait peu à peu; les
caractères se brouillèrent sous les yeux du rêveur, il laissa tomber la
main qui tenait _Le Jugement de Pâris_, il fixa les yeux sur la terre,
et murmura:

--Pauvre femme!

C'était l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le
souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tête comme pour en chasser
violemment les sombres réalités, et, mettant dans sa poche le livret de
M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le théâtre.

La salle était comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie
et d'épaules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes
parfumées, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un
millier de mouches volant dans une boîte de papier, et plein de ces mots
qui laissent dans l'esprit la même trace que les ailes des papillons aux
doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes après, ne
sachant plus qu'en faire, lèvent les mains en l'air et leur rendent la
liberté.

Hoffmann prit une place à l'orchestre et, dominé par l'atmosphère
ardente de la salle, il parvint à croire un instant qu'il y était depuis
le matin, et que ce sombre décès que regardait sans cesse sa pensée
était un cauchemar et non pas une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme
la mémoire de tous les hommes, avait deux verres réflecteurs, l'un dans
le coeur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la
gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune
fille qu'il avait laissée là-bas et dont il sentait le médaillon battre,
comme un autre coeur, contre les battements du sien. Il regarda toutes
les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches épaules, tous ces
cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant
avec les branches d'un éventail ou ajustant coquettement les fleurs
d'une coiffure, et il se sourit à lui-même en prononçant le nom
d'Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire disparaître toute
comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient
là, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus
charmants que toutes ces réalités, si belles qu'elles fussent. Puis,
comme si ce n'eût point été assez, comme s'il eût eu à craindre que le
portrait, qu'à travers la distance lui retraçait sa pensée, ne s'effaçât
dans l'idéal par où il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la
main dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une fille craintive
saisit un oiseau dans un nid, et après s'être assuré que nul ne pouvait
le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa
main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta à la
hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, après l'avoir
posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de nouveau tout près de son
coeur, sans que personne pût deviner la joie que venait d'avoir, en
faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune
spectateur aux cheveux noirs et au teint pâle.

En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture
commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons
querelleurs dans un bosquet.

Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde,
c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la
musique.

Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus
entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention
d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin,
habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec
une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le
dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre
accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante
dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait
dans sa main gauche.

Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la
première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce
personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur
l'orchestre général.

En vérité, le personnage méritait l'examen.

Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs,
chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque
aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez
sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes
comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles
eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine
batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles
de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant,
et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité
mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli
comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en
distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les
sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux
trous, dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme du verre, presque
toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on
chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans
l'oeil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme
le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais
ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche
petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de
la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une
légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton
pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des
joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient
les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.

Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en eût eu
quatre-vingts que la chose n'eût pas été extraordinaire; il n'en eût eu
que douze que ce n'eût pas été bien invraisemblable. Il semblait qu'il
eût dû venir au monde tel qu'il était. Il n'avait sans doute jamais été
plus jeune, et il était possible qu'il parût plus vieux.

Il était probable qu'en touchant sa peau on eût éprouvé la même
sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.

Mais, par exemple, il aimait bien la musique.

De temps à autre, sa bouche s'écartait un peu plus sous une pression de
volupté mélophile, et trois petits plis, identiquement les mêmes de
chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extrémité de ses lèvres, et
y restaient imprimés pendant cinq minutes, puis ils s'effaçaient
graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau
et qui vont s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils se confondent tout
à fait avec la surface.

Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait
examiné, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité
était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette époque, le germe
de l'imagination qui devait enfanter _Coppélius_, appuya ses deux mains
sur le dossier de la stalle qui était devant lui, pencha son corps en
avant, et, tournant la tête à droite, essaya de voir de face celui qu'il
n'avait encore vu que de profil.

Le petit homme regarda Hoffmann sans étonnement, lui sourit, lui fit un
petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le même point,
point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner
l'orchestre.

--C'est étrange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais parié qu'il ne
vivait pas.

Et comme si, quoiqu'il eût vu remuer la tête de son voisin, le jeune
homme n'eût pas été bien convaincu que le reste du corps était animé, il
jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le
frappa alors, c'est que sur la tabatière sur laquelle jouaient ces
mains, tabatière d'ébène, brillait une petite tête de mort en diamants.

Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux
d'Hoffmann; mais il était résolu à en venir à ses fins, et, se penchant
en bas comme il s'était penché en avant, il colla ses yeux sur cette
tabatière au point que ses lèvres touchaient presque les mains de celui
qui la tenait.

L'homme ainsi examiné, voyant que sa tabatière était d'un si grand
intérêt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pût la
regarder tout à son aise.

Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.

Il y avait du tabac dedans!



CHAPITRE X.

Arsène.


Après avoir examiné la tabatière avec la plus grande attention, Hoffmann
la rendit à son propriétaire en le remerciant, d'un signe silencieux de
la tête, auquel le propriétaire répondit par un signe aussi courtois,
mais, s'il est possible, plus silencieux encore.

«Voyons maintenant s'il parle», se demanda Hoffmann, et se tournant vers
son voisin, il lui dit:

--Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, monsieur, mais cette petite
tête de mort en diamants qui orne votre tabatière m'avait étonné tout
d'abord, car c'est un ornement rare sur une boîte à tabac.

--En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, répliqua
l'inconnu d'une voix métallique, et dont les sons imitaient assez le
bruit des pièces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me
vient d'héritiers reconnaissants dont j'avais soigné le père.

--Vous êtes médecin?

--Oui, monsieur.

--Et vous aviez guéri le père de ces jeunes gens?

--Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.

--Je m'explique le mot reconnaissance.

Le médecin se mit à rire.

Ses réponses ne l'empêchaient pas de fredonner toujours, et, tout en
fredonnant:

--Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tué ce vieillard.

--Comment tué?

--J'ai fait sur lui l'essai d'un remède nouveau. Oh! mon Dieu! au bout
d'une heure il était mort. C'est vraiment fort drôle.

Et il se remit à chantonner.

--Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.

--Celle-ci surtout; oui, monsieur.

«Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme qui se trompe en musique comme
en médecine.

En ce moment on leva la toile.

L'étrange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus
commodément possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien
perdre du spectacle auquel il va assister.

Cependant, il dit à Hoffmann, comme par réflexion:

--Vous êtes allemand, monsieur?

--En effet.

--J'ai reconnu votre pays à votre accent. Beau pays, vilain accent.

Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moitié de compliment
et d'une moitié de critique.

--Et vous êtes venu en France, pourquoi?

--Pour voir.

--Et qu'est-ce que vous avez déjà vu?

--J'ai vu guillotiner, monsieur.

--Étiez-vous aujourd'hui à la place de la Révolution?

--J'y étais.

--Alors vous avez assisté à la mort de madame Du Barry?

--Oui, fit Hoffmann avec un soupir.

--Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard
confidentiel, et qui poussait le mot _connue_ jusqu'au bout de sa
signification. C'était une belle fille, ma foi!

--Est-ce que vous l'avez soignée aussi?

--Non, mais j'ai soigné son Noir, Zamore.

--Le misérable! on m'a dit que c'est lui qui a dénoncé sa maîtresse.

--En effet, il était fort patriote, ce petit négrillon.

--Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous avez fait du vieillard,
vous savez, du vieillard à la tabatière.

--À quoi bon? il n'avait point d'héritiers, lui.

Et le rire du docteur tinta de nouveau.

--Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas à cette exécution tantôt?
reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrésistible besoin de parler
de la pauvre créature dont l'image sanglante ne le quittait pas.

--Non. Était-elle maigrie?

--Qui?

--La comtesse.

--Je ne puis vous le dire, monsieur.

--Pourquoi cela?

--Parce que je l'ai vue pour la première fois sur la charrette.

--Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue très
grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.

Et en même temps le médecin montrait la scène où, en ce moment, M.
Vestris, qui jouait le rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et
faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe OEnone.

Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais après s'être assuré
que ce sombre médecin était réellement attentif à la scène, et que ce
qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laissé aucune trace dans son
esprit:

«Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-là, se dit Hoffmann.

--Connaissez-vous le sujet de la pièce? reprit le docteur, après un
silence de quelques minutes.

--Non, monsieur.

--Oh! c'est très intéressant. Il y a même des situations touchantes. Un
de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.

--Un de mes amis, murmura le poète; qu'est-ce que cela peut être que
l'ami de cet homme-là? Cela doit être un fossoyeur.

--Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses
mains.

Le médecin avait choisi pour manifester son admiration le moment où
Pâris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait acheté à la porte,
saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient épouvantés
devant un lion terrible.

--Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.

Ainsi se terminait le premier acte.

Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa à la stalle placée
devant la sienne, et substituant une petite lorgnette à sa tabatière, il
commença à lorgner les femmes qui composaient la salle.

Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il
remarquait avec étonnement que la personne sur qui elle se fixait
tressaillait instantanément et tournait aussitôt les yeux vers celui qui
la lorgnait, et cela comme si elle y eût été contrainte par une force
invisible. Elle gardait cette position jusqu'à ce que le docteur cessât
de la lorgner.

--Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un héritier, monsieur?
demanda Hoffmann.

--Non, elle me vient de M. de Voltaire.

--Vous l'avez donc connu aussi?

--Beaucoup, nous étions très liés.

--Vous étiez son médecin?

--Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas à
grand-chose.

--Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?

--Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas
confessé, mais encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu
l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'étais là.

--Que s'est-il donc passé?

--Arouet allait mourir; Tersac, son curé, arrive et lui dit tout
d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps à perdre: Monsieur,
reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ?

--Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui répond
Voltaire.

--Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous
reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu.

--Au nom du diable! s'écrie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-là.
Et, réunissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de
poing sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!

--En effet, c'était risible, fit Hoffmann d'une voix dédaigneuse, et
c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de _La Pucelle_.

--Ah oui, _La Pucelle_! s'écria l'homme noir, quel chef d'oeuvre!
monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse
rivaliser avec celui-là.

--Lequel?

--_Justine_, de M. de Sade; connaissez-vous _Justine_?

--Non, monsieur.

--Et le marquis de Sade?

--Pas davantage.

--Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, _Justine_,
c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crébillon fils
tout nu, c'est merveilleux. J'ai soigné une jeune fille qui l'avait lu.

--Et elle est morte comme votre vieillard?

--Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.

Et l'oeil du médecin pétilla d'aise au souvenir des causes de cette
mort.

On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fâché, son
voisin l'effrayait.

--Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction,
nous allons voir Arsène.

--Qui est-ce, Arsène?

--Vous ne la connaissez pas?

--Non, monsieur.

--Ah ça! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsène, c'est
Arsène, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.

Et, avant que l'orchestre eût donné une note, le médecin avait
recommencé à fredonner l'introduction du second acte.

La toile se leva.

Le théâtre représentait un berceau de fleurs et de verdure, que
traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.

Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.

Décidément, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir à le
distraire de la douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui l'avaient
amené là où il était.

«Qu'est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en rentrant brusquement dans
les impressions de la journée, qu'est-ce que cela eût changé dans le
monde, si l'on eût laissé vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela
aurait-il fait si ce coeur eût continué de battre, cette bouche de
respirer? Quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi interrompre
brusquement tout cela? De quel droit arrêter la vie au milieu de son
élan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'à cette
heure son pauvre corps, le corps qui fut aimé d'un roi, gît dans la boue
d'un cimetière, sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle criait,
mon Dieu! comme elle criait! Puis tout à coup....»

Hoffmann cacha son front dans ses mains.

«Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.»

Et il allait peut-être s'en aller en effet, quand, en relevant la tête,
il vit sur la scène une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte,
et que la salle entière regardait danser sans faire un mouvement, sans
exhaler un souffle.

--Oh! que cette femme est belle! s'écria Hoffmann assez haut pour que
ses voisins et la danseuse même l'entendissent.

Celle qui avait éveillé cette admiration subite regarda le jeune homme
qui avait, malgré lui, poussé cette exclamation, et Hoffmann crut
qu'elle le remerciait du regard.

Il rougit et tressaillit comme s'il eût été touché par de l'étincelle
électrique.

Arsène, car c'était elle, c'est-à-dire cette danseuse dont le petit
vieillard avait prononcé le nom, Arsène était réellement une bien
admirable créature, et d'une beauté qui n'avait rien de la beauté
traditionnelle.

