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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le vicomte de Bragelonne, Tome III." ***

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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE


TOME III


(1848 -- 1850)



Table des matières

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prévu ni naïade ni dryade
Chapitre CXXXIV -- Le nouveau général des jésuites
Chapitre CXXXV -- L'orage
Chapitre CXXXVI -- La pluie
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
Chapitre CXXXIX -- La loterie
Chapitre CXL -- Malaga
Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
Chapitre CXLII -- Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trüchen et Planchet se
quittèrent amis, grâce à d'Artagnan
Chapitre CXLVII -- La présentation de Porthos
Chapitre CXLVIII -- Explications
Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reçu à la cour
Chapitre CLII -- Le combat
Chapitre CLIII -- Le souper du roi
Chapitre CLIV -- Après souper
Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait chargé
Chapitre CLVI -- L'affût
Chapitre CLVII -- Le médecin
Chapitre CLVIII -- Où d'Artagnan reconnaît qu'il s'était trompé,
et que c'était Manicamp qui avait raison
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes à son arc
Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Chapitre CLXI -- Le voyage
Chapitre CLXII -- Trium-Féminat
Chapitre CLXIII -- Première querelle
Chapitre CLXIV -- Désespoir
Chapitre CLXV -- La fuite
Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son côté, passé le temps
de dix heures et demie à minuit
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
Chapitre CLXXI -- Où il est traité des jardiniers, des échelles et
des filles d'honneur
Chapitre CLXXII -- Où il est traité de menuiserie et où il est
donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers
Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
Chapitre CLXXIV -- L'apparition
Chapitre CLXXV -- Le portrait
Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
Chapitre CLXXX -- Où l'on voit qu'un marché qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre
Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mère
Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine négociateur
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellière
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Chapitre CLXXXIX -- Où il semble à l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne
Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
Chapitre CXCI -- Deux jalousies
Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
Chapitre CXCIII -- La méthode de Porthos
Chapitre CXCIV -- Le déménagement, la trappe et le portrait
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale


Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.

Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux.

Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son
arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être
approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce
visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut
comprendre facilement.

La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
caractère ombrageux, et surtout pour un caractère de roi;
l’assimilation trop familière, sans doute, de ce roi à un homme
ordinaire; voilà les raisons que l’assemblée donna du départ
précipité et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point
d’abord autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque
petite torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement
des engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de
dédaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
conquêtes.

Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir
l’amourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-
puissance, ayant en quelque sorte leur étiquette et leur
ostentation, un roi, non seulement ne dérogeait point, mais encore
trouvait repos, sécurité, mystère et respect général.

Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
rencontrait, même chez les plus humbles sujets, la glose et le
sarcasme; il perdait son caractère d’infaillible et d’inviolable.
Descendu dans la région des petites misères humaines, il en
subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
coeur, ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets,
c’était porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux:
on captivait Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour.
Madame avait sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a
vu, s’était-elle vengée.

Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions
terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous
leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
spirituelle, coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie,
d’imagination ou d’ambition que de coeur; Madame, au contraire,
inaugurait cette époque de plaisirs faciles et passagers qui
signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent entre la moitié du
XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur
véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère,
avait ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses
habitudes, il n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne
dont il avait pu rire, ne fût-ce qu’un instant.

D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur
qui joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on
appelle la vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout
haut, tout bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle
ne pouvait véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
être comparée à la pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est
vrai, mais bien moins jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela
n’étonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
caractères sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
qu’ils font d’eux aux autres, des autres à eux.

Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne
s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un coeur tout neuf
dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
donner une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait
pas La Vallière?

Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un
historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé;
Madame n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait
pas plus qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
l’avenir qui garde en ses plus secrètes pages les plus sérieux
événements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui
prouver clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives,
elle, femme d’esprit et de race, trouverait certainement dans
l’arsenal de son imagination des armes défensives à l’épreuve même
des coups d’un roi.

Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
guerre, il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il
avait espéré être adoré tout d’abord, de confiance, à son seul
aspect, par toutes les femmes de sa cour, c’était une prétention
humaine, téméraire, insultante pour certaines plus haut placées
que les autres, et que la leçon, tombant à propos sur cette tête
royale, trop haute et trop fière, serait efficace.

Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à
l’égard du roi.

L’événement restait en dehors.

Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles
d’honneur et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui
venait de se jouer.

Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à
M. de Mazarin, il se voyait pour la première fois traité en homme.

Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni
matière à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été
joué par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès
pour cela, c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein
de la vanité que lui inspiraient à la fois et ses avantages
personnels et son pouvoir royal.

Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies.

Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par
une arme démouchetée, l’arme du ridicule.

Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
ont le rire pour vengeance.

Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes,
quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie
Louis XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille!

Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le
raisonnement.

Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et
mettre cette toute-puissance au service d’une misérable rancune,
c’était indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme.

Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence
cet affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la
même urbanité.

Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
pas?

Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement
l’avait trouvée passive.

Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais
enfin n’était-ce pas son rôle naturel?

Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune
conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé
calculer les chances de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui,
retranché derrière son omnipotence royale, avait dit à cette jeune
femme: «Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
de tous, et un geste de son bras armé du sceptre vous protégera
contre tous, même contre vos remords?»

Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé
à cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le
sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payée de ce
sacrifice par une infidélité d’autant plus humiliante qu’elle
avait pour cause une femme bien inférieure à celle qui avait
d’abord cru être aimée.

Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame
eût eu raison.

Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques
langues provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal
entendu, réprimer, au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces
trois petites filles?

Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à
l’orgueil du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces
griefs dans son esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites,
c’est-à-dire après la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs
sourdes, insupportables, inconnues.

Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces
lancinantes atteintes avaient leur siège au coeur.

Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs,
comme le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé
chatouiller le coeur par cette naïve déclaration de La Vallière;
il avait cru à l’amour pur, à de l’amour pour l’homme, à de
l’amour dépouillé de tout intérêt; et son âme, plus jeune et
surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait bondi au-devant de
cette autre âme qui venait de se révéler à lui par ses
aspirations.

La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de
l’amour, c’est la double inoculation de l’amour dans deux coeurs:
pas plus de simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours
avant l’autre, comme l’un finit presque toujours d’aimer après
l’autre. Aussi le courant électrique s’établit-il en raison de
l’intensité de la première passion qui s’allume. Plus Mlle de La
Vallière avait montré d’amour, plus le roi en avait ressenti.

Et voilà justement ce qui étonnait le roi.

Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique
n’avait pu entraîner son coeur, puisque cet aveu n’était pas de
l’amour, puisque cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme
et au roi, puisque enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme
un fer rouge, puisque enfin c’était une mystification.

Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout
refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
choisie par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non
seulement provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-
dire un homme qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher
des yeux, qu’à étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille
au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la
veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous
les charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant
d’affaires réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
depuis la veille, consacré toutes les minutes de sa vie, tous les
battements de son coeur, à cette unique rêverie.

En vérité, c’était trop ou trop peu.

Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
entre autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi
s’exhalait dans les plus violentes imprécations.

Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce
coin regardait passer la tempête.

Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère
royale.

Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi
offensé, et, connaissant le coeur des rois en général et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de
fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par
tomber sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et
lui innocent.

En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée,
et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.

-- Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:

-- Eh bien! Sire?

-- Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas?

-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.

-- Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.

-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer
les membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les
femmes, elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour
le mal; donc, leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose
impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui
commençait à prendre sur ses passions cette puissance qu’il
conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu’il se
déconsidérait à montrer tant d’ardeur pour un si mince objet.

-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
me mets pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués
avec tant d’adresse et d’audace par ces deux petites filles.
J’admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
folie de nous en rapporter à notre propre coeur.

-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c’est un organe qu’il faut
absolument réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut
destituer de toutes fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que,
lorsque j’ai vu le coeur de Votre Majesté si fort préoccupé de
cette petite...

-- Préoccupé, moi? mon coeur préoccupé? Mon esprit, peut-être;
mais quant à mon coeur... il était...

Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
en allait découvrir un autre.

-- Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant.
Je savais qu’elle en aimait un autre.

-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre
Majesté.

-- Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère
m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh
bien! à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils
s’aiment.

-- En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi.

-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
sortes de choses, dit Louis.

-- Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.

-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
soupir.

-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio.
J’appellerai cela: _Naïade et Dryade_; cela fera plaisir à Madame.

-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta
le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
force surhumaine pour être dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
angélique patience, un des valets de service vint gratter à la
porte de la chambre.

De Saint-Aignan s’écarta par respect.

-- Entrez, fit le roi.

Le valet entrebâilla la porte.

-- Que veut-on? demanda Louis.

Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.

-- Pour Sa Majesté, dit-il.

-- De quelle part?

-- Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
et laissa échapper un cri.

Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, d’un geste, congédia le valet.

-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.

-- Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan
les bras étendus.

-- Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature.

-- La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire!

-- Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut:

«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le
défaut de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me
semble plus pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets
donc d’adresser un billet à Votre Majesté.

Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et
j’implore de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle
je pourrai dire la vérité à mon roi.

Signé: Louise de La Vallière.»

-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
Saint Aignan tout étourdi de ce qu’il venait de lire.

-- Eh bien? répéta Saint-Aignan.

-- Que penses-tu de cela?

-- Je ne sais trop.

-- Mais enfin?

-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
peur.

-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.

-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majesté a mille raisons d’en
vouloir à l’auteur ou aux auteurs d’une si méchante plaisanterie,
et la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est
une éternelle menace pour l’imprudente.

-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

-- Le roi doit voir mieux que moi.

-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
particularités de la scène qui s’est passée ce soir chez Madame...
Enfin...

Le roi s’arrêta sur ce sens suspendu.

-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner audience,
voilà ce qu’il y a de plus clair dans tout cela.

-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.

-- Que ferez-vous, Sire?

-- Prends ton manteau.

-- Mais, Sire...

-- Tu sais où est la chambre des filles de Madame?

-- Certes.

-- Tu sais un moyen d’y pénétrer?

-- Oh! quant à cela, non.

-- Mais enfin tu dois connaître quelqu’un par là?

-- En vérité, Votre Majesté est la source de toute bonne idée.

-- Tu connais quelqu’un?

-- Oui.

-- Qui connais-tu? Voyons.

-- Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.

-- D’honneur?

-- Oui, d’honneur, Sire.

-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.

-- Non, malheureusement; avec Montalais.

-- Il s’appelle?

-- Malicorne.

-- Bon! Et tu peux compter sur lui?

-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s’il
en a une, comme je lui ai rendu service... il m’en fera part.

-- C’est au mieux. Partons!

-- Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint-Aignan et
lui demanda le sien. Puis tous deux gagnèrent le vestibule.


Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prévu ni naïade ni dryade


De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux
entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De
là, par un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était
encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
flairant dans l’ombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan s’avança.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir,
Malicorne recula tout net.

-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les
chambres des filles d’honneur?

-- Oui.

-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
savoir dans quel but vous la désirez.

-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible
de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à
moi comme un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie
de l’en tirer aujourd’hui.

-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout
honnête homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous
n’avouez rien.

-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
que, s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais.

-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
d’entrer chez Mlle de Montalais.

-- Pourquoi?

-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur
un mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait
complaisant à moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
vous ouvrir la porte de sa chambre.

-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
clef?

-- Pour qui donc alors?

-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?

-- Non, sans doute.

-- Elle loge avec Mlle de La Vallière?

-- Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La
Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui
je donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait
de la lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait.

-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
l’ordonne, dit le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en
entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra près de vous,
tandis que nous monterons près de Mlle de La Vallière: c’est, en
effet, à elle seule que nous avons affaire.

-- Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du
roi.

-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
bon gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-
vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.

-- Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier.

-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
sonnez mot de ma visite.

Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une
rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des
escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre.

Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière
Malicorne, La Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à
l’autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
reconnaissant le roi, elle s’esquiva.

À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte
galvanisée et retomba sur son fauteuil.

Le roi s’avança lentement vers elle.

-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
froideur, me voici prêt à vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet,
de Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte,
sur un escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.

Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la
muraille même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle
de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner
le maître. La Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi
irrité, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
humble et suppliante:

-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
Louis XIV.

-- Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute,
un grand crime.

-- Vous?

-- Sire, j’ai offensé Votre Majesté.

-- Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.

-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi
cette terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi.
Je sens que je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous
expliquer comment je ne vous ai point offensé de mon plein gré.

-- Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous
offensé? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un
jeune homme crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre
place eût fait ce que vous avez fait.

-- Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.

-- Et pourquoi donc?

-- Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas
été innocente.

-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous
aviez à me dire en me demandant une audience?

Et le roi fit presque un pas en arrière.

Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des
yeux desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers
le roi.

-- Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.

-- Tout, quoi?

-- Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?

-- Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.

-- Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que
j’avais abusé de sa crédulité.

-- Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.

-- Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme
moi peut être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?

-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté
semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât
influencer à ce point par la volonté d’autrui.

-- Oh! mais la menace, Sire!

-- La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?

-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.

-- Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.

-- Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des
personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit
de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant
que sa réputation.

-- Et comment la perdre?

-- En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse
expulsion.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime
fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.

-- Sire!

-- Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une
justification facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne
compliquer devant moi d’un tissu de reproches et d’imputations.

-- Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.

Le roi garda le silence.

-- Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.

-- Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec
froideur.

-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
ses mains l’une dans l’autre:

-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.

Le roi ne répondit rien.

Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.

-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce
ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de
Votre Majesté?

-- Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce
n’est pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins
plaisante, voilà tout.

-- Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas,
le roi ne veut pas me croire.

-- Mais non, je ne veux pas vous croire.

-- Mon Dieu! mon Dieu!

-- Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
m’écoute, me guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens,
amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
prenons-le par le coeur.

La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot.
Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
victime de tout ce qu’il avait souffert.

-- Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie
distingué. Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il
me croira, et alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et
nous rirons.

-- Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est
affreux!

-- Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince
orgueilleux vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a
l’imprudence d’en témoigner publiquement quelque chose comme de la
joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilié; or, ce
sera, un jour, un récit charmant à faire à mon amant, une part de
dot à apporter à mon mari, que cette aventure d’un roi joué par
une malicieuse jeune fille.

-- Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de
plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?

-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à
s’émouvoir.

La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux
résonnèrent sur le parquet.

Puis, joignant les mains:

-- Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.

-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
pour relever la jeune fille.

-- Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison,
vous croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait
chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le
grand chêne...

-- Eh bien?

-- Cela seulement, c’était la vérité.

-- Mademoiselle! s’écria le roi.

-- Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses
sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont
enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la
voix me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
aime!

-- Vous?

-- Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis
qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur
moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de
lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son
roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi
pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
que je vous ai raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang
fidèle à la royauté, Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je
me meurs!

Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba
pliée en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a
touchée la faux du moissonneur.

Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni
rancune, ni doute; son coeur tout entier s’était ouvert au souffle
ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
langage.

Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il
faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.

Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses
mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut
gagné ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La
Vallière à bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
coeur.

Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses
épaules, ne vivait plus.

Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester
immobile dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à
cet appel du roi.

Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un
fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la
reine de Hongrie en lui répétant:

-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous
croit, le roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez
émouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est
sensible, Sa Majesté a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
y attention, le roi est fort pâle.

En effet, le roi pâlissait visiblement.

Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.

-- Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-
Aignan, revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
est temps; songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait
mal, je serais obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité,
mon Dieu! Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites
un effort, vite, vite!

Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne
le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et
de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.

Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la
paume de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le
baiser des lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit
languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:

-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?

Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.

De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait
deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.

La Vallière se leva.

-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
me suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre
Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai
mon roi toute ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait
un jour de bonheur.

-- Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant
Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
existence de félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
jure!

-- Oh! Sire, Sire!...

Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si
brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de
passer de l’autre côté de la tapisserie.

Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser
d’abord, commencèrent à brûler la jeune fille.

-- Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
d’avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté
me méprise encore.

-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
respect, je n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et
rien à ma cour ne sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne
le serez désormais; je vous demande donc pardon de mon
emportement, mademoiselle, il venait d’un excès d’amour; mais je
puis vous prouver que j’aimerai encore davantage, en vous
respectant autant que vous pourrez le désirer.

Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:

-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
d’agréer le baiser que je dépose sur votre main?

Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main
frissonnante de la jeune fille.

-- Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
Vallière de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne
parlez à personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
celui qu’ils ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement
au-dessus de ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte,
ils ne vous feront plus même pitié.

Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.

Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:

-- Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous
accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai
vouée à jamais.

De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.

-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
pareil honneur!

-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas
m’oublier dans votre prière.

-- Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec
Dieu dans mon coeur.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-
Aignan par les degrés.

Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade
n’en avaient parlé.


Chapitre CXXXIV -- Le nouveau général des jésuites


Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier
aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent,
toutes les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui,
c’est-à-dire dans l’appartement qui lui avait été départi au
château, Fouquet s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce
que le roi négligeait en ce moment.

-- Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son
hôte dans un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me
direz, monsieur d’Herblay, où nous en sommes maintenant de
l’affaire de Belle-Île, et si vous en avez reçu quelques
nouvelles.

-- Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté
comme nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a
transpiré de nos desseins.

-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?

-- J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées
depuis quinze jours.

-- Et on les a traitées?

-- À merveille.

-- Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?

-- Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée
sur Quimper.

-- Et les nouveaux garnisaires?

-- Sont à nous à cette heure.

-- Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de
Vannes?

-- Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont
passées.

-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est
justement la plus mauvaise.

-- Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de
communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est
grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
n’appartenaient qu’à lui, de voir combien les jeunes gens
cherchent à se divertir, et combien, en conséquence, ils inclinent
vers celui qui paie les divertissements.

-- Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?

-- S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils
s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils
aimeront M. Fouquet.

-- Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur
arrivée...

-- Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur
aise; mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les
derniers officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu
alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
avait dès lors voulu assez de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent
point sur ses terres. Alors ils ont réfléchi. Mais aussitôt
l’intendant a ajouté que, sans préjuger les ordres de M. Fouquet,
il connaissait assez son maître pour savoir que tout gentilhomme
au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien qu’il ne
connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait fait
pour les autres.

-- À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses,
j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en
mon nom sans tenir.

-- Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux
corsaires et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison
principale; en sorte qu’ils y font des parties de chasse et des
promenades avec ce qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce
qu’ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
environs.

-- Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas,
Votre Grandeur?

-- Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.

-- Maintenant, pour les soldats?

-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
vivres excellents et une haute paie.

-- Très bien; en sorte?...

-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
déjà meilleure que l’autre.

-- Bien.

-- Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous
renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
bout de trois ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir
un régiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
monsieur d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans
tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à
Saint-Mandé, j’ai tout oublié, je l’avoue.

-- Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à
Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en
nourriture, soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du
petit parc, promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul;
il en use. Il recommence à marcher; il exerce sa force en courbant
de jeunes ormes ou en faisant éclater de vieux chênes, comme
faisait Milon de Crotone, et comme il n’y a pas de lions dans le
parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C’est un
brave que notre Porthos.

-- Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.

-- Oh! jamais.

-- Il va questionner?

-- Il ne voit personne.

-- Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?

-- Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin,
et il vit là dessus.

-- Lequel?

-- Celui d’être présenté au roi.

-- Oh! oh! en quelle qualité?

-- D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!

-- Est-ce possible?

-- C’est vrai.

-- Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il
retournât à Belle-Île?

-- Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt
possible. Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme
dont d’Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
ne se livre jamais; il est plein de dignité; devant les officiers,
il fera l’effet d’un paladin du temps des croisades. Il grisera
l’état-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
d’admiration et de sympathie; puis, s’il arrivait que nous
eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est une consigne
vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.

-- Donc, renvoyez-le.

-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
car il faut que je vous dise une chose.

-- Laquelle?

-- C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à
Fontainebleau comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est
jamais absent ou oisif impunément. Aussi maintenant que mes
affaires sont faites, je vais tâcher de savoir quelles sont les
affaires que fait d’Artagnan.

-- Vos affaires sont faites, dites-vous?

-- Oui.

-- Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir
dire autant.

-- J’espère que vous ne vous inquiétez plus?

-- Hum!

-- Le roi vous reçoit à merveille.

-- Oui.

-- Et Colbert vous laisse en repos?

-- À peu près.

-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa
force, en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais
hier à propos de la petite?

-- Quelle petite?

-- Vous avez déjà oublié?

-- Oui.

-- À propos de La Vallière?

-- Ah! c’est juste.

-- Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?

-- Sur un seul point.

-- Lequel?

-- C’est que le coeur est intéressé autre part, et que je ne
ressens absolument rien pour cette enfant.

-- Oh! oh! dit Aramis; occupé par le coeur, avez-vous dit?

-- Oui.

-- Diable! il faut prendre garde à cela.

-- Pourquoi?

-- Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le coeur quand,
ainsi que vous, on a tant besoin de sa tête.

-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel
j’ai tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-
vous à ce que je m’occupe d’elle?

-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce
que l’on croit du moins.

-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?

-- Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le
roi était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours,
Monsieur s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des
brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

-- Comment savez-vous tout cela?

-- Je le sais, enfin.

-- Eh bien?

-- Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
roi n’a plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son
Altesse Royale.

-- Après?

-- Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La
Vallière est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour
on appelle un chaperon?

-- Sans doute.

-- Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame.
Profitez de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais
enfin, l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la
petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
qu’un homme intelligent fait avec un secret.

-- Mais comment arriver à elle?

-- Vous me demandez cela? fit Aramis.

-- Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.

-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une
position: soit qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit
qu’elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
fait une nouvelle adepte.

-- C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette
petite?

-- Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur
le surintendant?

-- Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai
ajouté mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.

-- Et nulle n’a résisté?

-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé
comme les autres.

-- Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en
lui présentant une plume.

Fouquet la prit.

-- Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je
ne saurais trouver deux lignes.

-- Soit, fit Aramis. Écrivez.

Et il dicta:

«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que
je vous aie trouvée belle.

Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que
végéter à la Cour.

L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque
ambition, pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos
charmes.

Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
si discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il
ne sied pas qu’une personne de votre mérite risque d’être
compromise sans résultat sur son avenir.

Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa
reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et
indépendante.»

Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.

-- Signez, dit celui-ci.

-- Est-ce bien nécessaire?

-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.

-- Mais par un valet excellent.

-- Dont vous êtes sûr?

-- C’est mon grison ordinaire.

-- Très bien.

-- Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas
lourd.

-- Comment cela?

-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent
qu’elle peut désirer.

-- Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.

-- Dame! il faut croire, il n’en demande plus.

-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.

-- Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête
de Vaux.

-- Eh bien?

-- Il n’en a point parlé.

-- Il en parlera.

-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.

-- Pas lui.

-- Il est jeune; donc, il est bon.

-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert
tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

-- Vous voyez bien que vous le craignez.

-- Je ne le nie pas.

-- Alors, je suis perdu.

-- Comment cela?

-- Je n’étais fort auprès du roi que par l’argent.

-- Après?

-- Et je suis ruiné.

-- Non.

-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?

-- Peut-être.

-- Et cependant s’il demande cette fête?

-- Vous la donnerez.

-- Mais l’argent?

-- En avez-vous jamais manqué?

-- Oh! si vous saviez à quel prix je me suis procuré le dernier.

-- Le prochain ne vous coûtera rien.

-- Qui donc me le donnera?

-- Moi.

-- Vous me donnerez six millions?

-- Oui.

-- Vous, six millions?

-- Dix, s’il le faut.

-- En vérité, mon cher d’Herblay, dit Fouquet, votre confiance
m’épouvante plus que la colère du roi.

-- Bah!

-- Qui donc êtes-vous?

-- Vous me connaissez, ce me semble.

-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?

-- Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à
M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.

-- Oh! s’écria Fouquet en lui serrant la main, quant à vous
appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
cher d’Herblay, vous vous faites illusion.

-- En quoi?

-- Jamais le roi ne me sera dévoué.

-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué, ce me
semble.

-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.

-- Je n’ai pas dit le roi. J’ai dit un roi.

-- N’est-ce pas tout un?

-- Au contraire, c’est fort différent.

-- Je ne comprends pas.

-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
que Louis XIV.

-- Un autre homme?

-- Oui, qui tienne tout de vous.

-- Impossible!

-- Même son trône.

-- Oh! vous êtes fou! Il n’y a pas d’autre homme que le roi Louis
XIV qui puisse s’asseoir sur le trône de France, je n’en vois pas,
pas un seul.

-- J’en vois un, moi.

-- À moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
Aramis avec inquiétude... Mais Monsieur...

-- Ce n’est pas Monsieur.

-- Mais comment voulez-vous qu’un prince qui ne soit pas de la
race, comment voulez-vous qu’un prince qui n’aura aucun droit...

-- Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu’il
faut qu’il soit, soyez tranquille.

-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d’Herblay, vous me donnez
le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

-- Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-
il.

-- Oh! encore une fois, vous m’épouvantez.

Aramis sourit.

-- Vous riez? demanda Fouquet.

-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
maintenant être seul à rire.

-- Mais expliquez-vous.

-- Au jour venu, je m’expliquerai, ne craignez rien. Vous n’êtes
pas plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai
pourtant: «Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?»

-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.

-- C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc
plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un
jour viendra où tes yeux s’ouvriront.»

-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!

-- Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser
l’abîme où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas,
vous qui de procureur général êtes monté au rang d’intendant, du
rang d’intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
premier ministre passerez à celui de maire du palais. Mais, non,
dit-il avec son éternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
et, par conséquent vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pour se retirer.

-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi,
vous ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si
téméraire.

-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.

-- Vous l’avez donc?

-- Oui.

-- Depuis peu de temps alors?

-- Depuis hier.

-- Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité
jusqu’à l’audace.

-- Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.

-- Vous êtes puissant?

-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.

Fouquet se leva troublé à son tour.

-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois,
de les remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà,
si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.

-- Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à
l’heure.

-- Et pourquoi l’avez-vous dit?

-- Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois
créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes...
de ce monde.

-- Alors vous êtes tout-puissant? s’écria Fouquet.

-- Je vous l’ai dit et je vous le répète, répondit Aramis l’oeil
brillant et la lèvre frémissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tête dans
ses mains.

Aramis le regarda un instant comme eût fait l’ange des destinées
humaines à l’égard d’un simple mortel.

-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre à
La Vallière. Demain, nous nous reverrons, n’est-ce pas?

-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tête comme un homme qui
revient à lui; mais où cela nous reverrons-nous?

-- À la promenade du roi, si vous voulez.

-- Fort bien.

Et ils se séparèrent.


Chapitre CXXXV -- L'orage


Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme
chacun savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le
regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui
avait à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous
les rayons d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile
d’un lourd et épais nuage.

Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les
fleurs altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à
l’ordinaire dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les
murmures étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et
exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
entendre: le silence n’avait jamais été si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à
la fenêtre à son lever.

Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade,
comme tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus
péremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux
promesses de son imagination, et, nous pouvons même déjà le dire,
aux besoins de son coeur, le roi décida sans hésitation que l’état
du ciel n’avait rien à faire dans tout cela, que la promenade
était décidée et que, quelque temps qu’il fît, la promenade aurait
lieu.

Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du
ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a
son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour
lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
l’avait été pour Auguste.

Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut
l’avouer, quelque peu distrait de la présence du Créateur par le
souvenir de la créature. Il s’occupa durant l’office à calculer
plus d’une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
séparaient du bienheureux moment où la promenade allait commencer,
c’est-à-dire du moment où Madame se mettrait en chemin avec ses
filles d’honneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait
l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le
roi. Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût
répandue; mais Montalais, dans cette circonstance, était corrigée
par Malicorne, lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de
l’intérêt commun.

Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à
peu près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet,
il avait plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette
méchanceté, il ne recevait pas la lettre de La Vallière; sans
cette lettre, il n’y avait pas d’audience, et sans cette audience
il demeurait dans l’indécision. Il entrait donc trop de félicité
dans son coeur pour que la rancune pût y tenir, en ce moment du
moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
Louis se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux
accueil que l’ordinaire.

C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait
prête de bonne heure.

Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
celles auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très
chrétien et de fils aîné de l’Église.

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses
regards paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses
yeux au ciel, put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin
de ce tapis d’azur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour
midi seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à
travailler d’acharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la
fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de
Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
qui venait, de son côté, d’un air affable et tout à fait heureux,
faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de
jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses
secrétaires était entré et lui avait remis un portefeuille que,
sans l’ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
celui de Fouquet.

Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
Lyonne et Colbert:

-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
lirai à tête reposée.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis,
qui accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au
milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans
même avoir été remarqué par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier.

-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
préparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me
comble. Ce n’est plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne
sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l’amour.

Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas
moins un peu direct.

Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son
cabinet de travail de sa chambre à coucher.

-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
s’asseyant sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de
ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
seconde entrée du pavillon de Madame.

-- Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis
certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté.

-- Ah! vous préjugez?

-- Non, Sire, je regarde et je vois.

-- Alors, vous vous trompez.

-- Moi, Sire?

-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
querelle.

-- À moi, Sire?

-- Oui, et des plus sérieuses.

-- En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends,
plein de confiance dans sa justice et dans sa bonté.

-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande
fête à Vaux?

Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une
fièvre oubliée et qui revient.

-- Et vous ne m’invitez pas? continua le roi.

-- Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et
c’est hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur
le mot, a bien voulu m’y faire songer.

-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de
rien, monsieur Fouquet.

-- Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point
des hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa
présence royale?

-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre
fête.

-- Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord
parce que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite
parce que je craignais un refus.

-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
Fouquet? Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.

-- Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon
invitation.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
de nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête,
j’ai le désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai.

-- Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le
surintendant.

-- En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
plus qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même.

-- Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet;
mais je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville
disait à votre aïeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._

-- Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez
une fête, invité ou non, j’irai à votre fête.

-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous
cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment
Votre Majesté a-t elle été prévenue?

-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?

-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
jour où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne
à offrir à mon roi.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à
deux battants les portes de votre maison.

-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.

-- D’aujourd’hui en un mois.

-- Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer?

-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir
près de moi le plus qu’il vous sera possible.

-- Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté.

-- Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
dames qui vont au rendez-vous.

Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune
homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour
prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
chambre.

On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement
des roues sur le sable de la cour.

Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun
s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine
mère, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
était atteinte, elle n’avait pas voulu sortir.

Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
quel côté il désirait que la promenade fût dirigée.

Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des
événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses
compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence,
et qu’il serait bien partout où elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
voiture de la reine et de Madame en se tenant à la portière.

Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de
voile poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur
toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
micacés dans le périple de ses rayons.

La chaleur était étouffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du
ciel, nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre
qui en avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont.

La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que
chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres
discussions de la veille.

Madame, surtout, était charmante.

En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne
supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son
prince lui était revenu.

Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le
roi, après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
filer le carrosse de la reine, puis celui des premières dames
d’honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
s’arrêter, voulaient s’arrêter à leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à
continuer leur chemin.

Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha.

Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des
filles d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
lorsque la file des carrosses s’arrêta tout à coup.

Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de
donner l’ordre d’accomplir cette évolution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été
accordée.

Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les
voitures.

-- De marcher à pied, répondit-elle.

Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le
carrosse des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles
d’honneur elles-mêmes.

On était au milieu de la forêt.

La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des
rêveurs ou des amants.

Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient
du petit carrefour où l’on venait de faire halte.

Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune
un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement
des arbres, voilà quel était l’aspect des localités.

Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes
manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être
arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête,
fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans
l’épaisseur des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps
en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrière, se
grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l’air
pour reconnaître si tous ces gens qui s’approchaient et qui
venaient troubler ainsi ses méditations, ses repas et ses amours,
n’étaient pas suivis par quelque chien à jambes torses ou ne
portaient point quelque fusil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en
voyant descendre la reine.

Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après
un oblique coup d’oeil donné au roi, qui ne parut point
s’apercevoir qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de
la reine, elle s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui
s’ouvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont
ils se servaient pour relever les branches ou écarter les ronces
qui pouvaient embarrasser le chemin.

En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche,
qui s’inclina devant elle et se mit à sa disposition.

Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré
qu’il optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à
de Guiche, il était resté au château avec le chevalier de Lorraine
et Manicamp.

Il n’éprouvait plus ombre de jalousie.

On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme
Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude
fort médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt
un sujet de satisfaction que de regret.

Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame,
s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût.

Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et,
descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du
carrosse, il lui avait offert la main.

Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la
première par calcul, la seconde par discrétion.

Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une
s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans
celui de lui être désagréable.

Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
ses dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de
chaleur, s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant
contraire, s’avançait lentement, lourdement.

On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait
pas, personne ne se croyait le droit de le voir.

La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets
levaient de temps en temps les yeux au ciel.

D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des
voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage.

Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer
bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du
cortège, disons-nous, suivit le roi.

Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna
dans une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.


Chapitre CXXXVI -- La pluie


En ce moment, dans la direction même que venaient de prendre le
roi et La Vallière seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
l’allée, deux hommes avançaient fort insoucieux de l’état du ciel.

Ils tenaient leurs têtes inclinées comme des gens qui pensent à de
graves intérêts.

Ils n’avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
Vallière.

Tout à coup quelque chose passa dans l’air comme une bouffée de
flammes suivies d’un grondement sourd et lointain.

-- Ah! dit l’un des deux en relevant la tête, voici l’orage.
Regagnons-nous les carrosses, mon cher d’Herblay?

Aramis leva les yeux en l’air et interrogea le temps.

-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.

Puis, reprenant la conversation où il l’avait sans doute laissée:

-- Vous dites donc que la lettre que nous avons écrite hier au
soir doit être à cette heure parvenue à destination?

-- Je dis qu’elle l’est certainement.

-- Par qui l’avez-vous fait remettre?

-- Par mon grison, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.

-- A-t-il rapporté la réponse?

-- Je ne l’ai pas revu; sans doute la petite était à son service
près de Madame ou s’habillait chez elle, elle l’aura fait
attendre. L’heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
puis, en conséquence, savoir ce qui s’est passé là-bas.

-- Vous avez vu le roi avant le départ?

-- Oui.

-- Comment l’avez-vous trouvé?

-- Parfait ou infâme, selon qu’il aurait été vrai ou hypocrite.

-- Et la fête?

-- Aura lieu dans un mois.

-- Il s’y est invité?

-- Avec une insistance où j’ai reconnu Colbert.

-- C’est bien.

-- La nuit ne vous a point enlevé vos illusions?

-- Sur quoi?

-- Sur le concours que vous pouvez m’apporter en cette
circonstance.

-- Non, j’ai passé la nuit à écrire, et tous les ordres sont
donnés.

-- La fête coûtera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.

-- J’en ferai six... Faites-en de votre côté deux ou trois à tout
hasard.

-- Vous êtes un homme miraculeux, mon cher d’Herblay.

Aramis sourit.

-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d’inquiétude, puisque vous
remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
n’avez-vous pas donné de votre poche les cinquante mille francs à
Baisemeaux?

-- Parce que, il y a quelques jours, j’étais pauvre comme Job.

-- Et aujourd’hui?

-- Aujourd’hui, je suis plus riche que le roi.

-- Très bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
vous êtes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
arracher votre secret: n’en parlons plus.

En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui éclata tout
à coup en un violent coup de tonnerre.

-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.

-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.

-- Nous n’aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.

En effet, comme si le ciel se fût ouvert, une ondée aux larges
gouttes fit tout à coup résonner le dôme de la forêt.

-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
avant que le feuillage soit inondé.

-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.

-- Oui, mais où y a-t-il une grotte? demanda Aramis.

-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j’en connais une à dix pas
d’ici.

Puis s’orientant:

-- Oui, dit-il, c’est bien cela.

-- Que vous êtes heureux d’avoir si bonne mémoire! dit Aramis en
souriant à son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
pas reparaître, votre cocher ne croie que vous avons pris une
route de retour et ne suive les voitures de la Cour?

-- Oh! dit Fouquet, il n’y a pas de danger; quand je poste mon
cocher et ma voiture à un endroit quelconque, il n’y a qu’un ordre
exprès du roi qui puisse les faire déguerpir, et encore;
d’ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
soyons si fort avancés. J’entends des pas et un bruit de voix.

Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
une masse de feuillage qui lui masquait la route.

Le regard d’Aramis plongea en même temps que le sien par
l’ouverture.

-- Une femme! dit Aramis.

-- Un homme! dit Fouquet.

-- La Vallière!

-- Le roi!

-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaîtrait votre
caverne? Cela ne m’étonnerait pas; il me paraît en commerce assez
bien réglé avec les nymphes de Fontainebleau.

-- N’importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s’il ne la connaît
pas, nous verrons ce qu’il devient; s’il la connaît, comme elle a
deux ouvertures, tandis qu’il entrera par l’une, nous sortirons
par l’autre.

-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.

-- Nous y sommes.

Fouquet écarta quelques branches, et l’on put apercevoir une
excavation de roche que des bruyères, du lierre et une épaisse
glandée cachaient entièrement.

Fouquet montra le chemin.

Aramis le suivit.

Au moment d’entrer dans la grotte, Aramis se retourna.

-- Oh! oh! dit-il, les voilà qui entrent dans le bois les voilà
qui se dirigent de ce côté.

-- Eh bien! cédons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
ma grotte.

-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus épais,
voilà tout.

Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l’air et non pas
autour de lui.

Il tenait le bras de La Vallière sous le sien, il tenait sa main
sur la sienne.

La Vallière commençait à glisser sur l’herbe humide.

Louis regarda encore avec plus d’attention autour de lui, et,
apercevant un chêne énorme au feuillage touffu, il entraîna La
Vallière sous l’abri de ce chêne.

La pauvre enfant regardait autour d’elle; elle semblait à la fois
craindre et désirer d’être suivie.

Le roi la fit adosser au tronc de l’arbre, dont la vaste
circonférence, protégée par l’épaisseur du feuillage, était aussi
sèche que si, en ce moment même, la pluie n’eût point tombé par
torrents. Lui-même se tint devant elle nu-tête.

Au bout d’un instant, quelques gouttes filtrèrent à travers les
ramures de l’arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n’y
fit pas même attention.

-- Oh! Sire! murmura La Vallière en poussant le chapeau du roi.

Mais le roi s’inclina et refusa obstinément de se couvrir.

-- C’est le cas ou jamais d’offrir votre place, dit Fouquet à
l’oreille d’Aramis.

-- C’est le cas ou jamais d’écouter et de ne pas perdre une parole
de ce qu’ils vont se dire, répondit Aramis à l’oreille de Fouquet.

En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
jusqu’à eux.

-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutôt je
devine votre inquiétude; croyez que je regrette bien sincèrement
de vous avoir isolée du reste de la compagnie, et cela pour vous
mener dans un endroit où vous allez souffrir de la pluie. Vous
êtes mouillée déjà, vous avez froid peut-être?

-- Non, Sire.

-- Vous tremblez cependant?

-- Sire, c’est la crainte que l’on n’interprète à mal mon absence
au moment où tout le monde est réuni certainement.

-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
mademoiselle; mais, en vérité, regardez et écoutez et dites-moi
s’il est possible de tenter la moindre course en ce moment?

En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
torrents.

-- D’ailleurs, continua le roi, il n’y a pas d’interprétation
possible en votre défaveur. N’êtes-vous pas avec le roi de France,
c’est-à-dire avec le premier gentilhomme du royaume?

-- Certainement, Sire, répondit La Vallière, et c’est un honneur
bien grand pour moi; aussi n’est-ce point pour moi que je crains
les interprétations.

-- Pour qui donc, alors?

-- Pour vous, Sire.

-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
comprends pas.

-- Votre Majesté a-t-elle donc déjà oublié ce qui s’est passé hier
au soir chez Son Altesse Royale?

-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutôt permettez-moi de ne
me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
lettre, et...

-- Sire, interrompit La Vallière, voilà l’eau qui tombe, et Votre
Majesté demeure tête nue.

-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.

-- Oh! moi, dit La Vallière en souriant, moi, je suis une paysanne
habituée à courir par les prés de la Loire, et par les jardins de
Blois, quelque temps qu’il fasse. Et, quant à mes habits, ajouta-
t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
Majesté voit qu’ils n’ont pas grand-chose à risquer.

-- En effet, mademoiselle, j’ai déjà remarqué plus d’une fois que
vous deviez à peu près tout à vous-même et rien à la toilette.
Vous n’êtes point coquette, et c’est pour moi une grande qualité.

-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
seulement: Vous ne pouvez pas être coquette.

-- Pourquoi cela?

-- Mais, dit en souriant La Vallière, parce que je ne suis pas
riche.

-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s’écria
vivement le roi.

-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...

-- Vous est indifférent?

-- M’est étranger comme m’étant défendu.

-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
soyez à ma Cour sur le pied où vous devriez y être. On ne m’a
certainement point assez parlé des services de votre famille. La
fortune de votre maison a été cruellement négligée par mon oncle.

-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans a
toujours été parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
père. Les services étaient humbles, et l’on peut dire que nous
avons été payés selon nos oeuvres. Tout le monde n’a pas le
bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec éclat.
Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
rencontrées, ma famille n’eût eu le coeur aussi grand que son
désir, mais nous n’avons pas eu ce bonheur.

-- Eh bien! mademoiselle, c’est aux rois à corriger le hasard, et
je me charge bien joyeusement de réparer, au plus vite à votre
égard, les torts de la fortune.

-- Non, Sire, s’écria vivement La Vallière, vous laisserez, s’il
vous plaît, les choses en l’état où elles sont.

-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
faire pour vous?

-- On a fait tout ce que je désirais, Sire, lorsqu’on m’a accordé
cet honneur de faire partie de la maison de Madame.

-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
vôtres.

-- Sire, votre intention si généreuse m’éblouit et m’effraie, car,
en faisant pour ma maison ce que votre bonté vous pousse à faire,
Votre Majesté nous créera des envieux, et à elle des ennemis.
Laissez-moi, Sire, dans ma médiocrité; laissez à tous les
sentiments que je puis ressentir la joyeuse délicatesse du
désintéressement.

-- Oh! voilà un langage bien admirable, dit le roi.

-- C’est vrai, murmura Aramis à l’oreille de Fouquet, et il n’y
doit pas être habitué.

-- Mais, répondit Fouquet, si elle fait une pareille réponse à mon
billet?

-- Bon! dit Aramis, ne préjugeons pas et attendons la fin.

-- Et puis, cher monsieur d’Herblay, ajouta le surintendant, peu
payé pour croire à tous les sentiments que venait d’exprimer La
Vallière, c’est un habile calcul souvent que de paraître
désintéressé avec les rois.

-- C’est justement ce que je pensais à la minute, dit Aramis.
Écoutons.

Le roi se rapprocha de La Vallière, et, comme l’eau filtrait de
plus en plus à travers le feuillage du chêne, il tint son chapeau
suspendu au-dessus de la tête de la jeune fille.

La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
l’abritait et secoua la tête en poussant un soupir.

-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc
parvenir jusqu’à votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?

-- Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question,
si difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre
Majesté m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient
pas; Sire, Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait
Votre Majesté de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de
moi, serait pour la reine la source d’un profond chagrin.

Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua
avec un geste suppliant:

-- La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend,
la reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte
d’elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle
demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.

Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière
osa l’arrêter.

-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à
la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
mon Dieu! je sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il
devrait être impossible que la plus grande reine du monde fût
jalouse d’une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
reine, et, comme celui d’une simple femme, son coeur peut s’ouvrir
à des soupçons que les méchants envenimeraient. Au nom du Ciel!
Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mérite pas.

-- Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point
qu’en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
admiration.

-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point;
vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
que Dieu ne m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais
le roi le plus généreux homme de son royaume, je croirais que le
roi veut se railler de moi.

-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis
bien certain, s’écria Louis.

-- Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me
tenir un pareil langage.

-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
tristesse qui n’avait rien d’affecté, le plus malheureux prince de
la chrétienté, puisque je n’ai pas pouvoir de donner créance à mes
paroles devant la personne que j’aime le plus au monde et qui me
brise le coeur en refusant de croire à mon amour.

-- Oh! Sire, dit La Vallière, écartant doucement le roi, qui
s’était de plus en plus rapproché d’elle, voilà, je crois, l’orage
qui se calme et la pluie qui cesse.

Mais, au moment même où la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
coeur, trop d’accord sans doute avec celui du roi, prononçait ces
paroles, l’orage se chargeait de lui donner un démenti; un éclair
bleuâtre illumina la forêt d’un reflet fantastique, et un coup de
tonnerre pareil à une décharge d’artillerie éclata sur la tête des
deux jeunes gens, comme si la hauteur du chêne qui les abritait
eût provoqué le tonnerre.

La jeune fille ne put retenir un cri d’effroi.

Le roi d’une main la rapprocha de son coeur et étendit l’autre au-
dessus de sa tête comme pour la garantir de la foudre.

Il y eut un moment de silence où ce groupe, charmant comme tout ce
qui est jeune et aimé, demeura immobile, tandis que Fouquet et
Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Vallière et le
roi.

-- Oh! Sire! Sire! murmura La Vallière, entendez-vous?

Et elle laissa tomber sa tête sur son épaule.

-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l’orage ne passe pas.

-- Sire, c’est un avertissement.

Le roi sourit.

-- Sire, c’est la voix de Dieu qui menace.

-- Eh bien! dit le roi, j’accepte effectivement ce coup de
tonnerre pour un avertissement et même pour une menace, si d’ici à
cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une égale
violence; mais, s’il n’en est rien, permettez-moi de penser que
l’orage est l’orage et rien autre chose.

En même temps le roi leva la tête comme pour interroger le ciel.

Mais, comme si le ciel eût été complice de Louis, pendant les cinq
minutes de silence qui suivirent l’explosion qui avait épouvanté
les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s’éloignant
d’une manière visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
l’orage, mis en fuite, eût parcouru dix lieues, fouetté par l’aile
du vent.

-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
de la colère céleste; et puisque vous avez voulu faire de la
foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
au moins un pressentiment de malheur?

La jeune fille releva la tête; pendant ce temps, l’eau avait percé
la voûte de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.

-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
irrésistible, qui émut le roi au dernier point. Et c’est pour moi,
murmura-t-elle, que le roi reste ainsi découvert et exposé à la
pluie; mais que suis-je donc?

-- Vous êtes, vous le voyez, dit le roi, la divinité qui fait fuir
l’orage, la déesse qui ramène le beau temps.

En effet, un rayon de soleil, filtrant à travers la forêt, faisait
tomber comme autant de diamants les goutta d’eau qui roulaient sur
les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
du feuillage.

-- Sire, dit La Vallière presque vaincue, mais faisant un suprême
effort, Sire, une dernière fois, songez aux douleurs que Votre
Majesté va avoir à subir à cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
on vous cherche, on vous appelle. La reine doit être inquiète, et
Madame, oh! Madame!... s’écria la jeune fille avec un sentiment
qui ressemblait à de l’effroi.

Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lâcha La
Vallière, qu’il avait jusque-là tenue embrassée.

Puis il s’avança du côté du chemin pour regarder, et revint
presque soucieux à La Vallière.

-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.

-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallière avec
un accent profond.

Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osèrent un instant
interroger les yeux du roi.

-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-même, Madame,
ce me semble, n’a aucun sujet d’être jalouse de moi, Madame n’a
aucun droit...

-- Hélas! murmura La Vallière.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l’accent du reproche,
seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d’être
jalouse du frère?

-- Sire, il ne m’appartient point de percer les secrets de Votre
Majesté.

-- Oh! vous le croyez comme les autres, s’écria le roi.

-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, répondit fermement
La Vallière.

-- Mon Dieu! fit le roi avec inquiétude, vous en apercevriez-vous
donc à ses façons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
mauvais procédé que vous puissiez attribuer à cette jalousie?

-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!

-- Oh! c’est que, s’il en était ainsi... s’écria Louis avec une
force singulière.

-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
on vient, je crois.

Et, oubliant toute étiquette, elle avait saisi le bras du roi.

-- Eh bien! mademoiselle, répliqua le roi, laissons venir. Qui
donc oserait trouver mauvais que j’eusse tenu compagnie à Mlle de
La Vallière?

-- Par pitié! Sire; oh! l’on trouvera étrange que vous soyez
mouillé ainsi, que vous vous soyez sacrifié pour moi.

-- Je n’ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
malheur à celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
conduite de son roi!

En effet, en ce moment on voyait apparaître dans l’allée quelques
têtes empressées et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
ayant aperçu le roi et La Vallière, parurent avoir trouvé ce
qu’elles cherchaient.

C’étaient les envoyés de la reine et de Madame, qui mirent le
chapeau à la main en signe qu’ils avaient vu Sa Majesté.

Mais Louis ne quitta point, quelle que fût la confusion de La
Vallière, son attitude respectueuse et tendre.

Puis, quand tous les courtisans furent réunis dans l’allée, quand
tout le monde eut pu voir la marque de déférence qu’il avait
donnée à la jeune fille en restant debout et tête nue devant elle
pendant l’orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
qui attendait, répondit de la tête au salut que chacun lui
faisait, et, son chapeau toujours à la main, il la reconduisit
jusqu’à son carrosse.

Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
l’orage qui s’enfuyait, les autres dames, que le respect avait
empêchées de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
garantissait, autant qu’il était en son pouvoir, la plus humble
d’entre elles.

La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
exagérée du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
la reine du coude, en lui disant:

-- Regardez, mais regardez donc!

La reine ferma les yeux comme si elle eût éprouvé un vertige. Elle
porta la main à son visage et remonta en carrosse.

Madame monta après elle.

Le roi se remit à cheval, sans s’attacher de préférence à aucune
portière; il revint à Fontainebleau, les rênes sur le cou de son
cheval, rêveur et tout absorbé.

Quand la foule se fut éloignée, quand ils eurent entendu le bruit
des chevaux et des carrosses qui allait s’éteignant, quand ils
furent sûrs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
gagnèrent l’allée.

Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l’étendue qui
se déroulait devant lui et derrière lui, mais encore dans
l’épaisseur des bois.

-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assuré que tout était
solitaire, il faut à tout prix ravoir votre lettre à La Vallière.

-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l’a pas
rendue.

-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
vous?

-- Oui, le roi aime cette fille, n’est-ce pas?

-- Beaucoup, et, ce qu’il y a de pis, c’est que, de son côté,
cette fille aime le roi passionnément.

-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n’est-ce pas?

-- Sans aucun doute; vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut
que vous voyiez La Vallière, et que, sans plus songer à devenir
son amant, ce qui est impossible, vous vous déclariez son plus
cher ami et son plus humble serviteur.

-- Ainsi ferai-je, répondit Fouquet, et ce sera sans répugnance;
cette enfant me semble pleine de coeur.

-- Ou d’adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.

Puis il ajouta après un instant de silence:

-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
du roi. Remontons en voiture, et ventre à terre jusqu’au château.


Chapitre CXXXVII -- Tobie


Deux heures après que la voiture du surintendant était partie sur
l’ordre d’Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
la rapidité des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
souffle de la tempête, La Vallière était chez elle, en simple
peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
table de marbre.

Tout à coup sa porte s’ouvrit, et un valet de chambre la prévint
que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.

Elle fit répéter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu’elle pouvait
avoir de commun avec un surintendant des finances.

Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d’après
la conversation que nous avons rapportée, la chose était bien
possible, elle jeta un coup d’oeil sur son miroir, allongea encore
les longues boucles de ses cheveux, et donna l’ordre qu’il fût
introduit.

La Vallière cependant ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain
trouble. La visite du surintendant n’était pas un événement
vulgaire dans la vie d’une femme de la Cour. Fouquet, si célèbre
par sa générosité, sa galanterie et sa délicatesse avec les
femmes, avait reçu plus d’invitations qu’il n’avait demandé
d’audiences.

Dans beaucoup de maisons, la présence du surintendant avait
signifié fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifié
amour.

Fouquet entra respectueusement chez La Vallière, se présentant
avec cette grâce qui était le caractère distinctif des hommes
éminents de ce siècle, et qui aujourd’hui ne se comprend plus,
même dans les portraits de l’époque, où le peintre a essayé de les
faire vivre.

La Vallière répondit au salut cérémonieux de Fouquet par une
révérence de pensionnaire, et lui indiqua un siège.

Mais Fouquet, s’inclinant:

-- Je ne m’assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m’ayez
pardonné.

-- Moi? demanda La Vallière.

-- Oui, vous.

-- Et pardonné quoi, mon Dieu?

Fouquet fixa son plus perçant regard sur la jeune fille, et ne
crut voir sur son visage que le plus naïf étonnement.

-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
générosité que d’esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des lèvres, je
vous en préviens, il me faut encore le pardon du coeur et de
l’esprit.

-- Sur ma parole, monsieur, dit La Vallière, je vous jure que je
ne vous comprends pas.

-- C’est encore une délicatesse qui me charme, répondit Fouquet,
et je vois que ne voulez point que j’aie à rougir devant vous.

-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
rougiriez vous?

-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
procédé envers vous ne vous eût pas désobligée?

La Vallière haussa les épaules.

-- Décidément, monsieur, dit-elle, vous parlez par énigmes, et je
suis trop ignorante, à ce qu’il paraît, pour vous comprendre.

-- Soit, dit Fouquet, je n’insisterai pas. Seulement, dites-moi,
je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
entier.

-- Monsieur, dit La Vallière avec une sorte d’impatience, je ne
puis vous faire qu’une réponse, et j’espère qu’elle vous
satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
pardonnerais. À plus forte raison, vous comprenez bien, ne
connaissant pas ce tort...

Fouquet pinça ses lèvres comme eût fait Aramis.

-- Alors, dit-il, je puis espérer que, nonobstant ce qui est
arrivé, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
bien me faire la grâce de croire à ma respectueuse amitié.

La Vallière crut qu’elle commençait à comprendre.

«Oh! se dit-elle en elle-même, je n’eusse pas cru M. Fouquet si
avide de rechercher les sources d’une faveur si nouvelle.»

Puis tout haut:

-- Votre amitié, monsieur? dit-elle, vous m’offrez votre amitié?
Mais, en vérité, c’est pour moi tout l’honneur, et vous me
comblez.

-- Je sais, mademoiselle, répondit Fouquet, que l’amitié du maître
peut paraître plus brillante et plus désirable que celle du
serviteur; mais je vous garantis que cette dernière sera tout
aussi dévouée, tout aussi fidèle, et absolument désintéressée.

La Vallière s’inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
conviction et de dévouement réel dans la voix du surintendant.

Aussi lui tendit-elle la main.

-- Je vous crois, dit-elle.

Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.

-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulté, n’est-ce
pas, à me rendre cette malheureuse lettre?

-- Quelle lettre? demanda La Vallière.

Fouquet l’interrogea, il l’avait déjà fait, de toute la puissance
de son regard.

Même naïveté de physionomie, même candeur de visage.

-- Allons, mademoiselle, dit-il, après cette dénégation, je suis
forcé d’avouer que votre système est le plus délicat du monde, et
je ne serais pas moi-même un honnête homme si je redoutais quelque
chose d’une femme aussi généreuse que vous.

-- En vérité, monsieur Fouquet, répondit La Vallière, c’est avec
un profond regret que je suis forcée de vous répéter que je ne
comprends absolument rien à vos paroles.

-- Mais, enfin, sur l’honneur, vous n’avez donc reçu aucune lettre
de moi, mademoiselle?

-- Sur l’honneur, aucune, répondit fermement La Vallière.

-- C’est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
renouveler l’assurance de toute mon estime et de tout mon respect.

Puis, s’inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
l’attendait chez lui, et laissant La Vallière se demander si le
surintendant était devenu fou.

-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
êtes vous content de la favorite?

-- Enchanté, répondit Fouquet, c’est une femme pleine d’esprit et
de coeur.

-- Elle ne s’est point fâchée?

-- Loin de là; elle n’a pas même eu l’air de comprendre.

-- De comprendre quoi?

-- De comprendre que je lui eusse écrit.

-- Cependant, il a bien fallu qu’elle vous comprît pour vous
rendre la lettre, car je présume qu’elle vous l’a rendue.

-- Pas le moins du monde.

-- Au moins, vous êtes-vous assuré qu’elle l’avait brûlée?

-- Mon cher monsieur d’Herblay, il y a déjà une heure que je joue
aux propos interrompus, et je commence à avoir assez de ce jeu, si
amusant qu’il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nié avoir reçu
aucune lettre; donc, ayant nié positivement la réception, elle n’a
pu ni me la rendre, ni la brûler.

-- Oh! oh! dit Aramis avec inquiétude, que me dites-vous là?

-- Je vous dis qu’elle m’a juré sur ses grands dieux n’avoir reçu
aucune lettre.

-- Oh! c’est trop fort! Et vous n’avez pas insisté?

-- J’ai insisté, au contraire, jusqu’à l’impertinence.

-- Et elle a toujours nié?

-- Toujours.

-- Elle ne s’est pas démentie un seul instant?

-- Pas un seul instant.

-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laissé notre lettre entre
les mains?

-- Il l’a, pardieu! bien fallu.

-- Oh! C’est une grande faute.

-- Que diable eussiez-vous fait à ma place, vous?

-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquiétant; une
pareille lettre ne peut demeurer contre nous.

-- Oh! cette jeune fille est généreuse.

-- Si elle l’eût été réellement, elle vous eût rendu votre lettre.

-- Je vous dis qu’elle est généreuse; j’ai vu ses yeux, je m’y
connais.

-- Alors, vous la croyez de bonne foi?

-- Oh! de tout mon coeur.

-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.

-- Comment cela?

-- Je crois qu’effectivement, comme elle vous l’a dit, elle n’a
point reçu la lettre.

-- Comment! point reçu la lettre?

-- Non.

-- Supposeriez-vous!...

-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n’a
pas remis la lettre.

Fouquet frappa sur un timbre.

Un valet parut.

-- Faites venir Tobie, dit-il.

Un instant après parut un homme à l’oeil inquiet, à la bouche
fine, aux bras courts, au dos voûté.

Aramis attacha sur lui son oeil perçant.

-- Voulez-vous me permettre de l’interroger moi-même? demanda
Aramis.

-- Faites, dit Fouquet.

Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
il s’arrêta.

-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d’importance à
sa réponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d’écrire.

Aramis se mit en effet à une table, le dos tourné au laquais dont
il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
parallèle.

-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.

Le laquais s’approcha d’un pas assez ferme.

-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.

-- Mais je l’ai faite comme à l’ordinaire, monseigneur, répliqua
l’homme.

-- Enfin, dis.

-- J’ai pénétré chez Mlle de La Vallière, qui était à la messe et
j’ai mis le billet sur sa toilette. N’est-ce point ce que vous
m’aviez dit?

-- Si fait; et c’est tout?

-- Absolument tout, monseigneur.

-- Personne n’était là?

-- Personne.

-- T’es-tu caché comme je te l’avais dit, alors?

-- Oui.

-- Et elle est rentrée?

-- Dix minutes après.

-- Et personne n’a pu prendre la lettre?

-- Personne, car personne n’est entré.

-- De dehors, mais de l’intérieur?

-- De l’endroit où j’étais caché, je pouvais voir jusqu’au fond de
la chambre.

-- Écoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
lettre s’est trompée de destination, avoue-le-moi; car s’il faut
qu’une erreur ait été commise, tu la paieras de ta tête.

Tobie tressaillit, mais se remit aussitôt.

-- Monseigneur, dit-il, j’ai déposé la lettre à l’endroit où j’ai
dit, et je ne demande qu’une demi-heure pour vous prouver que la
lettre est entre les mains de Mlle de La Vallière ou pour vous
rapporter la lettre elle-même.

Aramis observait curieusement le laquais.

Fouquet était facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
l’avait bien servi.

-- Va, dit-il, c’est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.

Le laquais sortit.

-- Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda Fouquet à Aramis.

-- Je pense qu’il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
la vérité. Je pense que la lettre est ou n’est pas parvenue à La
Vallière; que, dans le premier cas, il faut que La Vallière vous
la rende ou vous donne la satisfaction de la brûler devant vous;
que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dût-il nous en
coûter un million. Voyons, n’est-ce pas votre avis?

-- Oui; mais cependant, mon cher évêque, je crois que vous vous
exagérez la situation.

-- Aveugle, aveugle que vous êtes! murmura Aramis.

-- La Vallière, que nous prenons pour une politique de première
force, est tout simplement une coquette qui espère que je lui
ferai la cour parce que je la lui ai déjà faite, et qui,
maintenant qu’elle a reçu confirmation de l’amour du roi, espère
me tenir en lisière avec la lettre. C’est naturel.

Aramis secoua la tête.

-- Ce n’est point votre avis? dit Fouquet.

-- Elle n’est pas coquette.

-- Laissez-moi vous dire...

-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.

-- Mon ami! mon ami!

-- Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire.
Oh! les femmes ne changent pas.

-- Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus
soupçonneux qu’autrefois.

Puis, se mettant à rire:

-- Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le
roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?

Aramis se leva avec impatience.

-- La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le
roi.

-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?

-- Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.

-- Eh bien! qu’eussiez-vous fait?

