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Title: La tulipe noire
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Alexandre Dumas

LA TULIPE NOIRE

(1850)


/*
Table des matières

     I Un peuple reconnaissant

    II Les deux frères.

   III L'élève de Jean de Witt

    IV Les massacreurs.

     V L'amateur de tulipes et son voisin.

    VI La haine d'un tulipier.

   VII L'homme heureux fait connaissance avec le malheur.

  VIII Une invasion.

    IX La chambre de famille.

     X La fille du geôlier.

    XI Le testament de Cornélius van Baërle.

   XII L'exécution.

  XIII Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur.

   XIV Les pigeons de Dordrecht

    XV Le guichet

   XVI Maître et écolière.

  XVII Premier caïeu.

 XVIII L'amoureux de Rosa.

   XIX Femme et fleur.

    XX Ce qui s'était passé pendant ces huit jours.

   XXI Le second caïeu.

  XXII Épanouissement

 XXIII L'envieux.

  XXIV Où la tulipe noire change de maître.

   XXV Le président van Herysen.

  XXVI Un membre de la société horticole.

 XXVII Le troisième caïeu.

XXVIII La chanson des fleurs.

  XXIX Où van Baërle, avant de quitter Loewestein,
       règle ses comptes avec Gryphus.

   XXX Où l'on commence de se douter à quel supplice
       était réservé Cornélius van Baërle.

  XXXI Harlem..

 XXXII Une dernière prière.

XXXIII Conclusion.
*/



I

Un peuple reconnaissant


Le 20 août 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si
coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville
de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur
ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans
lesquels se reflètent ses clochers aux coupoles presque orientales, la
ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes
ses artères d'un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants,
inquiets, lesquels couraient, le couteau à la ceinture, le mousquet sur
l'épaule ou le bâton à la main, vers le Buitenhof, formidable prison
dont on montre encore aujourd'hui les fenêtres grillées et où, depuis
l'accusation d'assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer,
languissait Corneille de Witt, frère de l'ex-grand pensionnaire de
Hollande.

Si l'histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de
laquelle nous commençons notre récit, n'était liée d'une façon
indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes
d'explication que nous allons donner pourraient paraître un
hors-d'œuvre; mais nous prévenons tout d'abord le lecteur, ce vieil ami,
à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et
auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes;
mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication
est aussi indispensable à la clarté de notre histoire qu'à
l'intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire
s'encadre.

Corneille ou Cornélius de Witt, _ruward_ de Pulten, c'est-à-dire
inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville
natale, et député aux États de Hollande, avait quarante-neuf ans,
lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que
l'entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s'éprit d'un
amour violent pour le stathoudérat, que l'édit perpétuel imposé par Jean
de Witt aux Provinces-Unies avait à tout jamais aboli en Hollande.

Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l'esprit public
ne voie pas un homme derrière un principe, derrière la république le
peuple voyait les deux figures sévères des frères de Witt, ces Romains
de la Hollande, dédaigneux de flatter le goût national, et amis
inflexibles d'une liberté sans licence et d'une prospérité sans
superflu, de même que derrière le stathoudérat il voyait le front
incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d'Orange, que ses
contemporains baptisèrent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.

Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir
l'ascendant moral sur toute l'Europe, et dont ils venaient de sentir
l'ascendant matériel sur la Hollande par le succès de cette campagne
merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu'on appelait le
comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois
venait d'abattre la puissance des Provinces-Unies.

Louis XIV était depuis longtemps l'ennemi des Hollandais, qui
l'insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est
vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L'orgueil
national en faisait le Mithridate de la république. Il y avait donc
contre les de Witt la double animation qui résulte d'une vigoureuse
résistance suivie par un pouvoir luttant contre le goût de la nation et
de la fatigue naturelle à tous les peuples vaincus, quand ils espèrent
qu'un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

Cet autre chef, tout prêt à paraître, tout prêt à se mesurer contre
Louis XIV, si gigantesque que parût devoir être sa fortune future,
c'était Guillaume, prince d'Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils,
par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d'Angleterre, ce taciturne
enfant, dont nous avons déjà dit que l'on voyait apparaître l'ombre
derrière le stathoudérat.

Ce jeune homme était âgé de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait
été son précepteur et l'avait élevé dans le but de faire de cet ancien
prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui
l'avait emporté sur l'amour de son élève, il lui avait, par l'édit
perpétuel, enlevé l'espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette
prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre
sans consulter le Roi du ciel; et par le caprice des Hollandais et la
terreur qu'inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du
grand pensionnaire et d'abolir l'édit perpétuel en rétablissant le
stathoudérat pour Guillaume d'Orange, sur lequel il avait ses desseins,
cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l'avenir.

Le grand pensionnaire s'inclina devant la volonté de ses concitoyens;
mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de
mort de la plèbe orangiste qui l'assiégeait dans sa maison de Dordrecht,
il refusa de signer l'acte qui rétablissait le stathoudérat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant
seulement à son nom ces deux lettres: V. C. (_vi coactus_), ce qui
voulait dire: _Contraint par la force._

Ce fut par un véritable miracle qu'il échappa ce jour-là aux coups de
ses ennemis.

Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, à la
volonté de ses concitoyens ne lui fut guère plus profitable. À quelques
jours de là, il fut victime d'une tentative d'assassinat. Percé de coups
de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n'était point là ce qu'il fallait aux orangistes. La vie des deux
frères était un éternel obstacle à leurs projets; ils changèrent donc
momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la
seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l'aide de la
calomnie, ce qu'ils n'avaient pu exécuter par le poignard.

Il est assez rare qu'au moment donné, il se trouve là, sous la main de
Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi
lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l'histoire
enregistre à l'instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à
l'admiration de la postérité.

Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une
existence ou renverser un empire, il est bien rare qu'il n'ait pas
immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n'a qu'un mot à
souffler à l'oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la
besogne.

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être
l'agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l'avoir
dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l'avait du
reste prouvé par son apostille, de l'abrogation de l'édit perpétuel, et
enflammé de haine contre Guillaume d'Orange, avait donné mission à un
assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet
assassin c'était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule
idée de l'action qu'on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que
de le commettre.

Maintenant, que l'on juge de l'explosion qui se fit parmi les orangistes
à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille
dans sa maison, le 16 août 1672; le ruward de Pulten, le noble frère de
Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture
préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels,
l'aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand
cœur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique,
comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments,
et pendant la torture, il récita d'une voix ferme et en scandant les
vers selon leur mesure, la première strophe du _Justum et tenacem_,
d'Horace, n'avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le
fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n'en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et
n'en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait
de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice
et le bannissant à perpétuité du territoire de la république.

C'était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts
duquel s'était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu
non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen.
Cependant, comme on va le voir, ce n'était pas assez.

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d'ingratitude,
le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir
Aristide.

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frère,
s'était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-là était aussi
dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie
privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en
général aux honnêtes gens coupables d'avoir travaillé pour leur patrie
en s'oubliant eux-mêmes.

Pendant ce temps, Guillaume d'Orange attendait, non sans hâter
l'événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il
était l'idole, lui eût fait du corps des deux frères les deux marches
dont il avait besoin pour monter au siège du stathoudérat.

Or, le 20 août 1672, comme nous l'avons dit en commençant ce chapitre,
toute la ville courait au Buitenhof pour assister à la sortie de prison
de Corneille de Witt, partant pour l'exil, et voir quelles traces la
torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si
bien son Horace.

Empressons-nous d'ajouter que toute cette multitude qui se rendait au
Buitenhof ne s'y rendait pas seulement dans cette innocente intention
d'assister à un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient à
jouer un rôle, ou plutôt à doubler un emploi qu'ils trouvaient avoir été
mal rempli.

Nous voulons parler de l'emploi de bourreau.

Il y en avait d'autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions
moins hostiles. Il s'agissait pour eux seulement de ce spectacle
toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l'instinctif
orgueil, de voir dans la poussière celui qui a été longtemps debout.

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n'était-il pas
enfermé, affaibli par la torture? N'allait-on pas le voir, pâle,
sanglant, honteux? N'était-ce pas un beau triomphe pour cette
bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout
bon bourgeois de la Haye devait prendre part?

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mêlés à toute
cette foule qu'ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant
et contondant à la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof à la porte
de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres
même, à ce ruward de Pulten, qui non seulement n'a donné le stathoudérat
au prince d'Orange que _vi coactus_, mais qui encore a voulu le faire
assassiner?

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on
faisait bien et que si on était brave à la Haye, on ne laisserait point
partir pour l'exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera
toutes ses intrigues avec la France et vivra de l'or du marquis de
Louvois avec son grand scélérat de frère Jean.

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent
plutôt qu'ils ne marchent. Voilà pourquoi les habitants de la Haye
couraient si vite du côté du Buitenhof.

Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au cœur et
sans projet dans l'esprit, l'honnête Tyckelaer, promené par les
orangistes comme un héros de probité, d'honneur national et de charité
chrétienne.

Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de
son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les
tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes
qu'il lui avait promises et l'infernale machination préparée d'avance
pour lui aplanir, à lui Tyckelaer, toutes les difficultés de
l'assassinat.

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace,
soulevait des cris d'enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des
hourras d'aveugle rage contre les frères de Witt.

La populace en était à maudire des juges iniques dont l'arrêt laissait
échapper sain et sauf un si abominable criminel que l'était ce scélérat
de Corneille.

Et quelques instigateurs répétaient à voix basse:--Il va partir! il va
nous échapper!

Ce à quoi d'autres répondaient:

--Un vaisseau l'attend à Scheveningen, un vaisseau français. Tyckelaer
l'a vu.

--Brave Tyckelaer! honnête Tyckelaer! criait en chœur la foule.

--Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille,
le Jean, qui est un non moins grand traître que son frère, le Jean se
sauvera aussi.

--Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l'argent de
nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus à Louis XIV.

--Empêchons-les de partir! criait la voix d'un patriote plus avancé que
les autres.

--À la prison! à la prison! répétait le chœur.

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de
s'armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune
violence ne s'était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait
les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus
menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l'était par
ses cris, son agitation et ses menaces; immobile sous le regard de son
chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son épée hors
du fourreau, mais basse et la pointe à l'angle de son étrier. Cette
troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude,
non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais
encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du
Buitenhof pour maintenir l'ordre de compte à demi avec la troupe,
donnait aux perturbateurs l'exemple des cris séditieux, en criant:--Vive
Orange! À bas les traîtres!

La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein
salutaire à tous ces soldats bourgeois; mais peu après, ils s'exaltèrent
par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l'on pût
avoir du courage sans crier, ils imputèrent à la timidité le silence des
cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant à leur suite toute
la tourbe populaire.

Mais alors le comte de Tilly s'avança seul au-devant d'eux, et levant
seulement son épée en fronçant les sourcils:

--Eh! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi
marchez-vous, et que désirez-vous?

Les bourgeois agitèrent leurs mousquets en répétant les cris de:

--Vive Orange! Mort aux traîtres!

--Vive Orange! soit! dit M. de Tilly, quoique je préfère les figures
gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres! si vous le voulez, tant
que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu'il vous plaira:
Mort aux traîtres! mais quant à les mettre à mort effectivement, je suis
ici pour empêcher cela, et je l'empêcherai.

Puis se retournant vers ses soldats:

--Haut les armes, soldats! cria-t-il.

Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme
qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une
confusion qui fit sourire l'officier de cavalerie.

--Là, là! dit-il avec ce ton goguenard qui n'appartient qu'à l'épée,
tranquillisez-vous, bourgeois; mes soldats ne brûleront pas une amorce,
mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.

--Savez-vous bien, monsieur l'officier, que nous avons des mousquets?
fit tout furieux le commandant des bourgeois.

--Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous
me les faites assez miroiter devant l'œil; mais remarquez aussi de votre
côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement à
cinquante pas, et que vous n'êtes qu'à vingt-cinq.

--Mort aux traîtres! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.

--Bah! vous dites toujours la même chose, grommela l'officier, c'est
fatigant!

Et il reprit son poste en tête de la troupe, tandis que le tumulte
allait en augmentant autour du Buitenhof.

Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu'au moment même où il
flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre, comme si elle eût hâte
d'aller au-devant de son sort, passait à cent pas de la place derrière
les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un
domestique et traversait tranquillement à pied l'avant-cour qui précède
la prison.

Il s'était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant:

--Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville
mon frère Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espèce d'ours dressé à ouvrir et à fermer la porte de
la prison, l'avait salué et laissé entrer dans l'édifice, dont les
portes s'étaient refermées sur lui.

À dix pas de là, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept à
dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante
révérence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:

--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frère?

--Oh! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n'est pas le mal
qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est
passé.

--Que crains-tu donc, la belle fille?

--Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.

--Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas!

--L'entendez-vous?

--Il est, en effet, fort ému; mais quand il nous verra, comme nous ne
lui avons jamais fait que du bien, peut-être se calmera-t-il.

--Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en
s'éloignant pour obéir à un signe impératif que lui avait fait son père.

--Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis là.

Puis, continuant son chemin:

--Voilà, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas
lire et qui par conséquent n'a rien lu, et qui vient de résumer
l'histoire du monde dans un seul mot.

Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu'en entrant,
l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son
frère.



II

Les deux frères


Comme l'avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa,
pendant que Jean de Witt montait l'escalier de pierre aboutissant à la
prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux
pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa
milice, criait à tue-tête:--Vivent les bourgeois!

Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette
compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui
expliquant de son mieux que la consigne donnée par les États lui
enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses
alentours.

--Pourquoi cet ordre? pourquoi garder la prison? criaient les
orangistes.

--Ah! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m'en demandez tout de
suite plus que je ne peux vous en dire. On m'a dit: «Gardez», je garde.
Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir
qu'une consigne ne se discute pas.

--Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir
de la ville!

--Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au
bannissement, répondait Tilly.

--Mais qui a donné cet ordre?

--Les États, pardieu!

--Les États trahissent.

--Quant à cela, je n'en sais rien.

--Et vous trahissez vous-même.

--Moi?

--Oui, vous.

--Ah çà! entendons-nous, messieurs les bourgeois; qui trahirais-je? les
États! Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j'exécute
ponctuellement leur consigne.

Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu'il était
impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces
redoublèrent; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte
répondait avec toute l'urbanité possible.

--Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets;
il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes
cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont
nous serions bien fâchés, mais vous plus encore, attendu que ce n'est ni
dans vos intentions ni dans les miennes.

--Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous
ferions feu sur vous.

--Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le
premier jusqu'au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n'en
seraient pas moins morts.

--Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

--D'abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui
est bien différent; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français,
ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les États, qui
me paient; apportez-moi de la part des États l'ordre de céder la place,
je fais demi-tour à l'instant même, attendu que je m'ennuie énormément
ici.

--Oui, oui! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l'instant par cinq
cents autres. Allons à la maison de ville! allons trouver les députés!
allons, allons!

--C'est cela, murmura Tilly en regardant s'éloigner les plus furieux,
allez demander une lâcheté à la maison de ville et vous verrez si on
vous l'accorde, allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l'honneur des magistrats, qui de leur
côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.

--Dites donc, capitaine, fit à l'oreille du comte son premier
lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu'ils
leur demandent, mais qu'ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela
ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l'escalier de
pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa,
était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère
Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait
appliquer la torture préparatoire.

L'arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile
l'application de la torture extraordinaire. Corneille, étendu sur son
lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n'ayant rien avoué d'un
crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois
jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la
mort, avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.

Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si
ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du
Buitenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui
oublie la fange de la terre depuis qu'il a entrevu les splendeurs du
ciel.

Le ruward avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un
secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de
temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

C'était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise
mêlées à celles du peuple, s'élevaient contre les deux frères et
menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit,
qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de
la prison, parvint jusqu'au prisonnier.

Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s'enquérir ou
ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et
treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du
dehors.

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était
devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son
âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu'il lui
semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière,
planaient au-dessus d'elle comme flotte au-dessus d'un foyer presque
éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi à son frère.

Sans doute, c'était son approche qui, par les mystères inconnus que le
magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même
où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille
murmurait presque son nom, la porte s'ouvrit; Jean entra, et d'un pas
empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses
mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu'il avait réussi à
dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine
que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le
matelas ses mains malades.

--Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce
pas?

--Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.

--Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c'est moi qui
souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

--Aussi, ai-je plus pensé à vous qu'à moi-même, et tandis qu'ils me
torturaient, je n'ai songé à me plaindre qu'une fois pour dire: «Pauvre
frère!» Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce
pas?

--Oui.

--Je suis guéri; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme
je marche bien.

--Vous n'aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse
au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.

--Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier?

--Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire
de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye
voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.

--Du tumulte? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère
embarrassé; du tumulte?

--Oui, Corneille.

--Alors c'est cela que j'entendais tout à l'heure, fit le prisonnier
comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère:

--Il y a du monde sur le Buitenhof, n'est-ce pas? dit-il.

--Oui, mon frère.

--Mais alors, pour venir ici...

--Eh bien?

--Comment vous a-t-on laissé passer?

--Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le
grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J'ai pris par les
rues écartées.

--Vous vous êtes caché, Jean?

--J'avais dessein d'arriver jusqu'à vous sans perdre de temps, et j'ai
fait ce qu'on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi:
j'ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly
dialoguait avec la garde bourgeoise.

--Oh! oh! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean; mais je
ne sais si vous tirerez votre frère du Buitenhof, dans cette houle et
sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la
flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l'Escaut.

--Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit
Jean; mais d'abord un mot.

--Dites.

Les clameurs montèrent de nouveau.

--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colère! Est-ce
contre vous? est-ce contre moi?

--Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc,
mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs
sottes calomnies, c'est d'avoir négocié avec la France.

--Oui, mais ils nous le reprochent.

--Les niais!

--Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné
les défaites de Rees, d'Orsay, de Vesel et de Rheinberg; elles leur
eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire
encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

--Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d'une vérité plus
absolue encore, c'est que si l'on trouvait en ce moment-ci notre
correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne
sauverais point l'esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur
fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des
gens honnêtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de
faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette
correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs.
Aussi, cher Corneille, j'aime à croire que vous l'avez brûlée avant de
quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.

--Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois
prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus
généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J'aime la
gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frère, et je me
suis bien gardé de brûler cette correspondance.

--Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement
l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenêtre.

--Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du
corps et la résurrection de la popularité.

--Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors?

--Je les ai confiées à Cornélius van Baërle, mon filleul, que vous
connaissez et qui demeure à Dordrecht.

--Oh! le pauvre garçon! ce cher et naïf enfant! ce savant qui, chose
rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et
qu'à Dieu qui fait naître les fleurs! Vous l'avez chargé de ce dépôt
mortel; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius!

--Perdu?

--Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort (car si
étranger qu'il soit à ce qui nous arrive; car, quoique enseveli à
Dordrecht, quoique distrait, que c'est miracle! il saura, un jour ou
l'autre, ce qui nous arrive), s'il est fort, il se vantera de nous; s'il
est faible, il aura peur de notre intimité; s'il est fort, il criera le
secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre
cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère,
fuyons vite, s'il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui
tressaillit au contact des linges:

--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai
pas appris à lire chaque pensée dans la tête de van Baërle, chaque
sentiment dans son âme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes
s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il
soit! Le principal est qu'il gardera le secret, attendu que ce secret,
il ne le connaît même pas.

Jean se retourna surpris.

--Oh! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est
un politique élevé à l'école de Jean; je vous le répète, mon frère, van
Baërle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

--Vite, alors! s'écria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui
passer l'ordre de brûler la liasse.

--Par qui faire passer cet ordre?

--Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui
est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre
l'escalier.

--Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.

--Je réfléchis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les
frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts,
qui nous défendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris?

--Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?

Jean, sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buitenhof, d'où
s'élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs; mais ces
clameurs, que disent-elles?

Jean ouvrit la fenêtre.

--Mort aux traîtres! hurlait la populace.

--Entendez-vous maintenant, Corneille?

--Et les traîtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant les yeux au
ciel et en haussant les épaules.

--C'est nous, répéta Jean de Witt.

--Où est Craeke?

--À la porte de votre chambre, je présume.

--Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte; le fidèle serviteur attendait en effet sur le
seuil.

--Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.

--Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j'écrive,
malheureusement.

--Et pourquoi cela?

--Parce que van Baërle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans
un ordre précis.

--Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami? demanda Jean, à l'aspect de
ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.

--Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.

--Voici un crayon, au moins.

--Avez-vous du papier, car on ne m'a rien laissé ici?

--Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.

--Bien.

--Mais votre écriture sera illisible?

--Allons donc! dit Corneille en regardant son frère. Ces doigts qui ont
résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur,
vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la
ligne sera tracée sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

Alors, on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang
que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.
La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille écrivit:

  «Cher filleul,

  «Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
  l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre
  de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé
  Jean et Corneille.

  «Adieu et aime-moi.

  «CORNEILLE DE WITT.»

  «20 août 1672.

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait
taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation et
revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui
semblait près de s'évanouir.

--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son
ancien sifflet de contremaître, c'est qu'il sera hors des groupes, de
l'autre côté du vivier... Alors nous partirons à notre tour.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un long et vigoureux coup de
sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des
ormes et domina les clameurs du Buitenhof.

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.



III

L'élève de Jean de Witt


Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buitenhof,
montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient
Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation
de bourgeois était allée, comme nous l'avons dit, à la maison de ville,
pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly.

Il n'y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat; aussi vit-on un
étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait
les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la
suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la
nouvelle de ce qui allait s'y passer.

Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois
ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait--car sans doute il avait
des raisons pour ne pas être reconnu--sa figure pâle et longue sous un
fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son
front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes.

L'œil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la
bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d'une
blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette
époque, un sujet d'études physiologiques qui d'abord n'eussent pas
tourné à son avantage.

Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens,
quelle différence trouvera-t-on? Celle que l'on trouve entre l'aigle et
le vautour.

La sérénité ou l'inquiétude.

Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette
démarche inquiète qui s'en allaient du Buitenhof au Hoogstraat à la
suite de tout ce peuple hurlant, c'était le type et l'image d'un maître
soupçonneux ou d'un voleur inquiet; et un homme de police eût certes
opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous
nous occupons en ce moment prenait de se cacher.

D'ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes; son bras
maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique,
s'appuyait non pas au bras, mais sur l'épaule d'un officier qui, le
poing à l'épée, avait, jusqu'au moment où son compagnon s'était mis en
route et l'avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du
Buitenhof avec un intérêt facile à comprendre.

Arrivé sur la place de Hoogstraat, l'homme au visage pâle poussa l'autre
sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de
l'Hôtel de Ville.

Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraat s'ouvrit et un
homme s'avança pour dialoguer avec la foule.

--Qui paraît là au balcon? demanda le jeune homme à l'officier en lui
montrant de l'œil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et
qui se soutenait à la balustrade plutôt qu'il ne se penchait sur elle.

--C'est le député Bowelt, répliqua l'officier.

--Quel homme est ce député Bowelt? Le connaissez-vous?

--Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur.

Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt
faite par l'officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si
étrange, de mécontentement si visible, que l'officier le remarqua et se
hâta d'ajouter:

--On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien
affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.

--Brave homme, répéta celui qu'on avait appelé monseigneur; est-ce brave
homme que vous voulez dire ou homme brave?

--Ah! monseigneur m'excusera; je n'oserais établir cette distinction
vis-à-vis d'un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que
de visage.

--Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir.

L'officier inclina la tête en signe d'assentiment et se tut.

--Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drôlement
recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.

Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgré lui sur l'épaule
de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur
les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal
déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air
glacial et sombre de la figure.

On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le
député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses
collègues.

--Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans
ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une
décision à moi seul.

--L'ordre! l'ordre! crièrent plusieurs milliers de voix.

M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit
seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et désespérés.

Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la
fenêtre ouverte et appela M. d'Asperen.

M. d'Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus
énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant,
accueilli M. Bowelt.

Il n'entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la
multitude; mais la multitude préféra forcer la garde des États, qui
d'ailleurs n'opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la
harangue de M. d'Asperen.

--Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple
s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il paraît que la
délibération aura lieu à l'intérieur, colonel. Allons entendre la
délibération.

--Ah! monseigneur, monseigneur, prenez garde!

--À quoi?

--Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec
vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse.

--Oui, pour qu'on m'accuse d'être l'instigateur de tout ceci. Tu as
raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du
regret qu'il avait d'avoir montré tant de précipitation dans ses désirs;
oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou
sans l'autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un
brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir.

--Mais, fit l'officier en regardant avec étonnement celui à qui il
donnait le titre de monseigneur; mais Votre Altesse ne suppose pas un
seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de
Tilly de s'éloigner, n'est-ce pas?

--Pourquoi? demanda froidement le jeune homme.

--Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la
condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt.

--Nous allons voir, répondit froidement l'Altesse; Dieu seul peut savoir
ce qui se passe au cœur des hommes. L'officier regarda à la dérobée la
figure impassible de son compagnon, et pâlit. C'était à la fois un brave
homme et un homme brave que cet officier.

De l'endroit où ils étaient restés, l'Altesse et son compagnon
entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers
de l'Hôtel de Ville.

Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les
fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM.
Bowelt et d'Asperen, lesquels étaient rentrés à l'intérieur, dans la
crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter
par-dessus la balustrade.

Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces
fenêtres.

La salle des délibérations s'emplissait.

Soudain le bruit s'arrêta; puis, soudain encore, il redoubla d'intensité
et atteignit un tel degré d'explosion que le vieil édifice en trembla
jusqu'au faîte.

Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les
escaliers jusqu'à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit
déboucher comme une trombe.

En tête du premier groupe volait, plutôt qu'il ne courait, un homme
hideusement défiguré par la joie.

C'était le chirurgien Tyckelaer.

--Nous l'avons! nous l'avons! cria-t-il en agitant un papier en l'air.

--Ils ont l'ordre! murmura l'officier stupéfait.

--Eh bien! me voilà fixé, dit tranquillement l'Altesse. Vous ne saviez
pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme
brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre.

Puis continuant à suivre de l'œil, sans sourciller, toute cette foule
qui roulait devant lui.

--Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel; je crois que nous
allons voir un spectacle étrange.

L'officier s'inclina et suivit son maître sans répondre.

La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les
cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et
surtout avec la même fermeté.

Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en
s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperçut bientôt les premières
vagues roulant avec la rapidité d'une cataracte qui se précipite.

En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des
mains crispées et des armes étincelantes.

--Eh! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant
du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.

--Lâches coquins! cria le lieutenant.

C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des
rugissements joyeux. Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses
et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de
Tilly.

Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de
mesure.

--Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dégage le poitrail de mes
chevaux, ou je commande: En avant!

--Voici l'ordre! répondirent cent voix insolentes.

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:

--Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de
M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux
mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.

En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui
reprendre:

--Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se
garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.
Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file
à droite!

Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent
pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, égorgeurs, dit-il,
faites votre œuvre.

Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les
joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ.

Les cavaliers défilaient lentement.

Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la
populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le
cheval du capitaine.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand,
aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.

Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire,
l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva
la belle Rosa toute tremblante.

--Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur!

--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.

--Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraat l'ordre
qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.

--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la
position est mauvaise pour nous.

--Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute
tremblante.

--Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta
bouche?

--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur
poste?

--Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester
devant la prison.

--Sans doute.

--En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville?

--Non.

--Eh bien! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers,
vous tomberez aux mains du peuple.

--Mais la garde bourgeoise?

--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée.

--Que faire, alors?

--À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je
sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car
tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale,
et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez
sortir.

--Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.

--J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté
sublime.

--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille.

--La voiture est là, au seuil de la grande porte.

--Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un
homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne.

Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double
regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se
concentra sur la jeune fille.

--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus
voudra bien nous ouvrir cette porte.

--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

--Eh bien! alors?

--Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait
par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clef au
trousseau.

--Et tu l'as, cette clé?

--La voici, monsieur Jean.

--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du
service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma
chambre: c'est le dernier présent d'un honnête homme; j'espère qu'il te
portera bonheur.

--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la
jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant:--Quel malheur que je ne
sache pas lire! dit-elle.

--Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il
n'y a pas un instant à perdre.

--Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle
conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.

Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de
marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte
cintrée s'étant ouverte, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la
prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le
marchepied abaissé.

--Eh! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous? cria le cocher
tout effaré.

Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire
se retourna vers la jeune fille.

--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne
t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons
à Dieu, qui se souviendra, j'espère que tu viens de sauver la vie de
deux hommes.

Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa
respectueusement.

--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et
ferma le mantelet de la voiture en criant:--Au Tol-Hek!

Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port
de Scheveningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux
frères.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta
les fugitifs.

Rosa les suivit jusqu'à ce qu'ils eussent tourné l'angle de la rue.

Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un
puits.

Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la
porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la
place de la prison, se ruait contre cette porte.

