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Title: La San-Felice, Tome 8
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "La San-Felice, Tome 8" ***


by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                            ALEXANDRE DUMAS



                                  LA
                              SAN-FELICE

                              TOME VIII

              (Publié dans une autre édition sous le titre
                      de "EMMA LYONNA" Tome IV)



                                PARIS
                       CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
             RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                                1876



                             EMMA LYONNA



                                LXIV

                        LA JOURNÉE DU 13 JUIN

Sans doute, des ordres avaient été donnés d'avance pour que ces trois
coups de canon fussent un double signal.

Car à peine le grondement du dernier se fut éteint, que les deux
prisonniers du Château-Neuf, qui avaient été condamnés la surveille,
entendirent, dans le corridor qui conduisait à leur cachot, les pas
pressés d'une troupe d'hommes armés.

Sans dire une parole, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre,
comprenant que leur dernière heure était arrivée.

Ceux qui ouvrirent la porte les trouvèrent embrassés, mais résignés et
souriants.

--Êtes-vous prêts, citoyens? demanda l'officier qui commandait
l'escorte, et à qui les plus grands égards avaient été recommandés pour
les condamnés. Tous deux répondirent: «Oui,» en même temps, André avec
la voix, Simon par un signe de tête.

--Alors, suivez-nous, dit l'officier.

Les deux condamnés jetèrent sur leur prison ce dernier regard que jette,
mêlé de regrets et de tendresse, sur son cachot celui que l'on conduit à
la mort, et, par ce besoin qu'a l'homme de laisser quelque chose après
lui, André, avec un clou, grava sur la muraille son nom et celui de son
père.

Les deux noms furent gravés au-dessus du lit de chacun.

Puis il suivit les soldats, au milieu desquels son père était déjà allé
prendre place.

Une femme vêtue de noir les attendait dans la cour qu'ils avaient à
traverser. Elle s'avança d'un pas ferme au-devant d'eux; André jeta un
cri et tout son corps trembla.

--La chevalière San-Felice! s'écria-t-il.

Luisa s'agenouilla.

--Pourquoi à genoux, madame, quand vous n'avez à demander pardon à
personne? dit André. Nous savons tout: le véritable coupable s'est
dénoncé lui-même. Mais rendez-moi cette justice qu'avant que j'eusse
reçu la lettre de Michele, vous aviez déjà la mienne.

Luisa sanglotait.

--Mon frère! murmura-t-elle.

--Merci! dit André. Mon père, bénissez votre fille.

Le vieillard s'approcha de Luisa et lui mit la main sur la tête.

--Puisse Dieu te bénir comme je te bénis, mon enfant, et écarter de ton
front jusqu'à l'ombre du malheur!

Luisa laissa tomber sa tête sur ses genoux et éclata en sanglots.

Le jeune Backer prit une longue boucle de ses cheveux blonds flottants,
la porta à ses lèvres et la baisa avidement.

--Citoyens! murmura l'officier.

--Nous voici, monsieur, dit André.

Au bruit des pas qui s'éloignaient, Luisa releva la tête, et, toujours à
genoux, les bras tendus, les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent
disparu à l'angle de l'arc de triomphe aragonais.

Si quelque chose pouvait ajouter à la tristesse de cette marche funèbre,
c'étaient la solitude et le silence des rues que les condamnés
traversaient, et pourtant ces rues étaient les plus populeuses de
Naples.

De temps en temps, cependant, au bruit des pas d'une troupe armée, une
porte s'entre-bâillait, une fenêtre s'ouvrait, on voyait une tête
craintive, de femme presque toujours, passer par l'ouverture, puis la
porte ou la fenêtre se refermait plus rapidement encore qu'elle ne
s'était ouverte: on avait vu deux hommes désarmés au milieu d'une troupe
d'hommes armés, et l'on devinait que ces deux hommes marchaient à la
mort.

Ils traversèrent ainsi Naples dans toute sa longueur et débouchèrent sur
le Marché-Vieux, place ordinaire des exécutions.

--C'est ici, murmura André Backer.

Le vieux Backer regarda autour de lui.

--Probablement, murmura-t-il.

Cependant, on dépassa le Marché.

--Où vont-ils donc? demanda Simon en allemand.

--Ils cherchent probablement une place plus commode que celle-ci,
répondit André dans la même langue: ils ont besoin d'un mur, et, ici, il
n'y a que des maisons.

En arrivant sur la petite place de l'église del Carmine, André Backer
toucha du coude le bras de Simon et lui montra des yeux, en face de la
maison du curé desservant l'église, un mur en retour sans aucune
ouverture.

C'est celui contre lequel est élevé aujourd'hui un grand crucifix.

--Oui, répondit Simon.

En effet, l'officier qui dirigeait la petite troupe s'achemina de ce
côté.

Les deux condamnés pressèrent le pas, et, sortant des rangs, allèrent se
placer contre la muraille.

--Qui des deux mourra le premier? demanda l'officier.

--Moi! s'écria le vieux.

--Monsieur, demanda André, avez-vous des ordres positifs pour nous
fusiller l'un après l'autre?

--Non, citoyen, répondit l'officier, je n'ai reçu aucune instruction à
cet égard.

--Eh bien, alors, si cela vous était égal, nous vous demanderions la
grâce d'être fusillés ensemble et en même temps.

--Oui, oui, dirent cinq ou six voix dans l'escorte, nous pouvons bien
faire cela pour eux.

--Vous l'entendez, citoyen, dit l'officier chargé de cette triste
mission, je ferai tout ce que je pourrai pour adoucir vos derniers
moments.

--Ils nous accordent cela! s'écria joyeusement le vieux Backer.

--Oui, mon père, dit André en jetant son bras au cou de Simon. Ne
faisons point attendre ces messieurs, qui sont si bons pour nous.

--Avez-vous quelque dernière grâce à demander, quelques recommandations
à faire? demanda l'officier.

--Aucune, répondirent les deux condamnés.

--Allons donc, puisqu'il le faut, murmura l'officier; mais, sang du
Christ! on nous fait faire là un vilain métier!

Pendant ce temps, les deux condamnés, André tenant toujours son bras
jeté autour du cou de son père, étaient allés s'adosser à la muraille.

--Sommes-nous bien ainsi, messieurs? demanda le jeune Backer.

L'officier fit un signe affirmatif.

Puis, se retournant vers ses hommes:

--Les fusils sont chargés? demanda-t-il.

--Oui.

--Eh bien, à vos rangs! Faites vite et tâchez qu'ils ne souffrent pas:
c'est le seul service que nous puissions leur rendre.

--Merci, monsieur, dit André.

Ce qui se passa alors fut rapide comme la pensée.

On entendit se succéder les commandements de «Apprêtez armes!--En
joue!--Feu!»

Puis une détonation se fit entendre.

Tout était fini!

Les républicains de Naples, entraînés par l'exemple de ceux de Paris,
venaient de commettre une de ces actions sanglantes auxquelles la fièvre
de la guerre civile entraîne les meilleures natures et les causes les
plus saintes. Sous prétexte d'enlever aux citoyens toute espérance de
pardon, aux combattants toute chance de salut, ils venaient de faire
passer un ruisseau de sang entre eux et la clémence royale;--cruauté
inutile qui n'avait pas même l'excuse de la nécessité.

Il est vrai que ce furent les seules victimes. Mais elles suffirent pour
marquer d'une tache de sang le manteau immaculé de République.

Au moment même où les deux Backer, frappés des mêmes coups, tombaient
enlacés aux bras l'un de l'autre, Bassetti allait prendre le
commandement des troupes de Capodichino, Manthonnet celui des troupes de
Capodimonte, et Writz celui des troupes de la Madeleine.

Si les rues étaient désertes, en échange toutes les murailles des forts,
toutes les terrasses des maisons étaient couvertes de spectateurs qui, à
l'oeil nu ou la lunette à la main, cherchaient à voir ce qui allait se
passer sur cet immense champ de bataille qui s'étendait du Granatello à
Capodimonte.

On voyait sur la mer, s'allongeant de Torre-del-Annonciata au pont de la
Madeleine, toute la petite flottille de l'amiral Caracciolo, que
dominaient les deux vaisseaux ennemis, _la Minerve_, commandée par le
comte de Thurn, et le _Sea-Horse_, commandé par le capitaine Ball, que
nous avons vu accompagner Nelson à cette fameuse soirée où chaque dame
de la cour avait fait son vers, et où tous ces vers réunis avaient
composé l'acrostiche de CAROLINA.

Les premiers coups de fusil qui se firent entendre, la première fumée
que l'on vit s'élever, fut en avant du petit fort du Granatello.

Soit que Tchudy et Sciarpa n'eussent point reçu les ordres du cardinal,
soit qu'ils eussent mis de la lenteur à les exécuter, Panedigrano et ses
mille forçats se trouvèrent seuls au rendez-vous, et n'en marchèrent pas
moins hardiment vers le fort. Il est vrai qu'en les voyant s'avancer,
les deux frégates commencèrent, pour les soutenir, leur feu contre le
Granatello.

Salvato demanda cinq cents hommes de bonne volonté, se rua à la
baïonnette sur cette trombe de brigands, les enfonça, les dispersa, leur
tua une centaine d'hommes et rentra au fort avec quelques-uns des siens
seulement hors de combat; encore avaient-ils été atteints par les
projectiles lancés des deux bâtiments.

En arrivant à Somma, le cardinal fut averti de cet échec.

Mais de Cesare avait été plus heureux. Il avait ponctuellement suivi les
ordres du cardinal; seulement, apprenant que le château de Portici était
mal gardé et que la population était pour le cardinal, il attaqua
Portici et se rendit maître du château. Ce poste était plus important
que celui de Resina, fermant mieux la route.

Il fit parvenir la nouvelle de son succès au cardinal en lui demandant
de nouveaux ordres.

Le cardinal lui ordonna de se fortifier du mieux qu'il lui serait
possible, pour couper toute retraite à Schipani, et lui envoya mille
hommes pour l'y aider.

C'était ce que craignait Salvato. Du haut du petit fort du Granatello,
il avait vu une troupe considérable, contournant la base du Vésuve,
s'avancer vers Portici; il avait entendu des coups de fusil, et, après
une courte lutte, la mousquetade avait cessé.

Il était clair pour lui que la route de Naples était coupée, et il
insistait fortement pour que Schipani, sans perdre un instant, marchât
vers Naples, forçât l'obstacle et revînt avec ses quinze cents ou deux
mille hommes, protégés par le fort de Vigliana, défendre les approches
du pont de la Madeleine.

Mais, mal renseigné, Schipani s'obstinait à voir arriver l'ennemi par la
route de Sorrente.

Une vive canonnade, qui se faisait entendre du côté du pont de la
Madeleine, indiquait que le cardinal attaquait Naples de ce côté.

Si Naples tenait quarante-huit heures, et si les républicains faisaient
un suprême effort, on pouvait tirer parti de la position où s'était mis
le cardinal, et, au lieu que ce fût Schipani qui fût coupé, c'était le
cardinal qui se trouvait entre deux feux.

Seulement, il fallait qu'un homme de courage, de volonté et
d'intelligence, capable de surmonter tous les obstacles, retournât à
Naples et pesât sur la délibération des chefs.

La position était embarrassante. Comme Dante, Salvato pouvait dire: «Si
je reste, qui ira? Si je vais, qui restera?»

Il se décida à partir, recommandant à Schipani de ne pas sortir de ses
retranchements qu'il n'eût reçu de Naples un ordre positif qui lui
indiquât ce qu'il avait à faire.

Puis, toujours suivi du fidèle Michele, qui lui faisait observer
qu'inutile en rase campagne, il pourrait être fort utile dans les rues
de Naples, il sauta dans une barque, se dirigea droit sur la flottille
de Caracciolo, se fit reconnaître de l'amiral, auquel il communiqua son
plan et qui l'approuva, passa à travers la flottille, qui couvrait la
mer d'une nappe de feu et le rivage d'une pluie de boulets et de
grenades, rama droit sur le Château-Neuf, et aborda dans l'anse du
môle.

Il n'y avait pas un instant à perdre, ni d'un côté ni de l'autre.
Salvato et Michele s'embrassèrent. Michele courut au Marché-Vieux et
Salvato au Château-Neuf, où se tenait le conseil.

Esclave de son devoir, il monta droit à la chambre où il savait trouver
le directoire et exposa son plan aux directeurs, qui l'approuvèrent.

Mais on connaissait Schipani pour une tête de fer. On savait qu'il ne
recevrait d'ordres que de Writz ou de Bassetti, ses deux chefs. On
renvoya Salvato à Writz, qui combattait au pont de la Madeleine.

Salvato s'arrêta un instant chez Luisa, qu'il trouva mourante et à
laquelle il rendit la vie comme un rayon de soleil rend la chaleur. Il
lui promit de la revoir avant de retourner au combat, et, s'élançant sur
un cheval neuf qu'il avait ordonné pendant ce temps, il suivit au grand
galop le quai qui conduit au pont de la Madeleine.

C'était le fort du combat. Le petit fleuve du Sebeto séparait les
combattants. Deux cents hommes jetés dans l'immense bâtiment des Granili
faisaient feu par toutes les fenêtres.

Le cardinal était là, bien reconnaissable à son manteau de pourpre,
donnant ses ordres au milieu du feu et affirmant dans l'esprit de ses
hommes qu'il était invulnérable aux balles qui sifflaient à ses
oreilles, et que les grenades qui venaient éclater entre les jambes de
son cheval ne pouvaient rien sur lui.

Aussi, fiers de mourir sous les yeux d'un pareil chef; sûrs, en mourant,
de voir s'ouvrir à deux battants pour eux les portes du paradis, les
sanfédistes, toujours repoussés, revenaient-ils sans cesse à la charge
avec une nouvelle ardeur.

Du côté des patriotes, le général Writz était aussi facile à voir que,
du côté des sanfédistes, le cardinal. A cheval comme lui, il parcourait
les rangs, excitant les républicains à la défense comme le cardinal,
lui, excitait à l'attaque.

Salvato le vit de loin et piqua droit à lui. Le jeune général semblait
être tellement habitué au bruit des balles, qu'il n'y faisait pas plus
attention qu'au sifflement du vent.

Si pressés que fussent les rangs des républicains, ils s'écartèrent
devant lui: on reconnaissait un officier supérieur, alors même que l'on
ne reconnaissait pas Salvato.

Les deux généraux se joignirent au milieu du feu.

Salvato exposa à Writz le but de sa course. Il tenait l'ordre tout prêt:
il le fit lire à Writz, qui l'approuva. Seulement, la signature
manquait.

Salvato sauta à bas de son cheval, qu'il donna à tenir à l'un de ses
Calabrais, qu'il reconnut dans la mêlée, et alla dans une maison
voisine, qui servait d'ambulance, chercher une plume toute trempée
d'encre.

Puis il revint à Writz et lui remit la plume.

Writz s'apprêta à signer l'ordre sur l'arçon de sa selle.

Profitant de ce moment d'immobilité, un capitaine sanfédiste prit aux
mains d'un Calabrais son fusil, ajusta le général et fit feu.

Salvato entendit un bruit mat suivi d'un soupir. Writz se pencha de son
côté et tomba dans ses bras.

Aussitôt, ce cri retentit:

--Le général est mort! le général est mort!

--Blessé! blessé seulement! cria à son tour Salvato, et nous allons le
venger!

Et, sautant sur le cheval de Writz:

--Chargeons cette canaille, dit-il, et vous la verrez se disperser
comme de la poussière au vent.

Et, sans s'inquiéter s'il était suivi, il s'élança sur le pont de la
Madeleine, accompagné de trois ou quatre cavaliers seulement.

Une décharge d'une vingtaine de coups de fusil tua deux de ses hommes et
cassa la cuisse à son cheval, qui s'abattit sous lui.

Il tomba, mais, avec son sang-froid ordinaire, les jambes écartées pour
ne pas être engagé sous sa monture, et les deux mains sur ses fontes,
qui étaient heureusement garnies de leurs pistolets.

Les sanfédistes se ruèrent sur lui. Deux coups de pistolet tuèrent deux
hommes; puis, de son sabre, qu'il tenait entre ses dents et qu'il y
reprit après avoir jeté loin de lui ses pistolets devenus inutiles, il
en blessa un troisième.

En ce moment, on entendit comme un tremblement de terre, le sol trembla
sous les pieds des chevaux. C'était Nicolino, qui, ayant appris le
danger que courait Salvato, chargeait, à la tête de ses hussards, pour
le secourir ou le délivrer.

Les hussards tenaient toute la largeur du pont. Après avoir failli être
poignardé par les baïonnettes sanfédistes, Salvato allait être écrasé
sous les pieds des chevaux patriotes.

Dégagé de ceux qui l'entouraient par l'approche de Nicolino, mais
risquant, comme nous l'avons dit, d'être foulé aux pieds, il enjamba le
pont et sauta par-dessus.

Le pont était dégagé, l'ennemi repoussé; l'effet moral de la mort de
Writz était combattu par un avantage matériel. Salvato traversa le
Sebeto et se retrouva au milieu des rangs des républicains.

On avait porté Writz à l'ambulance, Salvato y courut. S'il lui restait
assez de force pour signer, il signerait; tant qu'un souffle de vie
palpitait encore dans la poitrine du général en chef, ses ordres
devaient être exécutés.

Writz n'était pas mort, il n'était qu'évanoui.

Salvato récrivit l'ordre qui avait échappé avec la plume à la main
mourante du général, se mit en quête de son cheval, qu'il retrouva, et,
en recommandant une défense acharnée, il repartit à fond de train pour
aller trouver Bassetti à Capodichino.

En moins d'un quart d'heure, il y était.

Bassetti y maintenait la défense, avec moins de peine que là où était le
cardinal.

Salvato put donc le tirer à part, lui faire signer par duplicata l'ordre
pour Schipani, afin que, si l'un des deux ne parvenait pas à sa
destination, l'autre y parvînt.

Il lui raconta ce qui venait de se passer au pont de la Madeleine et ne
le quitta qu'après lui avoir fait faire serment de défendre Capodichino
jusqu'à la dernière extrémité et de concourir au mouvement du lendemain.

Salvato, pour revenir au Château-Neuf, devait traverser toute la ville.
A la strada Floria, il vit un immense rassemblement qui lui barrait la
rue.

Ce rassemblement était causé par un moine monté sur un âne, et portant
une grande bannière.

Cette bannière représentait le cardinal Ruffo, à genoux devant saint
Antoine de Padoue, tenant dans ses mains des rouleaux de cordes qu'il
présentait au cardinal.

Le moine, de grande taille déjà, grâce à sa monture, dominait toute la
foule, à laquelle il expliquait ce que représentait la bannière.

Saint Antoine était apparu en rêve au cardinal Ruffo, et lui avait dit,
en lui montrant des cordes, que, pour la nuit du 13 au 14 juin,
c'est-à-dire pour la nuit suivante, les patriotes avaient fait le
complot de pendre tous les lazzaroni, ne laissant la vie qu'aux enfants
pour les élever dans l'athéisme, et que, dans ce but, une distribution
de cordes avait été faite par le directoire aux jacobins.

Par bonheur, saint Antoine, dont la fête tombait le 14, n'avait pas
voulu qu'un tel attentat s'accomplît le jour de sa fête, et avait, comme
le constatait la bannière que déroulait le moine en la faisant
voltiger, obtenu du Seigneur la permission de prévenir ses fidèles
bourboniens du danger qu'ils couraient.

Le moine invitait les lazzaroni à fouiller les maisons des patriotes et
à pendre tous ceux dans les maisons desquels on trouverait des cordes.

Depuis deux heures, le moine, qui remontait du Vieux-Marché vers le
palais Borbonico, faisait, de cent pas en cent pas, une halte, et, au
milieu des cris, des vociférations, des menaces de plus de cinq cents
lazzaroni, répétait une proclamation semblable. Salvato, ne sachant
point la portée que pouvait avoir la harangue du capucin, que nos
lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, pour fra Pacifico, le quel, en
reparaissant dans les bas quartiers de Naples y avait retrouvé sa
vieille popularité avec recrudescence de popularité nouvelle,--Salvato,
disons-nous, allait passer outre, lorsqu'il vit venir, par la rue
San-Giovanni à Carbonara, une troupe de ces misérables portant au bout
d'une baïonnette une tête couronnée de cordes.

Celui qui la portait était un homme de quarante à quarante-cinq ans,
hideux à voir, couvert qu'il était de sang, la tête qu'il portait au
bout de la baïonnette étant fraîchement coupée et dégouttant sur lui. A
sa laideur naturelle, à sa barbe rousse comme celle de Judas, à ses
cheveux roidis et collés à ses tempes par la pluie sanglante, il faut
joindre une large balafre lui coupant la figure en diagonale et lui
crevant l'oeil gauche.

Derrière lui venaient d'autres hommes portant des cuisses et des bras.

Ces hideux trophées de chair s'avançaient au milieu des cris de «Vive le
roi! vive la religion!»

Salvato s'informa de ce que signifiait la sinistre procession et apprit
qu'à la suite de la proclamation de fra Pacifico, des cordes ayant été
trouvées dans la cave d'un boucher, le pauvre diable, au milieu des cris
«Voilà les lacets qui devaient nous pendre!» avait été égorgé à petits
coups, puis dépecé en morceaux. Son torse, déchiré en vingt parties,
avait été pendu aux crochets de la boutique, tandis que sa tête,
couronnée de cordes, était, avec ses bras et ses cuisses, portée par la
ville.

Il se nommait Cristoforo; c'était le même qui avait procuré à Michele
une pièce de monnaie russe.

Quant à son assassin, que Salvato ne reconnut point au visage, mais
qu'il reconnut au nom, c'était ce même beccaïo qui l'avait attaqué, lui
sixième, sous les ordres de Pasquale de Simone, dans la nuit du 22 au 23
septembre, et à qui il avait fendu l'oeil d'un coup de sabre.

A cette explication, que lui donna un bourgeois qui, ayant entendu tout
ce bruit, s'était hasardé sur le pas de sa porte, Salvato n'y put tenir.
Il mit le sabre à la main et s'élança sur cette bande de cannibales.

Le premier mouvement des lazzaroni fut de prendre la fuite; mais, voyant
qu'ils étaient cent et que Salvato était seul, la honte les gagna, et
ils revinrent menaçants sur le jeune officier. Trois ou quatre coups de
sabre bien appliqués écartèrent les plus hardis, et Salvato se serait
encore tiré de cette mauvaise affaire si les cris des blessés et surtout
les vociférations du beccaïo n'eussent donné l'éveil à la troupe qui
accompagnait fra Pacifico, et qui, en l'accompagnant, fouillait les
maisons désignées.

Une trentaine d'hommes se détachèrent et vinrent prêter main-forte à la
bande du beccaïo.

Alors, on vit ce spectacle singulier d'un seul homme se défendant contre
soixante, par bonheur, mal armés, et faisant bondir son cheval au milieu
d'eux comme si son cheval eût eu des ailes. Dix fois, une voie lui fut
ouverte et il eût pu fuir, soit par la strada de l'Orticello, soit par
la grotta della Marsa, soit par le vico dei Ruffi; mais il semblait ne
pas vouloir quitter la partie, évidemment si mauvaise pour lui, tant
qu'il n'aurait pas atteint et puni le misérable chef de cette bande
d'assassins. Mais, plus libre que lui de ses mouvements, parce qu'il
était au milieu de la foule, le beccaïo lui échappait sans cesse,
glissant, pour ainsi dire, entre ses mains comme l'anguille entre les
mains du pêcheur. Tout à coup, Salvato se souvint des pistolets qu'il
avait dans ses fontes. Il passa son sabre dans sa main gauche, tira son
pistolet de sa fonte et l'arma. Par malheur, pour viser sûrement, il fut
obligé d'arrêter son cheval. Au moment où Salvato touchait du doigt la
gâchette, son cheval s'affaissa tout à coup sous lui; un lazzarone, qui
s'était glissé entre les jambes de l'animal, lui avait coupé le jarret.

Le coup de pistolet partit en l'air.

Cette fois, Salvato n'eut pas le temps de se relever ni de chercher son
autre pistolet dans son autre fonte: dix lazzaroni se ruèrent sur lui,
cinquante couteaux le menacèrent.

Mais un homme se jeta au milieu de ceux qui allaient le poignarder, en
criant:

--Vivant! vivant!

Le beccaïo, en voyant l'acharnement de Salvato à le poursuivre, l'avait
reconnu et avait compris qu'il était reconnu lui-même. Or, il estimait
assez le courage du jeune homme pour savoir avec quelle indifférence il
recevrait la mort en combattant.

Ce n'était donc pas cette mort-là qu'il lui réservait.

--Et pourquoi vivant? répondirent vingt voix.

--Parce que c'est un Français, parce que c'est l'aide de camp du général
Championnet, parce que c'est celui, enfin, qui m'a donné ce coup de
sabre!

Et il montrait la terrible balafre qui lui sillonnait le visage.

--Eh bien, qu'en veux-tu faire?

--Je veux me venger, donc! cria le beccaïo; je veux le faire mourir à
petit feu! je veux le hacher comme chair à pâté! je veux le rôtir! je
veux le pendre!

Mais, comme il crachait, pour ainsi dire, toutes ces menaces au visage
de Salvato, celui-ci, sans daigner lui répondre, par un effort
surhumain, rejeta loin de lui les cinq ou six hommes qui pesaient sur
ses bras et sur ses épaules, et, se relevant de toute sa hauteur, fit
tournoyer son sabre au-dessus de sa tête, et, d'un coup de taille qu'eût
envié Roland, il lui eût fendu la tête jusqu'aux épaules si le beccaïo
n'eût paré le coup avec le fusil à la baïonnette duquel était embrochée
la tête du malheureux boucher.

Si Salvato avait la force de Roland, son sabre, par malheur, n'avait
point la trempe de Durandal: la lame, en rencontrant le canon du fusil,
se brisa comme du verre. Mais, comme elle ne rencontra le canon du fusil
qu'après avoir rencontré la main du beccaïo, trois de ses doigts
tombèrent à terre.

Le beccaïo poussa un rugissement de douleur et surtout de colère.

--Heureusement, dit-il, que c'est à la main gauche: il me reste la main
droite pour te pendre!

Salvato fut garrotté avec les cordes que l'on avait prises chez le
boucher et emporté dans un palais, au fond de la cave duquel on venait
de trouver des cordes et dont on jetait les meubles et les habitants par
la fenêtre.

Quatre heures sonnaient à l'horloge de la Vicaria.

À la même heure, le curé Antonio Toscano tenait la parole qu'il avait
donnée au jeune général.

Comme toutes les heures de cette journée, célèbre dans les annales de
Naples, furent marquées par quelques traits de dévouement, d'héroïsme ou
de cruauté, je suis forcé d'abandonner Salvato, si précaire que soit sa
situation, pour dire à quel point en était le combat.

Après la mort du général Writz, le commandant en second Grimaldi avait
pris la direction de la bataille. C'était un homme d'une force
herculéenne et d'un courage éprouvé. Deux ou trois fois, les
sanfédistes, lancés au delà du pont par ces élans des montagnards
auxquels rien ne résiste, vinrent attaquer corps à corps les
républicains. C'était alors que l'on voyait le géant Grimaldi, se
faisant une massue d'un fusil ramassé à terre, frapper avec la
régularité d'un batteur en grange et abattre à chaque coup un homme,
avec son terrible fléau.

En ce moment, on vit ce vieillard presque aveugle qui avait demandé un
fusil en promettant de s'approcher si près de l'ennemi qu'il serait bien
malheureux s'il ne le voyait pas;--en ce moment, disons-nous, on vit
Louis Serio, traînant ses deux neveux plutôt qu'il n'était conduit par
eux, s'avancer jusqu'au bord du Sebeto, où ils l'abandonnèrent. Mais,
là, il n'était plus qu'à vingt pas des sanfédistes. Pendant une
demi-heure, on le vit charger et décharger son fusil avec le calme et le
sang-froid d'un vieux soldat, ou plutôt avec le stoïque désespoir d'un
citoyen qui ne veut pas survivre à la liberté de son pays. Il tomba
enfin, et, au milieu des nombreux cadavres qui encombraient les abords
du fleuve, son corps resta perdu ou plutôt oublié.

Le cardinal comprit que jamais on ne forcerait le passage du pont tant
que la double canonnade du fort de Vigliana et de la flottille de
Caracciolo prendrait ses hommes en flanc.

Il fallait d'abord s'emparer du fort; puis, le fort pris, on
foudroierait la flottille avec les canons du fort.

Nous avons dit que le fort était défendu par cent cinquante ou deux
cents Calabrais, commandés par le curé Antonio Toscano.

Le cardinal mit tout ce qu'il avait de Calabrais sous les ordres du
colonel Rapini, Calabrais lui-même, et leur ordonna de prendre le fort,
coûte que coûte.

Il choisissait des Calabrais pour combattre les Calabrais, parce qu'il
savait qu'entre compatriotes la lutte serait mortelle: les luttes
fratricides sont les plus terribles et les plus acharnées.

Dans les duels entre étrangers, parfois les deux adversaires survivent;
nul n'a survécu d'Étéocle et de Polynice.

En voyant le drapeau aux trois couleurs flottant au-dessus de la porte
et en lisant la légende gravée au-dessous du drapeau: _Nous venger,
vaincre ou mourir!_ les Calabrais, ivres de fureur, se ruèrent sur le
petit fort, des haches et des échelles à la main.

Quelques-uns parvinrent à entamer la porte à coups de hache; d'autres
arrivèrent jusqu'au pied des murailles, où ils tentèrent d'appuyer
leurs échelles; mais on eût dit que, comme l'arche sainte, le fort de
Vigliana frappait de mort quiconque le touchait.

Trois fois les assaillants revinrent à la charge et trois fois furent
repoussés en laissant les approches du fort jonchées de cadavres.

Le colonel Rapini, blessé de deux balles, envoya demander du secours.

Le cardinal lui envoya cent Russes et deux batteries de canon.

Les batteries furent établies, et, au bout de deux heures, la muraille
offrait une brèche praticable.

On envoya alors un parlementaire au commandant: il offrait la vie sauve.

--Lis ce qui est écrit sur la porte du fort, répondit le vieux prêtre:
_Nous venger, vaincre ou mourir!_ Si nous ne pouvons vaincre, nous
mourrons et nous nous vengerons.

Sur cette réponse, Russes et Calabrais s'élancèrent à l'assaut.

La fantaisie d'un empereur, le caprice d'un fou, de Paul Ier, envoyait
des hommes nés sur les rives de la Néva, du Volga et du Don, mourir pour
des princes dont ils ignoraient le nom, sur les plages de la
Méditerranée.

Deux fois ils furent repoussés et couvrirent de leurs cadavres le chemin
qui conduisait à la brèche.

Une troisième fois, ils revinrent à la charge, les Calabrais conduisant
l'attaque. Au fur et à mesure que ceux-ci déchargeaient leurs fusils,
ils les jetaient; puis, le couteau à la main, ils s'élançaient dans
l'intérieur du fort. Les Russes les suivaient, poignardant avec leurs
baïonnettes tout ce qu'ils trouvaient devant eux.

C'était un combat muet et mortel, un combat corps à corps, dans lequel
la mort se faisait jour, au milieu d'embrassements si étroits, qu'on eût
pu les croire des embrassements fraternels. Cependant, la brèche une
fois ouverte, les assaillants croissaient toujours, tandis que les
assiégés tombaient les uns après les autres sans être remplacés.

De deux cents qu'ils étaient d'abord, à peine en restait-il soixante, et
plus de quatre cents ennemis les entouraient. Ils ne craignaient pas la
mort; seulement, ils mouraient désespérés de mourir sans vengeance.

Alors, le vieux prêtre, couvert de blessures, se dressa au milieu d'eux,
et, d'une voix qui fut entendue de tous:

--Êtes-vous toujours décidés? demanda-t-il.

--Oui! oui! oui! répondirent toutes les voix.

A l'instant même, Antonio Toscano se laissa glisser dans le souterrain
où était la poudre, il approcha d'un baril un pistolet qu'il avait
conservé comme suprême ressource, et fit feu.

Alors, au milieu d'une épouvantable explosion, vainqueurs et vaincus,
assiégeants et assiégés, furent enveloppés dans le cataclysme.

Naples fut secouée comme par un tremblement de terre, l'air s'obscurcit
sous un nuage de poussière, et, comme si un cratère se fût ouvert au
pied du Vésuve, pierres, solives, membres écartelés retombèrent sur une
immense circonférence.

Tout ce qui se trouvait dans le fort fut anéanti: un seul homme, étonné
de vivre sans blessures, emporté dans l'air, retomba dans la mer, nagea
vers Naples et regagna le Château-Neuf, où il raconta la mort de ses
compagnons et le sacrifice du prêtre.

Ce dernier des Spartiates calabrais se nommait Fabiani.

La nouvelle de cet événement se répandit en un instant dans les rues de
Naples et y souleva un enthousiasme universel.

Quant au cardinal, il vit immédiatement le parti qu'il pouvait tirer de
l'événement.

Le feu du fort de Vigliana éteint, rien ne lui défendait plus
d'approcher de la mer, et il pouvait, à son tour, avec ses pièces de
gros calibre, foudroyer la petite escadre de Caracciolo.

Les Russes avaient des pièces de seize. Ils établirent une batterie au
milieu des débris mêmes du fort, qui leur servirent à construire des
épaulements, et ils commencèrent, vers cinq heures du soir, à foudroyer
la flottille.

Caracciolo, écrasé par des boulets russes, dont un seul suffisait pour
couler bas une de ses chaloupes, quelquefois deux, fut obligé de prendre
le large.

Alors le cardinal put faire avancer ses hommes par la plage, demeurée
sans défense depuis la prise du fort de Vigliana, et les deux champs de
bataille de la journée restèrent aux sanfédistes, qui campèrent sur les
ruines du fort et poussèrent leurs avant-postes jusqu'au delà du pont de
la Madeleine.

Bassetti, nous l'avons dit, défendait Capodichino, et, jusque-là, avait
paru combattre franchement pour la République, qu'il trahit depuis. Tout
à coup, il entendit retentir derrière lui les cris de «Vive la religion!
vive le roi!» poussés par fra Pacifico et les lazzaroni sanfédistes qui,
profitant de ce que les rues de Naples étaient demeurées sans
défenseurs, s'en étaient emparés. En même temps, il apprit la blessure
et la mort de Writz. Il craignit alors de demeurer dans une position
avancée où la retraite pouvait lui être coupée. Il croisa la baïonnette
et s'ouvrit, à travers les rues encombrées de lazzaroni, un passage
jusqu'au Château-Neuf.

Manthonnet, avec sept ou huit cents hommes, avait vainement attendu une
attaque sur les hauteurs de Capodimonte; mais, ayant vu sauter le fort
de Vigliana, ayant vu la flottille de Caracciolo forcée de s'éloigner,
ayant appris la mort de Writz et la retraite de Bassetti, il se retira
lui-même par le Ramero sur Saint-Elme, où le colonel Mejean refusa de le
recevoir. Il s'établit en conséquence, lui et ses patriotes, dans le
couvent Saint-Martin, placé au pied de Saint-Elme, moins fortifié que
lui par l'art, mais aussi fortifié par la position.

De là, il pouvait voir les rues de Naples livrées aux lazzaroni, tandis
que les patriotes se battaient au pont de la Madeleine et sur toute la
plage, du port de Vigliana à Portici.

Exaspérés par le prétendu complot dressé contre eux par les patriotes,
et à la suite duquel ils devaient être tous étranglés si saint Antoine,
meilleur gardien de leur vie que ne l'était saint Janvier, ne fût venu
en personne révéler le complot au cardinal, les lazzaroni, excités par
fra Pacifico, se livraient à des cruautés qui dépassaient toutes celles
qu'ils avaient commises jusque-là.

Pendant le trajet que Salvato dut parcourir pour aller de l'endroit où
il avait été arrêté à celui où il devait attendre la mort que lui
promettait le beccaïo, il put voir quelques-unes de ces cruautés
auxquelles se livraient les lazzaroni.

Un patriote attaché à la queue d'un cheval passa, emporté par l'animal
furieux, laissant, sur les dalles qui pavent les rues, une large traînée
de sang et achevant de laisser aux angles des rues et des vicoli les
débris d'un cadavre chez lequel le supplice survivait à la mort.

Un autre patriote, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, le
croisa trébuchant. Il était nu, et des hommes qui le suivaient en
l'insultant, le forçaient de marcher en le piquant par derrière avec des
sabres et des baïonnettes.

Un autre, à qui l'on avait scié les pieds, était forcé à coups de fouet
de courir sur les os de ses jambes comme sur des échasses, et, chaque
fois qu'il tombait, à coups de fouet était forcé de se relever et de
reprendre cette course effroyable.

Enfin à la porte était dressé un bûcher sur lequel on brûlait des femmes
et des enfants que l'on y jetait vivants ou moribonds, et dont ces
cannibales, et, entre autres, le curé Rinaldi, que nous avons déjà eu
l'occasion de nommer deux ou trois fois, s'arrachaient les morceaux à
moité cuits pour les dévorer[1].

[Note 1: Comme on pourrait croire que nous faisons de l'horreur à
plaisir, nous allons citer les différents textes auxquels nous
empruntons ces détails.

«En outre,--dit Bartolomeo Nardini dans ses _Mémoires pour servir à
l'histoire des révolutions de Naples_, par un témoin oculaire,--en
outre, le cardinal avait fait fabriquer une quantité de lacets qu'il
faisait jeter dans les maisons pour donner à ce mensonge l'apparence de
la vérité. Les jeunes gens de la ville, qui avaient été forcés de
s'inscrire aux rôles de la garde nationale, fuyaient, quelques-uns
travestis en femmes, les autres en lazzaroni, et se cachaient dans les
maisons les plus misérables, pensant que celles-là seraient les plus
respectées. Mais ceux qui avaient eu la chance de passer à travers le
peuple sans être reconnus, ne trouvaient point d'hôtes qui voulussent
les recevoir. On savait trop bien que les maisons où on les trouverait
seraient livrées au pillage et à l'incendie. Les frères fermèrent la
porte à leurs frères, les épouses à leurs époux, les parents à leurs
enfants. Il se trouva à Naples un père si dénaturé, que, pour prouver
son attachement au parti royaliste, il livra de sa propre main son fils
à cette populace, sans même qu'il fût poursuivi par elle, et se fit une
cuirasse avec le sang de son enfant.

»Ces malheureux fugitifs, ne trouvant personne qui consentît à leur
donner asile, étaient contraints de se cacher dans les égouts de la
ville, où ils rencontraient d'autres malheureux, forcés de s'y cacher
comme eux, et hors desquels la faim les forçait de sortir la nuit pour
aller chercher quelque nourriture. Les lazzaroni les attendaient à
l'affût, s'emparaient d'eux, les faisaient expirer au milieu des
tortures; puis, à ces corps mutilés, ils coupaient les têtes, qu'ils
portaient au cardinal Ruffo.»

Attendez-vous à mieux que cela.

»Durant l'assaut des châteaux et de la ville, raconte l'historien
Cuoco,--le même que, dans sa lettre à Ruffo, le roi condamna
irrévocablement à mort,--durant l'assaut des châteaux, le peuple
napolitain commit des barbaries qui font frémir et deviennent
inexplicables, même à l'endroit des femmes. Il éleva sur les places
publiques des bûchers où il faisait cuire et mangeait les membres des
malheureux qu'il y jetait vivants ou moribonds.»

Or, notez que l'homme qui raconte ceci est Vicenzo Cuoco, l'auteur du
_Précis sur les événements de Naples_, c'est-à-dire un des magistrats
les plus distingués du barreau napolitain. Malgré la recommandation de
Ferdinand, il parvint à échapper au massacre populaire et au massacre
juridique qui le suivit. Exilé pendant dix ans de sa patrie, il y rentra
avec le roi Joseph, fut ministre sous Murat, et devint fou de terreur
parce que, Murat tombé, le prince Léopold lui fit demander son _Précis
historique_.

Un autre auteur, qui garde l'anonyme et qui intitule son livre _Mes
Périls_, raconte que, s'étant sauvé, déguisé en femme, dans une maison
où l'on voulut bien lui donner l'hospitalité, il y fit connaissance avec
le curé Rinaldi, qui, ne sachant point écrire, le tourmentait pour lui
faire rédiger pour Ferdinand un mémoire où il sollicitait de Sa Majesté
la faveur d'être nommé gouverneur de Capoue, énumérant au nombre de ses
droits incontestables à ce poste d'avoir, à cinq ou six reprises
différentes, mangé du jacobin, et, entre autres, une épaule d'enfant
tiré du sein de sa mère éventrée.

On ferait un livre à part du simple récit des différentes tortures
infligées aux patriotes, tortures qui font le plus grand honneur à
l'imagination des lazzaroni napolitains, en ce que ces tortures ne sont
portées ni sur le répertoire de l'inquisition, ni sur le catalogue des
supplices des Indiens rouges.]

Ce bûcher était fait d'une partie des meubles du palais jetés par les
fenêtres. Mais, la rue s'étant trouvée encombrée, le rez-de-chaussée
avait été moins dévasté que les autres pièces, et dans la salle à manger
restaient une vingtaine de chaises et une pendule qui continuait à
marquer l'heure avec l'impassibilité des choses mécaniques.

Salvato jeta un coup d'oeil machinal sur cette pendule: elle marquait
quatre heures un quart.

Les hommes qui le portaient le déposèrent sur la table. Décidé à ne pas
échanger une parole avec ses bourreaux, soit par le mépris qu'il faisait
d'eux, soit par la conviction que cette parole serait inutile, il se
coucha sur le côté comme un homme qui dort.

Alors, entre tous ces hommes, experts en torture, il fut débattu de quel
genre de mort mourrait Salvato.

Brûlé à petit feu, écorché vif, coupé en morceaux, Salvato pouvait
supporter tout cela sans jeter une plainte, sans pousser un cri.

C'était du meurtre, et, aux yeux de ces hommes, le meurtre ne
déshonorait pas, n'humiliait pas, n'abaissait pas celui qui en était la
victime.

Le beccaïo voulait autre chose. D'ailleurs, il déclarait qu'ayant été
défiguré et mutilé par Salvato, Salvato lui appartenait. C'était son
bien, sa propriété, sa chose. Il avait donc le droit de le faire mourir
comme il voudrait.

Or, il voulait que Salvato mourût pendu.

La pendaison est une mort ridicule, où le sang n'est point répandu,--le
sang ennoblit la mort;--les yeux sortent de leurs orbites, la langue
enfle et jaillit hors de la bouche, le patient se balance avec des
gestes grotesques. C'était ainsi, pour qu'il mourût dix fois, que
Salvato devait mourir.

Salvato entendait toute cette discussion, et il était forcé de se dire
que le beccaïo, eût-il été Satan lui-même, et, en sa qualité de roi des
réprouvés, eût-il pu lire en son âme, il n'eût pas mieux deviné ce qui
s'y passait.

Il fut donc convenu que Salvato mourrait pendu.

Au-dessus de la table où était couché Salvato se trouvait un anneau
ayant servi à suspendre un lustre.

Seulement, le lustre avait été brisé.

Mais on n'avait pas besoin du lustre pour ce que voulait faire le
beccaïo: on n'avait besoin que de l'anneau.

Il prit une corde dans sa main droite, et, si mutilée que fût sa main
gauche, il parvint à y faire un noeud coulant.

Puis il monta sur la table, et, de la table, comme il eût fait d'un
escabeau, sur le corps de Salvato, qui demeura aussi insensible à la
pression du pied immonde que s'il eût été déjà changé en cadavre.

Il passa la corde dans l'anneau.

Tout à coup il s'arrêta; il était évident qu'une idée nouvelle venait de
lui traverser l'esprit.

Il laissa le noeud coulant pendre à l'anneau et jeta à terre l'autre
extrémité de la corde.

--Oh! dit-il, camarades, je vous demande un quart d'heure, rien qu'un
quart d'heure! Pendant un quart d'heure, promettez-moi de me le garder
vivant, et je vous promets, moi, pour ce jacobin, une mort dont vous
serez tous contents.

Chacun demanda au beccaïo ce qu'il voulait dire et de quelle mort il
entendait parler; mais le beccaïo, refusant obstinément de répondre aux
questions qui lui furent faites, s'élança hors du palais et prit sa
course vers la _via dei Sospiri-dell'Abisso_.



                                 LXV

         CE QU'ALLAIT FAIRE LE BECCAÏO VIA DEI SOSPIRI-DELL'ABISSO

La via dei Sospiri-dell'Abisso, c'est-à-dire la rue des
Soupirs-de-l'Abîme, donnait d'un côté sur le quai della strada Nuova, de
l'autre sur le Vieux-Marché, où se faisaient d'habitude les exécutions.

On l'appelait ainsi, parce qu'en entrant dans cette rue, les condamnés,
pour la première fois, apercevaient l'échafaud et qu'il était bien rare
que cette vue ne leur tirât point un amer soupir du fond des entrailles.

Dans une maison à porte si basse qu'il semblait qu'aucune créature
humaine n'y pût entrer la tête levée, et dans laquelle on n'entrait, en
effet, qu'en descendant deux marches et en se courbant, comme pour
entrer dans une caverne, deux hommes causaient à une table sur laquelle
étaient posés un fiasco de vin du Vésuve et deux verres.

