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Title: La reine Margot - Tome I
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Alexandre Dumas

LA REINE MARGOT
Tome I

(1845)


Table des matières

I Le latin de M. de Guise
II La chambre de la reine de Navarre
III Un roi poète
IV La soirée du 24 août 1572
V Du Louvre en particulier et de la vertu en général
VI La dette payée
VII La nuit du 24 août 1572
VIII Les massacrés
IX Les massacreurs
X Mort, messe ou Bastille
XI L’aubépine du cimetière des Innocents
XII Les confidences
XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
elles ne sont pas destinées
XIV Seconde nuit de noces
XV Ce que femme veut Dieu le veut
XVI Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon
XVII Le confrère de maître Ambroise Paré
XVIII Les revenants
XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
XX Les poules noires
XXI L’appartement de Madame de Sauve
XXII Sire, vous serez roi
XXIII Un nouveau converti
XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
XXV Le manteau cerise
XXVI Margarita
XXVII  La main de Dieu
XXVIII La lettre de Rome
XXIX Le départ
XXX Maurevel
XXXI La chasse à courre


PREMIÈRE PARTIE


I
Le latin de M. de Guise


Le lundi, dix-huitième jour du mois d’août 1572, il y avait grande
fête au Louvre.

Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si
sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues
attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures
sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois, étaient, quoiqu’il fût
minuit, encombrées de populaire.

Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans
l’obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se
dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
l’Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
de son reflux la base de l’hôtel de Bourbon qui s’élevait en face.

Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la
fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne
se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme
spectateur, n’était que le prélude d’une autre remise à huitaine,
et à laquelle il serait convié et s’ébattrait de tout son coeur.

La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon
avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces
des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-
Dame.

Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer
à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
l’étaient à cette heure le parti protestant et le parti
catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé
pardonnerait au duc d’Anjou, frère du roi, la mort de son père
assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
jeune duc de Guise pardonnerait à l’amiral de Coligny la mort du
sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne
de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui
avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui
l’attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de
singuliers bruits s’étaient répandus sur cette mort subite.
Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu’un
secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de
Médicis, craignant la révélation de ce secret, l’avait empoisonnée
avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un
nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce
bruit s’était d’autant plus répandu et confirmé, qu’après la mort
de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins,
desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à
ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
c’était par l’odorat qu’avait été empoisonnée Jeanne de Navarre,
c’était le cerveau, seule partie du corps exclue de l’autopsie,
qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
personne ne doutait qu’un crime n’eût été commis.

Ce n’était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à
ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son
royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de
France, une persistance qui ressemblait à de l’entêtement. Comme
les deux fiancés appartenaient, l’un à la religion catholique,
l’autre à la religion réformée, on avait été obligé de s’adresser
pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de
Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue
reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses
craintes que cette dispense n’arrivât point, ce à quoi le roi
avait répondu:

-- N’ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je
la mènerai épouser votre fils en plein prêche.

Ces paroles s’étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout
en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné
à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie
qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.

C’était vis-à-vis de l’amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de
Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix
à cent cinquante mille écus d’or, le roi ne jurait plus que par
lui, l’appelant son père et déclarant tout haut qu’il allait
confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c’est au
point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu’alors avait
réglé les actions, les volontés et jusqu’aux désirs du jeune
prince, paraissait commencer à s’inquiéter tout de bon, et ce
n’était pas sans sujet, car, dans un moment d’épanchement Charles
IX avait dit à l’amiral à propos de la guerre de Flandre:

-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut
bien prendre garde: c’est que la reine mère, qui veut mettre le
nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
entreprise; que nous la tenions si secrète qu’elle n’y voie
goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait
tout.

Or, tout sage et expérimenté qu’il était, Coligny n’avait pu tenir
secrète une si entière confiance; et quoiqu’il fût arrivé à Paris
avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une
paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre
bon maître, n’allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez,
vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s’étaient peu
à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre,
auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l’appelant
son frère comme il appelait l’amiral son père, et le tutoyant,
ainsi qu’il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants,
étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre
passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes
salles du Louvre s’étaient emplies de tous ces braves protestants
auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
de fortune bien inespéré. L’amiral de Coligny, La Rochefoucault,
le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du
parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi
Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des
potences plus hautes que celles des assassins. Il n’y avait que le
maréchal de Montmorency que l’on cherchait vainement parmi tous
ses frères, car aucune promesse n’avait pu le séduire, aucun
semblant n’avait pu le tromper, et il restait retiré en son
château de l’Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable
Anne de Montmorency, tué d’un coup de pistolet par Robert Stuart,
à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était
arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une
vertu assez peu à la mode à cette époque, on n’avait cru de ce
deuil prolongé outre mesure que ce qu’on avait bien voulu en
croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la
reine, le duc d’Anjou et le duc d’Alençon faisaient à merveille
les honneurs de la royale fête.

Le duc d’Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments
bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
qu’il avait gagnées avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans,
plus précoce en cela que n’avaient été César et Alexandre,
auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l’infériorité
aux vainqueurs d’Issus et de Pharsale; le duc d’Alençon regardait
tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait
le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de
Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables
ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
M. de Tavannes et l’amiral sur la prochaine guerre qu’il était
plus que jamais question de déclarer à Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement
inclinée et l’oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de
dix-neuf ans, à l’oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court,
aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d’aigle, au
sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce
jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au combat
d’Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui
recevait compliments sur compliments, était l’élève bien-aimé de
Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c’est-à-dire à
l’époque où sa mère vivait encore, on l’avait appelé le prince de
Béarn; on l’appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
qu’on l’appelât Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
sans doute il se rappelait qu’il y avait deux mois à peine que sa
mère était morte, et moins que personne il doutait qu’elle ne fût
morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait
comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui
avaient assassiné la courageuse Jeanne d’Albret.

À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
aussi soucieux que le premier affectait d’être joyeux et ouvert,
le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le
Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle
de son père, le grand François de Guise. C’était un élégant
seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué
de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
qu’il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d’abord
porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège
d’Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans
ses bras en lui désignant l’amiral Coligny pour son assassin.
Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
c’était de venger la mort de son père sur l’amiral et sur sa
famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni
relâche, ayant promis à Dieu d’être son ange exterminateur sur la
terre jusqu’au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce
n’était donc pas sans un profond étonnement qu’on voyait ce
prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux
qu’il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer
familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
à son père mourant.

Mais, nous l’avons dit, cette soirée était celle des étonnements.

En effet, avec cette connaissance de l’avenir qui manque
heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les
coeurs qui n’appartient malheureusement qu’à Dieu, l’observateur
privilégié auquel il eût été donné d’assister à cette fête, eût
joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
annales de la triste comédie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du
Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants
et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c’était le
peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la
haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
curieux devant les fenêtres d’une salle de bal hermétiquement
fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le
curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s’agite
sans raison, car le curieux, lui, n’entend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, c’était la voix de leur
orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
nuit, c’étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient
l’avenir.

Et cependant tout continuait d’être riant à l’intérieur, et même
un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
moment par tout le Louvre: c’est que la jeune fiancée, après être
allée déposer sa toilette d’apparat, son manteau traînant et son
long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de
la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son
frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.

Cette fiancée, c’était la fille de Henri II, c’était la perle de
la couronne de France, c’était Marguerite de Valois, que, dans sa
familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n’appelait jamais
que _ma soeur Margot._

Certes jamais accueil, si flatteur qu’il fût, n’avait été mieux
mérité que celui qu’on faisait en ce moment à la nouvelle reine de
Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et
déjà elle était l’objet des louanges de tous les poètes, qui la
comparaient les uns à l’Aurore, les autres à Cythérée. C’était en
effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis
avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes
qu’elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
brillant, l’oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche
vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et,
perdu dans une mule de satin, un pied d’enfant. Les Français, qui
la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si
magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France
s’en retournaient éblouis de sa beauté s’ils l’avaient vue
seulement, étourdis de sa science s’ils avaient causé avec elle.
C’est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais
encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l’on citait le
mot d’un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après
avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
et en grec, l’avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir
la cour sans voir Marguerite de Valois, c’est ne voir ni la France
ni la cour.»

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la
reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient
harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour
l’avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces
harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses
lèvres pâles et son sourire rusé:

-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon
coeur à tous les protestants du royaume.

Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
avait réellement deux sens: l’un paternel, et dont en bonne
conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l’autre
injurieux pour l’épousée, pour son mari et pour celui-là même qui
le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous l’avons dit, avec
Téligny; mais il ne donnait pas à l’entretien une attention si
soutenue qu’il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur
le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole,
et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et
agitée.

La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis
quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait
remarqué cette inquiétude, et elle s’approchait d’elle pour lui en
demander la cause, lorsque chacun s’écartant devant la reine mère,
qui s’avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la
princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un
mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de
Marguerite. Madame de Lorraine, qui n’avait pas perdu la jeune
reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu’elle avait
remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
Cependant le duc s’approchait toujours, et quand il ne fut plus
qu’à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le
sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
donner à son visage le calme et l’insouciance; alors le duc salua
respectueusement, et, tout en s’inclinant devant elle, murmura à
demi-voix:

-- _Ipse attuli._

Ce qui voulait dire:

«Je l’ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.»

Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant,
laissa tomber cette réponse:

-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme
d’habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l’énorme collet
goudronné de la princesse comme par l’enroulement d’un porte-voix,
ne furent entendues que de la personne à laquelle on les
adressait; mais si court qu’eût été le dialogue, sans doute il
embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car
après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent,
Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux
qu’avant qu’ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu
lieu sans que l’homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y
faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre
n’avait d’yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
d’elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
cette personne était la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux
Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une
des dames d’atours de Catherine de Médicis, et l’une des plus
redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis
le philtre de l’amour quand elle n’osait leur verser le poison
florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou
languissante de mélancolie, toujours prête à l’amour et à
l’intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
occupaient la cour des trois rois qui s’étaient succédé; femme
dans toute l’acception du mot et dans tout le charme de la chose,
depuis l’oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu’aux
petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame
de Sauve s’était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les
facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière
amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite
de Navarre, beauté magnifique et royale, n’avait même plus trouvé
l’admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et
qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de
ténèbres et de mystères, c’est que Catherine de Médicis, tout en
poursuivant son projet d’union entre sa fille et le roi de
Navarre, n’avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement
les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette
aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l’époque, la
belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance
inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
l’esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du
Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s’était
repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi
la timidité, l’orgueil et jusqu’à cette insouciance, moitié
philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son
caractère.

Madame de Sauve venait d’entrer depuis quelques minutes seulement
dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu
d’abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
prétexte d’une indisposition, elle avait laissé son mari,
secrétaire d’État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis
s’était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte
éloignée; et, apprenant que ce n’était qu’une légère
indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d’appel,
auxquels la jeune femme s’était empressée d’obéir. Henri, tout
attristé qu’il avait été d’abord de son absence, avait cependant
respiré plus librement lorsqu’il avait vu M. de Sauve entrer seul;
mais au moment où, ne s’attendant aucunement à cette apparition,
il allait en soupirant se rapprocher de l’aimable créature qu’il
était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il
avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
l’enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de
continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d’hésitation
qui tenait bien plus à l’étonnement qu’à la crainte, il s’avança
vers madame de Sauve.

De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
Charlotte, n’eurent point le courage de s’opposer à leur réunion;
ils s’éloignèrent complaisamment, de sorte qu’au même instant où
Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots
latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de
Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique
saupoudré d’accent gascon, une conversation beaucoup moins
mystérieuse.

-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où
l’on m’avait dit que vous étiez malade et où j’avais perdu
l’espérance de vous voir?

-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la
prétention de me faire croire que cette espérance lui avait
beaucoup coûté à perdre?

-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous
point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile
pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l’obscurité la plus
profonde, lorsque vous avez paru tout à l’heure et avez soudain
tout éclairé.

-- C’est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.

-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.

-- Je veux dire que lorsqu’on est maître de la plus belle femme de
France, la seule chose qu’on doive désirer, c’est que la lumière
disparaisse pour faire place à l’obscurité, car c’est dans
l’obscurité que nous attend le bonheur.

-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu’il est aux mains d’une
seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
Henri.

-- Oh! reprit la baronne, j’aurais cru, au contraire, moi, que
c’était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de
Navarre.

Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il
réfléchit qu’elle trahissait le dépit, et que le dépit n’est que
le masque de l’amour.

-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un
injuste reproche, et je ne comprends pas qu’une si jolie bouche
soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n’est pas moi!

-- C’est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais
peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
reproche de ne pas l’aimer.

-- Avec vos beaux yeux n’avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
non, ce n’est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de
Valois.

-- Et qui est-ce donc alors?

-- Eh, sang-diou! c’est la religion réformée qui épouse le pape,
voilà tout.

-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos
jeux d’esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne
vous en fais pas un reproche, Dieu m’en garde! elle est assez
belle pour être aimée.

Henri réfléchit un instant, et tandis qu’il réfléchissait, un bon
sourire retroussa le coin de ses lèvres.

-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
cependant vous n’en avez pas le droit; qu’avez-vous fait, voyons!
pour m’empêcher d’épouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
vous m’avez toujours désespéré.

-- Et bien m’en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve.

-- Comment cela?

-- Sans doute, puisque aujourd’hui vous en épousez une autre.

-- Ah! je l’épouse parce que vous ne m’aimez pas.

-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans
une heure!

-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
vous morte?

-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.

-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie?

-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
préoccuperait horriblement.

-- Eh bien, s’écria Henri au comble de la joie d’entendre cet
aveu, le premier qu’il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait
pas ses gentilshommes ce soir?

-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement
qui cette fois n’était pas joué, vous dites là des choses
impossibles et surtout incroyables.

-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?

-- Il faudrait m’en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
pouvez me la donner.

-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
donnerai, au contraire, s’écria le roi en dévorant la jeune femme
d’un regard embrasé d’amour.

-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.

-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le
roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n’y
a qu’un Henri de Navarre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute
cette nuit...

-- Toute cette nuit?

-- Oui; serez-vous certaine qu’il ne sera pas près d’une autre?

-- Ah! si vous faites cela, Sire, s’écria à son tour la dame de
Sauve.

-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
dont le coeur s’emplit d’une joie enivrante.

-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?

-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
suis véritablement aimée de Votre Majesté.

-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.

-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.

-- Oh! par Dieu! baronne, il n’est point que vous n’ayez autour de
vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous
soyez sûre?

-- Oh! j’ai Dariole, qui m’est si dévouée qu’elle se ferait couper
en morceaux pour moi: un véritable trésor.

-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune
quand je serai roi de France, comme me le prédisent les
astrologues.

Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du
Béarnais était déjà établie à l’endroit de ses promesses.

-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole?

-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.

-- Enfin?

-- Votre appartement est au-dessus du mien?

-- Oui.

-- Qu’elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois
coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
comme si elle eût regardé autour d’elle pour n’être pas entendue,
elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine
mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
Catherine et sa dame d’atours échangeassent chacune un regard.

-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène
qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d’Ulysse, si je
voulais prendre Votre Majesté en mensonge.

-- Essayez, ma mie, essayez...

-- Ah! ma foi! j’avoue que j’en combats l’envie.

-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
qu’après leur défaite.

-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous
serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.

C’était juste au moment où ce cri s’échappait de la bouche du
Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise:

«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d’habitude.»

Alors Henri s’éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l’était
le duc de Guise en s’éloignant lui-même de Marguerite de Valois.

Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le
roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs
appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se
dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes
de marbre. L’amiral et le prince de Condé furent reconduits par
quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des
cris de joie et des applaudissements du peuple.

Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de
Sauve, on sait qu’ils demeuraient au Louvre même.



II
La chambre de la reine de Navarre


Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de
Brac, et après l’avoir remise à ses femmes, passa dans son
appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
s’armer d’un de ces poignards courts et aigus qu’on appelait une
foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l’épée; mais au
moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il
aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit:

«J’espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
Louvre, ou, s’il y retourne, qu’il prendra au moins la précaution
de s’armer d’une bonne cotte de mailles et d’une bonne épée.»

-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-
moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
pénétré ici pendant mon absence.

-- Une seule, Monseigneur.

-- Laquelle?

-- M. du Gast.

-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l’écriture.
Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l’as vu?

-- J’ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.

-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.

Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta
l’une et l’autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en
chaînons de mailles si souples que la trame d’acier n’était guère
plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu’au
milieu de ses cuisses, se coiffa d’un toquet de velours noir sans
plume ni pierreries, s’enveloppa d’un manteau de couleur sombre,
passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains
d’un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il
prit le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l’hôtel, le veilleur de
Saint-Germain-l’Auxerrois venait d’annoncer une heure du matin.

Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à
cette époque, aucun accident n’arriva à l’aventureux prince par le
chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
vieux Louvre, dont toute les lumières s’étaient successivement
éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence
et d’obscurité.

En avant du château royal s’étendait un fossé profond, sur lequel
donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais.
L’appartement de Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier étage, accessible s’il n’y eût point eu de fossé,
se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente
pieds, et, par conséquent, hors de l’atteinte des amants et des
voleurs, ce qui n’empêcha point M. le duc de Guise de descendre
résolument dans le fossé.

Au même instant, on entendit le bruit d’une fenêtre du rez-de-
chaussée qui s’ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main
parut, souleva un des barreaux descellés d’avance, et laissa
pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.

-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse.

-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d’un accent plus
bas encore.

-- Et Marguerite?

-- Elle vous attend.

-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son
manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha
l’une des extrémités de l’échelle au lacet qui pendait. Gillonne
tira l’échelle à elle, l’assujettit solidement; et le prince,
après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l’escalade,
qu’il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa
place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer
paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il
l’avait accompagné vingt fois de la même façon, s’alla coucher,
enveloppé dans son manteau, sur l’herbe du fossé et à l’ombre de
la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d’eau
tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et
d’électricité.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n’était rien moins que
la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c’était la
confidente toute particulière de Marguerite, qui n’avait aucun
secret pour elle, et l’on prétendait qu’au nombre des mystères
qu’enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si
terribles que c’étaient ceux-là qui la forçaient de garder les
autres.

Aucune lumière n’était demeurée ni dans les chambres basses ni
dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide
illuminait les appartements sombres d’un reflet bleuâtre qui
disparaissait aussitôt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la
main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans
l’épaisseur d’un mur et qui s’ouvrait par une porte secrète et
invisible dans l’antichambre de l’appartement de Marguerite.

L’antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus
profonde obscurité.

Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s’arrêta.

-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix
basse.

-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu’à Sa
Majesté elle-même.

-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
l’obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
reconnut pour celle de Marguerite.

Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d’or
se soulevant, le duc distingua dans l’ombre la reine elle-même,
qui, impatiente, était venue au-devant de lui.

-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
l’autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce
fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au
prince dans cet appartement d’ailleurs bien connu de lui, tandis
que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa
bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les
jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
sa chambre à coucher; là elle s’arrêta.

-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc?

-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?

-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
léger accent de dépit, que j’appartiens à un homme qui, le soir de
son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de
moi pour n’être pas même venu me remercier de l’honneur que je lui
ai fait non pas en le choisissant, mais en l’acceptant pour époux.

-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
surtout si vous le désirez.

-- Et c’est vous qui dites cela, Henri, s’écria Marguerite, vous
qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
j’avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de
venir au Louvre?

-- Vous m’avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
avez le désir d’éteindre tout vestige de notre passé, et que ce
passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
d’argent que je vous rapporte.

-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
Marguerite en regardant fixement le duc, c’est que vous ne me
faites plus l’effet d’un prince, mais d’un écolier! Moi nier que
je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-
être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute
l’époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu’elle
vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
en demande qu’une seule, et encore parce que cette lettre est
aussi dangereuse pour vous que pour elle.

-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle
que vous voudrez anéantir.

Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d’une main
frémissante prit l’une après l’autre une douzaine de lettres dont
elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l’inspection
de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient
ces lettres; mais arrivée au bout de l’examen elle regarda le duc,
et, toute pâlissante:

-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n’est pas là.
L’auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l’avoir livrée...

-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?

-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.

-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules.

-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que
le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
rompre votre future union avec l’infante de Portugal, avait fait
venir son frère le bâtard d’Angoulême et lui avait dit en lui
montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle?

-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
Marguerite la lui arracha presque des mains, l’ouvrit avidement,
s’assura que c’était bien celle qu’elle réclamait, poussa une
exclamation de joie et l’approcha de la bougie. La flamme se
communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut
consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu’on pût aller
chercher l’imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa
sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi
des yeux sa maîtresse.

-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous
contente maintenant?

-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de
Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu’il ne
m’eût pas pardonné la révélation d’un secret comme celui que, dans
ma faiblesse pour vous, je n’ai pas eu la puissance de vous
cacher.

-- C’est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous
m’aimiez.

-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.

-- Vous?...

-- Oui, moi; car jamais plus qu’aujourd’hui je n’eus besoin d’un
ami sincère et dévoué. Reine, je n’ai pas de trône; femme, je n’ai
pas de mari.

Le jeune prince secoua tristement la tête.

-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon
mari non seulement ne m’aime pas, mais qu’il me hait, mais qu’il
me méprise; d’ailleurs, il me semble que votre présence dans la
chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de
ce mépris.

-- Il n’est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s’il n’est
pas venu, il ne tardera pas à venir.

-- Et moi je vous dis, s’écria Marguerite avec un dépit croissant,
moi je vous dis qu’il ne viendra pas.

-- Madame, s’écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.

-- Oh! je le savais bien, moi, qu’il viendrait! s’écria le duc de
Guise.

-- Henri, dit Marguerite d’une voix brève et en saisissant la main
du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
si l’on peut compter sur ce que j’ai promis une fois. Henri,
entrez dans ce cabinet.

-- Madame, laissez-moi partir s’il en est temps encore, car songez
qu’à la première marque d’amour qu’il vous donne je sors de ce
cabinet, et alors malheur à lui!

-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout.
Et elle poussa le duc dans le cabinet.

Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince
que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit
flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur
le seuil de la chambre.

Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.

-- Vous n’êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec
sa physionomie ouverte et joyeuse; m’attendiez-vous, par hasard?

-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m’avez
dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance
politique, et que vous ne me contraindriez jamais.

-- À la bonne heure; mais ce n’est point une raison pour ne pas
causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
nous.

Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme
pour ordonner aux pages de rester.

-- Faut-il que j’appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses
que j’ai à vous dire, j’aimerais mieux que nous fussions en tête-
à-tête.

Et le roi de Navarre s’avança vers le cabinet.

-- Non! s’écria Marguerite en s’élançant au-devant de lui avec
impétuosité; non, c’est inutile, et je suis prête à vous entendre.

Le Béarnais savait ce qu’il voulait savoir; il jeta un regard
rapide et profond vers le cabinet, comme s’il eût voulu, malgré la
portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres
profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle
de terreur:

-- En ce cas, madame, dit-il d’une voix parfaitement calme,
causons donc un instant.

-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en
retombant plutôt qu’elle ne s’assit sur le siège que lui indiquait
son mari.

Le Béarnais se plaça près d’elle.

-- Madame, continua-t-il, quoi qu’en aient dit bien des gens,
notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à
vous et vous êtes bien à moi.

-- Mais..., dit Marguerite effrayée.

-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans
paraître remarquer l’hésitation de Marguerite, agir l’un avec
l’autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd’hui
juré alliance devant Dieu. N’est-ce pas votre avis?

-- Sans doute, monsieur.

-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais
combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je
suis jeune, et, quoique je n’aie jamais fait de mal à personne,
j’ai bon nombre d’ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
celle qui porte mon nom et qui m’a juré affection au pied de
l’autel?

-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...

-- Je ne pense rien, madame, j’espère, et je veux m’assurer que
mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n’est
qu’un prétexte ou qu’un piège.

Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s’était-
elle présentée à son esprit.

-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
me hait, le duc d’Anjou me hait, le duc d’Alençon me hait,
Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.

-- Oh! monsieur, que dites-vous?

-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu’on ne
crût pas que je suis dupe de l’assassinat de M. de Mouy et de
l’empoisonnement de ma mère, je voudrais qu’il y eût ici quelqu’un
qui pût m’entendre.

-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l’air le plus
calme et le plus souriant qu’elle pût prendre, vous savez bien
qu’il n’y a ici que vous et moi.

-- Et voilà justement ce qui fait que je m’abandonne, voilà ce qui
fait que j’ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
Lorraine.

-- Sire! Sire! s’écria Marguerite.

-- Eh bien, qu’y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son
tour.

-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.

-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous
disais donc...

Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter
chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec
son apparente bonhomie:

-- Je vous disais donc que j’étais menacé de tous côtés, menacé
par le roi, menacé par le duc d’Alençon, menacé par le duc
d’Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par
le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le
monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car
vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.

-- Moi? dit Marguerite.

-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya
sur le mot, du duc d’Alençon; vous êtes aimée de la reine
Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.

-- Monsieur..., murmura Marguerite.

-- Eh bien! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le monde vous
aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos
parents. Aimer ses parents ou ses frères, c’est vivre selon le
coeur de Dieu.

-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en
venir, monsieur?

-- J’en veux venir à ce que je vous ai dit; c’est que si vous vous
faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout
braver; tandis qu’au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
je suis perdu.

-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s’écria Marguerite.

-- Mais mon amie, jamais non plus?...

-- Peut-être.

-- Et mon alliée?

-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
bien plus dans un désir d’investigation que par un sentiment de
tendresse:

-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous
connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans
nous consulter, nous qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien
comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
doivent protection mutuelle et s’allient; c’est bien comme cela
que vous l’entendez?

-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.

-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la
porte du cabinet, comme la première preuve d’une alliance franche
est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
dans ses détails les plus secrets le plan que j’ai formé à l’effet
de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.

-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et
malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais,
voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.

-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître
remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...

-- Monsieur, s’écria Marguerite en se levant vivement et en
saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
l’émotion... la chaleur... j’étouffe.

En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait
se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et
l’ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.

Marguerite le suivit.

-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.

-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne
m’avez-vous pas dit que nous étions seuls?

-- Oui, monsieur; mais n’avez-vous pas entendu dire qu’à l’aide
d’une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un
mur, on peut tout entendre?

-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous
ne m’aimez pas, c’est vrai; mais vous êtes une honnête femme.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous
m’eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul.
Vous m’avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu’un est caché
ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et
dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j’ai plus
besoin, je l’avoue, de fidélité en politique qu’en amour...

-- Sire..., murmura Marguerite confuse.

-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:

-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette
heure, madame?

-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner
plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
à son tour lui tendit la main.

-- C’est convenu, dit-elle.

-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.

-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha
vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis,
lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à
coucher:

-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous
êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de
votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur
vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
d’un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
corridor:

-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d’Anjou,
est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère,
est-ce un amant, est-ce l’un et l’autre? En vérité, je suis
presque fâché d’avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la
baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
m’attend... n’importe; elle perdra un peu, j’en ai peur, à ce que
j’ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez
elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l’appelle mon
beau-frère Charles IX, est une adorable créature.

Et d’un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri
de Navarre monta l’escalier qui conduisait à l’appartement de
madame de Sauve.

Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu, et
alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la
porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait
une amère préoccupation.

-- Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il, Marguerite sera
hostile dans huit jours.

-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.

-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?

-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
conduire la reine de Navarre?

-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc
de Guise.

-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
mais personne n’a le droit d’exiger de moi que je le trahisse. De
bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
votre femme?

-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c’est
bien. Je vois que vous ne m’aimez plus comme aux jours où vous me
racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le
faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous
le voyez bien.

-- Seulement vous passez d’un camp à l’autre.

-- C’est un droit que j’ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
vie.

-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre
amants tout ce qu’on s’est donné, je vous sauverai la vie à mon
tour, si l’occasion s’en présente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que Marguerite fît un
geste pour le retenir. Dans l’antichambre il trouva Gillonne, qui
le conduisit jusqu’à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les
fossés son page avec lequel il retourna à l’hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa
fenêtre.

-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l’époux me fuit et
l’amant me quitte!

En ce moment passa de l’autre côté du fossé, venant de la Tour du
Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le
poing sur la hanche et chantant:

_Pourquoi doncques, quand je veux_
_Ou mordre tes beaux cheveux,_
_Ou baiser ta bouche aimée,_
_Ou toucher à ton beau sein,_
_Contrefais-tu la nonnain_
_Dedans un cloître enfermée?_

_Pour qui gardes-tu tes yeux_
_Et ton sein délicieux,_
_Ton front, ta lèvre jumelle?_
_En veux-tu baiser Pluton,_
_Là-bas, après que Caron_
_T’aura mise en sa nacelle?_

_Après ton dernier trépas,_
_Belle, tu n’auras là-bas_
_Qu’une bouchette blêmie;_
_Et quand, mort, je te verrai,_
_Aux ombres je n’avouerai_
_Que jadis tu fus ma mie._

_Doncques, tandis que tu vis,_
_Change, maîtresse, d’avis,_
_Et ne m’épargne ta bouche;_
_Car au jour où tu mourras,_
_Lors tu te repentiras_
_De m’avoir été farouche._

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis,
lorsque la voix de l’écolier se fut perdue dans le lointain, elle
referma la fenêtre et appela Gillonne pour l’aider à se mettre au
lit.



III
Un roi poète


Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes,
ballets et tournois.

La même fusion continuait de s’opérer entre les deux partis.
C’étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la
tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner
et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie
habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri.
Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies,
de joyaux et de panaches, qu’elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les
devises et à parader devant certains balcons comme s’ils eussent
été catholiques. De tous côtés c’était une réaction en faveur de
la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire
protestante. L’amiral lui-même, malgré son expérience, s’y était
laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement
montée, qu’un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher
son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d’ordinaire
depuis deux heures de l’après-midi, moment où son dîner finissait,
jusqu’à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table
pour souper.

Le soir où l’amiral s’était laissé aller à cet incroyable oubli de
ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui,
en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là
il leur expliquait l’ingénieux mécanisme d’un piège à loups qu’il
avait inventé lui-même, lorsque, s’interrompant tout à coup:

-- Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me donner de ses nouvelles?

-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait
inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l’ai vu ce
matin à six heures et ce soir à sept.

-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous
êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!

-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de
l’amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j’attends
encore ne sont point en route pour venir.

-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
donc nous envahir? dit Charles IX en riant.

Le duc de Guise fronça le sourcil.

-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d’une entreprise sur les
Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.

Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à
Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.

-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
sont ces gentilshommes? des vaillants, j’espère?

-- J’ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d’Anjou ou ceux de monsieur
de Guise, mais je les connais et sais qu’ils feront de leur mieux.

-- En attendez-vous beaucoup?

-- Dix ou douze encore.

-- Vous les appelez?

-- Sire, leurs noms m’échappent, et, à l’exception de l’un d’eux,
qui m’est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et
qui s’appelle de la Mole, je ne saurais dire...

-- De la Mole! n’est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
fort versé dans la science généalogique, un Provençal?

-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu’en
Provence.

-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais
chercher jusqu’en Piémont tous les catholiques sûrs que j’y puis
trouver.

-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m’importe,
pourvu qu’ils soient vaillants.

Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient
huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que
le duc de Guise en fut étonné lui-même.

-- Votre Majesté s’occupe de nos Flamands? dit l’amiral à qui le
roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d’entrer chez
lui sans être annoncé, et qui venait d’entendre les dernières
paroles du roi.

-- Ah! voici mon père l’amiral, s’écria Charles IX en ouvrant les
bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
arrive; ce que c’est que l’aimant, le fer s’y tourne; mon beau-
frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
pour votre armée. Voilà ce dont il était question.

-- Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.

-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.

-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était
hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.

-- Peste! monsieur l’amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi
ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à
moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
passa ou ce qui s’est passé devant Orléans!

Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise,
lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise,
son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon
que l’amiral eut conseillé le crime.

-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis
nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
qui importe à mes affaires ou à celles du roi.

Mon courrier est arrivé d’Orléans il y a une heure, et, grâce à la
poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole,
qui voyage sur son cheval, n’en fait que dix par jour, lui, et
arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.

-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces
jeunes gens que c’est la sagesse en même temps que l’âge qui ont
fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j’ai à causer avec
l’amiral.

Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d’abord, le duc
de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
côté après une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude,
car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
qu’il n’en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce
qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras
au sien:

-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun
dans l’obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis
que ma mère n’est plus reine, et elle n’est plus reine depuis que
Coligny est mon père.

-- Oh! Sire, dit l’amiral, la reine Catherine...

-- Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix possible.
Ces catholiques italiens sont enragés et n’entendent rien qu’à
exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la
religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me
scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens,
veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
redoublant d’épanchement, je me défie de tout ce qui m’entoure,
excepté de mes nouveaux amis! L’ambition des Tavannes m’est
suspecte. Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable
de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
Lorrains: il n’y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me
pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je
suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C’est tout
au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à
Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu
expérimenté. D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que toi,
mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage
comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te
garder comme conseiller ici, ou t’envoyer là-bas comme général. Si
tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
conseillera?

-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le conseil
viendra après la victoire.

-- C’est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.

-- Votre Majesté quitte Paris?

-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes.
Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un rêveur. Je
n’étais pas né pour être roi, j’étais né pour être poète. Tu feras
une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la
guerre; et pourvu que ma mère n’en soit pas, tout ira bien. Moi,
j’ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les
deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos
grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux,
nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu’il y ait
en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par
lesquels je l’invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.

Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
poli comme de l’ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé
les vers suivants:

_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
_Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie_
_Continuer toujours d’apprendre en poésie,_

_Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet écrit,_
_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
_Donc ne t’amuse plus aux soins de ton ménage,_
_Maintenant n’est plus temps de faire jardinage;_

_Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,_
_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_
_Qu’entre nous adviendra une bien grande noise._

_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
choses de guerre qu’en choses de poésie, mais il me semble que ces
vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même
Michel de l’Hospital, chancelier de France.

-- Ah! mon père! s’écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
titre de poète, vois-tu, est celui que j’ambitionne avant toutes
choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître
en poésie:

_L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner, Doit être à plus
haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons
des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton
esprit, enflammé d’une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi
par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l’avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n’ai que les
corps; Elle t’en rend le maître et te fait introduire Où le plus
fier tyran n’a jamais eu d’empire._

_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté
s’entretenait avec les Muses, mais j’ignorais qu’elle en eût fait
son principal conseil.

-- Après toi, mon père, après toi; et c’est pour ne pas me
troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la
tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je
réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m’a
envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers
qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande
question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes
ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
matin.

-- À quelle heure, Sire?

-- À dix heures; et si par hasard j’étais occupé de vers, si
j’étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu
trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge;
la couleur est éclatante, et tu ne t’y tromperas pas; moi, je vais
écrire à Ronsard.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu, mon père.

-- Votre main?

-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c’est là ta
place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à
lui Coligny qui s’inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux
blancs. L’amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu’il put le voir, tendit
l’oreille tant qu’il put l’entendre; puis, lorsqu’il ne vit et
n’entendit plus rien, il laissa, comme c’était son habitude,
retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la
chambre où il se trouvait dans son cabinet d’armes.

Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c’était là qu’il
prenait ses leçons d’escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie
avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d’armes
offensives et défensives des plus belles qu’il avait pu trouver.
Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de
boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté
une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient
incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait
composés lui-même:

_Pour maintenir la foy,_
_Je suis belle et fidèle;_
_Aux ennemis du roy_
_Je suis belle et cruelle._

Charles IX entra donc, comme nous l’avons dit, dans ce cabinet,
et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était
entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie-
Dieu disait ses prières.

Comme ce mouvement s’était fait avec lenteur et que les pas du
roi, assourdis par le tapis, n’avaient pas eu plus de
retentissement que ceux d’un fantôme, la femme agenouillée,
n’ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.

C’était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la
beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des
environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si
fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d’Isabeau de
Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d’or, comme le sont
aujourd’hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
L’appartement qu’elle occupait depuis tantôt vingt ans était
contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier
mélange d’élégance et de rusticité. C’est qu’en proportion à peu
près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la
chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la
grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était
agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté,
recouvert de velours à crépines d’or; tandis que la bible, car
cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible
dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres
à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres
maisons.

Or, tout était à l’avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.

-- Eh! Madelon! dit le roi.

La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix
familière; puis, se levant:

-- Ah! c’est toi, mon fils! dit-elle.

-- Oui, nourrice, viens ici.

Charles IX laissa retomber la portière et alla s’asseoir sur le
bras du fauteuil. La nourrice parut.

-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.

-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s’approcha avec
cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
que la femme conçoit pour l’enfant qu’elle a allaité, mais à
laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
moins pure.

-- Me voilà, dit-elle, parle.

-- L’homme que j’ai fait demander est-il là?

-- Depuis une demi-heure.

Charles se leva, s’approcha de la fenêtre, regarda si personne
n’était aux aguets, s’approcha de la porte, tendit l’oreille pour
s’assurer que personne n’était aux écoutes, secoua la poussière de
ses trophées d’armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas
à pas, s’arrêtant quand son maître s’arrêtait, reprenant sa marche
quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa
nourrice:

-- C’est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi
allait s’appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes
de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de
nouveau et donna passage à celui qu’il attendait. C’était un homme
de quarante ans à peu près, à l’oeil gris et faux, au nez recourbé
en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes
saillantes: son visage essaya d’exprimer le respect et ne put
fournir qu’un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la
peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se
porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
partait à l’aide d’une pierre mise en contact avec une roue
d’acier, au lieu de partir à l’aide d’une mèche, et regarda de son
oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même
avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.

Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
l’étranger se décomposa de plus en plus:

-- C’est bien vous, dit le roi, que l’on nomme François de
Louviers-Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Commandant des pétardiers?

-- Oui, Sire.

-- J’ai voulu vous voir. Maurevel s’inclina.

-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
j’aime également tous mes sujets.

-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de
son peuple.

-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.

Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui
auquel il adressait la parole fût presque caché dans l’ombre.

-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.

-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...

-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur
Maurevel un regard qui, de vitreux qu’il était d’abord, devenait
presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à
Moncontour M. l’amiral qui sort d’ici; je crois que vous avez
manqué votre coup, et qu’alors vous êtes passé dans l’armée du duc
d’Anjou, notre frère; enfin, je crois qu’alors vous êtes passé une
seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...

-- Oh! Sire!

-- Un brave gentilhomme picard?

-- Sire, Sire, s’écria Maurevel, ne m’accablez pas!

-- C’était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
à mesure qu’il parlait, une expression de cruauté presque féroce
se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.

Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

-- Vous l’appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement
le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son
fils?

Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé
sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une
statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.

-- À propos continua le roi, n’était-ce pas dix mille écus que
vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez
l’amiral?

L’assassin, consterné, frappait le parquet de son front.

-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous
l’escortiez dans une reconnaissance qu’il poussait vers Chevreux.
Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser.
Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos
fontes, et, tandis qu’il se penchait, vous lui brisâtes les reins;
puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la
fuite sur le cheval qu’il vous avait donné. Voilà l’histoire, je
crois?

Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la
même justesse et la même mélodie le même air de chasse.

-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d’un instant, savez-vous
que j’ai grande envie de vous faire pendre?

-- Oh! Majesté! s’écria Maurevel.

-- Le jeune de Mouy m’en suppliait encore hier, et en vérité je ne
savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

-- D’autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père
de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me
voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
enfants que les catholiques.

-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos
mains, faites-en ce que vous voudrez.

-- Vous avez raison, et je n’en donnerais pas une obole.

-- Mais, Sire, demanda l’assassin, n’y a-t-il donc pas un moyen de
racheter mon crime?

-- Je n’en connais guère. Toutefois, si j’étais à votre place, ce
qui n’est pas, Dieu merci! ...

-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel,
le regard suspendu aux lèvres de Charles.

-- Je crois que je me tirerais d’affaire, continua le roi.

Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
sur Charles pour s’assurer qu’il ne raillait pas.

-- J’aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
mais j’aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
demandait la vie d’un homme dont l’autre me demanderait la mort,
j’avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne
politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
capitaine qu’il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince
de Lorraine.

Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
homme qui revient à la vie.

-- Or, l’important pour vous serait donc, dans la situation
extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
et à ce propos je me rappelle une chose qu’il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d’un pas.

-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix
heures, passe dans la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, revenant du
Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d’une fenêtre grillée
du rez-de-chaussée; c’est la fenêtre du logis de mon ancien
précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l’abîmer
dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel,
continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un
instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon
cousin de Guise?

Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles
encore d’effroi, laissèrent tomber ces mots:

-- Mais, Sire, je n’ai pas le pouvoir d’ouvrir la terre, moi.

-- Vous l’avez ouverte, cependant, s’il m’en souvient bien, au
brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c’est avec un
pistolet... Ne l’avez-vous plus, ce pistolet?...

-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je
tire mieux encore l’arquebuse que le pistolet.

-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
cousin de Guise, j’en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du
moyen!

-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de
loin.

-- J’ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
lesquelles je touche un écu d’or à cent cinquante pas. Voulez-vous
en essayer une?

-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s’écria Maurevel en
s’avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu’on
avait apportée le jour même à Charles IX.

-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour
moi-même. J’aurai un de ces jours une grande chasse, où j’espère
qu’elle me servira. Mais toute autre à votre choix.

Maurevel détacha une arquebuse d’un trophée.

-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l’assassin.

-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant
le misérable de son regard dédaigneux.

-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
haussa les épaules.

-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce
qu’on répond à ces choses-là? C’est à ceux qui ne veulent pas être
pendus à deviner.

-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?

-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait
devant la fenêtre du chanoine.

-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté
daigne seulement m’indiquer un signe quelconque.

-- Oh! c’est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
bras un portefeuille de maroquin rouge.

-- Sire, il suffit.

-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et
qui court si bien?

-- Sire, j’ai un barbe des plus vites.

-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.

-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.

-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n’est que
par sa protection que vous pouvez éviter la corde.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
d’une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
heures du matin, ou si l’on n’en entend pas parler après, il y a
une oubliette au Louvre!

Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que
jamais son air favori.



