Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Les trois mousquetaires
Author: Dumas père, Alexandre, 1802-1870
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les trois mousquetaires" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.



Alexandre Dumas

LES TROIS MOUSQUETAIRES


Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRÉSENTS DE M. D'ARTAGNAN PÈRE
CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE
CHAPITRE III L'AUDIENCE
CHAPITRE IV L'ÉPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE
MOUCHOIR D'ARAMIS
CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE
CARDINAL
CHAPITRE VI SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME
CHAPITRE VII L'INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR
CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE
CHAPITRE X UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE
CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE
CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX
CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG
CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'ÉPÉE
CHAPITRE XVI OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D'UNE
FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
CHAPITRE XVII LE MÉNAGE BONACIEUX
CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI
CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE
CHAPITRE XX VOYAGE
CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER
CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON
CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS
CHAPITRE XXIV LE PAVILLON
CHAPITRE XXV PORTHOS
CHAPITRE XXVI LA THÈSE D'ARAMIS
CHAPITRE XXVII LA FEMME D'ATHOS
CHAPITRE XXVIII RETOUR
CHAPITRE XXIX LA CHASSE À L'ÉQUIPEMENT
CHAPITRE XXX MILADY
CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANÇAIS
CHAPITRE XXXII UN DÎNER DE PROCUREUR
CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
CHAPITRE XXXIV OÙ IL EST TRAITÉ DE L'ÉQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE
PORTHOS
CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
CHAPITRE XXXVI RÊVE DE VENGEANCE
CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY
CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON
ÉQUIPEMENT
CHAPITRE XXXIX UNE VISION
CHAPITRE XL LE CARDINAL
CHAPITRE XLI LE SIÈGE DE LA ROCHELLE
CHAPITRE XLII LE VIN D'ANJOU
CHAPITRE XLIII L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
CHAPITRE XLIV DE L'UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE
CHAPITRE XLV SCÈNE CONJUGALE
CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS
CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE
CHAPITRE XLIX FATALITÉ
CHAPITRE L CAUSERIE D'UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
CHAPITRE LI OFFICIER
CHAPITRE LII PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
CHAPITRE LIII DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
CHAPITRE LIV TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
CHAPITRE LV QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
CHAPITRE LVI CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
CHAPITRE LVIII ÉVASION
CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628
CHAPITRE LX EN FRANCE
CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
CHAPITRE LXII DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D'EAU
CHAPITRE LXIV L'HOMME AU MANTEAU ROUGE
CHAPITRE LXV LE JUGEMENT
CHAPITRE LXVI L'EXÉCUTION
CHAPITRE LXVII CONCLUSION
ÉPILOGUE



INTRODUCTION

Il y a un an à peu près, qu'en faisant à la Bibliothèque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Mémoires de M. d'Artagnan, imprimés -- comme la
plus grande partie des ouvrages de cette époque, où les auteurs
tenaient à dire la vérité sans aller faire un tour plus ou moins
long à la Bastille -- à Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
séduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les dévorai.

Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprécient les tableaux d'époques. Ils y trouveront des
portraits crayonnés de main de maître; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, tracées sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaîtront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'époque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poète
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
détails que nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le
plus est une chose à laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.

D'Artagnan raconte qu'à sa première visite à M. de Tréville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps où il
sollicitait l'honneur d'être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.

Nous l'avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il
nous vint aussitôt à l'esprit qu'ils n'étaient que des pseudonymes
à l'aide desquels d'Artagnan avait déguisé des noms peut-être
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-mêmes le jour où, par caprice, par
mécontentement ou par défaut de fortune, ils avaient endossé la
simple casaque de mousquetaire.

Dès lors nous n'eûmes plus de repos que nous n'eussions retrouvé,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité.

Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort
instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment où, découragé de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté
le n° 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:

«Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des
événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi
Louis XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.»

On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième
page le nom d'Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à
la trente et unième le nom d'Aramis.

La découverte d'un manuscrit complètement inconnu, dans une époque
où la science historique est poussée à un si haut degré, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter
un jour avec le bagage des autres à l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, à entrer
à l'Académie française avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous
consignons ici pour donner un démenti public aux malveillants qui
prétendent que nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement
disposé à l'endroit des gens de lettres.

Or, c'est la première partie de ce précieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette première partie obtient le succès qu'elle mérite, de
publier incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons
le lecteur à s'en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de
son plaisir ou de son ennui.

Cela posé, passons à notre histoire.


CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRÉSENTS DE M. D'ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, où
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une
révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se hâtaient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hôtellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrât sur ses
archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre
les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, --
 mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il résulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent
du côté de l'hôtel du Franc Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette
rumeur.

Un jeune homme... -- traçons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte
décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur céleste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires énormément développés, indice
infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et
notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau,
battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et
le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était
même si remarquable, qu'elle fut remarquée: c'était un bidet du
Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore également ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient
si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que
dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait
un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.

Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le présent
avait été accompagné n'avaient pas de prix.

«Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois
de Béarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir à se défaire --,
mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a
tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit
vous porter à l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux
serviteur. À la cour, continua M. d'Artagnan père, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres -- par
les vôtres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-être échapper l'appât que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous
devez être brave par deux raisons: la première, c'est que vous
êtes Gascon, et la seconde, c'est que vous êtes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre à manier l'épée; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous à tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a
deux fois du courage à se battre. Je n'ai, mon fils, à vous donner
que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mère y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour guérir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je
n'ai plus qu'un mot à ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru à la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'était pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en reçut lui donnèrent beaucoup d'estime et
d'amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit
contre d'autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu'à la majorité du jeune sans compter les
guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-être! -- Aussi, malgré les
édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des
mousquetaires, c'est-à-dire chef d'une légion de Césars, dont le
roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Tréville gagne dix mille écus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. -- Il a commencé comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.»

Sur quoi, M. d'Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi.
Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient été de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimât son
fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d'Artagnan était un
homme, et il eût regardé comme indigne d'un homme de se laisser
aller à son émotion, tandis que Mme d'Artagnan était femme et, de
plus, était mère. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le à la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentât pour
rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine
à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
présents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville;
comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus
le marché.

Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des
armées, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en résulta qu'il eut toujours le
poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l'épée ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'épanouît bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
épée de taille respectable et qu'au-dessus de cette épée brillait
un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur
hilarité, ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils
tâchaient au moins de ne rire que d'un seul côté, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilité jusqu'à cette malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier
sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre
l'étrier au montoir, d'Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du
rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'écouter avec déférence. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, être l'objet de la
conversation et écouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'était trompé
qu'à moitié: ce n'était pas de lui qu'il était question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs
toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le
narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour éveiller l'irascibilité du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarité.

Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'étranger et reconnut un homme de quarante à
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au
nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement
taillée; il était vêtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement
que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés
comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à
l'endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de
rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan était réellement
insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret
sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avança, une main sur la garde de son épée et l'autre appuyée sur
la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu'il avançait, la
colère l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalité grossière
qu'il accompagna d'un geste furieux.

«Eh! Monsieur, s'écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble.»

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui eût fallu un certain temps pour
comprendre que c'était à lui que s'adressaient de si étranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible à
décrire, il répondit à d'Artagnan:

«Je ne vous parle pas, monsieur.

-- Mais je vous parle, moi!» s'écria le jeune homme exaspéré de ce
mélange d'insolence et de bonnes manières, de convenances et de
dédains.

L'inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et,
se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l'hôtellerie pour
venir à deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé
l'hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient
restés à la fenêtre.

D'Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d'un pied hors du
fourreau.

«Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencées et
s'adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître
aucunement remarquer l'exaspération de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu'à présent fort rare chez les chevaux.

-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maître! s'écria
l'émule de Tréville, furieux.

-- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-même à l'air de mon visage; mais je tiens
cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît.

-- Et moi, s'écria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me déplaît!

-- En vérité, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il
s'apprêta à rentrer dans l'hôtellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout
sellé.

Mais d'Artagnan n'était pas de caractère à lâcher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son épée
entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant:

«Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derrière.

-- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'étonnement que de mépris.
Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!»

Puis, à demi-voix, et comme s'il se fût parlé à lui-même:

«C'est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté,
qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses
mousquetaires!»

Il achevait à peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'eût fait vivement un bond en arrière,
il est probable qu'il eût plaisanté pour la dernière fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l'hôte, tombèrent
sur d'Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec
la même précision, et, d'acteur qu'il avait manqué d'être,
redevenait spectateur du combat, rôle dont il s'acquitta avec son
impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:

«La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!

-- Pas avant de t'avoir tué, lâche!» criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas à ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.

«Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez.»

Mais l'inconnu ne savait pas encore à quel genre d'entêté il avait
affaire; d'Artagnan n'était pas homme à jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
épuisé, laissa échapper son épée qu'un coup de bâton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.

C'est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la
scène. L'hôte, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent
accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la
fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive
contrariété.

«Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant à l'hôte qui
venait s'informer de sa santé.

-- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hôte.

-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.

-- Il va mieux, dit l'hôte: il s'est évanoui tout à fait.

-- Vraiment? fit le gentilhomme.

-- Mais avant de s'évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour
vous appeler et vous défier en vous appelant.

-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-là!
s'écria l'inconnu.

-- Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit
l'hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement
nous l'avons fouillé, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et
dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l'a pas empêché de dire en
s'évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous
vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en
repentirez que plus tard.

-- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
déguisé.

-- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hôte, afin que vous
vous teniez sur vos gardes.

-- Et il n'a nommé personne dans sa colère?

-- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons
ce que M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son
protégé.

-- M. de Tréville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait
sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?... Voyons,
mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous
n'avez pas été, j'en suis bien sûr, sans regarder aussi cette
poche-là. Qu'y avait-il?

-- Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des
mousquetaires.

-- En vérité!

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence.»

L'hôte, qui n'était pas doué d'une grande perspicacité, ne
remarqua point l'expression que ses paroles avaient donnée à la
physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée
sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et
fronça le sourcil en homme inquiet.

«Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m'aurait-il envoyé
ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'épée est un coup
d'épée, quel que soit l'âge de celui qui le donne, et l'on se
défie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un
faible obstacle pour contrarier un grand dessein.»

Et l'inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.

«Voyons, l'hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas
de ce frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il
me gêne. Où est-il?

-- Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.

-- Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitté son
pourpoint?

-- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais
puisqu'il vous gêne, ce jeune fou...

-- Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel
d'honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites
mon compte et avertissez mon laquais.

-- Quoi! Monsieur nous quitte déjà?

-- Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l'ordre de
seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obéi?

-- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est
sous la grande porte, tout appareillé pour partir.

-- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors.»

«Ouais! se dit l'hôte, aurait-il peur du petit garçon?»

Mais un coup d'oeil impératif de l'inconnu vint l'arrêter court.
Il salua humblement et sortit.

«Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua
l'étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est
en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que
j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que
contient cette lettre adressée à Tréville!»

Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l'hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la
présence du jeune garçon qui chassât l'inconnu de son hôtellerie,
était remonté chez sa femme et avait trouvé d'Artagnan maître
enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la
police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été
chercher querelle à un grand seigneur -- car, à l'avis de l'hôte,
l'inconnu ne pouvait être qu'un grand seigneur --, il le
détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son
chemin. D'Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête
tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l'hôte,
commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première
chose qu'il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement
au marchepied d'un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux
normands.

Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la
portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons
déjà dit avec quelle rapidité d'investigation d'Artagnan
embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup
d'oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le
frappa d'autant plus qu'elle était parfaitement étrangère aux pays
méridionaux que jusque-là d'Artagnan avait habités. C'était une
pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses
épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et
aux mains d'albâtre. Elle causait très vivement avec l'inconnu.

«Ainsi, Son Éminence m'ordonne..., disait la dame.

-- De retourner à l'instant même en Angleterre, et de la prévenir
directement si le duc quittait Londres.

-- Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.

-- Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n'ouvrirez que
de l'autre côté de la Manche.

-- Très bien; et vous, que faites-vous?

-- Moi, je retourne à Paris.

-- Sans châtier cet insolent petit garçon?» demanda la dame.

L'inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la
bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'élança sur le seuil
de la porte.

«C'est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s'écria-t-
il, et j'espère bien que cette fois-ci celui qu'il doit châtier ne
lui échappera pas comme la première.

-- Ne lui échappera pas? reprit l'inconnu en fronçant le sourcil.

-- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je présume.

-- Songez, s'écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main
à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.

-- Vous avez raison, s'écria le gentilhomme; partez donc de votre
côté, moi, je pars du mien.»

Et, saluant la dame d'un signe de tête, il s'élança sur son
cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement
son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop,
s'éloignant chacun par un côté opposé de la rue.

«Eh! votre dépense», vociféra l'hôte, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu'il
s'éloignait sans solder ses comptes.

«Paie, maroufle», s'écria le voyageur toujours galopant à son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hôte deux ou trois pièces
d'argent et se mit à galoper après son maître.

«Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d'Artagnan
s'élançant à son tour après le laquais.

Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une
pareille secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles
tintèrent, qu'un éblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa
sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore:

«Lâche! lâche! lâche!

-- Il est en effet bien lâche», murmura l'hôte en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec
le pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du
soir.

«Oui, bien lâche, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle!

-- Qui, elle? demanda l'hôte.

-- Milady», balbutia d'Artagnan.

Et il s'évanouit une seconde fois.

«C'est égal, dit l'hôte, j'en perds deux, mais il me reste celui-
là, que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C'est
toujours onze écus de gagnés.»

On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.

L'hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour;
mais il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq
heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-même à la
cuisine, demanda, outre quelques autres ingrédients dont la liste
n'est pas parvenue jusqu'à nous, du vin, de l'huile, du romarin,
et, la recette de sa mère à la main, se composa un baume dont il
oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-
même et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun médecin. Grâce
sans doute à l'efficacité du baume de Bohême, et peut-être aussi
grâce à l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied
dès le soir même, et à peu près guéri le lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu'au
contraire le cheval jaune, au dire de l'hôtelier du moins, avait
mangé trois fois plus qu'on n'eût raisonnablement pu le supposer
pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite
bourse de velours râpé ainsi que les onze écus qu'elle contenait;
mais quant à la lettre adressée à M. de Tréville, elle avait
disparu.

Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses
goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et
refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que
la lettre était introuvable, il entra dans un troisième accès de
rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin
et d'huile aromatisés: car, en voyant cette jeune mauvaise tête
s'échauffer et menacer de tout casser dans l'établissement si l'on
ne retrouvait pas sa lettre, l'hôte s'était déjà saisi d'un épieu,
sa femme d'un manche à balai, et ses garçons des mêmes bâtons qui
avaient servi la surveille.

«Ma lettre de recommandation! s'écria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des
ortolans!»

Malheureusement une circonstance s'opposait à ce que le jeune
homme accomplît sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son
épée avait été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux,
ce qu'il avait parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque
d'Artagnan voulut en effet dégainer, il se trouva purement et
simplement armé d'un tronçon d'épée de huit ou dix pouces à peu
près, que l'hôte avait soigneusement renfoncé dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement détourné
pour s'en faire une lardoire.

Cependant cette déception n'eût probablement pas arrêté notre
fougueux jeune homme, si l'hôte n'avait réfléchi que la
réclamation que lui adressait son voyageur était parfaitement
juste.

«Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette
lettre?

-- Oui, où est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu'elle
se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
retrouver, lui!»

Cette menace acheva d'intimider l'hôte. Après le roi et M. le
cardinal, M. de Tréville était l'homme dont le nom peut-être était
le plus souvent répété par les militaires et même par les
bourgeois. Il y avait bien le père Joseph, c'est vrai; mais son
nom à lui n'était jamais prononcé que tout bas, tant était grande
la terreur qu'inspirait l'Éminence grise, comme on appelait le
familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d'en
faire autant de son manche à balai et à ses valets de leurs
bâtons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-même à la
recherche de la lettre perdue.

«Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux?
demanda l'hôte au bout d'un instant d'investigations inutiles.

-- Sandis! je le crois bien! s'écria le Gascon qui comptait sur
cette lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma
fortune.

-- Des bons sur l'épargne? demanda l'hôte inquiet.

-- Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté»,
répondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce
à cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette
réponse quelque peu hasardée.

«Diable! fit l'hôte tout à fait désespéré.

-- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national,
il n'importe, et l'argent n'est rien: -- cette lettre était tout.
J'eusse mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.»

Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup l'esprit de l'hôte qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.

«Cette lettre n'est point perdue, s'écria-t-il.

-- Ah! fit d'Artagnan.

-- Non; elle vous a été prise.

-- Prise! et par qui?

-- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu à la cuisine, où
était votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c'est
lui qui l'a volée.

-- Vous croyez?» répondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre,
et n'y voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est
qu'aucun des valets, aucun des voyageurs présents n'eût rien gagné
à posséder ce papier.

«Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupçonnez cet
impertinent gentilhomme.

-- Je vous dis que j'en suis sûr, continua l'hôte; lorsque je lui
ai annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de
M. de Tréville, et que vous aviez même une lettre pour cet
illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demandé où était
cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où il
savait qu'était votre pourpoint.

-- Alors c'est mon voleur, répondit d'Artagnan; je m'en plaindrai
à M. de Tréville, et M. de Tréville s'en plaindra au roi.» Puis il
tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l'hôte,
qui l'accompagna, le chapeau à la main, jusqu'à la porte, remonta
sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'à
la porte Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit
trois écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d'Artagnan
l'avait fort surmené pendant la dernière étape. Aussi le maquignon
auquel d'Artagnan le céda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme
exorbitante qu'à cause de l'originalité de sa couleur.

D'Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet
sous son bras, et marcha tant qu'il trouvât à louer une chambre
qui convînt à l'exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une
espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.

Aussitôt le denier à Dieu donné, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et
à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d'un
pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan père, et qu'elle lui avait
données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire
remettre une lame à son épée; puis il revint au Louvre s'informer,
au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de
l'hôtel de M. de Tréville, lequel était situé rue du Vieux-
Colombier, c'est-à-dire justement dans le voisinage de la chambre
arrêtée par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succès de son voyage.

Après quoi, content de la façon dont il s'était conduit à Meung,
sans remords dans le passé, confiant dans le présent et plein
d'espérance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil
du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'à neuf
heures du matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez
ce fameux M. de Tréville, le troisième personnage du royaume
d'après l'estimation paternelle.


CHAPITRE II
L'ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE

M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne,
ou M. de Tréville, comme il avait fini par s'appeler lui-même à
Paris, avait réellement commencé comme d'Artagnan, c'est-à-dire
sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et
d'entendement qui fait que le plus pauvre gentillâtre gascon
reçoit souvent plus en ses espérances de l'héritage paternel que
le plus riche gentilhomme périgourdin ou berrichon ne reçoit en
réalité. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore
dans un temps où les coups pleuvaient comme grêle, l'avaient hissé
au sommet de cette échelle difficile qu'on appelle la faveur de
cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre les échelons.

Il était l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
mémoire de son père Henri IV. Le père de M. de Tréville l'avait si
fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'à défaut
d'argent comptant -- chose qui toute la vie manqua au Béarnais,
lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eût
jamais besoin d'emprunter, c'est-à-dire avec de l'esprit --, qu'à
défaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autorisé, après
la reddition de Paris, à prendre pour armes un lion d'or passant
sur gueules avec cette devise: _Fidelis et fortis_. C'était
beaucoup pour l'honneur, mais c'était médiocre pour le bien-être.
Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa
pour seul héritage à monsieur son fils son épée et sa devise.
Grâce à ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait,
M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune prince, où il
servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise, que
Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de
dire que, s'il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le
conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Tréville après, et
peut-être même avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville,
attachement royal, attachement égoïste, c'est vrai, mais qui n'en
était pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps
malheureux, on cherchait fort à s'entourer d'hommes de la trempe
de Tréville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'épithète de
fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de
gentilshommes pouvaient réclamer l'épithète de fidèle, qui en
formait la première. Tréville était un de ces derniers; c'était
une de ces rares organisations, à l'intelligence obéissante comme
celle du dogue, à la valeur aveugle, à l'oeil rapide, à la main
prompte, à qui l'oeil n'avait été donné que pour voir si le roi
était mécontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce
déplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Méré,
un Vitry. Enfin à Tréville, il n'avait manqué jusque-là que
l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement
ou plutôt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à
Henri III et ce que sa garde écossaise était à Louis XI.

De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n'était pas en reste
avec le roi. Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII
s'entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait
voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires
comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux
puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les
provinces de France et même dans tous les États étrangers, les
hommes célèbres pour les grands coups d'épée. Aussi Richelieu et
Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie
d'échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs serviteurs. Chacun
vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononçant
tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient
tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable chagrin
ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les mémoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires.

Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c'est à cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui
n'a pas laissé la réputation d'avoir été très fidèle à ses
amitiés. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal
Armand Duplessis avec un air narquois qui hérissait de colère la
moustache grise de Son Éminence. Tréville entendait admirablement
bien la guerre de cette époque, où, quand on ne vivait pas aux
dépens de l'ennemi, on vivait aux dépens de ses compatriotes: ses
soldats formaient une légion de diables à quatre, indisciplinée
pour tout autre que pour lui.

Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt
ceux de M. de Tréville, s'épandaient dans les cabarets, dans les
promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant
leurs moustaches, faisant sonner leurs épées, heurtant avec
volupté les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient;
puis dégainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tués
quelquefois, mais sûrs en ce cas d'être pleurés et vengés; tuant
souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en prison, M. de Tréville
étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville était-il loué sur
tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces hommes qui
l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils étaient,
tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître,
obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le
moindre reproche.

M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi
d'abord et les amis du roi, -- puis pour lui-même et pour ses
amis. Au reste, dans aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé
tant de mémoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait été
accusé, même par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les
gens de plume que chez les gens d'épée --, nulle part on ne voit,
disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été accusé de se faire
payer la coopération de ses séides. Avec un rare génie d'intrigue,
qui le rendait l'égal des plus forts intrigants, il était resté
honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades qui
déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était
devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins
damerets, un des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque;
on parlait des bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé
vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'était
pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires était donc admiré,
craint et aimé, ce qui constitue l'apogée des fortunes humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement; mais son père, soleil _pluribus impar_, laissa sa
splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur
individuelle à chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et
celui du cardinal, on comptait alors à Paris plus de deux cents
petits levers, un peu recherchés. Parmi les deux cents petits
levers celui de Tréville était un des plus courus.

La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à
un camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures
en hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s'y
relayer pour présenter un nombre toujours imposant, s'y
promenaient sans cesse, armés en guerre et prêts à tout. Le long
d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre
civilisation bâtirait une maison tout entière, montaient et
descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient après une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'être
enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui venaient
apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. Dans
l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient
les élus, c'est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un
bourdonnement durait là depuis le matin jusqu'au soir, tandis que
M. de Tréville, dans son cabinet contigu à cette antichambre,
recevait les visites, écoutait les plaintes, donnait ses ordres
et, comme le roi à son balcon du Louvre, n'avait qu'à se mettre à
sa fenêtre pour passer la revue des hommes et des armes.

Le jour où d'Artagnan se présenta, l'assemblée était imposante,
surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai
que ce provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les
compatriotes de d'Artagnan avaient la réputation de ne point
facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait
franchi la porte massive, chevillée de longs clous à tête
quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'épée
qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et
jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes
ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu être officier, grand
seigneur ou jolie femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre
jeune homme s'avança, le coeur palpitant, rangeant sa longue
rapière le long de ses jambes maigres, et tenant une main au
rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrassé
qui veut faire bonne contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors
il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se
retournait pour le regarder, et pour la première fois de sa vie,
d'Artagnan, qui jusqu'à ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-même, se trouva ridicule.

Arrivé à l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les
premières marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à
l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades
attendaient sur le palier que leur tour vînt de prendre place à la
partie.

Un d'eux, placé sur le degré supérieur, l'épée nue à la main,
empêchait ou du moins s'efforçait d'empêcher les trois autres de
monter.

Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs épées fort
agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets
d'escrime, il les crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à
certaines égratignures que chaque arme, au contraire, était
affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.

Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement
ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la
condition portait qu'à chaque coup le touché quitterait la partie,
en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq
minutes trois furent effleurés, l'un au poignet, l'autre au
menton, l'autre à l'oreille par le défenseur du degré, qui lui-
même ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arrêtées, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu'il fût, mais qu'il voulût être à étonner,
ce passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa
province, cette terre où s'échauffent cependant si promptement les
têtes, un peu plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de
ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il
avait ouïes jusqu'alors, même en Gascogne. Il se crut transporté
dans ce fameux pays des géants où Gulliver alla depuis et eut si
grand-peur; et cependant il n'était pas au bout: restaient le
palier et l'antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le
palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son
imagination éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait
redoutable aux jeunes femmes de chambre et même quelquefois aux
jeunes maîtresses, n'avait jamais rêvé, même dans ces moments de
délire, la moitié de ces merveilles amoureuses et le quart de ces
prouesses galantes, rehaussées des noms les plus connus et des
détails les moins voilés. Mais si son amour pour les bonnes moeurs
fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal fut
scandalisé dans l'antichambre. Là, à son grand étonnement,
d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait
trembler l'Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts
et puissants seigneurs avaient été punis d'avoir tenté
d'approfondir: ce grand homme, révéré par M. d'Artagnan père,
servait de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos voûté; quelques-uns
chantaient des Noëls sur Mme d'Aiguillon, sa maîtresse, et
Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les autres liaient des
parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes
choses qui paraissaient à d'Artagnan de monstrueuses
impossibilités.

Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à
l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une
espèce de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches
moqueuses; on regardait avec hésitation autour de soi, et l'on
semblait craindre l'indiscrétion de la cloison du cabinet de
M. de Tréville; mais bientôt une allusion ramenait la conversation
sur Son Éminence, et alors les éclats reprenaient de plus belle,
et la lumière n'était ménagée sur aucune de ses actions.

«Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du
moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur
complice. Que dirait monsieur mon père, qui m'a si fort recommandé
le respect du cardinal, s'il me savait dans la société de pareils
païens?»

Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait
se livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses
yeux, écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq
sens pour ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les
recommandations paternelles, il se sentait porté par ses goûts et
entraîné par ses instincts à louer plutôt qu'à blâmer les choses
inouïes qui se passaient là.

Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des
courtisans de M. de Tréville, et que c'était la première fois
qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il
désirait. À cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement,
s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui
était venu lui faire cette question de demander pour lui à
M. de Tréville un moment d'audience, demande que celui-ci promit
d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le
loisir d'étudier un peu les costumes et les physionomies.

Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande
taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui
attirait sur lui l'attention générale. Il ne portait pas, pour le
moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'était pas
absolument obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais
d'indépendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant
soit peu fané et râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en
broderies d'or, et qui reluisait comme les écailles dont l'eau se
couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait avec grâce sur ses épaules découvrant par-devant seulement
le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapière.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l'instant même, se
plaignait d'être enrhumé et toussait de temps en temps avec
affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu'il disait
autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tête, en
frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec
enthousiasme le baudrier brodé, et d'Artagnan plus que tout autre.

«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est
une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il
faut bien employer à quelque chose l'argent de sa légitime.

-- Ah! Porthos! s'écria un des assistants, n'essaie pas de nous
faire croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle:
il t'aura été donné par la dame voilée avec laquelle je t'ai
rencontré l'autre dimanche vers la porte Saint-Honoré.

-- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai acheté moi-
même, et de mes propres deniers, répondit celui qu'on venait de
désigner sous le nom de Porthos.

-- Oui, comme j'ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette
bourse neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille.

-- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai payé douze
pistoles.»

L'admiration redoubla, quoique le doute continuât d'exister.

«N'est-ce pas, Aramis?» dit Porthos se tournant vers un autre
mousquetaire.

Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
l'interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d'Aramis:
c'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à
la figure naïve et doucereuse, à l'oeil noir et doux et aux joues
roses et veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine
dessinait sur sa lèvre supérieure une ligne d'une rectitude
parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que
leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinçait
le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et
transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait
beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait
belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre
le plus grand soin. Il répondit par un signe de tête affirmatif à
l'interpellation de son ami.

Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l'endroit du
baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus;
et par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation
passa tout à coup à un autre sujet.

«Que pensez-vous de ce que raconte l'écuyer de Chalais?» demanda
un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais
s'adressant au contraire à tout le monde.

«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant.

-- Il raconte qu'il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l'âme damnée
du cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce
déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu'il est.

-- Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre?

-- Je la tiens d'Aramis, répondit le mousquetaire.

-- Vraiment?

-- Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai
racontée à vous-même hier, n'en parlons donc plus.

-- N'en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos.
N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le
cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa
correspondance par un traître, un brigand, un pendard; fait, avec
l'aide de cet espion et grâce à cette correspondance, couper le
cou à Chalais, sous le stupide prétexte qu'il a voulu tuer le roi
et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de
cette énigme, vous nous l'apprenez hier, à la grande satisfaction
de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis de cette
nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus!

-- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis
avec patience.

-- Ce Rochefort, s'écria Porthos, si j'étais l'écuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.

-- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc
Rouge, reprit Aramis.

-- Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos
en battant des mains et en approuvant de la tête. Le «duc Rouge»
est charmant. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-
t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu
suivre votre vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez
fait!

-- Oh! ce n'est qu'un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je
le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'étudier la
théologie pour cela.

-- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou
tard.

-- Tôt, dit Aramis.

-- Il n'attend qu'une chose pour le décider tout à fait et pour
reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit
un mousquetaire.

-- Et quelle chose attend-il? demanda un autre.

-- Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de
France.

-- Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à
Dieu, la reine est encore d'âge à le donner.

-- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec
un rire narquois qui donnait à cette phrase, si simple en
apparence, une signification passablement scandaleuse.

-- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entraîne toujours au-delà
des bornes; si M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu
de parler ainsi.

-- Allez-vous me faire la leçon, Porthos? s'écria Aramis, dans
l'oeil doux duquel on vit passer comme un éclair.

-- Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l'un ou l'autre,
mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a
dit encore l'autre jour: vous mangez à tous les râteliers. Ah! ne
nous fâchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien
ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez
Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez
Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez
pour être fort en avant dans les bonnes grâces de la dame. Oh! mon
Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre
secret, on connaît votre discrétion. Mais puisque vous possédez
cette vertu, que diable! Faites-en usage à l'endroit de
Sa Majesté. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du
cardinal; mais la reine est sacrée, et si l'on en parle, que ce
soit en bien.

-- Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en
préviens, répondit Aramis; vous savez que je hais la morale,
excepté quand elle est faite par Athos. Quant à vous, mon cher,
vous avez un trop magnifique baudrier pour être bien fort là-
dessus. Je serai abbé s'il me convient; en attendant, je suis
mousquetaire: en cette qualité, je dis ce qu'il me plaît, et en ce
moment il me plaît de vous dire que vous m'impatientez.

-- Aramis!

-- Porthos!

-- Eh! messieurs! messieurs! s'écria-t-on autour d'eux.

-- M. de Tréville attend M. d'Artagnan», interrompit le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.

À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte,
chacun se tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon
traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra
chez le capitaine des mousquetaires, se félicitant de tout son
coeur d'échapper aussi à point à la fin de cette bizarre querelle.


CHAPITRE III
L'AUDIENCE

M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur;
néanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'à
terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent
béarnais lui rappela à la fois sa jeunesse et son pays, double
souvenir qui fait sourire l'homme à tous les âges. Mais, se
rapprochant presque aussitôt de l'antichambre et faisant à
d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la
permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui,
il appela trois fois, en grossissant la voix à chaque fois, de
sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent
impératif et l'accent irrité:

«Athos! Porthos! Aramis!»

Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait
connaissance, et qui répondaient aux deux derniers de ces trois
noms, quittèrent aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et
s'avancèrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrière
eux dès qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien
qu'elle ne fût pas tout à fait tranquille, excita cependant par
son laisser-aller à la fois plein de dignité et de soumission,
l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-
dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé de tous ses
foudres.

Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut
refermée derrière eux, quand le murmure bourdonnant de
l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'être fait avait sans
doute donné un nouvel aliment eut recommencé; quand enfin
M. de Tréville eut trois ou quatre fois arpenté, silencieux et le
sourcil froncé, toute la longueur de son cabinet, passant chaque
fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme à la parade,
il s'arrêta tout à coup en face d'eux, et les couvrant des pieds à
la tête d'un regard irrité:

«Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'écria-t-il, et cela pas plus
tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs?

-- Non, répondirent après un instant de silence les deux
mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons.

-- Mais j'espère que vous nous ferez l'honneur de nous le dire,
ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse
révérence.

-- Il m'a dit qu'il recruterait désormais ses mousquetaires parmi
les gardes de M. le cardinal!

-- Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda
vivement Porthos.

-- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'être
ragaillardie par un mélange de bon vin.»

Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux.
D'Artagnan ne savait où il en était et eût voulu être à cent pieds
sous terre.

«Oui, oui, continua M. de Tréville en s'animant, oui, et
Sa Majesté avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les
mousquetaires font triste figure à la cour. M. le cardinal
racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoléance qui me
déplut fort, qu'avant-hier ces damnés mousquetaires, ces diables à
quatre -- il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me
déplut encore davantage --, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me
regardant de son oeil de chat-tigre, s'étaient attardés rue Férou,
dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait me rire au nez -- avait été forcée d'arrêter les
perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose!
Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne vous en
défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés.
Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis
mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous
demandé la casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane?
Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que
pour y suspendre une épée de paille? Et Athos! je ne vois pas
Athos. Où est-il?

-- Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort
malade.

-- Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?

-- On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur,
répondit Porthos voulant mêler à son tour un mot à la
conversation, et ce qui serait fâcheux en ce que très certainement
cela gâterait son visage.

-- De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que
vous me contez là, Porthos!... Malade de la petite vérole, à son
âge?... Non pas!... mais blessé sans doute, tué peut-être... Ah!
si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je
n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se
prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'épée dans les
carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prête à rire aux gardes de
M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui
ne se mettent jamais dans le cas d'être arrêtés, et qui d'ailleurs
ne se laisseraient pas arrêter, eux!... j'en suis sûr... Ils
aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en
arrière... Se sauver, détaler, fuir, c'est bon pour les
mousquetaires du roi, cela!»

Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils auraient volontiers
étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas
senti que c'était le grand amour qu'il leur portait qui le faisait
leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient
les lèvres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde
de leur épée. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous
l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait deviné, à
l'accent de la voix de M. de Tréville, qu'il était parfaitement en
colère. Dix têtes curieuses étaient appuyées à la tapisserie et
pâlissaient de fureur, car leurs oreilles collées à la porte ne
perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs
bouches répétaient au fur et à mesure les paroles insultantes du
capitaine à toute la population de l'antichambre. En un instant
depuis la porte du cabinet jusqu'à la porte de la rue, tout
l'hôtel fut en ébullition.

«Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de
M. le cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à
l'intérieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les
plongeant une à une pour ainsi dire et comme autant de coups de
stylet dans la poitrine de ses auditeurs. «Ah! six gardes de Son
Éminence arrêtent six mousquetaires de Sa Majesté! Morbleu! j'ai
pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma démission
de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse,
morbleu! je me fais abbé.»

À ces paroles, le murmure de l'extérieur devint une explosion:
partout on n'entendait que jurons et blasphèmes. Les morbleu! les
sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air.
D'Artagnan cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher,
et se sentait une envie démesurée de se fourrer sous la table.

«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est
que nous étions six contre six, mais nous avons été pris en
traître, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos
épées, deux d'entre nous étaient tombés morts, et Athos, blessé
grièvement, ne valait guère mieux. Car vous le connaissez, Athos;
eh bien, capitaine, il a essayé de se relever deux fois, et il est
retombé deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non!
l'on nous a entraînés de force. En chemin, nous nous sommes
sauvés. Quant à Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laissé bien
tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il
valût la peine d'être emporté. Voilà l'histoire. Que diable,
capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a
perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que
j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant
celle de Pavie.

-- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tué un avec sa
propre épée, dit Aramis, car la mienne s'est brisée à la première
parade... Tué ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable.

-- Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d'un ton un peu
radouci. M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois.

-- Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son
capitaine s'apaiser, osait hasarder une prière, de grâce,
monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-même est blessé: il serait au
désespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la
blessure est des plus graves, attendu qu'après avoir traversé
l'épaule elle pénètre dans la poitrine, il serait à craindre...»

Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et
belle, mais affreusement pâle, parut sous la frange.

«Athos! s'écrièrent les deux mousquetaires.

-- Athos! répéta M. de Tréville lui-même.

-- Vous m'avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d'une
voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demandé, à ce
que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre à vos
ordres; voilà, monsieur, que me voulez-vous?»

Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé
comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet.
M. de Tréville, ému jusqu'au fond du coeur de cette preuve de
courage, se précipita vers lui.

«J'étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je
défends à mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans nécessité,
car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses
mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,
Athos.»

Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette
preuve d'affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la
lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel
que fût son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de
douleur et pâlissait encore, ce que l'on aurait pu croire
impossible.

La porte était restée entrouverte, tant l'arrivée d'Athos, dont,
malgré le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait
produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les
derniers mots du capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par
l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie.
Sans doute, M. de Tréville allait réprimer par de vives paroles
cette infraction aux lois de l'étiquette, lorsqu'il sentit tout à
coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant
les yeux sur lui il s'aperçut qu'il allait s'évanouir. Au même
instant Athos, qui avait rassemblé toutes ses forces pour lutter
contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet
comme s'il fût mort.

«Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le
meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va
trépasser.»

Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son
cabinet sans qu'il songeât à en fermer la porte à personne, chacun
s'empressant autour du blessé. Mais tout cet empressement eût été
inutile, si le docteur demandé ne se fût trouvé dans l'hôtel même;
il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours évanoui, et, comme
tout ce bruit et tout ce mouvement le gênait fort, il demanda
comme première chose et comme la plus urgente que le mousquetaire
fût emporté dans une chambre voisine. Aussitôt M. de Tréville
ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos et à Aramis, qui
emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce groupe
marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se
referma.

Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si
respecté, devint momentanément une succursale de l'antichambre.
Chacun discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant,
donnant le cardinal et ses gardes à tous les diables.

Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et
M. de Tréville seuls étaient restés près du blessé.

Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris
connaissance; le chirurgien déclarait que l'état du mousquetaire
n'avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été
purement et simplement occasionnée par la perte de son sang.

Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira,
excepté d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et
qui, avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place.

Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée,
M. de Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme.
L'événement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre
le fil de ses idées. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstiné
solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se
rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du présent et du
passé, se trouva au courant de sa situation.

«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais
je vous avais parfaitement oublié. Que voulez-vous! un capitaine
n'est rien qu'un père de famille chargé d'une plus grande
responsabilité qu'un père de famille ordinaire. Les soldats sont
de grands enfants; mais comme je tiens à ce que les ordres du roi,
et surtout ceux de M. le cardinal, soient exécutés...»

D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire,
M. de Tréville jugea qu'il n'avait point affaire à un sot, et
venant droit au fait, tout en changeant de conversation:

«J'ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils? hâtez-vous, mon temps n'est pas à moi.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici,
je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont
vous n'avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais,
après tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une
telle faveur serait énorme, et je tremble de ne point la mériter.

-- C'est une faveur en effet, jeune homme, répondit
M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort au-dessus de
vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire.
Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu ce cas, et je vous
annonce avec regret qu'on ne reçoit personne mousquetaire avant
l'épreuve préalable de quelques campagnes, de certaines actions
d'éclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre régiment
moins favorisé que le nôtre.»

D'Artagnan s'inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait
de si grandes difficultés à l'obtenir.

«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard
si perçant qu'on eût dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son
coeur, mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme
je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune
homme. Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort changé de face depuis mon départ
de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre,
de l'argent que vous avez apporté avec vous.»

D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumône à personne.

«C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Tréville, je
connais ces airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma
poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je
n'étais pas en état d'acheter le Louvre.»

D'Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son
cheval, il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que
M. de Tréville n'avait commencé la sienne.

«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin
aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à
un gentilhomme. J'écrirai dès aujourd'hui une lettre au directeur
de l'académie royale, et dès demain il vous recevra sans
rétribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos
gentilshommes les mieux nés et les plus riches la sollicitent
quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manège du
cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour
me dire où vous en êtes et si je puis faire quelque chose pour
vous.»

D'Artagnan, tout étranger qu'il fût encore aux façons de cour,
s'aperçut de la froideur de cet accueil.

«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de
recommandation que mon père m'avait remise pour vous me fait
défaut aujourd'hui!

-- En effet, répondit M. de Tréville, je m'étonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre
seule ressource à nous autres Béarnais.

-- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'écria
d'Artagnan; mais on me l'a perfidement dérobé.»

Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme
inconnu dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une
vérité qui charmèrent M. de Tréville.

«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez
donc parlé de moi tout haut?

-- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que
voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en
route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!»

La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc
s'empêcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce
sourire s'effaça bientôt, et revenant de lui-même à l'aventure de
Meung:

«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une
légère cicatrice à la tempe?

-- Oui, comme le ferait l'éraflure d'une balle.

-- N'était-ce pas un homme de belle mine?

-- Oui.

-- De haute taille?

-- Oui.

-- Pâle de teint et brun de poil?

-- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer...

-- Il attendait une femme? continua Tréville.

-- Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle
qu'il attendait.

-- Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation?

-- Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte
contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir
qu'à Londres.

-- Cette femme était anglaise?

-- Il l'appelait Milady.

-- C'est lui! murmura Tréville, c'est lui! je le croyais encore à
Bruxelles!

-- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'écria
d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'où il est, puis je vous
tiens quitte de tout, même de votre promesse de me faire entrer
dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.

-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'écria Tréville; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un côté de la rue, passez de l'autre!
Ne vous heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un
verre.

-- Cela n'empêche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le
retrouve...

-- En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil à vous donner.»

Tout à coup Tréville s'arrêta, frappé d'un soupçon subit. Cette
grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour
cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la
lettre de son père, cette haine ne cachait-elle pas quelque
perfidie? ce jeune homme n'était-il pas envoyé par Son Éminence?
ne venait-il pas pour lui tendre quelque piège? ce prétendu
d'Artagnan n'était-il pas un émissaire du cardinal qu'on cherchait
à introduire dans sa maison, et qu'on avait placé près de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela
s'était mille fois pratiqué? Il regarda d'Artagnan plus fixement
encore cette seconde fois que la première. Il fut médiocrement
rassuré par l'aspect de cette physionomie pétillante d'esprit
astucieux et d'humilité affectée.

«Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'être
aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.»

«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon
ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre
perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez
d'abord remarquée dans mon accueil, vous découvrir les secrets de
notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis;
leurs apparents démêlés ne sont que pour tromper les sots. Je ne
prétends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garçon,
fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne
comme un niais dans le panneau, à la suite de tant d'autres qui
s'y sont perdus. Songez bien que je suis dévoué à ces deux maîtres
tout-puissants, et que jamais mes démarches sérieuses n'auront
d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un
des plus illustres génies que la France ait produits. Maintenant,
jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit de
famille, soit par relations, soit d'instinct même, quelqu'une de
ces inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons
éclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher à
ma personne. J'espère que ma franchise, en tout cas, vous fera mon
ami; car vous êtes jusqu'à présent le seul jeune homme à qui j'aie
parlé comme je le fais.»

Tréville se disait à part lui:

«Si le cardinal m'a dépêché ce jeune renard, il n'aura certes pas
manqué, lui qui sait à quel point je l'exècre, de dire à son
espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire
pis que pendre de lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé
compère va-t-il me répondre bien certainement qu'il a l'Éminence
en horreur.»

Il en fut tout autrement que s'y attendait Tréville; d'Artagnan
répondit avec la plus grande simplicité:

«Monsieur, j'arrive à Paris avec des intentions toutes semblables.
Mon père m'a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de
France.»

D'Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut
s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait
rien gâter.

«J'ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant
mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites,
avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette
ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien
naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité;
mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est à
quoi je tiens plus qu'à toute chose au monde.»

M. de Tréville fut surpris au dernier point. Tant de pénétration,
tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne
levait pas entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était
supérieur aux autres jeunes gens, plus il était à redouter s'il se
trompait. Néanmoins il serra la main à d'Artagnan, et lui dit:

«Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire
que ce que je vous ai offert tout à l'heure. Mon hôtel vous sera
toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander à toute heure et
par conséquent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez
probablement ce que vous désirez obtenir.

-- C'est-à-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez
que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-
il avec la familiarité du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps.»

Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le
regardait.

«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l'arrêtant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'académie. Êtes-vous trop
fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme?

-- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous réponds qu'il n'en sera
pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle
arrivera, je vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui
tenterait de me l'enlever!»

M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et
où ils avaient causé ensemble, il alla s'asseoir à une table et se
mit à écrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce
temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux à faire, se mit à
battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires
qui s'en allaient les uns après les autres, et les suivant du
regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue.

M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se
levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au
moment même où d'Artagnan étendait la main pour la recevoir,
M. de Tréville fut bien étonné de voir son protégé faire un
soubresaut, rougir de colère et s'élancer hors du cabinet en
criant:

«Ah! sangdieu! il ne m'échappera pas, cette fois.

-- Et qui cela? demanda M. de Tréville.

-- Lui, mon voleur! répondit d'Artagnan. Ah! traître!»

Et il disparut.

«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta-
t-il, que ce ne soit une manière adroite de s'esquiver, en voyant
qu'il a manqué son coup.»


CHAPITRE IV
L'ÉPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS

D'Artagnan, furieux, avait traversé l'antichambre en trois bonds
et s'élançait sur l'escalier, dont il comptait descendre les
degrés quatre à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla
donner tête baissée dans un mousquetaire qui sortait de chez
M. de Tréville par une porte de dégagement, et, le heurtant du
front à l'épaule, lui fit pousser un cri ou plutôt un hurlement.

«Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis pressé.»

À peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de
fer le saisit par son écharpe et l'arrêta.

«Vous êtes pressé! s'écria le mousquetaire, pâle comme un linceul;
sous ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et
vous croyez que cela suffit? Pas tout à fait, mon jeune homme.
Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Tréville nous
parler un peu cavalièrement aujourd'hui, que l'on peut nous
traiter comme il nous parle? Détrompez-vous, compagnon, vous
n'êtes pas M. de Tréville, vous.

-- Ma foi, répliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après
le pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma
foi, je ne l'ai pas fait exprès, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me
semble donc que c'est assez. Je vous répète cependant, et cette
fois c'est trop peut-être, parole d'honneur! je suis pressé, très
pressé. Lâchez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller où
j'ai affaire.

-- Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n'êtes pas poli. On
voit que vous venez de loin.»

D'Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la
remarque d'Athos il s'arrêta court.

«Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous
préviens.

-- Peut-être, dit Athos.

-- Ah! si je n'étais pas si pressé, s'écria d'Artagnan, et si je
ne courais pas après quelqu'un...

-- Monsieur l'homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous?

-- Et où cela, s'il vous plaît?

-- Près des Carmes-Deschaux.

-- À quelle heure?

-- Vers midi.

-- Vers midi, c'est bien, j'y serai.

-- Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous
préviens que c'est moi qui courrai après vous et vous couperai les
oreilles à la course.

-- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.»

Et il se mit à courir comme si le diable l'emportait, espérant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
avoir conduit bien loin.

Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux
gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un
homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il
s'élança pour passer comme une flèche entre eux deux. Mais
d'Artagnan avait compté sans le vent. Comme il allait passer, le
vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan
vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son
vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il
tira à lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par
un mouvement de rotation qu'explique la résistance de l'obstiné
Porthos.

D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de
dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le
pli. Il redoutait surtout d'avoir porté atteinte à la fraîcheur du
magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant
timidement les yeux, il se trouva le nez collé entre les deux
épaules de Porthos c'est-à-dire précisément sur le baudrier.

Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour
elles que l'apparence, le baudrier était d'or par-devant et de
simple buffle par-derrière. Porthos, en vrai glorieux qu'il était,
ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins
la moitié: on comprenait dès lors la nécessité du rhume et
l'urgence du manteau.

«Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se
débarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous
êtes donc enragé de vous jeter comme cela sur les gens!

-- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'épaule du
géant, mais je suis très pressé, je cours après quelqu'un, et...

-- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
demanda Porthos.

-- Non, répondit d'Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je
vois même ce que ne voient pas les autres.»

Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se
laissant aller à sa colère:

«Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens,
si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.

-- Étriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur.

-- C'est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face
ses ennemis.

-- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
vôtres, vous.»

Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s'éloigna en riant
à gorge déployée.

Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur
d'Artagnan.

«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.

-- À une heure donc, derrière le Luxembourg.

-- Très bien, à une heure», répondit d'Artagnan en tournant
l'angle de la rue.

Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
qu'eût marché l'inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi
était-il entré dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui à
tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la
rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien.
Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'à mesure
que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.

Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se
passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du
matin à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de
M. de Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière
la façon dont d'Artagnan l'avait quitté.

En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes
capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires
enfin, c'est-à-dire avec deux de ces êtres qu'il estimait si fort
qu'il les mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de
tous les autres hommes.

La conjecture était triste. Sûr d'être tué par Athos, on comprend
que le jeune homme ne s'inquiétait pas beaucoup de Porthos.
Pourtant, comme l'espérance est la dernière chose qui s'éteint
dans le coeur de l'homme, il en arriva à espérer qu'il pourrait
survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, à ces deux
duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les
réprimandes suivantes:

«Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! Ce brave et
malheureux Athos était blessé juste à l'épaule contre laquelle je
m'en vais, moi, donner de la tête comme un bélier. La seule chose
qui m'étonne, c'est qu'il ne m'ait pas tué roide; il en avait le
droit, et la douleur que je lui ai causée a dû être atroce. Quant
à Porthos! Oh! quant à Porthos, ma foi, c'est plus drôle.»

Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant
néanmoins si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le
voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant.

«Quant à Porthos, c'est plus drôle; mais je n'en suis pas moins un
misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire
gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce
qui n'y est pas! Il m'eût pardonné bien certainement; il m'eût
pardonné si je n'eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à
mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit
Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poêle à frire.
Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant à lui-même
avec toute l'aménité qu'il croyait se devoir, si tu en réchappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'être à l'avenir d'une
politesse parfaite. Désormais il faut qu'on t'admire, qu'on te
cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce n'est pas être
lâche. Regardez plutôt Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la
grâce en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avisé de dire
qu'Aramis était un lâche? Non, bien certainement, et désormais je
veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.»

D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à
quelques pas de l'hôtel d'Aiguillon, et devant cet hôtel il avait
aperçu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes
du roi. De son côté, Aramis aperçut d'Artagnan; mais comme il
n'oubliait point que c'était devant ce jeune homme que
M. de Tréville s'était si fort emporté le matin, et qu'un témoin
des reproches que les mousquetaires avaient reçus ne lui était
d'aucune façon agréable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de conciliation
et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur
faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis
inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au
reste, interrompirent à l'instant même leur conversation.

D'Artagnan n'était pas assez niais pour ne point s'apercevoir
qu'il était de trop; mais il n'était pas encore assez rompu aux
façons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation
fausse comme l'est, en général, celle d'un homme qui est venu se
mêler à des gens qu'il connaît à peine et à une conversation qui
ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-même un moyen de faire
sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua
qu'Aramis avait laissé tomber son mouchoir et, par mégarde sans
doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrivé de
réparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus
gracieux qu'il pût trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied
du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour le
retenir, et lui dit en le lui remettant:

«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de
perdre.»

Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne
et des armes à l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et
arracha plutôt qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.

«Ah! Ah! s'écria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis,
que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
l'obligeance de te prêter ses mouchoirs?»

Aramis lança à d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre à
un homme qu'il vient de s'acquérir un ennemi mortel; puis,
reprenant son air doucereux:

«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas à
moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le
remettre plutôt qu'à l'un de vous, et la preuve de ce que je dis,
c'est que voici le mien dans ma poche.»

À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant
aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette
époque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orné d'un seul
chiffre, celui de son propriétaire.

Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa
bévue; mais les amis d'Aramis ne se laissèrent pas convaincre par
ses dénégations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire
avec un sérieux affecté:

«Si cela était, dit-il, ainsi que tu le prétends, je serais forcé,
mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-
Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophée
des effets de sa femme.

-- Tu demandes cela mal, répondit Aramis, et tout en reconnaissant
la justesse de ta réclamation quant au fond, je refuserais à cause
de la forme.

-- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied
dessus, voilà tout, et j'ai pensé que, puisqu'il avait le pied
dessus, le mouchoir était à lui.

-- Et vous vous êtes trompé, mon cher monsieur», répondit
froidement Aramis, peu sensible à la réparation.

Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'était déclaré
l'ami de Bois-Tracy:

«D'ailleurs, continua-t-il, je réfléchis, mon cher intime de Bois-
Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'être
toi-même; de sorte qu'à la rigueur ce mouchoir peut aussi bien
être sorti de ta poche que de la mienne.

-- Non, sur mon honneur! s'écria le garde de Sa Majesté.

-- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y
aura évidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux,
Montaran, prenons-en chacun la moitié.

-- Du mouchoir?

-- Oui.

-- Parfaitement, s'écrièrent les deux autres gardes, le jugement
du roi Salomon. Décidément, Aramis, tu es plein de sagesse.»

Les jeunes gens éclatèrent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la
conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, après
s'être cordialement serré la main, tirèrent, les trois gardes de
leur côté et Aramis du sien.

«Voilà le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit à
part lui d'Artagnan, qui s'était tenu un peu à l'écart pendant
toute la dernière partie de cette conversation. Et, sur ce bon
sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'éloignait sans faire
autrement attention à lui:

«Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espère.

-- Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un
galant homme le devait faire.

-- Quoi, monsieur! s'écria d'Artagnan, vous supposez...

-- Je suppose, monsieur, que vous n'êtes pas un sot, et que vous
savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans
cause sur les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n'est point
pavé en batiste.

-- Monsieur, vous avez tort de chercher à m'humilier, dit
d'Artagnan, chez qui le naturel querelleur commençait à parler
plus haut que les résolutions pacifiques. Je suis de Gascogne,
c'est vrai, et puisque vous le savez, je n'aurai pas besoin de
vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que,
lorsqu'ils se sont excusés une fois, fût-ce d'une sottise, ils
sont convaincus qu'ils ont déjà fait moitié plus qu'ils ne
devaient faire.

-- Monsieur, ce que je vous en dis, répondit Aramis, n'est point
pour vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un
spadassin, et n'étant mousquetaire que par intérim, je ne me bats
que lorsque j'y suis forcé, et toujours avec une grande
répugnance; mais cette fois l'affaire est grave, car voici une
dame compromise par vous.

-- Par nous, c'est-à-dire, s'écria d'Artagnan.

-- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?

-- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?

-- J'ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n'est point
sorti de ma poche.

-- Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l'en ai
vu sortir, moi!

-- Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je
vous apprendrai à vivre.

-- Et moi je vous renverrai à votre messe, monsieur l'abbé!
Dégainez, s'il vous plaît, et à l'instant même.

-- Non pas, s'il vous plaît, mon bel ami; non, pas ici, du moins.
Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l'hôtel d'Aiguillon,
lequel est plein de créatures du cardinal? Qui me dit que ce n'est
pas Son Éminence qui vous a chargé de lui procurer ma tête? Or j'y
tiens ridiculement, à ma tête, attendu qu'elle me semble aller
assez correctement à mes épaules. Je veux donc vous tuer, soyez
tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et
couvert, là où vous ne puissiez vous vanter de votre mort à
personne.

-- Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non; peut-être aurez-vous
l'occasion de vous en servir.

-- Monsieur est Gascon? demanda Aramis.

-- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?

-- La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Église,
et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens à
rester prudent. À deux heures, j'aurai l'honneur de vous attendre
à l'hôtel de M. de Tréville. Là je vous indiquerai les bons
endroits.»

Les deux jeunes gens se saluèrent, puis Aramis s'éloigna en
remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que
d'Artagnan, voyant que l'heure s'avançait, prenait le chemin des
Carmes-Deschaux, tout en disant à part soi:

«Décidément, je n'en puis pas revenir; mais au moins, si je suis
tué, je serai tué par un mousquetaire.»


CHAPITRE V
LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

D'Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc au
rendez-vous d'Athos sans amener de second, résolu de se contenter
de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention
était formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses
convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne résultât de
ce duel ce qui résulte toujours de fâcheux, dans une affaire de ce
genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un
adversaire blessé et affaibli: vaincu, il double le triomphe de
son antagoniste; vainqueur, il est accusé de forfaiture et de
facile audace.

Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur
d'aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d'Artagnan
n'était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à
lui-même que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à
mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins
modéré que lui eût fait à sa place. Il réfléchit aux différents
caractères de ceux avec lesquels il allait se battre, et commença
à voir plus clair dans sa situation. Il espérait, grâce aux
excuses loyales qu'il lui réservait, se faire un ami d'Athos, dont
l'air grand seigneur et la mine austère lui agréaient fort. Il se
flattait de faire peur à Porthos avec l'aventure du baudrier,
qu'il pouvait, s'il n'était pas tué sur le coup, raconter à tout
le monde, récit qui, poussé adroitement à l'effet, devait couvrir
Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n'en
avait pas très grand-peur, et en supposant qu'il arrivât jusqu'à
lui, il se chargeait de l'expédier bel et bien, ou du moins en le
frappant au visage, comme César avait recommandé de faire aux
soldats de Pompée, d'endommager à tout jamais cette beauté dont il
était si fier.

Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inébranlable de
résolution qu'avaient déposé dans son coeur les conseils de son
père, conseils dont la substance était: «Ne rien souffrir de
personne que du roi, du cardinal et de M. de Tréville.» Il vola
donc plutôt qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Déchaussés,
ou plutôt Deschaux, comme on disait à cette époque, sorte de
bâtiment sans fenêtres, bordé de prés arides, succursale du Pré-
aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui
n'avaient pas de temps à perdre.

Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui
s'étendait au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq
minutes seulement, et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme
la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste à l'égard des duels
n'avait rien a dire.

Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure,
quoiqu'elle eût été pansée à neuf par le chirurgien de
M. de Tréville, s'était assis sur une borne et attendait son
adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne
l'abandonnaient jamais. À l'aspect de d'Artagnan, il se leva et
fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son côté,
n'aborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume
traînant jusqu'à terre.

«Monsieur, dit Athos, j'ai fait prévenir deux de mes amis qui me
serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore
arrivés. Je m'étonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude.

-- Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car
arrivé d'hier seulement à Paris, je n'y connais encore personne
que M. de Tréville, auquel j'ai été recommandé par mon père qui a
l'honneur d'être quelque peu de ses amis.»

Athos réfléchit un instant.

«Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, je ne connais que lui.

-- Ah çà, mais..., continua Athos parlant moitié à lui-même,
moitié à d'Artagnan, ah... çà, mais si je vous tue, j'aurai l'air
d'un mangeur d'enfants, moi!

-- Pas trop, monsieur, répondit d'Artagnan avec un salut qui ne
manquait pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites
l'honneur de tirer l'épée contre moi avec une blessure dont vous
devez être fort incommodé.

-- Très incommodé, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du
diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est
mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je
vous fasse une grâce, je tire proprement des deux mains; et il y
aura même désavantage pour vous: un gaucher est très gênant pour
les gens qui ne sont pas prévenus. Je regrette de ne pas vous
avoir fait part plus tôt de cette circonstance.

-- Vous êtes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus
reconnaissant.

-- Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de
gentilhomme; causons donc d'autre chose, je vous prie, à moins que
cela ne vous soit désagréable. Ah! sangbleu! que vous m'avez fait
mal! l'épaule me brûle.

-- Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidité.

-- Quoi, monsieur?

-- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me
vient de ma mère, et dont j'ai fait l'épreuve sur moi-même.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis sûr qu'en moins de trois jours ce baume vous
guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh
bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'être
votre homme.»

D'Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à
sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.

«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît,
non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une
lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps
de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher à se
modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand
empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici à trois
jours on saurait, si bien gardé que soit le secret, on saurait,
dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait à notre
combat. Ah çà, mais! ces flâneurs ne viendront donc pas?

-- Si vous êtes pressé, monsieur, dit d'Artagnan à Athos avec la
même simplicité qu'un instant auparavant il lui avait proposé de
remettre le duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu'il vous
plaise de m'expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en
prie.

-- Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un
gracieux signe de tête à d'Artagnan, il n'est point d'un homme
sans cervelle, et il est à coup sûr d'un homme de coeur. Monsieur,
j'aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous
tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans
votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai
tout le temps, et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je
crois.»

En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître
le gigantesque Porthos.

«Quoi! s'écria d'Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?

-- Oui, cela vous contrarie-t-il?

-- Non, aucunement.

-- Et voici le second.»

D'Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut
Aramis.

«Quoi! s'écria-t-il d'un accent plus étonné que la première fois,
votre second témoin est M. Aramis?

-- Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un
sans l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et
dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis
ou les trois inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax
ou de Pau...

-- De Tarbes, dit d'Artagnan.

--... Il vous est permis d'ignorer ce détail, dit Athos.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et
mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que
votre union n'est point fondée sur les contrastes.»

Pendant ce temps, Porthos s'était rapproché, avait salué de la
main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, il était resté
tout étonné.

Disons, en passant, qu'il avait changé de baudrier et quitté son
manteau.

«Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela?

-- C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la
main d'Artagnan, et en le saluant du même geste.

-- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.

-- Mais à une heure seulement, répondit d'Artagnan.

-- Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en
arrivant à son tour sur le terrain.

-- Mais à deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le même
calme.

-- Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.

-- Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal à l'épaule; et
toi, Porthos?

-- Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en
rougissant.

Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les
lèvres du Gascon.

«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.

-- Et toi, Aramis? demanda Athos.

-- Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout
en faisant signe à d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrète la
cause de son duel.

Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d'Artagnan.

«Vraiment, dit Athos.

-- Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
d'accord, dit le Gascon.

-- Décidément c'est un homme d'esprit, murmura Athos.

-- Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit
d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.»

À ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d'Athos, un
sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe
négatif fut la réponse d'Aramis.

«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant
sa tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui
en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans
le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car
M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de
sa valeur à votre créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la
vôtre à peu près nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs,
je vous le répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en
garde!»

À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir,
d'Artagnan tira son épée.

Le sang était monté à la tête de d'Artagnan, et dans ce moment il
eût tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme
il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.

Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et
l'emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait
exposé à toute son ardeur.

«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et
cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l'heure
encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de
gêner monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tiré
lui-même.

-- C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tiré par un autre ou
par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret
le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en
pourpoint comme vous.

-- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela,
et songez que nous attendons notre tour.

-- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de
pareilles incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve
les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à
fait dignes de deux gentilshommes.

-- Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.

-- J'attendais vos ordres», dit d'Artagnan en croisant le fer.

Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant,
qu'une escouade des gardes de Son Éminence, commandée par
M. de Jussac, se montra à l'angle du couvent.

«Les gardes du cardinal! s'écrièrent à la fois Porthos et Aramis.
L'épée au fourreau, messieurs! l'épée au fourreau!

Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans
une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.

«Holà! cria Jussac en s'avançant vers eux et en faisant signe à
ses hommes d'en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc
ici? Et les édits, qu'en faisons-nous?

-- Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein
de rancune, car Jussac était l'un des agresseurs de l'avant-
veille. Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que
nous nous garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc
faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.

-- Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous
déclare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.
Rengainez donc, s'il vous plaît, et nous suivez.

-- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela
dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible:
M. de Tréville nous l'a défendu. Passez donc votre chemin, c'est
ce que vous avez de mieux à faire.»

Cette raillerie exaspéra Jussac.

«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.

-- Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que
trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici,
car je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.»

Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l'instant les uns des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

Ce seul moment suffit à d'Artagnan pour prendre son parti: c'était
là un de ces événements qui décident de la vie d'un homme, c'était
un choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il
allait y persévérer. Se battre, c'est-à-dire désobéir à la loi,
c'est-à-dire risquer sa tête, c'est-à-dire se faire d'un seul coup
l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce
qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il
n'hésita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses
amis:

«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plaît, quelque chose
à vos paroles. Vous avez dit que vous n'étiez que trois, mais il
me semble, à moi, que nous sommes quatre.

-- Mais vous n'êtes pas des nôtres, dit Porthos.

-- C'est vrai, répondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et
cela m'entraîne.

-- Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses
gestes et à l'expression de son visage avait deviné le dessein de
d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez
votre peau; allez vite.»

D'Artagnan ne bougea point.

«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main
du jeune homme.

-- Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.

-- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

-- Monsieur est plein de générosité», dit Athos.

Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d'Artagnan et
redoutaient son inexpérience.

«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous étions quatre hommes.

-- Oui, mais reculer! dit Porthos.

-- C'est difficile», reprit Athos.

D'Artagnan comprit leur irrésolution.

«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes
vaincus.

-- Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.

-- D'Artagnan, monsieur.

-- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant! cria
Athos.

-- Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider?
cria pour la troisième fois Jussac.

-- C'est fait, messieurs, dit Athos.

-- Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.

Nous allons avoir l'honneur de vous charger, répondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son épée de l'autre.

-- Ah! vous résistez! s'écria Jussac.

-- Sangdieu! cela vous étonne?»

Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres
avec une furie qui n'excluait pas une certaine méthode.

Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.

Quant à d'Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.

Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas
de peur, Dieu merci! il n'en avait pas l'ombre, mais d'émulation;
il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour
de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain.
Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame, et
avait fort pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde
à se défendre contre un adversaire qui, agile et bondissant,
s'écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous
côtés à la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus
grand respect pour son épiderme.

Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac.
Furieux d'être tenu en échec par celui qu'il avait regardé comme
un enfant, il s'échauffa et commença à faire des fautes.
D'Artagnan, qui, à défaut de la pratique, avait une profonde
théorie, redoubla d'agilité. Jussac, voulant en finir, porta un
coup terrible à son adversaire en se fendant à fond; mais celui-ci
para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps.
Jussac tomba comme une masse.

D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le
champ de bataille.

Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l'autre le
pressait vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et
pouvait encore se défendre.

Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait
reçu un coup d'épée au travers du bras, et Biscarat au travers de
la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures
n'était grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.

Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d'oeil, mais
il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement changé son
épée de main, et se battait de la main gauche.

D'Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait
secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses
compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil
d'Athos. Ce coup d'oeil était d'une éloquence sublime. Athos
serait mort plutôt que d'appeler au secours; mais il pouvait
regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina,
fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant:

«À moi, monsieur le garde, je vous tue!»

Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême
courage soutenait seul, tomba sur un genou.

«Sangdieu! criait-il à d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie; j'ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand
je serai guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui
l'épée. C'est cela. Bien! très bien!»

Cette exclamation était arrachée à Athos par l'épée de Cahusac qui
sautait à vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'élancèrent
ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais
d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.

Cahusac courut à celui des gardes qu'avait tué Aramis, s'empara de
sa rapière, et voulut revenir à d'Artagnan; mais sur son chemin il
rencontra Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui
avait procurée d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de
crainte que d'Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer
le combat.

D'Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le
laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la
gorge traversée d'un coup d'épée.

Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de
son adversaire renversé, et le forçait à demander merci.

Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille
fanfaronnades, demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien
être, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait
d'obtenir son frère dans le régiment de Navarre; mais tout en
raillant, il ne gagnait rien. Biscarat était un de ces hommes de
fer qui ne tombent que morts.

Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre
tous les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes.
Athos, Aramis et d'Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent
de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'épée qui
lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui
s'était élevé sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat était
un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se
contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de
désigner, du bout de son épée, une place à terre:

«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra
Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui.

-- Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l'ordonne.

-- Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu
es mon brigadier, je dois obéir.»

Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou
pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du
couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.

La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les
mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au
fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le
seul qui fut resté debout, il porta sous le porche du couvent
Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'était que
blessé. Le quatrième, comme nous l'avons dit, était mort. Puis ils
sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur cinq, ils
s'acheminèrent ivres de joie vers l'hôtel de M. de Tréville. On
les voyait entrelacés, tenant toute la largeur de la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'à
la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan
nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les
étreignant tendrement.

«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis
en franchissant la porte de l'hôtel de M. de Tréville, au moins me
voilà reçu apprenti, n'est-ce pas?»


CHAPITRE VI
SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME

L'affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout
haut contre ses mousquetaires, et les félicita tout bas; mais
comme il n'y avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi,
M. de Tréville s'empressa de se rendre au Louvre. Il était déjà
trop tard, le roi était enfermé avec le cardinal, et l'on dit à
M. de Tréville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce
moment. Le soir, M. de Tréville vint au jeu du roi. Le roi
gagnait, et comme Sa Majesté était fort avare, elle était
d'excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi aperçut
Tréville:

«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous
gronde; savez-vous que Son Éminence est venue me faire des
plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle émotion,
que ce soir Son Éminence en est malade? Ah çà, mais ce sont des
diables à quatre, des gens à pendre, que vos mousquetaires!

-- Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d'oeil
comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont
de bonnes créatures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un
désir, je m'en ferais garant: c'est que leur épée ne sorte du
fourreau que pour le service de Votre Majesté. Mais, que voulez-
vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse à leur chercher
querelle, et, pour l'honneur même du corps, les pauvres jeunes
gens sont obligés de se défendre.

-- Écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on
pas qu'il parle d'une communauté religieuse! En vérité, mon cher
capitaine, j'ai envie de vous ôter votre brevet et de le donner à
Mlle de Chémerault, à laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne
pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. On m'appelle
Louis le Juste, monsieur de Tréville, et tout à l'heure, tout à
l'heure nous verrons.

-- Ah! c'est parce que je me fie à cette justice, Sire, que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de
Votre Majesté.

-- Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous
ferai pas longtemps attendre.»

En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre
ce qu'il avait gagné, il n'était pas fâché de trouver un prétexte
pour faire -- qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,
nous l'avouons, nous ne connaissons pas l'origine --, pour faire
charlemagne. Le roi se leva donc au bout d'un instant, et mettant
dans sa poche l'argent qui était devant lui et dont la majeure
partie venait de son gain:

«La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à
M. de Tréville pour affaire d'importance. Ah!... j'avais quatre-
vingts louis devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui
ont perdu n'aient point à se plaindre. La justice avant tout.»

Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers
l'embrasure d'une fenêtre:

«Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les
gardes de l'Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos
mousquetaires?

-- Oui, Sire, comme toujours.

-- Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez,
mon cher capitaine, il faut qu'un juge écoute les deux parties.

-- Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom
et dont elle a plus d'une fois apprécié le dévouement, et qui ont,
je puis l'affirmer au roi, son service fort à coeur; -- trois de
mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis,
avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne
que je leur avais recommandé le matin même. La partie allait avoir
lieu à Saint-Germain, je crois, et ils s'étaient donné rendez-vous
aux Carmes-Deschaux, lorsqu'elle fut troublée par M. de Jussac et
MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient
certes pas là en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention
contre les édits.

-- Ah! ah! vous m'y faites penser, dit le roi: sans doute, ils
venaient pour se battre eux-mêmes.

-- Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majesté
apprécier ce que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un
lieu aussi désert que le sont les environs du couvent des Carmes.

-- Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison.

-- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé
d'idée et ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de
corps; car Votre Majesté n'ignore pas que les mousquetaires, qui
sont au roi et rien qu'au roi, sont les ennemis naturels des
gardes, qui sont à M. le cardinal.

-- Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c'est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux
têtes à la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela
finira. Vous dites donc que les gardes ont cherché querelle aux
mousquetaires?

-- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passées ainsi,
mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la vérité est
difficile à connaître, et à moins d'être doué de cet instinct
admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste...

-- Et vous avez raison, Tréville; mais ils n'étaient pas seuls,
vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?

-- Oui, Sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires
du roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête
à cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en
ont porté quatre à terre.

-- Mais c'est une victoire, cela! s'écria le roi tout rayonnant;
une victoire complète!

-- Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé.

-- Quatre hommes, dont un blessé, et un enfant, dites-vous?

-- Un jeune homme à peine; lequel s'est même si parfaitement
conduit en cette occasion, que je prendrai la liberté de le
recommander à Votre Majesté.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis;
le fils d'un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse
mémoire, la guerre de partisan.

-- Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme?
Racontez-moi cela, Tréville; vous savez que j'aime les récits de
guerre et de combat.»

Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant
sur la hanche.

«Sire, reprit Tréville, comme je vous l'ai dit M. d'Artagnan est
presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'être
mousquetaire, il était en habit bourgeois; les gardes de M. le
cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu'il
était étranger au corps, l'invitèrent donc à se retirer avant
qu'ils attaquassent.

-- Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce
sont eux qui ont attaqué.

-- C'est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommèrent donc
de se retirer; mais il répondit qu'il était mousquetaire de coeur
et tout à Sa Majesté, qu'ainsi donc il resterait avec messieurs
les mousquetaires.

-- Brave jeune homme! murmura le roi.

-- En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si
ferme champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup
d'épée qui met si fort en colère M. le cardinal.

-- C'est lui qui a blessé Jussac? s'écria le roi; lui, un enfant!
Ceci, Tréville, c'est impossible.

-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté.

-- Jussac, une des premières lames du royaume!

-- Eh bien, Sire! il a trouvé son maître.

-- Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si
l'on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.

-- Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir?

-- Demain à midi, Tréville.

-- L'amènerai-je seul?

-- Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les
remercier tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville,
et il faut récompenser le dévouement.

-- À midi, Sire, nous serons au Louvre.

-- Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Il
est inutile que le cardinal sache...

-- Oui, Sire.

-- Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est
défendu de se battre, au bout du compte.

-- Mais cette rencontre, Sire, sort tout à fait des conditions
ordinaires d'un duel: c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils
étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et
M. d'Artagnan.

-- C'est juste, dit le roi; mais n'importe, Tréville, venez
toujours par le petit escalier.»

Tréville sourit. Mais comme c'était déjà beaucoup pour lui d'avoir
obtenu de cet enfant qu'il se révoltât contre son maître, il salua
respectueusement le roi, et avec son agrément prit congé de lui.

Dès le soir même, les trois mousquetaires furent prévenus de
l'honneur qui leur était accordé. Comme ils connaissaient depuis
longtemps le roi, ils n'en furent pas trop échauffés: mais
d'Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune à
venir, et passa la nuit à faire des rêves d'or. Aussi, dès huit
heures du matin, était-il chez Athos.

D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir.
Comme on n'avait rendez-vous chez le roi qu'à midi, il avait formé
le projet, avec Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de
paume dans un tripot situé tout près des écuries du Luxembourg.
Athos invita d'Artagnan à les suivre, et malgré son ignorance de
ce jeu, auquel il n'avait jamais joué, celui-ci accepta, ne
sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu'il
était à peine jusqu'à midi.

Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient
ensemble. Athos, qui était très fort à tous les exercices du
corps, passa avec d'Artagnan du côté opposé, et leur fit défi.
Mais au premier mouvement qu'il essaya, quoiqu'il jouât de la main
gauche, il comprit que sa blessure était encore trop récente pour
lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta donc seul, et
comme il déclara qu'il était trop maladroit pour soutenir une
partie en règle, on continua seulement à s'envoyer des balles sans
compter le jeu. Mais une de ces balles, lancée par le poignet
herculéen de Porthos, passa si près du visage de d'Artagnan, qu'il
pensa que si, au lieu de passer à côté, elle eût donné dedans, son
audience était probablement perdue, attendu qu'il lui eût été de
toute impossibilité de se présenter chez le roi. Or, comme
de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait tout
son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu'il
ne reprendrait la partie que lorsqu'il serait en état de leur
tenir tête, et il s'en revint prendre place près de la corde et
dans la galerie.

Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait
un garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la
défaite de ses compagnons, arrivée la veille seulement, s'était
promis de saisir la première occasion de la venger. Il crut donc
que cette occasion était venue, et s'adressant à son voisin:

«Il n'est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur
d'une balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire.»

D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'eût mordu, et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.

«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j'ai dit
ce que j'ai dit.

-- Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos
paroles aient besoin d'explication, répondit d'Artagnan à voix
basse, je vous prierai de me suivre.

-- Et quand cela? demanda le garde avec le même air railleur.

-- Tout de suite, s'il vous plaît.

-- Et vous savez qui je suis, sans doute?

--Moi, je l'ignore complètement, et je ne m'en inquiète guère.

-- Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être
seriez-vous moins pressé.

-- Comment vous appelez-vous?

-- Bernajoux, pour vous servir.

-- Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je
vais vous attendre sur la porte.

-- Allez, monsieur, je vous suis.

-- Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu'on ne s'aperçoive pas
que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous
allons faire, trop de monde nous gênerait.

-- C'est bien», répondit le garde, étonné que son nom n'eût pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.

En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de
d'Artagnan seul excepté, peut-être; car c'était un de ceux qui
figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous
les édits du roi et du cardinal n'avaient pu réprimer.

Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas même sortir
leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de
Son Éminence, s'arrêta sur la porte; un instant après, celui-ci
descendit à son tour. Comme d'Artagnan n'avait pas de temps à
perdre, vu l'audience du roi qui était fixée à midi, il jeta les
yeux autour de lui, et voyant que la rue était déserte:

«Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu'à un
apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de
mon mieux. En garde!

-- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble
que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux
derrière l'abbaye de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs.

-- Ce que vous dites est plein de sens, répondit d'Artagnan;
malheureusement j'ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à
midi juste. En garde donc, monsieur, en garde!»

Bernajoux n'était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil
compliment. Au même instant son épée brilla à sa main, et il
fondit sur son adversaire que, grâce à sa grande jeunesse, il
espérait intimider.

Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout
frais émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il
était résolu à ne pas reculer d'un pas: aussi les deux fers se
trouvèrent-ils engagés jusqu'à la garde, et comme d'Artagnan
tenait ferme à sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de
retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment où, dans ce mouvement,
le fer de Bernajoux déviait de la ligne, il dégagea, se fendit et
toucha son adversaire à l'épaule. Aussitôt d'Artagnan, à son tour,
fit un pas de retraite et releva son épée; mais Bernajoux lui cria
que ce n'était rien, et se fendant aveuglément sur lui, il
s'enferra de lui-même. Cependant, comme il ne tombait pas, comme
il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du
côté de l'hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il avait
un parent, d'Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la dernière
blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement, et
sans doute allait l'achever d'un troisième coup, lorsque la rumeur
qui s'élevait de la rue s'étant étendue jusqu'au jeu de paume,
deux des amis du garde, qui l'avaient entendu échanger quelques
paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir à la suite de
ces paroles, se précipitèrent l'épée à la main hors du tripot et
tombèrent sur le vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis
parurent à leur tour et au moment où les deux gardes attaquaient
leur jeune camarade, les forcèrent à se retourner. En ce moment
Bernajoux tomba; et comme les gardes étaient seulement deux contre
quatre, ils se mirent à crier: «À nous, l'hôtel de La Trémouille!»
À ces cris, tout ce qui était dans l'hôtel sortit, se ruant sur
les quatre compagnons, qui de leur côté se mirent à crier: «À
nous, mousquetaires!»

Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les
mousquetaires ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la
haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres
compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait
appelé Aramis, prenaient-ils en général parti dans ces sortes de
querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en
aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait à l'hôtel
de M. de Tréville, criant: «À nous, mousquetaires, à nous!» Comme
d'habitude, l'hôtel de M. de Tréville était plein de soldats de
cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la
mêlée devint générale, mais la force était aux mousquetaires: les
gardes du cardinal et les gens de M. de La Trémouille se
retirèrent dans l'hôtel, dont ils fermèrent les portes assez à
temps pour empêcher que leurs ennemis n'y fissent irruption en
même temps qu'eux. Quant au blessé, il y avait été tout d'abord
transporté et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais état.

L'agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs
alliés, et l'on délibérait déjà si, pour punir l'insolence
qu'avaient eue les domestiques de M. de La Trémouille de faire une
sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à
son hôtel. La proposition en avait été faite et accueillie avec
enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnèrent;
d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regretté que l'on fît un si beau coup sans eux,
ils parvinrent à calmer les têtes. On se contenta donc de jeter
quelques pavés dans les portes, mais les portes résistèrent: alors
on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient être regardés comme les
chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitté le groupe
et s'acheminaient vers l'hôtel de M. de Tréville, qui les
attendait, déjà au courant de cette algarade.

«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et
tâchons de voir le roi avant qu'il soit prévenu par le cardinal;
nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier,
et les deux passeront ensemble.»

M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s'achemina donc
vers le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des
mousquetaires, on lui annonça que le roi était allé courre le cerf
dans la forêt de Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux
fois cette nouvelle, et à chaque fois ses compagnons virent son
visage se rembrunir.

«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de
faire cette chasse?

-- Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c'est le
grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait
détourné cette nuit un cerf à son intention. Il a d'abord répondu
qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su résister au plaisir que lui
promettait cette chasse, et après le dîner il est parti.

-- Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville.

-- Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j'ai
vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j'ai demandé
où elle allait, et l'on m'a répondu: "À Saint-Germain."

-- Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai
le roi ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de
vous y hasarder.»

L'avis était trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à
rentrer chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles.

En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu'il fallait
prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses
domestiques chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle
il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le
cardinal, et de réprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient
eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais
M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que ce n'était
ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre, mais
bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les
gens et voulu brûler l'hôtel. Or, comme le débat entre ces deux
seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement
s'entêter dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui
avait pour but de tout terminer: c'était d'aller trouver lui-même
M. de La Trémouille.

Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer.

Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s'il n'y avait pas
amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient
gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Trémouille,
protestant, et voyant rarement le roi, n'était d'aucun parti, il
n'apportait en général dans ses relations sociales aucune
prévention. Cette fois, néanmoins, son accueil quoique poli fut
plus froid que d'habitude.

«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-même pour que nous
tirions de compagnie cette affaire au clair.

-- Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens
que je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos
mousquetaires.

-- Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur,
dit M. de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je
vais faire.

-- Faites, monsieur, j'écoute.

-- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer?

-- Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'épée qu'il a reçu
dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore
ramassé un autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le
médecin en dit de pauvres choses.

-- Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance?

-- Parfaitement.

-- Parle-t-il?

-- Avec difficulté, mais il parle.

-- Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au
nom du Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la
vérité. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et
ce qu'il dira je le croirai.»

M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.

Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui-
ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui
faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop
faible, et, épuisé par l'effort qu'il avait fait, il retomba
presque sans connaissance.

M. de La Trémouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels
qui le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas
qu'on pût l'accuser d'avoir influencé le malade, invita
M. de La Trémouille à l'interroger lui-même.

Ce qu'avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la
mort comme l'était Bernajoux, il n'eut pas même l'idée de taire un
instant la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses
exactement, telles qu'elles s'étaient passées.

C'était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à
Bernajoux une prompte convalescence, prit congé de
M. de La Trémouille, rentra à son hôtel et fit aussitôt prévenir
les quatre amis qu'il les attendait à dîner.

M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute
anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation
roula pendant tout le dîner sur les deux échecs que venaient
d'éprouver les gardes de Son Éminence. Or, comme d'Artagnan avait
été le héros de ces deux journées, ce fut sur lui que tombèrent
toutes les félicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnèrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui
avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le
sien.

Vers six heures, M. de Tréville annonça qu'il était tenu d'aller
au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accordée par
Sa Majesté était passée, au lieu de réclamer l'entrée par le petit
escalier, il se plaça avec les quatre jeunes gens dans
l'antichambre. Le roi n'était pas encore revenu de la chasse. Nos
jeunes gens attendaient depuis une demi-heure à peine, mêlés à la
foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annonça Sa Majesté.

À cette annonce, d'Artagnan se sentit frémir jusqu'à la moelle des
os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité,
décider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec
angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi.

Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de
chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un
fouet à la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que
l'esprit du roi était à l'orage.

Cette disposition, toute visible qu'elle était chez Sa Majesté,
n'empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans
les antichambres royales, mieux vaut encore être vu d'un oeil
irrité que de n'être pas vu du tout. Les trois mousquetaires
n'hésitèrent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que
d'Artagnan au contraire restait caché derrière eux; mais quoique
le roi connût personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa
devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne
les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville, lorsque les yeux du
roi s'arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec
tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue; après
quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement.

«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons
pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.

-- Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de
dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel:
car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps.»

Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure,
vingt minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point,
ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.

M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empêché de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa santé.

«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m'ennuie.»

C'était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait à une fenêtre et lui
disait: «Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble.»

«Comment! Votre Majesté s'ennuie! dit M. de Tréville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?

-- Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met
déjà le cor à sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai obligé de renoncer à la chasse à courre comme j'ai
renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Tréville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.

-- En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'éperviers et de tiercelets.

-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la vénerie. Après moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pièges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des élèves! mais
oui, M. le cardinal est là qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur
de Tréville, je suis mécontent de vous.»

M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'étaient qu'une préface, une espèce d'excitation pour
s'encourager lui-même, et que c'était où il était arrivé enfin
qu'il en voulait venir.

«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à
Votre Majesté? demanda M. de Tréville en feignant le plus profond
étonnement.

-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans répondre directement à la question de M. de Tréville;
est-ce pour cela que je vous ai nommé capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, émeuvent tout un
quartier et veulent brûler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hâte de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.

-- Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la
demander au contraire.

-- Et contre qui? s'écria le roi.

-- Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville.

-- Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraité de telle façon
qu'il est probable qu'il est en train de trépasser à cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siège de
l'hôtel du duc de La Trémouille, et qu'ils n'ont point voulu le
brûler! ce qui n'aurait peut-être pas été un très grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un fâcheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?

-- Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? demanda tranquillement
M. de Tréville.

-- Qui m'a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors qui travaille
quand je m'amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?

-- Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majesté.

-- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'État, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.

-- Son Éminence n'est pas Sa Sainteté, Sire.

-- Qu'entendez-vous par là, monsieur?

-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilité ne s'étend pas aux cardinaux.

-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.

-- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-même, je dis qu'il a
été mal renseigné; je dis qu'il a eu hâte d'accuser les
mousquetaires de Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas été puiser ses renseignements aux bonnes sources.

-- L'accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que
répondrez-vous à cela?

-- Je pourrais répondre, Sire, qu'il est trop intéressé dans la
question pour être un témoin bien impartial; mais loin de là,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai à lui, mais à une condition, Sire.

-- Laquelle?

-- C'est que Votre Majesté le fera venir, l'interrogera, mais
elle-même, en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai
Votre Majesté aussitôt qu'elle aura reçu le duc.

-- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira
M. de La Trémouille?

-- Oui, Sire.

-- Vous accepterez son jugement?

-- Sans doute.

-- Et vous vous soumettrez aux réparations qu'il exigera?

-- Parfaitement.

-- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!»

Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours à la porte, entra.

«La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille à l'instant même me quérir
M. de La Trémouille; je veux lui parler ce soir.

-- Votre Majesté me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Trémouille et moi?

-- Personne, foi de gentilhomme.

-- À demain, Sire, alors.

-- À demain, monsieur.

-- À quelle heure, s'il plaît à Votre Majesté?

-- À l'heure que vous voudrez.

-- Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre
Majesté.

-- Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
rêve quelquefois, voilà tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez, à sept heures; mais gare à vous, si vos
mousquetaires sont coupables!

-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis prêt à lui obéir.

-- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appelé Louis le Juste. À demain donc, monsieur, à demain.

-- Dieu garde jusque-là Votre Majesté!»

Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore;
il avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et même la
sienne tenaient à un coup de dés.

Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
était toujours irrité contre eux, ils s'éloigneraient sans être
vus; si le roi consentait à les recevoir, on n'aurait qu'à les
faire appeler.

En arrivant dans l'antichambre particulière du roi, M. de Tréville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontré le
duc de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu'il était
rentré trop tard pour se présenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il était à cette heure chez le roi.

Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette
façon, fut certain qu'aucune suggestion étrangère ne se glisserait
entre la déposition de M. de La Trémouille et lui.

En effet, dix minutes s'étaient à peine écoulées, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de
La Trémouille, lequel vint à lui et lui dit:

«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m'envoyer quérir pour
savoir comment les choses s'étaient passées hier matin à mon
hôtel. Je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que la faute était à
mes gens, et que j'étais prêt à vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.

-- Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j'étais si plein de
confiance dans votre loyauté, que je n'avais pas voulu près de
Sa Majesté d'autre défenseur que vous-même. Je vois que je ne
m'étais pas abusé, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.

-- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville,
puisqu'il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
être des siens, mais qu'il me néglige; qu'il y a tantôt trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-même.

-- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Tréville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit à toute
heure du jour qui lui sont le plus dévoués.

-- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avançant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Tréville! où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur
dire de monter.

-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va être huit
heures, et à neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Tréville.»

Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.

«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai à vous gronder.»

Les mousquetaires s'approchèrent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derrière.

«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de
Son Éminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop. À ce compte-là, Son Éminence serait forcée
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les édits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le répète, c'est trop, c'est
beaucoup trop.

-- Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.

-- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur.»

D'Artagnan, qui comprit que c'était à lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus désespéré.

«Eh bien, que me disiez-vous donc que c'était un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et
c'est celui-là qui a donné ce rude coup d'épée à Jussac?

-- Et ces deux beaux coups d'épée à Bernajoux.

-- Véritablement!

-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tiré des mains
de Biscarat, je n'aurais très certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté.

-- Mais c'est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. À
ce métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force
épées. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?

-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouvé des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en
récompense de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du
roi votre père.

-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-même, n'est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon
père? Eh bien, à la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il passé?»

D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses détails:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il éprouvait à voir
Sa Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils étaient allés ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestée de
recevoir une balle au visage, il avait été raillé par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Trémouille, qui n'y était pour rien, de la perte de
son hôtel.

«C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Férou, et au-delà; vous devez être satisfaits.

-- Si Votre Majesté l'est, dit Tréville, nous le sommes.

-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction.»

À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours
n'étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
à la main de l'argent du roi, et n'en était pas le moins du monde
humilié. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune façon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majesté.

«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un à neuf heures. Merci de votre dévouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?

-- Oh! Sire, s'écrièrent d'une même voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.

-- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons décidé qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frère. Ah! pardieu! Tréville, je me réjouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est égal; je suis
dans mon droit.»

Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.

Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majesté, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:

«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont à vous?»


CHAPITRE VII
L'INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES

Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse
convenable.

Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table.
Le repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'était un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauché le jour même et à cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.

Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d'une
organisation réfléchie et contemplative, et il l'avait emmené sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet -- c'était
le nom du Picard --; il y eut chez lui un léger désappointement
lorsqu'il vit que la place était déjà prise par un confrère nommé
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifié que son état de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au dîner que donnait son maître et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poignée d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'être tombé en la possession
d'un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion jusqu'après le
festin, des reliefs duquel il répara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son maître, les chimères de
Planchet s'évanouirent. Le lit était le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre à coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tirée du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.

Athos, de son côté, avait un valet qu'il avait dressé à son
service d'une façon toute particulière, et que l'on appelait
Grimaud. Il était fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimité avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles étaient brèves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation était un fait sans aucun épisode.

Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d'une grande beauté de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empêchait pas qu'on
en parlât devant lui, quoiqu'il fût facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des
aperçus misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. Sa
réserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point déroger à ses habitudes,
habitué Grimaud à lui obéir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des lèvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
suprêmes.

Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie
une grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
désirait, s'élançait pour exécuter l'ordre reçu, et faisait
précisément le contraire. Alors Athos haussait les épaules et,
sans se mettre en colère, rossait Grimaud. Ces jours-là, il
parlait un peu.

Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses excepté de sciences, excipant à cet endroit de la haine
invétérée que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
infériorité à ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'était
alors efforcé de dépasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la façon dont il
rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos prenait à
l'instant même la place qui lui était due et reléguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la
noblesse d'épée, de la robine à la baronne, il n'était question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse étrangère qui lui
voulait un bien énorme.

Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton.

Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il était entré au service de Porthos à
la condition qu'il serait habillé et logé seulement, mais d'une
façon magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour
les consacrer à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses
autres besoins. Porthos avait accepté le marché; la chose lui
allait à merveille. Il faisait tailler à Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grâce
à un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes à neuf
en les retournant, et dont la femme était soupçonnée de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne figure.

Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le
caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son développement, son laquais
s'appelait Bazin. Grâce à l'espérance qu'avait son maître d'entrer
un jour dans les ordres, il était toujours vêtu de noir, comme
doit l'être le serviteur d'un homme d'Église. C'était un Berrichon
de trente-cinq à quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant à lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
maître, faisant à la rigueur pour deux un dîner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidélité à
toute épreuve.

Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun
d'eux.

Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meublées, dans une maison garnie dont l'hôtesse encore jeune et
véritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passée éclataient çà et
là aux murailles de ce modeste logement: c'était une épée, par
exemple, richement damasquinée, qui remontait pour la façon à
l'époque de François Ier, et dont la poignée seule, incrustée de
pierres précieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande détresse, Athos n'avait
jamais consenti à engager ni à vendre. Cette épée avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donné dix années de sa
vie pour posséder cette épée.

Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même
de l'emprunter à Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d'or, il
offrit tout à Porthos; mais quant à l'épée, lui dit-il, elle était
scellée à sa place et ne devait la quitter que lorsque son maître
quitterait lui-même son logement. Outre son épée, il y avait
encore un portrait représentant un seigneur du temps de Henri III
vêtu avec la plus grande élégance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
était son ancêtre.

Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que
l'épée et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.

Porthos habitait un appartement très vaste et d'une très
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fenêtres, à l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la
tête et la main, et disait: Voilà ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne à y monter, et
nul ne pouvait se faire une idée de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses réelles.

Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d'un
boudoir, d'une salle à manger et d'une chambre à coucher, laquelle
chambre, située comme le reste de l'appartement au rez-de-
chaussée, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impénétrable aux yeux du voisinage.

Quant à d'Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous
avons déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet.

D'Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le génie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'étaient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc à Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et à Aramis pour connaître
Porthos.

Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpiré. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce
galant homme. Quelle était cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.

Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était
facile à connaître. Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui
comme à travers un cristal. La seule chose qui eût pu égarer
l'investigateur eût été que l'on eût cru tout le bien qu'il disait
de lui.

Quant à Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'était un garçon tout confit de mystères, répondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et éludant celles que
l'on faisait sur lui-même. Un jour, d'Artagnan, après l'avoir
longtemps interrogé sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi à quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.

«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?

-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parlé parce que Porthos en
parle lui-même, parce qu'il a crié toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les eût confiées, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.

-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin
certain mouchoir brodé auquel je dois l'honneur de votre
connaissance.»

Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le
plus modeste et répondit affectueusement:

«Mon cher, n'oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point été confié, mais il avait été oublié chez moi par un
de mes amis. J'ai dû le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant à moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de maîtresse, suivant en cela l'exemple très judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.

-- Mais, que diable! vous n'êtes pas abbé, puisque vous êtes
mousquetaire.

-- Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourré là-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'être ordonné, une petite
difficulté avec... Mais cela ne vous intéresse guère, et je vous
prends un temps précieux.

-- Point du tout, cela m'intéresse fort, s'écria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien à faire.

-- Oui, mais moi j'ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis
quelques vers à composer que m'a demandés Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honoré afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis très pressé, moi.»

Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit
congé de lui.

D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnât, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le présent tout ce qu'on disait de leur passé,
espérant des révélations plus sûres et plus étendues de l'avenir.
En attendant, il considéra Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.

Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou à ses amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur
service, et lorsqu'il avait joué sur parole, il faisait toujours
réveiller son créancier à six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.

Porthos avait des fougues: ces jours-là, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
complètement pendant quelques jours, après lesquels il
reparaissait le visage blême et la mine allongée, mais avec de
l'argent dans ses poches.

Quant à Aramis, il ne jouait jamais. C'était bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
dîner, quand chacun, dans l'entraînement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait congé de la société,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait à son logis pour écrire
une thèse, et priait ses amis de ne pas le distraire.

Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si
bien séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un curé de village.

Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maître.
Quand le vent de l'adversité commença à souffler sur le ménage de
la rue des Fossoyeurs, c'est-à-dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent mangées ou à peu près, il commença des
plaintes qu'Athos trouva nauséabondes, Porthos indécentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc à d'Artagnan de congédier
le drôle, Porthos voulait qu'on le bâtonnât auparavant, et Aramis
prétendit qu'un maître ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.

«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d'Artagnan: à vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui,
par conséquent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu
pour votre valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos études théologiques, inspirez un profond respect
à votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni même garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect à Planchet?

-- La chose est grave, répondirent les trois amis, c'est une
affaire d'intérieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied où l'on désire qu'ils
restent. Réfléchissez donc.»

D'Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision,
ce qui fut exécuté avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, après l'avoir bien rossé, il lui défendit de
quitter son service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inévitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes près de
moi, et je suis trop bon maître pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le congé que tu me demandes.»

Cette manière d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut également saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.

La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt
les habitudes de ses amis.

On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Tréville. D'Artagnan, bien qu'il ne fût pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualité touchante: il était
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie à celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait à
l'hôtel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Tréville, qui l'avait apprécié du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une véritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.

De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
après l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
inséparables se cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.

En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eût voulu, au
prix de dix années de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Tréville promit cette faveur après un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait être abrégé au reste,
si l'occasion se présentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'éclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, dès le lendemain, commença son
service.

Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il était de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour où elle prit d'Artagnan.


CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR

Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, après avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
étaient tombés dans la gêne. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succédé, et, grâce à une de ces disparitions auxquelles on
était habitué, il avait pendant près de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était arrivé le tour
d'Aramis, qui s'était exécuté de bonne grâce, et qui était
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se
procurer quelques pistoles.

On eut alors, comme d'habitude, recours à M. de Tréville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force
comptes arriérés, et un garde qui n'en avait pas encore.

Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout à fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.

Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les dîners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prospérité semer
des repas à droite et à gauche pour en récolter quelques-uns dans
la disgrâce.

Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit également jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'était un homme, comme on a
déjà pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.

Quant à d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un déjeuner de chocolat chez un prêtre
de son pays, et un dîner chez un cornette des gardes. Il mena son
armée chez le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, même quand on mange
beaucoup.

D'Artagnan se trouva donc assez humilié de n'avoir eu qu'un repas
et demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que
pour un demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des
festins que s'étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait à charge à la société, oubliant dans sa bonne foi toute
juvénile qu'il avait nourri cette société pendant un mois, et son
esprit préoccupé se mit à travailler activement. Il réfléchit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades déhanchées,
des leçons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.

En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns
aux autres depuis la bourse jusqu'à la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou
ensemble les résolutions prises en commun; quatre bras menaçant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient inévitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranchée, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien défendu ou si éloigné qu'il fût. La seule chose qui
étonnât d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songé
à cela.

Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle
pour trouver une direction à cette force unique quatre fois
multipliée avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimède, on ne parvînt à soulever le monde,
-- lorsque l'on frappa doucement à la porte. D'Artagnan réveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.

Que de cette phrase: d'Artagnan réveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'était
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, était venu demander à dîner à
son maître, lequel lui avait répondu par le proverbe: «Qui dort
dîne.» Et Planchet dînait en dormant.

Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.

Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois déclara à d'Artagnan que ce qu'il
avait à lui dire étant important et confidentiel, il désirait
demeurer en tête-à-tête avec lui.

D'Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il écoutait.

«J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste
titre m'a décidé à lui confier un secret.

-- Parlez, monsieur, parlez», dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.

Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:

«J'ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beauté. On me l'a fait épouser voilà
bientôt trois ans, quoiqu'elle n'eût qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protège...

-- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été
enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.

-- Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée?

-- Je n'en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne
quelqu'un.

-- Et quelle est cette personne que vous soupçonnez?

-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.

-- Diable!

-- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.

-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
réfléchi, et que soupçonnez-vous?

-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne...

-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui êtes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret à me confier. Faites donc à
votre guise, il est encore temps de vous retirer.

-- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnête jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas à
cause de ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.

-- Ah! ah! serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-à-vis de son bourgeois,
d'être au courant des affaires de la cour.

-- Plus haut, monsieur, plus haut.

-- De Mme d'Aiguillon?

-- Plus haut encore.

-- De Mme de Chevreuse?

-- Plus haut, beaucoup plus haut!

-- De la... d'Artagnan s'arrêta.

-- Oui, monsieur, répondit si bas, qu'à peine si on put
l'entendre, le bourgeois épouvanté.

-- Et avec qui?

-- Avec qui cela peut-il être, si ce n'est avec le duc de...

-- Le duc de...

-- Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une
intonation plus sourde encore.

-- Mais comment savez-vous tout cela, vous?

-- Ah! comment je le sais?

-- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.

-- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même.

-- Qui le sait, elle, par qui?

-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle était la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise près de Sa Majesté pour que
notre pauvre reine au moins eût quelqu'un à qui se fier,
abandonnée comme elle l'est par le roi, espionnée comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.

-- Ah! ah! voilà qui se dessine, dit d'Artagnan.

-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions était qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confié que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.

-- Vraiment?

-- Oui, M. le cardinal, à ce qu'il paraît, la poursuit et la
persécute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?

-- Pardieu, si je la sais! répondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'être au courant.

-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.

-- Vraiment?

-- Et la reine croit...

-- Eh bien, que croit la reine?

-- Elle croit qu'on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom.

-- Au nom de la reine?

-- Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris,
pour l'attirer dans quelque piège.

-- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle à
faire dans tout cela?

-- On connaît son dévouement pour la reine, et l'on veut ou
l'éloigner de sa maîtresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majesté, ou la séduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.

-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevée,
le connaissez-vous?

-- Je vous ai dit que je croyais le connaître.

-- Son nom?

-- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une créature du cardinal, son âme damnée.

-- Mais vous l'avez vu?

-- Oui, ma femme me l'a montré un jour.

-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître?

-- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basané, oeil perçant, dents blanches et une cicatrice à la
tempe.

-- Une cicatrice à la tempe! s'écria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil perçant, teint basané, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!

-- C'est votre homme, dites-vous?

-- Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voilà tout; mais où
rejoindre cet homme?

-- Je n'en sais rien.

-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?

-- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.

-- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlèvement de votre femme?

-- Par M. de La Porte.

-- Vous a-t-il donné quelque détail?

-- Il n'en avait aucun.

-- Et vous n'avez rien appris d'un autre côté?

-- Si fait, j'ai reçu...

-- Quoi?

-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?

-- Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.

-- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'écria le bourgeois en jurant
pour se monter la tête. D'ailleurs, foi de Bonacieux...

-- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan.

-- Oui, c'est mon nom.

-- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'était pas inconnu.

-- C'est possible, monsieur. Je suis votre propriétaire.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant à demi et en saluant,
vous êtes mon propriétaire?

-- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous êtes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourmenté un seul instant, j'ai pensé que vous auriez égard
à ma délicatesse.

-- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous être bon à quelque
chose...

-- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.

-- Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.»

Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à
d'Artagnan.

«Une lettre! fit le jeune homme.

-- Que j'ai reçue ce matin.»

D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il
s'approcha de la fenêtre. Le bourgeois le suivit.

«Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule démarche pour la retrouver, vous êtes perdu.»

«Voilà qui est positif, continua d'Artagnan; mais après tout, ce
n'est qu'une menace.

-- Oui, mais cette menace m'épouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'épée du tout, et j'ai peur de la Bastille.

-- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'épée, passe encore.

-- Cependant, monsieur, j'avais bien compté sur vous dans cette
occasion.

-- Oui?

-- Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de
M. de Tréville, et par conséquent des ennemis du cardinal, j'avais
pensé que vous et vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre
reine, seriez enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence.

-- Sans doute.

-- Et puis j'avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parlé...

-- Oui, oui, vous m'avez déjà donné cette raison, et je la trouve
excellente.

-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir...

-- Très bien.

-- Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous
trouviez gêné en ce moment.

-- À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?

-- Je suis à mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amassé quelque
chose comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier
voyage du célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'écria le bourgeois.

-- Quoi? demanda d'Artagnan.

-- Que vois-je là?

-- Où?

-- Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme enveloppé dans un manteau.

-- C'est lui! s'écrièrent à la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en même temps ayant reconnu son homme.

-- Ah! cette fois-ci, s'écria d'Artagnan en sautant sur son épée,
cette fois-ci, il ne m'échappera pas.»

Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de
l'appartement.

Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'écartèrent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.

«Ah çà, où cours-tu ainsi? lui crièrent à la fois les deux
mousquetaires.

-- L'homme de Meung!» répondit d'Artagnan, et il disparut.

D'Artagnan avait plus d'une fois raconté à ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse à
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.

L'avis d'Athos avait été que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait être qu'un
gentilhomme --, un gentilhomme devait être incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.

Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donné
par une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et
qu'était venu troubler la présence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.

Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses,
mieux valait ne les point approfondir.

Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d'Artagnan,
de quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent
qu'après avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continuèrent leur chemin.

Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
était vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
même de son caractère, jugé qu'il était prudent de décamper.


CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE

Comme l'avaient prévu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqué son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'épée à la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouvé qui ressemblât à celui qu'il cherchait, puis enfin il
en était revenu à la chose par laquelle il aurait dû commencer
peut-être, et qui était de frapper à la porte contre laquelle
l'inconnu était appuyé; mais c'était inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait résonner le marteau, personne n'avait
répondu, et des voisins qui, attirés par le bruit, étaient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez à leurs
fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois
complètement inhabitée.

Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la réunion au grand complet.

«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la
colère.

-- Eh bien, s'écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantôme, comme une ombre, comme un spectre.

-- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos à Porthos.

-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.

-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut à Saül, et c'est un article de foi que je serais
fâché de voir mettre en doute, Porthos.

-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-être plus à gagner.

-- Comment cela?» dirent à la fois Porthos et Aramis.

Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.

«Planchet, dit d'Artagnan à son domestique, qui passait en ce
moment la tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
propriétaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
préfère.

-- Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre
propriétaire? demanda Porthos.

-- Oui, répondit d'Artagnan, à compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir
d'autre.

-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.

-- J'ai toujours dit que d'Artagnan était la forte tête de nous
quatre, fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle
d'Artagnan répondit par un salut, retomba aussitôt dans son
silence accoutumé.

-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.

-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette
confidence, à ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.

-- Soyez tranquilles, répondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura à se plaindre de ce que j'ai à vous dire.»

Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hôte, et comment l'homme qui avait enlevé
la femme du digne propriétaire était le même avec lequel il avait
eu maille à partir à l'hôtellerie du Franc Meunier.

«Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le
vin en connaisseur et indiqué d'un signe de tête qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante
pistoles. Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre têtes.

-- Mais faites attention, s'écria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enlevée, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-être, et tout cela parce qu'elle est
fidèle à sa maîtresse!

-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a été créée pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos misères.»

Athos, à cette sentence d'Aramis, fronça le sourcil et se mordit
les lèvres.

«Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiète, s'écria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal persécute, et qui voit tomber, les unes après les autres,
les têtes de tous ses amis.

-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?

-- L'Espagne est sa patrie, répondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.

-- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était
bien digne d'être aimé. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.

-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'étais au Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu!
j'en ai ramassé deux que j'ai bien vendues dix pistoles pièce. Et
toi, Aramis, le connais-tu?

-- Aussi bien que vous, messieurs, car j'étais de ceux qui l'ont
arrêté dans le jardin d'Amiens, où m'avait introduit
M. de Putange, l'écuyer de la reine. J'étais au séminaire à cette
époque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.

-- Ce qui ne m'empêcherait pas, dit d'Artagnan, si je savais où
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire près de la reine, ne fût-ce que pour faire engager M. le
cardinal; car notre véritable, notre seul, notre éternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tête.

-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?

-- Elle en a peur.

-- Attendez donc, dit Aramis.

-- Quoi? demanda Porthos.

-- Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances.

-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlèvement de cette femme de la reine se rattache aux événements
dont nous parlons, et peut-être à la présence de M. de Buckingham
à Paris.

-- Le Gascon est plein d'idées, dit Porthos avec admiration.

-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.

-- Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci.

-- Écoutons Aramis, dirent les trois amis.

-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je
consulte quelquefois pour mes études...»

Athos sourit.

«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa
profession l'exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui...»

Ici Aramis s'arrêta.

«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de
chez lui?»

Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle
imprévu; mais les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur
lui, leurs oreilles attendaient béantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.

«Ce docteur a une nièce, continua Aramis.

-- Ah! il a une nièce! interrompit Porthos.

-- Dame fort respectable», dit Aramis.

Les trois amis se mirent à rire.

«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.

-- Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.

-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en même temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire à son carrosse.

-- Ah! elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit
Porthos, dont un des défauts était une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.

-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus
d'une fois que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit
près des femmes.

-- Messieurs, messieurs, s'écria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.

-- Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du vôtre, d'Artagnan.

-- Le même peut-être, dit celui-ci.

-- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagné de cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en
arrière, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant à la dame que j'avais
sous le bras...

-- À la nièce du docteur?

-- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable.

-- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre résistance, sans faire le moindre bruit.»

-- Il vous avait pris pour Buckingham! s'écria d'Artagnan.

-- Je le crois, répondit Aramis.

-- Mais cette dame? demanda Porthos.

-- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.

-- Justement, répondit Aramis.

-- Le Gascon est le diable! s'écria Athos, rien ne lui échappe.

-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...

-- J'avais un manteau énorme, dit Aramis.

-- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?

-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laissé
prendre par la tournure; mais le visage...

-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.

-- Oh! mon Dieu, s'écria Porthos, que de précautions pour étudier
la théologie!

-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps à badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.

-- Une femme de condition si inférieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les lèvres avec mépris.

-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-être un calcul de Sa Majesté d'avoir été, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes têtes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.

-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.

-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez payés d'un autre côté.»

En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'élança
dans la chambre où se tenait le conseil.

«Ah! messieurs, s'écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arrêter; sauvez-moi,
sauvez-moi!»

Porthos et Aramis se levèrent.

«Un moment, s'écria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.

-- Cependant, s'écria Porthos, nous ne laisserons pas...

-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
répète, la forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je
déclare que je lui obéis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan.»

En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'épée au
côté, hésitèrent à aller plus loin.

«Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous êtes ici chez
moi, et nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.

-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous
exécutions les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.

-- Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si
besoin était.

-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.

-- Tu es un niais, dit Athos, silence!

-- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.

-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, répondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
défendre, on nous arrête avec vous.

-- Il me semble, cependant...

-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de défendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
première fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui-
même, pour me venir réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Répondez!

-- C'est la vérité pure, s'écria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...

-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!»

Et d'Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes,
en lui disant:

«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent, à moi! à un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.»

Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur
proie.

Au moment où ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'épaule du
chef:

«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
libéralité de M. Bonacieux.

-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.

-- Donc, à la vôtre, monsieur... comment vous nommez-vous?

-- Boisrenard.

-- Monsieur Boisrenard!

-- À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre
tour, s'il vous plaît?

-- D'Artagnan.

-- À la vôtre, monsieur d'Artagnan!

-- Et par-dessus toutes celles-là, s'écria d'Artagnan comme
emporté par son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.»

Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de
d'Artagnan, si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il
fut convaincu.

«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arrêter au milieu d'eux un malheureux qui
crie à l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!

-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a déjà prévenu que tu étais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras à la place de M. de Tréville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.

-- Ah çà, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?

-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en félicite.

-- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?

-- Cependant... dit Porthos.

-- Étends la main et jure!» s'écrièrent à la fois Athos et Aramis.

Vaincu par l'exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main,
et les quatre amis répétèrent d'une seule voix la formule dictée
par d'Artagnan:

«Tous pour un, un pour tous.»

«C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car à partir de ce moment, nous voilà
aux prises avec le cardinal.»


CHAPITRE X
UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

L'invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les
sociétés, en se formant, eurent inventé une police quelconque,
cette police, à son tour, inventa les souricières.

Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec
l'argot de la rue de Jérusalem, et que c'est, depuis que nous
écrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la première
fois que nous employons ce mot appliqué à cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souricière.

Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrêté un
individu soupçonné d'un crime quelconque, on tient secrète
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
première pièce, on ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrête; de cette façon, au bout de deux
ou trois jours, on tient à peu près tous les familiers de
l'établissement.

Voilà ce que c'est qu'une souricière.

On fit donc une souricière de l'appartement de maître Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interrogé par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière
conduisait au premier étage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui étaient exemptés de toutes visites.

D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'étaient
mis en quête chacun de son côté, et n'avaient rien trouvé, rien
découvert. Athos avait été même jusqu'à questionner
M. de Tréville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort étonné son capitaine. Mais M. de Tréville
ne savait rien, sinon que, la dernière fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi était inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veillé ou pleuré. Mais cette
dernière circonstance l'avait peu frappé, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.

M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la même
recommandation à ses camarades.

Quant à d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fenêtres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
ôté les carreaux du plancher, qu'il avait creusé le parquet et
qu'un simple plafond le séparait de la chambre au-dessous, où se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accusés.

Les interrogatoires, précédés d'une perquisition minutieuse opérée
sur la personne arrêtée, étaient presque toujours ainsi conçus:

«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?

-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?

-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?»

«S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit à lui-même d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils à
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine.»

D'Artagnan s'arrêta à cette idée, qui, d'après tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilité.

En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.

Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Tréville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commençait sa
besogne, on entendit frapper à la porte de la rue; aussitôt cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre à la
souricière.

D'Artagnan s'élança vers l'endroit décarrelé, se coucha ventre à
terre et écouta.

Des cris retentirent bientôt, puis des gémissements qu'on
cherchait à étouffer. D'interrogatoire, il n'en était pas
question.

«Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle résiste, -- on la violente, -- les misérables!»

Et d'Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas
se mêler à la scène qui se passait au-dessous de lui.

«Mais je vous dis que je suis la maîtresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens à la reine!» s'écriait la malheureuse femme.

«Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouvé ce que tout le monde cherche?»

«C'est justement vous que nous attendions», reprirent les
interrogateurs.

La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime résistait autant qu'une
femme peut résister à quatre hommes.

«Pardon, messieurs, par...», murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticulés.

«Ils la bâillonnent, ils vont l'entraîner, s'écria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon épée; bon, elle est à mon
côté. Planchet!

-- Monsieur?

-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
sûrement chez lui, peut-être tous les trois seront-ils rentrés.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Tréville.

-- Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous?

-- Je descends par la fenêtre, s'écria d'Artagnan, afin d'être
plus tôt arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours où je te dis.

-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'écria Planchet.

-- Tais-toi, imbécile», dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du premier étage, qui
heureusement n'était pas élevé, sans se faire une écorchure.

Puis il alla aussitôt frapper à la porte en murmurant:

«Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et
malheur aux chats qui se frotteront à pareille souris.»

À peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approchèrent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'épée nue, s'élança dans
l'appartement de maître Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-même sur lui.

Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trépignements, un cliquetis d'épées et un bruit prolongé
de meubles. Puis, un moment après, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'étaient mis aux fenêtres pour en connaître la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouchés, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est-à-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.

D'Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils était armé, encore se défendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essayé
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois égratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur
défaite et d'Artagnan était resté maître du champ de bataille.

Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'émeutes et de
rixes perpétuelles, les refermèrent dès qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout était fini.

D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.

D'Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi
évanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.

C'était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents
admirables, un teint marbré de rose et d'opale. Là cependant
s'arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement
d'Artagnan n'en était pas encore à se préoccuper de ces détails.

Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le même chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.

Depuis ce temps, d'Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramassé dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement était vide, et qu'elle était seule avec son
libérateur. Elle lui tendit aussitôt les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.

«Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvée; permettez-
moi que je vous remercie.

-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme eût fait à ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.

-- Si fait, monsieur, si fait, et j'espère vous prouver que vous
n'avez pas rendu service à une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?

-- Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne
pourraient être des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant à votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire à la
Bastille.

-- Mon mari à la Bastille! s'écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence même!»

Et quelque chose comme un sourire perçait sur la figure encore
tout effrayée de la jeune femme.

«Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir à la fois le bonheur et le malheur d'être votre
mari.

-- Mais, monsieur, vous savez donc...

-- Je sais que vous avez été enlevée, madame.

-- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.

-- Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche.

-- C'est cela, c'est cela; mais son nom?

-- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.

-- Et mon mari savait-il que j'avais été enlevée?

-- Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le
ravisseur lui-même.

-- Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la
cause de cet événement?

-- Il l'attribuait, je crois, à une cause politique.

-- J'en ai douté d'abord, et maintenant je le pense comme lui.
Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupçonnée un seul
instant...?

-- Ah! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour.»

Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées
de la belle jeune femme.

«Mais, continua d'Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie?

-- J'ai profité d'un moment où l'on m'a laissée seule, et comme je
savais depuis ce matin à quoi m'en tenir sur mon enlèvement, à
l'aide de mes draps je suis descendue par la fenêtre; alors, comme
je croyais mon mari ici, je suis accourue.

-- Pour vous mettre sous sa protection?

-- Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il était
incapable de me défendre; mais comme il pouvait nous servir à
autre chose, je voulais le prévenir.

-- De quoi?

-- Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le
dire.

-- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que
je suis, je vous rappelle à la prudence), d'ailleurs je crois que
nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des
confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec
main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai
bien fait prévenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura
trouvés chez eux!

-- Oui, oui, vous avez raison, s'écria Mme Bonacieux effrayée;
fuyons, sauvons-nous.»

À ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et
l'entraîna vivement.

«Mais où fuir? dit d'Artagnan, où nous sauver?

-- Éloignons-nous d'abord de cette maison, puis après nous
verrons.»

Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne
s'arrêtèrent qu'à la place Saint-Sulpice.

«Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et où
voulez-vous que je vous conduise?

-- Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l'avoue, dit
Mme Bonacieux; mon intention était de faire prévenir M. de La
Porte par mon mari, afin que M. de La Porte pût nous dire
précisément ce qui s'était passé au Louvre depuis trois jours, et
s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y présenter.

-- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prévenir M. de La
Porte.

-- Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on
connaît M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui,
tandis qu'on ne vous connaît pas, vous, et que l'on vous fermera
la porte.

-- Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien à quelque guichet du
Louvre un concierge qui vous est dévoué, et qui grâce à un mot
d'ordre...»

Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.

«Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitôt que vous vous en seriez servi?

-- Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un
accent à la vérité duquel il n'y avait pas à se tromper.

-- Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre
dévouement.

-- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai
pour servir le roi et être agréable à la reine, dit d'Artagnan;
disposez donc de moi comme d'un ami.

-- Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là?

-- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte
puisse revenir vous prendre?

-- Non, je ne veux me fier à personne.

-- Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes à la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.

-- Qu'est-ce qu'Athos?

-- Un de mes amis.

-- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie?

-- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef après vous avoir fait
entrer dans son appartement.

-- Mais s'il revient?

-- Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amené
une femme, et que cette femme est chez lui.

-- Mais cela me compromettra très fort, savez-vous!

-- Que vous importe! on ne vous connaît pas; d'ailleurs nous
sommes dans une situation à passer par-dessus quelques
convenances!

-- Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il?

-- Rue Férou, à deux pas d'ici.

-- Allons.»

Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prévu
d'Artagnan, Athos n'était pas chez lui: il prit la clef, qu'on
avait l'habitude de lui donner comme à un ami de la maison, monta
l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement
dont nous avons déjà fait la description.

«Vous êtes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans
et n'ouvrez à personne, à moins que vous n'entendiez frapper trois
coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochés
l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus
léger.

-- C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, à mon tour de vous
donner mes instructions.

-- J'écoute.

-- Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de
l'Échelle, et demandez Germain.

-- C'est bien. Après?

-- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui
répondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitôt il se
mettra à vos ordres.

-- Et que lui ordonnerai-je?

-- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la
reine.

-- Et quand il l'aura été chercher et que M. de La Porte sera
venu?

-- Vous me l'enverrez.

-- C'est bien, mais où et comment vous reverrai-je?

-- Y tenez-vous beaucoup à me revoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.

-- Je compte sur votre parole.

-- Comptez-y.»

D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d'oeil le
plus amoureux qu'il lui fût possible de concentrer sur sa
charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier,
il entendit la porte se fermer derrière lui à double tour. En deux
bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de Échelle,
dix heures sonnaient. Tous les événements que nous venons de
raconter s'étaient succédé en une demi-heure.

Tout s'exécuta comme l'avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina; dix minutes après, La Porte était dans
la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua où
était Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de
l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, à
peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.

«Jeune homme, dit-il à d'Artagnan, un conseil.

-- Lequel?

-- Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer.

-- Vous croyez?

-- Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?

-- Eh bien?

-- Allez le voir pour qu'il puisse témoigner que vous étiez chez
lui à neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi.»

D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes à son
cou, il arriva chez M. de Tréville, mais, au lieu de passer au
salon avec tout le monde, il demanda à entrer dans son cabinet.
Comme d'Artagnan était un des habitués de l'hôtel, on ne fit
aucune difficulté d'accéder à sa demande; et l'on alla prévenir
M. de Tréville que son jeune compatriote, ayant quelque chose
d'important à lui dire, sollicitait une audience particulière.
Cinq minutes après, M. de Tréville demandait à d'Artagnan ce qu'il
pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite à
une heure si avancée.

«Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profité du moment où
il était resté seul pour retarder l'horloge de trois quarts
d'heure; j'ai pensé que, comme il n'était que neuf heures vingt-
cinq minutes, il était encore temps de me présenter chez vous.

-- Neuf heures vingt-cinq minutes! s'écria M. de Tréville en
regardant sa pendule; mais c'est impossible!

-- Voyez plutôt, monsieur, dit d'Artagnan, voilà qui fait foi.

-- C'est juste, dit M. de Tréville, j'aurais cru qu'il était plus
tard. Mais voyons, que me voulez-vous?»

Alors d'Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la
reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait conçues à l'égard de
Sa Majesté; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets
du cardinal à l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une
tranquillité et un aplomb dont M. de Tréville fut d'autant mieux
la dupe, que lui-même, comme nous l'avons dit, avait remarqué
quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.

À dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Tréville, qui le
remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours à
coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le
salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il
avait oublié sa canne: en conséquence, il remonta précipitamment,
rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule à son
heure, pour qu'on ne pût pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle
avait été dérangée, et sûr désormais qu'il y avait un témoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientôt
dans la rue.


CHAPITRE XI
L'INTRIGUE SE NOUE

Sa visite faite à M. de Tréville, d'Artagnan prit, tout pensif, le
plus long pour rentrer chez lui.

À quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'écartait ainsi de sa route,
regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt
souriant?

Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la
jeune femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie,
mystérieuse, initiée à presque tous les secrets de cour, qui
reflétaient tant de charmante gravité sur ses traits gracieux,
elle était soupçonnée de n'être pas insensible, ce qui est un
attrait irrésistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan
l'avait délivrée des mains de ces démons qui voulaient la fouiller
et la maltraiter, et cet important service avait établi entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si
facilement un plus tendre caractère.

D'Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les
ailes de l'imagination, accosté par un messager de la jeune femme
qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d'or
ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient
sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale,
ils n'avaient pas plus de vergogne à l'endroit de leurs
maîtresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de
précieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essayé de
conquérir la fragilité de leurs sentiments par la solidité de
leurs dons.

On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles
qui n'étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient
sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a. Celles qui étaient riches donnaient en
outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre
de héros de cette galante époque qui n'eussent gagné ni leurs
éperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus
ou moins garnie que leur maîtresse attachait à l'arçon de leur
selle.

D'Artagnan ne possédait rien; l'hésitation du provincial, vernis
léger, fleur éphémère, duvet de la pêche, s'était évaporée au vent
des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient
à leur ami. D'Artagnan, suivant l'étrange coutume du temps, se
regardait à Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que
dans les Flandres: l'Espagnol là-bas, la femme ici. C'était
partout un ennemi à combattre, des contributions à frapper.

Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan était mû d'un sentiment
plus noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu'il
était riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais
comme l'était M. Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la
clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influé en rien sur le
sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'intérêt était
resté à peu près étranger à ce commencement d'amour qui en avait
été la suite. Nous disons: à peu près, car l'idée qu'une jeune
femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en même temps,
n'ôte rien à ce commencement d'amour, et tout au contraire le
corrobore.

Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices
aristocratiques qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc,
une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied,
un frais ruban sur la tête, ne font point jolie une femme laide,
mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui
gagnent à tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.

Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous
n'avons pas caché l'état de sa fortune, d'Artagnan n'était pas un
millionnaire; il espérait bien le devenir un jour, mais le temps
qu'il se fixait lui-même pour cet heureux changement était assez
éloigné. En attendant, quel désespoir que de voir une femme qu'on
aime désirer ces mille riens dont les femmes composent leur
bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins,
quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-même; et quoique ce soit
ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette
jouissance, il est rare que ce soit à lui qu'en revienne la
reconnaissance.

Puis d'Artagnan, disposé à être l'amant le plus tendre, était en
attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux
sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie
Mme Bonacieux était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou
dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et
d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle
conquête. Puis, quand on a marché longtemps, la faim arrive;
d'Artagnan depuis quelque temps avait remarqué cela. On ferait de
ces petits dîners charmants où l'on touche d'un côté la main d'un
ami, et de l'autre le pied d'une maîtresse. Enfin, dans les
moments pressants, dans les positions extrêmes, d'Artagnan serait
le sauveur de ses amis.

Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait poussé dans les mains des
sbires en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas
de le sauver? Nous devons avouer à nos lecteurs que d'Artagnan n'y
songeait en aucune façon, ou que, s'il y songeait, c'était pour se
dire qu'il était bien où il était, quelque part qu'il fût. L'amour
est la plus égoïste de toutes les passions.

Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son
hôte ou fait semblant de l'oublier, sous prétexte qu'il ne sait
pas où on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous
savons où il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon
amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons à lui plus
tard.

D'Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en
parlant à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue
du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors.
Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'idée lui était
venue d'aller faire une visite à son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet
avec invitation de se rendre immédiatement à la souricière. Or, si
Aramis s'était trouvé chez lui lorsque Planchet y était venu, il
avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-être, ils n'avaient
dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce
dérangement méritait donc une explication, voilà ce que disait
tout haut d'Artagnan.

Puis, tout bas, il pensait que c'était pour lui une occasion de
parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon
son coeur, était déjà tout plein. Ce n'est pas à propos d'un
premier amour qu'il faut demander de la discrétion. Ce premier
amour est accompagné d'une si grande joie, qu'il faut que cette
joie déborde, sans cela elle vous étoufferait.

Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire
désert. Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg
Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une
ruelle située sur l'emplacement où passe aujourd'hui la rue
d'Assas, respirant les émanations embaumées qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins
rafraîchis par la rosée du soir et par la brise de la nuit. Au
loin résonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les
chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine.
Arrivé au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna à gauche. La maison
qu'habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et la
rue Servandoni.

D'Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait
déjà la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de
sycomores et de clématites qui formaient un vaste bourrelet au-
dessus d'elle lorsqu'il aperçut quelque chose comme une ombre qui
sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé
d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'était un homme;
mais, à la petitesse de la taille, à l'incertitude de la démarche,
à l'embarras du pas, il reconnut bientôt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eût pas été bien sûre de la maison qu'elle
cherchait, levait les yeux pour se reconnaître, s'arrêtait,
retournait en arrière, puis revenait encore. D'Artagnan fut
intrigué.

«Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on
voit qu'elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme
qui court les rues à cette heure ne sort guère que pour aller
rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous,
ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations.»

Cependant, la jeune femme s'avançait toujours, comptant les
maisons et les fenêtres. Ce n'était, au reste, chose ni longue, ni
difficile. Il n'y avait que trois hôtels dans cette partie de la
rue, et deux fenêtres ayant vue sur cette rue; l'une était celle
d'un pavillon parallèle à celui qu'occupait Aramis, l'autre était
celle d'Aramis lui-même.

«Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la nièce du théologien
revenait à l'esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe
attardée cherchât la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y
ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux
avoir le coeur net.»

Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans
le côté le plus obscur de la rue, près d'un banc de pierre situé
au fond d'une niche.

La jeune femme continua de s'avancer, car outre la légèreté de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une
petite toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D'Artagnan
pensa que cette toux était un signal.

Cependant, soit qu'on eût répondu à cette toux par un signe
équivalent qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne
chercheuse, soit que sans secours étranger elle eût reconnu
qu'elle était arrivée au bout de sa course, elle s'approcha
résolument du volet d'Aramis et frappa à trois intervalles égaux
avec son doigt recourbé.

«C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur
l'hypocrite! je vous y prends à faire de la théologie!»

Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure
s'ouvrit et qu'une lumière parut à travers les vitres du volet.

«Ah! ah! fit l'écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah!
la visite était attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame
entrera par escalade. Très bien!»

Mais, au grand étonnement de d'Artagnan, le volet resta fermé. De
plus, la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout
rentra dans l'obscurité.

D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'écouter de toutes ses oreilles.

Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'intérieur.

La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.

On juge si d'Artagnan regardait et écoutait avec avidité.

Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'étaient habitués à la
nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu'on assure,
comme ceux des chats, la propriété de voir pendant la nuit.

D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle déploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir.
Cet objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son
interlocuteur.

Cela rappela à d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouvé aux pieds
de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu'il avait
trouvé aux pieds d'Aramis.

«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»

Placé où il était, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis,
nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun
doute que ce fût son ami qui dialoguât de l'intérieur avec la dame
de l'extérieur; la curiosité l'emporta donc sur la prudence, et,
profitant de la préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en
scène, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'éclair, mais
étouffant le bruit de ses pas, il alla se coller à un angle de la
muraille, d'où son oeil pouvait parfaitement plonger dans
l'intérieur de l'appartement d'Aramis.

Arrivé là, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'était
pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'était une
femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnaître la
forme de ses vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.

Au même instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir
de sa poche, et l'échangea avec celui qu'on venait de lui montrer.
Puis, quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin
le volet se referma; la femme qui se trouvait à l'extérieur de la
fenêtre se retourna, et vint passer à quatre pas de d'Artagnan en
abaissant la coiffe de sa mante; mais la précaution avait été
prise trop tard, d'Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux! Le soupçon que c'était elle lui avait déjà traversé
l'esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais
quelle probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher
M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût
les rues de Paris seule à onze heures et demie du soir, au risque
de se faire enlever une seconde fois?

Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et
quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans?
L'amour.

Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre
personne qu'elle s'exposait à de semblables hasards? Voilà ce que
se demandait à lui-même le jeune homme, que le démon de la
jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre.

Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer où allait
Mme Bonacieux: c'était de la suivre. Ce moyen était si simple, que
d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct.

Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille
comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit
retentir derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et
s'enfuit.

D'Artagnan courut après elle. Ce n'était pas une chose difficile
pour lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau.
Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'était
engagée. La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de
terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'épaule, elle
tomba sur un genou en criant d'une voix étranglée:

«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»

D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille;
mais comme il sentait à son poids qu'elle était sur le point de se
trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de
dévouement. Ces protestations n'étaient rien pour Mme Bonacieux;
car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix était tout. La jeune
femme crut reconnaître le son de cette voix: elle rouvrit les
yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur,
et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.

«Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!

-- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour
veiller sur vous.

-- Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda
avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le
caractère un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle
toute crainte avait disparu du moment où elle avait reconnu un ami
dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi.

«Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route; j'ai vu une femme frapper à la fenêtre d'un de
mes amis...

-- D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.

-- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.

-- Aramis! qu'est-ce que cela?

-- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas
Aramis?

-- C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

-- C'est donc la première fois que vous venez à cette maison?

-- Sans doute.

-- Et vous ne saviez pas qu'elle fût habitée par un jeune homme?

-- Non.

-- Par un mousquetaire?

-- Nullement.

-- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher?

-- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la
personne à qui j'ai parlé est une femme.

-- C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis.

-- Je n'en sais rien.

-- Puisqu'elle loge chez lui.

-- Cela ne me regarde pas.

-- Mais qui est-elle?

-- Oh! cela n'est point mon secret.

-- Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps
vous êtes la femme la plus mystérieuse...

-- Est-ce que je perds à cela?

-- Non; vous êtes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le
bras.

-- Bien volontiers. Et maintenant?

-- Maintenant, conduisez-moi.

-- Où cela?

-- Où je vais.

-- Mais où allez-vous?

-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.

-- Faudra-t-il vous attendre?

-- Ce sera inutile.

-- Vous reviendrez donc seule? Peut-être oui, peut-être non.

-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un
homme, sera-t-elle une femme?

-- Je n'en sais rien encore.

-- Je le saurai bien, moi!

-- Comment cela?

-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.

-- En ce cas, adieu!

-- Comment cela?

-- Je n'ai pas besoin de vous.

-- Mais vous aviez réclamé...

-- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.

-- Le mot est un peu dur!

-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?

-- Des indiscrets.

-- Le mot est trop doux.

-- Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.

-- Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?

-- N'y en a-t-il donc aucun à se repentir?

-- Et vous repentez-vous réellement?

-- Je n'en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c'est que je
vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez
vous accompagner jusqu'où vous allez.

-- Et vous me quitterez après?

-- Oui.

-- Sans m'épier à ma sortie?

-- Non.

-- Parole d'honneur?

-- Foi de gentilhomme!

-- Prenez mon bras et marchons alors.»

D'Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s'y suspendit,
moitié rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut
de la rue de La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter,
comme elle avait déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à
de certains signes, elle sembla reconnaître une porte; et
s'approchant de cette porte:

«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire;
mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvée de
tous les dangers auxquels, seule, j'eusse été exposée. Mais le
moment est venu de tenir votre parole: je suis arrivée à ma
destination.

-- Et vous n'aurez plus rien à craindre en revenant?

-- Je n'aurai à craindre que les voleurs.

-- N'est-ce donc rien?

-- Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi.

-- Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié.

-- Lequel?

-- Celui que j'ai trouvé à vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.

-- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'écria la jeune femme,
voulez-vous me perdre?

-- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un
seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on
entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'écria
d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent
regard, tenez! soyez plus généreuse, confiez-vous à moi; n'avez-
vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que dévouement et
sympathie dans mon coeur?

-- Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes
secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre
chose.

-- C'est bien, dit d'Artagnan, je les découvrirai; puisque ces
secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces
secrets deviennent les miens.

-- Gardez-vous-en bien, s'écria la jeune femme avec un sérieux qui
fit frissonner d'Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de
ce qui me regarde, ne cherchez point à m'aider dans ce que
j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'intérêt que
je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que
je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutôt à ce que je vous dis.
Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce
soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.

-- Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan
piqué.

-- Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom,
monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais
pas.

-- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez été
frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule,
aussi!

-- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous créez ce personnage.

-- Je n'invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l'exacte
vérité.

-- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison?

-- Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison
est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.

-- Tout cela s'éclaircira plus tard, murmura la jeune femme:
maintenant, monsieur, taisez-vous.

-- Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit
d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié
de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez à l'instant même ma
curiosité. On n'a rien à craindre de ceux qui vous aiment.

-- Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en
secouant la tête.

-- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la première fois, et
que je n'ai pas vingt ans.»

La jeune femme le regarda à la dérobée.

«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir
pareil à celui que vous avez montré à cette femme qui était chez
lui, pour un mouchoir marqué de la même manière, j'en suis sûr.

-- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.

-- Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée
avec ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas
compromise?

-- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes:
C.B., Constance Bonacieux?

-- Ou Camille de Bois-Tracy.

-- Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les
dangers que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à
ceux que vous pouvez courir, vous!

-- Moi?

-- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie
à me connaître.

-- Alors, je ne vous quitte plus.

-- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au
nom de la courtoisie d'un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà
minuit qui sonne, c'est l'heure où l'on m'attend.

-- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien
refuser à qui me demande ainsi; soyez contente, je m'éloigne.

-- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'épierez pas?

-- Je rentre chez moi à l'instant.

-- Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!»
s'écria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre
sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.

-- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa
ardemment.

«Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'écria d'Artagnan
avec cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux
afféteries de la politesse, parce qu'elle découvre le fond de la
pensée et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.

-- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et
en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonné la
sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est
perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si
lorsque je serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre
curiosité?

-- Et faites-vous la même promesse à mon amour? s'écria d'Artagnan
au comble de la joie.

-- Oh! de ce côté, je ne veux point m'engager, cela dépendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.

-- Ainsi, aujourd'hui, madame...

-- Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu'à la
reconnaissance.

-- Ah! vous êtes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.

-- Non, j'use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le
bien, avec certaines gens tout se retrouve.

-- Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas
cette soirée, n'oubliez pas cette promesse.

-- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout.
Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait à
minuit juste, et je suis en retard.

-- De cinq minutes.

-- Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
siècles.

-- Quand on aime.

-- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire à un amoureux?

-- C'est un homme qui vous attend? s'écria d'Artagnan, un homme!

-- Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit
Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'était pas exempt d'une
certaine teinte d'impatience.

-- Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux
avoir tout le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être
une stupidité. Adieu, madame, adieu!»

Et comme s'il ne se fût senti la force de se détacher de la main
qu'il tenait que par une secousse, il s'éloigna tout courant,
tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups
lents et réguliers; puis, arrivé à l'angle de la rue, il se
retourna: la porte s'était ouverte et refermée, la jolie mercière
avait disparu.

D'Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas
épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l'endroit où
elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner,
d'Artagnan serait rentré chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y
rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs.

«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire.
Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourné chez lui,
et en rentrant il aura appris qu'une femme y était venue. Une
femme chez Athos! Après tout, continua d'Artagnan, il y en avait
bien une chez Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais
bien curieux de savoir comment cela finira.

-- Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme
reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout
haut, à la manière des gens très préoccupés, il s'était engagé
dans l'allée au fond de laquelle était l'escalier qui conduisait à
sa chambre.

«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arrivé?

-- Toutes sortes de malheurs.

-- Lesquels?

-- D'abord M. Athos est arrêté.

-- Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi?

-- On l'a trouvé chez vous; on l'a pris pour vous.

-- Et par qui a-t-il été arrêté?

-- Par la garde qu'ont été chercher les hommes noirs que vous avez
mis en fuite.

-- Pourquoi ne s'est-il pas nommé? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
était étranger à cette affaire?

-- Il s'en est bien gardé, monsieur; il s'est au contraire
approché de moi et m'a dit: «C'est ton maître qui a besoin de sa
liberté en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que
je ne sais rien. On le croira arrêté, et cela lui donnera du
temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien
qu'on me fasse sortir.»

-- Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais
bien là! Et qu'ont fait les sbires?

-- Quatre l'ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For-
l'Évêque; deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé
partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers,
pendant cette expédition, montaient la garde à la porte; puis,
quand tout a été fini, ils sont partis, laissant la maison vide et
tout ouvert.

-- Et Porthos et Aramis?

-- Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus.

-- Mais ils peuvent venir d'un moment à l'autre, car tu leur as
fait dire que je les attendais?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, préviens-les de ce
qui m'est arrivé, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de
Pin; ici il y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je
cours chez M. de Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y
rejoins.

-- C'est bien, monsieur, dit Planchet.

-- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en
revenant sur ses pas pour recommander le courage à son laquais.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez
pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout
de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard.

-- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutôt
que de quitter ton poste.

-- Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver à
monsieur que je lui suis attaché.»

«Bon, dit en lui-même d'Artagnan, il paraît que la méthode que
j'ai employée à l'égard de ce garçon est décidément la bonne: j'en
userai dans l'occasion.»

Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées
cependant par les courses de la journée, d'Artagnan se dirigea
vers la rue du Colombier.

M. de Tréville n'était point à son hôtel; sa compagnie était de
garde au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie.

Il fallait arriver jusqu'à M. de Tréville; il était important
qu'il fût prévenu de ce qui se passait. D'Artagnan résolut
d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la
compagnie de M. des Essarts lui devait être un passeport.

Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai
pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idée de passer
le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement
introduit sa main dans sa poche et s'était aperçu qu'il n'avait
pas de quoi payer le passeur.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit
déboucher de la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes
et dont l'allure le frappa.

Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l'un, un
homme; l'autre, une femme.

La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme
ressemblait à s'y méprendre à Aramis.

En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait
encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la
porte de la rue de La Harpe.

De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.

Le capuchon de la femme était rabattu, l'homme tenait son mouchoir
sur son visage; tous deux, cette double précaution l'indiquait,
tous deux avaient donc intérêt à n'être point reconnus.

Ils prirent le pont: c'était le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit.

D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que
cette femme, c'était Mme Bonacieux, et que cet homme, c'était
Aramis.

Il sentit à l'instant même tous les soupçons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.

Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait
déjà comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands
dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure après
qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras
d'Aramis.

D'Artagnan ne réfléchit pas seulement qu'il connaissait la jolie
mercière depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien
qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir délivrée des hommes noirs
qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il
se regarda comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la
colère lui montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir.

La jeune femme et le jeune homme s'étaient aperçus qu'ils étaient
suivis, et ils avaient doublé le pas. D'Artagnan prit sa course,
les dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient
devant la Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa
lueur sur toute cette partie du pont.

D'Artagnan s'arrêta devant eux, et ils s'arrêtèrent devant lui.

«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant
d'un pas et avec un accent étranger qui prouvait à d'Artagnan
qu'il s'était trompé dans une partie de ses conjectures.

-- Ce n'est pas Aramis! s'écria-t-il.

-- Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et à votre exclamation je
vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.

-- Vous me pardonnez! s'écria d'Artagnan.

-- Oui, répondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce
n'est pas à moi que vous avez affaire.

-- Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas à vous
que j'ai affaire, c'est à madame.

-- À madame! vous ne la connaissez pas, dit l'étranger.