L'un de ces hommes nous est complétement étranger; l'autre est notre
vieille connaissance Basso Tomeo, le pêcheur de Mergellina, le père
d'Assunta et des trois gaillards que nous avons vus tirer le filet le
jour de la pêche miraculeuse, qui fut le dernier jour des deux frères
della Torre.

On se rappelle à la suite de quelles craintes qui le poursuivaient à
Mergellina il était venu demeurer à la Marinella, c'est-à-dire à l'autre
bout de la ville.

En tirant ses filets, ou plutôt les filets de son père, Giovanni, son
dernier fils, avait remarqué, à la fenêtre de la maison faisant le coin
du quai de la strada Nuova et de la rue des Soupirs-de-l'Abîme, fenêtre
à fleur de terre à cause des deux marches à l'aide desquelles on
descendait dans l'appartement que, dans le jargon de nos constructeurs
modernes, on appellerait un sous-sol,--Giovanni avait, disons-nous,
remarqué une belle jeune fille dont il était devenu amoureux.

Il est vrai que son nom semblait la prédestiner à épouser un pêcheur:
elle s'appelait Marina.

Giovanni, qui arrivait de l'autre côté de la ville, ne savait pas ce que
personne n'ignorait du pont de la Madeleine à la strada del Piliere:
c'était à qui appartenait cette maison à porte basse et de qui était
fille cette belle fleur de grève qui s'épanouissait ainsi au bord de la
mer.

Il s'informa, et apprit que la maison et la fille appartenaient à maître
Donato, le bourreau de Naples.

Quoique les peuples méridionaux, et particulièrement le peuple
napolitain, n'aient point pour l'exécuteur des hautes oeuvres cette
répulsion qu'il inspire, en général, aux hommes du Nord, nous ne
saurions cacher à nos lecteurs que la nouvelle ne fut point agréable à
Giovanni.

Son premier sentiment fut de renoncer à la belle Marina. Comme nos deux
jeunes gens n'avaient encore échangé que des regards et des sourires, la
rupture n'exigeait pas de grandes formalités. Giovanni n'avait qu'à ne
plus passer devant la maison, ou, quand il y passerait, à tourner les
yeux d'un autre côté.

Il fut huit jours sans y passer; mais, le neuvième, il n'y put tenir: il
y passa. Seulement, en y passant, il tourna la tête vers la mer.

Par malheur, ce mouvement avait été fait trop tard, et, lorsqu'il avait
détourné la tête, la fenêtre où stationnait d'habitude la belle Marina
s'était trouvée comprise dans le cercle parcouru par son rayon visuel.

Il avait entrevu la jeune fille; il lui avait même semblé qu'un nuage de
tristesse voilait son visage.

Mais la tristesse, qui enlaidit les vilains visages, fait un effet
contraire sur les beaux.

La tristesse avait encore embelli Marina.

Giovanni s'arrêta court. Il lui sembla qu'il avait oublié quelque chose
à la maison. Il eût bien de la peine à dire quoi; mais cette chose,
quelle qu'elle fût, lui sembla si nécessaire, qu'il se retourna, mû par
une force supérieure, et qu'en se retournant, les mesures qu'il avait
déjà si mal prises, étant plus mal prises encore, il se trouva face à
face avec celle qu'il s'était promis à lui-même de ne plus regarder.

Cette fois, les regards des deux jeunes gens se croisèrent et se dirent,
avec ce langage si rapide et si expressif des yeux, tout ce qu'auraient
pu se dire leurs paroles.

Notre intention n'est point de suivre, quelque intérêt que nous serions
sûr de lui donner, cet amour dans ses développements. Il suffira à nos
lecteurs de savoir que, comme Marina était aussi sage que belle et que
l'amour de Giovanni allait toujours croissant, force lui fut, un beau
matin, de s'ouvrir à son père, de lui avouer son amour et de lui dire,
le plus sentimentalement qu'il put, qu'il n'y avait plus de bonheur pour
lui en ce monde s'il n'obtenait pas la main de la belle Marina.

Au grand étonnement de Giovanni, le vieux Basso Tomeo ne vit point à ce
mariage une insurmontable difficulté. C'était un grand philosophe que le
pêcheur de Mergellina, et la même raison qui lui avait fait refuser sa
fille à Michele le poussait à offrir son fils à Marina.

Michele, au su de tout le monde, n'avait pas le sou, tandis que maître
Donato, exerçant un métier, exceptionnel, c'est vrai, mais, par cela
même, lucratif, devait avoir une escarcelle bien garnie.

Le vieux pêcheur consentit donc à s'aboucher avec maître Donato.

Il alla le trouver et lui exposa le motif de sa visite.

Quoique Marina, ainsi que nous l'avons dit, fût charmante, et quoique le
préjugé social soit moins grand chez les Méridionaux que chez les hommes
du Nord, à Naples qu'à Paris, une fille de bourreau n'est point
marchandise facile à placer, et maître Donato ouvrit l'oreille aux
propositions du vieux Basso Tomeo.

Toutefois, le vieux Basso Tomeo, avec une franchise qui lui faisait
honneur, avouait que l'état de pêcheur, suffisant à nourrir son homme,
ne suffisait pas à nourrir une famille, et qu'il ne pouvait pas donner à
son fils le moindre ducat en mariage.

Il fallait donc que les jeunes époux fussent dotés par maître Donato, ce
qui lui serait d'autant plus facile qu'on entrait dans une phase de
révolution, et, comme il est de tradition qu'il n'est point de
révolution sans exécutions, maître Donato, qui, à six cents ducats,
c'est-à-dire à deux mille quatre cents francs de fixe par an, joignait
dix ducats de prime, c'est-à-dire quarante francs à chaque exécution,
allait, en quelques mois, faire une fortune, non-seulement rapide, mais
colossale.

Dans la perspective de ce travail lucratif, il promit de donner à Marina
une dot de trois cents ducats.

Seulement, voulant donner cette somme, non point sur ses économies déjà
faites, mais sur son gain à venir, il avait remis le mariage à quatre
mois. C'était bien le diable si la révolution ne lui donnait point à
faire huit exécutions en quatre mois, une par quinzaine.

Ce bas chiffre représentait trois cents vingt ducats; ce qui lui donnait
encore vingt ducats de bénéfice.

Par malheur pour Donato, on a vu de quelle façon philanthropique s'était
faite la révolution de Naples; de sorte que, trompé dans son calcul et
n'ayant pas eu la moindre pendaison à exécuter, maître Donato se faisait
tirer l'oreille pour consentir au mariage de Marina avec Giovanni, ou
plutôt au versement de la dot qui devait assurer l'existence des deux
jeunes gens.

Voilà pourquoi il était assis à la même table que Basso Tomeo; car, nous
ne le cacherons pas plus longtemps à nos lecteurs, cet homme qui leur
est inconnu, qui est assis en face du vieux pêcheur, qui saisit le
fiasco par son col mince et flexible et qui remplit le verre de son
partner, c'est maître Donato, le bourreau de Naples.

--Si, ce n'est pas fait pour moi! Comprenez-vous, compère Tomeo?
c'est-à-dire que, quand j'ai vu s'établir la République, que j'ai
demandé à des gens instruits ce que c'était que la République, et que
ceux-ci m'ont expliqué que c'était une situation politique dans laquelle
la moitié des citoyens coupait le cou à l'autre, je me suis dit: «Ce
n'est point trois cents ducats que je vais gagner, c'est mille, cinq
mille, dix mille ducats, c'est-à-dire une fortune!»

--C'était à penser, en effet. On m'a assuré qu'en France il y avait un
citoyen nommé Marat qui demandait trois cent mille têtes dans chaque
numéro de son journal. Il est vrai qu'on ne les lui donnait pas toutes;
mais enfin on lui en donnait quelques-unes.

--Eh bien, pendant cinq mois qu'a duré notre révolution, à nous, pas un
seul Marat: des Cirillo, des Pagano, des Charles Laubert, des Manthonnet
tant qu'on en a voulu, c'est-à-dire des philanthropes qui ont crié sur
les terrasses: «Ne touchez pas aux individus! respectez les propriétés!»

--Ne m'en parlez pas, compère, dit Basso Tomeo en haussant les épaules;
on n'a jamais vu une pareille chose. Aussi, vous voyez où ils en sont,
MM. les patriotes: cela ne leur a point porté bonheur.

--C'est au point que, quand j'ai vu qu'on pendait à Procida et à Ischia,
j'ai réclamé. Partout où l'on pend, il me semble que je dois en être;
mais savez-vous ce que l'on m'a répondu?

--Non.

--On m'a répondu qu'on ne pendait pas dans les îles pour le compte de la
République, mais pour le compte du roi; que le roi avait envoyé de
Palerme un juge pour juger, et que les Anglais avaient fourni un
bourreau pour pendre. Un bourreau anglais! Je voudrais bien voir comment
il s'y prend!

--C'est un passe-droit, compère Donato.

--Enfin, il me restait un dernier espoir. Il y avait dans les prisons du
Château-Neuf deux conspirateurs; ceux-là ne pouvaient m'échapper: ils
avouaient hautement leur crime, ils s'en vantaient même.

--Les Backer?

--Justement... Avant-hier, on les condamne à mort. Je dis: «Bon! c'est
toujours vingt ducats et leur défroque.» Comme ils étaient riches, leurs
habits auraient une valeur. Pas du tout: savez-vous ce que l'on fait?

--On les fusille: je les ai vu fusiller.

--Fusiller! A-t-on jamais vu fusiller à Naples? Tout cela pour faire sur
un pauvre diable une économie de vingt ducats! Oh! tenez, compère, un
gouvernement qui ne pend pas et qui fusille ne peut pas tenir. Aussi,
voyez, dans ce moment-ci, comment nos lazzaroni les arrangent, vos
patriotes!

--Mes patriotes, compère? Ils n'ont jamais été à moi. Je ne savais pas
même ce que c'était qu'un patriote. Je l'ai demandé à fra Pacifico, qui
m'a répondu que c'était un jacobin; alors, je lui ai demandé ce que
c'était qu'un jacobin, et il m'a répondu que c'était un patriote,
c'est-à-dire un homme qui avait commis toute sorte de crimes, et qui
serait damné.

--En attendant, nos pauvres enfants?

--Que voulez-vous, père Tomeo! Je ne peux pourtant pas me tirer le sang
des veines pour eux. Qu'ils attendent. J'attends bien, moi! Peut-être
que, si le roi rentre, cela changera et que j'aurai à pendre (maître
Donato grimaça un sourire), même votre gendre Michele.

--Michele n'est pas mon gendre, Dieu merci! Il a voulu l'être; j'ai
refusé.

--Oui, quand il était pauvre; mais, depuis qu'il est riche, il n'a plus
reparlé de mariage.

--Ça, c'est vrai. Le bandit! Aussi, le jour où vous le pendrez, je
tirerai la corde; et, s'il nous faut l'aide de nos trois fils, ils la
tireront avec moi.

En ce moment, et comme Basso Tomeo offrait obligeamment son aide et
celle de ses trois fils à maître Donato, la porte de cette espèce de
cave qui servait de demeure à maître Donato s'ouvrit, et beccaïo,
secouant toujours sa main sanglante, parut devant les deux amis.

Le beccaïo était bien connu de maître Donato, étant son voisin. Aussi, à
la vue du beccaïo, appela-t-il sa fille Marina pour qu'elle apportât un
verre.

Marina parut, belle et gracieuse comme une vision. On se demandait
comment une si belle fleur avait pu pousser en un pareil charnier.

--Merci, merci, dit le beccaïo. Il ne s'agit point ici de boire, même à
la santé du roi: il s'agit, maître Donato, de venir pendre un rebelle.

--Pendre un rebelle? dit maître Donato, cela me va.

--Et un vrai rebelle, maître, vous pouvez vous en vanter; et, en cas de
doute, vous enquérir à Pasquale de Simone. Nous avons été chargés
ensemble de son exécution et nous l'avons manqué comme des imbéciles.

--Ah! ah! fit maître Donato; et lui ne t'a pas manqué? Car je présume
que c'est lui qui t'a donné ce fameux coup de sabre qui t'a balafré le
visage.

--Et celui-ci qui m'a coupé la main, répliqua le beccaïo montrant sa
main mutilée et sanglante.

--Oh! oh! voisin, dit maître Donato, laissez-moi panser cela. Vous savez
que nous sommes un peu chirurgiens, nous autres.

--Non, sang du Christ! non! dit le beccaïo. Quand il sera mort, à la
bonne heure; mais, tant qu'il sera vivant, saigne ma main, saigne.
Allons, venez, maître: on vous attend.

--On m'attend? C'est bientôt dit; mais qui me payera?

--Moi.

--Vous dites cela parce qu'il est vivant; mais quand il sera pendu?

--Nous ne sommes qu'à un pas de ma boutique, nous nous y arrêterons, et
je te conterai dix ducats.

--Hum! fit maître Donato, c'est dix ducats pour les exécutions légales;
mais, pour les exécutions illégales, cela en vaut vingt, et encore je ne
sais pas si c'est bien prudent à moi.

--Viens, et je t'en donnerai vingt; seulement, décide-toi; car, si tu ne
veux pas le pendre, je le pendrai, moi, et ce sera vingt ducats de
gagnés.

Maître Donato réfléchit qu'en effet, ce n'était pas chose difficile que
de pendre un homme, puisque tant de gens se pendent tout seuls, et,
craignant que cette aubaine ne lui échappât:

--C'est bien, dit-il: je ne veux pas désobliger un voisin.

Et il alla prendre un rouleau de corde suspendu au mur par un clou.

--Où allez-vous donc? demanda le beccaïo.

--Vous le voyez bien, je vais prendre mes instruments.

--Des cordes? Nous en avons de reste là-bas.

--Mais elles ne sont point préparées; plus une corde a servi, mieux elle
glisse, et, par conséquent, plus elle est douce au patient.

--Plaisantes-tu? s'écria le beccaïo. Est-ce que je veux que sa mort soit
douce? Une corde neuve, mordieu! une corde neuve!

--Au fait, dit maître Bonato avec son sourire sinistre, c'est vous qui
payez: c'est à vous de faire votre carte. Au revoir, père Tomeo!

--Au revoir, répondit le vieux pêcheur, et bon courage, compère! J'ai
idée que voilà votre mauvaise veine coupée.

Puis, à lui-même:

--Légale ou illégale, qu'importe! c'est toujours vingt ducats à compte
sur la dot.

On sortit de la rue des Soupirs-de-l'Abîme et l'on se rendit chez le
beccaïo.

Celui-ci alla droit au tiroir du comptoir et y prit vingt ducats, qu'il
allait donner à maître Donato, quand tout à coup, se ravisant:

--Voilà dix ducats, maître, lui dit-il; le reste après l'exécution.

--L'exécution de qui? demanda la femme du beccaïo en sortant de la
chambre du fond.

--Si on te le demande, tu diras que tu ne l'as jamais su ou que tu l'as
oublié.

S'apercevant alors seulement de l'état dans lequel était la main de son
mari:

--Jésus Dieu! dit-elle, qu'est-ce que cela?

--Rien.

--Comment, rien? Trois doigts coupés, tu appelles cela rien!

--Bon! dit le beccaïo, s'il faisait du vent, ce serait déjà séché.
Venez, maître.

Et il sortit de sa boutique: le bourreau le suivit.

Les deux hommes gagnèrent la rue de Lavinago, le beccaïo guidant maître
Donato, et marchant si vite, que maître Donato avait de la peine à le
suivre.

Lorsque le beccaïo rentra, tout était dans la même situation que
lorsqu'il était parti. Le prisonnier, toujours couché sur la table,
insulté et frappé par les lazzaroni, n'avait pas fait un seul mouvement
et semblait plongé dans une immobilité complète.

Au reste, il avait fallu presque autant de force morale pour supporter
les injures, qu'il avait fallu de force physique pour supporter les
coups et les blessures même à l'aide desquels on avait, à vingt reprises
différentes, essayé de réveiller ce dormeur obstiné. Injures et coups,
nous l'avons dit, tout avait été inutile.

Des cris de joie et des acclamations de triomphe saluèrent l'apparition
du tueur de boucs et du tueur d'hommes, et les cris: _Il boïa! il boïa!_
s'élancèrent de toutes les bouches.

Si ferme que fût Salvato, il tressaillit à ce cri; car il venait de
comprendre la véritable cause du succès qu'il avait obtenu.
Non-seulement, dans sa vengeance, le beccaïo voulait sa mort, mais il
voulait qu'il mourût d'une main infâme.

Il réfléchit, toutefois, que sa mort, résultat d'une main exercée,
serait plus prompte et moins douloureuse.

L'oeil qu'il avait entr'ouvert se referma, et il retomba dans son
impassibilité, dont personne, d'ailleurs, ne s'était aperçu qu'il fût
sorti.

Le beccaïo s'approcha de lui, et, le montrant à maître Donato:

--Tenez, dit-il, voici votre homme.

Maître Donato jeta les yeux autour de lui pour chercher un endroit
convenable où établir un gibet provisoire; mais le beccaïo lui montra
l'anneau et la corde.

--On t'a préparé la besogne, lui dit-il. Cependant, ne te presse pas, tu
as le temps.

Maître Donato monta sur la table; mais, plus respectueux que le beccaïo
pour le pauvre bipède qui se prétend fait à la ressemblance de Dieu et
que l'on appelle l'homme, il n'osa monter sur le corps du patient, comme
avait fait le beccaïo.

Il monta sur une chaise pour s'assurer que l'anneau était solide et le
noeud coulant bien fait.

L'anneau était solide; mais le noeud coulant ne coulait pas.

Maître Donato haussa les épaules, murmura quelques paroles railleuses à
l'adresse de ceux qui se mêlaient de choses qu'ils ne savaient pas, et
refit le noeud mal fait.

Pendant ce temps, le beccaïo insultait de son mieux le prisonnier,
toujours muet et immobile comme s'il eût été mort.

La pendule sonna sept heures.

--Compte maintenant les minutes, dit le tueur de boucs à Salvato; car tu
as fini de compter les heures.

La nuit n'était point encore venue; mais, dans les rues étroites et aux
hautes maisons de Naples, l'obscurité commence à descendre bien avant
que se couche le soleil.

On commençait à voir un peu confusément dans cette salle à manger, où se
préparait un spectacle dont personne ne voulait perdre le moindre
détail.

Plusieurs voix s'écrièrent:

--Des torches! des torches!

Il était bien rare que, dans une réunion de cinq ou six lazzaroni, il
n'y eût pas un homme muni d'une torche. Incendier était une des
recommandations faites par le cardinal Ruffo au nom de saint Antoine,
et, en effet, l'incendie est un des accidents qui jettent le plus de
trouble dans une ville.

Or, comme il y avait dans la salle à manger quarante ou cinquante
lazzaroni, il s'y trouvait sept ou huit torches.

En une seconde, elles furent allumées, et au jour triste du crépuscule
tombant succéda la lumière funèbre et enfumée des torches.

A cette lumière, mêlée de grandes ombres, à cause du mouvement qui leur
était imprimé par ceux qui les portaient, les figures de tous ces hommes
de meurtre et de pillage prirent une expression plus sinistre encore.

Cependant, le noeud coulant était fait, et la corde n'attendait plus que
le cou du condamné.

Le bourreau mit un genou en terre près du patient, et, soit pitié, soit
conscience de son état:

--Vous savez que vous pouvez demander un prêtre, lui dit-il, et que nul
n'a le droit de vous le refuser.

A ces paroles, dans lesquelles il sembla à Salvato sentir luire la
première étincelle de sympathie qui lui eût été témoignée depuis qu'il
était tombé aux mains des lazzaroni, sa résolution de garder le silence
s'évanouit.

--Merci, mon ami, dit-il d'une voix douce en souriant au bourreau: je
suis soldat, et, par conséquent, toujours prêt à mourir; je suis honnête
homme, et, par conséquent, toujours prêt à me présenter devant Dieu.

--Quel temps voulez-vous pour faire votre dernière prière? Foi de
Donato, ce temps vous sera accordé, ou vous ne serez pas pendu par moi.

--J'ai eu le temps de faire ma prière depuis que je suis couché sur
cette table, dit Salvato. Ainsi, mon ami, si vous êtes pressé, que je ne
vous retarde pas.

Maître Donato n'était point habitué à trouver cette courtoisie chez ceux
auxquels il avait affaire. Aussi, tout bourreau qu'il était, et par cela
même qu'il était le bourreau, elle le toucha profondément.

Il se gratta l'oreille un instant.

--Je crois, dit-il, qu'il y a des préjugés contre ceux qui exercent
notre état, et que certaines personnes délicates n'aiment pas à être
touchées par nous. Voulez-vous dénouer votre cravate et rabattre le col
de votre chemise vous-même, ou voulez-vous que je vous rende ce dernier
service?

--Je n'ai pas de préjugés, répondit Salvato, et, non-seulement vous êtes
pour moi ce qu'est un autre homme, mais encore je vous sais gré de ce
que vous faites pour moi, et, si j'avais la main libre, ce serait pour
vous serrer la main avant de mourir.

--Par le sang du Christ! vous me la serrerez alors, dit maître Donato
en se mettant en devoir de délier les cordes qui liaient les poignets de
Salvato: ce sera un bon souvenir pour le reste de ma vie.

--Ah! c'est comme cela que tu gagnes ton argent! s'écria le beccaïo,
furieux de voir que Salvato allait mourir aussi impassiblement aux mains
du bourreau qu'à celles d'un autre homme. Du moment que cela est ainsi,
je n'ai plus besoin de toi.

Et, poussant maître Donato hors de la plate-forme que représentait la
table, il y prit sa place.

--Défaire la cravate! rabattre la chemise! à quoi bon tout cela? dit le
beccaïo. Je vous le demande un peu! Non pas! non pas! Mon bel ami, nous
ne ferons pas tant de cérémonies avec vous. Vous n'avez pas besoin de
prêtre? vous n'avez pas besoin de prières? Tant mieux! la chose va plus
couramment.

Et, pressant le noeud coulant de la corde, il souleva la tête de Salvato
par les cheveux et lui passa le lacet au cou.

Salvato était retombé dans son impassibilité première. Cependant
quelqu'un qui eût pu voir son visage, plongé dans l'ombre, eût reconnu,
à l'oeil entr'ouvert, au cou légèrement tendu du côté de la fenêtre, que
quelque bruit extérieur attirait son attention, bruit que, dans leur
préoccupation haineuse, ne remarquait aucun des assistants.

En effet, tout à coup deux ou trois lazzaroni, restés dans la cour, se
précipitèrent dans la salle à manger en criant: «Alarme! alarme!» en
même temps qu'une décharge de mousqueterie se faisait entendre, que les
vitres de la fenêtre volaient en éclats, et que le beccaïo, en poussant
un horrible blasphème, tombait sur le prisonnier.

Une effroyable confusion succéda à cette première décharge, qui avait
tué ou blessé cinq ou six hommes et cassé la cuisse au beccaïo.

Puis, par une fenêtre ouverte, une troupe armée s'élança, ayant à sa
tête Michele, dont la voix, dominant le tumulte, criait de toute la
force de ses poumons:

--Est-il encore temps, mon général? Si vous êtes vivant, dites-le; mais,
si vous êtes mort, par la madone del Carmine! je jure qu'aucun de ceux
qui sont ici n'en sortira vivant!

--Rassure-toi, mon bon Michele, répondit Salvato de sa voix ordinaire,
et sans qu'on pût remarquer dans son accent la moindre altération; je
suis vivant et parfaitement vivant.

En effet, en tombant sur lui, le beccaïo l'avait protégé contre les
balles qui s'égaraient dans ce combat nocturne et qui pouvaient
atteindre l'ami aussi bien que l'ennemi, la victime aussi bien que le
meurtrier.

Puis, il faut le dire à l'honneur de maître Donato, le digne exécuteur,
trompant complètement les espérances que l'on avait mises en lui, avait
tiré Salvato de dessus la table, si bien qu'en un clin d'oeil le jeune
nomme s'était trouvé dessous. En un autre clin d'oeil, et avec une
adresse qui démontrait une habitude longtemps exercée, Donato avait
achevé de dénouer la corde qui lui liait les mains, et dans la main
droite de l'ex-prisonnier il avait glissé à tout hasard un couteau.

Salvato avait fait un bond en arrière, s'était adossé à la muraille et
s'apprêtait à vendre chèrement sa vie, si par hasard le combat se
prolongeait et si la victoire paraissait ne pas favoriser ses
libérateurs.

C'était de là, l'oeil ardent, la main repliée contre la poitrine, le
corps ramassé comme un tigre prêt à s'élancer sur sa proie, qu'il avait
répondu à Michele et l'avait rassuré en lui répondant.

Mais ce qu'il avait craint n'arriva pas. La victoire ne fut pas un
instant douteuse. Ceux qui avaient des torches les jetèrent ou les
éteignirent pour fuir plus rapidement, et, au bout de cinq minutes, il
ne restait dans la salle que les morts et les blessés, le jeune
officier, maître Donato, Michele, Pagliucella, son fidèle lieutenant, et
les trente ou quarante hommes que les deux lazzaroni avaient réussi à
rassembler à grand'peine, lorsque Michele avait appris que Salvato était
prisonnier du beccaïo et avait deviné le danger qu'il courait.

Par bonheur, se croyant absolument maître de la ville aux cris de
désolation que l'on poussait de tous côtés, le beccaïo n'avait point
songé à poser des sentinelles, de sorte que Michele avait pu s'approcher
de la maison où on lui avait dit que Salvato était prisonnier.

Arrivé là, il était monté sur les débris des meubles brisés, était
parvenu à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée et avait pu voir le
beccaïo passant la corde au cou de Salvato.

Il avait alors fort judicieusement jugé qu'il n'y avait pas de temps à
perdre; il avait visé le beccaïo et avait fait feu en criant:

--A l'aide du général Salvato!

Puis, le premier, il s'était élancé; tous l'avaient suivi, faisant feu
chacun de l'arme qu'il avait en ce moment: celui-ci de son fusil,
celui-là de son pistolet.

Le premier soin de Michele, une fois dans la salle à manger, fut de
ramasser une torche jetée par un sanfédiste et qui avait continué de
brûler, quoique dans la position horizontale; de sauter sur la table et
de secouer la torche pour éclairer l'appartement jusque dans ses
profondeurs.

C'est alors qu'il avait vu clair sur le champ de bataille, qu'il avait
reconnu le beccaïo râlant à ses pieds, distingué deux ou trois cadavres,
quatre ou cinq blessés se traînant dans leurs sang et cherchant à
s'appuyer contre la muraille; Salvato, le couteau à la main droite et
prêt au combat, tandis qu'il protégeait de la main gauche un homme qu'à
son grand étonnement il reconnut peu à peu pour maître Donato.

Si intelligent que fût Michele, il avait peine à s'expliquer le dernier
groupe. Comment Salvato, qu'il venait de voir, cinq minutes auparavant,
la corde au cou et les poignets liés, se retrouvait-il libre et le
couteau à la main? et comment enfin le bourreau, qui ne pouvait être
venu là que pour pendre Salvato, se trouvait-il protégé par lui?

En deux mots, Michele fut au courant de ce qui s'était passé; mais
l'explication ne fut donnée qu'après que Salvato se fut jeté dans ses
bras.

C'était la contre-partie de la scène du largo del Pigne, quand Salvato
avait sauvé la vie à Michele qu'on allait fusiller. Cette fois, c'était
Michele qui avait sauvé la vie à Salvato qu'on allait pendre.

--Ah! ah! fit Michele lorsqu'il eut su, par maître Donato lui-même,
comment il avait été invité à la fête et ce qu'il y était venu faire, il
ne sera pas dit, compère, qu'on t'aura dérangé pour rien. Seulement, au
lieu de pendre un honnête homme et un brave officier, tu vas pendre un
misérable assassin, un vil bandit.

--Colonel Michele, répondit maître Donato, je ne me refuse pas plus à
votre demande que je ne m'étais refusé à celle du beccaïo, et je dois
dire que je pendrai même avec moins de regret le beccaïo que ce brave
officier. Mais je suis honnête homme avant tout, et, comme j'avais reçu
du beccaïo dix ducats pour pendre ce jeune homme, je ne crois pas qu'il
soit dans mes droits de garder les dix ducats quand ce n'est plus le
jeune homme que je pends, mais lui-même. Tous êtes donc témoins, tous
tant que vous êtes ici, que j'ai rendu au voisin ses dix ducats avant de
me porter à aucune voie de fait contre lui.

Et, tirant les dix ducats de sa poche, il les aligna sur la table où le
beccaïo était couché.

--Maintenant, dit-il s'adressant à Salvato, je suis prêt à obéir aux
ordres de Votre Seigneurie.

Et, prenant la corde qu'un instant auparavant il tenait pour la passer
au cou de Salvato, il s'apprêta à la passer au cou du beccaïo,
n'attendant qu'un signe de Salvato pour commencer l'opération.

Salvato étendit son regard calme sur tous les assistants, amis comme
ennemis.

--Est-ce en effet à moi de donner des ordres ici? demanda-t-il, et, si
j'en donne, seront-ils exécutés?

--Là où vous êtes, général, dit Michele, personne ne peut songer à
commander, et personne, vous commandant, n'aurait l'audace de désobéir.

--Eh bien, alors, reprit Salvato, tu vas me reconduire avec tes hommes
jusqu'au Château-Neuf; car, ayant des ordres de la plus haute importance
à faire passer à Schipani, il est important que j'arrive le plus
promptement possible, et sain et sauf. Pendant ce temps-là, maître
Donato...

--Grâce! murmura le beccaïo, qui croyait entendre sortir de la bouche du
jeune homme la sentence de mort, grâce! Je me repens.

Mais lui, sans l'écouter, continua:

--Pendant ce temps, vous ferez porter cet homme chez lui, et vous
veillerez à ce que tous les soins que nécessite sa blessure lui soient
donnés. Cela lui apprendra peut-être qu'il y a des hommes qui combattent
et qui tuent, et des gens qui assassinent et qui pendent. Seulement,
comme les abominables actions de ces derniers sont contraires aux
saintes volontés du Seigneur, ils n'assassinent qu'à moitié et ne
pendent pas du tout.

Puis, tirant de sa poche un papier de banque:

--Tenez, maître Donato, dit-il, voici une police de cent ducats pour
vous indemniser des vingt ducats que vous avez perdus.

Maître Donato prit les cent ducats d'un air mélancolique qui donnait à
sa figure une expression plus grotesque que sentimentale.

--Vous m'aviez promis autre chose que de l'argent si vous aviez les
mains libres, Excellence.

--C'est vrai, dit Salvato, je t'avais promis ma main, et, comme un
honnête homme n'a que sa parole, la voici.

Maître Donato saisit la main du jeune officier avec reconnaissance et la
baisa avec effusion.

Salvato la lui laissa quelques secondes, sans que sa physionomie
exprimât la moindre répugnance, et, quand maître Donato la lui eut
rendue:

--Allons, Michele, dit-il, nous n'avons pas un instant à perdre:
rechargeons les fusils, et droit au Château-Neuf!

Et en effet, Salvato et Michele, à la tête des lazzaroni libéraux qui
venaient de seconder ce dernier dans la délivrance du prisonnier,
s'élancèrent dans la strada dei Tribunali, gagnèrent la rue de Tolède
par Porta-Alba et le Mercatello, la suivirent jusqu'à la strada de
Santa-Anna-dei-Lombardi, et prirent enfin celles de Monte-Oliveto et de
Medina, qui les conduisirent droit à la porte du Castello-Nuovo.

Lorsque Salvato se fut fait reconnaître, il apprit que l'événement qui
venait de lui arriver était déjà parvenu aux oreilles des patriotes
enfermés dans le château et que le gouverneur Massa venait de donner
l'ordre à une patrouille de cent hommes de partir au pas de course et
d'aller le délivrer.

Salvato songea dans quelle inquiétude devait être Luisa, si la nouvelle
de son arrestation était parvenue jusqu'à elle; mais, toujours esclave
de son devoir, il chargea Michele d'aller la rassurer, tandis qu'il
aviserait avec le directoire aux moyens de faire passer à Schipani les
ordres de son général en chef.

En conséquence, il monta droit à la salle où les directeurs tenaient
leurs séances. A sa vue, un cri de joie s'échappa de toutes les
poitrines. On le savait pris, et, comme on connaissait, en pareille
occasion, la rapidité d'exécution des lazzaroni, on le croyait fusillé,
poignardé ou pendu.

On voulut le féliciter, mais lui:

--Citoyens, dit-il, nous n'avons pas une minute à perdre. Voici l'ordre
de Bassetti en duplicata, prenez-en connaissance et veillez, en ce qui
vous regarde, à ce qu'il soit exécuté. Je vais, si vous le voulez bien,
m'occuper, moi, de trouver des messagers pour le porter.

Salvato avait une manière claire et résolue de présenter les choses qui
ne permettait que l'acceptation ou le refus. Dans cette circonstance, il
n'y avait qu'à accepter. Les directeurs acceptèrent, gardèrent un double
de l'ordre, pour le cas où le premier serait intercepté, et remirent
l'autre à Salvato.

Salvato, sans perdre une seconde, prit congé d'eux, descendit
rapidement, et, sûr de retrouver Michele près de Luisa, il courut à
l'appartement vers lequel, il n'en doutait pas, l'appelaient les voeux
les plus ardents.

Et, en effet, Luisa l'attendait sur le seuil de la porte. Dès qu'elle
aperçut son amant, un long cri de «Salvato!» s'élança de la bouche de la
jeune femme. Elle était dans les bras de celui qu'elle attendait, que,
les yeux fermés, le coeur palpitant, renversée en arrière, comme si elle
allait s'évanouir, elle murmurait encore:

--Salvato! Salvato!

Ce nom qui, en italien, veut dire _sauvé_, avait, dans la bouche de la
jeune femme, la double tendresse de sa double signification,
c'est-à-dire, qu'il alla, frémissant, éveiller jusqu'aux dernières
fibres du coeur de celui qu'il appelait.

Salvato prit Luisa dans ses bras et l'emporta dans sa chambre, où, comme
il l'avait présumé, l'attendait Michele.

Puis, quand la San-Felice fut un peu revenue à elle, que son coeur,
encore bondissant dans sa poitrine, mais se calmant peu à peu, eut
permis au cerveau de reprendre le fil de ses idées momentanément
interrompu:

--Tu l'as bien remercié, n'est-ce pas, lui dit Salvato, ce cher Michele?
Car c'est à lui que nous devons le bonheur de nous revoir. Sans lui, à
cette heure, au lieu de serrer entre tes bras un corps vivant qui
t'aime, te répond, vit de ta vie et frissonne sous tes baisers, tu ne
tiendrais qu'un cadavre froid, inerte, insensible, et avec lequel tu
tenterais vainement de partager cette flamme précieuse qui, une fois
éteinte, ne se rallume plus!

--Mais non, dit avec étonnement Luisa; il ne m'a rien dit de tout cela,
le mauvais garçon! Il m'a dit seulement que tu étais tombé aux mains des
sanfédistes, et que, grâce à ton courage et à ton sang froid, tu t'en
étais tiré.

--Eh bien, dit Salvato, connais enfin ton frère de lait pour un affreux
menteur. Moi, je m'étais laissé prendre comme un sot, et j'allais être
pendu comme un chien, lorsque... Mais attends: sa punition va être de
te raconter la chose lui-même.

--Mon général, dit Michele, le plus pressé, je crois, est de faire
passer la dépêche au général Schipani: elle doit être d'une certaine
importance, à en juger par le danger que vous avez affronté pour vous la
procurer. Il y a une barque en bas prête à partir au premier ordre que
vous donnerez.

--Es-tu sûr de ceux qui la montent?

--Autant qu'un homme peut l'être d'autres hommes; mais au nombre des
matelots, déguisé en matelot, sera Pagliucella, dont je suis sûr comme
de moi-même. Je vais expédier la barque et la dépêche. Vous, pendant ce
temps-là, racontez à Luisa comment je vous ai sauvé la vie: vous
raconterez la chose beaucoup mieux que moi.

Et, poussant Luisa dans les bras de Salvato, il referma la porte sur les
deux amants, et descendit l'escalier en chantant la chanson, si
populaire à Naples, des _Souhaits_, et qui commence par ce couplet:

Que ne suis-je, hélas! l'enfant sans demeure
Qui marche courbé sous son tombereau!
Devant ton palais, j'irais à toute heure
Criant: «Voici l'eau! Je suis porteur d'eau.»
Tu dirais: «Quel est cet enfant qui crie?
De cette eau qu'il vend qu'il me monte un seau.»
Et je répondrais: «Cruelle Marie,
Ce sont pleurs d'amour et non pas de l'eau!»



                                  LXVI

                         LA NUIT DU 13 AU 14 JUIN

La nuit du 13 au 14 juin descendit sombre sur cette plage couverte de
cadavres et sur ces rues rouges de sang.

Le cardinal Ruffo avait réussi dans son projet: avec son histoire de
cordes et son apparition de saint Antoine, il était arrivé à allumer la
guerre civile au coeur de Naples.

Le Jeu avait cessé au pont de la Madeleine et sur la plage de Portici et
de Resina; mais on se fusillait dans les rues de Naples.

Les patriotes, voyant que l'on avait commencé à égorger dans les
maisons, avaient résolu de ne pas attendre chez eux une mort sans
vengeance.

Chacun s'était donc armé, était sorti et s'était réuni au premier groupe
qu'il avait rencontré, et, à chaque coin de rue où se rencontrait une
patrouille de patriotes et une bande de lazzaroni, on échangeait des
coups de fusil.

Ces coups de fusil, qui avaient leur écho jusque dans le Château-Neuf,
semblaient, comme autant de remords, venir dire à Salvato qu'il y avait
quelque chose de mieux à faire que de dire à sa maîtresse qu'on l'aime,
lorsque la ville est abandonnée à une populace sans frein comme sans
pitié.

D'ailleurs, il lui pesait lourdement d'avoir été deux heures le jouet de
trente lazzaroni et de ne pas encore s'être vengé de cet affront.

Michele, qui le fit demander, lui fut un prétexte pour sortir.

Michele venait lui annoncer qu'il avait vu la barque se mettre en mer et
Pagliucella prendre place au gouvernail.

--Maintenant, lui dit Salvato, sais-tu où bivaquent Nicolino et ses
hussards?

--A l'Immacolatella, répondit Michele.

--Où sont tes hommes? demanda Salvato.

--Ils sont en bas, où je leur ai fait donner à boire et à manger. Ai-je
mal fait?

--Non pas, et, au contraire, ils ont bien gagné leur repos. Seulement,
les crois-tu disposés à te suivre de nouveau?

--Je les crois disposés à descendre en enfer ou à monter à la lune avec
moi, mais à la condition que vous leur direz un mot d'encouragement.

--Qu'à cela ne tienne. Allons!

Salvato et Michele entrèrent dans la salle basse où les lazzaroni
buvaient et mangeaient.

A la vue de leur chef et du jeune officier, ils poussèrent des cris de
«Vive Michele! Vive le général Salvato!»

--Mes enfants, leur dit Salvato, si vous étiez réunis au grand complet,
combien seriez-vous?

--Six ou sept cents, au moins.

--Où sont vos compagnons?

--Heu! qui sait cela! répondirent deux autres lazzaroni en allongeant
les lèvres.

--Est-il impossible de réunir vos compagnons?

--Impossible, non; difficile, oui.

--Si je vous donnais à chacun deux carlins par homme que vous réunirez,
regarderiez-vous toujours la chose comme aussi difficile?

--Non; cela aiderait beaucoup.

--Voilà d'abord deux ducats par homme; c'est sur le pied de dix
compagnons chacun. Vous êtes payés d'avance pour trois cents.

--A la bonne heure! voilà qui est parler. A votre santé, général!

Puis, d'une seule voix:

--Commandez, général, dirent-ils.

--Écoute bien ce que je vais dire, Michele, et fais exécuter
ponctuellement ce que j'aurai dit.

--Vous pouvez être tranquille, mon général, je ne perdrai pas une de vos
paroles.

--Que chacun de tes hommes, reprit Salvato, réunisse le plus qu'il
pourra de compagnons et se fasse chef de la petite bande qu'il aura
réunie; prenez rendez-vous à la strada del Tendeno; une fois là,
comptez-vous; si vous êtes quatre cents, divisez-vous en quatre bandes;
si vous êtes six cents, en six; dans les rues de Naples, des bandes de
cent hommes peuvent résister à tout, et, si elles sont résolues, tout
vaincre. Quand onze heures sonneront à Castel-Capuano, mettez-vous en
marche en poussant tout ce que vous rencontrerez sur Tolède et en tirant
des coups de fusil pour indiquer où vous êtes. Trouvez-vous cela trop
difficile?

--Non, c'est bien facile, au contraire. Faut-il partir?

--Pas encore. Trois hommes de bonne volonté.

Trois hommes se présentèrent.

--Vous êtes chargés tous trois de la même mission.

--Pourquoi trois hommes là où il n'est besoin que d'un?

--Parce que, sur trois hommes, deux peuvent être pris ou tués.

--C'est juste, dirent les lazzaroni, à qui ce langage ferme et tranchant
donnait un surcroît de courage.

--Cette mission dont vous êtes chargés tous trois, c'est de parvenir,
par où vous voudrez, par les chemins qu'il vous plaira de choisir,
jusqu'au couvent de San-Martino, où sont réunis six ou sept cents
patriotes que Mejean a refusé de recevoir à Saint-Elme: vous leur direz
d'attendre onze heures.

--Nous le leur dirons.

--Aux premiers coups de fusil qu'ils jugeront partir de vos rangs, ils
descendront sans résistance aucune;--ce n'est point de ce côté-là que
sont les lazzaroni,--et ils barreront tous les petits vicoli par
lesquels ceux que nos compagnons pousseront devant eux voudraient se
réfugier dans le haut Naples. Pris entre deux feux, les sanfédistes se
trouveront réunis et massés dans la rue de Tolède. Le reste me regarde.

--Du moment que le reste vous regarde, cela ne nous inquiète point.

--As-tu bien compris, Michele?

--Pardieu!

--Avez-vous bien compris, vous autres?

--Parfaitement.

--Alors, agissons.

On ouvrit la porte, on baissa les ponts-levis: les trois hommes chargés
de monter au couvent Saint-Martin, dans le haut de la strada del Mala,
partirent; les autres se divisèrent en deux troupes qui disparurent,
l'une dans la strada Medina, l'autre dans la strada del Porte.

Quant à Salvato, il prit seul le chemin de l'Immacolatella.

Comme le lui avait dit Michele, Nicolino et ses hussards bivaquaient
entre l'Immacolatella et le petit port où est aujourd'hui la Douane.

Il était gardé par des vedettes à cheval, placées du côté de la rue del
Piliere, du côté de la strada Nuova et du côté de la strada Olivare.

Salvato se fit reconnaître des sentinelles et pénétra jusqu'à Nicolino.

Il était couché sur le lastrico, la tête sur la selle de son cheval; il
avait près de lui une cruche et un verre d'eau.

C'étaient le lit et le souper de ce sybarite qu'un an auparavant le pli
d'une feuille de rose empêchait de dormir et qui faisait manger son
lévrier dans des plats d'argent.

Salvato l'éveilla. Nicolino demanda, d'assez mauvaise humeur, ce qu'on
lui voulait.

Salvato se nomma.

--Ah! cher ami, lui dit Nicolino, il faut que ce soit vous qui m'ayez
réveillé pour que je vous pardonne de m'avoir tiré d'un si charmant
rêve. Imaginez-vous que je rêvais que j'étais le beau berger Pâris, que
je venais de distribuer les pommes et que je buvais le nectar en
mangeant l'ambroisie avec la déesse Vénus, qui ressemblait comme deux
gouttes d'eau à la marquise de San-Clemente. Si vous avez des nouvelles
d'elle, donnez-m'en.

--Aucune. A quel propos voulez-vous que j'aie des nouvelles de la
marquise?

--Pourquoi pas? Vous aviez bien une lettre d'elle dans votre poche le
jour où vous avez été assassiné.

--Trêve de plaisanterie, cher ami, il s'agit de parler de choses
sérieuses.

--Je suis sérieux comme saint Janvier... Que voulez-vous de plus?

--Rien. Avez-vous une monture et un sabre à me donner?

--Une monture? Mon domestique doit être au bord de la mer avec mon
cheval, à moi, et un second cheval de main. Quant à un sabre, j'ai trois
ou quatre hommes assez grièvement blessés pour qu'ils vous laissent
prendre le leur sans que cela leur fasse tort. Quant aux pistolets, vous
en trouverez dans les fontes, et de tout chargés. Vous savez que je
suis votre fournisseur de pistolets. Faites un aussi joyeux usage de
ceux-ci que des autres, et je n'aurai rien à dire.

--Eh bien, cher ami, maintenant que tout est arrêté, je vais monter un
de vos chevaux, ceindre le sabre d'un de vos hommes, prendre la moitié
de vos hussards, et monter par Foria, tandis que vous remonterez par
largo del Castello, et, quand nous serons aux deux bouts de Tolède, et
que minuit sonnera, nous chargerons chacun de notre côté, et soyez
tranquille: la besogne ne nous manquera point.