IV
La soirée du 24 août 1572


Notre lecteur n’a pas oublié que dans le chapitre précédent il a
été question d’un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque
impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
l’avait annoncé l’amiral, entrait à Paris par la porte Saint-
Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un
regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui
étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes,
laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu’au coeur de la ville,
où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
Notre-Dame, et longé les quais, il s’arrêta au bout de la rue de
Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l’Arbre-Sec, et à
laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous
conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche
une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec
accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en
légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus
flatteur pour un voyageur affamé: c’était une volaille rôtissant
au milieu d’un ciel noir, tandis qu’un homme à manteau rouge
tendait vers cet astre d’une nouvelle espèce ses bras, sa bourse
et ses voeux.

-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s’annonce bien,
et l’hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux
compère. J’ai toujours entendu dire que la rue de l’Arbre-Sec
était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l’établissement
réponde à l’enseigne, je serai à merveille ici.

Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue,
un autre cavalier, entré par l’autre bout de la rue, c’est-à-dire
par la rue Saint-Honoré, s’arrêtait et demeurait aussi en extase
devant l’enseigne de la Belle-Étoile.

Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d’un pourpoint noir,
garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il
portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé,
et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
à son visage, nous dirons que c’était un homme de vingt-quatre à
vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine
moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure
lorsque s’ouvrait, pour sourire d’un sourire doux et mélancolique,
une bouche d’une forme exquise et de la plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés,
apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que
blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre
contrariété d’un feu si resplendissant, qu’on eût dit alors un
oeil noir.

Le reste du visage se composait d’un teint rosé, d’une lèvre
mince, surmontée d’une moustache fauve et de dents admirables.
C’était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
larges épaules, un fort beau cavalier dans l’acception ordinaire
du mot, et depuis une heure qu’il levait le nez vers toutes les
fenêtres, sous le prétexte d’y chercher des enseignes, les femmes
l’avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être
éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses
chausses collantes et ses bottes d’une forme antique, ils avaient
achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus
gracieux, à l’examen de cette physionomie qui prenait en une
minute dix expressions différentes, sauf toutefois l’expression
bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial
embarrassé.

Ce fut lui qui s’adressa le premier à l’autre gentilhomme qui,
ainsi que nous l’avons dit, regardait l’hôtellerie de la Belle-
Étoile.

-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent
étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je
crois que vous avez eu même goût que moi: c’est flatteur pour ma
seigneurie.

-- Monsieur, répondit l’autre avec un accent provençal qui ne le
cédait en rien à l’accent piémontais de son compagnon, je crois en
effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me
demande encore si j’aurai l’honneur d’avoir été de votre avis. Je
me consulte.

-- Vous n’êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse,
pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre
présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?

-- Oh! sans doute; mais c’est justement ce qui me fait douter de
la réalité: Paris est plein de pipeurs, m’a-t-on dit, et l’on pipe
avec une enseigne aussi bien qu’avec autre chose.

-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m’inquiète pas de
la piperie, moi, et si l’hôte me fournit une volaille moins bien
rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même
et je ne le quitte pas qu’il ne soit convenablement rissolé.
Entrons, monsieur.

-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez-
moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n’en ferai rien, car je ne suis
que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.

-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
ensemble.

Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride
aux mains d’un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l’hôtellerie, sur le
seuil de laquelle se tenait l’hôte. Mais, contre l’habitude de ces
sortes de gens, le digne propriétaire n’avait paru faire aucune
attention à eux, occupé qu’il était de conférer très attentivement
avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
d’amadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l’hôte et de
l’homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
impatienté de ce peu d’importance qu’on accordait à lui et à son
compagnon, tira la manche de l’hôte. Celui-ci parut alors se
réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au
revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l’heure.»

-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l’on
a affaire à vous?

-- Ah! pardon, messieurs, dit l’hôte; je ne vous voyais pas.

-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur
le comte», s’il vous plaît.

La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui
paraissait avoir pris l’affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu’il
était prêt à lui venir en aide quand le moment d’agir serait
arrivé.

-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l’hôte du
ton le plus calme.

-- Bien... c’est déjà mieux, n’est-ce pas? dit Coconnas en se
retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif.
Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par
votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre
hôtellerie.

-- Messieurs, dit l’hôte, je suis au désespoir; mais il n’y a
qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
ailleurs.

-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n’en
voulez pas.

-- Ah! c’est autre chose, répondit l’hôte en conservant toujours
le même flegme impertinent. Si vous n’êtes qu’un, je ne puis pas
vous loger du tout.

-- Mordi! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
Tout à l’heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes
pas assez d’un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?

-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
répondrai avec franchise.

-- Réponds, alors, mais réponds vite.

-- Eh bien, j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de vous loger.

-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.

-- Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour une chambre
de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne
pas louer les autres.

-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-
là?

-- Mais c’est faisable, dit La Mole en se préparant comme son
compagnon à rouer l’hôtelier de coups de fouet.

Mais malgré cette double démonstration, qui n’avait rien de bien
rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
déterminés, l’hôtelier ne s’étonna point, et se contentant de
reculer d’un pas afin d’être chez lui:

-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes
qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
qu’on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
gentilshommes.

-- Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas exaspéré, mordi!

-- Grégoire, mon arquebuse! dit l’hôte en s’adressant à son valet,
du même ton qu’il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»

-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais
échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!

-- Non pas, s’il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous
échaufferons, le souper refroidira, lui.

-- Comment! vous trouvez? s’écria Coconnas.

-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait
mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire:
_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
si nous n’avons pas de laquais nous comptons en prendre.

Et, ce disant, La Mole écarta doucement l’hôtelier, qui étendait
déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
derrière lui dans la maison.

-- N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine à remettre mon
épée dans le fourreau avant de m’être assuré qu’elle pique aussi
bien que les lardoires de ce gaillard-là.

-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les
fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus d’autres logis; et puis, c’est peut-être la
coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.

-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant
de rage sa moustache rouge et en foudroyant l’hôte de ses regards.
Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise,
si son lit est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si
son valet n’est pas souple comme un jonc....

-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l’hôte en aiguisant sur un
repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous
êtes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tête:

-- C’est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si
insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle
Margot!

Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s’ils
l’avaient vu, il ajouta:

-- Eh! eh! ce serait drôle qu’il me fût justement tombé des
huguenots ici... et que...

-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
les apartés de son hôte.

-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci,
radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.

-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis
se retournant vers La Mole:

-- Çà, monsieur le comte, tandis que l’on nous prépare notre
chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une
ville gaie, vous?

-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n’y avoir vu encore que
des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les
Parisiens ont-ils peur de l’orage. Voyez comme le ciel est noir et
comme l’air est lourd.

-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’est-ce pas?

-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.

-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.

-- Hein! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour sortir.

-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis.
Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer
avec le duc de Guise.

À ce nom du duc de Guise, l’hôte s’approcha, fort attentif.

-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en
sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait
passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il
recevait les voyageurs.

-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main
à son bonnet, mais pour vous servir. J’entends parler du grand duc
de Guise et j’accours. À quoi puis-je vous être bon, mes
gentilshommes?

-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu’il paraît, car d’insolent te
voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment
t’appelles-tu?

-- Maître La Hurière, répondit l’hôte s’inclinant.

-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins
lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te
rendre si poli?

-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La
Hurière. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.

-- Quel Henri? demanda La Mole.

-- Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.

-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
à ne pas dire de mal; c’est Henri de Navarre, sans compter Henri
de Condé, qui a bien aussi son mérite.

-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l’hôte.

-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n’en pas médire
devant moi.

L’hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher
légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à
Coconnas:

-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu’il vient pour...?

-- Pour quoi? demanda Coconnas.

-- Pour la fête, répondit l’hôte avec un singulier sourire.

-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de
fêtes, à ce que j’ai entendu dire; du moins on ne parle que de
bals, de festins, de carrousels. Ne s’amuse-t-on pas beaucoup à
Paris, hein?

-- Mais modérément, monsieur, jusqu’à présent du moins, répondit
l’hôte; mais on va s’amuser, je l’espère.

-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant
beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.

-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La
Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
peut-être de la religion?

-- Moi, de la religion! s’écria Coconnas; allons donc! je suis
catholique comme notre saint-père le pape.

La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l’interroger; mais
ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à
propos d’y répondre autrement que par une autre question.

-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre,
maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l’amiral?
J’ai entendu dire que M. l’amiral jouissait de quelque faveur à la
cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son
adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.

-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit
l’hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s’empêcher de
devenir extérieure.

-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?

-- Oui, de ce monde peut-être.

-- Qu’est-ce à dire? s’écrièrent ensemble les deux gentilshommes,
l’amiral déménagé de ce monde!

-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hôte avec un malin
sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?

-- Quoi cela?

-- Qu’avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
l’Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l’amiral a
reçu un coup d’arquebuse.

-- Et il est tué? s’écria La Mole.

-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux
doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.

-- Comment, misérable! s’écria La Mole, on espère! ...

-- Je veux dire qu’on croit, reprit l’hôte; ne nous fâchons pas
pour un mot: la langue m’a fourché.

Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à
Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
d’un coup d’oeil d’intelligence.

-- En vérité! dit Coconnas rayonnant.

-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.

-- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, messieurs, répondit
l’hôte.

-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
moment. Y trouverai-je le roi Henri?

-- C’est possible, puisqu’il y loge.

-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
duc de Guise?

-- C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y a qu’un
instant, avec deux cents gentilshommes.

-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.

-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La
Hurière.

-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.

-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.

-- Et moi, dit l’hôte, après avoir suivi des yeux les deux
gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
On ne sait pas ce qui peut arriver.



V
Du Louvre en particulier et de la vertu en général


Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu’ils
rencontrèrent, prirent la rue d’Averon, la rue Saint-Germain-
l’Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les
tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du
soir.

-- Qu’avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la
vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-
levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se
présentaient tout à coup à ses yeux.

-- Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m’arrive, mais je
suis d’une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
voyage. Mais, bah! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
j’aurai ponctuellement obéi.

Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des
sentiments qu’ils avaient exprimés.

Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
doublés. Nos deux voyageurs furent donc d’abord assez embarrassés.
Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était
une espèce de talisman près des Parisiens, s’approcha d’une
sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
cependant, il demanda à Coconnas s’il n’avait point le mot
d’ordre.

Coconnas fut forcé d’avouer qu’il ne l’avait point.

-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment,
un homme qui causait avec l’officier du poste, et qui, tout en
causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant à lui:

-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.

-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.

-- Imbossible! le dugue il être chez le roi.

-- Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre à Paris.

-- Ah! fous afre eine lettre d’afis?

-- Oui, et j’arrive de fort loin.

-- Ah! fous arrife de fort loin?

-- J’arrive du Piémont.

-- Pien! pien! C’est autre chose. Et fous fous abbelez...?

-- Le comte Annibal de Coconnas.

-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.

-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
conduire chez le roi de Navarre.

-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
étendant la main vers Coconnas qui hésitait.

-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je
ne sais si je dois... Je n’ai pas l’honneur de vous connaître,
moi, monsieur.

-- Je suis Pesme. J’abbartiens à M. le dugue de Gouise.

-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.

-- C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à
monsieur, allez, j’en réponds.

-- Ah! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le crois bien si je
vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on
veut être fidèle.

-- Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin d’exguses.

-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s’approchant à son tour,
puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?

-- Comment fous abbelez-vous?

-- Le comte Lerac de La Mole.

-- Le gonte Lerag de La Mole.

-- Oui.

-- Che ne gonnais pas.

-- Il est tout simple que je n’ai pas l’honneur d’être connu de
vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas,
j’arrive ce soir de bien loin.

-- Et t’où arrifez-vous?

-- De Provence.

-- Avec eine lettre?

-- Oui, avec une lettre.

-- Pourmonsir de Gouise?

-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.

-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec
un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.

Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en
faisant signe à Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui
avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de
cavaliers d’une centaine d’hommes.

-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c’est de Mouy et ses
huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
l’assassin de l’amiral; et comme c’est déjà lui qui a tué le père
de Mouy, le fils fera d’une pierre deux coups.

-- Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais n’avez-vous pas
dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?

-- Oui-da, mon gentilhomme.

-- Et que ceux qui l’accompagnaient étaient...

-- Étaient des parpaillots... Je l’ai dit.

-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris
employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.

Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:

-- Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous êtes
monsieur de Mouy.

-- Oui, monsieur, répondit l’officier avec politesse.

-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m’enhardit à
m’adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.

-- Lequel, monsieur?... Mais, d’abord, à qui ai-je l’honneur de
parler?

-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.

-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.

-- Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de M. d’Auriac,
gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de
Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées...
Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
au Louvre?

-- Rien de plus facile que d’entrer au Louvre, monsieur, répliqua
de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n’importe, si vous
voulez me suivre, je vous conduirai jusqu’à son appartement. Le
reste vous regarde.

-- Mille fois merci!

-- Venez, monsieur, dit de Mouy.

de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
laquais, s’achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la
sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la
porte de l’appartement du roi:

-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
L’antichambre était vide, une des portes intérieures était
ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond
silence régnait dans cette partie du Louvre.

-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?
On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.

Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la
première fois.

-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
finisse par rencontrer quelqu’un. Et il s’engagea dans le couloir,
qui allait toujours s’assombrissant.

Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré
s’ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
éclairant une femme d’une taille imposante, d’un maintien
majestueux, et surtout d’une admirable beauté.

La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
femme s’arrêta, de son côté, comme La Mole s’était arrêté du sien.

-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d’une
voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.

-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l’obligeance de me
conduire jusqu’ici, et je cherchais le roi de Navarre.

-- Sa Majesté n’est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la
reine...

-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu’un daignait
me conduire devant elle.

-- Vous y êtes, monsieur.

-- Comment! s’écria La Mole.

-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.

La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d’effroi
que la reine sourit.

-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m’attend chez la reine
mère.

-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi
de m’éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m’a
ébloui. Je ne pense plus, j’admire.

Marguerite s’avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune
homme qui, sans le savoir, venait d’agir en courtisan raffiné.

-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J’attendrai et l’on
m’attendra.

-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n’ai point salué d’abord Votre
Majesté avec tout le respect qu’elle a le droit d’attendre d’un de
ses plus humbles serviteurs, mais...

-- Mais, continua Marguerite, vous m’aviez prise pour une de mes
femmes.

-- Non, madame, mais pour l’ombre de la belle Diane de Poitiers.
On m’a dit qu’elle revenait au Louvre.

-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m’inquiète plus de
vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour
le roi, dites-vous? C’était fort inutile. Mais, n’importe, où est-
elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie.

En un clin d’oeil La Mole écarta les aiguillettes de son
pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une
enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda l’écriture.

-- N’êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.

-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût
connu de Votre Majesté?

-- Je l’ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère
le duc d’Alençon. Je sais que vous êtes attendu.

Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole
suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.

-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
dessous, et attendez jusqu’à ce qu’il vienne quelqu’un de la part
du roi de Navarre ou du duc d’Alençon. Un de mes pages va vous
conduire.

À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le
vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
effleura l’habit du jeune homme, tandis qu’un parfum pénétrant
s’épandait là où elle avait passé.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu’il allait
tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole
dans la galerie inférieure.

-- Oh! oui, oui, s’écria La Mole enivré, car comme le jeune homme
lui indiquait le chemin par lequel venait de s’éloigner
Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.

En effet en arrivant au haut de l’escalier, il l’aperçut à l’étage
inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé
jusqu’à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir
encore une fois.

-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n’est pas une mortelle,
c’est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:

_Et vera incessu patuit dea._

_-- _Eh bien? demanda le jeune page.

-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.

Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première
porte, puis une seconde et s’arrêtant sur le seuil:

-- Voici l’endroit où vous devez attendre, lui dit-il.

La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière
lui.

La galerie était vide, à l’exception d’un gentilhomme qui se
promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.

Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut
des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt
pas l’un de l’autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
Mole s’approcha.

-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu’à
quelques pas du second gentilhomme, c’est M. le comte de Coconnas
que je retrouve ici.

Au bruit de ses pas, le Piémontais s’était déjà retourné, et le
regardait avec le même étonnement qu’il en était regardé.

-- Mordi! s’écria-t-il, c’est M. de La Mole, ou le diable
m’emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais
bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et
jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...

-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?

-- Oui. C’est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
qui vous a servi de guide?

-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n’étaient
pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré
M. de Guise?

-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
roi de Navarre?

-- Non; mais cela ne peut tarder. On m’a conduit ici, et l’on m’a
dit d’attendre.

-- Vous verrez qu’il s’agit de quelque grand souper, et que nous
serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité!
Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu’avez-vous? vous
semblez préoccupé...

-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était
apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans
mon esprit une foule de réflexions.

-- Philosophiques, n’est-ce pas? c’est comme moi. Quand vous êtes
entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me
revenaient à l’esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
Plutarque?

-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c’est un de mes auteurs
favoris.

-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
paraît pas s’être abusé quand il compare les dons de la nature à
des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu’il regarde la
vertu comme une plante balsamique d’un impérissable parfum et
d’une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.

-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
Mole en regardant fixement son interlocuteur.

-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m’a fort
recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la
vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur
ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?

-- Non.

-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille
embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d’inanition.

-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
d’utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part:
Il est bon d’exercer l’âme à la douleur et l’estomac à la faim.
_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._

_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s’écria Coconnas
stupéfait.

-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l’a appris, à
moi.

-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez
des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
reine Marguerite.

-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
parler gascon avec le roi de Navarre.

En ce moment, l’issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
s’ouvrit; un pas retentit, on vit dans l’obscurité une ombre
s’approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de
M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître
le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas à l’extrémité de la galerie, ouvrit
une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d’un
escalier.

Arrivé là, il s’arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en
haut, puis en bas:

-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?

-- À l’auberge de la Belle-Étoile, rue de l’Arbre-Sec.

-- Pon, pon! être à teux pas t’izi... Rentez-fous fite à fotre
hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.

-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.

-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre
jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.

-- Mais à quelle heure dois-je venir?

-- Gand fous ententrez le doguesin.

-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.

-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...

-- Ah! le tocsin?

-- Oui, c’être cela que che tisais.

-- C’est bien! on y sera, dit Coconnas.

Et saluant de Besme, il s’éloigna en se demandant tout bas:

-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on
le tocsin? N’importe! je persiste dans mon opinion: c’est un
charmant Tédesco que M. de Besme. Si j’attendais le comte de La
Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu’il soupera avec le
roi de Navarre.

Et Coconnas se dirigea vers la rue de l’Arbre-Sec, où l’attirait
comme un aimant l’enseigne de la Belle-Étoile.

Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
appartements du roi de Navarre s’ouvrit, et un page s’avança vers
M. de La Mole.

-- C’est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.

-- C’est moi-même.

-- Où demeurez-vous?

-- Rue de l’Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.

-- Bon! c’est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous
fait dire qu’elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être
cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
matin vous n’aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.

-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?

-- Ah! c’est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
et toutes les portes s’ouvriront devant vous.

-- Merci.

-- Attendez, mon gentilhomme; j’ai ordre de vous reconduire
jusqu’au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.

-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se
trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de
Guise.

Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure
qu’aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant
une gigantesque omelette au lard.

-- Oh! oh! s’écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que
vous n’avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n’ai soupé
chez M. de Guise.

-- Ma foi, non.

-- Et la faim vous est-elle venue?

-- Je crois que oui.

-- Malgré Plutarque?

-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
autre endroit: «Qu’il faut que celui qui a partage avec celui qui
n’a pas.» Voulez-vous, pour l’amour de Plutarque, partager votre
omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?

-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c’est bon quand on est au
Louvre, qu’on craint d’être écouté et qu’on a l’estomac vide.
Mettez-vous là, et soupons.

-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
inséparables. Couchez-vous ici?

-- Je n’en sais rien.

-- Ni moi non plus.

-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.

-- Où cela?

-- Où vous la passerez vous-même, c’est immanquable.

Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à
l’omelette de maître La Hurière.



VI
La dette payée


Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
Mole n’avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi
M. de Coconnas n’avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
du chevreuil, soupaient à l’hôtel de la Belle-Étoile avec une
omelette au lard, il faut qu’il ait la complaisance de rentrer
avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l’entrée
de la grande galerie.

Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
Guise, qu’elle n’avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était
dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite,
il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y
avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
appartements de la reine mère Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis était seule, assise près d’une table, le
coude appuyé sur un livre d’heures entr’ouvert, et la tête posée
sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que
lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge
de parfumeur et d’empoisonneur de la reine mère.

La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu’elle n’avait point
quitté depuis la mort de son mari. C’était à cette époque une
femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui
conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits
de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était
celui d’une veuve. Tout y était d’un caractère sombre: étoffes,
murailles, meubles. Seulement, au-dessus d’une espèce de dais
couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été
donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom
mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait
donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire
par ce vers français:

_Il porte la lumière et la sérénité._

Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au
plus profond d’une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres
peintes avec du carmin un sourire lent et plein d’hésitation, un
homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
pâle en disant:

-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de
Guise.

-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire,
Henri?

-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses
huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour
exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
peut-être toujours.

-- Qu’est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce
visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait
cependant si bien, selon l’occasion, donner les expressions les
plus opposées.

-- Il y a que tout à l’heure, pour la vingtième fois, j’ai entamé
avec Sa Majesté cette question de savoir si l’on continuerait de
supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
leur amiral, messieurs de la religion.

-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.

-- Il m’a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du
peuple comme auteur de l’assassinat commis sur mon second père
monsieur l’amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à
moi, je me défendrai bien moi-même si l’on m’insulte...» Et sur ce
il m’a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.

-- Et vous n’avez point tenté de le retenir?

-- Si fait. Mais il m’a répondu avec cette voix que vous lui
connaissez et en me regardant de ce regard qui n’est qu’à lui:
«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu
vous prévenir.

-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère.

-- Mais que résoudre?

-- Tenter un dernier effort.

-- Et qui l’essaiera?

-- Moi. Le roi est-il seul?

-- Non! Il est avec M. de Tavannes.

-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se
leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur
des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers
favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient
deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec
laquelle Charles IX s’amusait à voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu’on commençait à
bâtir. Pendant le chemin la reine mère s’était arrangé un visage
pâle et plein d’angoisse, sur lequel roulait une dernière ou
plutôt une première larme.

Elle s’approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens
des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.

-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
joué qu’il fit tressaillir le roi.

-- Qu’avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.

-- J’ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la
permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m’importe
lequel, pourvu qu’il soit bien éloigné de Paris.

-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
pénétrant.

-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de
la religion, parce qu’aujourd’hui je vous ai entendu menacer par
les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
assister à de pareils spectacles.

-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine
de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme
meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces
pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une
justice dans un royaume.

-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
à leur manière: sur M. de Guise aujourd’hui, sur moi demain, sur
vous plus tard.

-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
premier accent de doute, vous croyez?

-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s’abandonnant tout entière à la
violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu’il ne s’agit plus de
la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l’amiral, de la
religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
simplement de la substitution du fils d’Antoine de Bourbon au fils
de Henri II?

-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans
vos exagérations habituelles! dit le roi.

-- Quel est donc votre avis, mon fils?

-- D’attendre, ma mère! d’attendre. Toute la sagesse humaine est
dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
surtout est celui qui sait attendre.

-- Attendez donc; mais moi je n’attendrai pas. Et sur ce,
Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte,
s’apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
l’arrêta.

-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis
juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de
moi.

Catherine se rapprocha.

-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la
pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu’à votre avis il faut
faire.

-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.

-- Dis, Tavannes! dis.

-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient
sur elle?

-- Mordieu! monsieur, je l’attends de pied ferme, dit Charles IX,
et je lui perce la gorge avec mon épieu.

-- Uniquement pour l’empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.

-- Et pour m’amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
courage poussé jusqu’à la férocité; mais je ne m’amuserais pas à
tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
bien que les catholiques.

-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils
découdront votre trône.

-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d’un air qui indiquait
qu’il n’ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.

-- Mais n’avez-vous pas vu aujourd’hui M. de Mouy et les siens?

-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m’a-t-il
demandé qui ne soit pas juste? Il m’a demandé la mort du meurtrier
de son père et de l’assassin de l’amiral! Est-ce que nous n’avons
pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre
époux, quoique cette mort fût un simple accident?

-- C’est bien, Sire, dit Catherine piquée, n’en parlons plus.
Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la
force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je
cède.

Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de
demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.

Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette
fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de
chasse.

Tout à coup il s’interrompit.

-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne
doute de rien. Allez donc, d’un propos délibéré, tuer quelques
douzaines de huguenots, parce qu’ils sont venus demander justice!
N’est-ce pas leur droit après tout?

-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.

-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de
l’apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le
beau déchet! Ah! si quelqu’un venait me dire: Sire, vous serez
débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n’en
restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
je ne dis pas!

-- Et bien, Sire.

-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
au perchoir. Ce n’est pas une raison, parce qu’elle porte le nom
de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
caresse.

Tavannes remit la pie sur son bâton, et s’amusa à rouler et à
dérouler les oreilles d’un lévrier.

-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l’on disait à Votre
Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses
ennemis.

-- Et par l’intercession de quel saint ferait-on ce miracle?

-- Sire, nous sommes aujourd’hui le 24 août, ce serait donc par
l’intercession de saint Barthélemy.

-- Un beau saint, dit le roi, qui s’est laissé écorcher tout vif!

-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé
rancune à ses bourreaux.

-- Et c’est vous, mon cousin, dit le roi, c’est vous qui avec
votre jolie petite épée à poignée d’or, tuerez d’ici à demain dix
mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes
plaisant, monsieur de Guise!

Et le roi éclata de rire, mais d’un rire si faux, que l’écho de la
chambre le répéta d’un ton lugubre.

-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
malgré lui au bruit de ce rire qui n’avait rien d’humain. Un
signe, et tout est prêt. J’ai les Suisses, j’ai onze cents
gentilshommes, j’ai les chevau-légers, j’ai les bourgeois: de son
côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse
catholique... Nous sommes vingt contre un.

-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable
venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
faites! ...

Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se
souleva et Catherine reparut.

-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.

Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou
du moins fit semblant de la voir.

-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.

-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?

-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
demain.

-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
ajouta d’une voix à peine intelligible:

-- Dehors, je ne dis pas.

-- Sire, s’écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche
avec le duc d’Alençon, votre frère.

-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
Actéon, viens.

Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra
chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
incertains qu’auparavant.

Cependant une scène d’un autre genre se passait chez Catherine,
qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon,
était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies
les personnes qui, d’ordinaire, assistaient à son coucher.

À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu’elle était
décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le
plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt
près d’elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près
de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses
pensées.

Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s’échapper
de ses lèvres.

Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre
parut.

La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à
lui.

-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
vous soupez au Louvre?

-- Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
MM. d’Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés
à vous faire la cour.

Catherine sourit.

-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
heureux de pouvoir courir ainsi... N’est-ce pas, ma fille?

-- C’est vrai, répondit Marguerite, c’est une si belle et si douce
chose que la liberté.

-- Cela veut-il dire que j’enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en
s’inclinant devant sa femme.

-- Non, monsieur; aussi ce n’est pas moi que je plains, mais la
condition des femmes en général.

-- Vous allez peut-être voir M. l’amiral, mon fils? dit Catherine.

-- Oui, peut-être.

-- Allez-y; ce sera d’un bon exemple, et demain vous me donnerez
de ses nouvelles.

-- J’irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche.

-- Moi, dit Catherine, je n’approuve rien... Mais qui va là?...
Renvoyez, renvoyez.

Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l’ordre de Catherine;
mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
montra sa tête blonde.

-- Madame, dit-elle, c’est René le parfumeur, que Votre Majesté a
fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l’éclair
sur Henri de Navarre.

Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit
d’une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
de l’assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son
émotion, et alla s’appuyer sur la barre de la fenêtre.

La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux
personnes entraient, l’une annoncée et l’autre qui n’avait pas
besoin de l’être. La première était René, le parfumeur, qui
s’approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des
serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu’il ouvrit, et dont
on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.

La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite.
Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le
cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n’être
point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
contenu de la boîte apportée par René, elle alla s’asseoir à côté
de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait
debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se
remettre d’un éblouissement.

En ce moment Catherine se retourna.

-- Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
ville.

Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de
Lorraine saisit la main de Marguerite.

-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de
M. de Guise, qui vous sauve comme vous l’avez sauvé, ne sortez pas
d’ici, n’allez pas chez vous!

-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
retournant.

-- Rien, ma mère.

-- Vous avez parlé tout bas à Marguerite.

-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.

-- Et où est-elle, cette belle duchesse?

-- Près de son beau-frère M. de Guise.

Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et
fronçant le sourcil:

-- Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine
lui saisit la main.

-- Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle
en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.

-- Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n’avait rien
perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
madame, me ferez-vous l’honneur de me donner votre main à baiser?

Marguerite lui tendit une main tremblante.

-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
rapprocher ses lèvres de cette main.

-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!

Ce ne fut qu’un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide
qu’elle fût, Henri devina tout un complot.

-- Ce n’est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu’un
gentilhomme provençal a apportée.

-- M. de La Mole?

-- Oui.

-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
pourpoint.

Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur
l’épaule du Florentin.

-- Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires
commerciales?

-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit
l’empoisonneur avec son perfide sourire.

-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de
l’étranger.

-- Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le
Florentin.

-- Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et
cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a
recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou
après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
parfumeries.

-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
dit...

-- Que j’ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
cela, ma mère? est-ce Margot?

-- Non, mon fils, dit Catherine, c’est madame de Sauve. En ce
moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts
qu’elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri
ne se retourna même pas.

-- Ma soeur, s’écria Marguerite en s’élançant vers Claude,
qu’avez-vous?

-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de
traiter avec des aromates.

Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers
la cadette:

-- Çà, Margot, dit-elle, n’avez-vous pas entendu que, déjà, je
vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
je vous l’ordonne.

-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je
souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.

-- Et j’espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.

Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à
rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de
son côté.

Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans
parler, regardait sa mère les mains jointes.

Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout
en ayant l’air de friser sa moustache avec une pommade que venait
de lui donner René.

-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?

-- Ah! oui! c’est vrai! s’écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
j’oubliais que le duc d’Alençon et le prince de Condé m’attendent:
ce sont ces admirables parfums qui m’enivrent et, je crois, me
font perdre la mémoire. Au revoir, madame.

-- Au revoir! Demain, vous m’apprendrez des nouvelles de l’amiral,
n’est ce pas?

-- Je n’aurai garde d’y manquer. Eh bien, Phébé! qu’y a-t-il?

-- Phébé! dit la reine mère avec impatience.

-- Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me
laisser sortir.

La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et
la retint, tandis que Henri s’éloignait le visage aussi calme et
aussi riant que s’il n’eût pas senti au fond de son coeur qu’il
courait danger de mort.

Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis
s’élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle
ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en
poussant un hurlement lugubre et prolongé.

-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va
chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine
qui a ses vapeurs.



VII
La nuit du 24 août 1572


Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car
les volailles de l’hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que
sur l’enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
et dégustant un dernier verre de vin:

-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
Mole? demanda-t-il.

-- Ma foi! j’en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
qu’on vienne me réveiller dans la nuit.

-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu’au
lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
jouer. Cela fait qu’on nous trouverait tout préparés.

-- J’accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
jouer je possède bien peu d’argent; à peine si j’ai cent écus d’or
dans ma valise; et encore, c’est tout mon trésor. Maintenant,
c’est à moi de faire fortune avec cela.

-- Cent écus d’or! s’écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
mais moi, monsieur, je n’en ai que six.

-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
une bourse qui m’a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
même dire quelque peu boursouflée.

-- Ah! ceci, dit Coconnas, c’est pour éteindre une ancienne dette
que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je
soupçonne d’être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là
cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon;
quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l’ai
dit, à six écus.

-- Comment jouer, alors?

-- Et c’est précisément à cause de cela que je voulais jouer.
D’ailleurs, il m’était venu une idée.

-- Laquelle?

-- Nous venons tous deux à Paris dans un même but?

-- Oui.

-- Nous avons chacun un protecteur puissant?

-- Oui.

-- Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien?

-- Oui.

-- Eh bien, il m’était venu dans la pensée de jouer d’abord notre
argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la
cour, soit de notre maîtresse...

-- En effet, c’est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais
j’avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur
qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie
tout entière.

-- Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et
jouons la première faveur de notre maîtresse.

-- Je n’y vois qu’un inconvénient, dit La Mole.

-- Lequel?

-- C’est que je n’ai point de maîtresse, moi.

-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir
une! Dieu merci! on n’est point taillé de façon à manquer de
femmes.

-- Aussi, comme vous dites, n’en manquerez-vous point, monsieur de
Coconnas; mais, comme je n’ai point la même confiance dans mon
étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu’à concurrence de vos
six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et
votre parole vaut de l’or.

-- À la bonne heure! s’écria Coconnas, et voilà qui est parler;
vous avez raison, monsieur, la parole d’un gentilhomme vaut de
l’or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi,
croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
première faveur que je devrais recevoir.

-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis
rien tenir de M. le duc de Guise.

-- Ah! parpaillot! murmura l’hôte tout en fourbissant son vieux
casque, je t’avais donc bien flairé. Et il s’interrompit pour
faire le signe de la croix.

-- Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que
venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?...

-- De quoi?

-- De la religion.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Eh bien! mettez que j’en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
vous quelque chose contre nous?

-- Oh! Dieu merci, non; cela m’est bien égal. Je hais profondément
la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis
c’est la mode.

-- Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l’arquebusade de
M. l’amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?

-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
m’importe quoi.

-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
rangeant dans sa main.

-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent
écus d’or comme les vôtres, j’aurai demain matin de quoi les
payer.

-- La fortune vous viendra donc en dormant?

-- Non, c’est moi qui irai la trouver.

-- Où cela, dites-moi? j’irai avec vous!

-- Au Louvre.

-- Vous y retournez cette nuit?

-- Oui, cette nuit j’ai une audience particulière du grand duc de
Guise.

Depuis que Coconnas avait parlé d’aller chercher fortune au
Louvre, La Hurière s’était interrompu de fourbir sa salade et
s’était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que
Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que
le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait
pas.

-- Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi
j’ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n’est pas avec le
duc de Guise, moi, c’est avec le roi de Navarre.

-- Avez-vous un mot d’ordre, vous?

-- Oui.

-- Un signe de ralliement?

-- Non.

-- Eh bien, j’en ai un, moi. Mon mot d’ordre est... À ces paroles
du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au
moment où l’indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas
s’arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l’étonnement qui
se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras
croisés et coiffé de la salade qu’il lui avait vu fourbir
l’instant auparavant.

-- Qu’avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait
l’hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien
aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu’il
devait venir à son secours:

-- C’est que, dit-il rapidement, j’aime beaucoup le jeu, moi, et
comme je m’étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez
de gagner, monsieur m’aura vu coiffé en guerre, et cela l’aura
surpris de la part d’un pauvre bourgeois.

-- Bonne figure, en effet! s’écria La Mole en éclatant de rire.

-- Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie
admirablement jouée et un mouvement d’épaule plein du sentiment de
son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
nous n’avons pas la tournure raffinée. C’est bon pour les braves
gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les
fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre
garde...

-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous
montez votre garde?

-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d’une
compagnie de milice bourgeoise.

Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes,
La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour
recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais.

Cette précaution fut cause sans doute qu’il perdit le second coup
presque aussi rapidement qu’il venait de perdre le premier.

-- Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus!
Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?

-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.

-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?

Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
de La Hurière qui répétaient le même avertissement.

-- Oui, dit-il; mais il n’est pas encore l’heure. D’ailleurs,
parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.

-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà
encore en train de vous gagner six écus.

-- Mordi! c’est la vérité... On me l’avait toujours dit, que les
huguenots avaient du bonheur au jeu. J’ai envie de me faire
huguenot, le diable m’emporte!

Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais
Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas.

-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la
vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu
parmi nous.

Coconnas se gratta l’oreille.

-- Si j’étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous
réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe,
moi, et dès que le roi n’y tient pas non plus...

-- Et puis... c’est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
si pure!

-- Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis... elle
porte bonheur au jeu, car, le diable m’emporte! il n’y a d’as que
pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
faut que ce soit la religion...

-- Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole.

-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
suis pas content de M. de Guise...

-- Eh bien?

-- Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de
Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que
tous les réformistes de la terre.

-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte.

-- Oh! c’est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce
moment.

-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
l’apercevoir.

-- Il cause avec... Le diable m’emporte! c’est lui!

-- Qui, lui?

-- Cette espèce d’oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand
nous sommes arrivés, l’homme au pourpoint jaune et au manteau
amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La
Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?

Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si
énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton
peint, Coconnas se leva et alla à lui.

-- Qu’avez-vous donc? demanda La Mole.

-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière
saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
Grégoire! du vin à ces messieurs!

Puis à l’oreille:

-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez
votre compagnon.

La Hurière était si pâle, l’homme jaune si lugubre, que Coconnas
ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:

-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
m’excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main.
Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m’embarrasser.

-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise.
D’ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon
lit. Maître La Hurière! ...

-- Monsieur le comte?

-- Si l’on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite
prêt.

-- C’est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La
Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.

-- Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une
lettre, des ciseaux pour en tailler l’enveloppe!

-- Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe
ici quelque chose d’extraordinaire.

-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte,
faites-moi l’amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
chance, notre ami!

Et La Mole disparut dans l’escalier tournant, suivi de La Hurière.
Alors l’homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas,
et, l’attirant à lui, il lui dit avec volubilité:

-- Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel
dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût
fermée à temps. Un mot de plus, et j’allais vous abattre d’un coup
d’arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez.

-- Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
demanda Coconnas.

-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?

-- Le meurtrier de l’amiral?

-- Et du capitaine de Mouy.

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien, le sire de Maurevel, c’est moi.

-- Oh! oh! fit Coconnas.

-- Écoutez-moi donc.

-- Mordi! Je crois bien que je vous écoute.

-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche.
Coconnas demeura l’oreille tendue.

On entendit en ce moment l’hôte refermer la porte d’une chambre,
puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
précipitamment du côté des deux interlocuteurs.

Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en
prenant un troisième pour lui:

-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
parler.

Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l’Auxerrois. Maurevel
compta l’un après l’autre chaque battement de marteau qui
retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
se fut éteint dans l’espace:

-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à
l’aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
êtes-vous bon catholique?

-- Mais je le crois, répondit Coconnas.

-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?

-- De coeur et d’âme. Je crois même que vous m’offensez, monsieur,
en m’adressant une pareille question.

-- Nous n’aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez
nous suivre.

-- Où cela?

-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
fortune et peut-être de votre vie.

-- Je vous préviens, monsieur, qu’à minuit j’ai affaire au Louvre.

-- C’est justement là que nous allons.

-- M. de Guise m’y attend.

-- Nous aussi.

-- Mais j’ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
mortifié de partager l’honneur de son audience avec le sire de
Maurevel et maître La Hurière.

-- Nous aussi.

-- Mais j’ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en
donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui.
La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant
de la sienne à son chapeau.

-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d’ordre,
le signe de ralliement, c’est donc pour tout le monde?

-- Oui, monsieur; c’est-à-dire pour tous les bons catholiques.

-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n’est-ce pas?
s’écria Coconnas, et l’on en veut exclure ces chiens de
huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps
qu’ils y paradent.

-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les
héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur
principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.

-- M. l’amiral? s’écria Coconnas.

-- Oui, le vieux Gaspard, que j’ai manqué comme un imbécile,
quoique j’aie tiré sur lui avec l’arquebuse même du roi.

-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
j’affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d’une voix
stridente maître La Hurière travesti en guerre.

À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il
commençait à comprendre.

-- Quoi, vraiment! s’écria-t-il, cette fête, ce banquet...
c’est... on va...

-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et
l’on voit bien que vous n’êtes pas fatigué comme nous des
insolences de ces hérétiques.

-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d’aller chez l’amiral, et
de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:

-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
la rue, derrière l’église, cette troupe qui se range
silencieusement dans l’ombre?

-- Oui.

-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La
Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ces hommes, c’est une compagnie de Suisses des petits
cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des
petits cantons sont les compères du roi.

-- Oh! oh! fit Coconnas.

-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
quai; reconnaissez-vous son chef?

-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.

-- Eh bien, c’est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au
Louvre. Voyez, il va vous y attendre.

-- Le duc de Guise?

-- Lui-même. Ceux qui l’escortent sont Marcel, ex-prévôt des
marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont
mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
qu’il va faire.

-- Il heurte à chaque porte. Mais qu’y a-t-il donc sur les portes
auxquelles il heurte?

-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que
nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de
distinguer les siens; aujourd’hui nous sommes plus civilisés, et
nous lui épargnons cette besogne.

-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s’ouvre, et de chaque
maison sortent des bourgeois armés.

-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à
notre tour.

-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
vieil huguenot! Mordi! c’est honteux! c’est une affaire
d’égorgeurs et non de soldats!

-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous
pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si
vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l’épée;
car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
la vie dure.

-- Mais on les tuera donc tous, alors? s’écria Coconnas.

-- Tous.

-- Par ordre du roi?

-- Par ordre du roi et de M. de Guise.

-- Et quand cela?

-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois.

-- Ah! c’est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à
M. de Guise... comment l’appelez-vous donc?

-- M. de Besme?

-- Justement. C’est donc pour cela que M. de Besme me disait
d’accourir au premier coup de tocsin?

-- Vous avez donc vu M. de Besme?

-- Je l’ai vu et je lui ai parlé.

-- Où cela?

-- Au Louvre. C’est lui qui m’a fait entrer, qui m’a donné le mot
d’ordre, qui m’a...

-- Regardez.

-- Mordi! c’est lui-même.

-- Voulez-vous lui parler?

-- Sur mon âme! je n’en serais pas fâché.

Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait
avec une vingtaine d’hommes.

-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.

Besme se retourna, et, comprenant que c’était à lui qu’on avait
affaire, il s’approcha.

-- Ah! ah! c’être fous, monsir de Maurefel.

-- Oui, c’est moi; que cherchez-vous?

-- J’y cherche l’auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un
certain monsir Gogonnas.

-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.

-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt?

-- Oui. Que faut-il faire?

-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C’être un bon gatholique.

-- Vous l’entendez? dit Maurevel.

-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez-
vous?

-- Moi?... dit de Besme en riant...

-- Oui, vous?

-- Moi, je fas tire un betit mot à l’amiral.

-- Dites-lui-en deux, s’il le faut, dit Maurevel, et que cette
fois, s’il se relève du premier, il ne se relève pas du second.

-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
tressez-moi pien ce cheune homme-là.

-- Oui, oui, n’ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
limiers, et bons chiens chassent de race.