-- Vous vous trompez, monsieur, je la connais.

-- Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur!
j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme;
j'espérais pouvoir compter dessus.

-- Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrassé, vous m'aviez
promis...

-- Prenez mon bras, madame, dit l'étranger, et continuons notre
chemin.»

Cependant d'Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui
lui arrivait, restait debout et les bras croisés devant le
mousquetaire et Mme Bonacieux.

Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d'Artagnan avec la
main.

D'Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.

En même temps et avec la rapidité de l'éclair, l'inconnu tira la
sienne.

«Au nom du Ciel, Milord! s'écria Mme Bonacieux en se jetant entre
les combattants et prenant les épées à pleines mains.

-- Milord! s'écria d'Artagnan illuminé d'une idée subite, Milord!
pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez...

-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.

-- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais,
Milord, et j'étais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer,
Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer
pour Votre Grâce.

-- Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous
m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas
jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous épie, tuez-le!»

D'Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à
Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, prêt à
exécuter à la lettre les instructions du noble et élégant ministre
de Charles Ier.

Mais heureusement le jeune séide n'eut aucune occasion de donner
au duc cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le
beau mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l'Échelle
sans avoir été inquiétés...

Quant à d'Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme
de Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.

Mais, sans leur donner d'autre explication sur le dérangement
qu'il leur avait causé, il leur dit qu'il avait terminé seul
l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de
leur intervention. Et maintenant, emportés que nous sommes par
notre récit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et
suivons, dans les détours du Louvre, le duc de Buckingham et son
guide.


CHAPITRE XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM

Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté;
Mme Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc
portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme
nous l'avons dit, était de garde ce soir-là. D'ailleurs Germain
était dans les intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accusée d'avoir introduit son amant au
Louvre, voilà tout; elle prenait sur elle le crime: sa réputation
était perdue, il est vrai, mais de quelle valeur était dans le
monde la réputation d'une petite mercière?

Une fois entrés dans l'intérieur de la cour, le duc et la jeune
femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ
vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une
petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement
fermée la nuit; la porte céda; tous deux entrèrent et se
trouvèrent dans l'obscurité, mais Mme Bonacieux connaissait tous
les tours et détours de cette partie du Louvre, destinée aux gens
de la suite. Elle referma les portes derrière elle, prit le duc
par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit une rampe,
toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier: le duc
compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long
corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore,
introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa
le duc dans un appartement éclairé seulement par une lampe de
nuit, en disant: «Restez ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle
sortit par la même porte, qu'elle ferma à la clef, de sorte que le
duc se trouva littéralement prisonnier.

Cependant, tout isolé qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc
de Buckingham n'éprouva pas un instant de crainte; un des côtés
saillants de son caractère était la recherche de l'aventure et
l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'était pas
la première fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles
tentatives; il avait appris que ce prétendu message d'Anne
d'Autriche, sur la foi duquel il était venu à Paris, était un
piège, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de
la position qu'on lui avait faite, déclaré à la reine qu'il ne
partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refusé
d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspéré, ne fît
quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le
supplier de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette
décision, Mme Bonacieux, qui était chargée d'aller chercher le duc
et de le conduire au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on
ignora complètement ce qu'elle était devenue, et tout resta en
suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La
Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait
d'accomplir la périlleuse entreprise que, sans son arrestation,
elle eût exécutée trois jours plus tôt.

Buckingham, resté seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait à merveille.

À trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait à juste titre pour
le plus beau gentilhomme et pour le plus élégant cavalier de
France et d'Angleterre.

Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un
royaume qu'il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son
caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une
de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siècles
comme un étonnement pour la postérité.

Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les
lois qui régissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre,
allait-il droit au but qu'il s'était fixé, ce but fût-il si élevé
et si éblouissant que c'eût été folie pour un autre que de
l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il était arrivé à
s'approcher plusieurs fois de la belle et fière Anne d'Autriche et
à s'en faire aimer, à force d'éblouissement.

Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous
l'avons dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations
que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa
moustache, et le coeur tout gonflé de joie, heureux et fier de
toucher au moment qu'il avait si longtemps désiré, se sourit à
lui-même d'orgueil et d'espoir.

En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit et une
femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il
jeta un cri, c'était la reine!

Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-à-
dire qu'elle se trouvait dans tout l'éclat de sa beauté.

Sa démarche était celle d'une reine ou d'une déesse; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'émeraude, étaient parfaitement beaux, et
tout à la fois pleins de douceur et de majesté.

Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre
inférieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche,
avançât légèrement sur l'autre, elle était éminemment gracieuse
dans le sourire, mais aussi profondément dédaigneuse dans le
mépris.

Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses
bras étaient d'une beauté surprenante, et tous les poètes du temps
les chantaient comme incomparables.

Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils étaient dans sa jeunesse,
étaient devenus châtains, et qu'elle portait frisés très clair et
avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage,
auquel le censeur le plus rigide n'eût pu souhaiter qu'un peu
moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de
finesse dans le nez.

Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d'Autriche ne lui
était apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des
carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vêtue d'une simple
robe de satin blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de
ses femmes espagnoles qui n'eût pas été chassée par la jalousie du
roi et par les persécutions de Richelieu.

Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à
ses genoux, et avant que la reine eût pu l'en empêcher, il baisa
le bas de sa robe.

«Duc, vous savez déjà que ce n'est pas moi qui vous ai fait
écrire.

-- Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s'écria le duc; je sais
que j'ai été un fou, un insensé de croire que la neige
s'animerait, que le marbre s'échaufferait; mais, que voulez-vous,
quand on aime, on croit facilement à l'amour; d'ailleurs je n'ai
pas tout perdu à ce voyage, puisque je vous vois.

-- Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par pitié pour vous-même; je vous vois
parce qu'insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à
rester dans une ville où, en restant, vous courez risque de la vie
et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous
dire que tout nous sépare, les profondeurs de la mer, l'inimitié
des royaumes, la sainteté des serments. Il est sacrilège de lutter
contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire
qu'il ne faut plus nous voir.

-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de
sacrilège! mais le sacrilège est dans la séparation des coeurs que
Dieu avait formés l'un pour l'autre.

-- Milord, s'écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.

-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
où trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour qui se
contente d'un ruban égaré, d'un regard perdu, d'une parole
échappée?

«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.

«Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première
fois que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
étiez assise sur des carreaux, à la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renouées sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermée,
un petit bonnet sur votre tête, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de héron.

«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
êtes maintenant, c'est-à-dire cent fois plus belle encore!

-- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conservé son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!

-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon trésor, mon espérance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'écrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrième que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette première que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisième dans les
jardins d'Amiens.

-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée.

-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soirée heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air était doux et parfumé, comme
le ciel était bleu et tout émaillé d'étoiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu être un instant seul avec vous; cette fois,
vous étiez prête à tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous étiez appuyée à mon bras, tenez, à
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête à votre côté, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de félicités du ciel, de joies du
paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours à vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là,
madame, cette nuit-là vous m'aimiez, je vous le jure.

-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soirée, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour
perdre une femme se soient groupées autour de moi dans cette
fatale soirée; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
osé dire, à la première hardiesse à laquelle j'ai eu à répondre,
j'ai appelé.

-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est
sorti plus ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en
revenant à Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le trésor
sur lequel mon maître m'avait chargé de veiller. Ah! que
m'importent à moi tous les trésors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours après, j'étais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu à me dire: j'avais risqué ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas même touché votre main, et
vous m'avez pardonné en me voyant si soumis et si repentant.

-- Oui, mais la calomnie s'est emparée de toutes ces folies dans
lesquelles je n'étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible:
Mme de Vernet a été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est
tombée en défaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-même, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-même s'y est opposé.

-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.

«Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expédition de Ré et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!

«Je n'ai pas l'espoir de pénétrer à main armée jusqu'à Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront payé mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera, à moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
être bien fou, peut-être bien insensé; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?

-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.

-- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout à l'heure,
Mme de Chevreuse a été moins cruelle que vous; Holland l'a aimée,
et elle a répondu à son amour.

-- Mme de Chevreuse n'était pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgré elle par l'expression d'un amour si profond.

-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'étiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignité seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez été Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu espérer? Merci de ces douces paroles,
ô ma belle Majesté, cent fois merci.

-- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n'ai pas
voulu dire...

-- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruauté de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-même,
on m'a attiré dans un piège, j'y laisserai ma vie peut-être, car,
tenez, c'est étrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir.» Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant à la fois.

«Oh! mon Dieu! s'écria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel intérêt plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.

-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est même ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
préoccupe point de pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette espérance que vous m'avez presque donnée, aura tout
payé, fût-ce même ma vie.

-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des rêves. J'ai songé que je vous
voyais couché sanglant, frappé d'une blessure.

-- Au côté gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.

-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au côté gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rêve? Je ne l'ai
confié qu'à Dieu, et encore dans mes prières.

-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.

-- Je vous aime, moi?

-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu'à moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez, ô reine, et vous me pleurerez?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc pitié de moi, et partez. Oh! si vous êtes frappé en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi fût cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.

-- Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.

-- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré
de gardes qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur à vous revoir.

-- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?

-- Oui...

-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un rêve; quelque
chose que vous ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une
bague, un collier, une chaîne.

-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?

-- Oui.

-- À l'instant même?

-- Oui.

-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?

-- Oui, je vous le jure!

-- Attendez, alors, attendez.»

Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de
rose à son chiffre, tout incrusté d'or.

«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de
moi.»

Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux.

«Vous m'avez promis de partir, dit la reine.

-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars.»

Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.

Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main,
puis se relevant:

«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela.»

Et, fidèle à la promesse qu'il avait faite, il s'élança hors de
l'appartement.

Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.


CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX

Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgré sa position précaire, on n'avait paru
s'inquiéter que fort médiocrement; ce personnage était
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevêtraient si bien les unes aux autres, dans
cette époque à la fois si chevaleresque et si galante.

Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.

Les estafiers qui l'avaient arrêté le conduisirent droit à la
Bastille, où on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.

De là, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amené, l'objet des plus grossières
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire à un gentilhomme, et ils le
traitaient en véritable croquant.

Au bout d'une demi-heure à peu près, un greffier vint mettre fin à
ses tortures, mais non pas à ses inquiétudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de façons.

Deux gardes s'emparèrent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor où il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le poussèrent dans une chambre
basse, où il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire était assis sur la chaise et
occupé à écrire sur la table.

Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'éloignèrent hors de la portée de la
voix.

Le commissaire, qui jusque-là avait tenu sa tête baissée sur ses
papiers, la releva pour voir à qui il avait affaire. Ce
commissaire était un homme à la mine rébarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs, à la physionomie tenant à la fois de la
fouine et du renard. Sa tête, supportée par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balançant avec un mouvement à
peu près pareil à celui de la tortue tirant sa tête hors de sa
carapace.

Il commença par demander à M. Bonacieux ses nom et prénoms, son
âge, son état et son domicile.

L'accusé répondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
était âgé de cinquante et un ans, mercier retiré et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n° 11.

Le commissaire alors, au lieu de continuer à l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
à se mêler des choses publiques.

Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passés, cet exemple des
ministres à venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunément.

Après cette deuxième partie de son discours, fixant son regard
d'épervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita à réfléchir à la
gravité de sa situation.

Les réflexions du mercier étaient toutes faites: il donnait au
diable l'instant où M. de La Porte avait eu l'idée de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout où cette filleule avait été
reçue dame de la lingerie chez la reine.

Le fond du caractère de maître Bonacieux était un profond égoïsme
mêlé à une avarice sordide, le tout assaisonné d'une poltronnerie
extrême. L'amour que lui avait inspiré sa jeune femme, étant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'énumérer.

Bonacieux réfléchit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.

«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprécie plus que personne le mérite de
l'incomparable Éminence par laquelle nous avons l'honneur d'être
gouvernés.

-- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en était véritablement ainsi, comment seriez-vous à la Bastille?

-- Comment j'y suis, ou plutôt pourquoi j'y suis, répliqua
M. Bonacieux, voilà ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-même; mais, à coup sûr, ce n'est pas
pour avoir désobligé, sciemment du moins, M. le cardinal.

-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
êtes ici accusé de haute trahison.

-- De haute trahison! s'écria Bonacieux épouvanté, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui déteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accusé de haute
trahison? Réfléchissez, monsieur, la chose est matériellement
impossible.

-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accusé
comme si ses petits yeux avaient la faculté de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?

-- Oui, monsieur, répondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'était là où les affaires allaient s'embrouiller; c'est-à-dire,
j'en avais une.

-- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?

-- On me l'a enlevée, monsieur.

-- On vous l'a enlevée? dit le commissaire. Ah!»

Bonacieux sentit à ce «ah!» que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.

«On vous l'a enlevée! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?

-- Je crois le connaître.

-- Quel est-il?

-- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je soupçonne seulement.

-- Qui soupçonnez-vous? Voyons, répondez franchement.»

M. Bonacieux était dans la plus grande perplexité: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volonté. Il se décida donc à tout dire.

«Je soupçonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
à fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
à ce qu'il m'a semblé, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi.»

Le commissaire parut éprouver quelque inquiétude.

«Et son nom? dit-il.

-- Oh! quant à son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaîtrai à l'instant même, je vous en réponds,
fût-il entre mille personnes.»

Le front du commissaire se rembrunit.

«Vous le reconnaîtriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...

-- C'est-à-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-à-dire...

-- Vous avez répondu que vous le reconnaîtriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prévenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.

-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'écria
Bonacieux au désespoir. Je vous ai dit au contraire...

-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.

-- Et où faut-il le conduire? demanda le greffier.

-- Dans un cachot.

-- Dans lequel?

-- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien»,
répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra
d'horreur le pauvre Bonacieux.

«Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tête; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parlé, elle aura avoué
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientôt passée; et
demain, à la roue, à la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
pitié de moi!»

Sans écouter le moins du monde les lamentations de maître
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient être
habitués, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenèrent, tandis que le commissaire écrivait en hâte une
lettre que son greffier attendait.

Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fût par trop
désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres.

Tout à coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire à l'échafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paraître, au lieu de l'exécuteur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout près de leur sauter au
cou.

«Votre affaire s'est fort compliquée depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la vérité; car votre repentir peut seul conjurer la colère
du cardinal.

-- Mais je suis prêt à tout dire, s'écria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.

-- Où est votre femme, d'abord?

-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevée.

-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'après-midi, grâce à
vous, elle s'est échappée.

-- Ma femme s'est échappée! s'écria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est échappée, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.

-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue conférence dans la
journée?

-- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai été chez M. d'Artagnan.

-- Quel était le but de cette visite?

-- De le prier de m'aider à retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu'il paraît,
et je vous en demande bien pardon.

-- Et qu'a répondu M. d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientôt
aperçu qu'il me trahissait.

-- Vous en imposez à la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrêté votre femme, et l'a soustraite à toutes
les recherches.

-- M. d'Artagnan a enlevé ma femme! Ah çà, mais que me dites-vous
là?

-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui être confronté.

-- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'écria Bonacieux; je ne
serais pas fâché de voir une figure de connaissance.

-- Faites entrer M. d'Artagnan», dit le commissaire aux deux
gardes.

Les deux gardes firent entrer Athos.

«Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant à Athos,
déclarez ce qui s'est passé entre vous et monsieur.

-- Mais! s'écria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez là!

-- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'écria le commissaire.

-- Pas le moins du monde, répondit Bonacieux.

-- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.

-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.

-- Comment! vous ne le connaissez pas?

-- Non.

-- Vous ne l'avez jamais vu?

-- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.

-- Votre nom? demanda le commissaire.

-- Athos, répondit le mousquetaire.

-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, ça, c'est un nom de montagne!
s'écria le pauvre interrogateur qui commençait à perdre la tête.

-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.

-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- C'est-à-dire que c'est à moi qu'on a dit: «Vous êtes
M. d'Artagnan?» J'ai répondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont
écriés qu'ils en étaient sûrs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.

-- Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice.

-- Aucunement, fit tranquillement Athos.

-- Vous êtes M. d'Artagnan.

-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.

-- Mais, s'écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute à avoir.
M. d'Artagnan est mon hôte, et par conséquent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement même à cause de cela, je dois le
connaître. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf à vingt
ans à peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Tréville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.

-- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai.»

En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.

«Oh! la malheureuse! s'écria le commissaire.

-- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espère!

-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.

-- Ah çà, s'écria le mercier exaspéré, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire à moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!

-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrêté entre
vous, plan infernal!

-- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entièrement étranger à ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la démens, je la maudis.

-- Ah çà, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est très ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.

-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en désignant d'un même geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gardés plus sévèrement que jamais.

-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est à
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.

-- Faites ce que j'ai dit! s'écria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!»

Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations à fendre le coeur d'un tigre.

On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journée. Toute la journée
Bonacieux pleura comme un véritable mercier, n'étant pas du tout
homme d'épée, il nous l'a dit lui-même.

Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se décider à
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprochèrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.

«Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes.

-- Vous suivre! s'écria Bonacieux; vous suivre à cette heure-ci!
et où cela, mon Dieu?

-- Où nous avons l'ordre de vous conduire.

-- Mais ce n'est pas une réponse, cela.

-- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.

-- Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette
fois je suis perdu!»

Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui
venaient le quérir.

Il prit le même corridor qu'il avait déjà pris, traversa une
première cour, puis un second corps de logis; enfin, à la porte de
la cour d'entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes
à cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se plaça
près de lui, on ferma la portière à clef, et tous deux se
trouvèrent dans une prison roulante.

La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. À
travers la grille cadenassée, le prisonnier apercevait les maisons
et le pavé, voilà tout; mais, en véritable Parisien qu'il était,
Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux
réverbères. Au moment d'arriver à Saint-Paul, lieu où l'on
exécutait les condamnés de la Bastille, il faillit s'évanouir et
se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arrêter
là. La voiture passa cependant.

Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en côtoyant
le cimetière Saint-Jean où on enterrait les criminels d'État. Une
seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on
leur coupait généralement la tête, et que sa tête à lui était
encore sur ses épaules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait
la route de la Grève, qu'il aperçut les toits aigus de l'hôtel de
ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout
était fini pour lui, voulut se confesser à l'exempt, et, sur son
refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annonça que,
s'il continuait à l'assourdir ainsi, il lui mettrait un bâillon.

Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on eût dû
l'exécuter en Grève, ce n'était pas la peine de le bâillonner,
puisqu'on était presque arrivé au lieu de l'exécution. En effet,
la voiture traversa la place fatale sans s'arrêter. Il ne restait
plus à craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit
justement le chemin.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était à la Croix-du-
Trahoir qu'on exécutait les criminels subalternes. Bonacieux
s'était flatté en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de
Grève: c'était à la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage
et sa destinée! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix,
mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui.
Lorsqu'il n'en fut plus qu'à une vingtaine de pas, il entendit une
rumeur, et la voiture s'arrêta. C'était plus que n'en pouvait
supporter le pauvre Bonacieux, déjà écrasé par les émotions
successives qu'il avait éprouvées; il poussa un faible
gémissement, qu'on eût pu prendre pour le dernier soupir d'un
moribond, et il s'évanouit.


CHAPITRE XIV
L'HOMME DE MEUNG

Ce rassemblement était produit non point par l'attente d'un homme
qu'on devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.

La voiture, arrêtée un instant, reprit donc sa marche, traversa la
foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honoré, tourna la
rue des Bons-Enfants et s'arrêta devant une porte basse.

La porte s'ouvrit, deux gardes reçurent dans leurs bras Bonacieux,
soutenu par l'exempt; on le poussa dans une allée, on lui fit
monter un escalier, et on le déposa dans une antichambre.

Tous ces mouvements s'étaient opérés pour lui d'une façon
machinale.

Il avait marché comme on marche en rêve; il avait entrevu les
objets à travers un brouillard; ses oreilles avaient perçu des
sons sans les comprendre; on eût pu l'exécuter dans ce moment
qu'il n'eût pas fait un geste pour entreprendre sa défense, qu'il
n'eût pas poussé un cri pour implorer la pitié.

Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyé au mur et les
bras pendants, à l'endroit même où les gardes l'avaient déposé.

Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun
objet menaçant, comme rien n'indiquait qu'il courût un danger
réel, comme la banquette était convenablement rembourrée, comme la
muraille était recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme
de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la fenêtre,
retenus par des embrasses d'or, il comprit peu à peu que sa
frayeur était exagérée, et il commença de remuer la tête à droite
et à gauche et de bas en haut.

À ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de
courage et se risqua à ramener une jambe, puis l'autre; enfin, en
s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se
trouva sur ses pieds.

En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portière,
continua d'échanger encore quelques paroles avec une personne qui
se trouvait dans la pièce voisine, et se retournant vers le
prisonnier:

«C'est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.

-- Oui, monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que
vif, pour vous servir.

-- Entrez», dit l'officier.

Et il s'effaça pour que le mercier pût passer. Celui-ci obéit sans
réplique, et entra dans la chambre où il paraissait être attendu.

C'était un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives
et défensives, clos et étouffé, et dans lequel il y avait déjà du
feu, quoique l'on fût à peine à la fin du mois de septembre. Une
table carrée, couverte de livres et de papiers sur lesquels était
déroulé un plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le
milieu de l'appartement.

Debout devant la cheminée était un homme de moyenne taille, à la
mine haute et fière, aux yeux perçants, au front large, à la
figure amaigrie qu'allongeait encore une royale surmontée d'une
paire de moustaches. Quoique cet homme eût trente-six à trente-
sept ans à peine, cheveux, moustache et royale s'en allaient
grisonnant. Cet homme, moins l'épée, avait toute la mine d'un
homme de guerre, et ses bottes de buffle encore légèrement
couvertes de poussière indiquaient qu'il avait monté à cheval dans
la journée.

Cet homme, c'était Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu,
non point tel qu'on nous le représente, cassé comme un vieillard,
souffrant comme un martyr, le corps brisé, la voix éteinte,
enterré dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipée, ne
vivant plus que par la force de son génie, et ne soutenant plus la
lutte avec l'Europe que par l'éternelle application de sa pensée,
mais tel qu'il était réellement à cette époque, c'est-à-dire
adroit et galant cavalier, faible de corps déjà, mais soutenu par
cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus
extraordinaires qui aient existé; se préparant enfin, après avoir
soutenu le duc de Nevers dans son duché de Mantoue, après avoir
pris Nîmes, Castres et Uzès, à chasser les Anglais de l'île de Ré
et à faire le siège de La Rochelle.

À la première vue, rien ne dénotait donc le cardinal, et il était
impossible à ceux-là qui ne connaissaient point son visage de
deviner devant qui ils se trouvaient.

Le pauvre mercier demeura debout à la porte, tandis que les yeux
du personnage que nous venons de décrire se fixaient sur lui, et
semblaient vouloir pénétrer jusqu'au fond du passé.

«C'est là ce Bonacieux? demanda-t-il après un moment de silence.

-- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.

-- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.»

L'officier prit sur la table les papiers désignés, les remit à
celui qui les demandait, s'inclina jusqu'à terre, et sortit.

Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la
Bastille. De temps en temps, l'homme de la cheminée levait les
yeux de dessus les écritures, et les plongeait comme deux
poignards jusqu'au fond du coeur du pauvre mercier.

Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le
cardinal était fixé.

«Cette tête-là n'a jamais conspiré», murmura-t-il; mais n'importe,
voyons toujours.

-- Vous êtes accusé de haute trahison, dit lentement le cardinal.

-- C'est ce qu'on m'a déjà appris, Monseigneur, s'écria Bonacieux,
donnant à son interrogateur le titre qu'il avait entendu
l'officier lui donner; mais je vous jure que je n'en savais rien.»

Le cardinal réprima un sourire.

«Vous avez conspiré avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et
avec Milord duc de Buckingham.

-- En effet, Monseigneur, répondit le mercier, je l'ai entendue
prononcer tous ces noms-là.

-- Et à quelle occasion?

-- Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de
Buckingham à Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec
lui.

-- Elle disait cela? s'écria le cardinal avec violence.

-- Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Éminence était incapable...

-- Taisez-vous, vous êtes un imbécile, reprit le cardinal.

-- C'est justement ce que ma femme m'a répondu, Monseigneur.

-- Savez-vous qui a enlevé votre femme?

-- Non, Monseigneur.

-- Vous avez des soupçons, cependant?

-- Oui, Monseigneur; mais ces soupçons ont paru contrarier M. le
commissaire, et je ne les ai plus.

-- Votre femme s'est échappée, le saviez-vous?

-- Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison,
et toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien
aimable!»

Le cardinal réprima un second sourire.

«Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa
fuite?

-- Absolument, Monseigneur; mais elle a dû rentrer au Louvre.

-- À une heure du matin elle n'y était pas rentrée encore.

-- Ah! mon Dieu! mais qu'est-elle devenue alors?

-- On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le
cardinal sait tout.

-- En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
consentira à me dire ce qu'est devenue ma femme?

-- Peut-être; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que
vous savez relativement aux relations de votre femme avec
Mme de Chevreuse.

-- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien; je ne l'ai jamais vue.

-- Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
directement chez vous?

-- Presque jamais: elle avait affaire à des marchands de toile,
chez lesquels je la conduisais.

-- Et combien y en avait-il de marchands de toile?

-- Deux, Monseigneur.

-- Où demeurent-ils?

-- Un, rue de Vaugirard; l'autre, rue de La Harpe.

-- Entriez-vous chez eux avec elle?

-- Jamais, Monseigneur; je l'attendais à la porte.

-- Et quel prétexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute
seule?

-- Elle ne m'en donnait pas; elle me disait d'attendre, et
j'attendais.

-- Vous êtes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!»
dit le cardinal

«Il m'appelle son cher monsieur! dit en lui-même le mercier.
Peste! les affaires vont bien!»

«Reconnaîtriez-vous ces portes?

-- Oui.

-- Savez-vous les numéros?

-- Oui.

-- Quels sont-ils?

-- N° 25, dans la rue de Vaugirard; n° 75, dans la rue de La
Harpe.

-- C'est bien», dit le cardinal.

À ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna; l'officier
rentra.

«Allez, dit-il à demi-voix, me chercher Rochefort; et qu'il vienne
à l'instant même, s'il est rentré.

-- Le comte est là, dit l'officier, il demande instamment à parler
à Votre Éminence!»

«À Votre Éminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel était le
titre qu'on donnait d'ordinaire à M. le cardinal;... à Votre
Éminence!»

«Qu'il vienne alors, qu'il vienne!» dit vivement Richelieu.

L'officier s'élança hors de l'appartement, avec cette rapidité que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal à lui obéir.

«À Votre Éminence!» murmurait Bonacieux en roulant des yeux
égarés.

Cinq secondes ne s'étaient pas écoulées depuis la disparition de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage
entra.

«C'est lui, s'écria Bonacieux.

-- Qui lui? demanda le cardinal.

-- Celui qui m'a enlevé ma femme.»

Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.

«Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende
que je le rappelle devant moi.

-- Non, Monseigneur! non, ce n'est pas lui! s'écria Bonacieux;
non, je m'étais trompé: c'est un autre qui ne lui ressemble pas du
tout! Monsieur est un honnête homme.

-- Emmenez cet imbécile!» dit le cardinal.

L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
l'antichambre où il trouva ses deux gardes.

Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux
avec impatience Bonacieux jusqu'à ce qu'il fût sorti, et dès que
la porte se fut refermée sur lui:

«Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.

-- Qui? demanda Son Éminence.

-- Elle et lui.

-- La reine et le duc? s'écria Richelieu.

-- Oui.

-- Et où cela?

-- Au Louvre.

-- Vous en êtes sûr?

-- Parfaitement sûr.

-- Qui vous l'a dit?

-- Mme de Lannoy, qui est toute à Votre Éminence, comme vous le
savez.

-- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tôt?

-- Soit hasard, soit défiance, la reine a fait coucher
Mme de Fargis dans sa chambre, et l'a gardée toute la journée.

-- C'est bien, nous sommes battus. Tâchons de prendre notre
revanche.

-- Je vous y aiderai de toute mon âme, Monseigneur, soyez
tranquille.

-- Comment cela s'est-il passé?

-- À minuit et demi, la reine était avec ses femmes...

-- Où cela?

-- Dans sa chambre à coucher...

-- Bien.

-- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa
dame de lingerie...

-- Après?

-- Aussitôt la reine a manifesté une grande émotion, et, malgré le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pâli.

-- Après! après!

-- Cependant, elle s'est levée, et d'une voix altérée: «Mesdames,
a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens.» Et elle
a ouvert la porte de son alcôve, puis elle est sortie.

-- Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prévenir à
l'instant même?

-- Rien n'était bien certain encore; d'ailleurs, la reine avait
dit: «Mesdames, attendez-moi»; et elle n'osait désobéir à la
reine.

-- Et combien de temps la reine est-elle restée hors de la
chambre?

-- Trois quarts d'heure.

-- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait?

-- Doña Estefania seulement.

-- Et elle est rentrée ensuite?

-- Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose à son
chiffre, et sortir aussitôt.

-- Et quand elle est rentrée, plus tard, a-t-elle rapporté le
coffret?

-- Non.

-- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret?

-- Oui: les ferrets en diamants que Sa Majesté a donnés à la
reine.

-- Et elle est rentrée sans ce coffret?

-- Oui.

-- L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors à
Buckingham?

-- Elle en est sûre.

-- Comment cela?

-- Pendant la journée, Mme de Lannoy, en sa qualité de dame
d'atour de la reine, a cherché ce coffret, a paru inquiète de ne
pas le trouver et a fini par en demander des nouvelles à la reine.

-- Et alors, la reine...?

-- La reine est devenue fort rouge et a répondu qu'ayant brisé la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoyé raccommoder chez son
orfèvre.

-- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.

-- J'y suis passé.

-- Eh bien, l'orfèvre?

-- L'orfèvre n'a entendu parler de rien.

-- Bien! bien! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-être...
peut-être tout est-il pour le mieux!

-- Le fait est que je ne doute pas que le génie de Votre
Éminence...

-- Ne répare les bêtises de mon agent, n'est-ce pas?

-- C'est justement ce que j'allais dire, si Votre Éminence m'avait
laissé achever ma phrase.

-- Maintenant, savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse
et le duc de Buckingham?

-- Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif là-
dessus.

-- Je le sais, moi.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de
Vaugirard, n° 25, et l'autre rue de La Harpe, n° 75.

-- Votre Éminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux?

-- Il sera trop tard, ils seront partis.

-- N'importe, on peut s'en assurer.

-- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.

-- J'y vais, Monseigneur.»

Et Rochefort s'élança hors de l'appartement.

Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna une
troisième fois.

Le même officier reparut.

«Faites entrer le prisonnier», dit le cardinal.

Maître Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
cardinal, l'officier se retira.

«Vous m'avez trompé, dit sévèrement le cardinal.

-- Moi, s'écria Bonacieux, moi, tromper Votre Éminence!

-- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe,
n'allait pas chez des marchands de toile.

-- Et où allait-elle, juste Dieu?

-- Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
Buckingham.

-- Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c'est
cela, Votre Éminence a raison. J'ai dit plusieurs fois à ma femme
qu'il était étonnant que des marchands de toile demeurassent dans
des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas
d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise à rire. Ah!
Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de
l'Éminence, ah! que vous êtes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de génie que tout le monde révère.»

Le cardinal, tout médiocre qu'était le triomphe remporté sur un
être aussi vulgaire que l'était Bonacieux, n'en jouit pas moins un
instant; puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se
présentait à son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant
la main au mercier:

«Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme.

-- Le cardinal m'a touché la main! j'ai touché la main du grand
homme! s'écria Bonacieux; le grand homme m'a appelé son ami!

-- Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il
savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui
ne le connaissaient pas; et comme on vous a soupçonné injustement,
eh bien, il vous faut une indemnité: tenez! prenez ce sac de cent
pistoles, et pardonnez-moi.

-- Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hésitant à
prendre le sac, craignant sans doute que ce prétendu don ne fût
qu'une plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire
arrêter, vous êtes bien libre de me faire torturer, vous êtes bien
libre de me faire pendre: vous êtes le maître, et je n'aurais pas
eu le plus petit mot à dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons
donc, vous n'y pensez pas!

-- Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la
générosité, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous
prenez ce sac, et vous vous en allez sans être trop mécontent?

-- Je m'en vais enchanté, Monseigneur.

-- Adieu donc, ou plutôt à revoir, car j'espère que nous nous
reverrons.

-- Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
Éminence.

-- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouvé un charme
extrême à votre conversation.

-- Oh! Monseigneur!

-- Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.

Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux
répondit en s'inclinant jusqu'à terre; puis il sortit à reculons,
et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui,
dans son enthousiasme, criait à tue-tête: «Vive Monseigneur! vive
Son Éminence! vive le grand cardinal!» Le cardinal écouta en
souriant cette brillante manifestation des sentiments
enthousiastes de maître Bonacieux; puis, quand les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'éloignement:

«Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour
moi.»

Et le cardinal se mit à examiner avec la plus grande attention la
carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, était
étendue sur son bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait
passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le
port de la cité assiégée.

Comme il en était au plus profond de ses méditations stratégiques,
la porte se rouvrit, et Rochefort rentra.

«Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une
promptitude qui prouvait le degré d'importance qu'il attachait à
la commission dont il avait chargé le comte.

-- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six à vingt-
huit ans et un homme de trente-cinq à quarante ans ont logé
effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons
indiquées par Votre Éminence: mais la femme est partie cette nuit,
et l'homme ce matin.

-- C'étaient eux! s'écria le cardinal, qui regardait à la pendule;
et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir
après: la duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. C'est à
Londres qu'il faut les rejoindre.

-- Quels sont les ordres de Votre Éminence?

-- Pas un mot de ce qui s'est passé; que la reine reste dans une
sécurité parfaite; qu'elle ignore que nous savons son secret;
qu'elle croie que nous sommes à la recherche d'une conspiration
quelconque. Envoyez-moi le garde des sceaux Séguier.

-- Et cet homme, qu'en a fait Votre Éminence?

-- Quel homme? demanda le cardinal.

-- Ce Bonacieux?

-- J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait
l'espion de sa femme.»

Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnaît la grande
supériorité du maître, et se retira.

Resté seul, le cardinal s'assit de nouveau, écrivit une lettre
qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier
entra pour la quatrième fois.

«Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'apprêter pour
un voyage.»

Un instant après, l'homme qu'il avait demandé était debout devant
lui, tout botté et tout éperonné.

«Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous
ne vous arrêterez pas un instant en route. Vous remettrez cette
lettre à Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez
mon trésorier et faites-vous payer. Il y en a autant à toucher si
vous êtes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait
ma commission.»

Le messager, sans répondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre,
le bon de deux cents pistoles, et sortit.

Voici ce que contenait la lettre:

«Milady,

«Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham.
Il aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous
de lui et coupez-en deux.

«Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez-
moi.»


CHAPITRE XV
GENS DE ROBE ET GENS D'ÉPÉE

Le lendemain du jour où ces événements étaient arrivés, Athos
n'ayant point reparu, M. de Tréville avait été prévenu par
d'Artagnan et par Porthos de sa disparition.

Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours, et il
était à Rouen, disait-on, pour affaires de famille.

M. de Tréville était le père de ses soldats. Le moindre et le plus
inconnu d'entre eux, dès qu'il portait l'uniforme de la compagnie,
était aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu
l'être son frère lui-même.

Il se rendit donc à l'instant chez le lieutenant criminel. On fit
venir l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les
renseignements successifs apprirent qu'Athos était momentanément
logé au For-l'Évêque.

Athos avait passé par toutes les épreuves que nous avons vu
Bonacieux subir.

Nous avons assisté à la scène de confrontation entre les deux
captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-là de peur que
d'Artagnan, inquiété à son tour, n'eût point le temps qu'il lui
fallait, Athos déclara, à partir de ce moment, qu'il se nommait
Athos et non d'Artagnan.

Il ajouta qu'il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux,
qu'il n'avait jamais parlé ni à l'un, ni à l'autre; qu'il était
venu vers les dix heures du soir pour faire visite à
M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'à cette heure il était
resté chez M. de Tréville, où il avait dîné; vingt témoins,
ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs
gentilshommes distingués, entre autres M. le duc de La Trémouille.

Le second commissaire fut aussi étourdi que le premier de la
déclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il
aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment
tant à gagner sur les gens d'épée; mais le nom de M. de Tréville
et celui de M. le duc de La Trémouille méritaient réflexion.

Athos fut aussi envoyé au cardinal, mais malheureusement le
cardinal était au Louvre chez le roi.

C'était précisément le moment où M. de Tréville, sortant de chez
le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l'Évêque,
sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majesté.

Comme capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait à toute
heure ses entrées chez le roi.

On sait quelles étaient les préventions du roi contre la reine,
préventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
d'intrigues, se défiait infiniment plus des femmes que des hommes.
Une des grandes causes surtout de cette prévention était l'amitié
d'Anne d'Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes
l'inquiétaient plus que les guerres avec l'Espagne, les démêlés
avec l'Angleterre et l'embarras des finances. À ses yeux et dans
sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement
dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.

Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que
Mme de Chevreuse, exilée à Tours et qu'on croyait dans cette
ville, était venue à Paris et, pendant cinq jours qu'elle y était
restée, avait dépisté la police, le roi était entré dans une
furieuse colère. Capricieux et infidèle, le roi voulait être
appelé Louis le Juste et Louis le Chaste. La postérité comprendra
difficilement ce caractère, que l'histoire n'explique que par des
faits et jamais par des raisonnements.

Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
était venue à Paris, mais encore que la reine avait renoué avec
elle à l'aide d'une de ces correspondances mystérieuses qu'à cette
époque on nommait une cabale; lorsqu'il affirma que lui, le
cardinal, allait démêler les fils les plus obscurs de cette
intrigue, quand, au moment d'arrêter sur le fait, en flagrant
délit, nanti de toutes les preuves, l'émissaire de la reine près
de l'exilée, un mousquetaire avait osé interrompre violemment le
cours de la justice en tombant, l'épée à la main, sur d'honnêtes
gens de loi chargés d'examiner avec impartialité toute l'affaire
pour la mettre sous les yeux du roi, -- Louis XIII ne se contint
plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette pâle
et muette indignation qui, lorsqu'elle éclatait, conduisait ce
prince jusqu'à la plus froide cruauté.

Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit
un mot du duc de Buckingham.

Ce fut alors que M. de Tréville entra, froid, poli et dans une
tenue irréprochable.

Averti de ce qui venait de se passer par la présence du cardinal
et par l'altération de la figure du roi, M. de Tréville se sentit
fort comme Samson devant les Philistins.

Louis XIII mettait déjà la main sur le bouton de la porte; au
bruit que fit M. de Tréville en entrant, il se retourna.

«Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses
passions étaient montées à un certain point, ne savait pas
dissimuler, et j'en apprends de belles sur le compte de vos
mousquetaires.

-- Et moi, dit froidement M. de Tréville, j'en ai de belles à
apprendre à Votre Majesté sur ses gens de robe.

-- Plaît-il? dit le roi avec hauteur.

-- J'ai l'honneur d'apprendre à Votre Majesté, continua
M. de Tréville du même ton, qu'un parti de procureurs, de
commissaires et de gens de police, gens fort estimables mais fort
acharnés, à ce qu'il paraît, contre l'uniforme, s'est permis
d'arrêter dans une maison, d'emmener en pleine rue et de jeter au
For-l'Évêque, tout cela sur un ordre que l'on a refusé de me
représenter, un de mes mousquetaires, ou plutôt des vôtres, Sire,
d'une conduite irréprochable, d'une réputation presque illustre,
et que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos.

-- Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce
nom.

-- Que Votre Majesté se le rappelle, dit M. de Tréville; M. Athos
est ce mousquetaire qui, dans le fâcheux duel que vous savez, a eu
le malheur de blesser grièvement M. de Cahusac. -- à propos,
Monseigneur, continua Tréville en s'adressant au cardinal,
M. de Cahusac est tout à fait rétabli, n'est-ce pas?

-- Merci! dit le cardinal en se pinçant les lèvres de colère.

-- M. Athos était donc allé rendre visite à l'un de ses amis alors
absent, continua M. de Tréville, à un jeune Béarnais, cadet aux
gardes de Sa Majesté, compagnie des Essarts; mais à peine venait-
il de s'installer chez son ami et de prendre un livre en
l'attendant, qu'une nuée de recors et de soldats mêlés ensemble
vint faire le siège de la maison, enfonça plusieurs portes...»

Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: «C'est pour
l'affaire dont je vous ai parlé.»

«Nous savons tout cela, répliqua le roi, car tout cela s'est fait
pour notre service.

-- Alors, dit Tréville, c'est aussi pour le service de
Votre Majesté qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent,
qu'on l'a placé entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu'on a
promené au milieu d'une populace insolente ce galant homme, qui a
versé dix fois son sang pour le service de Votre Majesté et qui
est prêt à le répandre encore.

-- Bah! dit le roi ébranlé, les choses se sont passées ainsi?

-- M. de Tréville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus
grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme
venait, une heure auparavant, de frapper à coups d'épée quatre
commissaires instructeurs délégués par moi afin d'instruire une
affaire de la plus haute importance.

-- Je défie Votre Éminence de le prouver, s'écria M. de Tréville
avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire,
car, une heure auparavant M. Athos, qui, je le confierai à
Votre Majesté, est un homme de la plus haute qualité, me faisait
l'honneur, après avoir dîné chez moi, de causer dans le salon de
mon hôtel avec M. le duc de La Trémouille et M. le comte de
Châlus, qui s'y trouvaient.»

Le roi regarda le cardinal.

«Un procès-verbal fait foi, dit le cardinal répondant tout haut à
l'interrogation muette de Sa Majesté, et les gens maltraités ont
dressé le suivant, que j'ai l'honneur de présenter à
Votre Majesté.

-- Procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur,
répondit fièrement Tréville, d'homme d'épée?

-- Allons, allons, Tréville, taisez-vous, dit le roi.

-- Si Son Éminence a quelque soupçon contre un de mes
mousquetaires, dit Tréville, la justice de M. le cardinal est
assez connue pour que je demande moi-même une enquête.

-- Dans la maison où cette descente de justice a été faite,
continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Béarnais ami
du mousquetaire.

-- Votre Éminence veut parler de M. d'Artagnan?

-- Je veux parler d'un jeune homme que vous protégez, Monsieur de
Tréville.

-- Oui, Votre Éminence, c'est cela même.

-- Ne soupçonnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donné de mauvais
conseils...

-- À M. Athos, à un homme qui a le double de son âge? interrompit
M. de Tréville; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a
passé la soirée chez moi.

-- Ah çà, dit le cardinal, tout le monde a donc passé la soirée
chez vous?

-- Son Éminence douterait-elle de ma parole? dit Tréville, le
rouge de la colère au front.

-- Non, Dieu m'en garde! dit le cardinal; mais, seulement, à
quelle heure était-il chez vous?

-- Oh! cela je puis le dire sciemment à Votre Éminence, car, comme
il entrait, je remarquai qu'il était neuf heures et demie à la
pendule, quoique j'eusse cru qu'il était plus tard.

-- Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel?

-- À dix heures et demie: une heure après l'événement.

-- Mais, enfin, répondit le cardinal, qui ne soupçonnait pas un
instant la loyauté de Tréville, et qui sentait que la victoire lui
échappait, mais, enfin, Athos a été pris dans cette maison de la
rue des Fossoyeurs.

-- Est-il défendu à un ami de visiter un ami? à un mousquetaire de
ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de
M. des Essarts?

-- Oui, quand la maison où il fraternise avec cet ami est
suspecte.

-- C'est que cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi;
peut-être ne le saviez-vous pas?

-- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut être
suspecte partout; mais je nie qu'elle le soit dans la partie
qu'habite M. d'Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si
j'en crois ce qu'il a dit, il n'existe pas un plus dévoué
serviteur de Sa Majesté, un admirateur plus profond de M. le
cardinal.

-- N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a blessé un jour Jussac dans
cette malheureuse rencontre qui a eu lieu près du couvent des
Carmes-Déchaussés? demanda le roi en regardant le cardinal, qui
rougit de dépit.

-- Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c'est bien cela, et
Votre Majesté a bonne mémoire.

-- Allons, que résolvons-nous? dit le roi.

-- Cela regarde Votre Majesté plus que moi, dit le cardinal.
J'affirmerais la culpabilité.

-- Et moi je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et
ses juges décideront.

-- C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges:
c'est leur affaire de juger, et ils jugeront.

-- Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu'en ce temps
malheureux où nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la
persécution. Aussi l'armée sera-t-elle peu contente, je puis en
répondre, d'être en butte à des traitements rigoureux à propos
d'affaires de police.»

Le mot était imprudent; mais M. de Tréville l'avait lancé avec
connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela
la mine fait du feu, et que le feu éclaire.

«Affaires de police! s'écria le roi, relevant les paroles de
M. de Tréville: affaires de police! et qu'en savez-vous, monsieur?
Mêlez-vous de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tête. Il
semble, à vous entendre, que, si par malheur on arrête un
mousquetaire, la France est en danger. Eh! que de bruit pour un
mousquetaire! j'en ferai arrêter dix, ventrebleu! cent, même;
toute la compagnie! et je ne veux pas que l'on souffle mot.

-- Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville,
les mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, prêt
à vous rendre mon épée; car après avoir accusé mes soldats, M. le
cardinal, je n'en doute pas, finira par m'accuser moi-même; ainsi
mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est
arrêté déjà, et M. d'Artagnan, qu'on va arrêter sans doute.

-- Tête gasconne, en finirez-vous? dit le roi.

-- Sire, répondit Tréville sans baisser le moindrement la voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit jugé.

-- On le jugera, dit le cardinal.

-- Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai à
Sa Majesté la permission de plaider pour lui.»

Le roi craignit un éclat.

«Si Son Éminence, dit-il, n'avait pas personnellement des
motifs...»

Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:

«Pardon, dit-il, mais du moment où Votre Majesté voit en moi un
juge prévenu, je me retire.

-- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon père, que M. Athos
était chez vous pendant l'événement, et qu'il n'y a point pris
part?

-- Par votre glorieux père et par vous-même, qui êtes ce que
j'aime et ce que je vénère le plus au monde, je le jure!

-- Veuillez réfléchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relâchons
ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connaître la vérité.

-- M. Athos sera toujours là, reprit M. de Tréville, prêt à
répondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne
désertera pas, monsieur le cardinal; soyez tranquille, je réponds
de lui, moi.

-- Au fait, il ne désertera pas, dit le roi; on le retrouvera
toujours, comme dit M. de Tréville. D'ailleurs, ajouta-t-il en
baissant la voix et en regardant d'un air suppliant Son Éminence,
donnons-leur de la sécurité: cela est politique.»

Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.

«Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce.

-- Le droit de grâce ne s'applique qu'aux coupables, dit Tréville,
qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est
innocent. Ce n'est donc pas grâce que vous allez faire, Sire,
c'est justice.

-- Et il est au For-l'Évêque? dit le roi.

-- Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
criminels.

-- Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?

-- Signer l'ordre de mise en liberté, et tout sera dit, reprit le
cardinal; je crois, comme Votre Majesté, que la garantie de
M. de Tréville est plus que suffisante.»

Tréville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'était pas
sans mélange de crainte; il eût préféré une résistance opiniâtre
du cardinal à cette soudaine facilité.

Le roi signa l'ordre d'élargissement, et Tréville l'emporta sans
retard.

Au moment où il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire
amical, et dit au roi:

«Une bonne harmonie règne entre les chefs et les soldats, dans vos
mousquetaires, Sire; voilà qui est bien profitable au service et
bien honorable pour tous.»

«Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait
Tréville; on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais
hâtons-nous, car le roi peut changer d'avis tout à l'heure; et au
bout du compte, il est plus difficile de remettre à la Bastille ou
au For-l'Évêque un homme qui en est sorti, que d'y garder un
prisonnier qu'on y tient.»

M. de Tréville fit triomphalement son entrée au For-l'Évêque, où
il délivra le mousquetaire, que sa paisible indifférence n'avait
pas abandonné.

Puis, la première fois qu'il revit d'Artagnan:

«Vous l'échappez belle, lui dit-il; voilà votre coup d'épée à
Jussac payé. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne
faudrait pas trop vous y fier.»

Au reste, M. de Tréville avait raison de se défier du cardinal et
de penser que tout n'était pas fini, car à peine le capitaine des
mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence
dit au roi:

«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons
causer sérieusement, s'il plaît à Votre Majesté. Sire,
M. de Buckingham était à Paris depuis cinq jours et n'en est parti
que ce matin.»


CHAPITRE XVI
OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS

Il est impossible de se faire une idée de l'impression que ces
quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et pâlit
successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de
conquérir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.

«M. de Buckingham à Paris! s'écria-t-il, et qu'y vient-il faire?

-- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.

-- Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec
Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Condé!

-- Oh! Sire, quelle idée! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre Majesté.

-- La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant
à m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.

-- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu à Paris pour un projet tout politique.

-- Et moi je suis sûr qu'il est venu pour autre chose, monsieur le
cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble!

-- Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j'aie à
arrêter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m'y
fait penser: Mme de Lannoy, que, d'après l'ordre de Votre Majesté,
j'ai interrogée plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant
celle-ci Sa Majesté avait veillé fort tard, que ce matin elle
avait beaucoup pleuré et que toute la journée elle avait écrit.

-- C'est cela, dit le roi; à lui sans doute, Cardinal, il me faut
les papiers de la reine.

-- Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni
moi, ni Votre Majesté qui pouvons nous charger d'une pareille
mission.

-- Comment s'y est-on pris pour la maréchale d'Ancre? s'écria le
roi au plus haut degré de la colère; on a fouillé ses armoires, et
enfin on l'a fouillée elle-même.

-- La maréchale d'Ancre n'était que la maréchale d'Ancre, une
aventurière florentine, Sire, voilà tout; tandis que l'auguste
épouse de Votre Majesté est Anne d'Autriche, reine de France,
c'est-à-dire une des plus grandes princesses du monde.

-- Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a
oublié la haute position où elle était placée, plus elle est bas
descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis décidé à en
finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour.
Elle a aussi près d'elle un certain La Porte...

-- Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l'avoue, dit
le cardinal.

-- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi.

-- Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine
conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit
contre son honneur.

-- Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la
reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous
dis qu'elle aime cet infâme duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez-
vous pas fait arrêter pendant qu'il était à Paris?

-- Arrêter le duc! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier!
Y pensez-vous, Sire? Quel éclat! et si alors les soupçons de
Votre Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque
consistance, quel éclat terrible! quel scandale désespérant!

-- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur,
il fallait...»

Louis XIII s'arrêta lui-même, effrayé de ce qu'il allait dire,
tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la
parole qui était restée sur les lèvres du roi.

«Il fallait?

-- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a été
à Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?

-- Non, Sire.

-- Où logeait-il?

-- Rue de La Harpe, n° 75.

-- Où est-ce, cela?

-- Du côté du Luxembourg.

-- Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus?

-- Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire.

-- Mais ils ont correspondu, c'est à lui que la reine a écrit
toute la journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres!

-- Sire, cependant...

-- Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux.

-- Je ferai pourtant observer à Votre Majesté...

-- Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d'accord
avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec
la reine?

-- Sire, répondit en soupirant le cardinal, je croyais être à
l'abri d'un pareil soupçon.

-- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres.

-- Il n'y aurait qu'un moyen.

-- Lequel?

-- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
Séguier. La chose rentre complètement dans les devoirs de sa
charge.

-- Qu'on l'envoie chercher à l'instant même!

-- Il doit être chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer,
et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laissé l'ordre, s'il se
présentait, de le faire attendre.

-- Qu'on aille le chercher à l'instant même!

-- Les ordres de Votre Majesté seront exécutés; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais la reine se refusera peut-être à obéir.

-- À mes ordres?

-- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.

-- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prévenir moi-
même.

-- Votre Majesté n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour prévenir une rupture.

-- Oui, duc, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine,
trop indulgent peut-être; et nous aurons, je vous en préviens, à
parler plus tard de cela.

-- Quand il plaira à Votre Majesté; mais je serai toujours heureux
et fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire
voir régner entre vous et la reine de France.

-- Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine.

Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans
le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.

La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut,
Mme de Sablé, Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin
était cette camériste espagnole doña Estefania, qui l'avait suivie
de Madrid. Mme de Guéménée faisait la lecture, et tout le monde
écoutait avec attention la lectrice, à l'exception de la reine,
qui, au contraire, avait provoqué cette lecture afin de pouvoir,
tout en feignant d'écouter, suivre le fil de ses propres pensées.

Ces pensées, toutes dorées qu'elles étaient par un dernier reflet
d'amour, n'en étaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privée
de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal,
qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repoussé un sentiment plus
doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mère, que cette
haine avait tourmentée toute sa vie -- quoique Marie de Médicis,
s'il faut en croire les mémoires du temps, eût commencé par
accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber
autour d'elle ses serviteurs les plus dévoués, ses confidents les
plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux
doués d'un don funeste, elle portait malheur à tout ce qu'elle
touchait, son amitié était un signe fatal qui appelait la
persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées;
enfin La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu'il s'attendait à
être arrêté d'un instant à l'autre.

C'est au moment où elle était plongée au plus profond et au plus
sombre de ces réflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et
que le roi entra.

La lectrice se tut à l'instant même, toutes les dames se levèrent,
et il se fit un profond silence.

Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse;
seulement, s'arrêtant devant la reine:

«Madame, dit-il d'une voix altérée, vous allez recevoir la visite
de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont
je l'ai chargé.»

La malheureuse reine, qu'on menaçait sans cesse de divorce, d'exil
et de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s'empêcher de
dire:

«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier
que Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?»

Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même
instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite
de M. le chancelier.

Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre
porte.

Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y
a pas de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent
connaissance avec lui.

Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre
du cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout
dévoué. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.

On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:

Après une jeunesse orageuse, il s'était retiré dans un couvent
pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de
l'adolescence.

Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y
entrassent avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le
supérieur, auquel il avait confié cette disgrâce, voulant autant
qu'il était en lui l'en garantir, lui avait recommandé pour
conjurer le démon tentateur de recourir à la corde de la cloche et
de sonner à toute volée. Au bruit dénonciateur, les moines
seraient prévenus que la tentation assiégeait un frère, et toute
la communauté se mettrait en prières.

Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit
malin à grand renfort de prières faites par les moines; mais le
diable ne se laisse pas déposséder facilement d'une place où il a
mis garnison; à mesure qu'on redoublait les exorcismes, il
redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche
sonnait à toute volée, annonçant l'extrême désir de mortification
qu'éprouvait le pénitent.

Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à
la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils étaient
encore obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se
prosterner sur le carreau de leurs cellules.

On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se
lassèrent; mais, au bout de trois mois, le pénitent reparut dans
le monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût
jamais existé.

En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint
président à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du
cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacité; devint
chancelier, servit Son Éminence avec zèle dans sa haine contre la
reine mère et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les
juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de
M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien
gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour
l'exécution de laquelle il se présentait chez la reine.

La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l'eut-
elle aperçu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses
femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et,
d'un ton de suprême hauteur:

«Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel
but vous présentez-vous ici?

-- Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que
j'ai l'honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte
dans vos papiers.

-- Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers... à moi!
mais voilà une chose indigne!

-- Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette
circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert.
Sa Majesté ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitée
elle-même à vous préparer à cette visite?

-- Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu'il
paraît: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes
secrétaires.»

Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais
il savait bien que ce n'était pas dans un meuble que la reine
avait dû serrer la lettre importante qu'elle avait écrite dans la
journée.

Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs
du secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu'il éprouvât,
il fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l'affaire,
c'est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s'avança
donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton très perplexe et d'un air
fort embarrassé:

«Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition
principale.

-- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutôt qui
ne voulait pas comprendre.

-- Sa Majesté est certaine qu'une lettre a été écrite par vous
dans la journée; elle sait qu'elle n'a pas encore été envoyée à
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part.

-- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression était devenue presque menaçante.

-- Je suis un fidèle sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majesté ordonnera, je le ferai.

-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai écrit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est là.»

Et la reine ramena sa belle main à son corsage.

«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.

-- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.

-- Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame, il
vous l'eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c'est moi
qu'il a chargé de vous la réclamer, et si vous ne la rendiez
pas...

-- Eh bien?

-- C'est encore moi qu'il a chargé de vous la prendre.

-- Comment, que voulez-vous dire?

-- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à
chercher le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté.

-- Quelle horreur! s'écria la reine.

-- Veuillez donc, madame, agir plus facilement.

-- Cette conduite est d'une violence infâme; savez-vous cela,
monsieur?

-- Le roi commande, madame, excusez-moi.

-- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutôt mourir!» s'écria la
reine, chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.

Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'était chargé, et
comme eût pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit à l'instant même jaillir des pleurs de rage.

La reine était, comme nous l'avons dit, d'une grande beauté.

La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en
était arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n'être plus
jaloux de personne.

Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit où la reine avait avoué
que se trouvait le papier.

Anne d'Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu'on eût dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber, à une table qui se trouvait derrière elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.

«Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s'écria la reine d'une
voix entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de
votre odieuse présence.»

Le chancelier, qui de son côté tremblait d'une émotion facile à
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'à terre et se retira.

À peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que la reine tomba
à demi évanouie dans les bras de ses femmes.

Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint très pâle, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle était adressée au roi d'Espagne, il
lut très rapidement.

C'était tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frère et l'empereur d'Autriche à faire semblant,
blessés qu'ils étaient par la politique de Richelieu, dont
l'éternelle préoccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de déclarer la guerre à la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.

Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal était encore au
Louvre. On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majesté.

Le roi se rendit aussitôt près de lui.

«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'était aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En échange, il y
est fort question de vous.»

Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arrivé au bout, il la relut une
seconde fois.

«Eh bien, Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu'où vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas. À votre place, en vérité, Sire, je céderais à de si
puissantes instances, et ce serait de mon côté avec un véritable
bonheur que je me retirerais des affaires.

-- Que dites-vous là, duc?

-- Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux éternels. Je dis que, selon toute probabilité,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siège de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez là ou M. de Condé, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'état de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Église
et qu'on détourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer à des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux à l'intérieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand à l'étranger.

-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils
le méritent, et la reine elle-même.

-- Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
éprouve la moindre contrariété! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majesté puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majesté à l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce
pour la coupable!» Heureusement il n'en est rien, et Votre Majesté
vient d'en acquérir une nouvelle preuve.

-- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en mérite pas moins toute
ma colère.

-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement,
quand elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le
comprendrais; Votre Majesté l'a traitée avec une sévérité!...

-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
vôtres, duc, si haut placés qu'ils soient et quelque péril que je
coure à agir sévèrement avec eux.

-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la vôtre, Sire; au
contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable;
laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de
Votre Majesté.

-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne à moi la première!

-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez soupçonné la reine.

-- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!

-- Sire, je vous en supplie.

-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?

-- En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable.

-- Laquelle?

-- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille
attention.

-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.

-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donnés l'autre jour à sa fête, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.

-- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
était tout prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous êtes trop indulgent.

-- Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien.»

Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.

Anne d'Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le
lendemain le roi faire près d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut répulsif, son orgueil de
femme et sa dignité de reine avaient été tous deux si cruellement
offensés, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fête.

C'était une chose si rare qu'une fête pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu'à cette annonce, ainsi que l'avait pensé le
cardinal, la dernière trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fête devait avoir lieu, mais le roi répondit qu'il fallait
qu'il s'entendît sur ce point avec le cardinal.

En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque
cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
prétexte quelconque, différait de la fixer.

Dix jours s'écoulèrent ainsi.

Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le
cardinal reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:

«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
après les avoir reçues, je serai à Paris.»

Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.

Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:

«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours à l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela à douze jours.

-- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé?

-- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
échevins de la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela
s'arrangera à merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine.»

Puis le cardinal ajouta:

«À propos, Sire, n'oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de
cette fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants.»


CHAPITRE XVII
LE MÉNAGE BONACIEUX

C'était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystère.

Plus d'une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce
qui se passait dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumière de cette
conversation et revenir ensuite près de Son Éminence avec quelque
secret que le cardinal sût ou ne sût pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.

Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tête, laissa s'écouler le torrent sans
répondre et espérant qu'il finirait par s'arrêter; mais ce n'était
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillît une lumière quelconque, convaincu qu'il était
que le cardinal avait quelque arrière-pensée et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son Éminence. Il arriva à
ce but par sa persistance à accuser.

«Mais, s'écria Anne d'Autriche, lassée de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime aide donc commis? Il
est impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une
lettre écrite à mon frère.»

Le roi, attaqué à son tour d'une manière si directe, ne sut que
répondre; il pensa que c'était là le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fête.

«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l'hôtel
de ville; j'entends que, pour faire honneur à nos braves échevins,
vous y paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des
ferrets de diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici
ma réponse.»

La réponse était terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui était au reste dans son
caractère. Elle devint excessivement pâle, appuya sur une console
sa main d'une admirable beauté, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux épouvantés, elle ne
répondit pas une seule syllabe.

«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?

-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.

-- Vous paraîtrez à ce bal?

-- Oui.

-- Avec vos ferrets?

-- Oui.»

La pâleur de la reine augmenta encore, s'il était possible; le roi
s'en aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un
des mauvais côtés de son caractère.

«Alors, c'est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j'avais à
vous dire.

-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d'Autriche.

Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas répondre à
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.

«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal.

-- C'est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s'écria
la reine.

-- Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?

-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter à y paraître avec ces
ferrets?

-- C'est-à-dire, madame...

-- C'est lui, Sire, c'est lui!

-- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à
cette invitation?

-- Non, Sire.

-- Alors vous paraîtrez?

-- Oui, Sire.

-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte.»

La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses
genoux se dérobaient sous elle.

Le roi partit enchanté.

«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!»

Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre
ses bras palpitants.

En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à
Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une âme au monde à qui se
fier.

Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l'abandon qui
était le sien, éclata-t-elle en sanglots.

«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à
coup une voix pleine de douceur et de pitié.

La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas à se tromper à
l'expression de cette voix: c'était une amie qui parlait ainsi.

En effet, à l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était
entré; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.

La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
été donnée par La Porte.

«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis
à Votre Majesté corps et âme, et si loin que je sois d'elle, si
inférieure que soit ma position, je crois que j'ai trouvé un moyen
de tirer Votre Majesté de peine.

-- Vous! ô Ciel! vous! s'écria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous?

-- Oh! madame! s'écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon
âme, je suis prête à mourir pour Votre Majesté!»

Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas à se tromper.

«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus dévoué que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donnés au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets étaient enfermés dans une petite boîte en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.

-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.

-- Oui, sans doute, il le faut, s'écria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?

-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.

-- Mais qui?... qui?... à qui me fier?

-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!

-- Mais il faudra écrire!

-- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majesté et votre cachet particulier.

-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!

-- Oui, s'ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que
ces deux mots seront remis à leur adresse.

-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma réputation entre vos mains!

-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!

-- Mais comment? dites-le-moi au moins.

-- Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnête homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majesté, sans même
savoir qu'elle est de Votre Majesté, à l'adresse qu'elle
indiquera.»

La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan
passionné, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincérité dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.

«Fais cela, s'écria-t-elle, et tu m'auras sauvé la vie, tu m'auras
sauvé l'honneur!

-- Oh! n'exagérez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement
victime de perfides complots.

-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.

-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»

La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit à Mme Bonacieux.

«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.

-- Laquelle?

-- L'argent.»

Mme Bonacieux rougit.

«Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai à Votre Majesté que mon
mari...

-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.

-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est là son défaut.
Cependant, que Votre Majesté ne s'inquiète pas, nous trouverons
moyen...

-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Mémoires de Mme de Motteville ne s'étonneront pas de
cette réponse); mais, attends.»

Anne d'Autriche courut à son écrin.

«Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix à ce qu'on
assure; elle vient de mon frère le roi d'Espagne, elle est à moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.

-- Dans une heure vous serez obéie.

-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'à peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait: à Milord duc de Buckingham,
à Londres.

-- La lettre sera remise à lui-même.

-- Généreuse enfant!» s'écria Anne d'Autriche.

Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la légèreté d'un oiseau.

Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l'avait dit à
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
liberté; elle ignorait donc le changement qui s'était fait en lui
à l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opéré la flatterie
et l'argent de Son Éminence et qu'avaient corroboré, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amené l'enlèvement de sa
femme, mais que c'était seulement une précaution politique.

Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles
à peu près brisés et les armoires à peu près vides, la justice
n'étant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant à la servante,
elle s'était enfuie lors de l'arrestation de son maître. La
terreur avait gagné la pauvre fille au point qu'elle n'avait cessé
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.

Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait
part à sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
répondu pour le féliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait dérober à ses devoirs serait consacré tout entier
à lui rendre visite.

Ce premier moment s'était fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet à réflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de réfléchir.

D'autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs
et de la fortune.

De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire,
à tout autre chose que l'ambition; malgré elle, ses pensées
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux,
ayant toujours vécu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque à une jeune femme
dont le coeur était plus élevé que sa position, Mme Bonacieux
était restée insensible aux séductions vulgaires; mais, à cette
époque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan était gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, après l'uniforme des
mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il était, nous le
répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'être aimé; il y en avait là plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.

Les deux époux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves événements
eussent passé entre eux, s'abordèrent donc avec une certaine
préoccupation; néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle
et s'avança vers sa femme à bras ouverts.

Mme Bonacieux lui présenta le front.

«Causons un peu, dit-elle.

-- Comment? dit Bonacieux étonné.

-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance à
vous dire.

-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez sérieuses
à vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous
prie.

-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.

-- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivité?

-- Je l'ai apprise le jour même; mais comme vous n'étiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'étiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attaché à cet événement que
l'importance qu'il méritait.

-- Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux
blessé du peu d'intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous
que j'ai été plongé un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?

-- Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre
captivité, et revenons à ce qui m'amène près de vous.

-- Comment? ce qui vous amène près de moi! N'est-ce donc pas le
désir de revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours?
demanda le mercier piqué au vif.

-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.

-- Parlez!

-- Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre
fortune à venir peut-être.

-- Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d'ici à quelques
mois elle ne fît envie à beaucoup de gens.

-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais
vous donner.

-- À moi?

-- Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire,
monsieur, et beaucoup d'argent à gagner en même temps.»

Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent à son mari, elle le
prenait par son faible.

Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu'il a causé dix minutes
avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le même homme.

«Beaucoup d'argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les
lèvres.

-- Oui, beaucoup.

-- Combien, à peu près?

-- Mille pistoles peut-être.

-- Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?

-- Oui.

-- Que faut-il faire?

-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont
vous ne vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous
remettrez en main propre.

-- Et pour où partirai-je?

-- Pour Londres.

-- Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas
affaire à Londres.

-- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.

-- Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m'expose, mais
encore pour qui je m'expose.

-- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous
attend: la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je
puis vous promettre.

-- Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m'en
défie maintenant, et M. le cardinal m'a éclairé là-dessus.

-- Le cardinal! s'écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?

-- Il m'a fait appeler, répondit fièrement le mercier.

-- Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous
êtes.

-- Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne
pas m'y rendre, car j'étais entre deux gardes. Il est vrai encore
de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si
j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse été fort
enchanté.

-- Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?

-- Il m'a tendu la main et m'a appelé son ami, -- son ami!
entendez-vous, madame? -- je suis l'ami du grand cardinal!

-- Du grand cardinal!

-- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?

-- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un
ministre est éphémère, et qu'il faut être fou pour s'attacher à un
ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent
pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un événement; c'est à
ces pouvoirs qu'il faut se rallier.

-- J'en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir
que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.

-- Vous servez le cardinal?

-- Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que
vous vous livriez à des complots contre la sûreté de l'État, et
que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas
française et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand
cardinal est là, son regard vigilant surveille et pénètre jusqu'au
fond du coeur.»

Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu
dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté
sur son mari et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la
reine, n'en frémit pas moins, et du danger dans lequel elle avait
failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se
trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la
cupidité de son mari elle ne désespérait pas de l'amener à ses
fins.

«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s'écria-t-elle ah! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui
insultent votre reine!

-- Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de
tous. Je suis pour ceux qui sauvent État», dit avec emphase
Bonacieux.

C'était une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait
retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer.

«Et savez-vous ce que c'est que État dont vous parlez? dit
Mme Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d'être un
bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous
offre le plus d'avantages.

-- Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse
arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci,
madame la prêcheuse?

-- D'où vient cet argent?

-- Vous ne devinez pas?

-- Du cardinal?

-- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort! mais c'est lui qui m'a enlevée!

-- Cela se peut, madame.

-- Et vous recevez de l'argent de cet homme?

-- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?

-- Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma
maîtresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent
compromettre l'honneur et peut-être la vie de mon auguste
maîtresse.

-- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une
perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.

-- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et
imbécile, mais je ne vous savais pas infâme!

-- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en
colère, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que
dites-vous donc?

-- Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui
vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous
faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste
encore! Ah! vous vous vendez, corps et âme, au démon pour de
l'argent.

-- Non, mais au cardinal.

-- C'est la même chose! s'écria la jeune femme. Qui dit Richelieu,
dit Satan.

-- Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!

-- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
lâcheté.

-- Mais qu'exigez-vous donc de moi? voyons!

-- Je vous l'ai dit: que vous partiez à l'instant même, monsieur,
que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne
vous charger, et à cette condition j'oublie tout, je pardonne, et
il y a plus-elle lui tendit la main -- je vous rends mon amitié.»

Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut
attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune
à une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hésitait:

«Allons, êtes-vous décidé? dit-elle.

-- Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous
exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être
la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.

-- Qu'importe, si vous les évitez!

-- Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je
refuse: les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi.
Brrrrou! c'est affreux, la Bastille! Rien que d'y penser, j'en ai
la chair de poule. On m'a menacé de la torture. Savez-vous ce que
c'est que la torture? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre
les jambes jusqu'à ce que les os éclatent! Non, décidément, je
n'irai pas. Et morbleu! que n'y allez-vous vous-même? car, en
vérité, je crois que je me suis trompé sur votre compte jusqu'à
présent: je crois que vous êtes un homme, et des plus enragés
encore!

-- Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et
abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas à
l'instant même, je vous fais arrêter par l'ordre de la reine, et
je vous fais mettre à cette Bastille que vous craignez tant.»

Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa mûrement les
deux colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la
reine: celle du cardinal l'emporta énormément.

«Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
réclamerai de Son Éminence.»

Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait été trop loin, et
elle fut épouvantée de s'être si fort avancée. Elle contempla un
instant avec effroi cette figure stupide, d'une résolution
invincible, comme celle des sots qui ont peur.

«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous
raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et
vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal.
Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un
homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite
aussi disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.

-- C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit
Bonacieux triomphant, et je m'en défie.

-- J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c'est
bien, n'en parlons plus.

-- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à
Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que
Rochefort lui avait recommandé d'essayer de surprendre les secrets
de sa femme.

-- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une
défiance instinctive repoussait maintenant en arrière: il
s'agissait d'une bagatelle comme en désirent les femmes, d'une
emplette sur laquelle il y avait beaucoup à gagner.»

Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux
pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier était
important. Il résolut donc de courir à l'instant même chez le
comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un
messager pour l'envoyer à Londres.

«Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il;
mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris
rendez-vous avec un de mes amis, je reviens à l'instant même, et
si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitôt que
j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme
il commence à se faire tard, je vous reconduis au Louvre.

-- Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n'êtes point
assez brave pour m'être d'une utilité quelconque, et je m'en
retournerai bien au Louvre toute seule.

-- Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier.
Vous reverrai-je bientôt?

-- Sans doute; la semaine prochaine, je l'espère, mon service me
laissera quelque liberté, et j'en profiterai pour revenir mettre
de l'ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu
dérangées.

-- C'est bien; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas?

-- Moi! pas le moins du monde.

-- À bientôt, alors?

-- À bientôt.»

Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'éloigna rapidement.

«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte
de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet
imbécile que d'être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la
reine, moi qui avais promis à ma pauvre maîtresse... Ah! mon Dieu,
mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu'une de ces misérables
dont fourmille le palais, et qu'on a placées près d'elle pour
l'espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup
aimé; maintenant, c'est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole,
vous me le paierez!»

Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui
fit lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le
plancher, lui cria:

«Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allée, et
je vais descendre près de vous.»


CHAPITRE XVIII
L'AMANT ET LE MARI

«Ah! madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui
ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez
là un triste mari.

-- Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement
Mme Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquiétude.

-- Tout entière.

-- Mais comment cela? mon Dieu!

-- Par un procédé à moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la
conversation plus animée que vous avez eue avec les sbires du
cardinal.

-- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions?

-- Mille choses: d'abord, que votre mari est un niais et un sot,
heureusement; puis, que vous étiez embarrassée, ce dont j'ai été
fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre
service, et Dieu sait si je suis prêt à me jeter dans le feu pour
vous; enfin que la reine a besoin qu'un homme brave, intelligent
et dévoué fasse pour elle un voyage à Londres. J'ai au moins deux
des trois qualités qu'il vous faut, et me voilà.»

Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et
une secrète espérance brilla à ses yeux.

«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je
consens à vous confier cette mission?

-- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il
faire?

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous
confier un pareil secret, monsieur? Vous êtes presque un enfant!

-- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous réponde de
moi.

-- J'avoue que cela me rassurerait fort.

-- Connaissez-vous Athos?

-- Non.

-- Porthos?

-- Non.

-- Aramis?

-- Non. Quels sont ces messieurs?

-- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur
capitaine?

-- Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler à la reine comme d'un
brave et loyal gentilhomme.

-- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal,
n'est-ce pas?

-- Oh! non, certainement.

-- Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si
important, si précieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me
le confier.

-- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le révéler
ainsi.

-- Vous l'alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec
dépit.

-- Comme on confie une lettre au creux d'un arbre, à l'aile d'un
pigeon, au collier d'un chien.

-- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.

-- Vous le dites.

-- Je suis un galant homme!

-- Je le crois.

-- Je suis brave!

-- Oh! cela, j'en suis sûre.

-- Alors, mettez-moi donc à l'épreuve.»

Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière
hésitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une
telle persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entraînée à se
fier à lui. D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces
circonstances où il faut risquer le tout pour le tout. La reine
était aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une
trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire
qu'elle éprouvait pour ce jeune protecteur la décida à parler.

«Écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède
à vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend,
que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me
tuerai en vous accusant de ma mort.

-- Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d'Artagnan, que
si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je
mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un.»

Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard
lui avait déjà révélé une partie en face de la Samaritaine. Ce fut
leur mutuelle déclaration d'amour.

D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il
possédait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour,
faisaient de lui un géant.

«Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.

-- Comment! vous partez! s'écria Mme Bonacieux, et votre régiment,
votre capitaine?

-- Sur mon âme, vous m'aviez fait oublier tout cela, chère
Constance! oui, vous avez raison, il me faut un congé.

-- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.

-- Oh! celui-là, s'écria d'Artagnan après un moment de réflexion,
je le surmonterai, soyez tranquille.

-- Comment cela?

-- J'irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de
demander pour moi cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts.

-- Maintenant, autre chose.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à
continuer.

-- Vous n'avez peut-être pas d'argent?

-- Peut-être est de trop, dit d'Artagnan en souriant.

-- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant
de cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si
amoureusement son mari, prenez ce sac.

-- Celui du cardinal! s'écria en éclatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, grâce à ses carreaux enlevés, n'avait pas
perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.

-- Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu'il se
présente sous un aspect assez respectable.

-- Pardieu! s'écria d'Artagnan, ce sera une chose doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son
Éminence!

-- Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit
Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majesté ne sera point ingrate.

-- Oh! je suis déjà grandement récompensé! s'écria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez de vous le dire; c'est déjà plus de
bonheur que je n'en osais espérer.

-- Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.

-- Quoi?

-- On parle dans la rue.

-- C'est la voix...

-- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue!»

D'Artagnan courut à la porte et poussa le verrou.

«Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.

-- Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de
cet argent, comment la justifier si je suis là?

-- Vous avez raison, il faut sortir.

-- Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.

-- Alors il faut monter chez moi.

-- Ah! s'écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me
fait peur.»

Mme Bonacieux prononça ces paroles avec une larme dans les yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, troublé, attendri, il se jeta à
ses genoux.

«Chez moi, dit-il, vous serez en sûreté comme dans un temple, je
vous en donne ma parole de gentilhomme.

-- Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami.»

D'Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers
comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans
l'allée, montèrent sans bruit l'escalier et rentrèrent dans la
chambre de d'Artagnan.

Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada
la porte; ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une
fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme
en manteau.

À la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son
épée à demi, s'élança vers la porte.

C'était l'homme de Meung.

«Qu'allez-vous faire? s'écria Mme Bonacieux; vous nous perdez.

-- Mais j'ai juré de tuer cet homme! dit d'Artagnan.

-- Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au
nom de la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril
étranger à celui du voyage.

-- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien?

-- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion; en mon
nom, je vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu'ils parlent
de moi.»

D'Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l'oreille.

M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide,
il était revenu à l'homme au manteau qu'un instant il avait laissé
seul.

«Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre.

-- Vous êtes sûr, répondit l'étranger, qu'elle ne s'est pas doutée
dans quelles intentions vous êtes sorti?

-- Non, répondit Bonacieux avec suffisance; c'est une femme trop
superficielle.

-- Le cadet aux gardes est-il chez lui?

-- Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est fermé,
et l'on ne voit aucune lumière briller à travers les fentes.

-- C'est égal, il faudrait s'en assurer.

-- Comment cela?

-- En allant frapper à sa porte.

-- Je demanderai à son valet.

-- Allez.»

Bonacieux rentra chez lui, passa par la même porte qui venait de
donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de
d'Artagnan et frappa.

Personne ne répondit. Porthos, pour faire plus grande figure,
avait emprunté ce soir-là Planchet. Quant à d'Artagnan, il n'avait
garde de donner signe d'existence.

Au moment où le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.

«Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.

-- N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en
sûreté que sur le seuil d'une porte.

-- Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien
entendre.

-- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux.»

D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
chambre une autre oreille de Denys, étendit un tapis à terre, se
mit à genoux, et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher, comme il
le faisait vers l'ouverture.

«Vous êtes sûr qu'il n'y a personne? dit l'inconnu.

-- J'en réponds, dit Bonacieux.

-- Et vous pensez que votre femme?...

-- Est retournée au Louvre.

-- Sans parler à aucune personne qu'à vous?

-- J'en suis sûr.

-- C'est un point important, comprenez-vous?

-- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportée a donc une
valeur...?

-- Très grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.

-- Alors le cardinal sera content de moi?

-- Je n'en doute pas.

-- Le grand cardinal!

-- Vous êtes sûr que, dans sa conversation avec vous, votre femme
n'a pas prononcé de noms propres?

-- Je ne crois pas.

-- Elle n'a nommé ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni
Mme de Vernet?

-- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer à Londres
pour servir les intérêts d'une personne illustre.»

«Le traître! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence!» dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui
abandonna sans y penser.

«N'importe, continua l'homme au manteau, vous êtes un niais de
n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre
à présent; État qu'on menace était sauvé, et vous...

-- Et moi?

-- Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de
noblesse...

-- Il vous l'a dit?

-- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.

-- Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m'adore, et il est
encore temps.»

«Le niais! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence!» dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.

«Comment est-il encore temps? reprit l'homme au manteau.

-- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que
j'ai réfléchi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je
cours chez le cardinal.

-- Eh bien, allez vite; je reviendrai bientôt savoir le résultat
de votre démarche.»

L'inconnu sortit.

«L'infâme! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à
son mari.

-- Silence!» répéta d'Artagnan en lui serrant la main plus
fortement encore.

Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de
d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'était son mari, qui s'était
aperçu de la disparition de son sac et qui criait au voleur.

«Oh! mon Dieu! s'écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le
quartier.»

Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur
fréquence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et
que d'ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps
assez mal famée, voyant que personne ne venait, il sortit en
continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'éloignait dans
la direction de la rue du Bac.

«Et maintenant qu'il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit
Mme Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez
que vous vous devez à la reine.

-- À elle et à vous! s'écria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais
reviendrai-je aussi digne de votre amour?»

La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses
joues. Quelques instants après, d'Artagnan sortit à son tour,
enveloppé, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait
cavalièrement le fourreau d'une longue épée.

Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont
la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer; mais lorsqu'il
eut disparu à l'angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant
les mains:

«O mon Dieu! s'écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi!»


CHAPITRE XIX
PLAN DE CAMPAGNE

D'Artagnan se rendit droit chez M. de Tréville. Il avait réfléchi
que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damné
inconnu, qui paraissait être son agent, et il pensait avec raison
qu'il n'y avait pas un instant à perdre.

Le coeur du jeune homme débordait de joie. Une occasion où il y
avait à la fois gloire à acquérir et argent à gagner se présentait
à lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher
d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du
premier coup, pour lui, plus qu'il n'eût osé demander à la
Providence.

M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de
gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier
de la maison, alla droit à son cabinet et le fit prévenir qu'il
l'attendait pour chose d'importance.

D'Artagnan était là depuis cinq minutes à peine, lorsque
M. de Tréville entra. Au premier coup d'oeil et à la joie qui se
peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se
passait effectivement quelque chose de nouveau.

Tout le long de la route, d'Artagnan s'était demandé s'il se
confierait à M. de Tréville, ou si seulement il lui demanderait de
lui accorder carte blanche pour une affaire secrète. Mais
M. de Tréville avait toujours été si parfait pour lui, il était si
fort dévoué au roi et à la reine, il haïssait si cordialement le
cardinal, que le jeune homme résolut de tout lui dire.

«Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Tréville.

-- Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je
l'espère, de vous avoir dérangé, quand vous saurez de quelle chose
importante il est question.

-- Dites alors, je vous écoute.

-- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la
voix, que de l'honneur et peut-être de la vie de la reine.

-- Que dites-vous là? demanda M. de Tréville en regardant tout
autour de lui s'ils étaient bien seuls, et en ramenant son regard
interrogateur sur d'Artagnan.

-- Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu maître d'un secret...

-- Que vous garderez, j'espère, jeune homme, sur votre vie.

-- Mais que je dois vous confier, à vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de
Sa Majesté.

-- Ce secret est-il à vous?

-- Non, monsieur, c'est celui de la reine.

-- Êtes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier?

-- Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystère m'est
recommandé.

-- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-à-vis de moi?

-- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que
j'ai peur que vous ne me refusiez la grâce que je viens vous
demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.

-- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous
désirez.

-- Je désire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un
congé de quinze jours.

-- Quand cela?

-- Cette nuit même.

-- Vous quittez Paris?

-- Je vais en mission.

-- Pouvez-vous me dire où?

-- À Londres.

-- Quelqu'un a-t-il intérêt à ce que vous n'arriviez pas à votre
but?

-- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour
m'empêcher de réussir.

-- Et vous partez seul?

-- Je pars seul.

-- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le
dis, foi de Tréville.

-- Comment cela?

-- On vous fera assassiner.

-- Je serai mort en faisant mon devoir.

-- Mais votre mission ne sera pas remplie.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

-- Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce
genre, il faut être quatre pour arriver un.

-- Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis
disposer d'eux.

-- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir?

-- Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle
et dévouement à toute épreuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire
que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus
incrédules que vous.

-- Je puis leur envoyer à chacun un congé de quinze jours, voilà
tout: à Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller
aux eaux de Forges! à Porthos et à Aramis, pour suivre leur ami,
qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position.
L'envoi de leur congé sera la preuve que j'autorise leur voyage.

-- Merci, monsieur, et vous êtes cent fois bon.

-- Allez donc les trouver à l'instant même, et que tout s'exécute
cette nuit. Ah! et d'abord écrivez-moi votre requête à M. des
Essarts. Peut-être aviez-vous un espion à vos trousses, et votre
visite, qui dans ce cas est déjà connue du cardinal, sera
légitimée ainsi.»

D'Artagnan formula cette demande, et M. de Tréville, en la
recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les
quatre congés seraient au domicile respectif des voyageurs.

«Ayez la bonté d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise
rencontre.

-- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! À propos!» dit
M. de Tréville en le rappelant.

D'Artagnan revint sur ses pas.

«Avez-vous de l'argent?»

D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.

«Assez? demanda M. de Tréville.

-- Trois cents pistoles.

-- C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.»

D'Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main;
d'Artagnan la lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance.
Depuis qu'il était arrivé à Paris, il n'avait eu qu'à se louer de
cet excellent homme, qu'il avait toujours trouvé digne, loyal et
grand.

Sa première visite fut pour Aramis; il n'était pas revenu chez son
ami depuis la fameuse soirée où il avait suivi Mme Bonacieux. Il y
a plus: à peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et à chaque
fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde
tristesse empreinte sur son visage.

Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rêveur; d'Artagnan lui
fit quelques questions sur cette mélancolie profonde; Aramis
s'excusa sur un commentaire du dix-huitième chapitre de saint
Augustin qu'il était forcé d'écrire en latin pour la semaine
suivante, et qui le préoccupait beaucoup.

Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un
serviteur de M. de Tréville entra porteur d'un paquet cacheté.

«Qu'est-ce là? demanda Aramis.

-- Le congé que monsieur a demandé, répondit le laquais.

-- Moi, je n'ai pas demandé de congé.

-- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici
une demi-pistole pour votre peine; vous direz à M. de Tréville que
M. Aramis le remercie bien sincèrement. Allez.»

Le laquais salua jusqu'à terre et sortit.

«Que signifie cela? demanda Aramis.

-- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
suivez-moi.

-- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir...»

Aramis s'arrêta.

«Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan.

-- Qui? reprit Aramis.

-- La femme qui était ici, la femme au mouchoir brodé.

-- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? répliqua Aramis en
devenant pâle comme la mort.

-- Je l'ai vue.

-- Et vous savez qui elle est?

-- Je crois m'en douter, du moins.

-- Écoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-
vous ce qu'est devenue cette femme?

-- Je présume qu'elle est retournée à Tours.

-- À Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
est-elle retournée à Tours sans me rien dire?

-- Parce qu'elle a craint d'être arrêtée.

-- Comment ne m'a-t-elle pas écrit?

-- Parce qu'elle craint de vous compromettre.

-- D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'écria Aramis. Je me
croyais méprisé, trahi. J'étais si heureux de la revoir! Je ne
pouvais croire qu'elle risquât sa liberté pour moi, et cependant
pour quelle cause serait-elle revenue à Paris?

-- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.

-- Et quelle est cette cause? demanda Aramis.

-- Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment,
j'imiterai la retenue de la nièce du docteur.»

Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait
certain soir à ses amis.

«Eh bien, donc, puisqu'elle a quitté Paris et que vous en êtes
sûr, d'Artagnan, rien ne m'y arrête plus, et je suis prêt à vous
suivre. Vous dites que nous allons?...

-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous
invite même à vous hâter, car nous avons déjà perdu beaucoup de
temps. À propos, prévenez Bazin.

-- Bazin vient avec nous? demanda Aramis.

-- Peut-être. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le
moment chez Athos.»

Aramis appela Bazin, et après lui avoir ordonné de le venir
joindre chez Athos:

«Partons donc», dit-il en prenant son manteau, son épée et ses
trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs
pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole égarée. Puis,
quand il se fut bien assuré que cette recherche était superflue,
il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le
jeune cadet aux gardes sût aussi bien que lui quelle était la
femme à laquelle il avait donné l'hospitalité, et sût mieux que
lui ce qu'elle était devenue.

Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de
d'Artagnan, et le regardant fixement:

«Vous n'avez parlé de cette femme à personne? dit-il.

-- À personne au monde.

-- Pas même à Athos et à Porthos?

-- Je ne leur en ai pas soufflé le moindre mot.

-- À la bonne heure.»

Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin
avec d'Artagnan, et tous deux arrivèrent bien tôt chez Athos.

Ils le trouvèrent tenant son congé d'une main et la lettre de
M. de Tréville de l'autre.

«Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce congé et cette
lettre que je viens de recevoir?» dit Athos étonné.

«Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l'exige
absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc
prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront,
et rétablissez-vous promptement.

«Votre affectionné

«Tréville»

«Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu'il faut me
suivre, Athos.

-- Aux eaux de Forges?

-- Là ou ailleurs.

-- Pour le service du roi?

-- Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
Majestés?»

En ce moment, Porthos entra.

«Pardieu, dit-il, voici une chose étrange: depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congés sans qu'ils les
demandent?

-- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent
pour eux.

-- Ah! ah! dit Porthos, il paraît qu'il y a du nouveau ici?

-- Oui, nous partons, dit Aramis.

-- Pour quel pays? demanda Porthos.

-- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela à
d'Artagnan.

-- Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan.

-- Pour Londres! s'écria Porthos; et qu'allons-nous faire à
Londres?

-- Voilà ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous
fier à moi.

-- Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent,
et je n'en ai pas.

-- Ni moi, dit Aramis.

-- Ni moi, dit Athos.

-- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trésor de sa
poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents
pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en
faut pour aller à Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez
tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, à Londres.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.

-- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?

-- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.

-- Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit
Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?

-- Tu en seras bien plus avancé! dit Athos.

-- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.

-- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il
vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans
les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous
ne vous en inquiétez même pas.

-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui
viennent de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui
viennent je ne sais d'où. Allons nous faire tuer où l'on nous dit
d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions?
D'Artagnan, je suis prêt à te suivre.

-- Et moi aussi, dit Porthos.

-- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.

-- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.

-- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.

-- Tout de suite, répondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute à
perdre.

-- Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez
les chevaux de l'hôtel.»

En effet, chaque mousquetaire laissait à l'hôtel général comme à
une caserne son cheval et celui de son laquais.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte.

«Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons-
nous d'abord?

-- À Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour
arriver à Londres.

-- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.

-- Parle.

-- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan
nous donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par
la route de Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux
heures après par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de
Noyon; quant à d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec
les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en
d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.

-- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de
mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret
peut par hasard être trahi par des gentilshommes, mais il est
presque toujours vendu par des laquais.

-- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en
ce que j'ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner.
Je suis porteur d'une lettre, voilà tout. Je n'ai pas et ne puis
faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellée; il
faut donc, à mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là,
dans cette poche. Et il montra la poche où était la lettre. Si je
suis tué, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route;
s'il est tué, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.

-- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut
être conséquent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous
m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les
eaux de mer; je suis libre. On veut nous arrêter, je montre la
lettre de M. de Tréville, et vous montrez vos congés; on nous
attaque, nous nous défendons; on nous juge, nous soutenons
mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marché
de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis font une
troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
mousquetons; si l'on envoie une armée contre nous, nous livrerons
bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la
lettre.

-- Bien dit, s'écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le
plan d'Athos. Et toi, Porthos?

-- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient à d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise;
qu'il décide, et nous exécuterons.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, je décide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.

-- Adopté!» reprirent en choeur les trois mousquetaires.

Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l'heure convenue.


CHAPITRE XX
VOYAGE

À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris
par la barrière Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils restèrent
muets; malgré eux, ils subissaient l'influence de l'obscurité et
voyaient des embûches partout.

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le
soleil, la gaieté revint: c'était comme à la veille d'un combat,
le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on
allait peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne
chose.

L'aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette
habitude de l'escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles
compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito.

Les valets suivaient, armés jusqu'aux dents.

Tout alla bien jusqu'à Chantilly, où l'on arriva vers les huit
heures du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une
auberge que recommandait une enseigne représentant saint Martin
donnant la moitié de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux
laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prêts à
repartir immédiatement.

On entra dans la salle commune, et l'on se mit à table. Un
gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, était
assis à cette même table et déjeunait. Il entama la conversation
sur la pluie et le beau temps; les voyageurs répondirent: il but à
leur santé; les voyageurs lui rendirent sa politesse.

Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux
étaient prêts et où l'on se levait de table l'étranger proposa à
Porthos la santé du cardinal. Porthos répondit qu'il ne demandait
pas mieux, si l'étranger à son tour voulait boire à la santé du
roi. L'étranger s'écria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son
Éminence. Porthos l'appela ivrogne; l'étranger tira son épée.

«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus à
reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus
vite que vous pourrez.»

Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride,
tandis que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de
tous les coups connus dans l'escrime.

«Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas.

-- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaqué à Porthos plutôt qu'à
tout autre? demanda Aramis.

-- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris
pour le chef, dit d'Artagnan.

-- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de
sagesse», murmura Athos.

Et les voyageurs continuèrent leur route.

À Beauvais, on s'arrêta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
chemin.

À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait
resserré entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui,
profitant de ce que la route était dépavée en cet endroit, avaient
l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des
ornières boueuses.

Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel,
les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop
tard. Les ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent
perdre par leur insolence la tête même au froid Athos qui poussa
son cheval contre l'un d'eux.

Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fossé et y prit un
mousquet caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent
littéralement passés par les armes. Aramis reçut une balle qui lui
traversa l'épaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans
les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant
Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fût grièvement
blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut être plus dangereusement blessé qu'il ne l'était.

«C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brûlons pas une amorce,
et en route.»

Aramis, tout blessé qu'il était, saisit la crinière de son cheval,
qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait
rejoints, et galopait tout seul à son rang.

«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.

-- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a été
emporté par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre
que je porte n'ait pas été dedans.

-- Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera,
dit Aramis.

-- Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints
maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne
se sera dégrisé.»

Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux
fussent si fatigués, qu'il était à craindre qu'ils ne refusassent
bientôt le service.

Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon
être moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu'il ne
pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage
qu'il cachait sous sa forme élégante et sous ses façons polies
pour arriver jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l'on était
obligé de le soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte
d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une
escarmouche, était plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'espérance d'aller coucher à Amiens.

«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à
deux maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus
leur dupe, et je vous réponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la
bouche ni tirer l'épée d'ici à Calais. J'en jure...

-- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos
chevaux y consentent.»

Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On
arriva à Amiens à minuit, et l'on descendit à l'auberge du Lis
d'Or.

L'hôtelier avait l'air du plus honnête homme de la terre, il reçut
les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de
l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une
charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres était à
l'extrémité de l'hôtel. D'Artagnan et Athos refusèrent; l'hôte
répondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs
Excellences; mais les voyageurs déclarèrent qu'ils coucheraient
dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur
jetterait à terre. L'hôte insista, les voyageurs tinrent bon; il
fallut faire ce qu'ils voulurent.

Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui
était là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.

En effet, c'étaient Planchet et Grimaud.

«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette
façon-là, ils seront sûrs qu'on n'arrivera pas jusqu'à eux.

-- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan.

-- Voici mon lit», répondit Planchet.

Et il montra une botte de paille.

«Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hôte ne
me convient pas, elle est trop gracieuse.

-- Ni à moi non plus», dit Athos.

Planchet monta par la fenêtre, s'installa en travers de la porte,
tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'écurie, répondant qu'à
cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts.

La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures
du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en
sursaut et cria: Qui va là? on répondit qu'on se trompait, et on
s'éloigna.

À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les
écuries. Grimaud avait voulu réveiller les garçons d'écurie, et
les garçons d'écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on
vit le pauvre garçon sans connaissance, la tête fendue d'un coup
de manche à fourche.

Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les
chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait
voyagé sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu
continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le
chirurgien vétérinaire qu'on avait envoyé chercher, à ce qu'il
paraît, pour saigner le cheval de l'hôte, avait saigné celui de
Mousqueton.

Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents
successifs étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils
pouvaient tout aussi bien être le fruit d'un complot. Athos et
d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il
n'y avait pas trois chevaux à vendre dans les environs. À la porte
étaient deux chevaux tout équipés, frais et vigoureux. Cela
faisait bien l'affaire. Il demanda où étaient les maîtres; on lui
dit que les maîtres avaient passé la nuit dans l'auberge et
réglaient leur compte à cette heure avec le maître.

Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d'Artagnan et
Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'hôtelier était dans
une chambre basse et reculée, on pria Athos d'y passer.

Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l'hôte
était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était
entrouvert. Il prit l'argent que lui présenta Athos, le tourna et
le retourna dans ses mains, et tout à coup, s'écriant que la pièce
était fausse, il déclara qu'il allait le faire arrêter, lui et son
compagnon, comme faux-monnayeurs.

«Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
oreilles!»

Au même moment, quatre hommes armés jusqu'aux dents entrèrent par
les portes latérales et se jetèrent sur Athos.

«Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au
large, d'Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de
pistolet.

D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois,
ils détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte,
sautèrent dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et
partirent au triple galop.

«Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan à Planchet en
courant.

-- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux à ses deux
coups, et il m'a semblé, à travers la porte vitrée, qu'il
ferraillait avec les autres.

-- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut
l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas
d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.

-- Je vous l'ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça
se reconnaît à l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ça
m'excite.»

Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d'une
seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la
bride passée à leurs bras, de peur d'accident, et mangèrent un
morceau sur le pouce tout debout dans la rue; après quoi ils
repartirent.

À cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan
s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang
lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet,
mais celui-là s'était arrêté, et il n'y eut plus moyen de le faire
repartir.

Heureusement, comme nous l'avons dit, ils étaient à cent pas de la
ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et
coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un
gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait
que d'une cinquantaine de pas.

Ils s'approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort
affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et
s'informait s'il ne pourrait point passer à l'instant même en
Angleterre.

«Rien ne serait plus facile, répondit le patron d'un bâtiment prêt
à mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l'ordre de ne
laisser partir personne sans une permission expresse de M. le
cardinal.

-- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier
de sa poche; la voici.

-- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et
donnez-moi la préférence.

-- Où trouverai-je le gouverneur?

-- À sa campagne.

-- Et cette campagne est située?

À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d'ici, au
pied de cette petite Éminence, ce toit en ardoises.

-- Très bien!» dit le gentilhomme.

Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de
campagne du gouverneur.

D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas
de distance.

Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit
le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.

«Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort pressé?

-- On ne peut plus pressé, monsieur.

-- J'en suis désespéré, dit d'Artagnan, car, comme je suis très
pressé aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.

-- Lequel?

-- De me laisser passer le premier.

-- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en
quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à
Londres.

-- J'ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que
demain à dix heures du matin je sois à Londres.

-- Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne
passerai pas le second.

-- Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je
passerai le premier.

-- Service du roi! dit le gentilhomme.

-- Service de moi! dit d'Artagnan.

-- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me
semble.

-- Parbleu! que voulez-vous que ce soit?

-- Que désirez-vous?

-- Vous voulez le savoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, je veux l'ordre dont vous êtes porteur, attendu que je
n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.

-- Vous plaisantez, je présume.

-- Je ne plaisante jamais.

-- Laissez-moi passer!

-- Vous ne passerez pas.

-- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà,
Lubin! mes pistolets.

-- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du
maître.»

Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et
comme il était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre
terre et lui mit le genou sur la poitrine.

«Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j'ai fait la
mienne.»

Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur
d'Artagnan; mais il avait affaire à forte partie.

En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'épée en
disant à chaque coup:

«Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.»

Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse.

D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s'approcha
pour lui prendre l'ordre; mais au moment où il étendait le bras
afin de le fouiller, le blessé qui n'avait pas lâché son épée, lui
porta un coup de pointe dans la poitrine en disant:

«Un pour vous.

-- Et un pour moi! au dernier les bons!» s'écria d'Artagnan
furieux, en le clouant par terre d'un quatrième coup d'épée dans
le ventre.

Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'évanouit.

D'Artagnan fouilla dans la poche où il l'avait vu remettre l'ordre
de passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes.

Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui
avait vingt-cinq ans à peine et qu'il laissait là, gisant, privé
de sentiment et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette
étrange destinée qui porte les hommes à se détruire les uns les
autres pour les intérêts de gens qui leur sont étrangers et qui
souvent ne savent pas même qu'ils existent.

Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait
des hurlements et criait de toutes ses forces au secours.

Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses
forces.

«Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera
pas, j'en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va
se remettre à crier. Je le reconnais pour un Normand et les
Normands sont entêtés.»

En effet, tout comprimé qu'il était, Lubin essayait encore de
filer des sons.

«Attends!» dit d'Artagnan.

Et prenant son mouchoir, il le bâillonna.

«Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.»

La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes
près de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et
que le garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans
le bois, il était évident qu'ils devaient rester jusqu'au
lendemain.

«Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur!

-- Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet.

-- Ce n'est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous
reviendrons à ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très
dangereuse.»

Et tous deux s'acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne
fonctionnaire.

On annonça M. le comte de Wardes.

D'Artagnan fut introduit.

«Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.

-- Oui, monsieur, répondit d'Artagnan, le voici.

-- Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur.

-- C'est tout simple, répondit d'Artagnan, je suis de ses plus
fidèles.

-- Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu'un de parvenir
en Angleterre.

-- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est
parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner
Londres.

-- Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.

-- Qui cela?

-- Ce d'Artagnan?

-- À merveille.

-- Donnez-moi son signalement alors.

-- Rien de plus facile.»

Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte
de Wardes.

«Est-il accompagné? demanda le gouverneur.

-- Oui, d'un valet nommé Lubin.

-- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son
Éminence peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous
bonne escorte.

-- Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous
aurez bien mérité du cardinal.

-- Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte?

-- Sans aucun doute.

-- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.

-- Je n'y manquerai pas.»

Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer
et le remit à d'Artagnan.

D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il
salua le gouverneur, le remercia et partit.

Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant
un long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre
porte.

Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur
le port.

«Eh bien? dit-il en apercevant d'Artagnan.

-- Voici ma passe visée, dit celui-ci.

-- Et cet autre gentilhomme?

-- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.

-- En ce cas, partons, dit le patron.

-- Partons!» répéta d'Artagnan.

Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils
étaient à bord.

Il était temps: à une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller
une lumière et entendit une détonation.

C'était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.

Il était temps de s'occuper de sa blessure; heureusement, comme
l'avait pensé d'Artagnan, elle n'était pas des plus dangereuses:
la pointe de l'épée avait rencontré une côte et avait glissé le
long de l'os; de plus, la chemise s'était collée aussitôt à la
plaie, et à peine avait-elle répandu quelques gouttes de sang.

D'Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur
le pont, il se jeta dessus et s'endormit.

Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre
lieues seulement des côtes d'Angleterre; la brise avait été faible
toute la nuit, et l'on avait peu marché.

À dix heures, le bâtiment jetait l'ancre dans le port de Douvres.

À dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre
d'Angleterre, en s'écriant:

«Enfin, m'y voilà!»

Mais ce n'était pas tout: il fallait gagner Londres. En
Angleterre, la poste était assez bien servie. D'Artagnan et
Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux;
en quatre heures ils arrivèrent aux portes de la capitale.

D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un
mot d'anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier,
et chacun lui indiqua l'hôtel du duc.

Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi.

D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,
l'ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement
français; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie
et de mort, et qu'il fallait qu'il parlât à son maître à l'instant
même.

La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice;
c'était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux
chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à
Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc:
le pauvre garçon était au bout de ses forces; d'Artagnan semblait
de fer.

On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham
chassaient à l'oiseau dans des marais situés à deux ou trois
lieues de là.

En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit
la voix de son maître, qui appelait son faucon.

«Qui faut-il que j'annonce à Milord duc? demanda Patrice.

-- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le
Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.

-- Singulière recommandation!

-- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.»

Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça
dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.

Buckingham reconnut d'Artagnan à l'instant même, et se doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la
nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui
la lui apportait; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes,
il mit son cheval au galop et vint droit à d'Artagnan. Patrice,
par discrétion, se tint à l'écart.

«Il n'est point arrivé malheur à la reine? s'écria Buckingham,
répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette
interrogation.

-- Je ne crois pas; cependant je crois qu'elle court quelque grand
péril dont Votre Grâce seule peut la tirer.

-- Moi? s'écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour
lui être bon à quelque chose! Parlez! parlez!

-- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.

-- Cette lettre! de qui vient cette lettre?

-- De Sa Majesté, à ce que je pense.

-- De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que
d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal.

Et il brisa le cachet.

«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d'Artagnan un
endroit où elle était percée à jour.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'épée du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la
poitrine.

-- Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.

-- Oh! rien! dit d'Artagnan, une égratignure.

-- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'écria le duc. Patrice, reste ici, ou
plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que
je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de
la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur,
venez.»

Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.


CHAPITRE XXI
LA COMTESSE DE WINTER

Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
d'Artagnan non pas de tout ce qui s'était passé, mais de ce que
d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de
la bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se
faire une idée assez exacte d'une position de la gravité de
laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu
explicite qu'elle fût, lui donnait la mesure. Mais ce qui
l'étonnait surtout, c'est que le cardinal, intéressé comme il
l'était à ce que le jeune homme ne mît pas le pied en Angleterre,
ne fût point parvenu à l'arrêter en route. Ce fut alors, et sur la
manifestation de cet étonnement, que d'Artagnan lui raconta les
précautions prises, et comment, grâce au dévouement de ses trois
amis qu'il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était
arrivé à en être quitte pour le coup d'épée qui avait traversé le
billet de la reine, et qu'il avait rendu à M. de Wardes en si
terrible monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus
grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune
homme d'un air étonné, comme s'il n'eût pas pu comprendre que tant
de prudence, de courage et de dévouement s'alliât avec un visage
qui n'indiquait pas encore vingt ans.

Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils
furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant
dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il
n'en fut pas ainsi: il continua sa route à fond de train,
s'inquiétant peu de renverser ceux qui étaient sur son chemin. En
effet, en traversant la Cité deux ou trois accidents de ce genre
arrivèrent; mais Buckingham ne détourna pas même la tête pour
regarder ce qu'étaient devenus ceux qu'il avait culbutés.
D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort à
des malédictions.

En entrant dans la cour de l'hôtel, Buckingham sauta à bas de son
cheval, et, sans s'inquiéter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta
la bride sur le cou et s'élança vers le perron. D'Artagnan en fit
autant, avec un peu plus d'inquiétude, cependant, pour ces nobles
animaux dont il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la
consolation de voir que trois ou quatre valets s'étaient déjà
élancés des cuisines et des écuries, et s'emparaient aussitôt de
leurs montures.

Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine à le
suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une élégance
dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas même
l'idée, et il parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à
la fois un miracle de goût et de richesse. Dans l'alcôve de cette
chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc
ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue à son cou
par une chaîne du même métal. Par discrétion, d'Artagnan était
resté en arrière; mais au moment où Buckingham franchissait le
seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hésitation du
jeune homme:

«Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'être admis en la
présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.»

Encouragé par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui
referma la porte derrière lui.

Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute
tapissée de soie de Perse et brochée d'or, ardemment éclairée par
un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espèce d'autel, et au-
dessous d'un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et
rouges, était un portrait de grandeur naturelle représentant Anne
d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un
cri de surprise: on eût cru que la reine allait parler.

Sur l'autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui
renfermait les ferrets de diamants.

Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eût pu faire un
prêtre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.

«Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu
tout étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets
avec lesquels j'avais fait le serment d'être enterré. La reine me
les avait donnés, la reine me les reprend: sa volonté, comme celle
de Dieu, soit faite en toutes choses.»

Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont
il fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible.

«Qu'y a-t-il? demanda d'Artagnan avec inquiétude, et que vous
arrive-t-il, Milord?

-- Il y a que tout est perdu, s'écria Buckingham en devenant pâle
comme un trépassé; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus
que dix.

-- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait volés?

-- On me les a volés, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a
fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été
coupés avec des ciseaux.

-- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-être la
personne les a-t-elle encore entre les mains.

-- Attendez, attendez! s'écria le duc. La seule fois que j'ai mis
ces ferrets, c'était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor.
La comtesse de Winter, avec laquelle j'étais brouillé, s'est
rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c'était une
vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue.
Cette femme est un agent du cardinal.

-- Mais il en a donc dans le monde entier! s'écria d'Artagnan.

-- Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère;
oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir
lieu ce bal?

-- Lundi prochain.

-- Lundi prochain! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne
nous en faut. Patrice! s'écria le duc en ouvrant la porte de la
chapelle, Patrice!»

Son valet de chambre de confiance parut.

«Mon joaillier et mon secrétaire!»

Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
prouvaient l'habitude qu'il avait contractée d'obéir aveuglément
et sans réplique.

Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier,
ce fut le secrétaire qui parut d'abord. C'était tout simple, il
habitait l'hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans
sa chambre à coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre
main.

«Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas
chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de
l'exécution de ces ordres. Je désire qu'ils soient promulgués à
l'instant même.

-- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les
motifs qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si
extraordinaire, que répondrai-je?

-- Que tel a été mon bon plaisir, et que je n'ai de compte à
rendre à personne de ma volonté.

-- Sera-ce la réponse qu'il devra transmettre à Sa Majesté, reprit
en souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la
curiosité de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des
ports de la Grande-Bretagne?

-- Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en
ce cas au roi que j'ai décidé la guerre, et que cette mesure est
mon premier acte d'hostilité contre la France.»

Le secrétaire s'inclina et sortit.

«Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se
retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà
partis pour la France, ils n'y arriveront qu'après vous.

-- Comment cela?

-- Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se
trouvent à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins
de permission particulière, pas un seul n'osera lever l'ancre.»

D'Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le
pouvoir illimité dont il était revêtu par la confiance d'un roi au
service de ses amours. Buckingham vit, à l'expression du visage du
jeune homme, ce qui se passait dans sa pensée, et il sourit.

«Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma véritable
reine; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon
roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demandé de ne point envoyer
aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais
promis, et je l'ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu'importe!
j'obéissais à son désir; n'ai-je point été grandement payé de mon
obéissance, dites? car c'est à cette obéissance que je dois son
portrait.»

D'Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois
suspendues les destinées d'un peuple et la vie des hommes.

Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l'orfèvre
entra: c'était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui
avouait lui-même qu'il gagnait cent mille livres par an avec le
duc de Buckingham.

«Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la
chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils
valent la pièce.»

L'orfèvre jeta un seul coup d'oeil sur la façon élégante dont ils
étaient montés, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants,
et sans hésitation aucune:

«Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il.

-- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme
ceux-là? Vous voyez qu'il en manque deux.

-- Huit jours, Milord.

-- Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut
après-demain.

-- Milord les aura.

-- Vous êtes un homme précieux, monsieur O'Reilly, mais ce n'est
pas le tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il
faut qu'ils soient faits dans ce palais.

-- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les exécuter
pour qu'on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les
anciens.

-- Aussi, mon cher monsieur O'Reilly, vous êtes mon prisonnier, et
vous voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le
pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos
garçons dont vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles
qu'ils doivent apporter.»

L'orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation
était inutile, il en prit donc à l'instant même son parti.

«Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il.

-- Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur
O'Reilly: votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme
tout dérangement vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix
des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier
l'ennui que je vous cause.»

D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce
ministre, qui remuait à pleines mains les hommes et les millions.

Quant à l'orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de
mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son
plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui
donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui
étaient nécessaires.

Buckingham conduisit l'orfèvre dans la chambre qui lui était
destinée, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformée en
atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense
de laisser entrer qui que ce fût, à l'exception de son valet de
chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il était absolument
défendu à l'orfèvre O'Reilly et à son aide de sortir sous quelque
prétexte que ce fût. Ce point réglé, le duc revint à d'Artagnan.

«Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est à nous deux;
que voulez-vous, que désirez-vous?

-- Un lit, répondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue,
la chose dont j'ai le plus besoin.»

Buckingham donna à d'Artagnan une chambre qui touchait à la
sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas
qu'il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu'un à qui parler
constamment de la reine.

Une heure après fut promulguée dans Londres l'ordonnance de ne
laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas
même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'était une
déclaration de guerre entre les deux royaumes.

Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants
étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement
pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des
anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient
été trompés comme lui.

Aussitôt il fit appeler d'Artagnan.

«Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes
venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance
humaine pouvait faire, je l'ai fait.

-- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre
Grâce me remet les ferrets sans la boîte?

-- La boîte vous embarrasserait. D'ailleurs la boîte m'est
d'autant plus précieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je
la garde.

-- Je ferai votre commission mot à mot, Milord.

-- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?»

D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc
cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette
idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé
par de l'or anglais lui répugnait étrangement.

«Entendons-nous, Milord, répondit d'Artagnan, et pesons bien les
faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de méprise. Je suis au
service du roi et de la reine de France, et fais partie de la
compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son
beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à
Leurs Majestés. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour
Votre Grâce. Il y a plus, c'est que peut-être n'eussé-je rien fait
de tout cela, s'il ne se fût agi d'être agréable à quelqu'un qui
est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre.

-- Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette
autre personne, c'est...

-- Milord, je ne l'ai point nommée, interrompit vivement le jeune
homme.

-- C'est juste, dit le duc; c'est donc à cette personne que je
dois être reconnaissant de votre dévouement.

-- Vous l'avez dit, Milord, car justement à cette heure qu'il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce
qu'un Anglais, et par conséquent qu'un ennemi que je serais encore
plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le
parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste,
ne m'empêchera pas d'exécuter de point en point ma mission et de
me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le répète
à Votre Grâce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus à
me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde
entrevue, que de ce que j'ai déjà fait pour elle dans la première.

-- Nous disons, nous: "Fier comme un Écossais", murmura
Buckingham.

-- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", répondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Écossais de la France.»

D'Artagnan salua le duc et s'apprêta à partir.

«Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment?

-- C'est vrai.

-- Dieu me damne! les Français ne doutent de rien!

-- J'avais oublié que l'Angleterre était une île, et que vous en
étiez le roi.

-- Allez au port, demandez le brick le _Sund_, remettez cette
lettre au capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on
ne vous attend pas, et où n'abordent ordinairement que des
bâtiments pêcheurs.

-- Ce port s'appelle?

-- Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez
dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable
bouge à matelots; il n'y a pas à vous tromper, il n'y en a qu'une.

-- Après?

-- Vous demanderez l'hôte, et vous lui direz: _Forward_.

-- Ce qui veut dire?

-- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout
sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous
trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à
chacun d'eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux
vous y suivront; vous en connaissez déjà deux, et vous m'avez paru
les apprécier en amateur: ce sont ceux que nous montions;
rapportez-vous en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs.
Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous
soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter
les trois autres à vos compagnons: c'est pour nous faire la
guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites,
vous autres Français, n'est-ce pas?

-- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plaît à Dieu,
nous ferons bon usage de vos présents.

-- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous
rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en
attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espère.

-- Oui, Milord, mais avec l'espérance de devenir ennemis bientôt.

-- Soyez tranquille, je vous le promets.

-- Je compte sur votre parole, Milord.»

D'Artagnan salua le duc et s'avança vivement vers le port.

En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit
sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du
port, et appareilla aussitôt.

Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.

En passant bord à bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaître
la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait
appelée «Milady», et que lui, d'Artagnan, avait trouvée si belle;
mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son
navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.

D'Artagnan se dirigea à l'instant même vers l'auberge indiquée, et
la reconnut aux cris qui s'en échappaient: on parlait de guerre
entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et
indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.

D'Artagnan fendit la foule, s'avança vers l'hôte, et prononça le
mot _Forward_. À l'instant même, l'hôte lui fit signe de le
suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le
conduisit à l'écurie où l'attendait un cheval tout sellé, et lui
demanda s'il avait besoin de quelque autre chose.

«J'ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit
d'Artagnan.

-- Allez d'ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel,
entrez à l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre à
l'hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.

-- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan.

-- Tout est payé, dit l'hôte, et largement. Allez donc, et que
Dieu vous conduise!

-- Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop.

Quatre heures après, il était à Neufchâtel.

Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme
à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui
l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il
venait de quitter à la selle qu'il allait prendre: les fontes
étaient garnies de pistolets pareils.

«Votre adresse à Paris?

-- Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.

-- Bien, répondit celui-ci.

-- Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d'Artagnan.

-- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au
petit village d'Écouis, vous vous arrêterez, il n'y a qu'une
auberge, l'Écu de France. Ne la jugez pas d'après son apparence;
elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci.

-- Même mot d'ordre?

-- Exactement.

-- Adieu, maître!

-- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?»

D'Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de
train. À Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi
prévenant, un cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme
il l'avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. À
Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf
heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel de
M. de Tréville.

Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.

M. de Tréville le reçut comme s'il l'avait vu le matin même;
seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de
coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était
de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre à son poste.


CHAPITRE XXII
LE BALLET DE LA MERLAISON

Le lendemain, il n'était bruit dans tout Paris que du bal que
MM. les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et
dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la
Merlaison, qui était le ballet favori du roi.

Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l'Hôtel
de Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville
avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les
dames invitées; l'épicier de la ville avait garni les salles de
deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï
pour cette époque; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le
prix qu'on leur accordait avait été fixé au double du prix
ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute
la nuit.

À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes
du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps,
vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les
clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hôtel. Ces clefs
lui furent remises à l'instant même; chacune d'elles portait un
billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce
moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les
portes et de toutes les avenues.

À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes,
amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt
dans l'Hôtel de Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.

À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l'une
française l'autre suisse. La compagnie des gardes françaises était
composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de
M. des Essarts.

À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure
qu'ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les
échafauds préparés.

À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c'était,
après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle
fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face
de celle que devait occuper la reine.

À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi,
dans la petite salle du côté de l'église Saint-Jean, et cela en
face du buffet d'argent de la ville, qui était gardé par quatre
archers.

À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
c'était le roi qui s'avançait à travers les rues qui conduisent du
Louvre à l'Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec
des lanternes de couleur.

Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et
précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main,
allèrent au-devant du roi, qu'ils rencontrèrent sur les degrés, où
le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue,
compliment auquel Sa Majesté répondit en s'excusant d'être venue
si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel
l'avait retenue jusqu'à onze heures pour parler des affaires de
l'État.

Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de
Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La
Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de
Cramail et du chevalier de Souveray.

Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et préoccupé.

Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour
Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits
de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la
présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs
Majestés devaient s'habiller deux par deux dans des chambres
préparées à cet effet.

Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vînt
prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.

Une demi-heure après l'entrée du roi, de nouvelles acclamations
retentirent: celles-là annonçaient l'arrivée de la reine: les
échevins firent ainsi qu'ils avaient fait déjà et, précédés des
sergents, ils s'avancèrent au devant de leur illustre convive.

La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle
avait l'air triste et surtout fatigué.

Au moment où elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui
jusque-là était resté fermé s'ouvrit, et l'on vit apparaître la
tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se
fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible
passa sur ses lèvres: la reine n'avait pas ses ferrets de
diamants.

La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de
messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames.

Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l'une des portes de
la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très
pâle.

Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son
pourpoint à peine noués, il s'approcha de la reine, et d'une voix
altérée:

«Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaît, n'avez-vous
point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eût été
agréable de les voir?»

La reine étendit son regard autour d'elle, et vit derrière le roi
le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.

«Sire, répondit la reine d'une voix altérée, parce qu'au milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivât malheur.

-- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau,
c'était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu
tort.»

Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et
écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.

«Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où
ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.

-- Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure
le ballet va commencer.»

La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui
devaient la conduire à son cabinet.

De son côté, le roi regagna le sien.

Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.

Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'était passé quelque chose
entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas,
que, chacun par respect s'étant éloigné de quelques pas, personne
n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs
forces, mais on ne les écoutait pas.

Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de
chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs
étaient habillés comme lui. C'était le costume que le roi portait
le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier
gentilhomme de son royaume.

Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi
l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.

«Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.

-- Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets,
ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que
dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux
ferrets que voici.»

Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut
le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration
sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier
gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus
belle femme de France.

Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille;
elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout
en velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et
une jupe de satin bleu toute brodée d'argent. Sur son épaule
gauche étincelaient les ferrets soutenus par un noeud de même
couleur que les plumes et la jupe.

Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant,
distants comme ils l'étaient de la reine, ils ne pouvaient compter
les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
avait-elle douze?

En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi
s'avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser,
et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
commença.

Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait
près d'elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait
savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.

Le ballet dura une heure; il avait seize entrées.

Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du
privilège qu'il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour
s'avancer vivement vers la reine.

«Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous
avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux
ferrets, et je vous les rapporte.»

À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait
remis le cardinal.

«Comment, Sire! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous
m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc
quatorze?»

En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur
l'épaule de Sa Majesté.

Le roi appela le cardinal:

«Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi
d'un ton sévère.

-- Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais
faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les
lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen.

-- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Éminence,
répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle
n'était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis
certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls
que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.»

Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin
de la chambre où elle s'était habillée et où elle devait se
dévêtir.

L'attention que nous avons été obligés de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y
avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne
d'Autriche devait le triomphe inouï qu'elle venait de remporter
sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule
entassée à l'une des portes, regardait de là cette scène
compréhensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine,
Son Éminence et lui.

La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait
à se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement
l'épaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait
signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un
loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste,
était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut
à l'instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle
Mme Bonacieux.

La veille ils s'étaient vus à peine chez le suisse Germain, où
d'Artagnan l'avait fait demander. La hâte qu'avait la jeune femme
de porter à la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour
de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine
quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un
double sentiment, l'amour et la curiosité. Pendant toute la route,
et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d'Artagnan
voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-
ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait
toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme
lui rappelait qu'il était sous l'empire d'une puissance à laquelle
il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu'à la
plus légère plainte; enfin, après une minute ou deux de tours et
de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune
homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un
nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par
une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une
vive lumière, elle disparut.

D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il
était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette
chambre, l'air chaud et parfumé qui arrivait jusqu'à lui, la
conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois
respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété,
lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet attenant à
la chambre de la reine.

Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.

La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner
les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire
l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine
rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le
plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n'est
pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle
pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins
de la ville de Paris.

Quoique d'Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix
des autres voix, d'abord à un léger accent étranger, puis à ce
sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les
paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'éloigner de
cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l'ombre
d'un corps intercepter la lumière.

Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passèrent à travers la tapisserie; d'Artagnan comprit
que c'était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main
et appuya respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira
laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour être une
bague; aussitôt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva
dans la plus complète obscurité.

D'Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il
était évident que tout n'était pas fini encore.

Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son
amour. D'ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à
peine commencée: on soupait à trois heures, et l'horloge Saint-
Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois
quarts.

En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre
voisine; puis on l'entendit s'éloigner; puis la porte du cabinet
où était d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y élança.

«Vous, enfin! s'écria d'Artagnan.

-- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres
du jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu.

-- Mais où et quand vous reverrai-je? s'écria d'Artagnan.

-- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez!»

Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa
d'Artagnan hors du cabinet.

D'Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans
objection aucune, ce qui prouve qu'il était bien réellement
amoureux.


CHAPITRE XXIII
LE RENDEZ-VOUS

D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fût plus de
trois heures du matin, et qu'il eût les plus méchants quartiers de
Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait
qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.

Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier,
et frappa doucement et d'une façon convenue entre lui et son
laquais. Planchet, qu'il avait renvoyé deux heures auparavant de
l'Hôtel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui
ouvrir la porte.

«Quelqu'un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement
d'Artagnan.

-- Personne n'a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet;
mais il y en a une qui est venue toute seule.

-- Que veux-tu dire, imbécile?

-- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eût point quitté,
j'ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre
chambre à coucher.

-- Et où est cette lettre?

-- Je l'ai laissée où elle était, monsieur. Il n'est pas naturel
que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était
ouverte encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non,
tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y
a très certainement quelque magie là-dessous.»

Pendant ce temps, le jeune homme s'élançait dans la chambre et
ouvrait la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces
termes:

«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du
pavillon qui s'élève à l'angle de la maison de M. d'Estrées.

«C. B.»

En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et
s'étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
amants.

C'était le premier billet qu'il recevait, c'était le premier
rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l'ivresse
de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis
terrestre qu'on appelait l'amour.

«Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir
et pâlir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais deviné
juste et que c'est quelque méchante affaire?

-- Tu te trompes, Planchet, répondit d'Artagnan, et la preuve,
c'est que voici un écu pour que tu boives à ma santé.

-- Je remercie monsieur de l'écu qu'il me donne, et je lui promets
de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins
vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées...

-- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.

-- Alors, monsieur est content? demanda Planchet.

-- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!

-- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me
coucher?

-- Oui, va.

-- Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais
il n'en est pas moins vrai que cette lettre...»

Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que
n'était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de
d'Artagnan.

Resté seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle
maîtresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rêves d'or.

À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au
second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des
inquiétudes de la veille.

«Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journée peut-
être; tu es donc libre jusqu'à sept heures du soir; mais, à sept
heures du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux.

-- Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous
faire traverser la peau en plusieurs endroits.

-- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.

-- Eh bien, que disais-je? s'écria Planchet. Là, j'en étais sûr,
maudite lettre!

-- Mais rassure-toi donc, imbécile, il s'agit tout simplement
d'une partie de plaisir.

-- Oui! comme les voyages d'agrément de l'autre jour, où il
pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes.

-- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit
d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que
d'avoir un compagnon qui tremble.

-- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant
qu'il m'avait vu à l'oeuvre.

-- Oui, mais j'ai cru que tu avais usé tout ton courage d'une
seule fois.

-- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore;
seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut
qu'il m'en reste longtemps.

-- Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir?

-- Je l'espère.

-- Eh bien, je compte sur toi.

-- À l'heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que
monsieur n'avait qu'un cheval à l'écurie des gardes.

-- Peut-être n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce
soir il y en aura quatre.

-- Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte?

-- Justement», dit d'Artagnan.

Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il
sortit.

M. Bonacieux était sur sa porte. L'intention de d'Artagnan était
de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit
un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire non
seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec
lui.

Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un
mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à
Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrées! D'Artagnan
s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre.

La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcération du
pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eût
entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta à son
jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas,
qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de
bourreau du cardinal et s'étendit longuement sur la Bastille, les
verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les
instruments de torture.

D'Artagnan l'écouta avec une complaisance exemplaire puis,
lorsqu'il eut fini:

«Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enlevée?
car je n'oublie pas que c'est à cette circonstance fâcheuse que je
dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance.

-- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et
ma femme de son côté m'a juré ses grands dieux qu'elle ne le
savait pas. Mais vous-même, continua M. Bonacieux d'un ton de
bonhomie parfaite, qu'êtes-vous devenu tous ces jours passés? je
ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pavé de
Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que
Planchet époussetait hier sur vos bottes.

-- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi
nous avons fait un petit voyage.

-- Loin d'ici?

-- Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous
avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont
restés.

-- Et vous êtes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon
comme vous n'obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous
étions impatiemment attendu à Paris, n'est-ce pas?

-- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant
mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien
vous cacher. Oui, j'étais attendu, et bien impatiemment, je vous
en réponds.»

Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que
d'Artagnan ne s'en aperçut pas.

«Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le
mercier avec une légère altération dans la voix, altération que
d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage
momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du
digne homme.

-- Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d'Artagnan.

-- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement
pour savoir si nous rentrons tard.

-- Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d'Artagnan;
est-ce que vous comptez m'attendre?

-- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a été
commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une
porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point
homme d'épée, moi!

-- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux
ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous
effrayez pas encore.»

Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d'Artagnan ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.

«Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je
suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je
viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à
cela, vous qui n'avez à vous occuper que d'être heureux.

-- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.

-- Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir.

-- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l'attendez-
vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être, ce soir,
Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal.

-- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le
mari; elle est retenue au Louvre par son service.

-- Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis
heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît
que ce n'est pas possible.»

Et le jeune homme s'éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie
que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.

«Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d'un air sépulcral.

Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et l'eut-il
entendu, dans la disposition d'esprit où il était, il ne l'eût
certes pas remarqué.

Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville; sa visite de la
veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu
explicative.

Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la
reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le
cardinal avait été parfaitement maussade.

À une heure du matin, il s'était retiré sous prétexte qu'il était
indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au
Louvre qu'à six heures du matin.

«Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en
interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir
s'ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune
ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque
chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans
l'humiliation de Son Éminence. Il s'agit de bien vous tenir.

-- Qu'ai-je à craindre, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés?

-- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme à oublier une
mystification tant qu'il n'aura pas réglé ses comptes avec le
mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'être certain
Gascon de ma connaissance.

-- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache
que c'est moi qui ai été à Londres?

-- Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous
avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez
garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le
présent d'un ennemi; n'y a-t-il pas là-dessus certain vers
latin... Attendez donc...

-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se
fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par
ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans
doute, il doit y en avoir un.

-- Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une
teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour...
Attendez donc... Ah! m'y voici:

_... timeo Danaos et donaña ferentes_

«Ce qui veut dire: "Défiez-vous de l'ennemi qui vous fait des
présents."

-- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit
d'Artagnan, il vient de la reine.

-- De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c'est
un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier.
Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?

-- Elle me l'a remis elle-même.

-- Où cela?

-- Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de
toilette.

-- Comment?

-- En me donnant sa main à baiser.

-- Vous avez baisé la main de la reine! s'écria M. de Tréville en
regardant d'Artagnan.

-- Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce!

-- Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois
imprudente!

-- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue», reprit
d'Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses
s'étaient passées.

«Oh! les femmes, les femmes! s'écria le vieux soldat, je les
reconnais bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le
mystérieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout;
vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas;
elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous êtes.

-- Non, mais grâce à ce diamant..., reprit le jeune homme.

-- Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami?

-- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan.

-- Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce
diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit,
vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles
n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce
qui peut trahir celui qui la porte.

-- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine!
jamais, dit d'Artagnan.

-- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait
qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans
l'écrin de sa mère.

-- Vous croyez donc que j'ai quelque chose à craindre? demanda
d'Artagnan.

-- C'est-à-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine
dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en
comparaison de vous.

-- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de
M. de Tréville commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire?

-- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le
cardinal a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il
vous jouera quelque tour.

-- Mais lequel?

-- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas à son service toutes
les ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on
vous arrête.

-- Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?

-- Pardieu! on s'est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune
homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne
vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au
contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis
partout. Si l'on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un
enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de
nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous
traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu'une planche ne
vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on
bâtit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur
la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre
laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes
sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami,
de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.»

D'Artagnan rougit.

«De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt
d'elle que d'un autre?

-- C'est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal,
il n'en a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix
pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Écritures, hein?»

D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux
pour le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre
héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes
en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa
jolie hôtesse.

«Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois
compagnons?

-- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques
nouvelles.

-- Aucune, monsieur.

-- Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly,
avec un duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle
dans l'épaule; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux-
monnayeur sur le corps.

-- Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous
échappé, vous?

-- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'épée
dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le
revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie.

-- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin
de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.

-- Dites, monsieur.

-- À votre place, je ferais une chose.

-- Laquelle?

-- Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je
reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie,
et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que
diable! ils méritent bien cette petite attention de votre part.

-- Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.

-- Demain! et pourquoi pas ce soir?

-- Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire
indispensable.

-- Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde,
je vous le répète: c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que
nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.

-- Impossible! monsieur.

-- Vous avez donc donné votre parole?

-- Oui, monsieur.

-- Alors c'est autre chose; mais promettez-moi que si vous n'êtes
pas tué cette nuit, vous partirez demain.

-- Je vous le promets.

-- Avez-vous besoin d'argent?

-- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut,
je le pense.

-- Mais vos compagnons?

-- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis
de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.

-- Vous reverrai-je avant votre départ?

-- Non, pas que je pense, monsieur, à moins qu'il n'y ait du
nouveau.

-- Allons, bon voyage!

-- Merci, monsieur.»

Et d'Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais
de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.

Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis.
Aucun d'eux n'était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents,
et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.

Il se serait bien informé d'eux à leurs maîtresses, mais il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis; quant à Athos,
il n'en avait pas.

En passant devant l'hôtel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans
l'écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet,
tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini
avec deux d'entre eux.

«Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir!

-- Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.

-- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte?

-- Moi? pas le moins du monde.

-- Oh! que vous faites bien, monsieur.

-- Mais d'où vient cette question?

-- De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais
sans vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois
de couleur.

-- Bah!

-- Monsieur n'a pas remarqué cela, préoccupé qu'il était de la
lettre qu'il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que
l'étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait
mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa
physionomie.

-- Et tu l'as trouvée...?

-- Traîtreuse, monsieur.

-- Vraiment!

-- De plus, aussitôt que monsieur l'a eu quitté et qu'il a disparu
au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa
porte et s'est mis à courir par la rue opposée.

-- En effet, tu as raison, Planchet tout cela me paraît fort
louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer
que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée.

-- Monsieur plaisante, mais monsieur verra.

-- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit!

-- Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir?

-- Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai à M. Bonacieux,
et plus j'irai au rendez-vous que m'a donné cette lettre qui
t'inquiète tant.

-- Alors, si c'est la résolution de monsieur...

-- Inébranlable, mon ami; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt
ici, à l'hôtel; je viendrai te prendre.»

Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire
renoncer son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se
mit à étriller le troisième cheval.

Quant à d'Artagnan, comme c'était au fond un garçon plein de
prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla dîner chez ce
prêtre gascon qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur
avait donné un déjeuner de chocolat.


CHAPITRE XXIV
LE PAVILLON

À neuf heures, d'Artagnan était à l'hôtel des Gardes; il trouva
Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.

Planchet était armé de son mousqueton et d'un pistolet. D'Artagnan
avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous
deux enfourchèrent chacun un cheval et s'éloignèrent sans bruit.
Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se
mit à la suite de son maître, et marcha par-derrière à dix pas.

D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la
Conférence et suivit alors le chemin, bien plus beau alors
qu'aujourd'hui, qui mène à Saint-Cloud.

Tant qu'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la
distance qu'il s'était imposée; mais dès que le chemin commença à
devenir plus désert et plus obscurs il se rapprocha tout
doucement: si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne,
il se trouva tout naturellement marcher côte à côte avec son
maître. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation
des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres
lui causaient une vive inquiétude. D'Artagnan s'aperçut qu'il se
passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire.

«Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc?

-- Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les
églises?

-- Pourquoi cela, Planchet?

-- Parce qu'on n'ose point parler haut dans ceux-ci comme dans
celles-là.

-- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?

-- Peur d'être entendu, oui, monsieur.

-- Peur d'être entendu! Notre conversation est cependant morale,
mon cher Planchet, et nul n'y trouverait à redire.

-- Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que
ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et
de déplaisant dans le jeu de ses lèvres!

-- Qui diable te fait penser à Bonacieux?

-- Monsieur, l'on pense à ce que l'on peut et non pas à ce que
l'on veut.

-- Parce que tu es un poltron, Planchet.

-- Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie;
la prudence est une vertu.

-- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet?

-- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille là-
bas? Si nous baissions la tête?

-- En vérité, murmura d'Artagnan, à qui les recommandations de
M. de Tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal
finirait par me faire peur.»

Et il mit son cheval au trot.

Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s'il
eût été son ombre, et se retrouva trottant près de lui.

«Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit,
monsieur? demanda-t-il.

-- Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.

-- Comment, je suis arrivé? et monsieur?

-- Moi, je vais encore à quelques pas.

-- Et monsieur me laisse seul ici?

-- Tu as peur, Planchet?

-- Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit
sera très froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et
qu'un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur,
surtout pour un maître alerte comme monsieur.

-- Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces
cabarets que tu vois là-bas, et tu m'attendras demain matin à six
heures devant la porte.

-- Monsieur, j'ai bu et mangé respectueusement l'écu que vous
m'avez donné ce matin; de sorte qu'il ne me reste pas un traître
sou dans le cas où j'aurais froid.

-- Voici une demi-pistole. À demain.»

D'Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de
Planchet et s'éloigna rapidement en s'enveloppant dans son
manteau.

«Dieu que j'ai froid!» s'écria Planchet dès qu'il eut perdu son
maître de vue; -- et pressé qu'il était de se réchauffer, il se
hâta d'aller frapper à la porte d'une maison parée de tous les
attributs d'un cabaret de banlieue.

Cependant d'Artagnan, qui s'était jeté dans un petit chemin de
traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au
lieu de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna
une espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du
pavillon indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert.
Un grand mur, à l'angle duquel était ce pavillon, régnait d'un
côté de cette ruelle, et de l'autre une haie défendait contre les
passants un petit jardin au fond duquel s'élevait une maigre
cabane.

Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit
d'annoncer sa présence par aucun signal, il attendit.

Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu'on était à cent
lieues de la capitale. D'Artagnan s'adossa à la haie après avoir
jeté un coup d'oeil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin
et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis
cette immensité où dort Paris, vide, béant, immensité où
brillaient quelques points lumineux, étoiles funèbres de cet
enfer.

Mais pour d'Artagnan tous les aspects revêtaient une forme
heureuse, toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres
étaient diaphanes. L'heure du rendez-vous allait sonner.

En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud
laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.

Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se
lamentait ainsi au milieu de la nuit.

Mais chacune de ces heures qui composaient l'heure attendue
vibrait harmonieusement au coeur du jeune homme.

Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l'angle de la
rue et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets,
excepté une seule du premier étage.

À travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait
le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'élevaient
formant groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite
fenêtre, si gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux
l'attendait.

Bercé par cette douce idée, d'Artagnan attendit de son côté une
demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant
petit séjour dont d'Artagnan apercevait une partie de plafond aux
moulures dorées, attestant l'élégance du reste de l'appartement.

Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.

Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprît pourquoi, un frisson
courut dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à
le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation
tout à fait physique.

Puis l'idée lui vint qu'il avait mal lu et que le rendez-vous
était pour onze heures seulement.

Il s'approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière,
tira sa lettre de sa poche et la relut; il ne s'était point
trompé: le rendez-vous était bien pour dix heures.

Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce
silence et de cette solitude.

Onze heures sonnèrent.

D'Artagnan commença à craindre véritablement qu'il ne fût arrivé
quelque chose à Mme Bonacieux.

Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des
amoureux; mais personne ne lui répondit: pas même l'écho.

Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme
s'était endormie en l'attendant.

Il s'approcha du mur et essaya d'y monter; mais le mur était
nouvellement crépi, et d'Artagnan se retourna inutilement les
ongles.

En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait
d'argenter les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie sur
le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard
pourrait pénétrer dans le pavillon.

L'arbre était facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans à
peine, et par conséquent se souvenait de son métier d'écolier. En
un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres
transparentes ses yeux plongèrent dans l'intérieur du pavillon.

Chose étrange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des
pieds à la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme
lampe éclairait une scène de désordre épouvantable; une des vitres
de la fenêtre était cassée, la porte de la chambre avait été
enfoncée et, à demi brisée pendait à ses gonds; une table qui
avait dû être couverte d'un élégant souper gisait à terre; les
flacons en éclats, les fruits écrasés jonchaient le parquet; tout
témoignait dans cette chambre d'une lutte violente et désespérée;
d'Artagnan crut même reconnaître au milieu de ce pêle-mêle étrange
des lambeaux de vêtements et quelques taches sanglantes maculant
la nappe et les rideaux.

Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement
de coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces
de violence.

La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit.
D'Artagnan s'aperçut alors, chose qu'il n'avait pas remarquée
d'abord, car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu
ici, troué là, présentait des traces confuses de pas d'hommes, et
de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui
paraissait venir de Paris, avaient creusé dans la terre molle une
profonde empreinte qui ne dépassait pas la hauteur du pavillon et
qui retournait vers Paris.

Enfin d'Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du
mur un gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les
points où il n'avait pas touché la terre boueuse, était d'une
fraîcheur irréprochable. C'était un de ces gants parfumés comme
les amants aiment à les arracher d'une jolie main.

À mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur
plus abondante et plus glacée perlait sur son front, son coeur
était serré par une horrible angoisse, sa respiration était
haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce
pavillon n'avait peut-être rien de commun avec Mme Bonacieux; que
la jeune femme lui avait donné rendez-vous devant ce pavillon, et
non dans ce pavillon; qu'elle avait pu être retenue à Paris par
son service, par la jalousie de son mari peut-être.

Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits,
renversés par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
occasions, s'empare de tout notre être et nous crie, par tout ce
qui est destiné chez nous à entendre, qu'un grand malheur plane
sur nous.

Alors d'Artagnan devint presque insensé: il courut sur la grande
route, prit le même chemin qu'il avait déjà fait, s'avança
jusqu'au bac, et interrogea le passeur.

Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
rivière à une femme enveloppée d'une mante noire, qui paraissait
avoir le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais,
justement à cause des précautions qu'elle prenait, le passeur
avait prêté une attention plus grande, et il avait reconnu que la
femme était jeune et jolie.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies
femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas
être vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que
ce ne fût Mme Bonacieux qu'avait remarquée le passeur.

D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du
passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et
s'assurer qu'il ne s'était pas trompé, que le rendez-vous était
bien à Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de
M. d'Estrées et non dans une autre rue.

Tout concourait à prouver à d'Artagnan que ses pressentiments ne
le trompaient point et qu'un grand malheur était arrivé.

Il reprit le chemin du château tout courant; il lui semblait qu'en
son absence quelque chose de nouveau s'était peut-être passé au
pavillon et que des renseignements l'attendaient là.

La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce
s'épanchait de la fenêtre.

D'Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui
sans doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.

La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la
haie, et malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s'approcha
de la cabane.

Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne répondit.

Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon;
cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il
s'obstina.

Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-même d'être entendu.

Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
d'inquiétude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa
voix était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux
volet vermoulu s'ouvrit, ou plutôt s'entrebâilla, et se referma
dès que la lueur d'une misérable lampe qui brûlait dans un coin
eut éclairé le baudrier, la poignée de l'épée et le pommeau des
pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eût été le
mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tête de
vieillard.

«Au nom du Ciel! dit-il, écoutez-moi: j'attendais quelqu'un qui ne
vient pas, je meurs d'inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur
aux environs? Parlez.»

La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de
nouveau: seulement elle était plus pâle encore que la première
fois.

D'Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près; il dit
comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce
pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur
le tilleul et, à la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de
la chambre.

Le vieillard l'écouta attentivement, tout en faisant signe que
c'était bien cela: puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la
tête d'un air qui n'annonçait rien de bon.

«Que voulez-vous dire? s'écria d'Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
expliquez-vous.

-- Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je
vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait
rien de bon.

-- Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. En ce cas,
au nom du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites,
dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme
que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur.»

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'écouter et qu'il lui dit à voix
basse:

«Il était neuf heures à peu près, j'avais entendu quelque bruit
dans la rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être,
lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'aperçus qu'on cherchait à
entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me
vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes à quelques pas de là.
Dans l'ombre était un carrosse avec des chevaux attelés et des
chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient évidemment aux
trois hommes qui étaient vêtus en cavaliers.