Si solide qu'elle fût, et quoique le geôlier Gryphus--il faut lui rendre
cette justice--se refusât obstinément d'ouvrir cette porte, on sentait
qu'elle ne résisterait pas longtemps; et Gryphus, fort pâle, se
demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte,
lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit.

Il se retourna et vit Rosa.

--Tu entends les enragés? dit-il.

--Je les entends si bien, mon père, qu'à votre place...

--Tu ouvrirais, n'est-ce pas?

--Non, je laisserais enfoncer la porte.

--Mais ils vont me tuer.

--Oui, s'ils vous voient.

--Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas?

--Cachez-vous.

--Où cela?

--Dans le cachot secret.

--Mais toi, mon enfant?

--Moi, mon père, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur
nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien! nous sortirons de
notre cachette.

--Tu as pardieu raison, s'écria Gryphus; c'est étonnant, ajouta-t-il, ce
qu'il y a de jugement dans cette petite tête.

Puis, comme la porte s'ébranlait à la grande joie de la populace:

--Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.

--Mais cependant, nos prisonniers? fit Gryphus.

--Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille; permettez-moi de
veiller sur vous.

Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au
moment où la porte brisée donnait passage à la populace.

Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père, et qu'on
appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons
être forcés d'abandonner pour un instant, un sûr asile, n'étant connu
que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands
coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement.

Le peuple se rua dans la prison en criant:

--Mort aux traîtres! À la potence Corneille de Witt! À mort! à mort!



IV

Les massacreurs


Le jeune homme, toujours abrité par son grand chapeau, toujours
s'appuyant au bras de l'officier, toujours essuyant son front et ses
lèvres avec son mouchoir, le jeune homme immobile regardait seul, en un
coin du Buitenhof, perdu dans l'ombre d'un auvent surplombant une
boutique fermée, le spectacle que lui donnait cette populace furieuse,
et qui paraissait approcher de son dénouement.

--Oh! dit-il à l'officier, je crois que vous aviez raison, van Deken, et
que l'ordre que messieurs les députés ont signé est le véritable ordre
de mort de monsieur Corneille. Entendez-vous ce peuple? Il en veut
décidément beaucoup aux MM. de Witt!

--En vérité, dit l'officier, je n'ai jamais entendu de clameurs
pareilles.

--Il faut croire qu'ils ont trouvé la prison de notre homme. Ah! tenez,
cette fenêtre n'était-elle pas celle de la chambre où a été enfermé M.
Corneille?

En effet, un homme saisissait à pleines mains et secouait violemment le
treillage de fer qui fermait la fenêtre du cachot de Corneille, et que
celui-ci venait de quitter il n'y avait pas plus de dix minutes.

--Hourra! hourra! criait cet homme, il n'y est plus!

--Comment, il n'y est plus? demandèrent de la rue ceux qui, arrivés les
derniers, ne pouvaient entrer tant la prison était pleine.

--Non! non! répétait l'homme furieux, il n'y est plus, il faut qu'il se
soit sauvé.

--Que dit donc cet homme? demanda en pâlissant l'Altesse.

--Oh! monseigneur, il dit une nouvelle qui serait bien heureuse si elle
était vraie.

--Oui, sans doute, ce serait une bienheureuse nouvelle si elle était
vraie, dit le jeune homme; malheureusement elle ne peut pas l'être.

--Cependant, voyez... dit l'officier.

En effet, d'autres visages furieux, grinçant de colère, se montraient
aux fenêtres en criant:

--Sauvé! évadé! ils l'ont fait fuir.

Et le peuple resté dans la rue, répétait avec d'effroyables
imprécations:

--Sauvés! évadés! courons après eux, poursuivons-les!

--Monseigneur, il paraît que M. Corneille de Witt est bien réellement
sauvé, dit l'officier.

--Oui, de la prison, peut-être, répondit celui-ci, mais pas de la ville;
vous verrez, van Deken, que le pauvre homme trouvera fermée la porte
qu'il croyait trouver ouverte.

--L'ordre de fermer les portes de la ville a-t-il donc été donné,
monseigneur?

--Non, je ne crois pas, qui aurait donné cet ordre?

--Eh bien! qui vous fait supposer?

--Il y a des fatalités, répondit négligemment l'Altesse, et les plus
grands hommes sont parfois tombés victimes de ces fatalités-là.

L'officier sentit à ces mots courir un frisson dans ses veines, car il
comprit que, d'une façon ou de l'autre, le prisonnier était perdu.

En ce moment, les rugissements de la foule éclataient comme un tonnerre,
car il était bien démontré que Cornélius de Witt n'était plus dans la
prison.

En effet, Corneille et Jean, après avoir longé le vivier, avaient pris
la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de
ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse
n'éveillât aucun soupçon.

Mais arrivé au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille,
quand il sentit qu'il laissait derrière lui la prison et la mort et
qu'il avait devant lui la vie et la liberté, le cocher négligea toute
précaution et mit le carrosse au galop.

Tout à coup, il s'arrêta.

--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tête par la portière.

--Oh! mes maîtres, s'écria le cocher, il y a...

La terreur étouffait la voix du brave homme.

--Voyons, achève, dit le grand pensionnaire.

--Il y a que la grille est fermée.

--Comment, la grille est fermée? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
grille pendant le jour.

--Voyez plutôt.

Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille
fermée.

--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier
ouvrira. La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne
poussait plus ses chevaux avec la même confiance.

Puis en sortant sa tête par la portière, Jean de Witt avait été vu et
reconnu par un brasseur qui, en retard sur ses compagnons, fermait sa
porte à toute hâte pour aller les rejoindre sur le Buitenhof.

Il poussa un cri de surprise, et courut après deux autres hommes qui
couraient devant lui.

Au bout de cent pas, il les rejoignit et leur parla; les trois hommes
s'arrêtèrent, regardant s'éloigner la voiture, mais encore peu sûrs de
ceux qu'elle renfermait.

La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.

--Ouvrez! cria le cocher.

--Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir et
avec quoi?

--Avec la clef, parbleu! dit le cocher.

--Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.

--Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.

--Non.

--Qu'en avez-vous donc fait?

--Dame! on me l'a prise.

--Qui cela?

--Quelqu'un qui probablement tenait à ce que personne ne sortît de la
ville.

--Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tête de la voiture et
risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et
pour mon frère Corneille, que j'emmène en exil.

--Oh! M. de Witt, je suis au désespoir, dit le portier se précipitant
vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a été prise.

--Quand cela?

--Ce matin.

--Par qui?

--Par un jeune homme de vingt-deux ans, pâle et maigre.

--Et pourquoi la lui avez-vous remise?

--Parce qu'il avait un ordre signé et scellé.

--De qui?

--Mais des messieurs de l'Hôtel de Ville.

--Allons, dit tranquillement Corneille, il paraît que bien décidément
nous sommes perdus.

--Sais-tu si la même précaution a été prise partout?

--Je ne sais.

--Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne à l'homme de faire tout ce
qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.

Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture:

--Merci de ta bonne volonté, mon ami, dit Jean, au portier; l'intention
est réputée pour le fait; tu avais l'intention de nous sauver, et, aux
yeux du Seigneur, c'est comme si tu avais réussi.

--Ah! dit le portier, voyez-vous là-bas?

--Passe au galop à travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la
rue à gauche; c'est notre seul espoir.

Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que
nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et
pendant que Jean parlementait avec le portier, s'était grossi de sept ou
huit nouveaux individus.

Ces nouveaux arrivants avaient évidemment des intentions hostiles à
l'endroit du carrosse.

Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en
travers de la rue en agitant leurs bras armés de bâtons et
criant:--Arrête! arrête!

De son côté, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de
fouet.

La voiture et les hommes se heurtèrent enfin.

Les frères de Witt ne pouvaient rien voir, enfermés qu'ils étaient dans
la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis éprouvèrent
une violente secousse. Il y eut un moment d'hésitation et de tremblement
dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur
quelque chose de rond et de flexible, qui semblait être le corps d'un
homme renversé, et s'éloigna au milieu des blasphèmes.

--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.

--Au galop! au galop! cria Jean.

Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s'arrêta.

--Eh bien! demanda Jean.

--Voyez-vous? dit le cocher.

Jean regarda.

Toute la populace du Buitenhof apparaissait à l'extrémité de la rue que
devait suivre la voiture, et s'avançait hurlante et rapide comme un
ouragan.

--Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus
loin; nous sommes perdus.

--Les voilà! les voilà! crièrent ensemble cinq cents voix.

--Oui, les voilà, les traîtres! les meurtriers! les assassins!
répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui
couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d'un de
leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait
été renversé par eux.

C'était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.

Le cocher s'arrêta; mais quelques instances que lui fît son maître, il
ne voulut point se sauver.

En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après
lui et ceux qui venaient au-devant de lui.

En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île
flottante.

Tout à coup, l'île flottante s'arrêta. Un maréchal venait, d'un coup de
masse, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.

En ce moment le volet d'une fenêtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le
visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le
spectacle qui se préparait.

Derrière lui apparaissait la tête de l'officier presque aussi pâle que
la sienne.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura
l'officier.

--Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.

--Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la
voiture, ils le battent, ils le déchirent.

--En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d'une bien violente
indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu'il avait
conservé jusqu'alors.

--Et voici Corneille qu'ils tirent à son tour du carrosse, Corneille
déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh! voyez, donc, voyez
donc.

--Oui, en effet, c'est bien Corneille.

L'officier poussa un faible cri et détourna la tête.

C'est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu'il eût
touché terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui
lui avait brisé la tête.

Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.

Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au
milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y traçait et
qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.

Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu'on eût cru impossible, et
son œil se voila un instant sous sa paupière.

L'officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère
compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement
de son âme:

--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu'on va assassiner aussi
le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.

--En vérité! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le
trahir.

--Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce
pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et
dussé-je y perdre la vie...

Guillaume d'Orange, car c'était lui, plissa son front d'une façon
sinistre, éteignit l'éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa
paupière et répondit:

--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin
qu'elles prennent les armes à tout événement.

--Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins?

--Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m'en inquiète, dit
brusquement le prince. Allez.

L'officier partit avec une rapidité qui témoignait bien moins de son
obéissance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du
second des frères.

Il n'avait point fermé la porte de la chambre que Jean, qui par un
effort suprême avait gagné le perron d'une maison située en face de
celle où était caché son élève, chancela sous les secousses qu'on lui
imprimait de dix côtés à la fois en disant:--Mon frère, où est mon
frère?

Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-là venait
d'éventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion
d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traînait au
gibet le cadavre de celui qui était déjà mort.

Jean poussa un gémissement lamentable et mit une de ses mains sur ses
yeux.

--Ah! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh
bien! je vais te les crever, moi!

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang
jailli.

--Mon frère! cria de Witt essayant de voir ce qu'était devenu Corneille,
à travers le flot de sang qui l'aveuglait: mon frère!

--Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
mousquet sur la tempe et en lâchant la détente. Mais le coup ne partit
point.

Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant à deux mains par le
canon, il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse.

Jean de Witt chancela et tomba à ses pieds.

Mais aussitôt, se relevant par un suprême effort:--Mon frère! cria-t-il
d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent
sur lui.

D'ailleurs il restait peu de chose à voir, car un troisième assassin lui
lâcha à bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui
fit sauter le crâne.

Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.

Alors chacun des misérables, enhardi par cette chute, voulut décharger
son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'épée
ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son
lambeau d'habits.

Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien déchirés, bien
dépouillés, la populace les traîna nus et sanglants à un gibet
improvisé, où des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.

Alors arrivèrent les plus lâches, qui n'ayant pas osé frapper la chair
vivante, taillèrent en lambeaux la chair morte, puis s'en allèrent
vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille à dix
sous la pièce.

Nous ne pourrions dire si à travers l'ouverture presque imperceptible du
volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scène, mais au moment
même où l'on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule
qui était trop occupée de la joyeuse besogne qu'elle accomplissait pour
s'inquiéter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours fermé.

--Ah! monsieur, s'écria le portier, me rapportez-vous la clé?

--Oui, mon ami, la voilà, répondit le jeune homme.

--Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapporté cette
clef seulement une demi-heure plus tôt, dit le portier en soupirant.

--Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.

--Parce que j'eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouvé
la porte fermée, ils ont été obligés de rebrousser chemin. Ils sont
tombés au milieu de ceux qui les poursuivaient.

--La porte! la porte! s'écria une voix qui semblait être celle d'un
homme pressé. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken.

--C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'êtes pas encore sorti de la Haye?
C'est accomplir tardivement mon ordre.

--Monseigneur, répondit le colonel, voilà la troisième porte à laquelle
je me présente, j'ai trouvé les deux autres fermées.

--Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit
le prince au portier qui était resté tout ébahi à ce titre de
monseigneur que venait de donner le colonel van Deken à ce jeune homme
pâle auquel il venait de parler si familièrement.

Aussi, pour réparer sa faute, se hâta-t-il d'ouvrir le Tol-Hek, qui
roula en criant sur ses gonds.

--Monseigneur veut-il mon cheval? demanda le colonel à Guillaume.

--Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m'attend à quelques pas
d'ici.

Et, prenant un sifflet d'or dans sa poche, il tira de cet instrument,
qui à cette époque servait à appeler les domestiques, un son aigu et
prolongé, au retentissement duquel accourut un écuyer à cheval et tenant
un second cheval en main.

Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l'étrier, et piquant des
deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut là, il se retourna. Le
colonel le suivait à une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de
prendre rang à côté de lui.

--Savez-vous, dit-il sans s'arrêter, que ces coquins-là ont tué aussi M.
Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille?

--Ah! monseigneur, dit tristement le colonel, j'aimerais mieux pour vous
que restassent encore ces deux difficultés à franchir pour être de fait
le stathouder de Hollande.

--Certes, il eût mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient
d'arriver n'arrivât pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n'en
sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver à Alphen avant
le message que certainement les États vont m'envoyer au camp.

Le colonel s'inclina, laissa passer son prince devant, et prit à sa
suite la place qu'il tenait avant qu'il lui adressât la parole.

--Ah! je voudrais bien, murmura méchamment Guillaume d'Orange en
fronçant le sourcil, serrant ses lèvres en enfonçant ses éperons dans le
ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le
Soleil, quand il apprendra de quelle façon on vient de traiter ses bons
amis MM. de Witt! Oh! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le
Taciturne; soleil, gare à tes rayons!

Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l'acharné rival
du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa
puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de
faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux
nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.



V

L'amateur de tulipes et son voisin


Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les
cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d'Orange, après
s'être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur
la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu'il trouvait un peu trop
compatissant pour lui continuer la confiance dont il l'avait honoré
jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon
cheval et bien loin de se douter des terribles événements qui s'étaient
accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d'arbres
jusqu'à ce qu'il fût hors de la ville et des villages voisins.

Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son
cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des
bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse
par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels
étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de
saules, de joncs et d'herbes fleuries, dans lesquelles broutent
nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.

Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline
semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches,
baignant dans l'eau leur pied de briques, et faisant flotter par les
balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs
d'or, merveilles de l'Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces
grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces
qu'attire autour des habitations la sportule quotidienne que les
cuisines jettent dans l'eau par leurs fenêtres.

Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes
tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose,
but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage
jaunâtre d'un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que
lui faisait un bois d'ormes gigantesques. Elle était située de telle
façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait
sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière
de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d'y porter chaque matin
et chaque soir.

Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea
aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une
indispensable description.

Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement
cirée aux endroits cachés qu'elle ne l'était aux endroits aperçus, cette
maison renfermait un mortel heureux.

Ce mortel heureux, _rara avis_, comme dit Juvénal, était le docteur van
Baërle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de
décrire, depuis son enfance; car c'était la maison natale de son père et
de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de
Dordrecht.

M. van Baërle, le père, avait amassé dans le commerce des Indes trois à
quatre cent mille florins que M. van Baërle, le fils, avait trouvés tout
neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces
florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de
1610; ce qui prouvait qu'il y avait florins du père van Baërle et
florins du grand-père van Baërle; ces quatre cent mille florins,
hâtons-nous de le dire, n'étaient que la bourse, l'argent de poche de
Cornélius van Baërle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la
province donnant un revenu de dix mille florins environ.

Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à
trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être
partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme
elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils
en l'embrassant pour la dernière fois:

--Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n'est pas
vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un
fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à
ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras
éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître
inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pesés que mon père, moi et
le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui
s'est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien
certainement finira mal.

Puis il était mort, ce digne M. van Baërle, laissant tout désolé son
fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.

Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain
Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain,
voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à
son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau _les Sept
Provinces_, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels
l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de
l'Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut
arrivé à une portée du mousquet du vaisseau _le Prince_, sur lequel se
trouvait le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de
Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant
son bâtiment près d'être emporté, le duc d'York n'eut que le temps de se
retirer à bord du _Saint-Michel_; lorsqu'il eut vu _le Saint-Michel_,
brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il
eut vu sauter un vaisseau, _le Comte de Sandwick_, et périr dans les
flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu'à la fin
de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille
tués, après cinq mille blessés, rien n'était décidé ni pour ni contre,
que chacun s'attribuait la victoire, que c'était à recommencer, et que
seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au
catalogue des batailles; quand il eut calculé ce que perd de temps à se
boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même
lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à
Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand
pensionnaire, qu'il avait en vénération profonde, et rentra dans sa
maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans,
d'une santé de fer, d'une vue perçante et plus que de ses quatre cent
mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de
cette conviction qu'un homme a toujours reçu du ciel trop pour être
heureux, assez pour ne l'être pas.

En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit
à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la
flore des îles, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle
il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et
enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout,
qui allait s'augmentant d'une façon effrayante, il se mit à choisir
parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus
élégantes et des plus coûteuses.

Il aima les tulipes.

C'était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais
exploitant à l'envie ce genre d'horticulture, en étaient arrivés à
diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l'orient ce que
jamais naturaliste n'avait osé faire de la race humaine, de peur de
donner de la jalousie à Dieu.

Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de
_mynheer_[1] van Baërle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de
séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries
et les bibliothèques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.

Van Baërle commença par dépenser son revenu de l'année à établir sa
collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner; aussi
son travail fut-il récompensé d'un magnifique résultat: il trouva cinq
espèces différentes qu'il nomma la _Jeanne_, du nom de sa mère, la
_Baërle_, du nom de son père, la _Corneille_, du nom de son parrain; les
autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement
les retrouver dans les catalogues du temps.

En 1672, au commencement de l'année, Corneille de Witt vint à Dordrecht
pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on
sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la
famille des de Witt était originaire de cette ville.

Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d'Orange, à jouir
de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les
bons habitants de Dordrecht, il n'était pas encore un scélérat à pendre,
et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais
fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la
ville quand il entra.

Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille
maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de
Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.

Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul
peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa
ville natale.

Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines
malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Baërle
avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la
politique, absorbé qu'il était dans la culture de ses tulipes.

Aussi van Baërle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers,
aussi ne pouvait-il supposer qu'il existât au monde un homme qui voulût
du mal à un autre homme.

Et cependant, disons-le à la honte de l'humanité, Cornélius van Baërle
avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement
acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n'en avaient
compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de
cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se
prolonger par le dévouement au-delà de la mort.

Au moment où Cornélius commença de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses
revenus de l'année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et
demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui,
depuis le jour où il avait atteint l'âge de connaissance, suivait le
même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot _tulban_, qui, ainsi
que l'assure le _floriste français_, c'est-à-dire l'historien le plus
savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du
Chingulais, ait servi à désigner ce chef d'œuvre de la création qu'on
appelle la tulipe.

Boxtel n'avait pas le bonheur d'être riche comme van Baërle. Il s'était
donc à grand'peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison
de Dordrecht un jardin commode à la culture; il avait aménagé le terrain
selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément
autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en
autorise.

À la vingtième partie d'un degré près, Isaac savait la température de
ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu'il
l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits
commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs
amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel
avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son
nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était
entrée en Espagne, avait pénétré jusqu'en Portugal, et le roi don
Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s'était retiré dans l'île de
Terceire, où il s'amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des
œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit: «PAS MAL» en regardant
la susdite _Boxtel_.

Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s'était
livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baërle,
celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons
dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d'un étage certain
bâtiment de sa cour, lequel, en s'élevant, ôta environ un demi-degré de
chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de
Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et dérangea tous les calculs et
toute l'économie horticole de son voisin.

Après tout, ce n'était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel.
Van Baërle n'était qu'un peintre, c'est-à-dire une espèce de fou qui
essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la
nature. Le peintre faisant élever son atelier d'un étage pour avoir
meilleur jour, c'était son droit. M. van Baërle était peintre comme M.
Boxtel était fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux,
il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.

La loi était pour M. van Baërle. _Bene sit._

D'ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe,
et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil
du matin ou du soir qu'avec le brûlant soleil de midi.

Il sut donc presque gré à Cornélius van Baërle de lui avoir bâti gratis
un parasoleil.

Peut-être n'était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à
l'endroit de son voisin van Baërle n'était-il pas l'expression entière
de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie
d'étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

Mais hélas! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres
de l'étage nouvellement bâti se garnir d'oignons, de caïeux, de tulipes
en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la
profession d'un monomane tulipier!

Il y avait les paquets d'étiquettes, il y avait les casiers, il y avait
les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces
casiers pour y renouveler l'air sans donner accès aux souris, aux
charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de
tulipes à deux mille francs l'oignon.

Boxtel fut fort ébahi lorsqu'il vit tout ce matériel, mais il ne
comprenait pas encore l'étendue de son malheur. On savait van Baërle ami
de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses
tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son
ami. N'était-il pas possible qu'ayant à peindre l'intérieur d'un
tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de
la décoration?

Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put
résister à l'ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il
appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin
Baërle, il se convainquit que la terre d'un énorme carré peuplé naguère
de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de
terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique
aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les
éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée
pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et à portée,
exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement
de réussite, mais de progrès. Plus de doute, van Baërle était devenu
tulipier.

Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille
florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses
ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il
entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par
avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les
genoux s'affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.

Ainsi, ce n'était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des
tulipes réelles que van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur.
Ainsi van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires
et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux:
chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui
avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui,
pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux à ses caïeux et à
ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.

Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule,
un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d'être quelque jardinier
obscur, inconnu, c'était le filleul de maître Corneille de Witt,
c'est-à-dire une célébrité!

Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se
consolait d'avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la
célébrité de son vainqueur.

En effet, qu'arriverait-il si jamais van Baërle trouvait une tulipe
nouvelle et la nommait la _Jean de Witt_, après en avoir nommé une la
_Corneille_? Ce serait à en étouffer de rage.

Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour
lui même, devinait ce qui allait arriver.

Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit
qui se puisse imaginer.



VI

La haine d'un tulipier


À partir de ce moment, au lieu d'une préoccupation, Boxtel eut une
crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du
corps et de l'esprit, la culture d'une idée favorite, Boxtel le perdit
en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'idée du voisin.

Van Baërle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce
point la parfaite intelligence dont la nature l'avait doué, van Baërle
réussit à élever les plus belles tulipes.

Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les
meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à
varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.

Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès le
VIIe siècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes:
«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.»

Prémisse dont l'école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en
1653 le syllogisme suivant:

«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.

«Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.

«La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.

«Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu.»

Raisonnement à l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté,
les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du
Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la
Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et déclaré schismatiques,
hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes
froids pour la tulipe.

Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique
ennemi mortel de van Baërle, n'eût marché sous le même drapeau que lui.

Donc van Baërle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien
que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de
la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par
Cornélius van Baërle, le modeste et inoffensif savant.

Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus
fiers, et l'églantier aux quatre pétales incolores commence la rose
gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois
naissance dans la chaumière d'un bûcheron ou dans la cabane d'un
pêcheur.

Van Baërle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de
récolte, van Baërle, caressé par toute la tuliperie d'Europe, ne
soupçonna pas même qu'à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il
était l'usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses
victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets
tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare
et Rubens, n'avait tant créé après Dieu.

Aussi fallait-il, pour prendre une idée d'un damné oublié par Dante,
fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Baërle sarclait,
amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouillé sur le talus
de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et
méditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de
couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit
sycomore qu'il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un
éventail, suivait, l'œil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque
geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il
surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses
yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses
menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés
d'envie et de colère n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des
fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.

Bientôt, tant le mal, une fois maître d'une âme humaine, y fait de
rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir van Baërle.
Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le
chef-d'œuvre d'un rival lui tenait au cœur.

Il acheta un télescope, à l'aide duquel, aussi bien que le propriétaire
lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment
où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre,
jusqu'à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle
arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l'incertaine
nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui
seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.

Oh! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il
dans les plates-bandes de van Baërle des tulipes qui l'aveuglaient par
leur beauté, le suffoquaient par leur perfection!

Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il
subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui
change le cœur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un
l'autre, source infâme d'horribles douleurs.

Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne
saurait donner l'idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le
jardin, d'y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents,
et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s'il osait défendre
ses tulipes.

Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un véritable horticulteur, un
si épouvantable crime!

Tuer un homme, passe encore.

Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours van Baërle dans
la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel
paroxysme de fureur qu'il médita de lancer des pierres et des bâtons
dans les planches de tulipes de son voisin.

Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, van Baërle
informerait, que l'on constaterait alors que la rue était loin, que
pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel au XVIIe siècle comme au
temps des Amalécites, que l'auteur du crime, quoiqu'il eût opéré dans la
nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore
déshonoré à tout jamais aux yeux de l'Europe tulipière, Boxtel aiguisa
la haine par la ruse et résolut d'employer un moyen qui ne le compromît
pas.

Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.

Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une
ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de
la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande
royale, qui non seulement contenait la _Corneille de Witt_, mais encore
la _Brabançonne_, blanc de lait, pourpre et rouge, la _Marbrée_, de
Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et la
_Merveille_, de Harlem, la tulipe _Colombin obscur_ et _Colombin clair
terni_.

Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent
d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu'à
ce que le fil qui les retenait l'un à l'autre fût tendu; mais alors,
sentant l'impossibilité d'aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec
d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu
desquelles ils se débattaient; puis enfin, après un quart d'heure de
lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils
disparurent.

Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de
l'obscurité de la nuit; mais aux cris enragés des deux chats, il
supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s'emplissait de joie.

Le désir de s'assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de
Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'état où
la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.

Il était glacé par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le
froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.

La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.

Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit;
van Baërle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme
un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.

Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain
plus uni la veille qu'un miroir; tout à coup, il aperçoit les rangs
symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d'un
bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.

Il accourt tout pâlissant.

Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées,
gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà
pâlissantes; la sève coulait de leurs blessures; la sève, ce sang
précieux que van Baërle eût voulu racheter au prix du sien.

Mais, ô surprise! ô joie de van Baërle! ô douleur inexprimable de
Boxtel! pas une des quatre tulipes menacées par l'attentat de ce dernier
n'avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes
au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'était assez pour consoler
van Baërle, c'était assez pour faire crever de rage l'assassin, qui
s'arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis
inutilement.

Van Baërle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper,
malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu'il
aurait pu être, van Baërle ne put en deviner la cause. Il s'informa
seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des
miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la
trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille
et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles
faisaient à côté sur les feuilles d'une fleur brisée, et pour éviter
qu'un pareil malheur se renouvelât à l'avenir, il ordonna qu'un garçon
jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près
des plates-bandes.

Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même
jour, et trop heureux de n'avoir pas été soupçonné, seulement plus animé
que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures
occasions.

Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un
prix pour la découverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la
grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme
insoluble, si l'on considère qu'à cette époque l'espèce n'existait pas
même à l'état de bistre dans la nature.

Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi
bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant
impossible.

Le monde tulipier n'en fut pas moins ému de la base à son faîte.

Quelques amateurs prirent l'idée, mais sans croire à son application;
mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en
regardant leur spéculation comme manquée à l'avance, ils ne pensèrent
plus d'abord qu'à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le
cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.

Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au
nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle
eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il
commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener
du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait
cultivées jusque-là.

Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et
Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore
trouvé que le brun clair.

Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles
théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments
ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est
impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et
son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre
et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en
général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons
résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient
les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.

Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se
dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à
l'observation.

La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil,
cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et
étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel
laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs
cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa
vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van
Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau
qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que
saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.

Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.

Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son
laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait
si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du
jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le
génie inventif de son rival.

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées
à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant
certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec
d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et
merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui
devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe
celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel
reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide
représentation hermétique de l'élément humide.

Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril
tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait
incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa
vie, toute sa pensée, tout son espoir.

Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas
éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois,
en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il
l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la
détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que
nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage
de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait
faire à sa ville natale.



VII

L'homme heureux fait connaissance avec le malheur


Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son
filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.

La nuit tombait.

Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste,
Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres,
depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de
l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral _les Sept-Provinces_ pendant
la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique
tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour
son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la
foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de
l'homme heureux.

Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son
feu.

Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.

Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'œil.

Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de
1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se
cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur
de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du
poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son
laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement
allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer
quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait,
en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.

Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent
visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:

--Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez
que nous demeurions quelques moments seuls.

Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.

Puis tout haut:

--Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon
séchoir de tulipes?

Le séchoir, ce _Pandémonium_ de la tuliperie, ce tabernacle, ce _sanctum
sanctorum_ était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.

Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand
Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer
que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice,
laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes,
n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et
d'assaisonner le cœur de son nourrisson.

Aussi, à ce seul mot _séchoir_, les valets qui portaient les flambeaux
s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main
du premier et précéda son parrain dans la chambre.

Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même
cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.

L'envieux était plus que jamais à son poste.

Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.

Puis deux ombres apparurent.

L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où
Cornélius avait déposé le flambeau.

Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt,
dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.

Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont
l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de
sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet
que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une
armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.

Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux
nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien
vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que
de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien
plus difficile à faire fleurir.

Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et
simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.

Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui
non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette
science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que
l'alchimie?

C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par
l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait
à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la
part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à
toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.

D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son
voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié,
en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.

Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des
mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un
tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point
vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place
réservée à ses oignons.

Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de
son filleul et s'achemina vers la porte.

Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier
et l'éclairer convenablement.

Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour
aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans
la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter
en carrosse.

L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis
par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était
la correspondance de Jean avec M. de Louvois.

Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son
frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner
l'importance politique à son filleul.

La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt
qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le
réclamer.

Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans
l'armoire aux caïeux rares.

Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait
plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui,
pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et
imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.

Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans
cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui
voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons
tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt
n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que
possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.

Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son
chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de
la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour
où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous
allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa
plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes
café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au
printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la
grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.

Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans
son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le
tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de
son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables
d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis
dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom
de Cornélius van Baërle.

--Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout
en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix
proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon,
la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et
je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes,
continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai
pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les
mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs
familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur
revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est
résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de
Harlem. Quoique...

Et à ce _quoique_, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.

--Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de
ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou
même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il
ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et
proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.

Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit
passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces
proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un
honnête homme:

--Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses,
comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet
le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne
paraissent même pas à l'œil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la
robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on
cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée? _Tulipa nigra
Barlænsis._

«Oui, _Barlænsis_; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire
toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le
vent aux quatre points cardinaux du globe: LA GRANDE TULIPE NOIRE EST
TROUVÉE!--Son nom? demanderont les amateurs.--_Tulipa nigra
Barlænsis_.--Pourquoi _Barlænsis_?--À cause de son inventeur van
Baërle, répondra-t-on.--Ce van Baërle, qui est-ce?--C'est celui qui déjà
avait trouvé cinq espèces nouvelles: la _Jeanne_, la _Jean de Witt_, la
_Corneille_, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de
larmes à personne. Et l'on parlera encore de la _Tulipa nigra
Baërlensis_, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera
plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.

«Les charmants caïeux!...

«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la
tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres
cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un
homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres
florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je
veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la
tulipe l'odeur de la rose ou de l'œillet, ou même une odeur complètement
nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des
fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son
trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la
presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette
île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on
appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis,
j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre,
César ou Maximilien.

«Les admirables caïeux!...»

Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius
s'absorbait dans les plus doux rêves.

Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que
d'habitude.

Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.

--Qui va là? demanda-t-il.

--Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.

--Un messager de la Haye... Que veut-il?

--Monsieur, c'est Craeke.

--Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.

--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le
séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction
aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que
celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit
de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif,
lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table
voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.

--Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux,
qu'y a-t-il donc, Craeke?

--Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table
où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à
lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les
symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye,
s'enfuit sans tourner la tête.

--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras
sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton
papier.

Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour
l'examiner:

--Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer
ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.

Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée,
et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui
heureusement étaient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.

--Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:--Intact comme le
premier, dit-il.

Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le
second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de
telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à
ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que
l'on nomme la colère.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?

--Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le
séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les
avait Craeke.

--Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double
infraction de toutes les règles.

--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.

--Fuir, et pourquoi?

--Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.

--Que demandent-ils?

--Ils vous cherchent.

--Pour quoi faire?

--Pour vous arrêter.

--Pour m'arrêter, moi?

--Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.

--Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans
sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.

--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.

--Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à
son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et
fuyez, fuyez!

--Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.

--Sautez par la fenêtre.

--Vingt-cinq pieds.

--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.

--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.

--N'importe, sautez.

Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit,
mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien
plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

--Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arrière.

En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les
hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.

Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de
l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses
inestimables caïeux.

Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de
la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler,
tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses
trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.

Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.

--Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat,
quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se
conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit,
une grande gravité à l'interrogation.

--Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant
gracieusement son juge, et vous le savez bien.

--Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.

--Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de
l'apostrophe.

--Oh! ne faites pas l'étonné.

--Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore
complètement ce que vous voulez dire.

--Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge;
livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez
vous au mois de janvier dernier.

Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.

--Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler,
n'est-ce pas?

--Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun
papier de ce genre.

--Ah! vous niez?

--Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'œil tout le cabinet.

--Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir?
demanda-t-il.

--C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'œil sur une petite note placée au premier
rang de ses papiers.

--C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.

Puis se retournant vers Cornélius.

--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.

--Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi:
ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.

--Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne
d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut
placé près de la cheminée.

C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis
par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été
parfaitement renseignée.

--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait
immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à
découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis
le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait
été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide
sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria
d'une voix terrible:

--Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!

--Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?

--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le
magistrat, et suivez-nous.

--Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.

--Oui, car au nom des États, je vous arrête.

On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.

Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.

--M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?

--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos
juges.

--Où cela?

--À la Haye.

Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,
donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le
magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et
le fit conduire au grand galop à la Haye.



VIII

Une invasion


Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'œuvre diabolique de
mynheer Isaac Boxtel.

On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un
seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.

On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par
le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer
soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les
oignons les plus précieux.

Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup
plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt
était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il
songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire
arrêter le filleul en même temps que le parrain.

Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d'abord à
cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire
à l'échafaud.

Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais
esprits se familiarisent avec elles.

D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:

«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute
trahison et arrêté.

«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au
monde et que je suis libre comme l'air.

«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose
certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son
complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.

«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons
citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi,
Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»

Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un
empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au
simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l'unisson du
démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.

Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa
recherche sur la grande tulipe noire.

Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus
intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673
le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de
Harlem.

Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre
qui rongeait Isaac Boxtel.

Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand
trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne
songerait à veiller sur les tulipes du jardin.

Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où
était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait
cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire
fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille
florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême
d'appeler la fleur nouvelle _tulipa nigra Boxtellensis_, résultat qui
satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.

Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne
rêvait que d'elle.

Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si
forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.

En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait
l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.

Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne
produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même
il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin
ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis
l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était
acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et
avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de
la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de
Jean de Witt.

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas
eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni
sur l'atelier, ni sur le séchoir.

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre
docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même
point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques
de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître,
entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:

--Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à
ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus
tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha
dans sa couverture.

--Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout
en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle
à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce
moment?

--Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque
inintelligible.

--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius
van Baërle, comme coupable de haute trahison.

--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!

--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir
entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.

--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.

--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et
soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet.
Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.

--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la
vérité pure.

--Comment cela?

--M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de
l'expédier à la Haye.

--À la Haye!

--Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

--Et que dit-on? demanda Boxtel.

--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les
bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille
et M. Jean de Witt.

--Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir
la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.

--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit
bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille
nouvelle.

En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient
d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un
double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La
nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Puis il monta dans son sycomore.

Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison
et domestiques étaient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,
il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur,
monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.

Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumière veillait dans toute la maison.

C'était celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain
qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans
celui de Cornélius et descendit.

Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les
caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant
néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et,
arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains
dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'être trompé.

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla à côté: rien.

Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.

Il fouilla devant et derrière: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée
même, la terre avait été remuée.

En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était
descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons
vu, l'avait divisé en trois caïeux.

Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec
ses mains plus de dix pieds carrés.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle
de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.

Tout à coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.

Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré
dans le jardin.

Là il les trouverait.

Au reste, ce n'était guère plus difficile.

Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait
songé à les fermer.

Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de
vingt pieds au lieu de douze.

Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en
réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était
dressée.

Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne
l'avaient pas emportée.

Il courut à la maison, l'échelle y était.

Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec
plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de
Cornélius.

L'échelle atteignait juste au vasistas.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à
l'échelle et pénétra dans le séchoir.

Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les
jambes lui manquaient, son cœur battait à l'étouffer.

Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte
à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une
haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une
chambre.

Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel
était un voleur.

Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer
chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le
tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à
Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la
_Joannis_, la _de Witt_, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de
la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et
cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie
double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre
commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe
noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»

--Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le
séchoir, où les a-t-il pu cacher?

Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.

--Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel,
est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à
Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans
ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il
aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a
emportés à la Haye!

C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où
quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et
délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

--Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il
les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...

Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.

--Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que
je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il
abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable,
Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle,
reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal
de proie, rentra rugissant dans sa maison.



IX

La chambre de famille


Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la
prison du Buitenhof.

Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille
vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus
s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé
pour son prisonnier.

Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux
frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la
précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions,
de fermer les portes de la ville.

Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le
silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait
par les escaliers.

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait
fait sortir son père.

La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison
quand on égorgeait au Tol-Hek?

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent
fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal,
car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante
colère était passé par là.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit
n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit,
c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre
à la place accoutumée des exécutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir
l'horrible spectacle.

À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade
qui la remplaçait.

C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la
lettre d'écrou la qualité du prisonnier:

--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
famille; nous allons vous la donner.

Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la
cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel
que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui
disent comme un axiome de haute politique:

--Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc
à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il
fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste
n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage
d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse
chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où
il lui serait ordonné de le dévorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier
sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main
droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans
d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche
elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait
été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de
Cornélius.

C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître
Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot
rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la
mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour
regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave
visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la
position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard
caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune
fille.

Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où
l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du
molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de
la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante
paillette.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est
l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit
ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui
appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «_Vous aurez la
chambre de famille_.»

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé
de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est
inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel
avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son
âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
point. Il ne cessa d'avoir l'œil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis
de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon
blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel
laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur
le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit
pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en
s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison
d'intermittents éclairs.

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons,
Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de
lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste
regard.

À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre
par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa
silhouette irrégulière.

Cornélius reconnut le gibet.

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des
squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes,
mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription
tracée sur une énorme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à
lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque
barbouilleur d'enseignes:

«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin
Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis
du roi de France.»

Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur
délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si
précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes
clefs à la main.

Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le
prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude
de se déranger.

--Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces
de Witt ont donc le diable au corps!

--Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras
et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?

--Où, là-bas?

--Sur cette pancarte.

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le
gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.

--Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur,
voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M.
le prince d'Orange.

--MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et
en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

--MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous
cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à
l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec
violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il
se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus,
comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il
commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand
pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il
plairait à Dieu de lui envoyer.

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre
dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il
tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha
derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le
coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa
découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette
prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de
soleil.

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne
sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle était cette circonstance?

C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.



X

La fille du geôlier


Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en
ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en
essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras
au-dessus du poignet.

Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait
pas de la gravité de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia;
Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit
qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba
évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid,
semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était
demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne
lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à
la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant,
qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre
chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé
lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec
lui.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait
laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à
l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius
poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.

Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle
Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur
lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité,
était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.

Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au
moment même où le soupçon entrait dans son cœur.

Mais ramenée par le premier coup d'œil à la vérité, et honteuse de ce
qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux
humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de
ce que vous faites.

Cornélius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon
semblable.

--Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il
vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est
plus que du christianisme.

Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était
d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la
fois si noble et si compatissante.

Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu
de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui
revenant avec la vie:

--Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du
prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et
l'on vous laisse là sur le carreau.

--Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune
monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.

--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

--C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.

--Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?

--C'est mon premier état, dit le prisonnier.

--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

--Parfaitement.

--Et que vous faut-il pour cela, voyons?

--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras;
c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.

Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune
fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses
jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers
lui un fauteuil.

Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te
demande.

Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et
une grande bande de linge.

Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à
retrousser ses manches.

--Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.

--Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets
apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant
que je vais soutenir le bras de votre père.

Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se
trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture,
adapta la clavette et serra les bandes.

À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en
frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa,
après s'être assurée que son père était bien sans connaissance,
s'avançant vers Cornélius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service.

--Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.

--C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain
est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a
dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette
réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon
ne vous attend.

--Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?

--Voyez d'ici ce gibet.

--Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.

--L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?

--C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.

--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez,
coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain;
après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui
court.

--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est
évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous
empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.

--Que dites-vous?

--Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas!
et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà
la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il
rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?

En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il
la regardait sans l'entendre.

--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

--Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...

--Mais?

--Je refuse. On vous accuserait.

--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

--Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.

--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous
serez condamné... condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être
assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M.
Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et
fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux
de Witt.

--Hein! s'écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins,
de ces misérables, de ces scélérats de de Witt?

--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux
sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'échauffer le
sang.

Puis, tout bas à Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la
tranquillité et le calme d'un innocent.

--Silence, dit Rosa.

--Silence, et pourquoi?

--Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.

--Où serait le mal?

--Où serait le mal? C'est qu'il m'empêcherait de jamais revenir ici, dit
la jeune fille.

Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire; il lui semblait
qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.

--Eh bien! que marmottez-vous là tous deux? dit Gryphus en se levant et
en soutenant son bras droit avec son bras gauche.

--Rien, répondit Rosa; monsieur me prescrit le régime que vous avez à
suivre.

--Le régime que je dois suivre! le régime que je dois suivre! Vous
aussi, vous en avez un à suivre, la belle!

--Et lequel, mon père?

--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous
y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et
lestement!

Rosa et Cornélius échangèrent un regard.

Celui de Rosa voulait dire:

--Vous voyez bien.

Celui de Cornélius signifiait:

--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!



XI

Le testament de Cornélius van Baërle


Rosa ne s'était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au
Buitenhof et interrogèrent Cornélius van Baërle. Au reste,
l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avéré que Cornélius avait gardé
chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

Il ne le nia point.

Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance
lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.

Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baërle
n'avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt
lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta
comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait
été confié.

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.

Cornélius ne se borna point à cet aveu: il dit toute la vérité à
l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il
dit son indifférence en politique, son amour pour l'étude, pour les
arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais,
depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié
ce dépôt, ce dépôt n'avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.

On lui objecta qu'à cet égard il était impossible qu'il dît la vérité,
puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où
chaque jour il plongeait la main et les yeux.

Cornélius répondit que cela était vrai; mais qu'il ne mettait la main
dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons étaient bien secs,
mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons
commençaient à germer.

On lui objecta que sa prétendue indifférence à l'égard de ce dépôt ne
pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il était impossible
qu'ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n'en connût
pas l'importance.

Ce à quoi il répondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et
surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de
ces papiers, puisque cette confidence n'eût servi qu'à tourmenter le
dépositaire.

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au
paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul
était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son
procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.

Cornélius répondit que sans doute son parrain n'avait point pensé que
son dépôt courût aucun danger, caché comme il l'était dans une armoire
qui était regardée comme aussi sacrée que l'arche pour toute la maison
van Baërle; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile; que,
quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son
arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d'un oignon
des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son
séchoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui
était resté qu'un souvenir pareil à celui qu'on a d'une vision; que le
serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le
trouverait-on si on le cherchait bien.

Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu'il avait
quitté la Hollande.

Quant au papier, il était si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on
ne se donna pas la peine de le chercher.

Cornélius lui-même n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en
supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n'avoir aucun rapport
avec la correspondance qui faisait le corps du délit.

Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornélius à se défendre mieux
qu'il ne le faisait; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne
patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l'accusé, soit un
vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement
maître de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.

Cornélius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une
dernière réponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un
juste:

--Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai
rien à répondre, sinon l'exacte vérité. Or, l'exacte vérité, la voici.
Le paquet est entré chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste
devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu;
qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dépôt était la
correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je
proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet
était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir
accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.

Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux
opinions.

Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en
ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intérêt de tous d'éteindre.

L'un d'eux, et c'était un homme qui passait pour un profond observateur,
établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très
dangereux en réalité, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de
glace qui lui servait d'enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt,
ses proches.

Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec
la politique, et qu'il est historiquement prouvé que plusieurs hommes
très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur
état, quoiqu'au fond ils fussent occupés de bien autre chose; témoin
Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé,
qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le
premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.

Le juge conclut par ce dilemme:

Ou M. Cornélius van Baërle aime fort les tulipes, ou il aime fort la
politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce
qu'il est prouvé qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres
que l'on a trouvées chez lui; ensuite parce qu'il est prouvé qu'il
s'occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin--et là
était l'énormité--, puisque Cornélius van Baërle s'occupait à la fois de
tulipes et de politique, l'accusé était donc d'une nature hybride, d'une
organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et
la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l'espèce d'hommes
la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une
complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de
Condé fournissaient tout à l'heure un exemple.

Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de
Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de
la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en
détruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorité.

Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le
germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l'unanimité
contre M. Cornélius van Baërle, coupable et convaincu d'avoir, sous les
apparences innocentes d'un amateur de tulipes, participé aux détestables
intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la
nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l'ennemi
français.

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baërle
serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l'échafaud
dressé sur la place du même nom, où l'exécuteur des jugements lui
trancherait la tête.

Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une
demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été
réintégré dans sa prison.

Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l'arrêt.

Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la
fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d'un de ses
valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le
greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'était venue placer à l'encoignure
de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses
sanglots.

Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.

La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose à
répondre.

--Ma foi, non, répondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes
de mort qu'un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je
n'eusse jamais soupçonné celle-là.

Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baërle avec toute
la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands
criminels de tout genre.

Et comme il allait sortir:

--À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose,
s'il vous plaît?

--Mais pour aujourd'hui, répondit le greffier, un peu gêné par le
sang-froid du condamné.

Un sanglot éclata derrière la porte.

Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa
avait deviné le mouvement et s'était rejetée en arrière.

--Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l'exécution?

--Monsieur, pour midi.

--Diable! fit Cornélius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures
il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps à perdre.

--Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en
saluant jusqu'à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous
plaira.

En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant
l'allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc
et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.

Cornélius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles
blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure à
l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la
main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il
s'assit au milieu de l'escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par
le chien.

Le casque d'or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné
de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.

La jeune fille s'avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa
poitrine brisée.

--Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

--Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi? Je
n'ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.

--Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses
mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.

--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes
m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus
le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec
joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre
désir, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser à genoux.

--Pardonnez à mon père, dit-elle.

--À votre père! fit Cornélius étonné.

--Oui, il a été si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est
ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulièrement qu'il a
brutalisé.

--Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l'accident qui lui est
arrivé, et je lui pardonne.

--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour,
quelque chose pour vous?

--Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius
avec son doux sourire.

--Mais pour vous... pour vous...

--Celui qui n'a plus à vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a
besoin de quelque chose, chère Rosa.

--Ce ministre qu'on vous avait offert...?

--J'ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai adoré dans ses œuvres,
béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous
demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m'occupe, Rosa,
se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en
prie, dans l'accomplissement de cette dernière pensée.

--Ah! M. Cornélius, parlez, parlez! s'écria la jeune fille inondée de
larmes.

--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon
enfant.

--Rire! s'écria Rosa au désespoir, rire en ce moment! Mais vous ne
m'avez donc pas regardée, M. Cornélius?

--Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux
de l'âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s'était
offerte à moi; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment,
pardonnez-moi, c'est parce que, prêt à sortir de la vie, j'aime mieux
n'avoir rien à y regretter.

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures
sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.

--Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

Alors tirant de sa poitrine, où il l'avait caché de nouveau depuis qu'il
n'avait plus peur d'être fouillé, le papier qui enveloppait les trois
caïeux:

--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aimé les fleurs. C'était le temps
où j'ignorais que l'on pût aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne
vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d'amour.
Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence; il y a là-bas sur le
Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma
témérité. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouvé, je le crois
du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible,
et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de
cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent
mille florins--et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette--,
ces cent mille florins je les ai là dans ce papier; ils sont gagnés avec
les trois caïeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car
je vous les donne.

--Monsieur Cornélius!

--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne,
mon enfant. Je suis seul au monde; mon père et ma mère sont morts; je
n'ai jamais eu ni sœur ni frère; je n'ai jamais pensé à aimer personne
d'amour, et si quelqu'un a pensé à m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous
le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette
heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

--Mais, monsieur, cent mille florins...

--Ah! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins
feront une belle dot à votre beauté; vous les aurez, les cent mille
florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa,
et je ne vous demande en échange que la promesse d'épouser un brave
garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi
j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que
quelques minutes...

La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.

Cornélius lui prit la main.

--Écoutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procéderez. Vous
prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à
Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande nº 6; vous y
planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en
mai prochain, c'est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur
sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la
sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sûr. Alors vous ferez
prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le
congrès la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille
florins.

Rosa poussa un grand soupir.

--Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au
bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse
tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu'à cette vie qu'il allait
quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle _Rosa
Baërlensis_, c'est-à-dire qu'elle rappelle en même temps votre nom et le
mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez
oublier ce mot, tâchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous
l'écrive.

Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait
les initiales de C. W.

--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.

--Hélas! répondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,
Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et
d'entendre sans pâlir son jugement. Je l'ai trouvée dans cette chambre
après la mort du martyr, je l'ai gardée comme une relique; aujourd'hui
je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une
force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu
avait mise en vous. Dieu soit loué! Écrivez dessus ce que vous avez à
écrire, M. Cornélius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire,
ce que vous écrirez sera accompli.

Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.

--Avec quoi écrirai-je? demanda-t-il.

--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l'ai
conservé. C'était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et
qu'il n'avait pas songé à reprendre.

Cornélius le prit, et sur la seconde page--car, on se le rappelle, la
première avait été déchirée--, près de mourir à son tour comme son
parrain, il écrivit d'une main non moins ferme:

«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à
Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit
resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués;
je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction
profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire,
objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem,
désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place
comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme
de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la
grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de _Rosa
Baërlensis,_ c'est-à-dire son nom et le mien réunis.

«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!

  «Cornélius van Baërle.»

Puis, donnant la Bible à Rosa:

--Lisez, dit-il.

--Hélas! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l'ai déjà dit, je
ne sais pas lire.

Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu'il venait de faire.

Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.

--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec
mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle
Frisonne.

--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?

--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

--Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité
d'alliance.

--Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot?

--Oui.

--Et pour épouser un homme que j'aimerai?

--Sans doute.

--Et bien! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n'aimerai jamais
personne et ne me marierai pas.

Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et
faillit s'évanouir de douleur.

Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre
dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres,
retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.

--On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon
Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me
dire?

Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute
suffoquée de sanglots et de larmes.

--J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les
soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de
moi. Adieu, Rosa.

--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit,
je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh!
cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.

Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait
le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des
soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux
familiers de la prison.

Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis
plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il
plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.

Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée,
il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas
duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques
outragées des deux frères de Witt.

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha
des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées
et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un
visage livide à demi voilé par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait
appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute
vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui
avait confié Cornélius.

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts
crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle
Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les
quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait
lues, sauvé un homme et une tulipe.



XII

L'exécution


Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour
arriver au pied de son échafaud.

Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement;
Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine
expression de douceur qui touchait à la compassion.

Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que
ceux qui sortaient libres.

On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au
pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.

C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils
avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle
victime.

Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea
dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant
dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud,
et qu'encombrait la foule.

Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de
quatre ou cinq rivières.

Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations,
pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en
lui-même.

À quoi pensait ce juste qui allait mourir?

Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.

C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan,
soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à
la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait
égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la
politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir
trop pensé aux tulipes.

--L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve
commencera.

Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou
et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup,
c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.

Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.

Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre
Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le
voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.

Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive
joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts,
il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.

Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son
menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux
se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui
allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.

Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait
son épée.

Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller
en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une
autre couleur.

Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col
frissonnant.

Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.

Il ne vit aucun changement de nuances.

Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé
par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque
peu chancelant.

Il rouvrit les yeux.

Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé
d'un grand sceau de cire rouge.

Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil
hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du
haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis,
le regardaient du bas de la place.

À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença
de comprendre ceci.

C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que
les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait
dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait
pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.

En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà
pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait
voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de
celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait
laissé intactes les vertèbres.

Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi
encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai,
mais très supportable des voûtes célestes.

Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers,
fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un
certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que
les Grecs appelaient _trachelos_, et que nous autres Français nous
nommons modestement le cou.

Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on
allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.

Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de
Sévigné; il y avait un _post-scriptum_ à la lettre, et le plus important
de cette lettre était renfermé dans le _post-scriptum_.

Par ce _post-scriptum_, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait
Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.

Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable
pour la liberté.

Cornélius écouta donc le _post-scriptum_, puis, après la première
contrariété soulevée par la déception que le _post-scriptum_ apportait:

--Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du
bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes
trois caïeux de la tulipe noire.

Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept
prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher
ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.

Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens
de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle
dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais
pourtant bien loin.

Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île
que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.

Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que
le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de
Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre
publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient
accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa
nourriture.

--Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me
donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je
vivrai.

Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:

--Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le
terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas
à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête
qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.



XIII

Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur


Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était
approché de l'échafaud.

Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.

Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre
le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux
qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que
vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder
avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur
filleul sauvé de la mort.

Ce qui faisait dire aux spectateurs:

--Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de
ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi
la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme
elle vient de nous enlever celui-ci!

Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés
sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné
désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était
certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien
joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de
l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du
supplice.

Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang _perfide_ du
coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste
désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.

Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se
garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait
passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au
premier rang, comme nous avons dit, _unguibus et rostro_, caressant les
uns et frappant les autres.

Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le
bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être
mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:

--C'est convenu, n'est-ce pas?

Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait
dire:

--Soyez donc tranquille.

Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et
que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce
bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de
Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de
s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.

Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais
celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups
de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de
Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses
indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au
prisonnier.

Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de
soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du
moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus
n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien
de l'escalier.

Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents
du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était
dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le
pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille,
en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble
jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui
proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé
le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le
dernier héritier du condamné.

Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.

Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif,
comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il
s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla
trouver le bourreau.

Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le
cœur.

En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:

Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.

Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.

Moins Guillaume, Cornélius mourait.

Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.

Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme
un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il
laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour
la somme un peu exorbitante de cent florins.

Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près
sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?

C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra,
un assez joli placement.

Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour
gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser
mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les
restes inanimés de son ami.

La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs
maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.

Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre
fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.

Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis
qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.

Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait
n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.

Boxtel paya d'avance, et attendit.

Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes,
greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient.
Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant
n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu
soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or
étant le plus dur de tous les métaux?

Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel
par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait
donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de
la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le
greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa
poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce
accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du
tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans
son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui
et l'eût assassiné.

Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa
prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un
jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.

Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut
décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs
dans toute la simplicité du fait.

Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme
lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant
que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le
bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés
de l'autre côté du détroit.

Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que
ressentait Boxtel?

Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec
ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha,
perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé,
meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé
sur le dos.

Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur,
en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains
égratignées.

On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.

On se serait trompé.

Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et
les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on
appelle l'Envie.

Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la
mythologie, que des serpents en guise de coiffure.



XIV

Les pigeons de Dordrecht


C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que
d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant
M. Grotius.

Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand
l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de
Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince
d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.

Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que,
grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le
fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.

D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette
chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées
à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où
un premier s'était si facilement envolé.

La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en
consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour
madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus
élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante
vue.

L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain
nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre
chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà
de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette
libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:

Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.

Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au
moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père,
Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M.
Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en
partage.

Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du
Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de
cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons
accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout
frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.

--Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par
conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à
l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses
nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.

Puis, après un moment de rêverie:

--Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand
on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle,
c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours
de prison.

Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux--car cette pensée battait
toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la
poitrine--, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux,
se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les
ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de
France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une
femelle.

Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble,
et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha
la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en
alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.

Elle revint le soir.

Elle avait conservé le billet.

Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis
ensuite au grand désespoir de van Baërle.

Le seizième jour enfin elle revint à vide.

Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne,
et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre
le plus sûrement et le plus promptement possible.

Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet
adressé à Rosa.

Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les
murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de
pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.

Et voici comment:

En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac
Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son
domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope,
mais encore ses pigeons.

Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu
d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.

Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit
de Cornélius van Baërle.

La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose.
Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui
demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les
manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou
quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de
Hollande la pièce.

C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique
accepta-t-il avec une grande joie.

La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de
l'envieux.

C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations
visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du
blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.

Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute
chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un
de ces pigeons-là.

Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre
son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein,
comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction
du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles
de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte
que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu
son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements
variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous
notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours
pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.

Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.

Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du
soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles
naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix
qui le fit tressaillir.

Il porta la main à son cœur et écouta.

C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.

Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant
de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait,
en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il
s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet
lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.

Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.

Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la
Haye.

Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein,
Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la
prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au
prisonnier?

Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs
sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et
Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait
pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de
Cornélius en lui disant:

--Oh! monsieur! monsieur, me voici.

Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.

--Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.

--Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.

--Votre père?

--Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les
instructions du gouverneur, il va monter.

--Les instructions du gouverneur?...

--Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder
a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas
autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les
animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre
lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue,
j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince
vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père
troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye
contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se
doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au
contraire, il accorda.

--De sorte que vous voilà?

--Comme vous voyez.

--De sorte que je vous verrai tous les jours?

--Le plus souvent que je pourrai.

--Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?

--Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.

Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls
purent se toucher à travers le grillage.

--Voici mon père! dit la jeune fille.

Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui
apparaissait au haut de l'escalier.



XV

Le guichet


Gryphus était suivi du molosse.

Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les
prisonniers.

--Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est
évadé; vous savez, M. Grotius?

--Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt,
que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de
cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne
s'en évadera après lui.

Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au
prisonnier.

Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier,
comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il
avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.

Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.

--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un
peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier.
Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance.
Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui
concerne la discipline.

--Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le
prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la
lanterne.

--Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous;
tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!

--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois
que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez
la lanterne.

Gryphus fronça le sourcil.

--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes.
Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.

--Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?

--Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants,
vous avez commerce avec le diable.

--Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai
remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant
Cornélius.

--Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me
l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous:
au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien
arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son
affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les
règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir
m'en servir.

--Et vous n'avez pas voulu?

--J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce
bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe
de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.

--Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte
raison devez-vous vous moquer des savants.

--Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à
l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à
garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils
s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de
l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer,
s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa
tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne
vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de
papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est
sauvé.

--Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai
eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai
plus.

--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.

--En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.

--Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles
maintenant.

--C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se
détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami,
et l'autre... l'autre mon second père.

--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs.
Et puis c'est par philanthropie que je parle.

--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne
comprends pas bien.

--Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...

--Eh bien?

--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas
que je vais vous rendre la vie très dure.

--Merci de la promesse, maître Gryphus.

Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa
derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique
consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour
pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans
une brume grisâtre.

--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.

--Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.

--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.

En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la
voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés
dans le brouillard.

--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.

--Mes pigeons, répondit Cornélius.

--Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier
a quelque chose à lui?

--Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?

--Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune
homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus
tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.

--Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van
Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore
bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.

--Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus
tard que demain, je leur tordrai le cou.

Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:

--À neuf heures ce soir.

Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons
comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et
comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit,
donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla
faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu,
que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant
des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et
démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les
chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils
messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.

Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de
sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put
distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la
présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.

Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.

Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»

La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius
entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle
Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius
fixait ardemment les yeux s'éclaira.

Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.

--Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me
voici!

--Oh! bonne Rosa!

--Vous êtes content de me voir?

--Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!

--Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé;
alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à
personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer
une heure avec vous.

--Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.

Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet
que Rosa retira le sien.

--Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.

Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa
ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.

--Ah! vous les avez donc conservés?

--Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?

--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble
qu'ils étaient à vous.

--Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur.
Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume
toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume
sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute
la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de
votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux;
seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la
résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de
Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre.
Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre
ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour
Leyde; vous savez le reste.

--Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre
reçue, à venir me rejoindre?

--Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur
sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois,
Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela
sans doute pour remercier la belle jeune fille.

Rosa se recula comme la première fois.

--En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de
toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas
savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre
nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui
parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette
pour moi.

--Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à
quelle occasion?

--Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que
l'on m'écrivait.

--Vous receviez des lettres, Rosa?

--Par centaines.

--Mais qui vous les écrivait donc?...

--Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le
Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les
commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.

--Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?

--Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et
cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre
son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les
brûle.

--Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout
à la fois par l'amour et la joie.

Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le
grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de
la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.

À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle
peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution.
Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le
cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les
palpitations de son cœur.

Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des
cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.

Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à
Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.



XVI

Maître et écolière


Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne
volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.

Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien
n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de
sinécure donnée à son âge.

Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance
de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius
avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il
était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il
surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage
courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son
effroyable rébellion contre le clément stathouder.

Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le
surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances
depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même
probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission
complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison
avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile
sans ses caïeux et sans Rosa.

C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir
causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous
l'avons vu, avait tenu parole.

Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les
mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas
trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier
coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle
commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours
enveloppés dans le même papier.

Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main
du bout de ses doigts.

Le jeune homme avait réfléchi.

--Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute
notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa,
d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme
impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons
donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à
nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à
notre but.

Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et
cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que
pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.

--Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune
coopération à cette grande affaire.

--J'écoute, dit Rosa.

--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de
jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.

--Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal
et est plein de beaux vieux arbres.

--Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
afin que j'en juge.

--Dès demain.

--Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux
qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.

--Soyez tranquille.

--La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons
trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez
le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira
certainement si vous le soignez selon mes indications.

--Je ne m'en éloignerai pas une seconde.

--Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma
chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant
lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour
celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon
égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai
artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma
pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le
troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux
premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa,
il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille
florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir
réussir notre œuvre.

--J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous
choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra
plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.

--Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas
être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons
tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes
mes instructions, n'est-ce pas?

--Je vous le promets.

--Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui
pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques,
traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la
nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces
malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.

--J'écouterai.

--Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?

--La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.

--Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent
point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu
de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une
paire de rats dans l'arche.

--Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...

--Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu
soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien
plus à craindre encore que le chat et le rat!

--Et quel est cet animal?

--C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on
risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on
voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.

--Personne que moi n'entrera dans le jardin.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure!

--Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de
vous!

Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la
même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite
était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.

Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout
particulier, était le caïeu.

Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce
parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire?
Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?

C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se
retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.

Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la
grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius
van Baërle?

Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et
remplie pour le prisonnier.

Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.

Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion
du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était
excellente.

Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond
propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa
d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un
excellent terreau.

Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.

Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour
dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y
parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de
pensées pour un prisonnier philosophe.

Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.

Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond
de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut
pas toujours parler tulipes.

Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier
s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la
conversation.

Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage
invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans
doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le
grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le cœur d'une
jeune fille.

Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier
presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse:
c'était la dépendance où était Rosa de son père.

Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque,
l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute
probabilité, découvert ce chef-d'œuvre de la création que l'on
appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance, _Rosa Baërlensis_,
la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus
simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un
esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose
de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le
verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban de _la Tempête_,
un passage entre l'homme et la brute.

Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme
pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était
mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et
emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés.
Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être
alors par ne plus les réunir.

--Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune
fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous
écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?

--Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation
autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la
bien.

--Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.

--Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et
à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon
nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.

--Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.

Rosa sourit et haussa doucement les épaules.

--Est-ce que vous resterez toujours en prison? répondit-elle. Est-ce
qu'après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la
liberté? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce
que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous
daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la
petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau?

Cornélius voulut protester, et certes il l'eût fait de tout son cœur et
dans la sincérité d'une âme remplie d'amour. La jeune fille
l'interrompit.

--Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.

Parler à Cornélius de sa tulipe, c'était un moyen pour Rosa de tout
faire oublier à Cornélius, même Rosa.

--Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de
fermentation a commencé, les veines du caïeu s'échauffent et
grossissent; d'ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer
les premières protubérances de la germinaison... Et la vôtre, Rosa?

--Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'après vos indications.

--Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornélius, les yeux presque aussi
ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux
avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.

--J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne
pouvait s'empêcher d'étudier ce double amour du prisonnier pour elle et
pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis préparé
dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement
sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un
caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l'avez
décrite.

--Bien, bien, Rosa.

--Le terrain préparé de la sorte n'attend plus que votre avertissement.
Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le
planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les
chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.

--C'est vrai, c'est vrai! s'écria Cornélius en frappant avec joie ses
mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez
certainement vos cent mille florins.

--N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous
m'appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des
tulipes.

--Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que
vous sachiez lire.

--Quand commencerons-nous?

--Tout de suite.

--Non, demain.

--Pourquoi demain?

--Parce qu'aujourd'hui notre heure est écoulée, et qu'il faut que je
vous quitte.

--Déjà! mais dans quoi lirons-nous?

--Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espère, nous portera
bonheur.

--À demain donc?

--À demain.

Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.



XVII

Premier caïeu


Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de
Witt.

Alors commença entre le maître et l'écolière une de ces scènes
charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les
rencontrer sous la plume.

Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants,
était trop élevé pour que des gens qui s'étaient jusque-là contentés de
lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient à se dire
pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.

En conséquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tête
penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu'elle tenait de la main
droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par
un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts
sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler
Cornélius, lequel, muni d'un fétu de paille en guise d'indicateur,
désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.

Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil
bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui,
ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts
levés en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose
qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l'on
voit circuler sous la chair.

L'intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact
vivifiant de l'esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait
trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui
s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles
électriques capables d'éclairer les ténèbres mêmes de l'idiotisme.

Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons
de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de
l'amour.

Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.

C'était un trop grave événement qu'une demi-heure de retard pour que
Cornélius ne s'informât pas avant toute chose de ce qui l'avait causé.

--Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute.
Mon père a renoué connaissance à Loewestein avec un bonhomme qui était
venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C'était un
bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires,
en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.

--Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornélius étonné.

--Non, répondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que
mon père s'est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.

--Oh! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel
événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre
de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble
prisonniers et gardiens.

--Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie
quelqu'un, ce n'est pas mon père.

--Qui est-ce alors?

--Moi, par exemple.

--Vous?

--Pourquoi pas? dit en riant Rosa.

--Ah! c'est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n'aurez pas toujours
en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.

--Je ne dis pas non.

--Et sur quoi fondez-vous cette joie?

--Dites cette crainte, M. Cornélius.

--Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...

--Je la fonde sur ceci...

--J'écoute, dites.

--Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye;
tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit
à son tour; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte
qu'il voulait vous voir.

--Me voir, moi?

--Oh! prétexte, assurément, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire
valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon
père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se
recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire à
mon père qu'il ne vous connaissait pas.

--Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet
homme et ce qu'il veut.

--Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser
à vous?

--Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la
connaissez et elle vous connaît. Hélas! cette pauvre Zug, elle viendrait
elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à
vous: «Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez
comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je
prierai Dieu toute ma vie pour vous.» Oh! non, continua Cornélius, oh!
non, à part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.

--J'en reviens donc à ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au
coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande où je dois planter
votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se
glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de
regarder, c'était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et,
certes, c'était bien moi qu'il avait suivie, c'était bien moi qu'il
épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome
de terre qu'il ne s'en rendît compte.

--Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il
beau?

Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.

--Jeune, beau! s'écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage,
il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder
en face ni parler haut.

--Et il s'appelle?

--Jacob Gisels.

--Je ne le connais pas.

--Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.

--En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous
voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?

--Oh! non certes!

--Vous voulez que je me tranquillise, alors?

--Je vous y engage.

--Eh bien! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez
tout ce que je vous écrirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la
jalousie et sur ceux de l'absence?

--Je lirai si vous écrivez bien gros.

Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à
inquiéter Rosa:

--À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous?

--Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, après
avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j'ai vu
poindre l'aiguillon de la première pousse; ah! Rosa, mon cœur s'est
fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu'une aile de
mouche écorcherait en l'effleurant, ce soupçon d'existence qui se révèle
par un insaisissable témoignage, m'a plus ému que la lecture de cet
ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du
bourreau, sur l'échafaud du Buitenhof.

--Vous espérez, alors? dit Rosa en souriant.

--Oh! oui, j'espère!

--Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu?

--Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez
point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à
qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien
qu'à l'inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur; et surtout,
surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon
qui vous reste.

--Il est encore dans le même papier où vous l'avez mis et tel que vous
me l'avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et
sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu,
pauvre prisonnier.

--Comment, déjà?

--Il le faut.

--Venir si tard et partir si tôt!

--Mon père pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir;
l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.

Et elle écouta inquiète.

--Qu'avez-vous donc? demanda van Baërle.

--Il m'a semblé entendre.

--Quoi donc?

--Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.

--En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l'entend de
loin, lui.

--Non, ce n'est pas mon père, j'en suis sûre, mais...

--Mais...

--Mais ce pourrait être M. Jacob.

Rosa s'élança dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui
se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix
premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n'était pour
lui qu'un prélude. Quand la fatalité commence d'accomplir une œuvre
mauvaise, il est rare qu'elle ne prévienne pas charitablement sa victime
comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se
mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l'instinct de
l'homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés
qu'on ne le croit généralement; presque toujours, disons-nous, ces avis
sont négligés. Le coup a sifflé en l'air, et il retombe sur une tête que
ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le
lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses
trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son
geôlier (et dans l'espérance de surprendre les secrets de son
prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il
entendait venir son geôlier, van Baërle, à l'aide d'une mécanique qu'il
avait inventée, et qui ressemblait à celles à l'aide desquelles on monte
et descend les sacs de blé dans les fermes, van Baërle avait imaginé de
descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et
ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux
ficelles à l'aide desquelles le mouvement s'opérait, notre mécanicien
avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur
les tuiles et dans le creux des pierres.

Gryphus n'y devinait rien.

Ce manège réussit durant huit jours.

Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu,
d'où s'élançait déjà un point de végétation, n'avait pas entendu monter
le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait
dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout à coup, et Cornélius fut
surpris sa cruche entre ses genoux.

Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains
de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité
que ne fait le faucon sur sa proie.

Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois
aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout
d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau
dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet
et que Cornélius van Baërle lui avait si bien remise.

--Qu'avez-vous là? s'écria-t-il. Ah! je vous y prends!

Et il enfonça sa main dans la terre.

--Moi? Rien, rien! s'écria Cornélius tout tremblant.

--Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret
coupable caché là-dessous!

--Cher M. Gryphus! supplia van Baërle, inquiet comme la perdrix à qui le
moissonneur vient de prendre sa couvée.

En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.

--Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornélius pâlissant.

--À quoi? mordieu! à quoi? hurla le geôlier.

--Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!

Et d'un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du
geôlier la cruche, qu'il cacha comme un trésor sous le rempart de ses
deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus
convaincu qu'il venait de découvrir une conspiration contre le prince
d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant
l'impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il
sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa
cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.

--Ah! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.

--Laissez-moi ma tulipe! criait van Baërle.

--Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de
messieurs les prisonniers.

--Mais je vous jure...

--Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied; lâchez, ou j'appelle la
garde.

--Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec
ma vie.

Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la
terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que van
Baërle était heureux d'avoir sauvé le contenant, ne s'imaginant pas que
son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu
amolli qui s'écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé,
mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.

Van Baërle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette
joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce
geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l'araignée de
Pellisson.

L'idée d'assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau
du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front,
l'aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute
l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait
retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.

Un cri l'arrêta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que
poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante,
les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.

Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un
fracas épouvantable.

Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta
à de terribles menaces.

--Oh! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien
méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un
oignon de tulipe!

--Fi! mon père, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.

--Ah! c'est vous, péronnelle! s'écria en se retournant vers sa fille le
vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et
surtout descendez au plus vite.

--Malheureux! malheureux! continuait Cornélius au désespoir.

--Après tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On
vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents
dans mon grenier.

--Au diable vos tulipes! s'écria Cornélius. Elles vous valent et vous
les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les
donnerais pour celle que vous avez écrasée là.

--Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas à la
tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux
oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec
les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien,
qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.

--Mon père! mon père! s'écria Rosa.

--Eh bien! tant mieux! tant mieux! répétait Gryphus en s'animant, je
l'ai détruit, je l'ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous
recommencerez! Ah! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous
rendrais la vie dure.

--Maudit! maudit! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant
avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre
de tant de joies et de tant d'espérances.

--Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse
Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur
saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure
saignante de Cornélius.



XVIII

L'amoureux de Rosa


Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l'on
entendait dans l'escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles
de ce qui se passait.

--Mon père, dit Rosa, entendez-vous?

--Quoi?

--M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.

--On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'eût-on pas dit qu'il
m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!

Puis, indiquant du doigt l'escalier à Rosa:

--Marchez devant, mademoiselle! dit-il.

Et, fermant la porte:

--Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa
douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait:

--Oh! c'est toi qui m'as assassiné, vieux bourreau. Je n'y survivrai
pas!

Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids
que la Providence avait mis à sa vie et que l'on appelait Rosa.

Le soir, la jeune fille revint.

Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne
s'opposait plus à ce qu'il cultivât des fleurs.

--Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier à la
jeune fille.

--Je le sais parce qu'il l'a dit.

--Pour me tromper peut-être?

--Non, il se repent.

--Oh! oui, mais trop tard.

--Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.

--Et comment lui est-il donc venu?

--Si vous saviez combien son ami le gronde!

--Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?

--En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.

Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait
obscurci le front de Cornélius se dissipa.

--Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.

--Eh bien! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l'histoire
de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu'il avait fait en
l'écrasant.

Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.

--Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob! continua Rosa. En
vérité, j'ai cru qu'il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux
étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait
ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait étrangler mon père.

«--Vous avez fait cela, s'écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu?

«--Sans doute, fit mon père.

«--C'est infâme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous
avez commis là! hurla Jacob.

«Mon père resta stupéfait.

«--Est-ce que vous aussi vous êtes fou? demanda-t-il à son ami.

--Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius; c'est un honnête
cœur, une âme d'élite.

--Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement
qu'il n'a traité mon père, ajouta Rosa; c'était de sa part un véritable
désespoir; il répétait sans cesse:

«--Écrasé, le caïeu écrasé; oh! mon Dieu, mon Dieu, écrasé!

«Puis, se tournant vers moi:

«--Mais ce n'était pas le seul qu'il eût? demanda-t-il.

--Il a demandé cela? fit Cornélius, dressant l'oreille.

--«Vous croyez que ce n'était pas le seul? dit mon père. Bon, l'on
cherchera les autres.

«--Vous chercherez les autres, s'écria Jacob en prenant mon père au
collet.

«Mais aussitôt il le lâcha.

«Puis, se tournant vers moi:

«--Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.

«Je ne savais que répondre, vous m'aviez bien recommandé de ne jamais
laisser soupçonner l'intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement
mon père me tira d'embarras.

«--Ce qu'il a dit? Il s'est mis à écumer.

«Je l'interrompis.

«--Comment n'aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si
injuste et si brutal.

«--Ah çà! mais êtes-vous fous? s'écria mon père à son tour; le beau
malheur d'écraser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un
florin au marché de Gorcum.

«--Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de
répondre.

--Et à ces mots, lui, Jacob? demanda Cornélius.

--À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un
éclair.

--Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?

--«Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet
oignon précieux?

«Je vis que j'avais fait une faute.

«--Que sais-je, moi? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais
en tulipes? Je sais seulement, hélas! puisque nous sommes condamnés à
vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout
passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Baërle s'amusait de cet oignon.
Eh bien! je dis qu'il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.

«--Mais d'abord, fit mon père, comment s'était-il procuré cet oignon?
Voilà ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.

«Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je
rencontrai les yeux de Jacob.

«On eût dit qu'il voulait poursuivre ma pensée jusqu'au fond de mon
cœur.

«Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une réponse. Je haussai les
épaules, tournai le dos et m'avançai vers la porte.

«Mais je fus arrêtée par un mot que j'entendis, si bas qu'il fût
prononcé.

«Jacob disait à mon père:

«--Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!

«--Comment cela?

«--C'est de le fouiller; et s'il a les autres caïeux, nous les
trouverons, car ordinairement, il y en a trois.

--Il y en a trois! s'écria Cornélius. Il a dit que j'avais trois caïeux!

--Vous comprenez, le mot m'a frappée comme vous. Je me retournai.

«Ils étaient si occupés tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.

«--Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.

«--Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque; pendant ce
temps je fouillerai sa chambre.

--Oh! oh! fit Cornélius. Mais c'est un scélérat que votre M. Jacob.

--J'en ai peur.

--Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.

--Quoi?

--Ne m'avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre
plate-bande, cet homme vous avait suivie?

--Oui.

--Qu'il s'était glissé comme une ombre derrière les sureaux?

--Sans doute.

--Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de râteau?

--Pas un.

--Rosa, fit Cornélius pâlissant.

--Eh bien!

--Ce n'était pas vous qu'il suivait.

--Qui suivait-il donc?

--Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.

--De qui donc, alors?

--C'était mon caïeu qu'il suivait; c'était de ma tulipe qu'il était
amoureux.

--Ah! par exemple! cela pourrait bien être, s'écria Rosa.

--Voulez-vous vous en assurer?

--Et de quelle façon?

--Oh! c'est chose bien facile.

--Dites!

--Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob
sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous
suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais
regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.

--Bien! mais après?

--Après? comme il agira, nous agirons.

--Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M.
Cornélius.

--Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre
père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie
s'est paralysée.

--Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?

--Quoi?

--Voulez-vous accepter la proposition de mon père?

--Quelle proposition?

--Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

--C'est vrai.

--Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons,
vous pourrez élever le troisième caïeu.

--Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père
était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...

--Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le
vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un
sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.

En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il
luttait contre un grand désir.

--Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce
serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je
livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie
la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de
pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit
de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au
troisième caïeu--Cornélius soupira profondément--quant au troisième,
gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première
ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé
garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque
chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse!
Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa,
qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce
beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que
vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.

--Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de
tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres
pour moi.

--Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous
vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que
vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux
Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi
qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde,
sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent
jusqu'à ses yeux.

--Hélas! dit-elle.

--Quoi? demanda Cornélius.

--Je vois, une chose.

--Que voyez-vous?

--Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous
aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une
autre affection.

Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la
jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa
était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait
plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni
de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce
bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en
ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de
l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le
plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois
heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes,
bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans
les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.



XIX

Femme et fleur


Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui
ou à quoi rêvait Cornélius.

Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien
encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant
Rosa se trompait.

Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait,
comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme
comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.

En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit
et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités
morales et physiques, mais quant à sa position sociale.

Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été
avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie
de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées
en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries
héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une
distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son cœur, ce
serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus
fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un
geôlier.

Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe
noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle
comprenait.

Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible,
pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.

Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.

Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des
nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle,
à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce
point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait
tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas
désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de
lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à
ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été
nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.

Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre
Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la
première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de
laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.

--Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais
sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur
ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il
m'aimait.

Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été
plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous
l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et
Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.

Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe
noire.

Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de
grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un
acharnement non moins louable à l'œuvre bien autrement difficile de
l'écriture.

Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où
Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne
désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit
jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.

Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites
Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait
Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de
la recommandation.

Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était
encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait
plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme
une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de
l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.

Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était
pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier
momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La
préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire.
Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à
coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont
tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:

--Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!

Le _cela_ de Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce
soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait,
la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce
qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et
qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long
battement de cœur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité
croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui
avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son
esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de
le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin
était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa
vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à
l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures
sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond
d'un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant
cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya
la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le
bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de
l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par
elle, il disait:

--Ah! voilà Rosa qui vient.

Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge
marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures
et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave
annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux
habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.

C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure
était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.

Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée,
se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.

--Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne
viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais
autant.

Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.

Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa
d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.

La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour
n'apportait aucune espérance au prisonnier.

À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna
même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le
corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.

Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien
voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur
le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui
faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait
que sa fille était malade.

À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la
journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en
réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue
du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on
voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une
infraction à ses habitudes.

À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents,
avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des
nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate,
s'était borné à répondre:

--Ça va bien.

À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.

--Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.

--Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois
Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.

Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de
Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de
tentative de corruption.

Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se
renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que
nous avons essayé de décrire.

Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce
vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre
Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le
temps de son absence.

Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain,
Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que
d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le cœur, cette
espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.

Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus
étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient
à Rosa de jamais revoir Cornélius.

Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers
qu'il eût jamais courus de sa vie.

Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie
était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa
pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était
arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus
experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il
avait dit à Rosa:

--Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.

Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le
temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait
à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les
premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser
passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la
jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été
planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!

De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire
et le manger.

Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.

C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle
d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne
pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à
gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet
confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de
découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la
tulipe, ses deux amours brisées.

Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine
celui-ci y avait-il touché.

Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les
comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.

Cornélius ne s'était pas levé de la journée.

--Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois
que nous allons être débarrassés du savant.

Rosa tressaillit.

--Bah! fit Jacob, et comment cela?

--Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus.
Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre
sera une bière.

Rosa devint pâle comme la mort.

--Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.

Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit
une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des
lettres.

Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius
aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.

Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut
peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée
pendant cette absence de sept jours:

«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»

Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de
Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était
bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était
point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle
restait éloignée de Cornélius.

Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir
voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.

Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il
comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse
elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur
un papier pareil à celui qu'il avait reçu:

«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade;
c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»

Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la
porte et écouta.

Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas
ni le froissement de sa robe.

Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une
caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:

--À demain.

Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa
ne s'étaient point vus.



XX

Ce qui s'était passé pendant ces huit jours


Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter
à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons
jours de leur amitié.

On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le
grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue
depuis trop longtemps.

Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement
quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.

--Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.

--J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a
dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous
tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.

--Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant
revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.

--C'est vrai, je l'ai reçue.

--Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas
lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez
énormément profité sous le rapport de l'écriture.

--En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour
cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de
vous rendre à la santé.

--Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque
bonne nouvelle à m'apprendre?

Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux
brillants d'espoir.

Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le
comprendre, la jeune fille répondit gravement:

--J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la
plus grave préoccupation que vous ayez.

Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir
Cornélius.

Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de
l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la
tulipe noire.

--Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit,
mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je
regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre
absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.

Rosa sourit mélancoliquement.

--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.

Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en
était un.

--Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?

Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle
voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait
accepter celui-là avec sa faiblesse.

--Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le
Jacob, ne venait pas pour moi.

--Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.

--Il venait pour la tulipe.

--Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli
lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que
Jacob venait pour elle.

Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son
visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.

--Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et
l'honnêteté de votre cœur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le
jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre
tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.

Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:

--Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais
reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore.
Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai
vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...

Cornélius l'interrompit.

--Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit,
j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette
fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?

--Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous
m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la
tulipe que cet odieux homme suivait...

--Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.

--Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert
depuis huit jours!

--Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole,
Rosa.

--Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc
au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la
tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre,
j'étais suivie.

--Eh bien? demanda Cornélius.

--Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et
disparut encore derrière les sureaux.

--Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda
Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait
donné à Rosa.

--Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche
comme si je plantais le caïeu.

--Et lui... lui... pendant ce temps?

--Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les
branches des arbres.

--Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.

--Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.

--Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte
qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce
qu'il fit, vous une fois partie.

--Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais
pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la
plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but,
c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée,
il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea
chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines,
interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul,
bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la
plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une
portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y
trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une
action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il
pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le
dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son
départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé,
et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant
l'air innocent d'un promeneur ordinaire.

--Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui
ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le
caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour
le planter.

--Le caïeu, il est depuis six jours en terre.

--Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle
imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal
exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?

--Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la
porte de ma chambre.

--Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu
tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le
faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de
Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre,
comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de
soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce
que je vous dis là, moi, Rosa!

--Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune
fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser,
que votre caïeu n'est pas dans l'eau.

--Ah! je respire.

--Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où
vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois
quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un
quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet
infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la
tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!

--Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?

--Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du
soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus
chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je
l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze
heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de
l'après-midi jusqu'à cinq.

--Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un
jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma
tulipe va vous prendre tout votre temps.

--Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma
fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais
mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je
puisse cesser de devenir sa rivale.

--Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un
regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui
consola un peu Rosa.

Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius
avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:

--Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en
terre?

--Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.

--Et il ne paraît pas encore?

--Non, mais je crois que demain il paraîtra.

--Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des
vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez
tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.

--Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais
pas si je pourrai.

--Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas
demain?

--M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.

--Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.

--Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.

--À vous aimer, Rosa.

Rosa secoua la tête.

Il se fit un nouveau silence.

--Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans
la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on
voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les
giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les
roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.

--Que veut dire cela? demanda Rosa.

--Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le
récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de
notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin
des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce
n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois
la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme
vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux
diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la
solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les
tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!

Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il
avait les yeux au ciel.

Il continua avec un soupir:

--Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre
saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel
droit avais-je d'exiger votre fidélité?

--Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de
cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur
ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?

--Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que
de me laisser mourir ici?

--Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui
pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?

--De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que
j'ai eue en ce monde.

--Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond
que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que
vous alliez être mis à mort.

--Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime
les fleurs.

--Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement
cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.

--Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains
comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez,
écoutez mon cœur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma
tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me
souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est
parce que--je ne sais si cela est vrai--, c'est parce qu'il me semble
que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la
chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour,
rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur,
éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais
habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux
grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse
des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix,
votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le
feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui
caressait perpétuellement mon cœur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien
que je n'aime que vous.

--Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes
et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de
fer aux lèvres de Cornélius.