-- D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.

-- Tobie?

-- Oui, Tobie; c’est un traître!

-- Oh!

-- J’en suis sûr! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût
avoué la vérité.

-- Il est encore temps.

-- Comment cela?

-- Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.

-- Soit!

-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai
depuis vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion,
et cependant, ajouta Fouquet en riant, c’était facile.

-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là
en grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.

-- Où donc cela?

-- En face des écuries.

-- Bah! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce
cuistre.

-- Je l’ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m’être
inconnue quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé
désagréablement.

-- Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là?

-- Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans
mes souvenirs.

-- Oh! oh! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.

Et il frappa sur le timbre.

-- Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.

Fouquet frappa une seconde fois.

Le valet de chambre ordinaire parut.

-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.

Le valet de chambre referma la porte.

-- Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas?

-- Entière.

-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité?

-- Tous.

-- Même l’intimidation?

-- Je vous fais procureur à ma place.

On attendit dix minutes, mais inutilement.

Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.

-- Tobie! cria-t-il.

-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.

-- Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.

-- Je vais voir, monseigneur.

Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
silencieusement dans le cabinet.

On attendit dix minutes encore.

Fouquet sonna de manière à réveiller toute une nécropole.

Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire à une
mauvaise nouvelle.

-- Monseigneur se trompe, dit-il avant même que Fouquet
l’interrogeât, Monseigneur aura donné une commission à Tobie, car
il a été aux écuries prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
il l’a sellé lui-même.

-- Eh bien?

-- Il est parti.

-- Parti?... s’écria Fouquet. Que l’on coure, qu’on le rattrape!

-- Là! là! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
maintenant, le mal est fait.

-- Le mal est fait?

-- Sans doute, j’en étais sûr. Maintenant, ne donnons pas l’éveil;
calculons le résultat du coup et parons-le, si nous pouvons.

-- Après tout, dit Fouquet, le mal n’est pas grand.

-- Vous trouvez cela? dit Aramis.

-- Sans doute. Il est bien permis à un homme d’écrire un billet
d’amour à une femme.

-- À un homme, oui; à un sujet, non; surtout quand cette femme est
celle que le roi aime.

-- Eh! mon ami, le roi n’aimait pas La Vallière il y a huit jours;
il ne l’aimait même pas hier, et la lettre est d’hier; je ne
pouvais pas deviner l’amour du roi, quand l’amour du roi
n’existait pas encore.

-- Soit, répliqua Aramis; mais la lettre n’est malheureusement pas
datée. Voilà ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle était datée
d’hier seulement, je n’aurais pas pour vous l’ombre d’une
inquiétude.

Fouquet haussa les épaules.

-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
mon cerveau et de ma chair?

-- Vous avez raison, répliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
plus d’importance qu’il ne convient; puis d’ailleurs... eh bien!
si nous sommes menacés, nous avons des moyens de défense.

-- Oh! menacés! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqûre de
fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
et ma vie, n’est ce pas?

-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqûre d’une fourmi peut
tuer un géant, si la fourmi est venimeuse.

-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
déjà évanouie?

-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.

-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus pressé, ce me semble.
N’est-ce point votre avis?

-- Oh! quant à cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
s’il vous était précieux, faites-en votre deuil.

-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.

-- Vous avez raison; laissez-moi faire, répondit Aramis.


Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame


La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
visite.

Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beauté,
du haut de sa jeunesse, avec cette rapidité de déclin qui signale
la décadence des femmes qui ont beaucoup lutté, Anne d’Autriche
voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beautés, des
jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.

Les avis de son médecin, ceux de son miroir, la désolaient bien
moins que ces avertissements inexorables de la société des
courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale où
l’eau va pénétrer grâce aux avaries de la vétusté.

Anne d’Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
donnait son fils aîné.

Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu’avec affection,
venait d’abord passer chez sa mère une heure le matin et une heure
le soir; mais, depuis qu’il s’était chargé des affaires de l’État,
la visite du matin et celle du soir s’étaient réduites d’une demi-
heure; puis, peu à peu, la visite du matin avait été supprimée.

On se voyait à la messe; la visite même du soir était remplacée
par une entrevue, soit chez le roi en assemblée, soit chez Madame,
où la reine venait assez complaisamment par égard pour ses deux
fils.

Il en résultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
conquis, et qui faisait de sa maison la véritable réunion royale.

Anne d’Autriche le sentit.

Se voyant souffrante et condamnée par la souffrance à de
fréquentes retraites, elle fut désolée de prévoir que la plupart
de ses journées, de ses soirées, s’écouleraient solitaires,
inutiles, désespérées.

Elle se rappelait avec terreur l’isolement où jadis la laissait le
cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirées, pendant
lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
beauté, qui sont toujours accompagnées de l’espoir.

Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
d’attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
sombre et déjà triste où la veuve d’un roi de France, la mère d’un
roi de France, était réduite à consoler de son veuvage anticipé la
femme toujours larmoyante d’un roi de France.

Anne réfléchit.

Elle avait beaucoup intrigué dans sa vie. Dans le beau temps,
alors que sa jeune tête enfantait des projets toujours heureux,
elle avait près d’elle, pour stimuler son ambition et son amour,
une amie plus ardente, plus ambitieuse qu’elle-même, une amie qui
l’avait aimée, chose rare à la Cour, et que de mesquines
considérations avaient éloignée d’elle.

Mais depuis tant d’années, excepté Mme de Motteville, excepté la
Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualité de
compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d’avoir donné un
bon avis à la reine?

Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes têtes, pouvait lui
rappeler le passé, par lequel seulement elle vivait?

Anne d’Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d’abord exilée
plutôt de sa volonté à elle-même que de celle du roi, puis morte
en exil femme d’un gentilhomme obscur.

Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eût conseillé
autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d’intrigues,
et, après une sérieuse méditation, il lui sembla que cette femme
rusée, pleine d’expérience et de sagacité, lui répondait de sa
voix ironique:

-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
besoin d’or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
les-moi par l’intérêt.

Anne d’Autriche adopta ce plan.

Sa bourse était bien garnie; elle disposait d’une somme
considérable amassée par Mazarin pour elle et mise en lieu sûr.

Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
perles d’une telle grosseur, qu’elles faisaient soupirer le roi
chaque fois qu’il les voyait, parce que les perles de sa couronne
n’étaient que grains de mil auprès de celles-là.

Anne d’Autriche n’avait plus de beauté ni de charmes à sa
disposition. Elle se fit riche et proposa pour appât à ceux qui
viendraient chez elle, soit de bons écus d’or à gagner au jeu,
soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
humeur, soit des aubaines de rentes qu’elle arrachait au roi en
sollicitant, ce qu’elle s’était décidée à faire pour entretenir
son crédit.

Et d’abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
lui était la plus précieuse de toutes.

Madame, malgré l’intrépide confiance de son esprit et de sa
jeunesse, donna tête baissée dans le panneau qui était ouvert
devant elle. Enrichie peu à peu par des dons par des cessions,
elle prit goût à ces héritages anticipés.

Anne d’Autriche usa du même moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
même.

Elle institua chez elle des loteries.

Le jour où nous sommes arrivés, il s’agissait d’un médianoche chez
la reine mère, et cette princesse mettait en loterie deux
bracelets fort beaux en brillants et d’un travail exquis.

Les médaillons étaient des camées antiques de la plus grande
valeur; comme revenu, les diamants ne représentaient pas une somme
bien considérable, mais l’originalité, la rareté de travail
étaient telles, qu’on désirait à la Cour non seulement posséder,
mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours où
elles les portait, c’était une faveur que d’être admis à les
admirer en lui baisant les mains.

Les courtisans avaient même à ce sujet adopté des variantes de
galanterie pour établir cet aphorisme, que les bracelets eussent
été sans prix s’ils n’avaient le malheur de se trouver en contact
avec des bras pareils à ceux de la reine.

Ce compliment avait eu l’honneur d’être traduit dans toutes les
langues de l’Europe, plus de mille distiques latins et français
circulaient sur cette matière.

Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un
moment décisif: le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa
mère. Madame boudait après la grande scène des dryades et des
naïades.

Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
l’enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.

Anne d’Autriche opéra sa diversion en annonçant la fameuse loterie
chez elle pour le soir suivant.

Elle vit, à cet effet, la jeune reine, à qui, comme nous l’avons
dit, elle demanda une visite le matin.

-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
roi m’a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
et facile à détourner; mais, tant que vous vous tiendrez près de
moi, il n’osera s’écarter de vous, à qui, d’ailleurs, il est
attaché par une très vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
moi: vous y viendrez?

-- On m’a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
timide, que Votre Majesté mettait en loterie ses beaux bracelets,
qui sont d’une telle rareté, que nous n’eussions pas dû les faire
sortir du garde-meuble de la couronne, ne fût-ce que parce qu’ils
vous ont appartenu.

-- Ma fille, dit alors Anne d’Autriche, qui entrevit toute la
pensée de la jeune reine et voulut la consoler de n’avoir pas reçu
ce présent, il fallait que j’attirasse chez moi à tout jamais
Madame.

-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.

-- Sans doute; n’aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
toujours disposé à courtiser comme à l’être? Cette loterie est
l’attrait dont je me sers pour cela: me blâmez-vous?

-- Oh! non! fit Marie-Thérèse en frappant dans ses mains avec cet
enfantillage de la joie espagnole.

-- Et vous ne regrettez plus, ma chère, que je ne vous aie pas
donné ces bracelets, comme c’était d’abord mon intention?

-- Oh! non, oh! non, ma bonne mère!...

-- Eh bien! ma chère fille, faites-vous bien belle, et que notre
médianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
paraîtrez charmante, et vous éclipserez toutes les femmes par
votre éclat comme par votre rang.

Marie-Thérèse partit enthousiasmée.

Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la
couvrant de caresses:

-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.

-- Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée; voir de beaux
bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma
reine, ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.

-- Là! là! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une
violente douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas,
jeune femme... et n’allez pas tout de suite prendre les choses au
pis.

-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m’a-t-on dit,
deux cents billets?

-- Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un
gagnant?

-- Sans doute. À qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
désespérée.

-- Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit... Ah! mes
rêves sont bons... je dors si peu.

-- Quel rêve?... Vous souffrez?

-- Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable,
la torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que
le roi gagnait les bracelets.

-- Le roi?

-- Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
n’est-ce pas?

-- C’est vrai.

-- Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le
roi gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les
donner à quelqu’un.

-- De vous les rendre, par exemple.

-- Auquel cas, je les donnerais immédiatement; car vous ne pensez
pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
par gêne. C’est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
corrigerais le hasard... je sais bien à qui j’offrirais les
bracelets.

Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame
dut le payer par un baiser de remerciement.

-- Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que
moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait?

-- Il les donnerait à la reine, alors.

-- Non; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas;
attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais
pas besoin de lui pour cela.

Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur
écrin, scintillaient sur une console voisine.

-- Qu’ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
voilà-t il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté
n’est qu’un rêve.

-- Il m’étonnerait fort, repartit Anne d’Autriche, que mon rêve
fût trompeur; cela m’est arrivé rarement.

-- Alors vous pouvez être prophète.

-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne rêve presque jamais; mais
c’est une coïncidence si étrange que celle de ce rêve avec mes
idées! il entre si bien dans mes combinaisons!

-- Quelles combinaisons?

-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.

-- Alors ce ne sera pas le roi.

-- Oh! dit Anne d’Autriche, il n’y a pas tellement loin du coeur
de Sa Majesté à votre coeur... à vous qui êtes sa soeur chérie...
Il n’y a pas, dis-je, tellement loin, qu’on puisse dire que le
rêve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
bien.

-- Je les compte.

-- D’abord, celle du rêve. Si le roi gagne, il est certain qu’il
vous donne les bracelets.

-- J’admets cela pour une.

-- Si vous les gagnez, vous les avez.

-- Naturellement; c’est encore admissible.

-- Enfin, si Monsieur les gagnait!

-- Oh! dit Madame en riant aux éclats, il les donnerait au
chevalier de Lorraine.

Anne d’Autriche se mit à rire comme sa bru, c’est-à-dire de si bon
coeur, que sa douleur reparut et la fit blêmir au milieu de
l’accès d’hilarité.

-- Qu’avez-vous? dit Madame effrayée.

-- Rien, rien, le point de côté... J’ai trop ri... Nous en étions
à la quatrième chance.

-- Oh! celle-là, je ne la vois pas.

-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
gagne, vous êtes sûre de moi.

-- Merci! Merci! s’écria Madame.

-- J’espère que vous voilà favorisée, et qu’à présent le rêve
commence à prendre les solides contours de la réalité.

-- En vérité, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
les bracelets ainsi gagnés me seront cent fois plus précieux.

-- À ce soir donc!

-- À ce soir!

Et les princesses se séparèrent.

Anne d’Autriche, après avoir quitté sa bru, se dit en examinant
les bracelets:

«Ils sont bien précieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
serai concilié un coeur en même temps que j’aurai deviné un
secret.»

Puis, se tournant vers son alcôve déserte:

-- Est-ce ainsi que tu aurais joué, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
au vide... Oui, n’est-ce pas?

Et, comme un parfum d’autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l’écho de cette
invocation.


Chapitre CXXXIX -- La loterie


Le soir, à huit heures, tout le monde était rassemblé chez la
reine mère.

Anne d’Autriche, en grand habit de cérémonie, belle des restes de
sa beauté et de toutes les ressources que la coquetterie peut
mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutôt essayait de
dissimuler à cette foule de jeunes courtisans qui l’entouraient et
qui l’admiraient encore, grâce aux combinaisons que nous avons
indiquées dans le chapitre précédent, les ravages déjà visibles de
cette souffrance à laquelle elle devait succomber quelques années
plus tard.

Madame, presque aussi coquette qu’Anne d’Autriche, et la reine,
simple et naturelle, comme toujours, étaient assises à ses côtés
et se disputaient ses bonnes grâces.

Les dames d’honneur, réunies en corps d’armée pour résister avec
plus de force, et, par conséquent, avec plus de succès aux
malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
prêtaient, comme fait un bataillon carré, le secours mutuel d’une
bonne garde et d’une bonne riposte.

Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protégeait
toute la ligne par le feu roulant qu’elle dirigeait sur l’ennemi.

De Saint-Aignan, au désespoir de la rigueur, insolente à force
d’être obstinée, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
tourner le dos; mais, vaincu par l’éclat irrésistible des deux
grands yeux de la belle, il revenait à chaque instant consacrer sa
défaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
impertinences.

De Saint-Aignan ne savait à quel saint se vouer.

La Vallière avait non pas une cour, mais des commencements de
courtisans.

De Saint-Aignan, espérant par cette manoeuvre attirer les yeux
d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un
respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à
la volonté de balancer Athénaïs par Louise.

Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu
raconter la scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était
déjà informée, et bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à
elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.

Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne:
«Que sais je?»

Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais: «Peut-être?»

Le plus grand nombre avait suivi ceux-là, comme dans les chasses
cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fumée de la bête,
tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fumée des
limiers.

Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
de leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames; et
elles daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir
qu’elles étaient femmes.

C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
comme eût dit Molière.

Les regards des deux princesses tombèrent simultanément sur La
Vallière qui, ainsi que nous l’avons dit était fort entourée en ce
moment. Madame fut sans pitié.

-- En vérité, dit-elle en se penchant vers la reine mère, si le
sort était juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallière.

-- Ce n’est pas possible, dit la reine mère en souriant.

-- Comment cela?

-- Il n’y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n’a
pu être porté sur la liste.

-- Elle n’y est pas alors?

-- Non.

-- Quel dommage! Elle eût pu les gagner et les vendre.

-- Les vendre? s’écria la reine.

-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n’eût pas été
obligée de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
probablement.

-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mère, n’a-t-elle
pas de robes?

Et elle prononça ces mots en femme qui n’a jamais pu savoir ce que
c’était que la médiocrité.

-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a la même jupe
ce soir qu’elle avait ce matin à la promenade, et qu’elle aura pu
conserver, grâce au soin que le roi a pris de la mettre à l’abri
de la pluie.

Au moment même où Madame prononçait ces paroles, le roi entrait.

Les deux princesses ne se fussent peut-être point aperçues de
cette arrivée, tant elles étaient occupées à médire. Mais Madame
vit tout à coup La Vallière, qui était debout en face de la
galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
l’entouraient; ceux-ci s’écartèrent aussitôt. Ce mouvement ramena
les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
gardes annonça le roi.

À cette annonce, La Vallière, qui jusque-là avait tenu les yeux
fixés sur la galerie, les abaissa tout à coup.

Le roi entra.

Il était vêtu avec une magnificence pleine de goût, et causait
avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
droite, le duc de Roquelaure sa gauche.

Le roi s’avança d’abord vers les reines, qu’il salua avec un
gracieux respect. Il prit la main de sa mère, qu’il baisa, adressa
quelques compliments à Madame sur l’élégance de sa toilette, et
commença à faire le tour de l’assemblée.

La Vallière fut saluée comme les autres, pas plus, pas moins que
les autres.

Puis Sa Majesté revint à sa mère et à sa femme.

Lorsque les courtisans virent que le roi n’avait adressé qu’une
phrase banale à cette jeune fille si recherchée le matin, ils
tirèrent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.

Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
caprice était déjà évanoui.

Cependant on eût dû remarquer une chose, c’est que, près de La
Vallière, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
la respectueuse politesse servit de maintien à la jeune fille, au
milieu des différentes émotions qui l’agitaient visiblement.

M. Fouquet s’apprêtait, au reste, à causer plus intimement avec
Mlle de La Vallière, lorsque M. Colbert s’approcha, et, après
avoir fait sa révérence à Fouquet, dans toutes les règles de la
politesse la plus respectueuse, il parut décidé à s’établir près
de La Vallière pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
aussitôt la place. Tout ce manège était dévoré des yeux par
Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l’un à l’autre
leurs observations.

De Guiche, placé dans une embrasure de fenêtre, ne voyait que
Madame. Mais, comme Madame, de son côté arrêtait fréquemment son
regard sur La Vallière, les yeux de de Guiche, guidés par les yeux
de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
fille.

La Vallière sentit instinctivement s’alourdir sur elle le poids de
tous ces regards, chargés, les uns d’intérêt, les autres d’envie.
Elle n’avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d’intérêt
de la part de ses compagnes, ni un regard d’amour du roi.

Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
l’exprimer. La reine mère fit approcher le guéridon sur lequel
étaient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
Mme de Motteville de lire la liste des élus.

Il va sans dire que cette liste était dressée selon les lois de
l’étiquette: le roi venait d’abord, puis la reine mère, puis la
reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.

Les coeurs palpitaient à cette lecture. Il y avait bien trois
cents invités chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
rayonner au nombre des noms privilégiés.

Le roi écoutait avec autant d’attention que les autres. Le dernier
nom prononcé, il vit que La Vallière n’avait pas été portée sur la
liste.

Chacun, au reste, put remarquer cette omission.

Le roi rougit comme lorsqu’une contrariété l’assaillait.

La Vallière, douce et résignée, ne témoigna rien.

Pendant toute la lecture, le roi ne l’avait point quittée du
regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
qu’elle sentait rayonner autour d’elle, trop joyeuse et trop pure
qu’elle était pour qu’une pensée autre que d’amour pénétrât dans
son esprit ou dans son coeur.

Payant par la durée de son attention cette touchante abnégation,
le roi montrait à son amante qu’il en comprenait l’étendue et la
délicatesse.

La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliées se
laissèrent aller au désappointement.

Malicorne aussi fut oublié dans le nombre des hommes et sa grimace
dit clairement à Montalais, oubliée aussi:

«Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
manière qu’elle ne nous oublie pas, elle?»

«Oh! que si fait», répliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.

Les billets furent distribués à chacun selon son numéro.

Le roi reçut le sien d’abord, puis la reine mère, puis Monsieur,
puis la reine et Madame, et ainsi de suite.

Alors, Anne d’Autriche ouvrit un sac en peau d’Espagne, dans
lequel se trouvaient deux cents numéros gravés sur des boules de
nacre, et présenta le sac tout ouvert à la plus jeune de ses
filles d’honneur pour qu’elle y prit une boule.

L’attente, au milieu de tous ces préparatifs pleins de lenteur,
était plus encore celle de l’avidité que celle de la curiosité.

De Saint-Aignan se pencha à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente:

-- Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il,
unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne; à moi,
si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?

-- Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez.
Chacun pour soi.

-- Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
par un quatrain:

_Belle Iris, à mes voeux..._
_Vous êtes trop rebelle._

-- Silence! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le
numéro gagnant.

-- Numéro 1, dit la jeune fille qui avait tiré la boule de nacre
du sac de peau d’Espagne.

-- Le roi! s’écria la reine mère.

-- Le roi a gagné, répéta la reine joyeuse.

-- Oh! le roi! votre rêve! dit à l’oreille d’Anne d’Autriche
Madame toute joyeuse.

Le roi ne fit éclater aucune satisfaction.

Il remercia seulement la fortune de ce qu’elle faisait pour lui en
adressant un petit salut à la jeune fille qui avait été choisie
comme mandataire de la rapide déesse.

Puis, recevant des mains d’Anne d’Autriche, au milieu des murmures
de convoitise de toute l’assemblée, l’écrin qui renfermait les
bracelets:

-- Ils sont donc réellement beaux, ces bracelets? dit-il.

-- Regardez-les, dit Anne d’Autriche, et jugez-en vous-même.

Le roi les regarda.

-- Oui, dit-il, et voilà, en effet, un admirable médaillon. Quel
fini.

-- Quel fini! répéta Madame.

La reine Marie-Thérèse vit facilement et du premier coup d’oeil
que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
paraissait pas non plus songer le moins du monde à les offrir à
Madame, elle se tint pour satisfaite, ou à peu près.

Le roi s’assit.

Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
admirer de près la merveille, qui bientôt, avec la permission du
roi, passa de main en main.

Aussitôt tous, connaisseurs ou non, s’exclamèrent de surprise et
accablèrent le roi de félicitations.

Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-là.

Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
pareil trésor accaparé par les cavaliers.

-- Messieurs, messieurs, dit le roi à qui rien n’échappait, on
dirait, en vérité, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir à juste
titre la prétention de s’y connaître mieux que vous.

Ces mots semblèrent à Madame le commencement d’une décision
qu’elle attendait.

Elle puisait, d’ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
yeux de la reine mère.

Le courtisan qui les tenait au moment où le roi jetait cette
observation au milieu de l’agitation générale se hâta de déposer
les bracelets entre les mains de la reine Marie-Thérèse, qui,
sachant bien, pauvre femme! qu’ils ne lui étaient pas destinés,
les regarda à peine et les passa presque aussitôt à Madame.

Celle-ci et, plus particulièrement qu’elle encore, Monsieur
donnèrent aux bracelets un long regard de convoitise.

Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononçant
ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:

-- Magnifiques!

Les dames, qui avaient reçu les bracelets des mains de Madame,
mirent le temps qui leur convint à les examiner, puis elles les
firent circuler en les poussant à droite.

Pendant ce temps, le roi s’entretenait tranquillement avec
de Guiche et Fouquet.

Il laissait parler plutôt qu’il n’écoutait.

Habituée à certains tours de phrases, son oreille comme celle de
tous les hommes qui exercent sur d’autres hommes une supériorité
incontestable, ne prenait des discours semés çà et là que
l’indispensable mot qui mérite une réponse.

Quant à son attention, elle était autre part.

Elle errait avec ses yeux.

Mlle de Tonnay-Charente était la dernière des dames inscrites pour
les billets, et, comme si elle eût pris rang selon son inscription
sur la liste, elle n’avait après elle que Montalais et La
Vallière.

Lorsque les bracelets arrivèrent à ces deux dernières, on parut ne
plus s’en occuper.

L’humilité des mains qui maniaient momentanément ces joyaux leur
ôtait toute leur importance.

Ce qui n’empêcha point Montalais de tressaillir de joie, d’envie
et de cupidité à la vue de ces belles pierres, plus encore que de
ce magnifique travail.

Il est évident que, mise en demeure entre la valeur pécuniaire et
la beauté artistique, Montalais eût sans hésitation préféré les
diamants aux camées.

Aussi eut-elle grand-peine à les passer à sa compagne La Vallière.
La Vallière attacha sur les bijoux un regard presque indifférent.

-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
magnifiques! s’écria Montalais; et tu ne t’extasies pas sur eux,
Louise? Mais, en vérité, tu n’es donc pas femme?

-- Si fait, répondit la jeune fille avec un accent d’adorable
mélancolie. Mais pourquoi désirer ce qui ne peut nous appartenir?

Le roi, la tête penchée en avant, écoutait ce que la jeune fille
allait dire.

À peine la vibration de cette voix eut-elle frappé son oreille,
qu’il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
aller de sa place à La Vallière:

-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous êtes femme, et
toute femme a droit à des bijoux de femme.

-- Oh! Sire, dit La Vallière, Votre Majesté ne veut donc pas
croire absolument à ma modestie?

-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
franchement ce que vous pensez de ces bracelets.

-- Qu’ils sont beaux, Sire, et qu’ils ne peuvent être offerts qu’à
une reine.

-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
bracelets sont à vous, et le roi vous prie de les accepter.

Et comme, avec un mouvement qui ressemblait à de l’effroi, La
Vallière tendait vivement l’écrin au roi, le roi repoussa
doucement de sa main la main tremblante de La Vallière.

Un silence d’étonnement, plus funèbre qu’un silence de mort,
régnait dans l’assemblée. Et cependant, on n’avait pas, du côté
des reines, entendu ce qu’il avait dit, ni compris ce qu’il avait
fait.

Une charitable amie se chargea de répandre la nouvelle. Ce fut
Tonnay Charente, à qui Madame avait fait signe de s’approcher.

-- Ah! mon Dieu! s’écria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
cette La Vallière! le roi vient de lui donner les bracelets.

Madame se mordit les lèvres avec une telle force, que le sang
apparut à la surface de la peau.

La jeune reine regarda alternativement La Vallière et Madame et se
mit à rire.

Anne d’Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
demeura longtemps absorbée par un soupçon qui lui mordait l’esprit
et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.

De Guiche, en voyant pâlir Madame, en devinant ce qui la faisait
pâlir, de Guiche quitta précipitamment l’assemblée et disparut.
Malicorne put alors se glisser jusqu’à Montalais, et, à la faveur
du tumulte général des conversations:

-- Aure, lui dit-il, tu as près de toi notre fortune et notre
avenir.

-- Oui, répondit celle-ci.

Et elle embrassa tendrement La Vallière, qu’intérieurement elle
était tentée d’étrangler.


Chapitre CXL -- Malaga


Pendant tout ce long et violent débat des ambitions de cour contre
les amours de coeur, un de nos personnages, le moins à négliger
peut-être, était fort négligé, fort oublié, fort malheureux.

En effet, d’Artagnan, d’Artagnan, car il faut le nommer par son
nom pour qu’on se rappelle qu’il a existé, d’Artagnan n’avait
absolument rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après
avoir suivi le roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir
regardé toutes les bergerades et tous les travestissements héroï-
comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
suffisait point à remplir sa vie.

Accosté à chaque instant par des gens qui lui disaient: «Comment
trouvez-vous que m’aille cet habit, monsieur d’Artagnan?» il leur
répondait de sa voix placide et railleuse: «Mais je trouve que
vous êtes aussi bien habillé que le plus beau singe de la foire
Saint-Laurent.».

C’était un compliment comme les faisait d’Artagnan quand il n’en
voulait pas faire d’autre: bon gré mal gré, il fallait donc s’en
contenter.

Et, quand on lui demandait: «Monsieur d’Artagnan, comment vous
habillez-vous ce soir?» il répondait: «Je me déshabillerai.»

Ce qui faisait rire même les dames.

Mais, après deux jours passés ainsi, le mousquetaire voyant que
rien de sérieux ne s’agitait là-dessous, et que le roi avait
complètement, ou du moins paraissait avoir complètement oublié
Paris, Saint-Mandé et Belle-Île; que M. Colbert rêvait lampions et
feux d’artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
d’oeillades à rendre et à donner; D’Artagnan demanda au roi un
congé pour affaires de famille.

Au moment où d’Artagnan lui faisait cette demande, le roi se
couchait, rompu d’avoir dansé.

-- Vous voulez me quitter, monsieur d’Artagnan? demanda-t-il d’un
air étonné.

Louis XIV ne comprenait jamais que l’on se séparât de lui quand on
pouvait avoir l’insigne honneur de demeurer près de lui.

-- Sire, dit d’Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
à rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
dansez, ce serait autre chose.

-- Mais, mon cher monsieur d’Artagnan, répondit gravement le roi,
on danse sans balancier.

-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
insensible, tiens, je ne savais pas, moi!

-- Vous ne m’avez donc pas vu danser? demanda le roi.

-- Oui; mais j’ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
fort. Je me suis trompé: raison de plus pour que je me retire.
Sire, je le répète, vous n’avez pas besoin de moi; d’ailleurs, si
Votre Majesté en avait besoin, elle saurait où me trouver.

-- C’est bien, dit le roi.

Et il accorda le congé.

Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait
chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d’Or_, chez notre
vénérable ami Planchet.

Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est
ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.

Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus
pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du
mousquetaire.

D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les
jambes, non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme
l’angle le plus obtus qui se puisse voir.

L’oeil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé,
et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on
aperçoit derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout
juste ce qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs
de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
de la boutique du rez-de-chaussée.

Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un
officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner
et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée,
tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence,
et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
dans le crâne un symptôme de pensée.

Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient
tandis que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient;
une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
régulier de son pas.

D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que
le coin bleu de son ciel.

À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de
maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
menton, regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux
ouverts.

L’observation durait déjà depuis fort longtemps.

Planchet commença par faire:

-- Hum! hum!

D’Artagnan ne bougea point.

Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus
efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus
ingénieux dans les circonstances présentes, fut de se laisser
rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-même le
mot:

-- Imbécile!

Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet,
d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
bien d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
bruit-là.

D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant
de la rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le
bruit de la chute de Planchet.

Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir
imperceptiblement sourire au mot imbécile.

Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:

-- Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?

-- Non, Planchet, je ne dors _même_ pas, répondit le mousquetaire.

-- J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot _même_.

-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur
Planchet?

-- Si fait, monsieur d’Artagnan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ce mot m’afflige.

-- Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.

-- Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous
disiez que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou
mieux, c’est comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je
m’ennuie à crever.

-- Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.

-- Excepté aujourd’hui et avant-hier.

-- Bah!

-- Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de
Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres
à donner, ni votre compagnie à faire manoeuvrer. Le bruit des
mousquets, des tambours et de toute la royauté vous manque;
d’ailleurs, moi qui ai porté le mousquet, je conçois cela.

-- Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie
pas le moins du monde.

-- Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?

-- Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y
étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au
siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de
pointer les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il
fût d’une singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
Arabe, quand il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je
suis couché en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
magiques dans un grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef,
venant à passer, lui reprochait de toujours dormir, il répondait
tranquillement: «Mieux vaut être assis que debout, couché
qu’assis, mort que couché.»

-- C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
coupait les têtes des protestants avec beaucoup de satisfaction.

-- Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la
peine.

-- Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses
herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier
qui fait des corbeilles.

-- Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.

-- Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.

-- Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?

-- Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de
l’autre.

-- Devise, Planchet, devise.

-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout,
c’est constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines
circonstances -- et Planchet sourit d’un air coquin -- mieux vaut
être couché qu’assis. Mais, quant à la dernière proposition: mieux
vaut être mort que couché, je déclare que je la trouve absurde;
que ma préférence incontestable est pour le lit, et que, si vous
n’êtes point de mon avis, c’est que, comme j’ai l’honneur de vous
le dire, vous vous ennuyez à crever.

-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?

-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?

-- Non, le fabuliste.

-- Ah! maître corbeau?

-- Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.

-- Il a donc un lièvre aussi?

-- Il a toutes sortes d’animaux.

-- Eh bien! que fait-il, son lièvre?

-- Il songe.

-- Ah! ah!

-- Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.

-- Vous songez? fit Planchet inquiet.

-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la
méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.

-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.

-- Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?

-- Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
le derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
songeriez encore plus.

-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.

-- Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de
celle qui vous a conduit à la restauration du roi Charles II.

Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans
signification.

-- Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.

-- Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer,
monsieur d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?

-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes...
moins bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
ils y sont.

Et d’Artagnan poussa un soupir.

-- Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.

-- Tu es bien bon, Planchet.

-- J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.

-- Lequel?

-- Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.

-- Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme
une cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.

-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous
maigrissiez chez moi...

-- Eh bien!

-- Eh bien! je ferais un malheur.

-- Allons, bon!

-- Oui.

-- Que ferais-tu? Voyons.

-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.

-- Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.

-- Oui, vous en avez un.

-- Non, Planchet, non.

-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
maigrissez.

-- Je maigris, tu es sûr?

-- À vue d’oeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à
M. d’Herblay.

-- Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
vous là, Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre
épicerie?

-- Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.

D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet,
placé de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-
dire qu’il s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux
genoux, le cou tendu vers le digne épicier.

-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
proférer un blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien
chef, mon ami, un homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque,
tu lèverais l’épée sur lui, Planchet?

-- Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces
états-là.

-- M. d’Herblay, un gentilhomme!

-- Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous
fait rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on
maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez
moi plus maigre qu’il n’y est entré.

-- Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.

-- Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.

-- Moi?

-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis!
sournois d’Aramis!»

-- Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.

-- Vous l’avez dit, foi de Planchet!

-- Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est
mensonge.»

-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes
sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu
M. d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de
M. d’Herblay?»

-- Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à
ce cher ami? dit d’Artagnan.

-- D’accord, mais pas au point d’en diminuer.

-- Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.

-- Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous
donnez votre parole d’honneur, c’est sacré...

-- Je ne rêverai plus d’Aramis.

-- Très bien!

-- Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.

-- Parfaitement.

-- Mais tu m’expliqueras une chose.

-- Parlez, monsieur.

-- Je suis observateur...

-- Je le sais bien...

-- Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...

-- Oui.

-- Dont tu n’as pas l’habitude.

-- «Malaga!» vous voulez dire?

-- Justement.

-- C’est mon juron depuis que je suis épicier.

-- C’est juste, c’est un nom de raisin sec.

-- C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!»
je ne suis plus un homme.

-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.

-- C’est juste, monsieur, on me l’a donné.

Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’oeil avec un
petit air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.

-- Eh! eh! fit-il.

Planchet répéta:

-- Eh! eh!

-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.

-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
je ne passe pas ma vie à songer.

-- Tu as tort.

-- Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible
temps à vivre, pourquoi ne pas en profiter?

-- Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?

-- Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre
et des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène;
l’estomac a des dents, on dévore et l’on digère; le coeur n’est
pas trop racorni; eh bien! monsieur...

-- Eh bien! quoi, Planchet?

-- Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.

D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.

-- Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.

-- Pourquoi?

-- Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument
nouveau.

Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les
mains à s’enlever l’épiderme.

-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez
que je serai un imbécile?

-- Bien! Planchet, voilà un raisonnement.

-- Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua
Planchet, sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.

-- Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet!
interrompit d’Artagnan.

-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si
commune, du moins, des consolations.

-- Et tu te consoles?

-- Justement.

-- Explique-moi ta manière de te consoler.

-- Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon
temps de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je
vais m’ennuyer, je m’amuse.

-- Ce n’est pas plus difficile que cela?

-- Non.

-- Et tu as trouvé cela tout seul?

-- Tout seul.

-- C’est miraculeux.

-- Qu’en dites-vous?

-- Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.

-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.

-- C’est tentant.

-- Faites comme moi.

-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la
même trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse
comme toi, je m’ennuierais horriblement...

-- Bah! essayez d’abord.

-- Que fais-tu? Voyons.

-- Avez-vous remarqué que je m’absente?

-- Oui.

-- D’une certaine façon?

-- Périodiquement.

-- C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?

-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu
près tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à
l’autre? Est-ce que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en
campagne?

-- Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.

-- Ceci convenu, continuons.

-- À quelle époque est-ce que je m’absente?

-- Le 15 et le 30 de chaque mois.

-- Et je reste dehors?

-- Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.

-- Qu’avez-vous cru que j’allais faire?

-- Les recettes.

-- Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...

-- Fort satisfait.

-- Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et
vous avez attribué cette satisfaction?...

-- À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz,
de pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient
à merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère,
Planchet; aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir
opter pour l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et
les plus doux au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes
choses naturelles et parfumées.

-- C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!

-- Comment, j’erre?

-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!

Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les
doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.

-- J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.

-- Monsieur, c’est vrai.

-- Comment, c’est vrai?

-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.

-- Ah! c’est bien heureux!

-- Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de
guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
rois sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de
l’âme, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils
sont leurs propres bourreaux.

-- Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que
tu m’intéresses au plus haut point.

-- Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?

-- Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
m’amuse davantage.

-- Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Voulez-vous que j’essaie?

-- À l’instant.

-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?

-- Oui: dix, vingt, trente.

-- Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.

-- Ils sont à ta disposition, Planchet.

-- Bon! je vous emmène.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Où?

-- Ah! vous en demandez trop.

-- Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je
vais.

-- Aimez-vous la campagne?

-- Médiocrement, Planchet.

-- Alors vous aimez la ville?

-- C’est selon.

-- Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié
campagne.

-- Bon!

-- Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.

-- À merveille!

-- Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être
ennuyé.

-- Moi?

-- Mortellement!

-- C’est donc à Fontainebleau que tu vas?

-- À Fontainebleau, juste!

-- Tu vas à Fontainebleau, toi?

-- J’y vais.

-- Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?

Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de
malice.

-- Tu as quelque terre par là, scélérat!

-- Oh! une misère, une bicoque.

-- Je t’y prends.

-- Mais c’est gentil, parole d’honneur!

-- Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.

-- Quand vous voudrez.

-- N’avons-nous pas dit demain?

-- Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-
à-dire la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc,
c’est convenu.

-- Convenu.

-- Vous me prêtez un de vos chevaux?

-- Le meilleur.

-- Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent
cavalier, vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore
rouillé; et puis...

-- Et puis quoi?

-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’oeil, et puis je
ne veux pas me fatiguer.

-- Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.

-- Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.

Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et
en faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une
sorte d’harmonie.

-- Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est
point sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah!
Planchet, on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près
de l’autre un tonneau de sel.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et
que, décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que
j’avais pensé un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé,
ou peu s’en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est
que tu es un homme de ressource.

Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le
bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique,
qui lui servait de chambre à coucher.

D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son
front, déridé un instant, devint plus pensif que jamais.

Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.

«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées,
interrompues par cet agréable colloque auquel nous venons de faire
participer le public; oui, tout est là:

«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;

«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;

«3° savoir où est Porthos.

«Sous ces trois points gît le mystère.

«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
ayons recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut,
mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.»


Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux


D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre
visite à M. de Baisemeaux.

C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient
brossés, fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs
semblaient occupés du soin de polir leurs clefs elles-mêmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
cours, sous prétexte qu’ils étaient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que
polie; mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que
toute la finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de
d’Artagnan croissait.

Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu
d’une recommandation récente.

Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan,
l’homme froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le
Baisemeaux de la Bastille.

Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si
pressantes d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche
d’Aramis et le rendaient expansif malgré tout ce soir-là,
Baisemeaux prétexta des ordres à donner dans la prison même, et
laissa d’Artagnan se morfondre si longtemps à l’attendre, que
notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût revenu de son
inspection.

Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon
éveillé, l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.

Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème
de l’inquiétude à la fois et de l’impatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
qui se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort
devant son poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent
le tirer de sa méditation.

D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce
sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
qu’on lui cachait était précisément celle qu’il importait de
savoir.

En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une
recommandation quelconque. C’est ce qui arriva.

Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du
donjon, que d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du
Petit-Musc, de façon à voir tous ceux qui sortiraient de la
Bastille.

Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où
l’on prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de
garde.

Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou
porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la
Bastille, puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni
logement dans le château; ils peuvent donc sortir sans exciter la
curiosité.

Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures
lorsqu’il est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait
mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
service que pour un ordre exprès et pressé.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
lentement, comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction
devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
ennuyeux, arrive la bonne aubaine d’une liberté jointe à une
promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
vers le faubourg Saint-Antoine, humant l’air, le soleil, et
regardant les femmes.

D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées
là-dessus.

«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
drôle. Un homme vu est un homme jugé.»

D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile,
devança le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et
résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.

«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.

En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la
ceinture du soldat un papier blanc.

«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve
trop joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
ne vend pas le message.»

Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait
toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas
ce qu’il y a dans la lettre...»

C’était à en perdre la tête.

«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le
drôle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
prêterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
de ce genre. Le faire boire, il se défiera et puis il me
grisera... Mordioux! je n’ai plus d’esprit, et c’en est fait de
moi. Attaquer ce malheureux, le faire dégainer, le tuer pour sa
lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de reine à un lord, ou
d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon Dieu, quelles
piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix
écus.»

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
moustaches, il aperçut un petit groupe d’archers et un
commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du
meilleur coeur.

Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il
demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant
gentilhomme et soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

-- Soldat, à moi!

Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la
foule le suivit.

Une idée vint alors à d’Artagnan.

C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être
pris dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un
amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
des conseils avec cette gravité que le soldat français met au
service de son amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se
glissa derrière le soldat pressé par la foule, et lui tira
nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat,
comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put
opérer sa capture sans le moindre inconvénient.

Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur
l’adresse:

«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»

-- Bon, dit-il.

Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en
quatre, qui contenait seulement ces mots:

«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il
est venu à la Bastille et qu’il a questionné.

«Votre dévoué,

«De Baisemeaux.»

-- Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est
parfaitement limpide. Porthos en est.

Sûr de ce qu’il voulait savoir:

«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat
à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
fait, je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’oeuf est avalé,
à quoi bon les coquilles?»

D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
le soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses
doléances.

D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
que personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat
reprenait sa route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce
gentilhomme qui avait imploré sa protection.

Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa
ceinture, il la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à
d’Artagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
et enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse
enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais
enfin la lettre était retrouvée.

D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le
brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
dans sa ceinture.

«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il
paraît qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à
Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
avec lui!» dit le Gascon.

Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un
quart d’heure après lui chez M. Fouquet.


Chapitre CXLII -- Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force


D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure
vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat
en sortait la ceinture vide.

D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur
toutes les coutures, lui tint entrouverte.

D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y
avait pas moyen. Il se nomma.

Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté,
d’Artagnan le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à
ce titre répété pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
le concierge, sans livrer tout à fait passage, cessa de le barrer
complètement.

D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.

Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait
point par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de
l’État, ou même purement et simplement son intérêt personnel.

Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le
soldat qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était
autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
d’annoncer son arrivée, à lui.

Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et
d’Artagnan entra.

Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était
inutile de prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait
parfaitement où se tenait M. du Vallon.

Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.

On laissa faire d’Artagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le
mousquetaire. Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus
que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
autant de serviteurs que de colonnes et de portes.

«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les
limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
s’en retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»

Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un
mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
des fruits.

De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des
statues dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des
vestales cachées sous le péplum aux grands plis; des veilleurs
agiles enfermés dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
de leurs furtifs regards.

Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées,
une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les
bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces
statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui
dardaient leurs cimes noires vers le ciel.

Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires,
qui attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des
branches et semaient sur les ramures inférieures et sur les
statues des pluies de fleurs embaumées.

Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de
l’esprit humain. Il était dans une disposition d’esprit à
poétiser. L’idée que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
Porthos une idée plus haute, tant il est vrai que les esprits les
plus élevés ne sont point exempts de l’influence de l’entourage.

D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort
qu’il découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.

D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon
bâti en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que
celui des cascades et des chants d’oiseaux.

À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

-- C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le
baron du Vallon, n’est-ce pas.

-- Oui, monsieur, répondit le laquais.

-- Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux
mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.

D’Artagnan fut introduit dans un salon.

D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien
connu ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit
ou plutôt s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
ami avec une sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.

-- Vous ici? s’écria-t-il.

-- Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!

-- Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous
me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce
pas?

-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
M. Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.

-- Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.

-- Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes
des amis de M. Fouquet.

-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
embarras.

-- Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!

-- Comment cela? s’écria Porthos.

-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
des fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.

Porthos rougit.

-- Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous
savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
jaloux de connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une
oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques récits, vous ne
devinez pas que le roi m’a envoyé pour savoir quel était cet
homme?

-- Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...

-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
le roi savait que l’on fortifiait Belle-Île?

-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?

-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?

-- Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit
des travaux, que c’était un illustre homme de guerre.

-- Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.

-- Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?

-- Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?

-- Mon cher, j’ai réfléchi.

-- Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il
mené de réfléchir?

-- À deviner toute la vérité.

-- Ah! vous avez deviné?

-- Oui.

-- Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans
un fauteuil et prenant des airs de sphinx.

-- J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.

-- Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’oeuvre.

-- Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que
vous fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.

-- C’est vrai.

-- Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
m’arrête pas en route.

-- Ce cher d’Artagnan!

-- J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
profond sur ces fortifications.

-- C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit
Porthos.

-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?

-- Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.

-- D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une
galanterie...

-- En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était
fort galant.

-- À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.

-- Oh! oh!

-- Cela vous étonne?

-- Oui.

-- Vous ne saviez pas cela?

-- Non.

-- Eh bien! je le sais, moi.

-- Vous êtes donc sorcier.

-- Pas le moins du monde.

-- Comment le savez-vous, alors?

-- Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le
dire lui-même au roi.

-- Lui dire quoi?

-- Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il
lui faisait cadeau de Belle-Île.

-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

-- En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée
par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je
demanderai la permission de présenter au roi.» -- «Son nom?» a
demandé le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est
bien, a répondu le roi, vous me le présenterez.»

-- Le roi a répondu cela?

-- Foi de d’Artagnan!

-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté,
alors?

-- Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?

-- Si fait, mais je l’attends toujours.

-- Soyez tranquille, elle viendra.

-- Hum! hum! grogna Porthos.

D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
conversation:

-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
semble? demanda-t-il.

-- J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit
Porthos avec un soupir.

-- Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué
cela.

-- C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air
soucieux.

-- Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps,
j’espère?

-- Oh! nullement.

-- Les forces vont toujours bien?

-- Trop bien, mon ami, trop bien.

-- C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de
votre arrivée...

-- Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?

-- Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne
pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.

-- Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-
il, et cela m’avait fatigué.

-- Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en
aie trouvé sept ou huit de crevés sur la route.

-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.

-- De sorte que vous étiez moulu?

-- La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.

-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous
dans tout cela?

-- Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de
M. Fouquet. Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne
respirais plus.

-- Comment cela?

-- La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.

-- Vraiment?

-- À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans
un autre logement.

-- Où vous respiriez, cette fois?

-- Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le
médecin prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un
grave accident.

-- À quel accident?

-- Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les
ordonnances de cet imbécile de médecin et que je résolus de
sortir, que cela lui convint ou ne lui convînt pas. En
conséquence, j’ordonnai au valet qui me servait d’apporter mes
habits.

-- Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?

-- Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
Le laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus
trop larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop
larges, eux.

-- Oui, j’entends bien.

-- Et mes bottes étaient devenues trop étroites.

-- Vos pieds étaient restés enflés.

-- Tiens! vous avez deviné.

-- Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez
entretenir?

-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me
dis: «Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y
a aucune raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»

-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
vous manquiez de logique.

-- Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de
mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
le jarret, faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les
deux oreilles de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied
partit comme une catapulte.

-- Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher
Porthos!

-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
cloison, qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
j’avais démoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de bâtons de
rideaux, c’est inouï.

-- Vraiment!

-- Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une
étagère chargée de porcelaines.

-- Que vous renversâtes?

-- Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.

Porthos se mit à rire.

-- En vérité, comme vous dites, c’est inouï!

Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.

Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.

-- Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette
hilarité croissante, pour plus de trois mille francs de
porcelaines, oh! oh! oh!...

-- Bon! dit d’Artagnan.

-- J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
oh!...

-- Excellent!

-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui
fut brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...

-- Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.

-- En plein!

-- Mais vous eûtes la tête cassée?

-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui
se brisa comme verre qu’il était.

-- Ah! le lustre était de verre?

-- De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui
n’avait pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.

-- Et qui vous tomba sur la tête?

-- Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout
doré, tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des
becs qui jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.

-- Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?

-- Heureusement, j’eusse été incendié.

-- Et vous n’avez été qu’aplati?

-- Non.

-- Comment, non.

-- Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce
qu’il paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement
solide.

-- Qui vous a dit cela, Porthos?

-- Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de
Paris.

-- Bah!

-- Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.

-- Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est
fait ainsi et non celui des autres.

-- C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors
de la chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la
tête, ce fut un bruit pareil à la détonation d’un canon; le
cristal fut brisé et je tombai tout inondé.

-- De sang, pauvre Porthos!

-- Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était
excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de
cette bonne odeur; vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce
pas, d’Artagnan?

-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
fûtes renversé du choc et abasourdi de l’odeur.

-- Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé,
sur son honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...

-- Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.

-- J’en eus cinq.

-- Pourquoi cinq?

-- Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq
ornements dorés extrêmement aigus.

-- Aïe!

-- Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte
fort épais, comme vous voyez.

-- Heureusement.

-- Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces
choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils
firent des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une
manière satisfaisante.

-- Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.

-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
qui était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut
degré.

-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes
études, à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que
vous avez maintenant une tête trop pleine de science.

-- Vous croyez?

-- J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser
pénétrer d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte
osseuse, qui est déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y
font pour laisser échapper ce trop-plein.

-- Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire
que celle du médecin.

-- Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre
furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement
par la force des choses.

-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait
plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je
mettais mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec
cette énergie gracieuse que nous possédons, nous autres
gentilshommes d’épée, eh bien! si mon coup de poing n’était pas
parfaitement mesuré, je ressentais des douleurs extrêmes.

-- Porthos, je vous crois.

-- Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il,
voyant le peu de solidité de la maison, à me donner un autre
logis. On me mit en conséquence ici.

-- C’est le parc réservé, n’est-ce pas?

-- Oui.

-- Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les
histoires mystérieuses du surintendant?

-- Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires
mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je
profite de la permission en déracinant des arbres.

-- Pour quoi faire?

-- Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
d’oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.

-- Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.

-- Oui, j’aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
les gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette
de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
de merle et de grive.

-- Mais cinq cents oeufs, c’est monstrueux!

-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.

D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour
la première fois.

Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son
ami.

Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant,
Porthos s’épanouissant.

D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la
conversation.

-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
enfin, sans doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.

-- Pas toujours.

-- Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
ferez vous?

-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
dernière bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut
pas souffrir les bosses, à ce qu’on m’a dit.

-- Aramis est donc toujours à Paris?

-- Non.

-- Et où est-il?

-- À Fontainebleau.

-- Seul?

-- Avec M. Fouquet.

-- Très bien. Mais savez-vous une chose?

-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.

-- C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.

-- Vous croyez?

-- Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous
les soirs, là-bas?

-- Diable! diable!

-- Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.

-- Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.

-- À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!

-- Oh!

-- Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.

-- Oui, mais me trahir...

-- Écoutez; d’abord, il vous séquestre.

-- Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?

-- Pardieu!

-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

-- Rien de plus facile. Sortez-vous?

-- Jamais.

-- Montez-vous à cheval?

-- Jamais.

-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?

-- Jamais.

-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval,
ne jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.

-- Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.

-- Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.

-- Comme l’or.

-- C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
Île, n’est-ce pas?

Porthos rougit.

-- Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.

-- Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande
affaire.

-- C’est le mien aussi.

-- Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.

-- Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.

-- Vous voyez bien.

-- C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.

-- Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon
cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer
pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre
la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
reléguer au rang de constructeur.

-- De constructeur, c’est-à-dire de maçon?

-- De maçon, c’est cela.

-- De gâcheur de mortier?

-- Justement.

-- De manoeuvre?

-- Vous y êtes.

-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
à ce qu’il paraît?

-- Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.

-- J’aurais bien voulu le voir à la besogne.

-- Oui.

-- Un gaillard qui a la goutte.

-- Oui.

-- La gravelle.

-- Oui.

-- À qui il manque trois dents.

-- Quatre.

-- Tandis que moi, regardez!

Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de
dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
dures et aussi saines que l’ivoire.

-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le
roi tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai
au roi.

-- Vous?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
qu’Aramis?

-- Oh! non.

-- Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les
fortifications de Belle-Île?

-- Oh! certes non.

-- C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.

-- Je n’en doute pas.

-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que,
lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi
qui m’en charge.

-- Mais, cher ami, si vous me présentez...

-- Après?

-- Aramis se fâchera.

-- Contre moi?

-- Non, contre moi.

-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente,
puisque vous deviez être présenté, c’est la même chose.

-- On devait me faire faire des habits.

-- Les vôtres sont splendides.

-- Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.

-- Prenez garde, le roi aime la simplicité.

-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
parti?

-- Êtes-vous donc prisonnier sur parole?

-- Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas
m’éloigner sans le prévenir.

-- Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à
faire ici?

-- Moi? Rien de bien important, du moins.

-- À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis
pour quelque chose de grave.

-- Ma foi, non.

-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour
vous. Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à
Aramis des messages, des lettres.

-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.

-- Où cela?

-- À Fontainebleau.

-- Et avez-vous de ces lettres?

-- Mais...

-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

-- Je viens justement d’en recevoir une.

-- Intéressante?

-- Je le suppose.

-- Vous ne les lisez donc pas?

-- Je ne suis pas curieux.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
n’avait pas lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.

-- Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.

-- Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.

-- Non pas.

-- Comment cela, la garder?

-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était
importante.

-- Très importante.

-- Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.

-- À Aramis.

-- Oui.

-- C’est juste.

-- Et puisque le roi y est...

-- Vous profiterez de cela?...

-- Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.

-- Ah! corne de boeuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous
pour trouver des expédients.

-- Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins
fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.

-- Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.

-- C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
partions tout de suite.

-- En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre
d’Aramis éprouvera de retard.

-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
logique seconde l’imagination.

-- Vous trouvez? dit Porthos.

-- C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan.
Allons, venez.

-- Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?

-- Laquelle?

-- De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?

-- Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!

-- Comment cela!

-- Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous y trouverez M. Fouquet?

-- Oui.

-- Chez le roi probablement?

-- Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.

-- Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai
l’honneur de vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»

-- Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau
chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.

-- Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
êtes! l’âge n’a pas mordu sur vous.

-- Pas trop.

-- Alors tout est dit.

-- Je crois que oui.

-- Vous n’avez plus de scrupules?

-- Je crois que non.

-- Alors je vous emmène.

-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

-- Vous avez des chevaux ici?

-- J’en ai cinq.

-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

-- Que M. Fouquet m’a donnés.

-- Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour
deux; d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce
serait trop.

-- Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je
ne les ai pas.

-- Vous regrettez vos gens?

-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

-- Excellent coeur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
chevaux ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, plus tard...

-- Eh bien?

-- Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne
vous ait rien donné du tout.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- Il est inutile que vous compreniez.

-- Cependant...

-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

-- C’est de la politique, je parie.

-- Et de la plus subtile.

Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un
moment de rêverie, il ajouta:

-- Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.

-- Je le sais, pardieu! bien.

-- Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le
brave des braves.

-- Que vous ai-je dit, Porthos?

-- Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai
éprouvé. Il y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que
dans d’autres à recevoir des coups d’épée.

-- C’est ma pensée.

-- C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui
tuent.

-- Diable! vous avez tué, cependant?

-- Oui, mais je n’ai jamais été tué.

-- La raison est bonne.

-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de
la balle d’un fusil.

-- Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?

-- Non, je nage comme une loutre.

-- De la fièvre quartaine?

-- Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais
je vous avouerai une chose...

Et Porthos baissa la voix.

-- Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de
Porthos.

-- Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de
la politique.

-- Ah! bah! s’écria d’Artagnan.

-- Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son
Éminence M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le
cardinal de Mazarin; l’un avait une politique rouge, l’autre une
politique noire. Je n’ai jamais été beaucoup plus content de l’une
que de l’autre: la première a fait couper le cou à
M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars, à M. de Chalais,
à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a fait
écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.

-- Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.

-- Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je
frappais pour le roi.

-- Cher Porthos!

-- J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a
de la politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.

-- Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos,
jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier
Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui
avait fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes
d’un vrai mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le
boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous
produis; le roi vous récompense et voilà toute ma politique.

-- C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à
d’Artagnan.

Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une
fois emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main
ordinaire n’en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
la main, mais le poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même
pas. Après quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mandé.

Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille
quelques paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien
de faire comprendre à Porthos.

«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons
ce qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»


Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage


D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était
venu.

Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
d’Or_, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des
voyageurs privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la
boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
suspendues à l’auvent, quelque chose comme un pressentiment
douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
lendemain.

Mais c’était un coeur d’or que notre épicier, relique précieuse du
bon temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui
vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
jeunes la vieillesse de leurs ancêtres.

Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que
ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
cordialité.

Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui
existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos
finit par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
et de prévenances.

Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt
offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
secs et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les
tiroirs pleins de sucrerie.

Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à
l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée
qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts
rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
de la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction
qu’il savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
dont les débris jonchaient le plancher et criaient sous les
semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans
ses lèvres, d’un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d’un seul
coup de sa bouche dans son estomac.

Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante,
s’entre regardaient sans oser se parler.

Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces
Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet,
de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître.
Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre
des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son
insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses.

Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos
disait de temps en temps à l’épicier:

-- Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.

-- Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier
garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.

Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute
la place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la
boutique. Il espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement
le distrairait de ses idées dévorantes.

-- Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.

-- Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas
trop.

-- C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.

Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de
terre, et le posa doucement de l’autre côté.

Le tout en souriant toujours avec le même air affable.

Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le
posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.

Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de
nouveau.

-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.

-- À quoi, mon ami? demanda Porthos.

-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.

-- Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.

-- Lesquels?

-- Les raisins, les noisettes, les amandes.

-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
échauffent...

-- C’est incontestable, monsieur.

-- Le miel rafraîchit.

Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
lequel plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux
pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.

-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.

-- Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.

-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec
bonhomie.

Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa
trompe, il vida la carafe d’un seul coup.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
aux fibres de la propriété et de l’amour-propre.

Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de
causer très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans
cesse:

-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!

-- À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai
appétit.

Le premier garçon joignit les mains.

Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que
Porthos ne sentît la chair fraîche.

-- Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan,
et, une fois à la campagne de Planchet, nous souperons.

-- Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit
Porthos. Tant mieux.

-- Vous me comblez, monsieur le baron.

_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garçons, qui virent
un homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.

D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu
dire qu’un ogre eût été appelé _monsieur le baron_.

-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la
vaste poche de son pourpoint.

-- Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.

-- Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.

-- Quel fromage?

-- Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont
nous ne trouvâmes plus que la croûte.

Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé
à la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.

Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de
son maître.

-- Gare au retour! lui dit-il.

-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
l’entresol, où l’on venait d’annoncer que la collation était
servie.

«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein
de prières, que celui-ci comprit à moitié.

Après la collation, on se mit en route.

Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
six heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.

La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société
de Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect
et l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses
garennes.

Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.

D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
les bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le
cou de sa monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et
de Planchet.

La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la
forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines
des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent à parler foins.

Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait,
en effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son
enfance s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui
lui montaient jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux
pommes rouges; aussi s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite,
de retourner à la nature, et de finir ses jours comme il les avait
commencés, le plus près possible de la terre, où tous les hommes
s’en vont.

-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
retraite est proche?

-- Comment cela?

-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.

-- Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.

-- Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous
vous retirer?

-- Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si
intéressante qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de
peine.

-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme
pour chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en
délivrer.

-- Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court
et vous m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à
quel chiffre comptes-tu te retirer?»

-- Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela,
répliqua l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse;
mais autrefois...

-- Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas
cela que vous voulez dire?

-- Oui.

-- Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis
encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...

-- Eh bien! Planchet?

-- Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.

-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans
l’épicerie?

-- Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa
rêverie et qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et
la rapidité qui distinguaient chaque opération de son esprit et de
son corps. Ce n’est pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie,
c’est Planchet qui s’est mis dans la politique. Voilà!

-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous
avons fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi,
cent mille livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.

-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.

-- En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous
prie de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me
tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
procurera.

-- Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua
Porthos.

Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour
lui frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.

Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du
cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
Planchet.

L’animal plia les reins.

D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.

-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te
caressera, et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est
toujours très fort, vois-tu.

-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant
M. le baron l’aime bien.

-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément
cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin à
d’Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?

-- Merci, monsieur le baron, merci.

-- Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?

-- De parc?

-- Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.

-- Où cela, monsieur.

-- À ton château.

-- Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés,
ni bois.

-- Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
campagne, alors?

-- Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua
Planchet un peu humilié, mais un simple pied-à-terre.

-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.

-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux
chambres d’amis, voilà tout.

-- Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?

-- D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.

-- Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi
belle que ma forêt du Berri.

Planchet ouvrit de grands yeux.

-- Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau,
monsieur le baron? balbutia-t-il.

-- Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.

-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

-- Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et,
ensuite, parce qu’elle est pleine de braconniers.

-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
cette forêt si agréable?

-- En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
guerre.

On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
levant le nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui
se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la
masse compacte et informe s’élançaient les toits aigus du château,
dont les ardoises reluisaient à la lune comme les écailles d’un
immense poisson.

-- Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que
nous sommes arrivés à Fontainebleau.


Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet


Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet
disait l’exacte vérité.

Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre
côté de l’Auberge du _Beau-Paon_.

Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons
formait une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle
s’élevait une maison blanche à large toit de tuiles.

Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.

Toutes deux étaient sombres.

Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par
des pilastres y donnait entrée.

On arrivait à cette porte par un seuil élevé.

Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte;
puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le suivirent.

Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située
trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture
de cette porte, il poussa l’un des battants.

Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une
étable toute voisine.

-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied
à terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de
Pierrefonds.

-- Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.

-- Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas
le nombre de mes vaches.

Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte
derrière eux.

Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa
légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
chèvrefeuille d’une main, une églantine de l’autre.

Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.

Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une
manière de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses
couvertes d’une souquenille.

Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela _notre maître_, à la
grande satisfaction de l’épicier.

-- Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance,
dit Planchet.

-- Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut
qu’elles en crèvent!

-- Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous
y allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.

-- Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car
elle a bien chaud, ce me semble.

-- Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père
Célestin est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez
à la maison, venez.

Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait
un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à
un petit jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait
déjà vu la principale façade du côté de la rue.

À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux
fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la
chambre, l’intérieur, le _pénétral_ de Planchet.

Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la
table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
tranquillité, de l’aisance et du bonheur.

Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre
lumineux sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de
propreté, sur une arme pendue à la tapisserie, la pure clarté
trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
chose agréable à l’oeil.

Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des
jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres,
illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un
quartier de neige.

Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
ses rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un
grand pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un
cidre écumeux.

Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une
femme de trente ans, au visage épanoui par la santé et la
fraîcheur.

Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux,
pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le
ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
dans les moeurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»

Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de
surprise.

Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.

-- Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes
absences.

-- Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une
voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla
en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
deux compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.

-- Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le
chevalier d’Artagnan, mon protecteur.

D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
mêmes manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
Planchet.

Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée
satisfaite, sous peine d’être bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait
un signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à
Porthos.

Permission qui lui fut accordée, bien entendu.

D’Artagnan fit un compliment à Planchet.

-- Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

-- Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que
l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est
possible...

-- Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme
un tonnerre.

Planchet revint à sa ménagère.

-- Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont
conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien
des fois tous les deux.

-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
plus prononcés.

-- Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.

Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui
remarquait tout.

-- Je suis Anversoise, répondit la dame.

-- Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.

-- Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.

-- Pourquoi cela? demanda Planchet.

-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
l’appelleriez.

-- Non, je l’appelle Trüchen.

-- Charmant nom, dit Porthos.

-- Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu
et deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait.
En ma qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De
l’Artois à la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez
son parrain, mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça
chez moi ses deux milles florins que j’ai fait fructifier, et qui
lui en rapportent dix mille.

-- Bravo, Planchet!

-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
à une servante et au père Célestin; elle me file toutes mes
chemises, elle me tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que
tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.

-- Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.

Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.

«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
intentions?...»

En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait
excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de
mets exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un
festin.

Beurre frais, boeuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de
Planchet.

Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière,
gibier de forêt, toutes les ressources de la province.

De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles
dont le verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre
grise.

Cet aspect réjouit le coeur de Porthos.

-- J’ai faim, dit-il.

Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.

D’Artagnan s’assit de l’autre côté.

Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.

-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen
quitte souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.

En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on
entendait au premier étage gémir les bois de lit et crier des
roulettes sur le carreau.

Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
surtout.

C’était merveille que de les voir.

Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit
avec du fromage.

D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.

Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.

On chantait bataille, on parla chansons.

D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme
Planchet ne marchait pas avec toute la régularité du _sçavant
fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
l’accompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux
diables les plus flamands.

Trüchen demeura à table près de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes,
on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
vide, deux lèvres sur une joue.

«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.

Ils remontèrent chargés de bouteilles.

Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.

D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
de Trüchen était plus rouge que la droite.

Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses
deux mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.

Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.

Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables
d’abord, trois soliveaux ensuite.

D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer
à Planchet son propre escalier.

Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi
de son côté.

Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits.
Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le
mousquetaire.

D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:

-- Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin
jaune qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires
voyaient leur capitaine dans un pareil état!

Et, tirant les rideaux du lit:

-- Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.

Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et
ferma rideaux et portes.

-- C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
jambes qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un
écroulement énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était
diverti à la campagne de Planchet.

Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.


Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet


Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur coeur.

Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux
alourdis, la première visite du soleil levant.

Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par
un rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit,
comme pour arriver le premier à l’assaut.

Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.

Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait
fièrement dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing
gonflé pendait hors du lit sur le tapis de pieds.

D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne
grâce.

Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux
portes de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la
veille.

Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied.
La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père
Célestin cueillait des cerises dans le jardin.

Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan
demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.

Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de
Porthos, auquel la même faveur fut accordée.

Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.

Alors Planchet prit les deux amis par la main.

-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
sommes entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu
voir; mais au jour, tout change d’aspect et vous serez contents.

-- Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant
toutes choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les
princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.

-- Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château
de Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à
une perspective variée.

-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.

Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.

-- Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.

-- Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit
cette auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage
désagréable. J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé
que deux.

-- Passons, dit d’Artagnan.

Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et
Planchet poussa les volets.

-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?

-- La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne
épaisse, qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge
l’automne et blanche l’hiver.

-- Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.

-- Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...

-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y
remarque?... Des croix, des pierres.

-- Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.

-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux.
Il ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un.
Fontainebleau est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles
vêtues de blanc avec des bannières, tantôt des échevins ou des
bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
quelquefois des officiers de la maison du roi.

-- Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.

-- C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.

-- Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua
Planchet.

-- Ah! je ne dis pas.

-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une
salutaire pensée que la pensée de la mort.»

-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.

-- Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que
celle de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus,
des larges plaines sans fin...

-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
mais, n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu,
ombreux et calme, je m’en contente, et je pense aux gens de la
ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
entendent rouler deux mille chariots par jour, et piétiner dans la
boue cent cinquante mille personnes.

-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!

-- Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
repose, de voir un peu des morts.

-- Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être
poète comme pour être épicier.

-- Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme
que Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour
trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur
terre.

D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie
de Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.

-- Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la
comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?

-- Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.

-- Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et
l’enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la
défunte n’était pas un prince.

-- Non, personne ne suit son convoi.

-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.

-- Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit
d’Artagnan.

-- Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.

-- Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la
fenêtre.

-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est
comme moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes
de croix toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme
des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
je n’ai jamais vu d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.

-- Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.

Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le
conduire dans le jardin.

-- Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se
retournant.

-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.

-- Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
déjà?

-- Pas encore.

-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées
autour de la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre
extrémité du cimetière.

-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-
moi, laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations
salutaires, ne me trouble pas.

Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet
demi-clos, ce qui se passait en face.

Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur
civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.

À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène
lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa
figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut
enseveli en cinq minutes.

La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur
adressa quelques mots et partit derrière eux.

L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de
monnaie dans la main du fossoyeur.

-- Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!

Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine
avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement
d’une robe bruirent dans le chemin près de lui.

Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect
de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.

-- Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des
rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-
Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est
un rendez-vous sacré.

Et il se mit à rire.

La conversation dura une grosse demi-heure.

D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des
deux interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon
compassée, industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme
attaque ou comme défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.

À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
s’inclina profondément devant Aramis.

-- Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la
demoiselle est domptée ensuite, et c’est elle qui supplie...
Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.

Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame
s’enfonça sous ses coiffes et partit ensuite.

D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de
Lyon.

Aramis venait d’entrer dans l’auberge.

La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un
carrosse qu’on voyait à la lisière du bois.

Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde
rêverie.

-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
encore le mousquetaire.

Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.

Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à
lever son voile.

-- Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde.
Je connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.

Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le
sol battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui
arriva sur lequel il ne comptait pas.

Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce
qui était vrai, et elle se retourna.

D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge
de plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
pas:

-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.

D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.

Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel
était le mort qu’on avait enseveli le matin même.

-- Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait
même pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa
dernière demeure.

«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à
son convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que
M. l’évêque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»


Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trüchen et Planchet se
quittèrent amis, grâce à d'Artagnan


On fit grosse chère dans la maison de Planchet.

Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les
framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause,
disait-il, de son ceinturon.

Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:

-- Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.

Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait
plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
D’Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
sa paresse et plaignit tout bas Planchet.

Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:

-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.

Trüchen sourit.

Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.

Alors d’Artagnan dit à Porthos:

-- Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent
oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.

-- Ma présentation au roi?

-- Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer
cela. Ne sortez pas d’ici, je vous prie.

-- Oh! non, s’écria Porthos.

Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.

-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.

-- Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes
un peu lourds pour toi.

-- Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?

-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
petite. Tel n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le
rendre très heureux; mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.

-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.

-- Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
de deux poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans
ce beau royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à
côté de toi, mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te
sais intelligent.

-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...

-- Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit
cassé, ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.

-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
renferment trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien
bel homme que Porthos!

-- Ah! mon Dieu! répéta Planchet.

-- Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan;
conserve-la pour toi, entends-tu.

Et il lui frappa sur l’épaule.

À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous
une tonnelle.

Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des
boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
amoureusement, comme Samson devant Dalila.

Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.

Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans
doute il ne croyait pas mal faire.

Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet;
mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
bonne contenance devant un désagrément.

Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les
chevaux.

Porthos dit qu’il était fatigué.

Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il
faisait lui même et qui n’avait pas son pareil.

Le baron accepta.

C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son
ennemi. Il sacrifia son buffet à son amour-propre.

D’Artagnan revint deux heures après.

-- Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au
départ pour la chasse: le roi nous attend ce soir.

-- Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.

Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le coeur
de l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
Mme Trüchen avec cette grâce touchante qui avait amolli le coeur
de l’Anversoise.

Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne;
les batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des
Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
dont d’Artagnan, le plus humble au début, avait fini par devenir
le chef.

Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il
vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion
à respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma
Porthos, fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.

À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et
fit habiller Porthos.

Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques
mots vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce
qui grandit immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le
pauvre épicier, si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis
l’apparition et le parallèle de deux grands seigneurs.

Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles
n’ont pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand
elles l’ont.

Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à
Porthos tout bas:

-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.

-- Trois cents pistoles, dit Porthos.

-- Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
laissez cette bague-là, répliqua d’Artagnan.

Porthos hésita.

-- Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le
mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
l’hospitalité; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, qu’il
ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.

-- J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner
à Mme Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une
jolie bague au doigt... douze arpents.

-- C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
pour plus tard.

Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:

-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
d’accepter, pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
est un des hommes les plus généreux et les plus discrets que je
connaisse. Il voulait vous offrir une métairie qu’il possède à
Bracieux; je l’en ai dissuadé.

-- Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.

-- Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.

-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien
traduit par d’Artagnan.

Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement
pathétique à la journée, qui pouvait se terminer d’une façon
grotesque.

Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait
commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son
désir.

On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du
baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et
rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
bien la veille.

Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.

En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé
ses poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.

Mais d’Artagnan l’arrêta.

-- À mon tour, dit-il.

Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.

Ce furent des bénédictions à réjouir le coeur d’Harpagon et à le
rendre prodigue.

D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et
introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, où il
pénétra sans avoir été aperçu de ceux qu’il redoutait de
rencontrer.


Chapitre CXLVII -- La présentation de Porthos


Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un
ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.

L’audience dura un quart d’heure.

Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui
passèrent les premières.

Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan
s’entretenaient en attendant leur tour.

-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.

-- Non.

-- Eh bien! regardez-le.

Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
habit de cérémonie qui conduisait Aramis au roi.

-- Aramis! dit Porthos.

-- Présenté au roi par M. Fouquet.

-- Ah! fit Porthos.

-- Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.

-- Et moi?

-- Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes
le bon Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
garder un peu Saint Mandé.

-- Ah! répéta Porthos.

-- Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon
tour tout à l’heure.

En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:

-- Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté.
M. d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être
utile. Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de
l’avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.

Le roi fit un mouvement.

-- Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.

-- C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
ses hésitations.

À ce mot, nul n’avait rien à répondre.

Fouquet et Aramis se regardèrent.

Le roi reprit:

-- M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque,
par exemple.

-- Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était
particulière, Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut
être dans les bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un
n’exclut pas l’autre.

Le roi admira la présence d’esprit et sourit.

-- D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.

Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.

-- Votre Majesté m’appelle? dit-il.

Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.

-- Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos,
permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon,
l’un des plus braves gentilshommes de France.

Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses
poings sous ses manchettes.

D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos
s’inclinait, visiblement ému, devant la majesté royale.

-- Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.

-- Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.

-- Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir
présenté M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes
ressemblent aux étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs
amis. La pléiade ne se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi,
pour vous présenter M. du Vallon, le moment où vous verriez à côté
de lui M. d’Herblay.

Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air
superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui
jeter.

-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.

-- Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à
M. de Vannes comment a été fortifiée Belle-Île?

Fouquet s’éloigna d’un pas.

-- Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.

Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.

Louis admirait et se défiait.

-- Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé
dans ses travaux?

-- Aramis, dit Porthos franchement.

Et il désigna l’évêque.

«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement
aura cette comédie?»

-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque...
s’appelle Aramis?

-- Nom de guerre, dit d’Artagnan.

-- Nom d’amitié, dit Aramis.

-- Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se
cache le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le
plus savant théologien de votre royaume.

Louis leva la tête.

-- Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement
admirable alors, d’Aramis.

-- Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.

-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
d’Artagnan, l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois
les desseins des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un
mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu
de Votre Majesté... formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé
sous le feu roi et pendant votre minorité.

-- Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent
profond.

Aramis s’avança.

-- Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.

D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces
paroles. Il y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux
dévouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
d’Artagnan, l’éternel douteur, lui, l’infaillible, il y fut pris.

-- On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.

Louis fut pénétré.

-- En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le
résultat de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur
d’Herblay, je vous donne ma parole pour la première promotion.
Remerciez M. Fouquet.

Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le
coeur. Il sortit précipitamment de la salle.

-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à
récompenser les serviteurs de mon père.

-- Sire, dit Porthos...

Et il ne put aller plus loin.

-- Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
la majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le
regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et
moi, plus habitué à regarder le soleil... je vais vous dire sa
pensée: il n’a besoin de rien, il ne désire que le bonheur de
contempler Votre Majesté pendant un quart d’heure.

-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
avec un gracieux sourire.

Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.

Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après
l’avoir embrassé.

-- Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.

-- Oui, mon ami.

-- Aramis me boude, n’est-ce pas?

-- Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de
lui faire avoir le chapeau de cardinal.

-- C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange
beaucoup à sa table?

-- C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal
appétit.

-- Vous m’enchantez, dit Porthos.


Chapitre CXLVIII -- Explications


Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
d’Artagnan et Porthos.

Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant
la main:

-- Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.

-- Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui
lui ai donné la clef des champs.

-- Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
vous auriez attendu avec moins de patience?

D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.

-- Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de
grands politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but.
Voici le fait. J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.

Aramis dressa l’oreille.

-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre
de Baisemeaux pour vous, Aramis.

Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.

Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
d’Artagnan parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait
prévue tout entière.

Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan
l’admira plus que jamais.

La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement
calme.

-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.

-- Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre
visite à Baisemeaux pour le service.

-- Pour le service? dit Aramis.

-- Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et
de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je
pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit il
me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville: «Capitaine
voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette
enveloppe?» Et je lus: _À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez
M. Fouquet._ «Pardieu! me dis-je, Porthos n’est pas retourné,
comme je le pensais, à Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à
Saint-Mandé chez M. Fouquet. M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé.
Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos.» Et
j’allai voir Porthos.

-- Très bien! dit Aramis rêveur.

-- Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.

-- Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.

-- Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?

-- Chez Planchet.

-- Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.

-- Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.

-- Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.

«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
puisqu’il y a bagarre.»

-- Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des
fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce
matin...

-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.

D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
air de marche.

-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.

-- Ah! ah!

-- C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où
l’on voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan
paraît aimer beaucoup cela.

-- Ah! d’Artagnan a vu?

-- Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.

Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
mais celui ci était déjà en grande conversation avec de Saint-
Aignan.

Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé
tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.

Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:

-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le
souper du roi était annoncé.

-- Cher ami, répliqua d’Artagnan.

-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.

-- Si fait; moi, je soupe.

-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?

-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à
table.

-- Où voulez-vous que nous causions?

-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et
la salle est vide.

-- Asseyons-nous donc.

Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;

-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se
défier un peu de moi?

-- Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos
s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire
pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.

-- Quoi?

-- Votre éloge.

-- Vous l’avez fait noblement merci!

-- Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.

-- Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
vérité, vous êtes un homme unique pour faire la fortune de vos
amis.

-- Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de
Porthos.

-- Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus
long que nous.

Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.

-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous
toujours, mon cher d’Artagnan?

-- Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se
compromettre par cette réponse.

-- Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à
Belle-Île pour le roi?

-- Pardieu.

-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île
toute fortifiée au roi?

-- Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord
que je fusse instruit de votre intention.

-- Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?

-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou
Archimède?

-- C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?

-- Oh! oui.

-- Et Porthos aussi?

-- Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai
pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit:
«On devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On
naît Porthos, et l’on devient ingénieur.»

-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
Je poursuis.

-- Poursuivez.

-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le
venir dire au roi?

-- J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon,
c’est vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je
suppose, moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir,
avaient des choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma
foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence
de goutte me le permettent.

-- Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre,
à moi et à Porthos, un triste service?

-- Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et
vous, un triste rôle à Belle-Île.

-- Pardonnez-moi, dit Aramis.

-- Excusez-moi, dit d’Artagnan.

-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?

-- Ma foi, non.

-- Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet,
pour qu’il vous prévînt près du roi?

-- C’est là l’obscur.

-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?

-- Oh! oui.

-- Il en a un surtout.

-- Dangereux?

-- Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi,
M. Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement
et de grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en
lui offrant Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la
surprise était détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.

-- Je comprends.

-- Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu
le mousquetaire.

-- Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à
quartier à Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions
Belle-Île-en-Mer pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de
nous dire pour qui vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou
celui de M. Fouquet?» Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous
eussiez ajouté: «Êtes-vous mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»

Aramis pencha la tête.

-- De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je
venais dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très
bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a
donné pour Votre Majesté.» ou bien: «Voici une visite de
M. Fouquet à l’endroit de ses intentions.» Je ne jouais pas un sot
rôle; vous aviez votre surprise, et nous n’avions pas besoin de
loucher en nous regardant.

-- Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à
fait en ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?

-- Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
et je le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.

-- Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui.
Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet
m’a fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé
comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
apprécier les bons procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le coeur,
et je me suis mis à son service.

-- Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.

Aramis se pinça les lèvres.

-- Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.

Puis il fit une pause.

D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.

-- Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à
tout ceci?

-- Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne
questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable
secret.

-- Je m’en vais vous le dire.

-- Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.

-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le
plus, parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
Depuis que je suis évêque, je recherche les natures simples, qui
me font aimer la vérité, haïr l’intrigue.

D’Artagnan se caressa la moustache.

-- J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me
rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire
au présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime,
ayant su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première
promotion; voilà tout le secret.

-- Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.

-- Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel
honneur.

-- Je m’en flatte, Aramis.

-- Maintenant...

Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.

-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
des amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce
que cela veut dire.

-- J’écoute.

-- Voulez-vous devenir maréchal de France, pair duc, et posséder
un duché d’un million?

-- Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que
faut-il faire?

-- Être l’homme de M. Fouquet.

-- Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.

-- Pas exclusivement, je suppose?

-- Oh! d’Artagnan n’est qu’un.

-- Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand coeur
que vous êtes.

-- Mais, oui.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera
maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.

-- Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.

-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.

-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait
pas un M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.

-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
d’achoppement.

-- Pas pour le roi?

-- Sans doute; mais...

-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais
à ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.

-- Et l’ingratitude?

-- Les faibles en ont peur!

-- Vous êtes bien sûr de vous.

-- Je crois que oui.

-- Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.

-- Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais;
et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui
l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.

Et d’Artagnan frappa son épée.

-- Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.

Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.

-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
mousquetaires; vous permettez...

Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:

-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.

Puis ils se séparèrent.

«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque
chose.»

«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
d’Artagnan a éventé la mèche.»


Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche


Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le
jour où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La
Vallière les merveilleux bracelets gagnés à la loterie.

Le comte se promena quelque temps hors du palais l’esprit dévoré
par mille soupçons et mille inquiétudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
le départ de Madame.

Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne
pouvait avoir de bien divertissantes idées.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille
hésitations à écrire ces mots:

«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne
vous alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au
profond respect avec lequel je suis, etc., etc.»

Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour,
quand il vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes,
presque tout le cercle de la reine, enfin.

Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec
Malicorne.

Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient
le cabinet de la reine mère.

Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle
traversât cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.

-- Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit
me rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie
de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que
Madame fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés;
il prit l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les
pages, qui couraient déjà vers son logement.

«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.

Et il serra son billet, désormais inutile.

-- Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de
vous rencontrer.

-- Qu’y a-t-il, messieurs?

-- Un ordre de Madame.

-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.

-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
nous a-t elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?

-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

-- Veuillez donc nous suivre.

Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.

À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se
passait dans l’esprit de sa maîtresse.

De Guiche parut.

-- Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.

Les deux interlocuteurs restèrent seuls.

Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé
à un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au
comte d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame!
c’était un caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:

-- Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?

Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment
sont ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes
ou des prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de
la voir, et le sujet de ce désir.

-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.

-- L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
regard qui allait jusqu’au coeur.

-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
tourmenter quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
empressé comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
gaieté de coeur une jeune fille jusqu’alors inattaquable.

-- Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.

-- Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme
qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.

-- Oh! Bragelonne, peut-être?

-- Mon ami. Oui, madame.

-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?

-- Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière;
et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer
un malheur irréparable.

Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une
douloureuse impression.

-- Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
La Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je
voulais vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer
l’amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
la Cour, vous m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que,
dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.

Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle
détourna la conversation.

-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
dans lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que
vous cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.

De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et
le montra.

-- Sympathie, dit-elle.

-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
sympathie; mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je
vous cherchais; vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi
vous me mandiez près de vous.

-- C’est vrai.

Et elle hésita.

-- Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.

-- Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir?
répliqua de Guiche.

-- Pourquoi pas?

-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
n’avait-il pas la reine?

-- Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il
pas moi? n’avait-il pas toute la Cour?

-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
l’on vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux
rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils;
oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
jalouse.

-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?

Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
ce ton superbe.

-- Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.

-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
m’insulter?

-- Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité,
mais résolu à dompter cette fougueuse colère.

-- Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le
sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel
et à rage.

De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se
releva blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement
altérée:

-- Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour
subir cette injuste disgrâce.

Et il tourna le dos sans précipitation.

Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une
tigresse après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:

-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
fureur, est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi,
mais au moins parlez!

-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée,
percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.

Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de
résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme
en apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle
ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras
avec un délire qui pouvait passer pour de la tendresse:

-- Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
vous n’avez aucune pitié.

Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix.
De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
jusqu’à son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.

-- Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos
peines? Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais
après que je vous aurai soulagée, consolée, servie même.

-- Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.

-- Je vous aime à ce point, oui, madame.

Et elle lui donna ses deux mains.

-- J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu
l’entendre.

Lui l’entendit.

-- Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces
éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit
voir le paradis s’ouvrir.

-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un coeur
bien né. L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce coeur, c’est
l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et
jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
indignités?

-- Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre
fille qui sera la femme de mon ami.

-- Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?

-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait
prévenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière
eût oublié les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce
serait une lâcheté de trahir le secret d’une femme; ce serait un
crime de troubler le repos d’un ami.

-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire,
que l’ignorance est du bonheur?

-- Je le crois, répliqua-t-il.

-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.

-- C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
aimait et que vous aimiez le roi.

-- Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.

-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui,
le roi aime Madame; oui, le roi a touché le coeur de Madame»,
j’eusse peut-être tué Raoul!

-- Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des
femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des
preuves pour vous parler ainsi.

-- Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant
pas été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon
ignorance m’a sauvé la vie.

-- Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame,
que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La
Vallière?

-- Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui,
madame.

-- Mais les bracelets?

-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi,
qu’eussé-je pu dire?

L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne
se releva plus dès ce moment.

Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait
l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse
de de Guiche.

Elle lut clairement dans son coeur qu’il soupçonnait le roi
d’aimer La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient
vulgaire, qui consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une
femme, en donnant à celle-ci l’assurance, la certitude que ce
rival courtise une autre femme.

Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui
laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à
jamais, il se réservait une démarche directe ou quelques
observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité
dans le coeur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au
contact d’une flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de
conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la
réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.

Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en
donner un témoignage.

-- Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
main. Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que
nous avons prononcé tous ces noms.

-- Hélas! oui, madame.

-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
que cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi
aime ou n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment,
une distinction dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux;
je gage que vous ne me comprenez pas?

-- Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
déplaire.

-- Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un
enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à
jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme. À ce
titre, ne faut-il pas que je m’occupe des intrigues du ménage?
Votre avis?

-- Le moins possible, madame.

-- D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis
la femme de Monsieur.

De Guiche soupira.

-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler
toujours avec le plus souverain respect.

-- Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux
d’une divinité.

-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre
rôle. Je l’oubliais.

-- Lequel? lequel?

-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.

Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se
touchèrent.

Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.

-- Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.

-- On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le
temps de voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car
constamment de Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.


Chapitre CL -- Montalais et Malicorne


Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort
exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre
nulle part.

Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
malgré son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put
rien reprocher, momentanément, du moins, à Montalais, qui venait
de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait
éloignée.

De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche
avait perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-
il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de
Madame, comme la plus simple politesse l’exigeait même entre
égaux, il s’enfuit le coeur brûlant, la tête folle, laissant la
princesse une main levée et lui faisant un geste d’adieu. C’est
que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus
tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité.

Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait
désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui
restait.

Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
interrogateur autour d’elle:

-- Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus
curieuse peut désirer en savoir.

Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que,
comme si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas
un seul mot à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra
dans sa chambre à coucher.

Ce que voyant, Montalais écouta.

Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.

De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et,
faisant du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste
assez irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!»
elle descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à
suivre de l’oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
comte de Guiche.

Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui
frappa seulement sur l’épaule.

-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?

-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.

-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.

-- Et que savez-vous?

-- C’est que Madame aime M. de Guiche.

-- L’un était la conséquence de l’autre.

-- Pas toujours, mon beau monsieur.

-- Cet axiome serait-il à mon adresse?

-- Les personnes présentes sont toujours exceptées.

-- Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en
interrogeant.

-- Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La
Vallière.

-- Eh bien! il l’a vue?

-- Non pas.

-- Comment, non pas?

-- La porte était fermée.

-- De sorte que?...

-- De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un
simple voleur qui a oublié ses outils.

-- Bien.

-- Et du troisième côté? demanda Montalais.

-- Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par
M. de Bragelonne.

-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.

-- Pourquoi, bon?

-- Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons
maintenant, nous aurons du malheur.

-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
point faire confusion.

-- Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu
bien chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre,
et au bas chiffre, trois billets par jour.

-- Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez
pas, ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des
sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
au couvent, échangeant le billet quotidiennement par le haut de
l’échelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
poésie de ces pauvres petits coeurs-là. Mais chez nous... Oh! que
vous connaissez peu le Tendre royal, ma chère.

-- Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.

-- Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois
points.

-- En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
s’écria Montalais.

-- Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités
d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des
volumes, mais où voulez vous en venir?

-- À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres
qu’elle recevra.

-- Sans aucun doute.

-- Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.

-- C’est probable.

-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.

-- Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est
commune à La Vallière et à vous; que l’on pratique assez
volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
d’honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
Espagnole, la reine mère, jalouse comme deux Espagnoles, et,
enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.

-- Vous oubliez quelqu’un.

-- Qui?

-- Monsieur.

-- Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur,
N° 1.

-- N° 2, de Guiche.

-- N° 3, le vicomte de Bragelonne.

-- N° 4, et le roi.

-- Le roi?

-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!

-- Après?

-- Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!

-- Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.

-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...

-- Cependant?...

-- Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent
de retourner en arrière.

-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
mettre du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.

-- Vous n’y suffirez pas.

-- Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous.
J’étais faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite
pour vivre dans les flammes.

-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère
amie. J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il
n’y a pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient
parfaitement grillées, elles seraient parfaitement rôties en
sortant du feu.

-- Vos savants peuvent être fort savants en affaires de
salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
vous dis, moi: Aure de Montalais est appelée à être, avant un
mois, le premier diplomate de la Cour de France!

-- Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.

-- C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.

-- Seulement, défiez-vous des lettres.

-- Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.

-- Que dirons-nous au roi, de Madame?

-- Que Madame aime toujours le roi.

-- Que dirons-nous à Madame, du roi?

-- Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.

-- Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?

-- Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.

-- À nous?

-- Doublement.

-- Comment cela?

-- Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.

-- Expliquez-vous.

-- Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit
beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?

-- Je n’oublie rien.

-- Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les
cachais.

-- Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?

-- Toujours.

-- Où cela? ici?

-- Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que
vous savez.

-- Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du
palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?

-- Oui.

-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?

-- Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que
je recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos
affaires ou vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.

-- Ah! fort bien, dit Malicorne.

-- Pourquoi cette satisfaction?

-- Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après
les lettres. Je les ai ici.

-- Vous avez rapporté le coffret?

-- Il m’était cher, venant de vous.

-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
auront un grand prix plus tard.

-- Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et
de tout mon coeur même.

-- Maintenant, un dernier mot.

-- Pourquoi donc un dernier?

-- Avons-nous besoin d’auxiliaires?

-- D’aucun.

-- Valets, servantes?

-- Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les
recevrez. Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
ne faisant pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les
voir faire par d’autres.

-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?

-- Rien; il ouvre sa fenêtre.

-- Disparaissons.

Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.

La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte
de Guiche.

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas
seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses
rideaux qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation
n’était pas toute amoureuse.

Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce
courrier lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne
avait écrit à de Guiche.

Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
profonde impression.

-- Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?

Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut
une troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la
fois son esprit et ses yeux.


«Calais.

«Mon cher comte,

J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement
dans une affaire avec M. de Buckingham.

C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
haineux et méchant.

Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
de penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.

Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.

Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné
le plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des
obscurités qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par
prendre pour les résultats de ses habitudes de mystère.

Voici le fait:

Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
n’est que par M. de Lorraine.

On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu
dans l’affection du roi.

Vous savez qui cela regarde.

Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille
d’honneur qui donne sujet à la médisance.

Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré
depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine
obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.

En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé
son départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
l’avoue, de mettre à la question un homme dont les blessures sont
à peine fermées.

Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-
il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous
peu de temps.

Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines
condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres.
J’étais étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet
homme, défiance, vous le savez mieux que personne, que je n’ai
jamais pu surmonter.

Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.

Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait
pas infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que
nous avons eus ensemble.

Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses
que M. de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux
dont je puisse me faire l’application à moi ou à qui savez.

Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai
point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir
l’explication de ses réticences; mais je vous expédie un courrier
et vous écris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
Vous, c’est moi: j’ai pensé, vous agirez.

M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si
déjà vous ne le savez.

Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté
Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût
immédiatement mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois
me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.

Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.

Qui dit Olivain, dit la sûreté même.

Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
Mlle de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.

Vous, je vous embrasse.

Vicomte de Bragelonne.

P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir,
cher ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et
je serai à Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.


De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au
lieu de la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la
remit dans sa poche.

Il avait besoin de la lire et de la relire encore.

-- Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte;
toute l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
de La Fère, et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit
pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
geste menaçant, vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de
Wardes? Eh bien! je vais m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon
pauvre Raoul, ton coeur me laisse un dépôt; je veillerai sur lui,
ne crains rien.

Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
lui sans retard, s’il était possible.

Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le
premier résultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.

Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant
lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et
sur le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de
ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
que Raoul avait de la défiance à distance et que de Guiche allait
veiller sur le trésor des Hespérides.

Malicorne accepta d’être le dragon.

De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus
que de soi.

On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
première apparition chez le roi.

Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.

De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.


Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reçu à la cour


Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
le rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger
pour la nouveauté qui arrive.

De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du
fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire
aux anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de
plus, une réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc
on ne peut plus favorablement.

M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne,
plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
des caresses plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.

De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu
à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
terminées.

De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait
pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là
pour lui.

Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les
autres.

Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après
quoi, de Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.

Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça
Madame.

Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les
détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était
pas fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être
prononcées par celui qu’elle savait son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.

De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout
d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner
des nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.

C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame
l’avait accueilli.

L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir
reçu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.

Monsieur rougit, de Guiche pâlit.

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
combien cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des
deux personnes qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du
côté du voyageur.

Le voyageur parlait d’autre chose.

Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en
avant. Après le premier serrement de coeur, elle revint au feu.

-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
la mauvaise chance d’être blessé.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les
lèvres.

-- Non, madame, dit-il, presque pas.

-- Cependant, par cette horrible chaleur...

-- L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une
consolation.

-- Oh! tant mieux!... Laquelle?

-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.

-- Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela,
dit la princesse avec une complète insensibilité.

-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant
de vous tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
plus souffert que moi; mais son coeur était atteint.

De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à
Madame; ce signe la suppliait d’abandonner la partie.

Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le
voir, et toujours souriante:

-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été
touché au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une
blessure au coeur se pût guérir.

-- Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes
croient toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la
supériorité de la confiance.

-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait été touché
au coeur par autre chose que par une épée.

-- Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de
M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
M. de Buckingham goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est
bien dommage qu’il ne soit point là, monsieur de Wardes.

Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.

-- Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.

De Guiche ne bougea pas.

Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.

Monsieur hésitait.

Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.

-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
être touché au coeur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a
dit s’est vu déjà.

-- Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
ligués, acharnés!

Et elle changea la conversation.

Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
l’étiquette ordonne de respecter.

Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs
avaient fini leurs rôles.

Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
l’interroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît
entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.

Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le
surprendre à son retour, et détruire avec trois mots toutes les
bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
entouraient.

Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui
fit, des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.

Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses
interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un
nouveau salut, se mirent à marcher côte à côte.

-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

-- Excellent, comme vous voyez.

-- Et vous avez toujours l’esprit très gai?

-- Plus que jamais.

-- C’est un grand bonheur.

-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
grotesque autour de nous!

-- Vous avez raison.

-- Ah! vous êtes donc de mon avis?

-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?

-- Non, ma foi! j’en viens chercher ici.

-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos
amis, et il n’y a pas si longtemps de cela.

-- Du monde... de... de nos amis?...

-- Vous avez la mémoire courte.

-- Ah! c’est vrai: Bragelonne?

-- Justement.

-- Qui allait en mission près du roi Charles?

-- C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
vous pas dit?...

-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce
que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à
l’attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité,
que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de
se laisser aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.

-- Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne
lui avez pas dite? demanda de Guiche.

-- Eh bien! la chose concernant La Vallière.

-- La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si
étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne,
qui était ici, ne l’a pas sue, lui?

-- Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?

-- On ne peut plus sérieusement.

-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
commensal de la maison, vous, l’ami de Monsieur, vous, le favori
de notre belle princesse?

De Guiche rougit de colère.

-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.

-- Mais je n’en connais qu’une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.

Une querelle était imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
de Guiche ne l’acceptait qu’au nom de La Vallière. C’était, à
partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
jusqu’à ce que l’un d’eux fût touché.

De Guiche reprit donc tout son sang-froid.

-- Il n’est pas le moins du monde question de Madame dans tout
ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
disiez là, à l’instant même.

-- Et que disais-je?

-- Que vous aviez caché à Bragelonne certaines choses.

-- Que vous savez aussi bien que moi, répliqua de Wardes.

-- Non, d’honneur!

-- Allons donc!

-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
jure!

-- Comment! j’arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n’avez
pas bougé d’ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
renommée m’a rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire
sérieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n’êtes pas
charitable.

-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
répète, je ne sais rien.

-- Vous faites le discret, c’est prudent.

-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus à moi qu’à Bragelonne?

-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
Madame ne serait pas si maîtresse d’elle-même que vous.

«Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton
terrain.»

-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu’il nous est si
difficile de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, causons
de vos affaires personnelles.

-- Mais, dit de Guiche, je n’ai point d’affaires personnelles,
moi. Vous n’avez rien dit de moi, je suppose, à Bragelonne, que
vous ne puissiez me redire, à moi?

-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c’est qu’autant je suis
ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré sur d’autres.
S’il s’agissait, par exemple, de vous parler des relations de
M. de Buckingham à Paris, comme j’ai fait le voyage avec le duc,
je pourrais vous dire les choses les plus intéressantes. Voulez-
vous que je vous les dise?

De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.

-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n’ai point de curiosité
pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n’est pour moi
qu’une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
n’ai donc aucune curiosité de savoir ce qui est arrivé à
M. de Buckingham, tandis que j’ai tout intérêt à savoir ce qui est
arrivé à Raoul.

-- À Paris?

-- Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
présent: si quelque événement advient, je suis là pour y faire
face; tandis que Raoul est absent et n’a que moi pour le
représenter; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.

-- Mais Raoul reviendra.

-- Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

-- D’autant plus qu’il y restera quelque temps, à Londres, dit
de Wardes en ricanant.

-- Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.

-- Parbleu! croyez-vous qu’on l’a envoyé à Londres pour qu’il ne
fasse qu’y aller et en revenir? Non pas; on l’a envoyé à Londres
pour qu’il y reste.

-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
de Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui
justifie à merveille ce qu’il m’a écrit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; l’amour de la raillerie l’avait poussé
en avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.

-- Eh bien! voyons, qu’a-t-il écrit? demanda-t-il.

-- Que vous lui aviez glissé quelques insinuations perfides contre
La Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
dans cette jeune fille.

-- Oui, j’ai fait tout cela, dit de Wardes, et j’étais prêt, en le
faisant, à m’entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
un homme à un autre homme lorsque ce dernier le mécontente. Ainsi,
par exemple, si je vous cherchais une querelle, à vous, je vous
dirais que Madame, après avoir distingué M. de Buckingham, passe
en ce moment pour n’avoir renvoyé le beau duc qu’à votre profit.

-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
de Wardes, dit de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait
dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
faveur, c’est du miel.

-- D’accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
vous, je chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain
bosquet où vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse,
de certaines génuflexions, de certains baisemains, et vous qui
êtes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l’interrompant
avec le sourire sur les lèvres, quoiqu’il fût porté à croire qu’il
allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
que je ne vous donnerais aucun démenti. Que voulez-vous, très cher
comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
suis de glace. Ah! c’est bien autre chose lorsqu’il s’agit d’un
ami absent, d’un ami qui, en partant, nous a confié ses intérêts;
oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!

-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
dire, il ne peut être question entre nous, à cette heure, ni de
Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu’on appelle
La Vallière.

En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
salon, et, ayant déjà entendu les paroles qui venaient d’être
prononcées, étaient à même d’entendre celles qui allaient suivre.

De Wardes s’en aperçut et continua tout haut:

-- Oh! si La Vallière était une coquette comme Madame, dont les
agaceries, très innocentes, je le veux bien, ont d’abord fait
renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
exiler, vous, car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses
agaceries, n’est-ce pas, monsieur?

Les gentilshommes s’approchèrent, de Saint-Aignan en tête,
Manicamp après.

-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
un fat, moi, tout le monde sait cela. J’ai pris au sérieux une
plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j’ai vu mon erreur,
j’ai courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j’ai obtenu
mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant à moi-
même de me guérir de ce défaut, et, vous le voyez, j’en suis si
bien guéri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aimé; il ne rit pas
des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
vous êtes fait l’interprète quand vous saviez cependant, comte,
comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
bruits n’étaient qu’une calomnie.

-- Une calomnie! s’écria de Wardes, furieux de se voir poussé dans
le piège par le sang-froid de de Guiche.

-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
me dit que vous avez mal parlé de Mlle de La Vallière, et où il me
demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?

Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
paragraphe de la lettre qui concernait La Vallière.

-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constaté pour
moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
que vos propos étaient malicieux.

De Wardes regarda autour de lui pour savoir s’il aurait appui
quelque part; mais, à cette idée que de Wardes avait insulté, soit
directement, soit indirectement, celle qui était l’idole du jour,
chacun secoua la tête, et de Wardes ne vit que des hommes prêts à
lui donner tort.

-- Messieurs, dit de Guiche devinant d’instinct le sentiment
général, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
délicat, qu’il est important que personne n’en entende plus que
vous n’en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
convient à deux gentilshommes dont l’un a donné à l’autre un
démenti.

-- Messieurs! messieurs! s’écrièrent les assistants.

-- Trouvez-vous que j’avais tort de défendre Mlle de La Vallière?
dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
paroles blessantes que j’ai pu dire contre M. de Wardes.

-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallière est
un ange.

-- La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
le seul qui prenne la défense de la pauvre enfant. Messieurs, une
seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu’il
est impossible d’être plus calme que nous ne le sommes.

Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s’éloigner; les uns
allèrent à une porte, les autres à l’autre.

Les deux jeunes gens restèrent seuls.

-- Bien joué, dit de Wardes au comte.

-- N’est-ce pas? répondit celui-ci.

-- Que voulez-vous? je me suis rouillé en province, mon cher,
tandis que vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même
me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
société des femmes; acceptez donc tous mes compliments.

-- Je les accepte.

-- Et je les retournerai à Madame.

-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
haut qu’il vous plaira.

-- Ne m’en défiez pas.

-- Oh! je vous en défie! Vous êtes connu pour un méchant homme; si
vous faites cela, vous passerez pour un lâche, et Monsieur vous
fera pendre ce soir à l’espagnolette de sa fenêtre. Parlez, mon
cher de Wardes, parlez.

-- Je suis battu.

-- Oui, mais pas encore autant qu’il convient.

-- Je vois que vous ne seriez pas fâché de me battre à plate
couture.

-- Non, mieux encore.

-- Diable! c’est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
mal; après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
convenir. J’ai perdu trop de sang à Boulogne: au moindre effort
mes blessures se rouvriraient, et, en vérité, vous auriez de moi
trop bon marché.

-- C’est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.

-- Oui, les bras vont encore, c’est vrai; mais les jambes sont
faibles, et puis je n’ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
duel; et vous, j’en réponds, vous vous escrimez tous les jours
pour mettre à bonne fin votre petit guet-apens.

-- Sur l’honneur, monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-
année que je n’ai fait d’exercice.

-- Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai
pas, pas avec vous, du moins. J’attendrai Bragelonne, puisque vous
dites que c’est Bragelonne qui m’en veut.

-- Oh! que non pas, vous n’attendrez pas Bragelonne, s’écria
de Guiche hors de lui; car, vous l’avez dit, Bragelonne peut
tarder à revenir, et, en attendant, votre méchant esprit fera son
oeuvre.

-- Cependant, j’aurai une excuse. Prenez garde!

-- Je vous donne huit jours pour achever de vous rétablir.

-- C’est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.

-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut échapper à
l’ennemi. Non, non, pas un.

-- Vous êtes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
retraite.

-- Et vous, vous êtes un misérable. Si vous ne vous battez pas de
bonne grâce...

-- Eh bien?

-- Je vous dénonce au roi comme ayant refusé de vous battre après
avoir insulté La Vallière.

-- Ah! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide, monsieur
l’honnête homme.

-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
toujours loyalement.

-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc
pour égaliser nos chances.

-- Non pas, j’ai mieux que cela.

-- Dites.

-- Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois
coups de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu
abattre des hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je
vous ai vu.

-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
il est possible que je vous tue.

-- En vérité, vous me rendriez service.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Est-ce dit?

-- Votre main.

-- La voici... À une condition, pourtant.

-- Laquelle?

-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?

-- Rien, je vous le jure.

-- Je vais chercher mon cheval.

-- Et moi le mien.

-- Où irons-nous?

-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.

-- Partons-nous ensemble?

-- Pourquoi pas?

Et tous deux, s’acheminant vers les écuries, passèrent sous les
fenêtres de Madame, doucement éclairées; une ombre grandissait
derrière les rideaux de dentelle.

-- Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
doute pas que nous allons à la mort pour elle.


Chapitre CLII -- Le combat


De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.

De Wardes n’avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
choix à de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il s’était vingt fois servi,
les mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
hirondelles au vol.

-- Vous ne vous étonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
conséquent, qu’égaliser les chances.

-- L’observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes
dans votre droit.

-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m’aider
à monter à cheval, car j’y éprouve encore une certaine difficulté.

-- Alors, il fallait prendre le parti à pied.

-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

-- C’est bien, n’en parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.

-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur à nous
exterminer, nous n’avons pas pris garde à une chose.

-- À laquelle?

-- C’est qu’il fait nuit, et qu’il faudra nous tuer à tâtons.

-- Soit, ce sera toujours le même résultat.

-- Cependant, il faut prendre garde à une autre circonstance, qui
est que les honnêtes gens ne se vont point battre sans compagnons.

-- Oh! s’écria de Guiche, vous êtes aussi désireux que moi de bien
faire les choses.

-- Oui; mais je ne veux point que l’on puisse dire que vous m’avez
assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne
veux être accusé d’un crime.

-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
dit de Guiche. Il s’est cependant accompli dans les mêmes
conditions où le nôtre va s’accomplir.

-- Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l’eau jusqu’aux
cuisses; d’ailleurs, bon nombre de spectateurs étaient rangés sur
le rivage et nous regardaient.

De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s’était déjà
présentée à son esprit s’y raffermit, que de Wardes voulait avoir
des témoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
tour nouveau au combat.

Il ne répliqua donc rien, et, comme de Wardes l’interrogea une
dernière fois du regard, il lui répondit par un signe de tête qui
voulait dire que le mieux était de s’en tenir où l’on en était.

Les deux adversaires se mirent, en conséquence, en chemin et
sortirent du château par cette porte que nous connaissons pour
avoir vu tout près d’elle Montalais et Malicorne.

La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journée, avait
amassé tous les nuages qu’elle poussait silencieusement et
lourdement de l’ouest à l’est. Ce dôme, sans éclaircies et sans
tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
commençait à se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
toile détachée d’un lambris.

Les gouttes d’eau tombaient tièdes et larges sur la terre, où
elles aggloméraient la poussière en globules roulants.

En même temps, des haies qui aspiraient l’orage, des fleurs
altérées, des arbres échevelés, s’exhalaient mille odeurs
aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
idées de jeunesse, de vie éternelle, de bonheur et d’amour.

-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c’est une coquetterie de
sa part pour nous attirer à elle.

-- À propos, répliqua de Guiche, il m’est venu plusieurs idées et
je veux vous les soumettre.

-- Relatives?

-- Relatives à notre combat.

-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
occupions.

-- Sera-ce un combat ordinaire et réglé selon la coutume?

-- Voyons notre coutume?

-- Nous mettrons pied à terre dans une bonne plaine, nous
attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
sans armes, puis nous nous éloignerons de cent cinquante pas
chacun pour revenir l’un sur l’autre.

-- Bon! c’est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
semaines, à la Saint-Denis.

-- Pardon, vous oubliez un détail.

-- Lequel?

-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchâtes à pied l’un sur
l’autre, l’épée aux dents et le pistolet au poing.

-- C’est vrai.

-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
l’avouez vous-même, nous remontons à cheval et nous nous choquons,
le premier qui veut tirer tire.

-- C’est ce qu’il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
faut compter plus de coups perdus qu’il n’y en aurait dans le
jour.

-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
chargés, et un troisième de recharge.

-- À merveille! où notre combat aura-t-il lieu?

-- Avez-vous quelque préférence?

-- Non.

-- Vous voyez ce petit bois qui s’étend devant nous?

-- Le bois Rochin? Parfaitement.

-- Vous le connaissez?

-- À merveille.

-- Vous savez, alors, qu’il a une clairière à son centre?

-- Oui.

-- Gagnons cette clairière.

-- Soit!

-- C’est une espèce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fossés, de tournants,
d’allées; nous serons là à merveille.

-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois?

-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté
qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
barrières.

-- Soit! Faites comme vous dites.

-- Terminons les conditions, alors.

-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
direz.

-- J’écoute.

-- Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.

-- C’est incontestable, puisque nous n’avons pas de chevaux de
rechange.

-- Mais n’oblige pas l’adversaire à descendre de son cheval.

-- L’adversaire sera libre d’agir comme bon lui semblera.

-- Les adversaires, s’étant joints une fois, peuvent ne se plus
quitter, et, par conséquent, tirer l’un sur l’autre à bout
portant.

-- Accepté.

-- Trois charges sans plus, n’est-ce pas?

-- C’est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
j’en ferai autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et
nous jetterons le reste des balles.

-- Et nous jurons sur le Christ, n’est-ce pas, ajouta de Wardes,
que nous n’avons plus sur nous ni poudre ni balles?

-- C’est convenu; moi, je le jure.

De Guiche étendit la main vers le ciel.

De Wardes l’imita.

-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
que je ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l’amant de
Madame. J’ai pénétré le secret, vous avez peur que je ne
l’ébruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c’est
tout simple, et, à votre place, j’en ferais autant.

De Guiche baissa la tête.

-- Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la
peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
sanglier, on l’enrage; en forçant le renard, on lui donne la
férocité du jaguar. Il en résulte que, mis aux abois par vous, je
me défends jusqu’à la mort.

-- C’est votre droit.

-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
commencer, vous devinez bien, n’est-ce pas, que je n’ai point fait
la sottise de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans
mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
qui est entré en participation de mon secret; ainsi, comprenez
bien que, si vous me tuez, ma mort n’aura pas servi à grand-chose;
tandis qu’au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
vous comprenez.

De Guiche frissonna.

-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame
deux ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.

-- Oh! monsieur, s’écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
sur ma mort; de ces deux ennemis, j’espère bien tuer l’un tout de
suite, et l’autre à la première occasion.

De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement
diabolique, qu’un homme superstitieux s’en fût effrayé.

Mais de Guiche n’était point impressionnable à ce point.

-- Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes;
ainsi, prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne
préfériez que ce soit moi.

-- Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans
toute son étendue, et alla prendre son poste au point de la
circonférence du carrefour qui faisait face à celui où de Guiche
s’était arrêté.

De Guiche demeura immobile.

À la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient
absolument invisibles l’un à l’autre, perdus qu’ils étaient dans
l’ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.

Une minute s’écoula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de l’ombre où il était
caché, entendit le double cliquetis du chien résonnant dans la
batterie.

De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
persuadé qu’il trouverait une double garantie de sûreté dans
l’ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.

Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu’à son avis
devait occuper son adversaire.

À la moitié du chemin, il s’attendait à rencontrer de Wardes: il
se trompait.

Il continua sa course, présumant que de Wardes l’attendait
immobile.

Mais au deux tiers de la clairière, il vit le carrefour
s’illuminer tout à coup, et une balle coupa en sifflant la plume
qui s’arrondissait sur son chapeau.

Presque en même temps, et comme si le feu du premier coup eût
servi à éclairer l’autre, un second coup retentit, et une seconde
balle vint trouer la tête du cheval de de Guiche, un peu au-
dessous de l’oreille.

L’animal tomba.

Ces deux coups, venant d’une direction tout opposée à celle dans
laquelle il s’attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guiche
de surprise; mais, comme c’était un homme d’un grand sang-froid,
il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
de sa botte ne se trouvât pris sous son cheval.

Heureusement, dans son agonie, l’animal fit un mouvement, et
de Guiche put dégager sa jambe moins pressée.

De Guiche se releva, se tâta; il n’était point blessé.

Du moment où il avait senti le cheval faiblir, il avait placé ses
deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partir
un des deux coups et même tous les deux, ce qui l’eût désarmé
inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
s’avança vers l’endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu
apparaître de Wardes. De Guiche s’était, après le premier coup,
rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui était on ne
peut plus simple.

Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester à sa place à
l’attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas à peu
près, suivi le cercle d’ombre qui le dérobait à la vue de son
adversaire, et, au moment où celui-ci lui présentait le flanc dans
sa course, il l’avait tiré de sa place, ajustant à l’aise, et
servi au lieu d’être gêné par le galop du cheval.

On a vu que, malgré l’obscurité, la première balle avait passé à
un pouce à peine de la tête de de Guiche.

De Wardes était si sûr de son coup, qu’il avait cru voir tomber
de Guiche. Son étonnement fut grand lorsque, au contraire le
cavalier demeura en selle.

Il se pressa pour tirer le second coup, fit un écart de main et
tua le cheval.

C’était une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engagé
sous l’animal. Avant qu’il eût pu se dégager, de Wardes
rechargeait son troisième coup et tenait de Guiche à sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guiche était debout et avait trois
coups à tirer.

De Guiche comprit la position... Il s’agissait de gagner de Wardes
de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu’il eût
fini de recharger son pistolet.

De Wardes le voyait arriver comme une tempête. La balle était
juste et résistait à la baguette. Mal charger était s’exposer à
perdre un dernier coup. Bien charger était perdre son temps, ou
plutôt c’était perdre la vie.

Il fit faire un écart à son cheval.

De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le cheval
retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.

De Wardes comprit qu’il avait un instant à lui; il en profita pour
achever de charger son pistolet.

De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
second.

Mais, au troisième pas qu’il fit, de Wardes le prit tout marchant
et le coup partit.

Un rugissement de colère y répondit; le bras du comte se crispa et
s’abattit. Le pistolet tomba.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
gauche, et faire un nouveau pas en avant.

Le moment était suprême.

-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n’est point blessé à mort.

Mais au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
tête, les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il
poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
de Wardes.

-- Allons donc! murmura celui-ci.

Et, rassemblant les rênes, il piqua des deux.

Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
au château.

Arrivé là, de Wardes demeura un quart d’heure à tenir conseil.

Dans son impatience à quitter le champ de bataille, il avait
négligé de s’assurer que de Guiche fût mort.

Une double hypothèse se présentait à l’esprit agité de de Wardes.

Ou de Guiche était tué, ou de Guiche était seulement blessé.

-- Si de Guiche était tué, fallait-il laisser ainsi son corps aux
loups? C’était une cruauté inutile, puisque, si de Guiche était
tué, il ne parlerait certes pas.

S’il n’était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
faire passer pour un sauvage incapable de générosité?

Cette dernière considération l’emporta.

De Wardes s’informa de Manicamp.

Il apprit que Manicamp s’était informé de de Guiche et, ne sachant
point où le joindre, s’était allé coucher.

De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l’affaire, que
Manicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression
d’énergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul
mot:

-- Allons!

Tout en marchant, Manicamp se montait l’imagination, et, au fur et
à mesure que de Wardes lui racontait l’événement, il
s’assombrissait davantage.

-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?

-- Hélas! oui.

-- Et vous vous êtes battus comme cela sans témoins?

-- Il l’a voulu.

-- C’est singulier!

-- Comment, c’est singulier?

-- Oui, le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu à cela.

-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?

-- Hé! hé!

-- Vous en doutez?

-- Un peu... Mais j’en douterai bien plus encore, je vous en
préviens, si je vois le pauvre garçon mort.

-- Monsieur Manicamp!

-- Monsieur de Wardes!

-- Il me semble que vous m’insultez!

-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n’ai
jamais aimé les gens qui viennent vous dire: «J’ai tué M. Untel
dans un coin; c’est un bien grand malheur, mais je l’ai tué
loyalement.» Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-là monsieur
de Wardes!

-- Silence, nous sommes arrivés.

En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et, dans
l’espace vide, la masse immobile du cheval mort.

À droite du cheval, sur l’herbe noire, gisait, la face contre
terre, le pauvre comte baigné dans son sang.

Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir
fait un mouvement.

Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
trempé de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, s’allongeant près de lui, il chercha jusqu’à ce qu’il eût
trouvé le pistolet de de Guiche.

-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et
le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
bien mort!

-- Mort? répéta de Wardes.

-- Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en
interrogeant du doigt le bassinet.

-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l’avais pris dans la marche
et que j’avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?

-- Êtes-vous bien sûr de vous être battu contre lui, monsieur
de Wardes? Moi, je l’avoue, j’ai bien peur que vous ne l’ayez
assassiné. Oh! ne criez pas! vous avez tiré vos trois coups, et
son pistolet est chargé! Vous avez tué son cheval, et lui, lui,
de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n’a touché ni vous
ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
de m’avoir amené ici; tout ce sang m’a monté à la tête; je suis un
peu ivre, et je crois, sur l’honneur! puisque l’occasion s’en
présente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
de Wardes, recommandez votre âme à Dieu!

-- Monsieur de Manicamp, vous n’y songez point?

-- Si fait, au contraire, j’y songe trop.

-- Vous m’assassineriez?

-- Sans remords, pour le moment, du moins.

-- Êtes-vous gentilhomme?

-- On a été page; donc on a fait ses preuves.

-- Laissez-moi défendre ma vie, alors.

-- Bon! pour que vous me fassiez à moi, ce que vous avez fait au
pauvre de Guiche.

Et Manicamp, soulevant son pistolet, l’arrêta, le bras tendu et le
sourcil froncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes n’essaya pas même de fuir, il était terrifié.

Alors, dans cet effroyable silence d’un instant, qui parut un
siècle à de Wardes, un soupir se fit entendre.

-- Oh! s’écria de Wardes! il vit! il vit! À moi, monsieur
de Guiche, on veut m’assassiner!

Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
comte se soulever péniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à son ami en
poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inondé d’une sueur glacée.

-- Il était temps! murmura-t-il.

-- Qu’avez-vous? demanda Manicamp à de Guiche, et de quelle façon
êtes vous blessé?

De Guiche montra sa main mutilée et sa poitrine sanglante.

-- Comte! s’écria de Wardes, on m’accuse de vous avoir assassiné;
parlez, je vous en conjure, dites que j’ai loyalement combattu!

-- C’est vrai, dit le blessé, M. de Wardes a combattu loyalement,
et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d’abord à transporter ce
pauvre garçon, et, après, je vous donnerai toutes les
satisfactions qu’il vous plaira, ou, si vous êtes par trop pressé,
faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
et, puisqu’il reste deux balles à tirer, tirons-les.

-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j’ai vu la mort de
trop près: c’est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses.

Manicamp se mit à rire, et de Guiche aussi, malgré ses
souffrances.

Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il déclara qu’il se
sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brisé
l’annulaire et le petit doigt, mais avait été glisser sur une côte
sans pénétrer dans la poitrine. C’était donc plutôt la douleur que
la gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes un bras sous
l’autre, et ils l’amenèrent ainsi à Fontainebleau, chez le médecin
qui avait assisté à son lit de mort le franciscain prédécesseur
d’Aramis.


Chapitre CLIII -- Le souper du roi


Le roi s’était mis à table pendant ce temps, et la suite peu
nombreuse des invités du jour avait pris place à ses côtés après
le geste habituel qui prescrivait de s’asseoir.

Dès cette époque, bien que l’étiquette ne fût pas encore réglée
comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entièrement
rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilité
qu’on retrouvait encore chez Henri IV, et que l’esprit soupçonneux
de Louis XIII avait peu à peu effacées, pour les remplacer par des
habitudes fastueuses de grandeur, qu’il était désespéré de ne
pouvoir atteindre.

Le roi dînait donc à une petite table séparée qui dominait, comme
le bureau d’un président, les tables voisines; petite table,
avons-nous dit: hâtons-nous cependant d’ajouter que cette petite
table était encore la plus grande de toutes.

En outre, c’était celle sur laquelle s’entassaient un plus
prodigieux nombre de mets variés, poissons, gibiers, viandes
domestiques, fruits, légumes et conserves.

Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonné à tous les
exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
sang, commune à tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
digestions et renouvelle les appétits.

Louis XIV était un redoutable convive; il aimait à critiquer ses
cuisiniers; mais, lorsqu’il leur faisait honneur, cet honneur
était gigantesque.

Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
dans une espèce de macédoine, soit séparément; il entremêlait ou
plutôt il séparait chacun de ces potages d’un verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui dès l’abord avait par respect attendu un coup de
coude de d’Artagnan, voyant le roi s’escrimer de la sorte, se
retourna vers le mousquetaire, et dit à demi-voix:

-- Il me semble qu’on peut aller, dit-il, Sa Majesté encourage.
Voyez donc.

-- Le roi mange, dit d’Artagnan, mais il cause en même temps;
arrangez-vous de façon que si, par hasard, il vous adressait la
parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
disgracieux.

-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c’est de ne point souper.
Cependant j’ai faim, je l’avoue, et tout cela sent des odeurs
appétissantes, et qui sollicitent à la fois mon odorat et mon
appétit.

-- N’allez pas vous aviser de ne point manger, dit d’Artagnan,
vous fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que
celui-là travaille bien qui mange bien, et il n’aime pas qu’on
fasse petite bouche à sa table.

-- Alors, comment éviter d’avoir la bouche pleine si on mange? dit
Porthos.

-- Il s’agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires,
d’avaler lorsque le roi vous fera l’honneur de vous adresser la
parole.

-- Très bien.

Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un
enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
connaisseur, appréciait les dispositions de son convive.

-- Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos en était à un salmis de lièvre, et en engloutissait un
demi-râble.

Son nom, prononcé ainsi, le fit tressaillir, et, d’un vigoureux
élan du gosier, il absorba la bouchée entière.

-- Sire, dit Porthos d’une voix étouffée, mais suffisamment
intelligible néanmoins.

-- Que l’on passe à M. du Vallon ces filets d’agneau, dit le roi.
Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

-- Sire, j’aime tout, répliqua Porthos.

Et d’Artagnan lui souffla:

-- Tout ce que m’envoie Votre Majesté.

Porthos répéta:

-- Tout ce que m’envoie Votre Majesté.

Le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.

-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
enchanté d’avoir en tête à tête un mangeur de la force de Porthos.

Porthos reçut le plat d’agneau et en fit glisser une partie sur
son assiette.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Exquis! fit tranquillement Porthos.

-- A-t-on d’aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
Vallon? continua le roi.