«-- Ah, mes bons messieurs! m'écriai-je, que demandez-vous?

«-- Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef
de l'escorte.

«-- Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.

«-- Donne-nous la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le
dérangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu
dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car
tu regarderas et tu écouteras, quelque menace que nous te
fassions, j'en suis sûr), tu es perdu.

«À ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon
échelle.

«Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière
eux, je fis semblant de rentrer à la maison; mais j'en sortis
aussitôt par la porte de derrière, et, me glissant dans l'ombre,
je parvins jusqu'à cette touffe de sureau, du milieu de laquelle
je pouvais tout voir sans être vu.

«Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun
bruit, ils en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant,
mesquinement vêtu de couleur sombre, lequel monta avec précaution
à l'échelle, regarda sournoisement dans l'intérieur de la chambre,
redescendit à pas de loup et murmura à voix basse:

«-- C'est elle!

«Aussitôt celui qui m'avait parlé s'approcha de la porte du
pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la
porte et disparut, en même temps les deux autres hommes montèrent
à l'échelle. Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher
maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de
selle.

Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
accourut à la fenêtre et l'ouvrit comme pour se précipiter. Mais
aussitôt qu'elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en
arrière; les deux hommes s'élancèrent après elle dans la chambre.

Alors je ne vis plus rien; mais j'entendis le bruit des meubles
que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais
bientôt ses cris furent étouffés; les trois hommes se
rapprochèrent de la fenêtre, emportant la femme dans leurs bras;
deux descendirent par l'échelle et la transportèrent dans la
voiture, où le petit vieux entra après elle. Celui qui était resté
dans le pavillon referma la croisée, sortit un instant après par
la porte et s'assura que la femme était bien dans la voiture: ses
deux compagnons l'attendaient déjà à cheval, il sauta à son tour
en selle, le laquais reprit sa place près du cocher; le carrosse
s'éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout fut
fini. À partir de ce moment-là, je n'ai plus rien vu, rien
entendu.»

D'Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et
muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie
hurlaient dans son coeur.

«Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
désespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des
cris et des larmes; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l'ont
pas tuée, voilà l'essentiel.

-- Savez-vous à peu près, dit d'Artagnan, quel est l'homme qui
conduisait cette infernale expédition?

-- Je ne le connais pas.

-- Mais puisqu'il vous a parlé, vous avez pu le voir.

-- Ah! c'est son signalement que vous me demandez?

-- Oui.

-- Un grand sec, basané, moustaches noires, oeil noir, l'air d'un
gentilhomme.

-- C'est cela, s'écria d'Artagnan; encore lui! toujours lui! C'est
mon démon, à ce qu'il paraît! Et l'autre?

-- Lequel?

-- Le petit.

-- Oh! celui-là n'est pas un seigneur, j'en réponds: d'ailleurs il
ne portait pas l'épée, et les autres le traitaient sans aucune
considération.

-- Quelque laquais, murmura d'Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre
femme! qu'en ont-ils fait?

-- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.

-- Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
gentilhomme. Un gentilhomme n'a que sa parole, et je vous ai donné
la mienne.»

D'Artagnan reprit, l'âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne
pouvait croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le
lendemain la retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu'elle
n'eût eu une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'eût
surprise et fait enlever. Il flottait, il se désolait, il se
désespérait.

«Oh! si j'avais là mes amis! s'écriait-il, j'aurais au moins
quelque espérance de la retrouver; mais qui sait ce qu'ils sont
devenus eux-mêmes!»

Il était minuit à peu près; il s'agissait de retrouver Planchet.
D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans
lesquels il aperçut un peu de lumière; dans aucun d'eux il ne
retrouva Planchet.

Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu
hasardée. D'Artagnan n'avait donné rendez-vous à son laquais qu'à
six heures du matin, et quelque part qu'il fût, il était dans son
droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu'en restant aux
environs du lieu où l'événement s'était passé, il obtiendrait
peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire.
Au sixième cabaret, comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arrêta
donc, demanda une bouteille de vin de première qualité, s'accouda
dans l'angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour;
mais cette fois encore son espérance fut trompée, et quoiqu'il
écoutât de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des
jurons, des lazzi et des injures qu'échangeaient entre eux les
ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable
société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la
trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, après avoir
avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas éveiller des
soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus
satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal.
D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le
sommeil a des droits imprescriptibles qu'il réclame
impérieusement, même sur les coeurs les plus désespérés.

Vers six heures du matin, d'Artagnan se réveilla avec ce malaise
qui accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise
nuit. Sa toilette n'était pas longue à faire; il se tâta pour
savoir si on n'avait pas profité de son sommeil pour le voler, et
ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et
ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et
sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la
recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la
première chose qu'il aperçut à travers le brouillard humide et
grisâtre fut l'honnête Planchet qui, les deux chevaux en main,
l'attendait à la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel
d'Artagnan était passé sans même soupçonner son existence.


CHAPITRE XXV
PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied à
terre à la porte de M. de Tréville, et monta rapidement
l'escalier. Cette fois, il était décidé à lui raconter tout ce qui
venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils
dans toute cette affaire; puis, comme M. de Tréville voyait
presque journellement la reine, il pourrait peut-être tirer de
Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme à qui l'on
faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.

M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui
prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute cette aventure,
qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Artagnan eut achevé:

«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d'une lieue.

-- Mais, que faire? dit d'Artagnan.

-- Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme
je vous l'ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui
raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme,
qu'elle ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté,
et, à votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à
vous dire. Reposez vous en sur moi.»

D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n'avait pas
l'habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait,
il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de
reconnaissance pour le passé et pour l'avenir, et le digne
capitaine, qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune
homme si brave et si résolu, lui serra affectueusement la main en
lui souhaitant un bon voyage.

Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à
l'instant même, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs,
afin de veiller à la confection de son portemanteau. En
s'approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du
matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit,
la veille, le prudent Planchet sur le caractère sinistre de son
hôte revint alors à l'esprit de d'Artagnan, qui le regarda plus
attentivement qu'il n'avait fait encore. En effet, outre cette
pâleur jaunâtre et maladive qui indique l'infiltration de la bile
dans le sang et qui pouvait d'ailleurs n'être qu'accidentelle,
d'Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
l'habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même
façon qu'un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes
larmes qu'un homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et
si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu
d'attention, à le distinguer du visage.

Il sembla donc à d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et
même que ce masque était des plus désagréables à voir.

En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme,
passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille,
M. Bonacieux l'interpella.

«Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de
grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez
à l'heure où les autres sortent.

-- On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le
jeune homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai
que lorsque l'on possède une jeune et jolie femme, on n'a pas
besoin de courir après le bonheur: c'est le bonheur qui vient vous
trouver; n'est-ce pas, monsieur Bonacieux?»

Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire.

«Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où
diable avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il
paraît qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.»

D'Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de
boue; mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même
temps sur les souliers et les bas du mercier; on eût dit qu'on les
avait trempés dans le même bourbier; les uns et les autres étaient
maculés de taches absolument pareilles.

Alors une idée subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit
homme gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d'un
habit sombre, traité sans considération par les gens d'épée qui
composaient l'escorte, c'était Bonacieux lui-même. Le mari avait
présidé à l'enlèvement de sa femme.

Il prit à d'Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du
mercier et de l'étrangler; mais, nous l'avons dit, c'était un
garçon fort prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui
s'était faite sur son visage était si visible, que Bonacieux en
fut effrayé et essaya de reculer d'un pas; mais justement il se
trouvait devant le battant de la porte, qui était fermée, et
l'obstacle qu'il rencontra le força de se tenir à la même place.

«Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan,
il me semble que si mes bottes ont besoin d'un coup d'éponge, vos
bas et vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que
de votre côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux?
Ah! diable, ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre
âge et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre.

-- Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j'ai été à Saint-
Mandé pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne
puis absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais,
j'en ai rapporté toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le
temps de faire disparaître.»

Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but
de sa course fut une nouvelle preuve à l'appui des soupçons
qu'avait conçus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce
que Saint-Mandé est le point absolument opposé à Saint-Cloud.

Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux
savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des
moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à
laisser échapper son secret. Il s'agissait seulement de changer
cette probabilité en certitude.

«Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans
façon, dit d'Artagnan; mais rien n'altère comme de ne pas dormir,
j'ai donc une soif d'enragé; permettez-moi de prendre un verre
d'eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre
voisins.»

Et sans attendre la permission de son hôte, d'Artagnan entra
vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit.
Le lit n'était pas défait. Bonacieux ne s'était pas couché. Il
rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait
accompagné sa femme jusqu'à l'endroit où on l'avait conduite, ou
tout au moins jusqu'au premier relais.

«Merci, maître Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre,
voilà tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez
moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il
aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos
souliers.»

Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se
demandant s'il ne s'était pas enferré lui-même.

Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effaré.

«Ah! monsieur, s'écria Planchet dès qu'il eut aperçu son maître,
en voilà bien d'une autre, et il me tardait bien que vous
rentrassiez.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda d'Artagnan.

-- Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en
mille de deviner la visite que j'ai reçue pour vous en votre
absence.

-- Quand cela?

-- Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez
M. de Tréville.

-- Et qui donc est venu? Voyons, parle.

-- M. de Cavois.

-- M. de Cavois?

-- En personne.

-- Le capitaine des gardes de Son Éminence?

-- Lui-même.

-- Il venait m'arrêter?

-- Je m'en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.

-- Il avait l'air patelin, dis-tu?

-- C'est-à-dire qu'il était tout miel, monsieur.

-- Vraiment?

-- Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous
voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

-- Et tu lui as répondu?

-- Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de
la maison, comme il le pouvait voir.

-- Alors qu'a-t-il dit?

-- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée;
puis il a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est
parfaitement disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être
de cette entrevue.»

-- Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en
souriant le jeune homme.

-- Aussi, je l'ai vu, le piège, et j'ai répondu que vous seriez
désespéré à votre retour.

-- Où est-il allé? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne,
ai-je répondu. Et quand est-il parti?

-- Hier soir.»

-- Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es véritablement
un homme précieux.

-- Vous comprenez, monsieur, j'ai pensé qu'il serait toujours
temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant
que vous n'étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui
aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi,
je puis mentir.

-- Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d'homme
véridique: dans un quart d'heure nous partons.

-- C'est le conseil que j'allais donner à monsieur; et où allons-
nous, sans être trop curieux?

-- Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que
j'étais allé. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hâte d'avoir des
nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi,
de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

-- Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous
voudrez; l'air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je
crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...

-- Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je
m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se
doute de rien. Tu me rejoindras à l'hôtel des Gardes. À propos,
Planchet, je crois que tu as raison à l'endroit de notre hôte, et
que c'est décidément une affreuse canaille.

-- Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je
suis physionomiste, moi, allez!»

D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été
convenue; puis, pour n'avoir rien à se reprocher, il se dirigea
une dernière fois vers la demeure de ses trois amis: on n'avait
reçu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfumée et
d'une écriture élégante et menue était arrivée pour Aramis.
D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait
dans les écuries de l'hôtel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y
eût pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même.

«C'est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
portemanteau à l'équipement; maintenant selle les trois autres, et
partons.

-- Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
demanda Planchet avec son air narquois.

-- Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d'Artagnan, mais
avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si
toutefois nous les retrouvons vivants.

-- Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin
il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.

-- Amen», dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l'hôtel des Gardes, s'éloignèrent chacun
par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barrière
de la Villette et l'autre par la barrière de Montmartre, pour se
rejoindre au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant
été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus
heureux résultats. D'Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à
Pierrefitte.

Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la
nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul
instant; il n'avait oublié aucun des incidents du premier voyage,
et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la
route. Il en résultait qu'il avait sans cesse le chapeau à la
main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de
d'Artagnan, qui craignait que, grâce à cet excès de politesse, on
ne le prît pour le valet d'un homme de peu.

Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touchés de
l'urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté
sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à
Chantilly sans accident aucun et descendirent à l'hôtel du Grand
Saint Martin, le même dans lequel ils s'étaient arrêtés lors de
leur premier voyage.

L'hôte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux
chevaux de main, s'avança respectueusement sur le seuil de la
porte. Or, comme il avait déjà fait onze lieues, d'Artagnan jugea
à propos de s'arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l'hôtel.
Puis peut-être n'était-il pas prudent de s'informer du premier
coup de ce qu'était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces
réflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui
que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra
dans une petite chambre destinée à recevoir ceux qui désiraient
être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur
vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora
encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son
voyageur à la première vue.

Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.

Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers
gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et
voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la
simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hôte
voulut le servir lui-même; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter
deux verres et entama la conversation suivante:

«Ma foi, mon cher hôte, dit d'Artagnan en remplissant les deux
verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin et si vous m'avez
trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que,
comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez
donc ce verre, et buvons. À quoi boirons-nous, voyons, pour ne
blesser aucune susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre
établissement!

-- Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hôte, et je la remercie
bien sincèrement de son bon souhait.

-- Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus
d'égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n'y a
que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien
reçu; dans les hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et
le voyageur est victime des embarras de son hôte; or, moi qui
voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous
les aubergistes faire fortune.

-- En effet, dit l'hôte, il me semble que ce n'est pas la première
fois que j'ai l'honneur de voir monsieur.

-- Bah? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les
dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez
vous. Tenez, j'y étais encore il y a dix ou douze jours à peu
près; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à
telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un
étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle
querelle.

-- Ah! oui vraiment! dit l'hôte, et je me le rappelle
parfaitement. N'est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut
me parler?

-- C'est justement le nom de mon compagnon de voyage.

«Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?

-- Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu'il n'a pas pu continuer
sa route.

-- En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne
l'avons pas revu.

-- Il nous a fait l'honneur de rester ici.

-- Comment! il vous a fait l'honneur de rester ici?

-- Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.

-- Et de quoi?

-- De certaines dépenses qu'il a faites.

-- Eh bien, mais les dépenses qu'il a faites, il les paiera.

-- Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le
sang! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore
le chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas,
c'était à moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'était moi qui
l'avais envoyé chercher.

-- Mais Porthos est donc blessé?

-- Je ne saurais vous le dire, monsieur.

-- Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant
être mieux informé que personne.

-- Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous
savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos
oreilles répondraient pour notre langue.

-- Eh bien, puis-je voir Porthos?

-- Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et
frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c'est vous.

-- Comment! que je prévienne que c'est moi?

-- Oui, car il pourrait vous arriver malheur.

-- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive?

-- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et,
dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le
corps ou vous brûler la cervelle.

-- Que lui avez-vous donc fait?

-- Nous lui avons demandé de l'argent.

-- Ah! diable, je comprends cela; c'est une demande que Porthos
reçoit très mal quand il n'est pas en fonds; mais je sais qu'il
devait y être.

-- C'est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison
est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les
semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre
note; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais
moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose,
il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu'il avait joué
la veille.

-- Comment, il avait joué la veille! et avec qui?

-- Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et
auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.

-- C'est cela, le malheureux aura tout perdu.

-- Jusqu'à son cheval, monsieur, car lorsque l'étranger a été pour
partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval
de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il
nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait
pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait
prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous à fait dire
que nous étions des faquins de douter de la parole d'un
gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval
était à lui, il fallait bien que cela fût.

-- Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan.

-- Alors, continua l'hôte, je lui fis répondre que du moment où
nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du
paiement, j'espérais qu'il aurait au moins la bonté d'accorder la
faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l'Aigle d'Or;
mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il
désirait y rester.

«Cette réponse était trop flatteuse pour que j'insistasse sur son
départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui
est la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit
cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme
il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des
plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre
qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore bien
médiocre pour une pareille personne.

«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu'il disait, je
crus devoir insister; mais, sans même se donner la peine d'entrer
en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table
de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un
déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il
brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se
mêler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce
temps-là, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce
n'est son domestique.

-- Mousqueton est donc ici?

-- Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de
fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du
désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe
que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens
dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui
refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans
demander.

-- Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqué
dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.

-- Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arrive
seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une
intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme
ruiné.

-- Non, car Porthos vous paiera.

-- Hum! fit l'hôtelier d'un ton de doute.

-- C'est le favori d'une très grande dame qui ne le laissera pas
dans l'embarras pour une misère comme celle qu'il vous doit.

-- Si j'ose dire ce que je crois là-dessus...

-- Ce que vous croyez?

-- Je dirai plus: ce que je sais.

-- Ce que vous savez?

-- Et même ce dont je suis sûr.

-- Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?

-- Je dirai que je connais cette grande dame.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Et comment la connaissez-vous?

-- Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre
discrétion...

-- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas à vous repentir
de votre confiance.

-- Eh bien, monsieur, vous concevez, l'inquiétude fait faire bien
des choses.

-- Qu'avez-vous fait?

-- Oh! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créancier.

-- Enfin?

-- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n'était pas
encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il
fallait bien qu'il nous chargeât de ses commissions.

-- Ensuite?

-- Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais
bien sûr, j'ai profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui
allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette
duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de M. Porthos,
qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas?

-- À peu près.

-- Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande
dame?

-- Non; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.

-- Savez-vous ce que c'est que cette prétendue duchesse?

-- Je vous le répète, je ne la connais pas.

-- C'est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée
Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne
encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort
singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.

-- Comment savez-vous cela?

-- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la
lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était
encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée.

-- Mais il a donc reçu un coup d'épée?

-- Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit là?

-- Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée.

-- Oui; mais il m'avait si fort défendu de le dire!

-- Pourquoi cela?

-- Dame! monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet
étranger avec lequel vous l'avez laisse en dispute, et que c'est
cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades,
l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort
glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser
en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à
personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu.

-- Ainsi c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit?

-- Et un maître coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre
ami ait l'âme chevillée dans le corps.

-- Vous étiez donc là?

-- Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai
vu le combat sans que les combattants me vissent.

-- Et comment cela s'est-il passé?

-- Oh! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se
sont mis en garde; l'étranger a fait une feinte et s'est fendu;
tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la
parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est
tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son
épée à la gorge; et M. Porthos, se voyant à la merci de son
adversaire, s'est avoué vaincu. Sur quoi, l'étranger lui a demandé
son nom et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non
M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est
monté à cheval et a disparu.

-- Ainsi c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger?

-- Il paraît que oui.

-- Et savez-vous ce qu'il est devenu?

-- Non; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment et nous ne
l'avons pas revu depuis.

-- Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous
dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?

-- Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que
j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer.

-- Bah! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous
paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard.

-- Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les
cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement
répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de
M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier.

-- Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?

-- Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière
nous avions fait la commission.

-- Si bien qu'il attend toujours son argent?

-- Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois,
c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste.

-- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.

-- Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce
qu'a dit Pathaud.

-- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir;
d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.

-- Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans
compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu'il
est habitué à bien vivre.

-- Eh bien, si sa maîtresse l'abandonne, il trouvera des amis, je
vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n'ayez aucune inquiétude,
et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son état.

-- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne
pas dire un mot de la blessure.

-- C'est chose convenue; vous avez ma parole.

-- Oh! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous!

-- N'ayez pas peur; il n'est pas si diable qu'il en a l'air.

En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hôte
un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il
paraissait beaucoup tenir: sa créance et sa vie.

Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor
était tracé, à l'encre noire, un n° 1 gigantesque; d'Artagnan
frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint
de l'intérieur, il entra.

Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec
Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche
chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu'à chaque coin
d'une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux
casseroles, d'où s'exhalait une double odeur de gibelotte et de
matelote qui réjouissait l'odorat. En outre, le haut d'un
secrétaire et le marbre d'une commode étaient couverts de
bouteilles vides.

À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et
Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s'en
alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait
avoir l'inspection particulière.

«Ah! pardieu! c'est vous, dit Porthos à d'Artagnan, soyez le
bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous.
Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine
inquiétude, vous savez ce qui m'est arrivé?

-- Non.

-- L'hôte ne vous a rien dit?

-- J'ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.»

-- Porthos parut respirer plus librement.

«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua
d'Artagnan.

-- Il m'est arrivé qu'en me fendant sur mon adversaire, à qui
j'avais déjà allongé trois coups d'épée, et avec lequel je voulais
en finir d'un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me
suis foulé le genou.

-- Vraiment?

-- D'honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais
laissé que mort sur la place, je vous en réponds.

-- Et qu'est-il devenu?

-- Oh! je n'en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
demander son reste; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est-
il arrivé?

-- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher
Porthos, vous retient au lit?

-- Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je
serai sur pied.

-- Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris?
Vous devez vous ennuyer cruellement ici.

-- C'était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous
avoue une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le
dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles
que vous m'aviez distribuées j'ai, pour me distraire, fait monter
près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j'ai
proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes
soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne,
sans compter mon cheval, qu'il a encore emporté par dessus le
marché. Mais vous, mon cher d'Artagnan?

-- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être
privilégié de toutes façons, dit d'Artagnan; vous savez le
proverbe: "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous êtes trop
heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous
importent, à vous, les revers de la fortune! n'avez-vous pas,
heureux coquin que vous êtes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui
ne peut manquer de vous venir en aide?

-- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon,
répondit Porthos de l'air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit
de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument
besoin, vu la position où je me trouvais...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m a
pas répondu.

-- Vraiment?

-- Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus
pressante encore que la première; mais vous voilà, mon très cher,
parlons de vous. Je commençais, je vous l'avoue, à être dans une
certaine inquiétude sur votre compte.

-- Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu'il paraît,
mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les
casseroles pleines et les bouteilles vides.

-- Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre
jours que l'impertinent m'a monté son compte, et que je les ai mis
à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une
façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous
le voyez, craignant toujours d'être forcé dans la position, je
suis armé jusqu'aux dents.

-- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps
en temps vous faites des sorties.»

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable
foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il
rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous
voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément
de victuailles.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un
service.

-- Lequel, monsieur?

-- C'est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me
trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu'il me fît
jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.

-- Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien
de plus facile. Il s'agit d'être adroit, voilà tout. J'ai été
élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était
quelque peu braconnier.

-- Et le reste du temps, que faisait-il?

-- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée
assez heureuse.

-- Laquelle?

-- Comme c'était au temps des guerres des catholiques et des
huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les
huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au
nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui
permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or il se
promenait habituellement, son escopette sur l'épaule, derrière les
haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un
catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans
son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du
voyageur; puis, lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un
dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le
voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire
que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un
zèle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un
quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la
supériorité de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis
catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère
aîné huguenot.

-- Et comment a fini ce digne homme? demanda d'Artagnan.

-- Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il
s'était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un
catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent
tous deux; de sorte qu'ils se réunirent contre lui et le pendirent
à un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu'ils
avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à
boire, mon frère et moi.

-- Et que fîtes-vous? dit d'Artagnan.

-- Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en
sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon
frère alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur
celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur
avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance
de notre pauvre père qui avait pris la précaution de nous élever
chacun dans une religion différente.

-- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît
avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que,
dans ses moments perdus, le brave homme était braconnier?

-- Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appris à nouer un collet et
à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j'ai vu que
notre gredin d'hôte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes
bonnes pour des manants, et qui n'allaient point à deux estomacs
aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon
ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince,
j'ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au
bord des pièces d'eau de Son Altesse, j'ai glissé des lignes dans
les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne
manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de
lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments légers et sains,
convenables pour des malades.

-- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? c'est votre
hôte?

-- C'est-à-dire, oui et non.

-- Comment, oui et non?

-- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur.

-- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de
choses instructives.

-- Voici, monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontré dans mes
pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre
autres le Nouveau Monde.

-- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles
qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode?

-- Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour.

-- C'est juste, Mousqueton; je m'en rapporte à vous, et j'écoute.

-- Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l'avait
accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon
compatriote, de sorte que nous nous liâmes d'autant plus
rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de
caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de
sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les
naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples
noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux.
D'abord, je ne voulais pas croire qu'on pût en arriver à ce degré
d'adresse, de jeter à vingt ou trente pas l'extrémité d'une corde
où l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la
vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à
chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
livrai à cet exercice, et comme la nature m'a doué de quelques
facultés, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme
du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien
garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave
a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme
je sais maintenant où est le bon coin, j'y puise. Voici, monsieur,
comment le Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les
bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire.
Maintenant, voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention,
vous nous direz ce que vous en pensez.

-- Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner.

-- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que
nous déjeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est
devenu lui-même, depuis dix jours qu'il nous a quittés.

-- Volontiers», dit d'Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de
convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les
hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blessé
avait été forcé de s'arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé
Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui
l'accusaient d'être un faux-monnayeur, et comment, lui,
d'Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte
de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.

Mais là s'arrêta la confidence de d'Artagnan; il annonça seulement
qu'à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre
chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de
ses compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui
qui lui était destiné était déjà installé dans l'écurie de
l'hôtel.

En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les
chevaux étaient suffisamment reposés, et qu'il serait possible
d'aller coucher à Clermont.

Comme d'Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu'il lui
tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la
main au malade, et le prévint qu'il allait se mettre en route pour
continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la
même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l'hôtel
du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui
permettrait pas de s'éloigner d'ici là. D'ailleurs il fallait qu'il
restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.

D'Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir
recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à
l'hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d'un de ses
chevaux de main.


CHAPITRE XXVI
LA THÈSE D'ARAMIS

D'Artagnan n'avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa
procureuse. C'était un garçon fort sage que notre Béarnais, si
jeune qu'il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire
tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu
qu'il n'y a pas d'amitié qui tienne à un secret surpris, surtout
quand ce secret intéresse l'orgueil; puis on a toujours une
certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie.

Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue à venir, et décidé
qu'il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa
fortune, d'Artagnan n'était pas fâché de réunir d'avance dans sa
main les fils invisibles à l'aide desquels il comptait les mener.

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui
serrait le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux
qui devait lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous
de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du
regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il éprouvait
qu'il n'arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n'y
avait pas de doute, elle était victime d'une vengeance du cardinal
et comme on le sait, les vengeances de Son Éminence étaient
terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du
ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-même et sans doute ce que
lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eût
trouvé chez lui.

Rien ne fait marcher le temps et n'abrège la route comme une
pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de
l'organisation de celui qui pense. L'existence extérieure
ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par
son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de
distance. On part d'un lieu, et l'on arrive à un autre, voilà
tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre
souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille
images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie à cette hallucination que d'Artagnan franchit, à l'allure
que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent
Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvînt d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route.

Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le
cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot,
il s'arrêta à la porte.

Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut;
d'Artagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la
grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu'il
n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien à
craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.

«Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser
ici il y a une douzaine de jours?

-- Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux,
aimable, bien fait?

-- De plus, blessé à l'épaule.

-- C'est cela!

-- Justement.

-- Eh bien, monsieur, il est toujours ici.

-- Ah! pardieu, ma chère dame, dit d'Artagnan en mettant pied à
terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet,
vous me rendez la vie; où est-il, ce cher Aramis, que je
l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hâte de le revoir.

-- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en
ce moment.

-- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme?

-- Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il
n'est pas avec une femme.

-- Et avec qui est-il donc?

-- Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites
d'Amiens.

-- Mon Dieu! s'écria d'Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus
mal?

-- Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la
grâce l'a touché et il s'est décidé à entrer dans les ordres.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublié qu'il n'était
mousquetaire que par intérim.

-- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?

-- Plus que jamais.

-- Eh bien, monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la
cour, au second, n° 5.»

D'Artagnan s'élança dans la direction indiquée et trouva un de ces
escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans
les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi
chez le futur abbé; les défilés de la chambre d'Aramis étaient
gardés ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin
stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant
plus d'intrépidité qu'après bien des années d'épreuve, Bazin se
voyait enfin près d'arriver au résultat qu'il avait éternellement
ambitionné.

En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un
homme d'Église, et il attendait avec impatience le moment sans
cesse entrevu dans l'avenir où Aramis jetterait enfin la casaque
aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque
jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait
seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel,
disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme.

Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité,
cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur
physique à la douleur morale avait produit l'effet si longtemps
désiré: Aramis, souffrant à la fois du corps et de l'âme, avait
enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait
regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui
était arrivé, c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse
et sa blessure à l'épaule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se
trouvait, être plus désagréable à Bazin que l'arrivée de
d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon
des idées mondaines qui l'avaient si longtemps entraîné. Il
résolut donc de défendre bravement la porte; et comme, trahi par
la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis était
absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le
comble de l'indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse
conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de
Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.

Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours de
maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une
polémique avec le valet de son ami, il l'écarta tout simplement
d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n° 5.

La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de
coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte,
était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de
papier et d'énormes in-folio; à sa droite était assis le supérieur
des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux
étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu'un jour
mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets
mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre
d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est
mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur
sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le
chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et
de toute espèce.

Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un
coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à
la muraille.

Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la
tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune
homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le
mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la
terre.

«Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux
de vous voir.

-- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore
bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.

-- À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire
douter?

-- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord
entrer dans l'appartement de quelque homme Église; puis une autre
erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs:
c'est que vous ne fussiez gravement malade.»

Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils
comprirent l'intention, un regard presque menaçant; mais
d'Artagnan ne s'en inquiéta pas.

«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan;
car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous
confessez à ces messieurs.»

Aramis rougit imperceptiblement.

«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le
jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me
réjouir en vous voyant sain et sauf.

-- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas
malheureux.

-- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude
danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main
d'Artagnan aux deux ecclésiastiques.

-- Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à
l'unisson.

-- Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en
leur rendant leur salut à son tour.

-- Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous
allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos
lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et
moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont
l'intérêt nous captive depuis longtemps; je serais charmé d'avoir
votre avis.

-- L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit
d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que
prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à
la science de ces messieurs.»

Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.

«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux;
voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma thèse doit
être surtout dogmatique et didactique.

-- Votre thèse! vous faites donc une thèse?

-- Sans doute, répondit le jésuite; pour l'examen qui précède
l'ordination, une thèse est de rigueur.

-- L'ordination! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce
que lui avaient dit successivement l'hôtesse et
Bazin,... l'ordination!»

Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages
qu'il avait devant lui.

«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose
gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme,
qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: «or, comme
vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma
thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût
idéale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet
qui n'a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu'il y
a matière à de magnifiques développements.

_«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria
est.»_

D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas
plus à cette citation qu'à celle que lui avait faite
M. de Tréville à propos des présents qu'il prétendait que
d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham.

«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité:
les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres
inférieurs, quand ils donnent la bénédiction.

-- Admirable sujet! s'écria le jésuite.

-- Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de
d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le
jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme
un écho.

Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à
l'enthousiasme des deux hommes noirs.

«Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui
exige une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j'ai
avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité,
que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient
fait un peu négliger l'étude. Je me trouverai donc plus à mon
aise, _facilius natans_, dans un sujet de mon choix, qui serait à
ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la
métaphysique en philosophie.»

D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi.

«Voyez quel exorde! s'écria le jésuite.

-- _Exordium_, répéta le curé pour dire quelque chose.

-- _Quemadmodum minter coelorum immensitatem._»

Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que
son ami bâillait à se démonter la mâchoire.

«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan
goûtera plus vivement nos paroles.

-- Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce
latin m'échappe.

-- D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé,
transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de
reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette
glose.

-- Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-
vous bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux
bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit
avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Évangile: _imponite
manus_, et non pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.

-- Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. -- À
saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jésuite: _Ponite digitos_. Présentez les doigts; y
êtes-vous maintenant?

-- Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est
subtile.

-- Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les
doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien
de doigts bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le
Fils, et un pour le Saint-Esprit.»

Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois
pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hiérarchie
ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des
anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et
sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre
indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié,
_argumentum omni denudatum ornamento_. Je ferais avec cela,
continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci.»

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.

D'Artagnan frémit.

«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse,
mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais
choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de
votre goût: _Non inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux
encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au
Seigneur.

-- Halte-là! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie;
il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de
l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par
les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez
vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!

-- Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la
tête.

-- Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un
écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des
pélagiens et des demi-pélagiens.

-- Mais, mon révérend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de
la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête.

-- Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le
temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on
s'offre à Dieu? écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est
le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voilà ma
conclusion.

-- C'est la mienne aussi, dit le curé.

-- Mais de grâce!... dit Aramis.

-- _Desideras diabolum_, infortuné! s'écria le jésuite.

-- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en
gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en
supplie.»

D'Artagnan tournait à l'idiotisme; il lui semblait être dans une
maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il
voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point
la langue qui se parlait devant lui.

«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous
laquelle commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas
que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne
serait pas orthodoxe...»

Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.

«Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison,
d'Artagnan?

-- Je le crois pardieu bien!» s'écria celui-ci.

Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.

«Voici mon point de départ, c'est un syllogisme: le monde ne
manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un
sacrifice; or l'Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au
Seigneur.

-- Cela est vrai, dirent les antagonistes.

-- Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et
puis j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à
M. Voiture l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille
compliments.

-- Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.

-- Un rondeau! dit machinalement le curé.

-- Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque
peu.

-- Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la
théologie en vers.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas
exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:

_Vous qui pleurez un passé plein de charmes,_
_Et qui traînez des jours infortunés,_
_Tous vos malheurs se verront terminés,_
_Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,_
_Vous qui pleurez._

D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans
son opinion.

«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en
effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.

-- Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.

-- Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte
se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle
aura le succès d'une plaidoirie de maître Patru.

-- Plaise à Dieu! s'écria Aramis transporté.

-- Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en
vous à haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon
jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.

-- Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.

-- Présomption mondaine!

-- Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.

-- Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?

-- Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je
vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez
satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos avis.

-- Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des
dispositions excellentes.

-- Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous
n'avons pas à craindre qu'une partie du grain soit tombée sur la
pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel
aient mangé le reste, _aves coeli coznederunt illam_.

-- Que la peste t'étouffe avec ton latin! dit d'Artagnan, qui se
sentait au bout de ses forces.

-- Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.

-- À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez
d'être une des lumières de l'Église; veuille le Ciel que cette
lumière ne soit pas un feu dévorant.»

D'Artagnan, qui pendant une heure s'était rongé les ongles
d'impatience, commençait à attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan,
et s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'était tenu debout et
qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse
jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le
missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur
frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta
aussitôt près de d'Artagnan qui rêvait encore.

Restés seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence
embarrassé; cependant il fallait que l'un des deux le rompît le
premier, et comme d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet
honneur à son ami:

«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées
fondamentales.

-- Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur
tout à l'heure.

-- Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous
m'en avez déjà ouï parler, n'est-ce pas, mon ami?

-- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous
plaisantiez.

-- Avec ces sortes de choses! Oh! d'Artagnan!

-- Dame! on plaisante bien avec la mort.

-- Et l'on a tort, d'Artagnan: car la mort, c'est la porte qui
conduit à la perdition ou au salut.

-- D'accord; mais, s'il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis;
vous devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à
moi, j'ai à peu près oublié le peu de latin que je n'ai jamais su;
puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mangé depuis ce matin dix
heures, et j'ai une faim de tous les diables.

-- Nous dînerons tout à l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil
jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez
vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et
de fruits.

-- Qu'entendez-vous par tétragones? demanda d'Artagnan avec
inquiétude.

-- J'entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous
j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction à la règle,
car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet.

-- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec
vous, je le subirai.

-- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il
ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à
votre âme.

-- Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont
dire nos amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de
déserteur, je vous en préviens.

-- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est Église que
j'avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait
violence pour prendre la casaque de mousquetaire.

-- Moi, je n'en sais rien.

-- Vous ignorez comment j'ai quitté le séminaire?

-- Tout à fait.

-- Voici mon histoire; d'ailleurs les Écritures disent:
«Confessez-vous les uns aux autres», et je me confesse à vous,
d'Artagnan.

-- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je
suis bon homme.

-- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

-- Alors, dites, je vous écoute.

-- J'étais donc au séminaire depuis l'âge de neuf ans, j'en avais
vingt dans trois jours, j'allais être abbé, et tout était dit. Un
soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je
fréquentais avec plaisir -- on est jeune que voulez-vous! on est
faible -- un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies
des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans
être annoncé. Justement, ce soir-là, j'avais traduit un épisode de
Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me
faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule,
les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée,
je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je
sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant:

«-- Monsieur l'abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

«-- Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n'ayant
jamais osé m'en donner.

«-- Eh bien, écoutez-moi, monsieur l'abbé, si vous retournez dans
la maison où je vous ai rencontré ce soir, j'oserai, moi.»

«Je crois que j'eus peur, je devins fort pâle, je sentis les
jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne
trouvai pas, je me tus.

«L'officier attendait cette réponse, et voyant qu'elle tardait, il
se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je
rentrai au séminaire.

«Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu
le remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte était terrible, et,
tout inconnue qu'elle était restée au monde, je la sentais vivre
et remuer au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que
je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l'ordination, et,
sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.

«J'allai trouver le meilleur maître d'armes de Paris, je fis
condition avec lui pour prendre une leçon d'escrime chaque jour,
et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le
jour anniversaire de celui où j'avais été insulté, j'accrochai ma
soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je
me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je
savais que devait se trouver mon homme. C'était rue des Francs-
Bourgeois, tout près de la Force.

«En effet, mon officier y était; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.

«-- Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore
des coups de carme, s'il me prend fantaisie de vous désobéir?»

«L'officier me regarda avec étonnement, puis il dit:

«-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.

«-- Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des
saints et qui traduit Judith en vers.

«-- Ah! ah! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me
voulez-vous?

«-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour
de promenade avec moi.

«-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus
grand plaisir.

«-- Non, pas demain matin, s'il vous plaît, tout de suite.

«-- Si vous l'exigez absolument...

«-- Mais oui, je l'exige.

«-- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous dérangez
pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous
achever le dernier couplet.»

«Nous sortîmes.

«Je le menai rue Payenne, juste à l'endroit où un an auparavant,
heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai
rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l'épée à
la main, et à la première passe, je le tuai roide.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'épée
au travers du corps, on pensa que c'était moi qui l'avait
accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour
quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis
la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m'avait, en dehors
de mes leçons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me
décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait
fort aimé mon père, tué au siège d'Arras, et l'on m'accorda cette
casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de Église

-- Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier et que demain? Que vous
est-il donc arrivé aujourd'hui, qui vous donne de si méchantes
idées?

-- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a été un avertissement
du Ciel.

-- Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-là qui vous fait le plus
souffrir.

-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus
sanglante, une blessure faite par une femme.»

L'oeil d'Aramis étincela malgré lui.

«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence,
ne parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir
des chagrins d'amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, à
votre avis, retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque
grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j'aurais fait la
cour dans une garnison, fi!

-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos
visées plus haut.

-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d'ambition? un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et
se trouve grandement déplacé dans le monde!

-- Aramis, Aramis! s'écria d'Artagnan en regardant son ami avec un
air de doute.

-- Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant;
tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour
dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher
d'Artagnan! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte
d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en
aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux; gardez-vous
de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un
daim blessé.

-- Hélas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant à son tour
un profond soupir, c'est mon histoire à moi-même que vous faites
là.

-- Comment?

-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être
enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a conduite;
elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.

-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitté volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est
interdite, tandis que...

-- Tandis que...

-- Rien, reprit Aramis, rien.

-- Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c'est un parti pris,
une résolution arrêtée?

-- À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd'hui demain vous ne
serez plus pour moi qu'une ombre; où plutôt même, vous n'existerez
plus. Quant au monde, c'est un sépulcre et pas autre chose.

-- Diable! c'est fort triste ce que vous me dites là.

-- Que voulez-vous! ma vocation m'attire, elle m'enlève.

D'Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:

«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.

-- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-même,
mais je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites
fi; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.

-- Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.

-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre
qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de
votre grisette ou de votre fille de chambre.

-- Quelle lettre? s'écria vivement Aramis.

-- Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu'on
m'a remise pour vous.

-- Mais de qui cette lettre?

-- Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au
désespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui
aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui,
pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura
cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.

-- Que dites-vous là?

-- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un
sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des
ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!

-- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'écria Aramis, tu me fais mourir!

-- Enfin, la voici!» dit d'Artagnan.

Et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora,
son visage rayonnait.

«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le
messager.

-- Merci, d'Artagnan! s'écria Aramis presque en délire. Elle a été
forcée de retourner à Tours; elle ne m'est pas infidèle, elle
m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse, le
bonheur m'étouffe!»

Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint
Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui
avaient roulé sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l'omelette.

«Fuis, malheureux! s'écria Aramis en lui jetant sa calotte au
visage; retourne d'où tu viens, remporte ces horribles légumes et
cet affreux entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un
gigot à l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.»

Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce
changement, laissa mélancoliquement glisser l'omelette dans les
épinards, et les épinards sur le parquet.

«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: _Non inutile
desiderium in oblatione_.

-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un
peu ce qu'on fait là-bas.»


CHAPITRE XXVII
LA FEMME D'ATHOS

«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d'Athos, dit
d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce
qui s'était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu'un
excellent dîner leur eut fait oublier à l'un sa thèse, à l'autre
sa fatigue.

-- Croyez-vous donc qu'il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée.

-- Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le
courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon épée le
choc des lances que celui des bâtons, je crains qu'Athos n'ait été
étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent
fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l'avoue, je
voudrais repartir le plus tôt possible.

-- Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me
sente guère en état de monter à cheval. Hier, j'essayai de la
discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m'empêcha de
continuer ce pieux exercice.

-- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de
guérir un coup d'escopette avec des coups de martinet; mais vous
étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que
je vous excuse.

-- Et quand partez-vous?

-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette
nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.

-- À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous
devez avoir besoin de repos.»

Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à
sa fenêtre.

«Que regardez-vous donc là? demanda d'Artagnan.

-- Ma foi! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons
d'écurie tiennent en bride; c'est un plaisir de prince que de
voyager sur de pareilles montures.

-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car
l'un de ces chevaux est à vous.

-- Ah! bah, et lequel?

-- Celui des trois que vous voudrez: je n'ai pas de préférence.

-- Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?

-- Sans doute.

-- Vous voulez rire, d'Artagnan.

-- Je ne ris plus depuis que vous parlez français.

-- C'est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours,
cette selle chevillée d'argent?

-- À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet
autre cheval qui caracole est à Athos.

-- Peste! ce sont trois bêtes superbes.

-- Je suis flatté qu'elles soient de votre goût.

-- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?

-- À coup sûr, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquiétez
pas d'où ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est
votre propriété.

-- Je prends celui que tient le valet roux.

-- À merveille!

-- Vive Dieu! s'écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de
ma douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le
corps. Ah! sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà,
et à l'instant même.»

Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.

«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau,
et chargez mes pistolets! dit Aramis.

-- Cette dernière recommandation est inutile, interrompit
d'Artagnan: il y a des pistolets chargés dans vos fontes.»

Bazin soupira.

«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan; on
gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.

-- Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque
larmoyant; il fût devenu évêque et peut-être cardinal.

-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi
sert d'être homme d'Église, je te prie? on n'évite pas pour cela
d'aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la
première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing;
et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu? il est cardinal
aussi, demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la
charpie.

-- Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé
dans le monde aujourd'hui.»

Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais
étaient descendus.

«Tiens-moi l'étrier, Bazin», dit Aramis.

Et Aramis s'élança en selle avec sa grâce et sa légèreté
ordinaire; mais après quelques voltes et quelques courbettes du
noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement
insupportables, qu'il pâlit et chancela. D'Artagnan qui, dans la
prévision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'élança
vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.

«C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul à
la recherche d'Athos.

-- Vous êtes un homme d'airain, lui dit Aramis.

-- Non, j'ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre
en m'attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les
bénédictions, hein?»

Aramis sourit.

«Je ferai des vers, dit-il.

-- Oui, des vers parfumés à l'odeur du billet de la suivante de
Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le
consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et
cela vous habituera aux manoeuvres.

-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me
retrouverez prêt à vous suivre.»

Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d'Artagnan, après avoir
recommandé son ami à Bazin et à l'hôtesse, trottait dans la
direction d'Amiens.

Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?

La position dans laquelle il l'avait laissé était critique; il
pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son
front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas
quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le
plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts
et de ses sympathies.

Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée.
L'air noble et distingué d'Athos, ces éclairs de grandeur qui
jaillissaient de temps en temps de l'ombre où il se tenait
volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d'humeur qui en
faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée
et mordante, cette bravoure qu'on eût appelée aveugle si elle
n'eût été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités
attiraient plus que l'estime, plus que l'amitié de d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.

En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l'élégant et
noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait
soutenir avantageusement la comparaison; il était de taille
moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien
proportionnée, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,
il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue
proverbiale parmi les mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants,
au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un
caractère indéfinissable de grandeur et de grâce; ses mains, dont
il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d'Aramis, qui
cultivait les siennes à grand renfort de pâte d'amandes et d'huile
parfumée; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la
fois, et puis, ce qu'il y avait d'indéfinissable dans Athos, qui
se faisait toujours obscur et petit, c'était cette science
délicate du monde et des usages de la plus brillante société,
cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans
ses moindres actions.

S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme
du monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui
avaient faits ses ancêtres ou qu'il s'était faits lui-même.
S'agissait-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les
familles nobles du royaume, leur généalogie, leurs alliances,
leurs armes et l'origine de leurs armes. L'étiquette n'avait pas
de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient
les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la
vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce
grand art, étonné le roi Louis XIII lui-même, qui cependant y
était passé maître.

Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à
cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son
éducation avait été si peu négligée, même sous le rapport des
études scolastiques, si rares à cette époque chez les
gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que détachait
Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos; deux ou trois
fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était arrivé,
lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de
remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa
probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre
transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience,
les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les
pauvres avec le septième commandement de Dieu. C'était donc un
homme fort extraordinaire qu'Athos.

Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature
si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la
vie matérielle, comme les vieillards tournent vers l'imbécillité
physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces
heures étaient fréquentes, s'éteignait dans toute sa partie
lumineuse, et son côté brillant disparaissait comme dans une
profonde nuit.

Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête
basse, l'oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait
pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit
Grimaud, qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le
regard atone de son maître jusqu'à son moindre désir, qu'il
satisfaisait aussitôt. La réunion des quatre amis avait-elle lieu
dans un de ces moments-là, un mot, échappé avec un violent effort,
était tout le contingent qu'Athos fournissait à la conversation.
En échange, Athos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans
qu'il y parût autrement que par un froncement de sourcil plus
indiqué et par une tristesse plus profonde.

D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et
pénétrant, n'avait, quelque intérêt qu'il eût à satisfaire sa
curiosité sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause à ce
marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de
lettres, jamais Athos ne faisait aucune démarche qui ne fût connue
de tous ses amis.

On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette
tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette
tristesse, que ce remède, comme nous l'avons dit, rendait plus
sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excès d'humeur noire au
jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants
ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos,
lorsqu'il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu'il
avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brodé
d'or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans
que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d'une demi-ligne,
sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans que sa
conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d'être
calme et agréable.

Ce n'était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette
tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de
l'année; juin et juillet étaient les mois terribles d'Athos.

Pour le présent, il n'avait pas de chagrin, il haussait les
épaules quand on lui parlait de l'avenir; son secret était donc
dans le passé, comme on l'avait dit vaguement à d'Artagnan.

Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait
encore plus intéressant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche,
dans l'ivresse la plus complète, n'avaient rien révélé, quelle que
fût l'adresse des questions dirigées contre lui.

«Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à
cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entraîné
dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera
le résultat et dont il ne devait tirer aucun profit.

-- Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons
probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: "Au
large, d'Artagnan! je suis pris." Et après avoir déchargé ses deux
pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût
dit vingt hommes, ou plutôt vingt diables enragés!»

Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son
cheval, lequel n'ayant pas besoin d'être excité emportait son
cavalier au galop.

Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et
demie, on était à la porte de l'auberge maudite.

D'Artagnan avait souvent médité contre l'hôte perfide une de ces
bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en espérance. Il entra
donc dans l'hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur
le pommeau de l'épée et faisant siffler sa cravache de la main
droite.

«Me reconnaissez-vous? dit-il à l'hôte, qui s'avançait pour le
saluer.

-- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les
yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d'Artagnan se
présentait.

-- Ah! vous ne me connaissez pas!

-- Non, Monseigneur.

-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu'avez-vous
fait de ce gentilhomme à qui vous eûtes l'audace, voici quinze
jours passés à peu près, d'intenter une accusation de fausse
monnaie?»

L'hôte pâlit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus
menaçante, et Planchet se modelait sur son maître.

«Ah! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'écria l'hôte de son ton de
voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j'ai payé cette
faute! Ah! malheureux que je suis!

-- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?

-- Daignez m'écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons,
asseyez-vous, par grâce!»

D'Artagnan, muet de colère et d'inquiétude, s'assit, menaçant
comme un juge. Planchet s'adossa fièrement à son fauteuil.

«Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hôte tout tremblant, car
je vous reconnais à cette heure; c'est vous qui êtes parti quand
j'eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.

-- Oui, c'est moi; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de
grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité.

-- Aussi veuillez m'écouter, et vous la saurez tout entière.

-- J'écoute.

-- J'avais été prévenu par les autorités qu'un faux-monnayeur
célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons,
tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos
chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait été
dépeint.

-- Après, après? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'où
venait le signalement si exactement donné.

-- Je pris donc, d'après les ordres de l'autorité, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
m'assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.

-- Encore! dit d'Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur
échauffait terriblement les oreilles.

-- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais
elles sont justement mon excuse. L'autorité m'avait fait peur, et
vous savez qu'un aubergiste doit ménager l'autorité.

-- Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu'est-il
devenu? Est-il mort? est-il vivant?

-- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
savez, et dont votre départ précipité, ajouta l'hôte avec une
finesse qui n'échappa point à d'Artagnan, semblait autoriser
l'issue. Ce gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son
valet, qui, par un malheur imprévu, avait cherché querelle aux
gens de l'autorité, déguisés en garçons d'écurie...

-- Ah! misérable! s'écria d'Artagnan, vous étiez tous d'accord, et
je ne sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!

-- Hélas! non, Monseigneur, nous n'étions pas tous d'accord, et
vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point
l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous
ignorons ce nom), monsieur votre ami, après avoir mis hors de
combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en
retraite en se défendant avec son épée dont il estropia encore un
de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'étourdit.

-- Mais, bourreau, finiras-tu? dit d'Artagnan. Athos, que devient
Athos?

-- En battant en retraite, comme j'ai dit à Monseigneur, il trouva
derrière lui l'escalier de la cave, et comme la porte était
ouverte, il tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on
était sûr de le retrouver là, on le laissa libre.

-- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on
ne cherchait qu'à l'emprisonner.

-- Juste Dieu! à l'emprisonner, Monseigneur? il s'emprisonna bien
lui-même, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne,
un homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés
grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs
camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni
des autres. Moi-même, quand je repris mes sens, j'allai trouver
M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'était passé, et
auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais
M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il
ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui
m'étaient parvenus n'émanaient pas de lui et que si j'avais le
malheur de dire à qui que ce fût qu'il était pour quelque chose
dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que
je m'étais trompé, monsieur, que j'avais arrêté l'un pour l'autre,
et que celui qu'on devait arrêter était sauvé.

-- Mais Athos? s'écria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait
de l'abandon où l'autorité laissait la chose; Athos, qu'est-il
devenu?

-- Comme j'avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier,
reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui
rendre sa liberté. Ah! monsieur, ce n'était plus un homme, c'était
un diable. À cette proposition de liberté, il déclara que c'était
un piège qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait
imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me
dissimulais pas la mauvaise position où je m'étais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j'étais
prêt à me soumettre à ses conditions.

«-- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout armé.»

«On s'empressa d'obéir à cet ordre; car vous comprenez bien,
monsieur, que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait
votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu'il ne
parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout
blessé qu'il était; alors, son maître l'ayant reçu, rebarricada la
porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.

-- Mais enfin, s'écria d'Artagnan, où est-il? où est Athos?

-- Dans la cave, monsieur.

-- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce
temps-là?

-- Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave!
vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave! Ah! si vous
pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais
reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.

-- Alors il est là, je le retrouverai là?

-- Sans doute, monsieur, il s'est obstiné à y rester. Tous les
jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une
fourche, et de la viande quand il en demande; mais, hélas! ce
n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande
consommation. Une fois, j'ai essayé de descendre avec deux de mes
garçons, mais il est entré dans une terrible fureur. J'ai entendu
le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton
qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles
étaient leurs intentions, le maître a répondu qu'ils avaient
quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu'ils les
tireraient jusqu'au dernier plutôt que de permettre qu'un seul de
nous mît le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai été me
plaindre au gouverneur, lequel m'a répondu que je n'avais que ce
que je méritais, et que cela m'apprendrait à insulter les
honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi.

-- De sorte que, depuis ce temps?... reprit d'Artagnan ne pouvant
s'empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.

-- De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci,
nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car,
monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont
dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en
pièce, la bière, l'huile et les épices, le lard et les saucissons;
et comme il nous est défendu d'y descendre, nous sommes forcés de
refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de
sorte que tous les jours notre hôtellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.

-- Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine,
que nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?

-- Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hôte. Mais tenez,
tenez, le voilà qui s'emporte.

-- Sans doute qu'on l'aura troublé, dit d'Artagnan.

-- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'écria l'hôte; il vient de
nous arriver deux gentilshommes anglais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez,
monsieur; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura
sollicité de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces
messieurs; et il aura refusé comme de coutume. Ah! bonté divine!
voilà le sabbat qui redouble!»

D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la
cave; il se leva et, précédé de l'hôte qui se tordait les mains,
et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il
s'approcha du lieu de la scène.

Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une
longue course et mouraient de faim et de soif.

«Mais c'est une tyrannie, s'écriaient-ils en très bon français,
quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas
laisser à ces bonnes gens l'usage de leur vin. Ça, nous allons
enfoncer la porte, et s'il est trop enragé, eh bien! nous le
tuerons.

-- Tout beau, messieurs! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de
sa ceinture; vous ne tuerez personne, s'il vous plaît.

-- Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d'Athos, qu'on
les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous
allons voir.»

Tout braves qu'ils paraissaient être, les deux gentilshommes
anglais se regardèrent en hésitant; on eût dit qu'il y avait dans
cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros des
légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent
honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq
ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte
un coup de pied à fendre une muraille.

«Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en
donner!

-- Mon Dieu, s'écria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan,
ce me semble.

-- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix à son tour, c'est
moi-même, mon ami.

-- Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces
enfonceurs de portes.»

Les gentilshommes avaient mis l'épée à la main, mais ils se
trouvaient pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore;
mais, comme la première fois, l'orgueil l'emporta, et un second
coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.

«Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
tirer.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, que la réflexion n'abandonnait
jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous
engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allez être criblés.
Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu,
autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos
épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons
passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout
à l'heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.

-- S'il en reste», grogna la voix railleuse d'Athos.

L'hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.

«Comment, s'il en reste! murmura-t-il.

-- Que diable! il en restera, reprit d'Artagnan; soyez donc
tranquille, à eux deux ils n'auront pas bu toute la cave.
Messieurs, remettez vos épées au fourreau.

-- Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.

-- Volontiers.»

Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet,
il lui fit signe de désarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au
fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos.
Et comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à
l'hôtelier.

«Maintenant, messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et,
dans dix minutes, je vous réponds qu'on vous y portera tout ce que
vous pourrez désirer.»

Les Anglais saluèrent et sortirent.

«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

-- À l'instant même», dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de
poutres gémissantes: c'étaient les contrescarpes et les bastions
d'Athos, que l'assiégé démolissait lui-même.

Un instant après, la porte s'ébranla, et l'on vit paraître la tête
pâle d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.

D'Artagnan se jeta à son cou et l'embrassa tendrement puis il
voulut l'entraîner hors de ce séjour humide, alors il s'aperçut
qu'Athos chancelait.

«Vous êtes blessé? lui dit-il.

-- Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et
jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu!
mon hôte, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent
cinquante bouteilles.

-- Miséricorde! s'écria l'hôte, si le valet en a bu la moitié du
maître seulement, je suis ruiné.

-- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas
permis le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement;
tenez, je crois qu'il a oublié de remettre le fosset. Entendez-
vous? cela coule.»

D'Artagnan partit d'un éclat de rire qui changea le frisson de
l'hôte en fièvre chaude.

En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le
mousqueton sur l'épaule, la tête tremblante, comme ces satyres
ivres des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par-
derrière d'une liqueur grasse que l'hôte reconnut pour être sa
meilleure huile d'olive.

Le cortège traversa la grande salle et alla s'installer dans la
meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorité.

Pendant ce temps, l'hôte et sa femme se précipitèrent avec des
lampes dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et
où un affreux spectacle les attendait.

Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour
sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de
futailles vides entassées selon toutes les règles de l'art
stratégique, on voyait çà et là, nageant dans les mares d'huile et
de vin, les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu'un
amas de bouteilles cassées jonchait tout l'angle gauche de la cave
et qu'un tonneau, dont le robinet était resté ouvert, perdait par
cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L'image de la
dévastation et de la mort, comme dit le poète de l'Antiquité,
régnait là comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à
peine.

Alors les hurlements de l'hôte et de l'hôtesse percèrent la voûte
de la cave, d'Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas
même la tête.

Mais à la douleur succéda la rage. L'hôte s'arma d'une broche et,
dans son désespoir, s'élança dans la chambre où les deux amis
s'étaient retirés.

«Du vin! dit Athos en apercevant l'hôte.

-- Du vin! s'écria l'hôte stupéfait, du vin! mais vous m'en avez
bu pour plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu,
anéanti!

-- Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.

-- Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez
cassé toutes les bouteilles.

-- Vous m'avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C'est votre
faute.

-- Toute mon huile est perdue!

-- L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il
fallait bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez
faites.

-- Tous mes saucissons rongés!

-- Il y a énormément de rats dans cette cave.

-- Vous allez me payer tout cela, cria l'hôte exaspéré.

-- Triple drôle!» dit Athos en se soulevant. Mais il retomba
aussitôt; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan
vint à son secours en levant sa cravache.

L'hôte recula d'un pas et se mit à fondre en larmes.

«Cela vous apprendra, dit d'Artagnan, à traiter d'une façon plus
courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.

-- Dieu..., dites le diable!

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les
oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre
cave, et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand
que vous le dites.

-- Eh bien, oui, messieurs, dit l'hôte, j'ai tort, je l'avoue;
mais à tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et je suis
un pauvre aubergiste, vous aurez pitié de moi.

-- Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le
coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait
de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons,
viens ici et causons.»

L'hôte s'approcha avec inquiétude.

«Viens, te dis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment où
j'allais te payer, j'avais posé ma bourse sur la table.

-- Oui, Monseigneur.

-- Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle?

-- Déposée au greffe, Monseigneur: on avait dit que c'était de la
fausse monnaie.

-- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante
pistoles.

-- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu'il
tient. Si c'était de la fausse monnaie, il y aurait encore de
l'espoir; mais malheureusement ce sont de bonnes pièces.

-- Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,
d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.

-- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, où est-il?

-- À l'écurie.

-- Combien vaut-il?

-- Cinquante pistoles tout au plus.

-- Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.

-- Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet?
et sur quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?

-- Je t'en amène un autre, dit d'Artagnan.

-- Un autre?

-- Et magnifique! s'écria l'hôte.

-- Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le
vieux, et à boire!

-- Duquel? demanda l'hôte tout à fait rasséréné.

-- De celui qui est au fond, près des lattes; il en reste encore
vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma
chute. Montez-en six.

-- Mais c'est un foudre que cet homme! dit l'hôte à part lui; s'il
reste seulement quinze jours ici, et qu'il paie ce qu'il boira, je
rétablirai mes affaires.

-- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre
bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.

-- Maintenant, dit Athos, en attendant qu'on nous apporte du vin,
conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.»

D'Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son
lit avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux
théologiens. Comme il achevait, l'hôte rentra avec les bouteilles
demandées et un jambon qui, heureusement pour lui, était resté
hors de la cave.

«C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de
d'Artagnan, voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami,
qu'avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement? Je vous
trouve un air sinistre.

-- Hélas! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de
nous tous, moi!

-- Toi malheureux, d'Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu
malheureux? Dis-moi cela.

-- Plus tard, dit d'Artagnan.

-- Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je
suis ivre, d'Artagnan? Retiens bien ceci: je n'ai jamais les idées
plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.»

D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.

Athos l'écouta sans sourciller; puis, lorsqu'il eut fini:

«Misères que tout cela, dit Athos, misères!»

C'était le mot d'Athos.

«Vous dites toujours misères! mon cher Athos, dit d'Artagnan; cela
vous sied bien mal, à vous qui n'avez jamais aimé.»

L'oeil mort d'Athos s'enflamma soudain, mais ce ne fut qu'un
éclair, il redevint terne et vague comme auparavant.

«C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aimé, moi.

-- Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d'Artagnan, que
vous avez tort d'être dur pour nous autres coeurs tendres.

-- Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos.

-- Que dites-vous?

-- Je dis que l'amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la
mort! Vous êtes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher
d'Artagnan. Et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de perdre
toujours.

-- Elle avait l'air de si bien m'aimer!

-- Elle en avait l'air.

-- Oh! elle m'aimait.

-- Enfant! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme vous que sa
maîtresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait été trompé
par sa maîtresse.

-- Excepté vous, Athos, qui n'en avez jamais eu.

-- C'est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n'en ai
jamais eu, moi. Buvons!

-- Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d'Artagnan,
instruisez-moi, soutenez-moi; j'ai besoin de savoir et d'être
consolé.

-- Consolé de quoi?

-- De mon malheur.

-- Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je
serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais
une histoire d'amour.

-- Arrivée à vous?

-- Ou à un de mes amis, qu'importe!

-- Dites, Athos, dites.

-- Buvons, nous ferons mieux.

-- Buvez et racontez.

-- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son
verre, les deux choses vont à merveille ensemble.

-- J'écoute», dit d'Artagnan.

Athos se recueillit, et, à mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan
le voyait pâlir; il en était à cette période de l'ivresse où les
buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut
sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose
d'effrayant.

«Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

-- Je vous en prie, dit d'Artagnan.

-- Qu'il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un
de mes amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en
s'interrompant avec un sourire sombre; un des comtes de ma
province, c'est-à-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un
Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d'une jeune fille de
seize, belle comme les amours. À travers la naïveté de son âge
perçait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de
poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un
petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux étaient
arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d'où; mais en la
voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait
pas à leur demander d'où ils venaient. Du reste, on les disait de
bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait
pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le
maître; qui serait venu à l'aide de deux étrangers, de deux
inconnus? Malheureusement il était honnête homme, il l'épousa. Le
sot, le niais, l'imbécile!

-- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait? demanda d'Artagnan.

-- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son château, et en
fit la première dame de sa province; et il faut lui rendre
justice, elle tenait parfaitement son rang.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, un jour qu'elle était à la chasse avec son mari,
continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de
cheval et s'évanouit; le comte s'élança à son secours, et comme
elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et
lui découvrit l'épaule. Devinez ce qu'elle avait sur l'épaule,
d'Artagnan? dit Athos avec un grand éclat de rire.

-- Puis-je le savoir? demanda d'Artagnan.

-- Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!»

Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait à la main.

«Horreur! s'écria d'Artagnan, que me dites-vous là?

-- La vérité. Mon cher, l'ange était un démon. La pauvre fille
avait volé.

-- Et que fit le comte?

-- Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit
de justice basse et haute: il acheva de déchirer les habits de la
comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un
arbre.

-- Ciel! Athos! un meurtre! s'écria d'Artagnan.

-- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort.
Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble.»

Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait,
l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait, comme il eût
fait d'un verre ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d'Artagnan
demeura devant lui, saisi d'épouvante.

«Cela m'a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit
Athos en se relevant et sans songer à continuer l'apologue du
comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!

-- Ainsi elle est morte? balbutia d'Artagnan.

-- Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle,
cria Athos, nous ne pouvons plus boire!

-- Et son frère? ajouta timidement d'Artagnan.

-- Son frère? reprit Athos.

-- Oui, le prêtre?

-- Ah! je m'en informai pour le faire pendre à son tour; mais il
avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.

-- A-t-on su au moins ce que c'était que ce misérable?

-- C'était sans doute le premier amant et le complice de la belle,
un digne homme qui avait fait semblant d'être curé peut-être pour
marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé,
je l'espère.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d'Artagnan, tout étourdi de cette
horrible aventure.

-- Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos
en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme.
Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-
là dans la cave! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus.»

D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'eût
rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit
semblant de s'endormir.

«Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant
en pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!...»


CHAPITRE XXVIII
RETOUR

D'Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d'Athos;
cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans
cette demi-révélation; d'abord elle avait été faite par un homme
tout à fait ivre à un homme qui l'était à moitié, et cependant,
malgré ce vague que fait monter au cerveau la fumée de deux ou
trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se réveillant le
lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi présente à son
esprit que si, à mesure qu'elles étaient tombées de sa bouche,
elles s'étaient imprimées dans son esprit. Tout ce doute ne lui
donna qu'un plus vif désir d'arriver à une certitude, et il passa
chez son ami avec l'intention bien arrêtée de renouer sa
conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout à fait
rassis, c'est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable des
hommes.

Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une
poignée de main, alla le premier au-devant de sa pensée.

«J'étais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti
cela ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon
pouls qui était encore fort agité; je parie que j'ai dit mille
extravagances.»

Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui
l'embarrassa.

«Mais non pas, répliqua d'Artagnan, et, si je me le rappelle bien,
vous n'avez rien dit que de fort ordinaire.

-- Ah! vous m'étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire
des plus lamentables.»

Et il regardait le jeune homme comme s'il eût voulu lire au plus
profond de son coeur.

«Ma foi! dit d'Artagnan, il paraît que j'étais encore plus ivre
que vous, puisque je ne me souviens de rien.»

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:

«Vous n'êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a
son genre d'ivresse, triste ou gaie, moi j'ai l'ivresse triste,
et, quand une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes
les histoires lugubres que ma sotte nourrice m'a inculquées dans
le cerveau. C'est mon défaut; défaut capital, j'en conviens; mais,
à cela près, je suis bon buveur.»

Athos disait cela d'une façon si naturelle, que d'Artagnan fut
ébranlé dans sa conviction.

«Oh! c'est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant
de ressaisir la vérité, c'est donc cela que je me souviens, comme,
au reste, on se souvient d'un rêve, que nous avons parlé de
pendus.

-- Ah! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en
essayant de rire, j'en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à
moi.

-- Oui, oui, reprit d'Artagnan, et voilà la mémoire qui me
revient; oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait
d'une femme.

-- Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c'est ma
grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là,
c'est que je suis ivre mort.

-- Oui, c'est cela, dit d'Artagnan, l'histoire de la femme blonde,
grande et belle, aux yeux bleus.

-- Oui, et pendue.

-- Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance,
continua d'Artagnan en regardant fixement Athos.

-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand
on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les
épaules, comme s'il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je
ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise
habitude.»

D'Artagnan garda le silence.

Puis Athos, changeant tout à coup de conversation:

«À propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez
amené.

-- Est-il de votre goût? demanda d'Artagnan.

-- Oui, mais ce n'était pas un cheval de fatigue.

-- Vous vous trompez; j'ai fait avec lui dix lieues en moins d'une
heure et demie, et il n'y paraissait pas plus que s'il eût fait le
tour de la place Saint-Sulpice.

-- Ah çà, vous allez me donner des regrets.

-- Des regrets?

-- Oui, je m'en suis défait.

-- Comment cela?

-- Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous
dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j'étais encore
tout hébété de notre débauche d'hier; je descendis dans la grande
salle, et j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à
un maquignon, le sien étant mort hier d'un coup de sang. Je
m'approchai de lui, et comme je vis qu'il offrait cent pistoles
d'un alezan brûlé: «Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi
aussi j'ai un cheval à vendre.

«-- Et très beau même, dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre
ami le tenait en main.

«-- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles?

«-- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là?

«-- Non, mais je vous le joue.

«-- Vous me le jouez?

«-- Oui.

«-- À quoi?

«-- Aux dés.»

«Ce qui fut dit fut fait; et j'ai perdu le cheval. Ah! mais par
exemple, continua Athos, j'ai regagné le caparaçon.»

D'Artagnan fit une mine assez maussade.

«Cela vous contrarie? dit Athos.

-- Mais oui, je vous l'avoue, reprit d'Artagnan; ce cheval devait
servir à nous faire reconnaître un jour de bataille; c'était un
gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.

-- Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le
mousquetaire; je m'ennuyais à périr, moi, et puis, d'honneur, je
n'aime pas les chevaux anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'être
reconnu par quelqu'un, eh bien, la selle suffira; elle est assez
remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour
motiver sa disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons
que le mien a eu la morve ou le farcin.»

D'Artagnan ne se déridait pas.

«Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir
à ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.

-- Qu'avez-vous donc fait encore?

-- Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup,
l'idée me vint de jouer le vôtre.

-- Oui, mais vous vous en tîntes, j'espère, à l'idée?

-- Non pas, je la mis à exécution à l'instant même.

-- Ah! par exemple! s'écria d'Artagnan inquiet.

-- Je jouai, et je perdis.

-- Mon cheval?

-- Votre cheval; sept contre huit; faute d'un point..., vous
connaissez le proverbe.

-- Athos, vous n'êtes pas dans votre bon sens, je vous jure!

-- Mon cher, c'était hier, quand je vous contais mes sottes
histoires, qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le
perdis donc avec tous les équipages et harnais possibles.

-- Mais c'est affreux!

-- Attendez donc, vous n'y êtes point, je ferais un joueur
excellent, si je ne m'entêtais pas; mais je m'entête, c'est comme
quand je bois; je m'entêtai donc...

-- Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?

-- Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui
brille à votre doigt, et que j'avais remarqué hier.

-- Ce diamant! s'écria d'Artagnan, en portant vivement la main à
sa bague.

-- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon
propre compte, je l'avais estimé mille pistoles.

-- J'espère, dit sérieusement d'Artagnan à demi mort de frayeur,
que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant?

-- Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait
notre seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais
et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route.

-- Athos, vous me faites frémir! s'écria d'Artagnan.

-- Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel
l'avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à
votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y
fasse attention! Impossible!

-- Achevez, mon cher; achevez! dit d'Artagnan, car, d'honneur!
avec votre sang-froid, vous me faites mourir!

-- Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles
chacune.

-- Ah! vous voulez rire et m'éprouver? dit d'Artagnan que la
colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend
Achille, dans l'Iliade.

-- Non, je ne plaisante pas, mordieu! j'aurais bien voulu vous y
voir, vous! il y avait quinze jours que je n'avais envisagé face
humaine et que j'étais là à m'abrutir en m'abouchant avec des
bouteilles.

-- Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela?
répondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation
nerveuse.

-- Écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en
dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize
coups! Le nombre 13 m'a toujours été fatal, c'était le 13 du mois
de juillet que...

-- Ventrebleu! s'écria d'Artagnan en se levant de table,
l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.

-- Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais était un
original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud
m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer à
son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en
dix portions.