-- Atieu!

-- Allez.

-- Et fous?

-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De
Besme s’éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.

-- Vous l’entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait
huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.

Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu’il voyait et de
tout ce qu’il entendait, regardait tour à tour l’hôte, qui prenait
des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
papier de sa poche.

-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne
que je ferai, et il n’y aura plus demain un seul hérétique dans le
royaume!

-- Chut! dit La Hurière.

-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.

On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain-
l’Auxerrois.

-- Le signal! s’écria Maurevel. L’heure est donc avancée? Ce
n’était que pour minuit, m’avait-on dit... Tant mieux! Quand il
s’agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
avancent que celles qui retardent.

En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l’église.
Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la
lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de
l’Arbre-Sec.

Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.

-- C’est commencé, s’écria Maurevel, en route!

-- Un moment, un moment! dit l’hôte; avant de nous mettre en
campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne
veux pas qu’on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
dehors: il y a un huguenot ici.

-- M. de La Mole? s’écria Coconnas avec un soubresaut.

-- Oui! le parpaillot s’est jeté dans la gueule du loup.

-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?

-- C’est à son intention surtout que j’ai repassé ma rapière.

-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.

-- Je n’ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes
poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
comment m’y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m’exercer
sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
sera là pour se moquer de moi.

-- Mordi, c’est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué
avec moi.

-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.

M.

de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d’autres le
tueront.

-- Sans compter, dit l’hôte, qu’il vous a gagné cinquante écus.

-- C’est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j’en suis sûr.

-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
que, si je le tue, vous êtes quitte.

-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s’écria Maurevel; une
arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de
chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider
M. de Guise chez l’amiral.

Coconnas soupira.

-- J’y cours! s’écria La Hurière, attendez-moi.

-- Mordi! s’écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon,
et le voler peut-être. Je veux être là pour l’achever, s’il est
besoin, et empêcher qu’on ne touche à son argent.

Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l’escalier derrière
maître La Hurière, qu’il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu’il
montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière
ralentissait le pas.

Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas,
plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.

Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
crier sous ses pas.

-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je
crois!

-- Ça m’en a l’air, dit Coconnas.

-- Et il va se défendre?

-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s’il allait
vous tuer, ça serait drôle.

-- Hum! hum! fit l’hôte. Mais, se sentant armé d’une bonne
arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d’un vigoureux coup
de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
pistolets à la main.

-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête
fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La
Hurière. Allons, allons! en avant!

-- Ah! l’on veut m’assassiner, à ce qu’il paraît! cria La Mole
dont les yeux flamboyaient, et c’est toi, misérable?

Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu’en abaissant
son arquebuse et qu’en mettant le jeune homme en joue. Mais La
Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit,
il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.

-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!

-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.

-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
paraît qu’on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
vous de là comme vous pourrez.

-- Ah! traîtres! ah! assassins! c’est comme cela! eh bien,
attendez.

Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d’un de ses
pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s’attendait pas à cette
riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura
l’épaule.

-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j’en tiens; à nous deux
donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s’élança vers
La Mole.

Sans doute, s’il eût été seul, La Mole l’eût attendu; mais
Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son
arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à
l’invitation de l’aubergiste, montait les escaliers quatre à
quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
porte derrière lui.

-- Ah! schelme! s’écria Coconnas furieux, heurtant la porte du
pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le
corps d’autant de coups d’épée que tu m’as gagné d’écus ce soir!
Ah! je viens pour t’empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu’on
ne te vole pas, et tu me récompenses en m’envoyant une balle dans
l’épaule! attends! birbonne! attends!

Sur ces entrefaites, maître La Hurière s’approcha et d’un coup de
crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.

Coconnas s’élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez
contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.

-- Il se sera précipité, dit l’hôte; et comme nous sommes au
quatrième, il est mort.

-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit
Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s’apprêtant à
le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.

Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le
ramenant dans la chambre:

-- Êtes-vous fou? s’écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez
vous tuer.

-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir
dans les glaciers. D’ailleurs, quand un homme m’a insulté une
fois, je monterais avec lui jusqu’au ciel, ou je descendrais avec
lui jusqu’en enfer, quelque chemin qu’il prît pour y arriver.
Laissez-moi faire.

-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en
trouverez mille autres à sa place.

-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J’ai
besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.

Et tous trois descendirent l’escalier comme une avalanche.

-- Chez l’amiral! cria Maurevel.

-- Chez l’amiral! répéta La Hurière.

-- Chez l’amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour
Coconnas.

Et tous trois s’élancèrent de l’hôtel de la Belle-Étoile, laissé
en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers
l’hôtel de l’amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et
le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.

-- Eh! qui vient là? s’écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
sans écharpe.

-- C’en est un qui se sauve, dit Maurevel.

-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s’écria
Coconnas.

-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
gibier.

-- À vous, La Hurière.

-- Attendez, attendez, dit l’aubergiste en ajustant.

-- Ah! oui, attendez, s’écria Coconnas; et en attendant il va se
sauver.

Et il s’élança à la poursuite du malheureux qu’il eut bientôt
rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas
le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne
donc!» un coup d’arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa
course la plus rapide par le plomb du chasseur.

Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le
Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.

-- Ah! cette fois, s’écria-t-il, j’ai étrenné au moins.

-- Oui, mais vous avez manqué me percer d’outre en outre, moi.

-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.

Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s’était relevé sur un
genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas
de son poignard au moment même où l’avertissement de son hôte
avait prévenu le Piémontais.

-- Ah! vipère! s’écria Coconnas.

Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée
jusqu’à la garde dans la poitrine.

-- Et maintenant, s’écria Coconnas laissant le huguenot se
débattre dans les convulsions de l’agonie, chez l’amiral! chez
l’amiral!

-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y
mordez.

-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c’est l’odeur de
la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m’excite, mais,
mordi! je prends goût à la tuerie. C’est comme qui dirait une
battue à l’homme. Je n’ai encore fait que des battues à l’ours ou
au loup, et sur mon honneur la battue à l’homme me paraît plus
divertissante.

Et tous trois reprirent leur course.



VIII
Les massacrés


L’hôtel qu’habitait l’amiral était, comme nous l’avons dit, situé
rue de Béthisy. C’était une grande maison s’élevant au fond d’une
cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette
cour.

Lorsque nos trois guisards atteignirent l’extrémité de la rue de
Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-
l’Auxerrois, ils virent l’hôtel entouré de Suisses, de soldats et
de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des
épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la
main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé,
s’épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou
flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair.
Tout autour de l’hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et
Bertin-Poirée, l’oeuvre terrible s’accomplissait. De longs cris se
faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en
temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait,
bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière
funèbre où semblait s’agiter un monde de démons.

En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin
par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une
meute. Sans doute ils n’eussent pas pu passer; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se
glisser dans la cour.

Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées,
un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les
yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et
s’étendant devant la fenêtre principale de l’hôtel. Cet homme
frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
de lui.

-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il
aura fui. Qu’en pensez-vous, Du Gast?

-- Impossible, Monseigneur.

-- Pourquoi pas? Ne m’avez-vous pas dit qu’un instant avant que
nous arrivassions, un homme sans chapeau, l’épée nue à la main et
courant comme s’il était poursuivi, était venu frapper à la porte,
et qu’on lui avait ouvert?

-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé,
les portes ont été enfoncées, l’hôtel cerné. L’homme est bien
entré, mais à coup sûr il n’a pu sortir.

-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe,
ou n’est-ce pas M. de Guise que je vois là?

-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c’est le grand Henri de Guise
en personne, qui attend sans doute que l’amiral sorte pour lui en
faire autant que l’amiral en a fait à son père. Chacun a son tour,
mon gentilhomme, et, Dieu merci! c’est aujourd’hui le nôtre.

-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n’est-ce
donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente
comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.

En ce moment, on entendit comme des cris dans l’hôtel, puis des
coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d’armes
heurtées, auquel succéda un nouveau silence.

Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.

-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
lui et en l’arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et
d’attendre.

-- Tu as raison, Du Gast; merci! j’attendrai. Mais, en vérité, je
meurs d’impatience et d’inquiétude. Ah! s’il m’échappait!

Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
étage s’illuminèrent de reflets pareils à ceux d’un incendie.

La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux,
s’ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et
au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.

-- Besme! cria le duc; enfin c’est toi! Eh bien? eh bien?

-- Foilà, foilà! répondit froidement l’Allemand, qui, se baissant,
se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids
considérable.

-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où
sont-ils?

-- Les autres, ils achèfent les autres.

-- Et toi, toi! qu’as-tu fait?

-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
arrière. En ce moment on put distinguer l’objet que Besme attirait
à lui d’un si puissant effort.

C’était le cadavre d’un vieillard.

Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le
vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la
chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au
loin le pavé, frappèrent d’épouvante jusqu’au duc lui-même; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s’avança de
quelques pas, et que la lueur d’un flambeau vint trembler sur la
victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
vénérable, et des mains raidies par la mort.

-- L’amiral, s’écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se
turent aussitôt.

-- Oui, l’amiral. C’est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.

-- L’amiral! l’amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de
cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se
rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.

-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied
sur la poitrine du héros protestant.

Mais aussitôt les yeux du mourant s’ouvrirent avec effort, sa main
sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l’amiral,
sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d’une voix
sépulcrale:

-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
pied d’un assassin. Je n’ai pas tué ton père. Sois maudit!

Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace
courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
retomber, quand il osa reporter la vue sur l’amiral, ses yeux
s’étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang
noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.

Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.

-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?

-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé...

-- Le dugue François, n’est-ce pas?

-- La religion, reprit Henri d’une voix sourde. Et maintenant,
continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l’oeuvre, mes
amis, à l’oeuvre!

-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s’approchant
avec une sorte d’admiration de l’Allemand, qui, toujours sur le
balcon, essuyait tranquillement son épée.

-- C’est donc vous qui l’avez expédié? cria La Hurière en extase;
comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?

-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le
corps à lui. Mais ce n’est bas le dout, che grois que le Téligny
en dient, che l’endens grier.

En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient
poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets
rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On
aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua l’un; l’autre trouva sur son
chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
s’inquiéter des ennemis qui l’attendaient en bas, il sauta
intrépidement dans la cour.

-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête
à leur échapper.

L’homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui
était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers
les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son
épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
imprécations des soldats furieux de l’avoir manqué, il passa comme
l’éclair devant Coconnas, qui l’attendait à la porte, le poignard
à la main.

-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame
fine et aiguë.

-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
avec la lame de son épée, faute d’espace pour lui donner un coup
de pointe.

-- Oh! mille démons! s’écria Coconnas, c’est monsieur de la Mole!

-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.

-- C’est celui qui a prévenu l’amiral! crièrent plusieurs soldats.

-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et
dix soldats s’élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert
de sang et arrivé à ce degré d’exaltation qui est la dernière
réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que l’instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses
ennemis l’éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa
course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n’était
plus une respiration, ce n’était plus une haleine qui sortait de
sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La
sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient
confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré
pour les battements de son coeur, et il l’arracha. Bientôt son
épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
Parfois il lui semblait que les pas s’éloignaient et qu’il était
près d’échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
d’autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche;
il lui sembla qu’il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir à s’y précipiter, et la force suprême de la
raison put seule le retenir. À sa droite c’était le Louvre,
sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole
songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c’étaient
ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda
le ciel en faisant tout bas le voeu d’abjurer s’il échappait au
massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute
qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s’élança sur le
pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard
qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!»
qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
l’attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu’au
vestibule, franchit l’escalier, monta deux étages, reconnut une
porte et s’y appuya en frappant des pieds et des mains.

-- Qui est là?murmura une voix de femme.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
entends... les voilà... je les vois... C’est moi! ... moi! ...

-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d’ordre.

-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s’ouvrit. La
Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au
plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d’or, dans un lit
de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras,
ouvrait des yeux fixes d’épouvante. La Mole se précipita vers
elle.

-- Madame! s’écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me
tuer, on veut m’égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez-
moi.

Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large
trace de sang.

En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine
de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses
mains et criant au secours.

-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
nom du Ciel, n’appelez pas, car si l’on vous entend, je suis
perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés
derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ...

-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d’elle, au
secours!

-- Ah! c’est vous qui m’avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir
par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j’aurais
cru cela impossible!

Au même instant la porte s’ouvrit et une meute d’hommes haletants,
furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses,
hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.

À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil
bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l’épée
de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant:
ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.

-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le
tenons, enfin!

La Mole chercha autour de lui une arme et n’en trouva point. Il
jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte
sur son visage. Alors il comprit qu’elle seule pouvait le sauver,
se précipita vers elle et l’enveloppa dans ses bras.

Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
rapière troua encore une fois l’épaule de son ennemi, et quelques
gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les
draps blancs et parfumés de Marguerite.

Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de
faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa
tête livide sur l’épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés
se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui
couvrait d’un flot de gaze le corps de Marguerite.

-- Ah! madame! murmura-t-il d’une voix mourante, sauvez-moi!

Ce fut tout ce qu’il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil
à la nuit de la mort s’obscurcit; sa tête alourdie retomba en
arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa
sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec
lui.

En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l’odeur du
sang, exaspéré par la course ardente qu’il venait de faire,
allongea le bras vers l’alcôve royale. Un instant encore et son
épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui
de Marguerite.

À l’aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de
cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
taille et poussa un cri tellement empreint d’épouvante,
d’indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par
un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût
prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait
se fondre comme neige matinale au soleil d’avril.

Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s’élança
un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les
cheveux en désordre.

-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!

-- François! François! à mon secours! dit Marguerite.

-- Le duc d’Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.

-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d’un
pas.

Le duc d’Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée
d’hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l’écume à
la bouche.

-- Misérables! s’écria-t-il.

-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent
m’assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.

Quoiqu’il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
son nom, il s’avança les poings crispés contre Coconnas et ses
compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui
jaillissaient de ses yeux.

-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
ils continuaient de reculer devant lui:

-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu’on me pende tous
ces brigands!

Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu’il ne l’eût
été à l’aspect d’une compagnie de reîtres ou de lansquenets,
Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les
degrés avec des jambes de cerf, les soldats s’entrechoquaient et
se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant
la porte trop étroite comparée au grand désir qu’ils avaient
d’être dehors.

Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le
jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s’était éloignée de
lui.

Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d’Alençon se
retourna.

-- Ma soeur, s’écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de
sang, serais tu blessée?

Et il s’élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait
honneur à sa tendresse, si cette tendresse n’eût pas été accusée
d’être plus grande qu’il ne convenait à un frère.

-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c’est
légèrement.

-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
tout le corps de Marguerite; ce sang, d’où vient-il?

-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la
main sur moi, peut-être était-il blessé.

-- Porté la main sur ma soeur! s’écria le duc. Oh! si tu me
l’avais seulement montré du doigt, si tu m’avais dit lequel, si je
savais où le trouver!

-- Chut! dit Marguerite.

-- Et pourquoi? dit François.

-- Parce que si l’on vous voyait à cette heure dans ma chambre...

-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?

La reine arrêta sur le duc d’Alençon un regard si fixe et
cependant si menaçant, que le jeune homme recula.

-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
Veux-tu que j’appelle Gillonne?

-- Non, non, personne; va-t’en, François, va-t’en par où tu es
venu.

Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite,
entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s’élança vers
la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à
l’autre porte, qu’elle ferma de même, juste au moment où un gros
d’archers et de soldats qui poursuivaient d’autres huguenots logés
dans le Louvre passait comme un ouragan à l’extrémité du corridor.

Alors, après avoir regardé avec attention autour d’elle pour voir
si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La
Mole aux regards du duc d’Alençon, tira avec effort la masse
inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
encore, elle s’assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta
de l’eau au visage pour le faire revenir.

Ce fut alors seulement que, l’eau écartant le voile de poussière,
de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite
reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d’existence et
d’espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui
demander sa protection près du roi de Navarre, et l’avait, en la
laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.

Marguerite jeta un cri d’effroi, car maintenant ce qu’elle
ressentait pour le blessé c’était plus que de la pitié, c’était de
l’intérêt; en effet, le blessé pour elle n’était plus un simple
étranger, c’était presque une connaissance. Sous sa main le beau
visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui
par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se
trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.

La Mole ouvrit les yeux.

-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?

-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.

La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un
instant des yeux et balbutia:

-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt
la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri.
Le jeune homme avait pâli encore, si c’était possible; et elle
crut un instant que ce soupir était le dernier.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce
moment on heurta violemment à la porte du corridor.

Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous
l’épaule.

-- Qui va là? cria-t-elle.

-- Madame, madame, c’est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
duchesse de Nevers.

-- Henriette! s’écria Marguerite. Oh! il n’y a pas de danger,
c’est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
se souleva sur un genou.

-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
l’équilibre.

Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s’arrêta tout à
coup, frémissant d’effroi.

-- Ah! tu n’es pas seule? s’écria-t-elle en entendant un bruit
d’armes.

-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m’a laissés mon
beau frère M. de Guise.

-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l’assassin! l’assassin!

-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.

Et elle regarda tout autour d’elle pour voir où elle pourrait
cacher le blessé.

-- Une épée, un poignard! murmura La Mole.

-- Pour vous défendre? inutile; n’avez-vous pas entendu? ils sont
douze et vous êtes seul.

-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
leurs mains.

-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
cabinet! venez, venez.

La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna
jusqu’au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et
serrant la clef dans son aumônière:

-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à
travers le lambris, et vous êtes sauvé.

Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à
son amie qui se précipita dans ses bras.

-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n’est-ce pas, madame?

-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu’on ne
vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.

-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m’a
donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n’ai
pas besoin d’un si grand cortège, j’en laisse six à Votre Majesté.
Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu’un régiment
entier des gardes du roi.

Marguerite n’osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
regagna l’hôtel du duc de Guise, qu’elle habitait en l’absence de
son mari.



IX
Les massacreurs


Coconnas n’avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière
n’avait pas fui, il s’était précipité. L’un avait disparu à la
manière du tigre, l’autre à celle du loup.

Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-
Germain l’Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
Louvre.

La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par
morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à
regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de
l’Arbre-Sec par la rue d’Averon, il tomba dans une troupe de
Suisses et de chevau-légers: c’était celle que commandait
Maurevel.

-- Eh bien, s’écria celui qui s’était baptisé lui-même du nom de
Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que
diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui
est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.

-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j’espère qu’il va
nous rejoindre.

-- D’où venez-vous?

-- Du Louvre, où je dois dire qu’on nous a reçus assez rudement.

-- Et qui cela?

-- M. le duc d’Alençon. Est-ce qu’il n’en est pas, lui?

-- Monseigneur le duc d’Alençon n’est de rien que de ce qui le
touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères
aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
se fasse sans le compromettre. Mais n’allez-vous point avec ces
braves gens, maître La Hurière?

-- Et où vont-ils?

-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot
de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques
engendrent énormément. Ce sera curieux.

-- Et vous, où allez-vous?

-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière.

-- Dites donc, n’y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
en être.

-- Ah! c’est notre Piémontais, dit Maurevel.

-- C’est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me
suiviez.

-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un
affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l’amiral!»
Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces
misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
à l’eau comme les chats, avant qu’ils voient clair.

-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s’y
était donc réfugié? demanda Maurevel.

-- Oh! mon Dieu, oui!

-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait
son épée dans la cour de l’amiral; mais je ne sais comment cela
s’est fait, je l’ai manqué.

-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l’ai pas manqué; je lui ai donné
de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces
de la pointe. D’ailleurs, je l’ai vu tomber dans les bras de
Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j’avoue que je ne
serais pas fâché d’être tout à fait sûr qu’il est mort. Ce
gaillard-là m’avait l’air d’être d’un caractère fort rancunier, et
il serait capable de m’en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
vous pas que vous alliez quelque part?

-- Vous tenez donc à venir avec moi?

-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n’en ai encore tué
que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait
mal. En route! en route!

-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.

Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les
deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu’à la hauteur
de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent
la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.

-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
longue marche sans résultat commençait à ennuyer.

-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois.
Après l’amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne
pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C’est rue
du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
être.

-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n’est-elle pas
proche du Temple?

-- Oui, pourquoi?

-- Ah! c’est qu’il y a là un vieux créancier de notre famille, un
certain Lambert Mercandon, auquel mon père m’a recommandé de
rendre cent nobles à la rose que j’ai là à cet effet dans ma
poche.

-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous
acquitter envers lui.

-- Comment cela?

-- C’est aujourd’hui le jour où l’on règle ses vieux comptes.
Votre Mercandon est-il huguenot?

-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l’être.

-- Chut! nous sommes arrivés.

-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?

-- L’hôtel de Guise.

-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
ici, puisque j’arrive à Paris sous le patronage du grand Henri.
Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
cher, c’est tout au plus si l’on entend le bruit des arquebusades:
on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
m’emporte!

En effet, l’hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que
dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées,
et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre
principale du pavillon qui avait, lorsqu’il était entré dans la
rue, attiré l’attention de Coconnas. Un peu au-delà de l’hôtel de
Guise, c’est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
celle des Quatre-Fils, Maurevel s’arrêta.

-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.

-- De celui que vous cherchez, c’est-à-dire..., fit La Hurière.

-- Puisque vous m’accompagnez, nous le cherchons.

-- Comment! cette maison qui semble dormir d’un si bon sommeil...

-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l’honnête
figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette
maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure
que je vois qu’il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous
demanderez à parler au seigneur de Mouy.

-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
créancier dans le quartier du Temple, à ce qu’il paraît.

-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
brave, il descendra...

-- Et une fois descendu? demanda La Hurière.

-- Une fois descendu, je le prierai d’aligner son épée avec la
mienne.

-- Sur mon âme, c’est d’un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et
s’il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu’un de ses
fils ou de ses neveux.

La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups,
retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
de l’hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures:
on vit alors que l’hôtel était calme à la manière des citadelles,
c’est-à-dire parce qu’il était plein de soldats.

Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi
il était question.

-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
maison où La Hurière continuait de frapper.

-- Non, c’est le logis de sa maîtresse.

-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
l’occasion de tirer l’épée sous les yeux de sa belle! Alors nous
serons les juges du camp. Cependant j’aimerais assez à me battre
moi-même. Mon épaule me brûle.

-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.

-- Mordi! dit-il, j’espère qu’il est mort, ou sans cela je
retournerais au Louvre pour l’achever. La Hurière frappait
toujours.

Bientôt une fenêtre du premier étage s’ouvrit, et un homme parut
sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.

-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses,
qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
s’aplatissait de lui-même contre la muraille.

-- Ah! monsieur de Mouy, dit l’aubergiste de sa voix câline, est-
ce vous?

-- Oui, c’est moi: après?

-- C’est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.

-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui
se passe? On égorge M. l’amiral, on tue les religionnaires nos
frères. Venez vite à leur aide, venez.

-- Ah! s’écria de Mouy, je me doutais bien qu’il se tramait
quelque chose pour cette nuit. Ah! je n’aurais pas dû quitter mes
braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.

Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris
de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy
chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.

-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.
Attention, vous autres! glissa-t-il dans l’oreille des Suisses.

Puis retirant l’arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
la mèche pour s’assurer qu’elle était toujours bien allumée:

-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l’aubergiste, qui avait fait
retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.

-- Mordi! s’écria Coconnas, voici la lune qui sort d’un nuage pour
être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.

-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à
lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous
débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
le frapper quand il sortira.

-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît
que cela ne se passera point tout à fait comme je m’y attendais.

Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
près de la porte. Maurevel et La Hurière s’avançaient sur la
pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on
ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri
terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.

de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s’arrêta.

-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
épées, je vois briller la mèche d’une arquebuse. C’est un guet-
apens.

-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
barre, repoussa le verrou et remonta.

L’ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu’il vit que de
Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l’autre
côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit
que l’ennemi reparût à la fenêtre. Il n’attendit pas longtemps. de
Mouy s’avança précédé de deux pistolets d’une longueur si
respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue,
réfléchit soudain que les balles du huguenot n’avaient pas plus de
chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n’en
avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.

Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son
état, n’était soldat que par circonstance, cette réflexion le
détermina à faire retraite et à chercher un abri à l’angle de la
rue de Braque, assez éloignée pour qu’il eût quelque difficulté à
trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu’à de Mouy.

de Mouy jeta un coup d’oeil autour de lui et s’avança en
s’effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant
que rien ne venait:

-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d’avis, que vous
avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez-
vous?

-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.

-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
ne voyez-vous pas que j’attends? La Hurière garda le silence.
Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.

Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par
de Mouy, il quitta son poste, s’avança jusqu’au milieu de la rue,
et mettant le chapeau à la main:

-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J’accompagne
un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer
galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.

-- Maurevel! s’écria de Mouy; Maurevel, l’assassin de mon père!
Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j’accepte.

Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l’hôtel de Guise pour y
chercher du renfort, il perça son chapeau d’une balle.

Au bruit de l’explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de
trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
s’avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.

Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit
tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
adversaires étaient hors de la portée de l’épée, s’abrita derrière
la galerie du balcon.

Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s’ouvrir aux
environs, et, selon l’humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou
d’arquebuses.

-- À moi, mon brave Mercandon! s’écria de Mouy en faisant signe à
un homme déjà vieux qui, d’une fenêtre qui venait de s’ouvrir en
face de l’hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans
cette confusion.

-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous
qu’on en veut?

-- C’est à moi, c’est à vous, c’est à tous les protestants; et,
tenez, en voilà la preuve.

En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
l’arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut
le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
dessus de sa tête.

-- Mercandon! s’écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre
tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui
cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
Chaume, c’est bien cela! Ah! il demeure là, c’est bon; nous allons
avoir affaire chacun à notre homme.

Et tandis que les gens de l’hôtel de Guise enfonçaient les portes
de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à
la main, essayait d’incendier la maison; tandis que, les portes
une fois brisées, un combat terrible s’engageait contre un seul
homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas
essayait, à l’aide d’un pavé, d’enfoncer la porte de Mercandon,
qui, sans s’inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son
mieux à sa fenêtre.

Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme
en plein jour, peuplé comme l’intérieur d’une fourmilière; car, de
l’hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à
faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l’hôtel de Guise,
qu’ils finirent par acculer à l’hôtel d’où ils étaient sortis.

Coconnas, qui n’avait point encore achevé d’enfoncer la porte de
Mercandon quoiqu’il s’escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce
brusque refoulement. S’adossant alors à la muraille et mettant
l’épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais
encore à attaquer avec des cris si terribles, qu’il dominait toute
cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
amis et ennemis, jusqu’à ce qu’un large vide se fût opéré autour
de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le
sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l’oeil
dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.

de Mouy, après un combat terrible livré dans l’escalier et le
vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison
brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n’avait pas cessé de
crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l’insultant par les
épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
soutenant d’un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque
évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
flamboyante par le mouvement de rotation qu’il lui imprimait,
traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
argentait la lame ou qu’un flambeau en faisait reluire l’humidité
sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy
jusqu’à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la
pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment,
Mercandon l’aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un
massacreur.

Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa
échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la
muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre
terre.

de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
Paradis et disparut.

La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de
l’hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les
portes de l’hôtel, dans la crainte d’être assiégés et pris chez
eux.

Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où,
pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
n’avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit
plus près de lui qu’un homme couché, la face noyée dans un
ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.

Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait
s’approcher de cet homme, qu’il croyait reconnaître pour La
Hurière, la porte de la maison qu’il avait vainement essayé de
briser à coups de pavés s’ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
reprendre haleine.

-- Le voilà! le voilà! s’écrièrent-ils tout d’une voix. Coconnas
se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d’être entouré par
ces quatre hommes qui l’attaquaient à la fois, il fit, avec la
vigueur d’un de ces chamois qu’il avait si souvent poursuivis dans
les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
muraille de l’hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les
surprises, il se remit en garde et redevint railleur.

-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?

-- Oh! misérable! s’écria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
au contraire; tu m’en veux! à moi, l’ami, le compagnon de ton
père?

-- Et son créancier, n’est-ce pas?

-- Oui, son créancier, puisque c’est toi qui le dis.

-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos
comptes.

-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
l’accompagnaient, et qui à sa voix s’élancèrent contre la
muraille.

-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les
gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la
demander au prévôt.

Et à ces paroles il engagea l’épée avec celui des jeunes gens qui
se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui
abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en
hurlant.

-- Et d’un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous
laquelle Coconnas avait cherché un abri s’ouvrit en grinçant.
Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté;
mais, au lieu d’un ennemi, ce fut une femme qu’il aperçut; au lieu
de l’arme meurtrière qu’il s’apprêtait à combattre, ce fut un
bouquet qui tomba à ses pieds.

-- Tiens! une femme! dit-il.

Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le
bouquet.

-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s’écria la dame.

Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
second neveu ne fendît son manteau et n’entamât l’autre épaule.

La dame jeta un cri perçant.

Coconnas la remercia et la rassura d’un même geste, s’élança sur
le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
derrière glissa dans le sang. Coconnas s’élança sur lui avec la
rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.

-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l’hôtel de Guise,
bien! je vous envoie du secours.

-- Ce n’est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit
Coconnas. Regardez plutôt jusqu’au bout, si la chose vous
intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
accommode les huguenots.

En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout
portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.

La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
ne s’était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver
le mur à deux pieds de la belle spectatrice.

Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit
un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son
écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un
pot de fleurs qui l’atteignit au dessus du genou.

-- Bon! dit Coconnas; l’une me jette des fleurs, l’autre les pots.
Si cela continue, on va démolir les maisons.

-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.

-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à
nous!

-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
l’hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.

-- Ah ça! c’est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.

La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son
dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans
toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes,
mais irrité plutôt qu’affaibli par les trois ou quatre
égratignures qu’il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon
et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans;
son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond
et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent
devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins
longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d’un
poignard et d’une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la
main un morceau de marbre et s’apprêtait à le lancer. Enfin
Coconnas, excité d’un côté par les menaces, de l’autre par les
encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de
sang, éclairé par la réverbération d’une maison en flammes, exalté
par l’idée qu’il combattait sous les yeux d’une femme dont la
beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui
paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter,
il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et
sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que
les projectiles lancés par la fenêtre l’atteignissent plus
sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser
la tête avec la pierre qu’elle s’apprêtait à lui lancer, saisit
son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups
comme un bouclier, et l’étouffant dans son étreinte herculéenne.

-- À moi, à moi! s’écria le jeune homme, il me brise la poitrine!
à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd
et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.

-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c’est mon
unique enfant!

-- C’est mon fils! c’est mon fils! cria la mère, l’espoir de notre
vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!

-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le
tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son
pistolet?

-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j’ai chez
moi l’obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai;
j’ai dix mille écus d’or, je vous les donnerai; j’ai les
pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le
tuez pas, ne le tuez pas!

-- Et moi, j’ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l’hôtel de
Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et
soudain:

-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.

-- Je le suis, murmura l’enfant.

-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les
sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
miséricorde acérée et tranchante.

-- Mourir! s’écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!

Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu’il
ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.

-- Oh! madame la duchesse! s’écria le père se tournant vers la
femme de l’hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les
matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.

-- Alors, qu’il se convertisse! dit la dame de l’hôtel de Guise.

-- Je suis protestant, dit l’enfant.

-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t’offrait.

Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
éclair au dessus de la tête de leur fils.

-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!

-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.

-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
âmes et une vie!

-- Je le veux bien, dit le jeune homme.

-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.

-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot
la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.

-- Je suis prêt, dit l’enfant. Et il s’agenouilla à son tour.

Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du
_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s’était
agenouillé près de l’endroit où avait volé son épée. À peine vit-
il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter
les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir.
Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses
doigts crispés la poignée de l’arme, il s’élança sur lui, et le
renversant:

-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
et retomba mort.

-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler
les cent nobles à la rose que tu nous dois.

-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu’avant son départ
son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
créancier.

-- Et la preuve, continua-t-il, c’est que voilà votre argent.

-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.

-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
de l’hôtel de Guise.

Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce
dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse
pesante fendit l’air en sifflant, s’abattit à plat sur le chapeau
du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le
pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu’il eût pu entendre le
double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de
gauche.

Mercandon s’élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas
évanoui. Mais en ce moment la porte de l’hôtel de Guise s’ouvrit,
et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées,
s’enfuit; tandis que celle qu’il avait appelée madame la duchesse,
belle d’une beauté terrible à la lueur de l’incendie, éblouissante
de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la
fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
Coconnas:

-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d’un pourpoint
rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...



X
Mort, messe ou Bastille


Marguerite, comme nous l’avons dit, avait refermé sa porte et
était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers
la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le
lit, sur les meubles et sur le tapis.

-- Ah! madame, s’écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
est-il donc mort?

-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
l’importance de la recommandation. Gillonne se tut.

Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée,
ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa
suivante.

La Mole avait réussi à se soulever et à s’approcher de la fenêtre.
Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette
époque, s’était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme
l’avait saisi en entendant ouvrir la porte.

-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme,
vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.

-- Oh! madame, s’écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu’une reine,
vous êtes une divinité.

-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s’écria Marguerite, votre
sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle...
Voyons, où êtes-vous blessé?

-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
reçu un premier coup de dague à l’épaule et un second dans la
poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu’on s’en
occupe.

-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
cassette de baumes.

Gillonne obéit et rentra, tenant d’une main la cassette, et de
l’autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de
Hollande.

-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses
forces.

-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
souffrir en vérité...

-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
de vous laisser mourir.

-- Oh! s’écria La Mole, j’aime mieux mourir que de vous voir,
vous, la reine, souiller vos mains d’un sang indigne comme le
mien... Oh! jamais! jamais!

Et il se recula respectueusement.

-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre
de Sa Majesté.

Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
féminine, rappela à La Mole qu’il avait tenu dans ses bras et
serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce
souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.

-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m’abandonner aux soins
d’un chirurgien?

-- D’un chirurgien catholique, n’est-ce pas? demanda la reine avec
une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.

-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
sourire d’une douceur inouïe, que, nous autres filles de France,
nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à
composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a été de tout temps d’adoucir les douleurs! Aussi valons-
nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos
flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n’est-elle pas
venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l’ouvrage!

La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau
qu’il aimait mieux mourir que d’occasionner à la reine ce labeur,
qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette
lutte ne servit qu’à épuiser complètement ses forces. Il chancela,
ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui
pour la seconde fois.

Alors Marguerite, saisissant le poignard qu’il avait laissé
échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt
tranchait les manches de La Mole.

Gillonne, avec un linge imbibé d’eau fraîche, étancha le sang qui
s’échappait de l’épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
que Marguerite, d’une aiguille d’or à la pointe arrondie, sondait
les plaies avec toute la délicatesse et l’habileté que maître
Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.

Celle de l’épaule était profonde, celle de la poitrine avait
glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune
des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse
naturelle qui protège le coeur et les poumons.

-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.

Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel
ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et
en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de
ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de
marbre de Paros qu’au corps mutilé d’un homme expirant.

-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
son ouvrage que celui qui venait d’en être l’objet.

-- N’est-ce pas qu’il est beau? dit Marguerite avec une franchise
toute royale.

-- Oui, madame. Mais il me semble qu’au lieu de le laisser ainsi
couché à terre nous devrions le soulever et l’étendre sur le lit
de repos contre lequel il est seulement appuyé.

-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.

Et les deux femmes, s’inclinant et réunissant leurs forces,
soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa
à dossier sculpté qui s’étendait devant la fenêtre, qu’elles
entrouvrirent pour lui donner de l’air.

Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
les yeux, commença d’éprouver cet incroyable bien-être qui
accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu’à son retour
à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes,
et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur
du sang.

Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit
par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.

En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte
retentit.

-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.

-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.

-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le
quitte pas d’un seul instant.

Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
chez la reine mère.

-- Madame de Sauve! s’écria-t-elle en reculant vivement et avec
une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la
haine, tant il est vrai qu’une femme ne pardonne jamais à une
autre femme de lui enlever même un homme qu’elle n’aime pas.
Madame de Sauve!

-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.

-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée,
mais aussi d’une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.

-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je
suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n’est
pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...

-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
soyez venue dans l’espérance de vous justifier vis-à-vis de moi,
dites-moi pourquoi vous êtes venue.

-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec
un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s’il
n’était pas ici.

-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne
comprends pas.

-- Du roi!

-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
qu’il n’y vient pas, cependant!

-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes
ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu
qu’il y fût!

-- Et pourquoi cela?

-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu’on égorge les huguenots, et que
le roi de Navarre est le chef des huguenots.

-- Oh! s’écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
main et en la forçant de se relever, oh! je l’avais oublié!
D’ailleurs, je n’avais pas cru qu’un roi pût courir les mêmes
dangers que les autres hommes.

-- Plus, madame, mille fois plus, s’écria Charlotte.

-- En effet, madame de Lorraine m’avait prévenue. Je lui avais dit
de ne pas sortir. Serait-il sorti?

-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s’il
n’est pas ici...

-- Il n’y est pas.

-- Oh! s’écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c’en
est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.

-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m’épouvantez. Impossible!

-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne
seule la passion, je vous dis qu’on ne sait pas où est le roi de
Navarre.

-- Et la reine mère, où est-elle?

-- La reine mère m’a envoyée chercher M. de Guise et
M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m’a
congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez
moi, et comme d’habitude, j’ai attendu.

-- Mon mari, n’est-ce pas? dit Marguerite.

-- Il n’est pas venu, madame. Alors, je l’ai cherché de tous
côtés; je l’ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m’a répondu
qu’il croyait l’avoir aperçu au milieu des gardes qui
l’accompagnaient l’épée nue quelque temps avant que le massacre
commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.

-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le
sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
merci.

-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
chez moi plus forte de votre pardon; car je n’ose vous suivre,
même de loin.

Marguerite lui tendit la main.

-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
alliance et je serai fidèle à ma promesse.

-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu’à la reine mère, madame?

-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il
faudra bien que je lui parle.

-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.

Marguerite s’élança par le couloir. Mais arrivée à l’extrémité,
elle se retourna pour s’assurer que madame de Sauve ne demeurait
pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.

La reine de Navarre lui vit prendre l’escalier qui conduisait à
son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
reine.

Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés,
qui d’ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des
gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la
poudre, porteurs d’ordres et de dépêches, les uns entrant et les
autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un
fourmillement terrible et immense dans les galeries.

Marguerite n’en continua pas moins d’aller en avant et parvint
jusqu’à l’antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre
était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer
que ceux qui étaient porteurs d’un certain mot d’ordre.

Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante.
Elle vit plusieurs fois s’ouvrir et se fermer la porte, et à
chaque fois, par l’entrebâillement, elle aperçut Catherine
rajeunie par l’action, active comme si elle n’avait que vingt ans,
écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des
ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient
plus couverts de poussière et de sang.

Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu’il
emplissait d’effrayantes rumeurs, on entendait éclater les
arquebusades de la rue de plus en plus répétées.

-- Jamais je n’arriverai jusqu’à elle, se dit Marguerite après
avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles.
Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.

En ce moment passa M. de Guise; il venait d’annoncer à la reine la
mort de l’amiral et retournait à la boucherie.

-- Oh! Henri! s’écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc
la regarda avec un sourire étonné, s’inclina, et, sans répondre,
sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui
allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
les arquebuses de ses soldats.

-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de
Navarre?

-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des
gardes de Sa Majesté.

-- Ah! mon cher René! s’écria Marguerite en reconnaissant le
parfumeur de Catherine... c’est vous... vous sortez de chez ma
mère... savez-vous ce qu’est devenu mon mari?

-- Sa Majesté le roi de Navarre n’est point mon ami, madame...
vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une
contraction qui ressemblait plus à un grincement qu’à un sourire,
on dit même qu’il ose m’accuser d’avoir, de complicité avec madame
Catherine, empoisonné sa mère.

-- Non! non! s’écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!

-- Oh! peu m’importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.

Et il tourna le dos à Marguerite.

-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!

s’écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
passait, s’arrêta.

-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.

-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu’il court la ville avec
MM. d’Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put
l’entendre:

-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la
place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
Armes du roi.

-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
avait dit Tavannes, n’avait entendu que l’indication principale;
merci, j’y vais.

Et elle prit sa course tout en murmurant:

-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s’est
conduit envers moi quand cet ingrat Henri s’était caché dans le
cabinet, je ne puis le laisser périr!

Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils
étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.

-- On n’entre point chez le roi, dit l’officier en s’avançant
vivement.

-- Mais moi? dit Marguerite.

-- L’ordre est général.

-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!

-- Ma consigne n’admet point d’exception, madame; recevez donc mes
excuses. Et l’officier referma la porte.

-- Oh! il est perdu, s’écria Marguerite alarmée par la vue de
toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu’elles ne respiraient pas
la vengeance, exprimaient l’inflexibilité. -- Oui, oui, je
comprends tout... on s’est servi de moi comme d’un appât... je
suis le piège où l’on prend et égorge les huguenots... Oh!
j’entrerai, dussé-je me faire tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte,
elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était
monotone. C’était un psaume calviniste que chantait une voix
tremblante dans la pièce voisine.

-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là!
s’écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une
pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!

Et Marguerite, pleine d’espérance, heurta doucement à la petite
porte.

En effet, après l’avis qui lui avait été donné par Marguerite,
après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine
mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s’opposer la
pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur,
l’avaient reconduit chez lui, où l’attendaient une vingtaine de
huguenots, lesquels s’étaient réunis chez le jeune prince, et, une
fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu’on eût tenté de les
troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
l’Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d’un silence de mort,
annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.

Il n’y avait point de résistance à tenter, personne n’en eut même
la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les
corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant
dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de
deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu’il ne
devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul,
sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.

Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré,
passer, à la lueur de l’incendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de
meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin,
malgré la connaissance qu’il avait de Charles IX, de la reine mère
et du duc de Guise, l’horrible drame qui s’accomplissait en ce
moment.

Henri n’avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
avait la puissance morale: craignant le danger, il l’affrontait en
souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
qu’accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine
pour voir l’ennemi qui pouvait se glisser jusqu’à lui et le fer
qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.

Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre
que, selon toute probabilité, il s’agissait d’un massacre
organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
par un corridor, à l’appartement du roi. À leur approche la porte
s’ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles
IX, alors dans son cabinet des Armes.

Lorsqu’ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil,
ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête
retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
par grosses gouttes.