Elle était grande, admirablement faite, et d'une pâleur transparente
sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et
quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût dit que la pointe
de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit
bruit. Sa taille était si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se fût
pas retournée sur elle-même comme cette femme le faisait. Chaque fois
que, se cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait croire que son
corset allait éclater, et l'on devinait, dans l'énergie de sa danse et
dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beauté complète et
cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut être
quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme
sourient ordinairement les danseuses, ses lèvres de pourpre ne
s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines
dents à cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adressé à
Hoffmann quand il l'avait si naïvement admirée tout haut, notre poète
avait pu voir une double rangée de perles si blanches, si pures, qu'elle
les cachait sans doute derrière ses lèvres pour que l'air ne les ternît
point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus,
s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des
grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux
yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, brillants, à ce point qu'ils
éclairaient tout autour d'eux, et qu'eût-elle dansé dans la nuit, Arsène
eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui ajoutait encore à
l'originalité de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle
portait dans ce rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle dansait
une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir,
fermé par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la
forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux
éblouissants.

Le médecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son âme, l'âme
qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est
bien évident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.

Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allât à droite,
à gauche, en arrière ou en avant, jamais les yeux d'Arsène ne quittaient
la ligne des yeux du docteur et une visible corrélation était établie
entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait très distinctement
les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsène et ceux que jetait
la tête de mort du docteur se rencontrer à moitié chemin dans une ligne
droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une même gerbe faite de
milliers d'étincelles blanches, rouges et or.

--Voulez-vous me prêter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann,
haletant et sans détourner la tête, car il lui était impossible à lui
aussi de cesser de regarder Arsène.

Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement
de la tête, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchèrent
quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.

Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.

--C'est étrange, murmura-t-il.

--Quoi donc? demanda le docteur.

--Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention à
ce qu'il voyait; en réalité ce qu'il voyait était étrange.

La lorgnette rapprochait tellement les objets à ses yeux, que deux ou
trois fois Hoffmann étendit la main, croyant saisir Arsène qui ne
paraissait plus être au bout du verre qui la reflétait, mais bien entre
les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun
détail de la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si brillants de
loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le
sang dans les veines de ses tempes.

L'âme du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.

--Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la
lorgnette et sans remuer.

--C'est Arsène, je vous l'ai déjà dit, répliqua le docteur, dont les
lèvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile était rivé
à la danseuse.

--Cette femme a un amant, sans doute?

--Quoi?

--Qu'elle aime?

--On le dit.

--Et il est riche?

--Très riche.

--Qui est-ce?

--Regardez à gauche dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.

--Je ne puis pas tourner la tête.

--Faites un effort.

Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les
nerfs de son cou étaient devenus de marbre et se fussent brisés dans ce
moment.

Il regarda dans l'avant-scène indiquée.

Dans cette avant-scène il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme,
accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait à lui seul
remplir cette avant-scène.

C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labouré
par les passions; on eût dit que, non pas la petite vérole, mais
l'éruption d'un volcan avait creusé les vallées dont les profondeurs
s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleversée; ses yeux avaient dû
être petits, mais ils s'étaient ouverts par une espèce de déchirement de
l'âme; tantôt ils étaient atones et vides comme un cratère éteint,
tantôt ils versaient des flammes comme un cratère rayonnant. Il
n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il
applaudissait en frappant sur la balustrade, et, à chaque
applaudissement, il semblait ébranler la salle.

--Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois là?

--Oui, oui, c'est un homme, répondit le petit homme noir; oui, c'est un
homme, et un fier homme même.

--Comment s'appelle-t-il?

--Vous ne le connaissez pas?

--Mais non, je suis arrivé hier seulement.

--Eh bien! c'est Danton.

--Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant
d'Arsène?

--C'est son amant.

--Et sans doute il l'aime?

--À la folie. Il est d'une jalousie féroce.

Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann avait déjà reporté les yeux
sur Arsène, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.

--Encore un renseignement, monsieur.

--Parlez.

--Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?

--C'est une guillotine.

--Une guillotine!

--Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos élégantes en portent au
moins une. Celle que porte Arsène, c'est Danton qui la lui a donnée.

--Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! répéta Hoffmann,
qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...

Et notre Allemand, qu'on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras
devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange
d'optique, la distance qui le séparait d'Arsène disparaissait par
moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son
front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les
seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir.
Hoffmann en était à cet état d'exaltation où l'on croit respirer du feu,
et où l'on craint que les sens ne fassent éclater le corps.

--Assez! assez! disait-il.

Mais la danse continuait, et l'hallucination était telle, que,
confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l'esprit
d'Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la
Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la
tête tranchée, danser à la place d'Arsène, et tantôt Arsène arriver en
dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.

Il se faisait dans l'imagination exaltée du jeune homme un mélange de
fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.

Mais ce qui dominait tout cela, c'était l'attraction électrique qui le
poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se
soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa
lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui
comme il entre dans un homme de vingt ans.

Dans cet état, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'était le portrait
d'Antonia, c'était le médaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'était
l'amour pur à opposer à l'amour sensuel; c'était la force du chaste
souvenir à mettre en face de l'exigeante réalité.

Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres; mais, à peine avait-il
fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui
le regardait d'un air railleur.

--Laissez-moi sortir, s'écria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais
rester plus longtemps ici!

Et, semblable à un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds,
heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugréaient contre
cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un
ballet.



CHAPITRE XI.

La deuxième représentation du «Jugement de Paris».


Mais l'élan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue
Saint-Martin il s'arrêta.

Sa poitrine était haletante, son front ruisselant de sueur.

Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa
poitrine et respira.

En ce moment on lui toucha sur l'épaule.

Il tressaillit.

--Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.

Il se retourna et laissa échapper un cri.

C'était son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jetèrent dans
les bras l'un de l'autre.

Puis ces deux questions se croisèrent:

--Que faisais-tu là?

--Où vas-tu?

--Je suis arrivé d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry,
et, pour me distraire, je suis venu à l'Opéra.

--Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner
tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je
vais au jeu.

--Ah!

--Viens-tu avec moi?

--Non, merci.

--Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais
fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement à l'Opéra, toi qui es habitué à
de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.

--De la musique?

--Oui, celle de l'or; sans compter que là où je vais tous les plaisirs
sont réunis: des femmes charmantes, des soupers délicieux, un jeu
féroce!

--Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai juré.

--À qui?

--À Antonia.

--Tu l'as donc vue?

--Je l'aime, mon ami, je l'adore.

--Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retardé, et tu lui as juré?...

--Je lui ai juré de ne pas jouer, et....

Hoffmann hésita.

--Et puis quoi encore?

--Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il.

--Alors il ne faut pas venir au 113.

--Qu'est-ce que le 113?

--C'est la maison dont je te parlais tout à l'heure; moi, comme je n'ai
rien juré, j'y vais. Adieu, Théodore.

--Adieu, Zacharias.

Et Werner s'éloigna, tandis qu'Hoffmann demeurait cloué à sa place.

Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oublié de
demander à Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias
lui eût donnée, c'était celle de la maison de jeu.

Mais cette adresse était écrite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la
porte de la maison fatale, en chiffres de feu!

Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calmé les remords
d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
soi, attendu que son indulgence c'est de l'égoïsme.

Il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se croyait quitte de son
serment: oubliant que c'était parce qu'il était tout prêt à manquer à la
moitié la plus importante de ce serment, qu'il était là cloué au coin du
boulevard et de la rue Saint-Martin.

Mais, je l'ai dit, sa résistance à l'endroit de Werner lui avait donné
de l'indulgence à l'endroit d'Arsène. Il résolut donc de prendre un
terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Opéra, action à
laquelle le poussait de toutes ses forces son démon tentateur,
d'attendre à la porte des acteurs pour la voir sortir.

Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des
théâtres pour ne pas la trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long
couloir éclairé à peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme
des ombres, des hommes aux vêtements sordides, et il comprit que c'était
par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le
rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes
transformaient en dieux et déesses.

Le temps s'écoulait, la neige tombait, mais Hoffmann était si agité par
cette étrange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il
n'éprouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les
passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le
souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins
brûlantes et son front humide. Il y a plus: arrêté contre la muraille,
il y était resté immobile, les yeux fixés sur le corridor; de sorte que
la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus épais, couvrait
lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune étudiant coiffé
de sa casquette et vêtu de la redingote allemande, faisait peu à peu une
statue de marbre. Enfin commencèrent à sortir, par ce vomitoire, les
premiers libérés par le spectacle, c'est-à-dire la garde de la soirée,
puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du théâtre,
puis les artistes mâles, moins longs à s'habiller que les femmes, puis
enfin les femmes, puis enfin là belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non
seulement à son charmant visage, mais à ce souple mouvement de hanches
qui n'appartenait qu'à elle, mais encore à ce petit collier de velours
qui serrait son col, et sur lequel étincelait l'étrange bijou que la
Terreur venait de mettre à la mode.

À peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant même
qu'Hoffmann eût le temps de faire un mouvement, une voiture s'avança
rapidement, la portière s'ouvrit, la jeune fille s'y élança aussi légère
que si elle bondissait encore sur le théâtre. Une ombre apparut à
travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconnaître pour celle de l'homme
de l'avant-scène, laquelle ombre reçut la belle nymphe dans ses bras;
puis, sans qu'aucune voix eût eu besoin de désigner un but au cocher, la
voiture s'éloigna au galop.

Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'était
passé aussi rapidement que l'éclair.

Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir la voiture, se détacha de
la muraille, pareil à une statue qui s'élance de sa niche, et, secouant
par le mouvement la neige dont il était couvert, se mit à la poursuite
de la voiture.

Mais elle était emportée par deux trop puissants chevaux, pour que le
jeune homme, si rapide que fût sa course irréfléchie, pût les rejoindre.

Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit
même la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'être débaptisée pour
prendre le nom de rue _Neuve-Égalité_, tout alla bien encore; mais,
arrivée à la place des Victoires, devenue la place de la _Victoire
Nationale_, elle prit à droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.

N'étant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune
homme faiblit un instant. Il s'arrêta au coin de la rue Neuve-Eustache,
s'appuya à la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus
rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il était temps de
rentrer chez lui.

Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce dédale de
rues, qui forment un réseau presque inextricable de la pointe
Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce aux nombreuses
patrouilles qui circulaient dans les rues, grâce à son passeport bien en
règle, grâce à la preuve qu'il n'était arrivé que la veille, preuve que
le visa de la barrière lui donnait la facilité de fournir, il obtint de
la milice citoyenne des renseignements si précis, qu'il parvint à
regagner son hôtel et à retrouver sa petite chambre, où il s'enferma
seul en apparence, mais, en réalité, avec le souvenir ardent de ce qui
s'était passé.

À partir de ce moment, Hoffmann fut éminemment en proie à deux visions:
dont l'une s'effaçait peu à peu, dont l'autre prenait peu à peu plus de
consistance.

La vision qui s'effaçait, c'était la figure pâle et échevelée de la Du
Barry, traînée de la Conciergerie à la charrette et de la charrette à
l'échafaud.

La vision qui prenait de la réalité, c'était la figure animée et
souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du théâtre à la
rampe, et tourbillonnant de la rampe à l'une et à l'autre avant-scène.

Hoffmann fit tous ses efforts pour se débarrasser de cette vision. Il
tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa boîte
et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers.
Mais ces vers qu'il composait, c'étaient des vers à la louange d'Arsène;
cet air qu'il jouait, c'était l'air sur lequel elle lui était apparue,
et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu
des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'était son portrait avec
ce même collier de velours, étrange ornement fixé au cou d'Arsène par
une si étrange agrafe.

Pendant toute la nuit, pendant toute la journée du lendemain, pendant
toute la nuit et toute la journée du surlendemain, Hoffmann ne vit
qu'une chose ou plutôt que deux choses: c'était, d'un côté, la
fantastique danseuse, et, de l'autre côté, le non moins fantastique
docteur. Il y avait entre ces deux êtres une telle corrélation,
qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'était-ce pas,
pendant cette hallucination qui lui offrait Arsène toujours bondissant
sur le théâtre, l'orchestre qui bruissait à ses oreilles; non, c'était
le petit chantonnement du docteur, c'était le petit tambourinement de
ses doigts sur la tabatière d'ébène; puis, de temps en temps, un éclair
passait devant ses yeux, l'aveuglant d'étincelles jaillissantes; c'était
le double rayon qui s'élançait de la tabatière du docteur et du collier
de la danseuse; c'était l'attraction sympathique de cette guillotine de
diamants avec cette tête de mort en diamants; c'était enfin la fixité
des yeux du médecin qui semblaient à sa volonté attirer et repousser la
charmante danseuse, comme l'oeil du serpent attire et repousse l'oiseau
qu'il fascine.

Vingt fois, cent fois, mille fois, l'idée s'était présentée à Hoffmann
de retourner à l'Opéra; mais, tant que l'heure n'était pas venue,
Hoffmann s'était bien promis de ne pas céder à la tentation; d'ailleurs,
cette tentation, il l'avait combattue de toutes manières, en ayant
recours à son médaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'écrire à
Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si
triste, qu'Hoffmann refermait le médaillon presque aussitôt qu'il
l'avait ouvert; mais les premières lignes de chaque lettre qu'il
commençait étaient si embarrassées, qu'il avait déchiré dix lettres
avant d'être au tiers de la première page.