--Je ne comprends pas très-bien; mais n'importe, la chose doit être
parfaitement arrangée puisqu'elle est arrangée par vous. Je sabre de
confiance, c'est convenu.

Nicolino fit amener les deux chevaux; Salvato prit le sabre d'un blessé,
les deux jeunes gens se mirent en selle, et, comme il était convenu,
avec chacun moitié des hussards, remontèrent vers Tolède, l'un par la
strada Foria, l'autre par largo dei Castello.

Et maintenant, tandis que les deux amis vont tâcher de prendre les
lazzaroni sanfédistes non-seulement entre deux feux, mais encore entre
deux fers, nous allons franchir le pont de la Madeleine et entrer dans
une petite maison d'aspect assez pittoresque, située entre le pont et
les Graneli. Cette maison que l'on montre encore aujourd'hui comme celle
qui fut habitée, pendant le siége, par le cardinal Ruffo, était ou
plutôt,--car elle existe encore aujourd'hui en état de parfaite
conservation,--est celle où il avait établi son quartier général.

Placé dans cette maison, il n'était qu'à une portée de fusil des
avant-postes républicains; mais il avait une partie de l'armée
sanfédiste campée tout près de lui, sur le pont de la Madeleine, et au
largo del Ponte. Ses avant-postes venaient jusqu'à via della Gabella.
Ces avant-postes étaient composés de Calabrais.

Or, les Calabrais étaient furieux.

Dans cette grande lutte qu'ils avaient engagée dans la journée, et dont
le principal épisode avait été l'explosion du fort de Vigliana, les
Calabrais n'avaient point été vaincus, c'est vrai, mais ne se
regardaient point comme vainqueurs. Les vainqueurs, c'étaient ceux qui
étaient morts héroïquement; les vaincus, c'étaient ceux qui étaient
revenus quatre fois à la charge sans pouvoir emporter le fort, qui
avaient eu besoin, pour lui faire une brèche, des Russes et de leurs
canons.

Aussi, ayant devant eux, à cent cinquante pas à peine le fort del
Carmine, ils complotèrent tout bas de s'en emparer sans en demander
l'autorisation à leurs chefs. La proposition avait été acceptée avec un
tel enthousiasme, que les Turcs, qui campaient avec eux, leur avaient
demandé, de faire partie de l'expédition. L'offre avait été accueillie
et l'on s'était ainsi distribué les rôles.

Les Calabrais allaient s'emparer, les unes après les autres, de toutes
les maisons qui séparaient la via della Gabella de la rue qui longeait
le château del Carmine. Les étages supérieurs de la dernière maison
donnant sur le château, ils dominaient les murailles du fort et, par
conséquent, voyaient ses défenseurs à découvert. Au fur et à mesure que
ses défenseurs s'approchaient de la muraille, ils les fusilleraient, et,
pendant ce temps, les Turcs, cimeterre aux dents, escaladeraient les
murailles en montant sur les épaules les uns des autres.

A peine ce plan fut-il arrêtée, que les assaillants le mirent à
exécution. La journée avait été rude, et les défenseurs de la ville,
croyant les soldats du cardinal aussi fatigués qu'eux, espéraient une
nuit tranquille. Ceux qui occupaient les maisons les plus proches du
fort, c'est-à-dire ceux qui formaient les avant-postes républicains,
furent surpris dans leur sommeil et égorgés, et, en moins d'un quart
d'heure, une cinquantaine de Calabrais, choisis parmi les meilleurs
tireurs, se trouvaient établis au second, au troisième étage et sur la
terrasse de la maison en avant de Fiumicello, c'est-à-dire à trente pas
à peine du fort del Carmine.

Dès les premiers cris, dès les premières portes brisées, les sentinelles
du fort avaient crié: «Alarme!» et les patriotes étaient accourus sur la
plate-forme de la citadelle, se croyant à l'abri derrière leurs
créneaux; mais tout à coup un feu plongeant éclata, et un ouragan de fer
tomba sur eux.

Pendant ce temps, les Turcs étaient, en quelques bonds, arrivés au pied
des murailles et avaient commencé l'escalade. Les assiégés ne pouvaient
s'opposer à leur ascension qu'en se découvrant, et chaque homme qui se
découvrait était un homme mort.

Une pareille lutte ne pouvait durer longtemps. Les patriotes qui
restaient debout, sur la plate-forme de la forteresse jonchée de
cadavres, avisèrent une porte de derrière ouvrant sur la place del
Mercato, et, par la rue de la Conciana, gagnèrent d'un côté le quai, de
l'autre la rue San-Giovanni, et se dispersèrent dans la ville.

Le cardinal, au bruit de cette terrible fusillade faite par les
Calabrais sur les défenseurs du fort, avait cru à une attaque de
républicains, avait fait battre la générale et se tenait prêt à tout
événement, et il avait envoyé des coureurs s'informer d'où venait tout
ce bruit, lorsque, tout enivrés de leurs succès, Turcs et Calabrais
vinrent lui annoncer qu'ils étaient maîtres du fort.

C'était une grande nouvelle. Le cardinal ne pouvait plus être attaqué ni
par Marinella ni par le Vieux-Marché, les canons du fort commandant ces
deux passages; et, comme fra Pacifico venait de rentrer, ayant promené
toute la journée sa bannière et laissant la ville en feu, le cardinal,
en récompense de ses bons services, l'envoya, avec ses douze capucins,
diriger l'artillerie du fort.

A peine avait-il donné cet ordre, qu'on lui annonça que l'on venait de
prendre une barque qui, partie du Château-Neuf, paraissait se diriger
vers le Granatello.

Celui qui paraissait le patron de la barque était porteur d'un billet
dont on s'était emparé.

Le cardinal rentra chez lui et se fit amener le patron de la barque
capturée.

Mais, au premier mot que le cardinal lui adressa, il répondit par un mot
d'ordre qui appartenait à la famille Ruffo, à leurs domestiques et à
leurs serviteurs en général, et qui était une espèce de sauf-conduit
dans les occasions difficiles:

--_La Malaga è siempre Malaga_.

C'était déjà par ce mot de passe que l'ancien cuisinier Corcia s'était
fait reconnaître, lorsqu'on l'avait, au camp des Russes, amené devant le
cardinal.

En effet, au lieu de passer hors de vue, comme il lui était facile de le
faire, le patron s'était approché du rivage, de manière à être remarqué,
et enfin, au lieu de se diriger vers le Granatello, où il eût pu arriver
avant ceux qui le poursuivaient, il avait poussé au large; de sorte
qu'il avait été facile à la barque qui le poursuivait de le rejoindre,
montée qu'elle était par six rameurs.

Quant à la lettre qu'il portait, rien ne lui eût été plus facile, s'il
n'eût pas été dans les intérêts du cardinal, ou de la déchirer ou de la
jeter à l'eau avec une balle de plomb qui l'eût entraînée au fond de la
mer.

Au contraire, ce billet, il l'avait conservé et l'avait remis à
l'officier sanfédiste, à la première requête qui lui avait été faite.

Cet officier sanfédiste était justement Scipion Lamarra, qui avait
apporté la bannière de la reine au cardinal. Le cardinal le fit venir,
et il confirma tout ce qu'avait dit le patron, déjà sauvegardé, du
reste, par le mot d'ordre qu'il tenait de la soeur du cardinal même,
c'est-à-dire de la princesse de Campana.

Ce mot d'ordre, il l'avait transmis, au reste, à tous ceux de ses
compagnons sur lesquels il croyait pouvoir compter et qui, comme lui,
jouaient les patriotes jusqu'au moment de jeter le masque.

Seulement, il annonça au cardinal que, sans doute par défiance de lui,
le colonel Michele, qui l'avait envoyé au Granatello, avait placé dans
sa barque un homme à lui qui n'était autre que son lieutenant
Pagliucella. Au moment où la barque avait été accostée par ceux qui la
poursuivaient, soit accident, soit ruse pour ne point être pris,
Pagliucella était tombé ou s'était jeté à la mer et n'avait pas reparu.

Ceci parut au cardinal un détail d'une médiocre importance, et il
demanda la lettre dont le patron était porteur.

Scipion Lamarra la lui remit.

Le cardinal la décacheta. Elle contenait les dispositions suivantes:

_Le général Bassetti au général Schipani, au Granatello_ [2].

«Les destins de la République exigent que nous tentions un coup décisif
et que nous détruisions en un seul combat cette masse de brigands
agglomérés au pont de la Madeleine.

»En conséquence, demain, au signal qui vous sera donné par trois coups
de canon tirés au Château-Neuf, vous vous dirigerez sur Naples avec
votre armée. Arrivé à Portici, vous forcerez la position et passerez au
fil de l'épée tout ce que vous trouverez devant vous. Alors, les
patriotes de San-Martino feront une descente en même temps que ceux du
château del Carmine, du Château-Neuf et du château de l'Oeuf. Pendant
que nous les attaquerons de trois côtés différents et de front, vous
tomberez sur les derrières de l'ennemi et les exterminerez. Toute notre
espérance est en vous.

»Salut et fraternité.

»BASSETTI.»

[Note 2: Nous répétons, pour la dixième fois, que ce qui est lettre ou
ordre est toujours copié sur la pièce officielle.]

--Eh bien, demanda le patron de la barque en voyant que pour la seconde
fois le cardinal relisait la lettre avec plus d'attention encore que la
première, _la Malaga est-elle toujours Malaga_, Votre Éminence?

--Oui, garçon, répondit le cardinal, et je vais te le prouver.

Se tournant alors vers le marquis Malaspina:

--Marquis, lui dit-il, faites donner à ce garçon cinquante ducats et un
bon souper. Les nouvelles qu'il nous apporte valent bien cela.

Malaspina accomplit la partie de l'ordre que venait de donner le
cardinal, en ce qui le concernait, c'est-à-dire remit les cinquante
ducats au patron; mais, quant à la seconde partie, c'est-à-dire au
souper, il le confia aux soins de Carlo Cuccaro, valet de chambre de Son
Éminence.

A peine Malaspina fut-il rentré, que le cardinal fit écrire à de Cesare,
qui était à Portici, de ne pas perdre de vue l'armée de Schipani. En
conservant toutes les dispositions prises la veille, il lui envoyait un
renfort de deux ou trois cents Calabrais et de cent Russes, et il
ordonnait en même temps à mille hommes des masses de se glisser sur les
pentes du Vésuve, depuis Reniso jusqu'à Torre-del-Annunziata.

Ces hommes étaient destinés à fusiller l'armée de Schipani derrière de
petits bois, des scories de lave et des quartiers de rocher, dont abonde
le versant occidental du Vésuve.

De Cesare, en recevant la dépêche, ordonna, de son côté, au commandant
des troupes de Portici de feindre de reculer devant Schipani et de
l'attirer dans la ville. Une fois engouffré dans cette rue de trois
lieues qui conduit de la Favorite à Naples, il lui couperait la retraite
sur les flancs, tandis que les insurgés de Sorrente, de Castellamare et
de la Cava l'attaqueraient par derrière et l'écraseraient.

Toutes ces mesures étaient prises pour le cas où la dépêche aurait été
expédiée en double et où, le duplicata parvenant à Schipani, il
exécuterait la manoeuvre qui lui était ordonnée.

Le cardinal ne prenait point une précaution inutile. La dépêche n'avait
pas été expédiée en double; mais elle allait l'être, et, pour son
malheur, ce double, Schipani devait le recevoir.



                                    LXVII

                            LA JOURNÉE DU 14 JUIN

Pagliucella n'était point tombé à la mer: Pagliucella s'était jeté à la
mer.

Voyant les allures suspectes du patron, il avait compris que son colonel
Michele avait mal placé sa confiance, et, comme Pagliucella nageait
aussi bien que le fameux Pesce Colas, dont le portrait orne le marché au
poisson de Naples, il avait piqué une tête, avait filé entre deux eaux,
n'avait reparu à la surface de la mer que juste le temps de respirer,
avait replongé de nouveau; puis, se jugeant hors de la portée de la vue,
avait continué son chemin vers le môle, avec le calme d'un homme qui
avait trois ou quatre fois gagné le pari d'aller de Naples à Procida en
nageant.

Il est vrai que, cette fois, il nageait avec ses habits, ce qui est
moins commode que de nager tout nu.

Il mit un peu plus de temps au trajet, voilà tout, mais n'en aborda pas
moins sain et sauf au môle, prit terre, se secoua et s'achemina vers le
Château-Neuf.

Il y arrivait vers une heure du matin, juste au moment où Salvato y
rentrait lui-même avec son cheval couvert de blessures, atteint de son
côté de cinq ou six coups de couteau peu dangereux par bonheur, mais
aussi avec ses pistolets déchargés et son sabre faussé et ne pouvant
plus rentrer au fourreau; ce qui prouvait que, s'il avait reçu des
coups, il les avait rendus avec usure.

Mais, à la vue de Pagliucella, tout ruisselant d'eau, au récit de ce qui
était arrivé et surtout de la façon dont les choses s'étaient passées,
il ne songea plus à s'occuper de lui, il ne pensa qu'à remédier à
l'accident qui était arrivé en envoyant un second messager et un second
message.

Au reste, cet accident, Salvato l'avait prévu, puisque, on se le
rappelle, il s'était fait donner l'ordre par duplicata.

En conséquence, il monta à la salle du directoire, lequel, nous l'avons
dit, s'était déclaré en permanence. Deux membres sur cinq dormaient,
tandis que trois, nombre suffisant pour prendre des décisions,
veillaient toujours, s'entretenant au nombre voulu.

Salvato, qui semblait insensible à la fatigue, entra dans la salle,
amenant derrière lui Pagliucella. Son habit était littéralement
déchiqueté de coups de couteau, et, en plusieurs endroits, taché de
sang.

Il raconta en deux mots ce qui était arrivé: comment, avec Nicolino et
Michele, il avait étouffé l'émeute en pavant littéralement de morts la
rue de Tolède. Il croyait donc pouvoir répondre de la tranquillité de
Naples pour le reste de la nuit.

Michele, blessé au bras gauche d'un coup de couteau, était allé se faire
panser.

Mais on pouvait compter sur lui pour le lendemain: la blessure n'était
point dangereuse.

Son influence sur la patrie patriote des lazzaroni de Naples rendait sa
présence nécessaire. Ce fut donc avec une grande satisfaction que les
directeurs, apprirent que, dès le lendemain, il reprendrait ses
fonctions.

Puis vint le tour de Pagliucella, qui s'était tenu modestement derrière
Salvato tout le temps que celui-ci avait parlé.

En deux mots, il fit à son tour son récit.

Les directeurs se regardèrent.

Si Michele, lazzarone lui-même, avait été trompé par des mariniers de
Santa-Lucca, sur qui pouvaient-ils compter, eux qui n'avaient sur ces
hommes aucune influence de rang ni d'amitié?

--Il nous faudrait, dit Salvato, un homme sûr qui pût aller en nageant
d'ici au Granatello.

--Près de huit milles, dit un des directeurs.

--C'est impossible, dit l'autre.

--La mer est calme, quoique la nuit soit tombée, dit Salvato en
s'approchant d'une fenêtre; si vous ne trouvez personne, j'essayerai.

--Pardon, mon général, dit Pagliucella en s'approchant: vous avez besoin
ici, vous; c'est moi qui irai.

--Comment, toi? dit Salvato en riant. Tu en reviens!

--Raison de plus: je connais la route.

Les directeurs se regardèrent.

--Si tu te sens la force de faire ce que tu offres, dit sérieusement
cette fois Salvato, tu auras bien mérité de la patrie.

--J'en réponds, dit Pagliucella.

--Alors, prends une heure de repos, et que Dieu veille sur toi!

--Je n'ai pas besoin de prendre une heure de repos, répondit le
lazzarone; d'ailleurs, une heure de repos peut tout compromettre. Nous
sommes aux plus courtes nuits de l'été, c'est-à-dire au 14 juin; à trois
heures, le jour va venir: pas une minute à perdre. Donnez-moi la seconde
lettre, cousue dans un morceau de toile cirée; je me la pendrai au cou
comme une image de la Vierge; je boirai un verre d'eau-de-vie avant que
de partir, et, à moins que saint Antoine, mon patron, ne soit décidément
passé aux sanfédistes, avant quatre heures du matin, le général Schipani
aura votre lettre.

--Oh! s'il le dit, il le fera, dit Michele, qui venait d'ouvrir la porte
et qui avait entendu la promesse de Pagliucella.

La présence de son camarade donna à Pagliucella une nouvelle confiance
en lui-même. La lettre fut cousue dans un morceau de toile cirée et
fermée hermétiquement; puis, comme il était de la plus haute importance
que personne ne vît sortir le messager, on le fit descendre par une
fenêtre basse donnant sur la mer. Arrivé sur la plage, il se débarrassa
de ses habits, et, liant seulement sur sa tête sa chemise et son
caleçon, il se laissa couler à la mer.

Pagliucella l'avait dit, il n'y avait pas de temps à perdre. Il fallait
échapper aux barques du cardinal et passer sans être vu au milieu de la
croisière anglaise.

Tout réussit comme on pouvait l'espérer. Seulement, fatigué de sa
première course, Pagliucella fut obligé d'aborder à Portici: par
bonheur, le jour n'était pas encore venu, et il put suivre le rivage
jusqu'au Granatello, toujours prêt, au moindre danger, à se rejeter à la
mer.

Les patriotes avaient eu raison de compter sur le courage de Schipani;
mais, on le sait d'avance, il ne fallait pas compter sur autre chose que
son courage.

Il reçut de son mieux le messager, lui fit servir à boire, à manger, le
coucha dans son propre lit, et ne s'occupa plus que d'exécuter les
ordres du directoire.

Pagliucella ne lui cacha aucun des détails de la première expédition
manquée et de la barque surprise par le cardinal. Schipani put donc
comprendre, et, d'ailleurs, Pagliucella insista fort là-dessus, que le
cardinal, étant au courant de son projet de marcher sur Naples, s'y
opposerait par tous les moyens possibles. Mais les gens du caractère de
Schipani ne croient pas aux obstacles matériels, et, de même qu'il avait
dit: «Je prendrai Castelluccio,» il dit: «Je forcerai Portici.»

A six heures, sa petite armée, se composant de quatorze à quinze cents
hommes, fut sous les armes et prête à partir. Il passa dans les rangs
des patriotes, s'arrêta au centre, monta sur un tertre qui lui
permettait de dominer ses soldats, et, là, avec cette sauvage et
puissante éloquence si bien en harmonie avec sa force d'hercule et son
courage de lion, il leur rappela leurs fils, leurs femmes, leurs amis,
exposés au mépris, abandonnés à l'opprobre, demandant vengeance et
attendant de leur courage et de leur dévouement la fin de leurs maux et
de leur oppression. Enfin, leur lisant la lettre et particulièrement le
passage où Bassetti lui annonçait, ignorant la prise du château del
Carmine, la quadruple sortie qui devait seconder son mouvement, il leur
montra les patriotes les plus purs, l'espérance de la République, venant
au-devant d'eux sur les cadavres de leurs ennemis.

A peine avait-il terminé ce discours, qu'à intervalles égaux trois coups
de canon retentirent du côté de Castello-Nuovo, et que l'on vit trois
fois une légère fumée paraître et s'évaporer au-dessus de la tour du
Midi, la seule qui fût en vue de Schipani.

C'était le signal. Il fut accueilli aux cris de «Vive la République! La
liberté ou la mort!»

Pagliucella, armé d'un fusil, vêtu de son caleçon et de sa chemise
seulement,--ce qui, au reste, était son costume habituel avant qu'il fût
élevé par Michele aux honneurs de la lieutenance,--prit place dans les
rangs; les tambours donnèrent le signal de la charge, et l'on s'élança
sur l'ennemi.

L'ennemi, nous l'avons dit, avait ordre de laisser Schipani s'engager
dans les rues de Portici. Mais, n'eût-il pas eu cet ordre, la fureur
avec laquelle le général républicain attaqua les sanfédistes lui eût
ouvert le passage, tant qu'il n'eut eu que des hommes pour le lui
fermer.

Dans ces sortes de récits, c'est chez l'ennemi qu'il faut aller chercher
des renseignements; car lui n'est pas intéressé à louer le courage de
ses adversaires.

Voici ce que dit de ce choc terrible Vicenzo Durante, aide de camp de
Cesare, dans le livre où il raconte la campagne de l'aventurier corse:

«L'audacieux chef de cette troupe de désespérés s'avançait menaçant et
furieux, frappant avec rage la terre de ses pieds et semblable au
taureau qui répand la terreur par ses mugissements.»

Mais, nous l'avons dit, malheureusement Schipani avait les défauts de
ses qualités. Au lieu de jeter des éclaireurs sur ses deux ailes,
éclaireurs qui eussent fait lever les tirailleurs embusqués par de
Cesare, il négligea toute précaution, força les passages de
Torre-del-Greco et de la Favorite, et s'engagea dans la longue rue de
Portici, sans même remarquer que toutes les portes et toutes les
fenêtres étaient fermées.

La petite et longue ville de Portici ne se compose, en réalité, que
d'une rue. Cette rue, en supposant que l'on vienne de la Favorite,
tourne si brusquement à gauche, qu'il semble, à une distance de cent
pas, qu'elle est fermée par une église qui s'élève juste en face du
voyageur. On dirait alors qu'elle n'a d'autre issue qu'une ruelle
étroite ouverte entre l'église et la file de maisons qui continue en
droite ligne. Arrivé à quelques pas de l'église seulement, on reconnaît
à gauche le véritable passage.

C'était là, dans cette espèce d'impasse, que de Cesare attendait
Schipani.

Deux canons défendaient l'entrée de la ruelle et plongeaient dans toute
la longueur de la rue par laquelle les républicains devaient arriver,
tandis qu'une barricade crénelée, réunissant l'église au côté gauche de
la rue, présentait, même sans défenseurs, un obstacle presque
insurmontable.

De Cesare et deux cents hommes se tenaient dans l'église; les
artilleurs, s'appuyant à trois cents hommes, défendaient la ruelle; cent
hommes étaient embusqués derrière la barricade; enfin, mille hommes, à
peu près, occupaient les maisons dans la double longueur de la rue.

Au moment où Schipani, chassant tout devant lui, ne fut plus qu'à cent
pas de cette embuscade, au signal donné par les deux pièces de canon
chargés à mitraille, tout éclata à la fois.

La porte de l'église s'ouvrit et, tandis que l'on voyait le choeur
illuminé comme pour l'exposition du saint-sacrement, et, devant l'autel,
le prêtre levant l'hostie, l'église, pareille à un cratère qui se
déchire, vomit le feu et la mort.

Au même instant, toutes les fenêtres s'enflammèrent, et l'armée
républicaine, attaquée de face, sur ses flancs, sur ses derrières, se
trouva dans une fournaise.

La ruelle, défendue par les deux pièces de canon, pouvait seule être
forcée. Trois fois, Schipani, avec une troupe décimée chaque fois,
revint à la charge, conduisant ses hommes jusqu'à la gueule des pièces,
qui alors éclataient et emportaient des files entières.

A la troisième fois, il détacha cinq cents hommes de huit ou neuf cents
qui lui restaient, leur ordonna de faire le tour par le rivage de la mer
et de charger la batterie par la queue, tandis que lui l'attaquerait de
face.

Mais, par malheur, au lieu de confier cette mission aux plus dévoués et
aux plus braves, Schipani, avec son imprudence ordinaire, en chargea les
premiers venus. Pour ce patriote d'élite, tous les hommes avaient le
même coeur, c'est-à-dire le sien. Les hommes envoyés par lui pour
attaquer les sanfédistes firent la manoeuvre commandée; mais, au lieu
d'attaquer les sanfédistes, ils se réunirent à eux aux cris de «Vive le
roi!»

Schipani prit ces cris pour un signal. Il chargea une quatrième fois;
mais, cette quatrième fois, il fut reçu par un feu plus violent encore
que les trois autres, puisqu'il était renforcé de celui de ses cinq
cents hommes. La petite troupe, fouillée de tous côtés par les boulets
et les balles, tourbillonna comme si elle eût eu le vertige, puis,
réduite à sa dixième partie, sembla s'évanouir comme une fumée.

Schipani restait avec une centaine d'hommes éparpillés; il parvint à les
rallier, se mit à leur tête, et, désespérant de passer, se retourna
comme un sanglier qui revient sur le chasseur.

Soit respect, soit terreur, la masse qui lui coupait la retraite
s'ouvrit devant lui; mais il passa entre un double feu.

Il y laissa la moitié de ses hommes, et, toujours poursuivi, avec trente
ou quarante seulement, il arriva à Castellamare. Il avait deux
blessures: une au bras, l'autre à la cuisse.

Là, il se jeta dans une ruelle. Une porte était ouverte: il y entra. Par
bonheur, c'était celle d'un patriote, qui le reconnut, le cacha, pansa
ses blessures et lui donna d'autres habits.

Le même jour, Schipani ne voulant pas plus longtemps compromettre ce
généreux citoyen, prit congé de lui et, la nuit venue, se jeta dans la
montagne.

Il erra ainsi deux ou trois jours; mais, reconnu pour ce qu'il était, il
fut arrêté et conduit à Procida avec deux autres patriotes, Spano et
Battistessa.

On se rappelle que c'était Speciale, cet homme qui avait fait à
Troubridge l'effet de la plus venimeuse bête qu'il eût jamais vue, qui
jugeait à Procida.

Finissons-en avec Schipani, comme nous en aurons bientôt fini avec tant
d'autres, et faisons du même coup connaissance avec Speciale par une de
ces atrocités qui peignent mieux un homme que toutes les descriptions
que l'on en pourrait faire.

Spano était un officier dont les services dataient de la monarchie; la
République en avait fait un général, chargé de s'opposer à la marche de
Cesare: il avait été surpris par un détachement sanfédiste et fait
prisonnier.

Battistessa avait occupé une position plus obscure; il avait trois
enfants et passait pour un des plus honnêtes citoyens de Naples: le
cardinal Ruffo s'approchant, sans bruit, sans ostentation, il avait pris
son fusil et s'était mis dans les rangs des patriotes, où il s'était
battu avec le franc courage de l'homme véritablement brave.

Nul au monde n'avait un reproche à lui faire.

Il avait obéi à l'appel de son pays, voilà tout. Il est vrai qu'il y a
des moments où cela mérite la mort, et quelle mort! Vous allez voir.

Que l'on ne s'étonne pas que, quand celui qui écrit ces lignes sort du
roman pour retomber dans l'histoire, il s'indigne et éclate en
imprécations. Jamais, dans les terribles conceptions de la fièvre, il
n'inventerait ce qu'il a vu repasser sous ses yeux le jour où il a mis
la main dans ce charnier royal de 99.

Les prisonniers, par jugement de Speciale, furent tous trois condamnés à
mort.

Cette mort, c'était le gibet, mort déjà terrible par l'idée infamante
que l'on attache à la corde.

Mais une circonstance rendit la mort de Battistessa plus terrible encore
qu'on n'avait pu le prévoir.

Après être restés vingt-quatre heures suspendus au gibet, les corps de
Battistessa, de Spano et de Schipani furent exposés dans l'église de
Spirito-Santo, à Ischia.

Mais, une fois couché sur le lit funéraire, le corps de Battistessa
poussa un soupir, et le prêtre s'aperçut, avec un étonnement mêlé
d'épouvante, que cette longue suspension n'avait point amené la mort.

Un râle sourd, mais continu, attestait la persistance de la vie, en même
temps que l'on voyait sa poitrine s'abaisser et se soulever.

Peu à peu, il reprit ses sens et revint entièrement à lui.

L'avis de tous était que cet homme, qui avait été supplicié, en avait
fini avec la mort, laquelle, pendant vingt-quatre heures, l'avait tenu
entre ses bras; mais personne, pas même le prêtre, dont c'était
peut-être le devoir d'avoir du courage, n'osa rien décider sans prendre
les ordres de Speciale.

On envoya, en conséquence, un message à Procida.

Que l'on se figure l'angoisse d'un malheureux qui sort du tombeau, qui
revoit le jour, le ciel, la nature, qui se reprend à la vie, qui
respire, qui se souvient, qui dit: «Mes enfants!» et qui pense que tout
cela n'est peut-être qu'un de ces rêves du trépas que Hamlet craint de
voir survivre à la vie.

C'est Lazare ressuscité, qui a embrassé Marthe, remercié Madeleine,
glorifié Jésus, et qui sent retomber sur son crâne la pierre du
tombeau.

Ce fut ce qu'éprouva, ce que dut éprouver du moins le malheureux
Battistessa en voyant revenir le messager accompagné du bourreau.

Le bourreau avait ordre de tirer Battistessa de l'église, qui, pour
servir les vengeances d'un roi, cessait d'avoir droit d'asile; puis, sur
les marches, il devait, pour qu'il n'en revînt pas, cette fois, le
poignarder à coups de couteau.

Non-seulement, le juge ordonnait le supplice; mais il l'inventait: un
supplice à sa fantaisie, un supplice qui n'était pas dans la loi.

L'ordre fut exécuté à la lettre.

Et que l'on dise que la main des morts n'est pas plus puissante que
celle des vivants pour renverser les trônes des rois qui ont envoyé au
ciel de pareils martyrs!

Revenons à Naples.

Le désordre était si grand à Naples, que pas un des fugitifs échappé au
massacre du château des Carmes n'avait eu l'idée d'aller prévenir le
directoire que ce château était tombé au pouvoir des sanfédistes.

Le commandant du Château-Neuf, qui ignorait ce qui s'était passé pendant
la nuit, tira donc, à sept heures du matin, comme la chose en était
convenue, les trois coups de canon qui devaient servir de signal à
Schipani.

On a vu le fâcheux résultat de son mouvement.

A peine les trois coups de canon étaient-ils tirés, que l'on vint
annoncer aux commandants des châteaux et aux autres officiers supérieurs
que le fort del Carmine était pris et que les canons, au lieu de
continuer à être tournés vers le pont de la Madeleine, étaient retournés
vers la strada Nuova et contre la place du Marché-Vieux, c'est-à-dire
qu'ils menaçaient la ville au lieu de la défendre.

Il n'en fut pas moins décidé qu'au moment où l'on verrait Schipani et sa
petite armée sortir de Portici, au risque de ce qui pourrait arriver, on
marcherait, pour faire une diversion, sur le camp du cardinal Ruffo.

C'était du Château-Neuf que le signal de la descente de San-Martino et
de la sortie des châteaux devait être donné. Aussi, les officiers
supérieurs au nombre desquels était Salvato, se tenaient-ils, la lunette
en main, l'oeil fixé sur Portici.

On vit partir du Granatello une espèce de tourbillon de poussière au
milieu duquel brillaient des jets de flamme.

C'était Schipani marchant sur la Favorite et sur Portici.

On vit les patriotes s'engouffrer dans la longue rue que nous avons
décrite; puis on entendit gronder le canon; puis un nuage de fumée monta
par-dessus les maisons.

Pendant deux heures, les détonations de l'artillerie se succédèrent,
séparées par le seul intervalle nécessaire pour recharger les pièces; et
la fumée, toujours plus épaisse, continua de monter au ciel; puis ce
bruit s'éteignit, la fumée se dissipa peu à peu. On vit, sur les points
où la route était découverte, un mouvement en sens inverse de celui que
l'on avait vu il y avait trois heures.

C'était Schipani qui, avec ses trente ou quarante hommes, regagnait
Castellamare.

Tout était fini.

Michele et Salvato s'obstinaient seuls à suivre, en parlant bas et en se
le montrant l'un à l'autre, chaque fois qu'il reparaissait à la surface
de l'eau, un point noir qui allait se rapprochant.

Quand ce point ne fut plus qu'à une demi-lieue, à peu près, il leur
sembla voir, de temps en temps, sortir de l'eau une main qui leur
faisait des signes.

Depuis longtemps, tous deux avaient, dans ce point noir, cru reconnaître
la tête de Pagliucella. En voyant les signes qu'il faisait, une même
idée les frappa tous deux: c'est qu'il appelait au secours.

Ils descendirent précipitamment, s'emparèrent d'une barque qui servait à
communiquer du Château-Neuf au château de l'Oeuf, s'y jetèrent tous
deux, saisirent chacun une rame, et, réunissant leurs efforts,
doublèrent la lanterne.

La lanterne doublée, ils regardèrent autour d'eux et ne virent plus
rien.

Mais, au bout d'un instant, à vingt-cinq ou trente pas d'eux seulement,
la tête reparut. Cette fois, ils n'eurent plus de doute: c'était bien
Pagliucella.

La face était livide, les yeux sortaient de leur orbite, la bouche
s'ouvrait pour crier et appeler du secours.

Il était évident que le nageur était au bout de ses forces et se noyait.

--Ramez seul, mon général, cria Michele: je serai plus promptement près
de lui en nageant qu'en ramant.

Puis, jetant bas ses habits, Michele s'élança à la mer.

De cette seule impulsion, il franchit sous l'eau la moitié de la
distance qui les séparait de Pagliucella, et reparut à une douzaine de
mètres de lui.

--Courage! lui cria-t-il en reparaissant.

Pagliucella voulut répondre: l'eau de la mer s'engouffra dans sa bouche,
il disparut.

Michele plongea aussitôt et fut dix ou douze secondes sans reparaître.

Enfin la mer bouillonna, la tête de Michele fendit l'eau; il fit un
effort pour revenir entièrement à la surface; mais, se sentant enfoncer
à son tour, il n'eut que le temps de crier:

--A nous, mon général! à l'aide! au secours!

En deux coups de rame, Salvato fut à une longueur d'aviron de lui; mais,
au moment où il étendait la main pour le saisir aux cheveux, Michele
s'enfonça, entraîné dans le gouffre par une force invisible.

Salvato ne pouvait qu'attendre: il attendit.

Un nouveau bouillonnement apparut à l'avant de la barque: Salvato
s'allongea presque entièrement en dehors et saisit Michele par le collet
de sa chemise.

Attirant la barque à lui avec ses genoux, il maintint la tête du
lazzarone hors de l'eau jusqu'à ce qu'il eût repris sa respiration.

Avec la respiration revint le coeur.

Michele se cramponna à la barque, qu'il pensa faire chavirer.

Salvato se porta rapidement de l'autre côté pour faire contre-poids.

--Il me tient, balbutia Michele, il me tient!

--Tâche de monter avec lui dans la barque, lui répondit Salvato.

--Aidez-moi, mon général, en me donnant la main; mais ayez soin de
passer du côté opposé!

Tout en restant assis sur le banc de bâbord, Salvato étendit la main
jusqu'à tribord.

Michele saisit cette main.

--Alors, avec sa merveilleuse vigueur, Salvato tira Michele à lui.

En effet, Pagliucella le tenait à bras-le-corps et avait paralysé tous
ses mouvements.

--Corps du Christ! s'écria Michele en enjambant avec peine par-dessus le
bordage du bateau, peu s'en est fallu que je ne fisse mentir la
prophétie de la vieille Nanno, et c'eût été à mon ami Pagliucella que
j'en eusse eu l'obligation! Mais il paraît que décidément celui qui doit
être pendu ne peut pas se noyer. Je ne vous en remercie pas moins, mon
général. Il est dit que nous jouons à nous sauver la vie. Vous venez de
gagner la belle, ce qui fait que je reste votre obligé. La! maintenant,
occupons-nous de ce gaillard-là.

Il s'agissait, comme on le comprend bien, de Pagliucella. Il était sans
connaissance et le sang coulait d'une double blessure: une balle, sans
attaquer l'os, lui avait traversé les muscles de la cuisse.

Salvato jugea que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de ramer
vigoureusement vers le Château-Neuf et de remettre Pagliucella, qui
donnait des signes non équivoques de vie, aux mains d'un médecin.

En abordant au pied de la muraille, ils trouvèrent un homme qui les
attendait: c'était le docteur Cirillo, qui avait cherché, la nuit
précédente, un refuge au Château-Neuf.

Il avait suivi des yeux et dans ses moindres détails le drame qui venait
de se passer, et il venait, comme le _Deus ex machinâ_, en faire le
dénoûment.

Grâce à des couvertures chaudes, à des frictions d'eau-de-vie camphrée,
à des insufflations d'air dans les poumons, Pagliucella revint bientôt à
lui, et put raconter l'effroyable boucherie à laquelle il avait échappé
par miracle.

Il venait d'achever le récit qui ne laissait plus aux patriotes de
Naples d'autre ressource que de se défendre, à l'abri des forts, jusqu'à
la dernière extrémité, et le docteur Cirillo pansait la plaie de la
cuisse, à laquelle la fraîcheur de l'eau et surtout le danger qu'il
avait couru avaient empêché le blessé de songer jusqu'alors, lorsqu'on
vint annoncer que Bassetti, attaqué à Capodichino par Fra-Diavolo et
Mammone, avait été obligé de se mettre en retraite, et, poursuivi
vigoureusement, rentrait en désordre dans la ville.

Les lazzaroni, disait-on, avaient dépassé la strada dei Studi et étaient
au largo San-Spirito.

Salvato sauta sur un fusil, Michele en fit autant; ils sortirent du
Château-Neuf avec deux ou trois patriotes, en recrutèrent quelques-uns
encore au largo del Castello. Michele, avec ses lazzaroni campés strada
Medina, s'élança strada dei Lombardi, afin de déboucher à Tolède, un peu
avant le Mercatello; Salvato tourna par Saint-Charles et l'église
Saint-Ferdinand pour rallier les hommes de Bassetti, qui, disait-on,
fuyaient dans Tolède en criant à la trahison, envoya deux ou trois
messagers aux patriotes de San-Martino, afin qu'ils descendissent de
leur hauteur et appuyassent son mouvement; puis il s'élança de son côté
dans la rue de Tolède, qui, en effet, était pleine de cris, de désordre
et de confusion.

Pendant quelque temps, ce fleuve que conduisait Salvato coula entre deux
remous de fuyards éperdus. Mais, en voyant ce beau jeune homme, la tête
nue, les cheveux flottants, le fusil à la main, les encourageant dans
leur langue, les rappelant au combat, ils commencèrent à rougir de leur
panique, puis s'arrêtèrent et osèrent regarder derrière eux.

Les sanfédistes barraient la rue au bas de la montée dei Studi, et l'on
voyait au premier rang Fra-Diavolo, avec son costume élégant et
pittoresque, et Gaetano Mammone avec ses pantalons et sa veste de
meunier, autrefois blancs et couverts de farine, aujourd'hui rouges et
dégouttants de sang.

A la vue de ces deux formidables chefs de masses, la terreur de la Terre
de Labour, il y eu un mouvement d'hésitation parmi les patriotes. Mais,
en ce moment, par bonheur, Michele débouchait par la via dei Lombardi,
et l'on entendait battre la charge dans la rue de l'Infrascata.
Fra-Diavolo et Mammone craignirent de s'être trop avancés, et, sans
doute mal renseignés sur les positions occupées par le cardinal,
ignorant la défaite de Schipani, ordonnèrent la retraite.

Seulement, en se retirant, ils laissèrent deux ou trois cents hommes
dans le musée Bourbonien, où ils se barricadèrent.

De cette position excellente, qu'avaient négligé d'occuper les
patriotes, ils commandaient la descente de l'Infrascata, la montée dei
Studi, qui est une prolongation de la rue de Tolède, et le largo del
Pigne, par lequel ils pouvaient se mettre en communication avec le
cardinal.

Au reste, arrivés à l'imbrecciata della Sanita, Fra-Diavolo et Gaetano
Mammone s'arrêtèrent, s'emparèrent des maisons à droite et à gauche de
la rue, et établirent une batterie de canon à la hauteur de la via
delle Cala.

Salvato et Michele n'étaient point assez sûrs de leurs hommes, fatigués
d'une lutte de deux jours, pour attaquer une position aussi forte que
l'était celle du musée Borbonico. Ils s'arrêtèrent au largo
Spirito-Santo, barricadèrent la salita dei Studi et la petite rue qui
conduit à la porte du palais, et mirent un poste de cent hommes dans la
rue de Sainte-Marie-de-Constantinople.

Salvato avait ordonné de s'emparer du couvent du même nom, qui, placé
sur une hauteur, domine le musée; mais il ne trouva point, parmi les six
ou sept cents hommes qu'il commandait, cinquante esprits forts qui
osassent commettre une pareille impiété, tant certains préjugés étaient
encore enracinés dans l'esprit des patriotes eux-mêmes.

La nuit s'avançait. Républicains et sanfédistes étaient aussi fatigués
les uns que les autres. Des deux côtés, on ignorait la vraie situation
des choses et le changement que les divers combats de la journée avaient
amenés dans les positions des assiégeants et des assiégés. D'un commun
accord, le feu cessa, et, au milieu des cadavres, sur ces dalles rouges
de sang, chacun se coucha, la main sur ses armes, s'essayant, sur la foi
de la vigilance des sentinelles, par le sommeil momentané de la vie au
sommeil éternel de la mort.



                                   LXVIII

                          LA NUIT DU 14 AU 15 JUIN

Salvato ne dormait pas. Il semblait que ce corps de fer avait trouvé le
moyen de se passer de repos et que le sommeil lui était devenu inutile.

Jugeant important de savoir, pour le lendemain, où chaque chose en
était, tandis que chacun s'accommodait, celui-ci d'une botte de paille,
celui-là d'un matelas pris à la maison voisine; pour passer la meilleure
nuit possible, après avoir dit tout bas à Michele quelques mots où se
trouvait mêlé le nom de Luisa, il remonta la rue de Tolède comme s'il
voulait aller au palais royal, devenu palais national, et, par le vico
San-Sepolcro, il commença de gravir la pente rapide qui conduit à la
chartreuse de San-Martino.

Un proverbe napolitain dit que le plus beau panorama du monde est celui
que l'on voit de la fenêtre de l'abbé San-Martino, dont le balcon, en
effet, semble suspendu sur la ville, et d'où le regard embrasse
l'immense cercle qui s'étend du golfe de Baïa au village de Maddalone.

Après la révolte de 1647, c'est-à-dire après la courte dictature de
Masaniello, les peintres qui avaient pris part à cette révolution, et
qui, sous le titre de _Compagnons de la mort_, avaient juré de combattre
et de tuer les Espagnols partout où ils les rencontreraient, les
Salvator Rosa, les Aniello Falcone, les Mica Spadazo, ces raffinés du
temps, pour éviter les représailles dont ils étaient menacés, se
réfugièrent à la chartreuse de San-Martino, qui avait droit d'asile.
Mais, une fois là, l'abbé songea à tirer parti d'eux. Il leur donna son
église et son cloître à peindre, et, lorsqu'ils demandèrent quel prix
leur serait alloué pour leurs peines:

--La nourriture et le logement, répondit l'abbé.

Et, comme ils trouvaient la rétribution médiocre, l'abbé fit ouvrir les
portes en leur disant:

--Cherchez ailleurs: peut-être trouverez-vous mieux.

Chercher ailleurs, c'était tomber dans les mains des Espagnols et être
pendus: ils firent contre fortune bon coeur et couvrirent les murailles
de chefs-d'oeuvre.

Mais ce n'était point pour voir ces chefs-d'oeuvre que Salvato
gravissait les pentes de San-Martino,--Rubens, de son fulgurant pinceau,
nous a montré les arts fuyants devant le sombre génie de la
guerre,--c'était pour voir où le sang avait été versé pendant la journée
qui venait de s'écouler, et où il serait versé le lendemain.

Salvato se fit reconnaître des patriotes, qui, au nombre de cinq ou six
cents, s'étaient réfugiés dans le couvent de San-Martino, au refus de
Mejean, qui avait fermé de nouveau les portes du château Saint-Elme.

Cette fois, ce n'était point l'abbé qui leur dictait ses lois, c'étaient
eux qui se trouvaient maîtres du couvent et des moines. Aussi, les
moines leur obéissaient-ils avec la servilité de la peur.

On s'empressa de conduire Salvato dans la chambre de l'abbé: celui-ci
n'était pas encore couché et lui en fit les honneurs en le conduisant à
cette fameuse fenêtre qui, au dire des Napolitains, s'ouvrant sur
Naples, s'ouvre tout simplement sur le paradis.

La vue du paradis s'était quelque peu changée en une vue de l'enfer.

De là, on voyait parfaitement la position des sanfédistes et celle des
républicains.

Les sanfédistes s'avançaient sur la strada Nuova, c'est-à-dire sur la
plage, jusqu'à la rue Francesca, où ils avaient une batterie de canon de
gros calibre, commandant le petit port et le port commercial.

C'était le point extrême de leur aile gauche.

Là, étaient de Cesare, Lamarra, Durante, c'est-à-dire les lieutenants du
cardinal.

L'autre aile, c'est-à-dire l'aile droite, commandée par Fra-Diavolo et
Mammone, avait, comme nous l'avons dit, des avant-postes au musée
Borbonico, c'est-à-dire au haut de la rue de Tolède.

Tout le centre s'étendait, par San-Giovanni à Carbonara, par la place
des Tribunaux et par les rues San-Pietro et Arena, jusqu'au château del
Carmine.

Le cardinal était toujours dans sa maison du pont de la Madeleine.