-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de
sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquiétude et vit qu’il était seul avec le roi. Charles IX se
leva tout à coup.

-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d’un geste rapide ses
cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes
content de vous voir près de moi, n’est-ce pas, Henriot?

-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c’est
toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.

-- Plus content que d’être là-bas, hein? reprit Charles IX,
continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu’il ne répondait au
compliment de Henri.

-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.

-- Regardez et vous comprendrez. D’un mouvement rapide, Charles IX
marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son
beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l’horrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher d’un bateau,
égorgeaient ou noyaient les victimes qu’on leur amenait à chaque
instant.

-- Mais, au nom du Ciel, s’écria Henri tout pâle, que se passe-t-
il donc cette nuit?

-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous
les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l’hôtel de Bourbon,
cette fumée et cette flamme? C’est la fumée et la flamme de la
maison de l’amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c’est le corps du
gendre de l’amiral, le cadavre de votre ami Téligny.

-- Oh! que veut dire cela? s’écria le roi de Navarre, en cherchant
inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la
fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on
le raillait et on le menaçait.

-- Cela veut dire, s’écria Charles IX furieux, sans transition et
blêmissant d’une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux
plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
roi? suis-je le maître?

-- Mais, Votre Majesté...

-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n’est pas
catholique; c’est son plaisir. Êtes-vous catholique? s’écria
Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée
terrible.

-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu’importe la
religion de qui me sert bien!

-- Ha! ha! ha! s’écria Charles en éclatant d’un rire sinistre; que
je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en
montrant du doigt la ville, ceux-là ne m’avaient-ils pas bien
servi aussi? n’étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient
huguenots, et je ne veux que des catholiques.

Henri resta muet.

-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s’écria Charles IX.

-- J’ai compris, Sire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n’ont pas fait.
Car enfin, s’ils meurent tous, ces malheureux, c’est aussi parce
qu’on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu’ils
ont refusé comme je refuse.

Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
regard dont l’atonie se changeait peu à peu en un fauve
rayonnement:

-- Ah! tu crois, dit-il, que j’ai pris la peine d’offrir la messe
à ceux qu’on égorge là-bas?

-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point
dans la religion de vos pères?

-- Oui, par la mordieu! et toi?

-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un
rugissement de rage, et saisit d’une main tremblante son
arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la
tapisserie, la sueur de l’angoisse au front, mais, grâce à cette
puissance qu’il conservait sur lui-même, calme en apparence,
suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l’avide
stupeur de l’oiseau fasciné par le serpent.

Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
aveugle:

-- Veux-tu la messe? s’écria-t-il en éblouissant Henri du
miroitement de l’arme fatale. Henri resta muet.

Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui
soit jamais sorti des lèvres d’un homme, et de pâle qu’il était,
il devint livide.

-- Mort, messe ou Bastille! s’écria-t-il en mettant le roi de
Navarre en joue.

-- Oh! Sire! s’écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?

Henri venait d’éluder, avec cet esprit incomparable qui était une
des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que
lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse
eût été négative, Henri était mort.

Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve
immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne
réitéra pas la question qu’il venait d’adresser au prince de
Navarre, et après un moment d’hésitation, pendant lequel il fit
entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre
ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
opposé.

-- Il faut cependant bien que je tue quelqu’un, s’écria Charles
IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s’injectaient de
sang.

Et lâchant le coup, il abattit l’homme qui courait. Henri poussa
un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de
joie chaque fois que le coup avait porté.

-- C’est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
trouvera plus personne à tuer, il me tuera.

-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce
fait?

C’était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation
de l’arme, venait d’entrer sans être entendue.

-- Non, mille tonnerres d’enfer! hurla Charles en jetant son
arquebuse par la chambre... Non, l’entêté... il ne veut pas! ...

Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers
la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu’une
des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé.
Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
pourquoi vit-il?

-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans
hésitation; il vit, parce qu’il... est mon parent.

Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c’était
Catherine surtout qu’il lui fallait combattre.

-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
rien de mon beau-frère Charles; c’est vous qui avez eu l’idée de
m’attirer dans un piège; c’est vous qui avez pensé à faire de
votre fille l’appât qui devait nous perdre tous; c’est vous qui
m’avez séparé de ma femme, pour qu’elle n’eût pas l’ennui de me
voir tuer sous ses yeux...

-- Oui, mais cela ne sera pas! s’écria une autre voix haletante et
passionnée que Henri reconnut à l’instant et qui fit tressaillir
Charles IX de surprise et Catherine de fureur.

-- Marguerite! s’écria Henri.

-- Margot! dit Charles IX.

-- Ma fille! murmura Catherine.

-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles
m’accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car
en effet je suis bien l’instrument dont on s’est servi pour vous
perdre tous; tort, car j’ignorais que vous marchiez à votre perte.
Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard, à l’oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j’ai
appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
devoir d’une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l’exil; vous emprisonne-t-
on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.

Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec
amour, du moins avec reconnaissance.

-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
lui dire de se faire catholique!

-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui
était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez
pas une lâcheté à un prince de votre maison.

Catherine lança un regard significatif à Charles.

-- Mon frère, s’écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez-
y, vous avez fait de lui mon époux.

Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le
regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés,
resta un instant indécis; enfin, Oromase l’emporta.

-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l’oreille de
Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.

-- Oui, répondit Catherine en s’approchant à son tour de l’oreille
de son fils, oui... mais s’il ne l’était pas?



XI
L’aubépine du cimetière des Innocents


Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot
que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui
avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se
tenait en ce moment.

Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole,
l’autre à chercher l’énigme que son esprit se refusait à
comprendre.

Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots
étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait
succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n’était plus le
tocsin que les cloches sonnaient, c’étaient des _Te Deum_, et les
accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
soleil que ne l’avait été pendant l’obscurité le glas de la nuit
précédente. Ce n’était pas le tout: une chose étrange était
arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
d’habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la
popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière
des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
d’assentiment donné par le ciel au massacre qui s’exécutait avait
redoublé l’ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
commun à tous les protestants qui s’y étaient trouvés enfermés au
moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole
y étaient seuls demeurés vivants.

Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l’avait dit la
veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
n’était donc plus préoccupée que d’une chose: sauver la vie de son
mari, qui continuait d’être menacée. Sans doute le premier
sentiment qui s’était emparé de l’épouse était un sentiment de
loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l’avait dit
lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré
dans le coeur de la reine.

Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
Navarre, tiraillée d’un côté par les rois de France, de l’autre
par les rois d’Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par
emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
réalisait les espérances de courage qu’il avait données dans les
rares occasions qu’il avait eues de tirer l’épée, devenir un
royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à
son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé
tout cela. En perdant Henri, ce n’était donc pas seulement un mari
qu’elle perdait, c’était un trône.

Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu’elle
entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit,
car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
reine mère et le duc d’Alençon. Elle entrouvrit la porte du
cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole,
et alla ouvrir au visiteur.

Ce visiteur était le duc d’Alençon.

Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
Marguerite avait eu l’idée de réclamer son intercession en faveur
du roi de Navarre; mais une idée terrible l’avait arrêtée. Le
mariage s’était fait contre son gré; François détestait Henri et
n’avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
qu’il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés
étrangers l’un à l’autre. Une marque d’intérêt donnée par
Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de
l’écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
menaçaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
qu’elle n’eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la
reine mère elle-même. On n’eût point dit d’ailleurs, en le voyant,
qu’il se passât quelque chose d’insolite par la ville, ni au
Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et
son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais
dont le duc d’Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
Seulement, un oeil exercé comme l’était celui de Marguerite
pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que
d’habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l’extrémité
de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de
femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.

Son entrée fut ce qu’elle avait l’habitude d’être. Il s’approcha
de sa soeur pour l’embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d’Anjou,
Marguerite s’inclina et lui offrit le front.

Le duc d’Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes
sur ce front que lui présentait Marguerite.

Alors, s’asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles
sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l’amiral; la
mort instantanée de Téligny, qui, percé d’une balle, rendit à
l’instant même le dernier soupir. Il s’arrêta, s’appesantit, se
complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du
sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

-- Ce n’est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes
venu me rendre visite, n’est-ce pas, mon frère? demanda
Marguerite.

Le duc d’Alençon sourit.

-- Vous avez encore autre chose à me dire?

-- Non, répondit le duc, j’attends.

-- Qu’attendez-vous?

-- Ne m’avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le
duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.

-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn
lorsqu’on me l’a proposé pour époux.

-- Et depuis que vous le connaissez, ne m’avez-vous pas affirmé
que vous n’éprouviez aucun amour pour lui?

-- Je vous l’ai dit, il est vrai.

-- Votre opinion n’était-elle pas que ce mariage devait faire
votre malheur?

-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n’est pas
la suprême félicité, c’est presque toujours la suprême douleur.

-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais,
j’attends.

-- Mais qu’attendez-vous, dites?

-- Que vous témoigniez votre joie.

-- De quoi donc ai-je à me réjouir?

-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre
votre liberté.

-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à
aller jusqu’au bout de sa pensée.

-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de
Navarre.

-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.

Le duc d’Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
bientôt ses yeux s’écartèrent d’elle avec embarras.

-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis
bien aise que vous me mettiez à même d’approfondir la question; et
comment compte-t-on nous séparer?

-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.

-- Sans doute; mais il n’avait pas fait mystère de sa religion, et
l’on savait cela quand on nous a mariés.

-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu’a fait Henri?

-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu’il a
passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à
la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.

-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées;
mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser
les yeux.

-- Ses nuits, continua le duc d’Alençon, ses nuits?

-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu’il fallait bien
répondre quelque chose.

-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.

-- Comment le savez-vous? s’écria Marguerite.

-- Je le sais parce que j’avais intérêt à le savoir, répondit le
jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses
manches.

Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout
bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
ignorance.

-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un
air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que
personne ici ne m’aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la
nature m’a donnés pour protecteurs que celui que l’Église m’a
donné pour époux?

-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d’Alençon en rapprochant
encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
protège, moi.

-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
quelque chose à me dire de la part de la reine mère.

-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
faire croire cela?

-- Ce qui peut me le faire croire, c’est que vous rompez l’amitié
qui vous attachait à mon mari; c’est que vous abandonnez la cause
du roi de Navarre.

-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d’Alençon tout
interdit.

-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes
convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous
soutenir que l’un par l’autre. Cette alliance...

-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d’Alençon.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
disant votre mari, je me trompe: c’est sur Henri de Navarre que je
voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m’alliais aux huguenots
parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu’on tue
les huguenots et que dans huit jours il n’en restera pas cinquante
dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
qu’il était... votre mari. Mais voilà qu’il n’est plus votre mari.
Qu’avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus
belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?

-- J’ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère
Charles. Je l’ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont
chacun abrège sa vie de dix ans; j’ai à dire que ces accès se
renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
que, selon toute probabilité, notre frère Charles n’a pas
longtemps à vivre; j’ai à dire enfin que le roi de Pologne vient
de mourir et qu’il est fort question d’élire en sa place un prince
de la maison de France; j’ai à dire enfin que, lorsque les
circonstances se présentent ainsi, ce n’est point le moment
d’abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous
soutenir avec le concours d’un peuple et l’appui d’un royaume.

-- Et vous, s’écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?

-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?

-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?

-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se
leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
d’un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
main était raide et glacée.

-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n’avez pas voulu me comprendre,
ne vous en prenez donc qu’à vous des malheurs qui pourront vous
arriver.

Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit
sortir le duc d’Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais
à peine l’avait-elle perdu de vue dans le corridor qu’il revint
sur ses pas.

-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j’ai oublié de vous dire une
chose: c’est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera
mort.

Marguerite poussa un cri; car cette idée qu’elle était
l’instrument d’un assassinat lui causait une épouvante qu’elle ne
pouvait surmonter.

-- Et vous n’empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?

-- Depuis hier, mon allié n’est plus le roi de Navarre.

-- Et qui est-ce donc, alors?

-- C’est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de
Guise roi des catholiques.

-- Et c’est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc
de Lorraine! ...

-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
comprenez rien.

-- J’avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.

-- Ma soeur, vous êtes d’aussi bonne maison que madame la
princesse de Porcian, et Guise n’est pas plus immortel que le roi
de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
toutes trois possibles: la première, c’est que Monsieur soit élu
roi de Pologne; la seconde, c’est que vous m’aimiez comme je vous
aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
des catholiques.

Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur
des vues de cet adolescent que personne à la cour n’osait appeler
une intelligence.

-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n’êtes
donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l’êtes du roi de
Navarre?

-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d’Alençon d’une voix
sourde; et si j’ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je
l’ai été.

-- Il n’y a qu’une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de
réussir.

-- Laquelle?

-- C’est que je n’aime plus le duc de Guise.

-- Et qui donc aimez-vous, alors?

-- Personne. Le duc d’Alençon regarda Marguerite avec l’étonnement
d’un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de
l’appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et
pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à
ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
Catherine et le duc de Guise l’avaient faite. Le duc de Guise et
le duc d’Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur
parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence
naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
s’emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
trône, sans puissance, et n’ayant d’autre perspective qu’un
cloître où elle n’aurait pas même la triste douleur de pleurer son
époux qui n’avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque
la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
faire avec toute la cour un pèlerinage à l’aubépine du cimetière
des Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait
peut-être l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau sur le
sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers
Leurs Majestés.

Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit
de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et
descendit.

Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques
étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d’oeil rapide sur
ce groupe, qui se composait d’une vingtaine de personnes à peu
près: le roi de Navarre n’y était point.

Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle,
et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque
chose à lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de
l’Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des
principaux catholiques, le peuple s’était amassé, suivant le
cortège comme un flot qui monte, criant:

-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
étaient accompagnés de brandissements d’épées rougies et
d’arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
prise au sinistre événement qui venait de s’accomplir. En arrivant
à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
traînaient un cadavre sans tête. C’était celui de l’amiral. Ces
hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.

On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui
s’ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd’hui celle des
Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de
la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le
discours qu’on lui faisait pour s’approcher de la reine de Navarre
et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de
la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
roulé dans la manche.

Si rapide et si dissimulée qu’eût été la retraite de madame de
Sauve, Catherine s’en était aperçue, elle se retourna au moment où
sa dame d’honneur baisait la main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu’à elles comme
un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement
madame de Sauve s’éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
place près de Catherine.

Lorsqu’elle eut répondu au discours qui venait de lui être
adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine
de Navarre de s’approcher d’elle.

Marguerite obéit.

-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous
avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?

Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l’expression la
plus amère qu’elle put trouver.

-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la
main.

-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!

-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas
plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n’est
amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
ennemis. J’aime qui m’aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille?

Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que,
si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.

D’ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent
l’attention de l’auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait
escorté d’une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d’un
carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée,
qui s’arrêta en face du roi.

-- La duchesse de Nevers! s’écria Charles IX. Çà, voyons! qu’elle
vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
Que m’a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous
avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d’un coup de
pierre?

La duchesse de Nevers rougit extrêmement.

-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s’agenouiller devant le
roi, c’est au contraire un catholique blessé que j’ai eu le
bonheur de recueillir.

-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l’une
en exterminant mes ennemis, l’autre en secourant mes amis. On fait
ce qu’on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage,
vous l’eussiez fait.

Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-
tête:

-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!

-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère
à la belle duchesse.

Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce
signe, et qui répondit:

-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l’ordonne, car
j’ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.

-- Et qu’allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.

-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu’on a
trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu’on a transportés à
la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.

-- Vous feriez mieux d’aller voir jeter les derniers huguenots du
haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C’est la
place des bons Français.

-- Nous irons, s’il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de
Nevers.

Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes.
Marguerite, aux aguets, l’intercepta, et se tournant et retournant
aussitôt d’un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude
autour d’elle.

Cette inquiétude, feinte ou réelle, n’échappa point à Catherine.

-- Que cherchez-vous?

-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.

-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?

-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?

-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à
l’oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de
Navarre.

Marguerite feignit encore de regarder autour d’elle, puis, se
penchant à son tour à l’oreille de son amie:

-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J’ai des choses de la plus haute
importance à te dire.

La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis
s’inclinant devant la reine de Navarre:

-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.

-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire
au Louvre.

-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la
duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.

La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe
qu’elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit
respectueusement place sur le devant.

Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant
le même chemin qu’ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à
l’oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c’est-à-
dire d’un rire plus sinistre qu’une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu’elle eut senti la litière se
mettre en mouvement, et qu’elle n’eut plus à craindre la perçante
investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:

«J’ai reçu l’ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
deux clefs: l’une est celle de la chambre dans laquelle il est
enfermé, l’autre est celle de la mienne. Une fois qu’il sera entré
chez moi, il m’est enjoint de l’y garder jusqu’à six heures du
matin.

«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que
Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.»

-- Il n’y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
est l’instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère
Charles, on fait si facilement une religieuse.

-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
une si grande attention.

-- Ah! duchesse! j’ai bien des choses à te dire, répondit
Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.



XII
Les confidences


-- Et, d’abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n’est pas
au pont des Meuniers, j’imagine?... J’ai vu assez de tueries comme
cela depuis hier, ma pauvre Henriette!

-- J’ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...

-- D’abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d’oublier sa
majesté... Tu me conduisais donc...

-- À l’hôtel de Guise, à moins que vous n’en décidiez autrement.

-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
n’y est pas, ton mari n’y est pas?

-- Oh! non! s’écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler
ses beaux yeux couleur d’émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon
mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l’air, comme
l’oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
Comprenez-vous ce qu’il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n’êtes pas
libre, vous! aussi vous soupirez...

-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté
ne sert-elle qu’à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n’être que
libre.

-- Votre Majesté m’a promis d’entamer les confidences.

-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as-
tu donc oublié nos conventions?

-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
confidente dans le tête-à-tête. N’est-ce pas cela, madame, n’est-
ce pas cela, Marguerite?

-- Oui, oui! dit la reine en souriant.

-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d’amour; tout bien, tout
bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans
le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
rencontrons, cet éphémère qu’on nomme le bonheur.

-- Bien, ma duchesse! c’est cela; et pour renouveler le pacte,
embrasse-moi.

Et les deux charmantes têtes, l’une pâle et voilée de mélancolie,
l’autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et
unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.

-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
Marguerite un regard avide et curieux.

-- Tout n’est-il pas nouveau depuis deux jours?

-- Oh! je parle d’amour et non de politique, moi. Quand nous
aurons l’âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la
politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
d’autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?

-- À qui? dit Marguerite en riant.

-- Ah! tu me rassures, en vérité.

-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m’épouvante. Duchesse, il
faut que je sois mariée.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c’est nécessaire?

-- Absolument.

-- Mordi! comme dit quelqu’un de ma connaissance, voilà qui est
fort triste.

-- Tu connais quelqu’un qui dit: Mordi? demanda en riant
Marguerite.

-- Oui.

-- Et quel est ce quelqu’un?

-- Tu m’interroges toujours, quand c’est à toi de parler. Achève,
et je commencerai.

-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
Cependant il faudrait que nous changeassions d’idée l’un et
l’autre, ou que nous eussions l’air d’en changer d’ici à demain.

-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu’il changera, lui!

-- Justement, voilà l’impossible; car je suis moins disposée à
changer que jamais.

-- À l’égard de ton mari seulement, j’espère!

-- Henriette, j’ai un scrupule.

-- Un scrupule de quoi?

-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les
catholiques?

-- En politique?

-- Oui.

-- Sans doute.

-- Mais en amour?

-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
païennes, qu’en fait de sectes nous les admettons toutes, qu’en
fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.

-- En un seul, n’est-ce pas?

-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme;
oui, celui qui s’appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion!

-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu
jettes des pierres sur la tête des huguenots.

-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent
en passant par la bouche du vulgaire!

-- Le vulgaire! ... Mais c’est mon frère Charles qui te
félicitait, ce me semble?

-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse
donc jusqu’à ses compliments. D’ailleurs, je lui ai répondu, à ton
frère Charles... N’as-tu pas entendu ma réponse?

-- Non, tu parlais si bas!

-- Tant mieux, j’aurai plus de nouveau à t’apprendre. Çà! la fin
de ta confidence, Marguerite?

-- C’est que... c’est que...

-- Eh bien?

-- C’est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
frère Charles était historique, je m’abstiendrais.

-- Bon! s’écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d’en
choisir un à la première occasion.

-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?

-- Mordi! reprit la duchesse.

-- Bien, bien! je comprends.

-- Et comment est-il notre huguenot?

-- Je ne l’ai pas choisi; ce jeune homme ne m’est rien, et ne me
sera probablement jamais rien.

-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t’empêche pas de me le
dire, tu sais combien je suis curieuse.

-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
et qui s’est venu réfugier dans mon appartement.

-- Oh! oh! ... et tu ne l’avais pas un peu convoqué?

-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
moment il est encore entre la vie et la mort.

-- Il est donc malade?

-- Il est grièvement blessé.

-- Mais c’est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des
jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu’en fais-tu de ce
huguenot blessé qui ne t’est rien et ne te sera jamais rien?

-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.

-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton
cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s’il
n’est pas trop reconnaissant!

-- Il l’est déjà, j’en ai bien peur... plus que je ne le
désirerais.

-- Et il t’intéresse... ce pauvre jeune homme?

-- Par humanité... seulement.

-- Ah! l’humanité, ma pauvre reine! c’est toujours cette vertu-là
qui nous perd, nous autres femmes!

-- Oui, et tu comprends: comme d’un moment à l’autre le roi, le
duc d’Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon
appartement...

-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n’est-ce pas,
tant qu’il sera malade, à la condition de te le rendre quand il
sera guéri?

-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas
les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que
je lui ai sauvée; eh bien, je t’avoue que je t’en serais
véritablement reconnaissante! Tu es libre à l’hôtel de Guise, tu
n’as ni beau-frère, ni mari qui t’espionne ou qui te contraigne,
et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n’a
heureusement pour toi le droit d’entrer, un grand cabinet pareil
au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
sera guéri tu lui ouvriras la cage et l’oiseau s’envolera.

-- Il n’y a qu’une difficulté, chère reine, c’est que la cage est
occupée.

-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu’un, toi?

-- C’est justement ce que j’ai répondu à ton frère.

-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne
t’ai pas entendue.

-- Écoute, Marguerite, c’est une histoire admirable, non moins
belle, non moins poétique que la tienne. Après t’avoir laissé six
de mes gardes, j’étais montée avec les six autres à l’hôtel de
Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n’est
séparée de l’hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils,
quand tout à coup j’entends crier des femmes et jurer des hommes.
Je m’avance sur le balcon et je vois d’abord une épée dont le feu
semblait éclairer toute la scène à elle seule. J’admire cette lame
furieuse: j’aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
je distingue enfin l’homme, et je vois... un héros, un Ajax
Télamon; j’entends une voix, une voix de stentor. Je
m’enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque
coup dont il était menacé, à chaque botte qu’il portait; ç’a été
une émotion d’un quart d’heure, vois-tu, ma reine, comme je n’en
avais jamais éprouvé, comme j’avais cru qu’il n’en existait pas.
Aussi j’étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup
mon héros a disparu.

-- Comment cela?

-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme
Cyrus, j’ai retrouvé la voix, j’ai crié: À l’aide, au secours! Nos
gardes sont venus, l’ont pris, l’ont relevé, et enfin l’ont
transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.

-- Hélas! je comprends d’autant mieux cette histoire, chère
Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
mienne.

-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma
religion, je n’ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.

-- Il s’appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant
de rire.

-- C’est un terrible nom, n’est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à
l’hôtel.

-- Pourquoi donc mettre mon masque?

-- Parce que je veux te montrer mon héros.

-- Il est beau?

-- Il m’a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
c’était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du
jour, il m’a paru perdre un peu, je l’avoue. Cependant je crois
que tu en seras contente.

-- Alors, mon protégé est refusé à l’hôtel de Guise; j’en suis
fâchée, car c’est le dernier endroit où l’on viendrait chercher un
huguenot.

-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l’un
couchera dans le coin à droite, l’autre dans le coin à gauche.

-- Mais s’ils se reconnaissent l’un pour protestant, l’autre pour
catholique, ils vont se dévorer.

-- Oh! il n’y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la
figure un coup qui fait qu’il n’y voit presque pas clair; ton
huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu’il ne peut
presque pas remuer... Et puis, d’ailleurs, tu lui recommanderas de
garder le silence à l’endroit de la religion, et tout ira à
merveille.

-- Allons, soit!

-- Entrons, c’est conclu.

-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.

-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers;
permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l’hôtel de Guise,
comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en
terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui
montrant de la main la porte de l’hôtel gardée par deux
sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la
reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda
son humble attitude tant qu’elle put être vue. Arrivée à sa
chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste,
Sicilienne des plus alertes:

-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?

-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.

-- Et que fait-il?

-- En ce moment, je crois, madame, qu’il prend quelque chose.

-- Bien! dit Marguerite, si l’appétit revient, c’est bon signe.

-- Ah! c’est vrai! j’oubliais que tu es une élève d’Ambroise Paré.
Allez, Mica.

-- Tu la renvoies?

-- Oui, pour qu’elle veille sur nous. Mica sortit.

-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
que je le fasse venir?

-- Ni l’un, ni l’autre; je voudrais le voir sans être vue.

-- Que t’importe, puisque tu as ton masque?

-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.

-- Oh! comme elle est prudente depuis qu’elle est mariée, ma belle
reine! Marguerite sourit.

-- Eh bien, mais je ne vois qu’un moyen, continua la duchesse.

-- Lequel?

-- C’est de le regarder par le trou de la serrure.

-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
s’inclina sur un genou et approcha son oeil de l’ouverture que
laissait la clef absente.

-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de
notre côté. Viens.

La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son
tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l’avait dit
la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à
laquelle ses blessures ne l’empêchaient pas de faire honneur.

-- Ah! mon Dieu! s’écria Marguerite en se reculant.

-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.

-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c’est lui-même.

-- Qui, lui-même?

-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l’a
poursuivi jusque dans ma chambre, qui l’a frappé jusque dans mes
bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu’il ne m’ait pas aperçue!

-- Eh bien, alors! puisque tu l’as vu à l’oeuvre, n’est-ce pas
qu’il était beau?

-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu’il
poursuivait.

-- Et celui qu’il poursuivait s’appelle?

-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?

-- Non, je te le promets.

-- Lerac de la Mole.

-- Et comment le trouves-tu maintenant?

-- M. de La Mole?

-- Non, M. de Coconnas.

-- Ma foi, dit Marguerite, j’avoue que je lui trouve... Elle
s’arrêta.

-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
la blessure qu’il a faite à ton huguenot.

-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné
l’oeil...

-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
Envoie-moi ton blessé.

-- Non, pas encore; plus tard.

-- Quand cela?

-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.

-- Laquelle donc?

Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la
regarda aussi et se mit à rire.

-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
jamais?

-- Amitié sincère toujours, répondit la reine.

-- Et le mot d’ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
besoin l’une de l’autre?

-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les
deux femmes se quittèrent après s’être embrassées pour la seconde
fois et s’être serré la main pour la vingtième fois.



XIII
Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
sont pas destinées


La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence.
Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine
mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé
Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un
dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame
de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
le projet de Catherine.

Elle prit une plume, de l’encre et écrivit sur son papier:

«Au lieu d’aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
de Navarre. MARGUERITE.»

Puis elle roula le papier, l’introduisit dans le trou de la clef
et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d’aller
glisser cette clef sous la porte du prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle
ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand
étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout
déchirés et tout tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait
un lit.

-- Mais qu’arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je
vous avais recommandé le repos, et voilà qu’au lieu de m’obéir
vous faites tout le contraire de ce que j’ai ordonné!

-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n’est point ma faute. J’ai prié,
supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
m’a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.

-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement
le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c’est impossible. Vous
ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit
trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l’épaule a saigné
encore.

-- Madame, répondit le jeune homme, autant j’ai rendu grâce à
Votre Majesté de m’avoir donné asile hier au soir, autant je la
supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd’hui.

-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une
si folle résolution: c’est pire que de l’ingratitude.

-- Oh! madame! s’écria La Mole en joignant les mains, croyez que,
loin d’être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
reconnaissance qui durera toute ma vie.

-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet
accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles;
car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
sang, ou l’on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans qu’on vous achève.

-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.

-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit-
elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C’est
juste, monsieur de la Mole, c’est naturel, et je comprends cela.
Que ne l’avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n’y ai-je
pas songé moi-même! C’est un devoir, quand on exerce
l’hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on
panse des blessures, et de soigner l’âme comme on soigne le corps.

-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement.
Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où
personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui
j’aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première
femme qui m’y ait adressé la parole.

-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
en aller?

-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n’a pris
aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.

-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu’il est
temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.

-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans
amis, comment ferez-vous?

-- Madame, j’en aurai beaucoup; car, tandis que j’étais poursuivi,
j’ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m’a semblé que je
la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à
la main, et j’ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
d’embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me
conserver la vie, madame; il m’a envoyé un de ses anges pour me la
faire aimer.

-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d’avoir fait cent pas vous
tomberez évanoui.

-- Madame, je me suis essayé aujourd’hui dans le cabinet; je
marche lentement et avec souffrance, c’est vrai; mais que j’aille
seulement jusqu’à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
ce qu’il pourra.

Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.

-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m’en
parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
désir d’entrer à son service?

-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à
la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre
court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre
Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.

-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
de quels dangers me parlez-vous?

-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet
où je suis placé.

-- C’est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
l’avait déjà dit. Puis tout haut:

-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc entendu?

-- Mais d’abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin
avec son frère.

-- Avec François? s’écria Marguerite en rougissant.

-- Avec le duc d’Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre
départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.

-- Et ce sont ces deux conversations...?

-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre
époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc
d’Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l’être!

Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble
de sa voix, à l’embarras de sa contenance, Marguerite fut
illuminée d’une révélation subite.

-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été
dit dans cette chambre jusqu’à présent?

-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.

-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n’en pas
entendre davantage?

-- À l’instant même, madame! s’il plaît à Votre Majesté de me le
permettre.

-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
pitié.

Étonné d’une réponse si douce lorsqu’il s’attendait à quelque
brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard
rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une
puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.

-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier
de son siège, à moitié cachée par l’ombre d’une tapisserie
épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en
restant impénétrable elle-même.

-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie
de moi même, et le bonheur d’autrui me fait mal.

-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!

-- Vous voyez bien qu’il est heureux, madame! s’écria vivement La
Mole.

-- Heureux?...

-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint.

Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les
torsades d’or.

-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c’est
arrêté, c’est décidé dans votre esprit?

-- Je crains d’importuner Sa Majesté en ce moment.

-- Mais le duc d’Alençon, mon frère?

-- Oh! madame, s’écria La Mole, M. le duc d’Alençon! non, non;
moins encore M. le duc d’Alençon que le roi de Navarre.

-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en
parlant.

-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être
serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis
pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d’Alençon
et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
elle n’eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle
caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
l’interrogea d’un coup d’oeil. La réponse de Gillonne, renfermée
aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire
passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
poitrine, et pâle comme l’est un homme qui souffre à la fois du
corps et de l’âme.

-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j’hésite à lui faire
une proposition qu’il refusera sans doute.

La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s’incliner
devant elle en signe qu’il était à ses ordres; mais une douleur
profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
sentant qu’il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle
il se soutint.

-- Voyez-vous, s’écria Marguerite en courant à lui et en le
retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
besoin de moi!

Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.

-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l’air que je respire, comme du
jour que je vois!

En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de
Marguerite.

-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.

-- Déjà! murmura Marguerite.

-- Faut-il ouvrir?

-- Attends. C’est le roi de Navarre peut-être.

-- Oh! madame! s’écria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu’elle
espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand j’aurai parlé, vous me chasserez, je l’espère.

-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
donc!

-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
l’accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s’attendait;
madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
faites pas mourir d’une mort que les bourreaux les plus cruels
n’oseraient inventer.

-- Silence! silence! dit Marguerite.

-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter,
vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
aime...

-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme,
qui la saisit entre ses deux mains et l’appuya contre ses lèvres.

-- Mais..., murmura La Mole.

-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu’est-ce donc que ce rebelle
qui ne veut pas obéir à sa reine?

Puis, s’élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et
s’adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
battements de son coeur:

-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du
roi de Navarre souleva la tapisserie.

-- Vous m’avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.

-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?

-- Et non sans quelque étonnement, je l’avoue, dit Henri en
regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.

-- Et non sans quelque inquiétude, n’est-ce pas, monsieur? ajouta
Marguerite.

-- Je vous l’avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis
d’ennemis acharnés et d’amis plus dangereux encore peut-être que
mes ennemis, je me suis rappelé qu’un soir j’avais vu rayonner
dans vos yeux le sentiment de la générosité: c’était le soir de
nos noces; qu’un autre jour j’y avais vu briller l’étoile du
courage, et, cet autre jour, c’était hier, jour fixé pour ma mort.

-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
semblait vouloir lire jusqu’au fond de son coeur.

-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à
l’instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir:
Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre
n’a qu’un moyen de mourir avec éclat, d’une mort qu’enregistre
l’histoire, c’est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.

-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l’ouvrage d’une
personne qui vous aime... et que vous aimez.

Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant
interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.

-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
personne, je n’ai pas la prétention de dire que ce soit moi!

-- Mais cependant, madame, dit Henri, c’est vous qui m’avez fait
tenir cette clef: cette écriture, c’est la vôtre.

-- Cette écriture est la mienne, je l’avoue, ce billet vient de
moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c’est autre chose.

Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a passé entre les mains de
quatre femmes avant d’arriver jusqu’à vous.

-- De quatre femmes! s’écria Henri avec étonnement.

-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve,
entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.

Henri se mit à méditer cette énigme.

-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
parlons franc. Est-il vrai, comme c’est aujourd’hui le bruit
public, que Votre Majesté consente à abjurer?

-- Ce bruit public se trompe, madame, je n’ai pas encore consenti.

-- Mais vous êtes décidé, cependant.

-- C’est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
ans et qu’on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des
choses qui valent bien une messe.

-- Et entre autres choses la vie, n’est-ce pas? Henri ne put
réprimer un léger sourire.

-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.

-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le
savez, nous ne sommes encore qu’alliés: si vous étiez à la fois
mon alliée... et...

-- Et votre femme, n’est-ce pas, Sire?

-- Ma foi, oui... et ma femme.

-- Alors?

-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je
à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
faut que je me contente de vivre.

Marguerite regarda Henri d’un air si étrange qu’il eût éveillé les
soupçons d’un esprit moins délié que ne l’était celui du roi de
Navarre.

-- Et êtes-vous sûr, au moins, d’arriver à ce résultat? dit-elle.

-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu’en ce monde, madame,
on n’est jamais sûr de rien.

-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant
de modération et professe tant de désintéressement, qu’après avoir
renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle
renoncera probablement, on en a l’espoir du moins, à son alliance
avec une fille de France.

Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la
rapidité de l’éclair:

-- Daignez vous souvenir, madame, qu’en ce moment je n’ai point
mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m’ordonnera le roi de
France. Quant à moi, si l’on me consultait le moins du monde dans
cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
bonheur et de ma vie, plutôt que d’asseoir mon avenir sur les
droits que me donne notre mariage forcé, j’aimerais mieux
m’ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque
cloître.

Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de
ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette
rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et
le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime? Parce qu’elle était soeur de l’un et
fille de l’autre? L’expérience lui avait appris que ce n’était
point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité.
L’ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune
reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
entraîner à un dépit d’amour-propre: chez toute femme, même
médiocre, lorsqu’elle aime, l’amour n’a point de ces misères, car
l’amour véritable est aussi une ambition.

-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain
railleur, n’a pas grande confiance, ce me semble, dans l’étoile
qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?

-- Ah! dit Henri, c’est que j’ai beau chercher la mienne en ce
moment, je ne puis la voir, cachée qu’elle est dans l’orage qui
gronde sur moi à cette heure.

-- Et si le souffle d’une femme écartait cet orage, et faisait
cette étoile aussi brillante que jamais?

-- C’est bien difficile, dit Henri.

-- Niez-vous l’existence de cette femme, monsieur?

-- Non, seulement je nie son pouvoir.

-- Vous voulez dire sa volonté?

-- J’ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n’est
réellement puissante que lorsque l’amour et l’intérêt sont réunis
chez elle à un degré égal; et si l’un de ces deux sentiments la
préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette
femme, si je ne m’abuse, je ne puis pas compter sur son amour.

Marguerite se tut.

-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
Saint-Germain-l’Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre
liberté qu’on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti.
Moi, j’ai dû songer à sauver ma vie. C’était le plus pressé. Nous
y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c’est peu de chose que
la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de
pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n’osiez pas
faire quand vous aviez quelqu’un qui vous écoutait de ce cabinet.

Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put
s’empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s’était déjà
levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.

Henri fit trois pas vers la porte; puis, s’arrêtant tout à coup,
comme s’il se rappelait seulement à cette heure la circonstance
qui l’avait amené chez la reine:

-- À propos, madame, dit-il, n’avez-vous point à me communiquer
certaines choses; ou ne vouliez-vous que m’offrir l’occasion de
vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet
des Armes du roi m’a donné hier? En vérité, madame, il était
temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de
la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver
la vie.

-- Malheureux! s’écria Marguerite d’une voix sourde, et saisissant
le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n’est
sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre
vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n’avez pas vu dans ma
lettre autre chose, n’est-ce pas, qu’un rendez-vous? vous avez cru
que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?

-- Mais, madame, dit Henri étonné, j’avoue... Marguerite haussa
les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même
instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé
retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du
côté de cette petite porte.

-- Écoutez, dit-elle.

-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par
la terreur et que Henri reconnut à l’instant même pour celle de
madame de Sauve.

-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite.

-- Elle vient chez Votre Majesté.

Et aussitôt le frôlement d’une robe de soie prouva, en
s’éloignant, que madame de Sauve s’enfuyait.

-- Oh! oh! s’écria Henri.

-- J’en étais sûre, dit Marguerite.

-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
d’un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles
d’acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main
comme une vipère au soleil.

-- Il s’agit bien ici de fer et de cuirasse! s’écria Marguerite;
allons, Sire, allons, cachez cette dague: c’est la reine mère,
c’est vrai; mais c’est la reine mère toute seule.

-- Cependant...

-- C’est elle, je l’entends, silence!

Et, se penchant à l’oreille de Henri, elle lui dit à voix basse
quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée
d’étonnement.

Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.

De son côté, Marguerite bondit avec l’agilité d’une panthère vers
le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l’ouvrit, chercha
le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
l’obscurité:

-- Silence! lui dit-elle en s’approchant si près de lui qu’il
sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d’une moite
vapeur, silence!

Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha
sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
se jeta dans le lit.

Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.

-- Qui est là? s’écria Marguerite, tandis que Catherine consignait
à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l’avait
accompagnée.

Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans
sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même
n’en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.



XIV
Seconde nuit de noces


La reine mère promena son regard autour d’elle avec une
merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les
habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu’elle
frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
qu’elle avait réveillé sa fille.

Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets,
et tirant son fauteuil:

-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.

-- Madame, je vous écoute.

-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent
profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.

L’exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.

-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.

-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de
graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
demeurerait opiniâtre à ce point.

Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
cérémonieuse révérence à sa mère.

-- J’apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
je vous eusse visitée plus tôt, j’apprends que votre mari est loin
d’avoir pour vous les égards qu’on doit non seulement à une jolie
femme, mais encore à une fille de France.

Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette
muette adhésion, continua:

-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
mes filles, qui l’adore jusqu’au scandale, qu’il fasse mépris pour
cet amour de la femme qu’on a bien voulu lui accorder, c’est un
malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-
puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
fils.

Marguerite baissa la tête.

-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la
plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner
en dedans.

Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les
rideaux; mais heureusement Catherine ne s’en était pas aperçue.

-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d’affectueuse douceur,
cette plaie, mon enfant, c’est à la main d’une mère qu’il
appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
d’appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu’un roitelet comme
lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre
rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la
négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu’au premier
vent qu’il croira favorable, cette folle et insolente tête
tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
ceux-là n’ont-ils pas le droit d’assurer, en le séparant du sien,
votre avenir d’une façon à la fois plus digne de vous et de votre
condition?

-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations
tout empreintes d’amour maternel, et qui me comblent de joie et
d’honneur, j’aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que
le roi de Navarre est mon époux.

Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de
Marguerite:

-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et
femme que l’Église vous ait bénis? et la consécration du mariage
est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux?
Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l’honneur
de vous nommer sa femme, c’est à une autre qu’il en a donné les
droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix,
venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l’appartement
de madame de Sauve, et vous verrez.

-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
car non seulement vous vous trompez, mais encore...

-- Eh bien?

-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite
se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter
entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à
nu son bras d’un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le
rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil
fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus
calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps
cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas,
Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.

-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal
informée.

Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
Elle unit dans sa pensée active l’image de ce front pâle et moite,
de ces yeux entourés d’un léger cercle de bistre, au sourire de
Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur
silencieuse.

Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau,
qui faisait sur elle l’effet de la tête de Méduse. Puis elle
laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
chaise:

-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis,
comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
Marguerite:

-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l’appartement.
Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
profondeur du corridor, le rideau du lit s’ouvrit de nouveau, et
Henri, l’oeil brillant, la respiration oppressée, la main
tremblante, vint s’agenouiller devant Marguerite. Il était
seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
qu’en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la
main de bon coeur, ne put s’empêcher d’éclater de rire.

-- Ah! madame, ah! Marguerite, s’écria-t-il, comment
m’acquitterai-je jamais envers vous?

Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
insensiblement au bras de la jeune femme.

-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu’à
cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie,
souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près
de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
que personne, la colère de ma mère est terrible.

Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.

-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans
indication, et vous serez censé m’avoir accordé ce soir la
préférence.

-- Et je vous l’accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à
oublier...

-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les
paroles que dix minutes auparavant elle venait d’adresser à sa
mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.

-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c’est vrai;
j’oubliais que ce n’est probablement pas moi qui suis destiné à
jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet...

-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l’honneur de
présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le
massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du
danger qu’elle courait.

La reine s’avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
s’ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce
cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en
résulta que Henri jeta un coup d’oeil ironique à Marguerite, qui
le soutint à merveille.

-- Sire, dit Marguerite, j’en suis réduite à craindre qu’on ne tue
dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de
Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.

-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été
recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.

-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m’a remis sa
lettre; mais n’aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
du Languedoc?