Enfin, ce fameux surlendemain s'écoula; enfin l'ouverture du théâtre
s'approcha; enfin sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel,
Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit tout courant son escalier,
et s'élança dans la direction de la rue Saint-Martin.

Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin
de demander son chemin à personne, cette fois, comme si un guide
invisible lui eût montré sa route, en moins de dix minutes il arriva à
la porte de l'Opéra.

Mais, chose singulière! cette porte, comme deux jours auparavant,
n'était pas encombrée de spectateurs, soit qu'un incident inconnu
d'Hoffmann eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que les
spectateurs fussent déjà dans l'intérieur du théâtre.

Hoffmann jeta son écu de six livres à la buraliste, reçut son carton et
s'élança dans la salle.

Mais l'aspect de la salle était bien changé. D'abord elle n'était qu'à
moitié pleine; puis, à la place de ces femmes charmantes, de ces hommes
élégants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et
des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus
s'enflant et se désenflant sous cette atmosphère voluptueuse des
théâtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le
tout orné d'énormes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les
vêtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux côtés de la
salle, deux bustes hideux, deux têtes grimaçant, l'une le rire, l'autre
la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.

Enfin, à l'avant-scène, un trou à peine éclairé, une ouverture sombre et
vide. La caverne toujours, mais plus de lion.

Il y avait à l'orchestre deux places vacantes à côté l'une de l'autre.
Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'était celle qu'il avait
occupée. L'autre était celle qu'avait occupée le docteur, mais, comme
nous l'avons dit, cette place était vacante.

Le premier acte fut joué sans qu'Hoffmann fit attention à l'orchestre ou
s'occupât des acteurs.

Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprécié à une première
audition.

Ces acteurs lui importaient peu, il n'était pas venu pour les voir, il
était venu pour voir Arsène.

La toile se leva sur le second acte, et le ballet commença.

Toute l'intelligence, toute l'âme, tout le coeur du jeune homme étaient
suspendus.

Il attendait l'entrée d'Arsène.

Tout à coup Hoffmann jeta un cri.

Ce n'était plus Arsène qui remplissait le rôle de Flore.

La femme qui apparaissait était une femme étrangère, une femme comme
toutes les femmes.

Toutes les fibres de ce corps haletant se détendirent; Hoffmann
s'affaissa sur lui-même en poussant un long soupir, et regarda autour de
lui.

Le petit homme noir était à sa place; seulement il n'avait plus ses
boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabatière à tête de mort
en diamants.

Ses boucles étaient en cuivre, ses bagues en argent doré, sa tabatière
en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure.
Comment était-il venu là? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu
venir, ni senti passer.

--Oh! monsieur! s'écria Hoffmann.

--Dites citoyen, mon jeune ami, et même tutoyez-moi... si c'est
possible, répondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la tête
et à vous aussi.

--Mais où est-elle donc? demanda Hoffmann.

--Ah! voilà.... Où est-elle? Il paraît que son tigre, qui ne la quitte
pas des yeux, s'est aperçu qu'avant-hier elle a correspondu par signes
avec un jeune homme de l'orchestre. Il paraît que ce jeune homme a couru
après la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement
d'Arsène, et qu'Arsène n'est plus au théâtre.

--Et comment le directeur a-t-il souffert?...

--Mon jeune ami, le directeur tient à conserver sa tête sur ses épaules,
quoique ce soit une assez vilaine tête; mais il prétend qu'il a
l'habitude de cette tête-là et qu'une autre plus belle ne reprendrait
peut-être pas bouture.

--Ah! mon Dieu! voilà donc pourquoi cette salle est si triste! s'écria
Hoffmann. Voilà pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus
de bijoux! voilà pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants!
Voilà pourquoi il y a, enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des
bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!

--Ah çà! mais, que me dites-vous donc là, demanda le docteur, et où
avez-vous vu une salle telle que vous dites? Où m'avez-vous vu des
bagues en diamants, des tabatières en diamants? où avez-vous vu enfin
les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les
fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tournés en assignats,
et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant à moi,
Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de
cuivre, d'autres bagues que cette méchante bague de vermeil, et d'autre
tabatière que cette pauvre tabatière d'argent; pour les bustes d'Apollon
et de Terpsichore, ils y ont été autrefois, mais les amis de l'humanité
sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplacé par celui de
l'apôtre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de
Terpsichore et l'ont remplacé par celui du dieu Marat.

--Oh! s'écria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai
vu une salle parfumée de fleurs, resplendissante de riches costumes,
ruisselante de diamants, et des hommes élégants à la place de ces
harengères en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que
vous aviez des boucles de diamants à vos souliers, des bagues en
diamants à vos doigts, une tête de mort en diamants sur votre tabatière;
je vous dis....

--Et moi, jeune homme, à mon tour, je vous dis, reprit le petit homme
noir, je vous dis qu'avant-hier elle était là, je vous dis que sa
présence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait naître les
roses, faisait reluire les bijoux, faisait étinceler les diamants de
votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que
vous avez vu la salle à travers le prisme de votre amour. Arsène n'est
plus là, votre coeur est mort, vos yeux sont désenchantés, et vous voyez
du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains
sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est,
les choses telles qu'elles sont.

--Oh! mon Dieu! s'écria Hoffmann, en laissant tomber sa tête dans ses
mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si près de devenir fou?



CHAPITRE XII.

L'estaminet.


Hoffmann ne sortit de cette léthargie qu'en sentant une main se poser
sur son épaule.

Il leva la tête. Tout était noir et éteint autour de lui: le théâtre,
sans lumière, lui apparaissait comme le cadavre du théâtre qu'il avait
vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le
gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon,
plus de bruit.

Une voix seulement qui marmottait à son oreille:

--Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous êtes à
l'Opéra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.

Hoffmann regarda enfin du côté d'où venait la voix, et il vit une petite
vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.

C'était l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les
intentions de ce spectateur obstiné, ne voulait pas se retirer sans
l'avoir vu sortir devant elle.

Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune
résistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:

--Arsène!

--Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Arsène! vous aussi, jeune
homme, vous en êtes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte
pour l'Opéra, surtout pour nous autres ouvreuses.

--Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher
à quelqu'un qui lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce une
perte pour vous qu'Arsène soit ou ne soit plus au théâtre?

--Ah dame! c'est bien facile à comprendre cela: d'abord, toutes les fois
qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'était un commerce de
tabourets, de chaises et de petits bancs; à l'Opéra, tout se paye. On
payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplément,
c'étaient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille
d'un air malin, parce qu'à côté de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il
y avait les grands.

--Les grands profits?

--Oui.

Et la vieille cligna de l'oeil.

--Et quels étaient les grands profits? voyons, ma bonne femme.

--Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements
sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des
billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les
renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son
petit commerce, enfin, et l'on vivait honnêtement.

Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavantage, pouvait être
comparé au soupir poussé par Hoffmann au commencement du dialogue que
nous venons de rapporter.

--Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements,
d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous
toujours?

--Hélas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous
seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsène,
et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous
voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....

--Merci, ma bonne femme, merci; je ne désirais rien savoir que sur
mademoiselle Arsène.

Puis, tirant un petit écu de sa poche:

--Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que vous avez prise de
m'éveiller.

Et, prenant congé de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard,
avec l'intention de suivre le même chemin qu'il avait suivi la
surveille, l'instinct qui l'avait guidé pour venir n'existait plus.

Seulement, ses impressions étaient bien différentes, et sa marche se
ressentait de la différence de ces impressions.

L'autre soir, sa marche était celle d'un homme qui a vu passer
l'Espérance et qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné
ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il
avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras étendus;
cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui,
après l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa
bouche était serrée, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois
il avait mis cinq minutes à peine pour aller de la porte Saint-Martin à
la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une
heure encore pour aller de la rue Montmartre à son hôtel; car, dans
l'espèce d'abattement où il était tombé, peu lui importait de rentrer
tôt ou tard, peu lui importait même de ne pas rentrer du tout.

On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-là,
sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles; il
lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel, où il rentra,
au grand scandale de son hôtesse, à une heure et demie du matin.

Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dorée dansait au
fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin existait, si ce n'était
pas son imagination, une hallucination de son esprit; le médecin lui
avait dit qu'Arsène avait été enlevée au théâtre par son amant, attendu
que cet amant avait été jaloux d'un jeune homme placé à l'orchestre,
avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres regards.

Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui avait porté la jalousie du
tyran à son comble, c'est que ce même jeune homme avait été vu embusqué
en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce même jeune
homme avait couru en désespéré derrière la voiture; or, ce jeune homme
qui avait échangé de l'orchestre des regards passionnés avec Arsène,
c'était lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'était embusqué à la
porte de sortie des artistes, c'était toujours lui, Hoffmann. Donc
Arsène l'avait remarqué, puisqu'elle payait la peine de sa distraction;
donc Arsène souffrait pour lui; il était entré dans la vie de la belle
danseuse par la porte de la douleur, mais il y était entré, c'était le
principal; à lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par
quelle voie correspondre avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui
dire qu'il l'aimait? C'eût été déjà une grande tâche pour un Parisien
pur sang, que de retrouver cette belle Arsène perdue dans cette immense
ville. C'était une tâche impossible pour Hoffmann, arrivé depuis trois
jours et ayant grand-peine à se retrouver lui-même.

Hoffmann ne se donna donc même pas la peine de chercher; il comprenait
que le hasard seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il
regardait l'affiche de l'Opéra, et tous les deux jours il avait la
douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui
méritait la pomme bien autrement que Vénus.

Dès lors il ne songea pas à aller à l'Opéra.

Un instant il eut bien l'idée d'aller soit à la Convention, soit aux
Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'épiant jour et
nuit, de deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla même à la
Convention, il alla même aux Cordeliers; mais Danton n'y était plus; las
de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien
plus que par la supériorité, Danton paraissait s'être retiré de l'arène
politique.

Danton, disait-on, était à sa maison de campagne. Où était cette maison
de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient à Rueil, les autres à
Auteuil.

Danton était aussi introuvable qu'Arsène.

On eût cru peut-être que cette absence d'Arsène eût dû ramener Hoffmann
à Antonia; mais, chose étrange! il n'en était rien. Hoffmann avait beau
faire tous ses efforts pour ramener son esprit à la pauvre fille du chef
d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volonté,
tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de maître Gottlieb
Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entassées sur les tables et
sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant son pupitre, Antonia
couchée sur son canapé, tout cela disparaissait pour faire place à un
grand cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis
ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes
mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces
héros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
disparaissaient pour faire place à une seule déesse, à la déesse des
jardins, à la belle Flore, c'est-à-dire à la divine Arsène, à la femme
au collier de velours et à l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait
non plus dans une rêverie, mais dans une extase dont il ne venait à
sortir qu'en se rejetant dans la vie réelle, qu'en coudoyant les paysans
dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.

Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoffmann était en proie,
devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller à la pente du
quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrêtait presque jamais qu'au coin
de la rue de la Monnaie. Là, Hoffmann avait trouvé un estaminet,
rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoffmann pouvait
se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais
ou dans quelque table d'hôte allemande, tant la fumée de la pipe y
faisait une atmosphère impossible à respirer pour tout autre que pour un
fumeur de première classe.

Une fois entré dans l'estaminet de la Fraternité, Hoffmann gagnait une
petite table sise à l'angle le plus enfoncé, demandait une bouteille de
bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se démettre, en
faveur de M. Henriot, de son grade de général de la garde nationale de
Paris, chargeait jusqu'à la gueule cette immense pipe que nous
connaissons déjà, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de
fumée aussi épais que celui dont la belle Vénus enveloppait son fils
Énée, chaque fois que la tendre mère jugeait urgent d'arracher son fils
bien-aimé à la colère de ses ennemis.

Huit ou dix jours étaient écoulés depuis l'aventure d'Hoffmann à
l'Opéra, et, par conséquent, depuis la disparition de la belle danseuse;
il était une heure de l'après-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, à
peu près, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force
de ses poumons, à établir autour de lui cette enceinte de fumée qui le
séparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer
comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le
double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit
homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un
point lumineux dégageait des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi
fermés par une douce somnolence, écarta ses paupières avec peine, et, en
face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opéra,
et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt
semblait avoir, ses boucles en diamants à ses souliers, ses bagues en
diamants à ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.

--Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens fou.

Et il ferma rapidement les yeux.

Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent hermétiquement, plus
Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit
tambourinement des doigts; le tout de la façon la plus distincte, si
distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de réalité dans tout
cela, et que la différence était du plus au moins. Voilà tout.

Il rouvrit donc un oeil, puis l'autre; le petit homme noir était
toujours à sa place.

--Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez
une prise, cela vous réveillera.

Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au jeune homme.

Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit une prise et l'aspira.

À l'instant même, il lui sembla que les parois de son esprit
s'éclairaient.

--Ah! s'écria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de
vous revoir!

--Si vous êtes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne
m'avez-vous pas cherché?

--Est-ce que je savais votre adresse?

--Oh! la belle affaire! au premier cimetière venu on vous l'eût donnée.

--Est-ce que je savais votre nom?

--Le docteur à la tête de mort, tout le monde me connaît sous ce nom-là.
Puis il y avait un endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.

--Où cela? À l'Opéra, dit Hoffmann en secouant la tête et en poussant un
soupir.

--Oui, vous n'y retournez plus?

--Je n'y retourne plus, non.

--Depuis que ce n'est plus Arsène qui remplit le rôle de Flore?

--Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai
pas.

--Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.

--Je ne sais pas si la maladie que j'éprouve s'appelle de l'amour, mais
je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
deviendrai fou.

--Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! À la
folie il y a peu de remède, à la mort il n'y en a pas du tout.

--Que faut-il faire alors?

--Dame! il faut la revoir.

--Comment cela, la revoir?

--Sans doute!

--Avez-vous un moyen?

--Peut-être.

--Lequel?

--Attendez.

Et le docteur se mit à rêver en clignotant des yeux et en tambourinant
sur sa tabatière.

Puis, après un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts
suspendus sur l'ébène:

--Vous êtes peintre, m'avez-vous dit?

--Oui, peintre, musicien, poète.

--Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.

--Eh bien!

--Eh bien! Arsène m'a chargé de lui chercher un peintre.

--Pour quoi faire?

--Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son
portrait.

--Le portrait d'Arsène! s'écria Hoffmann en se levant, oh! me voilà! me
voilà!

--Chut! pensez donc que je suis un homme grave.

--Vous êtes mon sauveur! s'écria Hoffmann en jetant ses bras autour du
cou du petit homme noir.

--Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du
même rire dont eût ricané sa tête de mort si elle eût été de grandeur
naturelle.

--Allons! allons! répétait Hoffmann.

--Mais il vous faut une boîte à couleurs, des pinceaux, une toile.

--J'ai tout cela chez moi, allons!

--Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.



CHAPITRE XIII.

Le portrait.


En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un
fiacre; mais le docteur frappa ses mains sèches l'une contre l'autre, et
à ce bruit, pareil à celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une
voiture tendue de noir, attelée de deux chevaux noirs, et conduite par
un cocher tout vêtu de noir, accourut. Où stationnait-elle? d'où
était-elle sortie? C'eût été aussi difficile à Hoffmann de le dire qu'il
eût été difficile à Cendrillon de dire d'où venait le char dans lequel
elle se rendait au bal du prince Mirliflore.

Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la
portière. Hoffmann et le docteur y montèrent, s'assirent l'un à côté de
l'autre, et tout aussitôt la voiture se mit à rouler sans bruit vers
l'hôtellerie d'Hoffmann.

Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir s'il monterait chez lui;
il lui semblait qu'aussitôt qu'il allait avoir le dos tourné, la
voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient
disparaître comme ils étaient apparus. Mais à quoi bon, docteur,
chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils dérangés pour conduire
Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce
dérangement n'avait pas de but.

Hoffmann, rassuré par le simple sentiment de la logique, descendit donc
de la voiture, entra dans l'hôtellerie, monta vivement l'escalier, se
précipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, boîte à couleurs,
choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du même pas qu'il
était monté.

La voiture était toujours à la porte.

Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis dans l'intérieur du
carrosse: le groom fut chargé de porter la toile.

Puis la voiture se mit à rouler avec la même rapidité et le même
silence.

Au bout de dix minutes, elle s'arrêta en face d'un charmant petit hôtel
situé rue de Hanovre, 15.

Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin, le cas échéant, de pouvoir
revenir sans l'aide du docteur.

La porte s'ouvrit: le docteur était connu sans doute, car le concierge
ne lui demanda pas même où il allait; Hoffmann suivit le docteur avec
ses pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile, et passa
par-dessus le marché.

On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on eût pu
croire le vestibule de la maison du poète à Pompéia.

On s'en souvient, à cette époque la mode était grecque; l'antichambre
d'Arsène était peinte à fresque, ornée de candélabres et de statues de
bronze.

De l'antichambre, le docteur et Hoffmann passèrent dans le salon.

Le salon était grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan à
soixante-dix francs l'aune; le tapis seul coûtait six mille livres; le
docteur fit remarquer ce tapis à Hoffmann; il représentait la bataille
d'Arbelles copiée sur la fameuse mosaïque de Pompéia.

Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne comprenait pas que l'on fit de
pareils tapis pour marcher dessus.

Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir était tendu de cachemire.
Au fond, dans un encadrement, était un lit bas faisant canapé, pareil à
celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon écoutant les aventures
d'Énéas. C'était là qu'Arsène avait donné l'ordre de faire attendre.

--Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voilà introduit, c'est à
vous de vous conduire d'une façon convenable. Il va sans dire que si
l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.

--Oh! s'écria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement,
et....

La parole s'éteignit sur les lèvres d'Hoffmann; il resta les yeux fixés,
les bras étendus, la poitrine haletante.

Une porte cachée dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derrière une
glace tournante, apparaissait Arsène, véritable divinité du temple dans
lequel elle daignait se faire visible à son adorateur.

C'était le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles
dans les cheveux, son manteau de pourpre brodé d'or, sa longue robe
blanche maintenue à la taille par une simple ceinture de perles, des
bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet étrange
ornement qui semblait inséparable de sa personne, ce collier de velours,
large de quatre lignes à peine, et retenu par la lugubre agrafe de
diamants.

--Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait?
dit Arsène.

--Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se
charger de répondre de moi.

Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur,
mais le docteur avait disparu.

--Eh bien! s'écria Hoffmann tout troublé; eh bien!

--Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?

--Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la
personne enfin qui m'a introduit ici.

--Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Arsène, puisque vous
voilà introduit?

--Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.

--Allons! dit avec impatience Arsène, n'allez-vous pas perdre le temps à
le chercher? Le docteur est à ses affaires, occupons-nous des nôtres.

--Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.

--Voyons, vous consentez donc à faire mon portrait?

--C'est-à-dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir été
choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.

--Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne réussissez
pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que
vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre
mémoire, et je vous ai donné la préférence.

--Merci, merci cent fois! s'écria Hoffmann dévorant Arsène des yeux. Oh!
oui, oui, j'ai gardé votre ressemblance dans ma mémoire: là, là, là.

Et il appuya sa main sur son coeur.

Tout à coup il chancela et pâlit.

--Qu'avez-vous? demanda Arsène d'un petit air tout dégagé.

--Rien, répondit Hoffmann, rien; commençons.

En mettant sa main sur son coeur, il avait senti entre sa poitrine et sa
chemise le médaillon d'Antonia.

--Commençons, poursuivit Arsène. C'est bien aisé à dire. D'abord, ce
n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.

Ce mot _il_, qui était déjà revenu deux fois, passait à travers le coeur
d'Hoffmann comme eût fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la
coiffure de la moderne Aspasie.

--Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda
Hoffmann avec une amertume sensible.

--En Érigone.

--À merveille! La coiffure de pampre vous ira à merveille.

--Vous croyez? fit Arsène en minaudant. Mais je crois que la peau de
panthère ne m'enlaidira pas non plus.

Et elle frappa sur un timbre.

Une femme de chambre entra.

--Eucharis, dit Arsène, apportez le thyrse, les pampres et la peau de
tigre.

Puis, tirant les deux ou trois épingles qui soutenaient sa coiffure, et,
secouant la tête, Arsène s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui
tomba en cascade sur son épaule, rebondit sur ses hanches, et s'épandit,
épais et onduleux, jusque sur le tapis.

Hoffmann jeta un cri d'admiration.

--Hein! qu'y a-t-il? demanda Arsène.

--Il y a, s'écria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils
cheveux.

--Aussi veut-_il_ que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons
choisi le costume d'Érigone, qui me permet de poser les cheveux épars.

Cette fois le _il_ et le _nous_ avaient frappé le coeur d'Hoffmann de
deux coups au lieu d'un.

Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apporté les raisins, le thyrse et
la peau de tigre.

--Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Arsène.

--Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.

--C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.

Mlle Eucharis sortit et referma la porte derrière elle.

--Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi un peu à poser cette
coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir, à la
fantaisie du peintre.

--Et vous avez raison! s'écria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous
allez être belle!

Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la tête
d'Arsène avec cet art du peintre qui donne à chaque chose une valeur et
un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des
doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit jouer le mobile ébène, parmi
les grains de topaze, parmi les feuilles d'émeraudes et de rubis de la
vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de
poète, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle façon,
qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.

--Oh! vous avez raison, dit Arsène, oui, je suis belle, bien belle.
Maintenant, continuons.

--Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.

--Eh bien! mais ma toilette de bacchante?

Hoffmann commençait à comprendre.

--Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!

Arsène détacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu
par une seule épingle, à laquelle elle essaya vainement d'atteindre.

--Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je
rappelle Eucharis?

--Non, non! s'écria Hoffmann.

Et s'élançant vers Arsène, il enleva l'épingle rebelle: le manteau tomba
aux pieds de la belle Grecque.

--Là! dit le jeune homme en respirant.

--Oh! dit Arsène, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien
sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il
veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au théâtre, mais
comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.

--Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'écria Hoffmann,
les bacchantes sont nues!

--Eh bien, _il_ me veut ainsi, à part la peau de tigre que vous draperez
comme vous voudrez, cela vous regarde.

La demande avait été faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se
renversa en arrière, en appuyant les deux mains sur son front.

--Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.

--Oui, en effet, dit-elle.

--Voyons, s'écria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites,
dites!

--Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.

--Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre
portrait, pas pour autre chose.

Et, imprimant une profonde secousse à sa volonté, Hoffmann posa sa toile
sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commença d'esquisser
l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.

Mais l'artiste avait trop présumé de ses forces: lorsqu'il vit le
voluptueux modèle posant, non seulement dans son ardente réalité, mais
encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une
Érigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque
miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette
poitrine que l'ongle d'or de la panthère ne couvrait qu'à moitié, il
sentit qu'on demandait de lui au-delà des forces humaines, et, jetant
palette et pinceaux, il s'élança vers la belle bacchante, et appuya sur
son épaule un baiser où il y avait autant de rage que d'amour.

Mais, au même instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se
précipita dans le boudoir en criant:

--Lui! lui! lui!

Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le ruban de sa taille et
ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son
beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et à mesure qu'elle descendait
des épaules aux pieds.

--Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est
une déesse.

Arsène poussa du pied le manteau de la robe.

Puis, prenant la peau de tigre:

--Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc,
citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.

La naïve danseuse appelait cela s'habiller.

Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, prit la peau de tigre,
agrafa ses ongles d'or sur l'épaule de la bacchante, la fit asseoir ou
plutôt coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût semblé une
statue de marbre de Paros si sa respiration n'eût soulevé son sein, si
le sourire n'eût entrouvert ses lèvres.

--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous
de sa tête et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur
ses lèvres.

--Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.

Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba à genoux, et, d'un
mouvement rapide comme la pensée, il prit la main d'Arsène et la couvrit
de baisers.

Arsène retira sa main avec plus d'étonnement que de colère.

--Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.

Au même instant, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître,
Hoffmann, poussé par les deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir,
dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, véritablement fou
d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant,
glissa le long de la rampe plutôt qu'il ne descendit l'escalier, et,
sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans la rue, ayant
laissé dans le boudoir d'Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa
palette, ce qui n'était rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait
être beaucoup.



CHAPITRE XIV.

Le tentateur.


Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce
qu'elle ajoutait l'humiliation à la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la
chose était évidente pour lui, été appelé chez Arsène comme un homme
qu'elle avait remarqué à l'orchestre de l'Opéra, mais purement et
simplement comme un peintre, comme une machine à portrait, comme un
miroir qui réfléchit les corps qu'on lui présente. De là cette
insouciance d'Arsène à laisser tomber l'un après l'autre tous ses
vêtements devant lui; de là cet étonnement quand il lui avait baisé la
main; de là cette colère quand, au milieu de l'âcre baiser dont il lui
avait rougi l'épaule, il lui avait dit qu'il l'aimait.

Et, en effet, n'était-ce pas folie à lui, simple étudiant allemand, venu
à Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-à-dire avec une somme
insuffisante à payer le tapis de son antichambre, n'était-ce pas une
folie à lui d'aspirer à la danseuse à la mode, à la fille entretenue par
le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'était point le son
des paroles qui la touchait, c'était le son de l'or; son amant, ce
n'était pas celui qui l'aimait le plus, c'était celui qui la payait
davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton
que l'on mettrait à la porte lorsque Hoffmann arriverait.