Il était facile d'estimer à trente-cinq ou quarante mille hommes le
nombre des sanfédistes qui attaquaient Naples.

Ces trente-cinq ou quarante mille ennemis extérieurs étaient d'autant
plus dangereux qu'ils pouvaient compter sur un nombre à peu près égal
d'ennemis intérieurs.

Les républicains, en réunissant toutes les forces, étaient à peine cinq
ou six mille.

Salvato, en embrassant cet immense horizon, comprit que, du moment où sa
sortie n'avait point chassé l'ennemi hors de la ville, il était
imprudent de laisser subsister cette longue pointe qu'il avait faite
dans la rue de Tolède, pointe qui permettait à l'ennemi, grâce aux
relations qu'il avait dans l'intérieur, de lui couper la retraite des
forts. Sa résolution fut donc prise à l'instant même. Il appela près de
lui Manthonnet, lui fit voir les positions, lui expliqua en stratégiste
les dangers qu'il courait, et l'amena à son opinion.

Tous deux descendirent alors et se firent annoncer au directoire.

Le directoire était en délibération. Sachant qu'il n'y avait rien à
attendre de Mejean, il avait envoyé un messager au colonel Giraldon,
commandant la ville de Capoue. Il lui demandait un secours d'hommes et
s'appuyait sur le traité d'alliance offensive et défensive entre la
république française et la république parthénopéenne.

Le colonel Giraldon faisait répondre qu'il lui était impossible de
tenter une pointe jusqu'à Naples; mais il déclarait que, si les
patriotes voulaient suivre son conseil, placer au milieu d'eux les
vieillards, les femmes et les enfants, faire une sortie à la baïonnette
et venir le rejoindre à Capoue, il promettait, sur l'honneur français,
de les conduire jusqu'en France.

Soit que le conseil fût bon, soit que ses craintes pour Luisa
l'emportassent sur son patriotisme, Salvato, qui venait d'entendre le
rapport du messager, se rangea de l'avis du colonel et insista pour que
ce plan, qui livrait Naples mais qui sauvait les patriotes, fût adopté.
Il présenta, pour appuyer le conseil, la situation où se trouvaient les
deux armées; il en appela à Manthonnet, qui, comme lui, venait de
reconnaître l'impossibilité de défendre Naples.

Manthonnet reconnut que Naples était perdue, mais déclara que les
Napolitains devaient se perdre avec Naples, et qu'il tiendrait à honneur
de s'ensevelir sous les ruines de la ville, qu'il reconnaissait lui-même
ne pouvoir plus défendre.

Salvato reprit la parole, combattit l'avis de Manthonnet, démontra que
tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de généreux, avait pris parti
pour la République; que décapiter les patriotes, c'était décapiter la
Révolution. Il dit que le peuple, encore trop aveugle et trop ignorant
pour soutenir sa propre cause, c'est-à-dire celle du progrès et de la
liberté, tomberait, les patriotes anéantis, sous un despotisme et dans
une obscurité plus grands qu'auparavant, tandis qu'au contraire, les
patriotes, c'est-à-dire le principe vivant de la liberté, n'étant que
transplanté hors de Naples, continuerait son oeuvre avec moins
d'efficacité sans doute, mais avec la persistance de l'exil et
l'autorité du malheur. Il demanda--la hache de la réaction abattant des
têtes comme celle des Pagano, des Cirillo, des Conforti, des Ruvo--si la
sanglante moisson ne stériliserait pas la terre de la patrie pour
cinquante ans, pour un siècle peut-être, et si quelques hommes avaient
droit, dans leur convoitise de gloire et dans leur ambition du martyre,
de faire sitôt la postérité veuve de ses plus grands hommes.

Nous l'avons vu, un faux orgueil avait déjà plusieurs fois égaré à
Naples, non-seulement les individus, dans le sacrifice qu'ils faisaient
d'eux-mêmes, mais aussi les corps constitués, dans le sacrifice qu'ils
faisaient de la patrie. Cette fois encore, l'avis de la majorité fut
pour le sacrifice.

--C'est bien, se contenta de dire Salvato, mourons!

--Mourons! répétèrent d'une seule voix les assistants, comme eût pu
faire le sénat romain à l'approche des Gaulois ou d'Annibal.

--Et maintenant, reprit Salvato, mourons, mais en faisant le plus de mal
possible à nos ennemis. Le bruit court qu'une flotte française, après
avoir traversé le détroit de Gibraltar, s'est réunie à Toulon, et vient
d'en sortir pour nous porter secours. Je n'y crois pas; mais enfin la
chose est possible. Prolongeons donc la défense, et, pour la prolonger,
bornons-la aux points qui se peuvent défendre.

--Quant à cela, dit Manthonnet, je me range à l'avis de mon collègue
Salvato, et, comme je le reconnais pour plus habile stratégiste que
nous, je m'en rapporterai à lui pour cette concentration.

Les directeurs inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

--Alors, reprit Salvato, je proposerai de tracer une ligne qui, au midi,
commencera à l'Immacolatella, comprendra le port marchand et la Douane,
passera par la strada del Molo, aura ses avant-postes rue Medina,
poursuivra par le largo del Castello, par Saint-Charles, par le palais
national, la montée du Géant, en embrassant Pizzofalcone, et descendra
par la rue Chiatomone jusqu'à la Vittoria, puis se reliera, par la
strada San-Caterina et les Giardini, au couvent de Saint-Martin. Cette
ligne s'appuiera sur le Château-Neuf, sur le palais national, sur le
château de l'Oeuf et sur le château Saint-Elme. Par conséquent, elle
offrira des refuges à ceux qui la défendront, au cas où ils seraient
forcés. En tout cas, si nous ne comptons pas de traîtres dans nos rangs,
nous pouvons tenir huit jours, et même davantage. Et qui sait ce qui se
passera en huit jours? La flotte française, à tout prendre, peut venir;
et, grâce à une défense énergique,--et elle ne peut être énergique
qu'étant concentrée,--peut-être obtiendrons-nous de bonnes conditions.

Le plan était sage: il fut adopté. On laissa à Salvato le soin de le
mettre à exécution, et, après avoir rassuré Luisa par sa présence, il
sortit de nouveau du Château-Neuf pour faire rentrer les troupes
républicaines dans les limites qu'il avait indiquées.

Pendant ce temps-là, un messager du colonel Mejean descendait, par la
via del Cacciottoli, par la strada Monte-Mileto, par la strada del
Infrascata, passait derrière le musée Bourbonien, descendait la strada à
Carbonara, et, par la porte Capuana et l'Arenaccia, gagnait le pont de
la Madeleine et se faisait annoncer chez le cardinal comme un envoyé du
commandant français.

Il était trois heures du matin. Le cardinal s'était jeté sur son lit
depuis une heure à peine; mais, comme il était le seul chef chargé des
pouvoirs du roi, c'était à lui que de toute chose importante on
référait.

Le messager fut introduit près du cardinal.

Il le trouva couché sur son lit, tout habillé, avec des pistolets posés
sur une table, à la portée de sa main.

Le messager étendit la main vers le cardinal et lui tendit un papier qui
représentait pour lui ce que les plénipotentiaires appellent leurs
lettres de créance.

--Alors, demanda le cardinal après avoir lu, vous venez de la part du
commandant du château Saint-Elme?

--Oui, Votre Éminence, dit le messager, et vous avez dû remarquer que M.
le colonel Mejean a conservé, dans les combats qui se sont livrés
jusqu'aujourd'hui sous les murs de Naples, la plus stricte neutralité.

--Oui, monsieur, répliqua le cardinal, et je dois vous dire que, dans
l'état d'hostilité où les Français sont contre le roi de Naples, cette
neutralité a été l'objet de mon étonnement.

--Le commandant du fort Saint-Elme désirait, avant de prendre un parti
pour ou contre, se mettre en communication avec Votre Éminence.

--Avec moi? Et dans quel but?

--Le commandant du fort Saint-Elme est un homme sans préjugés et qui
reste maître d'agir comme il lui conviendra: il consultera ses intérêts
avant d'agir.

--Ah! ah!

--On dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire
fortune; le commandant du fort Saint-Elme pense que cette occasion est
venue pour lui.

--Et il compte sur moi pour lui aider?

--Il pense que Votre Éminence a plus d'intérêt à être son ami que son
ennemi, et il offre son amitié à Votre Éminence.

--Son amitié?

--Oui.

--Comme cela? gratis? sans condition?

--J'ai dit à Votre Éminence qu'il pensait que l'occasion était venue
pour lui de faire fortune. Mais que Votre Éminence se rassure: il n'est
point ambitieux, et cinq cent mille francs lui suffiront.

--En effet, dit le cardinal, la chose est d'une modestie exemplaire: par
malheur, je doute que le trésor de l'armée sanfédiste possède la dixième
partie de cette somme. D'ailleurs, nous pouvons nous en assurer.

Le cardinal frappa sur un timbre: son valet de chambre entra.

Comme le cardinal, tout ce qui l'entourait ne dormait que d'un oeil.

--Demandez à Sacchinelli combien nous avons en caisse.

Le valet de chambre s'inclina et sortit.

Un instant après, il rentra.

--Dix mille deux cent cinquante ducats, dit-il.

--Vous voyez; quarante et un mille francs en tout: c'est moins encore
que je ne vous disais.

--Quelle conséquence dois-je tirer de la réponse de Votre Éminence?

--Celle-ci, monsieur, dit le cardinal en se soulevant sur son coude et
en jetant un regard de mépris au messager, celle-ci: qu'étant un honnête
homme,--ce qui est incontestable, puisque, si je ne l'étais pas,
j'aurais vingt fois cette somme à ma disposition,--je ne saurais traiter
avec un misérable comme M. le colonel Mejean. Mais, eussé-je cette
somme, je lui répondrais ce que je vous réponds à cette heure. Je suis
venu faire la guerre aux Français et aux Napolitains avec de la poudre,
du fer et du plomb, et non avec de l'or. Portez ma réponse avec
l'expression de mon mépris au commandant du fort Saint-Elme.

Et, indiquant du doigt au messager la porte de la chambre:

--Ne me réveillez désormais que pour des choses importantes, dit-il en
se laissant retomber sur son lit.

Le messager remonta au fort Saint-Elme, et reporta la réponse du
cardinal au colonel Mejean.

--Ah! pardieu! murmura celui-ci quand il l'eut écouté, ces choses-là
sont faites pour moi! Rencontrer à la fois d'honnêtes gens chez les
sanfédistes et chez les républicains! Décidément, je n'ai pas de chance!



                                 LXIX

             CHUTE DE SAINT JANVIER--TRIOMPHE DE SAINT ANTOINE

Le lendemain, au point du jour, c'est-à-dire le 15 au matin, les
sanfédistes s'aperçurent que les avant-postes républicains étaient
évacués et poussèrent devant eux des reconnaissances, timides d'abord,
mais qui s'enhardirent peu à peu, car ils soupçonnaient quelque piége.

En effet, pendant la nuit, Salvato avait fait établir quatre batteries
de canon:

L'une à l'angle du palais Chiatamone, qui battait toute la rue du même
nom, dominée en même temps par le château de l'Oeuf;

L'autre, derrière un retranchement dressé à la hâte, entre la strada
Nardonne et l'église Saint-Ferdinand;

La troisième, strada Medina;

Et la quatrième entre porto Piccolo, aujourd'hui la Douane, et
l'Immacolatella.

Aussi, à peine les sanfédistes furent-ils arrivés à la hauteur de la
strada Concezione, à peine apparurent-ils au bout de la rue
Monte-Oliveto, et atteignirent-ils la strada Nuova, que la canonnade
éclata à la fois sur ces trois points, et qu'il virent qu'ils s'étaient
complétement trompés en croyant que les républicains leur avaient cédé
la partie.

Ils se retirèrent donc hors de l'atteinte des projectiles, se réfugiant
dans les rues transversales, où les boulets et la mitraille ne les
pouvaient atteindre.

Mais les trois quarts de la ville ne leur appartenaient pas moins.

Donc, ils pouvaient tout à leur aise piller, incendier, brûler les
maisons des patriotes, et tuer, égorger, rôtir et manger leurs
propriétaires.

Mais, chose singulière et inattendue, celui contre lequel se porta tout
d'abord la colère des lazzaroni fut saint Janvier.

Une espèce de conseil de guerre se réunit au Vieux-Marché, en face de la
maison du beccaïo blessé, conseil auquel prenait part celui-ci, dans le
but de juger saint Janvier.

D'abord, on commença par envahir son église, malgré la résistance des
chanoines, qui furent renversés et foulés aux pieds.

Puis on brisa la porte de la sacristie, où est renfermé son buste avec
celui des autres saints formant sa cour. Un homme le prit
irrévérencieusement entre ses bras, l'emporta au milieu des cris «A bas
saint Janvier!» poussés par la populace, et on le déposa sur une borne,
au coin de la rue Sant'Eligio.

Là, on eut grand'peine à empêcher les lazzaroni de le lapider.

Mais, pendant qu'on était allé chercher le buste dans son église, un
homme était arrivé qui, par son autorité sur le peuple et sa popularité
dans les bas quartiers de Naples, avait pris un grand ascendant sur les
lazzaroni.

Cet homme était fra Pacifico.

Fra Pacifico avait vu, du temps qu'il était marin, deux ou trois
conseils de guerre à bord de son bâtiment. Il savait donc comment la
chose se passait et donna une espèce de régularité au jugement.

On alla à la Vicaria, où l'on prit au vestiaire cinq habits de juge et
deux robes d'avocat, et le procès commença.

De ces deux avocats, l'un était l'accusateur public, l'autre le
défenseur d'office.

Saint Janvier fut interrogé légalement.

On lui demanda ses noms, ses prénoms, son âge, ses qualités, et on
l'interrogea pour qu'il eût à dire à l'aide de quels mérites il était
parvenu à la position élevée qu'il occupait.

Son avocat répondit pour lui, et, il faut le dire, avec plus de
conscience que n'en mettent ordinairement les avocats. Il fit valoir sa
mort héroïque, son amour paternel pour Naples, ses miracles, non pas
seulement de la liquéfaction du sang, mais encore les paralytiques
jetant leurs béquilles,--les gens tombant d'un cinquième étage et se
relevant sains et saufs,--les bâtiments luttant contre la tempête et
rentrant au port,--le Vésuve s'éteignant à sa seule présence,--enfin,
les Autrichiens vaincus à Velletri, à la suite du voeu fait par Charles
III, pendant qu'il était caché dans son four.

Par malheur pour saint Janvier, sa conduite, jusque-là exemplaire et
limpide, devenait obscure et ambiguë du moment que les Français
entraient dans la ville. Son miracle fait à l'heure annoncée d'avance
par Championnet, et tous ceux qu'il avait faits en faveur de la
République, étaient des accusations graves et dont il avait de la peine
à se laver.

Il répondit que Championnet avait employé l'intimidation; qu'un aide de
camp et vingt-cinq hussards étaient dans la sacristie; qu'il y avait eu
enfin menace de mort si le miracle ne se faisait point.

A cela, il lui fut répondu qu'un saint qui avait déjà subi le martyre ne
devait pas être si facile à intimider.

Mais saint Janvier répondit, avec une dignité suprême, que, s'il avait
craint, ce n'était point pour lui, que sa position de bienheureux
mettait à l'abri de toute atteinte, mais pour ses chers chanoines, moins
disposés que lui à subir le martyre; que leur frayeur, à la vue du
pistolet de l'envoyé du général français, avait été si grande et leur
prière si fervente, qu'il n'avait pas pu y résister; que, s'il les avait
vus dans la disposition de subir le martyre, rien n'eût pu le décider à
faire son miracle; mais que ce martyre, il ne pouvait le leur imposer.

Il va sans dire que toutes ces raisons furent victorieusement rétorquées
par l'accusateur, qui finit par réduire son adversaire au silence.

On alla aux voix, et, à la suite d'une chaude délibération, saint
Janvier fut condamné, non-seulement à la dégradation, mais à la noyade.

Puis, séance tenante, on nomma à sa place, par acclamation, saint
Antoine, qui, en découvrant la _conjuration des cordes_, avait enlevé à
saint Janvier son reste de popularité,--on nomma saint Antoine patron de
Naples.

La France, en 1793, avait détrôné Dieu; Naples pouvait bien, en 1799,
détrôner saint Janvier.

Une corde fut passée autour du cou du buste de saint Janvier, et le
buste fut traîné par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au
camp du cardinal, qui confirma le jugement porté contre lui, le déclara
déchu de son grade de capitaine général du royaume, et, mettant, au nom
du roi, le séquestre sur son trésor et sur ses biens, reconnut
non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui
prouvait qu'il n'était point étranger à la révolution qui venait de
s'opérer--remit aux lazzaroni une immense bannière sur laquelle était
peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait armé
de verges.

Quant à saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de
cordes et de l'autre une bannière tricolore napolitaine.

Lorsqu'on connaît les lazzaroni, on peut se faire une idée de la joie
que leur causa un pareil présent, avec quels cris il fut reçu et combien
il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage.

Fra Pacifico fut nommé, à l'unanimité, porte-enseigne, et prit, bannière
à la main, la tête de la procession.

Derrière lui, venait la première bannière, où était représenté le
cardinal à genoux devant saint Antoine, lui révélant la conjuration des
cordes.

Celle-là était portée par le vieux Basso Tomeo, escorté de ses trois
fils, comme de trois gardes du corps.

Puis venait maître Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu
que, du moment qu'il était condamné, il appartenait au bourreau, ni plus
ni moins qu'un simple mortel.

Enfin des milliers d'hommes, armés de tout ce qu'ils avaient pu
rencontrer d'armes, hurlant, vociférant, enfonçant les portes, jetant
les meubles par les fenêtres, mettant le feu à ces bûchers et laissant
derrière eux une traînée de sang.

Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'était répandu que
tous les patriotes s'étaient fait graver l'arbre de la liberté sur l'une
ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prétexte à des
avanies étranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit
dans la rue, soit chez lui, était dépouillé de ses habits et chassé par
les rues à coups de fouet, jusqu'à ce que, las de cette course, celui
qui le poursuivait lui tirât quelque coup de fusil ou de pistolet dans
les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour
lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps.

Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime,
impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quêter pour les patriotes
pauvres, furent arrachées de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux
leurs robes, leurs jupons, tous leurs vêtements enfin, à la hauteur de
la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage
ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en
carrefour; après quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et
jetées dans les prisons de la Vicairie.

Une troisième femme avait mérité, comme elles, le titre de mère de la
patrie: c'était la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout à
coup prononcé, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un
de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitôt décidé qu'on irait la
chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au même supplice. Seulement,
il fallait, pour arriver à Mergellina, traverser la ligne formée par les
républicains de la place de la Vittoria au château Saint-Elme. Mais, en
arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gardés, ils furent
accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rétrograder en
laissant une douzaine de morts ou de blessés sur le champ de bataille.

Cet échec ne les fit point renoncer à leur dessein: ils se
représentèrent à la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils
rencontrèrent le même obstacle à la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou
ils laissèrent encore un certain nombre de morts et de blessés.

Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par
les républicains, ils donnaient dans quelque ligne stratégique. Ils
résolurent, en conséquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur
lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de
l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de
descendre à Chiaïa par la salita del Vomero.

Là, ils étaient complétement maîtres du terrain. Quelques-uns
s'arrêtèrent pour faire leurs dévotions à la madone de Pie-di-Grotta, et
les autres--et ce fut la majeure partie--continuèrent leur route par
Mergellina, jusqu'à la maison de la duchesse Fusco.

En arrivant à la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande
proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de
cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme
bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'était celle qui avait
recueilli l'aide de camp du général Championnet blessé, celle qui avait
dénoncé le père et le fils Backer, et qui, en les dénonçant, avait été
cause de leur mort.

Or, cette femme, c'était la San-Felice.

Sur cette proposition, il n'y eut qu'un cri: «Mort à la San-Felice!»

Et, sans prendre les précautions nécessaires pour s'emparer de la
duchesse Fusco, les lazzaroni s'élancèrent vers la maison du Palmier,
enfoncèrent les portes du jardin, et, par le perron, se ruèrent dans la
maison.

La maison, on le sait, était complétement vide.

La première rage se passa sur les vitres, que l'on brisa, sur les
meubles, que l'on jeta par les fenêtres; mais cette destruction d'objets
néanmoins parut bientôt insuffisante.

Les cris «La duchesse Fusco! la duchesse Fusco! à mort la mère de la
patrie!» se firent bientôt entendre. On enfonça la porte du corridor qui
joignait les deux maisons, et l'on se rua, de celle de la San-Felice
dans celle de la duchesse.

En examinant la maison de la San-Felice, il était facile de voir que
cette maison avait été complétement abandonnée depuis quelques jours,
tandis qu'on n'avait qu'à jeter les yeux sur celle de la duchesse Fusco
pour s'assurer qu'elle avait été abandonnée à l'instant même.

Les restes d'un dîner se voyaient sur une table servie de très-belle
argenterie; dans la chambre de la duchesse, gisaient à terre la robe et
les jupons qu'elle venait de quitter, et dont la présence indiquait
qu'elle s'était enfuie protégée par un déguisement. S'ils ne s'étaient
pas amusés à piller et à saccager la maison de la San-Felice, ils
prenaient la duchesse Fusco, qu'ils venaient chercher de si loin et pour
laquelle ils avaient fait tuer inutilement une vingtaine d'entre eux.

Une rage féroce les prit. Ils commencèrent à tirer des coups de pistolet
dans les glaces, à mettre le feu aux tentures, à hacher les meubles de
coups de sabre,--lorsque, tout à coup, les faisant tressaillir au milieu
de cette occupation, une voix venant du jardin cria insolemment à leur
oreilles:

--Vive la République! Mort aux tyrans!

Un hurlement de cannibales répondit à ce cri; ils allaient donc avoir
quelqu'un sur qui ils se vengeraient de leur déception.

Ils s'élancèrent dans le jardin par les fenêtres et par les portes.

Le jardin formait un grand carré long, planté de beaux arbres et fermé
de murs; seulement, comme ce jardin ne présentait aucun abri,
l'imprudent qui venait de révéler sa présence par le cri provocateur ne
pouvait leur échapper.

La porte du jardin qui donnait sur le Pausilippe était encore ouverte:
il était probable que cette porte avait donné passage à la duchesse
Fusco.

Cette probabilité se changea en certitude, lorsque, sur le seuil de
cette porte s'ouvrant sur la montagne, les lazzaroni trouvèrent un
mouchoir aux initiales de la duchesse.

La duchesse ne pouvait être loin, et ils allaient faire une battue aux
environs; mais, pour la seconde fois, sans qu'ils pussent deviner d'où
il venait, retentit le cri, poussé avec plus d'impudence encore que la
première fois, de «Vive la République! Mort aux tyrans!»

Les lazzaroni, furieux, se retournèrent: les arbres n'étaient ni assez
gros, ni assez serrés pour cacher un homme; d'ailleurs, le cri semblait
parti du premier étage de la maison.

Quelques-uns des pillards rentrèrent dans la maison et se jetèrent par
les degrés, tandis que les autres restaient dans le jardin, en criant:

--Jetez-le-nous par les fenêtres!

C'était bien l'intention des dignes sanfédistes; mais ils eurent beau
chercher, regarder par les cheminées, dans les armoires, sous les lits:
ils ne trouvèrent pas le moindre patriote.

Tout à coup, au-dessus de la tête de ceux qui étaient restés dans le
jardin, retentit, pour la troisième fois, le cri révolutionnaire.

Il était évident que celui qui poussait ce cri était caché dans les
branches d'un magnifique chêne vert qui étendait son ombre sur un tiers
du jardin.

Tous les yeux se portèrent vers l'arbre et fouillèrent son feuillage.
Enfin, sur l'une des branches, on aperçut, juché comme sur un perchoir,
le perroquet de la duchesse Fusco, l'élève de Nicolino et de Velasco,
qui, dans le trouble répandu par l'invasion des lazzaroni, avait gagné
le jardin, et qui, dans son effroi, ne trouvait rien de mieux à dire que
le cri patriotique que lui avaient appris les deux républicains.

Mal prit au pauvre papagallo d'avoir révélé sa présence et son opinion
dans une circonstance où son premier soin eût dû être de cacher l'une et
l'autre. A peine fut-il découvert et reconnu pour le coupable, qu'il
devint le point de mire des fusils sanfédistes, qu'une décharge
retentit, et qu'il tomba au pied de l'arbre, percé de trois balles.

Ceci consola un peu les lazzaroni de leur mésaventure: ils n'avaient pas
fait buisson creux tout à fait. Il est vrai qu'un oiseau n'est pas un
homme; mais rien ne ressemble plus à certains hommes qu'un oiseau qui
parle.

Cette exécution faite, on se rappela saint Janvier, que Donato traînait
toujours au bout d'une corde, et, comme on n'était qu'à deux pas de la
mer, on monta dans une barque, on gagna le large, et, après avoir plongé
plusieurs fois le buste du saint dans l'eau, Donato, au milieu des cris
et des huées, lâcha la corde, et saint Janvier, ne pensant point que ce
fût le moment de faire un miracle, au lieu de remonter à la surface de
la mer, soit impuissance, soit mépris des grandeurs célestes, disparut
dans les profondeurs de l'abîme.



                                  LXX

                              LE MESSAGER

Du haut des tours du Château-Neuf, Luisa San-Felice et Salvato, la jeune
femme appuyée au bras du jeune homme, avaient pu voir ce qui se passait
dans la maison du Palmier et dans la maison de la duchesse Fusco.

Luisa ignorait d'où venait cette invasion, et dans quel but elle était
faite. Seulement, on se rappelle que la duchesse avait refusé de suivre
Luisa au Château-Neuf, disant qu'elle préférait rester chez elle et que,
si elle était menacée d'un danger sérieux, elle avait des moyens de
fuite.

Il était incontestable, à voir tout le mouvement qui se faisait à
Mergellina, que le danger, était sérieux; mais Luisa espérait que la
duchesse avait pu fuir.

Elle fut fort effrayée lorsqu'elle entendit cette fusillade éclatant
tout à coup: elle était loin de se douter qu'elle fût dirigée contre un
perroquet.

En ce moment, un homme vêtu en paysan des Abruzzes toucha du bout du
doigt l'épaule de Salvato; celui-ci se retourna et poussa un cri de
joie.

Il venait de reconnaître ce messager patriote qu'il avait envoyé à son
père.

--Tu l'as vu? demanda vivement Salvato.

--Oui, Excellence, répondit le messager.

--Que lui as-tu dis?

--Rien. Je lui ai remis votre lettre.

--Que t'a-t-il dit, lui?

--Rien. Il m'a donné ces trois grains tirés de son chapelet.

--C'est bien. Que puis-je faire pour toi?

--Me donner le plus d'occasions possible de servir la République, et,
quand tout sera désespéré, celle de me tuer pour elle.

--Ton nom?

--Mon nom est un nom obscur et qui ne vous apprendrait rien. Je ne suis
pas même Napolitain, quoique j'aie dix ans habité les Abruzzes: je suis
citoyen de cette ville encore inconnue qui sera un jour la capitale de
l'humanité.

Salvato le regarda avec étonnement.

--Reste au moins avec nous, lui dit-il.

--C'est à la fois mon désir et mon devoir, répondit le messager.

Salvato lui tendit la main: il comprenait qu'à un tel homme on ne
pouvait offrir d'autre récompense.

Le messager entra dans le fort; Salvato revint près de Luisa.

--Ton visage m'annonce une bonne nouvelle, bien-aimé Salvato! lui dit
Luisa.

--Oui, cet homme vient de m'apporter une bonne nouvelle, en effet.

--Cet homme!

--Vois ces grains de chapelet.

--Eh bien?

--Ils nous indiquent qu'un coeur dévoué et une volonté persistante
veillent, à partir de ce moment, sur nous, et que, dans quelque danger
que nous nous trouvions, il ne faudra point désespérer.

--Et de qui vient ce talisman, qui a le privilége de t'inspirer une
telle confiance?

--D'un homme qui m'a voué un amour égal à celui que j'ai pour toi,--de
mon père.

Et alors, Salvato, qui avait déjà eu l'occasion, on se le rappelle
peut-être, de parler à Luisa de sa mère, lui raconta pour la première
fois la terrible légende de sa naissance, telle qu'il l'avait racontée
aux six conspirateurs le soir de son apparition au palais de la reine
Jeanne.

Salvato touchait à la fin de son récit, quand son attention fut attirée
par le mouvement de la frégate anglaisé le _Sea-Horse_, commandée, comme
nous l'avons déjà dit, par le capitaine Ball. Cette frégate, qui était
ancrée d'abord en face du port militaire, avait décrit, en passant
devant le Château-Neuf et le château de l'Oeuf, un grand cercle qui
aboutissait à Mergellina, c'est-à-dire à l'endroit même où les
lazzaroni, descendus par le Vomero, accomplissaient, dans la maison du
Palmier et dans celle de la duchesse Fusco, l'oeuvre de vengeance à
laquelle nous avons assisté.

A l'aide d'une longue-vue, il crut reconnaître que les Anglais
débarquaient quatre pièces de canon de gros calibre, et les mettaient en
batterie dans la villa, à l'endroit désigné sous le nom des Tuileries.

Deux heures après, le bruit d'une vive canonnade se faisait entendre à
l'extrémité de Chiaïa, et des boulets venaient s'enfoncer dans les
murailles du château de l'Oeuf.

Le cardinal, ayant appris que, par le Vomero, les lazzaroni étaient
descendus à Mergellina, leur avait, par le même chemin, envoyé un
renfort de Russes et d'Albanais, tandis que le capitaine Ball leur
apportait des canons que l'on pouvait faire monter par l'Infrascata et
descendre par le Vomero.

C'étaient ces canons, qui venaient d'être mis en batterie, qui battaient
le fort de l'Oeuf.

Grâce à ce nouveau poste conquis par les sanfédistes, les patriotes
étaient investis de tous les côtés, et il était facile de comprendre
que, garantie comme elle l'était, la batterie que l'on venait d'élever
ferait le plus grand mal au château de l'Oeuf.

Aussi, à la cinquième ou sixième décharge d'artillerie, Salvato vit-il
une barque se détacher des flancs du colosse, qui semblait attaché à la
terre par un fil.

Cette barque était montée par un patriote qui, en voyant Salvato sur
l'une des tours du Château-Neuf, et, en le reconnaissant à son uniforme
pour un officier supérieur, lui montra une lettre.

Salvato donna l'ordre qu'on ouvrît la porte de la poterne.

Dix minutes après, le messager était près de lui et la lettre dans sa
main.

Il la lut, et, comme cette lettre paraissait d'un intérêt général, il
ramena Luisa à sa chambre, descendit dans la cour, et, faisant appeler
le commandant Massa et les officiers enfermés dans le château, il leur
lut la lettre suivante:

«Mon cher Salvato,

»J'ai remarqué que vous suiviez, avec le même intérêt que moi, mais sans
jouir d'une aussi bonne place, les scènes qui viennent de se passer à
Mergellina.

»Je ne sais pas si Pizzofalcone, qui vous masque tant soit peu la
rivière de Chiaïa, ne vous empêche pas de voir aussi distinctement ce
qui se passe aux Tuileries: en tout cas, je vais vous le dire.

»Les Anglais viennent d'y débarquer quatre pièces de canon, qu'un
détachement d'artilleurs russes a mis en batterie sous la garde d'un
bataillon d'Albanais.

»Vous entendez son ramage!

»Si elle chante ainsi pendant vingt-quatre heures seulement, il suffira
qu'un autre Josué vienne avec une demi-douzaine de trompettes pour faire
tomber les murailles du château de l'Oeuf.

»Cette alternative, qui m'est assez indifférente, n'est pas prise avec
la même philosophie par les femmes et les enfants qui sont réfugiés au
château de l'Oeuf et qui, à chaque boulet qui ébranle ses murailles,
éclatent en plaintes et en gémissements.

»Voilà l'exposé de la situation assez inquiétante dans laquelle nous
nous trouvons.

»Voici maintenant la proposition que je prends sur moi de vous faire
pour en sortir.

»Les lazzaroni disent que, quand Dieu s'ennuie là-haut, il ouvre les
fenêtres du ciel et regarde Naples.

»Or, je ne sais pourquoi j'ai l'idée que Dieu s'ennuie, et que, pour se
récréer ce soir, il ouvrira une de ses fenêtres pour nous regarder.

»Essayons ce soir de contribuer à sa distraction en lui donnant, s'il
est tel que je me le figure, le spectacle qui doit être le plus agréable
à ses yeux: celui d'une troupe d'honnêtes gens houspillant une bande de
canailles.

»Qu'en pensez-vous?

»J'ai avec moi deux cents de mes hussards, qui se plaignent
d'engourdissement dans les jambes, et qui, ayant conservé leurs
carabines, et chacun d'eux une douzaine de cartouches, ne demandent pas
mieux que de les utiliser.

»Voulez-vous transmettre ma proposition à Manthonnet et aux patriotes
de Saint-Martin? Si elle leur agrée, une fusée tirée par eux indiquera
qu'à minuit nous nous joindrons pour chanter la messe sur la place de
Vittoria.

»Faisons en sorte que cette messe soit digne d'un cardinal!

»Votre ami sincère et dévoué,

»NICOLINO.»

Les dernières lignes de la lettre furent couvertes d'applaudissements.

Le gouverneur du Château-Neuf voulait prendre le commandement du
détachement que fournirait pour cette exécution nocturne le
Château-Neuf.

Mais Salvato lui fît observer que son devoir et l'intérêt de tous
étaient qu'il restât au château dont il avait le gouvernement, pour en
tenir les portes ouvertes aux blessés et aux patriotes, s'ils étaient
repoussés.

Massa se rendit aux instances de Salvato, à qui échut alors, sans
conteste, le commandement.

--Maintenant, demanda le jeune brigadier, un homme de résolution pour
porter un double de cette lettre à Manthonnet!

--Me voici, dit une voix.

Et, perçant la foule, Salvato vit venir à lui ce patriote génois qui lui
avait servi de messager auprès de son père.

--Impossible! dit Salvato.

--Et pourquoi impossible?

--Vous êtes arrivé depuis deux heures à peine: vous devez être écrasé de
fatigue.

--Sur ces deux heures, j'ai dormi une heure et je me suis reposé.

Salvato, qui connaissait le courage et l'intelligence de son messager,
n'insista point davantage dans son refus; il fit une double copie de la
lettre de Nicolino et la lui donna, avec injonction de ne la remettre
qu'à Manthonnet lui-même.

Le messager prit la lettre et partit.

Par le vico della Strada-Nuova, par la strada de Monte-di-Dio, par la
strada Ponte-di-Chiaïa et enfin par la rampe del Petrigo, le messager
atteignit le couvent de San-Martino.

Il trouva les patriotes très-inquiets. Cette canonnade qu'ils
entendaient du côté de la rivière de Chiaïa les préoccupait
désagréablement. Aussi, lorsqu'ils surent qu'ils s'agissait d'enlever
les pièces qui la faisaient, furent-ils tous, et Manthonnet le premier,
d'accord qu'une troupe de deux cents hommes se joindrait aux deux cents
Calabrais de Salvato et aux deux cents hussards de Nicolino.

On venait d'achever la lecture de la lettre, lorsqu'une fusillade se fit
entendre aux Giardini. Manthonnet ordonna aussitôt une sortie pour
porter secours à ceux que l'on attaquait. Mais, avant que ces hommes
fussent à la salita San-Nicolas-de-Tolentino, des fuyards remontaient
vers le quartier général, annonçant que, attaqués par un bataillon
d'Albanais venant à l'improviste du vico del Vasto, le petit poste des
Giardini n'avait pu résister et avait été emporté de vive force.

Les Albanais n'avaient fait grâce à personne, et une prompte fuite avait
pu seule sauver ceux qui apportaient cette nouvelle.

On remonta vers San-Martino.

L'événement était désastreux, surtout avec le plan que l'on venait
d'arrêter pour la nuit suivante. Les communications étaient coupées
entre San-Martino et le château de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de
vive force, ce qui était possible, on passait, mais en éveillant par le
bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre.

Manthonnet était d'avis, coûte que coûte, de reprendre à l'instant même
les Giardini; mais le patriote génois qui avait apporté la lettre de
Salvato et que celui-ci avait présenté comme un homme d'une rare
intelligence et d'un vrai courage, annonça qu'il se ferait fort, entre
dix et onze heures du soir, de débarrasser toute la rue de Tolède de ses
lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux républicains. Manthonnet lui
demanda la communication de son projet; le Génois y consentit, mais ne
voulut le dire qu'à lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut
partager la confiance que le messager avait en lui-même.

On attendit donc la nuit.

Au dernier tintement de l'_Ave Maria_, une fusée, partie de San-Martino,
s'éleva dans les airs et annonça à Nicolino et à Salvato de se tenir
prêts pour minuit.

A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les
yeux fixés, attendu que, de la réussite de sa ruse, dépendait le succès
de l'expédition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et
réjouir Dieu,--à dix heures, le messager demanda une plume et du papier,
et écrivit une lettre.

Puis, la lettre écrite, il mit bas son habit, endossa une veste déchirée
et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaça la
lettre qu'il venait d'écrire entre la baguette et le canon de son fusil,
gagna, en faisant un grand tour par des chemins détournés, la strada
Foria, et, se présentant dans la rue de Tolède par le musée Borbonico,
comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, après des
efforts inouïs, une route dans la foule, et finit par arriver au
quartier général des deux chefs.

Ces deux chefs étaient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone.

Tous deux occupaient le rez-de-chaussée du palais Stigliano.

Mammone était à table, et, selon son habitude, avait près de lui un
crâne nouvellement scié à la tête d'un mort, peut-être même à la tête
d'un mourant, et auquel adhéraient encore des débris de cervelle.

Il était seul et sombre à table: personne ne se souciait de partager ses
repas de tigre.

Fra-Diavolo, lui aussi, soupait dans une chambre voisine. Près de lui
était assise, vêtue en homme, cette belle Francesca dont il avait tué le
fiancé et qui, huit jours après, était venue le rejoindre dans la
montagne.

Le messager fut conduit à Fra-Diavolo.

Il lui présenta les armes, et l'invita à prendre la dépêche dont il
était porteur.

Et effet, la dépêche était adressée à Fra-Diavolo, et venait, ou plutôt
était censée venir du cardinal Ruffo.

Elle donnait l'ordre au célèbre chef de bande de le rejoindre
immédiatement au pont de la Madeleine avec tous les hommes dont il
pouvait disposer. Il s'agissait, disait Son Éminence, d'une expédition
de nuit qui ne pouvait être confiée qu'à un homme d'exécution tel
qu'était Fra-Diavolo.

Quant à Mammone, comme ses troupes se trouvaient diminuées de plus de
moitié, il se retirerait pour cette nuit, quitte à reprendre son poste
le lendemain matin, derrière le musée Borbonico et s'y fortifierait.

L'ordre était signé du cardinal Ruffo, et un post-scriptum portait qu'il
n'y avait pas un instant à perdre pour obéir. Fra-Diavolo se leva pour
aller se consulter avec Mammone. Le messager le suivit.

Nous l'avons dit, Mammone soupait.

Soit qu'il se défiât du messager, soit qu'il voulût tout simplement
faire honneur au cardinal, Mammone emplit de vin le crâne qui lui
servait de coupe et le présenta tout sanglant et garni de ses longs
cheveux au messager, en l'invitant à boire à la santé du cardinal
Ruffo.

Le messager prit le crâne des mains du meunier de Sora, cria: «Vive le
cardinal Ruffo!» et, sans la moindre apparence de dégoût, après ce cri,
le vida d'un seul trait.

--C'est bien, dit Mammone: retourne auprès de Son Éminence, et dis-lui
que nous allons lui obéir.

Le messager s'essuya la bouche avec sa manche, jeta son fusil sur son
épaule et sortit.

Mammone secoua la tête.

--Je n'ai pas foi dans ce messager-là, dit il.

--Le fait est, dit Fra-Diavolo, qu'il a un singulier accent.

--Si nous le rappelions, dit Mammone.

Tous deux coururent à la porte: le messager allait tourner le coin du
vico San-Tommaso, mais on pouvait encore l'apercevoir.

--Hé! l'ami! lui dit Mammone.

Il se retourna.

--Viens donc un peu, continua le meunier: nous avons quelque chose à te
dire.

Le messager revint avec un air d'indifférence parfaitement joué.

--Qu'y a-t-il pour le service de Votre Excellence? demanda-t-il en
posant le pied sur la première marche du palais.

--Il y a que je voulais te demander de quelle province tu es.

--Je suis de la Basilicate.

--Tu mens! répondit un matelot qui se trouvait là par hasard; tu es
Génois comme moi: je te reconnais à ton accent.

Le matelot n'avait pas encore achevé le dernier mot, que Mammone tirait
un pistolet de sa ceinture et faisait feu sur le malheureux patriote,
qui tombait mort.

La balle lui avait traversé le coeur.

--Que l'on enlève le crâne à ce traître, dit Mammone à ses gens, et
qu'on me le rapporte plein de son sang.

--Mais, répondit un de ses hommes, à qui sans doute la besogne
déplaisait, Votre Excellence en a déjà un sur la table.

--Tu jetteras l'ancien et me rapporteras le nouveau. A partir de cette
heure, je fais serment de ne plus boire deux fois dans le même.

Ainsi mourut un des plus ardents patriotes de 1799. Il mourut sans
laisser autre chose que son souvenir. Quant à son nom, il est resté
ignoré, et, quelques recherches que celui qui écrit ces lignes ait
faites pour le connaître, il lui a été impossible de le découvrir.



                                 LXXI

                           LE DERNIER COMBAT

En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuvé le
projet, Manthonnet comprit ce qui était arrivé: c'est que son messager
était prisonnier ou mort.

Il avait prévu le cas, et, à la ruse qui venait d'échouer, il était prêt
à substituer une autre ruse.

Il ordonna à six tambours d'aller battre la charge au haut de la rue de
l'Infrascata, et cela, avec autant d'élan et d'ardeur que s'ils étaient
suivis d'un corps d'armée de vingt mille hommes.

L'ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais
la charge française.

Il était évident que Fra-Diavolo et Mammone croiraient que le commandant
du fort Saint-Elme se décidait enfin à les attaquer et se
précipiteraient au-devant des Français.

Ce que Manthonnet avait prévu arriva: aux premiers roulements du
tambour, Fra-Diavolo et Mammone sautèrent sur leurs armes.

Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient à l'appui de
l'ordre donné par le cardinal.

C'était sans doute dans la prévision de cette sortie qu'il avait
rappelé Fra-Diavolo près de lui, et ordonné à Mammone de se retrancher
derrière le musée Borbonico, qui est justement en face de la descente de
l'Infrascata.

--Oh! oh! fit Diavolo en secouant la tête, je crois que tu t'es un peu
pressé, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire: «Caïn, qu'as-tu
fait de ton frère?»

--D'abord, dit Mammone, un Génois n'est pas et ne sera jamais mon frère.

--Bon! si ce n'était pas ce messager qui eût menti, si c'était le
matelot génois?

--Eh bien, alors, cela me ferait un crâne de plus.

--Lequel?

--Celui du Génois.

Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux
armes, et, dégarnissant Tolède, couraient avec eux vers le musée
Borbonico.

Manthonnet entendit tout ce tumulte; il vit des torches qui semblaient
des feux follets voltigeant au-dessus d'une mer de têtes, et qui, de la
place du couvent de Monte-Oliveto, s'élançait vers la salita dei Studi.

Il comprit que le moment était venu de se laisser rouler dans la rue de
Tolède, par la strada Taverna-Penta et par le vico Cariati. Il occupa,
avec deux cents hommes, dans la rue de Tolède, la place que les
avant-postes de Fra-Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes
auparavant.

Ils prirent aussitôt leur course vers le largo del Palazzo, le
rendez-vous commun étant à l'extrémité de Santa-Lucia, au pied de
Pizzo-Falcone, en face du château de l'Oeuf.

Le château de l'Oeuf était, en effet, le point central, en supposant que
les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue
Ponte-di-Chiaïa.

Mais, comme on l'a vu, la prise des Giardini avait tout changé.

Il en résulta que, comme la troupe de Manthonnet n'était point attendue
par la rue de Tolède, on la prit, dans l'obscurité, pour une troupe de
sanfédistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle.

Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostèrent, et les patriotes
allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s'élança seul en
avant en criant:

--Vive la République!

A ce cri, répété avec enthousiasme des deux côtés, patriotes des
barricades et patriotes de San-Martino se jetèrent dans les bras les
uns des autres.

Par bonheur, quoiqu'on eût tiré une cinquantaine de coups de fusil, il
n'y avait qu'un homme tué et deux légèrement blessés.

Une quarantaine d'hommes des barricades demandèrent à faire partie de
l'expédition et furent accueillis par acclamation.

On descendit en silence la rue du Géant, on longea Santa-Lucia; à cinq
cents pas du château de l'Oeuf, quatre hommes des barricades, qui
avaient le mot d'ordre, formèrent l'avant-garde, et, pour que même
accident ne se renouvelât point, on fit reconnaître la petite troupe à
Saint-Ferdinand.