-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté
aussitôt mon arrivée.

-- Pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d’hier; mais
Votre Majesté était tellement occupée, qu’elle n’a pu me recevoir.

-- C’est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
faire passer cette lettre?

-- J’avais ordre, de la part de M. d’Auriac, de ne la remettre
qu’à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m’a-t-il assuré,
un avis si important, qu’il n’osait le confier à un messager
ordinaire.

-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c’était
l’avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d’Auriac
était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s’est
passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m’avoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
qu’aujourd’hui?

-- Parce que, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire à Votre
Majesté, quelque diligence que j’aie faite, je n’ai pu arriver
qu’hier.

-- C’est fâcheux, c’est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure
nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque
bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.

-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et,
au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s’agit
de tirer le meilleur parti possible de l’avenir.

-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
auriez donc encore quelque espoir, madame?

-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie
en trois points, dont je n’ai perdu que la première manche.

-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j’étais sûr que vous fussiez
de moitié dans mon jeu...

-- Si j’avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit
Marguerite, il me semble que je n’eusse point attendu si tard.

-- C’est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
dites, tout peut encore se réparer aujourd’hui.

-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté
toutes sortes de bonheurs; mais aujourd’hui nous n’avons plus
M. l’amiral.

Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l’on ne
comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.

-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment
et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu’en ferez-vous?

-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.

-- C’est difficile.

-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
maison de Votre Majesté?

-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j’étais encore
roi des huguenots et comme si j’avais encore un peuple. Vous savez
bien que je suis à moitié converti et que je n’ai plus de peuple
du tout.

Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-
champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
demander par Henri ce qu’elle désirait obtenir de lui. Quant à La
Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore
où poser le pied sur le terrain glissant d’une cour aussi
dangereuse que l’était celle de France, il se tut également.

-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole,
que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était
catholique et que de là vient l’amitié qu’il vous porte?

-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d’un voeu que
vous avez fait, monsieur le comte, d’un changement de religion?
Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de
la Mole. Ne s’agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce
que paraît désirer le roi?

-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes
explications à cet égard, reprit La Mole, que je n’ai point osé...

-- C’est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
Expliquez au roi, expliquez.

-- Eh bien, qu’est-ce que ce voeu? demanda le roi.

-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
presque mourant de mes deux blessures, il m’a semblé voir l’ombre
de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors
j’ai fait le voeu, si j’avais la vie sauve, d’adopter la religion
de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m’a conduit
ici, Sire. Je m’y vois sous la double protection d’une fille de
France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement;
je n’ai donc qu’à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me
faire catholique.

Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu’il était comprenait bien
l’abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l’abjuration par
la foi.

-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.

La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés
contraires. Il sentait bien, sans se l’expliquer, le ridicule de
sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de
femme, le tira de ce mauvais pas.

-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de
repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!

La Mole pâlissait en effet; mais c’étaient les dernières paroles
de Marguerite qu’il avait entendues et interprétées qui le
faisaient pâlir.

-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
nous laisser reposer M. de La Mole?

Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré
la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé
de douleur et de fatigue.

Marguerite comprit tout ce qu’il y avait d’amour dans ce regard et
de désespoir dans cette faiblesse.

-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune
gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu’il accourait
ici pour vous annoncer la mort de l’amiral et de Téligny,
lorsqu’il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de
lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.

-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.

-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté,
qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la
permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je
vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.

Henri avait de l’esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et
ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que
celle qui l’exilait de la couche conjugale en avait acquis le
droit par l’indifférence même qu’il avait manifestée pour elle;
d’ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence
en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d’amour-propre dans sa
réponse.

-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans
mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.

-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure,
ne vous peut protéger ni l’un ni l’autre, et la prudence veut que
Votre Majesté demeure ici jusqu’à demain.

Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit
préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
qu’on eût juré qu’il ne sentait plus ses blessures.

Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence,
et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle
s’étendit dans son lit.

-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain
M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
sourde oreille qui demain se repentira.

Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
de venir les recevoir. Gillonne s’approcha.

-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
prétexte quelconque, mon frère, le duc d’Alençon, ait envie de
venir ici avant huit heures du matin.

Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
politique avec le roi, qui peu à peu s’endormit, et bientôt ronfla
aux éclats, comme s’il eût été couché dans son lit de cuir de
Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite
ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme.

-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela,
peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s’il allait ne pas
être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c’est fâcheux, le rêve
commençait bien; allons... Laissons aller les choses et
rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.

Et vers le jour Marguerite finit enfin par s’endormir en
murmurant: _Éros-Cupido-Amor_.



XV
Ce que femme veut Dieu le veut


Marguerite ne s’était pas trompée: la colère amassée au fond du
coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l’intrigue
sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait
besoin de déborder sur quelqu’un. Au lieu de rentrer chez elle, la
reine mère monta directement chez sa dame d’atours.

Madame de Sauve s’attendait à deux visites: elle espérait celle de
Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié
vêtue, tandis que Dariole veillait dans l’antichambre, elle
entendit tourner une clef dans la serrure, puis s’approcher des
pas lents et qui eussent paru lourds s’ils n’eussent pas été
assourdis par d’épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche
légère et empressée de Henri; elle se douta qu’on empêchait
Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l’oreille et
l’oeil tendus, elle attendit.

La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître
Catherine de Médicis.

Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à
l’étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles
vengeances.

Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant
intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à
l’orage qui se préparait silencieusement.

-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
Catherine sans que l’accent de sa voix indiquât aucune altération;
seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus
en plus blêmissantes.

-- Oui, madame..., répondit Charlotte d’une voix qu’elle tentait
inutilement de rendre aussi assurée que l’était celle de
Catherine.

-- Et vous l’avez vu?

-- Qui? demanda madame de Sauve.

-- Le roi de Navarre?

-- Non, madame; mais je l’attends, et j’avais même cru, en
entendant tourner une clef dans la serrure, que c’était lui qui
venait.

À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une
parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put
retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et
courte.

-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire,
tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
cette nuit.

-- Moi, madame, je savais cela! s’écria Charlotte avec un accent
de surprise parfaitement bien jouée.

-- Oui, tu le savais.

-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette
seule supposition, il faut donc qu’il soit mort!

Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c’était la
certitude qu’elle avait d’une terrible vengeance, dans le cas où
sa petite trahison serait découverte.

-- Mais tu n’as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.

-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de
naïveté; Votre Majesté ne me l’avait pas dit, ce me semble.

Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
madame de Sauve comme le serpent regarde l’oiseau qu’il veut
fasciner.

-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
n’est-ce pas?

-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre
Majesté a été parfois d’une bien grande indulgence pour moi, quand
il s’agissait de mon adresse et de ma beauté.

-- Eh bien, dit Catherine en s’animant, tu te trompais si tu as
cru cela, et moi je mentais si je te l’ai dit, tu n’es qu’une
sotte et qu’une laide près de ma fille Margot.

-- Oh! ceci, madame, c’est vrai! dit Charlotte, et je n’essaierai
pas même de le nier, surtout à vous.

-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de
beaucoup ma fille, et ce n’était pas ce que tu voulais, je crois,
ni ce dont nous étions convenues.

-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots
sans qu’elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est
ainsi, je suis bien malheureuse.

-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard
le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.

-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.

-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
ton amant.

-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.

-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère.

-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête
à l’abandonner.

-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.

-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que
je sois jalouse autrement que d’amour-propre? je n’aime le roi de
Navarre qu’autant qu’il le faut pour le service de Votre Majesté!

Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.

-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-
elle.

-- Votre Majesté lit dans mon coeur.

-- Et ce coeur m’est tout dévoué?

-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.

-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il
faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de
Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.

-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne
est-elle jalouse?

-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou
trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit
silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte,
troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du
chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien
perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire
entendre, et elle ne respira que lorsqu’elle eut entendu la porte
se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la
terrible apparition était bien évanouie.

-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit
et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t’en prie, car je n’oserais
pas rester seule.

Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre,
qui restait près d’elle, malgré la lumière de la lampe qu’elle
ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame
de Sauve aussi ne s’endormit qu’au jour, tant bruissait à son
oreille le métallique accent de la voix de Catherine.

Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à
paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes,
aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et
commença de revêtir un costume si négligé qu’il en était
prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef
Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à
ce dernier, et appelant son mari:

-- Allons, Sire, dit-elle, ce n’est pas le tout que d’avoir fait
croire à madame ma mère ce qui n’est pas, il convient encore que
vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles: Aujourd’hui sera la dernière fois que je mettrai
Votre Majesté à cette cruelle épreuve.

Le roi de Navarre sourit et ordonna qu’on introduisît ses
gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de
s’apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de
la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
manteau des mains de Marguerite rougissante, et l’agrafa sur son
épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
de la ville et de la cour.

Marguerite remarquait du coin de l’oeil l’imperceptible étonnement
que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui
venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre,
lorsqu’un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
et annonçant le duc d’Alençon.

Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.

François entra si rapidement qu’il faillit, en les écartant,
renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d’oeil fut
pour Henri. Marguerite n’eut que le second.

Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son
visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.

D’un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le
double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une
chaise.

Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ:

-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume
avec le roi?

-- Le roi me fait-il cet honneur de m’avoir choisi, demanda Henri,
ou n’est-ce qu’une attention de votre part, mon beau-frère?

-- Mais non, le roi n’a point parlé de cela, dit le duc un peu
embarrassé; mais n’êtes-vous point de sa partie ordinaire?

Henri sourit, car il s’était passé tant et de si graves choses
depuis la dernière partie qu’il avait faite avec le roi, qu’il n’y
aurait rien eu d’étonnant à ce que Charles IX eût changé ses
joueurs habituels.

-- J’y vais, mon frère! dit Henri en souriant.

-- Venez, reprit le duc.

-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.

-- Oui, ma soeur.

-- Vous êtes donc pressé?

-- Très pressé.

-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes?

Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite,
que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à
tour.

-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc
d’Alençon.

Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se
retourna de son côté.

-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j’ai à
révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que
je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près
refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua
Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
l’expression émise en face d’elle d’un désir qui lui a paru être
désagréable.

-- Qu’est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux
avec étonnement.

-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous
voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus
libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité
qui ne lui offrirait aucune assurance, je n’en peux pas moins
recommander après vous à mon frère d’Alençon la personne _à
laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour
donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra
de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait
mieux que tout, n’est-ce pas, madame?

-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils
vont faire ce que ni l’un ni l’autre des deux n’eût fait tout
seul.

Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
blessé après avoir dit à Henri:

-- C’est à vous, monsieur, d’expliquer à mon frère à quel titre
nous nous intéressons à M. de La Mole.

En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d’Alençon,
moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique
par prudence, l’arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune
homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de
M. d’Auriac.

Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
debout devant lui.

François, en l’apercevant si beau, si pâle, et par conséquent
doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître
une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à
la fois par la jalousie et par l’amour-propre.

-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j’en réponds,
sera utile à qui saura l’employer. Si vous l’acceptez pour vôtre,
il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un
serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s’entourer, mon
frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que
le duc d’Alençon l’entendît seul, quand on est ambitieux et que
l’on a le malheur de n’être que troisième fils de France.

Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que,
malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même
une portion importante de sa pensée.

-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au
contraire de Henri, qu’il n’est pas séant que ce jeune homme
demeure si près de mon appartement.

-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela
lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon
logis, où je crois qu’il n’a rien à craindre. Qu’il m’aime et je
l’aimerai.

François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La
Mole.

-- Bien, bien... je ne m’étais donc pas trompée! murmura
Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
pour vous conduire l’un et l’autre, je vois qu’il faut vous
conduire l’un par l’autre.

Puis complétant sa pensée:

-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
Henriette.

En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par
Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
pour un blessé, l’escalier qui conduisait chez M. d’Alençon. Deux
ou trois jours s’écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie
parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
matins la messe qu’on disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de l’appartement de sa femme, entrait par
la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui
n’avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux
côtés, redoublait donc de méfiance à l’endroit de la reine mère,
et cela avec d’autant plus de raison qu’insensiblement la figure
de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir
éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance.
Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger
autre chose que des oeufs qu’il avait fait cuire lui-même, et à
boire autre chose que de l’eau qu’il avait vu puiser à la Seine
devant lui.

Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s’éteignant;
on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup
avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.

De temps en temps une grande clameur s’élevait dans un quartier ou
dans un autre; c’était quand on avait découvert un de ceux-là.
L’exécution alors était privée ou publique, selon que le
malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait
fuir. Dans le dernier cas, c’était une grande joie pour le
quartier où l’événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
par l’extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils
paraissaient acharnés après ces malheureux restes.

Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots;
puis, quand il n’avait pas pu continuer lui-même, il s’était
délecté au bruit des chasses des autres.

Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et
la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout
joyeux, suivi de ses courtisans habituels.

-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
cette joie, avait déjà essayé d’en deviner la cause; ma mère,
bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
c’est que l’illustre carcasse de monsieur l’amiral, qu’on croyait
perdue, est retrouvée!

-- Ah! ah! dit Catherine.

-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l’idée, n’est-ce pas,
ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
il n’en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
eu une idée: il a pendu l’amiral au croc de Montfaucon.

_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l’a
monté._

-- Eh bien? dit Catherine.

-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j’ai toujours eu
l’envie de le revoir depuis que je sais qu’il est mort, le cher
homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd’hui; l’air
est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et
nous irons à Montfaucon.

-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
n’avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
à une visite faite à un homme de l’importance de monsieur
l’amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
une occasion pour les observateurs de faire des observations
curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.

-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela
vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
ou plutôt nous n’inviterons personne. Nous dirons seulement que
nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
mère! je vais sonner du cor.

-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans
cesse, et il a raison; c’est un trop rude exercice pour vous.

-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne
mourir que de cela. J’enterrerais tout le monde ici, et même
Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend
Nostradamus.

Catherine fronça le sourcil.

-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui
paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.

-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui
s’ennuient à crever, pauvres bêtes! j’aurais dû les lâcher sur le
huguenot, cela les aurait réjouis.

Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son
cabinet d’Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût
fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre
comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles,
pouvait sortir un souffle si puissant.

Catherine attendait en effet quelqu’un, comme elle l’avait dit à
son fils. Un instant après qu’il fut sorti, une de ses femmes vint
lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.

Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de
la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
d’entrer dans son oratoire.

-- Ah! c’est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec
impatience. René s’inclina.

-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit?

-- J’ai eu cet honneur.

-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l’épreuve de cet
horoscope tiré par Ruggieri et qui s’accorde si bien avec cette
prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous
trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées,
René, et j’ai pensé qu’il était possible que les destinées fussent
devenues moins menaçantes.

-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait
bien que les choses ne modifient pas la destinée; c’est la
destinée au contraire qui gouverne les choses.

-- Vous n’en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n’est-ce pas?

-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier
devoir.

-- Eh bien, le résultat?

-- Est demeuré le même, madame.

-- Quoi! l’agneau noir a toujours poussé ses trois cris?

-- Toujours, madame.

-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
Catherine.

-- Hélas! dit René.

-- Mais ensuite?

-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange
déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux
premiers et qui penchait en sens inverse.

-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t-
elle.

René secoua la tête.

-- Je l’ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.

-- C’est ton avis? dit Catherine.

-- Oui, madame.

-- Te souviens-tu de l’horoscope de Jeanne d’Albret?

-- Oui, madame.

-- Redis-le un peu, voyons, je l’ai oublié, moi.

-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina
amplificabere._

_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle
manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et
nous nous sommes moqués d’elle. _Tu seras plus grande que tu n’as
été comme reine_, et voilà qu’elle est morte et que sa grandeur
repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
nom.

-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine
de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu’elle
a vécu, de l’amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
amour et respect d’autant plus sincères qu’elle était plus pauvre.

-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais
_morieris reformidata, _voyons, comment l’expliquerez-vous?

-- Comment je l’expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
redoutée.

-- Eh bien, est-elle morte redoutée?

-- Si bien redoutée, madame, qu’elle ne fût pas morte si Votre
Majesté n’en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
ou tu seras plus grande que tu n’as été comme reine; _ce qui est
encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable,
elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne
du ciel, et outre cela, qui sait encore l’avenir réservé à sa race
sur la terre?

Catherine était superstitieuse à l’excès. Elle s’épouvanta plus
encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance
des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion
de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
sans transition aucune que le travail muet de sa pensée:

-- Est-il arrivé des parfums d’Italie?

-- Oui, madame.

-- Vous m’en enverrez un coffret garni.

-- Desquels?

-- Des derniers, de ceux... Catherine s’arrêta.

-- De ceux qu’aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit
René.

-- Précisément.

-- Il n’est point besoin de les préparer, n’est-ce pas, madame?
car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.

-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu’ils réussissent.

-- Votre Majesté n’a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.

-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des
poules.

-- Hélas! madame, j’ai bien peur qu’en changeant la victime nous
ne changions rien aux présages.

-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un
instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra
dans sa chambre à coucher, où l’attendaient ses femmes et où elle
annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée
le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes
leurs armes et leurs chevaux d’apparat. Les marchands fermèrent
boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,
par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
occasion, afin d’avoir un accompagnement convenable à donner au
cadavre de l’amiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une
bonne partie de la nuit.

La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette
journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n’étaient pas
moins tristes.

M. d’Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l’avait
installé chez lui, mais ne l’avait point revu depuis. Il se
sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des
soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le
souvenir seul de l’une dévorait incessamment sa pensée. Il avait
bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu’elle
lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
cinquante ans, qui ignorait ou feignait d’ignorer l’intérêt que La
Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite,
étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait
l’effet d’un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était
resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition,
laquelle, quoiqu’il se fût écoulé deux jours depuis la première,
ne venait point.

Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette
réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
demander à M. d’Alençon la faveur de l’accompagner.

Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de
supporter cette fatigue; il répondit seulement:

-- À merveille! Qu’on lui donne un de mes chevaux. C’était tout ce
que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d’habitude
pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de
monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle
de la poitrine comme celle de l’épaule, et celle de l’épaule seule
le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il
convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré
les recouvrit d’un taffetas gommé fort en vogue à cette époque
pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu’il ne
se donnât point trop de mouvement dans l’excursion qu’il allait
faire, les choses iraient convenablement.

La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse
causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se
rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu’il pouvait
être. D’ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
il reverrait Marguerite, et lorsqu’il songeait au bien que lui
avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
l’efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.

La Mole employa donc une partie de l’argent qu’il avait reçu en
partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin
blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le
tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir
parfumé qu’on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
matin, une demi-heure seulement après l’heure pour laquelle La
Mole l’avait demandé, ce qui fait qu’il n’eut trop rien à dire. Il
s’habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-
même; enfin il s’assura par plusieurs tours faits rapidement dans
sa chambre qu’à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
moral ferait taire les incommodités physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long
qu’on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.

Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même
genre avait lieu à l’hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil
roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui
traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à
cette époque s’obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une
triple couche de blanc et de rouge; mais comme l’application était
insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil
d’août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l’air et les yeux
fermés, il se promena pendant dix minutes, s’exposant
volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents
du ciel.

Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier
ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant
que c’était la raie rouge qui maintenant n’était plus en harmonie
avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
qu’il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une
couche de vermillon qu’il étendit dessus; après quoi il endossa un
magnifique habit qu’un tailleur avait mis dans sa chambre avant
qu’il eût demandé le tailleur.

Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde
fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont
la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu’à l’instar
de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières
batailles civiles un sabre de reître.

Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l’était de lui-même, ce
gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
fut en selle un quart d’heure avant tout le monde, et fit retentir
la cour de l’hôtel de Guise des hennissements de son coursier,
auxquels répondaient, à mesure qu’il s’en rendait maître, des
_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d’un instant le
cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son
obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la
victoire n’avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit
(c’était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et
ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de
chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus
agréable.

Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son
intendant.

-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner
M. le comte Annibal de Coconnas?

-- Oui, madame, répondit l’intendant. Il a même ce matin mangé de
meilleur appétit encore que d’habitude.

-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
premier gentilhomme:

-- Monsieur d’Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
l’oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas
pour tout au monde qu’il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les
huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
soirée de la Saint-Barthélemy.

Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute
rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.

Il était deux heures de l’après-midi, lorsqu’une file de cavaliers
ruisselants d’or, de joyaux et d’habits splendides apparut dans la
rue Saint-Denis, débouchant à l’angle du cimetière des Innocents,
et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons
sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.



XVI
Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon


Nulle troupe, si riche qu’elle soit, ne peut donner une idée de ce
spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme
une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne
s’étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et
sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux
des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie.
De nos jours, il n’y a plus de point de comparaison possible avec
un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos
magnificences de parade, à la symétrie et à l’uniforme.

Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux
marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal
une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou,
pour mieux dire, le peuple était partout.

Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois
Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs
calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.

C’était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
Charles IX avait, comme d’une chose toute naturelle, parlé devant
Henri de Navarre d’aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt
le corps mutilé de l’amiral, qui était pendu. Le premier mouvement
de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite.
C’était là où l’attendait Catherine. Aux premiers mots qu’il dit
exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d’oeil et un
sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l’un et l’autre, les
comprit, puis se reprenant tout à coup:

-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n’irais-je pas? Je suis
catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s’adressant
à Charles IX:

-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
heureux de l’accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de
lui un coup d’oeil rapide pour compter les sourcils qui se
fronçaient.

Aussi celui de tout le cortège que l’on regardait avec le plus de
curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans
royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses
inférieurs, familiarité qu’il portait à un degré presque
inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes
montagnardes de sa jeunesse et qu’il conserva jusqu’à sa mort, le
signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:

-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:

-- J’y ai été hier, j’en viens aujourd’hui, et j’y retournerai
demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c’est assez
comme cela.

Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si
élégante, que l’admiration faisait autour d’elle un concert dont
quelques notes, il faut l’avouer, s’adressaient à sa compagne,
madame la duchesse de Nevers, qu’elle venait de rejoindre, et dont
le cheval blanc, comme s’il était fier du poids qu’il portait,
secouait furieusement la tête.

-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?

-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.
Puis tout bas:

-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu’est-il devenu?

-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit
Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu’en as-tu fait?

-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de
M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C’est un cavalier
effrayant. Je lui ai permis d’assister à la cérémonie, parce que
j’ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette façon il n’y aurait pas de rencontre à craindre.

-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il
n’y est pas, je crois qu’il n’y aurait pas de rencontre pour cela.
C’est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après
tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
légèrement les épaules; après tout, peut-être l’avons-nous cru
huguenot, tandis qu’il était brahme, et sa religion lui défend-
elle de répandre le sang.

-- Mais où donc est le duc d’Alençon? demanda Henriette, je ne
l’aperçois point.

-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait
ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même
avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les
huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter
à mal son absence et il s’est décidé. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie là-bas, c’est lui qui sera venu par la porte
Montmartre.

-- En effet, c’est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En
vérité, mais il a bon air aujourd’hui. Depuis quelque temps, il se
soigne particulièrement: il faut qu’il soit amoureux. Voyez donc
comme c’est bon d’être prince du sang: il galope sur tout le monde
et tout le monde se range.

-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me
pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
en voici un qui, s’il ne se range pas, va se faire tuer.

-- Eh, c’est mon intrépide! s’écria la duchesse, regarde donc,
regarde.

Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de
madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait
l’espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg
Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d’Alençon, essayant en
vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter
Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son
chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.

-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l’oreille de son amie,
M. de La Mole!

-- Ce beau jeune homme pâle! s’écria la duchesse incapable de
maîtriser sa première impression.

-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.

-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!

En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son
cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du
moins l’avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l’expression
de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
s’étreignirent d’un regard qui fit frissonner les deux femmes.
Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant
compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une
explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d’Alençon.
Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu’à se crever
l’oeil; après quoi, voyant que La Mole s’éloignait sans lui rien
dire de plus, il se remit lui-même en route.

-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne
m’étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c’est trop fort.

Et elle se mordit les lèvres jusqu’au sang.

-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.

Juste en ce moment le duc d’Alençon venait de reprendre sa place
derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes,
en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la
duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en s’inclinant jusque
sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa
Majesté l’honorât d’un regard.

Mais Marguerite détourna fièrement la tête.

La Mole lut sans doute l’expression de dédain empreinte sur le
visage de la reine et de pâle qu’il était devint livide. De plus,
pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la
crinière.

-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu
es! Mais il va se trouver mal! ...

-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous
manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d’Alençon.

Cependant on continuait d’avancer, on voyait se dessiner la
silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de
Marigny. Jamais il n’avait été si bien garni qu’à cette heure.

Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un
large cercle autour de l’enceinte. À leur approche, les corbeaux
perchés sur le gibet s’envolèrent avec des croassements de
désespoir.

Le gibet qui s’élevait à Montfaucon offrait d’ordinaire, derrière
ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente
et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.

Ce jour-là il n’y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni
chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les
premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s’étaient
confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons
coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.

Le cortège s’avançait; le roi et Catherine arrivaient les
premiers, puis venaient le duc d’Anjou, le duc d’Alençon, le roi
de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
ce qu’on appelait l’escadron volant de la reine; puis les pages,
les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles
couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi
l’avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse
comme elle l’est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon
de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
M. l’amiral avait introduit un cure-dent.

C’était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces
élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une
procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs
était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries
qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.

Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa
pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et
si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l’avait
doté, n’y put tenir. Il prétexta l’odeur impure que répandaient
tous ces débris humains; et s’approchant de Charles IX, qui, côte
à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l’amiral:

-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour
rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?

-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient
d’une joie féroce.

-- Oui, Sire.

-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d’un
ennemi mort sent toujours bon.

-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que
nous devions venir faire une petite visite à M. l’amiral, elle eût
dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait,
séance tenante, l’épitaphe du vieux Gaspard.

-- Il n’y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit
Charles IX après avoir réfléchi un instant:

_Ci-gît, -- mais c’est mal entendu, Pour lui le mot est trop
honnête, -- Ici l’amiral est pendu Par les pieds, à faute de
tête._

_-- _Bravo! bravo! s’écrièrent les gentilshommes catholiques tout
d’une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les
sourcils en gardant le silence.

Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
Nevers, il fit semblant de n’avoir pas entendu.

-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les
parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à
indisposer, allons, il n’y a si bonne compagnie qu’on ne quitte.
Disons adieu à M. l’amiral, et revenons à Paris.

Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu’on prend congé
d’un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le
chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de
Coligny.

Le soleil se couchait à l’horizon. La foule s’écoula sur les pas
de Leurs Majestés pour jouir jusqu’au bout des magnificences du
cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la
foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n’y
avait plus personne autour du cadavre mutilé de l’amiral, que
commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous
disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un
cheval noir, et qui n’avait pu sans doute, au moment où il était
honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc
informe et noirci, était demeuré le dernier, et s’amusait à
examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de
pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui
arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des
perfectionnements qu’apporte en toute chose la capitale, le
parangon de tout ce que l’homme peut inventer de plus terriblement
laid.

Il n’est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était
notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l’avait en vain
cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le
retrouver.

M. de Coconnas, comme nous l’avons dit, était donc en extase
devant l’oeuvre d’Enguerrand de Marigny.

Mais cette femme n’était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un
autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés,
s’avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas
et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
suivi par l’ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
décrivant une courbe, retourna vers le gibet.

Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
noir pour Coconnas, s’approcha de Marguerite et lui dit:

-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le
Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l’a suivi.

-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
chose. Ma foi, j’avoue que je ne serais pas fâchée d’avoir à
revenir sur son compte.

Marguerite alors se retourna et vit s’exécuter effectivement de la
part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file:
l’occasion était des plus favorables; on tournait devant un
sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant,
passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à
l’oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et
les quatre personnes s’en allèrent par ce chemin de traverse
s’embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait
se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs.
Il y avait trente pas environ, comme nous l’avons dit, de cet
endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
M. l’amiral.

Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en
firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans
ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.

Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.

La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière
Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l’épaule.

Le Piémontais se retourna.

-- Oh! dit-il, ce n’était donc pas un rêve! et vous vivez encore!

-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n’est
pas votre faute, mais enfin je vis.

-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre
mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que
nous nous sommes vus.

-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne
jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela
lorsque je vous la fis.

Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu’il paraît, à
continuer la conversation sur le ton de l’ironie, il continua:

-- C’est curieux, n’est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
un huguenot, de pouvoir regarder M. l’amiral pendu à ce crochet de
fer; et dire cependant qu’il y a des gens assez exagérés pour nous
accuser d’avoir tué jusqu’aux huguenotins à la mamelle!

-- Comte, dit La Mole en s’inclinant, je ne suis plus huguenot,
j’ai le bonheur d’être catholique.

-- Bah! s’écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti,
monsieur! oh! que c’est adroit!

-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même
politesse, j’avais fait voeu de me convertir si j’échappais au
massacre.

-- Comte, reprit le Piémontais, c’est un voeu très prudent, et je
vous en félicite; n’en auriez-vous point fait d’autres encore?

-- Oui, bien, monsieur, j’en ai fait un second, répondit La Mole
en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.

-- Lequel? demanda Coconnas.

-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou
qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.

-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?

-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du
corps.

Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.

-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!

-- Oui, reprit La Mole, à ce clou...

-- Vous n’êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
Coconnas.

-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
Coconnas, qu’on peut impunément assassiner les gens sous le loyal
et honorable prétexte qu’on est cent contre un; nenni! Un jour
vient où l’homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
venu aujourd’hui. J’aurais bien envie de casser votre vilaine tête
d’un coup de pistolet; mais, bah! j’ajusterais mal, car j’ai la
main encore tremblante des blessures que vous m’avez faites en
traître.

-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À
terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l’épée à
la main.

Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse
de Nevers à l’oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
laid?

-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de
dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
regardons.

En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de
mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché
son manteau cerise, l’avait posé à terre, avait tiré son épée et
était tombé en garde.

-- Aïe! fit-il en allongeant le bras.

-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on
se le rappelle, étaient blessés à l’épaule et souffraient d’un
mouvement trop vif.

Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
n’avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux
champions se frotter l’omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire
parvint jusqu’aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu’ils
eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.

-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s’égorgeront si nous n’y
mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà!
cria Marguerite.

-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à
l’oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
marché de La Mole qu’il avait eu des deux neveux et du fils de
Mercandon.

-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite;
regarde, on dirait qu’ils soufflent du feu.

En effet, le combat, commencé par des railleries et des
provocations, était devenu silencieux depuis que les deux
champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs
forces, et l’un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé
de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes
blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas
fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
maître en fait d’armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin
rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu’au bord du fossé, de
l’autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa
retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas s’arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole,
fournit avec la rapidité de l’éclair un coup droit, et à l’instant
même le pourpoint de satin blanc de La Mole s’imbiba d’une tache
rouge qui alla s’élargissant.

-- Courage! cria la duchesse de Nevers.

-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.

La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui
pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d’une
épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.

Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n’en firent
qu’un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante
derrière le dos de Coconnas.

Cependant ni l’un ni l’autre ne tomba: tous deux restèrent debout,
se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu’au
moindre mouvement qu’il ferait l’équilibre allait lui manquer.
Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son
adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
se laissa tomber sur La Mole, l’étreignant d’un bras, tandis que
de l’autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La
Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi
du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa
chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.

Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
mourants qu’ils étaient ils cherchaient encore à s’achever, se
précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu’elles
fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se
refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer
qu’il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.

Un large flot de sang écumait autour d’eux.

-- Oh! brave, brave La Mole! s’écria Marguerite, incapable de
renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
fois pardon de t’avoir soupçonné!

Et ses yeux se remplirent de larmes.

-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?

Et elle éclata en sanglots.

-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à
étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez,
venez plus vite!

En effet, un homme, assis sur le devant d’une espèce de tombereau
peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du
cimetière des Innocents:

_Bel aubespin fleurissant,_
_Verdissant,_
__
_Le long de ce beau rivage,_
_Tu es vêtu, jusqu’au bas,_
_Des longs bras_
_D’une lambrusche sauvage._
__
_Le chantre rossignolet,_
_Nouvelet,_
__
_Courtisant sa bien-aimée,_
_Pour ses amours alléger,_
_Vient loger_
_Tous les ans sous la ramée._
__
_Or, vis, gentil aubespin,_
_Vis sans fin;_
__
_Vis, sans que jamais tonnerre_
_Ou la cognée, ou les vents,_
_Ou le temps_
_Te puissent ruer par..._

_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous
appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
secours?

L’homme au chariot, dont l’extérieur repoussant et le visage rude
formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson
que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et
se baissant sur les deux corps:

-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j’en fais encore de
meilleures.

-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle
une certaine terreur qu’elle n’avait pas la force de vaincre.

-- Madame, répondit cet homme en s’inclinant jusqu’à terre, je
suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais
accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l’amiral.

-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite;
jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de
nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux
gentilshommes au Louvre.



XVII
Le confrère de maître Ambroise Paré


Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit
la route de Paris, suivant dans l’ombre le groupe qui lui servait
de guide. Il s’arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche
salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d’Alençon,
et l’on envoya chercher maître Ambroise Paré.

Lorsqu’il arriva, ni l’un ni l’autre n’avaient encore repris
connaissance.

La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d’épée l’avait
frappé au-dessous de l’aisselle droite, mais n’avait offensé aucun
organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé,
et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
flamme d’une bougie.

Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.

Madame de Nevers était désespérée; c’était elle qui, confiante
dans la force, dans l’adresse et le courage du Piémontais, avait
empêché Marguerite de s’opposer au combat. Elle eût bien fait
porter Coconnas à l’hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette
seconde occasion les soins de la première; mais d’un moment à
l’autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
l’installation d’un intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
les deux jeunes gens chez son frère, où l’un d’eux, d’ailleurs,
était déjà installé, en disant que c’étaient deux gentilshommes
qui s’étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais
la vérité fut divulguée par l’admiration du capitaine témoin du
combat, et l’on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés
venaient de naître au grand jour de la renommée.

Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
les deux blessés parcoururent les différentes phases de
convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de
leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux,
reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
terrible s’était emparée de lui, et son retour à la vie fut
signalé par tous les signes du plus affreux délire.

Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en
reprenant connaissance, n’avait pas vu son compagnon, ou n’avait
par aucun signe indiqué qu’il le vît. Coconnas tout au contraire,
en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait
de perdre n’avait en rien diminué les passions de ce tempérament
de feu.

Coconnas pensa qu’il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait
l’ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se
prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui,
pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
seul.

Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes
périodes de la convalescence de son compagnon d’un regard tantôt
atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.

Tout cela offrait, à l’esprit brûlant du Piémontais un mélange
effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort,
bien mort, et même plutôt deux fois qu’une, et cependant il
reconnaissait l’ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au
sien; puis il vit, comme nous l’avons dit, l’ombre se lever, puis
l’ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers,
vint droit à lui et s’arrêta à son chevet, debout et le regardant;
il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de
compassion que Coconnas prit pour l’expression d’une dérision
infernale.

Alors s’alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le
corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n’eut plus
qu’une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés
sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu’ils
étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on
avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait
pas qu’avant longtemps il eût l’envie de se servir. Coconnas vit
le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole
dormait, il essaya d’étendre la main jusqu’à lui; trois fois la
force lui manqua, et il s’évanouit. Enfin la quatrième nuit, il
atteignit l’arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en
poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous
son oreiller.

Le lendemain, il vit quelque chose d’inouï jusque-là: l’ombre de
La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les
siennes dans l’éternelle trame du complot qui devait l’en
débarrasser; l’ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
fit, d’un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa
tête d’un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.

Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant
deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
et plus rafraîchi qu’il n’avait jamais encore été depuis le moment
du duel; un jour d’absence de La Mole eût rendu la connaissance à
Coconnas, huit jours l’eussent guéri peut-être; malheureusement La
Mole rentra au bout de deux heures.

Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de
poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas
n’eut pas un regard pour son compagnon.

Son compagnon méritait cependant bien qu’on le regardât.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, court, trapu,
vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu’aux
sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
paraissait peu s’occuper de mode. Il avait une espèce de
justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses
sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses
chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle
pendait un couteau caché dans sa gaine.

Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie
dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
l’enveloppait, et s’approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient
constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il
regarda le malade, et secouant la tête:

-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.

-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.

-- Eh! pardieu! il fallait m’envoyer chercher.

-- Par qui?

-- Ah! c’est vrai! J’oubliais où nous sommes. Je l’avais dit à ces
dames; mais elles n’ont point voulu m’écouter. Si l’on avait suivi
mes ordonnances, au lieu de s’en rapporter à celles de cet âne
bâté que l’on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en
état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
autre coup d’épée si c’était votre bon plaisir; enfin on verra.
Entend-il raison, votre ami?

-- Pas trop.

-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La
Mole en faisant une si affreuse grimace, que l’examinateur secoua
une seconde fois la tête.

-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n’y a pas de
temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute
préparée qu’on lui fera prendre en trois fois, d’heure en heure:
une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.

-- Bien.

-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?

-- Moi.

-- Vous-même?

-- Oui.

-- Vous m’en donnez votre parole?

-- Foi de gentilhomme!

-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie
pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée...

-- Je la renverserais jusqu’à la dernière goutte.

-- Foi de gentilhomme aussi?

-- Je vous le jure.

-- Par qui vous enverrai-je cette potion?

-- Par qui vous voudrez.

-- Mais mon envoyé...

-- Eh bien?

-- Comment pénétrera-t-il jusqu’à vous?

-- C’est prévu. Il dira qu’il vient de la part de M. René le
parfumeur.

-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?

-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et
de la nuit. L’homme sourit.

-- En effet, dit-il, c’est bien le moins que lui doive la reine
mère. C’est dit, on viendra de la part de maître René le
parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
souvent, sans être patenté, exercé ma profession.

-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?

-- Comptez-y.

-- Quant au paiement...

-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il
sera sur pied.

-- Et soyez tranquille, je crois qu’il sera en état de vous
récompenser généreusement.

-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
sourire, comme ce n’est pas l’habitude des gens qui ont affaire à
moi d’être reconnaissants, cela ne m’étonnerait point qu’une fois
sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se
souvenir de moi.

-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je
serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.

-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.

-- Au revoir.

-- Vous dites?

-- Au revoir. L’homme sourit.

-- Moi, reprit-il, j’ai l’habitude de dire toujours adieu. Adieu
donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois
doses... d’heure en heure.

Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.

Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n’y avait
rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
étaient arrivés jusqu’à lui. De tout cet entretien, il n’avait
retenu que le mot: Minuit.

Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se
promenant.

Le docteur inconnu tint parole, et à l’heure dite envoya la
potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d’argent. Puis, cette
précaution prise, il se coucha.

Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il
essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement
fiévreux n’était qu’une suite de sa veille délirante. Le même
fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à
travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole
toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit!
minuit! minuit!

Tout à coup le timbre vibrant de l’horloge s’éveilla dans la nuit
et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le
souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif
inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de
nuit brûlait comme d’habitude, et à sa terne lueur faisait danser
mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.

Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
l’épervier devant l’oiseau qu’il fascine, s’avancer jusqu’à lui en
lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard,
le saisit par le manche, et s’apprêta à éventrer son ennemi.

La Mole approchait toujours.

Coconnas murmurait:

-- Ah! c’est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
continues d’approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que
je te massacre!

Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où
La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
draps l’éclair d’une lame; mais l’effort que le Piémontais fit en
se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole
s’arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et
le moribond retomba sur son oreiller.

-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête
et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre
camarade, car vous brûlez.

C’était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et
que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s’était
effarouché le cerveau vide du blessé.

Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses
lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être
comme jamais il n’en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent
sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme
imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.

-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
si j’en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.

-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
et ne plus faire de vilains rêves.

Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant
ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le
Piémontais, au lieu de l’attendre le poignard à la main, le reçut
les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
première fois s’endormit avec tranquillité.

La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique
haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
moiteur s’épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le
lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit
avec satisfaction en disant:

-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne
sera pas une des moins belles cures que j’aurai faites.

Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque,
mais qui ne manquait pas au fond d’une certaine poésie
attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que
l’amitié des deux gentilshommes, commencée à l’auberge de la
Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la
nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle
vigueur, et dépassa bientôt celles d’Oreste et de Pylade de cinq
coups d’épée et d’un coup de pistolet répartis sur leurs deux
corps.

Quoi qu’il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.

La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point
quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le
souleva dans son lit tant que sa faiblesse l’y enchaîna, l’aida à
marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous
les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence
plus rapide qu’on n’avait le droit de l’espérer.

Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes
gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir
s’approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
madame de Nevers n’étaient certainement entrées dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait: l’une, femme du roi de Navarre,
l’autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
yeux de tous une marque si publique d’intérêt à deux simples
gentilshommes? Non. C’était bien certainement la réponse que
devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-être à un oubli total, n’en était pas moins
douloureuse.

Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était
venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son
propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n’avait point
osé parler à l’une de Marguerite, et Coconnas n’avait point osé
parler à l’autre de madame de Nevers.



XVIII
Les revenants


Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son
côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
d’expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs
lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
preuve, sans laquelle il n’y a pas d’amitié, c’est-à-dire par une
confiance entière.

Ils étaient éperdument amoureux, l’un d’une princesse, l’autre
d’une reine.

Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
d’effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
séparait de l’objet de leurs désirs. Et cependant l’espérance est
un sentiment si profondément enraciné au coeur de l’homme, que,
malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.

Tous deux, au reste, à mesure qu’ils revenaient à eux, soignaient
fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux
avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
miroir des conversations muettes, des signes d’intelligence, après
lesquels il s’éloigne presque toujours de son confident, fort
satisfait de l’entretien. Or, nos deux jeunes gens n’étaient point
de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction;
Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la
maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli;
enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas
par ses rapports prismatiques avec l’arc-en-ciel avait disparu,
annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.

Au reste les soins les plus délicats continuaient d’entourer les
deux blessés; le jour où chacun d’eux avait pu se lever, il avait
trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y
a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun d’eux ne garda, bien entendu, que
pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
sur lui.

Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel
logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
n’était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais
encore n’avait pas fait demander de leurs nouvelles.

Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur
inconnu était la femme qu’il aimait.

Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans
égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri
que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais
une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
visites.

La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait
opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable
amélioration.

La seconde, à l’hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d’eux
avait laissé valise et cheval.