-- Ah! pour le coup! dit d'Artagnan éclatant de rire malgré lui.

-- Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de
Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le
diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu.

-- Ma foi, c'est très drôle! s'écria d'Artagnan consolé et se
tenant les côtes de rire.

-- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à
jouer sur le diamant.

-- Ah! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.

-- J'ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais,
puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrapé votre harnais,
puis le mien. Voilà où nous en sommes. C'est un coup superbe;
aussi je m'en suis tenu là.»

D'Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l'hôtellerie de
dessus la poitrine.

«Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.

-- Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du
mien.

-- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?

-- J'ai une idée sur eux.

-- Athos, vous me faites frémir.

-- Écoutez, vous n'avez pas joué depuis longtemps, vous,
d'Artagnan?

-- Et je n'ai point l'envie de jouer.

-- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas joué depuis longtemps,
disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.

-- Eh bien, après?

-- Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore là. J'ai
remarqué qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous
paraissez tenir à votre cheval. A votre place, je jouerais vos
harnais contre votre cheval.

-- Mais il ne voudra pas un seul harnais.

-- Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un égoïste comme
vous, moi.

-- Vous feriez cela? dit d'Artagnan indécis, tant la confiance
d'Athos commençait à le gagner à son insu.

-- Parole d'honneur, en un seul coup.

-- Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à
conserver les harnais.

-- Jouez votre diamant, alors.

-- Oh! ceci, c'est autre chose; jamais, jamais.

-- Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet;
mais comme cela a déjà été fait, l'Anglais ne voudrait peut-être
plus.

-- Décidément, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne
rien risquer.

-- C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de
pistoles. Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientôt joué.

-- Et si je perds?

-- Vous gagnerez.

-- Mais si je perds?

-- Eh bien, vous donnerez les harnais.

-- Va pour un coup», dit d'Artagnan.

Athos se mit en quête de l'Anglais et le trouva dans l'écurie, où
il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion était
bonne. Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou
cent pistoles, à choisir. L'Anglais calcula vite: les deux harnais
valaient trois cents pistoles à eux deux; il topa.

D'Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois; sa
pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire:

«Voilà un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout
harnachés, monsieur.»

L'Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les
dés, il les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de
la victoire; d'Artagnan s'était détourné pour cacher sa mauvaise
humeur.

«Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup
de dés est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans
ma vie: deux as!»

L'Anglais regarda et fut saisi d'étonnement, d'Artagnan regarda et
fut saisi de plaisir.

«Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez
M. de Créquy; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon
château de... quand j'avais un château; une troisième fois chez
M. de Tréville, où il nous surprit tous; enfin une quatrième fois
au cabaret, où il échut à moi et où je perdis sur lui cent louis
et un souper.

-- Alors, monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.

-- Certes, dit d'Artagnan.

-- Alors il n'y a pas de revanche?

-- Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le
rappelez?

-- C'est vrai; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur.

-- Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je
demande à dire un mot à mon ami.

-- Dites.»

Athos tira d'Artagnan à part.

«Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu
veux que je joue, n'est-ce pas?

-- Non, je veux que vous réfléchissiez.

-- À quoi?

-- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que
vous avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à
votre choix.

-- Oui.

-- Je prendrais les cent pistoles.

-- Eh bien, moi, je prends le cheval.

-- Et vous avez tort, je vous le répète; que ferons-nous d'un
cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe nous
aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères; vous
ne pouvez pas m'humilier en chevauchant près de moi, en
chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul
instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin
d'argent pour revenir à Paris.

-- Je tiens à ce cheval, Athos.

-- Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un écart, un cheval
bute et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé
un cheval morveux: voilà un cheval ou plutôt cent pistoles
perdues; il faut que le maître nourrisse son cheval, tandis qu'au
contraire cent pistoles nourrissent leur maître.

-- Mais comment reviendrons-nous?

-- Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien
à l'air de nos figures que nous sommes gens de condition.

-- La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis
et Porthos caracoleront sur leurs chevaux!

-- Aramis! Porthos! s'écria Athos, et il se mit à rire.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien à l'hilarité
de son ami.

-- Bien, bien, continuons, dit Athos.

-- Ainsi, votre avis...?

-- Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan; avec les cent
pistoles nous allons festiner jusqu'à la fin du mois; nous avons
essuyé des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un
peu.

-- Me reposer! oh! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la
recherche de cette pauvre femme.

-- Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile
pour cela que de bons louis d'or? Prenez les cent pistoles, mon
ami, prenez les cent pistoles.»

D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-
là lui parut excellente. D'ailleurs, en résistant plus longtemps,
il craignait de paraître égoïste aux yeux d'Athos; il acquiesça
donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-
le-champ.

Puis l'on ne songea plus qu'à partir. La paix signée avec
l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, coûta six pistoles;
d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud,
les deux valets se mirent en route à pied, portant les selles sur
leurs têtes.

Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les
devants sur leurs valets et arrivèrent à Crèvecoeur. De loin ils
aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et
regardant, comme ma soeur Anne, poudroyer l'horizon.

«Holà, eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les
deux amis.

-- Ah! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous Athos, dit le jeune
homme; je songeais avec quelle rapidité s'en vont les biens de ce
monde, et mon cheval anglais, qui s'éloignait et qui vient de
disparaître au milieu d'un tourbillon de poussière, m'était une
vivante image de la fragilité des choses de la terre. La vie elle-
même peut se résoudre en trois mots: Erat, est, fuit.

-- Cela veut dire au fond? demanda d'Artagnan, qui commençait à se
douter de la vérité.

-- Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe:
soixante louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut
faire au trot cinq lieues à l'heure.»

D'Artagnan et Athos éclatèrent de rire.

«Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je
vous prie: nécessité n'a pas de loi; d'ailleurs je suis le premier
puni, puisque cet infâme maquignon m'a volé cinquante louis au
moins. Ah! vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur
les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de
luxe en main, doucement et à petites journées.»

Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait
sur la route d'Amiens, s'arrêta, et l'on vit sortir Grimaud et
Planchet leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide
vers Paris, et les deux laquais s'étaient engagés, moyennant leur
transport, à désaltérer le voiturier tout le long de la route.

«Qu'est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien
que les selles?

-- Comprenez-vous maintenant? dit Athos.

-- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conservé le harnais,
par instinct. Holà, Bazin! portez mon harnais neuf auprès de celui
de ces messieurs.

-- Et qu'avez-vous fait de vos curés? demanda d'Artagnan.

-- Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis:
il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai
grisés de mon mieux; alors le curé m'a défendu de quitter la
casaque, et le jésuite m'a prié de le faire recevoir mousquetaire.

-- Sans thèse! cria d'Artagnan, sans thèse! je demande la
suppression de la thèse, moi!

-- Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J'ai
commencé un poème en vers d'une syllabe; c'est assez difficile,
mais le mérite en toutes choses est dans la difficulté. La matière
est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents
vers et dure une minute.

-- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui détestait presque
autant les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté
celui de la brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème
aura deux mérites.

-- Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous
verrez. Ah çà, mes amis, nous retournons donc à Paris? Bravo, je
suis prêt; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux.
Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-là? Ce n'est
pas lui qui aurait vendu son cheval, fût-ce contre un royaume. Je
voudrais déjà le voir sur sa bête et sur sa selle. Il aura, j'en
suis sûr, l'air du grand mogol.»

On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux;
Aramis solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses
camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos.

On le trouva debout, moins pâle que ne l'avait vu d'Artagnan à sa
première visite, et assis à une table où, quoiqu'il fût seul,
figurait un dîner de quatre personnes; ce dîner se composait de
viandes galamment troussées, de vins choisis et de fruits
superbes.

«Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille,
messieurs, j'en étais justement au potage, et vous allez dîner
avec moi.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au
lasso de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et
un filet de boeuf...

-- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme
ces diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?

-- Jamais; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de
la rue Férou je reçus un coup d'épée qui, au bout de quinze ou
dix-huit jours, m'avait produit exactement le même effet.

-- Mais ce dîner n'était pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit
Aramis.

-- Non, dit Porthos; j'attendais quelques gentilshommes du
voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas;
vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà,
Mousqueton! des sièges, et que l'on double les bouteilles!

-- Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix
minutes.

-- Pardieu! répondit d'Artagnan, moi je mange du veau piqué aux
cardons et à la moelle.

-- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos.

-- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.

-- Vous vous trompez tous, messieurs, répondit Athos, vous mangez
du cheval.

-- Allons donc! dit d'Artagnan.

-- Du cheval!» fit Aramis avec une grimace de dégoût.

Porthos seul ne répondit pas.

«Oui, du cheval; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du
cheval? Peut-être même les caparaçons avec!

-- Non, messieurs, j'ai gardé le harnais, dit Porthos.

-- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous
nous sommes donné le mot.

-- Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes
visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier!

-- Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas?
reprit d'Artagnan.

-- Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la
province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui à
dîner, m'a paru le désirer si fort que je le lui ai donné.

-- Donné! s'écria d'Artagnan.

-- Oh! mon Dieu! oui, donné! c'est le mot, dit Porthos; car il
valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me
le payer que quatre-vingts.

-- Sans la selle? dit Aramis.

-- Oui, sans la selle.

-- Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c'est encore
Porthos qui a fait le meilleur marché de nous tous.»

Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout
saisi; mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité,
qu'il partagea bruyamment selon sa coutume.

«De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d'Artagnan.

-- Mais pas pour mon compte, dit Athos; j'ai trouvé le vin
d'Espagne d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une
soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais: ce qui m'a
fort désargenté.

-- Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j'avais donné jusqu'à mon
dernier sou à l'église de Montdidier et aux jésuites d'Amiens; que
j'avais pris en outre des engagements qu'il m'a fallu tenir, des
messes commandées pour moi et pour vous, messieurs, que l'on dira,
messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à
merveille.

-- Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu'elle ne m'a
rien coûté? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle
j'ai été obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour,
lequel m'a fait payer ses visites double sous prétexte que cet
imbécile de Mousqueton avait été se faire donner une balle dans un
endroit qu'on ne montre ordinairement qu'aux apothicaires; aussi
je lui ai bien recommandé de ne plus se faire blesser là.

-- Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec
d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit
grandement à l'égard du pauvre garçon: c'est d'un bon maître.

-- Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien
une trentaine d'écus.

-- Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.

-- Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus
de la société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles,
d'Artagnan?

-- Sur mes cent pistoles? D'abord, je vous en ai donné cinquante.

-- Vous croyez?

-- Pardieu! -- Ah! c'est vrai, je me rappelle.

-- Puis, j'en ai payé six à l'hôte.

-- Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six
pistoles?

-- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.

-- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?

-- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.

-- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche,
moi...

-- Vous, rien.

-- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
rapporter à la masse.

-- Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos?

-- Trente écus.

-- Aramis?

-- Dix pistoles.

-- Et vous, d'Artagnan?

-- Vingt-cinq.

-- Cela fait en tout? dit Athos.

-- Quatre cent soixante-quinze livres! dit d'Artagnan, qui
comptait comme Archimède.

-- Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.

-- Mais nos chevaux d'escadron? dit Aramis.

-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de
maître que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on
en fera un demi pour un des démontés, puis nous donnerons les
grattures de nos poches à d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui
ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà.

-- Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.»

Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir,
firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à
MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.

En arrivant à Paris, d'Artagnan trouva une lettre de
M. de Tréville qui le prévenait que, sur sa demande, le roi venait
de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires.

Comme c'était tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, à part
bien entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout
joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une
demi-heure, et qu'il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils
étaient réunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours
des circonstances d'une certaine gravité.

M. de Tréville venait de les faire prévenir que l'intention bien
arrêtée de Sa Majesté étant d'ouvrir la campagne le 1ermai, ils
eussent à préparer incontinent leurs équipages.

Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville
ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.

«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d'Artagnan.

-- Oh! il n'y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire
nos comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à
chacun quinze cents livres.

-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit
Athos.

-- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun,
il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en
procureur...»

Ce mot de procureur réveilla Porthos.

«Tiens, j'ai une idée! dit-il.

-- C'est déjà quelque chose: moi, je n'en ai pas même l'ombre, fit
froidement Athos, mais quant à d'Artagnan, messieurs, le bonheur
d'être désormais des nôtres l'a rendu fou; mille livres! je
déclare que pour moi seul il m'en faut deux mille.

-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c'est donc huit
mille livres qu'il nous faut pour nos équipages, sur lesquels
équipages, il est vrai, nous avons déjà les selles.

-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait
remercier M. de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant
qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d'Artagnan est trop
bon camarade pour laisser des frères dans l'embarras, quand il
porte à son médius la rançon d'un roi.»


CHAPITRE XXIX
LA CHASSE À L'ÉQUIPEMENT

Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement
d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien
plus facile à équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient
des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu
le voir, d'un caractère prévoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque à rendre des points à
Porthos. À cette préoccupation de sa vanité, d'Artagnan joignait
en ce moment une inquiétude moins égoïste. Quelques informations
qu'il eût pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu
aucune nouvelle. M. de Tréville en avait parlé à la reine; la
reine ignorait où était la jeune mercière et avait promis de la
faire chercher.

Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère
d'Artagnan.

Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas
risquer une enjambée pour s'équiper.

«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au
bout de ces quinze jours je n'ai rien trouvé, ou plutôt si rien
n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me
casser la tête d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne
querelle à quatre gardes de Son Éminence ou à huit Anglais, et je
me battrai jusqu'à ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la
quantité, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis
mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir
eu besoin de m'équiper.»

Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en
hochant la tête de haut en bas et disant:

«Je poursuivrai mon idée.»

Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.

On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait
dans la communauté.

Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d'Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait
des provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la
dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler
les mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait
déterminer à rompre le silence imposé par son maître, poussait des
soupirs à attendrir des pierres.

Les trois amis -- car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait
juré de ne pas faire un pas pour s'équiper -- les trois amis
sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils
erraient par les rues, regardant sur chaque pavé pour savoir si
les personnes qui y étaient passées avant eux n'y avaient pas
laissé quelque bourse. On eût dit qu'ils suivaient des pistes,
tant ils étaient attentifs partout où ils allaient. Quand ils se
rencontraient, ils avaient des regards désolés qui voulaient dire:
As-tu trouvé quelque chose?

Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et
comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à
agir. C'était un homme d'exécution que ce digne Porthos.
D'Artagnan l'aperçut un jour qu'il s'acheminait vers l'église
Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint
après avoir relevé sa moustache et allongé sa royale, ce qui
annonçait toujours de sa part les intentions les plus
conquérantes. Comme d'Artagnan prenait quelques précautions pour
se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas été vu. D'Artagnan entra
derrière lui. Porthos alla s'adosser au côté d'un pilier;
d'Artagnan, toujours inaperçu, s'appuya de l'autre.

Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l'église était
fort peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les
femmes: grâce aux bons soins de Mousqueton l'extérieur était loin
d'annoncer la détresse de l'intérieur; son feutre était bien un
peu râpé, sa plume était bien un peu déteinte, ses broderies
étaient bien un peu ternies, ses dentelles étaient bien éraillées;
mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et
Porthos était toujours le beau Porthos.

D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où
Porthos et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu
jaune, un peu sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes
noires. Les yeux de Porthos s'abaissaient furtivement sur cette
dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.

De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait
avec la rapidité de l'éclair un coup d'oeil sur le volage Porthos,
et aussitôt les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il
était clair que c'était un manège qui piquait au vif la dame aux
coiffes noires, car elle se mordait les lèvres jusqu'au sang, se
grattait le bout du nez, et se démenait désespérément sur son
siège.

Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea
une seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une
belle dame qui était près du choeur, et qui non seulement était
une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle
avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur
lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac
armorié dans lequel on renfermait le livre où elle lisait sa
messe.

La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le
regard de Porthos, et reconnut qu'il s'arrêtait sur la dame au
coussin de velours, au négrillon et à la suivante.

Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c'était des clignements
d'yeux, des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires
assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée.

Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la
poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la
dame au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon:
pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.

La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort
belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la
trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet
sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de
Douvres, que son persécuteur, l'homme à la cicatrice, avait saluée
du nom de Milady.

D'Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua
de suivre le manège de Porthos, qui l'amusait fort; il crut
deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la
rue aux Ours, d'autant mieux que l'église Saint-Leu n'était pas
très éloignée de ladite rue.

Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa
revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse
s'était montrée si récalcitrante à l'endroit de la bourse.

Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas
une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce
n'étaient que chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour
une jalousie véritable, y a-t-il d'autre réalité que les illusions
et les chimères?

Le sermon finit: la procureuse s'avança vers le bénitier; Porthos
l'y devança, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La
procureuse sourit, croyant que c'était pour elle que Porthos se
mettait en frais: mais elle fut promptement et cruellement
détrompée: lorsqu'elle ne fut plus qu'à trois pas de lui, il
détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au
coussin rouge, qui s'était levée et qui s'approchait suivie de son
négrillon et de sa fille de chambre.

Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira
sa main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de
sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le
signe de la croix et sortit de l'église.

C'en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette
dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande
dame, elle se serait évanouie, mais comme elle n'était qu'une
procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une
fureur concentrée:

«Eh! monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas à moi, d'eau
bénite?»

Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un
homme qui se réveillerait après un somme de cent ans.

«Ma... madame! s'écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte
votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi
ladre qu'il était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai
pas même aperçue pendant les deux heures qu'a duré ce sermon?

-- J'étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse;
mais vous ne m'avez pas aperçue parce que vous n'aviez d'yeux que
pour la belle dame à qui vous venez de donner de l'eau bénite.»

Porthos feignit d'être embarrassé.

«Ah! dit-il, vous avez remarqué...

-- Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.

-- Oui, dit négligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies
avec laquelle j'ai grand-peine à me rencontrer à cause de la
jalousie de son mari, et qui m'avait fait prévenir qu'elle
viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chétive
église, au fond de ce quartier perdu.

-- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de
m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers
avec vous?

-- Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l'oeil à
lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire.

Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant.

«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la
morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui
pourrait bien être équipé pour le terme voulu.»

Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une
barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire,
passage peu fréquenté, enfermé d'un tourniquet à ses deux bouts.
On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants
qui jouaient.

«Ah! monsieur Porthos! s'écria la procureuse, quand elle se fut
assurée qu'aucune personne étrangère à la population habituelle de
la localité ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur
Porthos! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu'il paraît!

-- Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?

-- Et les signes de tantôt, et l'eau bénite? Mais c'est une
princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa
fille de chambre!

-- Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c'est tout
bonnement une duchesse.

-- Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un
cocher à grande livrée qui attendait sur son siège?»

Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son
regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.

Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au
coussin rouge princesse.

«Ah! vous êtes l'enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit
en soupirant la procureuse.

-- Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique
comme celui dont la nature m'a doué, je ne manque pas de bonnes
fortunes.

-- Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s'écria la procureuse
en levant les yeux au ciel.

-- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit
Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire que j'ai été votre
victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des
chirurgiens; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'étais
fié à votre amitié, j'ai manqué mourir de mes blessures d'abord,
et de faim ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela
sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres
brûlantes que je vous ai écrites.

-- Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, qui sentait
qu'à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-
là, elle était dans son tort.

-- Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor...

-- Je le sais bien.

-- La baronne de...

-- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.

-- La duchesse de...

-- Monsieur Porthos, soyez généreux!

-- Vous avez raison, madame, et je n'achèverai pas.

-- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.

-- Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre
que vous m'avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.»

La procureuse poussa un gémissement.

«Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à
emprunter était un peu bien forte.

-- Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n'ai eu
qu'à écrire à la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car
je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme; mais ce
que je sais, c'est que je n'ai eu qu'à lui écrire pour qu'elle
m'en envoyât quinze cents.»

La procureuse versa une larme.

«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m'avez
grandement punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en
pareille passe, vous n'auriez qu'à vous adresser à moi.

-- Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas
argent, s'il vous plaît, c'est humiliant.

-- Ainsi, vous ne m'aimez plus!» dit lentement et tristement la
procureuse.

Porthos garda un majestueux silence.

«C'est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.

-- Songez à l'offense que vous m'avez faite, madame: elle est
restée là, dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l'y
appuyant avec force.

-- Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!

-- D'ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
mouvement d'épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose.
Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que
vous n'êtes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est
obligé de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques
pauvres écus. Oh! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce
serait autre chose, et vous seriez impardonnable.»

La procureuse fut piquée.

«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-être mieux garni que
celui de toutes vos mijaurées ruinées.

-- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en
dégageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous
êtes riche, madame Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse.

-- Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu'elle
s'était laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot
au pied de la lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à
mon aise.

-- Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je
vous en prie. Vous m'avez méconnu; toute sympathie est éteinte
entre nous.

-- Ingrat que vous êtes!

-- Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.

-- Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.

-- Eh! elle n'est déjà point si décharnée, que je crois!

-- Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c'est la dernière:
m'aimez-vous encore?

-- Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu'il
put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une
campagne où mes pressentiments me disent que je serai tué...

-- Oh! ne dites pas de pareilles choses! s'écria la procureuse en
éclatant en sanglots.

-- Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de
plus en plus.

-- Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.

-- Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche,
et même je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle
pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme
vous ne le savez pas, cette fatale campagne s'ouvre; je vais être
affreusement préoccupé de mon équipement. Puis je vais faire un
voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour réaliser la
somme nécessaire à mon départ.»

Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice.

«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à
l'église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage
ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins
longs quand on les fait à deux.

-- Vous n'avez donc point d'amis à Paris, monsieur Porthos? dit la
procureuse.

-- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique,
mais j'ai bien vu que je me trompais.

-- Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la
procureuse dans un transport qui la surprit elle-même; revenez
demain à la maison. Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par
conséquent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs
procès à Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout
cela?

-- Parfaitement, madame.

-- Venez à l'heure du dîner.

-- Fort bien.

-- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses
soixante-seize ans.

-- Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.

-- Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le
pauvre cher homme peut me laisser veuve d'un moment à l'autre,
continua la procureuse en jetant un regard significatif à Porthos.
Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout
passé au dernier vivant.

-- Tout? dit Porthos.

-- Tout.

-- Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame
Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la
procureuse.

-- Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle
en minaudant.

-- Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.

-- Au revoir donc, mon traître.

-- Au revoir, mon oublieuse.

-- À demain, mon ange!

-- À demain, flamme de ma vie!»


CHAPITRE XXX
MILADY

D'Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit
monter dans son carrosse, et il l'entendit donner à son cocher
l'ordre d'aller à Saint-Germain.

Il était inutile d'essayer de suivre à pied une voiture emportée
au trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue
Férou.

Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté
devant la boutique d'un pâtissier, et qui semblait en extase
devant une brioche de la forme la plus appétissante.

Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les écuries
de M. de Tréville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour lui
Planchet, et de venir le joindre chez Athos, -- M. de Tréville,
une fois pour toutes, ayant mis ses écuries au service de
d'Artagnan.

Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers
la rue Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des
bouteilles de ce fameux vin d'Espagne qu'il avait rapporté de son
voyage en Picardie. Il fit signe à Grimaud d'apporter un verre
pour d'Artagnan, et Grimaud obéit comme d'habitude.

D'Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s'était passé à
l'église entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade
était probablement, à cette heure, en voie de s'équiper.

«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien
tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de
mon harnais.

-- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'êtes, mon
cher Athos, il n'y aurait ni princesses, ni reines à l'abri de vos
traits amoureux.

-- Que ce d'Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les
épaules.

Et il fit signe à Grimaud d'apporter une seconde bouteille.

En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte
entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient
là.

«Quels chevaux? demanda Athos.

-- Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec
lesquels je vais aller faire un tour à Saint-Germain.

-- Et qu'allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos.

Alors d'Artagnan lui raconta la rencontre qu'il avait faite dans
l'église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le
seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était
sa préoccupation éternelle.

«C'est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous
l'étiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement
les épaules, comme s'il eût pris en pitié la faiblesse humaine.

-- Moi, point du tout! s'écria d'Artagnan. Je suis seulement
curieux d'éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais
pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu'elle
m'est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.

-- Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une
femme qui vaille la peine qu'on la cherche quand elle est perdue.
Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle! qu'elle se retrouve!

-- Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d'Artagnan; j'aime ma
pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle
est, fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des
mains de ses ennemis; mais je l'ignore, toutes mes recherches ont
été inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.

-- Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d'Artagnan; je le
souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.

-- Écoutez, Athos, dit d'Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé
ici comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous
promener avec moi à Saint-Germain.

-- Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai,
sinon je vais à pied.

-- Eh bien, moi, répondit d'Artagnan en souriant de la
misanthropie d'Athos, qui dans un autre l'eût certainement blessé,
moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve.
Ainsi, au revoir, mon cher Athos.

-- Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de
déboucher la bouteille qu'il venait d'apporter.

D'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
Saint-Germain.

Tout le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme
de Mme Bonacieux lui revenait à l'esprit. Quoique d'Artagnan ne
fût pas d'un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait
fait une impression réelle sur son coeur: comme il le disait, il
était prêt à aller au bout du monde pour la chercher. Mais le
monde a bien des bouts, par cela même qu'il est rond; de sorte
qu'il ne savait de quel côté se tourner.

En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c'était que
Milady. Milady avait parlé à l'homme au manteau noir, donc elle le
connaissait. Or, dans l'esprit de d'Artagnan, c'était l'homme au
manteau noir qui avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois,
comme il l'avait enlevée une première. D'Artagnan ne mentait donc
qu'à moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu'en se
mettant à la recherche de Milady, il se mettait en même temps à la
recherche de Constance.

Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup
d'éperon à son cheval, d'Artagnan avait fait la route et était
arrivé à Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix
ans plus tard, devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort
déserte, regardant à droite et à gauche s'il ne reconnaîtrait pas
quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée
d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune
fenêtre sur la rue, il vit apparaître une figure de connaissance.
Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de
fleurs. Planchet la reconnut le premier. «Eh! monsieur dit-il
s'adressant à d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui
baye aux corneilles?

-- Non, dit d'Artagnan; et cependant je suis certain que ce n'est
point la première fois que je le vois, ce visage.

-- Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c'est ce pauvre Lubin,
le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien
accommodé il y a un mois, à Calais, sur la route de la maison de
campagne du gouverneur.

-- Ah! oui bien, dit d'Artagnan, et je le reconnais à cette heure.
Crois-tu qu'il te reconnaisse, toi?

-- Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu'il
ait gardé de moi une mémoire bien nette.

-- Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d'Artagnan, et
informe-toi dans la conversation si son maître est mort.»

Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet
ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la
meilleure intelligence du monde, tandis que d'Artagnan poussait
les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d'une maison,
s'en revenait assister à la conférence derrière une haie de
coudriers.

Au bout d'un instant d'observation derrière la haie, il entendit
le bruit d'une voiture, et il vit s'arrêter en face de lui le
carrosse de Milady. Il n'y avait pas à s'y tromper. Milady était
dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de
tout voir sans être vu.

Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna
des ordres à sa femme de chambre.

Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et
vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du
marchepied, sur lequel elle était assise selon l'usage du temps,
et se dirigea vers la terrasse où d'Artagnan avait aperçu Lubin.

D'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s'acheminer
vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l'intérieur avait
appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de
tous côtés par quel chemin avait disparu d'Artagnan.

La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour
Lubin, et lui tendant un petit billet:

«Pour votre maître, dit-elle.

-- Pour mon maître? reprit Planchet étonné.

-- Oui, et très pressé. Prenez donc vite.»

Là-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourné à l'avance du
côté par lequel il était venu; elle s'élança sur le marchepied, et
le carrosse repartit.

Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à
l'obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la
ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant
tout vu, allait au-devant de lui.

«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune
homme.

-- Pour moi? dit d'Artagnan; en es-tu bien sûr?

-- Pardieu! si j'en suis sûr; la soubrette a dit: "Pour ton
maître." Je n'ai d'autre maître que vous; ainsi... Un joli brin de
fille, ma foi, que cette soubrette!»

D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:

«Une personne qui s'intéresse à vous plus qu'elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans
la forêt. Demain, à l'hôtel du Champ du Drap d'Or, un laquais noir
et rouge attendra votre réponse.»

«Oh! oh! se dit d'Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît
que Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même
personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes?
il n'est donc pas mort?

-- Non, monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre
coups d'épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche,
allongé quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien
faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit à
monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a raconté d'un bout à
l'autre notre aventure.

-- Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant,
remonte à cheval et rattrapons le carrosse.»

Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse
arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se
tenait à la portière.

La conversation entre Milady et le cavalier était tellement
animée, que d'Artagnan s'arrêta de l'autre côté du carrosse sans
que personne autre que la jolie soubrette s'aperçût de sa
présence.

La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne
comprenait pas; mais, à l'accent, le jeune homme crut deviner que
la belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste
qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette
conversation: c'était un coup d'éventail appliqué de telle force,
que le petit meuble féminin vola en mille morceaux.

Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady.

D'Artagnan pensa que c'était le moment d'intervenir; il s'approcha
de l'autre portière, et se découvrant respectueusement:

«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il
me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot,
madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.»

Aux premières paroles, Milady s'était retournée, regardant le
jeune homme avec étonnement, et lorsqu'il eut fini:

«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur
que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me
querelle n'était point mon frère.

-- Ah! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que
j'ignorais cela, madame.

-- De quoi donc se mêle cet étourneau, s'écria en s'abaissant à la
hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme
son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?

-- Étourneau vous-même, dit d'Artagnan en se baissant à son tour
sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la
portière; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plaît de
m'arrêter ici.»

Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur.

«Je vous parle français, moi, dit d'Artagnan; faites-moi donc, je
vous prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous
êtes le frère de madame, soit, mais vous n'êtes pas le mien,
heureusement.»

On eût pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement
une femme, allait s'interposer dans ce commencement de
provocation, afin d'empêcher que la querelle n'allât plus loin;
mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse,
et cria froidement au cocher:

«Touche à l'hôtel!»

La jolie soubrette jeta un regard d'inquiétude sur d'Artagnan,
dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.

Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de
l'autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus.

Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais
d'Artagnan, dont la colère déjà bouillante s'était encore
augmentée en reconnaissant en lui l'Anglais qui, à Amiens, lui
avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant,
sauta à la bride et l'arrêta.

«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que
moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une
petite querelle engagée.

-- Ah! ah! dit l'Anglais, c'est vous, mon maître. Il faut donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?

-- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche à prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la
rapière que le cornet.

-- Vous voyez bien que je n'ai pas d'épée, dit l'Anglais; voulez-
vous faire le brave contre un homme sans armes?

-- J'espère bien que vous en avez chez vous, répondit d'Artagnan.
En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en
jouerai une.

-- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d'ustensiles.

-- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.

-- Où cela, s'il vous plaît?

-- Derrière le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.

-- C'est bien, on y sera.

-- Votre heure?

-- Six heures.

-- À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?

-- Mais j'en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même
partie que moi.

-- Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d'Artagnan,
c'est juste mon compte.

-- Maintenant, qui êtes-vous? demanda l'Anglais.

-- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?

-- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.

-- Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit
d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.»

Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.

Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion,
d'Artagnan descendit droit chez Athos.

Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme
il l'avait dit, que son équipement le vînt trouver.

Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la
lettre de M. de Wardes.

Athos fut enchanté lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c'était son rêve.

On envoya chercher à l'instant même Porthos et Aramis par les
laquais, et on les mit au courant de la situation.

Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner
contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des
pliés comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son
poème, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le
dérangeât plus qu'au moment de dégainer.

Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.

Quant à d'Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont
nous verrons plus tard l'exécution, et qui lui promettait quelque
gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de
temps en temps, passaient sur son visage dont ils éclairaient la
rêverie.


CHAPITRE XXXI
ANGLAIS ET FRANÇAIS

L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le
Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une
pièce de monnaie au chevrier pour qu'il s'écartât. Les laquais
furent chargés de faire sentinelle.

Bientôt une troupe silencieuse s'approcha du même enclos, y
pénétra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes
d'outre-mer, les présentations eurent lieu.

Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d'inquiétude.

«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis
eurent été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne
nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de
bergers, cela.

-- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux
noms, dit Athos.

-- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand désir de connaître les
noms véritables, répondit l'Anglais.

-- Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos,
à telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?

-- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois
nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat
qu'avec ses égaux.

-- C'est juste», dit Athos. Et il prit à l'écart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout
bas.

Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.

«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez-
vous assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l'épée
avec moi?

-- Oui, monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.

-- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose?
reprit froidement Athos.

-- Laquelle? demanda l'Anglais.

-- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je
me fisse connaître.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour désirer
qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous
tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs.»

L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais
Athos ne plaisantait pas le moins du monde.

«Messieurs, dit-il en s'adressant à la fois à ses compagnons et à
leurs adversaires, y sommes-nous?

-- Oui, répondirent tout d'une voix Anglais et Français.

-- Alors, en garde», dit Athos.

Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant,
et le combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens
deux fois ennemis.

Athos s'escrimait avec autant de calme et de méthode que s'il eût
été dans une salle d'armes.

Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de
prudence.

Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se
dépêchait en homme très pressé.

Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu'un
coup, mais, comme il l'en avait prévenu, le coup avait été mortel.
L'épée lui traversa le coeur.

Porthos, le second, étendit le sien sur l'herbe: il lui avait
percé la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue
résistance, lui avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses
bras et le porta dans son carrosse.

Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'après avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes
et disparut aux huées des laquais.

Quant à d'Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu
défensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigué, il
lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le
baron, se voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais,
dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.

D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'épée à la
gorge:

«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l'Anglais, et vous êtes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de
votre soeur.»

D'Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le
plan qu'il avait arrêté d'avance, et dont le développement avait
fait éclore sur son visage les sourires dont nous avons parlé.

L'Anglais, enchanté d'avoir affaire à un gentilhomme d'aussi bonne
composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses
aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos était
déjà installé dans la voiture et que celui d'Aramis avait pis la
poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au défunt.

Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l'espérance que sa
blessure n'était pas mortelle, une grosse bourse s'échappa de sa
ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.

«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais.

-- Vous la rendrez à sa famille, dit d'Artagnan.

-- Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de
quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos
laquais.»

D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.

«Et maintenant. mon jeune ami, car vous me permettrez, je
l'espère, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir,
si vous le voulez bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady
Clarick; car je veux qu'elle vous prenne à son tour dans ses
bonnes grâces, et, comme elle n'est point tout à fait mal en cour,
peut-être dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il
point inutile.»

D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.

Pendant ce temps, Athos s'était approché de d'Artagnan.

«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à
l'oreille.

-- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.

-- À moi? et pourquoi cela?

-- Dame, vous l'avez tué: ce sont les dépouilles opimes.

-- Moi, héritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez-
vous?

-- C'est l'habitude à la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne
serait-ce pas l'habitude dans un duel?

-- Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait
cela.»

Porthos leva les épaules. Aramis, d'un mouvement de lèvres,
approuva Athos.

«Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord
de Winter nous a dit de le faire.

-- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais
aux laquais anglais.»

Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:

«Pour vous et vos camarades.»

Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa
Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord
de Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès
de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.

Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à
la mode, au n° 6. D'ailleurs, il s'engageait à le venir prendre
pour le présenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures,
chez Athos.

Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon.
Il se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été
mêlée jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c'était
quelque créature du cardinal, et cependant il se sentait
invinciblement entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont
on ne se rend pas compte. Sa seule crainte était que Milady ne
reconnût en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle
saurait qu'il était des amis de M. de Tréville, et par conséquent
qu'il appartenait corps et âme au roi, ce qui, dès lors, lui
ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de
Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu égal.
Quant à ce commencement d'intrigue entre elle et le comte
de Wardes, notre présomptueux ne s'en préoccupait que
médiocrement, bien que le marquis fût jeune, beau, riche et fort
avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on
a vingt ans, et surtout que l'on est né à Tarbes.

D'Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette
flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son
habitude, lui raconta tout. Athos écouta ses projets; puis il
secoua la tête, et lui recommanda la prudence avec une sorte
d'amertume.

«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après
une autre!»

D'Artagnan sentit la vérité de ce reproche.

«J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady
avec la tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche
surtout à m'éclairer sur le rôle qu'elle joue à la cour.

-- Le rôle qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile à deviner
d'après tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque émissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous
laisserez votre tête tout bonnement.

-- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce
me semble.

-- Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé
pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde,
m'avez-vous dit?

-- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.

-- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.

-- Écoutez, je veux m'éclairer; puis, quand je saurai ce que je
désire savoir, je m'éloignerai.

-- Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.

Lord de Winter arriva à l'heure dite, mais Athos, prévenu à temps,
passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d'Artagnan seul, et,
comme il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.

Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de
deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.

Milady Clarick reçut gracieusement d'Artagnan. Son hôtel était
d'une somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des
Anglais, chassés par la guerre, quittassent la France, ou fussent
sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle
de nouvelles dépenses: ce qui prouvait que la mesure générale qui
renvoyait les Anglais ne la regardait pas.

«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d'Artagnan à sa
soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et
qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions
deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulté, et que je
suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque
amitié pour moi.»

Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible
passa sur son front, et un sourire tellement étrange apparut sur
ses lèvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en
eut comme un frisson.

Le frère ne vit rien; il s'était retourné pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tiré par son pourpoint.

«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la
douceur singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise
humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis
aujourd'hui des droits éternels à ma reconnaissance.»

L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
détail. Milady l'écouta avec la plus grande attention; cependant
on voyait facilement, quelque effort qu'elle fît pour cacher ses
impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui
montait à la tête, et son petit pied s'agitait impatiemment sous
sa robe.

Lord de Winter ne s'aperçut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il
s'approcha d'une table où étaient servis sur un plateau une
bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et
d'un signe invita d'Artagnan à boire.

D'Artagnan savait que c'était fort désobliger un Anglais que de
refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et
prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue
Milady, et dans la glace il s'aperçut du changement qui venait de
s'opérer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'être plus
regardée, un sentiment qui ressemblait à de la férocité animait sa
physionomie. Elle mordait son mouchoir à belles dents.

Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait déjà remarquée,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter,
qui demanda aussitôt à d'Artagnan la permission de se retirer,
s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant
sa soeur d'obtenir son pardon.

D'Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et
revint près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement
quelques petites taches rouges disséminées sur son mouchoir
indiquaient qu'elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang.

Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.

La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait
s'être entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'était
que son beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de
famille qui l'avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était
le seul héritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se
mariait point. Tout cela laissait voir à d'Artagnan un voile qui
enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous
ce voile.

Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan
était convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le
français avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun
doute à cet égard.

D'Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de
dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva.
D'Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux
des hommes.

Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui
demanda pardon de l'avoir touché, d'une voix si douce, que le
pardon lui fut accordé à l'instant même.

D'Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la
veille. Lord de Winter n'y était point, et ce fut Milady qui lui
fit cette fois tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre
un grand intérêt à lui, lui demanda d'où il était, quels étaient
ses amis, et s'il n'avait pas pensé quelquefois à s'attacher au
service de M. le cardinal.

D'Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un
garçon de vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady;
il lui fit un grand éloge de Son Éminence, lui dit qu'il n'eût
point manqué d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer
dans les gardes du roi, s'il eût connu par exemple M. de Cavois au
lieu de connaître M. de Tréville.

Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda
à d'Artagnan de la façon la plus négligée du monde s'il n'avait
jamais été en Angleterre.

D'Artagnan répondit qu'il y avait été envoyé par M. de Tréville
pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait même
ramené quatre comme échantillon.

Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois
fois les lèvres: elle avait affaire a un Gascon qui jouait serré.

À la même heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le
corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'était le nom de la
soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse
bienveillance à laquelle il n'y avait point à se tromper. Mais
d'Artagnan était si préoccupé de la maîtresse, qu'il ne remarquait
absolument que ce qui venait d'elle.

D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.

Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor,
soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.

Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune
attention à cette persistance de la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXII
UN DÎNER DE PROCUREUR

Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si
brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l'avait
invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se
fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina
vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne
fortune.

Son coeur battait, mais ce n'était pas, comme celui de d'Artagnan,
d'un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui
fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux,
gravir cet escalier inconnu qu'avaient monté, un à un, les vieux
écus de maître Coquenard.

Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait
vu l'image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde,
cadenassé, verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si
souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est
vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir
à ses regards admirateurs.

Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune,
l'homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux
cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la
plupart du temps de s'en tenir aux lippées de rencontre, il allait
tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et
se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus
ils plaisent, comme disent les vieux soudards.

Venir en qualité de cousin s'asseoir tous les jours à une bonne
table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer
quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le
passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en
leur gagnant par manière d'honoraires, pour la leçon qu'il leur
donnerait en une heure, leurs économies d'un mois, tout cela
souriait énormément à Porthos.

Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais
propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui
leur ont survécu: la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais
comme, après tout, sauf quelques accès d'économie que Porthos
avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la
procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il
espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur.

Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes,
l'abord n'était point fait pour engager les gens: allée puante et
noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels
filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte
basse et ferrée d'énorme clous comme la porte principale du Grand-
Châtelet.

Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une
forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme
forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui
indique la force, l'habit militaire qui indique l'état, et la mine
vermeille qui indique l'habitude de bien vivre.

Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand
derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le
troisième.

En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait
une étude des plus achalandées.

Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu'à une heure, depuis midi
la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et
peut-être aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire
devancer l'heure.

Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque
en même temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier,
et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les
clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à
cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.

«C'est mon cousin, s'écria la procureuse; entrez donc, entrez
donc, monsieur Porthos.»

Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à
rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent
dans leur gravité.

On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé
l'antichambre où étaient les clercs, et l'étude où ils auraient dû
être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et
meublée de paperasses. En sortant de l'étude on laissa la cuisine
à droite, et l'on entra dans la salle de réception.

Toutes ces pièces qui se commandaient n'inspirèrent point à
Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s'entendre de loin
par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un
regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait à
lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à
lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement
qui, au moment d'un bon repas, règnent ordinairement dans ce
sanctuaire de la gourmandise.

Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il
ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s'avança
jusqu'à lui d'un air assez dégagé et le salua courtoisement.

«Nous sommes cousins, à ce qu'il paraît, monsieur Porthos?» dit le
procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de
canne.

Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait
son corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris
brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche
grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée.
Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à
toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet
affaiblissement s'était fait sentir, le digne procureur était à
peu près devenu l'esclave de sa femme.

Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître
Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.

«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter
Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compté être reçu par le
mari avec enthousiasme.

-- Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur.

Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une
naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui
savait que le procureur naïf était une variété for rare dans
l'espèce, sourit un peu et rougit beaucoup.

Maître Coquenard avait, dès l'arrivée de Porthos, jeté les yeux
avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son
bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne
répondît point par la forme à celle qu'il avait vue dans ses
songes, devait être le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce
que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve.

Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire
sur Porthos, il se contenta de dire:

«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous
fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n'est-ce pas,
madame Coquenard!»

Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit;
il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n'y fut pas
insensible, car elle ajouta:

«Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à
Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui
demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer
jusqu'à son départ.

-- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.

Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était
attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire
beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.

Bientôt l'heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger,
grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.

Les clercs, qui, à ce qu'il paraît, avaient senti dans la maison
des parfums inaccoutumés, étaient d'une exactitude militaire, et
tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu'ils étaient à
s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mâchoires avec des
dispositions effrayantes.

«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés,
car le saute-ruisseau n'était pas, comme on le pense bien, admis
aux honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon
cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des
naufragés qui n'ont pas mangé depuis six semaines.»

Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par
Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler
son mari jusqu'à la table.

À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l'exemple de ses
clercs.

«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!»

«Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage?» dit
Porthos à l'aspect d'un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les
îles d'un archipel.

Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde
s'assit avec empressement.

Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite
Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans
bouillon aux clercs impatients.

En ce moment la porte de la salle à manger s'ouvrit d'elle-même en
criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut
le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait
son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.

Après le potage la servante apporta une poule bouillie;
magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle
façon qu'elles semblaient prêtes à se fendre.

«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une
galanterie que vous faites à votre cousin.»

La pauvre poule était maigre et revêtue d'une de ces grosses peaux
hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il
fallait qu'on l'eût cherchée bien longtemps avant de la trouver
sur le perchoir où elle s'était retirée pour mourir de vieillesse.

«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rôtie.»

Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée;
mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants,
qui dévoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mépris.

Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux
grandes pattes noires, qu'elle plaça sur l'assiette de son mari;
trancha le cou, qu'elle mit avec la tête à part pour elle-même;
leva l'aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de
l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui
avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d'examiner
les variations que le désappointement amène sur les visages, selon
les caractères et les tempéraments de ceux qui l'éprouvent.

Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme,
dans lequel quelques os de mouton, qu'on eût pu, au premier abord,
croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.

Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les
mines lugubres devinrent des visages résignés.

Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération
d'une bonne ménagère.

Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d'une bouteille
de grès fort exiguë le tiers d'un verre à chacun des jeunes gens,
s'en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et
la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de
Mme Coquenard.

Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis,
lorsqu'ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient
encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la
fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était
passée à celle de la topaze brûlée.

Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu'il
sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver
le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et
qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des
palais exercés.

Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.

«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit
Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez
pas.

«Du diable si j'en goûte!» murmura tout bas Porthos...

Puis tout haut:

«Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim.»

Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir.
Le procureur répéta plusieurs fois:

«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner
était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!»

Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la
poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.

Porthos crut qu'on le mystifiait, et commença à relever sa
moustache et à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard
vint tout doucement lui conseiller la patience.

Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une
signification terrible pour les clercs: sur un regard du
procureur, accompagné d'un sourire de Mme Coquenard, ils se
levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus
lentement encore, puis ils saluèrent et partirent.

«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit
gravement le procureur.

Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un
morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu'elle
avait fait elle-même avec des amandes et du miel.

Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu'il voyait trop de
mets; Porthos se pinça les lèvres, parce qu'il voyait qu'il n'y
avait pas de quoi dîner.

Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves
avait disparu.

«Festin décidément, s'écria maître Coquenard en s'agitant sur sa
chaise, véritable festin, _epulae epularum_; Lucullus dîne chez
Lucullus.»

Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra
qu'avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin
manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n'eurent
point l'air de s'en apercevoir.

«C'est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.»

Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et
s'englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.

«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je
n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire
de son mari!»

Maître Coquenard, après les délices d'un pareil repas, qu'il
appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos
espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la
localité même; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien:
il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut
pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de
précaution encore, il posa ses pieds.

La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on
commença de poser les bases de la réconciliation.

«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit
Mme Coquenard.

-- Merci, dit Porthos, je n'aime pas à abuser; d'ailleurs, il faut
que je songe à mon équipement.

-- C'est vrai, dit la procureuse en gémissant... c'est ce
malheureux équipement.

-- Hélas! oui, dit Porthos, c'est lui.

-- Mais de quoi donc se compose l'équipement de votre corps,
monsieur Porthos?

-- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme
vous savez, sont soldats d'élite, et il leur faut beaucoup
d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.

-- Mais encore, détaillez-le-moi.

-- Mais cela peut aller à...», dit Porthos, qui aimait mieux
discuter le total que le menu.

La procureuse attendait frémissante.

«À combien? dit-elle, j'espère bien que cela ne passe point...»

Elle s'arrêta, la parole lui manquait.

«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois même qu'en y mettant de l'économie, avec deux
mille livres je m'en tirerai.

-- Bon Dieu, deux mille livres! s'écria-t-elle, mais c'est une
fortune.»

Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.

«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de
parents et de pratiques dans le commerce, j'étais presque sûre
d'obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous
les payeriez vous-même.

-- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire!

-- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord
un cheval?

-- Oui, un cheval.

-- Eh bien, justement j'ai votre affaire.

-- Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon
cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose
d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera
pas, d'ailleurs, à plus de trois cents livres.

-- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la
procureuse avec un soupir.

Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait
de Buckingham, c'était donc trois cents livres qu'il comptait
mettre sournoisement dans sa poche.

«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma
valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en
préoccupiez, je les ai.

-- Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.

-- Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un
croquant, par hasard?

-- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait
quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en
vous procurant un joli mulet pour Mousqueton...

-- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu
de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à
mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet
avec des panaches et des grelots?

-- Soyez tranquille, dit la procureuse.

-- Reste la valise, reprit Porthos.

-- Oh! que cela ne vous inquiète point, s'écria Mme Coquenard: mon
mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a
une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est
grande à tenir un monde.

-- Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos.

-- Assurément qu'elle est vide, répondit naïvement de son côté la
procureuse.

-- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie,
ma chère.»

Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n'avait pas
encore écrit sa scène de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur
Harpagon.

Enfin le reste de l'équipement fut successivement débattu de la
même manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse
demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et
fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter
à la gloire Porthos et Mousqueton.

Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que
l'époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux;
mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que
la procureuse cédât le pas au roi.

Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise
humeur.


CHAPITRE XXXIII
SOUBRETTE ET MAÎTRESSE

Cependant, comme nous l'avons dit, malgré les cris de sa
conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait
d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas
tous les jours d'aller lui faire une cour à laquelle l'aventureux
Gascon était convaincu qu'elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de
répondre.

Un soir qu'il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui
attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte
cochère; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de
lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.

«Bon! fit d'Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi
de la part de sa maîtresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous
qu'on n'aura pas osé me donner de vive voix.»

Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put
prendre.

«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier...,
balbutia la soubrette.

-- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'écoute.

-- Ici, impossible: ce que j'ai à vous dire est trop long et
surtout trop secret.

-- Eh bien, mais comment faire alors?

-- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement
Ketty.

-- Où tu voudras, ma belle enfant.

-- Alors, venez.»

Et Ketty, qui n'avait point lâché la main de d'Artagnan,
l'entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui
avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.

«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et
nous pourrons causer.

-- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d'Artagnan.

-- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec
celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle
ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche
qu'à minuit.»

D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre
était charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux
se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la
chambre de Milady.

Ketty devina ce qui se passait dans l'âme du jeune homme et poussa
un soupir.

«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit-
elle.

-- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!»

Ketty poussa un second soupir.

«Hélas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage!

-- Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda
d'Artagnan.

-- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime
pas du tout.

-- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargée de me le dire?

-- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par intérêt pour
vous, ai pris la résolution de vous en prévenir.

-- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n'est point agréable.

-- C'est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas?

-- On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle
enfant, ne fût-ce que par amour-propre.

-- Donc vous ne me croyez pas?

-- J'avoue que jusqu'à ce que tu daignes me donner quelques
preuves de ce que tu avances...

-- Que dites-vous de celle-ci?»

Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.

«Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.

-- Non, pour un autre.

-- Pour un autre?

-- Oui.

-- Son nom, son nom! s'écria d'Artagnan.

-- Voyez l'adresse.

-- M. le comte de Wardes.»

Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à
l'esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pensée, il déchira l'enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en
voyant ce qu'il allait faire, ou plutôt ce qu'il faisait.

«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?

-- Moi, rien!» dit d'Artagnan, et il lut:

«Vous n'avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au
bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas
échapper.»

D'Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se
crut blessé dans son amour.

«Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.

-- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan.

-- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que
l'amour, moi!

-- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant
pour la première fois avec une certaine attention.

-- Hélas! oui.

-- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m'aider à me venger de ta maîtresse.

-- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? Je
voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.

-- Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit
vivement Ketty.

-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan.

-- Pour deux raisons.

-- Lesquelles?

-- La première, c'est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.

-- Qu'en sais-tu?

-- Vous l'avez blessée au coeur.

-- Moi! en quoi puis-je l'avoir blessée, moi qui, depuis que je la
connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie.

-- Je n'avouerais jamais cela qu'à l'homme... qui lirait jusqu'au
fond de mon âme!»

D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille
était d'une fraîcheur et d'une beauté que bien des duchesses
eussent achetées de leur couronne.

«Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton âme quand tu
voudras; qu'à cela ne tienne, ma chère enfant.»

Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint
rouge comme une cerise.

«Oh! non, s'écria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma maîtresse
que vous aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure.

-- Et cela t'empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison?

-- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie
par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du
jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi.»

Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil
languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur
l'escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois
qu'elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés; mais, absorbé par
le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la
soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquiète pas du passereau.

Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le
parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer
d'une façon si naïve ou si effrontée: interception des lettres
adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée
à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa
maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée
la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force.

«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je
te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?

-- De quel amour? demanda la jeune fille.

-- De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.

-- Et quelle est cette preuve?

-- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta maîtresse?

-- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.

-- Eh bien, ma chère enfant, dit d'Artagnan en s'établissant dans
un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie
soubrette que j'aie jamais vue!»

Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au
grand étonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec
une certaine résolution.

Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en
défenses.

Minuit sonna, et l'on entendit presque en même temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.

«Grand Dieu! s'écria Ketty, voici ma maîtresse qui m'appelle!
Partez, partez vite!»

D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention
d'obéir; puis, ouvrant vivement la porte d'une grande armoire au
lieu d'ouvrir celle de l'escalier, il se blottit dedans au milieu
des robes et des peignoirs de Milady.

«Que faites-vous donc?» s'écria Ketty.

D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son
armoire sans répondre.

«Eh bien, cria Milady d'une voix aigre, dormez-vous donc que vous
ne venez pas quand je sonne?»

Et d'Artagnan entendit qu'on ouvrit violemment la porte de
communication.

«Me voici, Milady, me voici», s'écria Ketty en s'élançant à la
rencontre de sa maîtresse.

Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte
de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre quelque
temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s'apaisa,
et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa
maîtresse.

«Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir?

-- Comment, madame, dit Ketty, il n'est pas venu! Serait-il volage
avant d'être heureux?

-- Oh non! il faut qu'il ait été empêché par M. de Tréville ou par
M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là.

-- Qu'en fera madame?

-- Ce que j'en ferai!... Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet
homme et moi une chose qu'il ignore... il a manqué me faire perdre
mon crédit près de Son Éminence... Oh! je me vengerai!

-- Je croyais que madame l'aimait?

-- Moi, l'aimer! je le déteste! Un niais, qui tient la vie de Lord
de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait
perdre trois cent mille livres de rente!

-- C'est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son
oncle, et jusqu'à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa
fortune.»

D'Artagnan frissonna jusqu'à la moelle des os en entendant cette
suave créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle
avait tant de peine à cacher dans la conversation, de n'avoir pas
tué un homme qu'il l'avait vue combler d'amitié.

«Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même,
si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommandé de le
ménager.

-- Oh! oui, mais madame n'a point ménagé cette petite femme qu'il
aimait.

-- Oh! la mercière de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu'il n'a pas
déjà oublié qu'elle existait? La belle vengeance, ma foi!»

Une sueur froide coulait sur le front de d'Artagnan: c'était donc
un monstre que cette femme.

Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était
finie.

«C'est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin
d'avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée.

-- Pour M. de Wardes? dit Ketty.

-- Sans doute, pour M. de Wardes.

-- En voilà un, dit Ketty, qui m'a bien l'air d'être tout le
contraire de ce pauvre M. d'Artagnan.

-- Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les
commentaires.»

D'Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de
deux verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle; de
son côté, mais le plus doucement qu'elle put, Ketty donna à la
serrure un tour de clef; d'Artagnan alors poussa la porte de
l'armoire.

«O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous? et comme vous êtes
pâle!

-- L'abominable créature! murmura d'Artagnan.

-- Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n'y a qu'une cloison
entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l'une tout ce
qui se dit dans l'autre!

-- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit
d'Artagnan.

-- Comment? fit Ketty en rougissant.

-- Ou du moins que je sortirai... plus tard.»

Et il attira Ketty à lui; il n'y avait plus moyen de résister, la
résistance fait tant de bruit! aussi Ketty céda.

C'était un mouvement de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva
qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des
dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette
nouvelle conquête; mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de
l'orgueil.

Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu'il
avait fait de son influence sur Ketty avait été d'essayer de
savoir d'elle ce qu'était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre
fille jura sur le crucifix à d'Artagnan qu'elle l'ignorait
complètement, sa maîtresse ne laissant jamais pénétrer que la
moitié de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir répondre
qu'elle n'était pas morte.

Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit
près du cardinal, Ketty n'en savait pas davantage; mais cette
fois, d'Artagnan était plus avancé qu'elle: comme il avait aperçu
Milady sur un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait
l'Angleterre, il se douta qu'il était question cette fois des
ferrets de diamants.

Mais ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que la
haine véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady
lui venait de ce qu'il n'avait pas tué son beau-frère.

D'Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort
méchante humeur, d'Artagnan se douta que c'était le défaut de
réponse de M. de Wardes qui l'agaçait ainsi. Ketty entra; mais
Milady la reçut fort durement. Un coup d'oeil qu'elle lança à
d'Artagnan voulait dire: Vous voyez ce que je souffre pour vous.

Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s'adoucit,
elle écouta en souriant les doux propos de d'Artagnan, elle lui
donna même sa main à baiser.

D'Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c'était
un garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout
en faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit
plan.

Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle
pour avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l'avait
accusée de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du
comte de Wardes, et elle lui avait ordonné d'entrer chez elle à
neuf heures du matin pour y prendre une troisième lettre.

D'Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette
lettre le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que
voulut son amant: elle était folle.

Les choses se passèrent comme la veille: d'Artagnan s'enferma dans
son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et
referma sa porte. Comme la veille d'Artagnan ne rentra chez lui
qu'à cinq heures du matin.

À onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un
nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n'essaya
pas même de le disputer à d'Artagnan; elle le laissa faire; elle
appartenait corps et âme à son beau soldat.

D'Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:

«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je
vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour
vous dire que je vous déteste.

«Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la
jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle
manière un galant homme peut obtenir son pardon.»

D'Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet.

«Oh! vous l'aimez toujours! dit Ketty, qui n'avait pas détourné un
instant les yeux du visage du jeune homme.

-- Non, Ketty, tu te trompes, je ne l'aime plus; mais je veux me
venger de ses mépris.

-- Oui, je connais votre vengeance; vous me l'avez dite.

-- Que t'importe, Ketty! tu sais bien que c'est toi seule que
j'aime.

-- Comment peut-on savoir cela?

-- Par le mépris que je ferai d'elle.»

Ketty soupira.

D'Artagnan prit une plume et écrivit:

«Madame, jusqu'ici j'avais douté que ce fût bien à moi que vos
deux premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais
indigne d'un pareil honneur; d'ailleurs j'étais si souffrant, que
j'eusse en tout cas hésité à y répondre.

«Mais aujourd'hui il faut bien que je croie à l'excès de vos
bontés, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre
suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'être aimé de vous.

«Elle n'a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme
peut obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir
à onze heures. Tarder d'un jour serait à mes yeux, maintenant,
vous faire une nouvelle offense.

«Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.

«Comte DE WARDES.»

Ce billet était d'abord un faux, c'était ensuite une
indélicatesse; c'était même, au point de vue de nos moeurs
actuelles, quelque chose comme une infamie; mais on se ménageait
moins à cette époque qu'on ne le fait aujourd'hui. D'ailleurs
d'Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de
trahison à des chefs plus importants, et il n'avait pour elle
qu'une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu d'estime, il
sentait qu'une passion insensée le brûlait pour cette femme.
Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra.

L'intention de d'Artagnan était bien simple: par la chambre de
Ketty il arrivait à celle de sa maîtresse; il profitait du premier
moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d'elle;
peut-être aussi échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque
chose au hasard. Dans huit jours la campagne s'ouvrait, et il
fallait partir; d'Artagnan n'avait pas le temps de filer le
parfait amour.

«Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout
cacheté, donne cette lettre à Milady; c'est la réponse de
M. de Wardes.»

La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce
que contenait le billet.

«Écoute, ma chère enfant, lui dit d'Artagnan, tu comprends qu'il
faut que tout cela finisse d'une façon ou de l'autre; Milady peut
découvrir que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu
de le remettre au valet du comte; que c'est moi qui ai décacheté
les autres qui devaient être décachetés par M. de Wardes; alors
Milady te chasse, et, tu la connais, ce n'est pas une femme à
borner là sa vengeance.

-- Hélas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela?

-- Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme,
aussi je t'en suis bien reconnaissant, je te le jure.

-- Mais enfin, que contient votre billet?

-- Milady te le dira.

-- Ah! vous ne m'aimez pas! s'écria Ketty, et je suis bien
malheureuse!»

À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent
toujours; d'Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans
la plus grande erreur.

Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre
cette lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c'est tout ce
que voulait d'Artagnan.

D'ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure
de chez sa maîtresse, et qu'en sortant de chez sa maîtresse il
monterait chez elle.

Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXIV
OÙ IL EST TRAITÉ DE L'ÉQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE PORTHOS

Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son
équipement, il n'y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On
dînait les uns sans les autres, où l'on se trouvait, ou plutôt où
l'on pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce
temps précieux, qui s'écoulait si vite. Seulement on était convenu
de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis
d'Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu'il avait
fait, ne passait plus le seuil de sa porte.

C'était le jour même où Ketty était venue trouver d'Artagnan chez
lui, jour de réunion.

À peine Ketty fut-elle sortie, que d'Artagnan se dirigea vers la
rue Férou.

Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait
quelques velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses
habitudes, ne le dissuadait ni ne l'encourageait. Athos était pour
qu'on laissât à chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de
conseils qu'on ne les lui demandât. Encore fallait-il les lui
demander deux fois.

«En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les
pas suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu'un à qui
l'on puisse faire le reproche de les avoir donnés.»

Porthos arriva un instant après d'Artagnan. Les quatre amis se
trouvaient donc réunis.

Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents: celui
de Porthos la tranquillité, celui de d'Artagnan l'espoir, celui
d'Aramis l'inquiétude, celui d'Athos l'insouciance.

Au bout d'un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa
entrevoir qu'une personne haut placée avait bien voulu se charger
de le tirer d'embarras, Mousqueton entra.

Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d'un
air fort piteux, sa présence était urgente.

«Sont-ce mes équipages? demanda Porthos.

-- Oui et non, répondit Mousqueton.

-- Mais enfin que veux-tu dire?...

-- Venez, monsieur.»

Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.

Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.

«Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de
langage que l'on remarquait en lui chaque fois que ses idées le
ramenaient vers l'église...

-- Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.

-- Un homme! quel homme?

-- Un mendiant.

-- Faites-lui l'aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un
pauvre pécheur.

-- Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous
serez bien aise de le voir.

-- N'a-t-il rien dit de particulier pour moi?

-- Si fait. "Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver,
vous lui annoncerez que j'arrive de Tours."

-- De Tours? s'écria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans
doute cet homme m'apporte des nouvelles que j'attendais.»

Et, se levant aussitôt, il s'éloigna rapidement.

Restèrent Athos et d'Artagnan.

«Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu'en
pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos.

-- Je sais que Porthos était en bon train, dit d'Artagnan; et
quant à Aramis, à vrai dire, je n'en ai jamais été sérieusement
inquiet: mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement
distribué les pistoles de l'Anglais qui étaient votre bien
légitime, qu'allez-vous faire?

-- Je suis fort content d'avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que
c'est pain bénit que de tuer un Anglais: mais si j'avais empoché
ses pistoles, elles me pèseraient comme un remords.

-- Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idées
inconcevables.

-- Passons, passons! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit
l'honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais
suspects que protège le cardinal?

-- C'est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je
vous ai parlé.

-- Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné
des conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de
suivre.

-- Je vous ai donné mes raisons.

-- Oui; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous
m'avez dit.

-- Point du tout! j'ai acquis la certitude que cette femme était
pour quelque chose dans l'enlèvement de Mme Bonacieux.

-- Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la
cour à une autre: c'est le chemin le plus long, mais le plus
amusant.

D'Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos; mais un
point l'arrêta: Athos était un gentilhomme sévère sur le point
d'honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre
amoureux avait arrêté à l'endroit de Milady, certaines choses qui,
d'avance, il en était sûr, n'obtiendraient pas l'assentiment du
puritain; il préféra donc garder le silence, et comme Athos était
l'homme le moins curieux de la terre, les confidences de
d'Artagnan en étaient restées là.

Nous quitterons donc les deux amis, qui n'avaient rien de bien
important à se dire, pour suivre Aramis.

À cette nouvelle, que l'homme qui voulait lui parler arrivait de
Tours, nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait
suivi ou plutôt devancé Bazin; il ne fit donc qu'un saut de la rue
Férou à la rue de Vaugirard.

En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite
taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.

«C'est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.

-- C'est-à-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous
appelez ainsi?

-- Moi-même: vous avez quelque chose à me remettre?

-- Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.

-- Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en
ouvrant un petit coffret de bois d'ébène incrusté de nacre, le
voici, tenez.

-- C'est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.»

En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à
son maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé
presque en même temps que lui; mais cette célérité ne lui servit
pas à grand-chose; sur l'invitation du mendiant, son maître lui
fit signe de se retirer, et force lui fut d'obéir.

Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin
d'être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l'entendre, et
ouvrant sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir,
il se mit à découdre le haut de son pourpoint, d'où il tira une
lettre.

Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l'écriture,
et avec un respect presque religieux, il ouvrit l'épître qui
contenait ce qui suit:

«Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore;
mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans
retour. Faites votre devoir au camp; je fais le mien autre part.
Prenez ce que le porteur vous remettra; faites la campagne en beau
et bon gentilhomme, et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux
noirs.

«Adieu, ou plutôt au revoir!»

Le mendiant décousait toujours; il tira une à une de ses sales
habits cent cinquante doubles pistoles d'Espagne, qu'il aligna sur
la table; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le
jeune homme, stupéfait, eût osé lui adresser une parole.

Aramis alors relut la lettre, et s'aperçut que cette lettre avait
un post-scriptum.

«P.-S. -- Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et
grand d'Espagne.»

«Rêves dorés! s'écria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes
jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! à toi, mon
amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maîtresse!»

Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l'or qui
étincelait sur la table.

Bazin gratta à la porte; Aramis n'avait plus de raison pour le
tenir à distance; il lui permit d'entrer.

Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu'il venait
annoncer d'Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c'était que le
mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.

Or, comme d'Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que
Bazin oubliait de l'annoncer, il s'annonça lui-même.

«Ah! diable, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, si ce sont là les
pruneaux qu'on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment
au jardinier qui les récolte.

-- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c'est
mon libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce poème en vers
d'une syllabe que j'avais commencé là-bas.

-- Ah! vraiment! dit d'Artagnan; eh bien, votre libraire est
généreux, mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.

-- Comment, monsieur! s'écria Bazin, un poème se vend si cher!
c'est incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous
voulez, vous pouvez devenir l'égal de M. de Voiture et de
M. de Benserade. J'aime encore cela, moi. Un poète, c'est presque
un abbé. Ah! monsieur Aramis, mettez-vous donc poète, je vous en
prie.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la
conversation.»

Bazin comprit qu'il était dans son tort; il baissa la tête, et
sortit.

«Ah! dit d'Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions
au poids de l'or: vous êtes bien heureux, mon ami; mais prenez
garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque,
et qui est sans doute aussi de votre libraire.»

Aramis rougit jusqu'au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et
reboutonna son pourpoint.

«Mon cher d'Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien,
aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous
recommencerons aujourd'hui à dîner ensemble en attendant que vous
soyez riches à votre tour.

-- Ma foi! dit d'Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps
que nous n'avons fait un dîner convenable; et comme j'ai pour mon
compte une expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je
ne serais pas fâché, je l'avoue, de me monter un peu la tête avec
quelques bouteilles de vieux bourgogne.

-- Va pour le vieux bourgogne; je ne le déteste pas non plus», dit
Aramis, auquel la vue de l'or avait enlevé comme avec la main ses
idées de retraite.

Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour
répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le
coffre d'ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir
qui lui avait servi de talisman.

Les deux amis se rendirent d'abord chez Athos, qui, fidèle au
serment qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire
apporter à dîner chez lui: comme il entendait à merveille les
détails gastronomiques, d'Artagnan et Aramis ne firent aucune
difficulté de lui abandonner ce soin important.

Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac,
ils rencontrèrent Mousqueton, qui, d'un air piteux, chassait
devant lui un mulet et un cheval.

D'Artagnan poussa un cri de surprise, qui n'était pas exempt d'un
mélange de joie.

«Ah! mon cheval jaune! s'écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!

-- Oh! l'affreux roussin! dit Aramis.

-- Eh bien, mon cher, reprit d'Artagnan, c'est le cheval sur
lequel je suis venu à Paris.

-- Comment, monsieur connaît ce cheval? dit Mousqueton.

-- Il est d'une couleur originale, fit Aramis; c'est le seul que
j'aie jamais vu de ce poil-là.

-- Je le crois bien, reprit d'Artagnan, aussi je l'ai vendu trois
écus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne
vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-
t-il entre tes mains, Mousqueton?

-- Ah! dit le valet, ne m'en parlez pas, monsieur, c'est un
affreux tour du mari de notre duchesse!

-- Comment cela, Mousqueton?

-- Oui nous sommes vus d'un très bon oeil par une femme de
qualité, la duchesse de...; mais pardon! mon maître m'a recommandé
d'être discret: elle nous avait forcés d'accepter un petit
souvenir, un magnifique genet d'Espagne et un mulet andalou, que
c'était merveilleux à voir; le mari a appris la chose, il a
confisqué au passage les deux magnifiques bêtes qu'on nous
envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux!

-- Que tu lui ramènes? dit d'Artagnan.

-- Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne
pouvons point accepter de pareilles montures en échange de celles
que l'on nous avait promises.

-- Non, pardieu, quoique j'eusse voulu voir Porthos sur mon
Bouton-d'Or; cela m'aurait donné une idée de ce que j'étais moi-
même, quand je suis arrivé à Paris. Mais que nous ne t'arrêtions
pas, Mousqueton; va faire la commission de ton maître, va. Est-il
chez lui?

-- Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!»

Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins,
tandis que les deux amis allaient sonner à la porte de l'infortuné
Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n'avait
garde d'ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.

Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-
Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il
atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres
de son maître, cheval et mulet au marteau de la porte du
procureur; puis, sans s'inquiéter de leur sort futur, il s'en
revint trouver Porthos et lui annonça que sa commission était
faite.

Au bout d'un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui
n'avaient pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en
soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le
procureur ordonna à son saute-ruisseau d'aller s'informer dans le
voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet.

Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d'abord à
cette restitution; mais bientôt la visite de Porthos l'éclaira. Le
courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la
contrainte qu'il s'imposait, épouvanta la sensible amante. En
effet, Mousqueton n'avait point caché à son maître qu'il avait
rencontré d'Artagnan et Aramis, et que d'Artagnan, dans le cheval
jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il était venu à
Paris, et qu'il avait vendu trois écus.

Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans
le cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos
partait, l'invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa
avec un air plein de majesté.

Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint-
Magloire, car elle devinait les reproches qui l'y attendaient;
mais elle était fascinée par les grandes façons de Porthos.

Tout ce qu'un homme blessé dans son amour-propre peut laisser
tomber d'imprécations et de reproches sur la tête d'une femme,
Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.

«Hélas! dit-elle, j'ai fait pour le mieux. Un de nos clients est
marchand de chevaux, il devait de l'argent à l'étude, et s'est
montré récalcitrant. J'ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu'il
nous devait; il m'avait promis deux montures royales.

-- Eh bien, madame, dit Porthos, s'il vous devait plus de cinq
écus, votre maquignon est un voleur.