--Avant tout, Rosa...

--Faut-il que je vous croie?

--Comme vous croyez en Dieu.

--Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?

--Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.

--Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?

--À ne pas vous marier d'abord.

Elle sourit.

--Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez
une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes
condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre
dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le
sacrifice de mes rêves, de mon ambition.

--Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius
cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle
Rosa pût faire allusion.

--Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille
souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre
fleur, enfin.

Cornélius sourit.

--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre
amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants
qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit
des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à
Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point
d'étudiants?

--Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.

--Qui écrivent?

--Qui écrivent.

--Et maintenant que vous savez lire...

Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre
prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux
qu'elle recevait.

--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les
billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je
ne fais que suivre vos instructions.

--Comment! mes instructions?

--Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son
tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M.
Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais
lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien!
dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune
homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et
comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que
vous me laissiez le soir pour le trouver.

--Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et,
grâce au ciel, je suis vivant.

--Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à
vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.

--Ah! oui, Rosa, venez! venez!

--Mais à une condition.

--Elle est acceptée d'avance!

--C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.

--Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.

--Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et,
comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage
que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri
plein d'amour et disparut.



XXI

Le second caïeu


La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.

Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée;
elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient
noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer
à peine le jour.

Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait
dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues,
tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la
fenêtre encore fermée.

Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie,
la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la
sombre chambre.

C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour
de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement
parfumée que toutes les fleurs de la terre.

Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver
morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant
un petit air d'opéra.

--Hein! fit celui-ci.

--Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.

Gryphus le regarda de travers.

--Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?

Gryphus grinça des dents.

--Voilà votre déjeuner, dit-il.

--Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai
grand faim.

--Ah! vous avez faim? dit Gryphus.

--Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.

--Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.

--Quelle conspiration? demanda van Baërle.

--Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez
tranquille, on veillera.

--Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme
ma personne, est toute à votre service.

--On verra cela à midi, dit Gryphus.

Et il sortit.

--À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à
midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius
attendait neuf heures.

Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de
Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.

La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la
porte derrière eux.

--Là! Maintenant, cherchons.

On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet,
entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne
trouva rien.

On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit;
on ne trouva rien.

Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le
troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien
certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme
le premier.

Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une
perquisition faite dans son domicile.

Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de
papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée
de l'expédition.

À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir;
mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la
bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le
force.

Cornélius éclata de rire.

Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers
la grille:

--C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.

Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était
Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais
Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle
savait lire.

Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par
Jacob.

Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa
rougissait.

De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont
parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de
l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en
Orient.

Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures,
qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.

Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.

Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.

Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un
tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.

Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait
bonne, gracieuse, charmante.

Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?

C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.

Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.

Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut
dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.

Une fois endormi, il rêva d'elle.

Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la
réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là
apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de
Chine.

Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:

--Rosa, Rosa, je t'aime.

Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se
rendormir.

Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.

Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine
Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne
d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du
monde.

Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait
défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.

C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais
c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.

Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà
passées.

Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre,
dix-huit au souvenir.

Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa
pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et
pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles
de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre,
sans parler d'autre chose.

Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un
côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts
par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le
grillage.

Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement
dangereuses pour elle que de parler tulipe.

Elle comprit cela en rentrant chez elle, le cœur bondissant, les joues
ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.

Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après
les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le
grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit
pas:

--Eh bien! dit-elle, elle a levé!

--Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa
abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.

--La tulipe, dit Rosa.

--Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?

--Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son
enfant.

--Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le
grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front,
quelque chose enfin.

Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.

Rosa poussa un petit cri.

Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation;
il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.

--Levé bien droit? demanda-t-il.

--Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.

--Et elle est bien haute?

--Haute de deux pouces au moins.

--Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.

--Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.

--Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon
tour.

--Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la
perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le
premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je
perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car
depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.

--Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.

--Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou
vingt-huit ans que j'aimerai.

--Taisez-vous, méchante.

Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit,
sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue.
Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa
main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son
aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe
et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles
qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui
s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses
questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur
importance.

--Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?

--Elle est nouée, répéta Rosa.

Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

Puis revenant à Rosa:

--L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes
sont-elles bien vertes?

--L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre
gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.

Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui
où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait
qu'elles étaient entr'ouvertes.

--Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert!
Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?

Et le prisonnier s'arrêta haletant.

--Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur
différente, mince comme un cheveu.

--Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.

--Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.

--Brun!

--Oh! plus foncé.

--Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé
comme...

--Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.

Cornélius poussa un cri de joie folle.

Puis s'arrêtant tout à coup:

--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse
vous être comparé, Rosa.

--Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.

--Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi;
Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa,
vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre!

--Après la tulipe cependant?

--Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma
joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux
ou trois jours au plus tard elle va fleurir?

--Demain ou après-demain, oui.

--Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en
arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit
adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux,
comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du
guichet.

Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les
lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement.

--Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.

--Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre,
Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le
président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est
fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous
trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?

Rosa sourit.

--Oh oui! dit-elle.

--Assez? demanda Cornélius.

--J'ai trois cents florins.

--Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il
vous faut envoyer, c'est vous-même, vous-même, Rosa, qui devez aller à
Harlem.

--Mais pendant ce temps, la fleur?...

--Oh! la fleur, vous l'emporterez. Vous comprenez bien qu'il ne faut pas
vous séparer d'elle un instant.

--Mais en ne me séparant point d'elle, je me sépare de vous, M.
Cornélius, dit Rosa attristée.

--Ah! c'est vrai, ma douce, ma chère Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont
méchants! Que leur ai-je donc fait? et pourquoi m'ont-ils privé de la
liberté? Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh
bien, vous enverrez quelqu'un à Harlem, voilà; ma foi, le miracle est
assez grand pour que le président se dérange; il viendra lui-même à
Loewestein chercher la tulipe.

Puis, s'arrêtant tout à coup et d'une voix tremblante:

--Rosa! murmura Cornélius, Rosa! si elle allait ne pas être noire?

--Dame! vous le saurez demain ou après-demain soir.

--Attendre jusqu'au soir pour savoir cela, Rosa!... Je mourrai
d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal?

--Je ferai mieux.

--Que ferez-vous?

--Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous
le dire moi-même. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous
glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre
la première et la deuxième inspection de mon père.

--Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annonçant cette nouvelle,
c'est-à-dire un double bonheur.

--Voilà dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte.

--Oui! oui! dit Cornélius, oui! allez, Rosa, allez!

Rosa se retira presque triste.

Cornélius l'avait presque renvoyée.

Il est vrai que c'était pour veiller sur la tulipe noire.



XXII

Épanouissement


La nuit s'écoula bien douce, mais en même temps bien agitée pour
Cornélius. À chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa
l'appelait; il s'éveillait en sursaut, il allait à la porte, il
approchait son visage du guichet; le guichet était solitaire, le
corridor était vide.

Sans doute Rosa veillait de son côté; mais plus heureuse que lui, elle
veillait sur la tulipe; elle avait là sous ses yeux la noble fleur,
cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue
impossible.

Que dirait le monde lorsqu'il apprendrait que la tulipe noire était
trouvée, qu'elle existait, et que c'était van Baërle le prisonnier qui
l'avait trouvée?

Comme Cornélius eût envoyé loin de lui un homme qui fût venu lui
proposer la liberté en échange de sa tulipe!

Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'était pas fleurie encore.

La journée passa comme la nuit.

La nuit vint, et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa légère comme un oiseau.

--Eh bien? demanda Cornélius.

--Eh bien! tout va à merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe
fleurira!

--Et fleurira noire?

--Noire comme du jais.

--Sans une seule tache d'une autre couleur?

--Sans une seule tache.

--Bonté du Ciel! Rosa, j'ai passé la nuit à rêver, à vous d'abord...

Rosa fit un petit signe d'incrédulité.

--Puis à ce que nous devions faire.

--Eh bien?

--Eh bien! voilà ce que j'ai décidé. La tulipe fleurie, quand il sera
constaté qu'elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver
un messager.

--Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouvé.

--Un messager sûr?

--Un messager dont je réponds, un de mes amoureux.

--Ce n'est pas Jacob, j'espère?

--Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un garçon
alerte, de vingt-cinq à vingt-six ans.

--Diable!

--Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'âge, puisque
vous-même vous avez fixé l'âge de vingt-six à vingt-huit ans.

--Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme?

--Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Wahal ou dans la
Meuse, à mon choix, si je le lui ordonnais.

--Eh bien, Rosa, en dix heures ce garçon peut être à Harlem; vous me
donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de
l'encre, et j'écrirai, ou plutôt vous écrirez, vous; moi, pauvre
prisonnier, peut-être verrait-on, comme voit votre père, une
conspiration là-dessous. Vous écrirez au président de la société
d'horticulture, et, j'en suis certain, le président viendra.

--Mais s'il tarde?

--Supposez qu'il tarde un jour, deux jours même; mais c'est impossible,
un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une
minute, pas une seconde à se mettre en route pour voir la huitième
merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardât-il un jour,
tardât-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La
tulipe vue par le président, le procès-verbal dressé par lui, tout est
dit, vous gardez un double du procès-verbal, Rosa, et vous lui confiez
la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mêmes, Rosa, elle n'eût
quitté mes bras que pour passer dans les vôtres; mais c'est un rêve
auquel il ne faut pas songer, continua Cornélius en soupirant; d'autres
yeux la verront défleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que ne la voie le
président, ne la laissez voir à personne. La tulipe noire, bon Dieu! si
quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!...

--Oh!

--Ne m'avez-vous pas dit vous-même ce que vous craignez à l'endroit de
votre amoureux Jacob? On vole bien un florin, pourquoi n'en volerait-on
pas cent mille?

--Je veillerai, allez, soyez tranquille.

--Si pendant que vous êtes ici elle allait s'ouvrir?

--La capricieuse en est bien capable, dit Rosa.

--Si vous la trouviez ouverte en rentrant?

--Eh bien?

--Ah! Rosa, du moment où elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura
pas un moment à perdre pour prévenir le président.

--Et vous prévenir, vous. Oui, je comprends.

Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence à comprendre
une faiblesse, sinon à s'y habituer.

--Je retourne auprès de la tulipe, M. van Baërle, et aussitôt ouverte,
vous êtes prévenu; aussitôt vous prévenu, le messager part.

--Rosa, Rosa, je ne sais plus à quelle merveille du ciel ou de la terre
vous comparer.

--Comparez-moi à la tulipe noire, M. Cornélius, et je serai bien
flattée, je vous jure; disons-nous donc au revoir, M. Cornélius.

--Oh! dites: Au revoir, mon ami.

--Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consolée.

--Dites: Mon ami bien-aimé.

--Oh! mon ami...

--Bien-aimé, Rosa, je vous en supplie, bien-aimé, bien-aimé, n'est-ce
pas?

--Bien-aimé, oui, bien-aimé, fit Rosa palpitante, enivrée, folle de
joie.

--Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aimé, dites aussi bienheureux,
dites heureux comme jamais homme n'a été heureux et béni sous le ciel.
Il ne me manque qu'une chose, Rosa.

--Laquelle?

--Votre joue, votre joue fraîche, votre joue rose, votre joue veloutée.
Oh! Rosa, de votre volonté, non plus par surprise, non plus par
accident, Rosa. Ah!

Le prisonnier acheva sa prière dans un soupir; il venait de rencontrer
les lèvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par
surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les
lèvres de Julie.

Rosa s'enfuit. Cornélius resta l'âme suspendue à ses lèvres, le visage
collé au guichet. Cornélius étouffait de joie et de bonheur, il ouvrit
sa fenêtre et contempla longtemps, avec un cœur gonflé de joie, l'azur
sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant
par-delà les collines. Il se remplit les poumons d'air généreux et pur,
l'esprit de douces idées, l'âme de reconnaissance et d'admiration
religieuse.

--Oh! vous êtes toujours là-haut, mon Dieu! s'écria-t-il à demi
prosterné, les yeux ardemment tendus vers les étoiles; pardonnez-moi
d'avoir presque douté de vous ces jours derniers; vous vous cachiez
derrière vos nuages, et un instant j'ai cessé de vous voir, Dieu bon,
Dieu éternel, Dieu miséricordieux! Mais aujourd'hui, mais ce soir, mais
cette nuit, oh! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et
surtout dans le miroir de mon cœur.

Il était guéri, le pauvre malade, il était libre, le pauvre prisonnier!

Pendant une partie de la nuit Cornélius demeura suspendu aux barreaux de
sa fenêtre, l'oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou
plutôt en deux seulement: il regardait et écoutait.

Il regardait le ciel, il écoutait la terre.

Puis, l'œil tourné de temps en temps vers le corridor:

--Là-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi
attendant de minute en minute. Là-bas, sous les yeux de Rosa, est la
fleur mystérieuse, qui vit, qui s'entr'ouvre, qui s'ouvre; peut-être en
ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats
et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de
ses lèvres son calice entr'ouvert. Effleure-le avec précaution, Rosa.
Rosa, tes lèvres brûlent. Peut-être en ce moment, mes deux amours se
caressent-ils sous le regard de Dieu.

En ce moment, une étoile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui
séparait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein.

Cornélius tressaillit.

--Ah! dit-il, voilà Dieu qui envoie une âme à ma fleur. Et comme s'il
eût deviné juste, presque au même moment, le prisonnier entendit dans le
corridor des pas légers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une
robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui
disait:

--Cornélius, mon ami, mon ami bien-aimé et bien heureux, venez, venez
vite.

Cornélius ne fit qu'un bon de la croisée au guichet. Cette fois encore
ses lèvres rencontrèrent les lèvres murmurantes de Rosa, qui lui dit
dans un baiser:

--Elle est ouverte, elle est noire, la voilà!

--Comment, la voilà! s'écria Cornélius, détachant ses lèvres des lèvres
de la jeune fille.

--Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande
joie: la voilà, tenez.

Et, d'une main, elle leva à la hauteur du guichet, une petite lanterne
sourde, qu'elle venait de faire lumineuse; tandis qu'à la même hauteur
elle levait, de l'autre, la miraculeuse tulipe.

Cornélius jeta un cri et pensa s'évanouir.

--Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me récompensez de mon
innocence et de ma captivité, puisque vous avez fait pousser ces deux
fleurs au guichet de ma prison.

--Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrassée tout à l'heure.

Cornélius retenant son haleine toucha du bout des lèvres la pointe de la
fleur, et jamais baiser donné aux lèvres d'une femme, fût-ce aux lèvres
de Rosa, ne lui entra si profondément dans le cœur.

La tulipe était belle, splendide, magnifique; sa tige avait plus de
dix-huit pouces de hauteur; elle s'élançait du sein de quatre feuilles
vertes, lisses, droites comme des fers de lance; sa fleur tout entière
était noire et brillante comme du jais.

--Rosa, dit Cornélius tout haletant, Rosa, plus un instant à perdre, il
faut écrire la lettre.

--Elle est écrite, mon bien-aimé Cornélius, dit Rosa.

--En vérité!

--Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'écrivais, moi, car je ne voulais
pas qu'un seul instant fût perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous
la trouvez bien.

Cornélius prit la lettre et lut, sur une écriture qui avait encore fait
de grands progrès depuis le petit mot qu'il avait reçu de Rosa:

    «Monsieur le président,

«La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-être. Aussitôt
ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-même
en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la
fille du geôlier Gryphus, presque aussi prisonnière que les prisonniers
de mon père. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C'est
pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-même.

«Mon désir est qu'elle s'appelle _Rosa Baërlensis_.

«Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire... Venez M. le
président, venez.

«J'ai l'honneur d'être votre humble servante.

    «ROSA GRYPHUS.»

--C'est cela, c'est cela, chère Rosa. Cette lettre est à merveille. Je
ne l'eusse point écrite avec cette simplicité. Au congrès, vous donnerez
tous les renseignements qui vous seront demandés. On saura comment la
tulipe a été créée, à combien de soins, de veilles, de craintes, elle a
donné lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant à perdre... Le
messager! le messager!

--Comment s'appelle le président?

--Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer
van Herysen, le bourgmestre de Harlem... Donnez, Rosa, donnez.

Et, d'une main tremblante, Cornélius écrivit sur la lettre:

  «À mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et président de la Société
   horticole de Harlem.»

--Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornélius; et mettons-nous sous
la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gardés.



XXIII

L'envieux


En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'être gardés par
la protection directe du Seigneur.

Jamais ils n'avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où
ils croyaient être certains de leur bonheur.

Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur à ce point de
douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutôt notre
ancien ennemi, Isaac Boxtel.

Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buitenhof à
Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine:

La tulipe noire et Cornélius van Baërle.

Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'eût jamais pu
découvrir, c'est-à-dire l'existence des caïeux et les ambitions du
prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à
Boxtel.

Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom
d'Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et
l'hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l'on
eût jamais fabriqué du Texel à Anvers.

Il endormit ses défiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus était
défiant; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d'une
alliance avec Rosa.

Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son
orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant
sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait
sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte
avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d'Orange.

Il avait d'abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui
inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aimé
mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait
d'abord éteint tous les soupçons qu'elle eût pu avoir.

Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin
l'avait dénoncé aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes
instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde
contre lui.

Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier--notre
lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colère dans laquelle
Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé.

En ce moment, cette rage était d'autant plus grande, que Boxtel
soupçonnait bien Cornélius d'avoir un second caïeu, mais n'en était rien
moins que sûr.

Ce fut alors qu'il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais
encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait
dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, excepté cette fois
où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans
l'escalier.

Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du
prisonnier, l'existence du second caïeu.

Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la
plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n'eût été jouée
pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu
toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans
être épié lui-même.

Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son
père dans sa chambre.

Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre
qu'elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible.

Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la
fenêtre de Rosa, assez éloignée pour qu'on ne pût pas le reconnaître à
l'œil nu, mais assez proche pour qu'à l'aide de son télescope il pût
suivre tout ce qui se passait à Loewestein dans la chambre de la jeune
fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le
séchoir de Cornélius.

Il n'était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu'il
n'avait plus aucun doute.

Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre,
et pareille à ces charmantes femmes de Miéris et de Metzu, Rosa
apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux
verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille.

Rosa regardait le pot de faïence d'un œil qui dénonçait à Boxtel la
valeur réelle de l'objet renfermé dans le pot.

Ce que renfermait le pot, c'était donc le deuxième caïeu, c'est-à-dire
la suprême espérance du prisonnier.

Lorsque les nuits menaçaient d'être trop froides, Rosa rentrait le pot
de faïence.

C'était bien cela: elle suivait les instructions de Cornélius, qui
craignait que le caïeu ne fût gelé.

Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence
depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi.

C'était bien cela encore: Cornélius craignait que la terre ne fût
desséchée.

Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu
tout à fait; elle n'était pas haute d'un pouce que, grâce à son
télescope, l'envieux n'avait plus de doute.

Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à
l'amour et aux soins de Rosa.

Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point
échappé à Boxtel.

C'était donc ce second caïeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux
soins de Rosa et à l'amour de Cornélius.

Seulement, ce n'était pas chose facile.

Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant; mieux que
cela, comme une colombe couve ses œufs.

Rosa ne quittait pas la chambre de la journée; il y avait plus, chose
étrange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir.

Pendant sept jours, Boxtel épia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point
de sa chambre.

C'était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si
malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa
tulipe.

Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius? Cela eût rendu le vol
bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac.

Nous disons vol, car Isaac s'était tout simplement arrêté à ce projet de
voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère,
comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde,
comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille
étrangère à tous les détails de l'horticulture ou qu'un prisonnier
condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui
réclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait
possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets
transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait
bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place
de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s'appeler _tulipa nigra
Barlænsis_, s'appellerait _tulipa nigra Boxtellensis_ ou _Boxtellea_.

Mynheer Isaac n'était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu'il
donnerait à la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la même
chose, ce n'était point là le point important.

Le point important, c'était de voler la tulipe.

Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de
sa chambre.

Aussi, fût-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on
voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir.

Il commença par profiter de l'absence de Rosa pour étudier sa porte.

La porte fermait bien et à double tour, au moyen d'une serrure simple,
mais dont Rosa seule avait la clef.

Boxtel eut l'idée de voler la clef à Rosa, mais outre que ce n'était pas
chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa
s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne
sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait
commis un crime inutile.

Mieux valait donc employer un autre moyen.

Boxtel réunit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et
Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les
essaya toutes.

Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne
s'arrêta qu'au second.

Il n'y avait donc que peu de chose à faire à cette clef.

Boxtel l'enduisit d'une légère couche de cire et renouvela l'expérience.

L'obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son
empreinte sur la cire.

Boxtel n'eût qu'à suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime à la
lame étroite comme celle d'un couteau.

Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection.

La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva
dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe.

La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus
un mur pour déterrer la tulipe; la seconde avait été de pénétrer dans le
séchoir de Cornélius par une fenêtre ouverte; la troisième de
s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef.

On le voit, l'envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la
carrière du crime.

Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe.

Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l'eût emporté.

Mais Boxtel n'était point un voleur ordinaire, et il réfléchit.

Il réfléchit en regardant la tulipe, à l'aide de sa lanterne sourde,
qu'elle n'était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude
qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute
probabilité.

Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle
fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile.

Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l'on
soupçonnerait le voleur, d'après ce qui s'était passé dans le jardin,
que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cachât la tulipe,
il serait possible de la retrouver.

Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu'elle ne fût pas
retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait obligée
de subir, lui arriver malheur.

Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la
chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu'il
valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle
s'ouvrît, ou une heure après qu'elle serait ouverte, et partir à
l'instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu'on eût même
réclamé, la tulipe serait devant les juges.

Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de
vol.

C'était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le
concevait.

Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens
passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la
jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour
suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison.

Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs;
mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient échangé que quelques
paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe.

En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie,
Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir.

C'était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer;
aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de
genièvre double de coutume, c'est-à-dire avec une bouteille dans chaque
poche.

Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près.

À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel
vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses
bras un objet qu'elle portait avec précaution.

Cet objet, c'était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de
fleurir.

Mais qu'allait-elle en faire?

Allait-elle à l'instant même partir pour Harlem avec elle?

Il n'était pas possible qu'une jeune fille entreprît seule, la nuit, un
pareil voyage.

Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius? C'était probable.

Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied.

Il la vit s'approcher du guichet.

Il l'entendit appeler Cornélius.

À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme
la nuit dans laquelle il était caché.

Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d'envoyer un
messager à Harlem.

Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit
Cornélius renvoyer Rosa.

Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa
chambre.

Il la vit rentrer dans sa chambre.

Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer
avec soin la porte à double clef.

Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrière
cette porte elle enfermait la tulipe noire.

Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l'étage supérieur à
la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque
Rosa descendait une marche du sien.

De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l'escalier, de
son pied léger, Boxtel, d'une main plus légère encore, touchait la
serrure de la chambre de Rosa avec sa main.

Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui
ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie.

Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les
pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'être gardés par la protection
directe du Seigneur.



XXIV

Où la tulipe noire change de maître


Cornélius était resté à l'endroit où l'avait laissé Rosa, cherchant
presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son
bonheur.

Une demi-heure s'écoula.

Déjà les premiers rayons du jour entraient, bleuâtres et frais, à
travers les barreaux de la fenêtre dans la prison de Cornélius,
lorsqu'il tressaillit tout à coup à des pas qui montaient l'escalier et
à des cris qui se rapprochaient de lui.

Presque au même moment, son visage se trouva en face du visage pâle et
décomposé de Rosa.

Il recula, pâlissant lui-même d'effroi.

--Cornélius! Cornélius! s'écria celle-ci haletante.

--Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier.

--Cornélius! la tulipe...

--Eh bien?...

--Comment vous dire cela?

--Dites, dites, Rosa.

--On nous l'a prise, on nous l'a volée.

--On nous l'a prise, on nous l'a volée! s'écria Cornélius.

--Oui, dit Rosa en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui,
prise, volée!

Et, malgré elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses
genoux.

--Mais comment cela? demanda Cornélius. Dites-moi, expliquez-moi...

--Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami. Pauvre Rosa! elle n'osait plus
dire: Mon bien-aimé.

--Vous l'avez laissée seule! dit Cornélius avec un accent lamentable.

--Un seul instant, pour aller prévenir notre messager qui demeure à
cinquante pas à peine, sur le bord du Wahal.

--Et pendant ce temps, malgré mes recommandations, vous avez laissé la
clef à la porte, malheureuse enfant!

--Non, non, non, la clef ne m'a point quittée; je l'ai constamment tenue
dans ma main, la serrant comme si j'eusse eu peur qu'elle ne m'échappât.

--Mais alors comment cela se fait-il?

--Le sais-je moi-même? J'avais donné la lettre à mon messager; mon
messager était parti devant moi; je rentre, la porte était fermée;
chaque chose était à sa place dans ma chambre, excepté la tulipe qui
avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procuré une clef de ma
chambre, ou en ait fait faire une fausse.

Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Cornélius, immobile,
les traits altérés, écoutait presque sans comprendre, murmurant
seulement:

--Volée, volée, volée! Je suis perdu.

--Oh! M. Cornélius, grâce! grâce! criait Rosa, j'en mourrai.

À cette menace de Rosa, Cornélius saisit les grilles du guichet, et les
étreignant avec fureur:

--Rosa, s'écria-t-il, on nous a volés, c'est vrai, mais faut-il nous
laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mais réparable
peut-être, Rosa; nous connaissons le voleur.

--Hélas! comment voulez-vous que je vous dise positivement?

--Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infâme Jacob. Le laisserons-nous
porter à Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles,
l'enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le
rejoindre!

--Mais comment faire tout cela, mon ami, sans découvrir à mon père que
nous étions d'intelligence? Comment, moi, une femme si peu libre, si peu
habile, comment parviendrai-je à ce but, que vous-même n'atteindriez
peut-être pas?

--Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins
pas. Vous verrez si je ne découvre pas le voleur; vous verrez si je ne
lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier
grâce!

--Hélas! dit Rosa en éclatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je
les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis
longtemps?

--Votre père les a; votre infâme père, le bourreau qui m'a déjà écrasé
le premier caïeu de ma tulipe. Oh, le misérable, le misérable! il est
complice de Jacob.

--Plus bas, plus bas, au nom du Ciel!

--Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'écria Cornélius au paroxysme de
la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans
la prison.

--Mon ami, par pitié.

--Je vous dis, Rosa, que je vais démolir le cachot pierre à pierre.

Et l'infortuné, de ses deux mains, dont la colère décuplait les forces,
ébranlait la porte à grand bruit, peu soucieux des éclats de sa voix qui
s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier.

Rosa, épouvantée, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse
tempête.

--Je vous dis que je tuerai l'infâme Gryphus, hurlait van Baërle; je
vous dis que je verserai son sang, comme il a versé celui de ma tulipe
noire.

Le malheureux commençait à devenir fou.

--Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui,
je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai; oui, mais calmez-vous,
mon Cornélius.

Elle n'acheva point, un hurlement poussé devant elle interrompit sa
phrase.

--Mon père! s'écria Rosa.

--Gryphus! rugit van Baërle, ah! scélérat!

Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, était monté sans qu'on pût
l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.

--Ah! vous me prendrez mes clefs, dit-il d'une voix étouffée par la
colère. Ah! cet infâme, ce monstre, ce conspirateur à pendre est votre
Cornélius! Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'État. C'est
bon!

Rosa frappa dans ses deux mains avec désespoir.

--Oh! continua Gryphus, passant de l'accent fiévreux de la colère à la
froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah!
monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon
sang! Très bien! rien que cela! Et de complicité avec ma fille! Jésus!
mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une
caverne de voleurs! Ah! M. le gouverneur saura tout ce matin, et Son
Altesse le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi:
«Quiconque se rebellera dans la prison (article 6).» Nous allons vous
donner une seconde édition du Buitenhof, monsieur le savant, et la bonne
édition celle-là. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et
vous, la belle, mangez des yeux votre Cornélius. Je vous avertis, mes
agneaux, que vous n'aurez plus cette félicité de conspirer ensemble. Çà,
qu'on descende, fille dénaturée. Et vous, monsieur le savant, au revoir;
soyez tranquille, au revoir!

Rosa, folle de terreur et de désespoir, envoya un baiser à son ami;
puis, sans doute illuminée d'une pensée soudaine, elle se lança dans
l'escalier en disant:--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon
Cornélius.

Son père la suivit en hurlant.

Quant au pauvre tulipier, il lâcha peu à peu les grilles que retenaient
ses doigts convulsifs: sa tête s'alourdit, ses yeux oscillèrent dans
leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en
murmurant:--Volée! on me l'a volée!

Pendant ce temps, Boxtel sortit du château par la porte qu'avait ouverte
Rosa elle-même. Boxtel, la tulipe noire enveloppée dans un large
manteau, Boxtel s'était jeté dans une carriole qui l'attendait à Gorcum,
et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de
son départ précipité.

Et maintenant que nous l'avons vu monter dans sa carriole, nous le
suivrons, si le lecteur y consent, jusqu'au terme de son voyage.

Il marchait doucement; on ne fait pas impunément courir la poste à une
tulipe noire.

Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tôt, fit fabriquer à
Delft une boîte garnie tout autour de belle mousse fraîche, dans
laquelle il encaissa sa tulipe; la fleur s'y trouvait si mollement
accoudée de tous les côtés avec de l'air par en haut, que la carriole
put prendre le galop, sans préjudice possible.

Il arriva le lendemain matin à Harlem, harassé mais triomphant, changea
sa tulipe de pot, afin de faire disparaître toute trace de vol, brisa le
pot de faïence dont il jeta les tessons dans un canal, écrivit au
président de la société horticole une lettre dans laquelle il lui
annonçait qu'il venait d'arriver à Harlem avec une tulipe parfaitement
noire, s'installa dans une bonne hôtellerie avec sa fleur intacte.

Et là attendit.



XXV

Le président van Herysen


Rosa, en quittant Cornélius, avait pris son parti.

C'était de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne
jamais le revoir.

Elle avait vu le désespoir du pauvre prisonnier, double et incurable
désespoir.

En effet, d'un côté, c'était une séparation inévitable, Gryphus ayant à
la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous.

De l'autre, c'était le renversement de toutes les espérances d'ambition
de Cornélius van Baërle, et ces espérances, il les nourrissait depuis
sept ans.

Rosa était une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines
de force contre un malheur suprême, trouvent dans le malheur même
l'énergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le réparer.

La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre,
pour voir si elle ne s'était pas trompée, et si la tulipe n'était point
dans quelque coin où elle eût échappé à ses regards. Mais Rosa chercha
vainement, la tulipe était toujours absente, la tulipe était toujours
volée.

Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui étaient nécessaires, elle
prit ses trois cents florins d'épargne, c'est-à-dire toute sa fortune,
fouilla sous ses dentelles où était enfoui le troisième caïeu, le cacha
précieusement dans sa poitrine, ferma sa porte à double tour pour
retarder de tout le temps qu'il faudrait pour l'ouvrir le moment où sa
fuite serait connue, descendit l'escalier, sortit de la prison par la
porte qui, une heure auparavant, avait donné passage à Boxtel, se rendit
chez un loueur de chevaux et demanda à louer une carriole.

Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'était justement celle
que Boxtel lui avait louée depuis la veille et avec laquelle il courait
sur la route de Delft.

Nous disons sur la route de Delft, car il fallait faire un énorme détour
pour aller de Loewestein à Harlem; à vol d'oiseau la distance n'eût pas
été de moitié.

Mais il n'y a que les oiseaux qui puissent voyager à vol d'oiseau en
Hollande, le pays le plus coupé de fleuves, de ruisseaux, de rivières,
de canaux et de lacs qu'il y ait au monde.

Force fut donc à Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confié
facilement: le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du
concierge de la forteresse.

Rosa avait un espoir, c'était de rejoindre son messager, bon et brave
garçon qu'elle emmènerait avec elle et qui lui servirait à la fois de
guide et de soutien.

En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aperçut allongeant
le pas sur l'un des bas-côtés d'une charmante route qui côtoyait la
rivière.

Elle mit son cheval au trot et le rejoignit.

Le brave garçon ignorait l'importance de son message, et cependant
allait aussi bon train que s'il l'eût connue. En moins d'une heure il
avait déjà fait une lieue et demie.

Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle
avait de lui. Le batelier se mit à sa disposition, promettant d'aller
aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permît d'appuyer la main
soit sur la croupe de l'animal, soit sur son garrot.

La jeune fille lui permit d'appuyer la main partout où il voudrait,
pourvu qu'il ne la retardât point.

Les deux voyageurs étaient déjà partis depuis cinq heures et avaient
déjà fait plus de huit lieues, que le père Gryphus ne se doutait point
encore que la jeune fille eût quitté la forteresse.

Le geôlier d'ailleurs, fort méchant homme au fond, jouissait du plaisir
d'avoir inspiré à sa fille une profonde terreur.

Mais tandis qu'il se félicitait d'avoir à conter une si belle histoire
au compagnon Jacob, Jacob était aussi sur la route de Delft.

Seulement, grâce à sa carriole, il avait déjà quatre lieues d'avance sur
Rosa et sur le batelier.

Tandis qu'il se figurait Rosa tremblant ou boudant dans sa chambre, Rosa
gagnait du terrain.

Personne, excepté le prisonnier, n'était donc où Gryphus croyait que
chacun était.

Rosa paraissait si peu chez son père depuis qu'elle soignait sa tulipe,
que ce ne fut qu'à l'heure du dîner, c'est-à-dire à midi, que Gryphus
s'aperçut qu'au compte de son appétit, sa fille boudait depuis trop
longtemps.

Il la fit appeler par un de ses porte-clefs; puis comme celui-ci
descendit en annonçant qu'il l'avait cherchée et appelée en vain, il
résolut de la chercher et de l'appeler lui-même.

Il commença par aller droit à sa chambre; mais il eut beau frapper, Rosa
ne répondit point.

On fit venir le serrurier de la forteresse; le serrurier ouvrit la
porte, mais Gryphus ne trouva pas plus Rosa que Rosa n'avait trouvé la
tulipe.

Rosa, en ce moment, venait d'entrer à Rotterdam.

Ce qui fait que Gryphus ne la trouva pas plus à la cuisine que dans sa
chambre, pas plus au jardin que dans la cuisine.

Qu'on juge de la colère du geôlier, lorsqu'ayant battu les environs, il
apprit que sa fille avait loué un cheval, et, comme Bradamante ou
Clorinde, était partie en véritable chercheuse d'aventures, sans dire où
elle allait.

Gryphus remonta furieux chez van Baërle, l'injuria, le menaça, secoua
tout son pauvre mobilier, lui promit le cachot, lui promit le cul de
basse-fosse, lui promit la faim et les verges.

Cornélius, sans même écouter ce que disait le geôlier, se laissa
maltraiter, injurier, menacer, demeurant morne, immobile, anéanti,
insensible à toute émotion, mort à toute crainte.

Après avoir cherché Rosa de tous les côtés, Gryphus chercha Jacob, et
comme il ne le trouva pas plus qu'il n'avait retrouvé sa fille, il
soupçonna dès ce moment Jacob de l'avoir enlevée.

Cependant, la jeune fille, après avoir fait une halte de deux heures à
Rotterdam, s'était remise en route. Le soir même elle couchait à Delft,
et le lendemain elle arrivait à Harlem, quatre heures après que Boxtel y
était arrivé lui-même.

Rosa se fit conduire tout d'abord chez le président de la société
horticole, maître van Herysen.

Elle trouva le digne citoyen dans une situation que nous ne saurions
omettre de dépeindre, sans manquer à tous nos devoirs de peintre et
d'historien.

Le président rédigeait un rapport au comité de la société.

Ce rapport était sur grand papier et de la plus belle écriture du
président.

Rosa se fit annoncer sous son simple nom de Rosa Gryphus; mais ce nom,
si sonore qu'il fût, était inconnu du président, car Rosa fut refusée.
Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et
des écluses.

Mais Rosa ne se rebuta point, elle s'était imposé une mission et s'était
juré à elle-même de ne se laisser abattre ni par les rebuffades, ni par
les brutalités, ni par les injures.

--Annoncez à M. le président, dit-elle, que je viens lui parler pour la
tulipe noire.

Ces mots, non moins magiques que le fameux: _Sésame, ouvre-toi_, des
_Mille et une Nuits_, lui servirent de _passe-porte_. Grâce à ces mots,
elle pénétra jusque dans le bureau du président van Herysen, qu'elle
trouva galamment en chemin pour venir à sa rencontre.

C'était un bon petit homme au corps grêle, représentant assez exactement
la tige d'une fleur dont la tête formait le calice, deux bras vagues et
pendants simulaient la double feuille oblongue de la tulipe, un certain
balancement qui lui était habituel complétait sa ressemblance avec cette
fleur lorsqu'elle s'incline sous le souffle du vent.

Nous avons dit qu'il s'appelait M. van Herysen.

--Mademoiselle, s'écria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la
tulipe noire?

Pour M. le président de la société horticole, la _tulipa nigra_ était
une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualité de reine
des tulipes, envoyer des ambassadeurs.

--Oui, monsieur, répondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
d'elle.

--Elle se porte bien? fit van Herysen avec un sourire de tendre
vénération.

--Hélas! monsieur, je ne sais, dit Rosa.

--Comment! lui serait-il donc arrivé quelque malheur?

--Un bien grand, oui, monsieur, non pas à elle, mais à moi.

--Lequel?

--On me l'a volée.

--On vous a volé la tulipe noire?

--Oui, monsieur.

--Savez-vous qui?

--Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.

--Mais la chose sera facile à vérifier.

--Comment cela?

--Depuis qu'on vous l'a volée, le voleur ne saurait être loin.

--Pourquoi ne peut-il être loin?

--Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.

--Vous avez vu la tulipe noire? s'écria Rosa en se précipitant vers M.
van Herysen.

--Comme je vous vois, mademoiselle.

--Mais où cela?

--Chez votre maître, apparemment.

--Chez mon maître?

--Oui. N'êtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?

--Moi?

--Sans doute, vous.

--Mais pour qui donc me prenez-vous, monsieur?

--Mais pour qui me prenez-vous, vous-même?

--Monsieur, je vous prends, je l'espère, pour ce que vous êtes,
c'est-à-dire pour l'honorable M. van Herysen, bourgmestre de Harlem et
président de la société horticole.

--Et vous venez me dire?

--Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a volé ma tulipe.

--Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez
mal mon enfant; ce n'est pas à vous, mais à M. Boxtel qu'on a volé la
tulipe.

--Je vous répète, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
Boxtel et que voilà la première fois que j'entends prononcer ce nom.

--Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une
tulipe noire?

--Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa toute frissonnante.

--Il y a celle de M. Boxtel, oui.

--Comment est-elle?

--Noire, pardieu!

--Sans tache?

--Sans une seule tache, sans le moindre point.

--Et vous avez cette tulipe? Elle est déposée ici?

--Non, mais elle y sera déposée, car je dois en faire l'exhibition au
comité avant que le prix ne soit décerné.

--Monsieur, s'écria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
propriétaire de la tulipe noire...

--Et qui l'est en effet.

--Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?

--Oui.

--Chauve?

--Oui.

--Ayant l'œil hagard?

--Je crois que oui.

--Inquiet, voûté, jambes torses?

--En vérité, vous faites le portrait, trait pour trait de M. Boxtel.

--Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de faïence bleue et blanche à
fleurs jaunâtres qui représente une corbeille sur trois faces du pot?

--Ah! quant à cela, j'en suis moins sûr, j'ai plus regardé la fleur que
le pot.

--Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a été volée; monsieur,
c'est mon bien; monsieur, je viens le réclamer ici devant vous, à vous.

--Oh! oh! fit M. van Herysen en regardant Rosa. Quoi! vous venez
réclamer ici la tulipe de M. Boxtel? Tudieu, vous êtes une hardie
commère.

--Monsieur, dit Rosa un peu troublée de cette apostrophe, je ne dis pas
que je viens réclamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens
réclamer la mienne.

--La vôtre?

--Oui: celle que j'ai plantée, élevée moi-même.

--Eh bien, allez trouver M. Boxtel à l'hôtellerie du Cygne blanc, vous
vous arrangerez avec lui; quant à moi, comme le procès me paraît aussi
difficile à juger que celui qui fût porté devant le feu roi Salomon, et
que je n'ai pas la prétention d'avoir sa sagesse, je me contenterai de
faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
d'ordonnancer les cent mille florins à son inventeur. Adieu, mon enfant.

--Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.

--Seulement, mon enfant, continua van Herysen, comme vous êtes jolie,
comme vous êtes jeune, comme vous n'êtes pas encore pervertie, recevez
mon conseil. Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal
et une prison à Harlem; de plus, nous sommes extrêmement chatouilleux
sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez. M. Isaac Boxtel,
hôtel du Cygne blanc.

Et M. van Herysen, reprenant sa belle plume, continua son rapport
interrompu.



XXVI

Un membre de la société horticole


Rosa éperdue, presque folle de joie et de crainte à l'idée que la tulipe
noire était retrouvée, prit le chemin de l'hôtellerie du Cygne blanc,
suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de
dévorer à lui seul dix Boxtels.

Pendant la route, le batelier avait été mis au courant; il ne reculait
pas devant la lutte, au cas où une lutte s'engagerait; seulement, ce cas
échéant, il avait ordre de ménager la tulipe.

Mais arrivée dans le Groote Markt, Rosa s'arrêta tout à coup; une pensée
subite venait de la saisir, semblable à cette Minerve d'Homère, qui
saisit Achille par les cheveux, au moment où la colère va l'emporter.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute énorme, j'ai perdu
peut-être et Cornélius, et la tulipe et moi!... J'ai donné l'éveil, j'ai
donné des soupçons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se
liguer contre moi, et alors je suis perdue... Oh! moi perdue, ce ne
serait rien, mais Cornélius, mais la tulipe!

Elle se recueillit un moment.

--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel
n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a
découvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a été volée par un autre
que celui que je soupçonne, ou a déjà passé dans d'autres mains, si je
ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que
la tulipe est à moi? D'un autre côté, si je reconnais ce Boxtel pour le
faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons
ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit
du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-être
en ce moment.

Cette prière faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle
demandait au ciel.

Cependant un grand bruit bourdonnait à l'extrémité du Groote Markt. Les
gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, était insensible à
tout ce mouvement de la population.

--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le président.

--Retournons, dit le batelier.

Ils prirent la petite rue de la Paille qui les mena droit au logis de M.
van Herysen, lequel, de sa plus belle écriture et avec sa meilleure
plume, continuait à travailler à son rapport. Partout, sur son passage,
Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille
florins; la nouvelle courait déjà la ville. Rosa n'eut pas peu de peine
à pénétrer de nouveau chez M. van Herysen, qui cependant se sentit ému,
comme la première fois, au mot magique de la tulipe noire. Mais quand il
reconnut Rosa, dont il avait dans son esprit, fait une folle, ou pis que
cela, la colère le prit et il voulut la renvoyer.

Mais Rosa joignit les mains, et avec cet accent d'honnête vérité qui
pénètre les cœurs:

--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas: écoutez, au
contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouvez me faire
rendre justice, du moins vous n'aurez pas à vous reprocher un jour, en
face de Dieu, d'avoir été complice d'une mauvaise action.

Van Herysen trépignait d'impatience; c'était la seconde fois que Rosa le
dérangeait au milieu d'une rédaction à laquelle il mettait son double
amour-propre de bourgmestre et de président de la société horticole.

--Mais mon rapport! s'écria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!

--Monsieur, continua Rosa avec la fermeté de l'innocence et de la
vérité, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposera, si vous ne
m'écoutez, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en
supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce M.
Boxtel, que je soutiens, moi, être M. Jacob, et je jure Dieu de lui
laisser la propriété de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et
son propriétaire.

--Pardieu! la belle avance, dit van Herysen.

--Que voulez-vous dire?

--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?

--Mais enfin, dit Rosa désespérée, vous êtes honnête homme, monsieur. Eh
bien, si non seulement vous alliez donner le prix à un homme pour une
œuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une œuvre volée.

Peut-être l'accent de Rosa avait-il amené une certaine conviction dans
le cœur de van Herysen et allait-il répondre plus doucement à la pauvre
fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait
purement et simplement être une augmentation du bruit que Rosa avait
déjà entendu, mais sans y attacher d'importance, au Groote Markt, et qui
n'avait pas eu le pouvoir de la réveiller de sa fervente prière.

Des acclamations bruyantes ébranlèrent la maison.

M. van Herysen prêta l'oreille à ces acclamations, qui pour Rosa
n'avaient point été un bruit d'abord, et maintenant n'étaient qu'un
bruit ordinaire.

--Qu'est-ce que cela? s'écria le bourgmestre, qu'est-ce cela? Serait-il
possible et ai-je bien entendu?

Et il se précipita vers son antichambre, sans plus se préoccuper de Rosa
qu'il laissa dans son cabinet.

À peine arrivé dans son antichambre, M. van Herysen poussa un grand cri
en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule.

Accompagné, ou plutôt suivi de la multitude, un jeune homme vêtu
simplement d'un habit de petit velours violet brodé d'argent montait
avec une noble lenteur les degrés de pierre, éclatants de blancheur et
de propreté.

Derrière lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la
cavalerie.

Van Herysen, se faisant faire place au milieu des domestiques effarés,
vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant, qui
causait toute cette rumeur.

--Monseigneur, s'écria-t-il, monseigneur, Votre Altesse chez moi!
honneur éclatant à jamais pour mon humble maison.

--Cher M. van Herysen, dit Guillaume d'Orange avec une sérénité qui,
chez lui, remplaçait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime
l'eau, la bière et les fleurs, quelquefois même ce fromage dont les
Français estiment le goût; parmi les fleurs, celles que je préfère sont
naturellement les tulipes. J'ai ouï dire à Leyde que la ville de Harlem
possédait enfin la tulipe noire, et, après m'être assuré que la chose
était vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au
président de la société d'horticulture.

--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Herysen ravi, quelle gloire pour
la société si ses travaux agréent à Votre Altesse.

--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait déjà
d'avoir trop parlé.

--Hélas, non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.

--Et où est-elle?

--Chez son propriétaire.

--Quel est ce propriétaire?

--Un brave tulipier de Dordrecht.

--De Dordrecht?

--Oui.

--Et il s'appelle?...

--Boxtel.

--Il loge?

--Au Cygne blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse
veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que
monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe à monseigneur.

--C'est bien, mandez-le.

--Oui, Votre Altesse. Seulement...

--Quoi?

--Oh! rien d'important, monseigneur.

--Tout est important dans ce monde, M. van Herysen.

--Eh bien, monseigneur, une difficulté s'élevait.

--Laquelle?

--Cette tulipe est déjà revendiquée par des usurpateurs. Il est vrai
qu'elle vaut cent mille florins.

--En vérité!

--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.

--C'est un crime cela, M. van Herysen.

--Oui, Votre Altesse.

--Et, avez-vous les preuves de ce crime?

--Non, monseigneur, la coupable...

--La coupable, monsieur?...

--Je veux dire, celle qui réclame la tulipe, monseigneur, est là, dans
la chambre à côté.

--Là! Qu'en pensez-vous, M. van Herysen?

--Je pense, monseigneur, que l'appât des cent mille florins l'aura
tentée.

--Et elle réclame la tulipe?

--Oui, monseigneur.

--Et que dit-elle, de son côté, comme preuve?

--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entrée.

--Écoutons-la, M. van Herysen, écoutons-la; je suis le premier magistrat
du pays, j'entendrai la cause et ferai justice.

--Voilà mon roi Salomon trouvé, dit van Herysen en s'inclinant et en
montrant le chemin au prince.

Celui-ci allait prendre le pas sur son interlocuteur, quand s'arrêtant
soudain:

--Passez devant, dit-il, et appelez-moi monsieur.

Ils entrèrent dans le cabinet.

Rosa était toujours à la même place, appuyée à la fenêtre et regardant
par les vitres dans le jardin.

--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et
les jupes rouges de Rosa.

Celle-ci se retourna au bruit, mais à peine vit-elle le prince, qui
s'asseyait à l'angle le plus obscur de l'appartement.

Toute son attention, on le comprend, était pour cet important personnage
que l'on appelait van Herysen, et non pour cet humble étranger qui
suivait le maître de la maison, et qui probablement ne s'appelait pas
Monsieur.

L'humble étranger prit un livre dans la bibliothèque et fit signe à van
Herysen de commencer l'interrogatoire.

Van Herysen, toujours à l'invitation du jeune homme à l'habit violet,
s'assit à son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui
était accordée:

--Ma fille, dit-il, vous me promettez la vérité, toute la vérité sur
cette tulipe?

--Je vous la promets.

--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de
la société horticole.

--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous ai point dit
déjà?

--Eh bien alors?

--Alors, j'en reviendrai à la prière que je vous ai adressée.

--Laquelle?

--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas
pour la mienne, je le dirai franchement; mais si je la reconnais, je la
réclamerai, dussé-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-même,
mes preuves à la main!

--Vous avez donc des preuves, la belle enfant?

--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.

Van Herysen échangea un regard avec le prince, qui, depuis les premiers
mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce
n'était point la première fois que cette voix douce frappât ses
oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Herysen
continua l'interrogatoire.

--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous êtes la
propriétaire de la tulipe noire?

--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plantée
et cultivée dans ma propre chambre.

--Dans votre chambre, et où était votre chambre?

--À Loewestein.

--Vous êtes à Loewestein?

--Je suis la fille du geôlier de la forteresse.

Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:--Ah! c'est cela, je
me rappelle maintenant.

Et tout en faisant semblant de lire, il regarda Rosa avec plus
d'attention encore qu'auparavant.

--Et vous aimez les fleurs? continua van Herysen.

--Oui, monsieur.

--Alors, vous êtes une savante fleuriste?

Rosa hésita un instant, puis avec un accent tiré du plus profond de son
cœur:

--Messieurs, je parle à des gens d'honneur? dit-elle.

L'accent était si vrai, que van Herysen et le prince répondirent tous
deux en même temps par un mouvement de tête affirmatif.

--Eh bien, non, ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!
moi je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la
Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni écrire. Non!
la tulipe n'a pas été trouvée par moi-même.

--Et par qui a-t-elle été trouvée?

--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.

--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.

Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit à son tour.

--Par un prisonnier d'État alors, continua le prince, car à Loewestein,
il n'y a que des prisonniers d'État?

Et il se remit à lire, ou du moins fit semblant de se remettre à lire.

--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'État.

Van Herysen pâlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil
témoin.

--Continuez, dit froidement Guillaume au président de la société
horticole.

--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant à celui qu'elle croyait son
véritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravement.

--En effet, dit van Herysen, les prisonniers d'État doivent être au
secret à Loewestein.

--Hélas! monsieur.

--Et, d'après ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profité
de votre position comme fille du geôlier et que vous auriez communiqué
avec lui pour cultiver des fleurs?

--Oui, monsieur, murmura Rosa éperdue; oui, je suis forcée de l'avouer,
je le voyais tous les jours.

--Malheureuse! s'écria M. van Herysen.

Le prince leva la tête en observant l'effroi de Rosa et la pâleur du
président.

--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentuée, cela ne regarde
pas les membres de la société horticole; ils ont à juger de la tulipe
noire et ne connaissent pas les délits politiques. Continuez, jeune
fille, continuez.

Van Herysen, par un éloquent regard, remercia au nom des tulipes le
nouveau membre de la société horticole.

Rosa, rassurée par cette espèce d'encouragement que lui avait donné
l'inconnu, raconta tout ce qui s'était passé depuis trois mois, tout ce
qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des
duretés de Gryphus, de la destruction du premier caïeu, de la douleur du
prisonnier, des précautions prises pour que le second caïeu arrivât
bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur
séparation; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait
plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait éprouvée à leur
réunion, enfin de leur désespoir à tous deux lorsqu'ils avaient su que
la tulipe qui venait de fleurir leur avait été volée une heure après sa
floraison.

Tout cela était dit avec un accent de vérité qui laissait le prince
impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son
effet sur M. van Herysen.

--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce
prisonnier.

Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfonça dans
l'ombre, comme s'il eût voulu fuir ce regard.

--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.

--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le geôlier Gryphus et sa fille
sont à Loewestein.

--C'est vrai, monsieur.

--Et à moins que vous n'ayez sollicité le changement de votre père pour
suivre quelque prisonnier qui aurait été transporté de la Haye à
Loewestein...

--Monsieur! fit Rosa en rougissant.

--Achevez, dit Guillaume.

--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier à la Haye.

--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.

En ce moment l'officier qui avait été envoyé près de Boxtel rentra et
annonça au prince que celui qu'il était allé quérir le suivait avec sa
tulipe.



XXVII

Le troisième caïeu


L'annonce du retour de Boxtel était à peine faite, que Boxtel entra en
personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant
dans une caisse le précieux fardeau, qui fut déposé sur une table.

Le prince, prévenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se
tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur où
lui-même avait placé son fauteuil.

Rosa, palpitante, pâle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitât à
aller voir à son tour.

Elle entendit la voix de Boxtel.

--C'est lui! s'écria-t-elle.

Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte
entr'ouverte.

--C'est ma tulipe, s'écria Rosa, c'est elle, je la reconnais. Ô mon
pauvre Cornélius.

Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu'à la porte, où
il demeura un instant dans la lumière.

Les yeux de Rosa s'arrêtèrent sur lui. Plus que jamais elle était
certaine que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cet
étranger.

--M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.

Boxtel accourut avec empressement et se trouva face à face avec
Guillaume d'Orange.

--Son Altesse! s'écria-t-il en reculant.

--Son Altesse! répéta Rosa tout étourdie.

À cette exclamation partie à sa gauche, Boxtel se retourna et aperçut
Rosa.

À cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une
pile de Volta.

--Ah! murmura le prince se parlant à lui-même, il est troublé.

Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-même, s'était déjà remis.

--M. Boxtel, dit Guillaume, il paraît que vous avez trouvé le secret de
la tulipe noire?

--Oui, monseigneur, répondit Boxtel d'une voix où perçait un peu de
trouble.

Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'émotion que le tulipier
avait éprouvée en reconnaissant Guillaume.

--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prétend l'avoir
trouvé aussi.

Boxtel sourit de dédain et haussa les épaules.

Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intérêt de curiosité
remarquable.

--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.

--Non, monseigneur.

--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?

--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'à Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel
se faisait appeler M. Jacob.

--Que dites-vous à cela, M. Boxtel?

--Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.

--Vous niez avoir jamais été à Loewestein?

Boxtel hésita; l'œil fixe et impérieusement scrutateur, le prince
l'empêchait de mentir.

--Je ne puis nier avoir été à Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir
volé la tulipe.

--Vous me l'avez volée et dans ma chambre! s'écria Rosa indignée.

--Je le nie.

--Écoutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour où je
préparai la plate-bande où je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie
dans le jardin où j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-là
vous être précipité, après ma sortie, sur l'endroit où vous espériez
trouver le caïeu? Niez-vous avoir fouillé la terre avec vos mains, mais
inutilement, Dieu merci! car ce n'était qu'une ruse pour reconnaître vos
intentions? Dites, niez-vous tout cela?

Boxtel ne jugea point à propos de répondre à ces diverses
interrogations. Mais laissant la polémique entamée avec Rosa et se
retournant vers le prince:

--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes à
Dordrecht; j'ai même acquis dans cet art une certaine réputation: une de
mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai dédiée au roi
de Portugal. Maintenant voici la vérité. Cette jeune fille savait que
j'avais trouvé la tulipe noire, et de concert avec un certain amant
qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a formé le
projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que
je gagnerai, j'espère, grâce à votre justice.

--Oh! s'écria Rosa outrée de colère.

--Silence, dit le prince.

Puis se tournant vers Boxtel:

--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites être l'amant de
cette jeune fille?

Rosa faillit s'évanouir, car le prisonnier était recommandé par le
prince comme un grand coupable.

Rien ne pouvait être plus agréable à Boxtel que cette question.

--Quel est ce prisonnier? répéta-t-il.

--Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera à
Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probité. Ce prisonnier
est un criminel d'État, condamné une fois à mort.

--Et qui s'appelle...?

Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.

--Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre
filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.

Le prince tressaillit. Son œil calme jeta une flamme, et le froid de la
mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.

Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son
visage.

Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir
magnétique.

--C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à
Leyde le changement de votre père?

Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:

--Oui, monseigneur.

--Poursuivez, dit le prince à Boxtel.

--Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout.
Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire
rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce
que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux
Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en
mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai
confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier
cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son
amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il
tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma
perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de
chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le
bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un
messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture
qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas
démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a
gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes
qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous
voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infâme! gémit Rosa en larmes, en se jetant
aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en
pitié son horrible angoisse.

--Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour
vous avoir ainsi conseillée; car vous êtes si jeune et vous avez l'air
si honnête, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.

--Monseigneur! monseigneur! s'écria Rosa, Cornélius n'est pas coupable.

Guillaume fit un mouvement.

--Pas coupable de vous avoir conseillée. C'est cela que vous voulez
dire, n'est-ce pas?

--Je veux dire, monseigneur, que Cornélius n'est pas plus coupable du
second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.

--Du premier? Et savez-vous quel a été ce premier crime? Savez-vous de
quoi il a été accusé et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille
de Witt, caché la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de
Louvois.

--Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il fût détenteur de cette
correspondance; il l'ignorait entièrement. Eh! mon Dieu! il me l'eût
dit. Est-ce que ce cœur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'eût
caché? Non, non, monseigneur, je le répète, dussé-je encourir votre
colère, Cornélius n'est pas plus coupable du premier crime que du
second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon
Cornélius, monseigneur!

--Un de Witt! s'écria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaît que trop,
puisqu'il lui a déjà fait une fois grâce de la vie.

--Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'État, je l'ai déjà dit, ne
sont point du ressort de la société horticole de Harlem.

Puis, fronçant le sourcil:

--Quant à la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice
sera faite.