La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de
parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques
et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
oracles.

Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce
jour tant attendu arriva.

Nous avons dit de réclusion, c’est le mot qui convient, car
plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce
jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment
barré le passage, et ils avaient appris qu’ils ne sortiraient que
sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré.

Or, un jour, l’habile chirurgien ayant reconnu que les deux
malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de
complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux
heures de l’après-midi, par une de ces belles journées d’automne,
comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà
fait provision de résignation pour l’hiver, les deux amis, appuyés
au bras l’un de l’autre, mirent le pied hors du Louvre.

La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le
fameux manteau cerise qu’il avait plié avec tant de soin avant le
combat, s’était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se
laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait
que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patentée, l’avait guéri en une seule nuit, quand toutes les
drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait
fait deux parts de l’argent renfermé dans sa bourse, c’est-à-dire
de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à
récompenser l’Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n’en était pas
moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s’apprêtait-il
à récompenser généreusement son sauveur.

La Mole prit la rue de l’Astruce, la grande rue Saint Honoré, la
rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles.
Près de l’ancienne fontaine et à l’endroit que l’on désigne
aujourd’hui par le nom de _Carreau des Halles_, s’élevait une
construction octogone en maçonnerie surmontée d’une vaste lanterne
de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel
grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu’on
appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue
en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
condamné ou des condamnés que l’on exposait à l’une ou l’autre, ou
à plusieurs de ces huit ouvertures.

Cette construction étrange, qui n’avait son analogue dans aucune
des constructions environnantes, s’appelait le pilori.

Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit
taché de mousse comme la peau d’un lépreux, avait, pareille à un
champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.

Cette maison était celle du bourreau.

Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c’était un
des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et
qui avait par hasard été arrêté dans l’exercice de ses fonctions.

Coconnas crut que son ami l’amenait voir ce curieux spectacle; il
se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du
patient par des vociférations et des huées.

Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l’amusa fort;
seulement, il eût voulu qu’au lieu des huées et des vociférations,
ce fussent des pierres que l’on jetât au condamné assez insolent
pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
l’honneur de le visiter.

Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l’arrêta en lui
disant à demi-voix:

-- Ce n’est point pour cela que nous sommes venus ici.

-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.

-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu
éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l’appui de
laquelle se tenait un homme accoudé.

-- Ah! ah! c’est vous, Messeigneurs! dit l’homme en soulevant son
bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et
épais descendant jusqu’à ses sourcils, soyez les bienvenus.

-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses
souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des
moments de sa fièvre.

-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t’a apporté
au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t’a fait tant de bien.

-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
main. Mais l’homme, au lieu de correspondre à cette avance par un
geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s’éloigna des
deux amis de toute la distance qu’occupait la courbe de son corps.

-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l’honneur que vous voulez
bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
vous ne me le feriez pas.

-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le
diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort
à cette heure.

-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l’homme au
bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
diable que de me voir.

-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.

-- Monsieur, répondit l’homme, je suis maître Caboche, bourreau de
la prévôté de Paris! ...

-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.

-- Vous voyez bien! dit maître Caboche.

-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m’emporte!
Étendez-la...

-- En vérité?

-- Toute grande.

-- Voici!

-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
poche la poignée d’or préparée pour son médecin anonyme et la
déposa dans la main du bourreau.

-- J’aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en
secouant la tête, car je ne manque pas d’or; mais de mains qui
touchent la mienne, tout au contraire, j’en chôme fort. N’importe!
Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.

-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le
bourreau, c’est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez,
qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
d’avoir fait votre connaissance.

-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même;
car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j’ai mes aides, qui
font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement,
quand par hasard j’ai affaire à des gentilshommes, comme vous et
votre compagnon par exemple, oh! alors c’est autre chose, et je me
fais un honneur de m’acquitter moi-même de tous les détails de
l’exécution, depuis le premier jusqu’au dernier, c’est-à-dire la
question jusqu’au décollement.

Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines,
comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
l’acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
cause, éprouva la même sensation.

Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et
voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière
plaisanterie:

-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
sera mon tour de monter à la potence d’Enguerrand de Marigny ou
sur l’échafaud de M. de Nemours, il n’y aura que vous qui me
toucherez.

-- Je vous le promets.

-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j’accepte
votre promesse.

Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
timidement de la sienne, quoiqu’il fût visible qu’il eût grande
envie de la toucher franchement.

À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même
sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l’aise,
et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
d’eux, le tirait par son manteau.

Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de
son caractère, il s’était trouvé enfoncé plus qu’il n’eût voulu,
fit un signe de tête et s’éloigna.

-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à
la croix du Trahoir, conviens que l’on respire mieux ici que sur
la place des Halles?

-- J’en conviens, dit Coconnas, mais je n’en suis pas moins fort
aise d’avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon
d’avoir des amis partout.

-- Même à l’enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.

-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là
est mort et bien mort. J’ai vu la flamme de l’arquebuse, j’ai
entendu le coup de la balle qui a résonné comme s’il eût frappé
sur le bourdon de Notre-Dame, et je l’ai laissé étendu dans le
ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, c’est un ami que nous avons dans
l’autre monde.

Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue
de l’Arbre-Sec et s’acheminèrent vers l’enseigne de la Belle-
Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant
toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante
légende.

Coconnas et La Mole s’attendaient à trouver la maison désespérée,
la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur
grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité,
madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
que jamais.

-- Oh! l’infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis
s’adressant à la nouvelle Artémise:

-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici
deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.

-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir
essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n’ai pas l’honneur de
vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
mari... Grégoire, faites venir votre maître.

Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium
général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se
confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant,
jugeait dignes d’être préparés par ses savantes mains.

-- Le diable m’emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être
si triste! Pauvre La Hurière, va!

-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
coeur.

La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu’un homme apparut
tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait
roussir des oignons qu’il tournait avec une cuiller de bois.

La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l’homme
releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper
sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.

-- _In nomine Patris_, dit l’homme en agitant sa cuiller comme il
eût fait d’un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._

_-- _Maître La Hurière! s’écrièrent les jeunes gens.

-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.

-- Vous n’êtes donc pas mort? fit Coconnas.

-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l’hôte.

-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j’ai entendu le
bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang
par le nez, par la bouche et même par les yeux.

-- Tout cela est vrai comme l’Évangile, monsieur de Coconnas.
Mais, ce bruit que vous avez entendu, c’était celui de la balle
frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s’est
aplatie; mais le coup n’en a pas été moins rude, et la preuve,
ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée
comme un genou, c’est que, comme vous le voyez, il ne m’en est pas
resté un cheveu.

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure
grotesque.

-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez
donc pas avec de mauvaises intentions?

-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts
belliqueux?

-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...

-- Eh bien? maintenant...

-- Maintenant, j’ai fait voeu de ne plus voir d’autre feu que
celui de ma cuisine.

-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta
le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et
dans vos chambres deux valises.

-- Ah diable! fit l’hôte se grattant l’oreille.

-- Eh bien?

-- Deux chevaux, vous dites?

-- Oui, dans l’écurie.

-- Et deux valises?

-- Oui, dans la chambre.

-- C’est que, voyez-vous... vous m’aviez cru mort, n’est-ce pas?

-- Certainement.

-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais
bien me tromper de mon côté.

-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.

-- Ah! voilà! ... c’est que, comme vous mouriez intestat...,
continua maître La Hurière.

-- Après?

-- J’ai cru, j’ai eu tort, je le vois bien maintenant...

-- Qu’avez-vous cru, voyons?

-- J’ai cru que je pouvais hériter de vous.

-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.

-- Je n’en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
vivants, messieurs.

-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.

-- Hélas! dit La Hurière.

-- Et nos valises? continua La Mole.

-- Oh! les valises! non..., s’écria La Hurière, mais seulement ce
qu’il y avait dedans.

-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un
hardi coquin... Si nous l’étripions?

Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui
hasarda ces paroles:

-- Mais, messieurs, on peut s’arranger, ce me semble.

-- Écoute, dit La Mole, c’est moi qui ai le plus à me plaindre de
toi.

-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
un moment de folie, j’ai eu l’audace de vous menacer.

-- Oui, d’une balle qui m’est passée à deux pouces au-dessus de la
tête.

-- Vous croyez?

-- J’en suis sûr.

-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en
ramassant sa casserole d’un air innocent, je suis trop votre
serviteur pour vous démentir.

-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.

-- Comment, mon gentilhomme! ...

-- Si ce n’est...

-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière.

-- Si ce n’est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que
je me trouverai dans ton quartier.

-- Comment donc! s’écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon
gentilhomme, à vos ordres!

-- Ainsi, c’est chose convenue?

-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
l’hôte, souscrivez-vous au marché?

-- Oui; mais, comme mon ami, j’y mets une petite condition.

-- Laquelle?

-- C’est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que
je lui dois et que je vous ai confiés.

-- À moi, monsieur! Et quand cela?

-- Un quart d’heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
valise. La Hurière fit un signe d’intelligence.

-- Ah! je comprends! dit-il.

Et il s’avança vers une armoire, en tira, l’un après l’autre,
cinquante écus qu’il apporta à La Mole.

-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.

-- Oh! s’écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes
des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et
à la mort.

-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l’omelette demandée, et
n’y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
pendule:

-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
heures à attendre, autant donc les passer ici qu’ailleurs.
D’autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à
moitié chemin du pont Saint-Michel.

Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la
petite pièce du fond la même place qu’ils occupaient pendant cette
fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait
proposé à La Mole de jouer l’un contre l’autre la première
maîtresse qu’ils auraient.

Avouons, à l’honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni
l’un ni l’autre n’eut l’idée de faire à son compagnon ce soir-là
pareille proposition.



XIX
Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère


À l’époque où se passe l’histoire que nous racontons à nos
lecteurs, il n’existait, pour passer d’une partie de la ville à
l’autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C’étaient le
pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
Petit-Pont et le pont Saint-Michel.

Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs
étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.

Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l’est encore
aujourd’hui le Ponte-Vecchio à Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son
apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en
partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en
bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été
emporté de nouveau; vers 1550, c’est-à-dire vingt-deux ans avant
l’époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et,
quoiqu’on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez
solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où
pose aujourd’hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s’abaissait
comme la paupière d’un oeil immense. À la seule fenêtre qui
s’ouvrît au premier étage, au-dessus d’une fenêtre et d’une porte
de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une
lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du
premier étage, représentait une foule de diables dans des
attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
ruban, peint en bleu comme la façade, s’étendait entre la frise et
la fenêtre du premier, avec cette inscription:

_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._

La porte de cette boutique, comme nous l’avons dit, était bien
verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue
des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son
locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit
le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les
rejetait vers l’autre rang de maisons, comme s’ils eussent redouté
que l’odeur des parfums ne suât jusqu’à eux par la muraille.

Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
sans doute d’être compromis par le voisinage, avaient, depuis
l’installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi
l’un et l’autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et
fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des
passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et
assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes,
qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux
maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
monde ou à l’autre.

Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s’il ne
serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins
avaient fait.

C’était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était
publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du
feu après l’heure consacrée. Ni ronde ni guet n’eût osé d’ailleurs
inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme
du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens,
nous l’inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à
cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d’elle
un si profond effroi.

La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de
huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
rouvrir qu’assez avant quelquefois dans la journée du lendemain;
c’est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des
onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l’habile
chimiste. Deux apprentis l’aident dans cette vente de détail, mais
ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu’à ce
que la boutique soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l’avons
dit, sombre et déserte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
dans la muraille même, et il est latéral: l’autre est extérieur et
est visible du quai qu’on appelle aujourd’hui le quai des
Augustins, et de la berge qu’on appelle aujourd’hui le quai des
Orfèvres.

Tous deux conduisent à la chambre du premier.

Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-
chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
s’ouvre la porte donnant sur l’escalier extérieur. Sur la face
latérale du second s’ouvre la porte de l’escalier secret;
seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une
haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et
qu’elle poussait en s’ouvrant. Catherine seule connaît avec René
le secret de cette porte, c’est par là qu’elle monte et qu’elle
descend; c’est l’oreille ou l’oeil posé contre cette armoire dans
laquelle des trous sont ménagés, qu’elle écoute et qu’elle voit ce
qui se passe dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles s’offrent encore sur
les côtés latéraux de ce second compartiment. L’une s’ouvre sur
une petite chambre éclairée par le toit et qui n’a pour tout
meuble qu’un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets: c’est le laboratoire de l’alchimiste. L’autre s’ouvre
sur une cellule plus bizarre que le reste de l’appartement, car
elle n’est point éclairée du tout, car elle n’a ni tapis ni
meubles, mais seulement une sorte d’autel de pierre.

Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux
extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à
un entonnoir par l’orifice duquel on voit couler l’eau sombre de
la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
en est fine comme celle d’une aiguille, le fil en est tranchant
comme celui d’un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
autres, au contraire, sont d’un gris mat ou d’un bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l’une à
l’autre par la patte, c’est le sanctuaire de l’augure.

Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux
compartiments.

C’est là qu’est introduit le vulgaire des consultants; c’est là
que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le
crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et
aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement
rongés par les rats, offrent à l’oeil du visiteur le pêle-mêle
d’où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de
suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des
boîtes particulières, des amphores à l’aspect sinistre; tout cela
est éclairé par deux petites lampes d’argent exactement pareilles,
qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
l’église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre
où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.

René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le
second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête.
Après une méditation longue et douloureuse, il s’arrête devant un
sablier.

-- Ah! ah! dit-il, j’ai oublié de le retourner, et voilà que
depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.

Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d’un grand
nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
Dame:

-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
d’habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
temps pour tout.

En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua
son oreille à l’orifice d’un long tuyau dont l’autre extrémité
allait s’ouvrir sur la rue, sous la forme d’une tête de Guivre.

-- Non, dit-il, ce n’est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
d’hommes; ils s’arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En
même temps trois coups secs retentirent. René descendit
rapidement; cependant il se contenta d’appuyer son oreille contre
la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se
renouvelèrent.

-- Qui va là? demanda maître René.

-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.

-- C’est indispensable, répondit René.

-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
même voix qui avait déjà parlé.

-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
la première fois, se faisait entendre.

-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps
René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
jeunes gens la porte qu’il se contenta de fermer à la clef; puis,
les conduisant par l’escalier extérieur, il les introduisit dans
le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans
qu’il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
l’une après l’autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
de la cellule, il voulut l’ouvrir.

-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en
posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
l’honneur d’entrer ici n’ont la jouissance que de cette partie de
la chambre.

-- Ah! c’est différent, reprit Coconnas; et, d’ailleurs, je sens
que j’ai besoin de m’asseoir. Et il se laissa aller sur une
chaise.

Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que
l’un ou l’autre des deux jeunes gens s’expliquât. Pendant ce
temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
mal guéri.

-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi
donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c’est-à-dire si
j’aurai toujours cette courte respiration qui m’empêche de monter
à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.

René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta
attentivement le jeu des poumons.

-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.

-- En vérité?

-- Je vous l’affirme.

-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.

-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
comte?

-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis
véritablement amoureux.

-- Vous l’êtes, dit René.

-- Comment le savez-vous?

-- Parce que vous le demandez.

-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?

-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous
venez de dire.

-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un
habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
embarrassé.

-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!

-- Parlez, dit le Florentin.

-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura
peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
je sais que je le suis et ne m’en cache point; mais dites-moi si
je serai aimé, car en vérité tout ce qui m’était d’abord un sujet
d’espoir tourne maintenant contre moi.

-- Vous n’avez peut-être pas fait tout ce qu’il faut faire pour
cela.

-- Qu’y a-t-il à faire, monsieur, qu’à prouver par son respect et
son dévouement à la dame de ses pensées qu’elle est véritablement
et profondément aimée?

-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien
insignifiantes.

-- Alors, il faut désespérer?

-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature
humaine des antipathies qu’on peut vaincre, des sympathies qu’on
peut forcer. Le fer n’est pas l’aimant; mais en l’aimantant, à son
tour il attire le fer.

-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à
toutes ces conjurations.

-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.

-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l’enfant à
présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?

-- Non, monsieur le comte.

-- J’en suis fâché, j’avais deux mots à lui dire, et cela eût
peut-être encouragé La Mole.

-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
On m’a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de
l’objet aimé. Est-ce un moyen?

-- Infaillible.

-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la
vie ni à la santé de la personne qu’on aime?

-- Rien.

-- Essayons donc.

-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.

-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j’irai jusqu’au
bout.

-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi
vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.

-- Oh! s’écria La Mole, j’en meurs, maître René. Au même instant
on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître
René entendit seul ce bruit, et encore parce qu’il s’y attendait
sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et
perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.

-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la
personne que vous aimez.

La Mole s’agenouilla comme s’il eût parlé à une divinité, et René,
passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
l’escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient
le plancher de la boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin
tenait à la main une petite figurine de cire d’un travail assez
médiocre; elle portait une couronne et un manteau.

-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse?
demanda le parfumeur.

-- Oui, dût-il m’en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme,
répondit La Mole.

-- C’est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
quelques gouttes d’eau dans une aiguière et en les secouant sur la
tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.

La Mole frissonna, il comprit qu’un sacrilège s’accomplissait.

-- Que faites-vous? demanda-t-il.

-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.

-- Mais dans quel but?

-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
l’empêcher d’aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
l’arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.

-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.

-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole
de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans
une aiguille d’acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur. Chose étrange! à l’orifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l’aiguille fit fondre la cire autour d’elle et sécha
la gouttelette de sang.

-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour
percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.

Coconnas, en sa qualité d’esprit fort, riait dans sa moustache et
raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.

-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de
la statuette en disant: «Marguerite, je t’aime; viens,
Marguerite!»

La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas légers s’approchèrent. Coconnas,
curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s’il tentait
de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation
que lorsqu’il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
l’épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l’ouverture,
poussa un cri d’étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.

-- Qu’y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine
de cire, que René lui reprit des mains.

-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
Marguerite sont là.

-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez-
vous encore de la force de la sympathie?

La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas
avait eu un moment d’éblouissement en reconnaissant madame de
Nevers. L’un se figura que les sorcelleries de maître René avaient
évoqué le fantôme de Marguerite; l’autre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient
entrés, eut bientôt trouvé l’explication de ce prodige dans le
monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers
de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
questions philosophiques et de chasser l’esprit malin à l’aide de
ce goupillon qu’on appelle l’incrédulité, Coconnas, voyant par
l’ouverture du rideau fermé l’ébahissement de madame de Nevers et
le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
était décisif, et comprenant que l’on peut dire pour un ami ce que
l’on n’ose dire pour soi-même, au lieu d’aller à madame de Nevers,
il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la
façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le
grand Artaxerce, il s’écria d’une voix à laquelle le sifflement de
sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
puissance:

-- Madame, à l’instant même, sur la demande de mon ami le comte de
la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand
étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d’un corps qui
m’est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
votre compagne de passer de l’autre côté du rideau?

Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de
l’autre côté.

-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène,
comme Cicéron, comme M. le chancelier de l’Hospital; et songe
qu’il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant
et son plus fidèle serviteur.

-- Mais..., balbutia La Mole.

-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que
personne ne nous dérange.

René fit ce que lui demandait Coconnas.

-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d’esprit. Je
vous écoute; voyons, qu’avez-vous à me dire?

-- J’ai à vous dire, madame, que l’ombre de mon ami, car c’est une
ombre, et la preuve c’est qu’elle ne prononce pas le plus petit
mot, j’ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d’user de la
faculté qu’ont les corps de parler intelligiblement pour vous
dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
étiez vous-même, je demanderais à maître René de m’abîmer dans
quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la
fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l’épouse
du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil
terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, d’aimer un peu l’âme de ce pauvre La Mole,
âme en peine s’il en fut jamais; âme persécutée d’abord par
l’amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de
fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dévorant que tous les feux de l’enfer. Ayez donc pitié
de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
si vous n’avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
C’est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle
comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers
du corps de René, pour qu’en vertu du pouvoir qu’il a sur les
ombres il force la vôtre, qu’il a déjà évoquée si à propos, de
faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me
faites l’effet de l’être.

À cette péroraison de Coconnas, qui s’était campé devant la reine
en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme
éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
Coconnas.

Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La
Mole.

-- Ombre de mon ami, s’écria-t-il, venez ici à l’instant même. La
Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.

-- C’est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête;
maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
blanche et vaporeuse main que voici.

Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à
la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
appuyées l’une sur l’autre, sans que la main essayât de se dégager
de la douce étreinte.

Marguerite n’avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne
souriait pas, elle, encore tremblante de l’apparition inattendue
des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fièvre d’une jalousie naissante, car il lui semblait que
Coconnas n’eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des
autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l’éclair
menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté
lui conseillait de s’engourdir, il comprit le danger que courait
son ami et devina ce qu’il devait tenter pour l’y soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
mettant un genou en terre:

-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je
parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de
son enveloppe grossière de réparer les absences d’un corps tout
absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
n’est qu’un homme, un homme d’une structure ferme et hardie, c’est
une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute
chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m’adresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet,
bien que vous l’ayez vu distribuer les plus rudes coups que l’on
ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence
près d’une ombre n’ose parler à une femme. C’est pour cela qu’il
s’est adressé à l’ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
parler à votre beau corps, de vous dire qu’il dépose à vos pieds
son coeur et son âme; qu’il demande à vos yeux divins de le
regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l’appeler
d’un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
ces mots qu’on n’oublie pas; ou sinon, il m’a encore prié d’une
chose, c’est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
véritable, les épées n’ont d’ombre qu’au soleil, de lui passer,
dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il
ne saurait vivre si vous ne l’autorisez à vivre exclusivement pour
vous.

Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de
puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.

Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu’elle avait
écouté tout le temps qu’il venait de parler, et se portèrent sur
Coconnas pour voir si l’expression du visage du gentilhomme était
en harmonie avec l’oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu’elle
en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de
perles enchâssées dans du corail:

-- Est-ce vrai?

-- Mordi! s’écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des
feux du même fluide, c’est vrai! ... Oh! oui, madame, c’est vrai,
vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!

-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.

Coconnas jeta en l’air son toquet de velours et d’un bond fut près
de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un
geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé
amoureux.

En ce moment René apparut à la porte du fond.

-- Silence! ... s’écria-t-il avec un accent qui éteignit toute
cette flamme; silence!

Et l’on entendit dans l’épaisseur de la muraille le frôlement du
fer grinçant dans une serrure et le cri d’une porte roulant sur
ses gonds.

-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n’a
le droit d’entrer ici quand nous y sommes!

-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.

Marguerite s’élança aussitôt par l’escalier extérieur, attirant La
Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés,
s’enfuirent sur leurs traces, tous quatre s’envolant comme
s’envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu’on
a vus se becqueter sur une branche en fleur.



XX
Les poules noires


Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine
mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où
Coconnas et madame de Nevers sortaient par l’issue du fond, et
Catherine en entrant put entendre le craquement de l’escalier sous
les pas des fugitifs.

Elle jeta autour d’elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin
son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné
devant elle:

-- Qui était là? demanda-t-elle.

-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai
assuré qu’ils s’aimaient.

-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n’y a-t-
il plus personne ici?

-- Personne que Votre Majesté et moi.

-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?

-- À propos des poules noires?

-- Oui.

-- Elles sont prêtes, madame.

-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.

-- Moi, juif, madame, pourquoi?

-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu’ont écrits
les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l’un
d’eux, et j’ai vu que ce n’était ni dans le coeur ni dans le foie,
comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages:
c’était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
destinée.

-- Oui, madame! je l’ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
mes amis.

-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui
ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants
chaldéens recommandent...

-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine
hésitait à continuer.

-- Recommandent que l’expérience se fasse sur des cerveaux
humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la
volonté du consultant.

-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c’est
impossible!

-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à
la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le
premier condamné... j’y songerai. En attendant, demeurons dans le
cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?

-- Oui, madame.

-- Passons-y.

René alluma une bougie faite d’éléments étranges et dont l’odeur,
tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse,
révélait l’introduction de plusieurs matières: puis éclairant
Catherine, il passa le premier dans la cellule.

Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de
sacrifice un couteau d’acier bleuissant, tandis que René allait
chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
d’or inquiet.

-- Comment procéderons-nous?

-- Nous interrogerons le foie de l’une et le cerveau de l’autre.
Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il
faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec
ceux précédemment obtenus.

-- Par où commencerons-nous?

-- Par l’expérience du foie.

-- C’est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel
à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l’animal
renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de
place. Catherine lui ouvrit la poitrine d’un seul coup de couteau.

La poule jeta trois cris, et expira après s’être assez longtemps
débattue.

-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.

-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à
gauche, triple mort suivie d’une déchéance. Sais-tu, René, que
c’est effrayant?

-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime
coïncideront avec ceux de la première.

René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
il alla vers l’autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
compagne, essaya de s’y soustraire en courant tout autour de la
cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s’envola par-
dessus la tête de René, et s’en alla dans son vol éteindre la
bougie magique que tenait à la main Catherine.

-- Vous le voyez, René, dit la reine. C’est ainsi que s’éteindra
notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la
surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
murmura-t-elle tristement.

René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans
la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s’était
fourré la tête dans l’entonnoir.

-- Cette fois, dit Catherine, j’éviterai les cris, car je lui
trancherai la tête d’un seul coup.

Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle
l’avait dit, d’un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la
convulsion suprême, le bec s’ouvrit trois fois et se rejoignit
pour ne plus se rouvrir.

-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris,
trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu’à
trois. Voyons maintenant les signes de la tête.

Alors Catherine abattit la crête pâlie de l’animal, ouvrit avec
précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à
découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
d’une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la
division de la pulpe cérébrale.

-- Toujours, s’écria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
Viens et regarde.

René s’approcha.

-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant
un signe.

-- Un H, répondit René.

-- Combien de fois répété? René compta.

-- Quatre, dit-il.

-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c’est-à-dire Henri
IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
ma postérité.

C’était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme
un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains
sanglantes.

-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!

-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.

Cependant, bientôt cette expression sombre s’effaça des traits de
Catherine à la lumière d’une pensée qui semblait éclore au fond de
son cerveau.

-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans
détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n’y a-t-il pas
une terrible histoire d’un médecin de Pérouse qui, du même coup, à
l’aide d’une pommade, a empoisonné sa fille et l’amant de sa
fille?

-- Oui, madame.

-- Cet amant, c’était? continua Catherine toujours pensive.

-- C’était le roi Ladislas, madame.

-- Ah! oui, c’est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails
sur cette histoire?

-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.

-- Eh bien, passons dans l’autre chambre, vous me le prêterez.

Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte
derrière lui.

-- Votre Majesté me donne-t-elle d’autres ordres pour de nouveaux
sacrifices? demanda le Florentin.

-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de
quelque condamné, et le jour de l’exécution tu en traiteras avec
le bourreau.

René s’inclina en signe d’assentiment, puis il s’approcha, sa
bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta
sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.

Catherine l’ouvrit.

-- Qu’est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d’élever et de
nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu’ils
soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»

-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie
fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
Il était placé à côté de l’autre, relié de la même façon. Je me
suis trompé. C’est d’ailleurs un livre très précieux; il n’en
existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la
bibliothèque de Venise, l’autre qui avait été acheté par votre
aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi
Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que
voici.

-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n’en
ayant pas besoin, je vous le rends.

Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l’autre,
tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu’elle avait
reçu.

Cette fois René ne s’était point trompé, c’était bien le livre
qu’elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le
lui rendit tout ouvert.

Catherine alla s’asseoir à une table, René posa près d’elle la
bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut
quelques lignes à demi-voix.

-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je
voulais savoir.

Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui
devait y mûrir.

René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine,
qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres
ou lui adressât de nouvelles questions.

Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la
bouche et en gardant le silence. Puis s’arrêtant tout à coup
devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
d’un oiseau de proie:

-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.

-- Pour qui? demanda René en tressaillant.

-- Pour la Sauve.

-- Moi, madame, dit René; jamais!

-- Jamais?

-- Sur mon âme, je vous le jure.

-- Il y a cependant de la magie, car il l’aime comme un fou, lui
qui n’est pas renommé par sa constance.

-- Qui lui, madame?

-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils,
celui qu’on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
fils de Jeanne d’Albret.

Et Catherine accompagna ces derniers mots d’un soupir qui fit
frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par
ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.

-- Il y va donc toujours? demanda René.

-- Toujours, dit Catherine.

-- J’avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout
entier à sa femme.

-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare
contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses
frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.

-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant
l’écho du doute terrible de Catherine.

-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s’achemina vers la
porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
l’escalier secret, puisqu’elle était sûre d’être seule.

René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se
trouvèrent dans la boutique du parfumeur.

-- Tu m’avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et
pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l’hiver, et tu sais que
j’ai la peau fort sensible au froid.

-- Je m’en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai
demain.

-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
Pendant la journée je fais mes dévotions.

-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.

-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d’un
ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?

-- Pour ses mains?

-- Oui, pour ses mains d’abord.

-- De pâte à l’héliotrope.

-- Et pour ses lèvres?

-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j’ai
inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre
Majesté en même temps qu’à elle.

Catherine resta un instant pensive.

-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant
toujours à sa secrète pensée, et il n’y a rien d’étonnant à cette
passion du Béarnais.

-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois
du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.

-- Lorsqu’une femme aime, dit-elle, est-ce qu’elle est jamais
dévouée à un autre qu’à son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
René.

-- Je vous jure que non, madame.

-- C’est bien! n’en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus
fraîches et plus roses encore.

René s’approcha d’un rayon et montra à Catherine six petites
boîtes d’argent de la même forme, c’est-à-dire rondes, rangées les
unes à côté des autres.

-- Voilà le seul philtre qu’elle m’ait demandé, dit René; il est
vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l’ai composé exprès pour
elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil
et le vent les gercent également.

Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du
carmin le plus séduisant.

-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j’en
emporterai avec moi.

René s’éloigna avec la bougie et s’en alla chercher dans un
compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
il ne se retourna pas si vite, qu’il ne crût voir que Catherine,
par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la
cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces
soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de
paraître s’en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
dans un sac de papier fleurdelisé:

-- Voici, madame, dit-il.

-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de
silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix
jours, je veux être la première à en faire l’essai.

Et elle s’apprêta à sortir.

-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.

-- Jusqu’au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes
gentilshommes m’attendent là avec ma litière.

Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la
Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans
armoiries attendaient Catherine.

En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses
boîtes d’opiat. Il en manquait une.



XXI
L’appartement de Madame de Sauve


Catherine ne s’était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait
repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
Sauve. D’abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus
grand secret, puis, peu à peu, il s’était relâché de sa défiance,
avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n’avait pas
eu de peine à s’assurer que la reine de Navarre continuait d’être
de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.

Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
l’appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
Dariole au roi de Navarre s’est hermétiquement refermée sur lui,
de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du
Béarnais, nous est complètement inconnu.

Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs
commensaux dans les palais qu’ils habitent, afin de les avoir à
leur portée, était plus petit et moins commode que n’eût
certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme
on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
Henri, et la porte s’en ouvrait sur un corridor dont l’extrémité
était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés
de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l’année, ne
laissait pénétrer qu’une lumière douteuse. Pendant l’hiver, dès
trois heures de l’après-midi, on était obligé d’y allumer une
lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
d’huile, s’éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
ainsi, depuis que les jours d’hiver étaient arrivés, une plus
grande sécurité aux deux amants.

Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs
jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une
chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de
satin cerise enchâssait une ruelle ornée d’un miroir garni
d’argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et
d’Adonis; tel était le logement, aujourd’hui l’on dirait le nid,
de la charmante fille d’atours de la reine Catherine de Médicis.

En cherchant bien on eût encore, en face d’une toilette garnie de
tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette
chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d’oratoire, où,
exhaussé sur deux gradins, s’élevait un prie-Dieu. Dans cet
oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de
correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé,
trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre
ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de
femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes
portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s’en servaient
aussi habilement qu’eux.

Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s’étaient passées
chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de
Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos,
racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu’elle avait
montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez
sa femme.

Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de
batiste, et Henri était très reconnaissant.

Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il
était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par
adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine,
regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d’accord
avec ses paroles.

-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de
Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n’avez-vous pas regretté
que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
coucher de la reine?

-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si
bien, et où je suis si heureux en ce moment.

Madame de Sauve sourit.

-- Et vous n’y êtes pas rentré depuis?

-- Que les fois que je vous ai dites.

-- Vous n’y rentrerez jamais sans me le dire?

-- Jamais.

-- En jureriez-vous?

-- Oui, certainement, si j’étais encore huguenot, mais...

-- Mais quoi?

-- Mais la religion catholique, dont j’apprends les dogmes en ce
moment, m’a appris qu’on ne doit jamais jurer.

-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.

-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
interrogeais, répondriez-vous à mes questions?

-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n’ai rien à vous
cacher.

-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
comment il se fait qu’après cette résistance désespérée qui a
précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop
pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
couronne?

-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l’énigme que
cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime;
contentez-vous de lui demander: M’aimez-vous?

-- M’aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.

-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire
et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.

Henri retint cette main.

-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l’avais deviné ce
mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
du moins relativement à vous, Charlotte?

Madame de Sauve rougit.

-- Vous m’aimez, continua Henri; par conséquent je n’ai pas autre
chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
chose. Adam, au milieu du paradis, ne s’est pas trouvé
complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun
passe sa vie à la recherche d’un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
mie, pour m’aider à trouver le mien, n’est-ce point la reine
Catherine qui vous a dit d’abord de m’aimer?

-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
reine mère.

-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle
madame de Sauve fut trompée elle-même, c’était bon autrefois de me
défier d’elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble;
mais maintenant que je suis le mari de sa fille...

-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
jalousie.

-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu’il paraît. Eh
bien, la grâce m’a touché; et, par l’intercession de saint
Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
comme de bons frères, comme de bons chrétiens.

-- Et la reine Marguerite?

-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
nous unit tous.

-- Mais vous m’avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
récompense de ce que j’avais été dévouée pour elle, avait été
généreuse pour moi. Si vous m’avez dit vrai, si cette générosité,
pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est
réelle, elle n’est qu’un lien de convention facile à briser. Vous
ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n’en avez
imposé à personne avec cette prétendue intimité.

-- Je m’y repose cependant, et c’est depuis trois mois l’oreiller
sur lequel je dors.

-- Alors, Henri, s’écria madame de Sauve, c’est que vous m’avez
trompée, c’est que véritablement madame Marguerite est votre
femme.

Henri sourit.

-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui
m’exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend
parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.

-- Alors, dit Henri, j’arrive donc à en imposer sur cette
prétendue intimité, puisqu’il y a des moments où, tout roi que je
suis, vous voulez m’arracher les yeux, parce que vous croyez
qu’elle existe!

-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même
ne sait pas ce que vous pensez.

-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d’abord
de m’aimer, que votre coeur vous l’a dit ensuite, et que, quand
ces deux voix vous parlent, vous n’entendez que celle de votre
coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme,
et même c’est pour cela que lorsque j’aurais des secrets, je ne
vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
entendu... car l’amitié de la reine est changeante, c’est celle
d’une belle mère.

Ce n’était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
voile qui s’épaississait entre elle et son amant toutes les fois
qu’elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait
la consistance d’un mur et les séparait l’un de l’autre. Elle
sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme
en ce moment dix heures sonnèrent:

-- Sire, dit Charlotte, voici l’heure de me reposer; mon service
m’appelle de très bon matin demain chez la reine mère.

-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.

-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez
maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m’aimeriez plus. Vous
voyez bien qu’il vaut mieux que vous vous retiriez.

-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l’exigez, Charlotte;
seulement, ventre-saint-gris! vous m’accorderez bien la faveur
d’assister à votre toilette!

-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
en y assistant?

-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre
nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
soir, ce me semble, nous n’avons parlé que d’elle.

Madame de Sauve soupira, et elle alla s’asseoir devant sa
toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu’à celle qui
servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en
s’appuyant au dossier:

-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
poudre, que de fioles, que de cassolettes!

-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
c’est trop peu, puisque je n’ai pas encore, avec tout cela, trouvé
le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.

-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu’est-
ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour
peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?

-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
deviné du premier coup.

-- Et ce joli petit râteau d’ivoire?

-- C’est pour tracer la ligne des cheveux.

-- Et cette charmante petite boîte d’argent au couvercle ciselé?

-- Oh! cela, c’est un envoi de René, Sire, c’est le fameux opiat
qu’il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres
que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.

Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
femme dont le front s’éclaircissait à mesure qu’on la remettait
sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que
la baronne regardait avec attention dans son miroir.

Charlotte porta la main à la boîte qui venait d’être l’objet de
l’explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle
façon s’employait la pâte vermeille, lorsqu’un coup sec frappé à
la porte de l’antichambre fit tressaillir les deux amants.

-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par
l’ouverture de la portière.

-- Va t’informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.

Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri
songeait à se retirer dans l’oratoire où déjà plus d’une fois il
avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.

-- Madame, dit-elle, c’est maître René le parfumeur.

À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les
lèvres.

-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.

-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir
auparavant songé à ce qu’il fait; s’il vient chez vous, c’est
qu’il a des raisons d’y venir.

-- Voulez-vous vous cacher alors?

-- Je m’en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et
maître René sait que je suis ici.

-- Mais Votre Majesté n’a-t-elle pas quelque raison pour que sa
présence lui soit douloureuse?

-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance
sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous
étions en froid, c’est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.

-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après,
René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et
Henri dans l’ombre.

-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens
vous faire mes excuses.

-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette
condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.

-- De ce que depuis si longtemps j’avais promis de travailler pour
ces jolies lèvres, et de ce que...

-- De ce que vous n’avez tenu votre promesse qu’aujourd’hui,
n’est-ce pas? dit Charlotte.

-- Qu’aujourd’hui! répéta René.

-- Oui, c’est aujourd’hui seulement, et même ce soir, que j’ai
reçu cette boîte que vous m’avez envoyée.

-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange
la petite boîte d’opiat qui se trouvait sur la table de madame de
Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu’il avait
dans son magasin.

-- J’avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?

-- Non, pas encore, et j’allais l’essayer quand vous êtes entré.

La figure de René prit une expression rêveuse qui n’échappa point
à Henri, auquel, d’ailleurs, bien peu de choses échappaient.

-- Eh bien, René! qu’avez-vous donc? demanda le roi.

-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j’attends humblement que
Votre Majesté m’adresse la parole avant de prendre congé de madame
la baronne.

-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?

René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
sonder de l’oeil et de l’oreille les portes et les tapisseries,
puis s’arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du
même regard madame de Sauve et Henri:

-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct
admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
première partie de sa vie au milieu des dangers qui l’entouraient,
qu’il se passait en ce moment quelque chose d’étrange et qui
ressemblait à une lutte dans l’esprit du parfumeur, se tourna vers
lui, et tout en restant dans l’ombre, tandis que le visage du
Florentin se trouvait dans la lumière:

-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.

-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le
parfumeur en faisant un pas en arrière.

-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose.

-- Laquelle, Sire?

-- Pensiez-vous me trouver ici?

-- J’en étais sûr.

-- Vous me cherchiez donc?

-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.

-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.

-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle
tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le
parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle
fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n’eût rien
entendu, et interrompant la conversation:

-- Ah! en vérité, René, s’écria-t-elle en ouvrant la boîte
d’opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d’une couleur
merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire
honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.

Et elle prit la boîte d’une main, tandis que de l’autre elle
effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du
doigt à ses lèvres.

René tressaillit.

La baronne approcha en souriant l’opiat de sa bouche.

René pâlit.

Henri, toujours dans l’ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
perdait ni un mouvement de l’un ni un frisson de l’autre.

La main de Charlotte n’avait plus que quelques lignes à parcourir
pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au
moment où Henri se levait pour en faire autant.

Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.

-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il
ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
particulières.

-- Et qui me les donnera, ces recommandations?

-- Moi.

-- Quand cela?

-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j’ai à dire à Sa
Majesté le roi de Navarre.

Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce
de langue mystérieuse qui se parlait auprès d’elle, et elle resta
tenant le pot d’opiat d’une main, et regardant l’extrémité de son
doigt rougie par la pâte carminée.

Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du
jeune roi, avait deux côtés, l’un qui paraissait superficiel et
l’autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte,
et fit, toute rougie qu’elle était, un mouvement pour la porter à
ses lèvres.

-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame,
laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j’avais oublié
de vous envoyer en même temps que l’opiat, et que j’ai eu
l’honneur de vous apporter moi-même.

Et tirant de son enveloppe d’argent une tablette de savon de
couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
l’eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.

-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit
Henri; vous êtes d’une galanterie à laisser loin de vous tous les
muguets de la cour.

-- Oh! quel délicieux arôme! s’écria Charlotte en frottant ses
belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la
tablette embaumée.

René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu’au bout; il
présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve,
qui essuya ses mains.

-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre
plaisir, Monseigneur.

Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que
Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que
René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
convaincu que jamais qu’il se passait dans l’esprit du parfumeur
quelque chose d’extraordinaire.

-- Eh bien? demanda Charlotte.

Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna
vers Henri.



XXII
Sire, vous serez roi


-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d’une chose dont
je m’occupe depuis longtemps.

-- De parfums? dit Henri en souriant.

-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un
singulier signe d’acquiescement.

-- Parlez, je vous écoute, c’est un sujet qui de tout temps m’a
fort intéressé.

René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans
cette impénétrable pensée; mais voyant que c’était chose
parfaitement inutile, il continua:

-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s’occupe
beaucoup d’astrologie.

-- Oui, interrompit Henri, je sais que c’est une passion
florentine.

-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les
horoscopes des principaux gentilshommes de l’Europe.

-- Ah! ah! fit Henri.

-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes,
descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils
de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n’a pas été
oublié.

Henri écouta plus attentivement encore.

-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
avec un sourire qu’il essaya de rendre indifférent.

-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n’est pas
de ceux qu’on oublie.

-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique.

-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope,
est appelée aux plus brillantes destinées.

L’oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s’éteignit
presque aussitôt dans un nuage d’indifférence.

-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
dit flatteur dit menteur. N’y en a-t-il pas qui m’ont prédit que
je commanderais des armées, moi?

Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même
que ne l’était René eût vu et reconnu l’effort de ce rire.

-- Sire, dit froidement René, l’horoscope annonce mieux que cela.