-- Il n'est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur
Porthos, dit la procureuse cherchant à s'excuser.

-- Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent
permettre aux autres de chercher des amis plus généreux.»

Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.

«Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s'écria la procureuse, j'ai
tort, je le reconnais, je n'aurais pas dû marchander quand il
s'agissait d'équiper un cavalier comme vous!»

Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.

La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré
de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d'or sous
les pieds.

«Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s'écria-t-elle,
arrêtez et causons.

-- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.

-- Mais, dites-moi, que demandez-vous?

-- Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque
chose.»

La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l'élan de sa
douleur, elle s'écria:

«Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce
que c'est qu'un cheval? sais-je ce que c'est que des harnais?

-- Il fallait vous en rapporter à moi, qui m'y connais, madame;
mais vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure.

-- C'est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma
parole d'honneur.

-- Et comment cela? demanda le mousquetaire.

-- Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes,
qui l'a mandé. C'est pour une consultation qui durera deux heures
au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.

-- À la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère!

-- Vous me pardonnez?

-- Nous verrons», dit majestueusement Porthos.

Et tous deux se séparèrent en se disant: «À ce soir.»

«Diable! pensa Porthos en s'éloignant, il me semble que je me
rapproche enfin du bahut de maître Coquenard.»


CHAPITRE XXXV
LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS

Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d'Artagnan,
arriva enfin.

D'Artagnan, comme d'habitude, se présenta vers les neuf heures
chez Milady. Il la trouva d'une humeur charmante; jamais elle ne
l'avait si bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d'oeil que
son billet avait été remis, et ce billet faisait son effet.

Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une
mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais,
hélas! la pauvre fille était si triste, qu'elle ne s'aperçut même
pas de la bienveillance de Milady.

D'Artagnan regardait l'une après l'autre ces deux femmes, et il
était forcé de s'avouer que la nature s'était trompée en les
formant; à la grande dame elle avait donné une âme vénale et vile,
à la soubrette elle avait donné le coeur d'une duchesse.

À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d'Artagnan
comprit ce que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se
levait, se rasseyait, souriait à d'Artagnan d'un air qui voulait
dire: Vous êtes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant
si vous partiez!

D'Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à
baiser; le jeune homme sentit qu'elle la lui serrait et comprit
que c'était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de
reconnaissance à cause de son départ.

«Elle l'aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit.

Cette fois Ketty ne l'attendait aucunement, ni dans l'antichambre,
ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que
d'Artagnan trouvât tout seul l'escalier et la petite chambre.

Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.

Elle entendit entrer d'Artagnan, mais elle ne releva point la
tête; le jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle
éclata en sanglots.

Comme l'avait présumé d'Artagnan, Milady, en recevant la lettre,
avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en
récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la
commission, elle lui avait donné une bourse. Ketty, en rentrant
chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée
tout ouverte, dégorgeant trois ou quatre pièces d'or sur le tapis.

La pauvre fille, à la voix de d'Artagnan, releva la tête.
D'Artagnan lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage;
elle joignit les mains d'un air suppliant, mais sans oser dire une
parole.

Si peu sensible que fût le coeur de d'Artagnan, il se sentit
attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses
projets et surtout à celui-ci, pour rien changer au programme
qu'il avait fait d'avance. Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir
de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une
simple vengeance.

Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que
Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait
recommandé à Ketty d'éteindre toutes les lumières dans
l'appartement, et même dans sa chambre, à elle. Avant le jour,
M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurité.

Au bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa
chambre. D'Artagnan s'élança aussitôt dans son armoire. À peine y
était-il blotti que la sonnette se fit entendre.

Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte
ouverte; mais la cloison était si mince, que l'on entendait à peu
près tout ce qui se disait entre les deux femmes.

Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty
les moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec
de Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait
répondu, quelle était l'expression de son visage, s'il paraissait
bien amoureux; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée
de faire bonne contenance, répondait d'une voix étouffée dont sa
maîtresse ne remarquait même pas l'accent douloureux, tant le
bonheur est égoïste.

Enfin, comme l'heure de son entretien avec le comte approchait,
Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de
rentrer dans sa chambre, et d'introduire de Wardes aussitôt qu'il
se présenterait.

L'attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d'Artagnan eut-il vu
par le trou de la serrure de son armoire que tout l'appartement
était dans l'obscurité, qu'il s'élança de sa cachette au moment
même où Ketty refermait la porte de communication.

«Qu'est-ce que ce bruit? demanda Milady.

-- C'est moi, dit d'Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n'a pas même pu
attendre l'heure qu'il avait fixée lui-même!

-- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-
il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous
attends!»

À cet appel, d'Artagnan éloigna doucement Ketty et s'élança dans
la chambre de Milady.

Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c'est celle de
l'amant qui reçoit sous un nom qui n'est pas le sien des
protestations d'amour qui s'adressent à son heureux rival.

D'Artagnan était dans une situation douloureuse qu'il n'avait pas
prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque
autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la
chambre voisine.

«Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de
l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprimé chaque fois
que nous nous sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh!
demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que
vous pensez à moi, et comme vous pourriez m'oublier, tenez.»

Et elle passa une bague de son doigt à celui de d'Artagnan.

D'Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady:
c'était un magnifique saphir entouré de brillants.

Le premier mouvement de d'Artagnan fut de le lui rendre, mais
Milady ajouta:

«Non, non; gardez cette bague pour l'amour de moi. Vous me rendez
d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix émue, un
service bien plus grand que vous ne sauriez l'imaginer.»

«Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même
d'Artagnan.

En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche
pour dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il
était venu, mais elle ajouta:

«Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!»

Le monstre, c'était lui.

«Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
souffrir?

-- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que répondre.

-- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et
cruellement!»

«Peste! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas
encore venu.»

Il fallut quelque temps à d'Artagnan pour se remettre de ce petit
dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu'il avait apportées
s'étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une
incroyable puissance, il la haïssait et l'adorait à la fois, il
n'avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent
habiter dans le même coeur, et en se réunissant, former un amour
étrange et en quelque sorte diabolique.

Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer;
d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu'un vif
regret de s'éloigner, et, dans l'adieu passionné qu'ils
s'adressèrent réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue
pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir
adresser quelques mots à d'Artagnan lorsqu'il passerait dans sa
chambre; mais Milady le reconduisit elle-même dans l'obscurité et
ne le quitta que sur l'escalier.

Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il était
engagé dans une si singulière aventure qu'il voulait lui demander
conseil. Il lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le
sourcil.

«Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais
vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d'une
façon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras.»

Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
entouré de diamants qui avait pris au doigt de d'Artagnan la place
de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.

«Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d'étaler
aux regards de ses amis un si riche présent.

-- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.

-- Elle est belle, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu'il existât
deux saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troquée contre
votre diamant?

-- Non, dit d'Artagnan; c'est un cadeau de ma belle Anglaise, ou
plutôt de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point
demandé, je suis convaincu qu'elle est née en France.

-- Cette bague vous vient de Milady? s'écria Athos avec une voix
dans laquelle il était facile de distinguer une grande émotion.

-- D'elle-même; elle me l'a donnée cette nuit.

-- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.

-- La voici», répondit d'Artagnan en la tirant de son doigt.

Athos l'examina et devint très pâle, puis il l'essaya à
l'annulaire de sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si
elle eût été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance
passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.

«Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette
bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et
cependant il est bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une
pareille ressemblance.

-- Connaissez-vous cette bague? demanda d'Artagnan.

-- J'avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je
me trompais.»

Et il la rendit à d'Artagnan, sans cesser cependant de la
regarder.

«Tenez, dit-il au bout d'un instant, d'Artagnan, ôtez cette bague
de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle
de si cruels souvenirs, que je n'aurais pas ma tête pour causer
avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me
disiez-vous point que vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez
faire?... Mais attendez... rendez-moi ce saphir: celui dont je
voulais parler doit avoir une de ses faces éraillée par suite d'un
accident.»

D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à
Athos.

Athos tressaillit:

«Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas étrange?»

Et il montrait à d'Artagnan cette égratignure qu'il se rappelait
devoir exister.

«Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?

-- De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le
dis, c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la
famille.

-- Et vous l'avez... vendu? demanda avec hésitation d'Artagnan.

-- Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l'ai donné
pendant une nuit d'amour, comme il vous a été donné à vous.»

D'Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans
l'âme de Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et
inconnues.

Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche.

«Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je
vous aime, d'Artagnan; j'aurais un fils que je ne l'aimerais pas
plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne
la connais pas, mais une espèce d'intuition me dit que c'est une
créature perdue, et qu'il y a quelque chose de fatal en elle.

-- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en sépare; je
vous avoue que cette femme m'effraie moi-même.

-- Aurez-vous ce courage? dit Athos.

-- Je l'aurai, répondit d'Artagnan, et à l'instant même.

-- Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme
en serrant la main du Gascon avec une affection presque
paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est à peine
entrée dans votre vie, n'y laisse pas une trace funeste!»

Et Athos salua d'Artagnan de la tête, en homme qui veut faire
comprendre qu'il n'est pas fâché de rester seul avec ses pensées.

En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un
mois de fièvre n'eût pas plus changé la pauvre enfant qu'elle ne
l'était pour cette nuit d'insomnie et de douleur.

Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa
maîtresse était folle d'amour, ivre de joie: elle voulait savoir
quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.

Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de
d'Artagnan.

Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils
de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient
déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance
satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit
donc une plume et écrivit la lettre suivante:

«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous:
depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il
m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra,
j'aurai l'honneur de vous en faire part.

«Je vous baise les mains.

«Comte de Wardes.»

Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir
comme une dernière ressource pour l'équipement?

On aurait tort au reste de juger les actions d'une époque au point
de vue d'une autre époque. Ce qui aujourd'hui serait regardé comme
une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute
simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles
se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses.

D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut
d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en
la relisant une seconde fois.

Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d'Artagnan fut forcé de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait
par écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady,
le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa
maîtresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la
vitesse de ses jambes.

Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs
d'une rivale.

Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que
Ketty avait mis à l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut,
elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se
retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty.

«Qu'est-ce que cette lettre? dit-elle.

-- Mais c'est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute
tremblante.

-- Impossible! s'écria Milady; impossible qu'un gentilhomme ait
écrit à une femme une pareille lettre!»

Puis tout à coup tressaillant:

«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il...» Et elle s'arrêta.

Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut
faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l'air; mais
elle ne put qu'étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et
elle tomba sur un fauteuil.

Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:

«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur
moi?

-- J'ai pensé que madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter
secours, répondit la suivante tout épouvantée de l'expression
terrible qu'avait prise la figure de sa maîtresse.

-- Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge,
entendez-vous!»

Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.


CHAPITRE XXXVI
RÊVE DE VENGEANCE

Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitôt
qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.

Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui
raconta tout ce qui s'était passé la veille: d'Artagnan sourit;
cette jalouse colère de Milady, c'était sa vengeance.

Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle
renouvela l'ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle
l'attendit inutilement.

Le lendemain Ketty se présenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse
et alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire
triste à mourir.

D'Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu'elle avait; mais celle-
ci, pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui
remit.

Cette lettre était de l'écriture de Milady: seulement cette fois
elle était bien à l'adresse de d'Artagnan et non à celle de
M. de Wardes.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de négliger ainsi ses amis,
surtout au moment où l'on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier
inutilement. En sera-t-il de même ce soir?

«Votre bien reconnaissante,

«Lady Clarick.»

«C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais à cette
lettre. Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.

-- Est-ce que vous irez? demanda Ketty.

-- Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à
s'excuser à ses propres yeux de manquer à la promesse qu'il avait
faite à Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se
rendre à une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas
revenir, ne comprendrait rien à l'interruption de mes visites,
elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire
jusqu'où irait la vengeance d'une femme de cette trempe?

-- Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de
façon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui
faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre
véritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la
première fois!»

L'instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.

D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester
insensible aux séductions de Milady.

Il lui fit répondre qu'il était on ne peut plus reconnaissant de
ses bontés et qu'il se rendrait à ses ordres; mais il n'osa lui
écrire de peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de
Milady, déguiser suffisamment son écriture.

À neuf heures sonnant, d'Artagnan était place Royale. Il était
évident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre
étaient prévenus, car aussitôt que d'Artagnan parut, avant même
qu'il eût demandé si Milady était visible, un d'eux courut
l'annoncer.

«Faites entrer», dit Milady d'une voix brève, mais si perçante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.

On l'introduisit.

«Je n'y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour
personne.»

Le laquais sortit.

D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et
avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l'insomnie.
On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières,
et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces
de la fièvre qui l'avait dévorée depuis deux jours.

D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle
fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais
physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable.

Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa santé:

«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.

-- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin
de repos sans doute et je vais me retirer.

-- Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira.»

«Oh! oh! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais été si charmante,
défions-nous.»

Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna
tout l'éclat possible à sa conversation. En même temps cette
fièvre qui l'avait abandonnée un instant revenait rendre l'éclat à
ses yeux, le coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres.
D'Artagnan retrouva la Circé qui l'avait déjà enveloppé de ses
enchantements. Son amour, qu'il croyait éteint et qui n'était
qu'assoupi, se réveilla dans son coeur. Milady souriait et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.

Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de
ce qu'il avait fait contre elle.

Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à
d'Artagnan s'il avait une maîtresse.

«Hélas! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put
prendre, pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille
question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne
soupire que par vous et pour vous!»

Milady sourit d'un étrange sourire.

«Ainsi vous m'aimez? dit-elle.

-- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point
aperçue?

-- Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus
ils sont difficiles à prendre.

-- Oh! les difficultés ne m'effraient pas, dit d'Artagnan; il n'y
a que les impossibilités qui m'épouvantent.

-- Rien n'est impossible, dit Milady, à un véritable amour.

-- Rien, madame?

-- Rien», reprit Milady.

«Diable! reprit d'Artagnan à part lui, la note est changée.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir
pareil à celui qu'elle m'a donné me prenant pour de Wardes?»

D'Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.

«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour
dont vous parlez?

-- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis prêt.

-- À tout?

-- À tout! s'écria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait
pas grand-chose à risquer en s'engageant ainsi.

-- Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant
son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.

-- Je vous écoute, madame», dit celui-ci.

Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis
paraissant prendre une résolution:

«J'ai un ennemi, dit-elle.

-- Vous, madame! s'écria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce
possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l'êtes!

-- Un ennemi mortel.

-- En vérité?

-- Un ennemi qui m'a insultée si cruellement que c'est entre lui
et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme
auxiliaire?»

D'Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en
voulait venir.

«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie
vous appartiennent comme mon amour.

Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu'amoureux...

Elle s'arrêta.

«Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès
aujourd'hui de parler d'impossibilités.

-- Ne m'accablez pas de mon bonheur», s'écria d'Artagnan en se
précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui
abandonnait.

-- Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses
dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double
sot, lame d'épée vivante!

-- Tombe volontairement entre mes bras après m'avoir raillé si
effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de
son côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer
par ma main.»

D'Artagnan releva la tête.

«Je suis prêt, dit-il.

-- Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan! dit
Milady.

-- Je devinerais un de vos regards.

-- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est déjà
acquis tant de renommée?

À l'instant même.

Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?

-- Vous savez la seule réponse que je désire, dit d'Artagnan, la
seule qui soit digne de vous et de moi!»

Et il l'attira doucement vers lui.

Elle résista à peine.

«Intéressé! dit-elle en souriant.

-- Ah! s'écria d'Artagnan véritablement emporté par la passion que
cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah! c'est que
mon bonheur me paraît invraisemblable, et qu'ayant toujours peur
de le voir s'envoler comme un rêve, j'ai hâte d'en faire une
réalité.

-- Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.

-- Je suis à vos ordres, dit d'Artagnan.

-- Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute.

-- Nommez-moi l'infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.

-- Qui vous dit que j'ai pleuré? dit-elle.

-- Il me semblait...

-- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.

-- Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.

-- Songez que son nom c'est tout mon secret.

-- Il faut cependant que je sache son nom.

-- Oui, il le faut; voyez si j'ai confiance en vous!

-- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?

-- Vous le connaissez.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Artagnan en jouant
l'hésitation pour faire croire à son ignorance.

-- Si c'était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s'écria
Milady. Et un éclair de menace passa dans ses yeux.

«Non, fût-ce mon frère!» s'écria d'Artagnan comme emporté par
l'enthousiasme.

Notre Gascon s'avançait sans risque; car il savait où il allait.

«J'aime votre dévouement, dit Milady.

-- Hélas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.

-- Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main.

Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.

«Vous m'aimez, vous! s'écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à
en perdre la raison.»

Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'écarter
ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.

Ses lèvres étaient froides: il sembla à d'Artagnan qu'il venait
d'embrasser une statue.

Il n'en était pas moins ivre de joie, électrisé d'amour, il
croyait presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au
crime de de Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa
main, il l'eût tué.

Milady saisit l'occasion.

«Il s'appelle..., dit-elle à son tour.

-- De Wardes, je le sais, s'écria d'Artagnan.

-- Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de
son âme.

D'Artagnan sentit qu'il s'était laissé emporter, et qu'il avait
fait une faute.

«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez-
vous?

-- Comment je le sais? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où
j'étais, a montré une bague qu'il a dit tenir de vous.

-- Le misérable!» s'écria Milady.

L'épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du
coeur de d'Artagnan.

«Eh bien? continua-t-elle.

-- Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d'Artagnan en
se donnant des airs de don Japhet d'Arménie.

-- Merci, mon brave ami! s'écria Milady; et quand serai-je vengée?

-- Demain, tout de suite, quand vous voudrez.»

Milady allait s'écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit
qu'une pareille précipitation serait peu gracieuse pour
d'Artagnan.

D'ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils
à donner à son défenseur, pour qu'il évitât les explications
devant témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot
de d'Artagnan.

«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.

-- Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas.
C'est un lâche.

-- Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J'en sais
quelque chose, moi.

-- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez
pas eu à vous plaindre de la fortune.

-- La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me
trahir demain.

-- Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.

-- Non, je n'hésite pas, Dieu m'en garde; mais serait-il juste de
me laisser aller à une mort possible sans m'avoir donné au moins
un peu plus que de l'espoir?»

Milady répondit par un coup d'oeil qui voulait dire:

«N'est-ce que cela? parlez donc.»

Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives.

«C'est trop juste, dit-elle tendrement.

-- Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.

-- Ainsi, tout est convenu? dit-elle.

-- Sauf ce que je vous demande, chère âme!

-- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma
tendresse?

-- Je n'ai pas de lendemain pour attendre.

-- Silence; j'entends mon frère: il est inutile qu'il vous trouve
ici.»

Elle sonna; Ketty parut.

«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte
dérobée, et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien:
Ketty vous introduira chez moi.»

La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces
paroles.

«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme
une statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze
heures, vous avez entendu!»

«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa
d'Artagnan: c'est une habitude prise.»

Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.

«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux
reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette
femme est une grande scélérate: prenons garde.»


CHAPITRE XXXVII
LE SECRET DE MILADY

D'Artagnan était sorti de l'hôtel au lieu de monter tout de suite
chez Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune
fille, et cela pour deux raisons: la première parce que de cette
façon il évitait les reproches, les récriminations, les prières;
la seconde, parce qu'il n'était pas fâché de lire un peu dans sa
pensée, et, s'il était possible, dans celle de cette femme.

Tout ce qu'il y avait de plus clair là-dedans, c'est que
d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas
le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il
aurait de mieux à faire serait de rentrer chez lui et d'écrire à
Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et
de Wardes étaient jusqu'à présent absolument le même, que par
conséquent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide, à tuer
de Wardes. Mais lui aussi était éperonné d'un féroce désir de
vengeance; il voulait posséder à son tour cette femme sous son
propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une
certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.

Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant
de dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l'appartement de
Milady, qu'on apercevait à travers les jalousies; il était évident
que cette fois la jeune femme était moins pressée que la première
de rentrer dans sa chambre.

Enfin la lumière disparut.

Avec cette lueur s'éteignit la dernière irrésolution dans le coeur
de d'Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et,
le coeur bondissant, la tête en feu, il rentra dans l'hôtel et se
précipita dans la chambre de Ketty.

La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres,
voulut arrêter son amant; mais Milady, l'oreille au guet, avait
entendu le bruit qu'avait fait d'Artagnan: elle ouvrit la porte.

«Venez», dit-elle.

Tout cela était d'une si incroyable imprudence, d'une si
monstrueuse effronterie, qu'à peine si d'Artagnan pouvait croire à
ce qu'il voyait et à ce qu'il entendait. Il croyait être entraîné
dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en
accomplit en rêve.

Il ne s'élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction
que l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.

Ketty s'élança à son tour contre la porte.

La jalousie, la fureur, l'orgueil offensé, toutes les passions
enfin qui se disputent le coeur d'une femme amoureuse la
poussaient à une révélation; mais elle était perdue si elle
avouait avoir donné les mains à une pareille machination; et, par-
dessus tout, d'Artagnan était perdu pour elle. Cette dernière
pensée d'amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.

D'Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux:
ce n'était plus un rival qu'on aimait en lui, c'était lui-même
qu'on avait l'air d'aimer. Une voix secrète lui disait bien au
fond du coeur qu'il n'était qu'un instrument de vengeance que l'on
caressait en attendant qu'il donnât la mort, mais l'orgueil, mais
l'amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix,
étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de
confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se
demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui
aussi, pour lui-même.

Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady
ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui
l'avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et
passionnée s'abandonnant tout entière à un amour qu'elle semblait
éprouver elle-même. Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi.

Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui
n'avait point les mêmes motifs que d'Artagnan pour oublier, revint
la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures
qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une
rencontre étaient bien arrêtées d'avance dans son esprit.

Mais d'Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours,
s'oublia comme un sot et répondit galamment qu'il était bien tard
pour s'occuper de duels à coups d'épée.

Cette froideur pour les seuls intérêts qui l'occupassent effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.

Alors d'Artagnan, qui n'avait jamais sérieusement pensé à ce duel
impossible, voulut détourner la conversation, mais il n'était plus
de force.

Milady le contint dans les limites qu'elle avait tracées d'avance
avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer.

D'Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de
renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu'elle
avait formés.

Mais aux premiers mots qu'il dit, la jeune femme tressaillit et
s'éloigna.

«Auriez-vous peur, cher d'Artagnan? dit-elle d'une voix aiguë et
railleuse qui résonna étrangement dans l'obscurité.

-- Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d'Artagnan; mais
enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous
ne le pensez?

-- En tout cas dit gravement Milady, il m'a trompée, et du moment
où il m'a trompée il a mérité la mort.

-- Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d'Artagnan d'un
ton si ferme, qu'il parut à Milady l'expression d'un dévouement à
toute épreuve.

Aussitôt elle se rapprocha de lui.

Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
d'Artagnan croyait être près d'elle depuis deux heures à peine
lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit
la chambre de sa lueur blafarde.

Alors Milady, voyant que d'Artagnan allait la quitter, lui rappela
la promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes.

«Je suis tout prêt, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais
être certain d'une chose.

-- De laquelle? demanda Milady.

-- C'est que vous m'aimez.

-- Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.

-- Oui, aussi je suis à vous corps et âme.

-- Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon
amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n'est-ce pas?

-- Certainement. Mais si vous m'aimez comme vous me le dites,
reprit d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?

-- Que puis-je craindre?

-- Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.

-- Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une
si fine épée.

-- Vous ne préféreriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui
vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»

Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des
premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression
étrangement funeste.

«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez
maintenant.

-- Non, je n'hésite pas; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes
me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me
semble qu'un homme doit être si cruellement puni par la perte
seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre châtiment:

-- Qui vous dit que je l'aie aimé? demanda Milady.

-- Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que
vous en aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et
je vous le répète, je m'intéresse au comte.

-- Vous? demanda Milady.

-- Oui moi.

-- Et pourquoi vous?

-- Parce que seul je sais...

-- Quoi?

-- Qu'il est loin d'être ou plutôt d'avoir été aussi coupable
envers vous qu'il le paraît.

-- En vérité! dit Milady d'un air inquiet; expliquez-vous, car je
ne sais vraiment ce que vous voulez dire.»

Et elle regardait d'Artagnan, qui la tenait embrassée avec des
yeux qui semblaient s'enflammer peu à peu.

«Oui, je suis galant homme, moi! dit d'Artagnan décidé à en finir;
et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le
posséder, car je le possède, n'est-ce pas?...

-- Tout entier, continuez.

-- Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.

-- Un aveu?

-- Si j'eusse douté de votre amour je ne l'eusse pas fait; mais
vous m'aimez, ma belle maîtresse? n'est-ce pas, vous m'aimez?

-- Sans doute.

-- Alors si par excès d'amour je me suis rendu coupable envers
vous, vous me pardonnerez?

-- Peut-être!»

D'Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu'il pût prendre, de
rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci
l'écarta.

«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?

-- Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans
cette même chambre, n'est-ce pas?

-- Moi, non! cela n'est pas, dit Milady d'un ton de voix si ferme
et d'un visage si impassible, que si d'Artagnan n'eût pas eu une
certitude si parfaite, il eût douté.

-- Ne mentez pas, mon bel ange, dit d'Artagnan en souriant, ce
serait inutile.

-- Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!

-- Oh! rassurez-vous, vous n'êtes point coupable envers moi, et je
vous ai déjà pardonné!

-- Après, après?

-- De Wardes ne peut se glorifier de rien.

-- Pourquoi? Vous m'avez dit vous-même que cette bague...

-- Cette bague, mon amour, c'est moi qui l'ai. Le comte de Wardes
de jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui sont la même personne.»

L'imprudent s'attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit
orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait
étrangement, et son erreur ne fut pas longue.

Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d'Artagnan
d'un violent coup dans la poitrine, elle s'élança hors du lit.

Il faisait alors presque grand jour.

D'Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
implorer son pardon; mais elle, d'un mouvement puissant et résolu,
elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu
les épaules et sur l'une de ces belles épaules rondes et blanches,
d'Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de
lis, cette marque indélébile qu'imprime la main infamante du
bourreau.

«Grand Dieu!» s'écria d'Artagnan en lâchant le peignoir.

Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.

Mais Milady se sentait dénoncée par l'effroi même de d'Artagnan.
Sans doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son
secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.

Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
panthère blessée.

«Ah! misérable, dit-elle, tu m'as lâchement trahie, et de plus tu
as mon secret! Tu mourras!»

Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette,
l'ouvrit d'une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit
poignard à manche d'or, à la lame aiguë et mince et revint d'un
bond sur d'Artagnan à demi nu.

Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de
cette figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement,
de ces joues pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu'à
la ruelle, comme il eût fait à l'approche d'un serpent qui eût
rampé vers lui, et son épée se rencontrant sous sa main souillée
de sueur, il la tira du fourreau.

Mais sans s'inquiéter de l'épée, Milady essaya de remonter sur le
lit pour le frapper, et elle ne s'arrêta que lorsqu'elle sentit la
pointe aiguë sur sa gorge.

Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais
d'Artagnan l'écarta toujours de ses étreintes et, la lui
présentant tantôt aux yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa
glisser à bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui
conduisait chez Ketty.

Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d'horribles
transports, rugissant d'une façon formidable.

Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d'Artagnan se
remettait petit à petit.

«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez-
vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre
épaule.

-- Infâme! infâme!» hurlait Milady.

Mais d'Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
défensive.

Au bruit qu'ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller
à lui, lui s'abritant derrière les meubles pour se garantir
d'elle, Ketty ouvrit la porte. D'Artagnan, qui avait sans cesse
manoeuvré pour se rapprocher de cette porte, n'en était plus qu'à
trois pas. D'un seul élan il s'élança de la chambre de Milady dans
celle de la suivante, et, rapide comme l'éclair, il referma la
porte, contre laquelle il s'appuya de tout son poids tandis que
Ketty poussait les verrous.

Alors Milady essaya de renverser l'arc-boutant qui l'enfermait
dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d'une
femme; puis, lorsqu'elle sentit que c'était chose impossible, elle
cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns
traversèrent l'épaisseur du bois.

Chaque coup était accompagné d'une imprécation terrible.

«Vite, vite, Ketty, dit d'Artagnan à demi-voix lorsque les verrous
furent mis, fais-moi sortir de l'hôtel, ou si nous lui laissons le
temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.

-- Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout
nu.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan, qui s'aperçut alors seulement du
costume dans lequel il se trouvait, c'est vrai; habille-moi comme
tu pourras, mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et
de la mort!»

Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l'affubla
d'une robe à fleurs, d'une large coiffe et d'un mantelet; elle lui
donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis
elle l'entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà
sonné et réveillé tout l'hôtel. Le portier tira le cordon à la
voix de Ketty au moment même où Milady, à demi nue de son côté,
criait par la fenêtre:

«N'ouvrez pas!»


CHAPITRE XXXVIII
COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT

Le jeune homme s'enfuit tandis qu'elle le menaçait encore d'un
geste impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba
évanouie dans sa chambre.

D'Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s'inquiéter de ce
que deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en
courant, et ne s'arrêta que devant la porte d'Athos. L'égarement
de son esprit, la terreur qui l'éperonnait, les cris de quelques
patrouilles qui se mirent à sa poursuite, et les huées de quelques
passants qui, malgré l'heure peu avancée, se rendaient à leurs
affaires, ne firent que précipiter sa course.

Il traversa la cour, monta les deux étages d'Athos et frappa à la
porte à tout rompre.

Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D'Artagnan
s'élança avec tant de force dans l'antichambre qu'il faillit le
culbuter en entrant.

Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole
lui revint.

«Hé, là, là! s'écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
demandez-vous, drôlesse?»

D'Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son
mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre
diable s'aperçut qu'il avait affaire à un homme.

Il crut alors que c'était quelque assassin.

«Au secours! à l'aide! au secours! s'écria-t-il.

-- Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d'Artagnan,
ne me reconnais-tu pas? Où est ton maître?

-- Vous, monsieur d'Artagnan! s'écria Grimaud épouvanté.
Impossible.

-- Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de
chambre, je crois que vous vous permettez de parler.

-- Ah! monsieur! c'est que...

-- Silence.»

Grimaud se contenta de montrer du doigt d'Artagnan à son maître.

Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu'il était, il
partit d'un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange
qu'il avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur
les souliers; manches retroussées et moustaches raides d'émotion.

«Ne riez pas, mon ami, s'écria d'Artagnan; de par le Ciel ne riez
pas, car, sur mon âme, je vous le dis, il n'y a point de quoi
rire.»

Et il prononça ces mots d'un air si solennel et avec une épouvante
si vraie qu'Athos lui prit aussitôt les mains en s'écriant:

«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle!

-- Non, mais il vient de m'arriver un terrible événement. Êtes-
vous seul, Athos?

-- Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure?

-- Bien, bien.»

Et d'Artagnan se précipita dans la chambre d'Athos.

«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
verrous pour n'être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous
tué M. le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons,
dites, car je meurs véritablement d'inquiétude.

-- Athos, dit d'Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme
et apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire
incroyable, inouïe.

-- Prenez d'abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à
son ami.

D'Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une
autre tant il était encore ému.

«Eh bien? dit Athos.

-- Eh bien, répondit d'Artagnan en se courbant vers l'oreille
d'Athos et en baissant la voix, Milady est marquée d'une fleur de
lis à l'épaule.

-- Ah! cria le mousquetaire comme s'il eût reçu une balle dans le
coeur.

-- Voyons, dit d'Artagnan, êtes-vous sûr que l'autre soit bien
morte?

-- L'autre? dit Athos d'une voix si sourde, qu'à peine si
d'Artagnan l'entendit.

-- Oui, celle dont vous m'avez parlé un jour à Amiens.»

Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses
mains.

«Celle-ci, continua d'Artagnan, est une femme de vingt-six à
vingt-huit ans.

-- Blonde, dit Athos, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Des yeux clairs, d'une clarté étrange, avec des cils et
sourcils noirs?

-- Oui.

-- Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l'oeillère
gauche.

-- Oui.

-- La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée
par les couches de pâte qu'on y applique.

-- Oui.

-- Cependant vous dites qu'elle est anglaise!

-- On l'appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré
cela, Lord de Winter n'est que son beau-frère.

-- Je veux la voir, d'Artagnan.

-- Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer,
elle est femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.

-- Elle n'osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.

-- Elle est capable de tout! L'avez-vous jamais vue furieuse?

-- Non, dit Athos.

-- Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j'ai bien peur
d'avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!»

D'Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses
menaces de mort.

«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un
cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est après-demain que nous
quittons Paris; nous allons, selon toute probabilité, à La
Rochelle, et une fois partis...

-- Elle vous suivra jusqu'au bout du monde, Athos, si elle vous
reconnaît; laissez donc sa haine s'exercer sur moi seul.

-- Ah! mon cher! que m'importe qu'elle me tue! dit Athos; est-ce
que par hasard vous croyez que je tiens à la vie?

-- Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette
femme est l'espion du cardinal, j'en suis sûr!

-- En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas
dans une haute admiration pour l'affaire de Londres, il vous a en
grande haine; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous
reprocher ostensiblement, et qu'il faut que haine se satisfasse,
surtout quand c'est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si
vous sortez, ne sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos
précautions: méfiez-vous de tout enfin, même de votre ombre.

-- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller
jusqu'à après-demain soir sans encombre, car une fois à l'armée
nous n'aurons plus, je l'espère, que des hommes à craindre.

-- En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion,
et je vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des
Fossoyeurs, je vous accompagne.

-- Mais si près que ce soit d'ici, reprit d'Artagnan, je ne puis y
retourner comme cela.

-- C'est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette.

Grimaud entra.

Athos lui fit signe d'aller chez d'Artagnan, et d'en rapporter des
habits.

Grimaud répondit par un autre signe qu'il comprenait parfaitement
et partit.

«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l'équipement cher
ami, dit Athos; car, si je ne m'abuse, vous avez laissé toute
votre défroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention
de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.

-- Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m'avez-vous pas dit
que c'était une bague de famille?

-- Oui, mon père l'acheta deux mille écus, à ce qu'il me dit
autrefois; il faisait partie des cadeaux de noces qu'il fit à ma
mère; et il est magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que
j'étais, plutôt que de garder cette bague comme une relique
sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.

-- Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends
que vous devez tenir.

-- Moi, reprendre cette bague, après qu'elle a passé par les mains
de l'infâme! jamais: cette bague est souillée, d'Artagnan.

-- Vendez-la donc.

-- Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je
regarderais cela comme une profanation.

-- Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier
d'écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires,
puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et
vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura
passé par les mains des usuriers.»

Athos sourit.

«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d'Artagnan;
vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans
l'affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une
condition!

-- Laquelle?

-- C'est qu'il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus
pour moi.

-- Y songez-vous, Athos? je n'ai pas besoin du quart de cette
somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me
la procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà
tout. Puis vous oubliez que j'ai une bague aussi.

-- À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne
tiens, moi, à la mienne; du moins j'ai cru m'en apercevoir.

-- Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non
seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
danger; c'est non seulement un diamant précieux, mais c'est encore
un talisman enchanté.

Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites.
Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la
moitié de la somme qu'on nous donnera sur elle ou je la jette dans
la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit
assez complaisant pour nous la rapporter.

-- Eh bien, donc, j'accepte!» dit d'Artagnan.

En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci,
inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était
arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits
lui-même.

D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux
furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d'un
homme qui met en joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton
et s'apprêta à accompagner son maître.

Athos et d'Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans
incident à la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il
regarda d'Artagnan d'un air goguenard.

«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une
belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous
le savez, n'aiment pas qu'on les fasse attendre!

-- C'est Ketty!» s'écria d'Artagnan.

Et il s'élança dans l'allée.

Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie
contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès
qu'elle l'aperçut:

«Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me
sauver de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c'est vous qui
m'avez perdue!

-- Oui, sans doute, dit d'Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
qu'est-il arrivé après mon départ?

-- Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu'elle a poussés les laquais
sont accourus elle était folle de colère; tout ce qu'il existe
d'imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j'ai pensé
qu'elle se rappellerait que c'était par ma chambre que vous aviez
pénétré dans la sienne, et qu'alors elle songerait que j'étais
votre complice; j'ai pris le peu d'argent que j'avais, mes hardes
les plus précieuses, et je me suis sauvée.

-- Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après-
demain.

-- Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi
quitter Paris, faites-moi quitter la France.

-- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au siège de La
Rochelle, dit d'Artagnan.

-- Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame
de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.

-- Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n'ont point de
femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va
me chercher Aramis: qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque
chose de très important à lui dire.

-- Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me
semble que sa marquise...

-- La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son
mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas
demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty?

-- Je demeurerai où l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois
bien cachée et que l'on ne sache pas où je suis.

-- Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par
conséquent que tu n'es plus jalouse de moi...

-- Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous
aimerai toujours.»

«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos.

«Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j'attache une
grande importance à la question que je te fais: n'aurais-tu jamais
entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enlevée pendant une
nuit.

-- Attendez donc... Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce
que vous aimez encore cette femme?

-- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que
voilà.

-- Moi! s'écria Athos avec un accent pareil à celui d'un homme qui
s'aperçoit qu'il va marcher sur une couleuvre.

-- Sans doute, vous! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos.
Vous savez bien l'intérêt que nous prenons tous à cette pauvre
petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien: n'est-ce pas,
Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la
femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en
entrant ici.

-- Oh! mon Dieu! s'écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue!

-- Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?

-- Il est venu deux fois chez Milady.

-- C'est cela. Vers quelle époque?

-- Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.

-- Justement.

-- Et hier soir il est revenu.

-- Hier soir.

-- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.

-- Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau
d'espions! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty?

-- J'ai baissé ma coiffe en l'apercevant, mais peut-être était-il
trop tard.

-- Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et
voyez s'il est toujours sur sa porte.»

Athos descendit et remonta bientôt.

«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.

-- Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons
sont en ce moment au colombier.

-- Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.

-- Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!

-- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis.

En ce moment Aramis entra.

On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il était urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à
Ketty.

Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:

«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d'Artagnan.

-- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

-- Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demandé, pour une de ses amies
qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si
vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me répondre de mademoiselle...

-- Oh! monsieur, s'écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en
certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.

-- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.»

Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu'il cacheta avec
une bague, et donna le billet à Ketty.

«Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous
nous retrouverons dans des jours meilleurs.

-- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque
lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant
encore comme je vous aime aujourd'hui.»

«Serment de joueur», dit Athos pendant que d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.

Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant
rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet
pour garder la maison.

Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquiétèrent du
placement du saphir.

Comme l'avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait
la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour
des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu'à cinq cents
pistoles.

Athos et d'Artagnan, avec l'activité de deux soldats et la science
de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout
l'équipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos était de bonne
composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque
fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans
essayer même d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien là-dessus
faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'épaule
en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'était bon pour lui,
petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme
qui avait les airs d'un prince.

Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du
jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui
prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans défaut. On le lui
fit mille livres.

Peut-être l'eût-il eu pour moins; mais tandis que d'Artagnan
discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent
pistoles sur la table.

Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents
livres.

Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud
achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles
d'Athos. D'Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la
part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu'il lui
aurait emprunté.

Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les
épaules.

«Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute
propriété? demanda Athos.

-- Cinq cents pistoles.

-- C'est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour
vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une véritable fortune,
cela, mon ami, retournez chez le juif.

-- Comment, vous voulez...

-- Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes
souvenirs; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles à lui
rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché.
Allez lui dire que la bague est à lui, d'Artagnan, et revenez avec
les deux cents pistoles.

-- Réfléchissez, Athos.

-- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut
savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez; Grimaud
vous accompagnera avec son mousqueton.»

Une demi-heure après, d'Artagnan revint avec les deux mille livres
et sans qu'il lui fût arrivé aucun accident.

Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son ménage des ressources
auxquelles il ne s'attendait pas.


CHAPITRE XXXIX
UNE VISION

À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos.
Leurs préoccupations sur l'équipement avaient tout à fait disparu,
et chaque visage ne conservait plus l'expression que de ses
propres et secrètes inquiétudes; car derrière tout bonheur présent
est cachée une crainte à venir.

Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l'adresse de
d'Artagnan.

L'une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli
cachet de cire verte sur lequel était empreinte une colombe
rapportant un rameau vert.

L'autre était une grande épître carrée et resplendissante des
armes terribles de Son Éminence le cardinal-duc.

À la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car
il avait cru reconnaître l'écriture; et quoiqu'il n'eût vu cette
écriture qu'une fois, la mémoire en était restée au plus profond
de son coeur.

Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.

«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à
sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec
soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre
vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne
faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez
reconnu celle qui s'expose à tout pour vous apercevoir un
instant.»

Pas de signature.

«C'est un piège, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.

-- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconnaître
l'écriture.

-- Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept
heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait
déserte: autant que vous alliez vous promener dans la forêt de
Bondy.

-- Mais si nous y allions tous! dit d'Artagnan; que diable! on ne
nous dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus,
les chevaux; plus, les armes.

-- Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit
Porthos.

-- Mais si c'est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette
femme désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez,
d'Artagnan: ce qui est mal de la part d'un gentilhomme.

-- Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s'avancera.

-- Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d'un carrosse
qui marche au galop.

-- Bah! dit d'Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce
sera toujours autant d'ennemis de moins.

-- Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos
armes d'ailleurs.

-- Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.

-- Comme vous voudrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre heures et demie, et
nous avons le temps à peine d'être à six heures sur la route de
Chaillot.

-- Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous
verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter,
messieurs.

-- Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l'oubliez; il me
semble que le cachet indique cependant qu'elle mérite bien d'être
ouverte: quant à moi, je vous déclare, mon cher d'Artagnan, que je
m'en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout
doucement de glisser sur votre coeur.»

D'Artagnan rougit.

«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut
Son Éminence.»

Et d'Artagnan décacheta la lettre et lut:

«M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu
au Palais-Cardinal ce soir à huit heures.

«La Houdinière,

«Capitaine des gardes.»

«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant
que l'autre.

-- J'irai au second en sortant du premier, dit d'Artagnan: l'un
est pour sept heures, l'autre pour huit; il y aura temps pour
tout.

-- Hum! je n'irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut
manquer à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme
prudent peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence,
surtout lorsqu'il a quelque raison de croire que ce n'est pas pour
y recevoir des compliments.

-- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.

-- Messieurs, répondit d'Artagnan, j'ai déjà reçu par M. de Cavois
pareille invitation de Son Éminence, je l'ai négligée, et le
lendemain il m'est arrivé un grand malheur! Constance a disparu;
quelque chose qui puisse advenir, j'irai.

-- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.

-- Mais la Bastille? dit Aramis.

-- Bah! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.

-- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb
admirable et comme si c'était la chose la plus simple, sans doute
nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons
partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette
Bastille.

-- Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée,
attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires
derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière
fermée et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps
que nous n'avons eu maille à partir avec les gardes de M. le
cardinal, et M. de Tréville doit nous croire morts.

-- Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être
général d'armée; que dites-vous du plan, messieurs?

-- Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens.

-- Eh bien, dit Porthos, je cours à l'hôtel, je préviens nos
camarades de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera
sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites
seller les chevaux par les laquais.

-- Mais moi, je n'ai pas de cheval, dit d'Artagnan; mais je vais
en faire prendre un chez M. de Tréville.

-- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.

-- Combien en avez-vous donc? demanda d'Artagnan.

-- Trois, répondit en souriant Aramis.

-- Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux
monté de France et de Navarre.

-- Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois
chevaux, n'est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez
acheté trois chevaux.

-- Aussi, je n'en ai acheté que deux, dit Aramis.

-- Le troisième vous est donc tombé du ciel?

-- Non, le troisième m'a été amené ce matin même par un domestique
sans livrée qui n'a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui
m'a affirmé avoir reçu l'ordre de son maître...

-- Ou de sa maîtresse, interrompit d'Artagnan.

-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a
affirmé, dis-je, avoir reçu l'ordre de sa maîtresse de mettre ce
cheval dans mon écurie sans me dire de quelle part il venait.

-- Il n'y a qu'aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit
gravement Athos.

-- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d'Artagnan; lequel des
deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui
qu'on vous a donné?

-- Celui que l'on m'a donné sans contredit; vous comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...

-- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.

-- Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.

-- Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?

-- À peu près.

-- Et vous l'avez choisi vous-même?

-- Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le
savez, dépend presque toujours de son cheval!

-- Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu'il vous a coûté!

-- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant
tout le temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette
bagatelle.

-- Et combien vous coûte-t-il?

-- Huit cents livres.

-- Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d'Artagnan
en tirant la somme de sa poche; je sais que c'est la monnaie avec
laquelle on vous paie vos poèmes.

-- Vous êtes donc en fonds? dit Aramis.

-- Riche, richissime, mon cher!»

Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.

«Envoyez votre selle à l'Hôtel des Mousquetaires, et l'on vous
amènera votre cheval ici avec les nôtres.

-- Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.»

Un quart d'heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou
sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval
d'Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et
d'orgueil.

En même temps Aramis apparut à l'autre bout de la rue monté sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan,
tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c'était la monture
de d'Artagnan.

Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et
d'Artagnan les regardaient par la fenêtre.

«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher
Porthos.

-- Oui, répondit Porthos; c'est celui qu'on devait m'envoyer tout
d'abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué
l'autre; mais le mari a été puni depuis et j'ai obtenu toute
satisfaction.»

Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les
montures de leurs maîtres; d'Artagnan et Athos descendirent, se
mirent en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent
en marche: Athos sur le cheval qu'il devait à sa femme, Aramis sur
le cheval qu'il devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu'il
devait à sa procureuse, et d'Artagnan sur le cheval qu'il devait à
sa bonne fortune, la meilleure maîtresse qui soit.

Les valets suivirent.

Comme l'avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si
Mme Coquenard s'était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu
voir quel grand air il avait sur son beau genet d'Espagne, elle
n'aurait pas regretté la saignée qu'elle avait faite au coffre-
fort de son mari.

Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui
revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire
compliment sur leur équipage, ce qui en un instant amena autour
d'eux quelques centaines de badauds.

D'Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville
de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est
bien entendu que de l'autre il n'en souffla point mot.

M. de Tréville approuva la résolution qu'il avait prise, et
l'assura que, si le lendemain il n'avait pas reparu, il saurait
bien le retrouver, lui, partout où il serait.

En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures; les
quatre amis s'excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de
M. de Tréville.

Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient;
d'Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses
regards jusqu'au fond des carrosses, et n'y apercevait aucune
figure de connaissance.

Enfin, après, un quart d'heure d'attente et comme le crépuscule
tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop
par la route de Sèvres; un pressentiment dit d'avance à d'Artagnan
que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné
rendez-vous: le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son
coeur battre si violemment. Presque aussitôt une tête de femme
sortit par la portière, deux doigts sur la bouche, comme pour
recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser;
d'Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou plutôt
cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité
d'une vision, était Mme Bonacieux.

Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite,
d'Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds
rejoignit la voiture; mais la glace de la portière était
hermétiquement fermée: la vision avait disparu.

D'Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à
votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez
immobile et comme si vous n'aviez rien vu.»

Il s'arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre
femme qui évidemment s'était exposée à un grand péril en lui
donnant ce rendez-vous.

La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train,
s'enfonça dans Paris et disparut.

D'Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que
penser. Si c'était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris,
pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d'un
coup d'oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d'un autre côté ce
n'était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de
jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n'était pas
elle, ne serait-ce pas le commencement d'un coup de main monté
contre lui avec l'appât de cette femme pour laquelle on
connaissait son amour?

Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais
aucun d'eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L'avis
d'Athos, au reste, fut que c'était bien elle; mais moins préoccupé
que d'Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde
tête, une tête d'homme au fond de la voiture.

«S'il en est ainsi, dit d'Artagnan, ils la transportent sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de
cette pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais?

-- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les
seuls qu'on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en
savez quelque chose ainsi que moi, n'est-ce pas? Or, si votre
maîtresse n'est pas morte, si c'est elle que nous venons de voir,
vous la retrouverez un jour ou l'autre. Et peut-être, mon Dieu,
ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui était propre,
peut être plus tôt que vous ne voudrez.»

Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d'une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de
d'Artagnan lui rappelèrent qu'il avait une visite à faire, tout en
lui faisant observer qu'il était encore temps de s'en dédire.

Mais d'Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis
dans sa tête qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il saurait ce
que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de
résolution.

On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva
les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant
leurs camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était
question.

D'Artagnan était fort connu dans l'honorable corps des
mousquetaires du roi, où l'on savait qu'il prendrait un jour sa
place; on le regardait donc d'avance comme un camarade. Il résulta
de ces antécédents que chacun accepta de grand coeur la mission
pour laquelle il était convié; d'ailleurs il s'agissait, selon
toute probabilité, de jouer un mauvais tour à M. le cardinal et à
ses gens, et pour de pareilles expéditions, ces dignes
gentilshommes étaient toujours prêts.

Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de
l'un, donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis
chaque groupe alla s'embusquer en face d'une sortie.

D'Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.

Quoiqu'il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n'était
pas sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa
conduite avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et
il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette
femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu'il avait si mal
accommodé, était des fidèles de Son Éminence, et d'Artagnan savait
que si Son Éminence était terrible à ses ennemis, elle était fort
attachée à ses amis.

«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui
n'est pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je
dois me regarder à peu près comme un homme condamné, disait
d'Artagnan en secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu
jusqu'aujourd'hui? C'est tout simple, Milady aura porté plainte
contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si
intéressante, et ce dernier crime aura fait déborder le vase.

«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne
me laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie
des mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule
la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France,
et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté.
D'Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d'excellentes qualités,
mais les femmes te perdront!»

Il en était à cette triste conclusion lorsqu'il entra dans
l'antichambre. Il remit sa lettre à l'huissier de service qui le
fit passer dans la salle d'attente et s'enfonça dans l'intérieur
du palais.

Dans cette salle d'attente étaient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'était lui
qui avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d'un singulier
sourire.

Ce sourire parut à d'Artagnan d'un mauvais augure; seulement,
comme notre Gascon n'était pas facile à intimider, ou que plutôt,
grâce à un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne
laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son âme, quand
ce qui s'y passait ressemblait à de la crainte, il se campa
fièrement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche,
dans une attitude qui ne manquait pas de majesté.

L'huissier rentra et fit signe à d'Artagnan de le suivre. Il
sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s'éloigner,
chuchotaient entre eux.

Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliothèque, et se trouva en face d'un homme assis devant un
bureau et qui écrivait.

L'huissier l'introduisit et se retira sans dire une parole.
D'Artagnan crut d'abord qu'il avait affaire à quelque juge
examinant son dossier, mais il s'aperçut que l'homme de bureau
écrivait ou plutôt corrigeait des lignes d'inégales longueurs, en
scandant des mots sur ses doigts; il vit qu'il était en face d'un
poète. Au bout d'un instant, le poète ferma son manuscrit sur la
couverture duquel était écrit: _Mirame_, tragédie en cinq actes,
et leva la tête.

D'Artagnan reconnut le cardinal.


CHAPITRE XL
LE CARDINAL

Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa
main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n'avait l'oeil
plus profondément scrutateur que le cardinal de Richelieu, et
d'Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une
fièvre.

Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et
attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d'orgueil,
mais aussi sans trop d'humilité.

«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d'Artagnan du Béarn?

-- Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme.

-- Il y a plusieurs branches de d'Artagnan à Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous?

-- Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion
avec le grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté.

-- C'est bien cela. C'est vous qui êtes parti, il y a sept à huit
mois à peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans
la capitale?

-- Oui, Monseigneur.

-- Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose,
je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.

Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arrivé...

-- Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui
indiquait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
voulait la lui raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville,
n'est-ce pas?

-- Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse
affaire de Meung...

-- La lettre avait été perdue, reprit l'Éminence; oui, je sais
cela; mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît
les hommes à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie
de son beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu'un
jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires.

-- Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d'Artagnan.

Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous
êtes promené derrière les Chartreux, un jour qu'il eût mieux valu
que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un
voyage aux eaux de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais
vous, vous avez continué votre chemin. C'est tout simple, vous
aviez des affaires en Angleterre.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais.

-- À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne.
Je sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre
retour, vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois
avec plaisir que vous avez conservé le souvenir qu'elle vous a
donné.»

-- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait de la reine,
et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop
tard.

«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois,
reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais;
cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.

-- Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgrâce de Votre
Éminence.

-- Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
supérieurs avec plus d'intelligence et de courage que ne l'eût
fait un autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des
éloges! Ce sont les gens qui n'obéissent pas que je punis, et non
pas ceux qui, comme vous, obéissent... trop bien... Et, la preuve,
rappelez-vous la date du jour où je vous avais fait dire de me
venir voir, et cherchez dans votre mémoire ce qui est arrivé le
soir même.»

C'était le soir même qu'avait eu lieu l'enlèvement de
Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna; et il se rappela qu'une demi-
heure auparavant la pauvre femme était passée près de lui, sans
doute encore emportée par la même puissance qui l'avait fait
disparaître.

«Enfin, continua le cardinal, comme je n'entendais pas parler de
vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez.
D'ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez
remarqué vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les
circonstances.

D'Artagnan s'inclina avec respect.

«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d'un sentiment
d'équité naturelle, mais encore d'un plan que je m'étais tracé à
votre égard.

D'Artagnan était de plus en plus étonné.

«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma
première invitation; mais vous n'êtes pas venu. Heureusement, rien
n'est perdu pour ce retard, et aujourd'hui vous allez l'entendre.
Asseyez-vous là, devant moi, monsieur d'Artagnan: vous êtes assez
bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.»

Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui
était si étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit
un second signe de son interlocuteur.

«Vous êtes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'Éminence; vous
êtes prudent, ce qui vaut mieux. J'aime les hommes de tête et de
coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les
hommes de coeur, j'entends les hommes de courage; mais, tout jeune
que vous êtes, et à peine entrant dans le monde, vous avez des
ennemis puissants: si vous n'y prenez garde, ils vous perdront!

-- Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien
facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis
que moi je suis seul!

-- Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà
fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n'en doute pas.
Cependant, vous avez, je le crois, besoin d'être guidé dans
l'aventureuse carrière que vous avez entreprise; car, si je ne me
trompe, vous êtes venu à Paris avec l'ambitieuse idée de faire
fortune.

-- Je suis dans l'âge des folles espérances, Monseigneur, dit
d'Artagnan.

-- Il n'y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et
vous êtes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne
dans mes gardes, et d'une compagnie après la campagne?

-- Ah! Monseigneur!

-- Vous acceptez, n'est-ce pas?

-- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrassé.

-- Comment, vous refusez? s'écria le cardinal avec étonnement.

-- Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n'ai
point de raisons d'être mécontent.

-- Mais il me semble, dit l'Éminence, que mes gardes, à moi, sont
aussi les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu'on serve dans un
corps français, on sert le roi.

-- Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.

-- Vous voulez un prétexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien,
ce prétexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre,
l'occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le
besoin de protections sûres; car il est bon que vous sachiez,
monsieur d'Artagnan, que j'ai reçu des plaintes graves contre
vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits
au service du roi.»

D'Artagnan rougit.

«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse
de papiers, j'ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant
de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme
de résolution et vos services bien dirigés, au lieu de vous mener
à mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et
décidez-vous.

-- Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et je
reconnais dans Votre Éminence une grandeur d'âme qui me fait petit
comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet
de lui parler franchement...»

D'Artagnan s'arrêta.

«Oui, parlez.

-- Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux
mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal
venu ici et mal regardé là-bas, si j'acceptais ce que m'offre
Monseigneur.

-- Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre
pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire
de dédain.

-- Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi,
et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour être
digne de ses bontés. Le siège de La Rochelle va s'ouvrir,
Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si
j'ai le bonheur de me conduire à ce siège de telle façon que je
mérite d'attirer ses regards, eh bien, après j'aurai au moins
derrière moi quelque action d'éclat pour justifier la protection
dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire à son
temps, Monseigneur; peut-être plus tard aurai-je le droit de me
donner, à cette heure j'aurais l'air de me vendre.

-- C'est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le
cardinal avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une
sorte d'estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos
sympathies.

-- Monseigneur...

Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser,
on ne doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un
conseil: tenez-vous bien, monsieur d'Artagnan, car, du moment que
j'aurai retiré ma main de dessus vous, je n'achèterai pas votre
vie pour une obole.

-- J'y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble
assurance.

-- Songez plus tard, et à un certain moment, s'il vous arrive
malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai été
vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur
ne vous arrivât pas.

-- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main
sur sa poitrine et en s'inclinant, une éternelle reconnaissance à
Votre Éminence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.

-- Eh bien donc! comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous
nous reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je
serai là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d'Artagnan
une magnifique armure qu'il devait endosser, et à notre retour, eh
bien, nous compterons!

-- Ah! Monseigneur, s'écria d'Artagnan, épargnez-moi le poids de
votre disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que
j'agis en galant homme.

-- Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une
fois ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le
dire.»

Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible;
elle consterna d'Artagnan plus que n'eût fait une menace, car
c'était un avertissement. Le cardinal cherchait donc à le
préserver de quelque malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche
pour répondre, mais d'un geste hautain, le cardinal le congédia.

D'Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui
manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrât. Cependant la figure
grave et sévère d'Athos lui apparut: s'il faisait avec le cardinal
le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus
la main, Athos le renierait.

Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence
d'un caractère vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.

D'Artagnan descendit par le même escalier qu'il était entré, et
trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui
attendaient son retour et qui commençaient à s'inquiéter. D'un mot
d'Artagnan les rassura, et Planchet courut prévenir les autres
postes qu'il était inutile de monter une plus longue garde,
attendu que son maître était sorti sain et sauf du Palais-
Cardinal.

Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s'informèrent des causes de
cet étrange rendez-vous; mais d'Artagnan se contenta de leur dire
que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer
dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refusé.

«Et vous avez eu raison», s'écrièrent d'une seule voix Porthos et
Aramis.

Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan:

«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos,
mais peut-être avez-vous eu tort.»

D'Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix
secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs
l'attendaient.

La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ;
d'Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure
on croyait encore que la séparation des gardes et des
mousquetaires serait momentanée, le roi tenant son parlement le
jour même et devant partir le lendemain. M. de Tréville se
contenta donc de demander à d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan répondit fièrement qu'il avait tout ce qu'il lui
fallait.

La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de
M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de
M. de Tréville, qui avaient fait amitié ensemble. On se quittait
pour se revoir quand il plairait à Dieu et s'il plaisait à Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car,
en pareil cas, on ne peut combattre l'extrême préoccupation que
par l'extrême insouciance.

Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se
quittèrent: les mousquetaires coururent à l'hôtel de
M. de Tréville, les gardes à celui de M. des Essarts. Chacun des
capitaines conduisit aussitôt sa compagnie au Louvre, où le roi
passait sa revue.

Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu
de sa haute mine. En effet, la veille, la fièvre l'avait pris au
milieu du parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il
n'en était pas moins décidé à partir le soir même; et, malgré les
observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer sa
revue, espérant, par le premier coup de vigueur, vaincre la
maladie qui commençait à s'emparer de lui.

La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les
mousquetaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit à
Porthos d'aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la
rue aux Ours.

La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi;
elle lui fit signe de descendre et de venir auprès d'elle. Porthos
était magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait,
son épée lui battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs
n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un
coupeur d'oreilles.

Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit
oeil gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant
neuf. Cependant une chose le consola intérieurement; c'est qu'on
disait partout que la campagne serait rude: il espérait tout
doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tué.

Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses
adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de
prospérités. Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses
larmes; mais on ne tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur,
on la savait fort attachée à ses parents, pour lesquels elle avait
toujours eu de cruelles disputes avec son mari.

Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de
Mme Coquenard: ils furent déchirants.

Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita
un mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu'elle
voulait se précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de
tendresse en homme habitué à de pareilles démonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et
l'agita en signe d'adieu.

De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne
n'en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait
partir le soir même pour Tours, attendait cette lettre
mystérieuse.

Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin
d'Espagne.

Pendant ce temps, d'Artagnan défilait avec sa compagnie.

En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour
regarder gaiement la Bastille; mais, comme c'était la Bastille
seulement qu'il regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur
un cheval isabelle, le désignait du doigt à deux hommes de
mauvaise mine qui s'approchèrent aussitôt des rangs pour le
reconnaître. Sur une interrogation qu'ils firent du regard, Milady
répondit par un signe que c'était bien lui. Puis, certaine qu'il
ne pouvait plus y avoir de méprise dans l'exécution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.

Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du
faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés
qu'un domestique sans livrée tenait en les attendant.


CHAPITRE XLI
LE SIÈGE DE LA ROCHELLE

Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du
règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en
disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant
d'ailleurs d'une manière trop importante à l'histoire que nous
avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous
silence.

Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce siège,
étaient considérables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons
aux vues particulières qui n'eurent peut-être pas sur Son Éminence
moins d'influence que les premières.

Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme
places de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il
s'agissait donc de détruire ce dernier boulevard du calvinisme,
levain dangereux, auquel se venaient incessamment mêler des
ferments de révolte civile ou de guerre étrangère.

Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute
nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier
appel sous les drapeaux des protestants et s'organisaient comme
une vaste association dont les branches divergeaient à loisir sur
tous les points de l'Europe.

La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine
des autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions
et des ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière
porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant à l'Angleterre, notre éternelle ennemie, le cardinal
achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc de Guise.

Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français
de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement
particulier au siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la
tête de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:

«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre
La Rochelle!»

Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l'île de Ré lui
présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle
était la préface de la révocation de l'édit de Nantes.

Mais nous l'avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent à l'histoire, le chroniqueur
est bien forcé de reconnaître les petites visées de l'homme
amoureux et du rival jaloux.

Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet
amour avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d'Autriche à ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs
de cette histoire, que Buckingham l'avait emporté sur lui, et que,
dans deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles
des ferrets, il l'avait, grâce au dévouement des trois
mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifié.

Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival; au reste, la
vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d'un
homme qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de
tout un royaume.

Richelieu savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait
Buckingham, qu'en triomphant de l'Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de
l'Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.

De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l'honneur de
l'Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à
ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance
particulière: sous aucun prétexte, Buckingham n'avait pu rentrer
en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme
conquérant.

Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux
plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux
hommes amoureux, était un simple regard d'Anne d'Autriche.

Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé
inopinément en vue de l'île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux
et vingt mille hommes à peu près, il avait surpris le comte de
Toiras, qui commandait pour le roi dans l'île; il avait, après un
combat sanglant, opéré son débarquement.

Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de
Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille
de dix-huit mois.

Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné.

Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec
la garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort
qu'on appelait le fort de La Prée.

Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en
attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement
du siège de La Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir
Monsieur pour diriger les premières opérations, et avait fait
filer vers le théâtre de la guerre toutes les troupes dont il
avait pu disposer.

C'était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.

Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de
justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin,
il s'était senti pris par la fièvre; il n'en avait pas moins voulu
partir, mais, son état empirant, il avait été forcé de s'arrêter à
Villeroi.

Or, où s'arrêtait le roi s'arrêtaient les mousquetaires; il en
résultait que d'Artagnan, qui était purement et simplement dans
les gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n'était
pour lui qu'une contrariété, fût certes devenue une inquiétude
sérieuse s'il eût pu deviner de quels dangers inconnus il était
entouré.

Il n'en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'année 1627.

Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais,
maîtres de l'île de Ré, continuaient d'assiéger mais sans succès,
la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les
hostilités avec La Rochelle étaient commencées depuis deux ou
trois jours à propos d'un fort que le duc d'Angoulême venait de
faire construire près de la ville.

Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.

Mais nous le savons, d'Artagnan, préoccupé de l'ambition de passer
aux mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades;
il se trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions.

Ses réflexions n'étaient pas riantes: depuis un an qu'il était
arrivé à Paris, il s'était mêlé aux affaires publiques; ses
affaires privées n'avaient pas fait grand chemin comme amour et
comme fortune.

Comme amour, la seule femme qu'il eût aimée était Mme Bonacieux,
et Mme Bonacieux avait disparu sans qu'il pût découvrir encore ce
qu'elle était devenue.

Comme fortunes il s'était fait, lui chétif, ennemi du cardinal,
c'est-à-dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume, à commencer par le roi.

Cet homme pouvait l'écraser, et cependant il ne l'avait pas fait:
pour un esprit aussi perspicace que l'était d'Artagnan, cette
indulgence était un jour par lequel il voyait dans un meilleur
avenir.

Puis, il s'était fait encore un autre ennemi moins à craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'être
pas à mépriser: cet ennemi, c'était Milady.

En échange de tout cela il avait acquis la protection et la
bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine
était, par le temps qui courait, une cause de plus de persécution;
et sa protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais
et Mme Bonacieux.

Ce qu'il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c'était le
diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait au doigt; et
encore ce diamant, en supposant que d'Artagnan dans ses projets
d'ambition, voulût le garder pour s'en faire un jour un signe de
reconnaissance près de la reine n'avait en attendant, puisqu'il ne
pouvait s'en défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu'il
foulait à ses pieds.

Nous disons «que les cailloux qu'il foulait à ses pieds», car
d'Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement
sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village
d'Angoutin; or ces réflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne
croyait, et le jour commençait à baisser, lorsqu'au dernier rayon
du soleil couchant il lui sembla voir briller derrière une haie le
canon d'un mousquet.

D'Artagnan avait l'oeil vif et l'esprit prompt, il comprit que le
mousquet n'était pas venu là tout seul et que celui qui le portait
ne s'était pas caché derrière une haie dans des intentions
amicales. Il résolut donc de gagner au large, lorsque de l'autre
côté de la route, derrière un rocher, il aperçut l'extrémité d'un
second mousquet.

C'était évidemment une embuscade.

Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit
avec une certaine inquiétude qu'il s'abaissait dans sa direction,
mais aussitôt qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta
ventre à terre. En même temps le coup partit, il entendit le
sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tête.

Il n'y avait pas de temps à perdre, d'Artagnan se redressa d'un
bond, et au même moment la balle de l'autre mousquet fit voler les
cailloux à l'endroit même du chemin où il s'était jeté la face
contre terre.

D'Artagnan n'était pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas
reculé d'un pas, d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici,
d'Artagnan était tombé dans un guet-apens.

«S'il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!»

Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s'enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si
renommés pour leur agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa
course, le premier qui avait tiré, ayant eu le temps de recharger
son arme, lui tira un second coup si bien ajusté, cette fois, que
la balle traversa son feutre et le fit voler à dix pas de lui.

Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il
ramassa le sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort
pâle, dans son logis, s'assit sans rien dire à personne et se mit
à réfléchir.

Cet événement pouvait avoir trois causes:

La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des
Rochelois, qui n'eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de
Sa Majesté, d'abord parce que c'était un ennemi de moins, et que
cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.

D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et
secoua la tête. La balle n'était pas une balle de mousquet,
c'était une balle d'arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà
donné l'idée qu'il avait été tiré par une arme particulière: ce
n'était donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'était
pas de calibre.

Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle
qu'au moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de
soleil, aperçu le canon du fusil, il s'étonnait de la longanimité
de Son Éminence à son égard.

Mais d'Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle
n'avait qu'à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de
pareils moyens.

Ce pouvait être une vengeance de Milady.

Ceci, c'était plus probable.

Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume
des assassins; il s'était éloigné d'eux si rapidement, qu'il
n'avait eu le loisir de rien remarquer.

«Ah! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, où êtes-vous? et que
vous me faites faute!»

D'Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il
se réveilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de
son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que
l'obscurité eût amené aucun incident.

Mais d'Artagnan se douta bien que ce qui était différé n'était pas
perdu.

D'Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour
excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.

Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc
d'Orléans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes,
d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.

Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
supérieurs s'approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.

Au bout d'un instant il parut à d'Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s'approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s'étant
renouvelé, il quitta les rangs et s'avança pour prendre l'ordre.

«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l'auront accomplie,
et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.

-- Merci, mon capitaine!» répondit d'Artagnan, qui ne demandait
pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant
général.

En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l'armée royaliste s'était emparée
deux jours auparavant; il s'agissait de pousser une reconnaissance
perdue pour voir comment l'armée gardait ce bastion.

Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la
voix et dit:

«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sûr.

-- Quant à l'homme sûr, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit
M. des Essarts en montrant d'Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires, Monseigneur n'a qu'à faire connaître ses intentions,
et les hommes ne lui manqueront pas.

-- Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec
moi!» dit d'Artagnan en levant son épée.

Deux de ses camarades aux gardes s'élancèrent aussitôt, et deux
soldats s'étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé
était suffisant; d'Artagnan refusa donc tous les autres, ne
voulant pas faire de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.

On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l'avaient
évacué ou s'ils y avaient laissé garnison; il fallait donc
examiner le lieu indiqué d'assez près pour vérifier la chose.

D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la
tranchée: les deux gardes marchaient au même rang que lui et les
soldats venaient par-derrière.

Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu'à une
centaine de pas du bastion! Là, d'Artagnan, en se retournant,
s'aperçut que les deux soldats avaient disparu.

Il crut qu'ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua
d'avancer.

Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à
peu près du bastion.

On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.

Les trois enfants perdus délibéraient s'ils iraient plus avant,
lorsque tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de
pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de
d'Artagnan et de ses deux compagnons.

Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion était gardé.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été
une imprudence inutile; d'Artagnan et les deux gardes tournèrent
le dos et commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.

En arrivant à l'angle de la tranchée qui allait leur servir de
rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la
poitrine. L'autre, qui était sain et sauf, continua sa course vers
le camp.

D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et
s'inclina vers lui pour le relever et l'aider à rejoindre les
lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle
cassa la tête du garde déjà blessé, et l'autre vint s'aplatir sur
le roc après avoir passé à deux pouces de d'Artagnan.

Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait
venir du bastion, qui était masqué par l'angle de la tranchée.
L'idée des deux soldats qui l'avaient abandonné lui revint à
l'esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il résolut
donc cette fois de savoir à quoi s'en tenir, et tomba sur le corps
de son camarade comme s'il était mort.

Il vit aussitôt deux têtes qui s'élevaient au-dessus d'un ouvrage
abandonné qui était à trente pas de là: c'étaient celles de nos
deux soldats. D'Artagnan ne s'était pas trompé: ces deux hommes ne
l'avaient suivi que pour l'assassiner, espérant que la mort du
jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.

Seulement, comme il pouvait n'être que blessé et dénoncer leur
crime, ils s'approchèrent pour l'achever; heureusement, trompés
par la ruse de d'Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs
fusils.

Lorsqu'ils furent à dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant
avait eu grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à
coup et d'un bond se trouva près d'eux.

Les assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient du côté du camp
sans avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi
leur première idée fut-elle de passer à l'ennemi. L'un d'eux prit
son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en
porta un coup terrible à d'Artagnan, qui l'évita en se jetant de
côté, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui
s'élança aussitôt vers le bastion. Comme les Rochelois qui le
gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait à eux,
ils firent feu sur lui et il tomba frappé d'une balle qui lui
brisa l'épaule.

Pendant ce temps, d'Artagnan s'était jeté sur le second soldat,
l'attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce
misérable n'avait pour se défendre que son arquebuse déchargée;
l'épée du garde glissa contre le canon de l'arme devenue inutile
et alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan
lui mit aussitôt la pointe du fer sur la gorge.