La précaution n'était point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux
cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On
n'attendait plus personne du côté du Château-Neuf, et une troupe aussi
considérable arrivant par Santa-Lucia eût causé quelque inquiétude.

En deux mots, tout fut expliqué.

Minuit sonna. Tout le monde avait été exact au rendez-vous. On se
compta: on était près de sept cents, chacun armé jusqu'aux dents, et
disposé à vendre chèrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux
sanfédistes la mort du patriote tué par erreur. Les républicains
savaient que les sanfédistes n'avaient point de mot d'ordre et se
reconnaissaient aux cris de «Vive le roi!»

Le premier poste de sanfédistes était à Santa-Maria-in-Portico.

Ils n'ignoraient pas que l'attaque des Albanais sur les Giardini avait
réussi.

Les sentinelles ne furent donc pas étonnées, surtout après avoir entendu
une fusillade du côté de la rue de Tolède, de voir s'avancer une troupe
qui, de temps en temps, poussait le cri de «Vive le roi!»

Elles la laissèrent approcher sans défiance, et prête à fraterniser avec
elles; mais, victime de leur confiance, les unes après les autres, elles
tombèrent poignardées.

La dernière, seule, eut le temps de lâcher son coup de fusil en criant:
«Alarme!»

Le commandant de la batterie, qui était un vieux soldat, se gardait
mieux que les sanfédistes, soldats improvisés. Aussi, au coup de fusil
et au cri d'alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri
«Halte!» se fit-il entendre.

A ce cri, les patriotes comprirent qu'ils étaient découverts, et, ne
gardant plus aucune réserve, fondirent sur la batterie au cri de «Vive
la République!»

Ce poste était composé de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du
cardinal: aussi le combat fut-il acharné. D'un autre côté, Nicolino,
Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de
son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuvé de
sang pendant deux heures. Enfin, les républicains, vainqueurs, restèrent
maîtres de la batterie. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces et
les pièces enclouées.

Après cette expédition, qui était le but principal de la triple sortie,
comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l'employer
en surprenant le bataillon d'Albanais qui s'était emparé des Giardini,
et qui avait coupé les communications du château de l'Oeuf avec le
couvent de San-Martino.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Alors, les républicains se séparèrent en deux troupes.

L'une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la via
Pasquale, la strada Santa-Teresa à Chiaïa, et fit halte sans avoir été
découverte, strada Rocella, derrière le palais del Vasto.

L'autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la
strada Santa-Catarina, et, découverte à la strada de Chiaïa, commença le
feu.

A peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil,
qu'ils s'élancèrent par toutes les portes du palais et des jardins del
Vasto, escaladèrent les murailles des Giardini et tombèrent sur les
derrières des Albanais.

Ceux-ci firent une héroïque résistance, une résistance de montagnards;
mais ils avaient affaire à des hommes désespérés, jouant leur vie dans
un dernier combat.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, furent égorgés: nul n'échappa.

Alors, on laissa pêle-mêle, dans une boue sanglante, Albanais et
républicains, et, tout enivrés de leur victoire, les vainqueurs
tournèrent les yeux vers la rue de Tolède.

Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, après avoir reconnu que
les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne
servaient qu'à voiler la véritable, étaient revenus prendre leur poste
dans la rue de Tolède. Ils écoutaient avec une certaine inquiétude le
bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cessé depuis
une demi-heure, ils s'étaient un peu relâchés de leurs surveillance,
lorsque, tout à coup, par un réseau de petites rues qui descend du vico
d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se précipita,
repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant
ou poignardant tout ce qui s'opposait à son passage, et, désastreuse,
mortelle, dévastatrice, passa à travers l'immense artère, laissant, sur
une largeur de trois cents mètres, les dalles couvertes de cadavres, et
s'écoula par les rues faisant face à celles par lesquelles elle avait
débouché.

Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et à la strada
Medina. Les trois chefs s'embrassèrent, car, dans ces situations
extrêmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais.

--Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le château de l'Oeuf avec ses
deux cents hommes, réduits d'un cinquième, je ne sais si Dieu a ouvert
sa fenêtre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il eût vu un beau
spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre
sous la tyrannie.

Salvato était en face du Château-Neuf. Le commandant Massa s'était tenu
éveillé, écoutant avec anxiété la fusillade, qui avait commencé par
s'éloigner et s'était rapprochée peu à peu. Voyant, aux premiers rayons
du jour, les républicains déboucher par le largo del Castello et la
strada Medina, il ouvrit les portes, prêt à les recevoir tous s'ils
étaient vaincus.

Ils étaient vainqueurs, et chacun, même Manthonnet, maintenant que les
communications étaient rétablies, pouvait regagner le point d'où il
était parti.

La porte du château, qui avait ouvert ses larges mâchoires, les referma
donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni
diminués d'un quart.

Nicolino avait déjà repris le chemin du château de l'Oeuf; Manthonnet le
suivit, pour regagner la montagne et rentrer à San-Martino.

Les républicains avaient perdu deux cents hommes à peu près; mais ils en
avaient tué plus de sept cents aux sanfédistes, tout étonnés, au moment
où ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien à craindre, de subir
un si effroyable échec.



                                    LXXII

                               LE REPAS LIBRE

Cette sortie, qui éclairait le cardinal sur ce que peuvent faire des
hommes poussés au désespoir, l'épouvanta. Il avait entendu pendant toute
la nuit l'écho de cette fusillade, mais sans savoir ce dont il était
question; au point du jour, il apprit avec terreur le massacre de la
nuit.

Il monta aussitôt à cheval, et voulut se rendre compte par ses propres
yeux des événements de la nuit. En conséquence, accompagné de De Cesari,
de Malaspina, de La Marra et de deux cents de ses meilleurs cavaliers,
il gagna, par la porte Saint-Janvier, la strada Foria, traversa, au
milieu des sanfédistes, le largo delle Pigne, et aborda la rue de
Tolède par la strada dei Studi.

Au largo San Spirito, il fut reçu par fra Diavolo et Mammone, et vit
immédiatement, au visage sombre des deux chefs, que le rapport des
pertes faites par les sanfédistes n'était point exagéré.

On n'avait pas eu le temps d'enlever les morts et de laver le sang.
Arrivé au largo della Carita, son cheval refusa d'aller en avant; il
n'eût pu faire un pas sans marcher sur un cadavre.

Le cardinal s'arrêta, descendit, entra dans le couvent de Monte Oliveto
et envoya La Marra et De Cesari à la découverte, leur ordonnant, sous
peine de sa disgrâce, de ne lui rien cacher.

En attendant, il appela près de lui Fra Diavolo et Mammone et les
interrogea sur les événements de la nuit. Ils ne savaient que ce qui
s'était passé dans la rue de Tolède.

Le peu de cohésion qu'il y avait entre les différents corps sanfédistes
empêchait les communications d'être ce qu'elles eussent été dans une
armée régulière.

Les deux chefs racontèrent que, vers trois heures du matin, ils avaient
été assaillis par une troupe de démons qui leur était tombée sur les
épaules, sans qu'ils pussent savoir d'où elle venait, et au moment où
ils s'en doutaient le moins. Leurs hommes, attaqués à l'improviste,
n'avaient fait aucune résistance, et le cardinal avait vu le résultat de
leur irruption.

Les républicains, au reste, avaient disparu comme une vision; seulement,
cette vision laissait, pour preuve de sa réalité, cent cinquante
ennemis couchés sur le champ de bataille.

Le cardinal fronça le sourcil.

Puis De Cesari et La Marra arrivèrent à leur tour.

Les nouvelles qu'ils apportaient étaient désastreuses.

La Marra annonçait que le bataillon albanais, une des forces de la
coalition sanfédiste, était égorgé, depuis le premier jusqu'au dernier
homme.

De Cesari avait appris que, du poste et de la batterie de Chiaïa, il ne
restait pas vingt hommes. Les quatre canons fournis par le _Sea-Horse_
étaient encloués et, par conséquent, hors d'usage, et les artilleurs
russes s'étaient fait tuer sur leurs pièces.

Or, pendant la même nuit, c'est-à-dire pendant la nuit qui venait de se
passer, le cardinal, par un messager qui avait débarqué à Salerne, avait
reçu la lettre de la reine, en date du 14; dans laquelle lettre la reine
lui disait que la flotte de Nelson, après avoir quitté Palerme pour
conduire à Ischia l'héritier de la couronne, y était rentrée pour
remettre à terre ce même héritier, sur la nouvelle, reçue par Nelson,
que la flotte française était sortie de Toulon.

Il n'y avait que peu de probabilité que la flotte vînt à Naples;
cependant, il était possible qu'elle y vînt: alors son entreprise était
ruinée.

Enfin, une chose pouvait arriver une seconde fois, comme elle était
arrivée une première. Après Cotrone, le pillage avait été si grand, que
les trois quarts des sanfédistes, s'étant regardés comme enrichis,
avaient déserté avec armes, bagages et butin.

Or, la moitié de Naples était pillée par les lazzaroni, et l'armée
sanfédiste pouvait bien ne pas estimer l'autre à la valeur des dangers
que chaque homme courait en restant.

Le cardinal ne s'abusait point. Son armée, c'était bien plutôt une bande
de corbeaux, de loups et de vautours venant à la curée, qu'une troupe de
soldats faisant la guerre pour le triomphe d'une idée ou d'un principe.

Donc, la première mesure à prendre était d'arrêter le pillage des
lazzaroni, afin qu'en tout cas, il restât quelque chose pour ceux qui
avaient fait cent lieues dans l'espoir de piller eux-mêmes.

En conséquence, prenant son parti avec cette rapidité d'exécution qui
était un des côtés saillants de son génie, il se fit apporter une plume,
de l'encre et du papier, et rédigea une proclamation dans laquelle il
ordonnait positivement de cesser le pillage et le massacre, promettant
qu'il ne serait fait aucun mauvais traitement à ceux qui remettaient
leurs armes, _l'intention de Sa Majesté étant de leur accorder amnistie
pleine et entière_.

On conviendra qu'il est difficile de concilier cette promesse avec les
ordres rigoureux du roi et de la reine concernant les rebelles, si
l'intention positive du cardinal n'eût point été de sauver, en vertu de
son pouvoir d'_alter ego_, autant de patriotes qu'il pourrait le faire.

La suite, au reste, prouva que c'était bien là son intention.

Il ajoutait, en outre, que toute hostilité cesserait à l'instant même
contre tout château et toute forteresse arborant la bannière blanche, en
signe qu'ils acceptaient l'amnistie offerte, et il garantissait sur son
honneur la vie des officiers qui se présenteraient pour parlementer.

Cette proclamation fut imprimée et affichée, le même jour, à tous les
coins de rue, à tous les carrefours, sur toutes les places de la ville;
et, comme il était possible que les patriotes de San-Martino, ne
descendant point en ville, demeurassent dans l'ignorance de ces
nouvelles dispositions du cardinal, il leur envoya Scipion La Marra,
précédé d'un drapeau blanc et accompagné d'un trompette, pour leur
annoncer cette suspension d'armes.

Les patriotes de San-Martino, encore tout enfiévrés de leur succès de la
nuit précédente et du résultat obtenu,--car ils ne doutaient point que
ce ne fût à leur victoire qu'ils dussent cette démarche pacifique du
cardinal,--répondirent qu'ils étaient résolus à mourir les armes en main
et qu'ils n'entendraient à rien avant que Ruffo et les sanfédistes
eussent évacué la ville.

Mais, cette fois encore, Salvato, qui joignait la sagesse du diplomate
au bouillant courage du soldat, ne fut point de l'avis de Manthonnet,
chargé, au nom de ses compagnons, de répondre par un refus. Il se
présenta au corps législatif, les propositions du cardinal Ruffo à la
main, et n'eut point de peine, après lui avoir exposé la véritable
situation des choses, à le déterminer à ouvrir des conférences avec le
cardinal, ces conférences, si elles aboutissaient à un traité, étant le
seul moyen de sauver la vie des patriotes compromis. Puis, comme les
châteaux étaient sous la dépendance du corps législatif, le corps
législatif fit dire à Massa, commandant du Château-Neuf, et à L'Aurora,
commandant du château de l'Oeuf, que, s'ils ne traitaient pas
directement avec le cardinal, il traiterait en leur nom.

Il n'y avait rien à ordonner de pareil à Manthonnet, qui, n'étant point
enfermé dans un fort, mais occupant le couvent de San-Martino, ne
dépendait que de lui-même.

Le corps législatif invitait, en même temps, Massa à s'aboucher avec le
commandant du château Saint-Elme, non point pour qu'il acceptât les
mêmes conditions qui seraient offertes aux commandants de forts
napolitains,--en sa qualité d'officier français, il pouvait traiter à
part, et comme bon lui semblait,--mais pour qu'il approuvât la
capitulation des autres forteresses, et signât au traité, sa signature
paraissant, avec raison, une garantie de plus de l'exécution des
traités, puisque lui était tout simplement un ennemi, tandis que les
autres étaient des rebelles.

On répondit donc au cardinal qu'il n'avait point à s'arrêter au refus
des patriotes de San-Martino et que l'amnistie proposée par lui était
acceptée.

On le priait d'indiquer le jour et l'heure où les chefs des deux partis
se réuniraient pour jeter les bases de la capitulation.

Mais, pendant cette même journée du 19 juin, arriva une chose à laquelle
on devait s'attendre.

Les Calabrais, les lazzaroni, les paysans, les forçats et tous ces
hommes de rapine et de sang qui, pour piller et tuer à leur
satisfaction, suivaient les Sciarpa, les Mammone, les Fra-Diavolo, les
Panedigrano et autres bandits de même étoffe, tous ces hommes enfin,
voyant la proclamation du cardinal qui mettait une fin aux massacres et
aux incendies, résolurent de ne point obéir à cet ordre et de continuer
le cours de leurs meurtres et de leurs dévastations.

Le cardinal frémit en sentant l'arme avec laquelle jusque-là il avait
vaincu, lui tomber des mains.

Il donna l'ordre de ne plus ouvrir les prisons aux prisonniers que l'on
y conduirait.

Il renforça les corps russes, turcs et suisses qui se trouvaient dans la
ville, les seuls, en effet, sur lesquels il pût compter.

Alors, le peuple, ou plutôt des bandes d'assassins, de meurtriers et de
brigands qui désolaient, incendiaient et ensanglantaient la ville,
voyant que les prisons restaient fermées devant les prisonniers qu'ils y
conduisaient, les fusillèrent et les pendirent sans jugement. Les moins
féroces conduisirent les leurs au commandant du roi à Ischia; mais, là,
les patriotes trouvèrent Speciale, lequel se contentait de rendre contre
eux des jugements de mort, sans même les interroger, quand, pour en
finir plus tôt avec eux, il ne les faisait pas jeter à la mer sans
jugement.

Du haut de San-Martino, du haut du château de l'Oeuf et du haut du
Château-Neuf, les patriotes voyaient avec terreur et avec rage tout ce
qui se passait dans la ville, dans le port et sur la mer.

Révoltés de ce spectacle, les patriotes allaient sans doute reprendre
les armes, lorsque le colonel Mejean, furieux de n'avoir pu traiter ni
avec le directoire ni avec le cardinal Ruffo, fit dire aux républicains
qu'il avait au château Saint-Elme cinq ou six otages qu'il leur
livrerait si les massacres ne cessaient pas.

Au nombre de ces otages était un cousin du chevalier Micheroux,
lieutenant du roi, et un troisième frère du cardinal.

On fit savoir à Son Éminence l'état des choses.

Si les massacres continuaient, autant de patriotes massacrés, autant
d'ôtages on jetterait du haut en bas des murailles du château
Saint-Elme.

Les rapports s'envenimaient et conduisaient naturellement les deux
partis à une guerre d'extermination. Il n'y avait aucun doute à avoir
que des hommes courageux et désespérés ne tinssent point les menaces de
représailles qu'ils avaient faites.

Le cardinal comprit qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Il convoqua
les chefs de tous les corps marchant sous son commandement, et les
supplia de maintenir leurs soldats dans la plus rigoureuse discipline,
et leur promettant de glorieuses récompenses s'ils y réussissaient.

On ordonna alors des patrouilles composées de sous-officiers seulement.
Ces patrouilles parcouraient les rues en tout sens, et, à force de
menaces, de promesses, d'argent jeté, les incendies s'éteignirent, le
sang cessa de couler: Naples respira.

Il ne fallut pas moins de deux jours pour arriver à ce résultat.

Le 21 juin, profitant de l'armistice et de la tranquillité qui, après
tant d'efforts, en était la suite, les patriotes de Saint-Martin et des
deux châteaux résolurent de faire ce que faisaient les anciens quand ils
étaient condamnés à la mort: LE REPAS LIBRE.

César, seul, manquait pour recevoir les paroles sacramentelles:
_Morituri te salutant!_

Ce fut une triste fête que cette solennité suprême dans laquelle chacun
semblait célébrer ses propres funérailles, quelque chose de pareil à ce
dernier festin des sénateurs de Capoue, à la fin duquel, au milieu des
fleurs fanées et au son des lyres mourantes, on fit circuler la coupe
empoisonnée dans laquelle quatre-vingts convives burent la mort.

La place choisie fut celle du Palais-National, aujourd'hui place du
Plébiscite. Elle était alors beaucoup plus étroite qu'elle ne l'est
aujourd'hui.

Des mâts furent plantés sur toute la longueur de la table; chaque mât
déroulait au vent une flamme blanche, sur laquelle, en lettres noires,
étaient écrits ces mots:

                         VIVRE LIBRE OU MOURIR!

Au-dessus de cette flamme, et au milieu de chaque mât, était un faisceau
de trois bannières, dont les extrémités venaient caresser le front des
convives.

L'une était tricolore: c'était la bannière de la liberté.

L'autre était rouge: c'était le symbole du sang répandu et qui restait à
répandre encore.

L'autre était noire: c'était l'emblème du deuil qui couvrirait la patrie
lorsque la tyrannie, un instant chassée, reviendrait régner sur elle.

Au milieu de la place, au pied de l'arbre de la liberté, s'élevait
l'autel de la patrie.

On commença par y célébrer une messe mortuaire en l'honneur des martyrs
morts pour la liberté. L'évêque della Torre, membre du corps législatif,
y prononça leur oraison funèbre.

Puis on se mit à table.

Le repas fut sobre, triste, presque muet.

Trois fois seulement, il fut interrompu par un double toast: «A la
liberté et à la mort!» ces deux grandes déesses invoquées par les
peuples opprimés.

De leurs avant-postes, les sanfédistes pouvaient voir le suprême festin;
mais ils n'en comprenaient point la sublime tristesse.

Seul le cardinal calculait de quels efforts désespérés sont capables des
hommes qui se préparent à la mort avec cette solennelle tranquillité; il
n'en était, soit crainte, soit admiration, que plus affermi dans la
résolution de traiter avec eux.



                               LXXIII

                          LA CAPITULATION

Le 19 juin, comme nous l'avons dit, les bases de la capitulation avaient
été jetées sur le papier.

Elles avaient été discutées pendant la journée du 20, au milieu de
l'émeute qui ensanglantait la ville et faisait parfois croire à
l'impossibilité de mener à bonne fin les négociations.

Le 21, à midi, l'émeute était calmée, et le _repas libre_ avait eu lieu
à quatre heures du soir.

Enfin, le 22 au matin, le colonel Mejean descendit du château
Saint-Elme, escorté par la cavalerie royaliste, et vint conférer avec le
directoire.

Salvato voyait avec une grande joie tous ces préparatifs de paix. La
maison de Luisa pillée, le bruit généralement répandu qu'elle avait
dénoncé les Backer et que la dénonciation était cause de leur mort, lui
inspiraient de vives inquiétudes pour la sûreté de la jeune femme.
Insensible à toute crainte pour lui-même, il était plus tremblant et
plus timide qu'un enfant quand il s'agissait de Luisa.

Puis une seconde espérance pointait dans son coeur. Son amour pour Luisa
avait toujours été croissant, et la possession n'avait fait que
l'augmenter. Après la publicité qu'avait prise leur liaison, il était
impossible que Luisa demeurât à Naples et y attendît le retour de son
mari. Or, il était, probable qu'elle profiterait de l'alternative donnée
aux patriotes de rester à Naples ou de fuir, pour quitter non seulement
Naples, mais encore l'Italie. Alors, Luisa serait bien à lui, à lui pour
toujours: rien ne pourrait la séparer de lui.

Au fait de la capitulation qui avait été discutée sous ses ordres, il
avait plusieurs fois, avec intention, expliqué à Luisa l'article 5 de
cette capitulation, qui portait que toutes les personnes qui y étaient
comprises avaient le choix, ou de rester à Naples, ou de s'embarquer
pour Toulon.

Luisa, à chaque fois, avait soupiré, avait pressé son amant contre son
coeur, mais n'avait rien répondu.

C'est que Luisa, malgré son ardent amour pour Salvato, n'avait rien
décidé encore et reculait, en fermant les yeux pour ne pas voir
l'avenir, devant l'immense douleur qu'il lui faudrait causer, le moment
arrivé, ou à son époux, ou à son amant.

Certes, si Luisa eût été libre, pour elle comme pour Salvato, c'eût été
le suprême bonheur de suivre au bout du monde l'ami de son coeur. Elle
eût alors, sans regret, quitté ses amis, Naples et même cette petite
maison où s'était écoulée son enfance, si calme, si tranquille et si
pure. Mais, à côté de ce bonheur suprême, se dressait dans l'ombre un
remords qu'elle ne pouvait écarter.

En partant, elle abandonnait à la douleur et à l'isolement la vieillesse
de celui qui lui avait servi de père.

Hélas! cette entraînante passion qu'on appelle l'amour, cette âme de
l'univers qui fait commettre à l'homme ses plus belles actions et ses
plus grands crimes, si ingénieuse en excuses tant que la faute n'est pas
commise, n'a plus que des pleurs et des soupirs à opposer au remords.

Aux instances de Salvato, Luisa ne voulait pas répondre: «Oui» et
n'osait répondre: «Non.»

Elle gardait au fond du coeur ce vague espoir des malheureux qui ne
comptent plus que sur un miracle de la Providence pour les tirer de la
situation sans issue où ils se sont placés par une erreur ou par une
faute.

Cependant, le temps passait, et, comme nous l'avons dit, le 22 juin, au
matin, le colonel Mejean descendait du château Saint-Elme, pour venir,
escorté de la cavalerie royaliste, conférer avec le directoire.

Le but de sa visite était de s'offrir comme intermédiaire entre les
patriotes et le cardinal, le directoire n'espérant point obtenir les
conditions qu'il demandait.

On se rappelle la réponse de Manthonnet: «Nous ne traiterons que lorsque
le dernier sanfédiste aura abandonné la ville.»

Voulant savoir si les forts étaient en mesure de soutenir les paroles
hautaines de Manthonnet, le corps législatif, qui siégeait dans le
palais national, fit appeler le commandant du Château-Neuf.

Oronzo Massa, dont nous avons plusieurs fois déjà prononcé le nom, sans
nous arrêter autrement sur sa personne, a droit, dans un livre comme
celui que nous nous sommes imposé le devoir d'écrire, à quelque chose de
plus qu'une simple inscription au martyrologe de la patrie.

Il était né de famille noble. Officier d'artillerie dès ses jeunes
années, il avait donné sa démission lorsque, quatre ans auparavant, le
gouvernement était entré dans la voie sanglante et despotique ouverte
par l'exécution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Galiani. La
république proclamée, il avait demandé à servir comme simple soldat.

La République l'avait fait général.

C'était un homme éloquent, intrépide, plein de sentiments élevés.

Ce fut Cirillo qui, au nom de l'assemblée législative, adressa la parole
à Massa.

--Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir
de vous quel espoir nous reste pour la défense du château et le salut
de la ville. Répondez-nous franchement, sans rien exagérer ni dans le
bien ni dans le mal.

--Vous me demandez de vous répondre en toute franchise, répliqua Oronzo
Massa: je vais le faire. La ville est perdue; aucun effort, chaque homme
fût-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Château-Neuf, nous en
sommes encore maîtres, mais par cette seule raison que nous n'avons
contre nous que des soldats sans expérience, des bandes inexpérimentées,
commandées par un prêtre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de
l'ennemi. Le palais n'a aucune défense contre l'artillerie. La courtine
est ruinée, et si, au lieu d'assiégé, j'étais assiégeant, dans deux
heures j'aurais pris le château.

--Vous accepteriez donc la paix?

--Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous puissions la faire à des
conditions qu'il fût possible de concilier avec notre honneur, comme
soldats et comme citoyens.

--Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix à des
conditions honorables? Ne connaissez-vous point celles que le directoire
propose?

--Je les connais, et c'est pour cela que je doute que le cardinal les
accepte. L'ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l'a conduit
jusque sous nos murs, poussé par la lâcheté de Ferdinand, par la haine
de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la liberté aux chefs de la
République. Il faudra donc, à mon avis, que vingt citoyens au moins
s'immolent au salut de tous. Ceci étant ma conviction, je demande à être
inscrit, ou plutôt à m'inscrire le premier sur la liste.

Et alors, au milieu d'un frémissement d'admiration, s'avançant vers le
bureau du président, en haut d'une feuille de papier blanc, il écrivit
d'une main ferme:

ORONZO MASSA.--POUR LA MORT.

Les applaudissements éclatèrent, et, d'une seule voix, les législateurs
s'écrièrent:

--Tous! tous! tous!

Le commandant du château de l'Oeuf, L Aurora, était, sur l'impossibilité
de tenir, du même avis que son collègue Massa.

Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener à l'avis des autres chefs:
aveuglé par son merveilleux courage, il était toujours le dernier à se
rendre aux prudents avis.

On décida que le général Massa monterait à San-Martino et conférerait
avec les patriotes établis au pied du château Saint-Elme, et, s'il
tombait d'accord avec eux, préviendrait le colonel Mejean que sa
présence était nécessaire au directoire.

Un sauf-conduit du cardinal fut donné au commandant du château de
l'Oeuf.

Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti à
prendre était de traiter aux conditions proposées par le directoire, et
même à des conditions pires; et, comme il était convenu, il prévint le
colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal.

Voilà pourquoi, le 22 juin, le commandant du château Saint-Elme quittait
sa forteresse et descendait vers la ville.

Il se rendit droit à la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la
Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas
grand espoir que le cardinal acceptât de pareilles conditions.

Il fut immédiatement introduit près de Son Éminence, à laquelle il
présenta les articles de la capitulation, déjà signés du général Massa
et du commandant L'Aurora.

Le cardinal, qui l'attendait, avait près de lui le chevalier Micheroux,
le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie,
et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.

Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre à côté,
avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et
turc, pour en délibérer avec eux.

Dix minutes après, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit
son nom au-dessous de celui de L'Aurora.

Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci, à son tour, la
passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.

La seule exigence du cardinal fut que le traité, quoique signé le 22,
portât la date du 18.

Cette exigence, à laquelle n'hésita point à se rendre le colonel Mejean,
et qui fut un mystère pour tout le monde, grâce à la connaissance
approfondie que nous avons de cette époque, et à la correspondance du
roi et de la reine, sur laquelle nous eûmes, en 1860, le bonheur de
mettre la main, n'en est pas un pour nous.

Il voulait que la date fût antérieure à la lettre qu'il avait reçue de
la reine et qui lui défendait de traiter, sous aucun prétexte, avec les
rebelles.

Il aurait cette excuse de dire que la lettre était arrivée quand la
capitulation était déjà signée.

Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant à
cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de
nos lecteurs le texte même des dix articles, qui n'a jamais été publié
qu'incomplet ou altéré.

Il s'agit d'un procès terrible, où le cardinal Ruffo, condamné en
première instance par l'histoire, ou plutôt par un historien, juge
partial ou mal renseigné, en appelle à la postérité contre Ferdinand,
contre Caroline, contre Nelson.

Voici la capitulation:

«ARTICLE 1er.--Le Château-Neuf et le château de l'Oeuf seront remis au
commandant des troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, et de
celles de ses alliés, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de
guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espèce existant dans
les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires
respectifs, après la signature de la présente capitulation.

»ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts
jusqu'à ce que les bâtiments dont on parlera ci-après, destinés à
transporter les personnes qui voudront aller à Toulon, soient prêts à
mettre à la voile.

»ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires,
c'est-à-dire avec armes et bagages, tambour battant, mèches allumées,
enseignes déployées, chacune avec deux pièces de canon; elles
déposeront leurs armes sur le rivage.

»ART. 4.--Les personnes et les propriétés mobilières de tous les
individus composant les deux garnisons seront respectées et garanties.

»ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer
sur les bâtiments parlementaires qui seront préposés pour les conduire à
Toulon, ou de rester à Naples, sans être inquiétés, ni eux ni leurs
familles.

»ART. 6.--Les conditions arrêtées dans la présente capitulation sont
communes à toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les forts.

»ART. 7.--Jouiront du bénéfice de ces conditions, tous les prisonniers
faits sur les troupes régulières par les troupes de Sa Majesté le roi
des Deux-Siciles ou par celles de ses alliés, dans les divers combats
qui ont eu lieu avant le blocus des forts.

»ART. 8.--MM. l'archevêque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'évêque
d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort
Saint-Elme jusqu'à l'arrivée à Toulon des patriotes expatriés.

»ART<. 9.--Excepté les personnages nommés ci-dessus, tous les otages et
prisonniers d'État renfermés dans les forts seront mis en liberté
aussitôt la signature de la présente capitulation.

»ART. 10.--Les articles de la présente capitulation ne pourront être
exécutés qu'après avoir été complètement approuvés par le commandant du
fort Saint-Elme.

»Fait au Château-Neuf, le 18 juin 1799.

»Ont signé:

»MASSA, _commandant du Château-Neuf;_ L'AURORA, _commandant du château
de l'Oeuf;_ CARDINAL RUFFO, _vicaire général du royaume de Naples;_
ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, _ministre plénipotentiaire de Sa Majesté
le roi des Deux-Siciles près les troupes russes;_ E.-T. FOOTE,
_commandant les navires de Sa Majesté Britannique;_ BAILLIE, _commandant
les troupes de Sa Majesté l'empereur de Russie;_ ACHMET, _commandant les
troupes ottomanes_.»

Sous les signatures des différents chefs prenant part à la capitulation,
on lisait les lignes suivantes:

«En vertu de la délibération prise par le conseil de guerre dans le fort
Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du général Massa, commandant le
Château-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du château
Saint-Elme approuve la susdite capitulation.

»Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la république française (21
juin 1799.)

»MEJEAN.»

Le même jour où la capitulation fut réellement signée, c'est-à-dire le
22 juin, le cardinal, enchanté d'en être arrivé à un si heureux
résultat, écrivit au roi le récit détaillé des opérations accomplies, et
chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de
remettre sa lettre à Sa Majesté en personne.

Le capitaine Foote partit aussitôt pour Palerme, sur le
_Sea-Horse_.--Depuis quelques jours, il avait succédé, dans le
commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappelé par Nelson près
de lui.

Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres nécessaires pour que les
bâtiments qui devaient transporter à Toulon la garnison patriote fussent
prêts le plus tôt possible.

Le même jour, le cardinal écrivit à Ettore Caraffa pour l'inviter à
céder les forts de Civitella et de Pescara à Pronio, aux mêmes
conditions que venaient d'être cédés le Château-Neuf et le château de
l'Oeuf.

Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fiât point à sa parole
on vît quelque piège dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait
point, dans l'un ou l'autre des deux châteaux, un ami d'Ettore Caraffa
dans lequel celui-ci eût toute confiance, pour porter sa lettre et
donner au comte une idée exacte de la situation des choses.

Nicolino Caracciolo s'offrit, reçut la lettre des mains du cardinal et
partit.

Le même jour, un édit signé du vicaire général fut imprimé, publié et
affiché.

Cet édit déclarait que la guerre était finie, qu'il n'y avait plus dans
le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni républicains ni
sanfédistes, mais seulement un peuple de frères et de citoyens soumis
également au prince, que le roi voulait confondre dans un même amour.

La certitude de la mort avait été telle chez les patriotes, que ceux
mêmes qui, n'ayant pas confiance entière dans la promesse de Ruffo,
avaient décidé de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en
comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient réservés.



                                 LXXIV

                        LES ÉLUS DE LA VENGEANCE

Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'élevait de cette foule
d'exilés, selon qu'ils tenaient plus à la vie ou à la patrie, deux
jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrassés dans
une des chambres du Château-Neuf.

Ces deux jeunes gens étaient Salvato et Luisa.

Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'était le lendemain, 24 juin,
qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester à Naples
ou partir pour la France.

Luisa pleurait, mais, de toute la soirée, n'avait point eu la force de
prononcer une parole.

Salvato était resté longtemps à genoux et, lui aussi, muet devant elle;
puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serrée contre
son coeur.

Minuit sonna.

Luisa releva ses yeux baignés de larmes et brillants de fièvre, et
compta, les unes après les autres, les douze vibrations du marteau sur
le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme:

--Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais!

--Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aimée?

--Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais!

--Ah! fit le jeune homme respirant avec joie.

--Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous
mourrons ensemble!

Et elle éclata en sanglots.

--Écoute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcés de nous arrêter
en France; où tu voudras aller, j'irai.

--Mais ton grade? mais ton avenir?

--Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aimée Luisa. Je te le répète, si tu
veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au
bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de
pureté, ce ne sera pas trop de ma présence et de mon amour éternels pour
te faire oublier.

--Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une
fugitive, comme une adultère; je lui écrirai, je lui dirai tout. Son
beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera
l'absolution de ma faute, et, à partir de ce jour seulement, je me
pardonnerai à moi-même.

Salvato détacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y
prépara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant à elle et
l'embrassant au front:

--Je te laisse seule, sainte pécheresse, dit-il.

Confesse-toi à Dieu et à lui. Celle sur laquelle Jésus a étendu son
manteau n'était pas plus digue de pardon que toi.

--Tu me quittes! s'écria la jeune femme presque effrayée de rester
seule.

--Il faut que ta parole coule dans toute sa pureté, de ton âme chaste à
ton coeur dévoué: ma présence en troublerait le limpide cristal. Dans
une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.

Luisa tendit son front à son amant, qui l'embrassa et sortit.

Puis elle se leva, et, à son tour, s'approchant de la table, s'assit
devant elle.

Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les
moments suprêmes; son oeil fixe semblait chercher à reconnaître, à
travers la distance et l'obscurité, la place où le coup frapperait, et à
quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur.

Un sourire triste passa sur ses lèvres, et elle murmura en secouant la
tête:

--Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir!

Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible:

--Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-même.

Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et
écrivit:

«Mon bien-aimé père! mon ami miséricordieux!

»Pourquoi m'avez-vous quittée quand je voulais vous suivre! pourquoi
n'êtes-vous pas revenu quand je vous ai crié du rivage, à vous qui
disparaissiez dans la tempête:

«Ne savez-vous pas que je l'aime!»

»Il était temps encore: je partais avec vous, j'étais sauvée!

»Vous m'avez abandonnée, je suis perdue!

»Il y a eu fatalité.

»Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous répéter les paroles que,
la main étendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du
prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-même
pour que je devinsse votre épouse. Non: je suis sans excuse; mais je
connais votre coeur. La miséricorde sera toujours plus grande que la
faute.

»Compromise politiquement par cette même fatalité qui me poursuit, je
quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et
parmi lesquels, ô mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars
pour la France.

»Les derniers moments de mon exil sont à vous comme les dernières heures
de ma vie seront à vous. En quittant la patrie, c'est à vous que je
songe; en quittant l'existence, c'est à vous que je songerai.

»Expliquez cet inexplicable mystère; mon coeur a failli, mon âme est
restée pure; la meilleure partie de moi-même, vous l'avez prise et
gardée.

»Écoutez, mon ami! écoutez, mon père!

»Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour
l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais,
pour vous, mon salut dans l'autre. Partout où je serai, vous le saurez.
Si, pour un dévouement quelconque, vous aviez besoin de moi,
rappelez-moi, et je reviendrai tomber à genoux devant vous.

»Maintenant, laissez-moi vous prier pour une créature innocente, qui
non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour à une faute, mais
qui même ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur
la terre. Son père est soldat: il peut être tué; sa mère est désespérée:
elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne
sera point orphelin.

»Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent déposé chez les
Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de
leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les
compromit! Sur cet argent, vous ferez à l'enfant que je vous lègue, en
cas de mort, la part que vous voudrez.

»Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon père adoré, que je
vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon âme est pleine, ma tête déborde.
Depuis que je vous écris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les
dix-huit ans de bontés que vous avez eues pour moi, je vous tends les
bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on
voudrait s'élancer. Oh! que n'êtes-vous là, au lieu d'être à deux cents
lieues de moi! je sens que c'est à vous que j'irais, et qu'appuyée à
votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher.

»Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je
suis non-seulement épouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai
à rendre compte, tout à la fois, et de votre bonheur perdu et de votre
loyauté compromise. Mon départ vous sauvegarde, ma fuite vous innocente,
et vous avez à dire: «Il n'y a pas à s'étonner qu'étant femme adultère,
elle soit sujette déloyale.»

»Adieu, mon ami, adieu, mon père! Quand vous voudrez vous faire une idée
de ma souffrance, songez à ce que vous avez souffert vous-même. Vous
n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords.

»Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile!

»Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir!

»Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre
miséricorde,

»LUISA.»

Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l'entendit,
se retourna, lui tendit la lettre; mais, en voyant le papier tout baigné
de larmes et en comprenant ce qu'elle aurait à souffrir tandis qu'il
lirait ce papier, il le repoussa.

Elle comprit cette délicatesse de son amant.

--Merci, mon ami, dit-elle.

Elle plia la lettre, la cacheta, mit l'adresse.

--Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier
San-Felice? Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il faut qu'il la
reçoive, lui et non pas un autre?

--C'est bien simple, répondit Salvato, le commandant Massa a un
sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi-même la lettre
au cardinal, avec prière de la faire passer à Palerme, en lui disant de
quelle importance il est qu'elle arrive sûrement.

Luisa avait grand besoin de la présence de Salvato. Tant qu'il était
là, sa voix écartait les fantômes qui l'assaillaient dès qu'il avait
disparu. Mais, comme elle l'avait dit, il était nécessaire que cette
lettre parvînt au chevalier.

Salvato monta à cheval: Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un
homme pour porter devant lui le drapeau blanc; de sorte qu'il arriva
sans accident au camp du cardinal.

Celui-ci n'était pas encore couché. A peine Salvato se fut-il nommé, que
le cardinal ordonna de l'introduire auprès de lui.

Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il
avait faits pendant le siége. Brave lui-même, il appréciait les hommes
braves.

Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu'il avait voulu
venir en personne non-seulement pour veiller à la sûreté de la lettre,
mais encore pour voir l'homme extraordinaire qui venait d'accomplir
l'oeuvre de la restauration. Malgré le mal qu'à son avis cette
restauration faisait, Salvato ne pouvait s'empêcher de reconnaître que
le cardinal avait été tempérant dans la victoire, et que les conditions
qu'il avait accordées étaient celles d'un vainqueur généreux.

Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu'il semblait faire
avec toutes les apparences de l'orgueil satisfait, le cardinal jeta les
yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l'adresse du
chevalier San-Felice.

Il tressaillit malgré lui.

--Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la
femme du chevalier?

--D'elle-même, Votre Éminence.

Le cardinal se promena un instant soucieux.

Puis, tout à coup, s'arrêtant devant Salvato:

--Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous
intéresse-t-elle?

Salvato ne put réprimer une expression d'étonnement.

--Oh! dit le cardinal, ce n'est point une question de curiosité que je
vous fais, et vous le verrez tout à l'heure; d'ailleurs, je suis prêtre,
et un secret qu'on me confie devient dès lors une confession sacrée.

--Oui, Votre Éminence, elle m'intéresse, et infiniment!

--Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l'admiration que
j'ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que
la personne à laquelle vous vous intéressez est cruellement compromise,
et, si elle était dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans
la capitulation des forts, il faudrait la conduire immédiatement soit
au château de l'Oeuf, soit au Château-Neuf, et trouver moyen d'y
antidater son entrée de cinq ou six jours.

--Mais, dans le cas contraire, Votre Éminence, aurait-elle encore à
craindre?

--Non, ma signature la couvrirait, je l'espère. Seulement, dans l'un ou
l'autre cas, prenez toutes vos précautions pour qu'elle soit embarquée
une des premières. Une personne très-puissante la poursuit et veut sa
mort.

Salvato pâlit affreusement.

--La signora San-Felice, dit-il d'une voix étouffée, n'a pas quitté le
Château-Neuf depuis le commencement du siège. Elle se trouve donc jouir
du bénéfice de la capitulation que le général Massa a signée avec Votre
Éminence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de
l'avis que vous m'avez donné et dont j'ai pris bonne note.

Salvato salua et s'apprêta à se retirer; mais le cardinal lui posa la
main sur le bras.

--Encore un mot, lui dit-il.

--J'écoute, Éminence, répliqua le jeune homme.

Quoi qu'en eût dit le cardinal, il était évident qu'il hésitait à parler
et qu'un combat se livrait en lui.

Enfin, le premier mouvement l'emporta.

--Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n'est point mon ami,
mais que j'estime à cause de son courage et de son génie. Cet homme, je
voudrais le sauver.

--Cet homme est condamné? demanda Salvato.

--Comme la chevalière San-Felice, répliqua le cardinal.

Salvato sentit une sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

--Et par la même personne? demanda Salvato.

--Par la même personne, répéta le cardinal.

--Et Votre Éminence dit que cette personne est très-puissante?

--Ai-je dit très-puissante? Je me suis trompé alors: j'aurais dû dire
toute-puissante.

--J'attends que Votre Éminence me nomme celui qu'elle honore de son
estime et couvre de sa protection.

--François Caracciolo.

--Et que lui dirai-je?

--Vous lui direz ce que vous voudrez; mais, à vous, je vous dis que sa
vie n'est en sûreté, ou plutôt ne sera en sûreté que lorsqu'il aura les
deux pieds hors du royaume.

--Je remercie pour lui Votre Éminence, dit Salvato; il sera fait selon
ses désirs.

--Ou ne confie de pareils secrets qu'à un homme comme vous, monsieur
Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain
qu'il en comprend la valeur.

Salvato s'inclina.

--Votre Éminence, demanda-t-il, a-t-elle d'autres recommandations à me
faire?

--Une seule.

--Laquelle?

--De vous ménager, général. Les plus braves de mes hommes qui vous ont
vu combattre vous ont accusé de témérité. Votre lettre sera remise au
chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi.

Salvato comprit que le cardinal lui donnait congé. Il salua, et,
toujours précédé de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout
rêveur le chemin du Château-Neuf.

Mais, avant d'y rentrer, Salvato s'arrêta au môle, descendit dans une
barque et se fit conduire dans le port militaire, où Caracciolo s'était
réfugié avec sa flottille.

Les marins s'étaient dispersés; quelques-uns de ces hommes seulement qui
ne quittent le pont de leur bâtiment qu'à la dernière extrémité, étaient
restés à bord.

Il parvint à la chaloupe canonnière qui avait porté Caracciolo dans le
combat du 13.

Trois hommes seulement se trouvaient à bord.

L'un d'eux était le contre-maître, vieux marin qui avait fait toutes les
campagnes avec l'amiral.

Salvato le fit venir et l'interrogea.

Le matin même, l'amiral, voyant que le cardinal n'avait pas traité
directement avec lui, et qu'il n'était pas compris dans la capitulation
des forts, s'était fait mettre à terre, déguisé en campagnard, disant
qu'on ne s'inquiétât point de son sort, et qu'en attendant qu'il pût
quitter le royaume, il avait un asile sûr chez un de ses serviteurs, du
dévouement duquel il était certain.

Salvato rentra au Château-Neuf, monta à la chambre de Luisa et la
retrouva assise devant la table, la tête appuyée dans sa main, dans
l'attitude même où il l'avait laissée.



                                    LXXV

                             LA FLOTTE ANGLAISE

C'était, on se le rappelle, le 24 juin au matin que les exilés
napolitains, c'est-à-dire ceux qui croyaient qu'il y avait plus de
sûreté pour eux à s'expatrier qu'à rester à Naples, devaient s'embarquer
sur les bâtiments préparés et mettre à la voile pour Toulon.

Toute la nuit du 23 au 24 juin, en effet, on avait réuni une petite
flotte de tartanes, de felouques, de balancelles que l'on avait
approvisionnées de vivres. Mais le vent soufflait de l'ouest et mettait
les navires dans l'impossibilité de gagner la haute mer.

Dès le point du jour, les tours du Château-Neuf étaient couvertes de
fugitifs qui attendaient qu'un vent favorable fît donner le signal de
l'embarquement. Les parents et les amis se tenaient sur les quais et
échangeaient des signes avec leurs mouchoirs.

Au milieu de tous ces bras mouvants, de tous ces mouchoirs agités, on
pouvait distinguer un groupe immobile et ne faisant de signes à
personne, quoique l'un de ceux qui le composaient cherchât évidemment à
reconnaître quelqu'un dans la foule stationnant au bord de la mer.

Les trois individus composant ce groupe étaient Salvato, Luisa et
Michele.