-- Sire, dit Porthos, je crois qu’en ma province, comme partout,
ce qu’il y a de meilleur est d’abord au roi; mais, ensuite, je ne
mange pas le mouton de la même façon que le mange Votre Majesté.

-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?

-- D’ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.

-- Tout entier?

-- Oui, Sire.

-- Et de quelle façon?

-- Voici: mon cuisinier, le drôle est Allemand, Sire; mon
cuisinier bourre l’agneau en question de petites saucisses qu’il
fait venir de Strasbourg; d’andouillettes, qu’il fait venir de
Troyes; de mauviettes, qu’il fait venir de Pithiviers; par je ne
sais quel moyen, il désosse le mouton, comme il ferait d’une
volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
l’animal une croûte rissolée; lorsqu’on le coupe par belles
tranches, comme on ferait d’un énorme saucisson, il en sort un jus
tout rosé qui est à la fois agréable à l’oeil et exquis au palais.

Et Porthos fit clapper sa langue.

Le roi ouvrit de grands yeux charmés, et, tout en attaquant du
faisan en daube qu’on lui présentait:

-- Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
il. Quoi! le mouton entier?

-- Entier, oui, Sire.

-- Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un
amateur.

L’ordre fut exécuté.

Puis, revenant au mouton:

-- Et cela n’est pas trop gras?

-- Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et
surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller
d’argent, que j’ai fait faire exprès.

-- Et vous demeurez? demanda le roi.

-- À Pierrefonds, Sire.

-- À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de
Belle-Île?

-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.

-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés
salés.

-- Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai,
mais qui n’en valent pas moins.

Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
continuait d’officier de son mieux.

-- Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
faites un bon convive.

-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds,
nous mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez
pas d’appétit non plus, vous.

D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table.
Porthos rougit.

-- À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se
rattraper, j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
rassasier. Votre Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de
le lui dire, mais elle choisit avec trop de délicatesse pour être
appelée un grand mangeur.

Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.

-- Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?

-- Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise
pas la vérité tout entière.

-- Dites, monsieur du Vallon, dites.

-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
pâtes, et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes
ces mousses m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me
paraît trop précieuse pour la si mal occuper.

-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un
véritable modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui
savaient si bien manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous
picorons.

Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
mêlée de jambon.

Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.

L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.

-- Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.

C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan
pressa le genou de son ami.

-- Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de
sanglier que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et
pair dans un an.

-- Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.

Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi
prenait plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer
de mets à Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta
donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger
la moitié, comme avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois
quarts.

-- Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme
qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
soit pas le plus honnête homme de mon royaume.

-- Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.

-- Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se
balançant sur sa chaise.

-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!

Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande
satisfaction des conviés, dont quelques-uns, par émulation,
avaient essayé de les suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.

Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait
le commencement de la plénitude.

C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme
tous les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.

Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.

Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette
particularité.

Le dessert parut.

Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la
porte d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi
M. de Saint-Aignan tardait tant à venir.

Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de
prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.

Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent
aussitôt.

Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche,
Louis XIV se leva.

Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat
capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un
crocodile. Le souper était fini.


Chapitre CLIV -- Après souper


Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
voisine.

-- Que vous avez tardé, comte! dit le roi.

-- J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.

-- C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui
écrivais?

-- Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La
Vallière a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en
or.

-- Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne,
donne.

Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait
effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui
sont meilleurs d’intention que de facture.

Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui
témoigna sa joie par des transports non équivoques; mais le
silence général avertit Louis, si chatouilleux sur les
bienséances, que sa joie pouvait donner matière à des
interprétations.

Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:

-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.

Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit
à reculons.

-- Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
dans la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître
M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le
départ des ambassadeurs d’Espagne et de Hollande. À demain donc.

La salle se vida aussitôt.

Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
vers de La Vallière.

-- Comment les trouves-tu? dit-il.

-- Sire... charmants!

-- Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...

-- Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront
pas.

-- Lui avez-vous donné les miens?

-- Oh! Sire, elle les a dévorés.

-- Ils étaient faibles, j’en ai peur.

-- Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.

-- Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?

-- J’en suis sûr, Sire...

-- Il me faudrait répondre, alors.

-- Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se
fatiguera.

-- Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est
nuisible.

-- Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
préoccupation chez Mlle de La Vallière.

-- Quelle préoccupation?

-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.

-- Pourquoi?

-- À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.

-- Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?

-- Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la
poitrine, il se meurt.

-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?

-- Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de
Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.

-- Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?

-- Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?

-- Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-
Aignan. Donnez-moi des détails... Que dit-il?

-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.

-- Quels autres?

-- Ceux qui l’ont rapporté, Sire.

-- Qui sont-ils, ceux-là?

-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
est de ses amis.

-- Comme tout le monde, dit le roi.

-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
le monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.

-- Comment le savez-vous?

-- Est-ce que le roi veut que je m’explique?

-- Sans doute, je le veux.

-- Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre
deux gentilshommes.

-- Quand?

-- Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.

-- Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à
l’égard des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.

-- Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-
Aignan. Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.

-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.

-- Sire, on dit à l’affût.

-- Ce soir?

-- Ce soir.

-- Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût
avec M. de Guiche?

-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.

-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.

-- Rien, Sire, rien.

-- Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?

-- Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a
trouvé près de de Guiche son pistolet encore chargé.

-- Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce
me semble.

-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le
cadavre du cheval est encore dans la clairière.

-- Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan,
je ne comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-
elle passée?

-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.

-- Bien. Appelez M. d’Artagnan.

De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.

-- Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
petite porte du degré particulier.

-- Oui, Sire.

-- Vous monterez à cheval.

-- Oui, Sire.

-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
l’endroit?

-- Sire, je m’y suis battu deux fois.

-- Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.

-- Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu repartit
d’Artagnan avec son flegme ordinaire.

-- C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous
examinerez soigneusement les localités. Un homme y a été blessé,
et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
pensez sur cet événement.

-- Bien, Sire.

-- Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle
d’un autre que je veux avoir.

-- Vous l’aurez dans une heure, Sire.

-- Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.

-- Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.

-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il
ne tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.

D’Artagnan sortit par le petit degré.

-- Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.

Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.

-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
M. de Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de
l’état du malade que vous verrez dans la maison où je vous prie
d’aller.

Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette
époque à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.

-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
médecin ait pu lui parler.

De Saint-Aignan sortit à son tour.


Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait chargé


Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver
à la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à
l’écurie, décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et
se dirigeait vers l’endroit désigné par Sa Majesté.

Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et,
comme nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire,
sans l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce
qu’il avait à faire.

D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments
difficiles, de doubler leur propre valeur.

En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
premier arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la
clairière.

Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main,
toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
après une demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son
cheval, et s’en revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.

Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur
un papier des lignes qu’au premier coup d’oeil d’Artagnan reconnut
inégales et fort raturées.

Il en conclut que ce devaient être des vers.

Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.

-- Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?

-- Oui, Sire.

-- Qu’avez-vous vu?

-- Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.

-- C’était une certitude que je vous avais demandée.

-- Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était
commode pour les investigations dans le genre de celles que je
viens de faire: il a plu ce soir et les chemins étaient
détrempés...

-- Au fait, monsieur d’Artagnan.

-- Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au
carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les
chemins.

«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour
par quatre chemins.

«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces
fraîches. Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit
pieds étaient marqués bien distinctement dans la glaise.

«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un
sont toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.

-- Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.

-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal,
des chevaux habitués à la manoeuvre, car ils ont tourné en
parfaite oblique la barrière du rond-point.

-- Après, monsieur?

-- Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute
les conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des
cavaliers parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre.
Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
préoccupation à écouter, il lui lâchait la bride.

-- Alors il y a eu combat?

-- Sans conteste.

-- Continuez; vous êtes un habile observateur.

-- L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait;
l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en
face de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a
franchi le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa
longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
suivi la circonférence du bois.

-- Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?

-- Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
circonférence du bois montait un cheval noir.

-- Comment savez-vous cela?

-- Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui
garnissent le bord du fossé.

-- Continuez.

-- Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le
signalement, puisqu’il est resté mort sur le champ de bataille.

-- Et de quoi ce cheval est-il mort?

-- D’une balle qui lui a troué la tempe.

-- Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?

-- D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a
indiqué la tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la
circonférence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai
d’ailleurs, suivi ses pas sur l’herbe.

-- Les pas du cheval noir?

-- Oui, Sire.

-- Allez, monsieur d’Artagnan.

-- Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux
adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
le cavalier qui passe au galop.

-- Faites.

-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.

-- Comment savez-vous cela?

-- Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est
tombé avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée
avec effort de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de
l’animal, avait labouré la terre.

-- Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?

-- Il a marché droit sur son adversaire.

-- Toujours placé sur la lisière du bois?

-- Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté
solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il
a tiré et a manqué son adversaire.

-- Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?

-- J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.

-- Ah! une preuve, s’écria le roi.

-- Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un
chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les
chapeaux; le galon même n’a rien de particulier.

-- Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?

-- Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.

-- Comment avez-vous su cela?

-- J’ai retrouvé les bourres du pistolet.

-- Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?

-- Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était
dirigée, et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la
clairière.

-- Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son
adversaire avait encore un coup à tirer.

-- Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre
rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la
rechargeant, la main lui tremblait.

-- Comment savez-vous cela?

-- La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la
baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.

-- Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!

-- Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur
d’estrade en ferait autant.

-- On voit la scène rien qu’à vous entendre.

-- Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de
changements près.

-- Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il
avait marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
son pistolet?

-- Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.

-- Oh! fit le roi, et le coup?

-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la
face après avoir fait trois pas mal assurés.

-- Où avait-il été frappé?

-- À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup,
à la poitrine.

-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
d’admiration.

-- Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout
ensanglantée, et l’on y voyait la trace de la balle avec les
fragments d’une bague brisée. Le blessé a donc eu, selon toute
probabilité, l’annulaire et le petit doigt emportés.

-- Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?

-- Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux
pieds et demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe
était arrachée par la main crispée; à l’autre, l’herbe était
affaissée seulement par le poids du corps.

-- Pauvre de Guiche! s’écria le roi.

-- Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
Je m’en étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.

-- Et comment vous en doutiez-vous?

-- J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
mort.

-- Et vous le croyez blessé grièvement?

-- Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est
resté longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en
s’en allant, soutenu par deux amis.

-- Vous l’avez donc rencontré, revenant?

-- Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de
droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang
accompagnaient ce pas.

-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
qu’aucun détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de
l’adversaire de de Guiche.

-- Oh! Sire, je ne le connais pas.

-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.

-- Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que
Votre Majesté me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le
dénoncerai.

-- C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
duel.

-- Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.

-- Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?

-- Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui
se bat bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en
avoir une autre; c’est naturel, vous êtes le maître.

-- Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...

D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.

-- Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un
combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter
l’adversaire de M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point
de vous le dénoncer, car, cette fois, je n’obéirai pas.

-- Eh bien! arrêtez-le.

-- Nommez-le moi, Sire.

Louis frappa du pied.

Puis, après un instant de réflexion:

-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.

-- C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps
celui de Votre Majesté.

-- Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?

-- Je l’ignore.

-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?

-- Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une
fois tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter
secours.

-- Le misérable!

-- Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien
battu, on a échappé à une première mort, on veut échapper à une
seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!

-- Et, alors on devient lâche.

-- Non, l’on devient prudent.

-- Donc, il s’est enfui?

-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.

-- Et dans quelle direction?

-- Dans celle du château.

-- Après?

-- Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux
hommes, à pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.

-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le
combat?

-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
de cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et
était devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais
pendant le temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre
s’est consolidée et les pas s’imprégnaient moins profondément.

-- Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus
habile homme de mon royaume.

-- C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait
M. de Mazarin, Sire.

-- Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en
défaut.

-- Oh! Sire, l’homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
philosophiquement le mousquetaire.

-- Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan,
car je crois que vous ne vous trompez jamais.

-- Votre Majesté disait que nous allions voir.

-- Oui.

-- Comment cela, s’il lui plaît?

-- J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
venir.

-- Et M. de Manicamp sait le secret?

-- De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.

-- Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que
M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...

-- Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez
l’oreille.

-- Très bien, Sire, dit le mousquetaire.

À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
seuil de la porte.


Chapitre CLVI -- L'affût


Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.

Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-
vous!»

D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.

De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du
fauteuil du roi.

Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les
mains blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au
roi.

Le roi rendit le salut avec la tête.

-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.

-- Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle,
dit Manicamp.

-- Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux
accident arrivé au comte de Guiche.

-- Oh! Sire, c’est douloureux.

-- Vous étiez là?

-- Pas précisément, Sire.

-- Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques
instants après cet accident accompli?

-- C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.

-- Et où cet accident a-t-il eu lieu?

-- Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois
Rochin.

-- Oui, rendez-vous de chasse.

-- C’est cela même, Sire.

-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce
malheur, monsieur de Manicamp. Contez.

-- C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je
craindrais de la fatiguer par des répétitions.

-- Non, ne craignez pas.

Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan
adossé aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
de Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait
toujours adossé au fauteuil du roi avec une figure également
gracieuse.

Il se décida donc à parler.

-- Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont
communs à la chasse?

-- À la chasse?

-- Oui, Sire, je veux dire à l’affût.

-- Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?

-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté
l’ignorait?

-- Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
répugna à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident
est arrivé?

-- Hélas! oui, malheureusement, Sire.

Le roi fit une pause.

-- À l’affût de quel animal? demanda-t-il.

-- Du sanglier, Sire.

-- Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela,
tout seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard,
cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le
maréchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
gentilhomme.

Manicamp plia les épaules.

-- La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.

-- Enfin!... continuez, dit le roi.

-- Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant
un mot après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout
seul à l’affût.

-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
pas que le sanglier revient sur le coup?

-- Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.

-- Il avait donc eu connaissance de la bête?

-- Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de
terre.

-- Et quel animal était-ce?

-- Un ragot.

-- Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des
idées de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur
très expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux
chiens, il prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec
une carabine, et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier
avec de simples pistolets!

Manicamp tressaillit.

-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
un homme et non avec un sanglier, que diable!

-- Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.

-- Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces
choses là. Continuez.

Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à
Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard
obstiné du roi.

Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de
communiquer. Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes,
était plus bruyante et plus expressive que lui.

Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à
s’enfoncer dans le panneau.

-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée.
De Guiche attendait le sanglier.

-- À cheval ou à pied? demanda le roi.

-- À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.

-- Le maladroit!

-- La bête fonça sur lui.

-- Et le cheval fut tué?

-- Ah! Votre Majesté sait cela?

-- On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du
bois Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.

-- C’était lui, effectivement, Sire.

-- Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?

-- De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et
blessé à la main et à la poitrine.

-- C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la
faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal
avec des pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?

Manicamp se gratta l’oreille.

-- C’est vrai, dit-il, grande imprudence.

-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire, ce qui est écrit est écrit.

-- Ah! vous êtes fataliste!

Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.

-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.

-- À moi, Sire.

-- Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est
sujet à de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?

Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus
précisément celui d’un homme crédule.

D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni
l’insistance de l’interrogatoire.

Il y avait plus de raillerie que de menace.

-- Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval
de Guiche que l’on a retrouvé mort?

-- Oh! mon Dieu, oui, lui-même.

-- Cela vous a-t-il étonné?

-- Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre
Majesté se le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même
façon.

-- Oui, mais éventré.

-- Sans doute, Sire.

-- Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-
Maure que cela ne m’étonnerait point, pardieu!

Manicamp ouvrit de grands yeux.

-- Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval
de Guiche, au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.

Manicamp se troubla.

-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est
point à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez,
monsieur de Manicamp, que voilà un coup singulier.

-- Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent,
il aura essayé de se défendre.

-- Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non
avec la tête.

-- Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le
sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...

-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?

-- Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre
Majesté, a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait
tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d’un coup de
boutoir, il lui a troué la poitrine.

-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de
Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et
vous contez à merveille.

-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
embarrassés.

-- À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes
gentilshommes d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur
permettre le duel.

Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.

-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.

-- Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
Manicamp, dit Louis, j’ai affaire de vous.

«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de
notre force.»

Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de
notre force, où sont-ils maintenant?»

En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le
médecin du roi.

-- Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de
visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.

Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.

-- De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
conscience nette.

Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.


Chapitre CLVII -- Le médecin


M. Valot entra.

La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan
toujours accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la
muraille, Manicamp toujours debout.

-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?

-- Avec empressement, Sire.

-- Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?

-- Oui, Sire.

-- Et vous y avez trouvé M. de Guiche?

-- J’y ai trouvé M. de Guiche.

-- En quel état? Dites franchement.

-- En très piteux état, Sire.

-- Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?

-- Dévoré qui?

-- Guiche.

-- Quel sanglier?

-- Le sanglier qui l’a blessé.

-- M. de Guiche a été blessé par un sanglier?

-- On le dit, du moins.

-- Quelque braconnier plutôt...

-- Comment, quelque braconnier?...

-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se
venger, aura tiré sur lui.

-- Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de
M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un
sanglier?

-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main
droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles
intercostaux de la poitrine.

-- Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une
balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.

-- Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.

Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.

Le roi la regarda sans y toucher.

-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.

-- Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était
aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
sur le côté droit du sternum.

-- Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de
tout cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire...

-- Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
d’affût, de chasse de nuit? Voyons, parlez.

-- Ah! Sire...

-- Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant
vers son capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.

Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands
de compromettre et de diviser les inférieurs.

Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.

D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
poids de l’accusation.

Il fit un pas.

-- Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le
carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce
qui s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais
sans dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la
première, a nommé M. le comte de Guiche.

-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre,
car vous m’avez menti.

-- Menti, Sire! Le mot est dur.

-- Trouvez-en un autre.

-- Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de
déplaire à Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est
d’accepter humblement les reproches qu’elle jugera à propos de
m’adresser.

-- Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me
cachant la vérité.

-- Quelquefois, Sire, on ignore.

-- Ne mentez plus, ou je double la peine.

Manicamp s’inclina en pâlissant.

D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la
colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.

-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier
la chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.

-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en
ne forçant pas un gentilhomme au mensonge.

-- Forcé! Qui vous forçait?

-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les
duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.

-- Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!

-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
l’empêcher de se battre.

-- Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus
accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous
n’avons jamais regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être
mort en Grève. Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non
de rencontrer le bourreau.

-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
de tout réparer.

-- S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le
saisirai avec empressement, Sire.

-- Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?

-- Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer
Louis XIII?...

-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.

-- Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.

-- Sire, je ne le connais pas.

-- Bravo! dit d’Artagnan.

-- Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.

Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et
la tendit au mousquetaire.

Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.

-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.

-- Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du coeur que
quelqu’un se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était
laissé emporter.

-- Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre
conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur
nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?

-- C’est vrai, je le sais.

-- Alors, vous le direz.

-- Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.

-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé
à cette prud’homie.

-- Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...

-- Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la
Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.

Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez
pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
s’agissait plus que d’y persévérer en reconquérant les bonnes
grâces du roi.

-- Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon
compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
que ma conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant
vers le roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa
Majesté; mais Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle
saura que j’avais à garder l’honneur d’une dame.

-- D’une dame? demanda le roi inquiet.

-- Oui, Sire.

-- Une dame fut la cause de ce combat?

Manicamp s’inclina.

Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.

-- Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas
que vous ayez pris des ménagements, au contraire.

-- Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de
son frère, est considérable à mes yeux.

-- À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte
d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
mon frère?

-- Ou de Madame.

-- Ah! de Madame?

-- Oui, Sire.

-- Ainsi, cette dame?...

-- Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale
Mme la duchesse d’Orléans.

-- Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?

-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.

Louis fit un mouvement plein de trouble.

-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
cette scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de
demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses
précieuses à me dire pour sa justification, et qu’il n’ose le
faire devant témoins... Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.

Manicamp remit son épée au ceinturon.

-- Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura
le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
retirant avec lui.

-- Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.

-- Et avec honneur, comte.

Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
remerciement qui passa inaperçu du roi.

-- Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la
porte, j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh
bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.

Valot précédait le favori et le capitaine.

Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.


Chapitre CLVIII -- Où d'Artagnan reconnaît qu'il s'était trompé,
et que c'était Manicamp qui avait raison


Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que
personne n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de
son interlocuteur.

-- Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
Manicamp, expliquez-vous.

-- Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.

-- Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
tant au coeur que l’honneur des dames.

-- Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.

-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il
s’agissait d’une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
question, l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez
pas nommer...

-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.

-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez
Madame.

-- Mlle de La Vallière, oui, Sire.

-- Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si
cependant ce coup lui avait percé le coeur; ah! c’est Mlle de La
Vallière que l’on outrageait?

-- Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.

-- Mais enfin...

-- Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.

-- En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous
refusez de me dire quel était l’insolent?...

-- Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre
Majesté avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.

-- C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant;
d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me
faudra punir.

Manicamp vit bien que la question était retournée.

Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un
peu loin.

Aussi se reprit-il:

-- Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La
Vallière, bien que je l’estime particulièrement; mais parce que
l’objet de la querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour
on respecte les femmes, et qu’on ne se querelle pas.

Manicamp s’inclina.

-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
disait on de Mlle de La Vallière?

-- Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?

-- Moi?

-- Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
permettre les jeunes gens.

-- On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.

-- C’est probable.

-- Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble,
dit le roi.

-- C’est justement ce que soutenait de Guiche.

-- Et c’est pour cela qu’il s’est battu?

-- Oui, Sire, pour cette seule cause.

Le roi rougit.

-- Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?

-- Sur quel chapitre, Sire?

-- Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette
heure.

-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?

-- Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et
que l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?

-- Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais
je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s’il s’est
momentanément substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce
protecteur était trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.

Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
roi, mais, cette fois, de plaisir.

Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.

-- Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon,
monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
trouve votre ami de Guiche un paladin tout à fait de mon goût;
vous le lui témoignerez, n’est-ce pas?

-- Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?

-- Tout à fait.

-- Et je suis libre?

Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.

Manicamp saisit cette main et la baisa.

-- Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.

-- Moi, Sire?

-- Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à
de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
racontez pas, monsieur, vous peignez.

-- Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit
Manicamp.

-- Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu,
monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le
monde cette aventure.

-- L’aventure de l’affût?

-- Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un
seul mot, vous comprenez?

-- Parfaitement, Sire.

-- Et vous la raconterez?

-- Sans perdre une minute.

-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère
que vous n’en avez plus peur.

-- Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour
moi, je ne crains plus rien.

-- Appelez donc, dit le roi.

Manicamp ouvrit la porte.

-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.

D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.

-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.

D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre,
un regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»

Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:

-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se
guérisse vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes
les dames, mais surtout qu’il ne recommence jamais.

-- Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il
s’agit de l’honneur de Votre Majesté.

C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait
l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très
exigeant sur la qualité.

-- C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je
verrai de Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.

Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
scène:

-- Monsieur d’Artagnan? dit-il.

-- Sire.

-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
trouble, vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?

-- J’ai la vue trouble, moi, Sire?

-- Sans doute.

-- Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais
en quoi trouble, s’il vous plaît?

-- Mais à propos de cet événement du bois Rochin.

-- Ah! ah!

-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
deux hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de
tout cela n’a existé; illusion pure!

-- Ah! ah! fit encore d’Artagnan.

-- C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices
de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.

-- Ah! ah! continua d’Artagnan.

-- Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille
erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.

-- En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan
avec une belle humeur qui charma le roi.

-- Vous en convenez, alors?

-- Pardieu! Sire, si j’en conviens!

-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...

-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.

-- Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?

-- Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
revenais du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une
méchante lanterne d’écurie...

-- Tandis qu’à cette heure?...

-- À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
plus, les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.

Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.

-- C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux
lèvres du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche
avait été blessé par une balle, mais encore qu’il avait retiré une
balle de sa poitrine.

-- Ma foi! dit Valot, j’avoue...

-- N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.

-- C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais
qu’à cette heure encore j’en jurerais.

-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.

-- J’avais rêvé?

-- La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi,
croyez-moi, n’en parlez plus.

-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est
bon. Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et,
foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
messieurs. Oh! la triste chose qu’un affût au sanglier!

-- La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix qu’un affût au
sanglier!

Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.

Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.

-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan,
comment se nomme l’adversaire de de Guiche?

De Saint-Aignan regarda le roi.

-- Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
pardonner.

-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.

-- Bien.

Puis, rentrant chez lui vivement:

-- Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV.


Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes à son arc


Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien
réussi, quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant
une portière, il se sentit tout à coup tirer par une manche.

Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage,
et qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix
basse, lui dit:

-- Monsieur, venez vite, je vous prie.

-- Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp.

-- D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette
question, il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire
en vrai chevalier.

-- Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous
allons chez Madame; venez.

-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.

Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme
Galatée.

«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
trouverons autre chose.»

Montalais courait toujours.

«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de
son esprit et de ses jambes!»

Enfin on arriva.

Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé
élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant
qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient.

Elle attendait avec une impatience visible.

Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la
porte.

Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux.

-- Ah! dit-elle, enfin!

-- Voici M. de Manicamp, répondit Montalais.

Manicamp s’inclina respectueusement.

Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.

Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se
fût refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp:

-- Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp?
dit-elle; il y a quelqu’un de blessé au château?

-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.

-- Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais
entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est
à M. de Guiche qu’est arrivée cette infortune?

-- À lui-même, madame.

-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
princesse, que les duels sont antipathiques au roi?

-- Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas
justiciable de Sa Majesté.

-- Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi
à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et
prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non,
non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le
désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
liberté.

-- Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire?

-- Vous avez vu Sa Majesté?

-- Oui, madame.

-- Que lui avez-vous dit?

-- Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût,
comment un sanglier était sorti du bois Rochin, comment
M. de Guiche avait tiré sur lui, et comment enfin l’animal furieux
était revenu sur le tireur, avait tué son cheval et l’avait lui-
même grièvement blessé.

-- Et le roi a cru tout cela?

-- Parfaitement.

-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
beaucoup.

Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
un coup d’oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
impassible et sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en
entrant. Enfin, elle s’arrêta.

-- Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une
autre cause à cette blessure.

-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
indiscrétion, adresser cette question à Votre Altesse?

-- Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous,
son confident?

-- Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
même, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
discret, madame.

-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
c’est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
princesse avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous
interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
faisiez le même conte qu’à la première, il pourrait bien ne pas
s’en contenter.

-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à
l’égard du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous
jure.

-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
cela prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile
à satisfaire.

-- Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion.
Sa Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

-- Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux
mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en
rencontre?

-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le
plus naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me
dire Votre Altesse?

-- Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible,
irritable, il s’emporte facilement.

-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient,
et n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes
motifs.

-- Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la
princesse.

-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.

-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
nierez pas ce fait?

-- Un très grand ami.

-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
comme M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il
s’est battu pour lui.

Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête
et d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez
absolument...»

-- Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!

-- Moi?

-- Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et
que vous avez quelque chose à dire.

-- Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose.

-- Dites-la!

-- C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
l’honneur de me raconter.

-- Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de
M. de Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque
irritée.

Manicamp se tut.

-- Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins
malveillant ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame?

-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.

-- Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?

-- Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose...

-- Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je
vais oser, moi.

-- Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé,
faites attention à ce que vous allez dire.

-- Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec
moi, malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est
battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
Vallière.

-- De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un
soubresaut subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à
entendre prononcer ce nom.

-- Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
dit Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter,
vous, de cette vertu?

-- Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
vertu de Mlle de La Vallière, madame.

-- Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une
femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il
n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
courtisan, monsieur de Manicamp.

-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà
bien loin de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une
langue, et moi, à ce qu’il paraît, j’en parle une autre.

-- Plaît-il?

-- Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
que MM. de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La
Vallière.

-- Mais oui.

-- Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp.

-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en
personne de Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par
procuration.

-- Par procuration!

-- Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on
pas ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et
qu’en partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres,
il a chargé son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
intéressante personne?

-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.

-- De tout, je vous en préviens.

Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse,
laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien
endurante.

-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie.

-- Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les
éclaircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
parti pour cette petite aventurière qui se donne des airs de
grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nommé pour son
gardien ordinaire du jardin des Hespérides son ami M. de Guiche,
celui-ci a donné le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
osait porter la main sur la pomme d’or. Or, vous n’êtes pas sans
savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
choses, que le roi convoite de son côté le fameux trésor, et que
peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en constituer
le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous faut-
il un autre avis? Parlez, demandez.

-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.

-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
de Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie
d’effets terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est
celui du roi, la colère amoureuse est un ouragan.

-- Que vous apaisez, vous, madame.

-- Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie;
moi! et à quel titre?

-- Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame.

-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi
de faire ses affaires d’amour?

-- Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche.

-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
d’un ton plein de hauteur.

-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi.

-- Moi?

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit
tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
s’allumer.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de
cette défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
je m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte.

-- Un prétexte?

-- Oui.

-- Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que
venaient d’instruire les regards de Manicamp.

-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je
présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le
roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés
fomentées par un certain parti très opposé au vôtre.

-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns
de ceux qui l’aiment, en voudront au comte?

-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et
n’ouvrirez-vous point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-
il que je m’expose à vous déplaire, faut-il que je vous nomme,
malgré moi, la personne qui fut la véritable cause de la querelle?

-- La personne! fit Madame en rougissant.

-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
de Guiche irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent
sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la
reconnaître, et si, moi, le respect continue de m’empêcher de la
nommer, faut-il que je vous rappelle les scènes de Monsieur avec
milord de Buckingham, les insinuations lancées à propos de cet
exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte à
plaire, à observer, à protéger cette personne pour laquelle seule
il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être comprendrez-vous
que le comte, à bout de patience, harcelé depuis longtemps par
de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura prononcé
sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

-- Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
dites là et à qui vous le dites?

-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point
entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera
plus, ni l’ardeur du comte à chercher cette querelle, ni son
adresse merveilleuse à la transporter sur un terrain étranger à
vos intérêts. Cela surtout est prodigieux d’habileté et de sang-
froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s’est
battu et a versé son sang, en réalité, doit quelque reconnaissance
au pauvre blessé, ce n’est vraiment pas pour le sang qu’il a
perdu, pour la douleur qu’il a soufferte, mais pour sa démarche à
l’endroit d’un honneur qui lui est plus précieux que le sien.

-- Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait
véritablement à cause de moi?

Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos:
il respira.

Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une
rêverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
précipités de son sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions
fréquentes de sa main sur son coeur.

Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte;
c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
les trouvait.

-- Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois,
car M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande
reconnaissance; d’autant plus grande, que, partout et toujours,
Mlle de La Vallière passera pour avoir été défendue par ce
généreux champion.

Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le coeur
de la princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance.

-- Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle
de La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à
M. de Bragelonne! Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié
cette jeune fille, un éclat qui la brouille nécessairement avec le
vicomte. Il en résulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
eu trois résultats au lieu d’un: il tue à la fois l’honneur d’une
femme, le bonheur d’un homme, et peut-être, en même temps, a-t-il
blessé à mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
elle n’absout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute
demeuré non pas dans le coeur, mais dans l’esprit de Madame. Ce
n’était plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
ses soupçonneux retours, c’était un coeur qui venait de sentir le
froid profond d’une blessure.

-- Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh!
monsieur de Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort?

Manicamp ne répondit que par un profond soupir.

-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé?
continua la princesse.

-- Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.

-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de la
fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée,
dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce
lâche, ce misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait
cela! Décidément, le Ciel n’est pas juste.

Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en
effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son
plaidoyer.

Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances;
lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien
n’en arrêtait plus l’élan.

Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
un siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à
commettre une infraction aux lois de l’étiquette.

-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.

Manicamp releva la tête.

-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?

-- Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui
s’est déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite,
à cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le
craignait du moins, offensé quelque organe essentiel.

-- Alors il peut mourir?

-- Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de
savoir que vous avez connu son dévouement.

-- Vous le lui direz.

-- Moi?

-- Oui; n’êtes-vous pas son ami?

-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le
malheureux est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que
ce que j’ai vu, c’est-à-dire votre cruauté pour lui.

-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.

-- Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la
nature est puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont
savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait à sa
blessure, je ne voudrais pas qu’il restât exposé à mourir de la
blessure du coeur après avoir échappé à celle du corps.

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
vouloir prendre congé.

-- Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque
suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le
malade; quel est le médecin qui le soigne?

-- Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son
médecin, c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot.
Celui-ci est, en outre, assisté du confrère chez lequel
M. de Guiche a été transporté.

-- Comment! il n’est pas au château? fit Madame.

-- Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être
amené jusqu’ici.

-- Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
j’enverrai quérir de ses nouvelles.

-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
nom du médecin est inscrit sur la porte.

-- Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp?

-- Oui, madame.

-- Alors il convient que vous me rendiez un service.

-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.

-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de
M. de Guiche, éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner
vous-même.

-- Madame...

-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le
fait; n’y voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez
pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
femmes, deux peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais
pas qu’elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

-- Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je
marcherai devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de
leur indiquer sûrement la route et de les protéger si le hasard
faisait qu’elles eussent, contre toute probabilité, besoin de
protection.

-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté
aucune, n’est-ce pas?

-- Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces
difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent.

-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
de l’escalier.

-- J’y vais, madame.

-- Attendez.

Manicamp s’arrêta.

-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.

-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
je m’y trompasse?

-- On frappera trois fois doucement dans les mains.

-- Oui, madame.

-- Allez, allez.

Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie
dans le coeur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de
Madame était le meilleur baume à appliquer sur les plaies du
blessé.

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte
qu’on ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à
lui. Puis il entendit les pas légers glissant le long de la rampe,
puis les trois coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le
signal convenu.

Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans
retourner la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la
demeure du médecin.


Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
d’un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
Manicamp.

Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la
douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir.

À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes
torses, fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de
la lampe, reposait de Guiche, la tête élevée sur un double
oreiller, les yeux noyés dans un brouillard épais; de longs
cheveux noirs, bouclés, éparpillés sur le lit, paraient de leur
désordre les tempes sèches et pâles du jeune homme.

On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette
chambre.

De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un
de ces rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la
mort à ceux qui vont tomber dans l’univers de l’éternité.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.

Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil,
il s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la
chambre, et, voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur
la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier
du règne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s’y était
naturellement endormie, il la réveilla et la pria de passer dans
la pièce voisine.

Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il
fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le
frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente
se soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade
dans la chambre voisine.

Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva
et les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de
quitter.

Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste
impérieux qui la cloua sur un escabeau près de la porte.

Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux
sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le
chevet.

Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite,
enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la
courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
s’élargissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le
frais de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite
bandelette attachait l’appareil de la blessure, autour de laquelle
s’élargissait un cercle bleuâtre de sang extravasé.

Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par
les dents serrées du comte.

La dame masquée saisit la main gauche du blessé.

Cette main brûlait comme un charbon ardent.

Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame,
l’action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
tâcha de rentrer dans la vie en animant son regard.

La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la
colonne de son lit.

À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence
y allumât sa pure étincelle.

Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près
de la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une
voix clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle
prononça ces mots:

-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
témoigner par ma bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous
voir souffrir.

Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point
encore remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix.

Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette
voix.

Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en
revint à regarder ce fantôme immobile.

-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix
affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
chambre?

-- Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et
en baissant la tête.

-- Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que
je ne regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi.

À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put
retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent
sur ses joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir.

De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues
rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.

La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses
yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
agaçant et froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta
sur le parquet.

À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un
nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.

Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans
ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans
calculer son degré de puissance, sa main droite retomba sur le
lit, et, tout aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache
plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange
indomptable de la mort.

Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva
immobile sur l’oreiller.

Seulement, de pâle, elle était devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la
peur fut attractive.

Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce
visage froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa
un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué
comme par une décharge électrique, se réveilla une seconde fois,
ouvrit de grands yeux sans pensée, et retomba dans un
évanouissement profond.

-- Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons
demeurer plus longtemps ici; j’y ferais quelque folie.

-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
vigilante compagne.

-- Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par
l’escalier.

Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux
oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course
légère, regagnèrent le palais.

L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où
elle disparut.

L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-
dire à l’entresol.

Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se
donner le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet
suivant:

«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de
ce côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.»

Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
sortant de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor
qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.

Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté
deux coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit.

Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa
sortie et de l’écriture du billet.

Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
but que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque
de Madame qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse,
mais qu’elle avait oublié de lui remettre.

-- Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai
oublié de faire aujourd’hui.

Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
pouce humide, elle regarda son pouce.

Il était non seulement humide, mais rougi.

Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous
l’avons dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui
avait été mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
passé à l’intérieur et tachait la batiste blanche.

-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà
reconnue à toutes les manoeuvres que nous avons décrites, oh! oh!
je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.

Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui
renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.

-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de
ceux que l’on abandonne à l’aventure.

Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui
n’appartenait qu’à elle:

-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
de La Vallière, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
enfin qui fera un jour l’histoire de France et l’histoire de la
royauté. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
tandis qu’elle commençait à se déshabiller; chez ce digne
M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n’être
que maître des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce
bourru de Malicorne!

Et elle tira ses rideaux et s’endormit.


Chapitre CLXI -- Le voyage


Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures
sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré
pour aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au
bas de l’escalier.

Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage;
et c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux
sellés, de carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de
leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux
par deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.

Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis
les autres suivirent, selon l’étiquette.

Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu
croire assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut
bientôt embrasé par le soleil caché sous les nuages, et ne
s’infiltra plus, à travers cette chaude vapeur qui s’élevait du
sol, que comme un vent brûlant qui soulevait une fine poussière et
frappait au visage les voyageurs pressés d’arriver.

Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un
homme qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de
senteur, tout en poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

-- En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez
galant, par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à
moi toute seule et faire la route à cheval.

-- À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit
voir combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à
cheval! Mais vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait
par pièces au contact de ce vent de feu.

Madame se mit à rire.

-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

-- Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand
sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.

-- Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne
gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai
favori.

-- Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers
la portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne
l’accomplit qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son
immobilité.

-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
M. de Malicorne.

-- Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui
expire.

Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de
la calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
songer tout à son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des
amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
ardente, désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi
contents sans s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente
encore.

Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur,
qui venaient les derniers.

Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles
interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder
_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l’étiquette
royale, l’investissait de tout son amour, le garrottait de tous
ses soins, de peur qu’on ne vînt le lui prendre ou qu’il ne lui
prît l’envie de la quitter.

Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements
sourds que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne
d’Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât
l’impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
par des reprises inattendues de conversation, au moment où le roi,
retombé en lui-même, commençait à y caresser ses secrètes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
part d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable
au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.

Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à
d’autres plaintes.

Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât
point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
éventa Louis de ses plumes d’autruche.

Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et
d’impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
s’arrêtait pour relayer:

-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
aussi, j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied,
puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
place.

Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à
son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie,
s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à
la colère.

Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
donna le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
que l’on changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup d’oeil envieux sur les
courtisans qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.

La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas
plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter
en carrosse.

Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point
avec elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file
des carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.

À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La
Vallière.

Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans
voir que tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il
entendit, à trois pas, une voix qui l’interpellait
respectueusement. C’était M. de Malicorne, en costume complet
d’écuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

-- Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.

-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui
était pas encore familière.

-- Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de
Votre Majesté.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué
Madame.

L’animal était superbe et royalement caparaçonné.

-- Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

-- Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais
Son Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval,
qui creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était
déjà en selle.

Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout
souriant au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air
effaré de Marie Thérèse:

-- Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite.
J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
il disparut en une seconde.

Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas
bien loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les
jarrets de son cheval et ôta son chapeau.

Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de
surprise, en même temps qu’elle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un
profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très
occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.

La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les
conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques
mots d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
chaud dans son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru
un bienfait.

-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait
intelligent, car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir,
c’est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
son roi, et l’a sauvé du cruel ennui où il était.

Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait
réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de
façon à rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La
Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que
l’on interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.

Elle répondit donc:

-- Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de
Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
Altesse Royale.

-- Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît,
mademoiselle?

-- M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

-- Malicorne? répéta le roi en souriant.

-- Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope
ici à ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat,
galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de
lui en ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle
qu’un sourd et muet.

-- Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
je me rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Vallière.

Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de
Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à
laisser le nom pousser et l’événement porter ses fruits.

En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
faire à M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle
voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et
Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
mots:

-- Tout va bien.

Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de
baiser.

-- Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de
la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
rigoureux, et nous ne vous verrons plus.

-- Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas
venir chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la
chambre...

-- Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés,
s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce
soit assez pour vous.

Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
étouffa ce soupir.

-- Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.

La Vallière sourit avec mélancolie.

-- Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu
de vous l’avoir donnée.

La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un oeil chargé
d’amour.

Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis
passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renversée en arrière, l’oeil demi-clos, couvait du regard ce
beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
bras arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
de beaux cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une
oreille rose et charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son
amour. Après un instant, le roi revint près d’elle.

-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable
lorsque vous êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois
changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
vient de vous.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai,
ce sera pour toute la vie.

-- Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous
n’aimez donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous
accuser; voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse,
coquette, peut-être; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour
moi?

-- Oh! toujours, Sire.

-- Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le coeur,
point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

-- Non! oh! non.

-- Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la
garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
ce qui intéresse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt
jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
commencer, vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie
toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
nous sommes trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
nous nous sommes fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-
moi, Louise!...

Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois
qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.

Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le
carrosse.

-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
jamais, une fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons
passer la nuit sur une brouille sans qu’une visite, ou tout au
moins un message de l’un de nous aille porter à l’autre la
consolation et le repos.

La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de
son amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du
cheval, effrayé par la rotation et la proximité de la roue,
l’arrachât à ce bonheur.

Elle avait juré.

-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens
un orage là bas, un orage qui menace mon coeur.

Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi, à son passage:

-- Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de
Monsieur?

Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

-- Êtes-vous mieux, mon cher Sire?


Chapitre CLXII -- _Trium-Féminat_


Le roi, une fois à Paris, se rendit au Conseil et travailla une
partie de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine
mère, et fondit en larmes après avoir fait son adieu au roi.

-- Ah! ma mère, dit-elle, le roi ne m’aime plus. Que deviendrai-
je, mon Dieu?

-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne
d’Autriche.

-- Le moment peut venir, ma mère, où il aimera une autre femme que
moi.

-- Qu’appelez-vous aimer?

-- Oh! toujours penser à quelqu’un, toujours rechercher cette
personne.

-- Est-ce que vous avez remarqué, dit Anne d’Autriche, que le roi
fît de ces sortes de choses?

-- Non, madame, dit la jeune reine en hésitant.

-- Vous voyez bien, Marie!

-- Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?

-- Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.

-- Et voilà pourquoi il ne m’appartient plus, à moi; voilà
pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
délaissée, oubliée, tandis que l’amour, la gloire et les honneurs
seront pour les autres. Oh! ma mère, le roi est si beau! Combien
lui diront qu’elles l’aiment, combien devront l’aimer!

-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
cela dût-il arriver, j’en doute, souhaitez plutôt, Marie, que ces
femmes aiment réellement votre mari. D’abord, l’amour dévoué de la
maîtresse est un élément de dissolution rapide pour l’amour de
l’amant; et puis, à force d’aimer, la maîtresse perd tout empire
sur l’amant, dont elle ne désire ni la puissance ni la richesse,
mais l’amour. Souhaitez donc que le roi n’aime guère, et que sa
maîtresse aime beaucoup!

-- Oh! ma mère, quelle puissance que celle d’un amour profond!

-- Et vous dites que vous êtes abandonnée.

-- C’est vrai, c’est vrai, je déraisonne... Il est un supplice
pourtant, ma mère, auquel je ne saurais résister.

-- Lequel?

-- Celui d’un heureux choix, celui d’un ménage qu’il se ferait à
côté du nôtre; celui d’une famille qu’il trouverait chez une autre
femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j’en
mourrais!

-- Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle
prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
vous dire, et qu’à jamais il vous serve de consolation: le roi ne
peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

À ces paroles, qu’elle accompagna d’un expressif éclat de rire, la
reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
page venait d’annoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle
arrivait avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan
dont l’exécution occupe et dont le résultat inquiète.

-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque
fatigue de notre petit voyage?

-- Aucune, dit la reine mère.

-- Un peu, répliqua Marie-Thérèse.

-- Moi, mesdames, j’ai surtout souffert de la contrariété.

-- Quelle contrariété? demanda Anne d’Autriche.

-- Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainsi à
cheval.

-- Bon! cela fait du bien au roi.

-- Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en
pâlissant.

Madame ne répondit rien à cela, seulement, un de ces sourires qui
n’appartenaient qu’à elle se dessina sur ses lèvres, sans passer
sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitôt la
tournure de la conversation:

-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
quitté: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
coquetteries.

-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.

-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellière.

-- Qui s’inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine
mère. Mais les trames, s’il vous plaît?

-- Nous avons, à ce qu’il paraît, des démêlés avec la Hollande.

-- Comment cela?

-- Monsieur me racontait cette histoire des médailles.

-- Ah! s’écria la jeune reine, ces médailles frappées en
Hollande... où l’on voit un nuage passer sur le soleil du roi.
Vous avez tort d’appeler cela de la trame, c’est de l’injure.

-- Si méprisable que le roi la méprisera, répondit la reine mère.
Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
parler de Mme d’Olonne?

-- Non pas, non pas; je chercherai plus près de nous.

-- _Casa de usted_ murmura la reine mère, sans remuer les lèvres,
à l’oreille de sa bru.

Madame n’entendit rien et continua:

-- Vous savez l’affreuse nouvelle?

-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.

-- Et vous l’attribuez, comme tout le monde, à un accident de
chasse?

-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois intéressées.

Madame se rapprocha.

-- Un duel, dit-elle tout bas.

-- Ah! fit sévèrement Anne d’Autriche, aux oreilles de qui sonnait
mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu’elle y régnait.

-- Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de
ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animée d’un instinct
secret.

-- Coquetteries, répéta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
disserté sur la vertu d’une dame: l’un a trouvé que Pallas était
peu de chose à côté d’elle; l’autre a prétendu que cette dame
imitait Vénus agaçant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
comme Hector et Achille.

-- Vénus agaçant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
approfondir l’allégorie.

-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne d’Autriche. Vous
avez dit, je crois, une dame d’honneur?

-- L’ai-je dit? fit Madame.

-- Oui. Je croyais même vous avoir entendue la nommer.

-- Savez-vous qu’une femme de cette espèce est funeste dans une
maison royale?

-- C’est Mlle de La Vallière? dit la reine mère.

-- Mon Dieu, oui, c’est cette petite laide.

-- Je la croyais fiancée à un gentilhomme qui n’est ni
M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?

-- C’est possible, madame.

La jeune reine prit une tapisserie, qu’elle défit avec une
affectation de tranquillité, démentie par le tremblement de ses
doigts.

-- Que parliez-vous de Vénus et de Mars? poursuivit la reine mère;
est-ce qu’il y a un _Mars_?

-- Elle s’en vante.

-- Vous venez de dire qu’elle s’en vante?

-- Il a été la cause du combat.

-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?

-- Oui, certes, en bon serviteur.

-- En bon serviteur! s’écria la jeune reine oubliant toute réserve
pour laisser échapper sa jalousie; serviteur de qui?

-- Mars, répliqua Madame, ne pouvant être défendu qu’aux dépens de
cette Vénus, M. de Guiche a soutenu l’innocence absolue de Mars,
et affirmé sans doute que Vénus s’en vantait.

-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d’Autriche, propageait
le bruit que Vénus avait raison.

«Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
faite au plus noble des hommes.»

Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l’acharnement
possible, payant ainsi la dette du blessé et la sienne avec la
certitude qu’elle faisait pour l’avenir la ruine de son ennemi.
Elle en dit tant, que Manicamp, s’il se fût trouvé là, eût
regretté d’avoir si bien servi son ami, puisqu’il en résultait la
ruine de ce malheureux ennemi.

-- Dans tout cela, dit Anne d’Autriche, je ne vois qu’une peste,
qui est cette La Vallière.

La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame écouta.

-- Est-ce que tel n’est pas votre avis? lui dit Anne d’Autriche.
Est-ce que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette
querelle et du combat?

Madame répondit par un geste qui n’était pas plus une affirmation
qu’une négation.

-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous m’avez dit touchant
le danger de la coquetterie, reprit Anne d’Autriche.

-- Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne
n’avait pas été coquette, Mars ne se serait pas occupé d’elle.

Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.

-- Je ne veux pas qu’à ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
contre les autres, dit flegmatiquement Anne d’Autriche. Ces moeurs
furent peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée,
n’avait d’autre point de ralliement que la galanterie. Alors les
femmes, régnant seules, avaient le privilège d’entretenir la
valeur des gentilshommes par des essais fréquents. Mais
aujourd’hui, Dieu soit loué! il n’y a qu’un seul maître en France.
À ce maître est dû le concours de toute force et de toute pensée.
Je ne souffrirai pas qu’on enlève à mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

-- Que faire à cette La Vallière? dit-elle.

-- La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
pas ce nom.

Et cette réponse fut accompagnée d’un de ces sourires glacés qui
vont seulement aux bouches royales.

Madame était elle-même une grande princesse, grande par l’esprit,
la naissance et l’orgueil; toutefois, le poids de cette réponse
l’écrasa; elle fut obligée d’attendre un moment pour se remettre.

-- C’est une de mes filles d’honneur, répliqua-t-elle avec un
salut.

-- Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c’est votre affaire,
ma soeur... non la nôtre.

-- Pardon, reprit Anne d’Autriche, c’est mon affaire, à moi. Et je
comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un
regard d’intelligence, je comprends pourquoi Madame m’a dit ce
qu’elle vient de me dire.

-- Vous, ce qui émane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
sort de la bouche de la Sagesse.

-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec
douceur, on lui ferait une pension.

-- Sur ma cassette! s’écria vivement Madame.

-- Non, non, madame, interrompit Anne d’Autriche, pas d’éclat,
s’il vous plaît. Le roi n’aime pas qu’on fasse parler mal des
dames. Que tout ceci, s’il vous plaît, s’achève en famille.

-- Madame, vous aurez l’obligeance de faire mander ici cette
fille.

-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
chez vous.

Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie-Thérèse
se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
appeler La Vallière par un page.


Chapitre CLXIII -- Première querelle


La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du
monde qu’il se fût tramé contre elle un complot dangereux.

Elle croyait qu’il s’agissait du service, et jamais la reine mère
n’avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance.
D’ailleurs, ne ressortissant pas immédiatement à l’autorité d’Anne
d’Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l’auguste
princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grâce
possible.

Elle s’avança donc vers la reine mère avec ce sourire placide et
doux qui faisait sa principale beauté.

Comme elle ne s’approchait pas assez, Anne d’Autriche lui fit
signe de venir jusqu’à sa chaise.

Alors Madame rentra, et, d’un air parfaitement tranquille, s’assit
près de sa belle-mère, en reprenant l’ouvrage commencé par Marie-
Thérèse.

La Vallière, au lieu de l’ordre qu’elle s’attendait à recevoir
sur-le-champ, s’aperçut de ces préambules, et interrogea
curieusement, sinon avec inquiétude, le visage des deux
princesses.

Anne réfléchissait.

Madame conservait une affectation d’indifférence qui eût alarmé de
moins timides.

-- Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songer à modérer
son accent espagnol, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à
moins qu’elle ne fût en colère, venez un peu, que nous causions de
vous, puisque tout le monde en cause.

-- De moi? s’écria La Vallière en pâlissant.

-- Feignez de l’ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
et de M. de Wardes?

-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu’à moi,
répliqua La Vallière en joignant les mains.

-- Et vous ne l’aviez pas senti d’avance, ce bruit?

-- Pourquoi l’eussé-je senti, madame?

-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
vous deviez connaître les motifs de l’animosité des deux
adversaires.

-- Je l’ignorais absolument, madame.

-- C’est un système de défense un peu banal que la négation
persévérante, et, vous qui êtes un bel esprit mademoiselle, vous
devez fuir les banalités. Autre chose.

-- Mon Dieu! madame, Votre Majesté m’épouvante avec cet air glacé.
Aurais-je eu le malheur d’encourir sa disgrâce?

Madame se mit à rire. La Vallière la regarda d’un air stupéfait.

Anne reprit:

-- Ma disgrâce!... Encourir ma disgrâce! Vous n’y pensez pas,
mademoiselle de La Vallière, il faut que je pense aux gens pour
les prendre en disgrâce. Je ne pense à vous que parce qu’on parle
de vous un peu trop, et je n’aime point qu’on parle des filles de
ma Cour.

-- Votre Majesté me fait l’honneur de me le dire, répliqua La
Vallière effrayée; mais je ne comprends pas en quoi l’on peut
s’occuper de moi.

-- Je m’en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu à vous
défendre.

-- Moi?

-- Vous-même. C’est d’un chevalier, et les belles aventurières
aiment que les chevaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais
les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
votre profit.

La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
Elle tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez.

Un sentiment d’orgueil la releva.

-- Mesdames, dit-elle, j’ai demandé quel est mon crime; Votre
Majesté doit me le dire, et je remarque que Votre Majesté me
condamne avant de m’avoir admise à me justifier.

-- Eh! s’écria Anne d’Autriche, voyez donc les belles phrases,
madame, voyez donc les beaux sentiments; c’est une infante que
cette fille, c’est une des aspirantes du grand Cyrus... c’est un
puits de tendresse et de formules héroïques. On voit bien, ma
toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
des têtes couronnées.

La Vallière se sentit mordre au coeur; elle devint non plus pâle,
mais blanche comme un lis, et toute sa force l’abandonna.

-- Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine,
que, si vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous
humilierez, nous femmes, à tel point que nous aurons honte de
figurer près de vous. Devenez simple, mademoiselle. À propos, que
me disait-on? vous êtes fiancée, je crois?

La Vallière comprima son coeur, qu’une souffrance nouvelle venait
de déchirer.

-- Répondez donc quand on vous parle!

-- Oui, madame.

-- À un gentilhomme?

-- Oui, madame.

-- Qui s’appelle?

-- M. le vicomte de Bragelonne.

-- Savez-vous que c’est un sort bien heureux pour vous,
mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
avantages personnels, vous devriez bénir le Ciel qui vous fait un
avenir comme celui-là.

La Vallière ne répliqua rien.

-- Où est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.

-- En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de
Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.

-- Ô ciel! murmura La Vallière éperdue.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne d’Autriche, on fera revenir ce
garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous
êtes d’un avis différent, les filles ont des visées bizarres,
fiez-vous à moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l’ai
fait pour des filles qui ne vous valaient pas.

La Vallière n’entendait plus. L’impitoyable reine ajouta:

-- Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez
mûrement. La réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore
toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m’avez
comprise?

-- Madame! Madame!

-- Pas un mot.

-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut
supposer. Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant
Votre Majesté!

-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
contenterais de m’en aller, si vous aviez commis la faute?

-- Oh! mais, madame, vous me tuez?

-- Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement.
Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.

-- Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle
saisit les mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!

-- Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
Ah! mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot!

Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.

Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient
l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son
calme et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit.

-- Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle
recommencera?

-- Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame.
Rien n’est plus courageux qu’un coeur patient, rien n’est plus sûr
de soi qu’un esprit doux.

-- Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de
regarder le dieu Mars.

-- À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.

Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne
manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de
leur victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait
en déguisant son impatience.

Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
prendre son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
affaires terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
ordonna de le conduire à l’appartement de La Vallière. Le
courtisan fit une grosse exclamation.

-- Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre,
et, pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques
fois.

-- Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne:
tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
semble qu’un prétexte... Celui-ci, par exemple...

-- Voyons.

-- Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.

-- Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps,
de ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se
déshonore à entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y
pense!

-- Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle...

-- Parle.

-- Et la reine?

-- C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours
respectée. Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La
Vallière, et puis, ce jour passé, je prendrai tous les prétextes
que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n’ai pas le
temps.

De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le
roi et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet
insigne honneur de servir d’appui au roi.

C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas
non plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de
belles choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques
difficultés.

Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère,
celles de Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être
vu conduisant le roi, c’était rompre avec trois grandes
princesses, avec trois femmes d’un crédit inamovible, pour le
faible appât d’un éphémère crédit de maîtresse.

Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
protéger La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de
Fontainebleau, ne se sentait plus brave à la grande lumière: il
trouvait mille défauts à cette fille et brûlait d’en faire part au
roi.

Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un
rideau ne se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait
vite: d’abord à cause de son impatience, puis à cause des longues
jambes de de Saint-Aignan, qui le précédait.

À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint.

C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.

Il dut suivre Louis chez La Vallière.

À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses
yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il
la questionna comme un amant intéressé; il la pressa.

-- Je n’ai rien, dit-elle, Sire.

-- Mais, enfin, vous pleuriez.

-- Oh! non pas, Sire.

-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?

De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé.

-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.

-- La poussière du chemin, Sire.

-- Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui
vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.

-- Sire!

-- Que dis-je! vous évitez mes regards.

Elle se détournait en effet.

-- Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
bouillait.

-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre
Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire.

-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout,
même de votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée?

-- Non, non, Sire.

-- Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince
avec des yeux étincelants.

-- Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée.

-- Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse
mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce!

-- Oui, Sire, oui!

Le roi frappa du pied.

-- Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!

Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien
de cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de
l’impatience du roi.

Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette
disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de
la mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur.

Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant;
il se mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux.

Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en
miniature d’Athos.

Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car
il avait été fait pendant la jeunesse du comte.

Il attacha sur cette peinture des regards menaçants.

La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à
cent lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put
deviner la préoccupation du roi.

Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui,
plus d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait
toujours écarté.

Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur
naissance.

Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.

Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La
Vallière pour Raoul.

Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé
certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle.

Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon
farouche qu’on appelle la jalousie.

Il interrogea de nouveau avec amertume.

La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui
fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.

C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et
puissantes princesses.

Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur à
travers son silence.

Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout
deviner.

Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
devait éclairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
parole?

Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
sa tête dans ses mains.

Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis
effrayé Louis XIV, l’irritaient maintenant.

Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des
soupirs et des larmes que toute autre opposition.

Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.

C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
fille.

Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la
part de son amant, la force de résister non seulement aux autres,
mais encore à celle-là.

Le roi commença à accuser directement.

La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes
ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête,
sans prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent
des coeurs profondément affligés:

-- Mon Dieu! mon Dieu!

Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur
l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la
sienne, à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.

D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-
Aignan, comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne
connaissait pas le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver;
il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
la pauvre La Vallière, et il n’était pas assez chevalier pour ne
pas craindre d’être entraîné dans cette ruine.

De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que
par des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui
avaient pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille
dont le résultat devait le délivrer du souci de traverser les
cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
Vallière.

Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus.

Il fit trois pas pour sortir et revint.

La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas
eût dû l’avertir que son amant s’éloignait.

Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés.

-- Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
Voulez vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité,
à ce caprice?

-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
Vallière. Vous voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment!
vous voyez bien que je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la
parole!

-- Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots
que vous ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite!

-- Mais, la vérité, sur quoi?

-- Sur tout.

La vérité monta, en effet, du coeur aux lèvres de La Vallière. Ses
bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta
muette, ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore
été assez malheureuse pour risquer une pareille révélation.

-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.

-- Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est
plus que du caprice: c’est de la trahison!

Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les
tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arrière,
il s’élança hors de la chambre avec un geste désespéré.

De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.

Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la
rampe:

-- Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé.

-- Comment cela, Sire? demanda le favori.

-- De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
Bragelonne!...

-- Eh bien?

-- Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan,
je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
atome de cet amour dans le coeur.

Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui.

-- Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-
Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement à
toutes les fenêtres.

Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été
à l’arrivée.

Un rideau se souleva; derrière était Madame.

Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles
d’honneur.

Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de
chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier
qui conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi.


Chapitre CLXIV -- Désespoir


Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras
étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis,
lorsque, les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était
perdu dans l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste
assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.

Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans
se rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur
qu’elle ne comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la
sensation.

Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit
rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
c’était le roi qui revenait.

Elle se trompait, c’était Madame.

Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu.
C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que
cela?

-- Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière,
c’est fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de
jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
il convient que vous fassiez un peu la volonté des princes de la
terre.

La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.

-- Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une
recommandation, ce me semble?

L’oeil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance
et son oubli.

-- La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager
assez pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.

Le regard de La Vallière devint interrogateur.

-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont
la présence est une accusation.

La Vallière resta muette.

-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
de la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la
Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare
donc, mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne
veux pas vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre
de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
Mme votre mère, à Blois.

La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait
souffrir plus qu’elle n’avait souffert.

Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur
ses genoux comme celles de la divine Madeleine.

-- Vous m’avez entendue? dit Madame.

Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière
répondit pour elle.

Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence,
Madame sortit.

Alors, à son coeur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans
ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des
pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
pulsations, en s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt
en une fièvre vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit
tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
ennemis.

Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles
assourdies des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se
souvenait plus d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa
première existence comme par les ailes d’une puissante tempête,
et, à l’horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
l’intérieur formidable et sombre de l’éternelle nuit.

Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer,
pour faire place à la résignation habituelle de son caractère.

Un rayon d’espoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
dans le cachot d’un pauvre prisonnier.

Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à
cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait,
lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
une soirée ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une
lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
soir. C’était le roi qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer
cela, qui lui-même avait juré cela. Il était donc impossible que
le roi manquât à la promesse qu’il avait lui-même exigée, à moins
que le roi ne fût un despote qui commandât l’amour comme il
commandait l’obéissance, à moins que le roi ne fût un indifférent
que le premier obstacle suffit pour arrêter en chemin.

Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait
faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses
persécuteurs.

Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il
devait souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui
n’était pas enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu’attendre.

Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était
impossible que le roi ne vînt pas.

Il était dix heures et demie à peine.

Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne
parole par M. de Saint-Aignan.

S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui!
comme elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait
maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas
moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
vous aime.»

Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à
mesure qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins
coupable. En effet, il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son
obstination à garder le silence? Impatient, irritable, comme on
connaissait le roi, il était extraordinaire qu’il eût même
conservé si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n’eût
pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout deviné. Mais elle
était une pauvre fille et non pas un grand roi.

Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout
ce qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait
davantage pour avoir souffert!

Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes,
attendaient, Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que
les lèvres du roi distillaient si suavement le matin quand il
prononçait le mot amour.

Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde
chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui
prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus
craintif. Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se
hâterait d’y répondre! comme, une fois le messager parti, elle
baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillité, le
bonheur!

Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était au
moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de
Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle
dirait tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses
paroles sur ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
dans le coeur du roi.

Tout, chez La Vallière, coeur et regard, matière et esprit, se
tourna donc vers l’attente.

Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à
minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit
seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.

Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
crut être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la
cour, elle crut que ces gens étaient des messagers du roi venant
chez elle.

Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures
et demie.

Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant
elles fuyaient encore trop vite.

Les trois quarts sonnèrent.

Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.

Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière
s’éteignit; avec la dernière lumière, le dernier espoir.

Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au
serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le
serment et le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps
l’illusion.

Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait
celle que tout le monde accablait; il la méprisait au point de
l’abandonner à la honte d’une expulsion qui équivalait à une
sentence ignominieuse; et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui
était la cause première de cette ignominie.

Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette
longue lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un
sourire amer apparut sur ses lèvres.

En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi?
Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.

Elle pensa à Dieu.

-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à
faire. C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout
attendre.

Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
amour.

-- Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais
ceux qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-
là seul qu’il faut se sacrifier.

Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard
dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre
désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan
suprême dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de
Jacob qui conduit les âmes de la terre au ciel.

Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir,
elle se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
tête adossée au bois de la croix, et, l’oeil fixe, la respiration
haletante, elle guetta sur les vitres les premières heures du
jour.

Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt,
dans cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.

Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur
les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
d’ivoire qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine
force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa
chambre, et s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.

Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de
mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
des Suisses.

Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue
avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander
quelle était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.


Chapitre CLXV -- La fuite


La Vallière sortit derrière la patrouille.

La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré,
machinalement La Vallière tourna à gauche.

Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se
rendre aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une
réputation de sévérité qui faisait frémir les mondaines de la
Cour.

La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à
pied, elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition
d’esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
Saint-Honoré au lieu de la descendre.

Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en
éloignait.

Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
elle se dirigeait donc vers la Seine.

Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
appuya vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant
l’emplacement où Perrault bâtit depuis sa colonnade.

Bientôt elle atteignit les quais.

Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette
faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de
boiter légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa
jeunesse.

À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les
soupçons des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des
passants les moins curieux.

Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
désertes ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans
laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
dangereux qui regagnent leur domicile après une nuit d’agitation
et de débauches.

Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
finit.

La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son
ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
le type de la probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère
était un épouvantail; et tous ces gens qu’elle rencontrait
semblaient être des misérables.

Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même
dans sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était
rendue chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour
qu’elle pût voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux
parlaient un langage inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le
savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalité des uns, la
pitié des autres.

La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante,
précipitée, jusqu’à la hauteur de la place de Grève.

De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son
coeur, s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa
course plus rapidement qu’auparavant.

Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un
groupe de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui
sortaient d’un bateau amarré sur le port.

Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait
honneur à la marchandise.

Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents,
quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai,
ils se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la
jeune fille.

La Vallière s’arrêta.

Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de
Cour, firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les
mains et entourèrent La Vallière en lui chantant:

_Vous qui vous ennuyez seulette, _
_Venez, venez rire avec nous._

La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et
voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
fuir, mais ils furent inutiles.

Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et
poussa un cri de terreur.

Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous
l’effort d’une puissante pression.

L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à
droite jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses
jambes.

Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
le sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour
continuer la menace.

Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout
devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
portait.

-- Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière!

La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite
d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et
reconnut d’Artagnan.

-- Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi.

Et, en même temps, elle se soutenait à son bras.

-- Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-
t-elle et une voix suppliante.

-- Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon
Dieu, à cette heure?

-- Je vais à Chaillot.

-- Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité,
mademoiselle, vous lui tournez le dos.

-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
chemin et pour me conduire pendant quelques pas.

-- Oh! volontiers.

-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle
faveur du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me
semble, en vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle.

-- Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison
place de Grève, à l’_Image-de-Notre-Dame_; que j’ai été toucher
les loyers hier, et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je
être de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.

-- Merci! dit La Vallière.

«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que
faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille
heure?»

Et il lui offrit son bras.

La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation.

Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse.
D’Artagnan le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle
refusa.

-- C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda
d’Artagnan.

-- Oui, je l’ignore.

-- C’est très loin.

-- Peu importe!

-- Il y a une lieue au moins.

-- Je ferai cette lieue.

D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent,
les résolutions réelles.

Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière.

Enfin ils aperçurent les hauteurs.

-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
d’Artagnan.

-- Aux Carmélites, monsieur.

-- Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné.

-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir
dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.

-- Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
s’écria d’Artagnan.

-- Oui, monsieur.

-- Vous!!!

Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagné de trois
points d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
il y avait dans ce _vous_ tout un poème; il rappelait à La
Vallière et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: «_Vous_ qui pourriez
être heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez être puissante avec
Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_»

-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
Seigneur; je renonce à tout ce monde.

-- Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous
trompez-vous pas à la volonté de Dieu?

-- Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
Sans vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque
Dieu vous envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse
en atteindre le but.

-- Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien
subtil.

-- Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit
de ma démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière
grâce à vous demander, tout en vous adressant les remerciements.

-- Dites, mademoiselle.

-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.

D’Artagnan fit un mouvement.

-- Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire.

-- Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle,
prenez garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul
ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
Cour.

-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.

D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant.

-- Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant
pour revenir sur ma résolution; l’action est accomplie.

-- Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous?

-- Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la
générosité de votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous
adjure de me faire un serment.

-- Un serment?

-- Oui.

-- Lequel?

-- Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi
que vous m’avez vue et que je suis aux Carmélites.

D’Artagnan secoua la tête.

-- Je ne jurerai point cela, dit-il.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
que je me connais moi-même, parce que je connais tout le genre
humain; non, je ne jurerai point cela.

-- Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue
incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé
jusqu’à la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
plus misérable de toutes les créatures!

Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui
venaient du coeur, il ne put résister à celui-là.

Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé
par secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait.

-- Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.

-- Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus
généreux des hommes.

Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
d’Artagnan et les serra entre les siennes.

Celui-ci se sentait attendri.

-- Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres
finissent: c’est touchant.

Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
était tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
couvent des Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière
naissante. D’Artagnan la suivait de loin.

La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une
ombre pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main,
elle disparut à ses yeux.

Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit
profondément à ce qui venait de se passer.

-- Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse
position... Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche
un charbon ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas
garder le secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un
homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en
courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... Où
courir?... Ma foi! au bout du compte, du côté de Paris; c’est le
bon côté... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
moment, je n’ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j’ai
entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela... Il y a
un poste de mousquetaires à la barrière de la Conférence, et, pour
un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix.

En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle,
d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
le meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais
en dix minutes.

Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal.

D’Artagnan s’informa du roi.

Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé
avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité.

-- Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il
savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal
serait, à cette heure, sens dessus dessous.

Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière,
il errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion
de faire un éclat, après s’être retenu si longtemps.

Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’oeil la situation, et
comprit les intentions du monarque. Il louvoya.

Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le
lendemain, le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa
Majesté n’eût pas été mise au courant par M. Fouquet.

-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
reçoit directement toutes les correspondances.

Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta.

Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en
disant que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il
paraissait l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce
moment de grandes préoccupations. Le roi leva la tête.

-- Quelle préoccupations? dit-il.

-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
défauts avec ses grandes qualités.

-- Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?...

-- Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
lancer une sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche
qui fend l’air malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la
soutiennent.

Le roi sourit.

-- Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.

-- Toujours le même, Sire; on le dit amoureux.

-- Amoureux, de qui?


Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son côté, passé le temps
de dix heures et demie à minuit


Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé
chez lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à
l’occasion de la cérémonie du lendemain.

Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception
d’ambassadeurs hollandais et espagnols.

Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la
Hollande; les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans
leurs relations avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans
s’inquiéter d’une rupture, ils laissaient encore une fois
l’alliance avec le roi Très Chrétien, pour nouer toutes sortes
d’intrigues avec l’Espagne.

Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin,
avait trouvé cette question politique ébauchée.

Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais
comme, alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait
la tête, le corps se trouvait prêt à l’exécuter.

Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au
cerveau, c’était assez pour changer une ancienne ligne politique
et créer un autre système.

Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre
eux les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.

Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui
dicter une politique savante.

-- Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on
dit.

-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?

-- J’ai ouï prononcer...

-- Quoi?

-- Un nom.

-- Lequel?

-- Mais je ne m’en souviens plus.

-- Dites toujours.

-- Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.

Le roi tressaillit.

-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
murmura t-il.

-- Oh! Sire, je vous assure que non.

-- Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en
vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que
vous cherchez.

-- Non, Sire.

-- Essayez.

-- Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame
compromise, ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la
clef.

Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant
paraître maître de lui-même et secouant la tête:

-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.

-- Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle
recevoir les ambassadeurs?

-- De bon matin.

-- Onze heures?

-- C’est trop tard... Neuf heures.

-- C’est bien tôt.

-- Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on
veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
s’ils se blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir
avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.

-- Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures
donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience
solennelle?

-- Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les
choses, comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens;
mais, en même temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas
à recommencer.

-- Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette
réception.

-- J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
veulent-ils?

-- Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France,
ils perdent beaucoup.

-- Comment cela?

-- Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les
possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur
envie. D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la
Meuse. S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le
gendre du roi d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
vous à Bruxelles avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se
brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
l’Espagne pour que vous ne vous mêliez pas de ses affaires.

-- Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec
moi une solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose,
tandis qu’ils y gagneraient tout?

-- Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour
limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune,
ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à
la Hollande, surtout s’il s’approche d’elle.

-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien
expliqué. Mais la conclusion, s’il vous plaît?

-- Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.

-- Que me diront ces ambassadeurs?

-- Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son
alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
trois puissances doivent s’unir contre la prospérité de
l’Angleterre, et ce sera un mensonge; car l’alliée naturelle de
Votre Majesté, aujourd’hui, c’est l’Angleterre, qui a des
vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est l’Angleterre, qui peut
balancer la puissance des Hollandais dans l’Inde: c’est
l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a des
alliances de consanguinité.

-- Bien; mais que répondriez-vous?

-- Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la
Hollande n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France,
que les symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont
alarmants pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été
frappées avec des devises injurieuses.

-- Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.

-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me
suis trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
Bataves.

-- Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit
le roi en soupirant.

-- Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais
un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste
pour obtenir une concession. Votre Majesté, se plaignant avec
susceptibilité des Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.

-- Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle,
il faut que je sache quoi dire.

-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
outrecuidante... Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la
chose.

-- Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils
veulent.

-- Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser
quelques mots de certains pamphlets qui courent.

-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien
plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert,
je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

-- Sire!

-- Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.

-- Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.

-- C’est vrai.

Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La
pendule sonnait onze heures et demie.

On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil
et de l’amour.

La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez
Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son
imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises
ou les pamphlets bataves.

Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne
fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant
insisté respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
penser à l’amour quand les affaires commandaient.

Il dicta donc:

-- La reine-mère... la reine... Madame... Mme de Motteville...
Mlle de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
Aignan... et les officiers de service.

-- Les ministres? dit Colbert.

-- Cela va sans dire, et les secrétaires.

-- Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile
demain.

-- Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.

Minuit sonnait.

C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la
pauvre La Vallière.

Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
depuis une heure.

Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
se félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en
amour comme en politique.


Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs


D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous
venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par
le capitaine des mousquetaires, car le capitaine était une
puissance; puis, en dehors de l’ambition, fiers d’être comptés
pour quelque chose par un homme aussi brave que l’était
d’Artagnan.

D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il
n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de
sorte que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce
qu’il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il
dénouait au besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait
nécessaire.

De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même
office que les cent yeux d’Argus.

Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux
courtisans à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait
tout et renfermait tout dans le vaste et impénétrable tombeau de
sa mémoire, à côté des secrets royaux si chèrement achetés, gardés
si fidèlement.

Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
donné aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait
question de médailles; et, tout en reconstruisant la conversation
sur ces quelques mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans
les appartements pour être là au moment où le roi se réveillerait.

Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
aussi, de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
entrouvrit doucement sa porte.

D’Artagnan était à son poste.

Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa
toilette n’était point achevée.

-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.

De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car
lorsqu’on se présenta chez lui, il était tout habillé.

De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi.

Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi
marchait le premier.

D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas
besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit
qu’il avait d’avance deviné où irait le roi.

Le roi allait chez les filles d’honneur.

Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
Vallière ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à
réparer.

De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
un peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du
matin il n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les
augustes hôtes du château.

D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré
qu’il ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient
ces deux coureurs d’aventures, qui traversaient les cours
enveloppés de leurs manteaux.

Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point
regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
cette vieille marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que
dans les grandes occasions, devinait et calculait d’avance toute
cette tempête de cris et de colères qui allait s’élever au retour.

En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre
vide, et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela
Montalais.

Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.

Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait
semblé entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais,
sachant que Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer.

-- Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée?

-- Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort
sentimentale, et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et
aller au jardin; peut-être y sera-t elle ce matin?

La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se
mettre à la recherche de la fugitive.

D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son
compagnon.

Il se dirigea vers les jardins.

De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé.

D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne
paraissant rien voir et voyant tout.

-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
passion de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait
là, ce me semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de
Mancini.

Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout.
Il était hors d’haleine.

Il va sans dire que le roi n’avait rien trouvé.

De Saint-Aignan le suivait, s’éventant avec son chapeau, et
demandant, d’une voix altérée, des renseignements aux premiers
serviteurs venus, à tous ceux qu’il rencontrait.

Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
Fontainebleau à petites journées; où les autres avaient mis six
heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.

-- Avez-vous vu Mlle de La Vallière? lui demanda de Saint-Aignan.

Ce à quoi Manicamp, toujours rêveur et distrait, répondit, croyant
qu’on lui parlait de Guiche:

-- Merci, le comte va un peu mieux.

Et il continua sa route jusqu’à l’antichambre, où il trouva
d’Artagnan, à qui il demanda des explications sur cet air effaré
qu’il avait cru voir au roi.

D’Artagnan lui répondit qu’il s’était trompé; que le roi, au
contraire, était d’une gaieté folle.

Huit heures sonnèrent sur ces entrefaites.

Le roi, d’ordinaire, prenait son déjeuner à ce moment.

Il était arrêté, par le code de l’étiquette, que le roi aurait
toujours faim à huit heures.

Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre à coucher,
et mangea vite.

De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se séparer, lui tint la
serviette. Puis il expédia quelques audiences militaires.

Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux découvertes.

Puis, toujours occupé, toujours anxieux, toujours guettant le
retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
s’y était mis lui-même, le roi atteignit neuf heures.

À neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.

Les ambassadeurs entraient eux-mêmes, au premier coup de ces neuf
heures.

Au dernier coup, les reines et Madame parurent.

Les ambassadeurs étaient trois pour la Hollande, deux pour
l’Espagne.

Le roi jeta sur eux un coup d’oeil, et salua.

En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.

C’était pour le roi une entrée bien autrement importante que celle
des ambassadeurs, en quelque nombre qu’ils fussent et de quelque
pays qu’ils vinssent.

Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il à de Saint-Aignan un
signe interrogatif, auquel celui-ci répondit par une négation
décisive.

Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixés sur lui, il fit
un violent effort et invita les derniers à parler.

Alors un des députés espagnols fit un long discours, dans lequel
il vantait les avantages de l’alliance espagnole.

Le roi l’interrompit en lui disant:

-- Monsieur, j’espère que ce qui est bien pour la France doit être
très bien pour l’Espagne.

Ce mot, et surtout la façon péremptoire dont il fut prononcé, fit
pâlir l’ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
l’une et l’autre, se sentirent, par cette réponse, blessées dans
leur orgueil de parenté et de nationalité.

L’ambassadeur hollandais prit la parole à son tour, et se plaignit
des préventions que le roi témoignait contre le gouvernement de
son pays.

Le roi l’interrompit:

-- Monsieur, dit-il, il est étrange que vous veniez vous plaindre,
lorsque c’est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
le voyez, je ne le fais pas.

-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
offense?

Le roi sourit avec amertume.

-- Me blâmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d’avoir des
préventions contre un gouvernement qui autorise et protège les
insulteurs publics?

-- Sire!...

-- Je vous dis, reprit le roi en s’irritant de ses propres
chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
la Hollande est une terre d’asile pour quiconque me hait, et
surtout pour quiconque m’injurie.

-- Oh! Sire!...

-- Ah! des preuves, n’est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
des preuves. D’où naissent ces pamphlets insolents qui me
représentent comme un monarque sans gloire et sans autorité? Vos
presses en gémissent. Si j’avais là mes secrétaires, je vous
citerais les titres des ouvrages avec les noms d’imprimeurs.

-- Sire, répondit l’ambassadeur, un pamphlet ne peut être l’oeuvre
d’une nation. Est-il équitable qu’un grand roi, tel que l’est
Votre Majesté, rende un grand peuple responsable du crime de
quelques forcenés qui meurent de faim?

-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
d’Amsterdam frappe des médailles à ma honte, est-ce aussi le crime
de quelques forcenés?

-- Des médailles? balbutia l’ambassadeur.

-- Des médailles, répéta le roi en regardant Colbert.

-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majesté fût bien
sûre...

Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l’air de ne
pas comprendre, et se taisait, malgré les provocations du roi.

Alors d’Artagnan s’approcha, et, tirant de sa poche une pièce de
monnaie qu’il mit entre les mains du roi:

-- Voilà la médaille que Votre Majesté cherche, dit-il.

Le roi la prit.

Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu’il était
véritablement le maître, n’avait fait que planer, alors il put
voir, disons-nous, une image insolente représentant la Hollande
qui, comme Josué, arrêtait le soleil, avec cette légende: _In
conspectu meo, stetit sol._

-- En ma présence, le soleil s’est arrêté, s’écria le roi furieux.
Ah! vous ne nierez plus, je l’espère.

-- Et le soleil, dit d’Artagnan, c’est celui-ci.

Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblème
multiplié et resplendissant, qui étalait partout sa superbe
devise: _Nec pluribus impar_.

La colère de Louis, alimentée par les élancements de sa douleur
particulière, n’avait pas besoin de cet aliment pour tout dévorer.
On voyait dans ses yeux l’ardeur d’une vive querelle toute prête à
éclater.

Un regard de Colbert enchaîna l’orage.

L’ambassadeur hasarda des excuses.

Il dit que la vanité des peuples ne tirait pas à conséquence; que
la Hollande était fière d’avoir, avec si peu de ressources,
soutenu son rang de grande nation, même contre de grands rois, et
que, si un peu de fumée avait enivré ses compatriotes, le roi
était prié d’excuser cette ivresse.

Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
impassible.

Puis d’Artagnan.

D’Artagnan haussa les épaules.

Ce mouvement fut une écluse levée par laquelle se déchaîna la
colère du roi, contenue depuis trop longtemps.

Chacun ne sachant pas où cette colère emportait, tous gardaient un
morne silence.

Le deuxième ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
excuses.

Tandis qu’il parlait et que le roi, retombé peu à peu dans sa
rêverie personnelle, écoutait cette voix pleine de trouble comme
un homme distrait écoute le murmure d’une cascade, d’Artagnan, qui
avait à sa gauche de Saint-Aignan, s’approcha de lui, et, d’une
voix parfaitement calculée pour qu’elle allât frapper le roi:

-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.

-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.

-- Mais la nouvelle de La Vallière.

Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de côté vers les
deux causeurs.

-- Qu’est-il donc arrivé à La Vallière? demanda de Saint-Aignan
d’un ton qu’on peut facilement imaginer.

-- Eh! pauvre enfant! dit d’Artagnan, elle est entrée en religion.

-- En religion? s’écria de Saint-Aignan.

-- En religion? s’écria le roi au milieu du discours de
l’ambassadeur.

Puis, sous l’empire de l’étiquette, il se remit, mais écoutant
toujours.

-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.

-- Les Carmélites de Chaillot.

-- De qui diable savez-vous cela?

-- D’elle-même.

-- Vous l’avez vue?

-- C’est moi qui l’ai conduite aux Carmélites.

Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commençait
à rugir.

-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.

-- Parce que la pauvre fille a été hier chassée de la Cour, dit
d’Artagnan.

Il n’eut pas plutôt lâché ce mot, que le roi fit un geste
d’autorité.

-- Assez, monsieur, dit-il à l’ambassadeur, assez!

Puis, s’avançant vers le capitaine:

-- Qui dit cela, s’écria-t-il, que La Vallière est en religion?

-- M. d’Artagnan, dit le favori.

-- Et c’est vrai, ce que vous dites là? fit le roi se retournant
vers le mousquetaire.

-- Vrai comme la vérité.

Le roi ferma les poings et pâlit.

-- Vous avez encore ajouté quelque chose, monsieur d’Artagnan,
dit-il.

-- Je ne sais plus, Sire.

-- Vous avez ajouté que Mlle de La Vallière avait été chassée de
la Cour.

-- Oui, Sire.

-- Et c’est encore vrai, cela?

-- Informez-vous, Sire.

-- Et par qui?

-- Oh! fit d’Artagnan en homme qui se récuse.

Le roi bondit, laissant de côté ambassadeurs, ministres,
courtisans et politiques.

La reine mère se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu’elle
n’avait pas entendu, elle l’avait deviné.

Madame, défaillante de colère et de peur, essaya de se lever aussi
comme la reine mère; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
un mouvement instinctif, elle fit rouler en arrière.

-- Messieurs, dit le roi, l’audience est finie; je ferai savoir ma
réponse, ou plutôt ma volonté, à l’Espagne et à la Hollande.

Et, d’un geste impérieux, il congédia les ambassadeurs.

-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mère avec indignation,
prenez garde; vous n’êtes guère maître de vous, ce me semble.

-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
ne suis pas maître de moi, je le serai, je vous en réponds, de
ceux qui m’outragent. Venez avec moi, monsieur d’Artagnan, venez.

Et il quitta la salle au milieu de la stupéfaction et de la
terreur de tous.

Le roi descendit l’escalier et s’apprêta à traverser la cour.

-- Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté se trompe de chemin.

-- Non, je vais aux écuries.

-- Inutile, Sire, j’ai des chevaux tout prêts pour Votre Majesté.

Le roi ne répondit à son serviteur que par un regard; mais ce
regard promettait plus que l’ambition de trois d’Artagnan n’eût
osé espérer.


Chapitre CLXVIII -- Chaillot


Quoiqu’on ne les eût point appelés, Manicamp et Malicorne avaient
suivi le roi et d’Artagnan.

C’étaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
arrivait souvent trop tôt par ambition; Manicamp arrivait souvent
trop tard par paresse.

Cette fois, ils arrivèrent juste.

Cinq chevaux étaient préparés.

Deux furent accaparés par le roi et d’Artagnan; deux par Manicamp
et Malicorne. Un page des écuries monta le cinquième. Toute la
cavalcade partit au galop.

D’Artagnan avait bien réellement choisi les chevaux lui-même; de
véritables chevaux d’amants en peine; des chevaux qui ne couraient
pas, qui volaient.

Dix minutes après le départ, la cavalcade, sous la forme d’un
tourbillon de poussière, arrivait à Chaillot.

Le roi se jeta littéralement à bas de son cheval. Mais, si
rapidement qu’il accomplît cette manoeuvre, il trouva d’Artagnan à
la bride de sa monture.

Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
bride au bras du page.

Puis il s’élança dans le vestibule, et, poussant violemment la
porte, il entra dans le parloir.

Manicamp, Malicorne et le page demeurèrent dehors; d’Artagnan
suivit son maître.

En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
Louise, non pas à genoux, mais couchée au pied d’un grand crucifix
de pierre.

La jeune fille était étendue sur la dalle humide, et à peine
visible, dans l’ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
par une étroite fenêtre grillée et toute voilée par des plantes
grimpantes.

Elle était seule, inanimée, froide comme la pierre sur laquelle
reposait son corps.

En l’apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
terrible qui fit accourir d’Artagnan.

Le roi avait déjà passé un bras autour de son corps. D’Artagnan
aida le roi à soulever la pauvre femme, que l’engourdissement de
la mort avait déjà saisie.

Le roi la prit entièrement dans ses bras, réchauffa de ses baisers
ses mains et ses tempes glacées.

D’Artagnan se pendit à la cloche de la tour.

Alors accoururent les soeurs carmélites.

Les saintes filles poussèrent des cris de scandale à la vue de ces
hommes tenant une femme dans leurs bras.

La supérieure accourut aussi.

Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgré toute
son austérité, du premier coup d’oeil, elle reconnut le roi au
respect que lui témoignaient les assistants, comme aussi à l’air
de maître avec lequel il bouleversait toute la communauté.

À la vue du roi, elle s’était retirée chez elle; ce qui était un
moyen de ne pas compromettre sa dignité.

Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
d’eaux de la reine de Hongrie, de mélisse, etc., etc., ordonnant,
en outre, que les portes fussent fermées.

Il était temps: la douleur du roi devenait bruyante et désespérée.

Le roi paraissait décidé à envoyer chercher son médecin, lorsque
La Vallière revint à la vie.

En rouvrant les yeux, la première chose qu’elle aperçut fut le
roi, à ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
poussa un douloureux soupir.

Louis la couvait d’un regard avide.

Enfin, ses yeux errants se fixèrent sur le roi. Elle le reconnut,
et fit un effort pour s’arracher de ses bras.

-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n’est donc pas encore
accompli?

-- Oh! non, non! s’écria le roi, et il ne s’accomplira pas, c’est
moi qui vous le jure.

Elle se releva faible et toute brisée qu’elle était.

-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m’arrêtez plus.

-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s’écria Louis. Jamais!
jamais!

-- Bon! murmura d’Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
qu’ils commencent à parler, épargnons-leur les oreilles.

D’Artagnan sortit, les deux amants demeurèrent seuls.

-- Sire, continua La Vallière, pas un mot de plus, je vous en
supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j’espère, c’est-à-dire
mon salut; tout le vôtre, c’est-à-dire votre gloire, pour un
caprice.

-- Un caprice? s’écria le roi.

-- Oh! maintenant, dit La Vallière, maintenant, Sire, je vois
clair dans votre coeur.

-- Vous, Louise?

-- Oh! oui, moi!

-- Expliquez-vous.

-- Un entraînement incompréhensible, déraisonnable, peut vous
paraître momentanément une excuse suffisante; mais vous avez des
devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
fille. Oubliez-moi.

-- Moi, vous oublier?

-- C’est déjà fait.

-- Plutôt mourir!

-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti à tuer
cette nuit aussi cruellement que vous l’avez fait.

-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.

-- Que m’avez-vous demandé hier au matin, dites, de vous aimer?
Que m’avez-vous promis en échange. De ne jamais passer minuit sans
m’offrir une réconciliation, quand vous auriez eu de la colère
contre moi.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J’étais fou de
jalousie.

-- Sire, la jalousie est une mauvaise pensée, qui venait comme
l’ivraie quand on l’a coupée. Vous serez encore jaloux, et vous
achèverez de me tuer. Ayez la pitié de me laisser mourir.

-- Encore un mot comme celui-là, mademoiselle, et vous me verrez
expirer à vos pieds.

-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
méprise.

-- Oh! nommez-moi donc ceux-là que vous accusez, nommez-les-moi!

-- Je n’ai de plaintes à faire contre personne, Sire; je n’accuse
que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.

-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me réduisez au
désespoir; prenez garde!

-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!

-- Je vous arracherai à Dieu même!

-- Mais, auparavant, s’écria la pauvre enfant, arrachez-moi donc à
ces ennemis féroces qui en veulent à ma vie et à mon honneur. Si
vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
pour me défendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
l’insulte, on la raille, on la chasse.

Et l’inoffensive enfant, forcée par sa douleur d’accuser, se
tordait les bras avec des sanglots.

-- On vous a chassée! s’écria le roi. Voilà la seconde fois que
j’entends ce mot.

-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n’ai plus
d’autre protecteur que Dieu, d’autre consolation que la prière,
d’autre asile que le cloître.

-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
rien, Louise; ceux-là ou plutôt celles-là qui vous ont chassée
hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
j’ai déjà grondé, menacé. Je puis laisser échapper la foudre que
je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengée.
Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
ennemis.

-- Jamais! jamais!

-- Comment voulez-vous que je frappe alors?

-- Sire, ceux qu’il faudrait frapper feraient reculer votre main.

-- Oh! vous ne me connaissez point! s’écria Louis exaspéré. Plutôt
que de reculer, je brûlerais mon royaume et je maudirais ma
famille. Oui, je frapperais jusqu’à ce bras, si ce bras était
assez lâche pour ne pas anéantir tout ce qui s’est fait l’ennemi
de la plus douce des créatures.

Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
sur la cloison de chêne, qui rendit un lugubre murmure.

La Vallière s’épouvanta. La colère de ce jeune homme tout-puissant
avait quelque chose d’imposant et de sinistre, parce que, comme
celle de la tempête, elle pouvait être mortelle.

Elle, dont la douleur croyait n’avoir pas d’égale, fut vaincue par
cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
violence.

-- Sire, dit-elle, une dernière fois, éloignez-vous, je vous en
supplie; déjà le calme de cette retraite m’a fortifiée: je me sens
plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
tombent toutes les petites méchancetés humaines. Sire, encore une
fois, laissez-moi avec Dieu.

-- Alors, s’écria Louis, dites franchement que vous ne m’avez
jamais aimé, dites que mon humilité, dites que mon repentir
flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
douleur. Dites que le roi de France n’est plus pour vous un amant
dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
dont le caprice a brisé dans votre coeur jusqu’à la dernière fibre
de la sensibilité. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
vous fuyez le roi. Non, Dieu n’est pas complice des résolutions
inflexibles. Dieu admet la pénitence et le remords: il pardonne,
il veut qu’on aime.

Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
faisaient couler la flamme jusqu’au plus profond de ses veines.

-- Mais vous n’avez donc pas entendu? dit-elle.

-- Quoi?

-- Vous n’avez donc pas entendu que je suis chassée, méprisée,
méprisable?

-- Je vous ferai la plus respectée, la plus adorée, la plus enviée
à ma cour.

-- Prouvez-moi que vous n’avez pas cessé de m’aimer.

-- Comment cela?

-- Fuyez-moi.

-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.

-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
que je vous laisserai déclarer la guerre à toute votre famille?
Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mère, femme
et soeur?

-- Ah! vous les avez donc nommées, enfin; ce sont donc elles qui
ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!

-- Et moi, voilà pourquoi l’avenir m’effraie, voilà pourquoi je
refuse tout, voilà pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
comme cela. Oh! jamais, je ne coûterai plaintes, douleurs, ni
larmes à qui que ce soit. J’ai trop gémi, j’ai trop pleuré, j’ai
trop souffert!

-- Et mes larmes à moi, mes douleurs à moi, mes plaintes à moi,
les comptez-vous donc pour rien?

-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
ne me parlez pas ainsi. J’ai besoin de tout mon courage pour
accomplir le sacrifice.

-- Louise, Louise, je t’en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
ou pardonne, mais ne m’abandonne pas!

-- Hélas! il faut que nous nous séparions, Sire.

-- Mais tu ne m’aimes donc point?

-- Oh! Dieu le sait!

-- Mensonge! Mensonge!

-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
faire, je me laisserais venger, j’accepterais, en échange de
l’insulte que l’on m’a faite, ce doux triomphe de l’orgueil que
vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
même de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
est ma vie, cependant, puisque j’ai voulu mourir, croyant que vous
ne m’aimiez plus.

-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais à
cette heure: vous êtes la plus sainte, la plus vénérable des
femmes. Nulle n’est digne, comme vous, non seulement de mon amour
et de mon respect, mais encore de l’amour et du respect de tous;
aussi, nulle ne sera aimée comme vous, Louise! nulle n’aura sur
moi l’empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
ce moment le monde comme du verre, si le monde me gênait. Vous
m’ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
voulez régner par la douceur et par la clémence? Je serai clément
et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j’obéirai.

-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
syllabe à un roi tel que vous?

-- Vous êtes ma vie et mon âme! N’est-ce pas l’âme qui régit le
corps?

-- Oh! vous m’aimez donc, mon cher Sire?

-- À deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
souriant si vous dites un mot!

-- Vous m’aimez?

-- Oh! oui.

-- Alors, je n’ai plus rien à désirer au monde... Votre main,
Sire, et disons nous adieu! J’ai eu dans cette vie tout le bonheur
qui m’était échu.

-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n’est
pas hier, c’est aujourd’hui, c’est demain, c’est toujours! À toi
l’avenir! à toi tout ce qui est à moi! Plus de ces idées de
séparation, plus de ces désespoirs sombres: l’amour est notre
Dieu, c’est le besoin de nos âmes. Tu vivras pour moi, comme je
vivrai pour toi.

Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
transports inexprimables de joie et de reconnaissance.

-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un rêve.

-- Pourquoi un rêve?

-- Parce que je ne puis revenir à la Cour. Exilée, comment vous
revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le cloître pour y enterrer,
dans le baume de votre amour, les derniers élans de votre coeur et
votre dernier aveu?

-- Exilée, vous? s’écria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
rappelle?

-- Oh! Sire, quelque chose qui règne au-dessus des rois: le monde
et l’opinion. Réfléchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
chassée; celle que votre mère a tachée d’un soupçon, celle que
votre soeur a flétrie d’un châtiment, celle-là est indigne de
vous.

-- Indigne, celle qui m’appartient?

-- Oui, c’est justement cela, Sire; du moment qu’elle vous
appartient, votre maîtresse est indigne.

-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les délicatesses sont
en vous. Eh bien! vous ne serez pas exilée.

-- Oh! vous n’avez pas entendu Madame, on le voit bien.

-- J’en appellerai à ma mère.

-- Oh! vous n’avez pas vu votre mère!

-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde était donc contre
vous?

-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait déjà sous l’orage lorsque
vous êtes venu, lorsque vous avez achevé de la briser.

-- Oh! pardon.

-- Donc, vous ne fléchirez ni l’une ni l’autre; croyez-moi, le mal
est sans remède, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
ni l’autorité.

-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
veux faire une chose: j’irai trouver Madame.

-- Vous?

-- Je lui ferai révoquer la sentence: je la forcerai.

-- Forcer? oh! non, non!

-- C’est vrai: je la fléchirai.

Louise secoua la tête.

-- Je prierai, s’il le faut, dit Louis. Croirez-vous à mon amour
après cela?

Louise releva la tête.

-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
plutôt mourir.

Louis réfléchit, ses traits prirent une teinte sombre.

-- J’aimerai autant que vous avez aimé, dit-il; je souffrirai
autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation à vos yeux.
Allons, mademoiselle, laissons là ces mesquines considérations;
soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!

Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
ceinture de ses deux mains.

-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.

Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
toute sa volonté, sa volonté était déjà vaincue, mais toutes ses
forces.

-- Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
honte!

-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
D’Artagnan seul...

-- Il m’a donc trahie, lui aussi?

-- Comment cela?

-- Il avait juré...

-- J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa
tête fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole.
J’ai parlé à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi
a entendu, n’est-ce pas, Sire?

-- C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.

La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et
blanche.

-- Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
carrosse pour Mademoiselle.

-- Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.

-- Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi.

-- Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan,
flatté, toutefois, de la louange.

La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se
laissa entraîner, défaillante, par son royal amant.

Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
s’arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle
baisa en disant:

-- Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez
repoussée; mais votre grâce est infinie. Seulement quand je
reviendrai, oubliez que je m’en suis éloignée; car, lorsque je
reviendrai à vous, ce sera pour ne plus vous quitter.

Le roi laissa échapper un sanglot.

D’Artagnan essuya une larme.

Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
et mit d’Artagnan auprès d’elle.

Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès
son arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un
moment d’audience.


Chapitre CLXIX -- Chez Madame


À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins
clairvoyants avaient deviné une guerre.

Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime,
avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas
maître de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.»

Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande,
Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
s’en étaient allées avec beaucoup de crainte et de dépit.

Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle,
et, comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher
appui chez la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon
sans inquiétude, du moins sans intention d’éviter le combat. De
temps en temps, Anne d’Autriche envoyait des messagers pour
s’informer si le roi était revenu.

Le silence que gardait le château sur cette affaire et la
disparition de Louise étaient le présage d’une quantité de
malheurs pour qui savait l’humeur fière et irritable du roi.

Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
son appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la
moins émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où
l’éloquente Montalais concluait avec toutes sortes de précautions
oratoires et recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de
réciprocité, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
audience à cette princesse.

Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre:
l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les
plus intéressants de cette histoire du coeur des rois et des
hommes.

Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne
l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une
démarche directe de Louis.

Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
toujours moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter
une bataille en face.

Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle
avait le défaut ou la qualité contraire.

Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée
par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les
hostilités. Elle releva fièrement le gant.

Cinq minutes après, le roi montait l’escalier.

Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en
désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée
de Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge.

Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut.

Madame s’assit en face du roi.

-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est
enfuie de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur,
son désespoir dans un cloître?

En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.

-- C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame.

-- J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la
réception des ambassadeurs, dit le roi.

-- À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire, mais sans préciser.

Le roi était franc et allait au but:

-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La
Vallière?

-- Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.

Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le
courage de Madame eut peine à soutenir.

Il se contint pourtant et ajouta:

-- Il faut une raison bien forte, ma soeur, à une femme bonne
comme vous, pour expulser et déshonorer non seulement une jeune
fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
Renvoyer une fille d’honneur, c’est lui attribuer un crime, une
faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
faute de Mlle de La Vallière?

-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière,
répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
que j’aurais le droit de ne donner à personne.

-- Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de
colère.

-- Vous m’avez appelée votre soeur, dit Madame, et je suis chez
moi.

-- N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté,
vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
qu’il a le droit de ne pas s’expliquer devant moi.

-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
colère, il me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me
taire.

-- Non, n’équivoquons point.

-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le
respect.

-- N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
la noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des
familles. Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre...

Mouvement d’épaules de Madame.

-- Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous
déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.

-- Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand
j’ai chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez
de la reprendre?

Le roi se tut.

-- Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de
l’inconvenance.

-- Madame!

-- Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors
de toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang,
une fille de roi; je serais la dernière des créatures, je serais
plus humble que la servante renvoyée.

Le roi bondit de fureur.

-- Ce n’est pas un coeur, s’écria-t-il, qui bat dans votre
poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
la même rigueur.

Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que
le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un
moment: elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des
représailles.

-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.

-- Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La
Vallière?

-- Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je
connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle
en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
bruit de son nom.

-- Elle? elle? dit le roi.

-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.

-- Elle?

-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
elle est capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et
les plus intimes amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde
entre nous.

-- Je vous proteste... dit le roi.

-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé
Votre Majesté contre moi.

-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie
de ses lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne
m’a laissé menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie
plus dévouée, plus respectueuse.

-- D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.

-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez
compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La
Vallière sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je
l’entends ainsi, elle sera prête à s’asseoir sur un trône.

-- Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que
pour l’avenir, mais rien pour le passé.

-- Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de
civilité: ne me faites pas souvenir que je suis le maître.

-- Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur
de vous dire que je m’inclinais.

-- Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre
chez vous?

-- À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je
suis trop peu pour protéger une telle puissance.

-- Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa
grâce.

-- Jamais!

-- Vous me poussez à la guerre dans ma famille?

-- J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.

-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-
vous que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous
soutiendraient?

-- J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne
de mon rang.

-- J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous
me traiteriez en frère.

-- Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de
refuser une injustice à Votre Majesté.

-- Une injustice?

-- Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La
Vallière, si les reines savaient...

-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
souvenez-vous que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le coeur des
humains doit être aussi miséricordieux que le coeur du souverain
Maître. N’ayez point d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à
La Vallière.

-- Je ne puis; elle m’a offensée.

-- Mais, moi, moi?

-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.

-- Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans
cette dernière ressource des gens faibles; alors vous me
conseillez la colère et l’éclat?

-- Sire, je vous conseille la raison.

-- La raison?... Ma soeur je n’ai plus de raison.

-- Sire, par grâce!

-- Ma soeur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma
soeur je n’ai plus d’espoir qu’en vous.

-- Oh! Sire, vous pleurez?

-- De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux
prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma
soeur, vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
n’en avais prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.

Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui,
effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.

Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont
pas de pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
n’entraînassent avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le
coeur du roi.

-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon
humiliation à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la
vôtre n’ait que moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.

-- Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de
reconnaissance, vous aurez cédé au frère!

-- Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.

-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?

-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!

Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
de baisers.

-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son
coeur?

-- Je la maintiendrai dans ma maison.

-- Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère soeur.

-- Je ne l’ai jamais aimée.

-- Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce
pas, Henriette?

-- Soit! je la traiterai comme une fille à vous!

Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait
détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
rien.

Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:

-- Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que
vous m’avez rendu.

Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.

En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
pied avec colère.

Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la
porte, avaient vu ses yeux.

«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.

D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.

-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour
rentrer chez vous.

-- Pourquoi?

-- Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre
visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!

«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare
à ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»


Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière


Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi
n’était pas imprudent: il n’était qu’amoureux.

À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
aboutissait au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre
cherchèrent à gagner sur le marché.

Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.

Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des
supplications, ne voulait pas abandonner La Vallière sans
combattre.

Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.

En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait
être forcé de faire la cour à sa belle-soeur.

De ce plan dérivait toute la politique de Madame.

Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce
quelqu’un était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois
qu’il venait chez Madame. On l’entourait, et on ne le quittait
pas. Madame déployait dans ses entretiens une grâce et un esprit
qui éclipsaient tout.

Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable
au roi.

C’est ce qu’elle attendait.

Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
roi qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.

Le roi demanda qui était cette personne.

Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.

Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût
malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.

Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.

Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa
Majesté paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les
corridors jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de
peur qu’il ne parlât dans les antichambres à quelqu’une des
filles.

Un soir, elle alla plus loin.

Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
sous sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains
de La Vallière.

Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien
difficile d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.

Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire
bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière
son éventail ou dans son mouchoir.

Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.

Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de
Mlle de Châtillon, avec laquelle il badina.

On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers
Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.

Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
Vallière, qu’il masquait entièrement.

Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
de fleurs sur un canevas de tapisserie.

Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci
allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le
billet dedans.»

Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil,
il fut assez adroit pour le jeter par terre.

De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le
fauteuil.

Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et
replaça le mouchoir sur le fauteuil.

Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour
prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.

Mais Madame avait tout vu.

Elle dit à Châtillon:

-- Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît,
sur le tapis.

Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant
dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur
le fauteuil.

-- Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.

Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais
l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi,
qui valait peut-être à lui seul un long poème.

D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.

Ce serait chose impossible à décrire.

Mais alors il se passa un événement incroyable.

Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on
ne sait comment, se trouvait dans l’antichambre.

Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
le soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient
mal éclairées.

Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont
l’esprit et le coeur flamboient constamment, n’aime pas la lumière
autre part que dans l’esprit et dans le coeur.

Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le
flambeau devant Sa Majesté.

Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.

Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui
demanda pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort
mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans
bruit.

Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle
avec la reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son
cabinet, le désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.

Il appela son valet de chambre.

-- Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez
bien soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.

L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son
habit.

Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière
avait disparu.

Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de
La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.

«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé
ces beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant!
Comment ne seriez vous pas aimé?»

-- Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise.
Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
avez touché...

Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir,
c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:

-- J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était
glissée dans les plis.

-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait
qu’un mouchoir, et le voici.

-- C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai.
Ô pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et
ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.

Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le
quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-
scriptum à cette lettre:

«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de
l’envoi.»

-- À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
joie. Qui est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?

-- M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.

-- Qu’il entre.

Malicorne entra.

-- Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un
soupir.

-- Oui, Sire.

-- Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma
part?

-- Moi, Sire?

-- Oui, vous.

-- Non pas, Sire, non pas.

-- Mlle de La Vallière le dit formellement.

-- Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.

Le roi fronça le sourcil.

-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
Vallière vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à
cette dame? Parlez vite monsieur.

-- Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà
tout.

-- Un mouchoir... Quel mouchoir?

-- Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre
la personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma
vie, surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce
moment, Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté
était trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
quelque chose de blanc.

-- Ah! fit le roi.

-- Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée
qu’en heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir
sortît de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
sentis un chiffre que je regardai, c’était le chiffre de Mlle de
La Vallière; je présumai qu’en arrivant cette demoiselle avait
laissé tomber son mouchoir, je me hâtai de le lui rendre à la
sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à Mlle de La Vallière; je
supplie Votre Majesté de le croire.

Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un
excessif plaisir à l’entendre.

Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.

-- Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous,
monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amitié.

Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le
mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire
un des tire-laine de la bonne ville de Paris.

Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
soupçonner à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au
roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
politique.

Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en
hommes.


Chapitre CLXXI -- Où il est traité des jardiniers, des échelles et
des filles d'honneur


Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.

Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir
regarder La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.

Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la
scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait
des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle
ne sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.

De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.

C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait
éprouvé un douloureux échec.

Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
avait voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que
Mlle de Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au
voleur; de telle sorte qu’une légion de femmes de chambres, de
surveillantes et de pages étaient accourus, et que de Saint-
Aignan, resté seul pour sauver l’honneur de son maître enfui,
avait encouru, de la part de la reine mère et de Madame, une
mercuriale sévère.

En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille
de Mortemart.

Il avait fallu que le roi intervînt.

Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement
ordonné un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et
Montalais avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de
leur maîtresse.

Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous
les yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que
celle de Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère
croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.

Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il
ne s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se
trouvaient pas.

Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour
encourager le roi à une entière confidence.

Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à
mordre, puis bientôt abandonnait l’hameçon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une
échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait
avec lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:

-- Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une
échelle et que j’ai manqué de tomber?

-- Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes
pas tombé, à ce qu’il paraît?

-- N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi
traîner les échelles.

-- Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

-- Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser
traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

-- Comment cela? demanda Manicamp.

-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
bras.

-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi prêta l’oreille.

-- Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf
pieds, juste la hauteur de la corniche des fenêtres.

Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.

-- Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.

-- Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda
tout haut Manicamp.

-- De celles de Madame.

-- Eh!

-- Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais
dans le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent
Mlles de La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies
personnes.

-- Par une simple cloison? dit Manicamp.

-- Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de
Madame: voyez-vous ces deux fenêtres?

-- Oui.

-- Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins
vive, la voyez-vous?

-- À merveille.

-- C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà
justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un
amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là
cette échelle de dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!

-- Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
Montalais?

-- Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance,
entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous
les secrets qu’on veut perdre.

Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.

Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour
lui donner le temps de finir.

Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception
de Malicorne.

Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le
soupçonnait de faire des vers au clair de la lune.

Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins
pouvait avoir des vers à faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
respectueusement que le roi lui adressât la parole.

-- Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne?
demanda-t-il.

-- Moi, Sire, je parlais d’échelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
paroles envolées.

-- Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.

-- Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et
je me fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.

-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

-- Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
l’a oubliée... pauvre diable!

-- Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?

-- Votre Majesté veut-elle la voir?

-- Oui.

-- Rien de plus facile, elle est là, Sire.

-- Dans le buis?

-- Justement.

-- Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.

-- La voilà, Sire, dit-il.

-- Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit l’échelle dans l’allée.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.

-- Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?

-- Oui, Sire.

-- Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue,
moi.

-- On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre
un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
que la comparaison aiderait beaucoup.

-- Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que
l’échelle ait dix-neuf pieds.

-- Je sais combien Votre Majesté a le coup d’oeil sûr, et
cependant je gagerais.

Le roi secoua la tête.

-- Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.

-- Lequel?

-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit
pieds.

-- C’est vrai, on peut le savoir.

-- Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.

-- C’est vrai.

Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la
muraille.

Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet
de La Vallière pour faire son expérience.

L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire
presque à l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur
l’avant-dernier échelon, un homme de taille moyenne, comme était
le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
habitants ou plutôt les habitantes de la chambre.

À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce
de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis
que Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de
sa route aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le
jardin et s’avança droit à l’échelle.

Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de
son côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le
roi, et peut-être tous deux.

Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.

En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut
arrêté tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste;
une fois au poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
porte de son appartement, fort humilié et surtout fort
désappointé.

D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La
Vallière et la Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même
avait paru à la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
s’agissait.

Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan
accourut à l’appel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
en vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
esprits si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à
l’aventure; il n’y eut pour Malicorne d’autre ressource que de
passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir voulu forcer la porte de
Mlle de Tonnay-Charente.

Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet
M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
fenêtre et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de
la part de Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en
son propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et
une personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien
plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était
point là pour l’excuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
maison de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que
Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
à M. de Guiche et par bien d’autres endroits tout aussi délicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde
et qu’il était beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt
dix fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.

Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux
consolations.

D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en
dédommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger
ainsi sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à
La Vallière.

Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.

Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle
resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient
remédier à cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
côté, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune
fille.

-- Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.

-- Comment, vous dormez?

-- Sans doute.

-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec
une douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.

-- Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?

-- N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?

-- Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une
charge chez le roi.

-- N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme
vous me voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce
que j’ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

-- Oh! c’est très vrai.

-- Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et
alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
et cela dix fois par minute.

-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
bruit chez elle.

-- Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi
vous dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde,
de vous mettre à la porte de chez elle.

-- Je comprends.

-- C’est heureux.

-- Mais qu’arrivera-t-il alors?

-- Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous,
poussera la nuit de tels gémissements et de telles lamentations,
qu’elle fera du désespoir pour deux.

-- Alors on la mettra dans une autre chambre.

-- Oui, mais laquelle?

-- Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.

-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
mieux que celle de Madame.

-- C’est vrai.

-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.

-- Je n’y manquerai pas.

-- Et donnez-moi le mot à La Vallière.

-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

-- Eh bien! qu’elle pleure tout haut.

Et ils se séparèrent.


Chapitre CLXXII -- Où il est traité de menuiserie et où il est
donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers


Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui
reconnut qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque
résistance venant plutôt de sa timidité que de sa froideur,
résolut de le mettre à exécution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’oeuvre
de Malicorne.

Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel
que le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_
réussit parfaitement auprès de Madame.

Elle éloigna d’abord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné
Montalais, elle éloigna La Vallière.

On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements
mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des
officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, placé sous la surveillance de
Mme de Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu
parler des tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait
griller les fenêtres des chambres et les ouvertures des cheminées.

Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La
Vallière, dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute
autre chose.

Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était
souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la
savait en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
Vallière n’avait donc d’autre distraction que de regarder à
travers les grilles de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait
comme d’habitude, elle aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à
la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
bâtiments, et additionnait des formules algébriques sur du papier.
Il ne ressemblait pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin
d’une tranchée, relèvent les angles d’un bastion ou prennent la
hauteur des murs d’une forteresse.

La Vallière reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de
la fenêtre.

Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au
caractère toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le
pauvre garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait
pas être dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque,
selon toute probabilité, elle ne serait jamais en position de lui
rendre ce qu’il avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir
au malheur.

La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été
là; mais Montalais était absente.

C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.

Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait
apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux
et rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une
de ces bobines sur lesquelles on dévide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la
bobine.

La Vallière le déroula et lut:

«Mademoiselle,

«Je suis inquiet de savoir deux choses:

«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de
bois ou de briques.

«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est
placé votre lit.

«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même
voie qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la
bobine.

«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai
jetée dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi,
ayez tout simplement l’obligeance de la laisser tomber.

«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
respectueux serviteur,

«Malicorne.

«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»

-- Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit
devenu fou.

Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait
dans la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse
compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:

«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»

Elle sourit d’un air de doute.

«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»

Et il montra sa tête.

Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:

«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.

La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce
que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit:
«Bois.»

Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit
encore: «Dix pas.»

Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la
salua et lui fit signe qu’il descendait.

La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.

Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions
de Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança,
l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe
d’une noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-
Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le
plus près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent
les rayons du soleil pour se développer plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis
même occupé par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait
l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques
rencontres inattendues.

Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser
magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques
visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait
pour La Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de
l’un est toujours une amorce pour l’autre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque
nouvelle.

-- D’une grande, répondit celui-ci.

-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

-- Mlle de La Vallière a déménagé.

-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

-- Oui.

-- Elle logeait chez Madame.

-- Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a
installée dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de
votre futur appartement.

-- Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en
désignant du doigt l’étage supérieur.

-- Non, dit Malicorne, _là-bas_.

Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.

-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
appartement?

-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
naturellement être sous la chambre de La Vallière.

De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre
Malicorne un de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà
envoyé un, un quart d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut
fou.

-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre
pensée.

-- Comment! à ma pensée?...

-- Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble parfaitement
ce que je voulais dire.

-- Je l’avoue.

-- Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur
de Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.

-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

-- Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la
rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste
les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de
Montalais et Mlle de La Vallière.

-- Eh bien! après?

-- Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque
M. de Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.

-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

-- Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je
devinerais tout de suite, moi.

-- Et que feriez-vous?

-- Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici
contre celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.

-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le
premier poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé
seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
êtes fou.

-- Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez
deux erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis
pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

-- Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.

-- J’écoute, dit de Saint-Aignan.

-- Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus
veillait sur la nymphe Io.

-- Je le sais.

-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la
prisonnière, et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer
cette fortune.

-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
Malicorne.

-- Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont
l’imagination rapprocherait les deux amants?

-- Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.

-- Monsieur de Saint-Aignan!...

-- Après?

-- Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance
royale?

-- Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître,
quand j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.

-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

-- Qu’est-ce que ce papier? un plan?

-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
probabilité, vont devenir vos deux chambres.

-- Oh! non, quoi qu’il arrive.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de
gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par
M. de Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.

-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à
l’un de ces messieurs le plan que je vous présentais et les
avantages y annexés.

-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
avec défiance.

-- Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir
ostensiblement chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de
ces messieurs.

-- Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?

-- Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
Vallière!

-- Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.

Malicorne déplia le petit papier de la bobine.

-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
plancher de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple
parquet de bois.

-- Eh bien?

-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé
chez vous sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par
conséquent, le parquet de Mlle de La Vallière.

-- Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.

-- Plaît-il? fit Malicorne.

-- Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.

-- Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.

-- Les amoureux ne réfléchissent point au danger.

-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

-- Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le
château en retentira?

-- Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je
vous désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
quadrilatère de six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul,
même des plus voisins, ne s’apercevra qu’il travaille.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me
bouleversez.

-- Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
dont vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La
Vallière de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
de La Vallière.

-- Mais cet escalier, on le verra?

-- Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur
laquelle vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira
le reste de l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il
disparaîtra sous une trappe qui sera le parquet même, et qui
s’ouvrira sous le lit.

-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à
étinceler.

-- Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire
avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi
un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement,
sera frappé de mon idée, et je vais la lui développer.

-- Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous
oubliez que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que,
par conséquent, j’ai les droits de la priorité.

-- Voulez-vous donc la préférence?

-- Si je la veux! je crois bien!

-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour
la première promotion que je vous donne là, et peut-être même
quelque bon duché.

-- C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler
quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
vous devrai.

-- Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.

-- Je m’en ferai gloire, monsieur.

-- Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son
serviteur.

-- Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans
cet escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de
lettres de noblesse.

Malicorne s’inclina.

-- Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-
Aignan.

-- Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la
permission.

-- À l’instant même je cours chez lui.

-- Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin.

-- Quand l’aurai-je?

-- Ce soir.

-- N’oubliez pas les précautions.

-- Je vous l’amène les yeux bandés.

-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.

-- Sans armoiries.

-- Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu.

-- Très bien, monsieur le comte.

-- Mais La Vallière.

-- Eh bien?

-- Que dira-t-elle en voyant l’opération?

-- Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup.

-- Je le crois.

-- Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez
elle, elle aura la curiosité de descendre.

-- Espérons, dit de Saint-Aignan.

-- Oui, espérons, répéta Malicorne.

-- Je m’en vais chez le roi, alors.

-- Et vous faites à merveille.

-- À quelle heure ce soir mon ouvrier?

-- À huit heures.

-- Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier
son quadrilatère?

-- Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra
le temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une
partie de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut
compter avec l’escalier.

-- Deux jours, c’est bien long.

-- Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-
il, au moins, que cette porte soit décente.

-- Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon
déménagement sera prêt pour après-demain au soir.


Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux


De Saint-Aignan, ravi de ce qu’il venait d’entendre, enchanté de
ce qu’il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
de Guiche.

Lui qui, un quart d’heure auparavant, n’eût pas donné ses deux
chambres pour un million, il était prêt à acheter, pour un
million, si on le lui eût demandé, les deux bienheureuses chambres
qu’il convoitait maintenant.

Mais il n’y rencontra pas tant d’exigences. M. de Guiche ne savait
pas encore où il devait loger, et, d’ailleurs, était trop
souffrant toujours pour s’occuper de son logement.

De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
côté, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
moyennant un pot-de-vin de six mille livres à l’intendant du
comte, et crut avoir fait une affaire d’or.

Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
de Guiche.

Le tout, sans que nous puissions affirmer bien sûrement que, dans
ce déménagement général, ce sont ces deux chambres que de Guiche
habitera.

Quant à M. Dangeau, il était si transporté de joie, qu’il ne se
donna même pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
intérêt supérieur à déménager.

Une heure après cette nouvelle résolution prise par de Saint-
Aignan, de Saint-Aignan était donc en possession des deux
chambres. Dix minutes après que de Saint-Aignan était en
possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
Aignan escorté des tapissiers.

Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
de Saint-Aignan, et l’on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
de Guiche, et l’on trouvait enfin de Saint-Aignan.

Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait déjà donné deux
ou trois mouvements d’impatience lorsque de Saint-Aignan entra
tout essoufflé chez son maître.

-- Tu m’abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
lamentable dont César avait dû, dix-huit cents ans auparavant,
dire le _Tu quoque._

-- Sire, dit de Saint-Aignan, je n’abandonne pas le roi, tout au
contraire; seulement, je m’occupe de mon déménagement.

-- De quel déménagement? Je croyais ton déménagement terminé
depuis trois jours.

-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal où je suis, et je passe dans
le corps de logis en face.

-- Quand je te disais que, toi aussi, tu m’abandonnais! s’écria le
roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n’avais qu’une femme
dont mon coeur se souciât, toute ma famille se ligue pour me
l’arracher. J’avais un ami à qui je confiais mes peines et qui
m’aidait à en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
et me quitte sans même me demander congé.

De Saint-Aignan se mit à rire.

Le roi devina qu’il y avait quelque mystère dans ce manque de
respect.

-- Qu’y a-t-il? s’écria le roi plein d’espoir.

-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
rendre à son roi le bonheur qu’il a perdu.

-- Tu vas me faire voir La Vallière? fit Louis XIV.

-- Sire, je n’en réponds pas encore, mais...

-- Mais?...

-- Mais je l’espère.

-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
connaître ton projet, je veux t’y aider de tout mon pouvoir.

-- Sire, répondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
même comment je vais m’y prendre pour arriver à ce but; mais j’ai
tout lieu de croire que, dès demain...

-- Demain, dis-tu?

-- Oui, Sire.

-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi déménages-tu?

-- Pour vous servir mieux.

-- Et en quoi, étant déménagé, me peux-tu mieux servir?

-- Savez-vous où sont situées les deux chambres que l’on destinait
au comte de Guiche.

-- Oui.

-- Alors, vous savez où je vais.

-- Sans doute; mais cela ne m’avance à rien.

-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu’au-dessus de ce
logement sont deux chambres?

-- Lesquelles?

-- L’une, celle de Mlle de Montalais, et l’autre...

-- L’autre, c’est celle de La Vallière, de Saint-Aignan?

-- Allons donc, Sire.

-- Oh! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-
Aignan, c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète; en me
rapprochant d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux
pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.

-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
Votre Majesté connaissait mes projets dans toute leur étendue,
elle continuât à me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
Sire, j’en connais de plus triviales que certains puritains de la
Cour ne manqueront pas de m’appliquer quand ils sauront ce que je
compte faire pour Votre Majesté.

-- De Saint-Aignan, je meurs d’impatience; de Saint-Aignan, je
dessèche; de Saint-Aignan, je n’attendrai jamais jusqu’à demain...
Demain! mais, demain, c’est une éternité.

-- Et cependant, Sire, s’il vous plaît, vous allez sortir tout à
l’heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.

-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
d’elle.

-- Non pas, Sire, je reste.

-- Avec qui sortirai-je, alors?

-- Avec les dames.

-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.

-- Sire, il le faut.

-- Non, non! mille fois non! Non, je ne m’exposerai plus à ce
supplice horrible d’être à deux pas d’elle, de la voir,
d’effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
renonce à ce supplice que tu crois un bonheur et qui n’est qu’une
torture qui brûle mes yeux, qui dévore mes mains, qui broie mon
coeur; la voir en présence de tous les étrangers et ne pas lui
dire que je l’aime, quand tout mon être lui révèle cet amour et me
trahit devant tous. Non, je me suis juré à moi-même que je ne le
ferais plus, et je tiendrai mon serment.

-- Cependant, Sire, écoutez bien ceci.