-- Annonce-t-il qu’à la tête d’une de ces armées je gagnerai des
batailles?

-- Mieux que cela, Sire.

-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.

-- Sire, vous serez roi.

-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent
battement de coeur, ne le suis-je point déjà?

-- Sire, mon ami sait ce qu’il promet; non seulement vous serez
roi, mais vous régnerez.

-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin
de dix écus d’or, n’est-ce pas, René? car une pareille prophétie
est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René,
comme je ne suis pas riche, j’en donnerai à votre ami cinq tout de
suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.

-- Sire, dit madame de Sauve, n’oubliez pas que vous êtes déjà
engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.

-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j’espère que l’on me
traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
moitié de ce que j’ai promis.

-- Sire, reprit René, je continue.

-- Oh! ce n’est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
empereur, je donne le double.

-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu’il
renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il
me confia un secret.

-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.

-- Je le crois, dit le Florentin.

«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il
paraît que la chose est difficile à dire.»

-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s’agit-il?

-- Il s’agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses
paroles, il s’agit de tous ces bruits d’empoisonnement qui ont
couru depuis quelque temps à la cour.

Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait
la conversation.

-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
empoisonnements?

-- Oui, Sire.

-- Comment me confiez-vous un secret qui n’est pas le vôtre, René,
surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
naturel qu’il put prendre.

-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.

-- À moi?

-- Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
soldat d’Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à
Auguste.

-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.

-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté
appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier
chef, et M. de Condé le second.

-- Après? dit Henri.

-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute
puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui
être hostile.

-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne,
dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni
dans sa voix.

-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait
toutes les particularités de la tentative d’empoisonnement essayé
sur monseigneur le prince de Condé.

-- On a essayé d’empoisonner le prince de Condé? demanda Henri
avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?

René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:

-- Il y a huit jours, Majesté.

-- Quelque ennemi? demanda le roi.

-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui
connaît Votre Majesté.

-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
mais j’ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites-
vous.

-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé;
mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on
l’apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
essayer l’odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure
gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
résultat de son imprudence.

-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié
catholique, j’ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami
aurait donc tort de s’adresser à moi.

-- Ce n’était pas seulement près du prince de Condé que Votre
Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais
encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été
empoisonné.

-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires
sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard,
votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent
mieux.

Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d’opiat.

-- Madame, dit René, avant de l’essayer comme vous allez le faire,
écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.

-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.

Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir
à un but qu’il n’entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser
jusqu’au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si
douloureux souvenirs.

-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
l’empoisonnement du prince de Porcian?

-- Oui, dit-il. On savait qu’il laissait brûler chaque nuit une
lampe près de son lit; on empoisonna l’huile, et il fut asphyxié
par l’odeur.

Henri crispa l’un sur l’autre ses doigts humides de sueur.

-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en
connaît l’auteur?

-- Oui, et c’est pour cela qu’il eût voulu savoir de vous si vous
auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.

-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié
huguenot, je n’ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
votre ami aurait donc tort de s’adresser à moi.

-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé
et de M. de Porcian?

-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je
sache, ne m’a point donné le privilège de lire dans les coeurs.

-- Votre Majesté peut s’interroger elle-même, dit le Florentin
avec calme. N’y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque
événement si sombre qu’il puisse servir d’épreuve à la clémence,
si douloureux qu’il soit une pierre de touche pour la générosité?

Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner
Charlotte elle-même: c’était une allusion tellement directe,
tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa
rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.

Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui,
pendant les paroles du Florentin, s’était chargé de menaces, et
changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en
vague méditation:

-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je
ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l’insouciance mêlées
aux nécessités plus ou moins cruelles qu’imposent à tous les
besoins de la nature et les épreuves de Dieu.

René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri
à Charlotte, comme pour exciter l’un et retenir l’autre; car
Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la
gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
d’étendre la main vers la boîte d’opiat.

-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian,
ou le fils du prince de Condé, et qu’on eût empoisonné votre frère
ou assassiné votre père...

Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l’opiat de
ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
l’arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s’écria:

-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur
place, que feriez-vous?

Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où
perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait
jusqu’à la respiration de René et de Charlotte:

-- Si j’étais à leur place et que je fusse sûr d’être roi, c’est-
à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
pardonnerais.

-- Madame, s’écria René en arrachant l’opiat des mains de madame
de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois,
s’est trompé en vous l’apportant: demain je vous en enverrai une
autre.



XXIII
Un nouveau converti


Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de
Saint-Germain.

Henri avait ordonné qu’on lui tînt prêt, pour huit heures du
matin, c’est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du
Béarn, qu’il comptait donner à madame de Sauve, mais qu’auparavant
il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était
appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.

Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les
crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger
verglas couvrait la terre.

Henri s’apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des
écuries où l’attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu’en
passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce
soldat lui présenta les armes en disant:

-- Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et
surtout à l’accent de la voix qui venait de l’émettre, le Béarnais
tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.

-- de Mouy! murmura-t-il.

-- Oui, Sire, de Mouy.

-- Que venez-vous faire ici?

-- Je vous cherche.

-- Que me voulez-vous?

-- Il faut que je parle à Votre Majesté.

-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
que tu risques ta tête?

-- Je le sais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que
courait l’ardent jeune homme, il comprit qu’il le partageait. Il
regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une
seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait
d’apercevoir le duc d’Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt
d’allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé,
comme nous l’avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l’air de
l’examiner:

-- de Mouy, lui dit-il, ce n’est pas certainement sans un motif
bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule
du loup?

-- Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier
seulement, j’ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval
ce matin et j’ai pris poste à la porte du Louvre.

-- Mais comment sous ce costume?

-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.

-- Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous
examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je
ne vous parle point, ne m’arrêtez point. Adieu.

de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s’avança vers le
cheval.

-- Qu’est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d’Alençon de
sa fenêtre.

-- Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.

-- Mais ce n’est point un cheval d’homme, cela.

-- Aussi était-il destiné à une belle dame.

-- Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons
voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui
vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes
l’écuyer.

-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort
indisposée ce matin.

Et il se mit en selle.

-- Ah bah! dit d’Alençon en riant, pauvre madame de Sauve!

-- François! François! c’est vous qui êtes indiscret.

-- Et qu’a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
d’Alençon.

-- Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en
lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une
grande lourdeur de tête, à ce que m’a dit Dariole, une espèce
d’engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.

-- Et cela vous empêchera-t-il d’être des nôtres? demanda le duc.

-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
la chasse à courre, et que rien n’aurait cette influence de m’en
faire manquer une.

-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après
s’être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui
était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu’elle
causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.

-- Bah! dit Henri de l’air le plus désappointé du monde. Pourquoi
cela?

-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu’il
paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le
duc d’Anjou.

-- Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles
de Pologne? Puis tout haut:

-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le
cheval en face de de Mouy:

-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle
sur ta tête et porte-la chez l’orfèvre de la sellerie; il y a une
broderie à y faire qu’il n’avait pas eu le temps d’achever pour
aujourd’hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.

de Mouy se hâta d’obéir, car le duc d’Alençon avait disparu de sa
fenêtre, et il est évident qu’il avait conçu quelque soupçon.

En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d’Alençon
parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.

D’Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
puis se retournant du côté de Henri:

-- Ce n’est point avec cet homme que vous causiez tout à l’heure,
n’est-ce pas, mon frère?

-- L’autre est un garçon qui est de ma maison et que j’ai fait
entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est
allé l’exécuter.

-- Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et
Marguerite, comment va-t-elle?

-- Je vais le lui demander, mon frère.

-- Ne l’avez-vous donc point vue depuis hier?

-- Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures,
mais Gillonne m’a dit qu’elle était fatiguée et qu’elle dormait.

-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
sortie.

-- Oui, dit Henri, c’est possible; elle devait aller au couvent de
l’Annonciade. Il n’y avait pas moyen de pousser la conversation
plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.

Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d’Alençon pour
aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
chez lui.

Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu’il entendit
frapper.

-- Qui est là? demanda-t-il.

-- Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
Mouy, c’est la réponse de l’orfèvre de la sellerie.

Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la
porte derrière lui.

-- C’est vous, de Mouy! dit-il. J’espérais que vous réfléchiriez.

-- Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis,
c’est assez; maintenant il est temps d’agir. Henri fit un
mouvement d’inquiétude.

-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car
les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un
seul mot, tout ce que les événements de l’année ont fait perdre à
la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.

-- J’écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu’il lui
était impossible d’éluder l’explication.

-- Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion
protestante?

-- C’est vrai, dit Henri.

-- Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur?

-- On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la
vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait
l’habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m’a visiblement
épargné dans ce cruel danger.

-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.

-- Laquelle?

-- C’est que votre abjuration n’est point une affaire de
conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous
laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.

-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit
Henri, je n’en suis pas moins catholique.

-- Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de
reprendre votre liberté d’existence et de conscience, ne la
reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La
Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n’attendent qu’un
mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi
seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de
l’avenir.

-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
Mouy. Ce que j’ai fait, je l’ai fait librement.

-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette
résistance à laquelle il ne s’attendait pas, vous ne songez donc
pas qu’en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
trahissez?

Henri resta impassible.

-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
plusieurs d’entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour
sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé
pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans
deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.

-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à
cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je
suis catholique, je suis l’époux de Marguerite, je suis frère du
roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy,
en prenant ces diverses positions, j’en ai calculé les chances,
mais aussi les obligations.

-- Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit
que votre mariage n’est pas consommé, on me dit que vous êtes
libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...

-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l’on
vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est
bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin
est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.

de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses
lèvres.

-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine
de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je
leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à
ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu’il est devenu le
flatteur de la reine mère et l’ami de Maurevel...

-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
faut que j’aille m’informer près de lui des raisons qui nous ont
fait remettre une chose aussi importante qu’une partie de chasse.
Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
et prenez la messe.

Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu’à l’antichambre le
jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la
fureur.

À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l’envie
de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu’un, de Mouy
broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant
aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:

-- Par la mort! s’écria-t-il, voilà un misérable prince, et j’ai
bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon
sang.

-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
l’ouverture d’une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi
pourrait vous entendre.

de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d’Alençon enveloppé
d’un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour
s’assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.

-- M. le duc d’Alençon! s’écria de Mouy, je suis perdu.

-- Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous
trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c’est que je ne veux
pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu’à rougir le
seuil du roi de Navarre.

Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu’il tenait
entrebâillée.

-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
en toute liberté. Venez, monsieur.

-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait.

Et il entra dans la chambre, dont le duc d’Alençon referma la
porte derrière lui non moins vivement que n’avait fait le roi de
Navarre.

de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu
le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine
huguenot l’effet de cette glace enchantée qui dissipe l’ivresse.

-- Monseigneur, dit-il, si j’ai bien compris, Votre Altesse veut
me parler?

-- Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre
déguisement, j’avais cru vous reconnaître, et quand vous avez
présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à
fait. Eh bien, de Mouy, vous n’êtes donc pas content du roi de
Navarre?

-- Monseigneur!

-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
doutiez, peut-être suis-je de vos amis.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, moi. Parlez donc.

-- Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
dont j’avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des
intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D’ailleurs,
ajouta de Mouy d’un air qu’il tâcha de rendre indifférent, il
s’agissait de bagatelles.

-- De bagatelles? fit le duc.

-- Oui, Monseigneur.

-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête
vaut son pesant d’or. Car on n’ignore point que vous êtes, avec le
roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des
huguenots.

-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.

-- Pourquoi voulez-vous que j’agisse ainsi, quand je vous ai dit
que j’étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité.

-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...

-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire
des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le
sourcil.

-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
de se taire.

-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé
à mon beau-frère Henri, là, tout à l’heure (le duc étendit la main
dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et
celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre?

de Mouy regarda le duc d’un air effaré.

-- Propositions qu’il a refusées avec terreur! de Mouy demeura
stupéfait.

-- Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de
la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre
d’un espoir bien brillant, si brillant qu’il en a été ébloui, de
l’espoir d’atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je
bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au
Béarnais?

-- Monseigneur! s’écria de Mouy, c’est si bien cela que je me
demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse
Royale qu’elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l’extinction
de ce terrible secret!

-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d’Alençon
sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette
terrible menace; le secret s’éteindra mieux entre nous si nous
vivons tous deux que si l’un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez
de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième
fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à
un ami. Voyons, le roi de Navarre n’a-t-il pas refusé tout ce que
vous lui avez offert?

-- Oui, Monseigneur, et je l’avoue, puisque cet aveu ne peut
compromettre que moi.

-- N’avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux
pieds votre chapeau, qu’il était un prince lâche et indigne de
demeurer votre chef?

-- C’est vrai, Monseigneur, j’ai dit cela.

-- Ah! c’est vrai! Vous l’avouez, enfin?

-- Oui.

-- Et c’est toujours votre avis?

-- Plus que jamais, Monseigneur!

-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de
Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?

-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?

-- Pourquoi pas? C’est l’époque des conversions, vous le savez.
Henri s’est bien fait catholique, je puis bien me faire
protestant, moi.

-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j’attends que vous
m’expliquiez...

-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
politique de tout le monde.

» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement.
Mon frère d’Anjou les laisse tuer parce qu’il doit succéder à mon
frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est
souvent malade. Mais moi... et c’est tout différent, moi qui ne
régnerai jamais, en France du moins, attendu que j’ai deux aînés
devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus
encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois
prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun
royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec
mon épée un royaume dans cette France qu’ils couvrent de sang.

» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être
roi de Navarre, non par la naissance, mais par l’élection. Et
remarquez bien que vous n’avez aucune objection à faire à cela,
car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos
offres, et, s’ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement
que ce royaume de Navarre n’est qu’une fiction. Avec Henri de
Béarn, vous n’avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom.
François d’Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?

-- Je dis qu’elle m’éblouit, Monseigneur.

-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne
vous montrez donc pas dès l’abord si exigeant et si difficile
envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.

-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j’étais seul à
soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante
que soit l’offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du
parti n’y adhéreront-ils pas sans condition.

-- Ceci est autre chose, et la réponse est d’un coeur honnête et
d’un esprit prudent. À la façon dont je viens d’agir, de Mouy,
vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre
côté en homme qu’on estime et non en prince qu’on flatte. de Mouy,
ai-je des chances?

-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
roi de Navarre a refusé l’offre que j’étais venu lui faire. Mais,
je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
chose indispensable.

-- Faites donc, monsieur, répondit d’Alençon. Seulement, à quand
la réponse?

de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
résolution:

-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j’ai besoin que
cette main d’un fils de France touche la mienne pour être sûr que
je ne serai point trahi.

Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
la sienne et la serra.

-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n’y êtes pour
rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
cette trahison, vous seriez déshonoré.

-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
vous me rapporterez la réponse de vos chefs?

-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse,
vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je
vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s’y
cachent.

Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait
son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.

-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous
allons être liés par une communauté d’intérêts qui vous délivrera
de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?

-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela,
s’il vous plaît?

-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?

-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard
les deux lits qui s’y trouvaient en face l’un de l’autre.

-- Par deux de mes gentilshommes, oui.

-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au
Louvre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, si vous m’avez reconnu, d’autres peuvent avoir
d’aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour.
Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m’accordez ce que je
vais vous demander.

-- Quoi?

-- Un sauf-conduit.

-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
qu’à la condition qu’à tous les yeux nous sommes complètement
étrangers l’un à l’autre. La moindre relation de ma part avec
vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous
êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me
serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
en ce moment. Libre dans ma sphère d’action, fort si je suis
inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis
tous; ne l’oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre
courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
de mon frère. Venez ce soir au Louvre.

-- Mais comment voulez-vous que j’y vienne? Je ne puis risquer ce
costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les
cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
connaît ici et qu’il ne me déguise aucunement.

-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.

En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux
s’étaient arrêtés sur la garde-robe d’apparat de La Mole, pour le
moment étendue sur le lit, c’est-à-dire sur ce magnifique manteau
cerise brodé d’or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné
d’une plume blanche, entouré d’un cordon de marguerites d’or et
d’argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
et or.

-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on
reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu’il le porte. Je vais
vous donner l’adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
payant le double de ce qu’il vaut, vous en aurez un pareil ce
soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n’est-ce pas?

Le duc d’Alençon achevait à peine la recommandation, que l’on
entendit un pas qui s’approchait dans le corridor et qu’une clef
tourna dans la serrure.

-- Eh! qui va là? s’écria le duc en s’élançant vers la porte et en
poussant le verrou.

-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question
singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je
veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!

-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?

-- Eh! sans doute que c’est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant
que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée
et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le
duc d’Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou,
l’autre sur la serrure.

-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.

-- Non, Monseigneur.

-- Et lui, vous connaît-il?

-- Je ne le crois pas.

-- Alors, tout va bien; d’ailleurs, faites semblant de regarder
par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole
commençait à s’impatienter et frappait à tour de bras.

Le duc d’Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
qu’il avait le dos tourné, il ouvrit.

-- Monseigneur le duc! s’écria La Mole en reculant de surprise,
oh! pardon, pardon, Monseigneur!

-- Ce n’est rien, monsieur. J’ai eu besoin de votre chambre pour
recevoir quelqu’un.

-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
lit; car j’ai perdu l’un et l’autre cette nuit sur le quai de la
Grève, où j’ai été attaqué de nuit par des voleurs.

-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal
accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce
qu’il paraît!

Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le
jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans
l’antichambre, ne s’inquiétant aucunement de ce que le duc faisait
dans sa chambre; car c’était assez l’usage au Louvre que les
logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
étaient attachés, des hôtelleries qu’ils employaient à toutes
sortes de réceptions.

de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour
savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais
lorsqu’il eut changé de costume, lui-même les tira d’embarras,
car, s’approchant de la porte:

-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n’a pas
rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?

-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce
matin.

-- Alors on me l’aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-
même tout en s’éloignant.

Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s’affaiblissant; puis
ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:

-- Regardez-le s’éloigner, dit-il, et tâchez d’imiter cette
tournure inimitable.

-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne
suis pas un damoiseau, mais un soldat.

-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
elle ne l’est pas, nous en trouverons une autre.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.

-- À ce soir, avant minuit.

-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
c’est l’allure particulière de M. de La Mole.



XXIV
La rue Tizon et la rue Cloche-Percée


La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans
Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre à la rue de l’Arbre-Sec et
d’entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir
souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à
prouver que l’Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
nécessité, et il avait l’espoir que Coconnas, pour suivre
l’aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après
une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée
qu’elle ne l’avait été pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de
l’obligation prise et un déjeuner offert d’assez bonne grâce que
notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son
inquiétude.

L’estomac tranquillisé à défaut de l’esprit, La Mole se remit en
course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l’endroit où,
ainsi qu’il l’avait dit à M. d’Alençon, il avait, pendant sa
course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce
qui n’était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
celui où Boileau se réveillait au bruit d’une balle perçant son
volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur
le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez
l’homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
autres; il ne s’arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le
seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d’un air
piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s’approchant de lui,
et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole
releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et
accompagnée d’un écuyer.

La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.

Le jeune gentilhomme ne s’était pas trompé.

-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
de la litière, tandis qu’une main blanche et douce comme le satin
écartait les rideaux.

-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s’inclinant.

-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à
la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
retrouvez-vous des traces perdues?

-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort;
mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté
me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.

-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me
semble; cela vient probablement de ce que j’ai passé la nuit en
retraite.

-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d’une
façon étrange.

-- Eh bien, oui! qu’y a-t-il d’étonnant à cela?

-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?

-- Certainement, monsieur, je n’en fais pas mystère: au couvent
des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
effarouché?

-- Madame, moi aussi j’ai passé la nuit en retraite et dans les
environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
disparu, et en le cherchant j’ai retrouvé cette plume.

-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m’effrayez sur son
compte, la place est mauvaise.

-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l’ai
perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force
assassiner, à ce que je crois du moins.

Marguerite réprima un vif mouvement d’effroi.

-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.

-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j’avais
l’honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu
près...

-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez
déjà sorti?

-- Votre Majesté m’excusera, dit La Mole, je n’étais pas encore
rentré.

-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit
Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La
Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous
aviez mérité cette punition.

-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s’inclinant
avec respect, et j’eusse été éventré que je m’estimerais encore
plus heureux cent fois que je ne mérite de l’être. Mais enfin je
rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de
cette bien heureuse maison où j’avais passé la nuit en retraite,
lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie
et m’ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C’est
grotesque, n’est-ce pas, madame? mais enfin c’est comme cela; il
m’a fallu fuir, car j’avais oublié mon épée.

-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d’admirable
naïveté, et vous retournez chercher votre épée.

La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
esprit.

-- Madame, j’y retournerais effectivement et même très volontiers,
attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas
où est cette maison.

-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est
la maison où vous avez passé la nuit?

-- Non, madame, et que Satan m’extermine si je m’en doute!

-- Oh! voilà qui est singulier! c’est donc tout un roman que votre
histoire?

-- Un véritable roman, vous l’avez dit, madame.

-- Contez-la-moi.

-- C’est un peu long.

-- Qu’importe! j’ai le temps.

-- Et fort incroyable surtout.

-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.

-- Votre Majesté l’ordonne?

-- Mais oui, s’il le faut.

-- J’obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes
avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-
Michel, nous soupions chez maître La Hurière.

-- D’abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu’est-ce
que maître La Hurière?

-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde
fois Marguerite avec cet air de doute qu’on avait déjà pu
remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le
maître de l’hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l’Arbre-
Sec.

-- Bien, je vois cela d’ici... Vous soupiez donc chez maître La
Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?

-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
nous remit à chacun un billet.

-- Pareil? demanda Marguerite.

-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:

«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»

-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
trois fois la même chose; c’est-à-dire un triple bonheur.

-- Et quels étaient ces trois mots?

-- _Éros-Cupido-Amor._

_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu’ils
promettaient?

-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s’écria La Mole avec
enthousiasme.

-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s’agissait
de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n’y
fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon
guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner
à droite, et nous nous séparâmes.

-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser
l’investigation jusqu’au bout.

-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En
enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c’est que le
mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

-- Et d’où vous fit sans doute chasser votre trop grande
curiosité?

-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
J’attendais le jour avec impatience pour voir où j’étais, quand, à
quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m’a bandé de
nouveau les yeux, m’a fait promettre de ne point chercher à
soulever mon bandeau, m’a conduit dehors, m’a accompagné cent pas,
m’a fait encore jurer de n’ôter mon bandeau que lorsque j’aurais
compté jusqu’à cinquante. J’ai compté jusqu’à cinquante, et je me
suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Et alors...?

-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n’ai
point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j’ai
eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
joie, et je l’ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder
comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
bonheur, une chose me tourmente, c’est ce que peut être devenu mon
compagnon.

-- Il n’est pas rentré au Louvre?

-- Hélas! non, madame! Je l’ai cherché partout où il pouvait être,
à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d’autres lieux
honorables; mais d’Annibal point et de Coconnas pas davantage...

En disant ces paroles et les accompagnant d’un geste lamentable,
La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit
bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
d’élégants crevés, la doublure par les accrocs.

-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.

-- Criblé, c’est le mot! dit La Mole, qui n’était pas fâché de se
faire un mérite du danger qu’il avait couru. Voyez, madame! voyez!

-- Comment n’avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque
vous y êtes retourné? demanda la reine.

-- Ah! dit La Mole, c’est qu’il y avait quelqu’un dans ma chambre.

-- Comment, quelqu’un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans
votre chambre?

-- Son Altesse...

-- Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obéit.

-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.

-- _Duo pueri et unus eques._

_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
cubiculo tuo?_

_-- Franciscum ducem._

_-- Agentem?_

_-- Nescio quid._

_-- Quocum?_

_-- Cum ignoto. _

-- C’est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n’avez pu retrouver
Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu’elle
disait.

-- Aussi, madame, comme j’avais l’honneur de le dire à Votre
Majesté, j’en meurs véritablement d’inquiétude.

-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
j’ai l’idée qu’il se retrouvera tout seul! N’importe, allez
toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
Marguerite n’avait confié aucun secret, n’avait fait aucun aveu à
La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
autre signification.

Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de
poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu’à
la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s’arrêta.

C’était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les
yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait
compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face
d’une maison ou plutôt d’un mur derrière lequel s’élevait une
maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de
clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui
commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de-
Sicile.

-- Par la sambleu! dit La Mole, c’est bien là... j’en jurerais...
En étendant la main, comme je sortais, j’ai senti les clous de la
porte, puis j’ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en
criant: À l’aide! et qu’on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au
moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla à la porte et frappa. La porte s’ouvrit, et une
espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.

-- _Was ist das?_ demanda le concierge.

-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon
ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
voudrais avoir mon épée, que j’ai laissée dans cette maison où
j’ai passé la nuit.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- Mon épée..., reprit La Mole.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- ... que j’ai laissée... Mon épée, que j’ai laissée...

-- _Ich verstehe nicht..._

_-- _... dans cette maison, où j’ai passé la nuit.

-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.

-- Mordieu! dit La Mole, si j’avais cette épée que je réclame, je
la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là.
Mais je ne l’ai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu’à la rue du Roi-de-
Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite
encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue
Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine
eut-il fait trente pas, qu’il retrouva la petite porte à clous
larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On
eût dit que la rue Cloche-Percée s’était retournée pour le voir
passer.

La Mole réfléchit alors qu’il avait bien pu prendre sa droite pour
sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même
réclamation qu’il avait faite à l’autre. Mais cette fois il eut
beau frapper, on n’ouvrit même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu’il venait
de faire, ce qui l’amena à cette idée, toute naturelle, que la
maison avait deux entrées, l’une sur la rue ClochePercée et
l’autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu’il fût, ne lui rendait pas son
épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.

Il eut un instant l’idée d’acheter une autre épée et d’éventrer le
misérable portier qui s’obstinait à ne parler qu’allemand; mais il
pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite
l’avait choisi ainsi, c’est qu’elle avait ses raisons pour cela,
et qu’il lui serait peut-être désagréable d’en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n’eût voulu faire une chose
désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux
heures de l’après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n’était point occupé cette fois, il put
rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au
pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était
considérablement détérioré.

Il s’avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la
première chose qu’il aperçut près du pourpoint gris perle fut
cette fameuse épée qu’il avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: c’était bien elle.

-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu’il y aurait quelque magie là-dessous?
Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
retrouver comme mon épée!

Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde
circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
Tizon s’ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par
conséquent nuit fermée.

Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures,
accompagnée d’une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
ouverte une duègne d’une quarantaine d’années, se glissa
rapidement jusqu’à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite
porte de la rue d’Argenson qui s’ouvrit devant elle, sortit par la
grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
gagner une petite poterne de l’hôtel de Guise, l’ouvrit avec une
clef qu’elle avait dans sa poche, et disparut.

Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par
la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le
conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
Mortellerie. Là, elle l’invita à compter jusqu’à cinquante et à
ôter son bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

-- Mordi! s’écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
où je suis, je veux être pendu! Six heures! s’écria-t-il en
entendant sonner l’horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura-
t-on des nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu’il
n’en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur
son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
Baudoyer, et entra dans le palais.

Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l’avait pas vu
sortir. La sentinelle n’était là que depuis une heure et demie et
n’avait rien vu.

Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte
précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.

Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de
la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait
déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré,
et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.

Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien
souper: il avait l’esprit rassuré et l’estomac vide; il soupa donc
si bien que son repas le conduisit jusqu’à huit heures. Alors,
réconforté par deux bouteilles d’un petit vin d’Anjou qu’il aimait
fort et qu’il venait de sabler avec une sensualité qui se
trahissait par des clignements d’yeux et des clappements de langue
réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant
cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et
de coups de poing proportionnés à l’accroissement d’amitié que lui
avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.

Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la
rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il
pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu’il y
avait un endroit par lequel il fallait qu’il passât, c’était le
guichet du Louvre, et il résolut de l’aller attendre sous ce
guichet jusqu’à sa rentrée.

Il n’était plus qu’à cent pas du Louvre, et remettait sur ses
jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint-
Germain-l’Auxerrois, lorsqu’à l’horizon il aperçut devant lui à la
clarté douteuse d’un grand fanal dressé près du pont-levis du
Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en
rendant le salut à la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant d’effet de par le monde
qu’il n’y avait pas à s’y tromper.

-- Eh mordi! s’écria Coconnas; c’est bien lui, cette fois, et le
voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j’ai
pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu’il ne m’ait
pas entendu? Mais par bonheur j’ai aussi bonnes jambes que bonne
voix, et je vais le rejoindre.

Dans cette espérance, Coconnas s’élança de toute la vigueur de ses
jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
qu’il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le
manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait
sous le vestibule.

-- Ohé! La Mole! s’écria Coconnas en reprenant sa course, attends-
moi donc, c’est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir
ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?

En effet, le manteau rouge, comme s’il eût eu des ailes,
escaladait le second étage plutôt qu’il ne le montait.

-- Ah! tu ne veux pas m’entendre! cria Coconnas. Ah! tu m’en veux!
ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n’en
puis plus.

C’était au bas de l’escalier que Coconnas lançait cette apostrophe
au fugitif, qu’il renonçait à suivre des jambes, mais qu’il
continuait à suivre de l’oeil à travers la vis de l’escalier et
qui était arrivé à la hauteur de l’appartement de Marguerite. Tout
à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
poursuivait Coconnas par le bras.

-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m’a tout l’air d’être la reine
Marguerite. Il était attendu. Alors, c’est autre chose, je
comprends qu’il ne m’ait pas répondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l’ouverture
de l’escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit
le manteau cerise suivre la reine chez elle.

-- Bon! bon! dit Coconnas, c’est cela. Je ne me trompais point. Il
y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est
importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.

Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s’assit sur un banc
de velours qui garnissait le palier même, en se disant:

-- Soit, au lieu de le rejoindre, j’attendrai... oui; mais,
ajouta-t-il, j’y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
Allons, allons! j’attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
toujours bien qu’il y rentre, quand le diable y serait.

Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution
la résolution qui en était le résultat, lorsqu’un pas allègre et
léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d’une petite
chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou
vers le côté d’où venait le bruit du pas et de la chanson. C’était
La Mole qui descendait de l’étage supérieur, celui où était située
sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à
quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette
opération terminée, se jeta dans ses bras.

-- Oh! mordi, c’est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc
sorti?

-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!

-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...

-- Et d’où?

-- De chez la reine.

-- De chez la reine?

-- De chez la reine de Navarre.

-- Je n’y suis pas entré.

-- Allons donc!

-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma
chambre, où je t’attends depuis deux heures.

-- Tu sors de ta chambre?

-- Oui.

-- Ce n’est pas toi que j’ai poursuivi sur la place du Louvre?

-- Quand cela?

-- À l’instant même.

-- Non.

-- Ce n’est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
minutes?

-- Non.

-- Ce n’est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
étais poursuivi par une légion de diables?

-- Non.

-- Mordi! s’écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n’est point
assez méchant pour m’avoir tourné à ce point la tête. Je te dis
que je viens d’apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
sous le guichet du Louvre, que j’ai poursuivi l’un et l’autre
jusqu’au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
tout, jusqu’à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici
par une dame que je soupçonne fort d’être la reine de Navarre,
laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me
trompe, est bien celle de la belle Marguerite.

-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?

-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
ne me dis plus que je me trompe.

La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et
retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
l’emporta, et il s’élança vers la porte, à laquelle il commença à
heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l’on se trouvait.

-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n’importe,
c’est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu’il y aurait des
revenants au Louvre?

-- Je n’en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume
qui ombrageait son front; mais j’ai toujours désiré en voir, et
comme l’occasion s’en présente, je ferai de mon mieux pour me
trouver face à face avec celui-là.

-- Je ne m’y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
moins fort si tu ne veux pas l’effaroucher.

La Mole, si exaspéré qu’il fût, comprit la justesse de
l’observation et continua de frapper, mais plus doucement.



XXV
Le manteau cerise


Coconnas ne s’était point trompé. La dame qui avait arrêté le
cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant
au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je
présume, qu’il n’était autre que le brave de Mouy.

En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
qu’il y avait quelque méprise: mais il n’osa rien dire, dans la
crainte qu’un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se
laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
arrivé là, à dire à sa belle conductrice:

-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré
doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait
pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait
dit en latin:

_Sola sum; introito, carissime. _

de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se
fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans
l’antichambre, mieux éclairée que l’escalier, que Marguerite
reconnut que ce n’était point La Mole.

Ce petit cri qu’avait redouté le prudent huguenot échappa en ce
moment à Marguerite; heureusement il n’était plus à craindre.

-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d’un pas.

-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser
libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma
présence au Louvre.

-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m’étais trompée!

-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m’aura pris pour
le roi de Navarre: c’est la même taille, la même plume blanche, et
beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m’ont dit la même
tournure.

Marguerite regarda fixement de Mouy.

-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.

-- Je l’ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l’ai
oublié. Marguerite sourit.

-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma
discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
vous guider sûrement vers elle.

-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
trompez, et qu’au contraire vous ignorez complètement...

-- Comment! s’écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
Navarre?

-- Hélas! madame, dit de Mouy, j’ai le regret de vous prier
d’avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi
votre époux.

-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
tenu jusqu’ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je
donc trompée?

-- Non, madame, car ce matin encore j’étais tout ce que vous
dites.

-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?

-- Madame, dit de Mouy en s’inclinant, veuillez me dispenser de
répondre, et faites-moi la grâce d’agréer mes hommages.

Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite
l’arrêta.

-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j’osais vous demander un mot
d’explication; ma parole est bonne, ce me semble?

-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
dernier devoir soit bien réel pour que je n’aie point encore
répondu à Votre Majesté.

-- Cependant, monsieur...

-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
que je trahisse mes nouveaux amis.

-- Mais les anciens, monsieur, n’ont-ils pas aussi quelques droits
sur vous?

-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous
ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.

Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par
une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s’élança dans
l’appartement.

-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.

-- Par où vient-il?

-- Par le corridor secret.

-- Faites sortir monsieur par l’autre porte.

-- Impossible, madame. Entendez-vous?

-- On frappe?

-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
monsieur.

-- Et qui frappe?

-- Je ne sais.

-- Allez voir, et me le revenez dire.

-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté
que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume
au Louvre je suis perdu?

Marguerite saisit de Mouy, et l’entraînant vers le fameux cabinet:

-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et
surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes
sur la foi de ma parole.

de Mouy s’y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle
refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
n’avait aucun trouble à cacher; elle n’était que sombre, et
l’amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra
avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins
dangereux, lui faisait remarquer jusqu’aux plus petits détails; à
plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les
circonstances où il se trouvait.

Aussi vit-il à l’instant même le nuage qui obscurcissait le front
de Marguerite.

-- Vous étiez occupée, madame? dit-il.

-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.

-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi,
je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes
rêves.

Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
fauteuil, elle s’assit elle-même sur une chaise d’ébène sculptée,
fine et forte comme de l’acier.

Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis,
rompant ce silence le premier:

-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur
l’avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés
comme époux, nous désirions cependant l’un et l’autre unir notre
fortune.

-- C’est vrai, Sire.

-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
pourrai faire d’élévation commune, vous m’avez dit que je
trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une
active alliée.

-- Oui, Sire, et je ne demande qu’une chose, c’est qu’en vous
mettant le plus vite possible à l’oeuvre, vous me donniez bientôt
l’occasion de m’y mettre aussi.

-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
et je crois que vous n’avez pas douté un instant que je perdisse
de vue le plan dont j’ai résolu l’exécution, le jour même où,
grâce à votre courageuse intervention, j’ai été à peu près sûr
d’avoir la vie sauve.

-- Monsieur, je crois qu’en vous l’insouciance n’est qu’un masque
et j’ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues,
mais encore dans votre génie.

-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu’un venait se jeter à la
traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et
moi, à un état médiocre?

-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans
l’ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu’un, quel qu’il fût.

-- Madame, continua Henri, il vous est possible d’entrer à toute
heure, n’est-ce pas, chez M. d’Alençon, votre frère? vous avez sa
confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier
de vous informer si dans ce moment même il n’est pas en conférence
secrète avec quelqu’un?

Marguerite tressaillit.

-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.

-- Avec de Mouy.

-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.

-- Parce que s’il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
tous les miens du moins.

-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe
des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.

-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu’un? En vérité, ce cabinet est
si souvent habité qu’il rend votre chambre inhabitable.

Marguerite sourit.

-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.

-- Non, Sire, c’est M. de Mouy.

-- Lui? s’écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n’est
donc pas chez le duc d’Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je
lui parle...

Marguerite courut au cabinet, l’ouvrit, et prenant de Mouy par la
main l’amena sans préambule devant le roi de Navarre.

-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
plus triste qu’amer, vous me trahissez malgré votre promesse,
c’est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...

-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m’écouterez
auparavant. Madame, continua Henri en s’adressant à la reine,
veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.

Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée
et dit à l’oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
bondir de son siège. Pendant qu’elle courait vers l’antichambre
avec Gillonne, Henri, sans s’inquiéter de la cause qui l’appelait
hors de l’appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché
de tous ces préambules, il s’assurait préalablement que son épée
ne tenait pas au fourreau.

Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s’était élancée
dans l’antichambre et s’était trouvée en face de La Mole, lequel,
malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force
entrer chez Marguerite.

Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à
soutenir la retraite.

-- Ah! c’est vous, monsieur de la Mole, s’écria la reine; mais
qu’avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?

-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de
telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j’ai été
forcée de lui ouvrir.

-- Oh! oh! qu’est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est-
ce vrai ce qu’on me dit là, monsieur de la Mole?

-- Madame, c’est que je voulais prévenir Votre Majesté qu’un
étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s’était introduit chez
elle avec mon manteau et mon chapeau.

-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une
reine.

-- Oh! pardon, madame, pardon! s’écria La Mole en se découvrant
vivement, ce n’est cependant pas, Dieu m’en est témoin, le respect
qui me manque.

-- Non, c’est la foi, n’est-ce pas? dit la reine.

-- Que voulez-vous! s’écria La Mole; quand un homme est chez Votre
Majesté, quand il s’y introduit en prenant mon costume, et peut-
être mon nom, qui sait?...

-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole.
Approchez votre tête de l’ouverture de la tapisserie, et vous
verrez deux hommes.

Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé
d’or, et La Mole reconnut Henri causant avec l’homme au manteau
rouge; Coconnas, curieux comme s’il se fût agi de lui-même,
regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent
stupéfaits.

-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j’espère du moins,
dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur
votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S’il
approche quelqu’un du palier même, avertissez.

La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant
Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent
dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.

-- de Mouy! s’écria Coconnas.

-- Henri! murmura La Mole.

-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
en balancier.

-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu’il ne s’agit pas
d’amour il s’agit certainement de complot.

-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en
grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
madame de Nevers.

Marguerite revint s’asseoir près des deux interlocuteurs; sa
disparition n’avait duré qu’une minute, et elle avait bien utilisé
son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
gentilshommes en faction à l’entrée principale, lui donnaient
toute sécurité.

-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu’il soit possible, par un
moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?

-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un
double lambris me répond de son assourdissement.

-- Je m’en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se
retournant vers de Mouy:

-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l’assurance
de Marguerite, ses craintes ne s’étaient pas entièrement
dissipées, que venez-vous faire ici?

-- Ici? dit de Mouy.

-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.

-- Il n’y venait rien faire, dit Marguerite; c’est moi qui l’y ai
attiré.

-- Vous saviez donc?...

-- J’ai deviné tout.

-- Vous voyez bien, de Mouy, qu’on peut deviner.

-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le
duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.

-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu’on sait tout.

-- C’est vrai, dit de Mouy.

-- J’en étais sûr, dit Henri, que M. d’Alençon s’était emparé de
vous.

-- C’est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si
obstinément ce que je venais vous offrir?

-- Vous avez refusé! s’écria Marguerite. Ce refus que je
pressentais était donc réel?

-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy,
en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de
bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je
porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je
jouerai le catholique, et j’irais accepter quand ces propositions
me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double
lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!

-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque
espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
signe?

-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.

-- Oh! Sire, ceci n’est point mon secret.

-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d’avoir
affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
demande pas quelles sont les propositions qu’il vous a faites, je
vous demande seulement s’il écoutait, s’il a entendu.

-- Il écoutait, Sire, et il a entendu.

-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy.
Pauvre conspirateur que vous êtes! si j’avais dit un mot, vous
étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
qu’il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d’Anjou,
Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du
Louvre, de Mouy; c’est pour eux qu’a été fait le proverbe que les
murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j’eusse parlé!
Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d’honneur au bon sens du
roi de Navarre, et je m’étonne que, ne le mettant pas plus haut
dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.

-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
refusant cette couronne, me faire un signe? Je n’aurais pas cru
tout désespéré, tout perdu.

-- Eh ventre-saint-gris! s’écria Henri, s’il écoutait, ne pouvait-
il pas aussi bien voir, et n’est-on pas perdu par un signe comme
par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne
franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
d’être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.

-- Mais, Sire, s’écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis
engagé avec M. d’Alençon.

Marguerite frappa l’une contre l’autre et avec dépit ses deux
belles mains.

-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.

-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu’en cela même la
protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc
François c’est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de
Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous
fais tuer tous jusqu’au dernier, et cela sur le moindre soupçon.
Mais un fils de France, c’est autre chose; aie des preuves, de
Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
engagé de coeur, et une parole t’aura suffi.

-- Oh! Sire! c’est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien,
qui m’a jeté dans les bras du duc; c’est aussi la crainte d’être
trahi, car il tenait notre secret.

-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que
désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
dirige le bouclier pour qu’il pare tous les coups qu’on nous
portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il
faudra combattre et régner, je régnerai seul.

-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c’est un esprit sombre et
pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter
ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.

-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?

-- Oui, Sire.

-- Où cela?

-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.

-- À quelle heure?

-- Jusqu’à minuit.

-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n’y a point de temps
perdu, allez, de Mouy.

-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.

-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu’il
savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même
point.

-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j’ai
besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l’ai
reçue. Vous n’êtes point catholique, n’est-ce pas?

Henri haussa les épaules.

-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?

-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me
réserve de choisir la meilleure, c’est-à-dire celle qui sera le
plus à ma convenance et à la vôtre.

-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté
promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l’on violerait par
la torture la majesté royale?

-- de Mouy, je le jure sur Dieu.

-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?