Salvato et Luisa se tenaient debout appuyés l'un à l'autre: ils étaient
seuls au monde, et tout l'un pour l'autre, et l'on voyait bien qu'ils
n'avaient rien à faire avec cette foule qui encombrait les quais.

Michele, au contraire, cherchait deux personnes: sa mère et Assunta. Au
bout de quelque temps, il reconnut sa vieille mère; mais, soit que son
père et ses frères l'empêchassent de venir à ce dernier rendez-vous,
soit que son chagrin fût si vif qu'elle craignait que la vue de Michele
ne le rendît insupportable, Assunta resta invisible, quoique le regard
perçant de Michele s'étendît des premières maisons de la strada del
Piliero à l'Immacolatella.

Tout à coup son attention, comme celle des autres spectateurs, fut
détournée de cet objet, si attachant qu'il fût, pour se porter vers la
haute mer.

En effet, derrière Capri, au plus lointain horizon, on voyait poindre de
nombreuses voiles. Ayant le vent grand largue, ces voiles grandissaient
et s'avançaient rapidement.

La première idée de tous les pauvres fugitifs, fut que c'était la flotte
franco-espagnole qui venait leur porter secours, et l'on commença de
déplorer la hâte avec laquelle on avait signé les traités.

Et, cependant, pas une voix n'osa hasarder la proposition de les
annuler, ou, si cette idée se présenta à quelques esprits, ceux à qui
elle s'était présentée,--les mauvaises pensées se présentent aux
meilleurs esprits,--l'étouffèrent en eux sans la communiquer à leurs
voisins.

Mais un de ceux qui, la lunette à la main, du haut de la terrasse de sa
maison, voyaient s'avancer ces vaisseaux avec le plus d'inquiétude,
c'était, sans contredit, le cardinal.

En effet, le matin même, par la voie de terre, le cardinal avait reçu,
l'une du roi, l'autre de la reine, deux lettres dont nous donnerons des
fragments. En les lisant, on verra dans quel embarras elles devaient
mettre le cardinal.

«Palerme, 20 juin 1799.

»Mon éminentissime,

»Répondez-moi sur un autre point, qui me pèse véritablement au coeur,
mais que, je vous l'avoue franchement, je crois impossible. On croit ici
que vous avez traité avec les châteaux, et que, d'après ce traité, il
sera permis à tous les rebelles d'en sortir sains et saufs, même à
Caracciolo, même à Manthonnet, et de se retirer en France. De ce bruit,
je n'en crois rien, comme vous pouvez bien le comprendre. Du moment que
Dieu nous délivre, ce serait insensé à nous de laisser en vie ces
vipères enragées, et spécialement Caracciolo, qui connaît tous les coins
et tous les recoins de nos côtes. Ah! si je pouvais rentrer à Naples
avec les douze mille Russes qui m'avaient été promis, et que ce brigand
de Thugut, notre ennemi juré, a empêché de se rendre en Italie! Alors,
je ferais ce que je voudrais. Mais la gloire de tout terminer est
réservée à vous et à nos braves paysans, et cela, sans autre aide que
celle de Dieu et de sa miséricorde infinie.

»FERDINAND B.»

Voici maintenant la lettre de la reine. Pas plus qu'au fragment que nous
venons de citer, la traduction ne changera une syllabe.

On y reconnaîtra toujours le même génie hypocrite et persévérant.

«Je n'écris pas tous les jours à Votre Éminence, comme mon coeur en a
cependant l'ardent désir, respectant ses opérations pénibles et
multipliées, et ressentant la plus vive reconnaissance, je le proclame,
pour les promesses de clémence et les exhortations à la soumission
auxquelles les obstinés patriotes n'ont point voulu se rendre,--ce qui
m'attriste fort pour les maux que cette obstination va produire,--mais
qui doivent vous prouver de plus en plus qu'avec de semblables gens, il
n'y pas d'espérance de repentir.

»En même temps que cette lettre vous arrivera, arrivera probablement
Nelson, avec son escadre. Il intimera aux républicains l'ordre de se
rendre sans conditions. On dit que Caracciolo échappera. Cela me ferait
grand'peine, un pareil forban pouvant être horriblement dangereux pour
Sa Majesté sacrée. C'est pourquoi je voudrais que ce traître fût mis
hors d'état de faire le mal.

»Je sens combien doivent affliger votre coeur toutes les horreurs que
Votre Éminence raconte à Sa Majesté, dans sa lettre du 17 de ce mois;
mais il me semble, quant à moi, que nous avons fait ce que nous avons
pu, et que nous nous sommes mis un peu trop en frais de clémence pour de
semblables rebelles, et qu'en traitant avec eux, nous ne ferons que nous
avilir sans en rien tirer. On peut traiter, je vous le répète, avec
Saint-Elme, qui est dans la main des Français; mais, si les deux autres
châteaux ne se rendent pas immédiatement à l'intimation de Nelson, et
cela sans condition aucune, ils seront pris de vive force et traités
comme ils le méritent.

»Une des premières et des plus nécessaires opérations à accomplir est de
renfermer le cardinal-archevêque dans le couvent de Monte-Virgine ou
dans quelque autre, pourvu qu'il soit hors de son diocèse. Vous
comprenez qu'il ne peut plus être pasteur d'un troupeau qu'il a cherché
à égarer par des pastorales factieuses, ni dispenser des sacrements dont
il a fait un usage si abusif. En somme, il est impossible que celui qui
a si indignement parlé et abusé de sa charge reste archevêque exerçant
à Naples.

»Il y a--Votre Éminence ne l'oubliera point--beaucoup d'autres évêques
dans le même cas que notre archevêque. Il y a La Torre, il y a Natale de
Vico-Equense; il y a Rossini, malgré son _Te Deum;_ mais celui-ci, à
cause de sa pastorale imprimée à Tarente, et beaucoup d'autres rebelles
reconnus, ne peuvent point rester au gouvernement de leurs églises, non
plus que trois autres évêques qui ont dénoncé un pauvre prêtre, lequel
n'avait commis d'autre crime que d'avoir crié: «Vive le roi!» Ce sont
des moines infâmes et des prêtres scélérats qui ont scandalisé jusqu'aux
Français eux-mêmes, et j'insiste sur leur punition, parce que la
religion, influant sur l'opinion publique, quelle confiance les peuples
pourraient-ils avoir dans des prêtres prétendus pasteurs des peuples, en
les voyant rebelles au roi! Et jugez quel pernicieux effet ce serait
pour ces mêmes peuples que de les voir, traîtres, rebelles et renégats,
continuer d'exercer leur mandat sacré!

»Je ne vous parle pas de ce qui concerne Naples, puisque Naples n'est
pas encore à nous. Tous ceux qui en viennent nous en racontent des
horreurs. Cela m'a fait une véritable peine; mais qu'y faire? Je vis
dans l'anxiété, attendant à tout moment la nouvelle que Naples est
reprise et que le bon ordre y est rétabli. Alors, je vous parlerai de
mes idées, les soumettant toujours aux talents, lumières et
connaissances de Votre Éminence,--connaissances, talents, lumières que
j'admire chaque jour davantage et qui lui ont donné l'incroyable
possibilité d'entreprendre sa glorieuse mission et de reconquérir sans
argent et sans armée un royaume perdu. Il reste maintenant à Votre
Éminence une gloire plus grande, celle de le réorganiser sur les bases
d'une tranquillité vraie et solide; et, avec ces sentiments d'équité et
de reconnaissance que je dois à mon peuple fidèle, je laisse au coeur
dévoué de Votre Éminence de réfléchir à ce qui est arrivé pendant ces
six mois et de décider ce qu'elle a à faire, comptant sur toute sa
pénétration.

»Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.

»J'ai vu hier la soeur de Votre Éminence et son frère Pepe Antonio, qui
se porte à merveille.

»Que Votre Éminence soit convaincue que ma reconnaissance est tellement
grande, qu'elle s'étend à tous ceux qui lui appartiennent, et que je
reste, en outre, avec un coeur rempli de gratitude, sa vraie et
éternelle amie,

»CAROLINE.

»20 juin 1799.»

Ces deux lettres, suivies de l'arrivée de la flotte, donnaient au
cardinal l'idée qu'il allait avoir, à l'endroit des traités, maille à
partir avec Nelson; tandis qu'au contraire, en voyant le nouveau
bâtiment monté par le vainqueur d'Aboukir arborer le pavillon de la
Grande-Bretagne, les patriotes, qui croyaient plus en la foi de l'amiral
anglais qu'en celle de Ruffo, se réjouissaient d'avoir affaire à une
grande nation, au lieu d'avoir affaire à un ramas de bandits.

Du reste, au moment où Nelson venait d'arborer le pavillon rouge et de
l'assurer par un coup de canon, du milieu de la fumée répandue aux
flancs du vaisseau, on vit se détacher la yole du commandant.

Cette yole, qui portait deux officiers, un contre-maître et dix rameurs,
se dirigea en droite ligne sur le port de la Madeleine, et, dès lors, le
cardinal n'eut plus aucun doute que ce fût lui que cherchassent les
officiers qui montaient la yole.

En effet, ils abordèrent à la Marinella.

Voyant qu'ils s'informaient auprès des lazzaroni qui se tenaient sur le
quai, et présumant que ces informations avaient pour but de connaître sa
demeure, il envoya au-devant d'eux son secrétaire Sacchinelli, avec
invitation de les amener près de lui.

Un instant après, on annonçait au cardinal les capitaines Ball et
Troubridge, et les deux officiers faisaient leur entrée dans le cabinet
de Son Éminence avec cette roideur particulière aux Anglais, roideur que
ne diminuait en rien le grade éminent que Ruffo tenait dans la prélature
catholique, Ball et Troubridge étant protestants.

Quatre heures sonnaient.

Troubridge, étant le plus ancien en grade, s'avança vers le cardinal,
qui lui-même avait fait un pas au-devant des deux officiers, et lui
remit un large pli orné d'un grand cachet rouge aux armes
d'Angleterre[3].

[Note 3: Comme tout ce qui va suivre est une grave accusation contre la
mémoire de Nelson, inutile de dire que tous les lettres, et jusqu'aux
moindres billets cités, sont historiques. Au besoin, nous pourrions même
donner ces lettres autographiées, les autographes étant à notre
disposition.]

Le cardinal, modelant son maintien sur celui des deux messagers, fit un
léger salut, brisa le cachet rouge, et lut ce qui suit:

«A bord du Foudroyant[4], à trois heures de l'après-midi, dans le golfe
de Naples.

[Note 4: C'était le nom du nouveau bâtiment de Nelson, fatalement
illustré le 29 juin suivant.]

ȃminence,

»Milord Nelson me prie d'informer Votre Éminence qu'il a reçu du
capitaine Foote, commandant la frégate le _Sea-Horse_, une copie de la
capitulation que Votre Éminence a jugé à propos de faire avec les
commandants de Saint-Elme, du Château-Neuf et du château de l'Oeuf;
qu'il désapprouve entièrement ces capitulations, et qu'il est résolu à
ne point rester neutre avec les forces imposantes qu'il a l'honneur de
commander. En conséquence, il a expédié à Votre Éminence les capitaines
Troubridge et Ball, commandant les vaisseaux de Sa Majesté Britannique
_le Culloden_ et _l'Alexandre_. Ces deux capitaines sont parfaitement
informés des sentiments de milord Nelson et auront l'honneur de les
faire connaître à Votre Éminence. Milord espère que Votre Éminence sera
de la même opinion que lui, et que, demain, au point du jour, il pourra
agir d'accord avec Votre Éminence.

»Leur but ne peut être que le même, c'est-à-dire de réduire l'ennemi
commun et soumettre les sujets rebelles à la clémence de Sa Majesté
Sicilienne.

»J'ai l'honneur de me dire,

»De Votre Éminence,

»Le très-humble et très-obéissant serviteur,

»W. HAMILTON.

»Envoyé extraordinaire de Sa Majesté Britannique près Sa Majesté
Sicilienne.»

A quelque opposition que Ruffo s'attendît, il n'avait jamais pensé que
cette opposition dût se formuler d'une manière si positive et si
insolente.

Il relut une seconde fois la lettre, écrite en français, c'est-à-dire
dans la langue diplomatique; la lettre était, en outre, signée,
non-seulement du nom, mais encore de tous les titres de sir William, de
sorte qu'il était évident que sir William parlait à la fois au nom de
milord Nelson, et au nom de l'Angleterre.

Au moment où, comme nous l'avons dit, le cardinal achevait de relire
cette lettre, le capitaine Troubridge, avec une légère inclination de
tête, demanda:

--Votre Éminence a-t-elle lu?

--J'ai lu, oui, monsieur, répondit le cardinal; mais je vous avoue que
je n'ai pas compris.

--Votre Éminence a dû voir, dans la lettre de sir William, qu'étant tout
à fait au courant des intentions de milord Nelson, nous pouvions, le
capitaine et moi, répondre à toutes les questions qu'elle daignerait
nous faire.

--Je n'en ferai qu'une, monsieur.

Troubridge s'inclina légèrement.

--Suis-je, continua le cardinal, dépouillé de mon pouvoir de vicaire
général, et milord Nelson en est-il revêtu?

--Nous ignorons si Votre Éminence est destituée de ses pouvoirs de
vicaire général et si milord Nelson en est revêtu; mais nous savons que
milord Nelson a pris les ordres de Leurs Majestés Siciliennes, qu'il a
eu l'honneur de faire savoir ses intentions à Votre Éminence, et qu'en
cas de difficultés, il a sous ses ordres douze vaisseaux de ligne pour
les appuyer.

--Vous n'avez rien autre chose à me dire de la part de milord Nelson,
monsieur?

--Si fait. Nous avons à demander à Votre Éminence une réponse positive à
cette question: Au cas d'une reprise d'hostilités contre les rebelles,
milord Nelson pourrait-il compter sur la coopération de Votre Éminence?


--D'abord, messieurs, il n'y a plus de rebelles, puisque les rebelles
ont fait leur soumission entre mes mains; et, du moment qu'il n'y a plus
de rebelles, il est inutile de marcher contre eux.

--Milord Nelson avait prévu cette subtilité. Je poserai donc de sa part
la question ainsi: Dans le cas où milord Nelson marcherait contre ceux
avec lesquels Votre Éminence a traité, Votre Éminence fera-t-elle cause
commune avec lui?

--La réponse sera aussi claire que la demande, monsieur. Non-seulement
ni moi ni mes hommes ne marcherons contre ceux avec lesquels j'ai
traité, mais encore je m'opposerai de tout mon pouvoir à ce que la
capitulation signée par moi soit violée.

Les officiers anglais échangèrent un coup d'oeil: il était évident
qu'ils s'attendaient à cette réponse et que c'était surtout celle-là
qu'ils étaient venus chercher.

Le cardinal sentit le frisson de la colère courir par tout son corps.

Seulement, il pensa que la chose allait prendre une tournure tellement
grave, qu'il ne devait conserver aucun doute, et qu'une explication avec
lord Nelson était indispensable.

--Milord Nelson, ajouta-t-il, a-t-il prévu le cas où je désirerais avoir
une conférence avec lui, et, dans ce cas, êtes-vous autorisés,
messieurs, à me conduire à son bord?

--Milord Nelson, monsieur le cardinal, ne nous a rien dit à ce sujet;
mais nous avons tout lieu de penser qu'une visite de la part de Votre
Éminence lui ferait toujours honneur et plaisir.

--Messieurs, dit le cardinal, je n'attendais pas moins de votre
courtoisie. Quand vous voudrez partir, je suis prêt.

Et il indiqua aux deux officiers la sortie de sa maison.

--C'est nous, répondit Troubridge, qui sommes prêts à suivre Votre
Éminence. Si elle est prête, à elle-même de nous montrer le chemin.

Le cardinal descendit d'un pas rapide l'escalier qui conduisait à la
cour, et, marchant droit au rivage, fit signe à la barque d'arriver.

La barque obéit; le cardinal, dès qu'elle fut à sa portée, y sauta avec
la légèreté d'un jeune homme et s'assit à la place d'honneur entre les
deux officiers.

A l'ordre «Nagez!» les dix avirons retombèrent à la mer, et la barque
rasa le sommet des vagues avec la rapidité d'un oiseau.



                                 LXXVI

                          LA NÉMÉSIS LESBIENNE

Le cardinal était vêtu de sa robe de pourpre. Nelson, qui se tenait
debout sur le pont du _Foudroyant_, la lunette appuyée sur son oeil
unique, le reconnut et le fit saluer de cent coups de canon.

En arrivant à l'escalier d'honneur, le cardinal vit Nelson qui
l'attendait sur la première marche.

Tous deux se saluèrent, mais ne purent échanger une parole.

Nelson ne parlait ni italien ni français; le cardinal comprenait
l'anglais, mais ne le parlait pas.

Nelson indiqua au cardinal le chemin de sa cabine.

Il y trouva sir William et Emma Lyonna.

Il se rappela alors cette phrase de la lettre de la reine: «Les deux
Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.»

Voici ce qui était arrivé:

Le capitaine Foote, qui avait été expédié par le cardinal pour porter à
Palerme la capitulation, avait rencontré, à la hauteur des îles Lipari,
la flotte anglaise, et, ayant reconnu le vaisseau de Nelson, à son
pavillon d'amiral, il avait mis le cap droit sur lui.

De son côté, Nelson avait reconnu le _Sea-Horse_ et ordonné de mettre en
panne.

Le capitaine Foote descendit dans le canot et se rendit à bord du
_Foudroyant_.

Le _Van-Guard_ était tellement mutilé, qu'on avait reconnu qu'il ne
pouvait naviguer plus longtemps, surtout avec des chances de combat, et
nous avons déjà dit que Nelson avait transporté son pavillon à bord du
nouveau vaisseau.

Foote, qui ne s'attendait point à rencontrer l'amiral, n'avait pas pris
copie de la capitulation; mais, l'ayant signée, l'ayant lue et même
discutée avec la plus grande attention, il put non-seulement annoncer à
Nelson la capitulation, mais encore lui dire les termes dans lesquels
elle était conçue.

Dès les premiers mots qu'il prononça, le capitaine Foote put voir la
figure de l'amiral s'assombrir. En effet, sur les insistances de la
reine, et s'écartant pour elle des ordres de l'amiral Keith, qui lui
ordonnait de marcher au-devant de l'escadre française et de la
combattre, il venait à toutes voiles à Naples pour porter à Ruffo, de la
part de Leurs Majestés Siciliennes, l'ordre de ne traiter avec les
républicains sous aucun prétexte; et voilà qu'au tiers du chemin, il
apprenait qu'il arriverait trop tard, et que, depuis deux jours, la
capitulation était signée.

Ce cas n'étant point prévu, Nelson devait attendre de nouvelles
instructions. Il ordonna, en conséquence, au capitaine Foote de
continuer son chemin en faisant force de voiles, tandis que lui mettrait
en panne et l'attendrait pendant vingt-quatre heures.

Le capitaine Foote remonta sur son bâtiment, et, cinq minutes après le
_Sea-Horse_ fendait les flots avec la rapidité de l'animal dont il
portait le nom.

Le même soir, il jetait l'ancre dans la rade de Palerme.

La reine habitait sa villa de la Favorite, située à une lieue à peu près
de la ville qui s'est donnée à elle-même l'épithète d'_heureuse_.

Le capitaine sauta dans une voiture et se fit conduire à la Favorite.

Le ciel semblait un tapis d'azur, tout brodé d'étoiles; la lune versait
sur la ravissante vallée qui conduit à Castellamare des cascades de
lumière argentée.

Le capitaine se nomma, dit qu'il arrivait de Naples, porteur de
nouvelles importantes.

La reine était en promenade avec lady Hamilton: les deux amies étaient
allées sur la plage respirer la double fraîcheur de la nuit et de la
mer.

Le roi seul était à la villa.

Foote, qui connaissait la puissance exercée par Caroline sur son mari,
hésitait pour décider s'il ne se mettrait point à la recherche de la
reine, lorsqu'on vint dire au capitaine que le roi, ayant appris son
arrivée, lui faisait dire qu'il l'attendait.

Dès lors, l'hésitation était tranchée: cette invitation du roi était un
ordre. Le capitaine se rendit chez le roi.

--Ah! c'est vous, capitaine! dit le roi le reconnaissant; on dit que
vous apportez des nouvelles de Naples: sont-elles bonnes au moins?

--Excellentes, sire, à mon avis, du moins, puisque je viens vous
annoncer que la guerre est terminée, que Naples est prise, que, dans
deux jours, il n'y aura plus un républicain dans votre capitale, et,
dans huit jours, plus un Français dans votre royaume.

--Voyons, voyons, comment dites-vous cela? répliqua Ferdinand. Plus un
Français dans le royaume, cela va bien,--plus loin nous serons de ces
animaux enragés, mieux vaudra;--mais plus un patriote à Naples! Où
seront-ils donc? au fond de la mer?

--Pas tout à fait; mais ils vogueront à pleines voiles pour Toulon.

--Diable! voilà qui m'est assez égal, à moi;--pourvu qu'on m'en
débarrasse, je ne demande pas mieux ni autre chose!--mais je vous
préviens, capitaine, que la reine ne sera pas contente. Et comment se
fait-il qu'ils vogueront vers Toulon, au lieu d'être classés par
catégories dans les prisons de Naples?

--Parce que force a été au cardinal de capituler avec eux.

--Le cardinal a capitulé avec eux, après les lettres que nous lui avons
écrites? Et à quelles conditions a-t-il capitulé?

--Sire, voici un pli renfermant une copie du traité certifiée conforme
par le cardinal.

--Capitaine, donnez cela vous-même à la reine: je ne m'en charge pas.
Peste! la première personne sur laquelle elle mettra la main, après
avoir lu votre dépêche, passera un mauvais quart d'heure!

--Le cardinal nous a fait voir ses pleins pouvoirs comme vicaire général
de Votre Majesté, et c'est après avoir vu ces pleins pouvoirs que nous
avons signé le traité avec lui et en même temps que lui.

--Vous avez signé avec lui, alors?

--Oui, sire: moi au nom de la Grande-Bretagne; M. Baillie au nom de la
Russie, et Achmet-bey au nom de la Porte.

--Et vous n'avez exclu personne de la capitulation?

--Personne.

--Diable! diable! Pas même Caracciolo? pas même la San-Felice?

--Personne.

--Mon cher capitaine, je fais mettre les chevaux à la voiture et je pars
pour la Ficuzza: vous vous tirerez de là comme vous pourrez. Une
amnistie générale, après une pareille rébellion! Ça ne s'est jamais vu.
Mais que vont dire mes lazzaroni si, pour les amuser, on ne leur pend
pas au moins une douzaine de républicains? Ils vont dire que je suis un
ingrat.

--Et qui empêchera qu'on ne les pende? demanda la voix impérieuse de
Caroline, qui, ayant appris qu'un officier anglais, porteur de nouvelles
importantes, venait d'arriver chez le roi, s'était dirigée vers
l'appartement de son mari, était entrée sans être vue et avait entendu
le regret exprimé par Ferdinand.

--Messieurs nos alliés, madame, qui ont traité avec les rebelles et qui,
à ce qu'il paraît, leur ont assuré la vie sauve.

--Et qui a osé faire cela? demanda la reine avec une telle rage, que
l'on entendit grincer ses dents les unes contre les autres.

--Le cardinal, madame, répondit le capitaine Foote d'une voix calme et
assurée, et nous avec lui.

--Le cardinal! dit la reine en jetant un regard de côté à son mari
comme pour lui dire: «Vous voyez! voilà ce qu'a fait votre créature!»

--Et Son Éminence, continua le capitaine, prie Votre Majesté de prendre
connaissance de la capitulation.

Et, en même temps, il présenta le pli à la reine.

--C'est bien, monsieur, dit celle-ci; nous vous remercions de la peine
que vous avez prise.

Et elle lui tourna le dos.

--Pardon, madame, dit le capitaine Foote avec le même calme; mais je
n'ai accompli que la moitié de ma mission.

--Acquittez-vous au plus vite de l'autre moitié, monsieur, dit la reine:
vous comprenez que j'ai hâte de lire cette curieuse pièce.

--J'achèverai de la façon la plus laconique qu'il me sera possible,
madame. J'ai rencontré l'amiral Nelson à la hauteur des îles Lipari; je
lui ai dit la teneur de la capitulation: il m'a ordonné de prendre les
ordres de Votre Majesté et de les lui reporter immédiatement.

La reine, aux premiers mots, s'était retournée, et, regardant le
capitaine anglais, elle dévorait, haletante, chacune de ses paroles.

--Vous avez rencontré l'amiral? s'écria-t-elle; il attend mes ordres?
Alors, tout n'est point perdu. Venez avec moi, sire!

Mais ce fut vainement qu'elle chercha des yeux le roi: le roi avait
disparu.

--Bon! dit-elle, je n'ai besoin de personne pour faire ce qui me reste à
faire!

Puis, se tournant vers le capitaine:

--Dans une heure, capitaine, vous aurez notre réponse.

Et elle sortit.

Un instant après, on entendit retentir furieusement la sonnette de la
reine.

C'était la marquise de San-Clemente qui était de service près de
Caroline: elle accourut.

--Je vous annonce une bonne nouvelle, ma chère marquise, dit la reine:
votre ami Nicolino ne sera pas pendu.

C'était la première fois que la reine, parlant à la marquise, faisait
allusion aux amours de sa dame d'honneur.

Celle-ci reçut le coup en pleine poitrine, et, un instant, en fut
suffoquée; mais elle n'était pas femme à laisser sans réponse une
pareille apostrophe.

--Je m'en félicite d'abord, dit-elle, mais ensuite j'en félicite Votre
Majesté. Un Caracciolo tué ou pendu laisse toujours une terrible tache
sur un règne.

--Non point quand ils soufflettent les reines; car, alors, ils
descendent au rang de crocheteurs[5]; non point quand ils conspirent
contre les rois, car ils descendent au rang des traîtres.

[Note 5: Caracciolo Sergiani, amant de la reine Jeanne, eut
l'imprudence, dans une querelle avec sa royale maîtresse, de lui donner
un soufflet; un coup de hache, qui lui coupa la tête en deux, vengea cet
outrage fait à la royauté.]

--Je présume, répondit la marquise de San-Clemente, que Votre Majesté ne
m'a point fait l'honneur de m'appeler près d'elle pour entamer avec moi
une discussion historique?

--Non, dit la reine: je vous ai fait appeler pour vous dire que, si vous
voulez porter vous-même nos félicitations à votre amant, rien ne vous
retient ici...

La San-Clemente salua en signe d'adhésion.

--Et ensuite, continua la reine, pour prévenir lady Hamilton que je
l'attends à l'instant même.

La marquise sortit. La reine l'entendit donner l'ordre à son valet de
pied de prévenir Emma Lyonna.

Elle alla vivement à la porte, et, la rouvrant avec colère:

--Pourquoi transmettez-vous cet ordre à un autre, marquise, quand c'est
à vous que je l'ai donné? cria-t-elle avec cette voix stridente qui
annonçait chez elle le paroxysme de la colère.

--Parce que, n'étant plus au service de Votre Majesté, je n'ai d'ordre à
recevoir de personne, pas même de la reine.

Et elle disparut dans les corridors.

--Insolente! s'écria Caroline. Oh! si je ne me venge pas, je mourrai de
rage.

Emma Lyonna accourut, et trouva la reine se roulant sur un canapé, et
mordant les coussins à belles dents.

--Ah! mon Dieu!... qu'a donc Votre Majesté? Qu'est-il arrivé?

La reine, à sa voix, se redressa et bondit sur la belle Anglaise comme
une panthère.

--Ce qui est arrivé, Emma? Il est arrivé que, si tu ne viens pas à mon
aide, la royauté est à jamais déshonorée, et que je n'ai plus qu'à
retourner à Vienne et à y vivre en simple archiduchesse d'Autriche!

--Bon Dieu! et moi qui accourais vers Votre Majesté toute joyeuse! On me
disait que tout était fini, que Naples était reprise, et j'étais sur le
point d'écrire à Londres que l'on nous envoyât ce qu'il y avait de plus
nouveau et de plus frais en robes de bal, pour les fêtes auxquelles je
prévoyais que votre retour donnerait lieu!

--Des fêtes! Si nous donnons des fêtes pour notre retour à Naples, on
pourra les appeler les fêtes de la honte! Des fêtes! Il s'agit bien de
fêtes! Oh! misérable cardinal!

--Comment, madame, s'écria Emma, c'est contre le cardinal que Votre
Majesté se met dans une pareille colère?

--Oh! quand tu sauras ce que ce faux prêtre a fait!

--Il ne peut rien faire qui vous donne le droit de tuer vous-même, comme
vous le faites, votre chère beauté. Qu'est-ce que ces rougeurs sur vos
beaux bras? Ces traces de vos dents, laissez-moi les enlever avec mes
lèvres. Qu'est que ces larmes qui brûlent vos beaux yeux? Laissez-moi
les sécher avec mon haleine. Qu'est-ce que ces morsures qui
ensanglantent vos lèvres? Laissez-moi recueillir ce sang avec mes
baisers. Oh! la méchante reine, qui fait grâce à tous, excepté à elle!

Et, tout en parlant, lady Hamilton promenait sa bouche des bras de
Caroline à ses yeux, et de ses yeux à ses lèvres!

Le sein de la reine se gonfla comme si à la colère venait se joindre un
sentiment plus doux, mais non moins puissant.

Elle jeta son bras autour du cou d'Emma et l'entraîna avec elle sur un
canapé.

--Oh! oui, toi seule m'aimes! dit-elle en lui rendant ses caresses avec
une espèce de fureur.

--Et je vous aime pour tous, répondit Emma à demi étouffée par les
étreintes de la reine, croyez-le bien, ma royale amie!

--- Eh bien, si tu m'aimes véritablement, dit la reine, le moment est
venu de m'en donner la preuve.

--Que Votre chère Majesté donne ses ordres, et j'obéirai: voilà tout ce
que je puis lui dire.

--Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas?

--Je sais qu'un officier anglais est venu vous apporter, de la part du
cardinal, une capitulation.

--Tiens! dit la reine en montrant des fragments de papier épars et
froissés sur le tapis, la voilà, sa capitulation! Oh! traiter avec ces
misérables! leur garantir la vie sauve! leur donner des bâtiments pour
les conduire à Toulon! Comme si l'exil était une punition suffisante
pour le crime qu'ils ont commis! Et cela, cela, continua la reine avec
un redoublement de rage, lorsque j'avais écrit de ne faire grâce à
personne!

--Pas même au beau Rocca-Romana? demanda Emma en souriant.

--Rocca-Romana, dit la reine, a racheté sa faute en revenant à nous.
Mais il ne s'agit point de cela, continua la reine en pressant Emma sur
sa poitrine. Écoute! un espoir me reste, et, je te l'ai dit, cet espoir
repose tout entier sur toi.

--Alors, ma belle reine, dit Emma écartant les cheveux de Caroline et
l'embrassant au front, si tout dépend de moi, rien n'est perdu.

--De toi... et de Nelson, dit la reine.

Un sourire d'Emma Lyonna répondit à Caroline plus éloquemment que
n'eussent pu le faire des paroles, si affirmatives qu'elles fussent.

--Nelson, continua la reine, n'a point signé au traité: il faut qu'il
refuse de le ratifier.

--Mais je croyais qu'en son absence, le capitaine Foote avait signé en
son nom?

--Eh! justement, là sera sa force. Il dira que, n'ayant pas donné de
pouvoirs au capitaine Foote, le capitaine Foote n'avait point le droit
de faire ce qu'il a fait.

--Eh bien? demanda Emma.

--Eh bien, il faut que tu obtiennes de Nelson,--et ce sera pour toi
chose facile, enchanteresse!--il faut que tu obtiennes de Nelson qu'il
fasse, de cette capitulation, ce que j'en ai fait,--qu'il la déchire.

--On essayera, dit lady Hamilton avec son sourire de sirène. Mais où
est-il, Nelson?

--Il croise à la hauteur des îles Lipari; il attend Foote avec mes
ordres: eh bien, ces ordres, c'est toi qui iras les lui porter. Crois-tu
qu'il sera heureux de te voir? crois-tu que ces ordres, il aura l'idée
de les discuter, quand ils tomberont un à un de ta bouche?

--Et les ordres de Votre Majesté sont...?

--Pas de traité, pas de grâce. Comprends-tu? Un Caracciolo, par exemple,
qui nous a insultés, qui m'a trahie! cet homme s'en va, sain et sauf,
prendre du service, en France peut-être, pour revenir contre nous et
débarquer les Français dans quelque coin de notre royaume qu'il saura
sans défense! Est-ce que tu ne veux pas comme moi qu'il meure, cet
homme, dis?

--Moi, je veux tout ce que ma reine veut.

--Eh bien, ta reine, qui connaît ton bon coeur, veut que tu lui jures de
ne te laisser attendrir par aucune prière, par aucune supplication.
Jure-moi donc que, visses-tu à tes genoux les mères, les soeurs, les
filles des condamnés, tu répondrais ce que je répondrais moi-même: «Non!
non! non!»

--Je vous jure, ma chère reine, d'être aussi impitoyable que vous.

--Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut. Oh! chère lady de mon coeur!
c'est à toi que je devrai le plus beau diamant de ma couronne, la
dignité; car, je te le jure à mon tour, si ce honteux traité tenait, je
ne rentrerais jamais dans ma capitale!

--Et maintenant, dit Emma en riant, tout est arrangé, sauf une tout
petite chose. Je ne suis pas gênée par sir William; cependant je ne puis
ainsi courir les mers toute seule et rejoindre Nelson sans lui.

--Je m'en charge, dit la reine: je lui donnerai une lettre pour Nelson.

--Et à moi, que me donnerez-vous?

--Ce baiser d'abord (la reine appuya passionnément ses lèvres sur celles
d'Emma), puis ensuite tout ce que tu voudras.

--C'est bien, dit Emma en se levant. A mon retour, nous réglerons nos
comptes.

Puis, faisant une révérence cérémonieuse à la reine:

--Quand Votre Majesté l'ordonnera, dit-elle: son humble servante est
prête.

--Il n'y a pas une minute à perdre: j'ai promis à cet idiot d'Anglais
que, dans une heure, il aurait ma réponse.

--Je reverrai la reine?

--Je ne te quitterai qu'au moment où tu monteras dans la barque.

La reine, ainsi qu'elle l'avait prévu n'eut pas de peine à déterminer
sir William à se charger de son refus, et, une heure après avoir quitté
le capitaine Foote, elle l'invitait à recevoir à bord du _Sea-Horse_ sir
William, chargé de ses ordres écrits.

Mais les véritables ordres étaient ceux qu'Emma avait reçus entre deux
baisers et qu'elle devait, de la même manière, transmettre à Nelson.

Comme elle le lui avait promis, la reine ne quitta lady Hamilton que sur
le quai de Palerme, et, tant qu'elle put l'apercevoir dans l'obscurité,
elle continua de la saluer en agitant son mouchoir.

Voilà comment sir William Hamilton et Emma Lyonna, étaient à bord du
_Foudroyant_.

On a vu par la lettre qu'avait reçue le cardinal, que la belle
ambassadrice avait complètement réussi dans sa mission.

Le cardinal, en entrant dans la cabine de l'amiral anglais, avait jeté
un coup d'oeil rapide sur les deux personnes qu'elle renfermait.

Sir William était assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle
se trouvaient de l'encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les
morceaux de la capitulation déchirée par la reine.

Emma Lyonna était couchée sur un canapé, et, comme on était aux mois
chauds de l'année, se faisait de l'air avec une éventail de plumes de
paon.

Nelson, entré derrière le cardinal, lui montra un fauteuil et s'assit en
face de lui sur l'affût d'un canon, ornement guerrier de sa cabine.

En voyant entrer le cardinal, sir William s'était levé; mais Emma Lyonna
s'était contentée de lui faire une simple inclination de tête.

Sur le pont, la réception faite au cardinal Ruffo par l'équipage, et
cela, malgré les cent coups de canon dont on avait salué sa venue,
n'avait guère été plus polie, et, si le cardinal eût aussi bien compris
la langue parlée par les matelots qu'il comprenait la langue écrite par
Pope et par Milton, il eût certes porté plainte à l'amiral des insultes
faites à sa robe et à son caractère, et dont une des moins graves, que
Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, était: «A la mer, le
homard papiste!»

Ruffo salua les deux époux d'un air moitié sabre et moitié chapelet, et,
s'adressant à l'ambassadeur d'Angleterre:

--Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici,
non-seulement parce que vous allez, je l'espère du moins, servir
d'interprète entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre
que Votre Seigneurie m'a fait l'honneur de m'écrire vous engage
vous-même dans la question et y engage le gouvernement que vous
représentez.

Sir William s'inclina.

--Que Votre Éminence, répondit-il, veuille bien dire à milord Nelson ce
qu'elle a à répondre à cette lettre, et j'aurai l'honneur de traduire
aussi fidèlement que possible à Sa Grâce la réponse de Votre Éminence.

--J'ai à répondre que, si milord était arrivé plus tôt dans la baie de
Naples, et eût été mieux renseigné sur les événements qui s'y sont
passés, au lieu de désapprouver les traités, il les eût signés comme moi
et avec moi.

Sir William transmit cette réponse à Nelson, qui secoua la tête avec un
sourire de dénégation.

Ce signe n'avait pas besoin d'être traduit. Ruffo se mordit les lèvres.

--Je persiste à croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne
sait rien ou a été mal conseillé. Dans l'un et l'autre cas, c'est à moi
de l'édifier sur la situation.

--Édifiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera
point difficile. L'édification, par la parole ou par l'exemple est un de
vos devoirs.

--J'y tâcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j'aie le
malheur de parler à des hérétiques; ce qui m'ôte, vous en conviendrez,
plus de la moitié de ma chance.

Ce fut à sir William de se mordre les lèvres.

--Parlez, dit-il; nous vous écoutons.

Alors, le cardinal commença en français, la seule langue, au reste, que
l'on eût parlée jusque-là, la narration des événements du 13 et du 14
juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la défense du curé
Toscano et de ses Calabrais, qui avaient préféré se faire sauter plutôt
que se rendre. Il fit, avec une fidélité rare, le bulletin de chaque
jour, depuis la journée du 14 jusqu'à cette meurtrière sortie de la nuit
du 18 au 19, dans laquelle les républicains avaient encloué les
batteries de la ville, égorgé, depuis le premier jusqu'au dernier homme,
tout un bataillon d'Albanais; avaient jonché de morts la rue de Tolède
et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva à
la nécessité où il s'était vu de proposer une trêve et de signer un
armistice, dans la conviction où il était qu'un second échec éprouvé
découragerait les sanfédistes, qu'il devait avouer être bien plutôt des
hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne
comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi
lui-même qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Méditerranée, il
avait craint que cette flotte ne se dirigeât vers le port de Naples; ce
qui remettait tout en question. Il s'était hâté, surtout dans cette
prévision, voulant être maître des forts pour tenir le port en état de
défense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant été
faite volontairement et de bonne foi des deux côtés, devait être
religieusement observée, et qu'agir d'une autre façon serait manquer au
droit des gens.

Sir William traduisit à Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due
aux traités; mais, lorsqu'il en fut à la crainte qu'avait eue le
cardinal de voir arriver la flotte française dans la rade de Naples,
Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil blessé:

--Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'étais là, et
craignait-il que je ne laissasse passer la flotte française pour venir
prendre Naples?

Sir William s'apprêta à traduire la réponse de l'amiral anglais; mais le
cardinal avait prêté une telle attention aux paroles que celui-ci venait
de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur eût eu le temps d'ouvrir la
bouche:

--Votre Grâce, dit-il, a bien laissé passer une première fois la flotte
française qui prit Malte: le même accident pouvait lui arriver une
seconde fois.

Nelson se mordit lèvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une
statue de marbre: elle avait laissé retomber son éventail de plumes, et,
appuyée sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite
Farnèse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla,
derrière ce masque impassible, voir le visage courroucé de la reine.

--J'attends une réponse de milord, insista froidement le cardinal; une
question n'est point une épouse.

--Cette réponse, je la ferai pour Sa Grâce, répliqua sir William: _Les
souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles_.

--Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains _ne traitent_ pas
avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles _ont
traité_ avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les
traités.

--Cette maxime, répondit l'amiral anglais, est peut-être celle de M. le
cardinal Ruffo; mais, à coup sûr, elle n'est pas celle de la reine
Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgré notre affirmation, vous
pouvez lui montrer les morceaux du traité déchirés par la reine,
morceaux ramassés de la main de lady Hamilton sur le parquet de la
chambre à coucher de Sa Majesté, et apportés par elle à bord du
_Foudroyant_. Je ne sais quelles instructions Son Éminence a reçues
comme vicaire général; mais, quant à moi (et il montra du doigt le
traité déchiré), voilà celles que j'ai reçues comme amiral commandant la
flotte.

Lady Hamilton fit de la tête un imperceptible signe d'approbation, et,
plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu'elle représentait dans
cette conférence sa royale amie.

Or, comme il vit que Nelson donnait raison à Hamilton, qu'il comprit
qu'il s'agissait dans cette circonstance d'entrer en lutte non-seulement
avec Hamilton, qui n'était que l'écho de sa femme, mais encore avec
cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et
qui, comme la mort, était muette, il se leva et, s'avançant vers la
table devant laquelle était assis Hamilton, déploya un des fragments du
traité froissé par les mains fiévreuses de Caroline, et reconnut
d'autant mieux que c'était un morceau de ce traité, que c'était la
portion qui contenait son cachet et sa signature.

--Qu'avez-vous à répondre à cela, monsieur le cardinal? demanda avec un
sourire railleur l'ambassadeur d'Angleterre.

--Je répondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j'étais roi,
j'aimerais mieux déchirer de mes mains mon manteau royal qu'un traité
signé en mon nom par l'homme qui viendrait de reconquérir mon royaume.

Et il laissa dédaigneusement retomber sur la table le morceau de papier
qu'il tenait à la main.

--Mais enfin, reprit avec impatience l'ambassadeur, vous regardez, je
l'espère, le traité comme déchiré, non-seulement matériellement, mais
encore moralement.

--Immoralement, voulez-vous dire!

Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du
sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva à
son tour, et, s'adressant à sir William:

--Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous
battre à coups de sophismes et d'arguties, certainement le cardinal
l'emportera sur l'amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de
demander à Son Éminence si elle s'obstine, oui ou non, à maintenir les
traités.

Sir William répéta à Ruffo la demande de Nelson traduite en français.
Ruffo l'avait comprise, à peu près; mais l'importance de la question
était telle, qu'il ne voulait répondre qu'après l'avoir comprise tout à
fait.

Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernière phrase:

--Les représentants des puissances alliées étant intervenus dans le
traité que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s'inclinant, je ne
puis répondre que pour mon compte, et cette réponse, je l'ai déjà faite
à MM. Troubridge et Ball.

--Et cette réponse est...? demanda sir William.

--J'ai engagé ma signature et, en même temps que ma signature, mon
honneur. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache
ni à l'une ni à l'autre. Quant aux honorables capitaines qui ont signé
le traité en même temps que moi, je leur transmettrai les intentions de
milord Nelson, et ils sauront ce qu'ils ont à faire. Cependant, comme,
en pareille matière, un mot mal rapporté suffit à changer le sens de
toute une phrase, je serais obligé à milord Nelson, de me donner par
écrit son _ultimatum_.

La requête de Ruffo fut transmise à l'amiral.

--Dans quelle langue Son Éminence désire-t-elle que cet ultimatum soit
écrit? demanda Nelson.

--En anglais, répondit le cardinal: je lis l'anglais, et le capitaine
Baillie est Irlandais. D'ailleurs, je tiens à avoir une pièce si
importante écrite tout entière de la main de l'amiral.

Nelson fit un signe de tête indiquant qu'il ne voyait aucun inconvénient
à satisfaire aux désirs du cardinal, et, de cette écriture renversée
particulière aux gens qui écrivent de la main gauche, il traça les
lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait
autographier tandis que nous étions à Naples et que nous avions
l'original sous les yeux:

«Le grand amiral lord Nelson est arrivé le 24 juin avec la flotte
britannique dans la baie de Naples, où il a trouvé qu'un traité avait
été conclu avec les rebelles, traité qui, selon lui, ne peut recevoir
son exécution qu'après avoir été ratifié par Leurs Majestés Siciliennes.

»H. NELSON.»

L'ambassadeur prit la déclaration des mains de l'amiral anglais et
s'apprêta à la lire au cardinal; mais celui-ci fit signe que la chose
était inutile, la prit, à son tour, des mains de l'ambassadeur, la lut
et, saluant, une fois sa lecture terminée:

--Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernière grâce à vous
demander: c'est de me faire conduire à terre.

--Que Votre Éminence veuille bien monter sur le pont, répondit l'amiral,
et les mêmes hommes qui l'ont amenée auront l'honneur de la reconduire.


Et, en même temps, l'amiral indiquait de la main l'escalier à Ruffo.

Ruffo monta les quelques marches qu'il avait devant lui et se trouva sur
le pont.

Nelson se tint sur la première marche de l'escalier d'honneur jusqu'à ce
que le cardinal fût dans la barque. Ils échangèrent alors un froid
salut. La barque se détacha du bâtiment et s'éloigna. Mais les canons
qui, selon le cérémonial d'usage, eussent dû saluer le départ du même
nombre de coups que l'arrivée, restèrent silencieux.