Boxtel salua, le cœur plein de joie, et reçut les félicitations du
président.

--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli
commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable
paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir
même... mais il ne doit pas voler.

--Voler! s'écria Rosa, voler! lui, Cornélius, oh! monseigneur, prenez
garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le
tueraient plus sûrement que n'eût fait l'épée du bourreau sur le
Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme
qui l'a commis.

--Prouvez-le, dit froidement Boxtel.

--Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne
avec énergie.

Puis se retournant vers Boxtel:

--La tulipe était à vous?

--Oui.

--Combien avait-elle de caïeux?

Boxtel hésita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait
pas cette question si les deux caïeux connus existaient seuls.

--Trois, dit-il.

--Que sont devenus ces caïeux? demanda Rosa.

--Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avorté, l'autre a donné la tulipe
noire...

--Et le troisième?

--Le troisième?

--Le troisième, où est-il?

--Le troisième est chez moi, dit Boxtel tout troublé.

--Chez vous? Où cela? À Loewestein ou à Dordrecht?

--À Dordrecht, dit Boxtel.

--Vous mentez! s'écria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le prince, la véritable histoire de ces trois caïeux, je vais vous
la dire, moi. Le premier a été écrasé par mon père dans la chambre du
prisonnier, et cet homme le sait bien, car il espérait s'en emparer, et
quand il vit cet espoir déçu, il faillit se brouiller avec mon père qui
le lui enlevait. Le second, soigné par moi, a donné la tulipe noire, et
le troisième, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le
troisième le voici dans le même papier qui l'enveloppait avec les deux
autres quand, au moment de monter sur l'échafaud, Cornélius van Baërle
me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.

Et Rosa, démaillotant le caïeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au
prince, qui le prit de ses mains et l'examina.

--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir volé
comme la tulipe? balbutia Boxtel effrayé de l'attention avec laquelle le
prince examinait le caïeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait
quelques lignes tracées sur le papier resté entre ses mains.

Tout à coup les yeux de la jeune fille s'enflammèrent, elle relut
haletante ce papier mystérieux, et poussant un cri en tendant le papier
au prince:

--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume
passa le troisième caïeu au président, prit le papier et lut. À peine
Guillaume eut-il jeté les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main
trembla comme si elle était prête à laisser échapper le papier; ses yeux
prirent une effrayante expression de douleur et de pitié. Cette feuille,
que venait de lui remettre Rosa, était la page de la Bible que Corneille
de Witt avait envoyée à Dordrecht, par Craeke, le messager de son frère
Jean, pour prier Cornélius de brûler la correspondance du grand
pensionnaire avec Louvois. Cette prière, on se le rappelle, était conçue
en ces termes:

  «Cher filleul,

  «Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
  l'ouvrir, afin qu'il demeure inconnu à toi-même: les secrets du genre de
  celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle-le, et tu auras sauvé
  Jean et Corneille.

  «Adieu, et aime-moi.

  «CORNEILLE DE WITT.

  «20 août 1672.»

Cette feuille était à la fois la preuve de l'innocence de van Baërle et
son titre de propriété aux caïeux de la tulipe.

Rosa et le stathouder échangèrent un seul regard.

Celui de Rosa voulait dire: «Vous voyez bien!»

Celui du stathouder signifiait: «Silence et attends!»

Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son
front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard
plonger avec sa pensée dans cet abîme sans fond et sans ressource qu'on
appelle le repentir et la honte du passé.

Bientôt relevant la tête avec effort:

--Allez, M. Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.

Puis au président:

--Vous, mon cher M. van Herysen, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune
fille et la tulipe. Adieu.

Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courbé sous l'immense bruit
des acclamations populaires.

Boxtel s'en retourna au Cygne blanc, assez tourmenté. Ce papier, que
Guillaume avait reçu des mains de Rosa, qu'il avait lu, plié et mis dans
sa poche avec tant de soin, ce papier l'inquiétait.

Rosa s'approcha de la tulipe, en baisant religieusement la feuille, et
se confia tout entière à Dieu en murmurant:

--Mon Dieu! saviez-vous vous-même dans quel but mon bon Cornélius
m'apprenait à lire?

Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui récompense les
hommes selon leurs mérites.



XXVIII

La chanson des fleurs


Pendant que s'accomplissaient les événements que nous venons de
raconter, le malheureux van Baërle, oublié dans la chambre de la
forteresse de Loewestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu'un
prisonnier peut souffrir quand son geôlier a pris le parti bien arrêté
de se transformer en bourreau.

Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob,
Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait était l'œuvre du démon,
et que le docteur Cornélius van Baërle était l'envoyé de ce démon sur la
terre.

Il en résulta qu'un beau matin--c'était le troisième jour depuis la
disparition de Jacob et de Rosa--, il en résulta qu'un beau matin, il
monta à la chambre de Cornélius plus furieux encore que de coutume.

Celui-ci, les deux coudes appuyés sur la fenêtre, la tête appuyée sur
ses deux mains, les regards perdus dans l'horizon brumeux que les
moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l'air pour
refouler ses larmes et empêcher sa philosophie de s'évaporer.

Les pigeons y étaient toujours, mais l'espoir n'y était plus; mais
l'avenir manquait.

Hélas! Rosa surveillée ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement
écrire, et si elle écrivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses
lettres?

Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de
malignité dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se
ralentît un moment, et puis, outre la réclusion, outre l'absence,
n'avait-elle pas à souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce
sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas à la façon des pères du
théâtre grec? Quand le genièvre lui montait au cerveau, ne donnait-il
pas à son bras, trop bien raccommodé par Cornélius, la vigueur de deux
bras et d'un bâton?

Cette idée, que Rosa était peut-être maltraitée, exaspérait Cornélius.

Il sentait alors son inutilité, son impuissance, son néant. Il se
demandait si Dieu était bien juste d'envoyer tant de maux à deux
créatures innocentes. Et certainement dans ces moments-là il doutait. Le
malheur ne rend pas crédule.

Van Baërle avait bien formé le projet d'écrire à Rosa. Mais où était
Rosa?

Il avait bien eu l'idée d'écrire à la Haye pour prévenir de ce que
Gryphus voulait sans doute amasser, par une dénonciation, de nouveaux
orages sur sa tête.

Mais avec quoi écrire? Gryphus lui avait enlevé crayon et papier.
D'ailleurs, eût-il l'un et l'autre, ce ne serait certainement pas
Gryphus qui se chargerait de sa lettre.

Alors Cornélius passait et repassait dans sa tête toutes ces pauvres
ruses employées par les prisonniers.

Il avait bien songé à une évasion, chose à laquelle il ne songeait pas
quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus
une évasion lui paraissait impossible. Il était de ces natures choisies
qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes
occasions de la vie, faute d'avoir pris la route du vulgaire, ce grand
chemin des gens médiocres, et qui les mène à tout.

--Comment serait-il possible, se disait Cornélius, que je pusse m'enfuir
de Loewestein, d'où s'enfuit jadis M. de Grotius? Depuis cette évasion,
n'a-t-on pas tout prévu? Les fenêtres ne sont-elles pas gardées? Les
portes ne sont-elles pas doubles ou triples? Les postes ne sont-ils pas
dix fois plus vigilants?

«Puis outre les fenêtres gardées, les portes doubles, les postes plus
vigilants que jamais, n'ai-je pas un Argus infaillible, un Argus
d'autant plus dangereux qu'il a les yeux de la haine, Gryphus?

«Enfin n'est-il pas une circonstance qui me paralyse? L'absence de Rosa.
Quand j'userais dix ans de ma vie à fabriquer une lime pour scier mes
barreaux, à tresser des cordes pour descendre par la fenêtre, ou me
coller des ailes aux épaules pour m'envoler comme Dédale... Mais je suis
dans une période de mauvaise chance! La lime s'émoussera, la corde se
rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera
boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le musée de la Haye,
entre le pourpoint taché de sang de Guillaume le Taciturne et la femme
marine recueillie à Stavoren, et mon entreprise n'aura eu pour résultat
que de me procurer l'honneur de faire partie des curiosités de la
Hollande.

«Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque
noirceur. Je perds la patience depuis que j'ai perdu la joie et la
société de Rosa, et surtout depuis que j'ai perdu mes tulipes. Il n'y a
pas à en douter, un jour ou l'autre Gryphus m'attaquera d'une façon
sensible à mon amour-propre, à mon amour ou à ma sûreté personnelle. Je
me sens, depuis ma réclusion, une vigueur étrange, hargneuse,
insupportable. J'ai des prurits de lutte, des appétits de bataille, des
soifs incompréhensibles de horions. Je sauterai à la gorge de mon vieux
scélérat, et je l'étranglerai!»

Cornélius, à ces derniers mots, s'arrêta un instant, la bouche
contractée, l'œil fixe.

Il retournait avidement dans son esprit une pensée qui lui souriait.

--Eh mais! continua Cornélius, une fois Gryphus étranglé, pourquoi ne
pas lui prendre les clefs? Pourquoi ne pas descendre l'escalier comme si
je venais de commettre l'action la plus vertueuse? Pourquoi ne pas lui
expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fenêtre dans le Wahal? Je
sais certes assez bien nager pour deux. Rosa! mais mon Dieu, ce Gryphus
est son père; elle ne m'approuvera jamais, quelque affection qu'elle ait
pour moi, de lui avoir étranglé ce père, si brutal qu'il fût, si méchant
qu'il ait été. Besoin alors sera d'une discussion, d'un discours pendant
la péroraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs
qui aura trouvé Gryphus râlant encore ou étranglé tout à fait, et qui me
remettra la main sur l'épaule. Je reverrai alors le Buitenhof et
l'éclair de cette vilaine épée, qui cette fois ne s'arrêtera pas en
route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornélius, mon
ami; c'est un mauvais moyen! Mais alors que devenir? et comment
retrouver Rosa?

Telles étaient les réflexions de Cornélius trois jours après la scène
funeste de séparation entre Rosa et son père, juste au moment où nous
avons montré au lecteur Cornélius accoudé sur sa fenêtre.

C'est dans ce moment même que Gryphus entra.

Il tenait à la main un énorme bâton, ses yeux étincelaient de mauvaises
pensées; un mauvais sourire crispait ses lèvres; un mauvais balancement
agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les
mauvaises dispositions.

Cornélius, rompu comme nous venons de le voir, par la nécessité de la
patience, nécessité que le raisonnement avait menée jusqu'à la
conviction, Cornélius l'entendit entrer, devina que c'était lui, mais ne
se détourna même pas.

Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrière lui.

Rien n'est plus désagréable aux gens qui sont en veine de colère que
l'indifférence de ceux à qui cette colère doit s'adresser.

On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.

On s'est monté la tête, on a mis son sang en ébullition. Ce n'est pas la
peine si cette ébullition ne donne pas la satisfaction d'un petit éclat.

Tout honnête coquin qui a aiguisé son mauvais génie désire au moins en
faire une bonne blessure à quelqu'un.

Aussi Gryphus, voyant que Cornélius ne bougeait point, se mit à
l'interpeller par un vigoureux:

--Hum! hum!

Cornélius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais
charmante chanson.

     _Nous sommes les filles du feu secret,_
  _Du feu qui circule dans les veines de la terre;_
  _Nous sommes les filles de l'aurore et de la rosée,_
     _Nous sommes les filles de l'air,_
     _Nous sommes les filles de l'eau;_
  _Mais nous sommes avant tout les filles du ciel._

Cette chanson, dont l'air calme et doux augmentait la placide
mélancolie, exaspéra Gryphus. Il frappa la dalle de son bâton en criant:

--Eh! monsieur le chanteur, ne m'entendez-vous pas?

Cornélius se retourna.

--Bonjour, dit-il.

Et il reprit sa chanson.

  _Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant._
  _Nous tenons à la terre par un fil._
  _Ce fil c'est notre racine, c'est-à-dire notre vie._
  _Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel._

--Ah! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense! cria Gryphus.

Cornélius continua:

    _C'est que le ciel est notre patrie,_
  _Notre véritable patrie, puisque de lui vient notre âme,_
     _Puisqu'à lui retourne notre âme,_
     _Notre âme, c'est-à-dire notre parfum._

Gryphus s'approcha du prisonnier:

--Mais tu ne vois donc pas que j'ai pris le bon moyen pour te réduire et
pour te forcer à m'avouer tes crimes?

--Est-ce que vous êtes fou, mon cher M. Gryphus? demanda Cornélius en se
retournant.

Et, comme en disant cela, il vit le visage altéré, les yeux brillants,
la bouche écumante du vieux geôlier:

--Diable! dit-il, nous sommes plus que fou, à ce qu'il paraît; nous
sommes furieux!

Gryphus fit le moulinet avec son bâton.

Mais, sans s'émouvoir:

--Ça, maître Gryphus, dit van Baërle en se croisant les bras, vous
paraissez me menacer?

--Oh! oui, je te menace! cria le geôlier.

--Et de quoi?

--D'abord, regarde ce que je tiens à la main.

--Je crois que c'est un bâton, dit Cornélius avec calme, et même un gros
bâton; mais je ne suppose point que ce soit là ce dont vous me menacez.

--Ah! tu ne supposes pas cela! Et pourquoi?

--Parce que tout geôlier qui frappe un prisonnier s'expose à deux
punitions; la première, art. 9 du règlement de Loewestein:

«Sera chassé tout geôlier, inspecteur ou porte-clefs qui portera la main
sur un prisonnier d'État.»

--La main, fit Gryphus ivre de colère; mais le bâton; ah! le bâton, le
règlement n'en parle pas.

--La deuxième, continua Cornélius, la deuxième, qui n'est pas inscrite
au règlement mais que l'on trouve dans l'Évangile, la deuxième, la
voici:

«Quiconque frappe de l'épée périra par l'épée. «Quiconque touche avec le
bâton sera rossé par le bâton.»

Gryphus de plus en plus exaspéré par le ton calme et sentencieux de
Cornélius, brandit son gourdin; mais au moment où il le levait,
Cornélius s'élança sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son
propre bras. Gryphus hurlait de colère.

--Là, là, bonhomme, dit Cornélius, ne vous exposez point à perdre votre
place.

--Ah! sorcier, je te pincerai autrement, va! rugit Gryphus.

--À la bonne heure.

--Tu vois que ma main est vide?

--Oui, je le vois, et même avec satisfaction.

--Tu sais qu'elle ne l'est pas habituellement lorsque le matin je monte
l'escalier.

--Ah! c'est vrai, vous m'apportez d'habitude la plus mauvaise soupe ou
le plus piteux ordinaire que l'on puisse imaginer. Mais ce n'est point
un châtiment pour moi; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il
est mauvais à ton goût, Gryphus, meilleur il est au mien.

--Meilleur il est au tien?

--Oui.

--Et la raison?

--Oh! elle est bien simple.

--Dites-la donc, alors.

--Volontiers, je sais qu'en me donnant du mauvais pain, tu crois me
faire souffrir.

--Le fait est que je ne te le donne pas pour t'être agréable, brigand.

--Eh bien! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais
pain en un pain excellent, qui me réjouit plus que des gâteaux, et alors
j'ai un double plaisir, celui de manger à mon goût d'abord, et ensuite
de te faire infiniment enrager.

Gryphus hurla de colère.

--Ah! tu avoues donc que tu es sorcier! dit-il.

--Parbleu! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que
cela pourrait me conduire au bûcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier;
mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'y vois pas d'inconvénient.

--Bon, bon, bon, répondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc
avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s'il n'a pas de
pain du tout?

--Hein! fit Cornélius.

--Donc, je ne t'apporterai plus de pain du tout et nous verrons au bout
de huit jours.

Cornélius pâlit.

--Et cela, continua Gryphus, à partir d'aujourd'hui. Puisque tu es si
bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre; quant à
moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l'on me donne pour
ta nourriture.

--Mais c'est un assassinat! s'écria Cornélius, emporté par un premier
mouvement de terreur bien compréhensible, et qui lui était inspiré par
cet horrible genre de mort.

--Bon, continua Gryphus le raillant, bon puisque tu es sorcier, tu
vivras malgré tout.

Cornélius reprit son air riant, et haussa les épaules:

--Est-ce que tu ne m'as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht?

--Eh bien?... dit Gryphus.

--Eh bien! c'est un joli rôti que le pigeon; un homme qui mangerait un
pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble?

--Et du feu? dit Gryphus.

--Du feu! mais tu sais bien que j'ai fait un pacte avec le diable.
Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son
élément?

--Un homme, si robuste qu'il soit, ne saurait manger un pigeon tous les
jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renoncé.

--Eh bien! mais, dit Cornélius quand je serai fatigué des pigeons, je
ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.

Gryphus ouvrit de larges yeux effarés.

--J'aime assez le poisson, continua Cornélius; tu ne m'en sers jamais.
Eh bien! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me
régaler de poisson.

Gryphus faillit s'évanouir de colère et même de peur. Mais se ravisant:

--Eh bien! dit-il en mettant la main dans sa poche, puisque tu m'y
forces.

Et il en tira un couteau qu'il ouvrit.

--Ah! un couteau! fit Cornélius se mettant en défense avec son bâton.



XXIX

Où van Baërle, avant de quitter Loewestein, règle ses comptes avec
Gryphus


Tous deux demeurèrent un instant, Gryphus sur l'offensive, van Baërle
sur la défensive.

Puis, comme la situation pouvait se prolonger indéfiniment, Cornélius
s'enquérant des causes de cette recrudescence de colère chez son
antagoniste:

--Eh bien, lui demanda-t-il, que voulez-vous encore?

--Ce que je veux, je vais te le dire, répondis Gryphus. Je veux que tu
me rendes ma fille Rosa.

--Votre fille! s'écria Cornélius.

--Oui, Rosa! Rosa que tu m'as enlevée par ton art du démon. Voyons,
veux-tu me dire où elle est?

Et l'attitude de Gryphus devint de plus en plus menaçante.

--Rosa n'est point à Loewestein? s'écria Cornélius.

--Tu le sais bien. Veux-tu me rendre Rosa, encore une fois?

--Bon, dit Cornélius, c'est un piège que tu me tends.

--Une dernière fois, veux-tu me dire où est ma fille?

--Eh! devine-le, coquin, si tu ne le sais pas.

--Attends, attends, gronda Gryphus pâle et les lèvres agitées par la
folie qui commençait à envahir son cerveau. Ah! tu ne veux rien dire? Eh
bien! je vais te desserrer les dents.

Il fit un pas vers Cornélius, et lui montrant l'arme qui brillait dans
sa main:

--Vois-tu ce couteau? dit-il; eh bien, j'ai tué avec lui plus de
cinquante coqs noirs. Je tuerai bien leur maître, le diable, comme je
les ai tués eux: attends, attends!

--Mais, gredin, dit Cornélius, tu veux donc décidément m'assassiner!

--Je veux t'ouvrir le cœur, pour voir dedans l'endroit où tu caches ma
fille.

Et en disant ces mots avec l'égarement de la fièvre, Gryphus se
précipita sur Cornélius, qui n'eut que le temps de se jeter derrière sa
table pour éviter le premier coup.

Gryphus brandissait son grand couteau en proférant d'horribles menaces.

Cornélius prévit que, s'il était hors de la portée de la main, il
n'était pas hors de la portée de l'arme; l'arme lancée à distance
pouvait traverser l'espace, et venir s'enfoncer dans sa poitrine. Il ne
perdit donc pas de temps, et du bâton qu'il avait précieusement
conservé, il assena un vigoureux coup sur le poignet qui tenait le
couteau.

Le couteau tomba par terre, et Cornélius appuya son pied dessus. Puis,
comme Gryphus paraissait vouloir s'acharner à une lutte que la douleur
du coup de bâton et la honte d'avoir été désarmé deux fois auraient
rendue impitoyable, Cornélius prit un grand parti.

Il roua de coups son geôlier avec un sang-froid des plus héroïques,
choisissant l'endroit où tombait chaque fois le terrible gourdin.

Gryphus ne tarda point à demander grâce.

Mais avant de demander grâce, il avait crié, et beaucoup; ses cris
avaient été entendus et avaient mis en émoi tous les employés de la
maison. Deux porte-clefs, un inspecteur et trois ou quatre gardes
parurent donc tout à coup et surprirent Cornélius opérant le bâton à la
main, le couteau sous le pied.

À l'aspect de tous ces témoins du méfait qu'il venait de commettre, et
dont les circonstances atténuantes, comme on dit aujourd'hui, étaient
inconnues, Cornélius se sentit perdu sans ressources.

En effet, toutes les apparences étaient contre lui.

En un tour de main, Cornélius fut désarmé; et Gryphus entouré, relevé,
soutenu, put compter, en rugissant de colère, les meurtrissures qui
enflaient ses épaules et son échine, comme autant de collines diaprant
le piton d'une montagne.

Procès-verbal fut dressé, séance tenante, des violences exercées par le
prisonnier sur son gardien, et le procès-verbal soufflé par Gryphus ne
pouvait pas être accusé de tiédeur; il ne s'agissait de rien moins que
d'une tentative d'assassinat, préparée depuis longtemps et accomplie sur
le geôlier, avec préméditation par conséquent, et rébellion ouverte.

Tandis qu'on instrumentait contre Cornélius, les renseignements donnés
par Gryphus rendant sa présence inutile, les deux porte-clefs l'avaient
descendu dans sa geôle, moulu de coups et gémissant.

Pendant ce temps, les gardes qui s'étaient emparés de Cornélius
s'occupaient à l'instruire charitablement des us et coutumes de
Loewestein, qu'il connaissait du reste, aussi bien qu'eux, lecture lui
ayant été faite du règlement au moment de son entrée en prison, et
certains articles du règlement lui étaient parfaitement entrés dans la
mémoire.

Ils lui racontaient en outre comment l'application de ce règlement avait
été faite à l'endroit d'un prisonnier nommé Mathias, qui, en 1668,
c'est-à-dire cinq ans auparavant, avait commis un acte de rébellion bien
autrement anodin que celui que venait de se permettre Cornélius.

Il avait trouvé sa soupe trop chaude et l'avait jetée à la tête du chef
des gardiens, qui, à la suite de cette ablution, avait eu le désagrément
en s'essuyant le visage de s'enlever une partie de la peau.

Mathias dans les douze heures, avait été extrait de sa chambre; puis
conduit à la geôle, où il avait été inscrit comme sortant de Loewestein;
puis mené à l'esplanade, dont la vue est fort belle et embrasse onze
lieues d'étendue. Là on lui avait lié les mains; puis bandé les yeux,
récité trois prières.

Puis on l'avait invité à faire une génuflexion; et les gardes de
Loewestein, au nombre de douze, lui avaient, sur un signe fait par un
sergent, logé fort habilement chacun une balle de mousquet dans le
corps.

Ce dont Mathias était mort incontinent.

Cornélius écouta avec la plus grande attention ce récit désagréable.

Puis, l'ayant écouté:

--Ah! ah! dit-il dans les douze heures, dites-vous?

--Oui, la douzième heure n'était pas même encore sonnée, à ce que je
crois, dit le narrateur.

--Merci, dit Cornélius. Le garde n'avait pas terminé le sourire gracieux
qui servait de ponctuation à son récit qu'un pas sonore retentit dans
l'escalier. Des éperons sonnaient aux arêtes usées des marches. Les
gardes s'écartèrent pour laisser passer un officier. Celui-ci entra dans
la chambre de Cornélius au moment où le scribe de Loewestein verbalisait
encore.

--C'est ici le nº 11? demanda-t-il.

--Oui, colonel, répondit un sous-officier.

--Alors, c'est ici la chambre du prisonnier Cornélius van Baërle?

--Précisément, colonel.

--Où est le prisonnier?

--Me voici, monsieur, répondit Cornélius en pâlissant un peu malgré tout
son courage.

--Vous êtes M. Cornélius van Baërle? demanda-t-il, s'adressant cette
fois au prisonnier lui-même.

--Oui, monsieur.

--Alors suivez-moi.

--Oh! oh! dit Cornélius, dont le cœur se soulevait, pressé par les
premières angoisses de la mort, comme on va vite en besogne à la
forteresse de Loewestein, et le drôle qui m'avait parlé de douze heures!

--Hein! qu'est-ce que je vous ai dit? fit le garde historien à l'oreille
du patient.

--Un mensonge.

--Comment cela?

--Vous m'aviez promis douze heures.

--Ah! oui. Mais l'on vous envoie un aide de camp de Son Altesse, un de
ses plus intimes même, M. van Deken. Peste! on n'a pas fait un pareil
honneur au pauvre Mathias.

--Allons, allons, fit Cornélius, en renflant sa poitrine avec la plus
grande quantité d'air possible; allons, montrons à ces gens-là qu'un
bourgeois, filleul de Corneille de Witt, peut, sans faire la grimace,
contenir autant de balles de mousquet qu'un nommé Mathias.

Et il passa fièrement devant le greffier qui, interrompu dans ses
fonctions, se hasarda à dire à l'officier:

--Mais, colonel van Deken, le procès-verbal n'est pas encore terminé.

--Ce n'est point la peine de le finir, répondit l'officier.

--Bon! répliqua le scribe en serrant philosophiquement ses papiers et sa
plume dans un portefeuille usé et crasseux.

--Il était écrit, pensa le pauvre Cornélius, que je ne donnerai mon nom
en ce monde ni à un enfant, ni à une fleur, ni à un livre, ces trois
nécessités dont Dieu impose une au moins, à ce que l'on assure, à tout
homme un peu organisé qu'il daigne laisser jouir sur terre de la
propriété d'une âme et de l'usufruit d'un corps.

Et il suivit l'officier le cœur résolu et la tête haute. Cornélius
compta les degrés qui conduisaient à l'esplanade, regrettant de ne pas
avoir demandé au gardien combien il y en avait; ce que, dans son
officieuse complaisance, celui-ci n'eût certes pas manqué de lui dire.

Tout ce que redoutait le patient dans ce trajet, qu'il regardait comme
celui qui devait définitivement le conduire au but du grand voyage,
c'était de voir Gryphus et de ne pas voir Rosa. Quelle satisfaction, en
effet, devait briller sur le visage du père! Quelle douleur sur le
visage de la fille!

Comme Gryphus allait applaudir à ce supplice, à ce supplice, vengeance
féroce d'un acte éminemment juste, que Cornélius avait la conscience
d'avoir accompli comme un devoir!

Mais Rosa, la pauvre fille, s'il ne la voyait pas, s'il allait mourir
sans lui avoir donné le dernier baiser ou tout au moins le dernier
adieu; s'il allait mourir enfin, sans avoir aucune nouvelle de la grande
tulipe noire, et se réveiller là-haut, sans savoir de quel côté il
fallait tourner les yeux pour la retrouver!

En vérité, pour ne pas fondre en larmes dans un pareil moment, le pauvre
tulipier avait plus d'_œs triplex_ autour du cœur qu'Horace n'en
attribue au navigateur qui le premier visita les infâmes écueils
acrocérauniens.

Cornélius eut beau regarder à droite, Cornélius eut beau regarder à
gauche, il arriva sur l'esplanade sans avoir aperçu Rosa, sans avoir
aperçu Gryphus.

Il y avait presque compensation.

Cornélius, arrivé sur l'esplanade, chercha bravement des yeux les gardes
ses exécuteurs, et vit en effet une douzaine de soldats rassemblés et
causant; mais rassemblés et causant sans mousquets, rassemblés et
causant sans être alignés; chuchotant même entre eux plutôt qu'ils ne
causaient, conduite qui parut à Cornélius indigne de la gravité qui
préside d'ordinaire à de pareils événements.

Tout à coup Gryphus clopinant, chancelant, s'appuyant sur une béquille,
apparut hors de sa geôle. Il avait allumé pour un dernier regard de
haine tout le feu de ses vieux yeux gris de chat. Alors il se mit à
vomir contre Cornélius un tel torrent d'abominables imprécations que
Cornélius, s'adressant à l'officier:

--Monsieur, dit-il, je ne crois pas qu'il soit bien séant de me laisser
ainsi insulter par cet homme, et cela surtout dans un pareil moment.

--Écoutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce
brave homme vous en veuille: il paraît que vous l'avez roué de coups.

--Mais, monsieur, c'était à mon corps défendant.

--Bah! dit le colonel en imprimant à ses épaules un geste éminemment
philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe à présent?

Une sueur froide passa sur le front de Cornélius à cette réponse, qu'il
regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un
officier qu'on lui avait dit être attaché à la personne du prince.

Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait
plus d'amis, et se résigna.

--Soit, murmura-t-il en baissant la tête; on en a fait bien d'autres au
Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer à lui. Le
Christ se fût laissé battre par son geôlier et ne l'eût point battu.

Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment
attendre qu'il eût fini ses réflexions:

--Allons, monsieur, demanda-t-il, où vais-je?

L'officier lui montra un carrosse attelé de quatre chevaux, qui lui
rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait déjà
frappé ses regards au Buitenhof.

--Montez là-dedans, dit-il.

--Ah! murmura Cornélius, il paraît qu'on ne me fera pas les honneurs de
l'esplanade, à moi!