En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on
avait mis à la porte, ce n'était pas Danton, mais Hoffmann.

Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus
attristé qu'il ne l'avait jamais été.

Tant qu'il ne s'était pas trouvé en face d'Arsène, il avait espéré; mais
ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme,
ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle danseuse, et qui était
non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à moins
d'une somme folle inouïe, qui tombât entre les mains d'Hoffmann,
c'est-à-dire à moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme,
même l'espérance de la possession.

Aussi rentra-t-il accablé; le singulier sentiment qu'il éprouvait pour
Arsène, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le coeur
n'était pour rien, s'était traduit jusque-là par les désirs, par
l'irritation, par la fièvre.

À cette heure, désirs, irritation et fièvre s'étaient changés en un
profond accablement.

Un seul espoir restait à Hoffmann, c'était de retrouver le docteur noir
et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y eût dans
cet homme quelque chose d'étrange, de fantastique, de surhumain, qui lui
fit croire qu'aussitôt qu'il le côtoyait il sortait de la vie réelle
pour entrer dans une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté ni
son libre arbitre, et où il devenait le jouet d'un monde qui existait
pour lui sans exister pour les autres.

Aussi, à l'heure accoutumée, retourna-t-il le lendemain à son estaminet
de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de
fumée nul visage ressemblant à celui du docteur n'apparut au milieu de
cette fumée; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les
rouvrit, n'était assis sur le tabouret qu'il avait placé de l'autre côté
de la table.

Huit jours s'écoulèrent ainsi.

Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de
la Monnaie une heure plus tôt que de coutume, c'est-à-dire vers quatre
heures de l'après-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre
gagna machinalement la rue Saint-Honoré.

À peine y fut-il, qu'il s'aperçut qu'un grand mouvement se faisait du
côté du cimetière des Innocents, et allait s'approchant vers la place du
Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le lendemain du jour
de son entrée à Paris, et reconnut le même bruit, la même rumeur qui
l'avait déjà frappé lors de l'exécution de madame Du Barry. En effet,
c'étaient les charrettes de la Conciergerie, qui, chargées de condamnés,
se rendaient à la place de la Révolution.

On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les
charrettes avançaient rapidement, s'élança-t-il dans un café placé au
coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue, fermant les yeux et
se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient
encore au fond de son coeur; puis, quand il supposa que les charrettes
étaient passées, il se retourna et vit, à son grand étonnement,
descendant d'une chaise où il était monté pour mieux voir, son ami
Zacharias Werner.

--Werner! s'écria Hoffmann en s'élançant vers le jeune homme, Werner!

--Tiens, c'est toi, fit le poète, où étais-tu donc?

--Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris
de ces malheureux, mais les yeux fermés pour ne pas les voir.

--En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que
tu eusses vu t'eût fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait
dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme, une
merveille, un cou, des épaules et des cheveux! coupés par-derrière,
c'est vrai, mais de chaque côté tombant jusqu'à terre.

--Écoute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut
voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir
d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-là
me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.

--Et pourquoi cela? demanda Werner.

--J'ai pris la peinture en horreur.

--Encore quelque désappointement.

--Mon cher Werner, si je reste à Paris, je deviendrai fou.

--Tu deviendras fou partout où tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant
vaut à Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend
fou.

--Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.

--D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.

--Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre
chose, je l'aime!

--Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux,
de la bière et des verres!

Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et s'assirent aux deux
côtés de la table la plus enfoncée dans l'angle du café.

Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui était arrivé depuis le
jour où il avait été à l'Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu'au
moment où il avait été poussé par les deux femmes hors du boudoir.

--Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.

--Eh bien! répéta celui-ci, tout étonné que son ami ne fût pas aussi
abattu que lui.

--Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de désespérant dans tout cela.

--Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette
femme qu'à prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.

--Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?

--Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis à jeter à ses pieds.

--Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents
louis, mille louis, deux mille louis.

--Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'écria Hoffmann.

--Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parlé, à la source du Pactole, mon
cher, au jeu.

--Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai juré
à Antonia de ne plus jouer.

--Bah! dit Werner en riant, tu avais bien juré de lui être fidèle!

Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le médaillon contre son coeur.

--Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voilà une banque! Ce n'est pas
comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour
quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des
meules d'or! C'est là que s'est réfugié, je crois, tout le numéraire de
la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats
démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux
louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu
voir?

Et Werner tira de sa poche une poignée de louis qu'il montra à Hoffmann,
et dont les rayons rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu'au
fond de son cerveau.

--Oh, non! non! jamais! s'écria Hoffmann, se rappelant à la fois la
prédiction du vieil officier et la prière d'Antonia, jamais je ne
jouerai!

--Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la
banque.

--Et Antonia! Antonia!

--Bah! mon cher ami, qui le lui dira, à Antonia, que tu as joué, que tu
as gagné un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu
t'es passé la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne à
Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te
demandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de
rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.

Et en disant ces mots Werner se leva.

--Où vas-tu? lui demanda Hoffmann.

--Je vais voir une maîtresse à moi, une dame de la Comédie-Française qui
m'honore de ses bontés, et que je gratifie de la moitié de mes
bénéfices. Dame! je suis poète, moi, je m'adresse à un théâtre
littéraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un théâtre
chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments
à Mlle Arsène. N'oublie pas le numéro de la banque, c'est le 113. Adieu.

--Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oublié.

Et il laissa s'éloigner son ami Werner, sans plus songer à lui demander
son adresse qu'il ne l'avait fait la première fois qu'il l'avait
rencontré.

Mais, malgré l'éloignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul.
Chaque parole de son ami s'était faite pour ainsi dire visible et
palpable: elle était là brillante à ses yeux, murmurant à ses oreilles.

En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'était à
la source de l'or! La seule réussite possible à un désir impossible
n'était-elle pas trouvée? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann
n'était-il pas déjà infidèle à une partie de son serment? qu'importait
donc qu'il le devînt à l'autre?

Puis, Werner l'avait dit, ce n'étaient pas vingt-cinq mille livres,
cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les
horizons matériels des champs, des bois, de la mer elle-même, ont une
limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.

Le démon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur
sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de là tous les
royaumes du monde.

Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait
chez Arsène, dans ce même boudoir dont on l'avait chassé! de quel
suprême dédain il écraserait cette femme et son terrible amant, quand,
pour toute réponse à ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait,
nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Danaé!

Et tout cela n'était plus une hallucination de son esprit, un rêve de
son imagination, tout cela, c'était la réalité, c'était le possible. Les
chances étaient égales pour le gain comme pour la perte; plus grandes
pour le gain; car, on le sait, Hoffmann était heureux au jeu.

Oh! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son chiffre ardent, comme il
appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abîme
au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!

Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes
les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui était
impossible de résister plus longtemps, il jeta une pièce de quinze sous
sur la table, en faisant don à l'officieux de la différence, et tout
courant, sans s'arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre,
prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le
temps de réfléchir, sauta dans une voiture en criant:

--Au Palais-Égalité!



CHAPITRE XV.

Le numéro 113.


Le Palais-Royal, qu'on appelait à cette époque le Palais-Égalité, et
qu'on a nommé aussi le Palais-National, car, chez nous, la première
chose que font les révolutionnaires, c'est de changer les noms des rues
et des places, quitte à leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal,
disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'était
pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque,
comme étrangeté même, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout à
l'heure où Hoffmann y arrivait.

Sa disposition différait peu de celle que nous voyons maintenant, à
cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orléans
était occupé par une double galerie de charpente, galerie qui devait
faire place plus tard à un promenoir de six rangs de colonnes doriques;
qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et
que là où est le bassin, se trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de
treillages, bordé de carreaux, et dont le comble était couronné
d'arbustes et de fleurs.

N'allez pas croire que ce cirque fût ce qu'est le spectacle auquel nous
avons donné ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
s'escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient d'un autre genre que
cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques années auparavant, avait
tant émerveillé la France, et qui a enfanté les Mazurier et les Auriol.

Le cirque était occupé dans ce temps-là par les _Amis de la Vérité_, qui
y donnaient des représentations, et que l'on pouvait voir fonctionner
pourvu qu'on fût abonné au journal _la Bouche de fer_. Avec son numéro
du matin, on était admis le soir dans ce lieu de délices, et l'on
entendait les discours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans
le louable but de protéger les gouvernants et les gouvernés,
d'_impartialiser_ les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du
monde un ami de la vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de
quelque opinion qu'il fût, puis, la vérité découverte, on l'enseignait
aux hommes.

Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus
que c'était à eux qu'il appartenait d'éclairer les masses, et que le
reste de l'humanité n'était qu'une peuplade absurde.

Qu'a fait le vent, qui a passé, du nom, des idées et des vanités de ces
gens-là?

Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-Égalité, au milieu
du bruit général, et mêlait sa partie criarde au grand concert qui
s'éveillait chaque soir dans ce jardin.

Car, il faut le dire, en ces temps de misère, d'exil, de terreurs et de
proscriptions, le Palais-Royal était devenu le centre où la vie,
comprimée tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la
nuit, chercher le rêve et s'efforcer d'oublier cette vérité à la
recherche de laquelle s'étaient mis les membres du Cercle Social et les
actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris étaient
sombres et déserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des
geôliers du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient comme des bêtes
fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer privé
d'un ami ou d'un parent mort ou émigré, ceux qui étaient restés
chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le
Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent
quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux aux vitraux des joailliers.
Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et à travers la
misère générale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes
de blanc et de rouge, vêtues juste ce qu'il fallait pour l'être, de
velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries
leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une
dernière ironie contre le passé, une dernière insulte faite à la
monarchie.

Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux, c'était jeter la boue
après le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses,
dont Marie-Antoinette avait été la reine et que l'ouragan
révolutionnaire avait emportées de Trianon à la place de la guillotine,
comme un homme ivre qui s'en irait traînant dans la boue la robe blanche
de sa fiancée.

Le luxe était abandonné aux filles les plus viles; la vertu devait
marcher couverte de haillons.

C'était là une des vérités trouvées par le Cercle Social.

Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si
violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le
raisonnement ne vient qu'après l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a
jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a
faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait pas
parfaitement compte de la philosophie de cette antithèse, et ce n'était
pas avec mépris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges,
ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les sens animés par ce qu'il
voyait, quand, l'oeil en feu, il voulait porter la main sur ces corps
qui appartenaient à tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il
n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait
partout ce grand principe d'égalité proclamé par la hache, écrit avec le
sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostituées
du Palais-Royal.

Dans des jours comme ceux-là, la surexcitation morale était arrivée à un
tel degré, qu'il fallait à la réalité ces étranges oppositions. Ce
n'était plus sur le volcan, c'était dans le volcan même que l'on
dansait, et les poumons, habitués à un air de soufre et de lave, ne se
fussent plus contentés des tièdes parfums d'autrefois.

Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, éclairant tout avec sa
couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
grande cité morne:

--Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu
et les femmes! Je vends de tout, même le suicide et l'assassinat. Vous
qui n'avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez,
venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme
nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille à vendre? venez! vous
aurez de l'or plein les yeux, des obscénités plein les oreilles; vous
marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans
l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-être morts demain.

C'était là, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!

Et l'on venait.

Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté était naturellement
celui où se tenait le jeu. C'était là qu'on trouvait de quoi avoir le
reste.

De tous ces ardents soupiraux, c'était donc le n° 113 qui jetait le plus
de lumière avec sa lanterne rouge, oeil immense de ce cyclope ivre qu'on
appelait le Palais-Égalité.

Si l'enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.

Oh! tout y était prévu.

Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; au premier étage, il y
avait le jeu: la poitrine du bâtiment renfermait le coeur, c'était tout
naturel; au second, il y avait de quoi dépenser la force que le corps
avait prise au rez-de-chaussée, l'argent que la poche avait gagné
au-dessus.

Tout était prévu, nous le répétons, pour que l'argent ne sortît pas de
la maison.

Et c'était vers cette maison que courait Hoffmann, le poétique amant
d'Antonia.

Le 113 était où il est aujourd'hui, à quelques boutiques de la maison
Corcelet.

À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voiture et mis le pied dans la
galerie du palais, qu'il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à
son costume d'étranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait
plus de confiance que le costume national.

Un pays n'est jamais tant méprisé que par lui-même.

--Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la fille qui lui avait pris le
bras.

--Ah! c'est là que tu vas, fit l'Aspasie avec dédain. Eh bien! mon
petit, c'est là où est cette lanterne rouge. Mais tâche de garder deux
louis, et souviens-toi du 115.

Hoffmann se plongea dans l'allée indiquée comme Curtius dans le gouffre,
et, une minute après, il était dans le salon de jeu.

Il s'y faisait le même bruit que dans une vente publique.

Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.

Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes
plus belles, plus somptueuses, plus décolletées que celles d'en bas.