L'amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal; mais bientôt une
petite main s'appuya sur son épaule, tandis qu'un souffle murmurait à
son oreille:

--Mon cher Horatio!

--Ah! c'est vous, milady! dit Nelson en tressaillant.

--Oui... L'homme que nous avons fait prévenir est là.

--Quel homme? demanda Nelson.

--Le capitaine Scipion Lamarra.

--Et où est-il?

--On l'a fait entrer chez sir William.

--Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo? demanda vivement Nelson.

--Je n'en sais rien, mais c'est probable. Seulement, il a cru prudent de
se cacher, pour ne pas être reconnu du cardinal, dont il est un des
officiers d'ordonnance.

--Allons le rejoindre. A propos, avez-vous été content de moi, milady?

--Vous avez été admirable, et je vous adore.

Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux le chemin de
l'appartement de sir William.



                                   LXXVII

        OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES,
         ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE.

Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientôt ce qui se passa entre
l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal,
qui revient à terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit
à Nelson, de maintenir le traité envers et contre tous.

En conséquence, aussitôt rentré dans sa maison du pont de la Madeleine,
il appela près de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le
capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur
son chemin, rencontré l'amiral, et comment il avait ramené de Palerme, à
bord du _Foudroyant_, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait
rapporté, pour toute réponse de la reine, le traité déchiré par elle.
Après quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et
lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de
consentir à la violation d'un traité dans lequel ils étaient intervenus
comme ministres plénipotentiaires de leurs souverains.

Les trois représentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de
Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrèrent tous
trois, à cette proposition, une indignation égale.

Alors, séance tenante, le cardinal appela son secrétaire Sacchinelli,
et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation,
rédigea la protestation suivante.

Est-il besoin de dire que cette pièce--comme toutes les autres qui ont
été publiées dans ce livre--fait partie des correspondances secrètes
retrouvées par nous dans les tiroirs réservés du roi Ferdinand II?

La voici, sans autre changement que sa traduction en français:

«Le traité de la capitulation des châteaux de Naples est utile,
nécessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses
puissants alliés, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans
autre effusion de sang, a été terminée par ce traité la guerre civile et
meurtrière qui s'était élevée entre les sujets de Sa Majesté, et que ce
traité a pour résultat l'expulsion de l'ennemi commun.

»En outre, ce traité ayant été solennellement conclu entre les
commandants des châteaux et les représentants desdites puissances, ce
serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le
violer ou même de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson
de le reconnaître, les représentants desdites puissances déclarent être
irrévocablement déterminés à l'exécuter de point en point, et ils font
responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque
s'opposera à son exécution.»

Ruffo signa, et les trois autres signèrent après lui.

En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des représailles contre
les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le
maréchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint à porter
lui-même cette remontrance à bord du _Foudroyant_. Mais tout fut
inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par écrit, rien affirmer
au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-même ignorait quelles étaient les
intentions définitives du roi, puisque, pour échapper aux premiers
éclats de colère de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait
mettre les chevaux à sa voiture et s'était réfugié à la Ficuzza.

Mais, pour Ruffo, la chose était claire, et les lettres qu'il avait
reçues du roi et de la reine lui avaient indiqué le chemin que ceux-ci
comptaient suivre; et, s'il eût conservé le moindre doute à cet égard,
la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx chargé de garder le
secret de la reine, les eût dissipés.

La matinée du 25 juin se passa en continuelles allées et venues du
_Foudroyant_ au quartier général et du quartier général au _Foudroyant_.
Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du
cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue conférence;
nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirés tous deux
par le même génie, se montrèrent de plus en plus obstinés dans la
rupture du traité et dans la reprise des hostilités, tandis que le
cardinal s'obstinait de plus en plus à faire respecter la capitulation.

Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas être confondu avec les
violateurs du traité, prit la résolution d'écrire au général Massa,
commandant du Château-Neuf, un billet de sa propre main.

Il était conçu en ces termes:

«Bien que les représentants des puissances alliées tiennent pour sacré
et inviolable le traité signé entre nous pour la reddition des châteaux,
le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas
néanmoins le reconnaître; et, comme il est loisible aux patriotes des
châteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait
les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de
choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne
cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun
poste ni aucunes troupes qui puissent empêcher les garnisons des
châteaux de se retirer par terre.

»F. cardinal RUFFO.»

Le cardinal espérait ainsi sauver les républicains. Mais, par malheur,
ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel
ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque piége; et,
après une délibération, dans laquelle Salvato insista vainement pour que
l'on acceptât la proposition de Ruffo, on résolut, à une majorité
immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa répondit
la lettre suivante:

LIBERTÉ ÉGALITÉ

_Le général Massa, commandant de l'artillerie et du Château-Neuf_.

«26 juin 1799.


»Nous avons donné à votre lettre l'interprétation qu'elle méritait.
Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles
du traité convenu, convaincus qu'un même lien oblige tous les
contractants solennellement intervenus pour la rédaction et la signature
de ce traité. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni
surpris ni intimidés, et nous saurons, si l'on nous y contraint par la
violence, reprendre l'attitude hostile que nous avons volontairement
quittée. Et, d'ailleurs, notre capitulation ayant été dictée par le
commandant du château Saint-Elme, nous demandons une escorte pour
accompagner le messager que nous enverrons conférer de votre ouverture
avec le commandant français,--conférence après laquelle nous vous
donnerons une réponse plus précise.

»MASSA.»

Le cardinal, au désespoir de voir ses intentions si mal interprétées,
envoya à l'instant même l'escorte demandée, chargeant le chef de cette
escorte, qui n'était autre que de Cesare, d'affirmer aux patriotes, sur
son honneur, qu'ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu'il
leur donnait.

Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu'il y avait
de mieux à faire dans cette grave circonstance.

C'était la troisième fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face
l'un de l'autre.

Salvato, seulement, ne l'avait pas revu depuis le jour où Mejean avait,
vis-à-vis de lui, abordé franchement la question de vendre sa protection
aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le
rappelle, avait été si généreusement appuyée par Salvato, et qu'un faux
point d'honneur avait fait repousser par le directoire.

Mejean avait, dans toutes les conférences qui avaient eu lieu pour la
signature du traité, paru avoir oublié le honteux refus qu'il avait
essuyé. Il avait longuement et obstinément discuté chaque article, et
les patriotes reconnaissaient que c'était grâce à sa patiente
obstination qu'ils avaient eu le bonheur d'obtenir des conditions que
les plus optimistes d'entre eux étaient à cent lieues d'espérer.

Cette aide qu'il leur avait si gracieusement prêtée, rien, du moins, ne
leur donnait soupçon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la
confiance des patriotes.

D'ailleurs, leur intérêt voulait qu'ils ne se brouillassent pas avec
lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver; en prenant parti
contre eux, les anéantir.

Mejean, en apprenant que c'était Salvato qui lui était envoyé, fit
sortir tout le monde; il ne voulait point que qui que ce fût restât à
portée d'entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux
conditions qu'il avait mises à sa protection.

Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de déférence et lui
demanda à quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite.

Salvato lui répondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria,
au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s'y
conformer.

Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du
cardinal; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il
écrivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu:

Timeo Danaos et dona ferentes.

Ce qui veut dire: «Je crains les Grecs, même lorsqu'ils portent des
présents.»

Salvato lut les cinq mots écrits par le colonel Mejean.

--Colonel, lui dit-il, je suis d'un avis tout opposé au vôtre, et cela
m'est d'autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j'ai appuyé
la proposition de prendre vos cinq cents hommes à notre service et de
les payer mille francs chaque homme.

--Cinq cents francs, général; car je m'engageais à faire venir cinq
cents autres Français de Capoue. Vous voyez qu'ils ne vous eussent point
été inutiles.

--C'était si bien mon opinion, que j'ai offert cinq cent mille francs
sur ma propre fortune.

--Oh! oh! vous êtes donc millionnaire, mon cher général?

--Oui; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait
emprunter de gré ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre
la fin de la guerre pour les rendre.

--Pourquoi? dit d'un ton railleur Mejean. Rome n'a-t-elle pas mis en
vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel était
campé Annibal?

--Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et
non des Romains du temps de Fabius.

--De sorte que vous êtes resté maître de vos fermes, de vos forêts, de
vos vignes, de vos troupeaux?

--Hélas! oui.

--_O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas!_ continua le
colonel d'un ton railleur.

--Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d'argent
comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque
personne qui, ne se fiant pas à Nelson, viendrait vous demander une
hospitalité que vous garantiriez sur l'honneur?

--Vingt mille francs; est-ce trop, général?

--Quarante mille francs pour deux, alors?

--Vous êtes libre de marchander si vous trouvez que c'est trop cher.

--Non: les deux personnes pour lesquelles je négocie cette affaire avec
vous... car c'est une affaire?

--Une espèce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres
comptables; car il faut vous dire que je suis excellent comptable,
général.

--Je m'en suis aperçu, colonel, dit en riant Salvato.

--C'est donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire, une espèce de
contrat synallagmatique dans lequel celui qui s'exécute oblige l'autre,
mais dans lequel le manque d'exécution rompt le contrat.

--C'est bien entendu.

--Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher?

--Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent
racheter leur vie à ce prix-là.

--Eh bien, mon cher général, quand vos deux personnes voudront venir,
elles seront les bienvenues.

--Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures
pour réaliser les fonds.

--Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur.

--C'est marché fait, colonel.

--Au revoir, général.

Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le
Château-Neuf. Il montra le _Timeo Danaos_ de Mejean à Massa et au
conseil, qui s'était assemblé pour décider de cette importante affaire.
Or, comme l'avis de Mejean était celui de la majorité, il n'y eut pas de
discussion; seulement, Salvato demanda à accompagner de Cesare et à
reporter lui-même à Ruffo la réponse de Massa, afin de juger la
situation par ses propres yeux.

La chose lui fut accordée sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui,
s'ils se fussent rencontrés sur le champ de bataille quinze jours
auparavant, se fussent hachés en morceaux, s'en allèrent côte à côte,
suivant le quai et réglant chacun le pas de son cheval sur celui de son
compagnon.



                                LXXVIII

               OU RUFFO FAIT SON DEVOIR D'HONNÊTE HOMME
           ET SIR WILLIAM HAMILTON SON MÉTIER DE DIPLOMATE

En moins de vingt minutes, les deux jeunes gens furent à la porte de la
petite maison que le cardinal occupait près du pont de la Madeleine.

De Cesare servit d'introducteur à Salvato, qui parvint ainsi sans
difficulté jusqu'auprès du cardinal.

Ruffo le reconnut, se leva en l'apercevant, et fit un pas vers lui.

--Heureux de vous revoir, général, lui dit-il.

--Et moi aussi, répondit Salvato, mais désespéré de rapporter un refus
absolu à Votre Éminence.

Et il lui remit sa propre lettre avec l'apostille de Mejean.

Ruffo la lut et haussa les épaules.

--Le misérable! dit-il.

--Votre Éminence le connaît donc? demanda Salvato.

--Il m'a offert de me livrer le fort Saint-Elme pour cinq cent mille
francs, et j'ai refusé.

--Cinq cent mille francs! dit en riant Salvato, il paraît que c'est son
chiffre.

--Ah! vous avez eu affaire à lui?

--Oui: pour la même somme, il nous a offert de combattre contre vous.

--Et...?

--Et nous avons refusé.

--Laissons de côté ces coquins,--ils ne méritent pas que d'honnêtes gens
s'occupent d'eux,--et revenons à vos amis, à qui je voudrais pouvoir
persuader qu'ils sont aussi les miens.

--J'avoue, dit en riant Salvato, et cela à mon grand regret, que ce sera
chose difficile.

--Peut-être pas tant que vous le croyez, si vous voulez être mon
interprète auprès d'eux, d'autant plus que je vais agir envers vous
comme j'ai fait à notre première entrevue. Je ferai même plus. A notre
première entrevue, j'ai affirmé seulement; aujourd'hui, je vous donnerai
des preuves.

--Je vous ai cru sur parole, monsieur le cardinal.

--N'importe! les preuves ne nuisent point quand il s'agit de la tête et
de l'honneur. Asseyez-vous, près de moi, général, et mesurez ce que je
vais faire à sa valeur. Pour rester fidèle à ma parole, je trahis, je ne
dis pas les intérêts,--je crois, au contraire, que je les sers,--mais
les ordres de mon roi.

Salvato s'inclina, et, obéissant à l'invitation de Ruffo, il s'assit
près de lui.

Le cardinal tira une clef de sa poche, et, posant la main sur le bras de
Salvato:

--Les pièces que vous allez voir, dit-il, ce n'est point moi qui vous
les ai montrées; elles sont parvenues à votre connaissance n'importe
comment; vous inventerez une fable quelconque, et, si vous n'en trouvez
pas, vous aurez recours aux roseaux du roi Midas.

Et, ouvrant son tiroir et présentant à Salvato la lettre de sir William
Hamilton:

--Lisez d'abord cette pièce; elle est tout entière de la main de
l'ambassadeur d'Angleterre.

--Oh! fit Salvato après avoir lu, je reconnais bien là la foi punique.
«Comptons les canons d'abord, et, si nous sommes les plus forts, plus de
traités.» Eh bien, après?

--Après? Ne voulant point discuter une affaire d'une telle importance
avec de simples capitaines de vaisseau, je me suis rendu en personne à
bord du _Foudroyant_, où j'ai eu une discussion d'une heure avec sir
William et lord Nelson. Le résultat de cette discussion, dans laquelle
j'ai refusé toute transaction avec ce que je crois mon devoir, a été
cette pièce, comme vous le voyez, écrite tout entière de la main de
milord Nelson.

Et il remit à Salvato la pièce qui commence par ces mots: «Le grand
amiral Nelson est arrivé le 24 juin,» et qui se termine par ceux-ci:
«Traité qui, selon son opinion, ne peut avoir lieu sans la ratification
de Leurs Majestés Siciliennes.»

--Votre Éminence a raison, dit Salvato en rendant le papier au cardinal,
et voilà, en effet, des pièces d'une haute importance historique.

--Maintenant, qu'avais-je à faire et qu'eussiez-vous fait à ma place? Ce
que j'ai fait; car les honnêtes gens n'ont pas deux manières de
procéder. Vous eussiez écrit, n'est-ce pas? aux commandants des
châteaux, c'est-à-dire à vos ennemis, pour leur donner avis de ce qui se
passait. Voici ma lettre: est-elle claire? contient-elle plus ou moins
que ce qu'à ma place vous eussiez écrit vous-même? Elle est ce qu'elle
doit être, c'est-à-dire un bon conseil donné par un ennemi loyal.

--Je dois dire, monsieur le cardinal, puisque vous voulez bien me
prendre pour juge, que, jusqu'ici, votre conduite est aussi digne que
celle de milord Nelson est...

--Inexplicable, interrompit Ruffo.

--Ce n'est pas tout à fait _inexplicable_, que j'allais dire, reprit
Salvato en souriant.

--Et moi, mon cher général, dit Ruffo avec un abandon qui était un des
entraînements de cette puissante organisation, moi, j'ai dit
_inexplicable_, parce qu'inexplicable, en effet, pour vous qui ne
connaissez pas l'amiral, elle est explicable pour moi. Écoutez-moi en
_philosophe_, c'est-à-dire en homme _qui aime la sagesse;_ car la
sagesse n'est rien autre chose que la vérité, et la vérité, je vais vous
la dire sur Nelson. Puisse, pour son honneur, mon jugement être celui de
la postérité!

--J'écoute Votre Éminence, dit Salvato, et je n'ai pas besoin de lui
dire que c'est avec le plus grand intérêt.

Le cardinal reprit:

--Nelson n'est point, mon cher général, un homme de cour comme moi, ni
un homme d'éducation comme vous. Excepté son état de marin, il ne
connaît rien au monde; seulement, il a le génie de la mer. Non: Nelson,
c'est un paysan, un bouledogue de la vieille Angleterre, un grossier
marin, fils d'un simple pasteur de village, qui, toujours isolé du monde
sur son bâtiment, n'est jamais entré ou plutôt n'était jamais entré,
avant Aboukir, dans un palais, n'avait jamais salué un roi, mis un genou
en terre devant une reine. Il est arrivé à Naples, lui, le navigateur
des terres australes, habitué à disputer aux ours blancs leurs cavernes
de glace; il a été ébloui par l'éclat du soleil, aveuglé par le feu des
diamants. Lui, l'époux d'une bourgeoise, d'une mistress Nisbeth, il a
vu la reine lui donner sa main et une ambassadrice ses lèvres à
baiser,--et non pas une reine et une ambassadrice, je me trompe; non pas
deux femmes, deux sirènes!--alors, il est devenu purement et simplement
l'esclave de l'une et le serviteur de l'autre. Toutes les notions du
bien et du mal ont été confondues dans ce pauvre cerveau; les intérêts
des peuples ont disparu devant les droits fictifs ou réels des
souverains. Il s'est fait l'apôtre du despotisme, le séide de la
royauté. Si vous l'aviez vu hier, pendant cette conférence où la royauté
était représentée par ce que _l'Ecclésiaste_ appelle l'Étrangère, par
cette Vénus Astarté, par cette impure Lesbienne! Ses yeux, ou plutôt son
oeil ne quittait point ses yeux: la haine et la vengeance parlaient par
la bouche muette de cette ambassadrice de la mort. J'avais pitié, je
voué le juré, de cet autre Adamastor, mettant volontairement sa tête
sous le pied d'une femme. Au reste, tous les grands hommes,--et, à tout
prendre, Nelson est un grand homme,--tous les grands hommes ont de ces
défaillances-là, d'Hercule à Samson et de Samson à Marc-Antoine. J'ai
dit.

--Mais, répondit Salvato, quel que soit le sentiment qui fait agir
Nelson, il n'en est pas moins un adversaire mortel pour nous. Que compte
faire Votre Éminence pour neutraliser cette force brutale inaccessible à
toute raison?

--Ce que je compte faire, mon cher général? Vous allez le voir.

Le cardinal prit une feuille de papier qu'il tira devant lui, une plume
qu'il trempa dans l'encre, et écrivit:

«Si milord Nelson ne veut pas reconnaître le traité signé par le
cardinal Ruffo avec les commandants des châteaux de Naples, traité
auquel est intervenu, au nom du roi de la Grande-Bretagne, un officier
anglais, toute la responsabilité de la rupture lui en restera. En
conséquence, pour empêcher autant qu'il sera en lui la rupture de ce
traité, le cardinal Fabrizzio Ruffo prévient milord Nelson qu'il
remettra l'ennemi dans l'état où il était avant la signature du traité,
c'est-à-dire qu'il retirera ses troupes des positions occupées depuis la
capitulation et se retranchera dans un camp avec toute son armée,
laissant les Anglais combattre et vaincre l'ennemi avec leurs propres
forces.»

Et il signa.

Puis il passa le papier à Salvato en l'invitant à le lire.

Le cardinal suivait des yeux sur le visage du jeune homme l'effet
produit par cette lecture.

Puis, quand elle fut terminée:

--Eh bien? demanda-t-il.

--Le cardinal de Richelieu n'eût pas fait si bien; Bayard n'eût pas fait
mieux, répondit Salvato.

Et il rendit le papier au cardinal en s'inclinant devant lui.

Le cardinal sonna; son valet de chambre entra.

--Faites venir Micheroux, dit-il.

Cinq minutes après, Micheroux entra.

--Tenez, mon cher chevalier, dit-il, Nelson m'a donné son ultimatum;
voici le mien. Allez, pour la dixième fois, au _Foudroyant_; seulement,
je puis vous promettre une chose, c'est que ce voyage sera le dernier.

Micheroux prit la dépêche tout ouverte, avec l'autorisation de Ruffo, la
lut, salua et sortit.

--Montez donc avec moi sur la terrasse de la maison, général, dit Ruffo;
on a de là une vue magnifique.

Salvato suivit le cardinal; car il pensait que ce n'était pas sans
raison que celui-ci l'invitait à venir contempler une vue qu'il devait
parfaitement connaître.

Une fois arrivé sur la terrasse de la maison, il distinguait en effet, à
sa droite, le quai de Marinella, la strada Nuova, la strada del Piliere
et le môle; à sa gauche, Portici, Torre-del-Greco, Castellamare, le cap
Campana, Capri; en face de lui, la pointe de Procida et d'Ischia, et,
dans l'intervalle compris entre ces îles, Capri et le rivage sur lequel
était bâtie la maison habitée par le cardinal, toute la flotte anglaise,
ses pavillons au vent et ses artilleurs se promenant mèche allumée
derrière leurs canons.

Au milieu des bâtiments anglais, comme un monarque au milieu de ses
sujets, s'élevait _le Foudroyant_, géant de quatre-vingt-dix canons, qui
dépassait les autres bâtiments de toute la hauteur de ses mâts de
perroquet sur l'un desquels, il portait le pavillon amiral.

Au milieu de ce grand et solennel spectacle, les détails n'échappaient
point à l'oeil exercé de Salvato. En conséquence, il vit une barque se
détacher de la plage et s'avancer rapidement sous l'action de quatre
vigoureux rameurs.

Cette barque, qui portait le chevalier Micheroux, se dirigeait droit
vers _le Foudroyant_, qu'elle eut joint en moins de vingt minutes. _Le
Foudroyant_, au reste, était, de tous les bâtiments, celui qui se
tenait le plus rapproché du Château-Neuf. En supposant que les
hostilités recommençassent, il pouvait ouvrir immédiatement le feu,
étant à peine à trois quarts de portée de canon.

Salvato vit la barque tourner autour de la proue du _Foudroyant_ pour
aborder le colosse par son escalier de tribord.

Alors, le cardinal se tourna vers Salvato:

--Si _la vue_ a été selon vos désirs, général, dit-il, rapportez à vos
compagnons _ce que vous avez vu_, et tâchez de les amener à suivre mon
conseil. Vous aurez, pour en arriver là, j'espère, l'éloquence de la
conviction.

Salvato salua le cardinal et pressa avec un certain respect la main que
celui-ci lui tendait.

Mais, tout à coup, au moment où il allait prendre congé de lui:

--Ah! pardon, dit-il, j'oubliais de rendre compte à Votre Éminence d'une
importante commission dont elle m'a chargé.

--Laquelle?

--L'amiral Caracciolo...

--Ah! c'est vrai! interrompit Ruffo avec une vivacité prouvant l'intérêt
qu'il prenait à ce que Salvato allait dire. Parlez: j'écoute.

--L'amiral Caracciolo, reprit Salvato, n'était ni sur la flottille, ni
dans aucun des châteaux; depuis le matin, il s'était dérobé, déguisé en
marin, disant qu'il avait chez un de ses serviteurs un asile sûr.

--Puisse-t-il avoir dit vrai! reprit l'amiral; car, s'il tombe entre les
mains de ses ennemis, sa mort est jurée d'avance; c'est vous dire, mon
cher général, que, si vous avez quelque moyen de communiquer avec lui...

--Je n'en ai aucun.

--Alors, que Dieu le garde!

Cette fois, Salvato prit congé du cardinal, et, toujours escorté par de
Cesare, reprit le chemin du Château-Neuf, où, comme on le comprend bien,
ses compagnons l'attendaient avec impatience.

L'ultimatum de Ruffo mettait Nelson dans un immense embarras. L'amiral
anglais n'avait à sa disposition que peu de troupes de débarquement. Si
le cardinal se retirait, selon la menace qu'il avait faite, Nelson
tombait dans une impuissance d'autant plus ridicule qu'il avait parlé
avec plus d'autorité. Après avoir pris lecture de la dépêche du
cardinal, il se contenta donc de répondre qu'il aviserait, et renvoya le
chevalier Micheroux sans lui rien dire de positif.

Nelson, nous l'avons dit, à part son génie vraiment merveilleux pour
conduire une flotte dans un combat, était sur tous les autres points un
homme fort médiocre. Cette réponse: «J'aviserai,» signifiait en réalité:
«Je consulterai ma pythie Emma, et mon oracle Hamilton.»

Aussi, à peine Micheroux avait-il le pied dans la barque qui le ramenait
à terre, que Nelson faisait prier sir William et lady Hamilton de passer
chez lui.

Cinq minutes après, le _trium-feminavirat_ était réuni dans la cabine de
l'amiral.

Une dernière espérance restait à Nelson: c'est que, comme la dépêche
était en français et que, pour qu'il la comprît, Micheroux avait été
obligé de la lui lire en anglais, le traducteur ou n'avait pas donné aux
mots leur valeur réelle, ou avait fait quelque erreur importante.

Il remit donc la dépêche du cardinal à sir William, en l'invitant à la
lire et à la lui traduire de nouveau.

Micheroux, contre l'habitude des traducteurs, avait été d'une exactitude
parfaite. Il en résulta que la situation apparut aux deux Hamilton avec
la même gravité qu'elle avait apparu à l'amiral.

Les deux hommes se tournèrent à la fois et d'un même mouvement du côté
de lady Hamilton, dépositaire des volontés suprêmes de la reine: après
que Nelson avait donné son ultimatum et le cardinal le sien, il fallait
savoir quel était le dernier mot de la reine.

Emma Lyonna comprit l'interrogation, si muette qu'elle fût.

--Rompre le traité signé, répondit-elle, et, le traité rompu, réduire
les rebelles par la force, s'ils ne se rendent point de bonne volonté.

--Je suis prêt à obéir, dit Nelson; mais, abandonné à mes seules
ressources, je ne puis répondre que de mon dévouement, sans pouvoir
affirmer que ce dévouement nous conduira au but que la reine se propose.

--Milord! milord! dit Emma d'un ton de reproche.

--Trouvez le moyen, dit l'amiral, je me charge de le mettre à exécution.

Sir William réfléchit un instant. Sa figure sombre s'éclaira peu à peu:
ce moyen, il l'avait trouvé.

Nous laissons à la postérité là tâche de juger l'amiral, le ministre et
la favorite, qui ne craignirent point, soit pour servir leurs
vengeances particulières, soit pour satisfaire les haines royales,
d'user du subterfuge que nous allons raconter.

Après que sir William eut exposé son moyen, qu'Emma l'eut soutenu, que
Nelson l'eut adopté, voici mot à mot la lettre que sir William écrivit
au cardinal.

Nous ne craignons pas de commettre une erreur de traduction, la lettre
est en français.

La voici; écrite probablement dans la nuit qui suivit la visite de
Micheroux, elle porte la date du lendemain:

«A bord du _Foudroyant_, dans le golfe de Naples.

ȃminence,

»Milord Nelson me prie d'assurer Votre Éminence qu'il est résolu à ne
rien faire qui puisse rompre l'armistice que Votre Éminence a accordé
aux châteaux de Naples.

»J'ai l'honneur, etc.

»W. HAMILTON.»

La lettre fut, comme d'habitude, portée au cardinal par MM. les
capitaines Troubridge et Ball, ambassadeurs ordinaires de Nelson.

Le cardinal la lut, et, au premier moment, parut ravi qu'on lui eût cédé
la victoire; mais, craignant quelque sens caché, quelque réticence,
quelque piége enfin, il demanda aux deux officiers s'ils n'avaient pas
quelque communication particulière à lui faire.

--Nous sommes autorisés, répondit Troubridge, à confirmer, au nom de
l'amiral, les paroles écrites par l'ambassadeur.

--Me donnerez-vous une explication écrite de ce que signifie le texte de
la lettre, et, à sa clarté, qui, s'il ne s'agissait que de mon propre
salut, paraîtrait suffisante, ajouterez-vous quelques mots qui me
rassurent sur celui des patriotes?

--- Nous affirmons, au nom de milord Nelson, à Votre Éminence, qu'il ne
s'opposera en aucune façon à l'embarquement des rebelles.

--Auriez-vous, dit le cardinal, qui ne pouvait, à son avis, prendre trop
de précautions, auriez-vous quelque répugnance à me renouveler par écrit
l'assurance que vous venez de me donner de vive voix?

Sans aucune difficulté, Ball prit la plume et écrivit sur un carré de
papier les lignes suivantes:

_Les capitaines Troubridge et Ball ont autorité, de la part de milord
Nelson, pour déclarer à Son Éminence que milord ne s'opposera point à
l'embarquement des rebelles et des gens qui composent la garnison du
Château-Neuf et du château de l'Oeuf_.

Rien n'était plus clair, ou du moins ne paraissait plus clair, que cette
note: aussi, comme le cardinal ne demandait rien de plus, pria-t-il ces
messieurs de signer au-dessous de la dernière ligne.

Mais Troubridge s'y refusa, disant qu'il n'avait point pouvoir.

Ruffo mit sous les yeux du capitaine Troubridge la lettre écrite le 24
juin, c'est-à-dire la surveille, par sir William, et dont une phrase
semblait, au contraire, donner aux deux ambassadeurs les pouvoirs les
plus étendus.

Mais Troubridge répondit:

--Nous avons, en effet, pouvoir de traiter pour les affaires militaires,
mais non pour les affaires diplomatiques. Maintenant, qu'importe notre
signature, puisque la note est écrite de notre main?

Ruffo n'insista point davantage; il croyait avoir pris toutes ses
précautions.

En conséquence, confiant dans la lettre écrite par l'ambassadeur,
laquelle disait que _milord était résolu à ne rien faire qui pût rompre
l'armistice;_--confiant dans la note des capitaines Troubridge et Ball,
qui _déclaraient à Son Éminence que milord ne s'opposerait point à
l'embarquement des rebelles_,--mais voulant, cependant, malgré cette
double assurance, se dégager de toute responsabilité, il chargea
Micheroux de conduire les deux capitaines aux châteaux, et de donner à
leurs commandants connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir et
de la note qu'il venait d'exiger, et, si ces deux assurances leur
suffisaient, de s'entendre immédiatement avec eux pour l'exécution des
articles de la capitulation.

Deux heures après, Micheroux revint et dit au cardinal que, grâce au
ciel, tout s'était terminé à l'amiable et d'un commun accord.



                                  LXXIX

                             LA FOI PUNIQUE

Le cardinal fut si heureux de cette solution, à laquelle il était loin
de s'attendre, que, le 27 juin au matin, il chanta un _Te Deum_ à
l'église del Carmine, et cela, avec une pompe digne de la grandeur des
événements.

Avant de se rendre à l'église, il avait écrit une lettre à lord Nelson
et à sir William Hamilton, leur présentant ses plus sincères
remercîments pour avoir bien voulu rendre la tranquillité à la ville,
surtout à sa conscience, en ratifiant le traité.

Hamilton, toujours en français, répondit la lettre suivante:

«A bord du _Foudroyant_, le 27 juin 1799.

ȃminence,

»C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reçu le billet que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire. Nous sommes tous également travaillés
pour le service du roi et de la bonne cause; seulement, il y a, selon
le caractère, différentes manières de prouver son dévouement. Grâce à
Dieu, tout va bien, et je puis affirmer à Votre Éminence que milord
Nelson se félicite de la décision qu'il a prise de ne point interrompre
les opérations de Votre Éminence, mais de l'assister, au contraire, de
tout son pouvoir, pour terminer l'entreprise que Votre Éminence a
jusqu'à présent si bien menée, au milieu des circonstances critiques
dans lesquelles Votre Éminence s'est trouvée.

»Milord et moi serons trop heureux si nous avons tant soit peu pu
contribuer au service de Leurs Majestés Siciliennes et rendre à Votre
Éminence sa tranquillité, un instant troublée.

»Milord me prie de remercier Votre Éminence de son billet, et de lui
dire qu'il prendra, en temps opportun, toutes mesures nécessaires.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»W. HAMILTON.»

Maintenant, on a vu, dans les quelques lettres de Ferdinand et de
Caroline au cardinal Ruffo, quelles protestations d'inaltérable estime
et d'éternelle reconnaissance terminaient ces lettres et précédaient les
noms dos deux monarques, qui lui devaient leur royaume.

Nos lecteurs désirent-ils savoir de quelle manière se traduisaient ces
protestations de reconnaissance?

Qu'ils veuillent bien alors prendre la peine de lire la lettre suivante,
écrite, en date du même jour, par sir William Hamilton au capitaine
général Acton:

«A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 27 juin 1799.

»Mon cher seigneur,

»Votre Excellence aura vu, par ma dernière lettre, que le cardinal et
lord Nelson sont loin d'être d'accord. Mais, _après mûres réflexions_,
lord Nelson m'autorisa à écrire à Son Éminence, hier matin, _qu'il ne
ferait plus rien_ pour rompre l'armistice que Son Éminence avait cru
convenable de conclure avec les rebelles renfermés dans le Château-Neuf
et le château de l'Oeuf, et que _Sa Seigneurie était prête à donner
toute l'assistance dont était capable la flotte placée sous son
commandement, et que Son Éminence croirait nécessaire pour le bon
service de Sa Majesté Sicilienne._ Cela produit le meilleur effet
possible. Naples était sens dessus dessous, dans la crainte que lord
Nelson ne rompît l'armistice, tandis qu'aujourd'hui tout est calme. Le
cardinal est convenu, avec les capitaines Troubridge et Ball, que les
rebelles du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, seraient embarqués le
soir, taudis que cinq cents marins seraient descendus à terre pour
occuper les deux châteaux sur lesquels, Dieu merci! flotte enfin la
bannière de Sa Majesté Sicilienne, tandis que les bannières de la
République (courte a été leur vie!) sont dans la cabine du _Foudroyant_,
où, je l'espère, la bannière française qui flotte encore sur Saint-Elme
ne tardera point à les rejoindre.

»J'ai grand espoir que la venue de lord Nelson dans le golfe de Naples
sera très-utile aux intérêts et à la gloire de Leurs Majestés
Siciliennes. Mais, en vérité, il était temps que _j'intervinsse_ entre
le cardinal et lord Nelson; sinon tout allait se perdant, et cela dès le
premier jour. Hier, ce bon cardinal m'a écrit pour me remercier, ainsi
que lady Hamilton, L'arbre de l'abomination qui s'élevait devant le
palais royal a été abattu et le bonnet rouge arraché de la tête du
géant.

»Maintenant, une bonne nouvelle! Caracciolo et une douzaine d'autres
rebelles comme lui seront bientôt entre les mains de lord Nelson. Si je
ne me trompe, ils seront envoyés directement à Procida, où ils seront
jugés, et, au fur et à mesure de leur jugement, renvoyés ici pour y être
suppliciés. _Caracciolo sera probablement pendu à l'arbre de trinquette
de_ LA MINERVE, _où il demeurera exposé du point du jour au coucher du
soleil_. Un tel exemple est nécessaire pour le service futur de Sa
Majesté Sicilienne, dans le royaume de laquelle le jacobinisme à fait de
si grands progrès.

»W. HAMILTON.

»_Huit heures du soir._--Les rebelles sont dans leurs bâtiments et ne
peuvent bouger sans un passeport de lord Nelson.»

En effet, comme le disait Son Excellence l'ambassadeur de la
Grande-Bretagne dans la lettre que nous venons de lire, les
républicains, sur la foi du traité, et rassurés par la promesse de
Nelson _de ne point s'opposer à l'embarquement des patriotes_, n'avaient
fait aucune difficulté pour livrer les châteaux aux cinq cents marins
anglais qui s'étaient présentés pour les occuper, et pour descendre dans
les felouques, les tartanes et les balancelles qui devaient les
conduire à Toulon.

Les Anglais prirent donc possession d'abord du Château-Neuf, de la darse
et du palais royal.

Puis la remise du château de l'Oeuf fut faite avec les mêmes formalités.

Un procès-verbal fut rédigé de cette remise des châteaux et signé par
les commandants des châteaux pour les patriotes, et par le brigadier
Minichini pour le roi Ferdinand.

Deux personnes seulement usèrent du choix qui leur était donné par la
capitulation de chercher un asile à terre ou de s'embarquer, en allant
demander un asile au château Saint-Elme.

Ces deux personnes furent Salvato et Luisa San-Felice.

Nous reviendrons plus tard, pour ne plus les quitter, aux héros de notre
livre; mais ce chapitre, nous l'avons indiqué par son titre, est tout
entier consacré à un grand éclaircissement historique.

Comme nous allons faire, à la mémoire d'un des plus grands capitaines
que l'Angleterre ait eus, une de ces taches indélébiles que les siècles
n'effacent point, nous voulons, en faisant passer, les unes après les
autres, sous les yeux de nos lecteurs, les pièces qui prouvent cette
grande infamie, montrer jusqu'au bout que nous ne sommes ni dévoyé par
l'ignorance, ni aveuglé par la haine.

Nous sommes purement et simplement le flambeau qui éclaire un point de
l'histoire resté obscur jusqu'à nous.

Il arrivait au cardinal ce qui arrive à tout grand coeur qui entreprend
une chose jugée impossible par les timides et les médiocres.

Il avait laissé autour du roi une cabale d'hommes qui, n'ayant souffert
aucune fatigue, n'ayant couru aucun danger, devaient naturellement
attaquer celui qui avait accompli une oeuvre taxée par eux d'impossible.

Le cardinal, chose presque incroyable, si l'on ne savait point jusqu'où
peut aller cette vipère des cours qu'on appelle la calomnie, le cardinal
était accusé, en conquérant le royaume de Naples, de ne point travailler
pour le roi, mais pour lui-même.

On disait que, par le moyen de l'armée qu'il avait réunie et qui lui
était toute dévouée, il voulait faire proclamer roi de Naples son frère
don Francesco Ruffo!

Nelson, avant son départ de Palerme, avait reçu des instructions à ce
sujet, et, à la première preuve qui confirmerait les doutes conçus par
Ferdinand et par la reine, Nelson devait attirer le cardinal à bord du
_Foudroyant_ et l'y retenir prisonnier.

On va voir qu'il s'en fallut de bien peu que cet acte de reconnaissance
ne s'accomplît, et nous avouons regretter fort pour notre compte qu'il
n'ait pas eu lieu, afin qu'il restât comme un exemple à ceux qui se
dévouent pour les rois.

Nous copions les lettres suivantes sur les originaux.

«A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 29 juin 1799.

«Mon cher seigneur,

»Quoique notre ami commun, sir William, vous écrive avec détail sur tous
les événements qui nous arrivent, je ne puis m'empêcher de prendre la
plume pour vous dire clairement que je n'approuve aucune des choses qui
se sont faites et qui sont en train de se faire; bref, je dois vous dire
que, quand même le cardinal serait un ange, la voix du peuple tout
entier s'élève contre sa conduite. Nous sommes entourés ici _de petites
et mesquines cabales et de sottes plaintes_, que, dans mon opinion, la
présence du roi, de la reine et du ministère napolitain peut seule
éteindre[6] et apaiser, de manière à fonder un gouvernement régulier et
qui soit le contraire du système qui est mis en pratique en ce moment.
Il est vrai que, si j'eusse suivi mon inclination, l'état de la
capitale serait encore pire qu'il n'est, attendu que le cardinal, de son
côté, _eût fait pis que de ne rien faire._

[Note 6: Nelson appelle _petites et mesquines cabales_ l'insistance du
cardinal pour faire respecter le traité, et _sottes plaintes_ les
réclamations des patriotes! Cela prouve le cas que faisait Nelson de la
parole des rois et de la vie des hommes.]

C'est pourquoi j'espère et implore la présence de Leurs Majestés,
répondant sur ma tête de leur sûreté. Je serai peut-être forcé de
m'éloigner de ce port, avec _le Foudroyant_; mais, si je suis forcé
d'abandonner ce port, je crains que les conséquences de mon départ ne
soient fatales.

»Le _Sea-Horse_ est également un sûr abri pour Leurs Majestés; elles y
seront autant en sûreté qu'on peut l'être dans un vaisseau.

»Je suis, pour toujours, votre

»NELSON.

_A sir John Acton._

Comme la première, cette seconde lettre est du même jour et adressée à
Acton. L'ingratitude des deux illustres obligés y est encore plus
visible, et, à notre avis, ne laisse, cette fois, rien à désirer.

»29 juin au matin.

»Mon cher monsieur,

Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi,
la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une
proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son
Éminence a refusé tout net, en disant qu'il était inutile de lui rien
envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge
sera ce soir à terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et
je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal
jusqu'à l'arrivée de Leurs Majestés. Le dernier arrêté du cardinal
défend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir
clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons délibéré pour
savoir si le cardinal ne serait point arrêté lui-même. Son frère est
gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre
Excellence. Je m'arrangerai de manière à faire le mieux possible, et je
répondrai sur ma tête du salut de Leurs Majestés. Puisse Dieu mettre une
prompte et heureuse fin à tous ces événements, et veuille Votre
Excellence me croire, etc.

»HORACE NELSON.

_A Son Excellence sir John Acton._

Sur ces entrefaites, le cardinal, ayant envoyé son frère à bord du
_Foudroyant_, ne fut pas peu étonné de recevoir un billet de lui qui lui
annonçait que l'amiral l'envoyait à Palerme pour porter à la reine la
nouvelle que Naples était rendu _selon ses intentions_.

La lettre qui portait cette nouvelle se terminait par cette phrase:

«J'envoie tout à la fois à Votre Majesté, un messager et un otage.»

Comme on le voit, la récompense du dévouement ne s'était pas fait
attendre.

Maintenant, que venait faire le frère du cardinal à bord du
_Foudroyant?_

Il venait y rapporter, avec refus de l'imprimer et de l'afficher, cette
note de Nelson, à laquelle, dans la situation des choses et après les
promesses faites, le cardinal n'avait rien compris.

Voici cette _note_ ou plutôt cette _notification:_

NOTIFICATION

«A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799, au matin.

»Horace Nelson, amiral de la flotte britannique, dans la rade de Naples,
donne avis à tous ceux qui ont servi, comme officiers dans l'armée, ou
comme officiers dans les charges civiles, l'infâme soi-disant
république napolitaine, que, s'ils se trouvent dans la ville de Naples,
ils doivent, dans le terme de vingt-quatre heures, pour tout délai, se
présenter aux commandants du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, se
fiant en tous points à la clémence de Sa Majesté Sicilienne; et, s'ils
sont hors de la ville à la distance de cinq milles, ils doivent
également se présenter auxdits commandants, seulement, à ceux-ci, il est
accordé le terme de quarante-huit heures;--autrement, ils seront
considérés comme rebelles et ennemis de Sa susdite Majesté Sicilienne.

»HORACE NELSON.»

Mais, si étonné que fût le cardinal du billet de son frère, qui lui
annonçait que milord Nelson l'envoyait à Palerme sans lui demander si
c'était son bon plaisir d'y aller, il le fut bien davantage eu recevant
cette lettre des patriotes:

_A l'éminentissime cardinal Ruffo, vicaire général du royaume de
Naples._

«Toute cette partie de la garnison qui, aux termes des traités, a été
embarquée pour faire voile vers Toulon, se trouve à cette heure dans la
plus grande consternation. Dans sa bonne foi, elle attendait l'exécution
du traité, quoique peut-être, dans sa précipitation à sortir du château,
toutes les clauses de cette capitulation n'aient pas été strictement
observées. Maintenant, voici deux jours que le temps est propice pour
mettre à la voile, et les approvisionnements ne sont pas encore faits
pour le voyage. En outre, hier, nous avons vu, avec une profonde
douleur, enlever, des tartanes, vers sept heures du soir, les généraux
Manthonnet, Massa et Bassetti,--les présidents de la commission
exécutive, Ercole et d'Agnese,--celui de la commission législative,
Dominique Cirillo,--et plusieurs autres de nos compagnons, parmi
lesquels Emanuele Borgo et Piati. Tous ont été conduits sur le bâtiment
de l'amiral Nelson, où ils ont été retenus toute la nuit, et,
finalement, où ils se trouvent encore maintenant, c'est-à-dire à sept
heures du matin.

»La garnison attend de votre loyauté l'explication de ce fait et
l'accomplissement loyal du traité.

»ALBANESE.

«De la rade de Naples, 29 juin 1799, six heures du matin.»

Un quart d'heure après, le capitaine Baillie et le chevalier Micheroux
étaient près du cardinal, et celui-ci expédiait Micheroux à Nelson, en
l'invitant à lui expliquer sa conduite, à laquelle il avouait ne rien
comprendre, et en le suppliant, si son intention était celle qu'il
craignait de deviner, de ne point faire une pareille tache non-seulement
à son nom, mais encore au drapeau anglais.

Nelson ne fit que rire de la réclamation du chevalier Micheroux en
disant:

--De quoi le cardinal se plaint-il? _J'ai promis de ne pas m'opposer à
l'embarquement de la garnison: j'ai tenu parole, puisque la garnison est
embarquée. Maintenant qu'elle l'est, je suis dégagé de ma parole et je
puis faire ce que je veux._

Et, comme le chevalier Micheroux lui faisait observer que l'équivoque
qu'il invoquait était indigne de lui, le sang lui monta au visage
d'impatience, et il ajouta:

--D'ailleurs, j'agis selon ma conscience, et j'ai carte blanche du roi.

--Avez-vous les mêmes pouvoirs de Dieu? lui demanda Micheroux. J'en
doute.

--Ceci n'est point votre affaire, répliqua Nelson; c'est moi qui agis,
et je suis prêt à rendre compte de mes actions au roi et à Dieu. Allez.