Il prononça ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait
attaché à sa personne l'entendît.

Sans doute crut-il que c'était un devoir pour lui de donner de nouveaux
renseignements à Cornélius, car il s'approcha de la portière, et tandis
que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il
lui dit tout bas:

--On a vu des condamnés conduits dans leur propre ville, et, pour que
l'exemple fût plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur
propre maison. Cela dépend.

Cornélius fit un signe de remerciement.

Puis à lui-même:

--Eh bien, dit-il, à la bonne heure! voici un garçon qui ne manque
jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en présente. Ma foi,
mon ami, je vous suis bien obligé. Adieu!

La voiture roula.

--Ah! scélérat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing à sa
victime qui lui échappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma
fille!

--Si l'on me conduit à Dordrecht, dit Cornélius, je verrai, en passant
devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont été bien ravagées.



XXX

Où l'on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius
van Baërle


La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa
Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au
moins vingt lieues.

Cornélius adressa quelques questions à l'officier qui lui servait à la
fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses
demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.

Cornélius regretta de n'avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant
qui parlait, lui, sans se faire prier.

Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa
troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi
précises que sur les deux premières.

On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius
se trouva au-delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer
de Harlem à sa droite.

Trois heures après, il entrait à Harlem.

Cornélius ne savait point ce qui s'était passé à Harlem, et nous le
laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les
événements.

Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d'être
mis au courant des choses, même avant notre héros.

Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux sœurs et comme deux
orphelines, avaient été laissées, par le prince d'Orange, chez le
président van Herysen.

Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où
elle l'avait vu en face.

Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part
de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.

Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle
trouva le prince qui écrivait.

Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le
regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire
ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pensée de son maître.

Guillaume continua d'écrire un instant encore; puis, levant les yeux et
voyant Rosa debout près de la porte:

--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il écrivait.

Rosa fit quelques pas vers la table.

--Monseigneur, dit-elle en s'arrêtant.

--C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.

Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il
reporté les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.

Le prince achevait sa lettre.

Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l'avait
examinée et caressée.

--Ah! ah! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c'est une
compatriote; tu la reconnais.

Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur
et voilé en même temps:

--Voyons, ma fille, dit-il.

Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou
vingt; il eût mieux dit en disant «ma sœur».

--Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous
ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.

Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait
rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.

--Monseigneur, balbutia-t-elle.

--Vous avez un père à Loewestein?

--Oui, monseigneur.

--Vous ne l'aimez pas?

--Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
aimer.

--C'est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c'est bien de ne
pas mentir à son prince.

Rosa baissa les yeux.

--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre père?

--Mon père est méchant.

--De quelle façon se manifeste sa méchanceté?

--Mon père maltraite les prisonniers.

--Tous?

--Tous.

--Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement
quelqu'un?

--Mon père maltraite particulièrement M. van Baërle, qui...

--Qui est votre amant.

Rosa fit un pas en arrière.

--Que j'aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.

--Depuis longtemps? demanda le prince.

--Depuis le jour où je l'ai vu.

--Et vous l'avez vu...?

--Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort le grand
pensionnaire Jean et son frère Corneille.

Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se
baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant
de silence, il reprit:

--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destiné à vivre et à mourir en
prison?

--Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, à l'aider à
vivre et à mourir.

--Et vous accepteriez cette position d'être la femme d'un prisonnier?

--Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines
étant la femme de M. van Baërle; mais...

--Mais quoi?

--Je n'ose dire, monseigneur.

--Il y a un sentiment d'espérance dans votre accent; qu'espérez-vous?

Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une
intelligence si pénétrante qu'ils allèrent chercher la clémence endormie
au fond de ce cœur sombre, d'un sommeil qui ressemblait à la mort.

--Ah! je comprends.

Rosa sourit en joignant les mains.

--Vous espérez en moi, dit le prince.

--Oui, monseigneur.

--Hum!

Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'écrire et appela un de ses
officiers.

--M. van Deken, dit-il, portez à Loewestein le message que voici; vous
prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui
vous regarde, vous les exécuterez.

L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la voûte sonore de la
maison le galop d'un cheval.

--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fête de la tulipe,
et dimanche c'est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents
florins que voici; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour
vous.

--Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue? murmura Rosa.

--Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra
fort bien.



XXXI

Harlem


Harlem, où nous sommes entrés il y a trois jours avec Rosa et où nous
venons d'entrer à la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui
s'enorgueillit à bon droit d'être une des plus ombragées de la Hollande.

Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre à briller par les
arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars,
Harlem mettait toute sa gloire à primer toutes les villes des États par
ses beaux ormes touffus, par ses peupliers élancés, et surtout par ses
promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en voûte, le
chêne, le tilleul, et le marronnier.

Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient,
l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de
devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu être une ville
agricole ou plutôt horticole.

En effet, bien close, bien aérée, bien chauffée au soleil, elle donnait
aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de
mer ou ses soleils de plaine, n'eût point su leur offrir.

Aussi avait-on vu s'établir à Harlem tous ces esprits tranquilles qui
possédaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu
s'établir à Rotterdam et à Amsterdam tous les esprits inquiets et
remuants, que possède l'amour des voyages et du commerce, comme on avait
vu s'établir à la Haye tous les politiques et les mondains.

Nous avons dit que Leyde avait été la conquête des savants.

Harlem prit donc le goût des choses douces, de la musique, de la
peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.

Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.

Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons
ainsi, fort naturellement comme on voit, à parler de celui que la ville
proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans
tache et sans défaut, qui devait rapporter cent mille florins à son
inventeur.

Harlem ayant mis en lumière sa spécialité, Harlem ayant affiché son goût
pour les fleurs en général et les tulipes en particulier, dans un temps
où tout était à la guerre ou aux séditions, Harlem ayant eu l'insigne
joie de voir fleurir l'idéal de ses prétentions et l'insigne honneur de
voir fleurir l'idéal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois
et de soleil, d'ombre et de lumière, Harlem avait voulu faire de cette
cérémonie de l'inauguration du prix une fête qui durât éternellement
dans le souvenir des hommes.

Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des
fêtes; jamais nature plus paresseuse ne déploya plus d'ardeur criante,
chantante et dansante que celle des bons républicains des Sept-Provinces
à l'occasion des divertissements.

Voyez plutôt les tableaux des deux Teniers.

Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus
ardents à se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais
lorsqu'ils se mettent au plaisir.

Harlem s'était donc mise triplement en joie, car elle avait à fêter une
triple solennité: la tulipe noire avait été découverte; puis le prince
Guillaume d'Orange assistait à la cérémonie, en vrai Hollandais qu'il
était; enfin, il était de l'honneur des États de montrer aux Français, à
la suite d'une guerre aussi désastreuse que l'avait été celle de 1672,
que le plancher de la république batave était solide à ce point qu'on y
pût danser avec accompagnement du canon des flottes.

La société horticole de Harlem s'était montrée digne d'elle en donnant
cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu
rester en arrière, et elle avait voté une somme pareille, qui avait été
remise aux mains de ses notables pour fêter ce prix national.

Aussi était-ce, au dimanche fixé pour cette cérémonie, un tel
empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on
n'eût pu s'empêcher, même avec ce sourire narquois des Français, qui
rient de tout et partout, d'admirer le caractère de ces bons Hollandais,
prêts à dépenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau
destiné à combattre l'ennemi, c'est-à-dire à soutenir l'honneur de la
nation, que pour récompenser l'invention d'une fleur nouvelle destinée à
briller un jour et destinée à distraire pendant ce jour les femmes, les
savants et les curieux.

En tête des notables et du comité horticole, brillait M. van Herysen,
paré de ses plus riches habits.

Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler à sa fleur
favorite par l'élégance sobre et sévère de ses vêtements, et hâtons-nous
de dire à sa gloire qu'il y avait parfaitement réussi.

Noir de jais, velours scabieuse, soie pensée, telle était, avec du linge
d'une blancheur éblouissante, la tenue cérémoniale du président, lequel
marchait en tête de son comité, avec un énorme bouquet pareil à celui
que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, à
la fête de l'Être-Suprême.

Seulement, le brave président, à la place de ce cœur gonflé de haine et
de ressentiments envieux du tribun français, avait dans la poitrine une
fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait à
la main.

On voyait derrière ce comité, diapré comme une pelouse, parfumé comme un
printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les
militaires, les nobles et les rustres.

Le peuple, même chez MM. les républicains des Sept-Provinces, n'avait
point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.

C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour
avoir.

C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des États, que
les triomphes aient défilé, pour savoir ce qu'il en faut dire, et
quelquefois ce qu'il en faut faire.

Mais cette fois, il n'était question ni du triomphe de Pompée, ni du
triomphe de César. Cette fois, on ne célébrait ni la défaite de
Mithridate ni la conquête des Gaules. La procession était douce comme le
passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol
d'une troupe d'oiseaux dans l'air.

Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les
fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.

On voyait au centre du cortège pacifique et parfumé, la tulipe noire,
portée sur une civière couverte de velours blanc frangé d'or. Quatre
hommes portaient les brancards et se voyaient relayés par d'autres,
ainsi qu'à Rome étaient relayés ceux qui portaient la mère Cybèle,
lorsqu'elle entra dans la ville éternelle, apportée d'Étrurie au son des
fanfares et aux adorations de tout un peuple.

Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un
peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture des chefs
célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du
Buitenhof, sauf plus tard à inscrire les noms de ses victimes sur la
plus belle pierre du panthéon hollandais.

Il était convenu que le prince stathouder distribuerait certainement
lui-même le prix de cent mille florins, ce qui intéressait tout le monde
en général, et qu'il prononcerait peut-être un discours, ce qui
intéressait en particulier ses amis et ses ennemis.

En effet, dans les discours les plus indifférents des hommes politiques,
les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et
croient toujours pouvoir interpréter par conséquent un rayon de leur
pensée.

Comme si le chapeau de l'homme politique n'était pas un boisseau destiné
à intercepter toute lumière.

Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 était donc arrivé, et
Harlem tout entière, renforcée de ses environs, s'était rangée le long
des beaux arbres du bois, avec la résolution bien arrêtée de n'applaudir
cette fois ni les conquérants de la guerre, ni ceux de la science, mais
tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette
inépuisable mère à l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la
tulipe noire.

Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette résolution prise de
n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train
d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne
sait jamais où elle s'arrêtera.

Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit
ses corporations, elle s'applaudit elle-même; et enfin, avec toute
justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que
les musiciens de la ville prodiguaient généreusement à chaque halte.

Tous les yeux cherchaient, après l'héroïne de la fête, qui était la
tulipe noire, le héros de la fête, qui, tout naturellement, était
l'auteur de cette tulipe.

Ce héros paraissant à la suite du discours que nous avons vu le bon van
Herysen élaborer avec tant de conscience, ce héros eût produit certes
plus d'effets que le stathouder lui-même.

Mais, pour nous, l'intérêt de la journée n'est ni dans ce vénérable
discours de notre ami van Herysen, si éloquent qu'il fût, ni dans les
jeunes aristocrates endimanchés croquant leurs lourds gâteaux, ni dans
les pauvres petits plébéiens, à demi nus, grignotant des anguilles
fumées, pareilles à des bâtons de vanille. L'intérêt n'est même pas dans
ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les
mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitté leurs maisons, ni
dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni
dans la populace altérée qui avale, en guise de rafraîchissement, le
concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intérêt de la
situation, l'intérêt puissant, l'intérêt dramatique n'est pas là.

L'intérêt est dans une figure rayonnante et animée qui marche au milieu
des membres du comité d'horticulture, l'intérêt est dans ce personnage
fleuri à la ceinture, peigné, lissé, tout d'écarlate vêtu, couleur qui
fait ressortir son poil noir et son teint jaune.

Ce triomphateur rayonnant, enivré, ce héros du jour destiné à l'insigne
honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la présence du
stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, à sa
droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prétendue fille;
à sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle
monnaie d'or reluisante, étincelante, et qui a pris le parti de loucher
en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.

De temps en temps, Boxtel hâte le pas pour aller frotter son coude à
celui de van Herysen. Boxtel prend à chacun un peu de sa valeur, pour en
composer une valeur à lui, comme il a volé à Rosa sa tulipe, pour en
faire sa gloire et sa fortune.

Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortège
fera halte au dernier reposoir, la tulipe étant placée sous son trône,
le prince, qui cède le pas à sa rivale dans l'adoration publique,
prendra un vélin magnifiquement enluminé sur lequel est écrit le nom de
l'auteur, et il proclamera à haute et intelligible voix qu'il a été
découvert une merveille; que la Hollande, par l'intermédiaire de lui,
Boxtel, a forcé la nature à produire une fleur noire, et que cette fleur
s'appellera désormais _tulipa nigra Boxtellea_.

De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la
tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette
foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pâle figure de la belle
Frisonne.

Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fête, ni plus
ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.

Et, hâtons-nous de le dire, ce misérable, qui a franchi un mur qui
n'était pas son mur, qui a escaladé une fenêtre pour entrer dans la
maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a violé la chambre de
Rosa, cet homme, qui a volé enfin la gloire d'un homme et la dot d'une
femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.

Il a tellement veillé sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du
tiroir du séchoir de Cornélius jusqu'à l'échafaud du Buitenhof, de
l'échafaud du Buitenhof à la prison de la forteresse de Loewestein, il
l'a si bien vue naître et grandir sur la fenêtre de Rosa, il a tant de
fois réchauffé l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est
plus l'auteur que lui-même; quiconque à cette heure lui prendrait la
tulipe noire la lui volerait.

Mais il n'aperçut point Rosa.

Il en résulta que la joie de Boxtel ne fut pas troublée.

Le cortège s'arrêta au centre d'un rond-point dont les arbres
magnifiques étaient décorés de guirlandes et d'inscriptions; le cortège
s'arrêta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem
parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siège élevé qu'elle devait
occuper sur l'estrade, à côté du fauteuil d'or de Son Altesse le
stathouder.

Et la tulipe orgueilleuse, hissée sur son piédestal, domina bientôt
l'assemblée, qui battit des mains et fit retentir les échos de Harlem
d'un immense applaudissement.



XXXII

Une dernière prière


En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient
entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait
lentement son chemin à cause des enfants refoulés hors de l'avenue
d'arbres par l'empressement des hommes et des femmes.

Ce carrosse, poudreux, fatigué, criant sur ses essieux, renfermait le
malheureux van Baërle, à qui, par la portière ouverte, commençait de
s'offrir le spectacle que nous avons essayé, bien imparfaitement sans
doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines
et naturelles, éblouirent le prisonnier comme un éclair qui serait entré
dans son cachot.

Malgré le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon à lui répondre
lorsqu'il l'avait interrogé sur son propre sort, il se hasarda à
l'interroger une dernière fois sur tout ce remue-ménage, qu'au premier
abord il devait et pouvait croire lui être totalement étranger.

--Qu'est-ce cela, je vous prie, M. le lieutenant? demanda-t-il à
l'officier chargé de l'escorter.

--Comme vous pouvez le voir, monsieur, répliqua celui-ci, c'est une
fête.

--Ah! une fête! dit Cornélius de ce ton lugubrement indifférent d'un
homme à qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.

Puis, après un instant de silence et comme la voiture avait roulé
quelques pas:

--La fête patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des
fleurs.

--C'est en effet une fête où les fleurs jouent le principal rôle,
monsieur.

--Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'écria Cornélius.

--Arrêtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce
pitié qu'on ne trouve que chez les militaires, l'officier au soldat
chargé du rôle de postillon.

--Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mélancoliquement
van Baërle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des
autres: épargnez-la-moi donc, je vous prie.

--À votre aise; marchons, alors. J'avais commandé qu'on arrêtât, parce
que vous me l'aviez demandé, et ensuite parce que vous passiez pour
aimer les fleurs, celles surtout dont on célèbre la fête aujourd'hui.

--Et de quelles fleurs célèbre-t-on la fête aujourd'hui, monsieur?

--Celle des tulipes.

--Celle des tulipes! s'écria van Baërle; c'est la fête des tulipes
aujourd'hui?

--Oui monsieur; mais puisque ce spectacle vous est désagréable,
marchons.

Et l'officier s'apprêta à donner l'ordre de continuer la route.

Mais Cornélius l'arrêta; un doute douloureux venait de traverser sa
pensée.

--Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc
aujourd'hui que l'on donne le prix?

--Le prix de la tulipe noire, oui.

Les joues de Cornélius s'empourprèrent, un frisson courut par tout son
corps, la sueur perla sur son front. Puis, réfléchissant, que, lui et sa
tulipe absents, la fête avorterait sans doute faute d'un homme et d'une
fleur à couronner.

--Hélas! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi,
car ils ne verront pas cette grande solennité à laquelle ils sont
conviés, ou du moins ils la verront incomplète.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Je veux dire que jamais, dit Cornélius en se rejetant au fond de la
voiture, excepté par quelqu'un que je connais, la tulipe noire ne sera
trouvée.

--Alors, monsieur, dit l'officier, ce quelqu'un que vous connaissez l'a
trouvée; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c'est la fleur
que vous regardez comme introuvable.

--La tulipe noire! s'écria van Baërle en jetant la moitié de son corps
par la portière. Où cela? où cela?

--Là-bas, sur le trône, la voyez-vous?

--Je vois!

--Allons! monsieur, dit l'officier, maintenant, il faut partir.

--Oh! par pitié, par grâce, monsieur, dit van Baërle, oh! ne m'emmenez
pas! laissez-moi regarder encore! Comment, ce que je vois là-bas est la
tulipe noire, bien noire... est-ce possible? Oh! monsieur, l'avez-vous
vue? Elle doit avoir des taches, elle doit être imparfaite, elle est
peut-être teinte en noir seulement; oh! si j'étais là je saurais bien le
dire, moi, monsieur, laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de près,
je vous prie.

--Êtes-vous fou, monsieur? Le puis-je?

--Je vous en supplie.

--Mais vous oubliez que vous êtes prisonnier?

--Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et
sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de
fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur!

--Mais, mes ordres, monsieur?

Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se
remettre en route. Cornélius l'arrêta encore.

--Oh! soyez patient, soyez généreux, toute ma vie repose sur un
mouvement de votre pitié. Hélas! ma vie, monsieur, elle ne sera
probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, ce
que je souffre; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans
ma tête et dans mon cœur; car enfin, continua Cornélius avec désespoir,
si c'était ma tulipe à moi, si c'était celle que l'on a volée à Rosa.
Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouvé la
tulipe noire, de l'avoir vue un instant, d'avoir reconnu qu'elle était
parfaite, que c'était à la fois un chef-d'œuvre de l'art et de la nature
et de la perdre, de la perdre, à tout jamais? Oh! il faut que j'aille la
voir, vous me tuerez après si vous voulez, mais je la verrai, je la
verrai.

--Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car
voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vôtre, et si
le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait
de vous et de moi.

Van Baërle, encore plus effrayé pour son compagnon que pour lui-même, se
rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les
vingt premiers cavaliers étaient à peine passés qu'il se remit à la
portière, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment
où celui-ci passait.

Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait à la place
pour accomplir son devoir de président. Il avait à la main son rouleau
de vélin, qui était, dans cette journée de fête, devenu son bâton de
commandement.

Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi
peut-être l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder
donna l'ordre d'arrêter.

À l'instant même, ses chevaux frémissant sur leurs jarrets d'acier
firent halte à six pas de van Baërle encagé dans son carrosse.

--Qu'est-ce cela? demanda le prince à l'officier qui, au premier ordre
du stathouder, avait sauté en bas de la voiture, et qui s'approchait
respectueusement de lui.

--Monseigneur, dit-il, c'est le prisonnier d'État que, par votre ordre,
j'ai été chercher à Loewestein, et que je vous amène à Harlem, comme
Votre Altesse l'a désiré.

--Que veut-il?

--Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrêter un instant ici.

--Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baërle en joignant
les mains, et après, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je
dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je bénirai Votre
Altesse miséricordieuse, intermédiaire entre la divinité et moi; Votre
Altesse, qui permettra que mon œuvre ait eu sa fin et sa glorification.

C'était, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes,
chacun à la portière de son carrosse, entouré de leurs gardes; l'un
tout-puissant, l'autre misérable; l'un près de monter sur son trône,
l'autre se croyant près de monter sur son échafaud.

Guillaume avait regardé froidement Cornélius et entendu sa véhémente
prière. Alors, s'adressant à l'officier:

--Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son
geôlier à Loewestein?

Cornélius poussa un soupir et baissa la tête. Sa douce et honnête figure
rougit et pâlit à la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient,
cette infaillibilité divine qui, par quelque messager secret et
invisible au reste des hommes, savait déjà son crime, lui présageaient
non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.

Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se défendre: il offrit
au prince ce spectacle touchant d'un désespoir naïf bien intelligible et
bien émouvant pour un si grand cœur et un si grand esprit que celui qui
le contemplait.

--Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il
aille voir la tulipe noire, bien digne d'être vue au moins une fois.

--Oh! fit Cornélius près de s'évanouir de joie et chancelant sur le
marchepied du carrosse, oh! monseigneur!

Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prêta son appui,
c'est à genoux et le front dans la poussière que le pauvre Cornélius eût
remercié Son Altesse.

Cette permission donnée, le prince continua sa route dans le bois au
milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bientôt à son
estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.



XXXIII

Conclusion


Van Baërle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la
foule, perça obliquement vers la tulipe noire, que dévoraient ses
regards de plus en plus rapprochés.

Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons
inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumière, apparaître un jour
pour disparaître à jamais. Il la vit à six pas; il en savoura les
perfections et les grâces; il la vit derrière les jeunes filles qui
formaient une garde d'honneur à cette reine de noblesse et de pureté. Et
cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de
la fleur, plus son cœur était déchiré. Il cherchait tout autour de lui
pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages
inconnus; partout l'attention s'adressant au trône sur lequel venait de
s'asseoir le stathouder.

Guillaume, qui attirait l'attention générale, se leva, promena un
tranquille regard sur la foule enivrée, et son œil perçant s'arrêta tour
à tour sur les trois extrémités d'un triangle formé en face de lui par
trois intérêts et par trois drames bien différents.

À l'un des angles, Boxtel, frémissant d'impatience et dévorant de toute
son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assemblée.

À l'autre, Cornélius haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, d'amour,
que pour la tulipe noire, sa fille.

Enfin, au troisième, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem,
une belle Frisonne vêtue de fine laine rouge brodée d'argent et couverte
de dentelles tombant à flots de son casque d'or; Rosa, enfin, qui
s'appuyait défaillante et l'œil noyé, au bras d'un des officiers de
Guillaume.

Le prince, alors, voyant tous ses auditeurs disposés, déroula lentement
le vélin, et, d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas
une note ne se perdait, grâce au silence religieux qui s'abattit tout à
coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaîna leur souffle à ses
lèvres:

--Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez été réunis ici.

«Un prix de cent mille florins a été promis à celui qui trouverait la
tulipe noire.

«La tulipe noire!--et cette merveille de la Hollande est là exposée à
vos yeux--; la tulipe noire a été trouvée, et cela dans toutes les
conditions exigées par le programme de la société horticole de Harlem.

«L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au
livre d'honneur de la ville.

«Faites approcher la personne qui est propriétaire de la tulipe noire.»

Et en prononçant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles
produiraient, promena son clair regard sur les trois extrémités du
triangle.

Il vit Boxtel s'élancer de son gradin.

Il vit Cornélius faire un mouvement involontaire.

Il vit enfin l'officier chargé de veiller sur Rosa, la conduire, ou
plutôt la pousser devant son trône.

Un double cri partit à la fois à la droite et à la gauche du prince.

Boxtel foudroyé, Cornélius éperdu, avaient tous deux crié:

--Rosa! Rosa!

--Cette tulipe est bien à vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le
prince.

--Oui, monseigneur! balbutia Rosa, qu'un murmure universel venait de
saluer en sa touchante beauté.

--Oh! murmura Cornélius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui
avait volé cette fleur. Oh! voilà donc pourquoi elle avait quitté
Loewestein! Oh! oublié, trahi par elle, par elle que je croyais ma
meilleure amie!

--Oh! gémit Boxtel de son côté, je suis perdu!

--Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son
inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de
_tulipa nigra Rosa Baërlensis_, à cause du nom de van Baërle, qui sera
désormais le nom de femme de cette jeune fille.

Et en même temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main
d'un homme qui venait de s'élancer, pâle, étourdi, écrasé de joie, au
pied du trône, en saluant tour à tour son prince, sa fiancée et Dieu
qui, du fond du ciel azuré, regardait en souriant le spectacle de deux
cœurs heureux.

En même temps aussi tombait aux pieds du président van Herysen un autre
homme frappé d'une émotion bien différente.

Boxtel, anéanti sous la ruine de ses espérances, venait de s'évanouir.

On le releva, on interrogea son pouls et son cœur; il était mort.

Cet incident ne troubla point autrement la fête, attendu que ni le
président ni le prince ne parurent s'en préoccuper beaucoup.

Cornélius recula épouvanté: dans son voleur, dans son faux Jacob, il
venait de reconnaître le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que dans la
pureté de son âme, il n'avait jamais soupçonné un seul instant d'une si
méchante action.

Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui eût envoyé
si à propos cette attaque d'apoplexie foudroyante, qu'elle l'empêcha de
voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son
avarice.

Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y
eût rien de changé dans son cérémonial, sinon que Boxtel était mort et
que Cornélius et Rosa, triomphants, marchaient côte à côte et la main de
l'un dans la main de l'autre.

Quand on fut rentré à l'hôtel de ville, le prince, montrant du doigt à
Cornélius la bourse aux cent mille florins d'or:

--On ne sait trop, dit-il, par qui est gagné cet argent, si c'est par
vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouvé la tulipe noire, elle
l'a élevée et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce
serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem à la
tulipe.

Cornélius attendait pour savoir où voulait en venir le prince. Celui-ci
continua:

--Je donne à Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagnés et
qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son
courage et de son honnêteté. Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa
encore, qui a apporté la preuve de votre innocence--et en disant ces
mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur
lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à
envelopper le troisième caïeu--, quant à vous, l'on s'est aperçu que
vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n'aviez pas commis.
C'est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les
biens d'un homme innocent ne peuvent être confisqués. Vos biens vous
sont donc rendus. M. van Baërle, vous êtes le filleul de M. Corneille de
Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l'un sur
les fonts de baptême, et de l'amitié que l'autre vous avait vouée.
Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de
Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, étaient
deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd'hui.

Le prince, après ces deux mots qu'il prononça d'une voix émue, contre
son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui
s'agenouillèrent à ses côtés.

Puis, poussant un soupir:

--Hélas! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la
vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à
lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.

Et jetant un regard du côté de la France, comme s'il eût vu de nouveaux
nuages s'amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et
partit.

De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa,
qui, par la vieille Zug, qu'on lui expédia en qualité d'ambassadeur, fit
prévenir son père de tout ce qui s'était passé.

Ceux qui, grâce à l'exposé que nous avons fait, connaissent le caractère
du vieux Gryphus, comprendront qu'il se réconcilia difficilement avec
son gendre. Il avait sur le cœur les coups de bâton reçus, il les avait
comptés par les meurtrissures; ils montaient, disait-il, à quarante et
un; mais il finit par se rendre, pour n'être pas moins généreux,
disait-il, que Son Altesse le stathouder.

Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d'hommes, il fut le
plus rude geôlier de fleurs qu'on eût encore rencontré dans les
Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux,
tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.

Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il était furieux
d'avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l'observatoire
élevé jadis par l'envieux derrière le sycomore; car l'enclos de Boxtel,
vendu à l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui
s'arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.

Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout
de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu'elle put
se charger seule de l'éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient
poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui
avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle
devait de les avoir.

Il va sans dire que l'un étant garçon et l'autre une fille, le premier
reçut le nom de Cornélius, et la seconde, celui de Rosa.

Van Baërle resta fidèle à Rosa, comme à ses tulipes; toute sa vie, il
s'occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture
grâce à laquelle il trouva un grand nombre de variétés qui sont
inscrites au catalogue hollandais.

Les deux principaux ornements de son salon étaient dans deux grands
cadres d'or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt; sur
l'un, on se le rappelle, son parrain lui avait écrit de brûler la
correspondance du marquis de Louvois; sur l'autre, il avait légué à Rosa
le caïeu de la tulipe noire, à la condition qu'avec sa dot de cent mille
florins elle épouserait un beau garçon de vingt-six à vingt-huit ans,
qui l'aimerait et qu'elle aimerait, condition qui avait été
scrupuleusement remplie, quoique Cornélius ne fût point mort, et
justement parce qu'il n'était point mort.

Enfin pour combattre les envieux à venir, dont la Providence n'aurait
peut-être pas eu le loisir de le débarrasser comme elle avait fait de
mynheer Isaac Boxtel, il écrivit au-dessus de sa porte ce vers, que
Grotius avait gravé, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison:

«On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire:
_Je suis trop heureux_.»

[1] Mynheer: monsieur





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