-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y
entrerez, de Mouy, autant de fois qu’il sera nécessaire aux heures
que vous voudrez. Ce sera au duc d’Alençon de répondre de votre
présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera
entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à
l’heure dans l’antichambre. Il ne faut pas qu’on fasse une
différence entre les deux et qu’on sache que vous êtes double,
n’est-ce pas, de Mouy? n’est-ce pas madame?

Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant
Marguerite.

-- Oui, dit-elle sans s’émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
au duc mon frère.

-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
sérieux parfait. N’épargnez ni l’or ni les promesses. Je mets tous
mes trésors à sa disposition.

-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
n’appartiennent qu’aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.

-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
enferrez-le.



XXVI
Margarita


Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
un peu inquiet.

C’est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas
l’y avait merveilleusement aidé.

-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à
Coconnas.

-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu’il y a dans tout cela
quelque intrigue de cour.

-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette
intrigue?

-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire
et tâche d’en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières,
dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre
laissera un morceau de sa plume et le duc d’Alençon un pan de son
manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.

C’était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la
tristesse d’un homme qui sent que, placé entre la raison et la
folie, c’est la folie qu’il va suivre.

-- Je n’ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l’aime;
et, malheureusement ou heureusement, je l’aime de toute mon âme.
C’est de la folie, me diras-tu, je l’admets, je suis fou. Mais toi
qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
et de mon infortune. Va-t’en retrouver notre maître et ne te
compromets pas.

Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:

-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement
juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu’un baiser de
femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.

Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après
avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier
sourire.

Il y avait dix minutes à peu près qu’il avait quitté son poste
lorsque la porte s’ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
seule parole, l’attira du corridor au plus profond de son
appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui
indiquait l’importance de la conférence qui allait avoir lieu.

Arrivée dans la chambre, elle s’arrêta, s’assit sur sa chaise
d’ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains
dans les siennes:

-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
sérieusement, mon grand ami.

-- Sérieusement, madame? dit La Mole.

-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
avoir des choses sérieuses dans l’amour, et surtout dans l’amour
d’une reine.

-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition
que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais
lui dire.

-- Je ne me fâcherai que d’une chose, La Mole, c’est si vous
m’appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis
seulement Marguerite.

-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
homme en dévorant la reine de son regard.

-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon
beau gentilhomme?

-- Oh! à en perdre la raison.

-- Encore! ...

-- À en devenir fou, Marguerite.

-- Et jaloux de qui? voyons.

-- De tout le monde.

-- Mais enfin?

-- Du roi d’abord.

-- Je croyais qu’après ce que vous aviez vu et entendu, vous
pouviez être tranquille de ce côté-là.

-- De ce M. de Mouy que j’ai vu ce matin pour la première fois, et
que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.

-- De M. de Mouy?

-- Oui.

-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?

-- Écoutez... je l’ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses
cheveux, à un sentiment naturel de haine; c’est lui qui ce matin
était chez M. d’Alençon.

-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?

-- M. d’Alençon est votre frère; on dit que vous l’aimez beaucoup;
vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui,
selon l’habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en
introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que
lui? c’est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
soyez franche avec moi; à défaut d’un autre sentiment, un amour
comme le mien a bien le droit d’exiger la franchise en retour.
Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé
pour moi n’est que le caprice d’un moment, je vous rends votre
foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d’Alençon ses
bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l’amour ne m’a pas tué
avant que je puisse arriver jusque-là.

Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa
belle tête rêveuse sur sa main brûlante:

-- Vous m’aimez? dit-elle.

-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
mais vous, vous... vous ne m’aimez pas.

-- Pauvre fou! murmura-t-elle.

-- Eh! oui, madame, s’écria La Mole toujours à ses pieds, je vous
ai dit que je l’étais.

-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
Mole!

-- C’est la seule, madame, c’est l’unique.

-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu’un accessoire de
cet amour. Vous m’aimez, vous voulez demeurer près de moi?

-- Ma seule prière à Dieu est qu’il ne m’éloigne jamais de vous.

-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j’ai besoin de vous, La
Mole.

-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?

-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement
dévoué?

-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?

-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!

-- Oh! j’ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l’ai
dit et comme vous l’avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi
M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l’ai-je vu ce
matin chez M. le duc d’Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette
plume blanche, cette affectation d’imiter ma tournure?... Ah!
madame, ce n’est pas vous que je soupçonne, c’est votre frère.

-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
François pousse la complaisance jusqu’à introduire un soupirant
chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n’a pas deviné!
Savez-vous, La Mole, que le duc d’Alençon demain vous tuerait de
sa propre épée s’il savait que vous êtes là, ce soir, à mes
genoux, et qu’au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau
gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
répète, il vous tuerait!

-- Grand Dieu! s’écria La Mole en se renversant en arrière et en
regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?

-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
Maintenant, un seul mot: ce n’était pas pour moi que M. de Mouy,
revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait
au Louvre. C’était pour M. d’Alençon. Mais moi, je l’ai amené ici,
croyant que c’était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
donc le ménager.

-- J’aime mieux le tuer, dit La Mole, c’est plus court et c’est
plus sûr.

-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j’aime mieux qu’il
vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de
me répondre: m’aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je
devenais véritablement reine, c’est-à-dire maîtresse d’un
véritable royaume?

-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous
désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!

-- Eh bien, voulez-vous m’aider à réaliser ce désir, qui vous
rendra plus heureux encore?

-- Oh! je vous perdrai, madame! s’écria La Mole en cachant sa tête
dans ses mains.

-- Non pas, au contraire; au lieu d’être le premier de mes
serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.

-- Oh! pas d’intérêt... pas d’ambition, madame... Ne souillez pas
vous-même le sentiment que j’ai pour vous... du dévouement, rien
que du dévouement!

-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l’accepte, ton
dévouement, et je saurai le reconnaître.

Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à
comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres
huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l’exécution
duquel, comme tant d’autres plus dignes que moi, j’avais été mandé
à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une
royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
Mouy conspire avec vous, n’est-ce pas? Mais le duc d’Alençon, que
fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui
dans tout cela? Je n’en vois point. Or, le duc d’Alençon est-il
assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
exiger en échange du danger qu’il court?

-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s’égarer: sa
vie nous répond de la nôtre.

-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?

-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié?
N’est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre
manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu’à lui?
Vous êtes à lui, dites-vous! N’étiez-vous pas à moi, mon
gentilhomme, avant d’être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande
preuve d’amitié que la preuve d’amour que vous tenez de moi?

La Mole se releva pâle et comme foudroyé.

-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L’intrigue
m’enveloppe dans ses replis. Elle m’étouffera.

-- Eh bien? demanda Marguerite.

-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l’ai
entendu dire à l’autre extrémité de la France, où votre nom si
illustre, votre réputation de beauté si universelle m’étaient
venus, comme un vague désir de l’inconnu, effleurer le coeur; on
prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a
toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.

-- La Mole! ...

-- Ne m’interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute
aussi que vous conservez dans des boîtes d’or les coeurs de ces
fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un
souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
vos yeux se voilent; c’est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé
le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l’image
de ce Dieu qui m’a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je
meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l’annonce,
jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps;
jurez, Marguerite, et la promesse d’une telle récompense, faite
par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c’est-à-
dire tout dévoué, comme doit l’être votre amant et votre complice.

-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée,
mon doux amour!

-- Jurez...

-- Que je jure?

-- Oui, sur ce coffret d’argent que surmonte une croix. Jurez.

-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu’à Dieu ne plaise! tes
sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur
cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort,
tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le
péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes
et que tu auras si bien méritée.

-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà
rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine,
alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous
se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère
Marguerite bien-aimée, d’un mot vous m’avez rassuré sur ma mort,
d’un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.

-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s’écria
Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit
coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
t’emmener, c’est moi alors qui ne partirai pas.

-- Mais vous n’oserez résister!

-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas
Henri; Henri ne songe en ce moment qu’à une chose, c’est à être
roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu’il
possède, et à plus forte raison ce qu’il ne possède pas. Adieu.

-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?

-- Il est tard, dit Marguerite.

-- Sans doute; mais où voulez-vous que j’aille? M. de Mouy est
dans ma chambre avec M. le duc d’Alençon.

-- Ah! c’est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
D’ailleurs, j’ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de
cette conspiration.

À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était
réservé un si doux avenir.

Cependant, parfois, son front pesant s’inclinait vers la terre, sa
joue pâlissait, et l’austère méditation creusait son sillon entre
les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
maintenant!



XXVII
La main de Dieu


Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:

-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d’être gravement malade,
et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez
personne.

Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu’avait le roi de
lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s’habituer
à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses
fantaisies, comme on disait alors.

D’ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
secrets qu’il ne disait à personne, dans sa pensée des projets
qu’il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu’elle
se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses
idées les plus étranges avaient un but.

Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d’une grande lourdeur
de tête accompagnée d’éblouissements. C’étaient les symptômes que
Henri lui avait recommandé d’accuser.

Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut-
elle posé un pied sur le parquet qu’elle se plaignit d’une
faiblesse générale et qu’elle se recoucha.

Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc
d’Alençon, fut la première nouvelle que l’on apprit à Catherine
lorsqu’elle demanda d’un air tranquille pourquoi la Sauve ne
paraissait pas comme d’habitude à son lever.

-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.

-- Malade! répéta Catherine sans qu’un muscle de son visage
dénonçât l’intérêt qu’elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue
de paresseuse.

-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d’un
violent mal de tête et d’une faiblesse qui l’empêche de marcher.

Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait
la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui
bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
plus endurcis au crime:

-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des
gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d’habitude?

Il n’en était rien; Henri était fort inquiet d’esprit, mais fort
sain de corps.

Peu à peu les personnes qui assistaient d’habitude au lever de la
reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières
que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant
qu’elle voulait rester seule.

Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l’un des
panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
froissés annonçaient les fréquents services.

Elle posa le livre sur une table, l’ouvrit à l’aide d’un signet,
appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.

-- C’est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête,
faiblesse générale, douleurs d’yeux, enflure du palais. On n’a
encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres
symptômes ne se feront pas attendre.

Elle continua:

-- Puis l’inflammation gagne la gorge, s’étend à l’estomac,
enveloppe le coeur comme d’un cercle de feu et fait éclater le
cerveau comme un coup de foudre.

Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:

-- Pour la fièvre six heures, pour l’inflammation générale douze
heures, pour la gangrène douze heures, pour l’agonie six heures;
en tout trente-six heures.

» Maintenant, supposons que l’absorption soit plus lente que
l’inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent
suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
qu’il est homme, parce qu’il est d’un tempérament robuste, parce
que peut-être il aura bu après l’avoir embrassée, et se sera
essuyé les lèvres après avoir bu.

Catherine attendit l’heure du dîner avec impatience. Henri dînait
tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son
tour d’élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
aussitôt après le repas, en disant qu’ayant veillé une partie de
la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.

Catherine écouta s’éloigner le pas chancelant de Henri et le fit
suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
de la chambre de madame de Sauve.

-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d’elle ce soir l’oeuvre
d’une mort qu’un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.

Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais
c’était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.

Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve,
disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme
un de ces pressentiments dont personne n’explique la cause, mais
qui passent dans l’air.

Catherine s’applaudissait: dès la veille au matin elle avait
éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses
valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.

Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l’on appelât chez
madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
qu’elle voudrait qu’il dît. Si, contre toute attente, quelque
autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque
déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà
retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le
bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l’endroit des amours
de son mari. On se rappelle qu’à tout hasard elle avait fort parlé
de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et
entre autres à la promenade de l’aubépine, où elle avait dit à sa
fille en présence de plusieurs personnes:

-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?

Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte
s’ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré
entrerait en criant:

-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
morte!

Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter
dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux
rares qu’elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait
violemment au moindre bruit.

La porte s’ouvrit tout à coup.

-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...

-- Malade? interrompit vivement Catherine.

-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à
merveille.

-- Que dites-vous donc alors?

-- Que le roi de Navarre est là.

-- Que me veut-il?

-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l’espèce la plus
rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et
caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.

Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
petit animal qu’il apportait; mais, si préoccupé qu’il parût, il
n’en perdit point cependant ce premier coup d’oeil qui lui
suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine,
elle était fort pâle, d’une pâleur qui croissait au fur et à
mesure qu’elle voyait sur les joues du jeune homme qui
s’approchait d’elle circuler le vermillon de la santé.

La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement
le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
mine, et ajouta:

-- Je suis d’autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
fils, que j’avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je
me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d’une
indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
essayant de sourire, c’était quelque prétexte pour vous rendre
libre.

-- J’ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un
spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a
guéri cette indisposition.

-- Ah! vous m’apprendrez la recette, n’est-ce pas, Henri? dit
Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une
ironie qu’elle ne put déguiser.

«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou
plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En
vérité, c’est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet
homme.»

Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit
qu’elle était de plus en plus souffrante.

Toute la soirée elle fut inquiète, et l’on se demandait avec
anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage
d’ordinaire si immobile.

Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller
par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le
Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d’honneur.

Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui,
était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme
était seule.

Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l’antichambre,
entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une
veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se
glissa dans la chambre à coucher.

Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa
maîtresse.

Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.

La respiration de la jeune femme était si légère, qu’un instant
Catherine crut qu’elle ne respirait plus.

Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne,
elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l’effet
du terrible poison, tressaillant d’avance à l’aspect de cette
livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d’une fièvre mortelle
qu’elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et
entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras
gracieusement arrondi, tandis que l’autre, frais et nacré,
s’allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire,
et sur sa joue ce coloris d’un bien-être que rien ne trouble.

Catherine ne put s’empêcher de pousser un cri de surprise qui
réveilla pour un instant Dariole.

La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.

Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même
chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune
fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.

Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
regard vers les autres points de l’appartement, elle vit sur une
petite table un flacon de vin d’Espagne, des fruits, des pâtes
sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la
baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.

Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte
d’argent au tiers vide. C’était exactement la même ou tout au
moins la pareille de celle qu’elle avait fait remettre à
Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d’une perle
sur le bout d’une aiguille d’or, rentra chez elle, la présenta au
petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L’animal,
affriandé par l’odeur aromatique, la dévora avidement, et,
s’arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
un quart d’heure.

-- Avec la moitié de ce qu’il vient de manger là, dit Catherine,
mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m’a jouée. Est-
ce René? René! c’est impossible. Alors c’est donc Henri! ô
fatalité! C’est clair: puisqu’il doit régner, il ne peut pas
mourir.

» Mais peut-être n’y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
nous verrons bien en essayant du fer.

Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le
lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la
soumettre qu’aux propres mains de celui à qui elle était adressée.

Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l’Arsenal.



XXVIII
La lettre de Rome


Quelques jours s’étaient écoulés depuis les événements que nous
venons de raconter, lorsqu’un matin une litière escortée de
plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
Louvre, et que l’on vint annoncer à la reine de Navarre que madame
la Duchesse de Nevers sollicitait l’honneur de lui faire sa cour.

Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C’était la
première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue
maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une
grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant
près d’une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
remercier.

Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
qu’elle avait eu d’échapper à l’accès subit de ce mal étrange
dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer
d’apprécier toute la gravité.

-- Vous viendrez, j’espère, à cette grande chasse déjà remise une
fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement
demain. Le temps est doux pour un temps d’hiver. Le soleil a rendu
la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera
un jour des plus favorables.

-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
remise.

-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
suis une guerrière, moi, j’ai autorisé le roi à disposer d’un
petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à
merveille. N’en avez-vous point encore entendu parler?

-- Si fait, madame, mais j’ignorais que ce petit cheval eût été
destiné à l’honneur d’être offert à Votre Majesté: sans cela je ne
l’eusse point accepté.

-- Par orgueil, baronne?

-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.

-- Donc, vous viendrez?

-- Votre Majesté me comble d’honneur. Je viendrai puisqu’elle
l’ordonne.

Ce fut en ce moment qu’on annonça madame la duchesse de Nevers. À
ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la
baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et
elle se leva pour se retirer.

-- À demain donc, dit Marguerite.

-- À demain, madame.

-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
congédiant de la main, qu’en public je vous déteste, attendu que
je suis horriblement jalouse.

-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.

-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
je vous remercie.

-- Alors, Votre Majesté permettra...

Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
fit une révérence profonde et sortit.

Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
comme un chevreau dont on a rompu l’attache, madame de Nevers
échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent
le temps aux gentilshommes qui l’avaient accompagnée jusque-là de
se retirer.

-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur
le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.

-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d’affaires tout à
fait graves.

Et, prenant un siège, elle s’assit sans façon, certaine que
personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle
et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
soleil.

-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
massacreur, qu’en faisons-nous?

-- Ma chère reine, dit la duchesse, c’est sur mon âme un être
mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse.
Au demeurant, c’est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu
dans la peau d’un catholique! j’en raffole. Et toi, que fais-tu de
ton Apollo?

-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.

-- Oh! oh! que cet hélas m’effraie, chère reine! est-il donc trop
respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
suis forcée de l’avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.

-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se
rapporte qu’à moi.

-- Que veut-il dire alors?

-- Il veut dire, chère duchesse, que j’ai une peur affreuse de
l’aimer tout de bon.

-- Vraiment?

-- Foi de Marguerite!

-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
s’écria Henriette; aimer un peu, c’était mon rêve; aimer beaucoup
c’était le tien. C’est si doux, chère et docte reine, de se
reposer l’esprit par le coeur, n’est-ce pas? et d’avoir après le
délire le sourire. Ah! Marguerite, j’ai le pressentiment que nous
allons passer une bonne année.

-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute
cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si
ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu’il paraît l’être.
Informe-toi de cela, c’est important.

-- Lui, dévoué à quelqu’un ou à quelque chose! on voit bien que tu
ne le connais pas comme moi. S’il se dévoue jamais à quelque
chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il
homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il
sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France
qu’il est, prenne garde de manquer aux promesses qu’il lui aura
faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!

-- Vraiment?

-- C’est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des
moments où ce tigre que j’ai apprivoisé me fait peur à moi-même.
L’autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
cela avec mes yeux d’émeraude qui ont fait dire à Ronsard:

_La duchesse de Nevers_
_Aux yeux verts_
_Qui, sous leur paupière blonde,_
_Lancent sur nous plus d’éclairs_
_Que ne font vingt Jupiters_
_Dans les airs,_
_Lorsque la tempête gronde._

-- Eh bien?

-- Eh bien! je crus qu’il allait me répondre: Moi, vous tromper!
moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu’il m’a répondu?

-- Non.

-- Eh bien, juge l’homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me
trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des
yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d’un ongle taillé en
fer de lance, et qu’il me mit presque sous le nez. En ce moment,
ma pauvre reine, je te l’avoue, il avait une physionomie si peu
rassurante que j’en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
suis pas trembleuse.

-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?

-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu’à un certain point, ou
plutôt jusqu’à un point très incertain.

-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La
Mole. Tu n’avais pas autre chose à me dire?

-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je
suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus
intéressantes encore. J’ai reçu des nouvelles.

-- De Rome?

-- Oui, un courrier de mon mari.

-- Eh bien, l’affaire de Pologne?

-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être
débarrassée de ton frère d’Anjou.

-- Le pape a donc ratifié son élection?

-- Oui, ma chère.

-- Et tu ne me disais pas cela! s’écria Marguerite. Eh! vite,
vite, des détails.

-- Oh! ma foi, je n’en ai pas d’autres que ceux que je te
transmets. D’ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers
d’Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n’en fait
pas d’autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
c’est un billet de moi que j’ai apporté pour que tu le lui fasses
passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c’est la lettre en
question.

Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite
l’ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
disait rien autre chose que ce qu’elle avait déjà appris de la
bouche de son amie.

-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.

-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à
l’hôtel de Guise avant d’aller au Louvre et de me remettre cette
lettre avant celle du roi. Je savais l’importance que ma reine
attachait à cette nouvelle, et j’avais écrit à M. de Nevers d’en
agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n’est pas comme ce monstre
de Coconnas. Maintenant il n’y a donc dans tout Paris que le roi,
toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l’homme qui
suivait notre courrier...

-- Quel homme?

-- Oh! l’horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager
est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
nuit, sans s’arrêter un instant.

-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l’heure?

-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont
descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé
la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à
droite, tandis que l’autre tournait à gauche par la place du
Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait
d’arbalète.

-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s’écria Marguerite. Tu avais
raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet
autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue
Tizon, n’est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un
cheval bien méchant pour qu’il s’emporte et que nous soyons
seules. Je te dirai ce soir ce qu’il faut que tu tâches de savoir
de ton Coconnas.

-- Tu n’oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
riant.

-- Non, non, sois tranquille, il l’aura et à temps. Madame de
Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui
accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.

-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l’histoire du
double courrier.

-- Au fait, dit Henri, je l’ai vu entrer au Louvre.

-- Peut-être était-il pour la reine mère?

-- Non pas; j’en suis sûr, car j’ai été à tout hasard me placer
dans le corridor, et je n’ai vu passer personne.

-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
soit...

-- Pour votre frère d’Alençon, n’est-ce pas? dit Henri.

-- Oui; mais comment le savoir?

-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un
de ces deux gentilshommes et savoir par lui...

-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la
proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
Gillonne! Gillonne!

La jeune fille parut.

-- Il faut que je parle à l’instant même à M. de La Mole, lui dit
la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.

Gillonne partit. Henri s’assit devant une table sur laquelle était
un livre allemand avec des gravures d’Albert Dürer, qu’il se mit à
regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
ne parut pas l’entendre et ne leva même pas la tête.

De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant
d’inquiétude.

Marguerite alla à lui.

-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
est aujourd’hui de garde chez M. d’Alençon?

-- Coconnas, madame..., dit La Mole.

-- Tâchez de me savoir de lui s’il a introduit chez son maître un
homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à
franc étrier.

-- Ah! madame, je crains bien qu’il ne me le dise pas; depuis
quelques jours il devient très taciturne.

-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu’il
vous devra quelque chose en échange.

-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j’essaierai.

-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
vous savez.

-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?

-- Vous vous nommerez, et cela suffira.

-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d’amour; je
vous réponds de tout. Et il partit.

-- Nous saurons demain si le duc d’Alençon est instruit de
l’affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
retournant vers son mari.

-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le
Béarnais avec ce sourire qui n’appartenait qu’à lui; et... par la
messe! je ferai sa fortune.



XXIX
Le départ


Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
c’est l’habitude dans les jours privilégiés de l’hiver, se leva
derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà
en mouvement dans la cour du Louvre.

Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf
sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant
du pied, dressant l’oreille et soufflant le feu par ses narines,
attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient
encore que son maître, retenu par Catherine, qui l’avait arrêté au
passage pour lui parler, disait-elle, d’une affaire importante.

Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle
et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses
ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses
de mailles pour que le boutoir du sanglier n’eût pas de prise sur
eux et qu’ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un
petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à
peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d’une fois
avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.

-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
vous et moi ne sait encore l’arrivée prochaine des Polonais;
cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s’il le
savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il
a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme
il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l’argent, lui qui
n’en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours
de pluie, du matin au soir il s’exerce à l’escrime.

-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous
point qu’il ait l’intention de me tuer, moi, ou mon frère d’Anjou?
En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai
compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui
n’en a cependant que six. Et quant à mon frère d’Anjou, vous savez
qu’il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu’il dit
du moins.

-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs
vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu’ils seront à
Paris, Henri fera tout ce qu’il pourra pour captiver leur
attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
moi, qu’il y a quelque chose sous jeu.

En ce moment l’heure sonna, et Charles IX cessa d’écouter sa mère
pour écouter l’heure.

-- Mort de ma vie! sept heures! s’écria-t-il. Une heure pour
aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu’à neuf heures.
En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas,
Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!

Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse
arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en
échange d’une caresse, un cri de vive douleur.

-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.

-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d’impatience,
expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y
a des jours où je ne vous comprends pas.

Et il s’arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
jugea que le bon moment était venu, et qu’il ne fallait pas le
laisser passer.

-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l’y a vu. Ce ne
peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
l’espère, pour qu’il nous soit plus suspect que jamais.

-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez
me le faire tuer, n’est-ce pas?

-- Oh! non.

-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu’exilé il devient
beaucoup plus à craindre qu’il ne le sera jamais ici, sous nos
yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le
sachions à l’instant même?

-- Aussi ne veux-je pas l’exiler.

-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!

-- Je veux qu’on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais
seront ici; à la Bastille, par exemple.

-- Ah! ma foi non, s’écria Charles IX. Nous chassons le sanglier
ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu’à
me contrarier.

-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés
n’arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse
seulement, ce soir... cette nuit...

-- C’est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?

-- Charles, dit Catherine en l’arrêtant par le bras au risque de
l’explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois
que le mieux serait, tout en ne l’exécutant que ce soir ou cette
nuit, de signer l’acte d’arrestation de suite.

-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
quand on m’attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
attendre! Au diable, par exemple!

-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j’ai tout
prévu, entrez là, chez moi, tenez!

Et Catherine, agile comme si elle n’eût eu que vingt ans, poussa
une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un
encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.

Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc.
de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de
Navarre.»

-- Bon, c’est fait! dit-il en signant d’un trait. Adieu ma mère.
Et il s’élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre
de s’être si facilement débarrassé de Catherine.

Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait
son exactitude en matière de chasse, chacun s’étonnait de ce
retard. Aussi, lorsqu’il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par
leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur
se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.

À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société
réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d’Alençon, un
signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
semblant de le voir, et s’élança sur ce cheval barbe qui,
impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes,
il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.

Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
Louvre suivi du duc d’Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite,
de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
principaux seigneurs de la cour.

Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.

Quant au duc d’Anjou, il était depuis trois mois au siège de La
Rochelle.

Pendant qu’on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme,
qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à
l’oreille:

-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas
lui-même chez le duc d’Alençon, un quart d’heure avant que
l’envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.

-- Alors il sait tout, dit Henri.

-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d’ailleurs jetez les
yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle,
son oeil rayonne.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il
chasse aujourd’hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
compter le sanglier.

Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens,
Béarnais d’origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens
depuis plus d’un siècle et qu’il employait comme messager
ordinaire de ses affaires de galanterie:

-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
cousine désire lui parler ce soir; qu’il entre dans ma chambre,
et, si je n’y suis pas, qu’il m’attende; si je tarde, qu’il se
jette sur mon lit en attendant.

-- Il n’y a pas de réponse, Sire?

-- Aucune, que de me dire si tu l’as trouvé. La clef est pour lui
seul, tu comprends?

-- Oui, Sire.

-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
de Paris, je t’appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta
commission et tu nous rejoindras à Bondy.

Le valet fit un signe d’obéissance et s’éloigna.

On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue
Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le
cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui
continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,
tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.

Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc
d’Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur
l’âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur
l’endroit où il avait établi sa bauge, qu’il ne s’aperçut pas ou
feignit ne pas s’apercevoir que Henri était resté un instant en
arrière.

Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un
certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car
Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d’elle cent
lazzis pour faire rire les dames.

Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l’occasion de
baiser l’écharpe blanche à frange d’or de Marguerite sans que
cette action, faite avec l’adresse ordinaire aux amants, eût été
vue de plus de trois ou quatre personnes.

On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.

Le premier soin de Charles IX fut de s’informer si le sanglier
avait tenu.

Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l’avait détourné
répondait de lui.

Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son
impatience, s’en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
et les perchoirs, recommandant qu’on ne dessellât pas son cheval,
attendu, dit-il, qu’il n’en avait jamais monté de meilleur et de
plus fort.

Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il
était armé en guerre plutôt qu’en chasse, et vingt ou trente
gentilshommes, équipés comme lui, l’accompagnaient. Il s’informa
aussitôt du lieu où était le roi, l’alla rejoindre et revint en
causant avec lui.

À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant
le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s’achemina vers le
rendez-vous.

Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
fois de sa femme.

-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?

-- Non, répondit Marguerite, si ce n’est que mon frère Charles
vous regarde d’une étrange façon.

-- Je m’en suis aperçu, dit Henri.

-- Avez-vous pris vos précautions?

-- J’ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un
excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir,
pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.

-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!

Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé
à la bauge.



XXX
Maurevel


Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la
route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur
lequel le roi Charles venait d’apposer sa signature, faisait
introduire dans son cabinet l’homme à qui son capitaine des gardes
avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
Cerisaie, quartier de l’Arsenal.

Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait
un des yeux de cet homme, découvrant seulement l’autre oeil, et
laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d’un nez
de vautour, tandis qu’une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
visage. Il était vêtu d’un manteau long et épais sous lequel on
devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce
ne fût pas l’habitude des gens appelés à la cour, une épée de
campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains
était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d’un
long poignard.

-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s’asseyant; vous
savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous
nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser
dans l’inaction. L’occasion se présente, ou plutôt non, je l’ai
fait naître. Remerciez-moi donc.

-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l’homme
au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.

-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n’en trouverez pas
deux dans votre vie, profitez-en donc.

-- J’attends, madame; seulement, je crains, d’après le
préambule...

-- Que la commission ne soit violente? N’est-ce pas de ces
commissions-là que sont friands ceux qui veulent s’avancer? Celle
dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise
même.

-- Ah! madame, reprit l’homme, croyez bien, quelle qu’elle soit,
je suis aux ordres de Votre Majesté.

-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le
parchemin. L’homme le parcourut et pâlit.

-- Quoi! s’écria-t-il, l’ordre d’arrêter le roi de Navarre!

-- Eh bien, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela?

-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n’être
pas assez bon gentilhomme.

-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
monsieur de Maurevel, dit Catherine.

-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l’assassin si ému
qu’il paraissait hésiter.

-- Vous obéirez donc?

-- Si Votre Majesté le commande, n’est-ce pas mon devoir?

-- Oui, je le commande.

-- Alors, j’obéirai.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être
guidé par Votre Majesté.

-- Vous redoutez le bruit?

-- Je l’avoue.

-- Prenez douze hommes sûrs, plus s’il le faut.

-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre
mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai-
je le roi de Navarre?

-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?

-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s’il était
possible.

-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
du Louvre, par exemple?

-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande
faveur.

-- Vous l’arrêterez donc dans le Louvre.

-- Et dans quelle partie du Louvre?

-- Dans sa chambre même. Maurevel s’inclina.

-- Et quand cela, madame?

-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.

-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me
renseigner sur une chose.

-- Sur laquelle?

-- Sur les égards dus à sa qualité.

-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que
ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
qualité soit égale à la sienne?

Maurevel fit une seconde révérence.

-- J’insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
Majesté le permet.

-- Je le permets, monsieur.

-- Si le roi contestait l’authenticité de l’ordre, ce n’est pas
probable, mais enfin...

-- Au contraire, monsieur, c’est sûr.

-- Il contestera?

-- Sans aucun doute.

-- Et par conséquent il refusera d’y obéir?

-- Je le crains.

-- Et il résistera?

-- C’est probable.

-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...

-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.

-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?

-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d’un ordre du roi,
c’est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu’on vous résiste,
monsieur de Maurevel?

-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d’un pareil
ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.

-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
pas qu’il y eût assez longtemps pour que vous l’eussiez déjà
oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans
son royaume; c’est vous dire que le roi de France seul est roi, et
qu’auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.

Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.

-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...

-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l’ordre de le tuer?
Le roi veut qu’on le mène à la Bastille, et l’ordre ne porte que
cela. Qu’il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se
laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de
vous tuer...

Maurevel pâlit.

-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas
demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu’arrive.
Vous me comprenez, n’est-ce pas?

-- Oui, madame; mais cependant...

-- Allons, vous voulez qu’après ces mots: _Ordre d’arrêter_,
j’écrive de ma main: _mort ou vif?_

-- J’avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.

-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
commission exécutable sans cela.

Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d’une
main, et de l’autre écrivit:_ mort ou vif._

_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l’ordre suffisamment en règle,
maintenant?

-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de
me laisser l’entière disposition de l’entreprise.

-- En quoi ce que j’ai dit nuit-il donc à son exécution?

-- Votre Majesté m’a dit de prendre douze hommes?

-- Oui; pour être plus sûr...

-- Eh bien! je demanderai la permission de n’en prendre que six.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, madame, s’il arrivait malheur au prince, comme la
chose est probable, on excuserait facilement six hommes d’avoir eu
peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n’excuserait
douze gardes de n’avoir pas laissé tuer la moitié de leurs
camarades avant de porter la main sur une Majesté.

-- Belle Majesté, ma foi! qui n’a pas de royaume.

-- Madame, dit Maurevel, ce n’est pas le royaume qui fait le roi,
c’est la naissance.

-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne
quittiez point le Louvre.

-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?

-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger
de ce soin?

-- J’ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais
qui même m’a quelquefois aidé dans ces sortes d’entreprises.

-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
connaissez le cabinet des Armes du roi, n’est-ce pas? eh bien, on
va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.

Le lieu raffermira vos sens s’ils étaient ébranlés. Puis, quand
mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
où vous attendrez l’heure.

-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
doute quelque soupçon, et il s’enfermera en dedans.

-- J’ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu’un roi
ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu’aucune excuse
n’est admise; qu’une défaite, même un insuccès compromettraient
l’honneur du roi. C’est grave.

Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre,
appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.

-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m’élève dans
la hiérarchie de l’assassinat: d’un simple gentilhomme à un
capitaine, d’un capitaine à un amiral, d’un amiral à un roi sans
couronne. Et qui sait si je n’arriverai pas un jour à un roi
couronné?...



XXXI
La chasse à courre


Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au
roi que l’animal n’avait pas quitté l’enceinte ne s’était pas
trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu’il s’enfonça
dans le taillis et que d’un massif d’épines il fit sortir le
sanglier qui, ainsi que le piqueur l’avait reconnu à ses voies,
était un solitaire, c’est-à-dire une bête de la plus forte taille.

L’animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante
pas du roi, suivi seulement du limier qui l’avait détourné. On
découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens
s’enfoncèrent à sa poursuite.

La chasse était la passion de Charles. À peine l’animal eut-il
traversé la route qu’il s’élança derrière lui, sonnant la vue,
suivi du duc d’Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite
avait indiqué qu’il ne devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forêts royales étaient loin, à l’époque où se passe l’histoire
que nous racontons, d’être, comme elles le sont aujourd’hui, de
grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors,
l’exploitation était à peu près nulle. Les rois n’avaient pas
encore eu l’idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois
en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point
par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
graine au caprice du vent, n’étaient pas disposés en quinconces,
mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd’hui
dans une forêt vierge de l’Amérique. Bref, une forêt, à cette
époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du
cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
seulement, partant d’un point, étoilaient celle de Bondy, qu’une
route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
les jantes.

En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait
pas mal l’unique carrefour situé au centre du bois, et où les
chasseurs égarés se ralliaient pour s’élancer de là vers le point
où la chasse perdue reparaissait.

Au bout d’un quart d’heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
pareil cas: c’est que des obstacles presque insurmontables s’étant
opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s’étaient
éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au
carrefour, jurant et sacrant, comme c’était son habitude.

-- Eh bien! d’Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà,
mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s’appelle point chasser, cela.
Vous, d’Alençon, vous avez l’air de sortir d’une boîte, et vous
êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes
chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.

-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
Majesté aime à tirer l’animal quand il tient aux chiens. Quant à
un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n’est
point d’usage dans nos montagnes, où nous chassons l’ours avec le
simple poignard.

-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos
Pyrénées, il faudra que vous m’envoyiez une pleine charretée
d’ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait
ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez
donc, je crois que j’entends les chiens. Non, je me trompais.

Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un
autre air.

-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s’élança au galop, suivi de
tous les chasseurs qui s’étaient ralliés à lui. Le piqueur ne
s’était pas trompé. À mesure que le roi s’avançait, on commençait
d’entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de
soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais
placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le
roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d’une haute
futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses
forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des
chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d’abord
les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
deux princes, furent forcés de l’abandonner. Tavannes tint encore
quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.

Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités
par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
retrouva donc dans les environs du carrefour.

Les deux princes étaient l’un près de l’autre dans une longue
allée. À cent pas d’eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.

-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d’Alençon à Henri
en lui montrant du coin de l’oeil le duc de Guise, que cet homme,
avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres
princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d’un regard.

-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous
pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages
de notre parti?

Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme
pour provoquer une plus large explication; mais Henri s’était plus
avancé qu’il n’avait coutume de le faire, et il garda le silence.

-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François,
visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le
laissât entamer ces éclaircissements.

-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés,
qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue,
ont tout l’aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux
personnes de s’échapper.

-- S’échapper, pourquoi? comment? demanda d’Alençon en jouant
admirablement la surprise et la naïveté.

-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri
poursuivant sa pensée tout en ayant l’air de changer de
conversation; je suis sûr qu’il ferait sept lieues en une heure,
et vingt lieues d’ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
Est ce qu’il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l’éperon me
brûle.

François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit
successivement; puis il tendit l’oreille comme s’il écoutait la
chasse.

-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
je ne me sauverai pas seul.

Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux
convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent
au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des
plus engageants.

Le duc d’Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n’avait
qu’un mot à dire, qu’un geste à faire, et il était évident que
trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d’eux
comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise,
favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son
cor à sa bouche, il sonna le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme s’ils eussent cru que
l’hésitation du duc d’Alençon venait du voisinage et de la
présence des Guisards, s’étaient peu à peu glissés entre eux et
les deux princes, et s’étaient échelonnés avec une habileté
stratégique qui annonçait l’habitude des dispositions militaires.
En effet, pour arriver au duc d’Alençon et au roi de Navarre, il
eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu’à perte de vue
s’étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement
libre.

Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre,
apparut un autre gentilhomme que les deux princes n’avaient pas
encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce
gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri
pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
l’on croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:

-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage
impassible et l’oeil terne du duc d’Alençon, tourna deux ou trois
fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans
le col de son pourpoint. C’était une réponse négative. Le vicomte
la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même
instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l’extrémité de
l’allée où l’on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser
les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
disparu.

-- Le roi! s’écria le duc d’Alençon. Et il s’élança sur la trace.
Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de
ne pas s’éloigner et s’avança vers les dames.

-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
lui.

-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.

-- Voilà tout?

-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous
avoir prédit que cela serait ainsi.

-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n’est-ce
pas, monsieur? demanda Marguerite.

-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
dispositions arrêtées, et c’est un plan à refaire.

En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire
entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
Chacun leva la tête et tendit l’oreille.

Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter
dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où
se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à
vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en
sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d’exciter ses
chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme
Richard III: Ma couronne pour un cheval!

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne
touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.

-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc
d’Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
avaient renoncé ou ils s’étaient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le
sanglier ne tarderait pas à tenir.

En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le
sentier qu’il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une
clairière, il s’accula à une roche et fit tête aux chiens.

Aux cris de Charles, qui l’avait suivi, tout le monde accourut.

On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L’animal
paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par
une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.

Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant,
ayant derrière lui le duc d’Alençon armé d’une arquebuse, et Henri
qui n’avait que son simple couteau de chasse.

Le duc d’Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la
mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de
vénerie, il se tenait un peu à l’écart avec tous ses
gentilshommes.

Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui
faisait le pendant à celle du duc de Guise.

Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l’animal,
dans une attente pleine d’anxiété.

À l’écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux
deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
attendaient, en hurlant et en s’élançant de manière à faire croire
à chaque instant qu’ils allaient briser leurs chaînes, le moment
de coiffer le sanglier.

L’animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine
de chiens qui l’enveloppaient comme une marée hurlante, qui le
recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient
d’entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de
boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait
éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt
dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval
ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.

-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur
ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se
frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu’à l’animal,
qu’ils saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de
rage et de douleur.

-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
chiens! Un épieu! un épieu!

-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d’Alençon.

-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n’y a
pas de plaisir; tandis qu’on sent entrer l’épieu. Un épieu! un
épieu!

On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d’une
pointe de fer.

-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.

-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
Un bon coup à ce parpaillot!

-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu
en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l’épieu
luisant, il fit un mouvement de côté, et l’arme, au lieu de
pénétrer dans la poitrine, glissa sur l’épaule et alla s’émousser
sur la roche contre laquelle l’animal était acculé.

-- Mille noms d’un diable! cria le roi, je l’ai manqué... Un
épieu! un épieu!

Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu’ils
prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de
service.

Un piqueur s’avança pour lui en offrir un autre. Mais au même
moment, comme s’il eût prévu le sort qui l’attendait et qu’il eût
voulu s’y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux
sanglants, hérissé, hideux, l’haleine bruyante comme un soufflet
de forge, faisant claquer ses dents l’une contre l’autre, il
s’élança la tête basse, vers le cheval du roi.

Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette
attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être
même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.

Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était
tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.

-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride
de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé
par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d’Alençon! à
moi!

Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s’il eût compris le
danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu
déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu’à l’appel de son frère,
Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher
l’arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d’aller frapper
le sanglier, qui n’était plus qu’à deux pas du roi, brisa le genou
du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le
sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.

-- Oh! murmura d’Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que
le duc d’Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
Pologne.

En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
celui-ci sentit quelqu’un qui lui levait le bras; puis il vit
briller une lame aiguë et tranchante qui s’enfonçait et
disparaissait jusqu’à la garde au défaut de l’épaule de l’animal,
tandis qu’une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante
sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement qu’avait fait le cheval était
parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.

-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier
atteint au coeur, Sire, ce n’est rien, j’ai écarté la dent, et
Votre Majesté n’est pas blessée.

Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba,
rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.

Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris
de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un
moment sur le point de tomber près de l’animal agonisant. Mais il
se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui
eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.

-- Merci, Henriot! lui dit-il.

-- Mon pauvre frère! s’écria d’Alençon en s’approchant de Charles.

-- Ah! c’est toi, d’Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
qu’est donc devenue ta balle?

-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.

-- Eh! mon Dieu! s’écria Henri avec une surprise admirablement
jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du
cheval de Sa Majesté. C’est étrange!

-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?

-- C’est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si
fort!

-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un
singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une
seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
retournons à Paris, j’en ai assez comme cela.

Marguerite s’approcha pour féliciter Henri.

-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
et bien sincère même, car sans lui le roi de France s’appelait
Henri III.

-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d’Anjou, qui est déjà
mon ennemi, va m’en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
on fait ce qu’on peut; demandez à M. d’Alençon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
chasse, qu’il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d’en
essuyer le sang.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
        -- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un
écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le
duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
Avec un inconnu.
        Je suis seule; entrez, mon cher.



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*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La reine Margot - Tome I" ***

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