Et il renvoya le messager au cardinal, sans prendre la peine de lui
faire une autre réponse et de voiler sa mauvaise foi sous une excuse
quelconque.

En vérité, la plume tombe des mains de tout honnête homme forcé, par la
vérité, à écrire de pareilles choses.

En recevant cette réponse du chevalier Micheroux, le cardinal Ruffo jeta
un regard plein d'éloquence au ciel, prit une plume, écrivit quelques
lignes, les signa et les expédia à Palerme par un courrier
extraordinaire.

C'était sa démission qu'il envoyait à Ferdinand et à Caroline.



                                 LXXX

                       DEUX HONNÊTES COMPAGNONS

Reprenons cette plume échappée à nos doigts: nous ne sommes pas au bout
de notre récit, et le pire nous reste à raconter.

On se rappelle qu'au moment où Nelson reconduisait le cardinal, après la
visite au _Foudroyant_, et échangeait avec lui un froid salut, résultat
de la dissidence qui s'était élevée entre leurs opinions à l'endroit du
traité, Emma Lyonna, posant la main sur l'épaule de Nelson, était venue
lui dire que Scipion Lamarra, le même qui avait apporté au cardinal la
bannière brodée par la reine et par ses filles, était à bord et
l'attendait chez sir William Hamilton.

Comme l'avait prévu Nelson, Scipion Lamarra venait s'entretenir avec lui
sur les moyens de s'emparer de Caracciolo, qui avait quitté sa flottille
le jour même de l'apparition dans la rade de la flotte de la
Grande-Bretagne.

On n'a pas oublié que la reine avait recommandé de vive voix à Emma
Lyonna, et par écrit au cardinal, de ne faire aucune grâce à l'amiral
Caracciolo, dévoué par elle à la mort.

Elle avait écrit dans les mêmes termes à Scipion Lamarra, un de ses
agents les plus dévoués et les plus actifs, afin qu'il s'entendit avec
Nelson sur les moyens à employer pour s'emparer de l'amiral Caracciolo,
si l'amiral Caracciolo était en fuite au moment où Nelson entrerait dans
le port.

Or, Caracciolo était en fuite, comme on l'a vu par la réponse du
contre-maître de la chaloupe canonnière que l'amiral avait montée dans
le combat du 13, lorsque Salvato, prévenu par Ruffo des dangers que
courait l'amiral, s'était mis en quête de lui et était venu demander de
ses nouvelles dans le port militaire.

Par un motif tout opposé, l'espion Lamarra avait fait les mêmes
démarches que Salvato et était arrivé au même but, c'est-à-dire à savoir
que l'amiral avait quitté Naples et cherché un refuge près d'un de ses
serviteurs.

Il venait annoncer cette nouvelle à Nelson et lui demander s'il voulait
qu'il se mît en quête du fugitif.

Nelson, non-seulement l'y engagea, mais encore lui annonça qu'une prime
de quatre mille ducats était promise à celui qui livrerait l'amiral.

A partir de ce moment, Scipion jura que ce serait lui qui toucherait la
prime, ou tout au moins la majeure partie de la prime.

S'étant présenté en ami, il avait appris des matelots tout ce que
ceux-ci savaient eux-mêmes sur Caracciolo, c'est-à-dire que l'amiral
avait cherché un refuge chez un de ses serviteurs de la fidélité duquel
il croyait être certain.

Selon toute probabilité, ce serviteur n'habitait point la ville:
l'amiral était un homme trop habile pour rester si près de la griffe du
lion.

Scipion ne prit donc même point la peine de s'enquérir aux deux maisons
que l'amiral possédait à Naples, l'une à Santa-Lucia, presque attenante
à l'église,--et c'était celle-là qu'il habitait,--l'autre, rue de
Tolède.

Non, il était probable que l'amiral s'était retiré dans quelqu'une de
ses fermes, afin d'avoir devant lui la campagne ouverte, s'il avait
besoin de fuir le danger.

Une de ces fermes était à Calvezzano, c'est-à-dire au pied des
montagnes.

En homme intelligent, Scipion jugea que c'était dans celle-là que
Caracciolo devait s'être réfugié. Là, comme nous l'avons dit, il avait,
en effet, non-seulement la compagne, mais encore la montagne, ce refuge
naturel du proscrit.

Scipion se fit donner un sauf-conduit de Nelson, revêtit un habit de
paysan et partit avec l'intention de se présenter à la ferme de
Calvezzano comme un patriote qui, fuyant la proscription, exténué qu'il
était par la faim, écrasé qu'il était par la fatigue, aimait mieux
risquer la mort que d'essayer d'aller plus loin.

Il entra donc hardiment à la ferme, et, feignant la confiance du
désespoir, il demanda au fermier un morceau de pain et un peu de paille
dans une grange.

Le prétendu fugitif joua si bien son rôle, que le fermier ne prit aucun
soupçon; mais, au contraire, sous prétexte de s'assurer que personne ne
l'avait vu entrer, le fit cacher dans une espèce de fournil, disant que,
pour leur sûreté commune, il allait faire le tour de la ferme.

En effet, dix minutes après, il rentra avec un visage plus rassuré, le
tira de sa cachette, le fit asseoir à la table de la cuisine, et lui
donna un morceau de pain, un quartier de fromage et un fiasco de vin.

Scipion Lamarra se jeta sur le pain comme un homme affamé, mangeant et
buvant avec tant d'avidité, que le fermier, en hôte compatissant, se
crut obligé de l'inviter à se modérer, eu lui disant que le pain ni le
vin ne lui manqueraient; qu'il pouvait donc boire et manger à loisir.

Comme Lamarra commençait à suivre ce conseil, un autre paysan entra, qui
portait le même costume que le fermier, mais paraissait un peu plus âgé
que lui.

Scipion fit un mouvement pour se lever et sortir.

--Ne craignez rien, dit le fermier: c'est mon frère.

En effet, le nouveau venu, après un salut d'homme qui est chez lui, prit
un tabouret et alla s'asseoir dans un coin de la cheminée.

Le faux patriote remarqua que le frère du fermier choisissait le côté où
il y avait le plus d'ombre.

Scipion Lamarra, qui avait vu l'amiral Caracciolo à Palerme, n'eut
besoin que de jeter un regard sur le prétendu frère du fermier pour le
reconnaître.

C'était François Caracciolo.

Dès lors, Scipion comprit toute la manoeuvre. Le fermier n'avait point
osé le recevoir sans la permission de son maître; sous prétexte de voir
si l'étranger n'était point suivi, il était sorti pour aller demander
cette permission à Caracciolo, et Caracciolo, curieux d'apprendre des
nouvelles de Naples, était entré dans la salle et était allé s'asseoir
dans la cheminée, redoutant d'autant moins son hôte, que, d'après ce qui
lui avait été rapporté, c'était un proscrit.

Aussi, au bout d'un instant:

--Vous venez de Naples? demanda-t-il à Scipion avec une indifférence
affectée.

--Hélas! oui, répondit celui-ci.

--Que s'y passe-t-il donc?

Scipion ne voulait pas trop effrayer Caracciolo, de peur que, lui parti,
il ne cherchât un autre asile.

--On embarque les patriotes pour Toulon, dit-il.

--Et pourquoi donc ne vous êtes-vous pas embarqué pour Toulon avec eux?

--Parce que je ne connais personne en France et qu'au contraire j'ai un
frère à Corfou. Je vais donc tâcher de gagner Manfredonia et de m'y
embarquer.

La conversation se borna là. Le fugitif paraissait tellement fatigué,
que c'était pitié de le faire veiller plus longtemps: Caracciolo dit au
fermier de le conduire à sa chambre, Scipion prit congé de lui avec de
grandes protestations de reconnaissance, et, arrivé à sa chambre, pria
son hôte de le réveiller avant le jour, afin qu'il pût continuer son
chemin vers Manfredonia.

--Ce me sera d'autant plus facile, répondit celui-ci, qu'il faut que je
me lève moi-même avant le jour pour aller à Naples.

Scipion ne fit aucune demande, ne risqua aucune observation; il savait
tout ce qu'il voulait savoir, et le hasard, qui se fait parfois
complice des grands crimes, le servait au delà de ses souhaits.

Le lendemain, à deux heures, le fermier entra dans sa chambre. En un
instant, il fut debout, habillé, prêt à partir. Le fermier lui donna un
petit paquet préparé d'avance: c'était un pain, un morceau de jambon,
une bouteille de vin.

--Mon frère m'a chargé de vous demander si vous avez besoin d'argent,
ajouta le fermier.

Scipion eut honte. Il tira sa bourse, qui contenait quelques pièces
d'or, et la montra à son hôte; puis il se fit indiquer un chemin de
traverse, prit congé de lui, le chargea de présenter tous ses
remercîments à son frère et partit.

Mais à peine eut-il fait cent pas, qu'il changea de direction, contourna
la ferme, et à un endroit où le chemin se resserrait entre deux
collines, vint attendre le fermier, qui ne pouvait manquer de passer là
en allant à Naples.

En effet, une demi-heure après, il distingua, au milieu des ténèbres qui
commençaient à s'éclaircir, la silhouette d'un homme qui suivait le
chemin de Calvezzano à Naples, et qu'il reconnut presque aussitôt pour
son fermier.

Il marcha droit à lui: l'autre le reconnut à son tour et s'arrêta
étonné.

Il était évident qu'il ne s'attendait pas à une pareille rencontre.

--C'est vous? lui demanda-t-il.

--Comme vous voyez, répondit Scipion.

--Que faites-vous ici, au lieu d'être sur la route de Manfredonia?

--Je vous attends.

--Dans quel but?

--Dans celui de vous dire que, par ordonnance de lord Nelson, il y et
peine de mort pour quiconque cache un rebelle.

--En quoi cela peut-il m'intéresser? demanda le fermier.

--En ce que vous cachez l'amiral Caracciolo.

Le fermier essaya de nier.

--Inutile, dit Scipion, je l'ai reconnu: c'est l'homme que vous voulez
faire passer pour votre frère.

--Ce n'est pas tout ce que vous avez à me dire? demanda le fermier avec
un sourire à l'expression duquel il n'y avait pas à se tromper.

C'était le sourire d'un traître.

--C'est bien, dit Scipion, je vois que nous nous entendrons.

--Combien vous a-t-on promis, demanda le fermier, si vous livriez
l'amiral Caracciolo?

--Quatre mille ducats, dit Scipion.

--Y en a-t-il deux mille pour moi?

--Vous avez la bouche large, l'ami!

--Et cependant je ne l'ouvre qu'à moitié.

--Vous vous contenterez de deux mille ducats?

--Oui, si l'on ne se préoccupe pas trop de ce que l'amiral peut avoir
d'argent chez moi.

--Et si l'on n'en passe point par où vous voulez?

Le fermier fit un bond en arrière, et, du même coup, tira un pistolet de
chacune de ses poches.

--Si l'on ne passe point par où je veux, dit-il, je préviens l'amiral,
et, avant que vous soyez à Naples, nous serons assez loin pour que vous
ne nous rejoigniez jamais.

--Venez ici, mon camarade: je ne peux et surtout je ne veux rien faire
sans vous.

--Ainsi, c'est convenu?

--Pour ma part, oui; mais, si vous voulez vous fier à moi, je vous
mènerai en face de quelqu'un avec qui vous pourrez discuter vos intérêts
et qui, je vous en réponds, sera coulant sur vos exigences?

--Comment nommez-vous celui-là?

--Milord Nelson.

--Oh! oh! j'ai entendu dire à l'amiral Caracciolo que milord Nelson
était son plus grand ennemi.

--Il ne se trompait pas. Voilà pourquoi je puis vous répondre que milord
ne marchandera point avec vous.

--Alors, vous venez de la part de l'amiral Nelson?

--Je viens de plus loin.

--Allons, allons, dit le fermier, comme vous l'avez dit, nous nous
entendrons à merveille. Venez.

Et les deux honnêtes compagnons continuèrent leur chemin vers Naples.



                                 LXXXI

                         DE PAR HORACE NELSON

C'était à la suite de l'entrevue que le fermier et Scipion Lamarra
avaient eue avec milord Nelson que sir William Hamilton avait écrit à
sir John Acton:

«Caracciolo et _douze de ces infâmes rebelles_ seront bientôt entre les
mains de milord Nelson.»

Les _douze infâmes rebelles_, nous l'avons vu par la lettre d'Albanese
au cardinal, avaient été expédiés à bord du _Foudroyant_.

C'étaient Manthonnet, Massa, Bassetti, Dominique Cirillo, Ercole,
d'Agnese, Borgo, Piati, Mario Pagano, Conforti, Bassi et Velasco.

Quant à Caracciolo, il devait être livré le 29 au matin.

En effet, pendant la nuit, six matelots, déguisés en paysans et armés
jusqu'aux dents, avaient abordé au Granatello, étaient descendus à
terre, et, guidés par Scipion Lamarra, avaient pris le chemin de
Calvezzano, où ils étaient arrivés vers trois heures du matin.

Le fermier veillait, tandis que Caracciolo, à qui il avait rapporté de
Naples les nouvelles les plus tranquillisantes, s'était couché et
dormait aveuglé par cette confiance que les honnêtes gens ont, par
malheur, presque toujours, dans les coquins.

Caracciolo avait son sabre sous son chevet, deux pistolets sur sa table
de nuit; mais, prévenus par le fermier de ces précautions, les marins,
en s'élançant dans la chambre, avaient commencé par mettre la main sur
les armes.

Alors, en voyant qu'il était pris et que toute résistance était inutile,
Caracciolo avait relevé la tête et tendu de lui-même les mains aux
cordes dont on s'apprêtait à le lier.

Il avait bien voulu fuir la mort, tant que la mort n'était pas là; mais,
la sentant sous ses pas, il se retournait et lui faisait face.

Une espèce de charrette d'osier attelée de deux chevaux attendait à la
porte. On y porta Caracciolo. Les soldats s'assirent autour de lui;
Scipion prit les rênes.

Le traître se tint à l'écart et ne parut pas.

Il avait discuté le prix de sa trahison, en avait reçu une partie et
devait recevoir le reste après livraison faite de son maître.

On arriva à sept heures du matin au Granatello; on transborda le
prisonnier de la charrette dans la barque; les six paysans redevinrent
des matelots, ressaisirent leurs avirons et ramèrent vers _le
Foudroyant_.

Depuis dix heures du matin, Nelson était sur le pont du _Foudroyant_, sa
lunette à la main, et l'oeil tourné vers le Granatello, c'est-à-dire
entre Torre-del-Greco et Castellamare.

Il vit une barque se détacher du rivage; mais, à sept ou huit milles de
distance, il n'y avait pas moyen de la reconnaître. Cependant, comme
elle était la seule qui sillonnât la surface unie et calme de la mer,
son oeil ne s'en détourna point.

Un instant après, la belle créature qu'il avait à bord, souriante comme
si elle entrait dans un jour de fête, montra sa tête au-dessus de
l'escalier du tillac et vint s'appuyer à son bras.

Malgré ses douces habitudes de paresse, qui souvent lui faisaient
commencer sa journée lorsque plus de la moitié de la journée était
passée, elle s'était levée, ce jour-là, dans l'attente des grands
événements qu'il devait voir s'accomplir.

--Eh bien? demanda-t-elle à Nelson.

Nelson lui montra silencieusement du doigt la barque qui s'approchait,
n'osant encore lui affirmer que ce fût la barque attendue, mais jugeant,
d'après la ligne rigide qu'elle suivait depuis qu'elle avait quitté le
rivage en s'avançant vers _le Foudroyant_, que ce devait être elle.

--Où est sir William? demanda Nelson.

--C'est à moi que vous faites cette question? demanda en riant Emma.

Nelson rit à son tour; puis, se retournant:

--Parkenson, dit-il au jeune officier qui se trouvait le plus rapproché
de lui, et auquel d'ailleurs, soit sympathie, soit certitude d'être plus
intelligemment obéi, il adressait plus volontiers ses
ordres,--Parkenson, tâchez donc de découvrir sir William, et dites-lui
que j'ai tout lieu de croire que la barque que nous attendons est en
vue.

Le jeune homme salua et se mit en quête de l'ambassadeur.

Pendant les quelques minutes que le jeune lieutenant mit à trouver sir
William et à l'amener, la barque continuait à s'approcher, et les doutes
de Nelson commençaient à disparaître. Les rameurs, nous l'avons dit,
déguisés en paysans, ramaient d'une façon trop régulière pour être des
paysans, et, d'ailleurs, debout à la proue, se tenait et faisait des
signes de triomphe un homme que Nelson finit par reconnaître pour
Scipion Lamarra.

Parkenson avait trouvé sir William Hamilton occupé à écrire au capitaine
général Acton, et il avait interrompu sa lettre, à peine commencée, pour
venir en toute hâte joindre Nelson et Emma Lyonna sur le pont.

La lettre interrompue était sur son bureau, et nous allons donner une
nouvelle preuve de la conscience que nous avons mise dans nos
recherches, en mettant sous les yeux de nos lecteurs ce commencement de
lettre, dont, plus tard, nous leur donnerons la suite.

Voici ce commencement:

«A Bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.

»Monsieur,

»J'ai reçu de Votre Excellence trois lettres, deux en date du 25, et
l'autre en date du 26, et je suis enchanté de voir que tout ce que lord
Nelson et moi avons fait, a obtenu l'approbation de Leurs Majestés
Siciliennes. Le cardinal s'obstine à se séparer de nous et ne veut pas
se mêler de la reddition de Saint-Elme. Il a envoyé, pour le remplacer
et pour se mettre d'accord sur les moyens d'attaque avec lord Nelson le
duc de la Salandra. Le capitaine Troubridge commandera les milices
anglaises et les soldats russes; vous arriverez avec quelques bonnes
pièces d'artillerie, et alors ce sera le duc de Salandra qui commandera
en chef. Troubridge n'a fait aucune opposition à cet arrangement.

»En somme, je me flatte que cette importante affaire sera promptement
terminée et que la bannière du roi flottera dans quelques jours sur
Saint-Elme, comme elle flotte déjà sur les autres châteaux...»

C'était là qu'en était sir William, lorsque le jeune officier était venu
le déranger.

Il était monté sur le pont, comme nous l'avons dit, et était venu se
joindre au groupe que formaient déjà Nelson et Emma Lyonna.

Quelques instants après, il n'y avait plus aucun doute: Nelson avait
reconnu Scipion Lamarra, et les signes de celui-ci lui avaient donné à
connaître que Caracciolo était prisonnier et qu'on le lui amenait.

Que se passa-t-il dans le coeur de l'amiral anglais lorsqu'il apprit
cette nouvelle tant désirée? Ni l'historien ni le romancier n'ont la vue
assez perçante pour voir au delà de cette couche d'impassibilité qui
s'étendit sur son visage.

Bientôt, l'oeil des trois personnes intéressées à cette capture put
bientôt, en plongeant au fond de la barque, y voir l'amiral couché et
garrotté. Son corps, placé en travers de la barque, avait pu servir
d'appui aux deux rameurs du milieu.

Sans doute ne jugea-t-on pas à propos de prendre la peine de contourner
le bâtiment pour aborder par l'escalier d'honneur, ou peut-être encore
eut-on honte de pousser jusque-là la dérision. Mais tant il y a que la
gaffe des deux premiers matelots s'attacha à l'escalier de bâbord, et
que Scipion Lamarra s'élança sur cet escalier pour annoncer le premier
de vive voix à Nelson la réussite de l'entreprise.

Pendant ce temps, les marins déliaient les jambes de l'amiral pour qu'il
pût monter à bord; mais ils lui laissaient les mains liées derrière le
dos avec une telle rigidité, que, lorsque ces liens tombèrent, ils
avaient laissé autour des poignets la trace sanglante de leurs nombreux
anneaux.

Caracciolo passa devant ce groupe ennemi dont la joie insultait à son
malheur, et fut conduit dans une chambre de l'entre-pont, dont on laissa
la porte ouverte en plaçant deux sentinelles à cette porte.

A peine Caracciolo avait-il fait cette courte apparition, que sir
William, désireux d'annoncer le premier au roi et à la reine cette bonne
nouvelle, se précipita dans sa chambre, reprit la plume et continua:

«Nous venons d'avoir le spectacle de Caracciolo, _pâle, avec une longue
barbe, à moitié mort, les yeux baissés, les mains garrottées_. Il a été
amené à bord du vaisseau _le Foudroyant_, où se trouvent déjà
non-seulement ceux que je vous ai nommés, mais encore le fils de
Cassano[7], don Julio, le prêtre Pacifico et d'autres infâmes traîtres.
Je suppose qu'il sera fait promptement justice des plus coupables. En
vérité, c'est une chose qui fait horreur; mais, moi qui connais leur
ingratitude et leurs crimes, je suis moins impressionné du châtiment que
les nombreuses personnes qui ont assisté à ce spectacle. Je crois,
d'ailleurs, que c'est pour nous une excellente chose que d'avoir à bord
du _Foudroyant_ les principaux coupables, au moment où l'on va attaquer
Saint-Elme, attendu que nous pourrons trancher une tête à chaque boulet
que les Français tireront sur la ville de Naples.

»Adieu, mon très-cher monsieur, etc.

»W. HAMILTON.

[Note 7: Un mot sur ce jeune homme, qui ne joue aucun rôle dans notre
histoire, mais qui va nous fournir, en passant, la mesure de
l'abaissement de certaines âmes à cette époque. Il eut la tête tranchée,
quoique âgé de seize ans à peine. Huit jours après l'exécution, son père
donnait un grand dîner à ses juges!]

»_P.-S._--Venez, s'il est possible, pour accommoder toutes choses.
J'espère que nous aurons terminé, avant leur arrivée, quelques affaires
qui pourraient affliger Leurs Majestés. Le procès de Caracciolo va être
fait par les officiers de Leurs Majestés Siciliennes. S'il est condamné,
comme c'est probable, la sentence sera immédiatement exécutée. Il semble
déjà à moitié mort d'abattement. Il demandait à être jugé par des
officiers anglais.

»Le bâtiment qui vous portera cette lettre partant à l'instant pour
Palerme, je ne puis rien vous dire de plus.»

Et, cette fois, sir William Hamilton pouvait, sans crainte de se
tromper, annoncer que le procès ne durerait pas longtemps.

Voici les ordres de Nelson; on ne l'accusera point d'avoir fait attendre
l'accusé:

_Au capitaine comte de Thurn, commandant la frégate de Sa Majesté_ LA
MINERVE.

«De par Horace Nelson;

»Puisque François Caracciolo, commodore de Sa Majesté Sicilienne, a été
fait prisonnier, et est accusé de rébellion contre son légitime
souverain, pour avoir fait feu sur la bannière royale hissée sur la
frégate _la Minerve_, qui se trouvait sous vos ordres.

»Vous êtes requis et, en vertu de la présente, il vous est ordonné de
réunir cinq des plus anciens officiers qui se trouvent sous votre
commandement, en retenant la présidence pour vous, et d'informer pour
savoir si le délit dont est accusé ledit Caracciolo peut être prouvé;
et, si la preuve du délit ressort de l'instruction, _vous devez recourir
à moi pour savoir quelle peine il subira_.

A bord du _Foudroyant_, golfe de Naples, 29 juin 1799.

»HORACE NELSON.»

Ainsi, vous le voyez par le peu de mots que nous avons soulignés, ce
n'était point le conseil de guerre qui faisait le procès, ce n'étaient
pas les juges qui avaient reconnu la culpabilité, qui devaient appliquer
la peine selon leur conscience; non, c'était Nelson, qui n'assistait ni
à l'instruction ni à l'interrogatoire; qui, pendent ce temps peut-être,
parlait d'amour avec la belle Emma Lyonna; c'était Nelson qui, sans même
avoir pris connaissance du procès, se chargeait de prononcer la sentence
et de déterminer la peine!

Aussi, l'accusation est-elle si grave, qu'une fois encore, comme la
chose nous est arrivée si souvent dans le cours de ce récit, le
romancier, qui craint qu'on ne l'accuse de trop d'imagination, passe la
plume à l'historien et lui dit: «A ton tour, frère: la fantaisie n'a pas
le droit d'inventer, l'histoire seule a le droit de dire ce que tu vas
dire.»

Nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce que l'on a lu depuis le
commencement de ce chapitre, nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot
de ce qu'on va lire jusqu'à la fin de ce chapitre qui ne soit l'exacte
vérité: ce n'est pas notre faute si, pour être nue, elle n'en est pas
moins terrible.

Nelson, sans s'inquiéter du jugement de la postérité et même des
contemporains, avait décidé que le procès de Caracciolo aurait lieu sur
son propre bâtiment, attendu, comme le disent MM. Clarke et Marc Arthur
dans leur _Vie de Nelson_, que l'amiral craignait que, si le procès se
faisait à bord d'un navire napolitain, le navire ne se révoltât, _tant_,
ajoutent ces messieurs, _tant Caracciolo était aimé dans la marine!_

Aussi le procès commença-t-il immédiatement après la publication de
l'arrêté rendu par Nelson, celui-ci ne s'inquiétant point, dans son
servilisme pour la reine Caroline, pour le roi Ferdinand, et peut-être
même dans son orgueil personnel, si profondément offensé par Caracciolo;
celui-ci ne s'inquiétant point, disons-nous, s'il foulait aux pieds
toutes les lois internationales, puisqu'il n'avait pas le droit de juger
son égal en rang, son supérieur comme position sociale, lequel, s'il
était coupable, n'était coupable qu'envers le roi des Deux-Siciles, et
non envers le roi d'Angleterre.

Et maintenant, pour que l'on ne nous accuse pas de sympathie à l'égard
de Caracciolo et d'injustice envers Nelson, nous allons purement et
simplement tirer du livre des panégyristes de l'amiral anglais le
procès-verbal du jugement. Ce procès-verbal, dans sa simplicité, nous
paraît bien autrement émouvant que le roman inventé par Cuoco ou
fabriqué par Coletta.

Les officiers napolitains composant le conseil de guerre, sous la
présidence du comte de Thurn, se réunirent immédiatement dans le carré
des officiers.

Deux marins anglais, sur l'ordre du comte de Thurn, se rendirent à la
chambre où était enfermé Caracciolo, lui enlevèrent les cordes qui le
garrottaient et le conduisirent devant le conseil de guerre.

La chambre où il était réuni resta ouverte, selon l'usage, et tous
purent y entrer.

Caracciolo, en reconnaissant dans ses juges, à part le comte de Thurn,
tous les officiers qui avaient servi sous lui, sourit et secoua la tête.

Il était évident que pas un de ces hommes n'oserait l'absoudre.

Il y avait du vrai dans ce qu'avait dit sir William. Quoique âgé de
quarante-neuf ans à peine, grâce à sa barbe inculte, à ses cheveux en
désordre, Caracciolo en paraissait soixante et dix.

Cependant, arrivé en face de ses juges, il se redressa de toute la
hauteur de sa taille et retrouva l'assurance, la fermeté, le regard d'un
homme habitué à commander, et son visage, bouleversé par la rage, prit
l'expression d'un calme hautain.

L'interrogatoire commença. Caracciolo ne dédaigna point d'y répondre, et
le résumé de ses réponses fut celui-ci:

«Ce n'est point la République que j'ai servie, c'est Naples; ce n'est
point la royauté que j'ai combattue, c'est le meurtre, le pillage,
l'incendie. Depuis longtemps, je faisais le service de simple soldat,
lorsque j'ai été en quelque sorte contraint de prendre le commandement
de la marine républicaine, commandement qu'il m'était impossible de
refuser.»

Si Nelson eût assisté à l'interrogatoire, il eût pu appuyer cette
assertion de Caracciolo; car il n'y avait pas trois mois que Troubridge
lui avait écrit, on se le rappelle:

«J'apprends que Caracciolo a l'honneur de monter la garde comme simple
soldat. Hier, il a été vu faisant la sentinelle au palais. _Il avait
refusé de prendre du service;_ mais il paraît que les jacobins forcent
tout le monde.»

On lui demanda alors pourquoi, puisqu'il avait servi forcément, il
n'avait pas profité des occasions nombreuses qui lui avaient été
offertes de fuir.

Il répondit que fuir était toujours fuir; que peut-être avait-il été
retenu par un faux point d'honneur, mais qu'enfin il avait été retenu.
Si c'était un crime, il l'avouait.

L'interrogatoire se borna là. On voulait de Caracciolo un simple aveu:
cet aveu, il l'avait fait, et, quoique fait avec beaucoup de calme et de
dignité, bien que la manière dont avait répondu Caracciolo _lui eût_,
dit le procès-verbal, _mérité la sympathie des officiers anglais parlant
italien qui avaient assisté à la séance,_ la séance fut close: le crime
était prouvé.

Caracciolo fut reconduit à sa chambre et gardé de nouveau par deux
sentinelles.

Quant au procès-verbal, il fut porté à Nelson par le comte de Thurn.
Nelson le lut avidement; une expression de joie féroce passa sur son
visage. Il prit une plume et écrivit:

_Au commodore comte de Thurn_.

«De par Horace Nelson:

»Attendu que le conseil de guerre, composé d'officiers au service de Sa
Majesté Sicilienne, a été réuni pour juger François Caracciolo sur le
crime de rébellion envers son souverain;

»Attendu que ledit conseil de guerre a pleinement acquis la preuve de ce
crime, et, par conséquent, dans cette conviction, rendu contre ledit
Caracciolo un jugement qui a pour conséquence la peine de mort;

»Vous êtes, par la présente, requis et commandé de faire exécuter ladite
sentence de mort contre ledit Caracciolo, par le moyen de la pendaison,
à l'antenne de l'arbre de trinquette de la frégate _la Minerve_,
appartenant à Sa Majesté Sicilienne, laquelle frégate se trouve sous vos
ordres. Ladite sentence devra être exécutée aujourd'hui, à cinq heures
après midi; et, après que le condamné sera resté pendu, depuis l'heure
de cinq heures jusqu'au coucher du soleil, à ce moment la corde sera
coupée et le cadavre jeté à la mer.

«A bord du _Foudroyant_, Naples, 29 juin 1799.

»HORACE NELSON.»

Deux personnes étaient dans la cabine de Nelson au moment où il rendit
cette sentence. Fidèle au serment qu'elle avait fait à la reine, Emma
resta impassible et ne dit pas une parole en faveur du condamné. Sir
William Hamilton, quoique médiocrement tendre à son égard, après avoir
lu la sentence que venait d'écrire Nelson, ne put s'empêcher de lui
dire:

--La miséricorde veut que l'on accorde vingt-quatre heures aux condamnés
pour se préparer à la mort.

--Je n'ai point de miséricorde pour les traîtres, répondit Nelson.

--Alors, sinon la miséricorde, du moins la religion.

Mais, sans répondre à sir William, Nelson lui prit la sentence des
mains, et, la tendant au comte de Thurn:

--Faites exécuter, dit-il.



                                 LXXXII

                              L'EXÉCUTION

Nous l'avons dit et nous le répétons, dans ce funèbre récit,--qui
imprime une si sombre tache à la mémoire d'un des plus grands hommes de
guerre qui aient existé,--nous n'avons rien voulu donner à
l'imagination, quoiqu'il soit possible que, par un artifice de l'art,
nous ayons eu l'espoir d'arriver à produire sur nos lecteurs une plus
profonde impression que par la simple lecture des pièces officielles.
Mais c'était prendre une trop grave responsabilité, et, puisque nous en
appelons d'office à la postérité du jugement de Nelson, puisque nous
jugeons le juge, nous voulons que, tout au contraire du premier
jugement, fruit de la colère et de la haine, l'appel ait tout le calme
et toute la solennité d'une cause loyale et sûre de son succès.

Nous allons donc renoncer à ces auxiliaires qui nous ont si souvent
prêté leur puissant concours, et nous en tenir à la relation anglaise,
qui doit naturellement être favorable à Nelson et hostile à Caracciolo.

Nous copions.

Pendant ces heures solennelles qui s'écoulèrent entre le jugement et
l'exécution de la sentence, Caracciolo fit deux fois appeler près de lui
le lieutenant Parkenson et deux fois le pria d'aller intercéder pour lui
près de Nelson.

La première, pour obtenir la révision de son jugement;

La seconde, pour qu'on lui fit la grâce d'être fusillé au lieu d'être
pendu.

Et, en effet, Caracciolo s'attendait bien à la mort, mais à la mort par
la hache ou par la fusillade.

Son titre de prince lui donnait droit à la mort de la noblesse; son
titre d'amiral lui donnait droit à la mort du soldat.

Toutes deux lui échappaient pour faire place à la mort des assassins et
des voleurs, à une mort infamante.

Non-seulement Nelson outre-passait ses pouvoirs en condamnant à mort son
égal comme rang, son supérieur comme position sociale, mais encore il
choisissait une mort qui devait, aux yeux de Caracciolo, doubler
l'horreur du supplice.

Aussi, pour échapper à cette mort infâme, Caracciolo n'hésita-t-il point
à descendre à la prière.

--Je suis un vieillard, monsieur, dit-il au lieutenant Parkenson; je ne
laisse point de famille pour pleurer ma mort, et l'on ne supposera point
qu'à mon âge, et isolé comme je suis, j'aie grand'peine à quitter la
vie; mais la honte de mourir comme un pirate m'est insupportable, et, je
l'avoue, me brise le coeur.

Pendant tout le temps que dura l'absence du jeune lieutenant, Caracciolo
fut fort agité et parut fort inquiet.

Le jeune officier rentra: il était évident qu'il revenait avec un
refus.

--Eh bien? demanda vivement Caracciolo.

--Voici, mot pour mot, les paroles de milord Nelson, dit le jeune homme:
«Caracciolo a été impartialement jugé par les officiers de sa nation: ce
n'est point à moi, qui suis étranger, d'intervenir pour faire grâce.»

Caracciolo sourit amèrement.

--Ainsi, dit-il, milord Nelson a eu le droit d'intervenir pour me faire
condamner à être pendu, et il n'a pas le droit d'intervenir pour me
faire fusiller, au lieu de me faire pendre!

Puis, se retournant vers le messager:

--Peut-être, mon jeune ami, lui dit-il, n'avez-vous point insisté près
de milord comme vous eussiez dû le faire.

Parkenson avait les larmes aux yeux.

--J'ai tellement insisté, prince, dit-il, que milord Nelson m'a renvoyé
avec un geste de menace en me disant: «Lieutenant, si j'ai un conseil à
vous donner, c'est de vous mêler de votre affaire.» Mais n'importe,
continua-t-il, si Votre Excellence a quelque autre mission à me donner,
dût-elle me faire tomber en disgrâce, je l'accomplirai de grand coeur.

Caracciolo sourit en voyant les larmes du jeune homme, et, lui tendant
la main:

--Je me suis adressé à vous, lui dit-il, parce que vous êtes le plus
jeune officier, et qu'à votre âge, il est rare que l'on ait le coeur
mauvais. Eh bien, un conseil: croyez-vous qu'en m'adressant à lady
Hamilton, elle obtienne quelque chose pour moi de milord Nelson?

--Elle a une grande influence sur milord, dit le jeune homme; essayons.

--Eh bien, allez; suppliez-la. J'ai peut-être, dans un temps plus
heureux, eu des torts envers elle; qu'elle les oublie, et, en commandant
le feu que l'on dirigera contre moi, je la bénirai.

Parkenson sortit, alla sur le tillac, et, voyant qu'elle n'y était
point, essaya de pénétrer chez elle; mais, malgré ses prières, la porte
demeura fermée.

A cette réponse, Caracciolo vit qu'il lui fallait perdre tout espoir,
et, ne voulant point abaisser plus bas sa dignité, il serra la main du
jeune officier et résolut de ne plus prononcer une seule parole.

A une heure, deux matelots entrèrent chez lui, en même temps que le
comte de Thurn lui annonçait qu'il fallait quitter _le Foudroyant_ et
passer à bord de _la Minerve_.

Caracciolo tendit les mains.

--C'est derrière et non pas devant que les mains doivent être liées, dit
le comte de Thurn.

Caracciolo passa ses mains derrière lui.

On laissa un long bout pendant dont un matelot anglais tint l'extrémité.
Sans doute craignait-on, si on lui laissait les mains libres, qu'il ne
s'élançât à la mer et n'échappât au supplice par le suicide. Grâce à la
corde et à la précaution prise d'en mettre l'extrémité aux mains d'un
matelot, cette crainte ne pouvait se réaliser.

Ce fut donc lié et garrotté comme le dernier des criminels, que
Caracciolo, un amiral, un prince, un des hommes les plus éminents de
Naples, quitta le pont du _Foudroyant_, qu'il traversa tout entier entre
deux haies de matelots.

Mais, quand l'outrage est poussé jusque là, il retombe sur celui qui le
fait, et non pas sur celui qui le subit.

Deux barques, armées en guerre, accompagnaient à bâbord et à tribord la
barque que montait Caracciolo.

On aborda à _la Minerve_. En revoyant de près ce beau bâtiment, sur
lequel il avait régné et qui lui avait obéi avec tant de soumission
pendant la traversée de Naples à Palerme, Caracciolo poussa un soupir et
deux larmes perlèrent au coin de ses yeux.

Il monta par l'escalier de bâbord, c'est-à-dire par l'escalier des
inférieurs.

Les officiers et les soldats étaient rangés sur le pont.

La cloche piquait une heure et demie.

Le chapelain attendait.

On demanda à Caracciolo s'il désirait employer le temps qui lui restait
à une sainte conférence avec le prêtre.

--Est-ce toujours don Severo qui est chapelain de _la Minerve?_
demanda-t-il.

--Oui, Excellence, lui répondit-on.

--En ce cas? conduisez-moi à lui.

On conduisit le condamné à la cabine du prêtre.

Le digne homme avait dressé à la hâte un petit autel.

--J'ai pensé, dit-il à Caracciolo, qu'à cette heure suprême, vous auriez
peut-être le désir de communier.

--Je ne crois pas mes péchés assez grands pour qu'ils ne puissent être
lavés que par la communion; mais, fussent-ils plus grands encore, la
manière infâme dont je vais finir me paraîtrait suffisante à leur
expiation.

--Refuserez-vous de recevoir le corps sacré de Notre-Seigneur? demanda
le prêtre.

--Non, Dieu m'en garde! répondit Caracciolo en s'agenouillant.

Le prêtre dit les paroles saintes qui consacrent l'hostie, et Caracciolo
reçut pieusement le corps de Notre-Seigneur.

--Vous aviez raison, mon père, dit-il; je me sens plus fort et surtout
plus résigné qu'auparavant.

La cloche piqua successivement deux heures, trois heures, quatre heures,
cinq heures.

La porte s'ouvrit.

Caracciolo embrassa le prêtre, et, sans dire une parole, suivit le
piquet qui venait le chercher.

En arrivant sur le pont, il vit un matelot qui pleurait.

--Pourquoi pleures-tu? lui demanda Caracciolo. Celui-ci, sans répondre,
mais en sanglotant, lui montra la corde qu'il tenait entre ses mains.

--Comme nul ne sait que je vais mourir, dit Caracciolo, nul ne me pleure
que toi, mon vieux compagnon d'armes. Embrasse-moi donc au nom de ma
famille et de mes amis.

Puis, se tournant du côté du _Foudroyant_, il vit sur la dunette un
groupe de trois personnes qui regardaient.

L'une d'elles tenait une longue-vue.

--Écartez-vous donc un peu, mes amis, dit Caracciolo aux marins qui
faisaient la haie; vous empêchez milord Nelson de voir.

Les marins s'écartèrent.

La corde avait été jetée par-dessus la vergue de misaine; elle pendait
au-dessus de la tête de Caracciolo.

Le comte de Thurn fit un signe.

Le noeud coulant fut passé au cou de l'amiral, et douze hommes, tirant
le câble, enlevèrent le corps à une dizaine de pieds de hauteur.

En même temps, une détonation se fit entendre, et la fumée d'un coup de
canon monta dans les agrès du bâtiment.

Les ordres de milord Nelson étaient exécutés.

Mais, quoique l'amiral anglais n'eût pas perdu le moindre détail du
supplice, aussitôt ce coup de canon tiré, le comte de Thurn rentra dans
sa cabine et écrivit:

«Avis est donné à Son Excellence l'amiral lord Nelson que la sentence
rendue contre François Caracciolo a été exécutée de la manière qui avait
été ordonnée.

»A bord de la frégate de Sa Majesté Sicilienne _la Minerve_, le 29 juin
1799.

»Comte de THURN.»

Une barque fut mise immédiatement à la mer pour porter cet avis à
Nelson.

Nelson n'avait pas besoin de cet avis pour savoir que Caracciolo était
mort. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas perdu un détail de
l'exécution, et, d'ailleurs, en tournant ses regards vers _la Minerve_,
il pouvait voir le cadavre se balançant au-dessous de la vergue et
flottant dans l'espace.

Aussi, avant que la chaloupe eût atteint le bâtiment, avait-il déjà
écrit à Acton la lettre suivante:

«Monsieur, je n'ai point le temps d'envoyer à Votre Excellence le procès
fait à ce misérable Caracciolo; je puis seulement vous dire qu'il a été
jugé ce matin et qu'il s'est soumis à la juste sentence prononcée contre
lui.

»J'envoie à Votre Excellence mon approbation telle que je l'ai donnée:

«J'approuve la sentence de mort prononcée contre François Caracciolo,
laquelle sera exécutée aujourd'hui, à bord de la frégate _la Minerve_, à
cinq heures.»

»J'ai l'honneur, etc.

»HORACE NELSON. »

Le même jour, et par le même courrier, sir William Hamilton écrivait la
lettre suivante, qui prouve avec quel acharnement Nelson avait suivi, à
l'égard de l'amiral napolitain, les instructions du roi et de la reine:

A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.

«Mon cher monsieur,

»J'ai à peine le temps d'ajouter à la lettre de milord Nelson, que
Caracciolo a été condamné par la majorité de la cour martiale, et que
milord Nelson a ordonné que l'exécution de la sentence aurait lieu
aujourd'hui, à cinq heures de l'après-midi, à la vergue de _la Minerve_,
et que le corps serait ensuite jeté à la mer. Thurn a fait observer
qu'il était d'habitude, en pareille circonstance, d'accorder
vingt-quatre heures au condamné pour pourvoir au salut de son âme; mais
les ordres de milord Nelson ont été maintenus, quoique j'aie appuyé
l'opinion de Thurn.

»Les autres coupables sont demeurés à la disposition de Sa Majesté
Sicilienne à bord des tartanes, enveloppées par toute notre flotte.

»Tout ce que fait lord Nelson est dicté par sa conscience et son
honneur, et je crois que, plus tard, ses dispositions seront reconnues
comme les plus sages que l'on ait pu prendre. Mais, en attendant, pour
l'amour de Dieu, faites que le roi vienne à bord du _Foudroyant_ et
qu'il y arbore son étendard royal.

»Demain, nous attaquerons Saint-Elme: le dé est jeté. Dieu favorisera
la bonne cause! c'est à nous de ne point démentir notre fermeté et de
persévérer jusqu'au bout.

»W. HAMILTON.»

On voit que, malgré sa conviction que les décisions de Nelson sont les
meilleures que l'on puisse prendre, sir William Hamilton et ceux dont il
est l'interprète appellent avec une espèce de frénésie le roi sur _le
Foudroyant_. Il leur tarde que la présence royale consacre l'horrible
drame qui vient d'y être représenté.

Cette sentence et son exécution, sont ainsi consignées sur le livre de
bord de Nelson, où nous les copions littéralement. On verra qu'ils n'y
tiennent point grande place:

«Samedi 29 juin, le temps étant tranquille mais nuageux, est arrivé le
vaisseau de Sa Majesté _le Rainah_ et le brick _Balloone_. UNE COUR
MARTIALE A ÉTÉ RÉUNIE, A JUGÉ, CONDAMNÉ ET PENDU FRANÇOIS CARACCIOLO A
BORD DE LA FRÉGATE NAPOLITAINE _la Minerve_.»

Et, moyennant ces trois lignes, le roi Ferdinand fut rassuré, la reine
Caroline satisfaite, Emma Lyonna maudite, et Nelson déshonoré!

FIN DU TOME QUATRIÈME



                                   TABLE


LXIV.--La journée du 13 juin
LXV.--Ce qu'allait faire le beccaïo via dei Sospiri-dell'Abisso
LXVI.--La nuit du 13 au 14 juin
LXVII.--La journée du 14 juin
LXVIII.--La nuit du 14 au 15 juin
LXIX.--Chute de saint Janvier.--Triomphe de saint Antoine
LXX.--Le messager
LXXI.--Le dernier combat
LXXII.--Le repas libre
LXXIII.--La capitulation
LXXIV.--Les élus de la vengeance
LXXV.--La flotte anglaise
LXXVI.--La Némésis lesbienne
LXXVII.--Où le cardinal fait ce qu'il peut pour sauver les
   patriotes, et où les patriotes font ce qu'il peuvent pour se
   perdre
LXXVIII.--Où Ruffo fait son devoir d'honnête homme, et sir William    Hamilton son devoir de diplomate
LXXIX.--La foi punique
LXXX.--Deux honnêtes compagnons
LXXXI.--De par Horace Nelson
LXXXII.--L'exécution



Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.





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