«Oh! ne me tuez pas! s'écria le bandit; grâce, grâce, mon
officier! et je vous dirai tout.

-- Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins?
demanda le jeune homme en retenant son bras.

-- Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand
on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver à tout, étant
beau et brave comme vous l'êtes.

-- Misérable! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a chargé
de m'assassiner?

-- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.

-- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?

-- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est à lui
qu'elle a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une
lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande
importance, à ce que je lui ai entendu dire.

-- Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?

-- Il m'a proposé de faire le coup à nous deux et j'ai accepté.

-- Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?

-- Cent louis.

-- Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle
estime que je vaux quelque chose; cent louis! c'est une somme pour
deux misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies
accepté, et je te fais grâce, mais à une condition!

-- Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n'était
pas fini.

-- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a
dans sa poche.

-- Mais, s'écria le bandit, c'est une autre manière de me tuer;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu
du bastion?

-- Il faut pourtant que tu te décides à l'aller chercher, ou je te
jure que tu vas mourir de ma main.

-- Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous
aimez, que vous croyez morte peut-être, et qui ne l'est pas!
s'écria le bandit en se mettant à genoux et s'appuyant sur sa
main, car il commençait à perdre ses forces avec son sang.

-- Et d'où sais-tu qu'il y a une jeune femme que j'aime, et que
j'ai cru cette femme morte? demanda d'Artagnan.

-- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.

-- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit
d'Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d'hésitation, ou
quelle que soit ma répugnance à tremper une seconde fois mon épée
dans le sang d'un misérable comme toi, je le jure par ma foi
d'honnête homme...»

Et à ces mots d'Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé
se releva.

«Arrêtez! arrêtez! s'écria-t-il reprenant courage à force de
terreur, j'irai... j'irai!...»

D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et
le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe
de son épée.

C'était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa
mort prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu'au corps
de son complice qui gisait à vingt pas de là!

La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d'une
froide sueur, que d'Artagnan en eut pitié; et que, le regardant
avec mépris:

«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu'il y a
entre un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j'irai.»

Et d'un pas agile, l'oeil au guet, observant les mouvements de
l'ennemi, s'aidant de tous les accidents de terrain, d'Artagnan
parvint jusqu'au second soldat.

Il y avait deux moyens d'arriver à son but: le fouiller sur la
place, ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le
fouiller dans la tranchée.

D'Artagnan préféra le second moyen et chargea l'assassin sur ses
épaules au moment même où l'ennemi faisait feu.

Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un frémissement d'agonie prouvèrent à
d'Artagnan que celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui
sauver la vie.

D'Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé
aussi pâle qu'un mort.

Aussitôt il commença l'inventaire: un portefeuille de cuir, une
bourse où se trouvait évidemment une partie de la somme que le
bandit avait reçue, un cornet et des dés formaient l'héritage du
mort.

Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la
bourse au blessé et ouvrit avidement le portefeuille.

Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c'était celle qu'il était allé chercher au risque de sa
vie:

«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu'elle est
maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n'auriez jamais dû la
laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l'homme; sinon,
vous savez que j'ai la main longue et que vous payeriez cher les
cent louis que vous avez à moi.»

Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait
de Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction,
et, en sûreté derrière l'angle de la tranchée, il se mit à
interroger le blessé. Celui-ci confessa qu'il s'était chargé avec
son camarade, le même qui venait d'être tué, d'enlever une jeune
femme qui devait sortir de Paris par la barrière de La Villette,
mais que, s'étant arrêtés à boire dans un cabaret, ils avaient
manqué la voiture de dix minutes.

«Mais qu'eussiez-vous fait de cette femme? demanda d'Artagnan avec
angoisse.

-- Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit
le blessé.

-- Oui! oui! murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady
elle-même.»

Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de
vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui
l'aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
puisqu'elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.

Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de
joie bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où
la pauvre Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu'elle l'avait
tirée de cette prison. Alors la lettre qu'il avait reçue de la
jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage
pareil à une apparition, lui furent expliqués.

Dès lors, ainsi qu'Athos l'avait prédit, il était possible de
retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n'était pas imprenable.

Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se
retourna vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les
expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:

«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi
sur moi et retournons au camp.

-- Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de
magnanimité, mais n'est-ce point pour me faire pendre?

-- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la
vie.»

Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de
rester si près de l'ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa
reconnaissance.

Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois
avait annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la
fois fort étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit
reparaître le jeune homme sain et sauf.

D'Artagnan expliqua le coup d'épée de son compagnon par une sortie
qu'il improvisa. Il raconta la mort de l'autre soldat et les
périls qu'ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l'occasion
d'un véritable triomphe. Toute l'armée parla de cette expédition
pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.

Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense,
la belle action de d'Artagnan eut pour résultat de lui rendre la
tranquillité qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait
pouvoir être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l'un était
tué et l'autre dévoué à ses intérêts.

Cette tranquillité prouvait une chose, c'est que d'Artagnan ne
connaissait pas encore Milady.


CHAPITRE XLII
LE VIN D'ANJOU

Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa
convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il
avait grande hâte d'arriver en personne au siège, on disait
qu'aussitôt qu'il pourrait remonter à cheval, il se remettrait en
route.

Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d'un jour à l'autre,
il allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc
d'Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se
disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses
journées en tâtonnements, et n'osait risquer quelque grande
entreprise pour chasser les Anglais de l'île de Ré, où ils
assiégeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La
Prée, tandis que, de leur côté, les Français assiégeaient La
Rochelle.

D'Artagnan, comme nous l'avons dit, était redevenu plus
tranquille, comme il arrive toujours après un danger passé, et
quand le danger semble évanoui; il ne lui restait qu'une
inquiétude, c'était de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.

Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
expliqué par cette lettre, datée de Villeroi:

«Monsieur d'Artagnan,

«MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie
chez moi, et s'être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que
le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour
quelques jours; mais j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donnés,
de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont
fait grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur
vin favori.

«Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,

«Votre serviteur très humble et très obéissant,

«Godeau,

«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»

«À la bonne heure! s'écria d'Artagnan, ils pensent à moi dans
leurs plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien
certainement que je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je
n'y boirai pas seul.»

Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait
plus amitié qu'avec les autres, afin de les inviter à boire avec
lui le délicieux petit vin d'Anjou qui venait d'arriver de
Villeroi. L'un des deux gardes était invité pour le soir même, et
l'autre invité pour le lendemain; la réunion fut donc fixée au
surlendemain.

D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardât avec
soin; puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé
pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet
pour tout préparer.

Planchet, tout fier d'être élevé à la dignité de maître d'hôtel,
songea à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il
s'adjoignit le valet d'un des convives de son maître, nommé
Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d'Artagnan, et
qui, n'appartenant à aucun corps, était entré à son service ou
plutôt à celui de Planchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauvé
la vie.

L'heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent
place et les mets s'alignèrent sur la table. Planchet servait la
serviette au bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et
Brisemont, c'était le nom du convalescent, transvasait dans des
carafons de verre le vin qui paraissait avoir déposé par effet des
secousses de la route. De ce vin, la première bouteille était un
peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre,
et d'Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n'avait
pas encore beaucoup de forces.

Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le
premier verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon
retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes,
croyant qu'il s'agissait de quelque attaque imprévue, soit des
assiégés, soit des Anglais, sautèrent sur leurs épées; d'Artagnan,
non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en
courant, afin de se rendre à leurs postes.

Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouvèrent
fixés sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi!
Vive M. le cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours
battaient dans toutes les directions.

En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, venait de
doubler deux étapes, et arrivait à l'instant même avec toute sa
maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses
mousquetaires le précédaient et le suivaient. D'Artagnan, placé en
haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis, qui
lui répondirent des yeux, et M. de Tréville, qui le reconnut tout
d'abord.

La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt
dans les bras l'un de l'autre.

«Pardieu! s'écria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux
arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le temps de
refroidir! n'est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se
tournant vers les deux gardes, qu'il présenta à ses amis.

-- Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.

-- J'espère, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes à votre dîner!

-- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda
Athos.

-- Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d'Artagnan.

-- Notre vin? fit Athos étonné.

-- Oui, celui que vous m'avez envoyé.

-- Nous vous avons envoyé du vin?

-- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?

-- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.

-- Le vin que vous préférez.

-- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.

-- Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous
contenterez de celui-là.

-- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous
sommes? dit Porthos.

-- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoyé de votre part.

-- De notre part? firent les trois mousquetaires.

-- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin?

-- Non, et vous, Porthos?

-- Non, et vous, Athos?

-- Non.

-- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hôtelier.

-- Notre hôtelier?

-- Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.

-- Ma foi, qu'il vienne d'où il voudra, n'importe, dit Porthos,
goûtons-le, et, s'il est bon, buvons-le.

-- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source
inconnue.

-- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a
chargé l'hôtelier Godeau de m'envoyer du vin?

-- Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part?

-- Voici la lettre!» dit d'Artagnan.

Et il présenta le billet à ses camarades.

«Ce n'est pas son écriture! s'écria Athos, je la connais, c'est
moi qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.

-- Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas été consignés.

-- D'Artagnan, demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez-
vous pu croire que nous avions fait du bruit?...»

D'Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses
membres.

«Tu m'effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arrivé?

-- Courons, courons, mes amis! s'écria d'Artagnan, un horrible
soupçon me traverse l'esprit! serait-ce encore une vengeance de
cette femme?»

Ce fut Athos qui pâlit à son tour.

D'Artagnan s'élança vers la buvette, les trois mousquetaires et
les deux gardes l'y suivirent.

Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans
la salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant
dans d'atroces convulsions.

Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui
porter secours; mais il était évident que tout secours était
inutile: tous les traits du moribond étaient crispés par l'agonie.

«Ah! s'écria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux,
vous avez l'air de me faire grâce et vous m'empoisonnez!

-- Moi! s'écria d'Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc
là?

-- Je dis que c'est vous qui m'avez donné ce vin, je dis que c'est
vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous
venger de moi, je dis que c'est affreux!

-- N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien;
je vous jure, je vous proteste...

-- Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu'il souffre
un jour ce que je souffre!

-- Sur l'évangile, s'écria d'Artagnan en se précipitant vers le
moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin fût empoisonné et
que j'allais en boire comme vous.

-- Je ne vous crois pas», dit le soldat.

Et il expira dans un redoublement de tortures.

«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour
qu'on allât chercher un confesseur.

-- O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me
sauver la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs.
Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux gardes, je vous
demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands
personnages pourraient avoir trempé dans ce que vous avez vu, et
le mal de tout cela retomberait sur nous.

-- Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah!
monsieur! que je l'ai échappé belle!

-- Comment, drôle, s'écria d'Artagnan, tu allais donc boire mon
vin?

-- À la santé du roi, monsieur, j'allais en boire un pauvre verre,
si Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.

-- Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je
voulais l'éloigner pour boire tout seul!

-- Messieurs, dit d'Artagnan en s'adressant aux gardes, vous
comprenez qu'un pareil festin ne pourrait être que fort triste
après ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses
et remettez la partie à un autre jour, je vous prie.»

Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de
d'Artagnan, et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer
seuls, ils se retirèrent.

Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans
témoins, ils se regardèrent d'un air qui voulait dire que chacun
comprenait la gravité de la situation.

«D'abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c'est une mauvaise
compagnie qu'un mort, mort de mort violente.

-- Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce
pauvre diable. Qu'il soit enterré en terre sainte. Il avait commis
un crime, c'est vrai, mais il s'en était repenti.»

Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et
à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.

L'hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit
des oeufs à la coque et de l'eau, qu'Athos alla puiser lui-même à
la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au
courant de la situation.

«Eh bien, dit d'Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c'est
une guerre à mort.»

Athos secoua la tête.

«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit
elle?

-- J'en suis sûr.

-- Cependant je vous avoue que je doute encore.

-- Mais cette fleur de lis sur l'épaule?

-- C'est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et
qu'on aura flétrie à la suite de son crime.

-- Athos, c'est votre femme, vous dis-je, répétait d'Artagnan, ne
vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se
ressemblent?

-- J'aurais cependant cru que l'autre était morte, je l'avais si
bien pendue.»

Ce fut d'Artagnan qui secoua la tête à son tour.

«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.

-- Le fait est qu'on ne peut rester ainsi avec une épée
éternellement suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu'il
faut sortir de cette situation.

-- Mais comment?

-- Écoutez, tâchez de la rejoindre et d'avoir une explication avec
elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme
de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre
vous; de votre côté serment solennel de rester neutre à mon égard:
sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je
vais trouver le bourreau, j'ameute la cour contre vous, je vous
dénonce comme flétrie, je vous fais mettre en jugement, et si l'on
vous absout, eh bien, je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de
quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.

-- J'aime assez ce moyen, dit d'Artagnan, mais comment la joindre?

-- Le temps, cher ami, le temps amène l'occasion, l'occasion c'est
la martingale de l'homme: plus on a engagé, plus l'on gagne quand
on sait attendre.

-- Oui, mais attendre entouré d'assassins et d'empoisonneurs...

-- Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu'à présent, Dieu nous
gardera encore.

-- Oui, nous; nous d'ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout
prendre, c'est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta-
t-il à demi-voix.

-- Qui elle? demanda Athos.

-- Constance.

-- Mme Bonacieux! ah! c'est juste, fit Athos; pauvre ami!
j'oubliais que vous étiez amoureux.

-- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre
même que vous avez trouvée sur le misérable mort qu'elle était
dans un couvent? On est très bien dans un couvent, et aussitôt le
siège de La Rochelle terminé, je vous promets que pour mon
compte...

-- Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos
voeux tendent à la religion.

-- Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.

-- Il paraît qu'il y a longtemps qu'il n'a reçu des nouvelles de
sa maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention,
nous connaissons cela.

-- Eh bien, dit Porthos, il me semble qu'il y aurait un moyen bien
simple.

-- Lequel? demanda d'Artagnan.

-- Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.

-- Oui.

-- Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l'enlevons de ce couvent.

-- Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Mais, j'y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher
d'Artagnan, que c'est la reine qui a fait choix de ce couvent pour
elle?

-- Oui, je le crois du moins.

-- Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans.

-- Et comment cela, s'il vous plaît?

-- Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle
doit avoir le bras long.

-- Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la
crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.

-- Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d'en avoir des nouvelles.

-- Vous, Aramis, s'écrièrent les trois amis, vous, et comment
cela?

-- Par l'aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié...»,
dit Aramis en rougissant.

Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur
modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir
même: d'Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires
rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer
leur logis.


CHAPITRE XLIII
L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE

À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se
trouver en face de l'ennemi, et qui, à meilleur droit que le
cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire
toutes les dispositions, d'abord pour chasser les Anglais de l'île
de Ré, ensuite pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré
lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre
MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d'Angoulême.

MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et
réclamaient leur droit de commander l'armée sous les ordres du
roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au
fond du coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois,
ses frères en religion, poussait au contraire le duc d'Angoulême,
que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général. Il
en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et
Schomberg déserter l'armée, on fut obligé de faire à chacun un
commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord
de la ville, depuis La Leu jusqu'à Dompierre; le duc d'Angoulême à
l'est, depuis Dompierre jusqu'à Périgny; et M. de Schomberg au
midi, depuis Périgny jusqu'à Angoutin.

Le logis de Monsieur était à Dompierre.

Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.

Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La
Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.

De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc
d'Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.

Aussitôt cette organisation établie, on s'était occupé de chasser
les Anglais de l'île.

La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute
chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne
mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient
force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à
cette époque de l'année sur toutes les côtes de l'océan, mettait
tous les jours quelque petit bâtiment à mal; et la plage, depuis
la pointe de l'Aiguillon jusqu'à la tranchée, était littéralement,
à chaque marée, couverte des débris de pinasses, de roberges et de
felouques; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent-
ils dans leur camp, il était évident qu'un jour ou l'autre
Buckingham, qui ne demeurait dans l'île de Ré que par entêtement,
serait obligé de lever le siège.

Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le
camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait en
finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.

Notre intention n'étant pas de faire un journal de siège, mais au
contraire de n'en rapporter que les événements qui ont trait à
l'histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en
deux mots que l'entreprise réussit au grand étonnement du roi et à
la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à
pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de
l'île de Loix, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le
champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels,
trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt
gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante
drapeaux qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon, et
suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.

Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par
toute la France.

Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir,
du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.

Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'était que
momentané.

Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et
l'on avait acquis la preuve d'une ligue entre l'Empiré, l'Espagne,
l'Angleterre et la Lorraine.

Cette ligue était dirigée contre la France.

De plus, dans le logis de Buckingham, qu'il avait été forcé
d'abandonner plus précipitamment qu'il ne l'avait cru, on avait
trouvé des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce
qu'assure M. le cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort
Mme de Chevreuse, et par conséquent la reine.

C'était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on
n'est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les
ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour,
et occupées à écouter le moindre bruit qui s'élevait dans un des
grands royaumes de l'Europe.

Le cardinal connaissait l'activité et surtout la haine de
Buckingham; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute
son influence était perdue: la politique espagnole et la politique
autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du
Louvre, où elles n'avaient encore que des partisans; lui
Richelieu, le ministre français, le ministre national par
excellence, était perdu. Le roi, qui, tout en lui obéissant comme
un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître,
l'abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de la reine;
il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il fallait
parer à tout cela.

Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus
nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du
pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.

C'étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu'il était
facile de reconnaître qu'ils appartenaient surtout à l'église
militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages,
et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler
les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais à
la jambe fine, et qui sentaient l'homme de qualité à une lieue à
la ronde.

Puis encore d'autres visites moins agréables, car deux ou trois
fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être
assassiné.

Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c'était
elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin
d'avoir le cas échéant le droit d'user de représailles; mais il ne
faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent
leurs ennemis.

Ce qui n'empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus
acharnés détracteurs n'ont jamais contesté la bravoure
personnelle, de faire force courses nocturnes tantôt pour
communiquer au duc d'Angoulême des ordres importants, tantôt pour
aller se concerter avec le roi, tantôt pour aller conférer avec
quelque messager qu'il ne voulait pas qu'on laissât entrer chez
lui.

De leur côté les mousquetaires qui n'avaient pas grand-chose à
faire au siège n'étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse
vie. Cela leur était d'autant plus facile, à nos trois compagnons
surtout, qu'étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient
facilement de lui de s'attarder et de rester après la fermeture du
camp avec des permissions particulières.

Or, un soir que d'Artagnan, qui était de tranchée, n'avait pu les
accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de
bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse
de leurs pistolets, revenaient tous trois d'une buvette qu'Athos
avait découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie,
et qu'on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui
conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous
l'avons dit, de peur d'embuscade, lorsqu'à un quart de lieue à peu
près du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d'une
cavalcade qui venait à eux; aussitôt tous trois s'arrêtèrent,
serrés l'un contre l'autre, et attendirent, tenant le milieu de la
route: au bout d'un instant, et comme la lune sortait justement
d'un nuage, ils virent apparaître au détour d'un chemin deux
cavaliers qui, en les apercevant, s'arrêtèrent à leur tour,
paraissant délibérer s'ils devaient continuer leur route ou
retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux
trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa
voix ferme:

«Qui vive?

-- Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.

-- Ce n'est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou
nous chargeons.

-- Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors
une voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.

-- C'est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit
Athos, que voulez-vous faire, messieurs?

-- Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement;
répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre
désobéissance.

-- Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que
celui qui les interrogeait en avait le droit.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie de Tréville.

-- Avancez à l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous
faites ici, à cette heure.»

Les trois compagnons s'avancèrent, l'oreille un peu basse, car
tous trois maintenant étaient convaincus qu'ils avaient affaire à
plus fort qu'eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter
la parole.

Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second
lieu, était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à
Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s'avança
seul.

«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous
avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

-- Votre nom? dit l'officier, qui se couvrait une partie du visage
avec son manteau.

-- Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se
révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la
preuve que vous avez le droit de m'interroger.

-- Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant
tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.

-- Monsieur le cardinal! s'écria le mousquetaire stupéfait.

-- Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.

-- Athos», dit le mousquetaire.

Le cardinal fit un signe à l'écuyer, qui se rapprocha.

«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne
veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp, et, en nous
suivant, nous serons sûrs qu'ils ne le diront à personne.

-- Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez-
nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci,
nous savons garder un secret.»

Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.

«Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais
maintenant, écoutez ceci: ce n'est point par défiance que je vous
prie de me suivre, c'est pour ma sûreté: sans doute vos deux
compagnons sont MM. Porthos et Aramis?

-- Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux
mousquetaires restés en arrière s'approchaient, le chapeau à la
main.

-- Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais:
je sais que vous n'êtes pas tout à fait de mes amis, et j'en suis
fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux
gentilshommes, et qu'on peut se fier à vous. Monsieur Athos,
faites-moi donc l'honneur de m'accompagner, vous et vos deux amis,
et alors j'aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous
la rencontrons.»

Les trois mousquetaires s'inclinèrent jusque sur le cou de leurs
chevaux.

«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de
nous emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des
visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages
une querelle au Colombier-Rouge.

-- Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je
n'aime pas les querelleurs, vous le savez!

-- C'est justement pour cela que j'ai l'honneur de prévenir Votre
Éminence de ce qui vient d'arriver; car elle pourrait l'apprendre
par d'autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que
nous sommes en faute.

-- Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le
cardinal en fronçant le sourcil.

-- Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d'épée
dans le bras, ce qui ne l'empêchera pas, comme Votre Éminence peut
le voir, de monter à l'assaut demain, si Votre Éminence ordonne
l'escalade.

-- Mais vous n'êtes pas hommes à vous laisser donner des coups
d'épée ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs,
vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez
que j'ai le droit de donner l'absolution.

-- Moi, Monseigneur, dit Athos, je n'ai pas même mis l'épée à la
main, mais j'ai pris celui à qui j'avais affaire à bras-le-corps
et je l'ai jeté par la fenêtre; il paraît qu'en tombant, continua
Athos avec quelque hésitation, il s'est cassé la cuisse.

-- Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?

-- Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j'ai saisi
un banc, et j'en ai donné à l'un de ces brigands un coup qui, je
crois, lui a brisé l'épaule.

-- Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?

-- Moi, Monseigneur, comme je suis d'un naturel très doux et que,
d'ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur
le point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes
camarades, quand un de ces misérables m'a donné traîtreusement un
coup d'épée à travers le bras gauche: alors la patience m'a
manqué, j'ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la
charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi il se l'était
passée au travers du corps: je sais bien qu'il est tombé
seulement, et il m'a semblé qu'on l'emportait avec ses deux
compagnons.

-- Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat
pour une dispute de cabaret, vous n'y allez pas de main morte; et
à propos de quoi était venue la querelle?

-- Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu'il y
avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils
voulaient forcer la porte.

-- Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?

-- Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j'ai eu
l'honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient
ivres.

-- Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec
une certaine inquiétude.

-- Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.

-- Vous ne l'avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le
cardinal; vous avez bien fait de défendre l'honneur d'une femme,
et, comme c'est à l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-
même, je saurai si vous m'avez dit la vérité.

-- Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et
pour sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.

-- Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos,
je n'en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer
la conversation, cette dame était donc seule?

-- Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos;
mais, comme malgré le bruit ce cavalier ne s'est pas montré, il
est à présumer que c'est un lâche.

-- Ne jugez pas témérairement, dit l'évangile», répliqua le
cardinal.

Athos s'inclina.

«Et maintenant, messieurs, c'est bien, continua Son Éminence, je
sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.»

Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui
s'enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son
cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses
quatre compagnons.

On arriva bientôt à l'auberge silencieuse et solitaire; sans doute
l'hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en
conséquence il avait renvoyé les importuns.

Dix pas avant d'arriver à la porte, le cardinal fit signe à son
écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout
sellé était attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups
et de certaine façon.

Un homme enveloppé d'un manteau sortit aussitôt et échangea
quelques rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à
cheval et repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi
celle de Paris.

«Avancez, messieurs, dit le cardinal.

-- Vous m'avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en
s'adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que
notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant,
suivez-moi.»

Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent
autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son
écuyer, les trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs
aux contrevents.

L'hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal
n'était qu'un officier venant visiter une dame.

«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs
puissent m'attendre près d'un bon feu?» dit le cardinal.

L'hôte ouvrit la porte d'une grande salle, dans laquelle justement
on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et
excellente cheminée.

«J'ai celle-ci, répondit-il.

-- C'est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez
m'attendre; je ne serai pas plus d'une demi-heure.»

Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du
rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples
renseignements, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on
lui indique son chemin.


CHAPITRE XLIV
DE L'UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE

Il était évident que, sans s'en douter, et mus seulement par leur
caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de
rendre service à quelqu'un que le cardinal honorait de sa
protection particulière.

Maintenant quel était ce quelqu'un? C'est la question que se
firent d'abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu'aucune des
réponses que pouvait leur faire leur intelligence n'était
satisfaisante, Porthos appela l'hôte et demanda des dés.

Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer.
Athos se promena en réfléchissant.

En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait
devant le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l'autre
extrémité donnait dans la chambre supérieure, et à chaque fois
qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui
finit par fixer son attention. Athos s'approcha, et il distingua
quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand
intérêt qu'il fit signe à ses compagnons de se taire, restant lui-
même courbé l'oreille tendue à la hauteur de l'orifice inférieur.

«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l'affaire est importante:
asseyez-vous là et causons.

-- Milady! murmura Athos.

-- J'écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit
une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.

-- Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est
à moi, vous attend à l'embouchure de la Charente, au fort de La
Pointe; il mettra à la voile demain matin.

-- Il faut alors que je m'y rende cette nuit?

-- À l'instant même, c'est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes
instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant
vous serviront d'escorte; vous me laisserez sortir le premier,
puis une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.

-- Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous
voulez bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter
la confiance de Votre Éminence, daignez me l'exposer en termes
clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.»

Il y eut un instant de profond silence entre les deux
interlocuteurs; il était évident que le cardinal mesurait d'avance
les termes dans lesquels il allait parler, et que Milady
recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre
les choses qu'il allait dire et les graver dans sa mémoire quand
elles seraient dites.

Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de
fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir
écouter avec lui.

Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une
chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
s'assirent alors, leurs têtes rapprochées et l'oreille au guet.

«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à
Londres, vous irez trouver Buckingham.

-- Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis
l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a
toujours soupçonnée, Sa Grâce se défie de moi.

-- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de
capter sa confiance, mais de se présenter franchement et
loyalement à lui comme négociatrice.

-- Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible
expression de duplicité.

-- Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton;
toute cette négociation doit être faite à découvert.

-- Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et
j'attends qu'elle me les donne.

-- Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que
je sais tous les préparatifs qu'il fait mais que je ne m'en
inquiète guère, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je
perds la reine.

-- Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d'accomplir la
menace qu'elle lui fait?

-- Oui, car j'ai des preuves.

-- Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.

-- Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
Robert et du marquis de Beautru sur l'entrevue que le duc a eu
chez Mme la connétable avec la reine, le soir que Mme la
connétable a donné une fête masquée; vous lui direz, afin qu'il ne
doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du grand mogol que
devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a acheté à ce
dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.

-- Bien, Monseigneur.

-- Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie
pendant la nuit où il s'est introduit au palais sous le costume
d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui
direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticité de mes
renseignements, qu'il avait sous son manteau une grande robe
blanche semée de larmes noires, de têtes de mort et d'os en
sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour
le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient
au Louvre chaque fois que quelque grand événement va s'accomplir.

-- Est-ce tout, Monseigneur?

-- Dites-lui que je sais encore tous les détails de l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire un petit roman, spirituellement
tourné, avec un plan du jardin et les portraits des principaux
acteurs de cette scène nocturne.

-- Je lui dirai cela.

-- Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la
Bastille, qu'on n'a surpris aucune lettre sur lui, c'est vrai,
mais que la torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et même...
ce qu'il ne sait pas.

-- À merveille.

-- Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu'elle a
mise à quitter l'île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre
de Mme de Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce
qu'elle prouve non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis
du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous
avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?

-- Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la
nuit du Louvre; la soirée d'Amiens; l'arrestation de Montaigu; la
lettre de Mme de Chevreuse.

-- C'est cela, dit le cardinal, c'est cela: vous avez une bien
heureuse mémoire, Milady.

-- Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d'adresser ce
compliment flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se
rend pas et continue de menacer la France?

-- Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais,
reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens
paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard
de sa belle. S'il sait que cette guerre peut coûter l'honneur et
peut-être la liberté à la dame de ses pensées, comme il dit, je
vous réponds qu'il y regardera à deux fois.

-- Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait
qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout, dans la mission dont
elle allait être chargée, cependant s'il persiste?

-- S'il persiste, dit le cardinal..., ce n'est pas probable.

-- C'est possible, dit Milady.

-- S'il persiste...» Son Éminence fit une pause et reprit»S'il
persiste, eh bien, j'espérerai dans un de ces événements qui
changent la face des États.

-- Si Son Éminence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns
de ces événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa
confiance dans l'avenir.

-- Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610,
pour une cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le
duc, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois
envahir les Flandres et l'Italie pour frapper à la fois l'Autriche
des deux côtés, eh bien, n'est-il pas arrivé un événement qui a
sauvé l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas la
même chance que l'empereur?

-- Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la
Ferronnerie?

-- Justement, dit le cardinal.

-- Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
épouvante ceux qui auraient un instant l'idée de l'imiter?

-- Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces
pays sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont
pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me
revient à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc
de Buckingham et que leurs prédicateurs le désignent comme
l'Antéchrist.

-- Eh bien? fit Milady.

-- Eh bien, continua le cardinal d'un air indifférent, il ne
s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme,
belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une
pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme à bonnes
fortunes, et, s'il a semé bien des amours par ses promesses de
constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses
éternelles infidélités.

-- Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
rencontrer.

-- Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
Clément ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la
France.

-- Oui, mais elle serait complice d'un assassinat.

-- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques
Clément?

-- Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu'on osât
les aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le
Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.

-- Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une
cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il
eût fait une question sans aucune importance.

-- Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un
fait, voilà tout, seulement, je dis que si je m'appelais
Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais
moins de précautions que j'en prends, m'appelant tout simplement
Lady Clarick.

-- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?

-- Je voudrais un ordre qui ratifiât d'avance tout ce que je
croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.

-- Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui
aurait à se venger du duc.

-- Elle est trouvée, dit Milady.

-- Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira
d'instrument à la justice de Dieu.

-- On le trouvera.

-- Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l'ordre
que vous demandiez tout à l'heure.

-- Votre Éminence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu
tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce
qui est réellement, c'est-à-dire d'annoncer à Sa Grâce, de la part
de Son Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à
l'aide desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant
la fête donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de
l'entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue
italien qui n'est autre que le duc de Buckingham; que vous avez
commandé un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure
d'Amiens, avec plan du jardin où cette aventure s'est passée et
portraits des acteurs qui y ont figuré; que Montaigu est à la
Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il
se souvient et même des choses qu'il aurait oubliées; enfin, que
vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvée dans le
logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non seulement
celle qui l'a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a été
écrite. Puis, s'il persiste malgré tout cela, comme c'est à ce que
je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'à
prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien
cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose à
faire?

-- C'est bien cela, reprit sèchement le cardinal.

-- Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement
de ton du duc à son égard, maintenant que j'ai reçu les
instructions de Votre Éminence à propos de ses ennemis,
Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?

-- Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.

-- Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez
tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre
Éminence.

-- Et lesquels? répliqua le duc.

-- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.

-- Elle est dans la prison de Mantes.

-- C'est-à-dire qu'elle y était, reprit Milady, mais la reine a
surpris un ordre du roi, à l'aide duquel elle l'a fait transporter
dans un couvent.

-- Dans un couvent? dit le duc.

-- Oui, dans un couvent.

-- Et dans lequel?

-- Je l'ignore, le secret a été bien gardé...

-- Je le saurai, moi!

-- Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?

-- Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le cardinal.

-- Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement à craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.

-- Et lequel?

-- Son amant.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Oh! Votre Éminence le connaît bien, s'écria Milady emportée par
la colère, c'est notre mauvais génie à tous deux; c'est celui qui,
dans une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la
victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a
donné trois coups d'épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a
fait échouer l'affaire des ferrets; c'est celui enfin qui, sachant
que c'était moi qui lui avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma
mort.

-- Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.

-- Je veux parler de ce misérable d'Artagnan.

-- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.

-- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il
n'en est que plus à craindre.

-- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences
avec Buckingham.

-- Une preuve, s'écria Milady, j'en aurai dix.

-- Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-
moi cette preuve et je l'envoie à la Bastille.

-- Bien, Monseigneur! mais ensuite?

-- Quand on est à la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le
cardinal d'une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s'il
m'était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu'il m'est
facile de me débarrasser des vôtres, et si c'était contre de
pareilles gens que vous me demandiez l'impunité!...

-- Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour
existence, homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne
l'autre.

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et
ne veux même pas le savoir, mais j'ai le désir de vous être
agréable et ne vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous
demandez à l'égard d'une si infime créature; d'autant plus, comme
vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un
duelliste, un traître.

-- Un infâme, Monseigneur, un infâme!

-- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le
cardinal.

-- En voici, Monseigneur.»

Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était
occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le
billet, ou même à l'écrire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de
la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et
les conduisit à l'autre bout de la chambre.

«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu
pas écouter la fin de la conversation?

-- Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu
tout ce qu'il est nécessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne
vous empêche pas d'écouter le reste, mais il faut que je sorte.

-- Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te
demande, que répondrons-nous?

-- Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les
premiers que je suis parti en éclaireur parce que certaines
paroles de notre hôte m'ont donné à penser que le chemin n'était
pas sûr; j'en toucherai d'abord deux mots à l'écuyer du cardinal;
le reste me regarde, ne vous en inquiétez pas.

-- Soyez prudent, Athos! dit Aramis.

-- Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-
froid.»

Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de
poêle.

Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son
cheval attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des
contrevents, convainquit en quatre mots l'écuyer de la nécessité
d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce
de ses pistolets, mit l'épée aux dents et suivit, en enfant perdu,
la route qui conduisait au camp.


CHAPITRE XLV
SCÈNE CONJUGALE

Comme l'avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre;
il ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les
mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de dés
acharnée avec Aramis. D'un coup d'oeil rapide, il fouilla tous les
coins de la salle, et vit qu'un de ses hommes lui manquait.

«Qu'est devenu M. Athos? demanda-t-il.

-- Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur
quelques propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la
route n'était pas sûre.

-- Et vous, qu'avez-vous fait, monsieur Porthos?

-- J'ai gagné cinq pistoles à Aramis.

-- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?

-- Nous sommes aux ordres de Votre Éminence.

-- À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.»

L'écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du
cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois
chevaux apparaissait dans l'ombre; ces deux hommes étaient ceux
qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à
son embarquement.

L'écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui
avaient déjà dit à propos d'Athos. Le cardinal fit un geste
approbateur, et reprit la route, s'entourant au retour des mêmes
précautions qu'il avait prises au départ.

Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l'écuyer et les
deux mousquetaires, et revenons à Athos.

Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure;
mais, une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite,
avait fait un détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans
le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu
les chapeaux bordés de ses compagnons et la frange dorée du
manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent
tourné l'angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint
au galop à l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficulté.

L'hôte le reconnut.

«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier
une recommandation importante, il m'envoie pour réparer son oubli.

-- Montez, dit l'hôte, elle est encore dans sa chambre.»

Athos profita de la permission, monta l'escalier de son pas le
plus léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte
entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.

Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui.

Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.

Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau,
son chapeau rabattu sur ses yeux.

En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady
eut peur.

«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s'écria-t-elle. «Allons,
c'est bien elle!» murmura Athos.

Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il
s'avança vers Milady.

«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il.

Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d'un
serpent.

«Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.

-- Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant
jusqu'à ce que la muraille l'empêchât d'aller plus loin.

-- Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne,
qui revient tout exprès de l'autre monde pour avoir le plaisir de
vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur
le cardinal.»

Milady, dominée par une terreur inexprimable, s'assit sans
proférer une seule parole.

«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre
puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu'avec
l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus
terribles. Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais
vous avoir terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l'enfer
vous a ressuscitée.»

Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs
effroyables, baissa la tête avec un gémissement sourd.

«Oui, l'enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l'enfer vous a
faite riche, l'enfer vous a donné un autre nom l'enfer vous a
presque refait même un autre visage; mais il n'a effacé ni les
souillures de votre âme, ni la flétrissure de votre corps.»

Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des
éclairs. Athos resta assis.

«Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte?
et ce nom d'Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de
Milady Clarick avait caché Anne de Breuil! N'était-ce pas ainsi
que vous vous appeliez quand votre honoré frère nous a mariés?
Notre position est vraiment étrange, poursuivit Athos en riant;
nous n'avons vécu jusqu'à présent l'un et l'autre que parce que
nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gêne moins qu'une
créature, quoique ce soit chose dévorante parfois qu'un souvenir!

-- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ramène vers
moi? et que me voulez-vous?

-- Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je
ne vous ai pas perdue de vue, moi!

-- Vous savez ce que j'ai fait?

-- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre
entrée au service du cardinal jusqu'à ce soir.»

Un sourire d'incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady.

«Écoutez: c'est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants
sur l'épaule du duc de Buckingham; c'est vous qui avez fait
enlever Mme Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et
croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte à
M. d'Artagnan; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait
trompée, avez voulu le faire tuer par son rival; c'est vous qui,
lorsque ce rival eut découvert votre infâme secret, avez voulu le
faire tuer à son tour par deux assassins que vous avez envoyés à
sa poursuite; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manqué
leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre,
pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis;
c'est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur
cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange
de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner
d'Artagnan.»

Milady était livide.

«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.

-- Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci:
Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu
m'importe! je ne le connais pas: d'ailleurs c'est un Anglais; mais
ne touchez pas du bout du doigt à un seul cheveu de d'Artagnan,
qui est un fidèle ami que j'aime et que je défends, ou, je vous le
jure par la tête de mon père, le crime que vous aurez commis sera
le dernier.

-- M. d'Artagnan m'a cruellement offensée, dit Milady d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.

-- En vérité, cela est-il possible qu'on vous offense, madame? dit
en riant Athos; il vous a offensée, et il mourra?

-- Il mourra, reprit Milady; elle d'abord, lui ensuite.»

Athos fut saisi comme d'un vertige: la vue de cette créature, qui
n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles;
il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle
où il se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur;
son désir de meurtre lui revint brûlant et l'envahit comme une
fièvre ardente: il se leva à son tour, porta la main à sa
ceinture, en tira un pistolet et l'arma.

Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée
ne put proférer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole
humaine et qui semblait le râle d'une bête fauve; collée contre la
sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme
l'image effrayante de la terreur.

Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que
l'arme touchât presque le front de Milady puis, d'une voix
d'autant plus terrible qu'elle avait le calme suprême d'une
inflexible résolution:

«Madame, dit-il, vous allez à l'instant même me remettre le papier
que vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter
la cervelle.»

Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais
elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.

«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il.

Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait
partir; elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un
papier et le tendit à Athos.

«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!»

Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture,
s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'était bien celui-là,
le déplia et lut:

«C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du
présent a fait ce qu'il a fait.

3 décembre 1627.

«Richelieu»

«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant
son feutre sur sa tête, maintenant que je t'ai arraché les dents,
vipère, mords si tu peux.»

Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.

À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu'ils tenaient
en main.

«Messieurs, dit-il, l'ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe
et de ne la quitter que lorsqu'elle sera à bord.»

Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils
avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d'assentiment.

Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop;
seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs,
piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arrêtant
pour écouter.

Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de
plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et
son escorte. Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant,
bouchonna son cheval avec de la bruyère et des feuilles d'arbres,
et vint se mettre en travers de la route à deux cents pas du camp
à peu près.

«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.

-- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.

-- Oui, Monseigneur, répondit Athos. C'est lui-même.

-- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements
pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous
voici arrivés: prenez la porte à gauche, le mot d'ordre est Roi et
Ré.»

En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis,
et prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même
couchait au camp.

«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal
fut hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier
qu'elle demandait.

-- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.»

Et les trois amis n'échangèrent plus une seule parole jusqu'à leur
quartier, excepté pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.

Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître
était prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l'instant même
au logis des mousquetaires.

D'un autre côté, comme l'avait prévu Athos, Milady, en retrouvant
à la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficulté
de les suivre; elle avait bien eu l'envie un instant de se faire
reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une
révélation de sa part amenait une révélation de la part d'Athos:
elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait
qu'elle était marquée; elle pensa qu'il valait donc encore mieux
garder le silence, partir discrètement, accomplir avec son
habileté ordinaire la mission difficile dont elle s'était chargée,
puis, toutes les choses accomplies à la satisfaction du cardinal,
venir lui réclamer sa vengeance.

En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du
matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était
embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de
marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne,
levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.


CHAPITRE XLVI
LE BASTION SAINT-GERVAIS

En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva réunis dans
la même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa
moustache, Aramis disait ses prières dans un charmant petit livre
d'heures relié en velours bleu.

«Pardieu, messieurs! dit-il, j'espère que ce que vous avez à me
dire en vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous
pardonnerai pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser
reposer après une nuit passée à prendre et à démanteler un
bastion. Ah! que n'étiez-vous là, messieurs! il y a fait chaud!

-- Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus!
répondit Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui
lui était particulier.

-- Chut! dit Athos.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan comprenant le léger froncement de
sourcils du mousquetaire, il paraît qu'il y a du nouveau ici.

-- Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à
l'auberge du Parpaillot, je crois?

-- Oui.

-- Comment est-on là?

-- Mais, j'y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était
un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.

-- Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de
poisson?

-- Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture,
que la digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine
mer.

-- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit
Athos; je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si
personne ne vous avait dérangé?

-- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns;
oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons
assez bien au Parpaillot.

-- Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles
sont comme des feuilles de papier.»

D'Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et
qui reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un
signe de lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras
d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en
devisant avec Aramis.

En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre;
Grimaud, selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon
avait à peu près fini par désapprendre de parler.

On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du
matin, le jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent
à déjeuner, et entrèrent dans une salle où au dire de l'hôte, ils
ne devaient pas être dérangés.

Malheureusement l'heure était mal choisie pour un conciliabule; on
venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit,
et, pour chasser l'air humide du matin, venait boire la goutte à
la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers
se succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les
affaires de l'hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des
quatre amis. Aussi répondaient-ils d'une manière fort maussade aux
saluts, aux toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.

«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,
et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan,
racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.

-- En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la
main un verre d'eau-de-vie qu'il dégustait lentement; en effet,
vous étiez de tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me
semble que vous avez eu maille à partir avec les Rochelois?»

D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait répondre à cet
intrus qui se mêlait à la conversation.

«Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
l'honneur de t'adresser la parole? Raconte ce qui s'est passé
cette nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.

-- N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait
du rhum dans un verre à bière.

-- Oui, monsieur, répondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons
eu cet honneur, nous avons même, comme vous avez pu l'entendre,
introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en éclatant,
a fait une fort jolie brèche; sans compter que, comme le bastion
n'était pas d'hier, tout le reste de la bâtisse s'en est trouvé
fort ébranlé.

-- Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à
son sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la fît cuire.

-- Le bastion Saint-Gervais, répondit d'Artagnan, derrière lequel
les Rochelois inquiétaient nos travailleurs.

-- Et l'affaire a été chaude?

-- Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois
huit ou dix.

-- Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l'admirable collection
de jurons que possède la langue allemande, avait pris l'habitude
de jurer en français.

-- Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu'ils vont, ce
matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.

-- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.

-- Messieurs, dit Athos, un pari!

-- Ah! woui! un bari! dit le Suisse.

-- Lequel? demanda le chevau-léger.

-- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche
sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la
cheminée, j'en suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de
suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette
estimable volaille.

-- Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est très
ponne avec des gonfitures.

-- Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons,
monsieur Athos!

-- Oui, le pari! dit le chevau-léger.

-- Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos,
que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi,
nous allons déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y
tenons une heure, montre à la main, quelque chose que l'ennemi
fasse pour nous déloger.»

Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.

«Mais, dit d'Artagnan en se penchant à l'oreille d'Athos, tu vas
nous faire tuer sans miséricorde.

-- Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n'y allons
pas.

-- Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa
chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espère.

-- Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de
fixer l'enjeu.

-- Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes
quatre; un dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?

-- À merveille, reprit M. de Busigny.

-- Parfaitement, dit le dragon.

-- Ça me fa», dit le Suisse.

Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait
joué un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu'il
acquiesçait à la proposition.

«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l'hôte.

-- Eh bien, apportez-le», dit Athos.

L'hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
gisait dans un coin et fit le geste d'envelopper dans les
serviettes les viandes apportées.

Grimaud comprit à l'instant même qu'il s'agissait d'un déjeuner
sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
bouteilles et prit le panier à son bras.

«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l'hôte.

-- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie?»

Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.

«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hôte.

-- Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
différence sera pour les serviettes.»

L'hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
Champagne.

«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre
montre sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la
vôtre?

-- À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son
gousset une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et
demie, dit-il.

-- Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que
j'avance de cinq minutes sur vous, monsieur.»

Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent
le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait
le panier, ignorant où il allait, mais, dans l'obéissance passive
dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeait pas même à
le demander.

Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis
n'échangèrent pas une parole; d'ailleurs ils étaient suivis par
les curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir
comment ils s'en tireraient.

Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
qu'ils se trouvèrent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait
complètement ce dont il s'agissait, crut qu'il était temps de
demander une explication.

«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l'amitié de
m'apprendre où nous allons?

-- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.

-- Mais qu'y allons-nous faire?

-- Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.

-- Mais pourquoi n'avons-nous pas déjeuné au Parpaillat?

Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et
qu'il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge
avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui
accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion,
on ne viendra pas nous déranger.

-- Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait
si bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il
me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans
les dunes, au bord de la mer.

-- Où l'on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de
sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal eût été prévenu
par ses espions que nous tenions conseil.

Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.

Un désert n'aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.

-- Il n'y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus
de la tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, où
un lapin ne puisse partir de son gîte, et je crois qu'oiseau,
poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut
donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un
pari qui ne pouvait être prévu, et dont je défie qui que ce soit
de deviner la véritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir
une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqués, ou nous ne le
serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de
causer et personne ne nous entendra, car je réponds que les murs
de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous
causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout en nous
défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout
est bénéfice.

-- Oui, dit d'Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une
balle.

-- Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les
plus à craindre ne sont pas celles de l'ennemi.

-- Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous
aurions dû au moins emporter nos mousquets.

-- Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un
fardeau inutile?

-- Je ne trouve pas inutile en face de l'ennemi un bon mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire à poudre.

-- Oh! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit
d'Artagnan?

-- Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.

-- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu
huit ou dix Français de tués et autant de Rochelois.

-- Après?

-- On n'a pas eu le temps de les dépouiller, n'est-ce pas? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à
poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de
douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une
centaine de coups à tirer.

-- O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!»

Porthos inclina la tête en signe d'adhésion.

D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.

Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car,
voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont
il avait douté jusqu'alors, il tira son maître par le pan de son
habit.

«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste.

Athos lui montra le bastion.

«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud,
nous y laisserons notre peau.»

Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.

Grimaud posa son panier à terre et s'assit en secouant la tête.

Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s'il était bien
amorcé, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.

Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.

Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher
devant.

Grimaud obéit.

Tout ce qu'avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d'un
instant, c'est qu'il était passé de l'arrière-garde à l'avant-
garde.

Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.

Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la
porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer
M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.

Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l'agita en
l'air.

Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'à eux.

Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les
avait déjà précédés Grimaud.


CHAPITRE XLVII
LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES

Comme l'avait prévu Athos, le bastion n'était occupé que par une
douzaine de morts tant Français que Rochelois.

«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de
l'expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons
par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons
d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent
pas.

-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit
Porthos, après toutefois nous être assurés qu'ils n'ont rien dans
leurs poches.

-- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.

-- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les
jette par-dessus les murailles.

-- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

-- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez
fou, cher ami.

-- Ne jugez pas témérairement, disent l'évangile et M. le
cardinal, répondit Athos; combien de fusils, messieurs?

-- Douze, répondit Aramis.

-- Combien de coups à tirer?

-- Une centaine.

-- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes.»

Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils
achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le
déjeuner était servi.

Athos répondit, toujours par geste, que c'était bien, et indiqua à
Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu'il se
devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la
faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux côtelettes et
une bouteille de vin.

«Et maintenant, à table», dit Athos.

Les quatre amis s'assirent à terre, les jambes croisées, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.

«Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte
d'être entendu, j'espère que tu vas nous faire part de ton secret,
Athos.

-- J'espère que je vous procure à la fois de l'agrément et de la
gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade
charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents
personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les
meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros,
deux classes d'imbéciles qui se ressemblent assez.

-- Mais ce secret? demanda d'Artagnan.

-- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir.»

D'Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de
Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa à terre pour ne
pas en répandre le contenu.

«Tu as vu ta fem...

-- Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes
affaires de ménage; j'ai vu Milady.

-- Et où cela? demanda d'Artagnan.

-- À deux lieues d'ici à peu près, à l'auberge du Colombier-Rouge.

-- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.

-- Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure,
elle doit avoir quitté les côtes de France.»

D'Artagnan respira.

«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette
Milady?

-- Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin
mousseux. Canaille d'hôtelier! s'écria-t-il, qui nous donne du vin
d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y
laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a
eu des bontés pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais
quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en
voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en
essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tête au
cardinal.

-- Comment! en demandant ma tête au cardinal? s'écria d'Artagnan,
pâle de terreur.

-- Ça, dit Porthos, c'est vrai comme l'évangile; je l'ai entendu
de mes deux oreilles.

-- Moi aussi, dit Aramis.

-- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec
découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que
je me brûle la cervelle et que tout soit fini!

-- C'est la dernière sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu
que c'est la seule à laquelle il n'y ait pas de remède.

-- Mais je n'en réchapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des
ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes,
à qui j'ai donné trois coups d'épée; puis Milady, dont j'ai
surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait échouer la
vengeance.

-- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous
sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les
signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien
plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considérant la
gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami,
mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?

-- Une troupe.

-- De combien de personnes?

-- De vingt hommes.

-- Quels hommes?

-- Seize pionniers, quatre soldats.

-- À combien de pas sont-ils?

-- À cinq cents pas;

-- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de
boire un verre de vin à ta santé, d'Artagnan!

-- À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.

-- Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos
souhaits me servent à grand-chose.

-- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains.»

Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa près de lui,
Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et
s'approcha d'une meurtrière.

Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud,
il reçut l'ordre de se placer derrière les quatre amis afin de
recharger les armes.

Au bout d'un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une
espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication
entre le bastion et la ville.

«Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous déranger pour une
vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles!
Grimaud n'aurait eu qu'à leur faire signe de s'en aller, et je
suis convaincu qu'ils nous eussent laissés tranquilles.

-- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort
résolument de ce côté. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs
quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.

-- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

-- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai répugnance à tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.

-- Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!

-- En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.

-- Que diable faites-vous donc? s'écria d'Artagnan, vous allez
vous faire fusiller, mon cher.»

Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la
brèche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:

«Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs,
qui, étonnés de son apparition, s'arrêtaient à cinquante pas
environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs,
nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce
bastion. Or, vous savez que rien n'est désagréable comme d'être
dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez
absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre
repas, ou de repasser plus tard, à moins qu'il ne vous prenne la
salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir
boire avec nous à la santé du roi de France.

-- Prends garde, Athos! s'écria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils
te mettent en joue?

-- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui
tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher.»

En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le
touchât.

Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais
ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats
tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.

«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.

Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient
chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le
brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe
prit la fuite.

«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.

Et les quatre amis, s'élançant hors du fort, parvinrent jusqu'au
champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et
la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
s'arrêteraient qu'à la ville, reprirent le chemin du bastion,
rapportant les trophées de leur victoire.

«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs,
reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en
étions-nous?

-- Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se préoccupait fort de
l'itinéraire que devait suivre Milady.

-- Elle va en Angleterre, répondit Athos.

-- Et dans quel but?

-- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»

D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.

«Mais c'est infâme! s'écria-t-il.

-- Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en
inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud,
continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-
y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que
ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire à de braves et
loyaux soldats du roi.»

Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc
flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre
d'applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était
aux barrières.

«Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquiètes fort peu qu'elle tue
ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

-- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du
duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide.»

Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et
dont il venait de transvaser jusqu'à la dernière goutte dans son
verre.

«Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi;
il nous avait donné de fort beaux chevaux.

-- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce
moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.

-- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
pécheur.

-- Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si
tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait
le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d'Artagnan, c'était
de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu'elle avait
extorqué au cardinal, et à l'aide duquel elle devait impunément se
débarrasser de toi et peut-être de nous.

-- Mais c'est donc un démon que cette créature? dit Porthos en
tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.

-- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il resté
entre ses mains?

-- Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut
sans peine, par exemple, car je mentirais.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que
je vous dois la vie.

-- Alors c'était donc pour venir près d'elle que vous nous avez
quittés? demanda Aramis.

-- Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.

-- La voici», dit Athos.

Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.

D'Artagnan le déplia d'une main dont il n'essayait pas même de
dissimuler le tremblement et lut:

«C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du
présent a fait ce qu'il a fait.

«5 décembre 1627

«Richelieu»

«En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les
règles.

-- Il faut déchirer ce papier, s'écria d'Artagnan, qui semblait
lire sa sentence de mort.

-- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver
précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le
couvrirait de pièces d'or.

-- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

-- Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au
cardinal qu'un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de
se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis,
Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes
hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau
matin il fera arrêter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas
tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.

-- Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de
tristes plaisanteries, mon cher.

-- Je ne plaisante pas, répondit Athos.

-- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée
Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres
diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que
de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?

-- Qu'en dit l'abbé? demanda tranquillement Athos.

-- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, répondit Aramis.

-- Et moi donc! fit d'Artagnan.

-- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue
qu'elle me gênerait fort ici.

-- Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.

-- Elle me gêne partout, continua d'Artagnan.

-- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous
noyée, étranglée, pendue? il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.

-- Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un
sombre sourire que d'Artagnan comprit seul.

-- J'ai une idée, dit d'Artagnan.

-- Voyons, dirent les mousquetaires.

-- Aux armes!» cria Grimaud.

Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.

Cette fois, une petite troupe s'avançait composée de vingt ou
vingt-cinq hommes; mais ce n'étaient plus des travailleurs,
c'étaient des soldats de la garnison.

«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la
partie n'est pas égale.

-- Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première,
c'est que nous n'avons pas fini de déjeuner; la seconde, c'est que
nous avons encore des choses d'importance à dire; la troisième,
c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit
écoulée.

-- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de
bataille.

-- Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l'ennemi est à
portée de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer,
nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des
fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à
l'assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le
fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui
ne tient plus que par un miracle d'équilibre.

-- Bravo! s'écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour
être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme
de guerre, est bien peu de chose auprès de vous.

-- Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez
bien chacun votre homme.

-- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.

-- Et moi le mien dit Porthos.

-- Et moi idem, dit Aramis.

-- Alors feu!» dit Athos.

Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, et quatre
hommes tombèrent.

Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de
charge.

Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais
toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s'ils
eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois
continuaient d'avancer au pas de course.

Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais
cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se
ralentissait pas.

Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou
quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta
point: ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la
brèche.

«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: à la
muraille! à la muraille!»

Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec
le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme
si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un
bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un
nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.

«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier?
demanda Athos.

-- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.

-- Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout
éclopés.»

En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et
de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville:
c'était tout ce qui restait de la petite troupe.

Athos regarda à sa montre.

«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et
maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs:
d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idée.»

Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir
devant les restes du déjeuner.

«Mon idée? dit d'Artagnan.

-- Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.

-- Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une
seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du
complot tramé contre sa vie.

-- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.

-- Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait déjà?

-- Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre; à cette
époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que
vous voulez faire serait taxé de trahison.»

D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.

«Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idée à mon tour.

-- Silence pour l'idée de M. Porthos! dit Aramis.

-- Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte
quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les
prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m'approche d'elle
sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je
l'étrangle.

-- Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d'adopter
l'idée de Porthos.

-- Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la
véritable idée.

-- Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de
déférence pour le jeune mousquetaire.

-- Il faut prévenir la reine.

-- Ah! ma foi, oui, s'écrièrent ensemble Porthos et d'Artagnan; je
crois que nous touchons au moyen.

-- Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un à Paris sans
qu'on le sache au camp? D'ici à Paris il y a cent quarante lieues;
notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.

-- Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à
Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je
connais à Tours une personne adroite...»

Aramis s'arrêta en voyant sourire Athos.

«Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.

-- Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais
seulement faire observer à Aramis qu'il ne peut quitter le camp;
que tout autre qu'un de nous n'est pas sûr; que, deux heures après
que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils,
tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur,
et qu'on arrêtera vous et votre adroite personne.

-- Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera
M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de
sens.

-- Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.

-- On bat la générale.»

Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint
effectivement jusqu'à eux.

«Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment tout entier,
dit Athos.

-- Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit
Porthos.

-- Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je
tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la
précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.

-- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.

-- Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart
d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent de la ville
ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre
plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un
endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la
vraie idée qui me vient.

-- Dites alors.

-- Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres
indispensables.»

Athos fit signe à son valet d'approcher.

«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le
bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
contre la muraille vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et
leur fusil à la main.

-- O grand homme! s'écria d'Artagnan, je te comprends.

-- Vous comprenez? dit Porthos.

-- Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis.

Grimaud fit signe que oui.

«C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons à mon idée.

-- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.

-- C'est inutile.

-- Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et
Aramis.

-- Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-
frère, à ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.

-- Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu'il n'a
pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.

-- Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la
détesterait que cela n'en vaudrait que mieux.

-- En ce cas nous sommes servis à souhait.

-- Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
Grimaud.

-- Silence, Porthos! dit Aramis.

-- Comment se nomme ce beau-frère?

-- Lord de Winter.

-- Où est-il maintenant?

-- Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.

-- Eh bien, voilà justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos,
c'est celui qu'il nous convient de prévenir; nous lui ferons
savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un,
et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à
Londres, je l'espère, quelque établissement dans le genre des
Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-
soeur, et nous sommes tranquilles.

-- Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte.

-- Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je
vous ai donné tout ce que j'avais et je vous préviens que c'est le
fond de mon sac.

-- Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis;
nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.

-- Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la
lettre à Londres?

-- Je réponds de Bazin, dit Aramis.

-- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.

-- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du
camp, nos laquais peuvent le quitter.

-- Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd'hui nous écrivons les
lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.

-- Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc,
de l'argent?»

Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts
qui s'étaient un instant éclaircis.

«Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points
rouges qui s'agitent là-bas; que disiez-vous donc d'un régiment,
Athos? c'est une véritable armée.

-- Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini,
Grimaud?»

Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il
avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au
port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres
l'épée à la main.

«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.

-- C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.

-- Décampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras
après.

-- Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud
de desservir.

-- Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan;
je crois que nous n'avons pas de temps à perdre pour regagner
notre camp.

-- Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retraite: nous
avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et
demie; il n'y a rien à dire; partons, messieurs, partons.»

Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.

Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de
pas.

«Eh! s'écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?

-- Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.

-- Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux
mains de l'ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu'une
serviette.»

Et Athos s'élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et
enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à
portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui,
comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.

Mais on eût dit qu'Athos avait un charme attaché à sa personne,
les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le
toucha.

Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville
et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris
retentirent, d'un côté des cris de colère, de l'autre des cris
d'enthousiasme.

Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la
trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit
les clameurs de tout le camp qui criait:

-- Descendez, descendez!»

Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiété, le
virent paraître avec joie.

-- Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons;
maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l'argent, il serait
stupide d'être tués.»

Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque
observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant
toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.

Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient
tous deux hors d'atteinte.

Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enragée.

«Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.

-- Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.

-- Mais nos morts ne répondront pas.

-- Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils
délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils
s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée
des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie
en nous pressant.

-- Oh! je comprends, s'écria Porthos émerveillé.

-- C'est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules.

De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au
pas, poussaient des cris d'enthousiasme.

Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les
balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis
et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient
enfin de s'emparer du bastion.

«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous
tué? douze?

-- Ou quinze.

-- Combien en avons-nous écrasé?

-- Huit ou dix.

-- Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait!
Qu'avez-vous donc là à la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?

-- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.

-- Une balle perdue?

-- Pas même.

-- Qu'est-ce donc alors?»

Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce
caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme
des sollicitudes de père.

«Une écorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont été pris entre
deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau
s'est ouverte.

-- Voilà ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maître, dit
dédaigneusement Athos.

-- Ah çà, mais, s'écria Porthos, il y a un diamant en effet, et
pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-
nous de ne pas avoir d'argent?

-- Tiens, au fait! dit Aramis.

-- À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.

-- Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment
d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.

-- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.

-- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham
son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses
amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense monsieur
l'abbé? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donné.

-- Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant
pas d'une maîtresse, et par conséquent n'étant pas un gage
d'amour, d'Artagnan peut la vendre.

-- Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi
votre avis est?...

-- De vendre le diamant, répondit Aramis.

-- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en
parlons plus.»

La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et
les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur
conscience.

«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos;
nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette
affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons
être portés en triomphe.»

En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp était en émoi; plus
de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à
l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était
bien loin de soupçonner le véritable motif. On n'entendait que le
cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny
était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le
pari était perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les
camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'étaient des
félicitations, des poignées de main, des embrassades à n'en plus
finir, des rires inextinguibles à l'endroit des Rochelois; enfin,
un tumulte si grand, que M. Le cardinal crut qu'il y avait émeute
et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer de
ce qui se passait.

La chose fut racontée au messager avec toute l'efflorescence de
l'enthousiasme.

«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.

-- Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires
et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller
déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont
tenu là deux heures contre l'ennemi, et ont tué je ne sais combien
de Rochelois.

-- Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?

-- Oui, Monseigneur.

-- Comment les appelle-t-on?

-- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.

-- Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?

-- M. d'Artagnan.

-- Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre
hommes soient à moi.»

Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l'exploit du
matin, qui faisait la conversation de tout le camp.
M. de Tréville, qui tenait le récit de l'aventure de la bouche
même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses
détails à Son Éminence, sans oublier l'épisode de la serviette.

«C'est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi
tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs
de lis d'or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.

-- Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les
gardes: M. d'Artagnan n'est pas à moi, mais à M. des Essarts.

-- Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que,
puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent
pas dans la même compagnie.»

Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux
trois mousquetaires et à d'Artagnan, en les invitant tous les
quatre à déjeuner le lendemain.

D'Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de
toute sa vie avait été d'être mousquetaire.

Les trois amis étaient fort joyeux.

«Ma foi! dit d'Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée,
et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous
avons pu lier une conversation de la plus haute importance.

-- Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
soupçonne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer désormais
pour des cardinalistes.»

Le même soir, d'Artagnan alla présenter ses hommages à M. des
Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.

M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses
offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses
d'équipement.

D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de
faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il désirait
faire de l'argent.

Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts
entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept
mille livres.

C'était le prix du diamant de la reine.


CHAPITRE XLVIII
AFFAIRE DE FAMILLE

Athos avait trouvé le mot: affaire de famille. Une affaire de
famille n'était point soumise à l'investigation du cardinal; une
affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s'occuper
devant tout le monde d'une affaire de famille.

Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.

Aramis avait trouvé l'idée: les laquais.

Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.

D'Artagnan seul n'avait rien trouvé, lui ordinairement le plus
inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de
Milady le paralysait.

Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le
diamant.

Le déjeuner chez M. de Tréville fut d'une gaieté charmante.
D'Artagnan avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de
la même taille qu'Aramis, et qu'Aramis, largement payé, comme on
se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème,
avait fait tout en double, il avait cédé à son ami un équipement
complet.

D'Artagnan eût été au comble de ses voeux, s'il n'eût point vu
pointer Milady, comme un nuage sombre à l'horizon.

Après déjeuner, on convint qu'on se réunirait le soir au logis
d'Athos, et que là on terminerait l'affaire.

D'Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire
dans toutes les rues du camp.

Le soir, à l'heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne
restait plus que trois choses à décider:

Ce qu'on écrirait au frère de Milady;

Ce qu'on écrirait à la personne adroite de Tours;

Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.

Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud,
qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche;
Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à
rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant
dans l'adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat;
enfin, d'Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet,
et rappelait de quelle façon il s'était conduit dans l'affaire
épineuse de Boulogne.

Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu
à de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de
peur qu'ils ne fassent longueur.

«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu'on enverra
possédât en lui seul les quatre qualités réunies.

-- Mais où rencontrer un pareil laquais?

-- Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.

-- Prenez Mousqueton.

-- Prenez Bazin.

-- Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c'est déjà deux
qualités sur quatre.

-- Messieurs, dit Aramis, le principal n'est pas de savoir lequel
de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus
adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le
plus l'argent.

-- Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut
spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus:
Monsieur l'abbé, vous êtes un grand moraliste!

-- Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons
besoin d'être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas
échouer; car, en cas d'échec, il y va de la tête, non pas pour les
laquais...

-- Plus bas, Aramis! dit Athos.

-- C'est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour
le maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils
assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.

-- Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une
bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d'en
répondre une fois, répondez-en deux.

-- Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui
était optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste
quand il s'agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de
l'argent, et en chemin la peur les empêchera d'agir. Une fois
pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne
sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la
voix), il faut traverser toute la France, semée d'espions et de
créatures du cardinal; il faut une passe pour s'embarquer; il faut
savoir l'anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je
vois la chose bien difficile.

-- Mais point du tout, dit d'Artagnan, qui tenait fort à ce que la
chose s'accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va
sans dire, parbleu! que si l'on écrit à Lord de Winter des choses
par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...

-- Plus bas! dit Athos.

-- Des intrigues et des secrets État, continua d'Artagnan en se
conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons
tous roués vifs; mais, pour Dieu, n'oubliez pas, comme vous l'avez
dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de
famille; que nous lui écrivons à cette seule fin qu'il mette
Milady, dès son arrivée à Londres, hors d'état de nous nuire. Je
lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes:

-- Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de
critique.

--»Monsieur et cher ami...»

-- Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien
commencé! bravo, d'Artagnan! Rien qu'avec ce mot-là vous serez
écartelé, au lieu d'être roué vif.

-- Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.

-- Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort
aux convenances.

--»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du
Luxembourg?»

-- Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c'est une allusion
à la reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.

-- Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient-
il de certain petit enclos où l'on vous sauva la vie?»

-- Mon cher d'Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu'un fort
mauvais rédacteur: «Où l'on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n'est
pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme.
Bienfait reproché, offense faite.

-- Ah! mon cher, dit d'Artagnan, vous êtes insupportable, et s'il
faut écrire sous votre censure, ma foi, j'y renonce.

-- Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l'épée, mon cher,
vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume
à M. l'abbé, cela le regarde.

-- Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui
écrit des thèses en latin, lui.

-- Eh bien, soit dit d'Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis;
mais, de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je
vous épluche à mon tour, je vous en préviens.

-- Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance
que tout poète a en lui-même; mais qu'on me mette au courant: j'ai
bien ouï dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une
coquine, j'en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation
avec le cardinal.

-- Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.

-- Mais, continua Aramis, le détail m'échappe.

-- Et à moi aussi», dit Porthos.

D'Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin
Athos, après s'être recueilli, et en devenant plus pâle encore
qu'il n'était de coutume, fit un signe d'adhésion, d'Artagnan
comprit qu'il pouvait parler.

«Eh bien, voici ce qu'il y a à dire, reprit d'Artagnan: Milord,
votre belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer
pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère,
étant déjà mariée en France, et ayant été...»

D'Artagnan s'arrêta comme s'il cherchait le mot, en regardant
Athos.

«Chassée par son mari, dit Athos.

-- Parce qu'elle avait été marquée, continua d'Artagnan.

-- Bah! s'écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son
beau-frère?

-- Oui.

-- Elle était mariée? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et son mari s'est aperçu qu'elle avait une fleur de lis sur
l'épaule? s'écria Porthos.

-- Oui.»

Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une
intonation plus sombre.

«Et qui l'a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.

-- D'Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l'ordre
chronologique, moi et d'Artagnan, répondit Athos.

-- Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.

-- Il vit encore.

-- Vous en êtes sûr?

-- J'en suis sûr.»

Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se
sentit impressionné selon sa nature.

«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence,
d'Artagnan nous a donné un excellent programme, et c'est cela
qu'il faut écrire d'abord.

-- Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction
est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour
rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier
rédige très agréablement un procès-verbal. N'importe! taisez-vous,
j'écris.»

Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit
à écrire huit ou dix lignes d'une charmante petite écriture de
femme, puis, d'une voix douce et lente, comme si chaque mot eût
été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:

«Milord,

«La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l'honneur de
croiser l'épée avec vous dans un petit enclos de la rue d'Enfer.
Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l'ami
de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par
un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d'une proche
parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez
qu'avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà
mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous
pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour
l'Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de
grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce
dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»

«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une
plume de secrétaire État, mon cher Aramis. Lord de Winter fera
bonne garde maintenant, si toutefois l'avis lui arrive; et tombât-
il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être
compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire
accroire qu'il a été à Londres et s'arrêter à Châtelleraut, ne lui
donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant
l'autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant?
continua Athos.

«J'ai mieux que cela, j'ai la somme.»

Et d'Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l'or, Aramis
leva les yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta
impassible.

«Combien dans ce petit sac? dit-il.

-- Sept mille livres en louis de douze francs.

-- Sept mille livres! s'écria Porthos, ce mauvais petit diamant
valait sept mille livres?

-- Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que
notre ami d'Artagnan y ait mis du sien.

-- Mais, messieurs, dans tout cela, dit d'Artagnan, nous ne
pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher
Buckingham. C'est le moins que nous lui devions.

-- C'est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.

-- Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je
fasse?

-- Mais, répliqua Athos, c'est tout simple: rédiger une seconde
lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.»

Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit
les lignes suivantes, qu'il soumit à l'instant même à
l'approbation de ses amis:

«Ma chère cousine...»

«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!

-- Cousine germaine, dit Aramis.

-- Va donc pour cousine!»

Aramis continua:

«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve
pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du
royaume, est sur le point d'en finir avec les rebelles hérétiques
de La Rochelle: il est probable que le secours de la Hotte
anglaise n'arrivera pas même en vue de la place; j'oserai même
dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empêché de
partir par quelque grand événement. Son Éminence est le plus
illustre politique des temps passés, du temps présent et
probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si le
soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma
chère cousine. J'ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne
puis me rappeler si c'était par le fer ou par le poison; seulement
ce dont je suis sûr, c'est que j'ai rêvé qu'il était mort, et,
vous le savez, mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc
de me voir revenir bientôt.»

«À merveille! s'écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher
Aramis, vous parlez comme l'Apocalypse et vous êtes vrai comme
l'évangile. Il ne vous reste maintenant que l'adresse à mettre sur
cette lettre.

-- C'est bien facile», dit Aramis.

Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:

«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.

Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.

«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul
peut porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin
et n'a confiance qu'en lui: tout autre ferait échouer l'affaire.
D'ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l'histoire,
messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir
gardé les pourceaux; eh bien, comme il compte se mettre d'église
en même temps que moi, il ne désespère pas à son tour de devenir
pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu'un homme qui a
de pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s'il est pris,
subira le martyre plutôt que de parler.

-- Bien, bien, dit d'Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin;
mais passez-moi Planchet: Milady l'a fait jeter à la porte,
certain jour, avec force coups de bât