Le bruit qui dominait tous les autres était le bruit de l'or. C'était là
le battement de ce coeur immonde.

Hoffmann laissa à sa droite la salle où l'on taillait le trente et
quarante, et passa dans le salon de la roulette.

Autour d'une grande table verte étaient rangés les joueurs, tous gens
réunis pour le même but et dont pas un n'avait la même physionomie.

Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les
coudes s'étaient usés sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait
qui avaient perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir même, et
dont toutes les pensées étaient tendues vers la bille qui tournait. Chez
le joueur, un seul sentiment continue à vivre, c'est le désir, et ce
sentiment se nourrit et s'augmente au détriment de tous les autres. M.
de Bassompierre, à qui l'on venait dire, au moment où il commençait à
danser avec Marie de Médicis: «Votre mère est morte», et qui répondait:
«Ma mère ne sera morte que quand j'aurai dansé», M. de Bassompierre
était un fils pieux à côté d'un joueur. Un joueur en état de jeu, à qui
l'on viendrait dire pareille chose, ne répondrait même pas le mot du
marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce
qu'un joueur, s'il n'a jamais de coeur, n'a jamais non plus d'esprit
quand il joue.

Quand il ne joue pas, c'est la même chose, il pense à jouer.

Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient,
il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout à coup détourner au
profit d'une passion honnête, d'un grand sentiment, l'énergie incroyable
qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanément un des plus
grands hommes du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon n'ont eu, au
milieu même de l'exécution de leurs plus grandes choses, une force égale
à la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le
coeur, l'esprit, l'ouïe, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux
de l'homme enfin, se réunissent sur un seul mot et sur un seul but:
jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence
par là d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des
cartes, pour manipuler de l'or, pour éprouver ces émotions étranges qui
n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui
font que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de l'un à l'autre
desquels le joueur va avec la rapidité du vent, dont l'un brûle comme le
feu, dont l'autre gèle comme la glace, qui font, disons-nous, que son
coeur bondit dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme un
cheval sous l'éperon, absorbe comme une éponge toutes les facultés de
l'âme, les comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette
brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.

Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est
que ne pouvant jamais être assouvie, elle ne peut jamais être lassée.
C'est une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais.
Elle tue, mais ne fatigue pas.

La passion du jeu c'est l'hystérie de l'homme.

Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est
la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise où il s'assied, c'est
le tapis vert où il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint
Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu!
et qu'il ne se retourne même pas.

Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir à rien. Il joue,
il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi
parlerait-il?

Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des
joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une
voix nasillarde:

--Faites vos jeux.

En ce moment, Hoffmann n'était plus un observateur, la passion le
dominait trop, sans quoi il eût eu là une série d'études curieuses à
faire.

Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva à la lisière du
tapis. Il se trouva là entre un homme debout, vêtu d'une carmagnole, et
un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.

Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une martingale, usait ses
derniers jours à la mettre en oeuvre, et ses dernières pièces à la voir
échouer.

La martingale est introuvable comme l'âme.

Entre les têtes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des
têtes de femmes qui s'appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient
dans leur or, et qui, avec une habileté sans pareille et ne jouant pas,
trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des
autres.

À voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on eût eu
bien de la peine à croire que la misère publique était si grande, et que
l'or coûtait si cher.

L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numéro.

--Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces
papiers avec son râteau et en les prenant avec le bout des doigts.

--Ce sont des assignats, répondit l'homme.

--Vous n'avez pas d'autre argent que celui-là? fit le croupier.

--Non, citoyen.

--Alors vous pouvez faire place à un autre.

--Pourquoi?

--Parce que nous ne prenons pas ça.

--C'est la monnaie du gouvernement.

--Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en
voulons pas.

--Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voilà un drôle
d'argent, on ne peut même pas le perdre.

Et il s'éloigna en tortillant ses assignats dans ses mains.

--Faites vos jeux! cria le croupier.

Hoffmann était joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'était pas
pour le jeu, c'était pour l'argent qu'il venait.

La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme dans son corps comme
de l'eau dans un vase.

--Cent thalers au 26! cria-t-il.

Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examiné les
assignats.

--Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne prenons que l'argent
français.

Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait
justement être un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de
l'or, c'est-à-dire contre quarante louis environ.

La roulette avait tourné trois fois pendant ce temps.

--Quinze louis au 26! cria-t-il en se précipitant vers la table, et en
s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numéro
qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'était celui sur
lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.

--Rien ne va plus! cria le croupier.

La boule tourna.

Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées d'or et les jeta dans son
chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les
quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.

C'était le numéro 16 qui avait passé.

Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux
mailles d'acier.

--Quinze louis au 26! répéta-t-il.

D'autres voix dirent d'autres numéros, et la bille tourna encore une
fois.

Cette fois, tout était à la banque. La bille avait roulé dans le zéro.

--Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix étranglée; puis, se
reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pièce d'or
pour se laisser un dernier coup à jouer, une dernière espérance à avoir.

Ce fut le 30 qui sortit.

L'or se retira du tapis, comme la marée sauvage pendant le reflux.

Hoffmann, dont le coeur haletait, et qui, à travers les battements de
son cerveau, entrevoyait la tête railleuse d'Arsène et le visage triste
d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispée son dernier
louis sur le 26.

Le jeu fut fait en une minute:

--Rien ne va plus! cria le croupier.

Hoffmann suivit d'un oeil ardent la bille qui tournait, comme si c'eût
été sa propre vie qui eût tourné devant lui.

Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa tête dans ses deux
mains.

Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur
lui, ni chez lui.

Une femme qui était là, et qu'on eût pu avoir pour vingt francs une
minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poignée
d'or qu'elle venait de gagner.

Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.

Par un mouvement plus rapide que la réflexion, il tâta et fouilla ses
poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la réalité.

Les poches étaient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond
comme un écu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.

C'était le médaillon d'Antonia qu'il avait oublié.

--Je suis sauvé! cria-t-il; et il jeta le médaillon d'or comme enjeu sur
le numéro 26.



CHAPITRE XVI.

Le médaillon.


Le croupier prit le médaillon d'or et l'examina:

--Monsieur, dit-il à Hoffmann, car au n° 113 on s'appelait encore
monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en
l'argent; mais, je vous le répète, nous ne prenons que l'or ou l'argent
monnayé.

Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la
salle de jeu.

Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des
pensées, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour
de lui; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs vagues, et entra
brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui
donner des louis pour ses thalers.

Le brave homme lisait, appuyé nonchalamment sur son large fauteuil de
cuir, ses lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par une lampe
basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des
pièces d'or couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et encadrées par un
fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et
orné d'une petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne
laissait passer que la main.

Jamais Hoffmann n'avait tant admiré l'or.

Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s'il fût entré dans un rayon de
soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en
voyait là; mais ce n'était pas le même or, philosophiquement parlant. Il
y avait entre l'or bruyant, rapide, agité du 113, et l'or tranquille,
grave, muet du changeur, la différence qu'il y a entre les bavards creux
et sans esprit, et les penseurs pleins de méditation. On ne peut rien
faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas
à celui qui le possède; mais celui qui le possède lui appartient. Venu
d'une source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la vie en
lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de s'en aller comme il est venu.
Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
malgré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt fois plus grands
que ce qu'il vaut, et, une fois possédé, il semble qu'il diminue de
valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie,
selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive.
Tantôt une poignée d'or ne représente rien, tantôt une seule pièce
renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du
changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son
compatriote, vaut réellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort
de son nid de cuivre que contre une valeur égale et même supérieure à la
sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans
pudeur, sans préférence, sans amour, de la main de l'un à la main de
l'autre; il a l'estime de lui-même; une fois sorti de chez le changeur,
il peut se corrompre, il peut fréquenter la mauvaise société, ce qu'il
faisait peut-être avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est
respectable et doit être considéré. Il est l'image du besoin et non du
caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jeté
brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est
méthodiquement compté pièce à pièce, lentement par le changeur, et avec
tout le respect qui lui est dû. Il est silencieux, et c'est là sa grande
éloquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de
ce genre ne mettait qu'une minute à passer, se mit-il à trembler que le
changeur ne voulût jamais lui donner de l'or si réel contre son
médaillon. Il se crut donc forcé, quoique ce fût une perte de temps, de
prendre des périphrases et des circonlocutions pour en arriver à ce
qu'il voulait, d'autant plus que ce n'était pas une affaire qu'il venait
proposer, mais un service qu'il venait demander à ce changeur.

--Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout à l'heure, suis venu changer
des thalers pour de l'or.

--Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.

--Vous êtes allemand, monsieur?

--Je suis d'Heidelberg.

--C'est là que j'ai fait mes études.

--Quelle charmante ville!

--En effet.

Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que
chaque minute qu'il donnait à cette conversation banale était une année
de sa vie qu'il perdait.

Il reprit donc en souriant:

--J'ai pensé qu'à titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un
service.

--Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit à ce mot.

Le changeur n'est pas plus prêteur que la fourmi.

--C'est de me prêter trois louis sur ce médaillon d'or.

En même temps, Hoffmann passait le médaillon au commerçant, qui, le
mettant dans une balance, le pesa:

--N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.

--Oh! non, s'écria Hoffmann; non, c'est déjà bien assez de l'engager; je
vous prierai même, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir
bien me garder ce médaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus
qu'à ma vie, et je viendrai le reprendre dès demain: il faut une
circonstance comme celle où je me trouve pour que je l'engage.

--Alors, je vais vous prêter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec
toute la gravité qu'il croyait devoir à une pareille action, prit trois
louis et les aligna devant Hoffmann.

--Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'écria le poète, et,
s'emparant des trois pièces d'or, il disparut.

Le changeur reprit silencieusement sa lecture après avoir déposé le
médaillon dans un coin de son tiroir.

Ce n'est pas à cet homme que fût venue l'idée d'aller risquer son or
contre l'or du 113.

Le joueur est si près d'être sacrilège, qu'Hoffmann, en jetant sa
première pièce d'or sur le n° 26, car il ne voulait les risquer qu'une à
une, qu'Hoffmann, disons-nous, prononça le nom d'Antonia.

Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'émotions; quelque chose
lui disait qu'il allait gagner.

Le 26 sortit.

Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.

La première chose qu'il fit fut d'en mettre trois à part dans le gousset
de sa montre pour être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa
fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment ce premier gain. Il
laissa trente-trois louis sur le même numéro, et le même numéro sortit.

C'étaient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait,
c'est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-à-dire plus de
vingt-cinq mille francs.

Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans le Pactole solide, et le
prenant par poignées, joua au hasard, à travers un éblouissement sans
fin. À chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait,
semblable à une montagne sortant tout à coup de l'eau.

Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son
chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait
devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure.
Il était devenu le Jupiter de toutes les Danaés présentes, et le
caissier de tous les joueurs malheureux.

Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.

Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en
avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous
ceux qui se trouvaient là, et courut dans la direction de la maison
d'Arsène.

Il était une heure du matin, mais peu lui importait.

Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir à
toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.

Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui
s'était dévoilé devant lui, et qui, resté de marbre devant son amour,
s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prométhée quand il
eut trouvé son âme véritable.

Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches jusqu'à la dernière
pièce, et lui dire: «Maintenant, aimez-moi.» Puis le lendemain, il
repartirait, pour échapper, si cela était possible, au souvenir de ce
rêve fiévreux et intense.

Il frappa à la porte d'Arsène comme un maître qui rentre chez lui.

La porte s'ouvrit.

Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.

--Qui est là? cria la voix du portier.

Hoffmann ne répondit pas.

--Où allez-vous, citoyen? répéta la même voix, et une ombre, vêtue comme
les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut après Hoffmann.

En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait et surtout qui entrait.

--Je vais chez Mlle Arsène, répondit Hoffmann en jetant au portier trois
ou quatre louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné son âme.

Cette façon de s'exprimer plut à l'officieux.

--Mademoiselle Arsène n'est plus ici, monsieur, répondit-il, pensant
avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait
affaire à un homme qui avait la main si facile.

Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reçoit ne
peut dire que: Monsieur.

--Comment! s'écria Hoffmann, Arsène n'est plus ici.

--Non, monsieur.

--Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentrée ce soir?

--Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.

--Où est-elle, alors?

--Je n'en sais rien.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tête dans ses deux
mains comme pour contenir sa raison près de lui échapper.

Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si étrange qu'à
chaque instant il disait: «Allons, voilà le moment où je vais devenir
fou!»

--Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.

--Quelle nouvelle?

--M. Danton a été arrêté.

--Quand?

--Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le
citoyen Robespierre!

--Eh bien!

--Eh bien! Melle Arsène a été forcée de se sauver; car, comme maîtresse
de Danton, elle aurait pu être compromise dans toute cette affaire.

--C'est juste. Mais comment s'est-elle sauvée?

--Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coupé: tout droit
devant soi.

--Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut après avoir encore
laissé quelques pièces dans la main du portier.

Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir,
et à quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le
pense bien, l'idée qu'il pourrait retrouver Arsène ne lui vint pas à
l'esprit, pas plus que l'idée de rentrer chez lui et de prendre du
repos.

Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit devant lui, faisant
résonner le pavé des rues mornes sous le talon de ses bottes, et
marchant tout éveillé dans son rêve douloureux.

La nuit était froide, les arbres étaient décharnés et tremblaient au
vent de la nuit, comme des malades en délire qui ont quitté leur lit et
dont la fièvre agite les membres amaigris.

Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et à peine si, de
temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le
ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l'ombre.

Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son âme se dépensait peu à
peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son
effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il eût étouffé;
puis, à force d'aller en avant, il rencontrerait peut-être Arsène; qui
sait? En se sauvant, elle avait peut-être pris le même chemin que lui en
sortant de chez elle.

Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la rue Royale comme si, à
défaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu
d'eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, et il s'arrêta en
s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Révolution, vers
cette place où il avait juré de ne jamais revenir.

Tout sombre qu'était le ciel, une silhouette plus sombre encore se
détachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'était la silhouette de
la hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la bouche humide de
sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.

C'était pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place;
c'était à cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver;
mais, la nuit, ce n'était plus la même chose; il y avait pour le poète,
chez qui, malgré tout, l'instinct poétique veillait sans cesse, il y
avait de l'intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le silence et dans
l'ombre, le sinistre échafaudage dont l'image sanglante devait, à
l'heure qu'il était, se présenter à bien des esprits.

Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que
cette place déserte, et dont l'échafaud était l'hôte éternel, après le
spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilité?

Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attiré par une force
magnétique.

Tout à coup, et sans presque savoir comment cela s'était fait, il se
trouva face à face avec elle.

Le vent sifflait dans les planches.

Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.

Que de choses durent naître dans l'esprit de cet homme, qui, les poches
pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupté, passait solitairement
cette nuit en face d'un échafaud!

Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu'une plainte humaine se
mêlait aux plaintes du vent.

Il pencha la tête en avant et prêta l'oreille.

La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.

Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.

Cependant un troisième gémissement arriva jusqu'à lui.

--On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette
voix sort de dessous cet échafaud.

Alors se baissant pour mieux voir, il commença à faire le tour de la
guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied
heurta quelque chose; il étendit les mains et toucha un être accroupi
sur les premières marches de cet escalier et tout vêtu de noir.

--Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprès d'un
échafaud?

Et en même temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle à qui il
parlait.

Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuyés sur les genoux, elle
reposait sa tête sur ses mains.

Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules presque entièrement
nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.

Cette ligne, c'était un collier de velours.

--Arsène, cria-t-il.

--Eh bien! oui! Arsène! murmura d'une voix étrange la femme accroupie,
en relevant la tête et regardant Hoffmann.



CHAPITRE XVII.

Un hôtel de la rue Saint-Honoré.


Hoffmann recula épouvanté; malgré la voix, malgré le visage, il doutait
encore. Mais, en relevant la tête, Arsène laissa tomber ses mains sur
ses genoux, et dégageant son col, ses mains laissèrent voir l'étrange
agrafe de diamants qui réunissait les deux bouts du collier de velours
et qui étincelait dans la nuit.

--Arsène! Arsène! répéta Hoffmann.

Arsène se leva.

--Que faites-vous ici, à cette heure? demanda le jeune homme. Comment!
vêtue de cette robe grise! Comment! les épaules nues!

--Il a été arrêté hier, dit Arsène; on est venu pour m'arrêter moi-même,
je me suis sauvée comme j'étais et cette nuit, à onze heures, trouvant
ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis
venue ici.

Ces paroles étaient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans
inflexions; elles sortaient d'une bouche pâlie qui s'ouvrait et se
refermait comme par un ressort: on eût dit un automate qui parlait.

--Mais, s'écria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!

--Où irais-je? Je ne veux rentrer d'où je sors que le plus tard
possible; j'ai eu trop froid.

--Alors, venez avec moi, s'écria Hoffmann.

--Avec vous! fit Arsène.

Et il sembla au jeune homme que de cet oeil morne tombait sur lui, à la
lueur des étoiles, un regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait
déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.

--Je suis riche, j'ai de l'or, s'écria Hoffmann.

L'oeil de la danseuse jeta un éclair.

--Allons, dit-elle, mais où?

--Où!

En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de
sensualité qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins
enchantés de l'Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse et à se
rouler dans les cachemires de l'Inde?

Certes, ce n'était pas dans sa petite chambre d'étudiant qu'il pouvait
la conduire; elle eût été là aussi à l'étroit et aussi froidement que
dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout à l'heure, et où elle
paraissait craindre si fort de rentrer.

--Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.

--Je vais vous conduire, dit Arsène.

--Oh! oui, oui, s'écria Hoffmann.

--Suivez-moi, dit la jeune femme.

Et de cette même démarche raide et automatique qui n'avait rien de
commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admirée dans la
danseuse, elle se mit à marcher devant lui.

Il ne vint pas l'idée au jeune homme de lui offrir le bras; il la
suivit.

Arsène prit la rue Royale, que l'on appelait à cette époque la rue de la
Révolution, tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré, que l'on appelait
rue Honoré tout court, et s'arrêtant devant la façade d'un magnifique
hôtel, elle frappa.

La porte s'ouvrit aussitôt.

Le concierge regarda avec étonnement Arsène.

--Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer,
et je serai obligée de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.

--Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le
concierge, comme je traversais les Champs-Élysées, j'ai entendu crier au
secours; je suis accouru à temps pour empêcher Madame d'être assassinée,
mais trop tard pour l'empêcher d'être dépouillée. Donnez-moi vite votre
meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper.
Voici un louis pour vous.

Et il jeta un louis d'or sur la table où était posée la lampe, dont tous
les rayons semblèrent se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.

Un louis était une grosse somme à cette époque; il représentait neuf
cent vingt-cinq francs en assignats.

Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. Un garçon accourut à
cette sonnette du concierge.

--Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'hôtel, pour Monsieur et
Madame.

--Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon, étonné, en portant
alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au
costume plus que léger d'Arsène.

--Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit
bien chauffée et bien éclairée: voici un louis pour vous.

Le garçon parut subir la même influence que le concierge, se courba
devant le louis, et montrant un grand escalier, à moitié éclairé
seulement à cause de l'heure avancée de la nuit, mais sur les marches
duquel, par un luxe bien extraordinaire à cette époque, était étendu un
tapis.

--Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.

Puis il disparut tout courant.

À la première marche de l'escalier, Arsène s'arrêta.

Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une difficulté invincible à
lever le pied.

On eût dit que sa légère chaussure de satin avait des semelles de plomb.

Hoffmann lui offrit le bras.

Arsène appuya sa main sur le bras que lui présentait le jeune homme, et
quoiqu'il ne sentît pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
le froid qui se communiquait de ce corps au sien.

Puis, avec un effort violent, Arsène monta la première marche et
successivement les autres; mais chaque degré lui arrachait un soupir.

--Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez dû souffrir!

--Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.

Ils arrivèrent à la porte du n° 3.

Mais, presque aussitôt qu'eux arriva le garçon porteur d'un véritable
brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la cheminée
s'enflamma et les bougies s'allumèrent.

--Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.

--Je ne sais pas, répondit Arsène.

--Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garçon, dit Hoffmann.

--Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit plus garçon, mais
officieux. Après cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il
voudra.

Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant:

--Dans cinq minutes le souper!

La porte refermée derrière l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux
sur Arsène.

Elle était si pressée de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris
le temps de tirer un fauteuil près de la cheminée; elle s'était
seulement accroupie au coin de l'âtre, dans la même position où Hoffmann
l'avait trouvée devant la guillotine, et là, les coudes sur ses genoux,
elle semblait occupée à maintenir de ses deux mains sa tête droite sur
ses épaules.

--Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'étais riche,
n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.

Hoffmann commença par retourner son chapeau au-dessus de la table; le
chapeau était plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du
chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile à
distinguer entre tous les bruits.

Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et l'une après l'autre ses
poches dégorgèrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.

Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.

À ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle tourna la tête, et la vue
parut achever la résurrection commencée par l'ouïe.

Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lèvre pâle souriait,
mais ses yeux vitreux, s'éclaircissant, lançaient des rayons qui se
croisaient avec ceux de l'or.

--Oh! dit-elle, c'est à toi tout cela?

--Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.

--À moi! fit la danseuse.

Et elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles.

Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.

Alors cette femme, dont l'or avait été la vie, sembla reprendre vie au
contact de l'or.

--À moi! disait-elle, à moi! et elle prononçait ces paroles d'un accent
vibrant et métallique qui se mariait d'une incroyable façon avec le
cliquetis des louis.

Deux garçons entrèrent, portant une table toute servie, qu'ils
faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que
pétrissaient les mains crispées de la jeune fille.

--C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.

Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se
retirèrent.

Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.

Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers Arsène, qu'il retrouva
près de la table, continuant de puiser la vie, non pas à cette fontaine
de Jouvence, mais à cette source du Pactole.

--Eh bien? lui demanda-t-il.

--C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais
touché.

--Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis après, tout à ton aise,
Danaé, tu te baigneras dans l'or si tu veux.

Et il l'entraîna vers la table.

--J'ai froid! dit-elle.

Hoffmann regarda autour de lui; les fenêtres et le lit étaient tendus en
damas rouge: il arracha un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.

Arsène s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-même
comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
tête pâle redoubla de caractère.

Hoffmann avait presque peur.

Il se mit à table, se versa et but deux ou trois verres de vin de
Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une légère coloration
montait aux yeux d'Arsène.

Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.

Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.

Et comme Hoffmann insistait:

--Je ne pourrais avaler, dit-elle.

--Buvons, alors.

Elle tendit son verre.

--Oui, buvons.

Hoffmann avait à la fois faim et soif; il but et mangea.

Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas
qu'Arsène, comme chez elle, parût disposée à lui résister, soit par la
force, soit par le dédain, mais parce que quelque chose de glacé émanait
du corps de la belle convive.

À mesure qu'il buvait, à ses yeux du moins, Arsène s'animait; seulement,
quand, à son tour, Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées
roulaient de la partie inférieure du collier de velours sur la poitrine
de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque
chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il combattit ses frissons
intérieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, à la
belle bouche, aux belles mains de la danseuse.

Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer,
non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.

Tout à coup un tison roula du feu.

Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne
s'arrêta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsène.

Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait tiré ses bas et ses
souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, était posé sur le
marbre de l'âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne
faire qu'un.

Hoffmann jeta un cri.

--Arsène! Arsène! dit-il, prenez garde!

--À quoi? demanda la danseuse.

--Ce tison... ce tison qui touche votre pied....

Et en effet, il couvrait à moitié le pied d'Arsène.

--Ôtez-le, dit-elle tranquillement.

Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperçut avec effroi que ce
n'était pas la braise qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le
pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.

--Buvons! dit-il.

--Buvons! dit Arsène.

Et elle tendit son verre.

La seconde bouteille fut vidée.

Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.

Il aperçut un piano.

--Bon!... s'écria-t-il.

Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.

Il s'élança vers le piano.

Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsène
dansait ce pas de trois dans l'opéra de _Pâris_, lorsqu'il l'avait vue
pour la première fois.

Seulement, il semblait à Hoffmann que les cordes du piano étaient
d'acier. L'instrument à lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout
un orchestre.

--Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure!

Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son
côté, Arsène se leva aux premiers accords.

Ces accords, comme un réseau de feu, avaient semblé envelopper toute sa
personne.

Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose étrange,
comme un changement magique s'opère au théâtre, sans que l'on sache par
quel moyen, un changement s'était opéré en elle, et au lieu de sa robe
grise, au lieu de ses épaules veuves d'ornements, elle reparut avec le
costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout
frissonnant de volupté.

Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'énergie, il sembla faire
jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute
résonnante sous ses fibres d'acier.

Alors le même mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme
bondissante, qui s'était animée par degrés, opérait sur lui avec une
attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre tout l'espace qui
séparait le piano de l'alcôve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se
détachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait
du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois
qu'elle s'éloignait vers le fond, Hoffmann se sentait entraîné sur ses
pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprît comment la chose se faisait, le
mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait
entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'était le _Désir_ de
Beethoven; elle était venue, comme une expression de sa pensée, se
placer sous ses doigts. De son côté, Arsène avait changé de mesure; elle
tourna sur elle-même d'abord, puis, peu à peu élargissant le rond
qu'elle traçait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier
cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever
à son tour, et de prendre part à cette valse brûlante. C'était à la fois
chez lui du désir et de l'effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la
main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit
comme si l'étincelle électrique l'eût touché, s'élança sur la trace de
la danseuse, la joignit, l'enlaça dans ses bras, continuant dans sa
pensée l'air interrompu en réalité, pressant contre son coeur ce corps
qui avait repris son élasticité, aspirant les regards de ses yeux, le
souffle de sa bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou, ces
épaules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans
une atmosphère de flamme qui, pénétrant jusqu'au fond de la poitrine des
deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'évanouissement
du délire, sur le lit qui les attendait.

Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un de ces jours blafards des
hivers de Paris venait de se lever, et pénétrait jusqu'au lit par le
rideau arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui, ignorant où il
était, et sentit qu'une masse inerte pesait à son bras gauche. Il se
pencha du côté où l'engourdissement gagnait son coeur, et reconnut,
couchée près de lui, non plus la belle danseuse de l'Opéra, mais la pâle
jeune fille de la place de la Révolution.

Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glacé,
et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candélabre où
brûlaient encore cinq bougies, et, à la double lueur du jour et des
bougies, il s'aperçut qu'Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux
fermés.

Sa première idée fut que la fatigue avait été plus forte que l'amour,
que le désir, que la volonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il
prit sa main, sa main était glacée; il chercha les battements de son
coeur, son coeur ne battait plus.

Alors une idée horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon
d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'élança vers la
porte, il ouvrit, et se précipita par les degrés en criant:

--À l'aide! au secours!

Un petit homme noir montait justement à la même minute l'escalier que
descendait Hoffmann. Il leva la tête; Hoffmann jeta un cri. Il venait de
reconnaître le médecin de l'Opéra.

--Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant
Hoffmann à son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?

--Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au
médecin ce qu'il attendait de lui, et espérant que la vue d'Arsène
inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!

Et il l'entraîna dans la chambre.

Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait
le candélabre qu'il approcha du visage d'Arsène:

--Tenez, dit-il, voyez.

Mais, loin que le médecin parût effrayé:

--Ah! c'est bien à vous, jeune homme, dit-il, c'est bien à vous d'avoir
racheté ce corps afin qu'il ne pourrît pas dans une fosse commune....
Très bien! jeune homme, très bien!

--Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la fosse commune.... Que
dites-vous là? mon Dieu!

--Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à huit heures du matin, a
été jugée hier à deux heures de l'après-midi, et a été exécutée hier à
quatre heures du soir.

Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur à la gorge.

--Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en s'étranglant lui-même;
Arsène exécutée!

Et il éclata de rire, mais d'un rire si étrange, si strident, si en
dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur
lui des yeux presque effarés.

--En doutez-vous? demanda-t-il.

--Comment! s'écria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai
soupé, j'ai valsé, j'ai couché cette nuit avec elle.

--Alors, c'est un cas étrange et que je consignerai dans les annales de
la médecine, dit le docteur, et vous signerez au procès-verbal, n'est-ce
pas?

--Mais je ne puis signer, puisque je vous démens, puisque je dis que
cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.

--Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela
à moi, le médecin des prisons; à moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu
pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; à moi qui lui ai dit adieu au
pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!

Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui
servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours à lui.

Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'être maintenue par le seul
lien qui la rattachait aux épaules, la tête de la suppliciée roula du
lit à terre, et ne s'arrêta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne
s'était arrêté qu'au pied d'Arsène.

Le jeune homme fit un bond en arrière, et se précipita par les escaliers
en hurlant:

--Je suis fou!

L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagéré: cette faible cloison
qui, chez le poète exerçant outre mesure ses facultés cérébrales, cette
faible cloison, disons-nous, qui, séparant l'imagination de la folie,
semble parfois prête à se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit
d'une muraille qui se lézarde.

Mais, à cette époque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris
sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens étaient devenus très
curieux en l'an de grâce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait
en courant, on arrêtait cet homme pour savoir après qui il courait ou
qui courait après lui. On arrêta donc Hoffmann en face de l'église de
l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit
devant le chef du poste.

Là, Hoffmann comprit le danger réel qu'il courait: les uns le tenaient
pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la
frontière; les autres criaient: _À l'agent de Pitt et Cobourg_!
Quelques-uns criaient: _À la lanterne_! ce qui n'était pas gai; d'autres
criaient: _Au tribunal révolutionnaire_! ce qui était moins gai encore.
On revenait quelquefois de la lanterne, témoin l'abbé Maury; du tribunal
révolutionnaire, jamais.

Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui était arrivé depuis la
veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses
poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait
n'y était plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brûlait, il
avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la
Révolution, il avait trouvé cette femme assise au pied de la guillotine;
comment elle l'avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, et
comment là, après une nuit pendant laquelle tous les enivrements
s'étaient succédé, il avait trouvé non seulement reposant entre ses bras
une femme morte, mais encore une femme décapitée.

Tout cela était bien improbable; aussi le récit d'Hoffmann obtint-il peu
de croyance: les plus fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les
plus modérés crièrent à la folie.

Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:

--Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un hôtel de la rue
Saint-Honoré?

--Oui.

--Vous y avez vidé vos poches pleines d'or sur une table?

--Oui.

--Vous y avez couché et soupé avec la femme dont la tête, roulant à vos
pieds, vous a causé ce grand effroi dont vous étiez atteint quand nous
vous avons arrêté?

--Oui.

--Eh bien! cherchons l'hôtel; on ne trouvera peut-être plus l'or, mais
on trouvera la femme.

--Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!

Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obéir à
l'immense volonté résumée autour de lui par ce mot _cherchons._

Il sortit donc de l'église, et continua de descendre la rue Saint-Honoré
en cherchant.

La distance n'était pas longue de l'église de l'Assomption à la rue
Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, négligemment d'abord,
puis avec plus d'attention, puis enfin avec volonté de trouver, il ne
trouva rien qui lui rappelât l'hôtel où il était entré la veille, où il
avait passé la nuit, d'où il venait de sortir. Comme ces palais
féeriques qui s'évanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux,
l'hôtel de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la scène
infernale que nous avons essayé de décrire avait été jouée.

Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagné
Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque à leur
dérangement; or, cette solution ne pouvait être que la découverte du
cadavre d'Arsène ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.

Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsène, il était fortement
question d'arrêter Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut dans la
rue le petit homme noir et l'appela à son secours, invoquant son
témoignage sur la vérité du récit qu'il venait de faire.

La voix du médecin a toujours une grande autorité sur la foule. Celui-ci
déclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.

--Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prétexte de
lui tâter le pouls, mais en réalité, pour lui conseiller, par une
pression particulière, de ne pas le démentir; pauvre jeune homme, il
s'est donc échappé!

--Échappé d'où? échappé de quoi? s'écrièrent vingt voix toutes ensemble.

--Oui, échappé d'où? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la
voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme
humiliante.

--Parbleu! dit le médecin, échappé de l'hospice.

--De l'hospice! s'écrièrent les mêmes voix, et quel hospice?

--De l'hospice des fous!

--Ah! docteur, docteur, s'écria Hoffmann, pas de plaisanterie!

--Le pauvre diable! s'écria le docteur sans paraître écouter Hoffmann,
le pauvre diable aura perdu sur l'échafaud quelque femme qu'il aimait.

--Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia
cependant.

--Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient là et qui
commençaient à plaindre Hoffmann.

--Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie à une
hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a
joué et qu'il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu'il aime; puis,
avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de
la guillotine, puis il l'emmène dans quelque magnifique palais, dans
quelque splendide hôtellerie, où il passe la nuit à boire, à chanter, à
faire de la musique avec elle; après quoi il la trouve morte. N'est-ce
pas cela qu'il vous a raconté?

--Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.

--Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard étincelant, direz-vous que
ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de
diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais dû me douter de
quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
quand j'ai vu le tison enflammé rouler sur son pied nu, et son pied nu,
son pied de morte, au lieu d'être brûlé par le tison, l'éteindre.

--Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de pitié
et avec une voix lamentable, voilà sa folie qui le reprend.

--Comment, ma folie! s'écria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce
n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que
je n'ai pas passé la nuit avec Arsène qui a été guillotinée hier! Vous
osez dire que son collier de velours n'était pas la seule chose qui
maintînt sa tête sur ses épaules! Vous osez dire que, lorsque vous avez
ouvert l'agrafe et enlevé le collier, la tête n'a pas roulé sur le
tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je
dis est vrai, vous.

--Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien convaincus maintenant,
n'est-ce pas?

--Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.

Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mélancoliquement la
tête en signe d'adhésion.

--Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je
le reconduise.

--Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous me reconduire?

--Où? dit le docteur, à la maison des fous, dont vous vous êtes échappé,
mon bon ami.

Puis, tout bas:

--Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne réponds pas de
vous. Ces gens-là croiront que vous vous êtes moqué d'eux, et ils vous
mettront en pièces.

Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.

--Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voilà doux comme
un agneau. La crise est passée.... Là! mon ami, là!...

Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval
emporté ou un chien rageur.

Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et on l'avait amené.

--Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.

Hoffmann obéit; toutes ses forces s'étaient usées dans cette lutte.

--À Bicêtre! dit tout haut le docteur en montant derrière Hoffmann.

Puis, tout bas au jeune homme:

--Où voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.

--Au Palais-Égalité, articula péniblement Hoffmann.

--En route, cocher, cria le docteur.

Puis il salua la foule.

--Vive le docteur! cria la foule.

Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une
passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.

Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fiacre.

--Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoffmann, et si vous m'en croyez,
partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en
France pour les hommes qui ont une imagination comme la vôtre.

Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce
qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui
faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait
ne se fût précipité et n'eût retenu Hoffmann dans ses bras au moment où,
de son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter ses chevaux.

Le fiacre continua son chemin.

Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait
retenu, poussèrent ensemble un seul et même cri:

--Hoffmann!

--Werner!

Puis, voyant l'état d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner
l'entraîna dans le jardin du Palais-Royal.

Alors la pensée de tout ce qui s'était passé revint plus vive au
souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le médaillon d'Antonia mis en gage
chez le changeur allemand.

Aussitôt il poussa un cri en songeant qu'il avait vidé toutes ses poches
sur la table de marbre de l'hôtel. Mais en même temps il se souvint
qu'il avait mis, pour le dégager, trois louis à part dans le gousset de
sa montre.

Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt; les trois louis y étaient
toujours.

Hoffmann s'échappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et
s'élança dans la direction de la boutique du changeur.

À chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur
épaisse, s'avancer, à travers un nuage toujours s'éclaircissant, vers
une atmosphère pure et resplendissante.

À la porte du changeur, il s'arrêta pour respirer; l'ancienne vision, la
vision de la nuit avait presque disparu.

Il reprit haleine un instant et entra.

Le changeur était à sa place, les sébiles en cuivre étaient à leur
place.

Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tête.

--Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous
l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.

--Je présume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez disposé
du médaillon! s'écria Hoffmann.

--Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en eût on donné
vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le médaillon ne
serait pas sorti de ma boutique.

--Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que
je n'ai rien à vous offrir pour les intérêts.

--Pour les intérêts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous
voulez rire; les intérêts de trois louis pour une nuit, et à un
compatriote! jamais.

Et il lui rendit le médaillon.

--Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un
soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner à Mannheim.

--À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous êtes de Mannheim?

--Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma
fiancée est à Mannheim; elle m'attend, et je retourne à Mannheim pour
l'épouser.

--Ah! fit le changeur.

Puis, comme le jeune homme avait déjà la main sur le bouton de la porte:

--Connaissez-vous, dit le changeur, à Mannheim, un ancien ami à moi, un
vieux musicien?

--Nommé Gottlieb Murr? s'écria Hoffmann.

--Justement! Vous le connaissez?

--Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma
fiancée.

--Antonia! s'écria à son tour le changeur.

--Oui, Antonia, répondit Hoffmann.

--Comment, jeune homme! c'est pour épouser Antonia que vous retourniez à
Mannheim?

--Sans doute.

--Restez à Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.

--Pourquoi cela?

--Parce que voilà une lettre de son père qui m'annonce qu'il y a huit
jours, à trois heures de l'après-midi, Antonia est morte subitement en
jouant de la harpe.

C'était juste le jour où Hoffmann était allé chez Arsène pour faire son
portrait; c'était juste l'heure où il avait pressé de ses lèvres son
épaule nue.

Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le médaillon pour porter
l'image d'Antonia à ses lèvres, mais l'ivoire en était redevenu aussi
blanc et aussi pur que s'il était vierge encore du pinceau de l'artiste.

Il ne restait rien d'Antonia à Hoffmann deux fois infidèle à son
serment, pas même l'image de celle à qui il avait juré un amour éternel.

Deux heures après, Hoffmann, accompagné de Werner et du bon changeur,
montait dans la voiture de Mannheim, où il arriva juste pour accompagner
au cimetière le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommandé en mourant
qu'on l'enterrât côte à côte de sa chère Antonia.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La femme au collier de velours" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home