-- Je n’écoute rien, de Saint-Aignan.

-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d’honneur
soient absentes deux heures de votre domicile.

-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.

-- Il est dur pour moi de commander à mon roi; mais dans cette
circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
promenade.

-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je découvre à
toute ma Cour un coeur qui ne s’appartient plus à lui-même. Ne
dit-on pas déjà trop que je rêve la conquête du monde, mais
qu’auparavant je devrais commencer par faire la conquête de moi-
même?

-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
factieux; mais, quels qu’ils soient, si Votre Majesté préfère les
écouter, je n’ai plus rien à dire. Alors, le jour de demain se
recule à des époques indéterminées.

-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j’irai coucher
à Saint-Germain aux flambeaux; j’y déjeunerai demain et serai de
retour à Paris vers les trois heures. Est-ce cela?

-- Tout à fait.

-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.

-- Votre Majesté a deviné la minute.

-- Et tu ne veux rien me dire?

-- C’est-à-dire que je ne puis rien vous dire. L’industrie est
pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
un si grand rôle, que j’ai l’habitude de lui laisser toujours la
part la plus étroite, certain qu’il s’arrangera de manière à
prendre toujours la plus large.

-- Allons, je m’abandonne à toi.

-- Et vous avez raison.

Réconforté de la sorte, le roi s’en alla tout droit chez Madame,
où il annonça la promenade projetée.

Madame crut à l’instant même voir, dans cette partie improvisée,
un complot du roi pour entretenir La Vallière, soit sur la route,
à la faveur de l’obscurité, soit autrement; mais elle se garda
bien de rien manifester à son beau-frère, et accepta l’invitation
le sourire sur les lèvres.

Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d’honneur la
suivissent, se réservant de faire le soir ce qui lui paraîtrait le
plus propre à contrarier les amours de Sa Majesté.

Puis, lorsqu’elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donné
cet ordre pût croire que Mlle de La Vallière serait de la
promenade, au moment peut-être où il se repaissait en idée de ce
triste bonheur des amants persécutés, qui est de réaliser, par la
seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
moment même, Madame au milieu de ses filles d’honneur, disait:

-- J’aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
Charente et Mlle de Montalais.

La Vallière avait prévu le coup, et, par conséquent, s’y
attendait; mais la persécution l’avait rendue forte. Elle ne donna
point à Madame la joie de voir sur son visage l’impression du coup
qu’elle recevait au coeur.

Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
caractère angélique à sa physionomie:

-- Ainsi, madame, me voilà libre ce soir? dit-elle.

-- Oui, sans doute.

-- J’en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
bien voulu remarquer, et que, d’avance, j’ai eu l’honneur de lui
offrir.

Et, ayant fait une respectueuse révérence, elle se retira chez
elle.

Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.

Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
et se répandit par tout le château. Dix minutes après, Malicorne
savait la résolution de Madame et faisait passer sous la porte de
Montalais un billet conçu en ces termes:

«Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.»

Montalais, selon les conventions faites, commença par brûler le
papier, puis se mit à réfléchir.

Montalais était une fille de ressources, et elle eut bientôt
arrêté son plan.

À l’heure où elle devait se rendre chez Madame, c’est-à-dire vers
cinq heures, elle traversa le préau tout courant, et, arrivée à
dix pas d’un groupe d’officiers, poussa un cri, tomba
gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
en boitant.

Les gentilshommes accoururent à elle pour la soutenir. Montalais
s’était donné une entorse.

Elle n’en voulut pas moins, fidèle à son devoir, continuer son
ascension chez Madame.

-- Qu’y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
vous prenais pour La Vallière.

Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
s’était tordu le pied.

Madame parut la plaindre et voulut faire venir, à l’instant même,
un chirurgien.

Mais elle, assurant que l’accident n’avait rien de grave:

-- Madame, dit-elle, je m’afflige seulement de manquer à mon
service, et j’eusse voulu prier Mlle de La Vallière de me
remplacer près de Votre Altesse...

Madame fronça le sourcil.

-- Mais je n’en ai rien fait, continua Montalais.

-- Et pourquoi n’en avez-vous rien fait? demanda Madame.

-- Parce que la pauvre La Vallière paraissait si heureuse d’avoir
sa liberté pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
senti le courage de la mettre en service à ma place.

-- Comment, elle est joyeuse à ce point? demanda Madame frappée de
ces paroles.

-- C’est-à-dire qu’elle en est folle; elle chantait, elle toujours
si mélancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu’elle déteste le
monde, et que son caractère contient un grain de sauvagerie.

«Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaieté ne me paraît pas
naturelle, à moi.»

-- Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner
chez elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis,
d’ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
heureuses de l’accompagner; aussi n’ai-je pas même fait ma
proposition à Mlle de La Vallière.

Madame se tut.

-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un léger serrement de
coeur, en voyant si mal réussir cette ruse de guerre sur laquelle
elle avait si complètement compté, qu’elle n’avait pas cru
nécessaire d’en chercher une autre. Madame m’approuve? continua-t-
elle.

Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
demie de Paris à Saint-Germain il pourrait bien être en une heure
à Paris.

-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessée, La Vallière vous
a au moins offert sa compagnie?

-- Oh! elle ne connaît pas encore mon accident; mais, le connût-
elle, je ne lui demanderai certes rien qui la dérange de ses
projets. Je crois qu’elle veut réaliser seule, ce soir, la partie
de plaisir du feu roi, quand il disait à M. de Saint-Mars:
«Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien.»

Madame était convaincue que quelque mystère amoureux était caché
sous cette soif de solitude. Ce mystère devait être le retour
nocturne de Louis. Il n’y avait plus à en douter, La Vallière
était prévenue de ce retour, de là cette joie de rester au Palais-
Royal.

C’était tout un plan combiné d’avance.

-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.

Et elle prit un parti décisif.

-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prévenir votre
amie, mademoiselle de La Vallière, que je suis au désespoir de
troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de s’ennuyer seule
chez elle, comme elle le désirait, elle viendra s’ennuyer avec
nous à Saint-Germain.

-- Ah! pauvre La Vallière, fit Montalais d’un air dolent, mais
avec l’allégresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce qu’il n’y
aurait pas moyen que Votre Altesse...

-- Assez, dit Madame, je le veux! Je préfère la société de Mlle La
Baume Le Blanc à toutes les autres sociétés. Allez, envoyez-la-moi
et soignez votre jambe.

Montalais ne se fit pas répéter l’ordre. Elle rentra, écrivit sa
réponse à Malicorne, et la glissa sous le tapis. «On ira», disait
cette réponse. Une Spartiate n’eût pas écrit plus laconiquement.

«De cette façon, pensait Madame, pendant la route, je la
surveille, pendant la nuit, elle couche près de moi, et bien
adroite est Sa Majesté si elle échange un seul mot avec Mlle de La
Vallière.

La Vallière reçut l’ordre de partir avec la même douceur
indifférente qu’elle avait reçu l’ordre de rester.

Seulement, intérieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
changement de résolution de la princesse comme une consolation que
lui envoyait la Providence.

Moins pénétrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
hasard.

Tandis que tout le monde, à l’exception des disgraciés, des
malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
à la chambre de La Vallière.

Cet homme se mit à l’oeuvre, alléché par la splendide récompense
qui lui avait été promise.

Comme on avait fait prendre chez les ingénieurs de la maison du
roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l’eau les
madriers de chêne durs comme du fer, l’ouvrage avança rapidement,
et un morceau carré du plafond, choisi entre deux solives, tomba
dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l’ouvrier et d’un
valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
entendre et ne rien répéter.

Seulement, en vertu d’un nouveau plan indiqué par Malicorne,
l’ouverture fut pratiquée dans l’angle.

Voici pourquoi.

Comme il n’y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
La Vallière, La Vallière avait demandé et obtenu, le matin même,
un grand paravent destiné à remplacer une cloison.

Le paravent avait été accordé.

Il suffisait parfaitement pour cacher l’ouverture, qui d’ailleurs,
serait dissimulée par tous les artifices de l’ébénisterie.

Le trou pratiqué, l’ouvrier se glissa entre les solives et se
trouva dans la chambre de La Vallière.

Arrivé là, il scia carrément le plancher, et, avec les feuilles
mêmes du parquet, il confectionna une trappe s’adaptant si
parfaitement à l’ouverture, que l’oeil le plus exercé n’y pouvait
voir que les interstices obligés d’une soudure de parquet.

Malicorne avait tout prévu. Une poignée et deux charnières,
achetées d’avance, furent posées à cette feuille de bois.

Un de ces petits escaliers tournants, comme on commençait à en
poser dans les entresols, fut acheté tout fait par l’industrieux
Malicorne, et payé deux mille livres.

Il était plus haut qu’il n’était besoin; mais le charpentier en
supprima des degrés, et il se trouva d’exacte mesure.

Cet escalier, destiné à recevoir un si illustre poids, fut
accroché au mur par deux crampons seulement.

Quant à sa base, elle fut arrêtée dans le parquet même du comte
par deux fiches vissées: le roi et tout son conseil eussent pu
monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.

Tout marteau frappait sur un coussinet d’étoupes, toute lime
mordait, le manche enveloppé de laine, la lame trempée d’huile.

D’ailleurs, le travail le plus bruyant avait été fait pendant la
nuit et pendant la matinée, c’est-à-dire en l’absence de La
Vallière et de Madame.

Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
Vallière remonta dans sa chambre, tout était en place, et pas la
moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
attester la violation de domicile.

Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
dans ce travail, avait déchiré ses doigts et sa chemise, et
dépensé beaucoup de sueur au service de son roi.

La paume de ses mains, surtout, était toute garnie d’ampoules.

Ces ampoules venaient de ce qu’il avait tenu l’échelle à
Malicorne.

Il avait, en outre, apporté un à un les cinq morceaux de
l’escalier, formés chacun de deux marches.

Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s’il l’eût vu si ardent à
l’oeuvre, le roi lui eût juré reconnaissance éternelle.

Comme l’avait prévu Malicorne, l’homme des mesures exactes,
l’ouvrier eut terminé toutes ses opérations en vingt-quatre
heures.

Il reçut vingt-quatre louis et partit comblé de joie; c’était
autant qu’il gagnait d’ordinaire en six mois.

Nul n’avait le plus petit soupçon de ce qui s’était passé sous
l’appartement de Mlle de La Vallière.

Mais, le soir du second jour, au moment où La Vallière venait de
quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un léger
craquement retentit au fond de la chambre.

Étonnée, elle regarda d’où venait le bruit. Le bruit recommença.

-- Qui est là? demanda-t-elle avec un accent d’effroi.

-- Moi, répondit la voix si connue du roi.

-- Vous!... vous! s’écria la jeune fille qui se crut un instant
sous l’empire d’un songe. Mais où cela, vous?... vous, Sire?

-- Ici, répliqua le roi en dépliant une des feuilles du paravent,
et en apparaissant comme une ombre au fond de l’appartement.

La Vallière poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
fauteuil.


Chapitre CLXXIV -- L'apparition


La Vallière se remit promptement de sa surprise; à force d’être
respectueux, le roi lui rendait par sa présence plus de confiance
que son apparition ne lui en avait ôté.

Mais, comme il vit surtout que ce qui inquiétait La Vallière,
c’était la façon dont il avait pénétré chez elle, il lui expliqua
le système de l’escalier caché par le paravent, se défendant
surtout d’être une apparition surnaturelle.

-- Oh! Sire, lui dit La Vallière en secouant sa blonde tête avec
un charmant sourire, présent ou absent, vous n’apparaissez pas
moins à mon esprit dans un moment que dans l’autre.

-- Ce qui veut dire, Louise?

-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: c’est qu’il n’est pas un
instant où la pauvre fille dont vous avez surpris le secret à
Fontainebleau, et que vous êtes venu reprendre au pied de la
croix, ne pense à vous.

-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.

La Vallière sourit tristement et continua:

-- Mais, Sire, avez-vous réfléchi que votre ingénieuse invention
ne pouvait nous être d’aucune utilité?

-- Et pourquoi cela? Dites, j’attends.

-- Parce que cette chambre où je loge, Sire, n’est point à l’abri
des recherches, il s’en faut; Madame peut y venir par hasard; à
chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
en dedans, c’est me dénoncer aussi clairement que si j’écrivais
dessus: «N’entrez pas, le roi est ici!» Et, tenez, Sire, en ce
moment même, rien n’empêche que la porte ne s’ouvre, et que Votre
Majesté, surprise, ne soit vue près de moi.

-- C’est alors, dit en riant le roi, que je serais véritablement
pris pour un fantôme, car nul ne peut dire par où je suis venu
ici. Or, il n’y a que les fantômes qui passent à travers les murs
ou à travers les plafonds.

-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
Jamais rien de pareil n’aurait été dit sur les filles d’honneur,
pauvres créatures que la méchanceté n’épargne guère, cependant.

-- Et vous concluez de tout cela, ma chère Louise?... Voyons,
dites, expliquez-vous!

-- Qu’il faut, hélas! pardonnez-moi, c’est un mot bien dur...

Louis sourit.

-- Voyons, dit-il.

-- Qu’il faut que Votre Majesté supprime l’escalier, machinations
et surprises; car le mal d’être pris ici, songez-y, Sire, serait
plus grand que le bonheur de s’y voir.

-- Eh bien! chère Louise, répondit le roi avec amour, au lieu de
supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
simple auquel vous n’avez point pensé.

-- Un moyen... encore?...

-- Oui, encore. Oh! vous ne m’aimez pas comme je vous aime,
Louise, puisque je suis plus inventif que vous.

Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu’elle serra
doucement.

-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant où
chacun peut entrer à son aise?

-- Tenez, Sire, au moment même où vous en parlez, j’en tremble.

-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.

-- Sire, Sire, que dites-vous là? s’écria La Vallière effrayée.

-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque, à mon premier mot, vous
prenez cette grande colère; d’abord, savez-vous à qui
appartiennent ces chambres?

-- Mais à M. le comte de Guiche.

-- Non pas, à M. de Saint-Aignan.

-- Vrai! s’écria La Vallière.

Et ce mot, échappé du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
comme un éclair de doux présage dans le coeur épanoui du roi.

-- Oui, à de Saint-Aignan, à notre ami, dit-il.

-- Mais, Sire, reprit La Vallière, je ne puis pas plus aller chez
M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l’ange
redevenu femme.

-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?

-- Impossible! impossible!

-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l’on peut
tout.

-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard chargé
d’amour.

-- Oh! vous croyez à ma parole, n’est-ce pas?

-- J’y crois lorsque vous n’y êtes pas, Sire; mais, lorsque vous y
êtes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
plus à rien.

-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?

-- C’est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
vous n’êtes pas le roi, pour moi.

-- Oh! Dieu merci, je l’espère bien; vous voyez comme je cherche.
Écoutez: la présence d’un tiers vous rassurera-t-elle?

-- La présence de M. de Saint-Aignan? oui.

-- En vérité, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
soupçons.

La Vallière ne répondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
clair regard qui pénétrait jusqu’au fond des coeurs, et dit tout
bas:

-- Hélas! hélas! ce n’est pas de vous que je me défie, ce n’est
pas sur vous que portent mes soupçons.

-- J’accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
qui a l’heureux privilège de vous rassurer, sera toujours présent
à notre entretien, je vous le promets.

-- Bien vrai, Sire?

-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre côté?...

-- Attendez, oh! ce n’est pas tout.

-- Encore quelque chose, Louise?

-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
sommes pas au bout, Sire.

-- Allons, achevez de me percer le coeur.

-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
avoir, près de M. de Saint-Aignan lui-même, une sorte de motif
raisonnable.

-- De motif raisonnable! reprit le roi d’un ton de doux reproche.

-- Sans doute. Réfléchissez, Sire.

-- Oh! vous avez toutes les délicatesses, et, croyez-le, mon seul
désir est de vous égaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
fait comme vous désirez. Nos entretiens auront un objet
raisonnable, et j’ai déjà trouvé cet objet.

-- De sorte, Sire?... dit La Vallière en souriant.

-- Que, dès demain, si vous voulez...

-- Demain?

-- Vous voulez dire que c’est trop tard? s’écria le roi en serrant
entre ses deux mains la main brûlante de La Vallière.

En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.

-- Sire, Sire, s’écria La Vallière, quelqu’un s’approche,
quelqu’un vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
supplie!

Le roi ne fit qu’un bond de sa chaise derrière le paravent.

Il était temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.

Il va sans dire qu’elle entra tout naturellement et sans faire
aucune cérémonie.

Elle savait bien, la rusée, que frapper discrètement à cette porte
au lieu de la pousser, c’était montrer à La Vallière une défiance
désobligeante.

Elle entra donc, et après un rapide coup d’oeil qui lui montra
deux chaises fort près l’une de l’autre, elle employa tant de
temps à refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
Saint-Aignan.

Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
avertit Montalais de la disparition du prince; elle réussit alors
à fermer la porte rebelle, et s’approcha de La Vallière.

-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons sérieusement, vous le
voulez bien.

Louise, toute à son émotion, n’entendit pas sans une secrète
terreur ce sérieusement, sur lequel Montalais avait appuyé à
dessein.

-- Mon Dieu! ma chère Aure, murmura-t-elle, qu’y a-t-il donc
encore?

-- Il y a, chère amie, que Madame se doute de tout.

-- De tout quoi?

-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
que je veux dire? Voyons: tu as dû voir les fluctuations de Madame
depuis plusieurs jours; tu as dû voir comme elle t’a prise auprès
d’elle, puis congédiée, puis reprise.

-- C’est étrange, en effet; mais je suis habituée à ses
bizarreries.

-- Attends encore. Tu as remarqué ensuite que Madame, après
t’avoir exclue de la promenade, hier, t’a fait donner ordre
d’assister à cette promenade.

-- Si je l’ai remarqué! sans doute.

-- Eh bien! il paraît que Madame a maintenant des renseignements
suffisants, car elle a été droit au but, n’ayant plus rien à
opposer en France à ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
sais ce que je veux dire par le torrent?

La Vallière cacha son visage entre ses mains.

-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
qui a enfoncé la porte des Carmélites de Chaillot, et renversé
tous les préjugés de cour, tant à Fontainebleau qu’à Paris.

-- Hélas! hélas! murmura La Vallière, toujours voilée par ses
doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.

-- Oh! ne t’afflige pas ainsi, lorsque tu n’es qu’à la moitié de
tes peines.

-- Mon Dieu! s’écria la jeune fille avec anxiété, qu’y a-t-il donc
encore?

-- Eh bien! voici le fait. Madame, dénuée d’auxiliaires en France,
car elle a usé successivement les deux reines, Monsieur et toute
la Cour, Madame s’est souvenue d’une certaine personne qui a sur
toi de prétendus droits.

La Vallière devint blanche comme une statue de cire.

-- Cette personne, continua Montalais, n’est point à Paris en ce
moment.

-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.

-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.

-- Oui, oui, soupira La Vallière à demi brisée.

-- N’est-ce pas à la Cour du roi Charles II que se trouve cette
personne? Dis.

-- Oui.

-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d’une
traite jusqu’à Hampton-Court, qui est, à ce qu’il paraît, une
maison royale située à douze milles de Londres!

-- Oui, après?

-- Or, comme Madame écrit régulièrement à Londres tous les quinze
jours, et que le courrier ordinaire avait été expédié à Londres il
y a trois jours seulement, j’ai pensé qu’une circonstance grave
pouvait seule lui mettre la plume à la main. Madame est paresseuse
pour écrire, comme tu sais.

-- Oh! oui.

-- Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour
toi.

-- Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité
d’un automate.

-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire...

-- Tu as cru y lire?...

-- Peut-être me suis-je trompée.

-- Quoi?... Voyons.

-- Le nom de Bragelonne.

La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation.

-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se
sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de
l’innocence. Je n’ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne.
Ma vie est à découvert, et s’ouvre comme un livre où tout le monde
peut lire, depuis le roi jusqu’au premier passant. Aure, ma chère
Aure, que faire? Que devenir?

Montalais se rapprocha.

-- Dame, consulte-toi, dit-elle.

-- Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre soeur
peut aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me
demande, ce n’est point cela que je lui ai promis.

-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne
excuse.

-- Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai
payé assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où
je me trouve?

-- Parle-moi plus clairement.

-- Que te dirai-je?

-- Ainsi, rien de plus particulier?

-- Non, fit Louise avec étonnement.

-- Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes?

-- Oui.

-- Relativement à M. Raoul?

-- Pas autre chose.

-- C’est délicat, répliqua Montalais.

-- Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour
lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le
roi?

-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul,
dont je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me
prononçant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le
roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te
conseillant d’une certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
marché d’une bien difficile position.

-- Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du
ton légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle
d’épouser M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui
faire aucun déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le
roi, faut-il le faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est
vrai, mais auquel l’amour prête une certaine apparence de valeur?
Ce que je te demande donc, c’est de m’enseigner un moyen de me
dégager honorablement, soit d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt
je te demande de quel côté je puis me dégager le plus
honorablement.

-- Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne
suis pas un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles
de conduite parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai
quelque expérience, et je puis te dire que jamais une femme ne
demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans être
fortement embarrassée. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
as de l’honneur; si donc tu es embarrassée, ayant pris un tel
engagement, ce n’est pas le conseil d’une étrangère, tout est
étranger pour un coeur plein d’amour, ce n’est pas, dis-je, mon
conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le donnerai donc point,
d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus embarrassée
après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire, c’est
de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide;
dis-moi pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons
point d’école.

-- Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa
compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?

-- Pour toi, si tu es véritablement mon amie...

-- N’es-tu pas la confidente de Madame?

-- Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce
côté-là, je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par
conséquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de
ces sortes de bénéfices mutuels.

-- Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame?

-- Évidemment. T’en plains-tu?

-- Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui
paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie.

-- À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
sotte.

-- Donc, tu me serviras?

-- Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.

-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Vallière en
regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.

-- Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère
Louise, nous sommes bien changées.

-- Comment, cela!

-- C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas,
à Blois?

La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer.

Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit
murmurer ces mots:

-- Pauvre fille!

Puis, se reprenant.

-- Pauvre roi! dit-elle.

Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où
l’attendait Malicorne.


Chapitre CLXXV -- Le portrait


Dans cette maladie qu’on appelle _l’amour_, les accès se suivent à
des intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.

Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à
mesure que la guérison arrive.

Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en
particulier, continuons notre récit.

Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez
de Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur
le parquet un billet écrit de la main du roi.

Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la
fente du parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne
pouvait monter où montait ce simple papier.

C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu
que le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il
s’était, de son autorité privée, réservé ce dernier poste.

La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
le moyen de lever la plaque parquetée.

-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.

Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps
ils la rassurèrent.

L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.

Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au
dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le
roi, qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main.

Cette délicate déférence la toucha sensiblement.

Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui,
avec un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La
Vallière ses remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle.

Puis, se tournant vers le roi:

-- Sire, dit-il, notre homme est arrivé.

La Vallière, inquiète, regarda Louis.

-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire
l’honneur de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander
un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
je désire que vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si
vous l’exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.

La Vallière rougit.

-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
seulement: nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.

La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.

-- Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté,
dit de Saint Aignan.

Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes.

Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou
blanc comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux
serrés et crépus des cheveux argentés de la jeune fille.

La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur
gris perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la
blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
bouquet de pensées, de roses du Bengale et de clématites au
feuillage finement découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme
une coupe à verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
et violets, pure et merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans
de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.

Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la
saluant.

Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte,
se tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de
beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.

C’était le peintre.

Sa toile était toute prête, sa palette faite.

Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité
de l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement,
comme s’il ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent,
salué un autre gentilhomme.

Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour
elle, il l’invita à s’asseoir.

La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses
regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la
pria de se choisir une occupation.

Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux
pieds de sa maîtresse.

De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses
fleurs à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la
dévorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste
contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
côté, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.

Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure
aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur
argent.

Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
peintre était forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas
représenter une Érycine au lieu d’une La Vallière.

C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il
récitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
comme Patru les racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait
si bien.

Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait.

Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux
fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès,
distillant ses topazes dans l’argent ciselé, servaient
d’accessoires à ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
la plus éphémère figure.

Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-
Aignan, d’ambition.

Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.

Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné,
La Vallière se leva, et fit un signe au roi.

Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques
compliments flatteurs à l’artiste.

De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il
prétendait.

La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et
passa dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir
appelé de Saint-Aignan.

-- À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière.

-- Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi,
qu’on ne m’y trouvera pas?

-- Eh bien?

-- Alors, que deviendrai-je?

-- Vous êtes bien craintive, Louise!

-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?

-- Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous
me direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter?

-- Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas
me croire.

-- À demain, Louise.

La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
royale:

-- Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle.

Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux
yeux de son amant.

-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut
partie.

-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
des hommes.

-- Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en
croirait-elle par hasard le plus malheureux?

-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
bois, en vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me
procure: plus je bois, plus j’ai soif.

-- Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la
position telle qu’elle est.

-- Tu as raison.

-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se
croire satisfait et d’attendre.

-- Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre?

-- Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je
chercherai encore.

Le roi secoua la tête d’un air désespéré.

-- Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà?

-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
trouve.

-- Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire.

Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
l’original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.

Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste.

Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que
Malicorne montra sa tête entre les deux portières.

De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une
certaine tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal
voilait, à son tour, le satellite fidèle.

Malicorne vit, du premier coup d’oeil, ce crêpe étendu sur le
visage de de Saint-Aignan.

-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir!

-- J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
croiriez vous que le roi n’est pas content?

-- Pas content de son escalier?

-- Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup.

-- C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son
goût?

-- Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a
déplu au roi...

-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui
quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte,
vous n’avez pas deviné cela, vous?

-- Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand
je n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?

-- En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près
d’elle?

-- Positivement.

-- Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai
rencontré en bas?

-- Exigé, monsieur Malicorne, exigé!

-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été
mécontente.

-- Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres?
Je ne vous comprends plus.

Malicorne se gratta l’oreille.

-- À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se
rendrait chez vous?

-- À deux heures.

-- Et vous étiez chez vous à attendre le roi?

-- Dès une heure et demie.

-- Ah! vraiment!

-- Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi.

Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne
put s’empêcher de hausser les épaules.

-- Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour
deux heures?

-- Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous
comprenez, qu’un peintre attende deux heures, que le roi une
minute.

Malicorne se mit à rire silencieusement.

-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
de moi et parlez davantage.

-- Vous l’exigez?

-- Je vous en supplie.

-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
peu plus content la première fois qu’il viendra...

-- Il vient demain.

-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
demain...

-- Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le
crois bien!

-- Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire
dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
chose indispensable.

-- Oh! oh!

-- Pendant vingt minutes.

-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-
Aignan effrayé.

-- Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant
vers la porte.

-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
achevez, je commence à comprendre. Et le peintre, le peintre?

-- Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-
heure.

-- Une demi-heure, vous croyez?

-- Oui, je crois.

-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.

-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
de venir m’informer un peu demain?

-- Certes.

-- J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux,
monsieur de Saint Aignan.

Et Malicorne sortit à reculons.

«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de
Saint-Aignan entraîné par sa conviction.


Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court


Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La
Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène
tout naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre
chevalier errant au souffle du caprice d’un roi.

Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
lui ce détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de
Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
enfin à Londres.

De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
aurons reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un
second à Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par
Monck et introduit dans les meilleures sociétés de la Cour de
Charles II, nous courrons après lui jusqu’à l’une des maisons
d’été de Charles II, près de la ville de Kingston, à Hampton-
Court, que baigne la Tamise.

Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui
charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis
la mer.»

Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles
moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres,
avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu
des roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.

Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de
briques perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse
cuirasse de houx flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge
paraît et disparaît dans les grandes herbes comme un coquelicot
qui se courbe sous le souffle du vent.

Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre
des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
pêcheur, aux flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle
magique à la surface de l’eau et frise étourdiment la ligne de son
confrère, l’homme pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la
tanche et l’alose.

Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière,
se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que
l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et
qu’il fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri
VIII, lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au
seul aspect du château neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux
belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est
le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie
des yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce
tableau d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses
peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
boiseries les trous des balles puritaines lancées par les soldats
de Cromwell, le 24 août 1648, alors qu’ils avaient amené Charles
Ier prisonnier à Hampton-Court.

C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
roi poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait,
par un jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans
l’angoisse et la misère.

Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on
croit fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs
touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
rosiers de vingt pieds qui s’épanouissent en plein ciel comme des
gerbes d’artifice; ce n’étaient pas les grands tilleuls dont les
rameaux tombent jusqu’à terre comme des saules, et voilent tout
amour ou toute rêverie sous leur ombre ou plutôt sous leur
chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II aimait dans son
beau palais d’Hampton Court.

Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
de la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais,
comme les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux
tapissées de cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses
qui s’entrouvrent pour laisser voir comme l’oeuf le germe d’or
rutilant au fond de l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et
pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
les petits canards avides, frêle couvée au duvet de soie, qui
poursuivent la mouche verte sur les glaïeuls et la grenouille dans
ses repaires de mousse.

C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les
ponts riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les
allées sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant
dans les bordures de buis et de trèfle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
baignent leurs pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les
ombres charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses,
lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans
son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son époque,
pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon échappé de
tant de beaux yeux qui lançaient l’amour.

Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux
et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur
humide, les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats
et les héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent
leurs arômes enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu
visite à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et,
après cette preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des
infidélités jusqu’au soir.

Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames
demandent sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
tel pied plus ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas
de soie rose ou d’un bas de soie verte.

C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour
une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
les porte de cette couleur.

Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous
verrons, dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse,
une jeune dame en habit de couleur sévère marchant auprès d’un
autre habit de couleur lilas et bleu sombre.

Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel
s’élevait une belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en
allèrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
clôture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
variés de forme; mais, comme ces cabinets étaient pour la plupart
occupés, ces jeunes femmes passèrent: l’une rougissait, l’autre
rêvait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
la Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.

-- Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa
compagne.

-- Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous
mènes.

-- Moi?

-- Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le
jeune Français attend et soupire.

Miss Mary Graffton s’arrêta court.

-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.

-- Pourquoi?

-- Retournons, Stewart.

-- Avançons, au contraire, et expliquons-nous.

-- Sur quoi?

-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il
fait.

-- Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?

-- Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne
m’entend, je l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
un sourire qui indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas
grande.

-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
M. de Buckingham.

-- À propos de M. de Buckingham, Mary...

-- Quoi?

-- Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour
de France; comment va ton coeur de ce côté?

Mary Graffton haussa les épaules.

-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
riant; allons le retrouver bien vite.

-- Pour quoi faire?

-- J’ai à lui parler, moi.

-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
les petits secrets du roi.

-- Tu crois cela?

-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?

-- Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre
roi.

-- Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas
notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
M. de Bragelonne n’a point ici de mission sérieuse.

-- Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour
toi trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de
crédit donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée
à Sa Majesté le roi Charles II?

-- Oui, sans doute.

-- La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
fils de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
prie, et faites-lui aimer l’Angleterre.»

-- Il y avait cela?

-- Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme,
mais je réponds du fond.

-- Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?

-- Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner
M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.

-- De sorte qu’en vertu de cette lettre?...

-- Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais,
splendidement et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre
de White-Hall, et, comme tu es la plus précieuse personne de sa
Cour, attendu que tu as refusé son coeur... allons, ne rougis
pas... il a voulu te donner du goût pour le Français et lui faire
ce beau présent. Voilà pourquoi, toi, héritière de trois cent
mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t’a
mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de conspiration.
Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était
familière, et serrant le bras de sa compagne:

-- Remercie le roi, dit-elle.

-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
répliqua Stewart.

Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait
de l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux
femmes avec un sourire:

-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
jaloux, et la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui
devrait être la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
qui rêve tout seul. Pauvre garçon! Permettez donc que je lui
abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
attendu que j’ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
avec miss Lucy Stewart.

Alors, s’inclinant du côté de Lucy:

-- Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller
saluer le roi, qui nous attend?

Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
Lucy Stewart et l’emmena.

Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec
cette mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises,
demeura un instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme
indécise de ce qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues,
en pâlissant et en rougissant tour à tour, eurent révélé le combat
qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une résolution
et s’avança d’un pas assez ferme vers le banc où Raoul était
assis, et rêvait comme on l’avait bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse
verte, réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille
et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
amenait.

-- On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-
vous?

-- Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur,
mademoiselle, demanda Raoul.

-- À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.

-- À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre
précieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous
passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos
journées ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous
faire asseoir près de moi, à table; aujourd’hui, c’est
M. de Buckingham qui me prie de venir m’asseoir près de vous, sur
ce banc.

-- Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda
Raoul, avec embarras.

-- Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec
miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur
le vicomte?

-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
France, car à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs
pays et presque toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de
temps à la campagne; je suis un sauvage.

-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

-- Comment, vous ne savez?...

-- Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses
pensées. Pardon, je n’entendais pas.

-- Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de
Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!

-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
tort de vous envoyer ici.

-- C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse
et vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec
vous que M. de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.

Raoul rougit à son tour.

-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près
de moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous
aime, et vous l’aimez...

-- Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime
point, puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi,
je n’ai aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.

-- Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

-- M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que
nous nous sommes vus en France.

-- Vous êtes de simples connaissances, alors?

-- Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un
gentilhomme que j’aime comme un frère.

-- De M. le comte de Guiche.

-- Oui, mademoiselle.

-- Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?

-- Oh! que dites-vous là?

-- Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:

-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse
commission en m’offrant à vous comme compagne de promenade. Votre
coeur est ailleurs, et à peine si vous me faites l’aumône de votre
esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal à vous, vicomte, de ne pas
avouer.

-- Madame, je l’avoue.

Elle le regarda.

Il était si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidité,
de douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à
l’idée d’une femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le
jeune homme fût un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute
la sincérité de son coeur.

-- Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.

Raoul s’inclina.

-- Le duc connaît-il cet amour?

-- Nul ne le sait, répondit Raoul.

-- Et pourquoi me le dites-vous, à moi?

-- Mademoiselle...

-- Allons, parlez.

-- Je ne puis.

-- C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne
voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu
maintenant que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je
vous eusse aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme
plein de coeur et de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne
fût-ce que pour vous distraire un moment, une main que l’on
approchait de la vôtre, qu’au lieu de sourire à ma bouche qui vous
souriait, vous avez préféré, vous qui êtes jeune, me dire, à moi
qui suis belle: «J’aime en France!» Eh bien! merci monsieur de
Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et je vous en aime
davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de moi, parlons
de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle; dites-moi
pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage encore
depuis quelques jours?

Raoul fut ému jusqu’au fond du coeur à l’accent doux et triste de
cette voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille
vint encore à son secours.

-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc
dire que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette
ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
l’Angleterre. Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités;
mais soudain la brume arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle
éteint. Cette fois encore, il en a été ainsi. Pardon, assez là-
dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins à une amie.

-- Vous êtes Française, avez vous dit, Française d’âme et de sang!

-- Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais
encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé en
France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du
Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi
Charles II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir
presque aussitôt, pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite
duchesse et a complété mon douaire.

-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
un profond intérêt.

-- J’ai une soeur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France
et déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.

Raoul fit un mouvement.

-- Vous la connaissez?

-- J’ai entendu prononcer son nom.

-- Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle
est heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais,
monsieur de Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai
point la moitié de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
vous en France?

-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

-- Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?

-- On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.

-- Vous ne le croyez pas, j’espère?

-- Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.

-- Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss
Graffton.

-- Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il
avait lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
divertir là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la
Cour du roi Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos
amours. Restez donc à jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez
vite à Paris.»

-- Pas de signature? dit Miss Mary.

-- Non.

-- Donc, n’y croyez pas.

-- Oui; mais voici une seconde lettre.

-- De qui?

-- De M. de Guiche.

-- Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...

-- Lisez.

«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!

De Guiche.»

-- Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
serrement de coeur.

-- Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à
l’instant même congé du roi.

-- Et vous la reçûtes?...

-- Avant-hier.

-- Elle est datée de Fontainebleau.

-- C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je
fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit
à rire et me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous
partez? Est-ce que votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus
décontenancé car, en effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai
point reçu d’ordre de retour.

Mary fronça un sourcil pensif.

-- Et vous restez? demanda-t-elle.

-- Il le faut, mademoiselle.

-- Et celle que vous aimez?...

-- Eh bien?...

-- Vous écrit-elle?

-- Jamais.

-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?

-- Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.

-- Vous écrivait-elle, auparavant?

-- Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.

-- Voici le duc: silence.

En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et
souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.

-- Vous êtes-vous entendus? dit-il.

-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.

-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre
Raoul moins malheureux?

-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.

-- Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?

Et il souriait.

-- Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que
j’étais disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je
le lui ai dit.

Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y
attendait:

-- C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et
surtout une âme loyale, que je vous laissais avec
M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se guérir entre les
mains d’un médecin comme vous.

-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
vous me parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux
coeurs à la fois?

-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
j’ai bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma
blessure, à moi, était incurable.

Mary se recueillit un instant.

-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
l’aime. Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.

-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une
grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne
son coeur.

-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.

-- Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je
puis dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.

-- Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque
chose.

-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un
coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.

-- Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.

-- Il a tort.

-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai
tort?

-- Oui.

-- Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.

-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
Buckingham, avec ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête
et dans son coeur.

Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
prononcées par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
pâleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.

-- Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
que, sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à
Paris.

-- Vous resterez ici, dit Buckingham.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et comment cela?

-- Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne
quitte pas le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle
digne d’être aimée comme l’est Mary Graffton.

-- Alors instruisez-moi.

-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?

-- Oui, si vous me parlez franchement.

Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
tout ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de
pied du roi parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le
cabinet où était le roi avec miss Lucy Stewart.

Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
pied à terre il y avait quelques instants à peine.

-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul
reconnaissant la livrée de la duchesse.

L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et
miss Graffton échangeaient un regard d’intelligence.

-- Voulez-vous donc que je pleure?

-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.

-- Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans
d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une
dette payée; et puis la mélancolie enlaidit.

-- Non pas, voyez plutôt le jeune Français.

-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
en deviendront toutes folles les unes après les autres;
d’ailleurs, lui, il a raison d’être mélancolique.

-- Et pourquoi cela?

-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.

-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez
prêt à faire tout ce que je voudrais.

-- Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?

-- Il s’ennuie?

-- Oui, preuve qu’il est un niais.

-- Comment, un niais?

-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss
Mary Graffton, et il s’ennuie!

-- Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy
Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
Graffton?

-- Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton
ne m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un
amour trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est
question, c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
qu’il laisse derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris,
bien entendu.

-- Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?

-- C’est-à-dire qu’on le laisse.


Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame


Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à
miss Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il
lui promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV
avait eu pour Gabrielle.

Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais
jour, sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre
jaloux.

Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait
Charles II, se mit-elle à éclater de rire.

-- Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le
malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
il facile de voir que vous mentez.

-- Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
Raphaël; vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous
savez encore cela: mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
vous que je les fasse porter aujourd’hui même chez vous?

-- Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
suis trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes.

-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.

-- Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout
ce que je vous demande.

-- Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez?

-- Vous riez, Sire.

-- Pauvre garçon! Au fait, tant pis!

-- Comment, tant pis!

-- Oui, pourquoi s’en va-t-il?

-- Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille?

-- Il est donc forcé?

-- Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.

-- Et par quel ordre?

-- Devinez.

-- Du roi?

-- Juste.

-- Ah! vous m’ouvrez les yeux.

-- N’en dites rien, au moins.

-- Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme.
Ainsi le roi le renvoie?

-- Oui.

-- Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.

-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
le roi, il se lamente!

-- Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà!
mais ce n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
général et pour les maîtresses en particulier, ce que vous dites
là, Sire.

-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève
était une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
avis, et je ne le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est
une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
fidélité! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
celle qui est pauvre, celle qui l’aime pour celle qui le trompe,
a-t-on jamais vu cela?

-- Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au
vicomte, Sire?

-- Oui, je le crois.

-- Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne
tête, et, quand elle veut, elle veut bien.

-- Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate
à notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est
venu demander la permission de le quitter.

-- Et vous la lui avez refusée?

-- Je le crois bien! le roi mon frère a trop à coeur qu’il soit
absent, et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera
pas dit que j’aurai tendu à ce _youngman_ le plus noble et le plus
doux appât de l’Angleterre...

-- Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
moue.

-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un
appât royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne
s’y prendra point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait
inutilement les doux yeux à ce jeune homme; il restera chez nous,
il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...

-- Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à
Votre Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
s’empresse à lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose
incroyable, s’efface devant lui.

-- Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier.

-- Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-
moi à mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous
êtes depuis quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez
aux absents, vous pardonnez les offenses, vous êtes presque
parfait. D’où vient?...

Charles II se mit à rire.

-- C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.

-- Oh! il doit y avoir une autre raison.

-- Dame! j’oblige mon frère Louis XIV.

-- Donnez-m’en une autre encore.

-- Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce
jeune homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en
faveur du vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme
moi.»

-- Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc.

-- Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour
Buckingham. Il paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui.

En ce moment, on gratta à la porte.

-- Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec
impatience.

-- En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un _qui se permet_ de la
plus suprême fatuité, et, pour vous en punir...

Elle alla elle-même ouvrir la porte.

-- Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart.

-- Un messager de France! s’écria Charles; de ma soeur peut-être?

-- Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire.

-- Entrez, entrez, dit Charles.

Le courrier entra.

-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le
roi.

-- Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai
mis vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et
encore ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais.

-- On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.

Et il ouvrit la lettre.

Puis, se prenant à rire aux éclats:

-- En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien.

Et il relut la lettre une seconde fois.

Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait
son ardente curiosité.

-- Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et
coucher ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il
trouve à son chevet un petit sac de cinquante louis.

-- Sire!

-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
la diligence; c’est pressé.

Et il se remit à rire plus fort que jamais.

Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne
savaient quelle contenance garder.

-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
pense que tu as crevé... combien de chevaux?

-- Deux.

-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon
ami, va.

Le courrier sortit avec le valet de chambre.

Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-
dehors:

-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!

Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et
apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.

-- Viens donc, et ferme la porte, duc.

Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha
en souriant.

-- Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français?

-- Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire.

-- Et pourquoi?

-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il
ne veut pas.

-- Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss
Stewart; qu’il dise _oui_, ou qu’il dise _non_, et que cela
finisse.

-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.

-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
plus simple; qu’il dise non.

-- Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire
oui!

-- Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait?

-- Ma foi! oui, tout net.

-- Et qu’a-t-il fait?

-- Il a fait un bond comme pour franchir le détroit.

-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi!
bien heureux.

-- Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux
prises avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne
partira point, comme il en avait manifesté l’intention.

-- Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi.

-- Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable
de l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il
restera.

-- Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
éclatant de rire; ce malheureux est prédestiné.

-- Prédestiné à quoi?

-- À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est
beaucoup.

-- À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré.

-- Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss
Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.

Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.

-- Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit
le duc.

-- C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible,
maintenant, que le contraire arrive.

-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.

-- Je le veux bien, Villiers.

-- Et que sa colère est terrible.

-- Je ne dis pas non, cher ami.

-- S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son
malheur.

-- Soit; mais que veux-tu que j’y fasse?

-- Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui!

-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
lui à Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je
m’accommoderais, vois-tu de vingt colères comme celles de ton
Bragelonne, si j’avais quatre gardiens comme M. d’Artagnan.

-- Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit
Buckingham.

-- Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et
réponds toi même. À ma place, que ferais-tu?

Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
tremblant d’émotion:

«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez
immédiatement en France M. de Bragelonne.

«Votre soeur dévouée,

«Henriette.»

-- Qu’en dis-tu, Villiers?

-- Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait.

-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
conseillerais de ne pas obéir à ma soeur quand elle me parle avec
cette insistance?

-- Oh! non, non, Sire, et cependant...

-- Tu n’as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
pli, et m’avait échappé d’abord à moi-même: lis.

Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.

«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.»

Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille
trembla dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un
plomb épais.

Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
muet:

-- Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le
roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne,
j’ai eu celle des miens, j’ai porté double croix. Au diable les
soucis, maintenant! Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.

Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi
Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre:

-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss
Graffton!

-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses
sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà
miss Stewart qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français,
va!

Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
il l’amena devant le cabinet du roi.

-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
pas, avant-hier, la permission de retourner à Paris?

-- Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord.

-- Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois?

-- Oui, Sire.

-- Et vous m’en avez voulu?

-- Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour
d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne
pour ne pas bien faire tout ce qu’elle fait.

-- Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France
ne vous avait pas rappelé?

-- Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela.

-- Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
effet, ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous
rendre agréable le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me
demandiez à partir, c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous
était pas agréable?

-- Je n’ai pas dit cela, Sire.

-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un
autre séjour vous serait plus agréable que celui-ci.

En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
de laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.

Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.

-- Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français
est positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de
Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.

-- Sire!... s’écria Raoul.

-- Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham.

-- Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée
monte à deux heures du matin.

Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
entre le remerciement et l’excuse.

-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
souhaite toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant;
vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
diamant, que je destinais à une corbeille de noces.

Miss Graffton semblait près de défaillir.

Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
trembler.

Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à
miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.

Le roi profita de ce moment pour disparaître.

Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton.

-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
murmurait Buckingham.

-- Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je
ne suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de coeur; si
on l’aime en France, qu’il retourne en France, et qu’il me
bénisse, moi qui lui aurai conseillé d’aller trouver son bonheur.
Si, au contraire, on ne l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai
encore, et son infortune ne l’aura point amoindri à mes yeux. Il y
a dans les armes de ma maison ce que Dieu a gravé dans mon coeur:
_Habenti parum, egenti cuncta. _«Aux riches peu, aux pauvres
tout.»

-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas
l’équivalent de ce que vous laissez ici.

-- Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que
ce que j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un
indigne amour, comme vous avez essayé de me le faire entendre,
monsieur le duc, je l’arracherai de mon coeur, dussé-je arracher
mon coeur avec l’amour.

Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
d’indéfinissable pitié.

Raoul sourit tristement.

-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était
destiné à vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en
France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.

Et, saluant, il s’éloigna.

«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
respectueusement la main glacée de miss Mary.

Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.

-- Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne
l’accepterais point.

-- Vous lui offrez cependant de revenir à vous.

-- Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme
comme moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme
lui.

-- Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas.

-- Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée.

-- Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur
détruit, sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui
restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
qui vous connaissez vous même!

Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une
rapidité vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de
_Roméo et Juliette_:

_Il faut partir et vivre, _
_Ou rester et mourir._

Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
Graffton rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une
ombre.

Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre
au roi pour écrire à Madame et au comte de Guiche.

Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était
haute, et Raoul s’embarquait pour la France.


Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne


Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui
venait autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de
faire durer ce portrait longtemps.

Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un
plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre
diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
félicité respectueuse.

Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
peu tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression,
qui unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se
comprendre et fort désireuses du calme et de la méditation.

Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se
rapprochait de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son
regard, du contact de son haleine.

Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre
arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se
mettait à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et
leurs yeux disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
avaient vécu un siècle.

En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
donner au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la
certitude de la possession.

Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas.

Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois
heures de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui
se présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne,
l’homme des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme
acoustique par lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-
Aignan, était prévenue des visites que l’on venait faire dans la
chambre qu’elle habitait ordinairement.

Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais
qui combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des
sceptiques les plus acharnés.

Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de
liberté donnait au roi une humeur des plus joyeuses.

-- Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais
insensiblement; attendez qu’on le désire.

On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où
le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-
Aignan entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de
contrariété qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins
secret, il témoigna son dépit par un mouvement d’épaules très
significatif. La Vallière rougit, alors.

«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera
enchanté ce soir.»

En effet, Malicorne fut enchanté le soir.

-- Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière
espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes.

-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.

-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si
vous refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.

-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.

-- Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
conseil des visages et des circonstances; ce sont mes opérations
de magie, à moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe
la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
je me contente de regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si
la bouche décrit l’arc convexe ou l’arc concave.

-- Observez donc!

-- N’ayez pas peur.

Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer.

Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
Vallière avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à
Montalais, le soir:

-- À demain!

Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux
jours.

Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà
familiarisée avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit.

Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un
bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.

La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que
le roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent.

Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la
tête inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans
un asile d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
si le moment fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre
ces deux âmes, elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard.

Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme
toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
de son royal amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer
ensuite.

Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de
bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
roi s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à
voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.

Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir
la séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le
sommeil du coeur et des sens, il repoussait la réalité toute
prête, pour courir après l’ombre.

Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
peintre; mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un
silence de mystère et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans
leur cage dorée.

Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans
les deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et
serra sur les lèvres de son amant ses deux mains convulsives.

Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait
pas dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des
lèvres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un
furtif et mourant baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient
les joues.

Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils
échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour
en un délire.

Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là.

Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et
laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
pareille à un nuage, entre la vie passée et la vie à venir des
deux amants.

Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage
supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller
tout à fait.

Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
comprendre, comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de
l’illusion, elle se releva tout effarée, belle de son désordre, en
disant:

-- Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas?

-- Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec
tendresse. Que les autres désormais vous attendent.

Mais elle, secouant doucement la tête:

-- Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
caché... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.

Le bruit recommença.

-- J’entends la voix de Montalais, dit-elle.

Et elle monta précipitamment l’escalier.

Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et
couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.

-- Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à
travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
qu’il soit arrivé quelque chose d’important.

-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.

-- Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu!

Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
elle s’échappa.

Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.

-- Vite, vite, dit-elle, il monte.

-- Qui cela? qui est-ce qui monte?

-- Lui! Je l’avais bien prévu.

-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!

-- Raoul, murmura Montalais.

-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du
grand escalier.

La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière.

-- Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
je savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours.

La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction;
elle s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole:

-- Non, non! dit-elle.

Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:

-- Ne m’approchez pas!

Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne
chercha pas même à faire un pas de plus dans la chambre.

Puis jetant les yeux du côté du paravent:

-- Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée!

Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord
le paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.

Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de
La Vallière et qui venait à son secours.

Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
qui commençait à perdre la tête.

Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de
douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi
voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître
qui faisait ce bruit de pas.

Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.

Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était
déjà loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre
tournant l’angle du corridor.


Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis


Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se
rendait mystérieusement derrière la place de Grève, dans une
maison qui nous est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour
d’émeute, par d’Artagnan.

Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer.

Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
regards curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de
pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa
triple boîte.

L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne
fût pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de
muraille et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu
reconnaître le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté
ce croc de moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui
apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
aventures dussent être galantes?

En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit
heures sonnèrent à Saint-Gervais.

Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint
frapper à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit
aussitôt.

Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté,
mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle
était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait,
sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de
Lenclos seule affronta en souriant.

À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
n’avons fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant
la main.

-- Chère duchesse, dit-il. Bonjour.

-- Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse.

Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres
hautes s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les
cimes noires de quelques sapins.

Tous deux s’assirent côte à côte.

Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la
lumière, et s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent
voulu s’ensevelir mutuellement dans l’oubli.

-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe
d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que
votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que
votre initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif
étonnement que j’aie eu de ma vie.

-- Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon
initiation, dit Aramis.

-- Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu
de nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis.

-- Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon
longtemps, du moins toujours.

-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage.

-- Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes
intérêts qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
cette pénombre, car on n’y pouvait deviner que son sourire fût
moins agréable et moins frais qu’autrefois.

-- Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque
âge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui,
en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
causons; voulez-vous?

-- Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
retrouvé mon adresse? Et pourquoi?

-- Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce
que vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et
qui est mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à
Fontainebleau, dans ce cimetière, au pied de cette tombe,
récemment fermée, nous fûmes émus l’un et l’autre au point de ne
nous rien confier l’un à l’autre.

-- Oui, madame.

-- Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis.
J’ai toujours été avide de m’instruire, vous savez que
Mme de Longueville est un peu comme moi, n’est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Aramis discrètement.

-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions
rien dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce
franciscain dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce
que je lui étais. Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons
amis comme nous, et j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de
vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
Marie Michon, la pauvre morte, a laissé sur terre une ombre pleine
de mémoire.

Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant
baiser.

-- Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il.

-- Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait
savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché
près de M. Fouquet.

-- Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
pauvre prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un coeur plein
de reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à
M. Fouquet.

-- Il vous a fait évêque?

-- Oui, duchesse.

-- Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite.

«Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis.

-- Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet?

-- Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez
fait un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je
crois?

-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes.

-- C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
Île-en-Mer...

-- Est une maison à M. Fouquet, voilà tout.

-- Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était
fortifiée or, je vous sais homme de guerre, mon ami.

-- J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis
piqué.

-- Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et
j’ai envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère.

-- Ah! fit Aramis.

-- Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre
adresse.

«Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.»

-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
reine mère a toujours contre moi quelque chose.

-- Mais oui, et je m’en étonne.

-- Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
suis forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré
M. d’Artagnan, un de vos anciens amis, n’est-ce pas?

-- Un de mes amis présents, duchesse.

Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le
gouverneur de la Bastille.

Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme
qu’il ne put cacher à sa clairvoyante amie.

-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-
il à M. de Baisemeaux?

-- Ah! je ne sais.

-- Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces
intellectuelles pour soutenir dignement le combat.

-- M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan.

-- C’est vrai.

-- Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un
débiteur.

-- C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué?

-- Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre.

-- Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui
dois le plaisir de vous voir.

La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes
les difficultés de cette exposition délicate, respira.

Aramis ne respira pas.

-- Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux?

-- Non, dit-elle en riant, plus loin.

-- Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère?

-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
Vous savez que je vis avec M. de Laicques?

-- Oui, madame.

-- Un quasi-époux?

-- On le dit.

-- À Bruxelles?

-- Oui.

-- Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée?

-- Ah! quelle misère, duchesse!

-- C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et
surtout à ne point végéter.

-- Cela se conçoit.

-- J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je
n’avais plus de crédit, plus de protecteurs.

-- Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis.

-- C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
roi d’Espagne.

-- Ah!

-- Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est
l’usage.

-- Ah! c’est l’usage?

-- Vous l’ignoriez?

-- Pardon, j’étais distrait.

-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne
intimité avec le franciscain.

-- Avec le général des jésuites, vous voulez dire?

-- Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du
bien et ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans
les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
les fonds de l’ordre.

-- Des jésuites?

-- Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé.

-- Très bien.

-- Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de
l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez
que c’est la règle?

-- Je l’ignorais.

Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait
nuit sombre.

-- Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître
avoir une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre,
et l’on me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que
c’était une apparence et une formalité.

-- À merveille.

-- Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable.

-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de
poignard pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des
jésuites!

-- Non, chevalier, de l’Espagne.

-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que
c’est bien la même chose.

-- Non, non, pas du tout.

-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...

-- Il me reste Dampierre. Voilà tout.

-- C’est encore très beau.

-- Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un
peu ruiné comme la propriétaire.

-- Et la reine mère voit tout cela d’un oeil sec? dit Aramis avec
un curieux regard qui ne rencontra que ténèbres.

-- Oui, elle a tout oublié.

-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce?

-- Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il
pas que le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père
avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
femmes que l’on hait, je ne suis plus de celles que l’on aime.

-- Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous
amène, car je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à
l’autre.

-- Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double
but. D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous
connaissez... À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
raconté mon histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre.

-- Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié
la théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt
les affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient
séparés.

-- Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites?

-- Je m’en doutais.

-- Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à
cette hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs?

-- Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi,
j’allais à Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
du roi; moi, je passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le
chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
il expira dans mes bras.

-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
grande puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres
souverains.

-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.

-- Et pour moi?

-- Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je
crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne
touchâtes-vous pas?

-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres,
m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que
l’on vous crut généralement le successeur du cher défunt.

Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua:

-- Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il
éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est,
à sa nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de
l’ordre. Vous n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par
le roi d’Espagne.

Aramis ne répliqua rien que ces mots:

-- Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur,
puisque le roi d’Espagne vous a dit cela.

-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi.

-- Quoi donc?

-- Vous savez que je pense un peu à tout.

-- Oh! oui, duchesse.

-- Vous savez l’espagnol?

-- Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol.

-- Vous avez vécu dans les Flandres?

-- Trois ans.

-- Vous avez passé à Madrid?

-- Quinze mois.

-- Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous
le voudrez.

-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
duchesse.

-- Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la
langue sont des règles indispensables. Vous avez trois ans et
demi... quinze mois de trop.

-- Où voulez-vous en venir, chère dame?

-- À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne.

«Je n’y suis pas mal», pensa Aramis.

-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
roi, la succession du franciscain?

-- Oh! duchesse!

-- Vous l’avez peut-être? dit-elle.

-- Non, sur ma parole!

-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.

-- Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse?
C’est un homme plein de talent et que vous aimez.

-- Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez,
Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?

-- Duchesse, non, merci!

«Il est nommé», pensa-t-elle.

-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas
m’enhardir à vous demander pour moi.

-- Oh! demandez, demandez.

-- Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de
m’accorder.

-- Si peu que je puisse, demandez toujours.

-- J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre.

-- Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons,
duchesse, combien serait-ce?

-- Oh! une somme ronde.

-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?

-- Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général...

-- Vous savez que je ne suis pas général.

-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet.

-- M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné.

-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.

-- Pourquoi, duchesse?

-- Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-
dire Laicques les a, qui établissent des comptes étranges.

-- Quels comptes?

-- C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me
souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d’après
des lettres signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de
millions dans les coffres de l’État. Le cas est grave.

Aramis enfonça ses ongles dans sa main.

-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en
avez pas fait part à M. Fouquet?

-- Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
réserves que l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
l’armoire.

-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.

-- Oui, mon cher.

-- Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet?

-- J’aime mieux vous en parler à vous.

-- Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour
penser à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime
la prose de M. de Mazarin.

-- J’ai, en effet, besoin d’argent.

-- Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous
faire peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est
cruelle.

-- Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit
Mme de Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à
M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j’ai besoin...

-- Cinq cent mille livres!

-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
au moins, pour réparer Dampierre.

-- Oui, madame.

-- Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été
trouver mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son
époux, le _signor_ Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je
lui eusse demandé cette bagatelle en lui disant: «Madame, je veux
avoir l’honneur de recevoir Votre Majesté à Dampierre; permettez-
moi de mettre Dampierre en état.»

Aramis ne répliqua pas un mot.

-- Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous?

-- Je fais des additions, dit Aramis.

-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de
multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
pourrions nous entendre!

-- Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis.

-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
c’est oui ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite.

«C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille
femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.»

-- Eh bien? fit la duchesse.

-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
disposer de cinq cent mille livres à cette heure.

-- Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
restaurera comme il pourra.

-- Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point?

-- Non, je ne suis jamais embarrassée.

-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce
que le surintendant ne peut faire.

-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
je parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres?

-- Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira;
mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je
le sais assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il
s’offensera fort de cette menace.

-- Vous raisonnez toujours comme un ange.

Et la duchesse se leva.

-- Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis.

-- Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher
ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
choses-là s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà
tout.

-- C’est juste.

-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.

-- Sans doute.

-- Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être
dangereuse.

-- C’est votre droit, duchesse.

-- J’en userai, mon cher ami.

-- Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
d’Espagne, duchesse?

-- Oh! je le suppose.

-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
dites, vous en fera une autre.

-- Ah! que voulez-vous!

-- Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas?

-- Certes.

-- Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de
cette amitié.

-- Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des
jésuites, mon cher Aramis.

-- Cela peut arriver, duchesse.

-- Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là.

-- J’en ai bien peur.

-- On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la
Fronde, après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour
Mme de Chevreuse?

-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.

-- Hélas! je le sais bien.

-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi.

-- Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques?

-- C’est presque inévitable, duchesse.

-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.

-- Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par
M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
forteresse.

-- Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à
une réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la
France demande la liberté de Laicques.

-- C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter.

-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi.

-- Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on
n’en sort pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer
sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
quiconque les révèle.

La duchesse réfléchit un moment.

-- Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai.

Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant
comme un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir
plonger dans son coeur.

-- Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
glissa sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché.

-- C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis.

-- La suppression de votre pension...

-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
soixante mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce
pas?

-- Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à
cela?

-- Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine.

-- Ou que vous n’aurez pas.

-- Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse.

Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette
faute de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
profita toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage.

-- J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
double, ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de
soixante mille, et cela pendant dix ans.

-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
pendant la durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je
l’évalue à deux mois.

-- Ah! fit Aramis.

-- Je suis franche, comme vous voyez.

-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous
payer votre pension.

-- Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le
moyen de faire contribuer la reine mère.

-- Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon
devant vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez
clémente, je vous en prie. Sonnez, clairons!

-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
à l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
livres, quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre
ami, pardon, à votre protecteur, un désagrément comme celui que
cause une guerre de parti?

-- Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille
livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
cent mille livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de
M. de Laicques et la vôtre viendront la part de vos enfants, celle
de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
compromettantes qu’elles soient, ne valent pas trois à quatre
millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et pourtant ils
n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous.

-- Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa
marchandise ce qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de
refuser.

-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
n’achèterai pas vos lettres?

-- Dites.

-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.

-- Allons donc!

-- Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée
avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
l’espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.

-- Dites toujours.

-- La complaisance.

-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce
qu’il y a dans la lettre.

-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
auprès de la reine.

-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine.

«Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc,
vipère!»

Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
porte.

Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre
le vaincu derrière le char du triomphateur.

Il sonna.

Des lumières parurent dans le salon.

Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui
resplendissaient sur le visage défait de la duchesse.

Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et
desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux
paupières nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec
soin des dents noircies et rares.

Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
sa tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses
dents, qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La
coquette vieillie comprit le galant railleur; elle était justement
placée devant une grande glace où toute sa décrépitude, si
soigneusement dissimulée, apparut manifeste par le contraste.

Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant
comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant
et alourdi par la précipitation.

Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire
jusqu’à la porte.

Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le
mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne
s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris.


Chapitre CLXXX -- Où l'on voit qu'un marché qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre


Aramis avait deviné juste: à peine sortie de la maison de la place
Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.

Elle craignait d’être suivie sans doute, et cherchait à innocenter
ainsi sa promenade; mais, à peine rentrée à l’hôtel, à peine sûre
que personne ne la suivrait pour l’inquiéter, elle fit ouvrir la
porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
Croix-des-Petits-Champs, où demeurait M. Colbert.

Nous avons dit que le soir était venu: c’est la nuit qu’il
faudrait dire, et une nuit épaisse. Paris, redevenu calme, cachait
dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attardée après un
souper en ville, prenait au bras d’un amant le plus long chemin
pour regagner le logis conjugal.

Mme de Chevreuse avait trop l’habitude de la politique nocturne
pour ignorer qu’un ministre ne se cèle jamais, fût-ce chez lui,
aux jeunes et belles dames qui craignent la poussière des bureaux,
ou aux vieilles dames très savantes qui craignent l’écho indiscret
des ministères.

Un valet reçut la duchesse sous le péristyle, et, disons-le, il la
reçut assez mal. Cet homme lui expliqua même, après avoir vu son
visage, que ce n’était pas à une pareille heure et à un pareil âge
que l’on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.

Mais Mme de Chevreuse, sans se fâcher, écrivit sur une feuille de
ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinté
désagréablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.

Elle écrivit ce nom avec la grande écriture ignorante des hauts
seigneurs de cette époque, plia le papier d’une façon qui lui
était particulière, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
d’une mine si impérieuse, que le drôle, habitué à flairer son
monde, sentit la princesse, baissa la tête et courut chez
M. Colbert.

Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
l’intérêt qu’il fallait prendre à la visite mystérieuse, le valet
revint en courant chercher la duchesse.

Elle monta donc assez lourdement le premier étage de la belle
maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflée, et
parut devant M. Colbert, qui tenait lui-même les battants de sa
porte.

La duchesse s’arrêta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
elle avait affaire.

Au premier abord, la tête ronde, lourde, épaisse, les gros
sourcils, la moue disgracieuse de cette figure écrasée par une
calotte pareille à celle des prêtres, cet ensemble, disons-nous,
promit à la duchesse peu de difficultés dans les négociations,
mais aussi peu d’intérêt dans le débat des articles.

Car il n’y avait pas d’apparence que cette grosse nature fût
sensible aux charmes d’une vengeance raffinée ou d’une ambition
altérée.

Mais, lorsque la duchesse vit de plus près les petits yeux noirs
perçants, le pli longitudinal de ce front bombé, sévère, la
crispation imperceptible de ces lèvres, sur lesquelles on observa
très vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d’idée
et put se dire: «J’ai trouvé mon homme!»

-- Qui me procure l’honneur de votre visite, madame? demanda
l’intendant des finances.

-- Le besoin que j’ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
celui que vous avez de moi.

-- Heureux, madame, d’avoir entendu la première partie de votre
phrase; mais, quant à la seconde...

Mme de Chevreuse s’assit sur le fauteuil que Colbert lui avançait.

-- Monsieur Colbert, vous êtes intendant des finances?

-- Oui, madame.

-- Et vous aspirez à devenir surintendant?...

-- Madame!

-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
c’est inutile.

-- Cependant, madame, si plein de bonne volonté, de politesse
même, que je sois envers une dame de votre mérite, rien ne me fera
confesser que je cherche à supplanter mon supérieur.

-- Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-
ce que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot? Je ne crois pas. Le
mot remplacer est moins agressif et plus convenable
grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prétends donc que
vous aspirez à remplacer M. Fouquet.

-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent.
M. le surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de
Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
renversent pas.

-- Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui,
M. Fouquet joue le rôle du colosse de Rhodes; mais je me souviens
d’avoir ouï raconter à M. Conrart... un académicien, je crois...
que, le colosse de Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait
fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
charger quatre cents chameaux de ses débris. Un marchand! c’est
bien moins fort qu’un intendant des finances.

-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
M. Fouquet.

-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez à faire
de la sensibilité avec moi, comme si vous ignoriez que je
m’appelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, c’est-à-dire
que vous avez affaire à une femme qui a fait de la politique avec
M. de Richelieu et qui n’a plus de temps à perdre, comme, dis-je,
vous commettez cette imprudence, je m’en vais aller trouver des
gens plus intelligents et plus pressés de faire fortune.

-- En quoi, madame, en quoi?

-- Vous me donnez une pauvre idée des négociations d’aujourd’hui,
monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fût
allée trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n’était pas un grand
esprit, je vous jure que, si elle lui eût dit sur le cardinal ce
que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, à
l’heure qu’il est, eût déjà mis les fers au feu.

-- Allons, madame, allons, un peu d’indulgence.

-- Ainsi, vous voulez bien consentir à remplacer M. Fouquet?

-- Si le roi congédie M. Fouquet, oui, certes.

-- Encore une parole de trop; il est bien évident que, si vous
n’avez pas encore fait chasser M. Fouquet, c’est que vous n’avez
pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu’une sotte pécore, si,
venant à vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.

-- Je suis désolé d’insister, madame, dit Colbert après un silence
qui avait permis à la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
dissimulation; mais je dois vous prévenir que, depuis six ans,
dénonciations sur dénonciations se succèdent contre M. Fouquet,
sans que jamais l’assiette de M. le surintendant ait été déplacée.

-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
dénonciations ne s’appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
n’avaient pas de preuves équivalentes à six lettres de
M. de Mazarin, établissant le délit dont il s’agit.

-- Le délit?

-- Le crime, s’il vous plaît mieux.

-- Un crime! Commis par M. Fouquet?

-- Rien que cela... Tiens, c’est étrange, monsieur Colbert; vous
qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
illuminé.

-- Un crime?

-- Enchantée que cela vous fasse quelque effet.

-- Oh! c’est que le mot renferme tant de choses, madame!

-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
et une lettre d’exil ou de Bastille pour M. Fouquet.

-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
que M. Fouquet soit exilé: emprisonné, disgracié, c’est déjà tant!

-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement éloignée de Paris, que
je ne sache ce qui s’y passe. Le roi n’aime pas M. Fouquet, et il
perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne l’occasion.

-- Il faut que l’occasion soit bonne.

-- Assez bonne. Aussi, c’est une occasion que j’évalue à cinq cent
mille livres.

-- Comment cela? dit Colbert.

-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
mains, je ne la ferai passer dans les vôtres que moyennant un
retour de cinq cent mille livres.

-- Très bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
fixer un prix à la vente, voyons la valeur vendue.

-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l’ai dit, de
M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
assurément, s’ils établissaient d’une façon irrécusable que
M. Fouquet avait détourné de grosses sommes pour se les
approprier.

-- D’une façon irrécusable, dit Colbert les yeux brillants de
joie.

-- Irrécusable! Voulez-vous lire les lettres?

-- De tout coeur! La copie, bien entendu?

-- Bien entendu, oui.

Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
corset de velours:

-- Lisez, dit-elle.

Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dévora.

-- À merveille! dit-il.

-- C’est assez net, n’est-ce pas?

-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l’argent à
M. Fouquet, lequel aurait gardé cet argent, mais quel argent?

-- Ah! voilà, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
à ses lettres une septième, qui vous donnera les derniers
renseignements.

Colbert réfléchit.

-- Et les originaux des lettres?

-- Question inutile. C’est comme si je vous demandais: Monsieur
Colbert, les sacs d’argent que vous me donnerez seront-ils pleins
ou vides?

-- Très bien, madame.

-- Est-ce conclu?

-- Non pas.

-- Comment?

-- Il y a une chose à laquelle nous n’avons réfléchi ni l’un ni
l’autre.

-- Dites-la-moi.

-- M. Fouquet ne peut être perdu en cette occurrence que par un
procès.

-- Oui.

-- Un scandale public.

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le procès ni le scandale.

-- Parce que?

-- Parce qu’il est procureur général au Parlement, parce que tout,
en France, administration, armée, justice, commerce, se relie
mutuellement par une chaîne de bon vouloir qu’on appelle esprit de
corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
chef soit traîné devant un tribunal. Jamais, s’il y est traîné
d’autorité royale, jamais il ne sera condamné.

-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.

-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
valeur de votre apport. À quoi peut me servir une preuve de crime
sans la possibilité de condamnation?

-- Soupçonné seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
surintendant.

-- Voilà grand-chose! s’écria Colbert, dont les traits sombres
éclatèrent tout à coup, illuminés d’une expression de haine et de
vengeance.

-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
vous savais pas si fort impressionnable. Bien, très bien! Alors,
puisqu’il vous faut plus que je n’ai, ne parlons plus de rien.

-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
ayant baissé, abaissez vos prétentions.

-- Vous marchandez?

-- C’est une nécessité pour quiconque veut payer loyalement.

-- Combien m’offrez-vous?

-- Deux cent mille livres.

La duchesse lui rit au nez; puis, tout à coup:

-- Attendez, dit-elle.

-- Vous consentez?

-- Pas encore, j’ai une autre combinaison.

-- Dites.

-- Vous me donnez trois cent mille livres.

-- Non pas! non pas!

-- Oh! c’est à prendre ou à laisser... Et puis, ce n’est pas tout.

-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.

-- Moins que vous ne le croyez, ce n’est plus de l’argent que je
vous demande.

-- Quoi donc, alors?

-- Un service. Vous savez que j’ai toujours aimé tendrement la
reine.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majesté.

-- Avec la reine?

-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n’est plus mon amie,
c’est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
si on en fournit l’occasion.

-- Sa Majesté ne reçoit plus personne, madame. Elle souffre
beaucoup. Vous n’ignorez pas que les accès de son mal se réitèrent
plus fréquemment...

-- Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa
Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
ces sortes de maladies.

-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.

-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
est un peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme,
il a une femelle.

-- Eh bien! madame?

-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme
travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou
l’âne, elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte
çà et là, souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une
contusion.

-- C’est vrai.

-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de
Bruges sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles
ont des eaux précieuses, des topiques, des spécifiques: elles
donnent à la malade un flacon et un cierge, bénéficient sur le
clergé et servent Dieu par l’exploitation de leurs deux
marchandises. J’apporterai donc à la reine l’eau du béguinage de
Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de cierges qu’elle
le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de
régicide.

-- Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous
me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité
envers la reine couvre un petit intérêt personnel.

-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
Vous avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc
que c’est un grand intérêt, et je vous le prouverai en me
résumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majesté, je me contente
des trois cent mille livres réclamées; sinon, je garde mes
lettres, à moins que vous n’en donniez, séance tenante, cinq cent
mille livres.

Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse
laissa M. Colbert dans une désagréable perplexité.

Marchander encore était devenu impossible; ne plus marchander,
c’était perdre infiniment trop.

-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
mille écus.

-- Oh! fit la duchesse.

-- Mais comment aurai-je les lettres véritables?

-- De la façon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... À qui
vous fiez vous?

Le grave financier se mit à rire silencieusement, de sorte que ses
gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.

-- À personne, dit-il.

-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
Colbert.

-- Comment cela, madame la duchesse?

-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi à
l’endroit où sont les lettres, elles vous seraient remises à vous-
même, et vous pourriez les vérifier, les contrôler.

-- Il est vrai.

-- Vous vous seriez muni de cent mille écus, parce que je ne me
fie, moi non plus, à personne.

M. l’intendant Colbert rougit jusqu’aux sourcils. Il était, comme
tous les hommes supérieurs dans l’art des chiffres, d’une probité
insolente et mathématique.

-- J’emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
payables à ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?

-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
l’intendant!... Je vais donc avoir l’honneur de vous montrer le
chemin.

-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.

-- J’ai un carrosse en bas, monsieur.

Colbert toussa comme un homme irrésolu. Il se figura un moment que
la proposition de la duchesse était un piège; que peut-être on
attendait à la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
vendre cent mille écus à Colbert, devait avoir proposé ce secret à
M. Fouquet pour la même somme.

Comme il hésitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.

-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.

-- Je l’avoue.

-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?

-- Madame la duchesse, vous avez le caractère folâtre, et moi,
revêtu d’un caractère aussi grave, je puis être compromis par une
plaisanterie.

-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
autant de laquais que vous voudrez... Seulement, réfléchissez-y
bien... ce que nous faisons à nous deux, nous le savons seuls; ce
qu’un tiers aura vu, nous l’apprenons à tout l’univers. Après tout
moi, je n’y tiens pas: mon carrosse suivra le vôtre, et je me
tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
chez la reine.

-- Chez la reine?

-- Vous l’aviez déjà oublié? Quoi! une clause de cette importance
pour moi vous avait échappé? Que c’était peu pour vous, mon Dieu!
Si j’avais su, je vous eusse demandé le double.

-- J’ai réfléchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
pas.

-- Vrai!... Pourquoi?

-- Parce que j’ai en vous une confiance sans bornes.

-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
écus?...

-- Les voici.

L’intendant griffonna quelques mots sur un papier qu’il remit à la
duchesse.

-- Vous êtes payée, dit-il.

-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
récompenser.

En disant ces mots, elle se mit à rire.

Le rire de Mme de Chevreuse était un murmure sinistre; tout homme
qui sent la jeunesse, la foi, l’amour, la vie battre en son coeur,
préfère des pleurs à ce rire lamentable.

La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
rougi une petite liasse de papiers noués d’un ruban couleur feu.
Les agrafes avaient cédé sous la pression brutale de ses mains
nerveuses. La peau, éraillée par l’extraction et le frottement des
papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l’intendant, fort
intrigué de ces préliminaires étranges. La duchesse riait
toujours.

-- Voilà, dit-elle, les véritables lettres de M. de Mazarin. Vous
les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s’est déshabillée
devant vous, comme si vous eussiez été... Je ne veux pas vous dire
des noms qui vous donneraient de l’orgueil ou de la jalousie.
Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
avec rapidité le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
accompagnez-moi chez la reine.

-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrâce
de Sa Majesté, et que l’on sût au Palais-Royal que j’ai été votre
introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J’ai
des gens dévoués au palais, ceux-là vous feront entrer sans me
compromettre.

-- Comme il vous plaira, pourvu que j’entre.

-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
guérissent les malades?

-- Les béguines.

-- Vous êtes une béguine.

-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de l’être.

-- Cela vous regarde.

-- Pardon! pardon! je ne veux pas être exposée à ce qu’on me
refuse l’entrée.

-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majesté de
laisser entrer une béguine apportant un remède efficace pour
soulager les douleurs de Sa Majesté. Vous portez ma lettre, vous
vous chargez du remède et des explications. J’avoue la béguine, je
nie Mme de Chevreuse.

-- Qu’à cela ne tienne.

-- Voici la lettre d’introduction, madame.


Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours


Colbert donna cette lettre à la duchesse, lui retira doucement le
siège derrière lequel elle s’abritait.

Mme de Chevreuse salua très légèrement et sortit.

Colbert, qui avait reconnu l’écriture de Mazarin et compté les
lettres, sonna son secrétaire et lui enjoignit d’aller chercher
chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secrétaire répliqua
que M. le conseiller, fidèle à ses habitudes, venait d’entrer dans
la maison pour rendre compte à l’intendant des principaux détails
du travail accompli ce jour même dans la séance du Parlement.

Colbert s’approcha des lampes, relut les lettres du défunt
cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
des pièces que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
étayant pour plusieurs minutes sa grosse tête dans ses mains, il
réfléchit profondément.

Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, à la figure
osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entrée dans
le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui décelait un
caractère à la fois souple et décidé: souple envers le maître qui
pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
disputer cette proie opime.

M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
le bureau même, où les deux coudes de Colbert étayaient sa tête.

-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se réveillant de sa
méditation.

-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.

-- C’est _monsieur_ qu’il faut dire, répliqua doucement Colbert.

-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
froid imperturbable; vous êtes ministre!

-- Pas encore!

-- De fait, je vous appelle monseigneur; d’ailleurs, vous êtes mon
seigneur, à moi, cela me suffit; s’il vous déplaît que je vous
appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
dans le particulier.

Colbert leva la tête à la hauteur des lampes et lut ou chercha à
lire sur le visage de Vanel pour combien la sincérité entrait dans
cette protestation de dévouement.

Mais le conseiller savait soutenir le poids d’un regard, ce regard
fût-il celui de Monseigneur.

Colbert soupira. Il n’avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
pouvait être honnête. Colbert songea que cet inférieur lui était
supérieur, en cela qu’il avait une femme infidèle.

Au moment où il s’apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
froidement de sa poche un billet parfumé, cacheté de cire
d’Espagne, et le tendit à Monseigneur.

-- Qu’est cela, Vanel?

-- Une lettre de ma femme, monseigneur.

Colbert toussa. Il prit la lettre, l’ouvrit, la lut et l’enferma
dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
volume de procédure.

-- Vanel, dit tout à coup le protecteur à son protégé, vous êtes
un homme de travail, vous?

-- Oui, monseigneur.

-- Douze heures d’études ne vous effraient pas?

-- J’en fais quinze par jour.

-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
heures pour le Parlement.

-- Oh! je fais des états pour un ami que j’ai aux comptes, et,
comme il me reste du temps, j’étudie l’hébreu.

-- Vous êtes fort considéré au Parlement, Vanel?

-- Je crois que oui, monseigneur.

-- Il s’agirait de ne pas croupir sur le siège de conseiller.

-- Que faire pour cela?

-- Acheter une charge.

-- Laquelle?

-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
malaisées à satisfaire.

-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles à
remplir.

-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.

-- Je n’en vois pas, c’est vrai.

-- Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter
sans se gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
fantaisie d’acheter une charge de procureur général.

En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
et terne à la fois.

Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré
par la pensée de cet homme.

-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
procureur général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que
celle de M. Fouquet.

-- Précisément, mon cher conseiller.

-- Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la
marchandise soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue?

-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à
vendre...

-- À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?

-- On le dit.

-- La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh!

Et Vanel se mit à rire.

-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.

-- Peur! non pas...

-- Ni envie?

-- Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un
conseiller du Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur
général?

-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
présente à vendre.

-- Monseigneur le dit.

-- Le bruit en court.

-- Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le
bouclier derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
vie.

-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
mauvaises chances, monsieur Vanel.

-- Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au
profit des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que ces Vanels sont pauvres.

-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y
mettriez vous, monsieur Vanel?

-- Tout ce que je possède, monseigneur.

-- Ce qui veut dire?

-- Trois à quatre cent mille livres.

-- Et la charge vaut?

-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
offert un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet.
Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que
je ne crois pas, malgré ce qu’on m’en a dit...

-- Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela?

-- M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air.

-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...

-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
ne vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un
million et demi à jeter sur une table.

Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir.

Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à
mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
solution sans oser la provoquer.

-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la
charge de procureur général.

-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui
n’est pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation
dirigée contre tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un
procureur général est le bras droit du roi pour frapper un
coupable, il est son bras aussi pour éteindre le flambeau de la
justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
même en ameutant les parlements; aussi le roi ménagera-t-il
M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits sans
conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile
ou bien dangereux.

-- Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup
Colbert en adoucissant son regard et sa voix.

-- Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous
représenter qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma
caisse.

-- Vous emprunterez cette somme à vos amis.

-- Je n’ai pas d’amis plus riches que moi.

-- Un honnête homme!

-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.

-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous.

-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.

-- Lequel?

-- Qui répond paie.

-- Qu’à cela ne tienne.

Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si
inopinément faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
sérieux.

-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.

-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
M. Gourville vous a parlé de la charge de M. Fouquet?

-- M. Pélisson aussi.

-- Officiellement, ou officieusement?

-- Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et
riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
millions à M. Fouquet, leur protecteur, leur lumière.»

-- Et vous avez dit?

-- J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il
le fallait.

-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un
regard plein de haine.

-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette,
il se noie; nous devons sauver l’honneur du corps.

-- Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
sauf tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert.

-- Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire
l’aumône à M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel
il répondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
dignement la charge de son procureur général, alors tout va bien,
l’honneur du corps est sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.»

-- C’est une ouverture cela.

-- Je l’ai considéré ainsi, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement
M. Gourville ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de
M. Fouquet?

-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.

-- La Fontaine le rimeur?

-- Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet
était de nos amis.

-- Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le
surintendant.

-- Volontiers; mais la somme?

-- Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de
la somme, ne vous inquiétez point.

-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
surpassez M. Fouquet.

-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants.

-- Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit.

-- Je vous les prête, oui.

-- Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira,
monseigneur, je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je
répéterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
munificence. Vos conditions?

-- Le remboursement en huit années.

-- Oh! très bien.

-- Hypothèque sur la charge elle-même.

-- Parfaitement; est-ce tout?

-- Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à
cent cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas,
dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts
du roi et à mes desseins.

-- Ah! ah! dit Vanel un peu ému.

-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
monsieur Vanel? dit froidement Colbert.

-- Non, non, répliqua vivement Vanel.

-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
chez les amis de M. Fouquet.

-- J’y vole...

-- Et obtenez du surintendant une entrevue.

-- Oui, monseigneur.

-- Soyez facile aux concessions.

-- Oui.

-- Et les arrangements une fois pris?...

-- Je me hâte de le faire signer.

-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
M. Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous
perdriez tout!

-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile...

-- Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
Allez!


Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mère


La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec
Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu’au
soir, n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé
chercher souvent de ses nouvelles.

Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames
s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
se parler de sujets compromettants.

Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de
chasse.

Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.

Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle
causait ménage avec ses deux amies en pur castillan.

Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
répondait en français.

Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la
dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la
conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère
et toute sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé
toutes les imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère
termina les récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de
son caractère:

-- _Estos hijos!_ dit-elle à Molina.

C’est-à-dire: «Ces enfants!»

Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche
d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers
secrets dans son âme assombrie.

-- Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se
sacrifie.

-- À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.

Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
yeux vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux
laissait une fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le
courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s’animait; il
ne parlait pas, il menaçait. Un profond silence succéda aux
dernières paroles de la reine. La Molina se mit à fourrager les
rubans et les dentelles d’une vaste corbeille. Mme de Motteville,
surprise de cet éclair qui avait illuminé simultanément
d’intelligence le regard de la confidente et celui de la
maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
femme discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses
oreilles. Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne
espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
soupir exhalé comme un souffle du sein de la reine.

Elle leva la tête aussitôt.

-- Vous souffrez? dit-elle.

-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?

-- Votre Majesté avait gémi.

-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.

-- M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.

-- Chez Madame, pourquoi?

-- Madame a ses nerfs.

-- Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand
un autre médecin guérirait Madame...

Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.

-- Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?

-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est
malade, c’est ma pauvre fille.

-- C’est aussi Votre Majesté.

-- Moins ce soir.

-- Ne vous y fiez pas, madame!

Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
douleur aiguë mordit la reine au coeur, la fit pâlir et la
renversa sur un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison
soudaine.

-- Mes gouttes! murmura-t-elle.

-- Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche,
alla tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de
cristal de roche et l’apporta ouvert à la reine.

Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:

-- C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
volonté sainte!

-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant
le flacon dans l’armoire.

-- Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.

-- Mieux.

Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la
discrétion à sa favorite.

-- C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.

-- Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.

-- Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut
pour la première fois?

-- Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.

-- Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.

-- Pourquoi?

-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le
roi régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.

La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma
durant quelques secondes.

Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?

La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
tant il ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant
rien compris, allait questionner pour l’acquit de sa conscience,
lorsque soudain Anne d’Autriche se levant:

-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop
grande joie!

Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir
épuisé toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable,
l’oeil morne, la pensée vague, les mains pendantes.

-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.

-- Tout à l’heure, Molina.

-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.

Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
des larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de
la reine.

Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son oeil noir
et vigilant.

-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
Allez.

Ce mot _nous_ sonna désagréablement à l’oreille de la favorite
française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs
allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans
l’entretien à sa plus intéressante phase.

-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté?
demanda la Française.

-- Oui, répondit l’Espagnole.

Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de
chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620,
ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes,
Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
diplomatie:

-- Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en
s’approchant sans façon du groupe.

-- Quel remède, _Chica_? dit Anne d’Autriche.

-- Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.

-- Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?

-- Non, une dame de Flandre.

-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.

-- Je ne sais.

-- Qui l’envoie?

-- M. Colbert.

-- Son nom?

-- Elle ne l’a pas dit.

-- Sa condition?

-- Elle le dira.

-- Son visage?

-- Elle est masquée.

-- Vois, Molina! s’écria la reine.

-- C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à
la fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit
tressaillir les autres dames et frissonner la reine.

En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.

Avant que la reine eût parlé:

-- Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
et j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.

Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.

-- Parlez, dit la reine.

-- Quand nous serons seules, ajouta la béguine.

Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se
retirèrent.

La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina
révérencieusement.

La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait
aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.

-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche,
que l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être
guérie?

-- Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis
venue à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de
la part d’une amie.

-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter.

-- Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie.

-- Voyons.

-- Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois
ans?...

-- Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi?

-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion
d’amie a causé quelque douleur à Votre Majesté.

-- Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les
dents pour cacher son émotion.

-- Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le
roi est né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart?

-- Oui, bégaya la reine.

-- À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà
par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu
héritier de la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle
du vieux château de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.

-- Tout cela est exact, murmura la reine.

-- L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu
Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi,
Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre.
Votre Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures
environ, n’est-ce pas?

-- Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait
comme vous et moi.

-- J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de
personnes, disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car
il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
années, le secret s’est assuré par la mort des principaux
participants. Le roi notre seigneur dort avec ses pères; la sage-
femme Péronne l’a suivi de près, Laporte est oublié déjà.

La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main
glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une
sueur brûlante.

-- Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait
d’un grand coeur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris,
rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
mousquetaires et les gardes erraient par la ville, portés en
triomphe par les étudiants ivres.

Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir
doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils
s’ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
berceau. Tout à coup Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame
Péronne reparut à son chevet.

Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert à
force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La sage-
femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria,
surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur,
envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine
voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
était un homme de sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi
en serviteur effrayé qui sent son importance, et veut effrayer
aussi; d’ailleurs, ce n’était pas une nouvelle effrayante que
celle qu’attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
sourire sur les lèvres, près de la chaise du roi et lui dit:

«-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
voir Votre Majesté.»

Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un
Dieu gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du
ton que Henri IV eût pu prendre:

«-- Messieurs, je vais voir ma femme.»

Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait
un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
«Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
quenouille.

Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
«Merci, mon Dieu!»

La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait
la reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête
penchée, les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres
s’agitaient convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une
imprécation contre cette femme.

-- Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France,
s’écria la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet
enfant végéter loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une
mauvaise mère. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
larmes elle a versées; il est des gens qui ont pu compter les
ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre créature en échange de
cette vie de misère et d’ombre à laquelle la raison d’État
condamnait le frère jumeau de Louis XIV.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.

-- On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant
deux fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le
salut de la France, pour la tranquillité de son État. On sait que
M. le cardinal de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII,
réfléchit plus d’une heure dans le cabinet de Sa Majesté, et
prononça cette sentence: «Il y a un roi né pour succéder à Sa
Majesté. Dieu en a fait naître un autre pour succéder à ce premier
roi; mais, à présent, nous n’avons besoin que du premier-né;
cachons le second à la France comme Dieu l’avait caché à ses
parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et la
sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie.

La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés.

-- Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous
touchez aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce
secret, ce sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice
dans le crime qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le
masque, ou je vous fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh!
ce secret ne me fait pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez!
Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
appartiennent plus à partir de ce moment!

Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers
la béguine.

-- Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la
discrétion de vos amis abandonnés.

Elle enleva soudain son masque.

-- Mme de Chevreuse! s’écria la reine.

-- La seule confidente du secret, avec Votre Majesté.

-- Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse.
Hélas! c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
mortels.

Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse,
laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères.

-- Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde.
Vous pleurez!


Chapitre CLXXXIII -- Deux amies


La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.

-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en
parlant de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible
qu’une créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine
de France.

-- Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à
côté de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à
l’heure, nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des
hommes; à côté, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
joies peu sensibles, c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.

-- Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous
prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure
reconnaissiez qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?

Mme de Chevreuse se recueillit un moment.

-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils
oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme
l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
que l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
terres calcinées par le soleil.

La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.

-- Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?

-- Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait
son père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.

-- Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur,
duchesse, répliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
secrètement.

La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son
interlocutrice.

-- Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait
de venir ici.

-- Merci, madame!

-- Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit
de votre mort.

-- On avait dit effectivement que j’étais morte?

-- Partout.

-- Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.

-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
peu MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans
les préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.

-- Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.

-- Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
déjà vers la sépulture?

-- Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait
s’étonner alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.

-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.

-- Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui
dont nous parlions tout à l’heure ont toujours un besoin
d’épanchement qu’il faut satisfaire d’avance. Au nombre des relais
préparés pour l’éternité, on compte la mise en ordre de ses
papiers.

La reine tressaillit.

-- Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le
jour de ma mort.

-- Comment cela?

-- Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une
quadruple enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites
correspondances si mystérieuses d’autrefois.

-- Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.

-- Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls
brûlent une correspondance royale.

-- Les traîtres?

-- Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la
gardent ou la vendent.

-- Mon Dieu!

-- Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils
trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
disent: «Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
mort pour moi, danger de révélation pour le secret de Votre
Majesté; prenez donc ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»

-- Un papier dangereux! Lequel?

-- Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien
dangereux.

-- Oh! duchesse, dites, dites!

-- C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez
d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
y a cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»

Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait
l’abîme, Mme de Chevreuse tendait son piège.

-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche;
quelle triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour
aboutir à une si cruelle fin!

-- Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité
dont la reine saisit avidement l’accent sincère.

-- Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces
pauvres fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse
expirer dans un tiroir pour les cacher à tout le monde.

-- Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût
bien réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de
doute. Mort à Noisy-le-Sec?

-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
honnête, qui n’a pas survécu longtemps.

-- Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret
pareils.

La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette
réflexion. Mme de Chevreuse continua.

-- Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à
Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On
m’apprit qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne
m’étais pas affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes,
si je l’eusse cru, jamais une allusion à ce déplorable événement
ne fût venue réveiller les bien légitimes douleurs de Votre
Majesté.

-- Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?

-- Non, madame.

-- Que disait-on de lui, alors?

-- On disait... On se trompait sans doute.

-- Dites toujours.

-- On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
ce qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient,
une dame de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était
venue dans un carrosse à l’embranchement de la route, la même,
vous savez, où j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand
Votre Majesté daignait m’y envoyer.

-- Eh bien?

-- Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.

-- Après?

-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.

-- Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque,
effectivement, le pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre
qui font que, jusqu’à sept ans, au dire des médecins, la vie des
enfants tient à un fil.

-- Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait
mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
la bizarrerie...

«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.

-- La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été
s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...

-- Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!

-- Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons
que c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque
temps après en Touraine...

-- En Touraine?

-- Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les
reconnaître, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
tous deux, l’un dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse
en fleur! Jugez, d’après cela, ce que c’est que les bruits qui
courent, ayez donc foi, après cela, à quoi que ce soit de ce qui
se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est
pas mon intention, et je prendrai congé d’elle après lui avoir
renouvelé l’assurance de mon respectueux dévouement.

-- Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.

-- De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.

-- Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
que vous m’en voulez, duchesse?

-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre
Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?

-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
mort qui menace.

-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.

-- Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.

-- Votre Majesté s’en souvient?

-- Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.

-- Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.

-- Cette preuve, voyons!

-- Laquelle?

-- Demandez-moi quelque chose.

-- Demander?

-- Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus
grande, la plus royale.

-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.

-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.

-- Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.

-- Dieu vous entende, duchesse!

-- Comment cela?

-- Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée
Chevreuse m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.»
Bénis soient donc les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous
auront changée, et que peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»

La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le
charme et ne se cachait plus.

-- Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?

-- Il faut donc s’expliquer?...

-- Sans hésitation.

-- Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une
joie incomparable.

-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais,
avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
en puissance de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.

-- Je vous ménagerai, chère reine.

-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la
belle jeunesse.

-- Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...

-- Sais-tu toujours l’espagnol?

-- Toujours.

-- Demande-moi en espagnol alors.

-- Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à
Dampierre.

-- C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.

-- Oui.

-- Rien que cela?

-- Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le
plus énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez
plus. Acceptez vous?

-- Oui, de grand coeur.

-- Oh! merci!

-- Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma
présence peut vous être utile à quelque chose.

-- Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable,
douce, délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?

-- C’est juré.

La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
de baisers.

«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse
d’esprit.»

-- Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me
donner quinze jours?

-- Oui, certes! Pourquoi?

-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne
voulait me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour
réparer Dampierre. Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y
recevoir Votre Majesté, tous les fonds de Paris afflueront chez
moi.

-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec
intelligence, cent mille écus! il faut cent mille écus pour
réparer Dampierre?

-- Tout autant.

-- Et personne ne veut vous les prêter?

-- Personne.

-- Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.

-- Oh! je n’oserais.

-- Vous auriez tort.

-- Vrai?

-- Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas
beaucoup.

-- N’est-ce pas?

-- Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre
discrétion ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
un bien plus galant homme.

-- Paie-t-il?

-- S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois
qu’il me refuserait.

La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia
après l’avoir gaiement embrassée.


Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte


Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple
dans ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois
cadres que notre récit lui a fournis.

Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le
tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement
cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures,
absolument comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la
scène, un colosse qui marche mû par les petites jambes et les bras
grêles d’un enfant caché dans sa carcasse.

Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon
son habitude, sa société choisie d’épicuriens.

Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se
ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et
folles réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et
jamais, comme le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été
plus fallacieux; de finances, pas l’ombre.

M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison.
Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
d’un retard ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne
envoient fréquemment des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que
le surintendant gage sur les côtes de Normandie supputent que,
s’ils étaient remboursés, la rentrée de la somme leur permettrait
de se retirer à terre. La marée, qui, plus tard, doit faire mourir
Vatel, la marée n’arrive pas du tout.

Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de
Fouquet se présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
l’abbé Fouquet causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte
quelques pistoles à Gourville. Pélisson, assis les jambes
croisées, termine la péroraison d’un discours par lequel Fouquet
doit rouvrir le Parlement.

Et ce discours est un chef-d’oeuvre, parce que Pélisson le fait
pour son ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement,
il n’irait pas chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur
les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
Fontaine.

Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de
la salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.

Le surintendant ne fait jamais attendre.

Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment.

Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à
Pélisson, le tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon
dont il a fermé les portes.

-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?

Pélisson, levant sa tête intelligente et douce:

-- J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les
voici en bons de caisse.

-- Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.

-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à
dire: «Avez-vous lu Baruch?»

-- Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui
nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue
par un créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la
cotisation de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que
vous feriez vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour
fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le
paiement de quoi?»

Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
Fontaine.

-- Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh!
non; seulement...

-- Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret.

-- Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et
ne plus se souvenir, il y a une grande différence.

-- Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin
de terre vendu?

-- Vendu? Non.

-- Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car
il connaissait le désintéressement du poète.

-- Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier.

Nouveaux rires.

-- Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-
il répondu.

-- Certes, et à cheval.

-- Pauvre Jean!

-- Huit chevaux différents: j’étais roué.

-- Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé?

-- Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne.

-- Comment cela?

-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je
voulais vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en
duel.

-- Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus?

-- Il paraît que non.

-- Vous n’en savez donc rien?

-- Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un
quart d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été
blessé.

-- Et l’adversaire?

-- L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain.

-- C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû
vous courroucer?

-- Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison,
et ma femme m’a querellé.

-- Tout de bon?

-- Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain.

-- Et vous?

-- Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le
corps de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà.

Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde
comique. Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé:

-- Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine.

-- Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée.

-- Dites.

-- Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies
badines?

-- Mais oui, répliqua l’assemblée.

-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort
peu?

-- Les lois sont dures, c’est vrai.

-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je
pensé. C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème
extrêmement licencieux.

-- Oh! oh! cher poète.

-- Extrêmement grivois.

-- Oh! oh!

-- Extrêmement cynique.

-- Diable! diable!

-- J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu
trouver de mots galants.

Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi
l’enseigne à sa marchandise.

-- Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que
Boccace, l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre.

-- Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné!

-- Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je
n’ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.

Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des
assistants.

-- Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première
édition, s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
de piété s’achètent moitié moins.

-- Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
piété.

-- C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua
tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
petit sac; je les offre.

Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des
épicuriens.

Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille
livres dans l’escarcelle.

Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances
divines où la charité pèse les bons coeurs et les bonnes
intentions contre les pièces fausses des dévots hypocrites.

On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou
plutôt se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.

On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui
avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
immense, ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets
avides, dévoré la substance matérielle et morale du premier
royaume du monde, on vit Fouquet dépasser le seuil avec les yeux
pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l’or et
l’argent.

-- Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu
disparaîtras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
tu as empli jusqu’au bord ce que nul n’épuisera jamais: mon coeur!
Merci, mes amis, merci!

Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là
et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils
étaient, il embrassa La Fontaine en lui disant:

-- Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et
damner par son confesseur!

-- Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers
attendent deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux
éditions chacun, paieront la dette.


Chapitre CLXXXV -- La Fontaine négociateur


Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
effusion...

-- Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux
rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
d’oeuvre.

-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
croire que j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts
pistoles à M. le surintendant.

-- Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
en fonds aujourd’hui.

-- Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit
gaiement Fouquet.

-- Précisément, répliqua La Fontaine.

-- Vite, vite! cria l’assemblée.

-- Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous
avez eu grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche
au-delà du but.

-- Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût,
vous m’approuverez tout le premier.

-- Il s’agit de millions? dit Gourville.

-- J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.

Et il frappa sa poitrine.

-- Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.

-- Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est
la cervelle.

-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
n’êtes pas un procureur général, vous êtes un poète.

-- C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y
avait là de gens de lettres.

-- Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami
des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes
pas un homme de robe.

-- Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.

-- On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce
pas?

-- Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.

-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie,
vous laissez-vous aller à faire partie du Parlement?

-- Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?

-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
pas à M. Fouquet.

-- Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson,
contrarié des rires de l’assemblée.

-- Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.

-- Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons
M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
n’est pas de procureur général sans robe, nous déclarons, d’après
M. de La Fontaine, que certainement la robe est un épouvantail.

-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.

-- Les ris et les grâces, fit un savant.

-- Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que
je traduis _lepores_.

-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.

-- Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant
M. Fouquet.»

Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.

-- Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.

-- Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir
M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.

-- Oh! oh! murmurèrent les poètes.

-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me paraît impossible avec une
robe de procureur.

-- Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en
pensez-vous, Gourville?

-- Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je
pense également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.

-- Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant
court à la discussion par son opinion, qui devait nécessairement
dominer toutes les autres.

-- Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une
fable indienne...

-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.

-- La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait
là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui
dit: «Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous
êtes bien empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui
vous donnera un million et demi de votre écaille.»

-- Bon! fit le surintendant en riant.

-- Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que
par la moralité.

-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
il avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la
dévora.

-- Ô _muthos déloï?_... dit Conrart.

-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.

La Fontaine prit la moralité au sérieux.

-- Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.

-- Qu’est-ce à dire?

-- Eschyle le Chauve.

-- Après?

-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
amateur de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et
lança sur ce crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.

-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
briser gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une
couleuvre paie l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une
couleuvre généreuse comme celle de votre fable, Pélisson, et je
lui donne ma carapace.

-- _Rara avis in terris!_ s’écria Conrart.

-- Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine.
Eh bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je
l’ai trouvé.

-- Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur?
s’écria Fouquet.

-- Oui, monsieur.

-- Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit
Pélisson.

-- Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.

-- J’en suis témoin, fit Gourville.

-- Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant
Fouquet. Cet acquéreur, voyons, La Fontaine?

-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
homme.

-- Qui s’appelle?

-- Vanel.

-- Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de?...

-- Précisément, son mari; oui, monsieur.

-- Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur
général?

-- Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et
faire absolument ce que vous avez fait.

-- Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La
Fontaine.

-- C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le
rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément
vers l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-
Mandé.

-- Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.

-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.

-- Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de
l’_Image-Saint Fiacre_, et m’entretient de ses chagrins.

-- Il a des chagrins?

-- Oui, sa femme lui donne de l’ambition.

-- Et il vous dit?...

-- Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de
M. Fouquet a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de
s’appeler Mme la procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes
les nuits qu’elle n’en rêve pas.

-- Pauvre femme! dit Fouquet.

-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.

-- Voyons!

-- «Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme
celle de M. Fouquet?»

-- «Combien à peu près?» fit-il.

-- «M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres.»

-- «Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
quatorze cent mille.»

-- «Comptant?» lui fis-je.

-- «Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé.»

-- C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement
l’abbé Fouquet, qui n’avait pas encore parlé.

-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.

Pélisson haussa les épaules.

-- Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet.

-- Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce
démon à réparer le mal que s’est fait pour moi un ange.

Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se
fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but.

-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation?

-- Admirable! cher poète.

-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un
cheval, qui n’a pas seulement de quoi payer la bride.

-- Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé
Fouquet.

-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.

-- Qu’en savez-vous?

-- C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire.

-- Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en
route?

-- _Semper ad adventum, _n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
d’un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.

Les latinistes battirent des mains.

-- Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace
oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de
l’emmener.

-- Oh! oh!

-- Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur.

-- En sorte?...

-- En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air.

-- Comme un scarabée.

-- Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais
plaisant!

-- Eh bien! monsieur Fouquet?

-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume
hors de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous
savez où il est.

-- J’y cours moi-même.

-- Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs.

-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que
l’affaire soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons
hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant
homme, et dites-lui que je suis désespéré de l’avoir fait
attendre, mais que j’ignorais qu’il fût là.

La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville
l’accompagnait; car, tout entier à ses chiffres, le poète se
trompait de route, et courait vers Saint Maur.

Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description
et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
voyant entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à
l’oreille.

-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que
toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le
carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous
accompagnera; vous reculerez le souper jusqu’à l’arrivée de
Mme de Bellière.

-- Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson.

-- Inutile, je m’en charge.

-- Très bien.

-- Allez, mon ami.

Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des
âmes d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures
inférieures.

Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
une harangue.

-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
paraît que vous voulez acquérir ma charge?

-- Monseigneur...

-- Combien pouvez-vous m’en donner?

-- C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on
vous a fait des offres.

-- Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres.

-- C’est tout ce que nous avons.

-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?

-- Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette
simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à
des finesses, à des marches d’échiquier.

-- Quand l’aurez-vous?

-- Quand il plaira à Monseigneur.

Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui.

-- Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais
tout de suite...

-- Oh! monseigneur...

-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
signature à demain matin.

-- Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi.

-- Six heures, ajouta Fouquet.

-- Six heures, répéta Vanel.

-- Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les
mains.

Et Fouquet se leva.

Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à
perdre le tête:

-- Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous
me donnez parole?

Fouquet tourna la tête.

-- Pardieu! dit-il; et vous?

Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale
s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel
serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.

Le surintendant dégagea doucement sa main.

-- Adieu! dit-il.

Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les
vestibules et s’enfuit.

Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait
pas encore quitté.

Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder
comme un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il
jeta les yeux sur le total des comptes, qui s’élevait à treize
cent mille livres.

Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent
mille livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain.

-- Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah!
monseigneur, quelle générosité!

-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
l’épaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
bénéfice est à peu près celui que vous eussiez fait; mais il reste
l’intérêt de votre argent.

En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de
diamants que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille
pistoles.

-- Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu;
vous êtes un honnête homme.

-- Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous,
monseigneur, vous êtes un brave seigneur.

Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il
alla recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient
déjà.

La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle
resplendissait.

-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
d’une beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?

-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un.

-- Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant...

-- Cependant? dit la marquise en souriant.

-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
pierres fausses.

Elle rougit.


Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellière


À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.

-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a
aimée. Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas
faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
ne saurait rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime.
Mme de Bellière doit être là.

Il indiqua du doigt la porte secrète.

S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication établie entre la maison de
Vincennes et sa maison à lui.

Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré
qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.

En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que
fit le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-
dessous la porte le billet qu’il lui passa.

_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._»

Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans
l’avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à
Gourville, qui, pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée
dans la cour.

Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et
l’orfèvre lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle
et ses joyaux.

-- Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans
crainte d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.

-- Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.

-- Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez
bien fait.

-- C’est heureux, fit en souriant le surintendant.

-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.

Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est
d’usage dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où
les attendait un magnifique spectacle.

Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
fleurs et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et
d’argent la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces
vieilles magnificences que les artistes florentins, amenés par les
Médicis, avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de
fleurs, quand il y avait de l’or en France; ces merveilles
cachées, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
timidement dans les intermittences de cette guerre de bon goût
qu’on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.

-- Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.

Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la
marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui
s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de
camées antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie
Mineure avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques
de la vieille Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs
de l’Égypte de Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy,
supporté sur un trépied de bronze doré, sculpté par Benvenuto.

La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir.
Un profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la
salle engourdie et inquiète.

Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets
chamarrés qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes
buffets et des tables d’office.

-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à
Mme de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne,
envoya tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette
masse de joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action
d’une amie devait être comprise par des amis tels que vous.
Heureux l’homme qui se voit aimé ainsi! Buvons à la santé de
Mme de Bellière.

Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
pâmée sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
sens, pareille aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel
au-dessus de l’arène à Olympie.

-- Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute
beauté charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle
action de Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.

Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante,
tendit son verre avec une main défaillante dont les doigts
tremblants frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
mourants encore allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce
généreux coeur.

Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une
fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en
manqua.

La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le
réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.

L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:

-- Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on
vous mangera.

Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
la table avant les dernières largesses du dessert.

Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on
a enivré le coeur avant la tête, et, pour la première fois, il
venait de regarder l’horloge.

Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose
étrange! au milieu du bruit et des chansons.

Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers
l’antichambre. Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce
pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.

Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière
appuyait sur le sien depuis deux heures.

-- M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.

Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil,
entre les débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
venait de rompre les fils.


Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin


Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu
toute sa réserve.

-- Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il
cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
ce bruit que font nos folies?

-- Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai
par m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis
je vous demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour
les affaires.

Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques
épicuriens, Fouquet se leva.

-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux
sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas.

Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le
considérait avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le
plus voisin salon, après l’avoir confiée aux plus raisonnables de
la compagnie.

Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
cabinet.

Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit:

-- Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir?

-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
sorte, je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de
désagréable.

-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami,
répliqua Aramis.

-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.

-- Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse.

-- La vieille duchesse?

-- Oui.

-- Ou son ombre?

-- Non pas. Une vieille louve.

-- Sans dents?

-- C’est possible, mais non pas sans griffes.

-- Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
les femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise
toujours même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour.

-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare,
puisqu’elle veut vous arracher de l’argent.

-- Bon! sous quel prétexte?

-- Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.

-- J’écoute.

-- Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de
M. de Mazarin.

-- Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant.

-- Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours
du prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances.

-- C’est moins intéressant.

-- Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire?

-- Pas du tout.

-- N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de
détournement de fonds?

-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
cher d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est
comme vous, évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous,
mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu’on reproche
perpétuellement au ministre des Finances, c’est de voler les
finances.

-- Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit
la duchesse.

-- Voyons ce qu’il précise.

-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
seriez fort empêché, vous, de préciser l’emploi.

-- Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son
fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize
millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
qu’on m’accuse d’avoir volés.

-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que
la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes,
attendu qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres.

-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit
Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.

Fouquet se mit à rire de bon coeur.

-- Tant mieux! fit Aramis peu rassuré.

-- L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela;
je les tiens.

-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.

-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
âme! fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession
de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
par moi, pour frais de guerre.

-- Bien. Alors la destination est justifiée.

-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya
une décharge.

-- Vous avez cette décharge?

-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.

-- Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire
d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne
dans votre administration, à vous, le poète par excellence.

-- Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour
m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est
dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets
immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans
bougie, je le trouverais.

Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le
tiroir ouvert.

-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
je le voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche;
Mazarin avait fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh
bien! fit-il, voilà le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et
qu’il est nécessaire, il se cache et se révolte.

Et le surintendant regarda dans le tiroir.

-- C’est étrange, dit Fouquet.

-- Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez
dans une autre liasse.

Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
pâlit.

-- Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.

-- Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi
n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel,
vous voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne
connaît le chiffre.

-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agité.

-- Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait
raison, chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé
treize millions dans les coffres de l’État; je suis un voleur,
monsieur d’Herblay.

-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!

-- Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la
peine. Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le
surintendant peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de
Marigny, son prédécesseur Samblançay.

-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.

-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
refusées, n’est-ce pas?

-- Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à
M. Colbert.

-- Eh bien! voyez-vous?

-- J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr;
car je l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez
elle, puis elle est sortie par une porte de derrière et s’est
rendue à la maison de l’intendant, rue Croix des-Petits-Champs.

-- Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme
tombe la foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement.

Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil,
auprès des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et,
d’un ton affectueux:

-- N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
peut comparer à celle de Samblançay ou de Marigny.

-- Et pourquoi, mon Dieu?

-- Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et
que l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en
arriver de même.

-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
concessionnaire est un criminel.

-- Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais
en danger.

-- Me sauver? fuir?

-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur
général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à
moins de vouloir vous condamner vous-même...

-- Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son
poing.

-- Eh bien! quoi? qu’y a-t-il?

-- Il y a que je ne suis plus procureur général.

Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra
ses doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un oeil
hagard qui foudroya Fouquet:

-- Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque
syllabe.

-- Non.

-- Depuis quand?

-- Depuis quatre ou cinq heures.

-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
n’êtes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
vous.

-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de
la part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma
charge, et que j’ai vendu ma charge.

Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
un caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le
surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.

-- Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin.

-- Oui, pour acquitter une dette d’honneur.

Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de
Mme de Bellière et la façon dont il avait cru devoir payer cette
générosité.

-- Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte?

-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.

-- Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir?
Ô imprudent ami!

-- Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain.

-- Ce n’est donc pas fait encore?

-- Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour
midi, un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de
six à sept heures.

-- Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est
achevé, puisque vous n’avez pas été payé.

-- Mais l’orfèvre?

-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi
moins un quart.

-- Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je
signe.

-- Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas.

-- J’ai donné ma parole, chevalier.

-- Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout.

-- Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent
profondément loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!

Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard
courroucé.

-- Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un
honnête homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai
risqué cinq cents fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu
de plus grands services encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis.
Une parole vaut ce que vaut l’homme qui la donne. Elle est, quand
il la tient, de l’or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
veut pas la tenir. Il se défend alors avec cette parole comme avec
une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il ne tient pas cette
parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en danger de mort,
c’est qu’il court plus de risques que son adversaire n’a de
bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à son
droit.

Fouquet baissa la tête:

-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon
esprit admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma
parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
routine; c’est ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs.

-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
défendait contre tous vos ennemis?

-- Je signerai.

-- Vous vous livrerez pieds et poings liés pour un faux-semblant
d’honneur qui dédaigneraient les plus scrupuleux casuistes?

-- Je signerai.

Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
l’impatience d’un homme qui voudrait briser quelque chose.

-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j’espère que vous ne me
refuserez pas de l’employer, celui-là.

-- Assurément non, s’il est loyal... comme tout ce que vous
proposez, cher ami.

-- Je ne sache rien de plus loyal qu’une renonciation de votre
acquéreur. Est-ce votre ami?

-- Certes... Mais...

-- Mais... si vous me permettez de traiter l’affaire, je ne
désespère point.

-- Oh! je vous laisserai absolument maître.

-- Avec qui avez-vous traité? Quel homme est-ce?

-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?

-- En grande partie. C’est un président quelconque?

-- Non; un simple conseiller.

-- Ah! ah!

-- Qui s’appelle Vanel.

Aramis devint pourpre.

-- Vanel! s’écria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
Marguerite Vanel?

-- Précisément.

-- De votre ancienne maîtresse?

-- Oui, mon cher; elle a désiré d’être Mme la procureuse générale.
Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j’y gagne puisque
c’est encore faire plaisir à sa femme.

Aramis vint droit à Fouquet et lui prit la main.

-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
Mme Vanel?

-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l’ignorais; et, ma foi, non, je
ne sais pas comment il se nomme.

-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, là où
Mme de Chevreuse est allée, ce soir avec les lettres de Mazarin
qu’elle veut vendre.

-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
sueur, mon Dieu!

-- Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?

-- Que je suis perdu, oui.

-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
Régulus à sa parole?

-- Non, dit Fouquet.

-- Les gens entêtés, murmura Aramis, s’arrangent toujours de façon
qu’on les admire.

Fouquet lui tendit la main.

À ce moment, une riche horloge d’écaille, à figures d’or, placée
sur une console en face de la cheminée, sonna six heures du matin.

Une porte cria dans le vestibule.

-- M. Vanel, vint dire Gourville à la porte du cabinet, demande si
Monseigneur peut le recevoir.

Fouquet détourna ses yeux des yeux d’Aramis et répondit:

-- Faites entrer M. Vanel.


Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert


Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre
chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.

Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le
cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.

Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il
sur cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque
de Vannes, un regard étonné qui devint bientôt scrutateur.

Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de
lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait
disparaître de son visage les traces de l’émotion causée par la
révélation d’Aramis.

Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux
expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour
faire entrer Vanel.

Il était premier ministre, il était chez lui.

Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son
coeur, toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût
l’étonner. Il se borna donc, momentanément, quitte à reprendre
plus tard une part active dans la conversation, au rôle difficile
de l’homme qui regarde et qui écoute pour apprendre et pour
comprendre.

Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du
cabinet, saluant tout et tous.

-- Je viens... dit-il.

Fouquet fit un signe de tête.

-- Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il.

-- En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que
l’exactitude est une vertu.

-- Oui, monsieur.

-- Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et
s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour
acheter une charge, n’est-ce pas?

-- C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur
avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
appeler celui qui me fait l’honneur?...

-- Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis.

Vanel s’inclina.

-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies;
venons au fait.

-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir.

-- C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet.

-- Qu’attendait monseigneur?

-- Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire.

«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!»

Mais, reprenant courage:

-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
dit hier et que je suis prêt à vous répéter.

-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un
peu lourd pour vous, dites?

-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme
importante.

-- Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi...

-- Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel.

-- Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter.

-- Oh! monseigneur!...

-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas
d’un manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance.

-- Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison,
dit Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des
engagements qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une
chose convenue comme une chose faite.

Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d’impatience.

-- Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là,
monsieur, dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est
variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
respectables même parfois; et tel a désiré hier, qui aujourd’hui
se repent.

Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.

-- Monseigneur!... balbutia-t-il.

Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et
commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de
malachite.

Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence:

-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
la situation.

Vanel frémit.

-- Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
comprendrez.

Vanel chancela.

-- Je voulais vendre hier.

-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
avait vendu.

-- Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une
faveur de me rendre la parole que vous aviez reçue de moi.

-- Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible
écho.

-- Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
entendez vous? je vous supplie de me la rendre...

Fouquet s’arrêta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au
passage.

Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
regards qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme.

Vanel s’inclina.

-- Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me
faites de me consulter sur un fait accompli; mais...

-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

-- Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je
veux dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

-- Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je
viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé,
revêtu des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de
l’argent comptant; l’affaire est faite en un mot.

-- Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde,
si importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger...

-- Certes... murmura gauchement Vanel.

-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua
Fouquet.

-- Certes, monseigneur.

-- D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le
service rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons,
monsieur, que décidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations.

Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils
ronds comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un
type d’avare et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une
autre, telle était la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
démoralisé; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.

-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à
M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette
renonciation de la vente.

Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à
trouver là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter
l’évêque.

-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une
affaire, cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent
mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.

-- C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards,
arrachait la vérité du fond du coeur.

-- Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et,
quand on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se
cotent au N° 1, parmi les charges.

-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les
intentions d’Aramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu
connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une
telle volée d’écus, que tu capituleras.»

-- Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit
Fouquet emporté par sa générosité.

La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-
de-vin. Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une
fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille
livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet.

-- Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel,
dit le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous
aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-
je la tête? C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais
vous signer. Encore serai-je bien votre obligé de tout mon coeur.

Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta
impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers
Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
familier aux hommes d’une grande importance.

-- Monsieur Vanel, dit-il ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le
déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui
vous occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez
bien mes paroles.

-- Oui, monseigneur.

Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat
le dévorait.

-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
million, entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

-- Un million! répéta Vanel tout pâle.

-- Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six
mille livres de revenu.

-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.

Répondez donc; acceptez-vous?

-- Impossible... murmura Vanel.

Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc
passa sur sa physionomie.

On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point
Vanel.

-- Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce
pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
aurez gagné un million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui
toucher la main. Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel.

-- Je ne puis, répondit Vanel sourdement.

-- Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint
qu’au moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la
commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu
faire ici.

-- Oui, on le voit, dit Fouquet.

-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
faiblesse de ces deux hommes d’honneur.

-- Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
d’empereur.

-- Coquin? répéta Vanel.

-- C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme
l’assassin tient son pistolet ou son poignard caché sous son
manteau.

Vanel grommela.

-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que
Vanel offrait l’autre à Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître
l’écriture.

-- Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel.

-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
n’eût été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette
minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait.
Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies,
cet acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout
révéler à la victime.

-- Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y
engloutir.

-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
votre ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce
lâche voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
preuve détruit toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous
avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui présenta la plume.

-- Signez, dit-il.

Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui
présentait, il prit la minute.

-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre
est trop précieux pour que vous ne le gardiez point.

-- Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même
de M. Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.»

Il signa.

-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir.

-- Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte
de l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est
de l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est
pas généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher,
distilla toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le
misérable, qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on
le renvoya, non pas même de la voix, mais d’un geste, comme on
renvoie un manant, comme on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux
fixés l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence.

-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi
comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé,
armé, enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
gracieux à l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une
arme dont les scélérats usent souvent contre les gens de bien, et
elle leur réussit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
forts sans cesser d’être honnêtes.

-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua
Fouquet.

-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
probité. Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque
vous vous êtes privé du bonheur de le terrasser en lui reniant
votre parole, puisque vous avez donné contre vous la seule arme
qui puisse nous perdre...

-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le
précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La
Fontaine... Il voit que l’enfant se noie et lui fait un discours
en trois points.

Aramis sourit.

-- Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons
affaires.

Fouquet le regarda d’un air étonné.

-- Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet
d’une fête à Vaux?

-- Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps!

-- Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-
même?

-- Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait
conseillé au roi de s’inviter.

-- Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne
vous y ruinassiez point.

-- C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à
l’heure, j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité
de mes ressources; je tenais à l’honneur de les frapper
d’épouvante en créant des millions là où ils n’avaient vu que des
banqueroutes possibles. Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État,
avec le roi, avec moi-même; aujourd’hui, je vais devenir l’homme
de la lésine; je saurai prouver au monde que j’agis sur des
deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à partir de demain,
mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense suspendue...

-- À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
allez, mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête
de Vaux, qui doit être citée un jour parmi les héroïques
magnificences de votre beau temps.

-- Vous êtes fou, chevalier d’Herblay.

-- Moi? Vous ne le pensez pas.

-- Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus
simple du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions.

-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
surintendant.

-- Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui
se méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple.

-- Justement, elle doit être de la plus grande magnificence.

-- Alors, je dépenserai dix à douze millions.

-- Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion.

-- Où les prendrais-je? s’écria Fouquet.

-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
un instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre
disposition que vous n’aurez arrêté le projet de votre fête.

-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où
m’entraînez vous?

-- De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua
l’évêque de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur.

-- Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est
présenté où, avec un million, vous m’auriez sauvé.

-- Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en
donnerais vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison
est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma
disposition le million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement
les vingt millions qu’il me faut.

-- Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude.

-- Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de
ce que je le prie très haut.

-- Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet.

-- Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans
réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus
délicat et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête
jusqu’au moindre détail. Seulement...

-- Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des
parenthèses.

-- Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me
réserve la surveillance de l’exécution.

-- Comment cela?

-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un
majordome, un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui
participera du capitaine des gardes et de l’économe; je ferai
marcher les gens, et j’aurai les clefs des portes; vous donnerez
vos ordres, c’est vrai, mais c’est à moi que vous les donnerez;
ils passeront par ma bouche pour arriver à leur destination, vous
comprenez?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Mais vous acceptez?

-- Pardieu! oui, mon ami.

-- C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste
d’invitations.

-- Et qui inviterai-je?

-- Tout le monde!


Chapitre CLXXXIX -- Où il semble à l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne


Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement
les aventures de la génération nouvelle et celles de la génération
passée.

Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des
choses douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui
envahit le coeur, et permet au sang de s’endormir autour des
cicatrices qui furent de cruelles blessures.

Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins
amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire.

Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes
de ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent
de cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se
mêlant et harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux.

Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de
l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à
délirer avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas
puissamment le chapitre que nous écrivons à celui que vous venons
d’écrire, n’en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en
prenait pour peindre un ciel d’automne après avoir achevé un
printemps.

Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul
de Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait
laissé.

Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans
parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin
chez La Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
exclusion étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de
Montalais, ce courroux du roi, tout lui présageait un malheur.
Mais lequel?

Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait
du premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez
pour un amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un
noble coeur, fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de
suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla
point dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez
plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de
courage, plein d’amitié comme il était plein d’amour, religieux
observateur de sa parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul
se dit: «De Guiche m’a écrit pour me prévenir; de Guiche sait
quelque chose; je vais aller demander à de Guiche ce qu’il sait,
et lui dire ce que j’ai vu.»

Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à
Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure
et faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
d’amitié.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si
amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour
écarter le bras de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre
la vérité.

-- Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime
et l’on meurt.

-- Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant,
puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

-- Ah! je m’entends.

-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
malheureux, Raoul.

-- Hélas!

-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
corps, mais non avec mon coeur, avec mon âme. Si vous saviez!...
Oh! je suis le plus heureux des hommes!

-- Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
dure.

-- C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul.

-- Vous, je n’en doute pas; mais elle...

-- Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez
pas.

-- Pardon.

-- Vous êtes préoccupé?

-- Mais oui. Votre santé, d’abord...

-- Ce n’est pas cela.

-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de manière à éclairer complètement son
ami sur la nature du mal et la difficulté du remède.

-- Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit.

-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
fini de me conter vos plaisirs et vos peines?

-- Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.

-- Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en
moitié moins de temps que les courriers d’État n’en mettent
d’ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?

-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

-- Eh bien! me voici.

-- C’est bien, alors.

-- Il y a encore autre chose, j’imagine?

-- Ma foi, non!

-- De Guiche!

-- D’honneur!

-- Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne
m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une
infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la
jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez
tranquille.»

-- Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais,
comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

-- Comment?

-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
pourquoi m’avertissez-vous?

-- C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
Raoul. Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir
cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente
d’une parole qu’on n’ose lui dire...

-- Osez! J’ai du coeur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au
désespoir.

-- Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à
un pauvre blessé... la moitié de votre coeur... Là! calmez-vous!
Je vous ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas
davantage à ce malheureux de Guiche.

-- Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce
pas?

-- Mais...

-- Pas d’hésitation! J’ai vu.

-- Ah!... fit de Guiche.

-- Ou du moins, j’ai cru...

-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
ami que me reste-t-il à faire?

-- J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...

-- Le roi?

-- Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est
là, n’est-ce pas? c’est le roi?

-- Je ne dis rien.

-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
grâce, par pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai
le coeur percé, saignant; je meurs de désespoir!...

-- S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me
mettez à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que
des choses consolantes en comparaison du désespoir que je vous
vois.

-- J’écoute! j’écoute!...

-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
apprendriez de la bouche du premier venu.

-- Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.

-- Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi
l’on peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit
au fond très innocent; peut-être une promenade...

-- Ah! une promenade avec le roi?

-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené
déjà bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

-- Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade
était bien naturelle.

-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
de se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La
Vallière; mais...

-- Mais?...

-- Le roi est si poli!

-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

-- Taisons-nous donc.

-- Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?

-- Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce
cela? Je n’en sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.

-- Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit
ou trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils
peuvent: mon office était de vous avertir, je l’ai fait.
Surveillez à présent vos affaires vous-même.

-- Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez
ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai
sera un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me
tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
avant deux heures j’aurai trouvé dix mensonges et dix duels.
Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas de savoir son mal?

-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux:
j’avais perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée.
Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
sous la main. Est-ce que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?

-- Oh! c’est vrai, c’est vrai!

-- Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à
blesser vos yeux.

Un laquais entra.

-- Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.

-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
si fier!

-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
personne est une femme.

-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur
qui une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule,
sa pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour
dissiper les éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà
ressaisi le fil de ses idées quand, soudain, à travers la porte,
il crut reconnaître la voix de Montalais dans le cabinet des
Porcelaines.

-- Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une
femme qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je
ici? Elle se cache même de moi; elle vient sans doute de la part
de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi,
sa fuite, la maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira
tout cela... quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi
le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
mais qui aime à ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire à de Guiche qu’il est
le plus heureux des hommes. Celui-là, du moins, est sur des roses.
Allons!

Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
n’avoir parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez
d’Artagnan.


Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations


Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli
dans le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée
entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
moustache.

D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
son ami.

-- Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
t’a rappelé?

Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui,
s’asseyant, répliqua:

-- Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis
revenu.

-- Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard
plein d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là,
garçon? Que le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je
ne comprends pas bien cela.

Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air
contraint.

-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on
prend ces façons-là? Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et
j’en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?

-- J’ai trop à dire.

-- Ah! ah! Comment va ton père?

-- Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander.

D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne
résistait.

-- Tu as du chagrin? dit-il.

-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan.

-- Moi?

-- Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné.

-- Je ne fais pas l’étonné, mon ami.

-- Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme
au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni
bras, ne me méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
misérable des êtres vivants.

-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son
ceinturon et en adoucissant son sourire.

-- Parce que Mlle de La Vallière me trompe.

D’Artagnan ne changea pas de physionomie.

-- Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te
les a dits?

-- Tout le monde.

-- Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose
de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est
ridicule, mais cela est.

-- Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne.

-- Ah! si tu me prends à partie...

-- Sans doute.

-- Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien.

-- Comment, pour un ami? pour un fils?

-- Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te
dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?

-- Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au
nom de cette amitié que vous avez vouée à mon père!

-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité.

-- Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour.

-- Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher
Raoul, ce serait différent.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux,
que je pusse croire m’adresser toujours à ton coeur... Mais c’est
impossible.

-- Je vous dis que j’aime éperdument Louise.

D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.

-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
n’es pas amoureux, tu es fou.

-- Eh bien! quand il n’y aurait que cela?

-- Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui
tourne. J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
m’écouterais, que tu ne m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu
ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m’obéirais
pas.

-- Oh! essayez, essayez!

-- Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque
chose et assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
jamais d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.

-- Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!

-- Là! là!

-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu
ne me pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de
pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
refusez par le premier venu; je lui donnerai un démenti...

-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que
cela me fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire
plaisir. C’est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
disent: «Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur
dis: «Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.»

-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.

-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres,
aujourd’hui. Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est
joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
toute la journée: «C’était un fier niais, que le petit Bragelonne!
une double brute! J’avais passé ma vie à lui faire tenir
proprement une épée, et ce drôle est allé se faire embrocher comme
un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de votre
père.

Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:

-- On n’a pas d’amis, non!

-- Ah bah! dit d’Artagnan.

-- On n’a que des railleurs ou des indifférents.

-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
Et indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je
vous aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un
homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
vous voulez que j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous
apprendre à exécrer les femmes, qui sont l’honneur et la félicité
de la vie humaine?

-- Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai!

-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré
dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir
debout?

-- Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier?

-- Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier
qui avait percé un parquet.

-- Chez La Vallière?...

-- Ah! je ne sais pas où.

-- Chez le roi?

-- Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce
pas?

-- Chez qui, alors?

-- Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore.

-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...

-- Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une
dame de la Cour.

-- De La Vallière?

-- Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La
Vallière?

-- Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que
cela me touche?

-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
donne. Fais-en ton profit.

Raoul se frappa le front avec désespoir.

-- C’est à en mourir! dit-il.

-- Tu l’as déjà dit.

-- Oui, vous avez raison.

Et il fit un pas pour s’éloigner.

-- Où vas-tu? dit d’Artagnan.

-- Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité.

-- Qui cela?

-- Une femme.

-- Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan
avec un sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à
être consolé, tu vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de
mal d’elle-même, va.

-- Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je
m’adresserai me dira beaucoup de mal.

-- Montalais, je parie?

-- Oui, Montalais.

-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera
fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon
Raoul.

-- Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de
Montalais.

-- Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
Et si je désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment,
c’est que tu vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends,
si tu peux.

-- Je ne peux pas.

-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en
ai pas.

-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
laissez-moi sortir d’affaire tout seul.

-- Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à
cette table, et prends la plume.

-- Pour quoi faire?

-- Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous.

-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
capitaine.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de
d’Artagnan:

-- Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait
vous parler.

-- À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si
c’était à moi qu’elle voulait parler.

Le rusé capitaine avait flairé juste.

Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria:

-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan.

-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à
mon âge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.

-- Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais.

-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.

-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!

-- De tout mon coeur.

-- Allez donc!

Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
main de Montalais:

-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la.

-- Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui
parlerai.

-- Comment cela?

-- C’est Madame qui le fait chercher.

-- Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le
pauvre garçon sera guéri.

-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
d’Artagnan!

Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte,
bien intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
de bon.


Chapitre CXCI -- Deux jalousies


Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée;
Raoul ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main
avec ardeur.

-- Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des
baisers à fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même
qu’ils ne vous rapporteront pas intérêt.

-- Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?...

-- C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que
je vous conduis.

-- Quoi!...

-- Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici,
ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très
haut de la pluie, du beau temps et des agréments de l’Angleterre.

-- Enfin...

-- Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais
quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou
embastillée. Parlons, vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.

Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de
coeur, c’est vrai, mais d’un homme de coeur qui va au supplice.

Montalais, l’oeil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent,
le précédait.

Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame.

«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache
rien. De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec
Madame, et tous deux, par un complot amical, éloignent la solution
du problème. Que n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de
de Wardes, par exemple; il mordrait, c’est vrai; mais je
n’hésiterais plus... Hésiter... douter... mieux vaut mourir!»

Raoul était devant Madame.

Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée
dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
brodé; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.

Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix
de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
rêverie.

-- Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul.

Madame secoua la tête comme si elle se réveillait.

-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
mandé. Vous voilà donc revenu d’Angleterre?

-- Au service de Votre Altesse Royale.

-- Merci! Laissez-nous, Montalais.

Montalais sortit.

-- Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas,
monsieur de Bragelonne?

-- Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec
respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
ces politesses de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas,
persuadé qu’il était d’une certaine affinité des sentiments de
Madame avec les siens.

En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens
intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et
le fantasque despotisme.

Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame
avait fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie
mortelle qui est le ver rongeur de toutes les félicités féminines;
Madame, en un mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un
coeur amoureux.

Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la
connaissait pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.

Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces
tendresses inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera?
Personne, pas même l’ange mauvais qui allume la coquetterie au
coeur des femmes.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence,
êtes-vous revenu content?

Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce
qu’elle cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de
dire:

-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
mécontent, Madame?

-- Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre
âge et de votre mine?

«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler
en mon coeur?»

Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le
moment si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout:

-- Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne
santé, je l’ai retrouvé malade.

-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
avec une imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très
cher à vous?

-- Oui, madame.

-- Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh!
M. de Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.

Puis se reprenant:

-- Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est
plaint? est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne
connaîtrions pas?

-- Je ne parle que de sa blessure, madame.

-- À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être
fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être
blessé comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps?

Raoul tressaillit.

«Elle y revient, dit-il. Hélas!...»

Il ne répliqua rien.

-- Plaît-il? fit-elle.

-- Je n’ai rien dit, madame.

-- Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc
satisfait?

Raoul se rapprocha.

-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
chose, et sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles.
Veuille Votre Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et
j’écoute.

-- Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?

-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.

Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots.

-- En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai
commencé...

-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle
daigne achever...

Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa
chambre.

-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.

-- Rien, madame.

-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là!

-- Il voulait me ménager, sans doute.

-- Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais
M. d’Artagnan, que vous quittez, il vous a parlé, lui?

-- Pas plus que de Guiche, madame.

Henriette fit un mouvement d’impatience.

-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?

-- Je ne sais rien du tout, madame.

-- Ni la scène de l’orage?

-- Ni la scène de l’orage!...

-- Ni les tête-à-tête dans la forêt?

-- Ni les tête-à-tête dans la forêt!...

-- Ni la fuite à Chaillot?

Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit
des efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise
douceur:

-- J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais
absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre;
entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
n’ont pu arriver à mon oreille.

Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce
courage. Le sentiment dominant de son coeur, à ce moment, c’était
un vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
qui le faisait ainsi souffrir.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas
voulu faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que
j’aime. C’est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête
comme un honnête homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mépris.

-- Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là?

-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
devinez; vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce
pas?

-- Oui, madame.

-- À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à
l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi...

-- Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne.

-- Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes
et aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
longtemps commode pour ces sortes d’usages; mais vous
chancelez!...

-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai
cru que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me
faisait l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié.

-- Oui, mais en vain.

Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du
roi au retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le
terrible mot avec lequel la princesse outragée, la coquette
humiliée, avait terrassé la colère royale.

Raoul baissa la tête.

-- Qu’en pensez-vous? dit-elle.

-- Le roi l’aime! répliqua-t-il.

-- Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas.

-- Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame.

Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité
sublime; puis, haussant les épaules:

-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez,
_vous!_ et vous doutez qu’elle aime le roi, _elle?_

-- Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle
est fille noble.

-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!


Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire


La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers
le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant
l’escalier qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la
porte de la chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si
étrangement reçu par Montalais.

Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par
Madame Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et
les dames étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle
avait à tirer de ce retour, avait prétexté une indisposition, et
était restée.

Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière,
et l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur.

Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut,
et l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
premiers supplices qui l’attendaient.

La princesse le regarda, et son oeil exercé put voir ce qui se
passait dans le coeur du jeune homme.

-- Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
nous.

-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être
convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.

-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous.

Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il
interrogea du regard.

-- Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette.

-- Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la
chambre de Mlle de La Vallière?

-- Vous y êtes.

-- Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est
une chambre, et n’est pas une preuve.

-- Attendez.

La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent,
et, se baissant vers le parquet:

-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe.

-- Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de
d’Artagnan commençaient à lui revenir en mémoire, et il se
souvenait que d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot.

Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
indiquât une ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une
portion quelconque du plancher.

-- Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le
ressort caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur
l’endroit où le bois fait un noeud. Voilà l’instruction. Appuyez
vous-même, vicomte, appuyez, c’est ici.

Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué
et, en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se
souleva d’elle-même.

-- C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que
l’architecte a prévu que ce serait une petite main qui aurait à
utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule?

-- Un escalier! s’écria Raoul.

-- Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez,
vicomte, cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes
les délicates personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce
qui fait que je m’y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
moi.

-- Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier?

-- Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire.

-- J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine.

-- Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
presque porte à porte avec le roi?

-- Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et,
plus d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien
logement.

-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
chambres auxquelles mène cet escalier, et qui forment un logement
deux fois plus petit et dix fois plus éloigné de celui du roi,
dont le voisinage, cependant, n’est point dédaigné, en général,
par messieurs de la Cour.

-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
car je ne comprends point encore.

-- Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse,
que ce logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux
de mes filles, et particulièrement au-dessous de celui de La
Vallière.

-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?

-- Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez
M. de Saint Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de
l’énigme.

Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.

Raoul la suivit en soupirant.

Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait
encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de
son corps.

Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes
aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là.

Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines,
vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait
choisis. Raoul eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à
cette secrète harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec
l’usage des objets qui accompagnent la vie. La Vallière était pour
Bragelonne en vivante présence dans les meubles, dans le choix des
étoffes, dans les reflets mêmes du parquet.

Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait
plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
bourreau.

Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui
faisait grâce d’aucun détail.

Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il
était tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût
échappé à Raoul. Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce
bonheur lui vient d’un rival, est une torture pour un jaloux.
Mais, pour un jaloux tel que était Raoul, pour ce coeur qui, pour
la première fois s’imprégnait de fiel, le bonheur de Louise,
c’était une mort ignominieuse, la mort du corps et de l’âme.

Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages
rapprochés qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de
serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
mieux graver le tableau dans leur souvenir.

Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières
retombant délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses
douleurs l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.

Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux
d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une
gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la
puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est un
adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est
l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au
contraire s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom
dans la langue, c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la
disposition d’un rival, avec la jeunesse, la beauté, la grâce.
Dans ces moments-là, Dieu lui-même semble avoir pris parti contre
l’amant dédaigné.

Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame
Henriette souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il
aperçut le portrait de La Vallière.

Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière
jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
qu’à dix-huit ans, la vie, c’est l’amour.

-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne
m’as jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.

Et il lui sembla que son coeur venait d’être tordu dans sa
poitrine.

Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée
de Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.

Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.

-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi,
je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
coup qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans
doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
Pardonnez-moi, je ne suis qu’un pauvre gentilhomme, tandis que
vous êtes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
de ces élus...

-- Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un coeur comme le
vôtre mérite les soins et les égards d’un coeur de reine. Je suis
votre amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre
vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule.
C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte
M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous
fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront
votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un
Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi même, et ne
servez pas moins bien le roi.

Raoul sourit avec amertume.

-- Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.

-- Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!

Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette
qu’elle se trompait, et que son dernier argument n’était pas de
ceux qui touchassent ce jeune homme.

-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un
prince disposé à s’emporter hors des limites de la raison; vous
jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
vous, soumettez-vous, guérissez-vous.

-- Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse
me donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je
vous prie.

-- Dites.

-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet
escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
découvert?

-- Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le
double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La
Vallière se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que
M. de Saint-Aignan changeât de logis; il m’a paru étrange que le
roi vînt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
celui-ci fût dans son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant
de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
habitudes de la Cour en étaient changées. Je ne veux pas être
jouée par le roi, je ne veux pas servir de manteau à ses amours;
car, après La Vallière qui pleure, il aura Montalais qui rit,
Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle digne de moi.
J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le secret...
Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais un
devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va
venir, garantissez-vous.

-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit
Bragelonne avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai
sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.

-- Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la
vérité; voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que
j’exige du service que je vous ai rendu.

-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.

-- J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans
leurs intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-
ce pas?

-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
ne m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?

-- Pas d’autre.

-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une
minute de séjour ici.

-- Sans moi?

-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le
faire devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à
quelqu’un.

-- C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!

-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait
l’honneur de me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que
j’écris.

-- Faites, monsieur.

Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots
sur une feuille blanche:

«Monsieur le comte,

«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant
qu’un de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu
l’honneur de vous expliquer l’objet de ma visite.

«Vicomte Raoul de Bragelonne.»

Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce
papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de
l’escalier.

Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son
Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
tout son coeur le malheureux qu’elle venait de condamner à un
aussi horrible supplice.

-- Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’oeil injecté de
sang; oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre
jeune homme.


Chapitre CXCIII -- La méthode de Porthos


La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans
cette longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître
qu’à son tour et selon les exigences du récit. Il en résulte que
nos lecteurs n’ont pas eu l’occasion de se retrouver avec notre
ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.

Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le
caractère placide et affectueux du respectable seigneur;
seulement, il redressait la tête plus que de coutume, et quelque
chose de majestueux se révélait dans son maintien, depuis qu’il
avait reçu la faveur de dîner à la table du roi. La salle à manger
de Sa Majesté avait produit un certain effet sur Porthos. Le
seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait à se rappeler que,
durant ce dîner mémorable, force serviteurs et bon nombre
d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient bon air
au repas et meublaient la pièce.

Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque,
d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer
une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands
capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait
ce luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
parler de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.

Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingénieur, etc.,
pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux
grands biens et aux grands mérites?

Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait
beaucoup de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par
d’Artagnan, blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit
à rêver sans trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit:
«Est-ce qu’il vous manque quelque chose, Porthos?» il eût
assurément répondu: «Oui.»

Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se
rappeler tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au
bon vin, demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se
laissait aller à un commencement de sieste, quand son valet de
chambre vint l’avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.

Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami
dans les dispositions que nous connaissons.

Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité,
lui offrit un siège.

-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous
demander.

-- Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a
envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est
d’argent que vous avez besoin...

-- Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami.

-- Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare
des services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé;
j’aime à citer les mots qui me frappent.

-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.

-- Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être?

-- Oh! non, je n’ai pas faim.

-- Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre?

-- Pas trop; mais...

-- Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la
belle viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.

-- Oui... je venais...

-- Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On
mange salé à Paris. Pouah!

Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.

Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
large coup, et, satisfait, il reprit:

-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
voici tout à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-
vous?

-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.

-- Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit
Porthos en se grattant le front.

-- Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé
entre vos amis et des étrangers?

-- Oh! d’un naturel excellent, comme toujours.

-- Fort bien; mais que faites-vous alors?

-- Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.

-- Lequel?

-- C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange
jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore
l’échauffement de la dispute.

-- Ah! vraiment, voilà votre principe?

-- Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les
parties en présence.

-- Oui-da?

-- Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une
affaire ne s’arrange pas.

-- J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une
affaire devait, au contraire...

-- Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque
chose comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels
réglés, sans compter les prises d’épées et les rencontres
fortuites.

-- C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.

-- Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte
ses duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je
le lui ai souvent répété.

-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que
vos amis vous confient?

-- Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une,
dit Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir
Raoul.

-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?

-- Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer
mon autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle,
voici comme je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-
champ; je m’arme d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de
rigueur en pareille circonstance.

-- C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
d’arranger si bien et si sûrement les affaires?

-- Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis:
«Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel
point vous avez outragé mon ami.»

Raoul fronça le sourcil.

-- Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas
été offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si
mon discours est adroit.

Et Porthos éclata de rire.

«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur.
De Guiche me bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
ne veut arranger cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais
adressé à Porthos pour trouver une épée au lieu d’un
raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!»

Porthos se remit, et continua:

-- J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.

-- C’est selon, dit distraitement Raoul.

-- Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce
moment que je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à
l’heureuse issue de mon projet. Je m’avance donc d’une mine
affable, et, prenant la main de l’adversaire...

-- Oh! fit Raoul impatient.

-- «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de
l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et
vous, c’est désormais un échange de gracieux procédés. En
conséquence, je suis chargé de vous donner la longueur de l’épée
de mon ami.»

-- Hein? fit Raoul.

-- Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un
cheval en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment
votre aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin
en passant, l’affaire est arrangée.»

-- Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux
adversaires sur le terrain?

-- Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire?

-- Vous dites que l’affaire est arrangée...

-- Sans doute, puisque mon ami attend.

-- Eh bien! quoi! s’il attend...

-- Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes.
L’adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
s’aligne, et mon ami tue l’adversaire. C’est fini.

-- Ah! il le tue? s’écria Raoul.

-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
gens qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels
sont M. votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants,
je crois!

-- Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.

-- Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant.

-- Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans
retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.

-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?

-- Absolument.

-- C’est bien naturel... Avec qui?

-- Avec M. de Saint-Aignan.

-- Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec
moi le jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je
lui rendrai sa politesse, même quand ce ne serait pas mon
habitude. Ah çà! il vous a donc offensé?

-- Mortellement.

-- Diable! Je pourrai dire mortellement?

-- Plus encore, si vous voulez.

-- C’est bien commode.

-- Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en
souriant.

-- Cela va de soi... Où l’attendez-vous?

-- Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
roi.

-- Je l’ai ouï dire.

-- Et si je le tue?

-- Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous
précautionner; mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de
difficultés. Si vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne
heure!

-- Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que,
M. de Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus
difficile à engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance...

-- Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez
offensé mon ami, et...»

-- Oui, je le sais.

-- Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc
avant qu’il ait parlé à personne.

-- Se laissera-t-il emmener comme cela?

-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
vrai que les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai
s’il le faut.

Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa
chaise.

-- Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser
la question à M. de Saint-Aignan.

-- Quelle question?

-- Celle de l’offense.

-- Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble.

-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres
gens d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les
causes de l’offense.

-- Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
votre affaire...

-- C’est que...

-- Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin
de conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas
de meilleure raison, moi.

-- Vous êtes dans le vrai, mon ami.

-- J’écoute vos motifs.

-- J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser...

-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode.

-- Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté
l’affaire est pleine de difficultés et commande un secret
absolu...

-- Oh! oh!

-- Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan,
et il le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant.

-- En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler
sur ses doigts. Après?

-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
logement.

-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je
crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce
drôle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des
trappes!... mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon
oubliette de Bracieux!

-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.

-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une
trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de
ces griefs seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la
gentilhommerie de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire.

-- Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni?

-- J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
vous à fond, cela donne une élasticité rare.

-- Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes.

-- Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?

-- Au Palais-Royal.

Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.

-- Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
main.

Le valet s’inclina et sortit.

-- Votre père sait-il cela? dit Porthos.

-- Non; je vais lui écrire.

-- Et d’Artagnan?

-- M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné.

-- D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
étonné, dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y
avait un d’Artagnan au monde.

-- Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez
plus, je vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire.
C’est l’action que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme
vous savez les préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi.

-- Vous serez content de moi, répliqua Porthos.

-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
cette rencontre.

-- On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on
trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit,
c’est inévitable. J’ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.

-- Brave et cher ami, à l’ouvrage!

-- Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille,
tandis que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et
les dentelles.

Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie.

«Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le
veux pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice,
ton complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime!
Je le tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!»


Chapitre CXCIV -- Le déménagement, la trappe et le portrait


Porthos, chargé, à sa grande satisfaction, de cette mission qui le
rajeunissait, économisa une demi-heure sur le temps qu’il mettait
d’habitude à ses toilettes de cérémonie.

En homme qui s’est frotté au grand monde, il avait commencé par
envoyer son laquais s’informer si M. de Saint-Aignan était chez
lui.

On lui avait fait réponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
l’honneur d’accompagner le roi à Saint-Germain, ainsi que toute la
Cour, mais que M. le comte venait de rentrer à l’instant même.

Sur cette réponse, Porthos se hâta et arriva au logis de de Saint-
Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.

La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
tout le monde; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme
disaient les poètes du temps.

M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait
l’avoir prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne
lui contestât point ce titre.

Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
d’abord, La Vallière ensuite.

De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.

Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment elle avait fait
deux sonnets.

Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour
Apollon.

Aussi, de retour à Paris, de Saint-Aignan, qui savait d’avance que
ses vers iraient courir les ruelles, se préoccupait-il, un peu
plus qu’il ne l’avait fait pendant la promenade, de la facture et
de l’idée.

En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de
produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
se récitait à lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de
mémoire au roi, et qu’il avait promis de lui donner écrit à son
retour:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
_Ce que votre pensée à votre coeur confie;_
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
_À plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours?_

Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait
à de Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition
orale à la poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant,
l’auteur tout le premier; mais à la seconde vue, ce n’était plus
le même engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
jambe croisée sur l’autre et se grattant la tempe, répétait-il:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._

-- Oh! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est
irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou
Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de
même du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
facile à faire est le premier.

Et il continua:

_Ce que votre pensée à votre coeur confie..._

-- Ah! voilà la pensée qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
confierait-il pas aussi bien à la pensée? Ma foi, quant à moi, je
n’y vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux
hémistiches? Par exemple, le troisième est bon:

_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._

quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi,
_vie_ et _confie_ dans la tragédie d’_Oropaste, ou le Faux
Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa
tragédie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s’est
mordu l’ongle, à ce moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de
La Vallière: «D’où vient que je suis ensorcelé de vous?» Il eût
mieux valu dire, je crois:

_Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie._

_Condamnent!_ Ah bien! oui! voilà encore une politesse! Le roi
condamné à La Vallière... Non!

Puis il répéta:

_Mais bénis soient les dieux qui... destinent ma vie._

-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
tout ne peut pas être fort dans un quatrain. _À plus aimer vos
yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurité... L’obscurité n’est
rien; puisque La Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde
me comprendra. Oui, mais voilà le triste!... c’est le dernier
hémistiche: _Qui m’ont joué ces tours._ Le pluriel forcé pour la
rime! et puis appeler la pudeur de La Vallière un tour! Ce n’est
pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
papier mes confrères. On appellera mes poésies des vers de grand
seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poète,
l’idée lui viendra de le croire.

Et, tout en confiant ces paroles à son coeur, et son coeur à ses
pensées, le comte se déshabillait plus complètement. Il venait de
quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
lorsqu’on lui annonça la visite de M. le baron du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds.

-- Eh! fit-il, qu’est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
point cela.

-- C’est, répondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l’honneur
de dîner avec M. le comte, à la table du roi, pendant le séjour de
Sa Majesté à Fontainebleau.

-- Chez le roi, à Fontainebleau? s’écria de Saint-Aignan. Eh!
vite, vite, introduisez ce gentilhomme.

Le laquais se hâta d’obéir. Porthos entra.

M. de Saint-Aignan avait la mémoire des courtisans: à la première
vue, il reconnut donc le seigneur de province, à la réputation
bizarre, et que le roi avait si bien reçu à Fontainebleau, malgré
quelques sourires des officiers présents. Il s’avança donc vers
Porthos avec tous les signes d’une bienveillance que Porthos
trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
adversaire, l’étendard de la politesse la plus raffinée.

De Saint-Aignan fit avancer un siège par le laquais qui avait
annoncé Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d’exagéré dans ces
politesses, s’assit et toussa. Les politesses d’usage
s’échangèrent entre les deux gentilshommes; puis, comme c’était le
comte qui recevait la visite:

-- Monsieur le baron, dit-il, à quelle heureuse rencontre dois-je
la faveur de votre visite?

-- C’est justement ce que je vais avoir l’honneur de vous
expliquer, monsieur le comte, répliqua Porthos; mais, pardon...

-- Qu’y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.

-- Je m’aperçois que je casse votre chaise.

-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.

-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
même, que, si je tarde, je vais choir, position tout à fait
inconvenante dans le rôle grave que je viens jouer auprès de vous.

Porthos se leva. Il était temps, la chaise s’était déjà affaissée
sur elle-même de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
un plus solide récipient pour son hôte.

-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
livrait à cette recherche, les meubles modernes sont devenus d’une
légèreté ridicule. Dans ma jeunesse, époque où je m’asseyais avec
bien plus d’énergie encore qu’aujourd’hui, je ne me rappelle point
avoir jamais rompu un siège, sinon dans les auberges avec mes
bras.

De Saint-Aignan sourit agréablement à la plaisanterie.

-- Mais, dit Porthos en s’installant sur un lit de repos qui
gémit, mais qui résista, ce n’est point de cela qu’il s’agit,
malheureusement.

-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d’un
message de mauvais augure, monsieur le baron?

-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
comte, répliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
annoncer que vous avez offensé bien cruellement un de mes amis.

-- Moi, monsieur! s’écria de Saint-Aignan; moi, j’ai offensé un de
vos amis? Et lequel, je vous prie?

-- M. Raoul de Bragelonne.

-- J’ai offensé M. de Bragelonne, moi? s’écria de Saint-Aignan.
Ah! mais, en vérité, monsieur, cela m’est impossible; car
M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai même que je ne
connais point, est en Angleterre: ne l’ayant point vu depuis fort
longtemps, je ne saurais l’avoir offensé.

-- M. de Bragelonne est à Paris, monsieur le comte, dit Porthos
impassible; et, quant à l’avoir offensé, je vous réponds que c’est
vrai, puisqu’il me l’a dit lui-même. Oui, monsieur le comte, vous
l’avez cruellement, mortellement offensé, je répète le mot.

-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.

-- D’ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
circonstance, attendu que M. de Bragelonne m’a déclaré vous avoir
prévenu par un billet.

-- Je n’ai reçu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
parole.

-- Voilà qui est extraordinaire! répondit Porthos; et ce que dit
Raoul...

-- Je vais vous convaincre que je n’ai rien reçu dit de Saint-
Aignan.

Et il sonna.

-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
en mon absence.

-- Trois, monsieur le comte.

-- Qui sont?...

-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferté, et la
lettre de M. de Las Fuentès.

-- Voilà tout?

-- Tout, monsieur le comte.

-- Dis la vérité devant Monsieur, la vérité, entends-tu bien? Je
réponds de toi.

-- Monsieur, il y avait encore le billet de...

-- De?... Dis vite, voyons.

-- De Mlle de La Val...

-- Cela suffit, interrompit discrètement Porthos. Fort bien, je
vous crois, monsieur le comte.

De Saint-Aignan congédia le valet et alla lui-même fermer la
porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
que Bragelonne y avait glissé en partant.

-- Qu’est-ce que cela? dit-il.

Porthos, adossé à cette chambre, se retourna.

-- Oh! oh! fit Porthos.

-- Un billet dans la serrure! s’écria de Saint-Aignan.

-- Ce pourrait bien être le nôtre, monsieur le comte, dit Porthos.
Voyez.

De Saint-Aignan prit le papier.

-- Un billet de M. de Bragelonne! s’écria-t-il.

-- Voyez-vous, j’avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...

-- Apporté ici par M. de Bragelonne lui-même, murmura le comte en
pâlissant. Mais c’est indigne! Comment donc a-t-il pénétré ici?

De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.

-- Qui est venu ici, pendant que j’étais à la promenade avec le
roi?

-- Personne, monsieur.

-- C’est impossible! il faut qu’il soit venu quelqu’un!

-- Mais, monsieur, personne n’a pu entrer, puisque j’avais les
clefs dans ma poche.

-- Cependant, ce billet qui était dans la serrure. Quelqu’un l’y a
mis; il n’est pas venu seul.

Basque ouvrit les bras en signe d’ignorance absolue.

-- C’est probablement M. de Bragelonne qui l’y aura mis? dit
Porthos.

-- Alors, il serait entré ici?

-- Sans doute, monsieur.

-- Mais, enfin, puisque j’avais la clef dans ma poche, reprit
Basque avec persévérance.

De Saint-Aignan froissa le billet après l’avoir lu.

-- Il y a quelque chose là-dessous, murmura-t-il absorbé.

Porthos le laissa un instant à ses réflexions.

Puis il revint à son message.

-- Vous plairait-il que nous en revinssions à notre affaire?
demanda-t-il en s’adressant à de Saint-Aignan quand le laquais eut
disparu.

-- Mais je crois la comprendre par ce billet si étrangement
arrivé. M. de Bragelonne m’annonce un ami...

-- Je suis son ami; c’est donc moi qu’il vous annonce.

-- Pour m’adresser une provocation?

-- Précisément.

-- Et il se plaint que je l’ai offensé?

-- Cruellement, mortellement!

-- De quelle façon, s’il vous plaît? Car sa démarche est trop
mystérieuse pour que je n’y cherche pas au moins un sens.

-- Monsieur, répondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
quant à sa démarche, si elle est mystérieuse comme vous dites,
n’en accusez que vous.

Porthos prononça ces dernières paroles avec une confiance qui,
pour un homme peu habitué à sa façon, devait révéler une infinité
de sens.

-- Mystère, soit! Voyons le mystère, dit de Saint-Aignan.

Mais Porthos s’inclina.

-- Vous trouverez bon que je n’y entre point, monsieur, dit-il, et
pour d’excellentes raisons.

-- Que je comprends à merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
Voyons, monsieur je vous écoute.

-- Il y a d’abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez déménagé?

-- C’est vrai, j’ai déménagé, dit de Saint-Aignan.

-- Vous l’avouez? dit Porthos d’un air de satisfaction visible.

-- Si je l’avoue? Mais oui, je l’avoue. Pourquoi donc voulez-vous
que je ne l’avoue pas?

-- Vous avez avoué. Bien, nota Porthos en levant seulement un
doigt en l’air.

-- Ah çà! monsieur, comment mon déménagement peut-il avoir causé
dommage à M. de Bragelonne? Répondez, voyons. Car je ne comprends
absolument rien à ce que vous me dites.

Porthos l’arrêta.

-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
M. de Bragelonne articule contre vous. S’il l’articule, c’est
qu’il s’est senti blessé.

De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.

-- Cela ressemble à une mauvaise querelle, dit-il.

-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
vous n’avez rien à ajouter au sujet du déménagement, n’est-ce pas?

-- Non. Après?

-- Ah! après? Mais remarquez bien, monsieur, que voilà déjà un
grief abominable auquel vous ne répondez pas, ou plutôt auquel
vous répondez mal. Comment, monsieur, vous déménagez, cela offense
M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Très bien!

-- Quoi! s’écria de Saint-Aignan, qui s’irritait du flegme de ce
personnage; quoi! j’ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
sujet de déménager ou non? Allons donc, monsieur!

-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m’avouerez
que cela n’est rien en comparaison du second grief.

Porthos prit un air sévère.

-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?

De Saint-Aignan devint excessivement pâle. Il recula sa chaise si
brusquement, que Porthos, tout naïf qu’il était, s’aperçut que le
coup avait porté avant.

-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.

-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
secouant la tête.

De Saint-Aignan baissa le front.

-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!

-- On sait toujours tout, répliqua Porthos, qui ne savait rien.

-- Vous m’en voyez accablé, poursuivit de Saint-Aignan, accablé à
ce point que j’en perds la tête!

-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n’est pas
bonne.

-- Monsieur!

-- Et quand le public sera instruit, et qu’il se fera juge...

-- Oh! monsieur, s’écria vivement le comte, un pareil secret doit
être ignoré, même du confesseur!

-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n’ira pas loin, en
effet.

-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
pénétrant ce secret, se rend-il compte du danger qu’il court, et
qu’il fait courir?

-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n’en craint
aucun, et vous l’expérimenterez bientôt, avec l’aide de Dieu.

«Cet homme est un enragé, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?»

Puis il reprit tout haut:

-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.

-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
qui glaça le sang du comte.

Comme le portrait était celui de La Vallière, et qu’il n’y avait
plus à s’y méprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
tout à fait.

-- Ah! s’écria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
M. de Bragelonne était son fiancé.

Porthos prit un air imposant, la majesté de l’ignorance.

-- Il ne m’importe en rien, ni à vous non plus, dit-il, que mon
ami soit ou non le fiancé de qui vous dites. Je suis même surpris
que vous ayez prononcé cette parole indiscrète. Elle pourra faire
tort à votre cause, monsieur.

-- Monsieur, vous êtes l’esprit, la délicatesse et la loyauté en
une personne. Je vois tout ce dont il s’agit.

-- Tant mieux! dit Porthos.

-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l’avez fait entendre de
la façon la plus ingénieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
merci!

Porthos se rengorgea.

-- Seulement, à présent que je sais tout, souffrez que je vous
explique...

Porthos secoua la tête en homme qui ne veut pas entendre; mais de
Saint Aignan continua:

-- Je suis au désespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
qu’eussiez-vous fait à ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
que vous eussiez fait?

Porthos leva la tête.

-- Il ne s’agit point de ce que j’eusse fait, jeune homme; vous
avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n’est-ce pas?

-- Pour le premier, pour le déménagement, monsieur, et ici, c’est
à l’homme d’esprit et d’honneur que je m’adresse, quand une
auguste volonté elle-même me conviait à déménager, devais-je,
pouvais-je désobéir?

Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
temps d’achever.

-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprétant le mouvement
à sa manière. Vous sentez que j’ai raison.

Porthos ne répliqua rien.

-- Je passe à cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
plein gré, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
destinée... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
sentez, vous devinez, vous comprenez, une volonté au-dessus de la
mienne. Vous appréciez l’entraînement, je ne parle pas de l’amour,
cette folie irrésistible... Mon Dieu!... heureusement, j’ai
affaire à un homme plein de coeur de sensibilité; sans quoi, que
de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
celui... que je ne veux pas nommer!

Porthos, étourdi, abasourdi par l’éloquence et les gestes de
Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
et immobile sur son siège; il y parvint.

De Saint-Aignan, lancé dans sa péroraison, continua, en donnant
une action nouvelle à sa voix, une véhémence croissante à son
geste:

-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
a désiré avoir son portrait? est-ce moi? Qui l’aime? est-ce moi?
Qui la veut? est-ce moi?... Qui l’a prise? est-ce moi? Non! mille
fois non! je sais que M. de Bragelonne doit être désespéré, je
sais que ces malheurs-là sont cruels. Tenez, moi aussi, je
souffre. Mais pas de résistance possible. Luttera-t-il? on en
rirait. S’il s’obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
désespoir est une folie; mais vous êtes raisonnable, vous, vous
m’avez compris. Je vois à votre air grave réfléchi, embarrassé
même, que l’importance de la situation vous a frappé. Retournez
donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l’en remercie
moi-même, d’avoir choisi pour intermédiaire un homme de votre
mérite. Croyez que, de mon côté, je garderai une reconnaissance
éternelle à celui qui a pacifié si ingénieusement si
intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
ce secret fût à quatre au lieu d’être à trois, eh bien! ce secret,
qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me réjouis de le
partager avec vous; je m’en réjouis du fond de l’âme. À partir de
ce moment, disposez donc de moi, je me mets à votre merci. Que
faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger même?
Parlez, monsieur, parlez.

Et, selon l’usage familièrement amical des courtisans de cette
époque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
tendrement dans ses bras.

Porthos se laissa faire avec un flegme inouï.

-- Parlez, répéta de Saint-Aignan; que demandez-vous?

-- Monsieur, dit Porthos, j’ai en bas un cheval; faites moi le
plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
mauvais tours.

-- Monter à cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
curiosité.

-- Mais, pour venir avec moi où nous attend M. de Bragelonne.

-- Ah! il voudrait me parler, je le conçois; avoir des détails.
Hélas! c’est bien délicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
m’attend.

-- Le roi attendra, dit Porthos.

-- Mais, où donc m’attend M. de Bragelonne?

-- Aux Minimes, à Vincennes.

-- Ah çà! mais, rions-nous?

-- Je ne crois pas; moi, du moins.

Et Porthos donna à son visage la rigidité de ses lignes les plus
sévères.

-- Mais les Minimes, c’est un rendez-vous d’épée, cela? Eh bien!
qu’ai-je à faire aux Minimes, alors?

Porthos tira lentement son épée.

-- Voici la mesure de l’épée de mon ami, dit-il.

-- Corbleu! Cet homme est fou! s’écria de Saint-Aignan.

Le rouge monta aux oreilles de Porthos.

-- Monsieur, dit-il, si je n’avais pas l’honneur d’être chez vous,
et de servir les intérêts de M. de Bragelonne, je vous jetterais
par votre fenêtre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?

-- Eh!...

-- Y venez-vous de bonne volonté?

-- Mais...

-- Je vous y porte si vous n’y venez pas! Prenez garde!

-- Basque! s’écria M. de Saint-Aignan.

-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.

-- C’est différent, dit Porthos; le service du roi avant tout.
Nous attendrons là jusqu’à ce soir, monsieur.

Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
sortit, enchanté d’avoir arrangé encore une affaire.

De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant à la hâte son
habit et sa veste, il courut en réparant le désordre de sa
toilette, et disant:

-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
prendre ce cartel-là. Il est bien pour lui, pardieu!


Chapitre CXCV -- Rivaux politiques


Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
poètes de l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
l’attendait.

Derrière le roi venait M. Colbert, qui l’avait pris dans un
corridor comme s’il l’eût attendu à l’affût, et qui le suivait
comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tête
carrée, son gros luxe d’habits débraillés, qui le faisaient
ressembler quelque peu à un seigneur flamand après la bière.

M. Fouquet, à la vue de son ennemi, demeura calme, et s’attacha
pendant toute la scène qui allait suivre à observer cette conduite
si difficile de l’homme supérieur dont le coeur regorge de mépris,
et qui ne veut pas même témoigner son mépris, dans la crainte de
faire encore trop d’honneur à son adversaire.

Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c’était de
la part de M. Fouquet une partie mal jouée et perdue sans
ressource, quoiqu’elle ne fût pas encore terminée. Colbert était
de cette école d’hommes politiques qui n’admirent que l’habileté,
qui n’estiment que le succès.

De plus, Colbert, qui n’était pas seulement un homme envieux et
jaloux, mais qui avait à coeur tous les intérêts du roi, parce
qu’il était doué au fond de la suprême probité du chiffre, Colbert
pouvait se donner à lui-même le prétexte, si heureux lorsque l’on
hait, qu’il agissait, en haïssant et en perdant M. Fouquet, en vue
du bien de l’État et de la dignité royale.

Aucun de ces détails n’échappa à Fouquet. À travers les gros
sourcils de son ennemi, et malgré le jeu incessant de ses
paupières, il lisait, par les yeux, jusqu’au fond du coeur de
Colbert; il vit donc tout ce qu’il y avait dans ce coeur: haine et
triomphe.

Seulement, comme, tout en pénétrant, il voulait rester
impénétrable, il rasséréna son visage, sourit de ce charmant
sourire sympathique qui n’appartenait qu’à lui, et, donnant
l’élasticité la plus noble et la plus souple à la fois à son
salut:

-- Sire, dit-il, je vois, à l’air joyeux de Votre Majesté, qu’elle
a fait une bonne promenade.

-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
invité.

-- Sire, je travaillais, répondit le surintendant.

Fouquet n’eut pas même besoin de détourner la tête; il ne
regardait pas du côté de M. Colbert.

-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s’écria le roi. Mon Dieu,
que je voudrais pouvoir toujours vivre à la campagne, en plein
air, sous les arbres!

-- Oh! Votre Majesté n’est pas encore lasse du trône, j’espère?
dit Fouquet.

-- Non; mais les trônes de verdure sont bien doux.

-- En vérité, Sire, Votre Majesté comble tous mes voeux en parlant
ainsi. J’avais justement une requête à lui présenter.

-- De la part de qui, monsieur le surintendant?

-- De la part des nymphes de Vaux.

-- Ah! ah! fit Louis XIV.

-- Le roi m’a daigné faire une promesse, dit Fouquet.

-- Oui, je me rappelle.

-- La fête de Vaux, la fameuse fête, n’est-ce pas, Sire? dit
Colbert essayant de faire preuve de crédit en se mêlant à la
conversation.

Fouquet, avec un profond mépris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
lui comme si Colbert n’avait ni pensé ni parlé.

-- Votre Majesté sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux à
recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.

-- J’ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n’a
que sa parole.

-- Et moi, Sire, je viens dire à Votre Majesté que je suis
absolument à ses ordres.

-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
surintendant?

Et Louis XIV regarda Colbert.

-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m’engage point à cela;
j’espère pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-être même un
peu d’oubli au roi.

-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J’insiste sur
le mot merveille. Oh! vous êtes un magicien, nous connaissons
votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l’or, n’y en eût-il
point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.

Fouquet sentit que le coup partait d’un double carquois et que le
roi lui lançait à la fois une flèche de son arc, une flèche de
l’arc de Colbert. Il se mit à rire.

-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
prends, cet or. Il le sait trop, peut-être; et du reste, ajouta-t-
il fièrement, je puis assurer Votre Majesté que l’or destiné à
payer la fête de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
sueurs, peut-être. On les paiera.

Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
voulut répliquer; un coup d’oeil d’aigle, un regard loyal, royal
même, lancé par Fouquet, arrêta la parole sur ses lèvres.

Le roi, s’était remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
et lui dit:

-- Donc, vous formulez votre invitation?

-- Oui, Sire, s’il plaît à Votre Majesté.

-- Pour quel jour?

-- Pour le jour qu’il vous conviendra, Sire.

-- C’est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
n’en dirais pas autant, moi.

-- Votre Majesté fera, quand elle le voudra, tout ce qu’un roi
peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
tout pour son service et pour ses plaisirs.

Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
était un retour à des sentiments moins hostiles. Fouquet n’avait
pas même regardé son ennemi. Colbert n’existait pas pour lui.

-- Eh bien! à huit jours, voulez-vous? dit le roi.

-- À huit jours, Sire.

-- Nous sommes à mardi; voulez-vous jusqu’au dimanche suivant?

-- Le délai que daigne accorder Sa Majesté secondera puissamment
les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
au divertissement du roi et de ses amis.

-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
traitez-vous?

-- Le roi est maître partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
ses ordres. Tous ceux qu’il daigne inviter sont des hôtes très
respectés par moi.

-- Merci! reprit le roi, touché de la noble pensée exprimée avec
un noble accent.

Fouquet prit alors congé de Louis XIV, après quelques mots donnés
aux détails de certaines affaires...

Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu’on allait
s’entretenir de lui, que ni l’un ni l’autre ne l’épargnerait.

La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup à son
ennemi, lui apparut comme une compensation à tout ce qu’on allait
lui faire souffrir...

Il revint donc promptement, lorsque déjà il avait touché la porte,
et, s’adressant au roi:

-- Pardon! Sire, dit-il pardon!

-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec aménité.

-- D’une faute grave, que je commettais sans m’en apercevoir.

-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
vous pardonne. Contre quoi avez-vous péché, ou contre qui?

-- Contre toute convenance, Sire. J’oubliais de faire part à Votre
Majesté d’une circonstance assez importante.

-- Laquelle?

Colbert frissonna; il crut à une dénonciation. Sa conduite avait
été démasquée. Un mot de Fouquet, une preuve articulée, et, devant
la loyauté juvénile de Louis XIV, s’effaçait toute la faveur de
Colbert. Celui-ci trembla donc qu’un coup si hardi ne vînt
renverser tout son échafaudage, et, de fait, le coup était si beau
à jouer, qu’Aramis, le beau joueur, ne l’eût pas manqué.

-- Sire, dit Fouquet d’un air dégagé, puisque vous avez eu la
bonté de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
matin, j’ai vendu l’une de mes charges.

-- Une de vos charges! s’écria le roi; laquelle donc?

Colbert devint livide.

-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air sévère:
la charge de procureur général.

Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.

Celui-ci, la sueur au front, se sentit près de défaillir.

-- À qui vendîtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
roi.

Colbert s’appuya au chambranle de la cheminée.

-- À un conseiller du Parlement, Sire, qui s’appelle M. Vanel.

-- Vanel?

-- Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
expression d’oubli et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le
poète doivent renoncer à reproduire avec le pinceau, le geste ou
la plume.

Puis, ayant fini, ayant écrasé Colbert sous le poids de cette
supériorité, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit à
moitié vengé par la stupéfaction du prince et par l’humiliation du
favori.

-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
vendu cette charge?

-- Oui, Sire, répliqua Colbert avec intention.

-- Il est fou! risqua le roi.

Colbert, cette fois, ne répliqua pas; il avait entrevu la pensée
du maître. Cette pensée le vengeait aussi. À sa haine venait se
joindre sa jalousie; à son plan de ruine venait s’allier une
menace de disgrâce.

Désormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idées
hostiles ne rencontraient plus d’obstacles, et la première faute
de Fouquet qui pourrait servir de prétexte devancerait de près le
châtiment.

Fouquet avait laissé tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
de la ramasser.

Colbert fut invité par le roi à la fête de Vaux; il salua comme un
homme sûr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.

Le roi en était au nom de Saint-Aignan sur la liste d’ordres,
quand l’huissier annonça le comte de Saint-Aignan.

Colbert se retira discrètement à l’arrivée du Mercure royal.


Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux


De Saint-Aignan avait quitté Louis XIV il y avait deux heures à
peine; mais, dans cette première effervescence de son amour, quand
Louis XIV ne voyait pas La Vallière, il fallait qu’il parlât
d’elle. Or, la seule personne avec laquelle il pût en parler à son
aise était de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui était donc
indispensable.

-- Ah! c’est vous, comte? s’écria-t-il en l’apercevant, doublement
joyeux qu’il était de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
figure renfrognée l’attristait toujours. Tant mieux! je suis
content de vous voir; vous serez du voyage, n’est-ce pas?

-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?

-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fête que nous
donne M. le surintendant à Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
voir une fête près de laquelle nos divertissements de
Fontainebleau seront des jeux de robins.

-- À Vaux! le surintendant donne une fête à Votre Majesté, et à
Vaux, rien que cela?

-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux.
Sais-tu, toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que
M. Fouquet me reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on
s’égorgera pour être invité à cette fête? Je te le répète donc, de
Saint-Aignan, tu seras du voyage.

-- Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et
moins agréable.

-- Lequel?

-- Celui de Styx, Sire.

-- Fi! dit Louis XIV en riant.

-- Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis
convié, et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle
manière m’y prendre pour refuser.

-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
poétique; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phébus.

-- Eh bien! donc, si Votre Majesté daigne m’écouter je ne mettrai
pas plus longtemps l’esprit de mon roi à la torture.

-- Parle.

-- Le roi connaît-il M. le baron du Vallon?

-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon père, et un beau
convive, ma foi! Car c’est de celui qui a dîné avec nous à
Fontainebleau que tu veux parler?

-- Précisément. Mais Votre Majesté a oublié d’ajouter à ses
qualités: un aimable tueur de gens.

-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.

-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.

-- Oh! par exemple!

-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
vérité.

-- Et tu dis qu’il veut te faire tuer?

-- C’est son idée pour le moment, à ce digne gentilhomme.

-- Sois tranquille, je te défendrai, s’il a tort.

-- Ah! il y a un _si._

-- Sans doute. Voyons, réponds comme s’il s’agissait d’un autre,
mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?

-- Votre Majesté va en juger.

-- Que lui as-tu fait?

-- Oh! à lui, rien; mais il paraît que j’ai fait à un de ses amis.

-- C’est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?

-- Non, c’est le fils d’un des quatre fameux, voilà tout.

-- Qu’as-tu fait à ce fils? Voyons.

-- Dame! j’ai aidé quelqu’un à lui prendre sa maîtresse.

-- Et tu avoues cela?

-- Il faut bien que je l’avoue, puisque c’est vrai.

-- En ce cas, tu as tort.

-- Ah! j’ai tort?

-- Oui, et, ma foi, s’il te tue...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il aura raison.

-- Ah! voilà donc comme vous jugez, Sire?

-- Trouves-tu la méthode mauvaise?

-- Je la trouve expéditive.

-- Bonne justice et prompte, disait mon aïeul Henri IV.

-- Alors, que le roi signe vite la grâce de mon adversaire, qui
m’attend aux Minimes pour me tuer.

-- Son nom et un parchemin.

-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majesté, et,
quant à son nom...

-- Quant à son nom?

-- C’est le vicomte de Bragelonne, Sire.

-- Le vicomte de Bragelonne? s’écria le roi en passant du rire à
la plus profonde stupeur.

Puis, après un moment de silence, pendant lequel il essuya la
sueur qui coulait sur son front:

-- Bragelonne! murmura-t-il.

-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.

-- Bragelonne, le fiancé de?...

-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiancé de...

-- Il était à Londres, cependant!

-- Oui; mais je puis vous répondre qu’il n’y est plus, Sire.

-- Et il est à Paris?

-- C’est-à-dire qu’il est aux Minimes, où il m’attend, comme j’ai
eu l’honneur de le dire au roi.

-- Sachant tout?

-- Et bien d’autres choses encore! Si le roi veut voir le billet
qu’il m’a fait tenir...

Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
connaissons.

-- Quand Votre Majesté aura lu le billet, dit-il, j’aurai
l’honneur de lui dire comment il m’est parvenu.

Le roi lut avec agitation, et aussitôt.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Eh bien! Votre Majesté connaît certaine serrure ciselée,
fermant certaine porte en bois d’ébène, qui sépare certaine
chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?

-- Certainement, le boudoir de Louise.

-- Oui, Sire. Eh bien! c’est dans le trou de cette serrure que
j’ai trouvé ce billet. Qui l’y a mis? M. de Bragelonne ou le
diable? Mais, comme le billet sent l’ambre et non le soufre, je
conclus que ce doit être non pas le diable, mais bien
M. de Bragelonne.

Louis pencha la tête et parut absorbé tristement. Peut-être en ce
moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.

-- Oh! dit-il, ce secret découvert!

-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d’un ton de
bravoure tout espagnol.

Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d’un geste le
roi l’arrêta.

-- Et où allez-vous? demanda-t-il.

-- Mais où l’on m’attend, Sire.

-- Quoi faire?

-- Me battre, probablement.

-- Vous battre? s’écria le roi. Un moment, s’il vous plaît,
monsieur le comte!

De Saint-Aignan secoua la tête comme l’enfant qui se mutine quand
on veut l’empêcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
couteau.

-- Mais cependant, Sire... fit-il.

-- Et d’abord, dit le roi, je ne suis pas éclairé.

-- Oh! sur ce point, que Votre Majesté interroge, répondit de
Saint-Aignan, et je ferai la lumière.

-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pénétré dans la chambre
en question?

-- Ce billet que j’ai trouvé dans la serrure, comme j’ai eu
l’honneur de le dire à Votre Majesté.

-- Qui te dit que c’est lui qui l’y a mis?

-- Quel autre que lui eût osé se charger d’une pareille
commission?

-- Tu as raison. Comment a-t-il pénétré chez toi?

-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes étaient
fermées, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
poches.

-- Eh bien! on aura gagné ton laquais.

-- Impossible, Sire.

-- Pourquoi, impossible?

-- Parce que, si on l’eût gagné, on n’eût pas perdu le pauvre
garçon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
manifestant clairement qu’on s’était servi de lui.

-- C’est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu’une
conjecture.

-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la même que celle qui
s’est présentée à mon esprit?

-- C’est qu’il se serait introduit par l’escalier.

-- Hélas! Sire, cela me paraît plus que probable.

-- Il n’en faut pas moins que quelqu’un ait vendu le secret de la
trappe.

-- Vendu ou donné.

-- Pourquoi cette distinction?

-- Parce que certaines personnes, Sire, étant au-dessus du prix
d’une trahison, donnent et ne vendent pas.

-- Que veux-tu dire?

-- Oh! Sire, Votre Majesté a l’esprit trop subtil pour ne pas
m’épargner, en devinant, l’embarras de nommer.

-- Tu as raison: Madame!

-- Ah! fit de Saint-Aignan.

-- Madame, qui s’est inquiétée du déménagement.

-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
assez puissante pour découvrir ce que nul, excepté vous, Sire, ou
elle, ne découvrirait.

-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?

-- Eh! eh! Sire...

-- À ce point de l’instruire de tous ces détails?

-- Peut-être mieux encore.

-- Mieux!... Achève.

-- Peut-être au point de l’accompagner.

-- Où cela? En bas, chez toi?

-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?

-- Oh!

-- Écoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?

-- Oui, c’est une habitude qu’elle a prise de ma mère.

-- La verveine surtout?

-- C’est son odeur de prédilection.

-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.

Le roi demeura pensif.

-- Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame
prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?

En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement
répondu par ceux-ci: «Jalousie de femme!» le roi sondait son ami
jusqu’au fond du coeur pour voir s’il avait pénétré le secret de
sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan n’était
pas un courtisan médiocre; il ne se risquait pas à la légère dans
la découverte des secrets de famille; il était trop ami des Muses
pour ne pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
versèrent tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne
sait quoi dans la maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à
côté du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
sagacité en indiquant que Madame était venue chez lui avec
Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet amour-propre et
répondre nettement à cette question: «Pourquoi Madame est-elle
contre moi avec Bragelonne?»

-- Pourquoi? répondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majesté oublie
donc que M. le comte de Guiche est l’ami intime du vicomte de
Bragelonne?

-- Je ne vois pas le rapport, répondit le roi.

-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
comte de Guiche grand ami de Madame.

-- C’est juste, repartit le roi; il n’y a plus besoin de chercher,
le coup est venu de là.

-- Et, pour le parer, le roi n’est-il pas d’avis qu’il faut en
porter un autre?

-- Oui; mais pas du genre de ceux qu’on se porte au bois de
Vincennes, répondit le roi.

-- Votre Majesté oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
gentilhomme, et que l’on m’a provoqué.

-- Ce n’est pas toi que cela regarde.

-- Mais c’est moi qu’on attend aux Minimes, Sire, depuis plus
d’une heure; moi qui en suis cause, et déshonoré si je ne vais pas
où l’on m’attend.

-- Le premier honneur d’un gentilhomme, c’est l’obéissance à son
roi.

-- Sire...

-- J’ordonne que tu demeures!

-- Sire...

-- Obéis.

-- Comme il plaira à Votre Majesté, Sire.

-- D’ailleurs, je veux éclaircir toute cette affaire; je veux
savoir comment on s’est joué de moi avec assez d’audace pour
pénétrer dans le sanctuaire de mes prédilections. Ceux qui ont
fait cela, de Saint-Aignan, ce n’est pas toi qui dois les punir,
car ce n’est pas ton honneur qu’ils ont attaqué, c’est le mien.

-- Je supplie Votre Majesté de ne pas accabler de sa colère
M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
prudence, mais pas de loyauté.

-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de l’injuste, même
au fort de ma colère. Pas un mot de cela à Madame, surtout.

-- Mais que faire vis-à-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
chercher, et...

-- Je lui aurai parlé ou fait parler avant ce soir.

-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l’indulgence.

-- J’ai été indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
fronçant le sourcil; il est temps que je montre à certaines
personnes que je suis le maître chez moi.

Le roi prononçait à peine ces mots, qui annonçaient qu’au nouveau
ressentiment se mêlait le souvenir d’un ancien, que l’huissier
apparut sur le seuil du cabinet.

-- Qu’y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n’ai
point appelé?

-- Sire, dit l’huissier, Votre Majesté m’a ordonné, une fois pour
toutes, de laisser passer M. le comte de La Fère toutes les fois
qu’il aurait à parler à Votre Majesté.

-- Après?

-- M. le comte de La Fère est là qui attend.

Le roi et de Saint-Aignan échangèrent à ces mots un regard dans
lequel il y avait plus d’inquiétude que de surprise. Louis hésita
un instant. Mais, presque aussitôt, prenant sa résolution:

-- Va, dit-il à de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
recommence ses persécutions, et qu’elle a mis en campagne des gens
qui eussent mieux fait de rester neutres.

-- Sire...

-- Si Louise s’effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
l’amour du roi est un bouclier impénétrable. Si, ce dont j’aime à
douter, elle savait tout déjà ou si elle avait subi de son côté
quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
tout frissonnant de colère et de fièvre, dis-lui bien que, cette
fois, au lieu de la défendre, je la vengerai, et cela si
sévèrement, que nul, désormais, n’osera lever les yeux jusqu’à
elle.

-- Est-ce tout, Sire?

-- C’est tout. Va vite, et demeure fidèle, toi qui vis au milieu
de cet enfer, sans avoir comme moi l’espoir du paradis.

Saint-Aignan s’épuisa en protestations de dévouement; il prit et
baisa la main du roi et sortit radieux.

Fin du tome III





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le vicomte de Bragelonne, Tome III." ***

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