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Title: Le cycle patibulaire
Author: Eekhoud, Georges, 1854-1927
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



GEORGES EEKHOUD

Le Cycle patibulaire

_Deuxième édition_

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI

_DU MÊME AUTEUR_

Kees Doorik.
Kermesses.
Les Milices de Saint-François.
Nouvelles Kermesses.
La Nouvelle Carthage.
Les Fusillés de Malines.
Au Siècle de Shakespeare.
Mes Communions.
Philaster (_tragédie_ de Beaumont et Fletcher).
La Duchesse de Malfi (_tragédie_ de John Webster).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3, et douze
exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à 15._



LE CYCLE PATIBULAIRE



LE JARDIN

                  _A Arnold Gaffin_.


Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son
beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a
l'air de ne pas savoir le chemin....

Ah! oui, le jardin!

Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On
poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la
cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive
émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière.
Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de
pois de senteur, occupait un des angles du fond.

C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois
courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique
jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de
gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de
dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec
des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent
obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux
et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie
de pleurer....

Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois
luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud
endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et
peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.

En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru
de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de
père, devant les puériles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant
ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur
la tête un vase de clématites,--dis, ma bien-aimée d'alors, ma
plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux
yeux confiants, aux joues framboisées!...

Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque
chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!

Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et
giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient
et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.

Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un
rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage
de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros
boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée
fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien
ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon
aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail
profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.

Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...

Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma
Chair non pareille!

Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées.
Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les
pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe
transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et
pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent....
C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me
cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,
comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton
visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous
confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....

Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût
ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et
suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum
de touffeur, d'orage et de sol détrempé....

Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi,
avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour
reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des
sens.

Cela devint une habitude.

Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours
secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille....

C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos
prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans
artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres,
furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus
fiévreuse!

Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma
soeur, ma libre et candide maîtresse!

Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien
te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après
quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de
cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la
vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,
ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins
notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de
passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....
Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la
vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris
de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les
presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et
comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume,
cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse.

Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un
coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce
jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que
rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau
bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son
foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me
proposant une partie de billard.... Le brave garçon!

D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme,
fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les
simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une
saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe
satinée des martagons du jardin!

Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le
seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit
seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit
point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut
rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans
mon coeur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays
devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement
clos.

Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille
incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.
Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins
balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme
toujours.

C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me
vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec
tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi
les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point
démérité, tu n'avais point vieilli.

Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux
conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades,
comme nous nous étions rapprochés....

Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la
ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver
toujours rose, rieuse et vaillante.

La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur
bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée....
J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez
attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me
tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la
façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et
crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te
mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne
se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien
entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la
poésie surannée--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en
ai jamais douté....

Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le
mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme
devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce
des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec
colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas
d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel
dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se
trompe d'adresse....

Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde
réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si
passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu
reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec
toi me passa....

Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture
que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un
regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire
fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en
hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et
le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis
royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus
croire,--oh! le complément suave de ma chair!--que je te perdais avec
autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu....

Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu
romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au
jardin, ou à aller _seul m'asseoir_, élégiaquement, sous la
tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines
enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des
bouffées de terre humide et de fleurs potagères....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

--Tout à l'heure, _baes_, tout à l'heure!...

Mais à présent, rentré à la ville, ce n'est plus la même chose. C'en est
fait de mon beau calme, de mon indifférence, de mon dédain, de mon
renoncement. Veux-tu croire, ô succulente fille, amoureuse au ragoût
inoubliable, que je souffre à l'idée de ton mariage avec ce rustre aux
étreintes victorieuses! Je me le représente à l'oeuvre, le gaillard
expéditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il était ici, je lui
chercherais querelle, moi qui l'ai complimenté sincèrement, moi qui ai
mis et sans arrière-pensée, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui
ai promis d'assister à la noce....

Pardonne cette déclaration, la première, mais depuis, je commence à
croire que je t'ai aimée. C'était donc de la passion pour de vrai, et
non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps à corps que
nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement,
positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres
bêtises où des gens, sous prétexte qu'ils se voient volontiers de près,
se lamentent, rêvassent, pérorent, se rongent le coeur, se boudent, se
jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de
s'accoler, et de se mêler....

D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui réveille et
entretient chez nous ces lubies, ces chimères d'enfant gâté, ces
recherches de midi à quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh!
ne ris pas trop!--comme des trésors de bonheur, des périodes culminants
de béatitude, des paroxysmes de félicité, l'habitude, le passe-temps, le
plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....

Tu ne ressasseras pas le passé, toi, ma placide et simplice compagne des
francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connaîtras jamais
les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des
enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....

--Un tour de jardin, Monsieur Jules....

Ah! _baes_, je ne hausserais plus les épaules et ne ferais plus
le fort, l'homme raisonnable à présent. Le jardin! Je m'y précipiterais,
j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire
miraculeux, à la fin d'un mélancolique et fervent pèlerinage....

Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promène, d'ici, en pensée, ce que j'en hume
les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que
j'en croque les fruits rêches. Autant ces objets étaient passifs,
couchants, effacés, tout à ma dévotion, là-bas, au temps de ma liaison
avec ta fille, digne _baes_, autant à présent ils me hantent,
m'obsèdent, me bourrèlent, impérieux, narquois, désirables.

Pas un détail que ma mémoire ne me rabâche. Les plus futiles sont les
plus acharnés. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et
rejette en arrière sa casquette de soie; la couleur saurette de ses
bragues rapiécées, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses
boucles d'oreille. Une touffe de pensées qui expiraient, dans un verre
d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas
troué du pacant, mon rival, lorsque, assis en balançant les jambes, il
a laissé choir son sabot. Et l'air de petite ménagère en perspective, de
petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dégoûté mais
compatissant et prometteur aussi, dont elle a regardé l'orteil du
robuste ouvrier. Les bouffées lourdes qui soufflent du jardin.... Le
clapotis de l'eau dans le bac où elle rince les verres; le glouglou du
robinet.... Leurs yeux d'une bêtise si affolante, le claquement de
lèvres luron du gaillard, sa façon de se caler sur ses hanches et de se
cambrer... et l'ostensible appétence de la fiancée, devant ce prochain
coucheur.

Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent,
compactes et pesantes, et se résolvent en larmes contre les parois de
mon coeur.

Et je rapproche de ces scènes récentes les choses anciennes, celles de
mon règne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes
méconnues, minutes si chères à présent! Riens que je voudrais revivre au
prix du restant de ma vie!

Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs
butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne à
l'amertume.

C'est une assiettée de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant
ton lendore de frère et que tu plantes à présent devant ton _baes_
fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et
le chemin bordé de saules, qui me conduisait à ta porte; l'accotement
étroit et poudreux, longeant le fossé stagnant, et, par delà les blés,
l'éclair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui
tombe, et la cloche du village qui te fait dire: «Déjà neuf heures!» et
la nuit fermée sans un réverbère, sans une lanterne, quand je sors du
cabaret. Et nos mains et nos lèvres qui se concertent une dernière fois
dans l'ombre, après que tu as poussé les volets....

Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour
les scander, cet éternel: «Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de
ce monde!»

O chère bête qui me manque!...

Dire que je sais même à présent, à quel moment tu soupirais! Dire que
tout cela est passé, bien passé; que tu ne me seras jamais plus ce que
tu m'as été, que je vieillirai, que je vieillis....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

Ah oui! le Jardin!



PARTIALITÉ


                  Au dieu de l'Esprit et de la Discipline
                  s'oppose le Dieu de la Nature
                  et de l'Ivresse, à la force purifiante,
                  la force ogiastique, au grand éducateur
                  de l'homme, la grand trouble
                  des âmes, l'ardent imitateur des êtres.

                               Edouard Schuré.

Te le rappelles-tu, chère âme, ce dimanche, en Campine, il y a trois
ans....

Nous descendions du tramway à vapeur à Saint-Antoine,--_Sinte-Teunis_,
comme ils disent là-bas, familièrement, en câlinant presque le bénin
patron. Oui, nous avions usé de ce tramway à vapeur qui dessert à
présent, dans les deux sens, la réfractaire contrée à l'orient d'Anvers.

Je nous vois encore quitter la chaussée, pour détourner, à droite,
derrière une ferme, puis nous engager, à travers la bruyère, dans un
sentier sablonneux menant à cet écart de Zoersel, dont le nom seul,
musique de source qui sourd, nous captivait.

Comme nous marchions, allègres, mais taciturnes, non sans nous enliser
dans les ravines, la pensée du prosaïque véhicule que nous venions
d'abandonner persistait à m'irriter l'esprit. Ainsi le déboire s'attache
au palais. Pensée très latente et pressentiment plutôt que sentiment.
Fâcheux point de départ, tout de même, car, à propos de ce tramway de
malheur, je me remémorai la récente indignation d'un journal très
éclairé contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose
dans ce genre:

«Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes?
(Consciencieuses, l'épithète y était, et juste, quoique le scribe ne
l'eût pas fait exprès.) C'est édifiant. On s'est imaginé que le chemin
de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose
tous les obstacles possibles à la construction de son réseau. Tous les
jours on signale des actes de mauvais gré, qui vont parfois jusqu'au
crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'énormes pierres,
et l'on arrache les rails là où on (_la-ou-on! la-on-ou!_) croit
pouvoir le faire sans être surpris. On dérange aussi les aiguilles des
excentriques pour provoquer des déraillements; de grands malheurs ont
déjà failli arriver.

«Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire oeuvre pie, ont
tiré un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre
Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si
révoltant, l'ignorance et la brutalité de nos ruraux, sont attestés par
le clérical _Phare de l'Escaut_ qui les déclare dignes de peuplades
sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractéristique encore, que
ces méfaits se commettent avec la complicité morale de toute la
population qui y applaudit.»

La diatribe ne me revint pas intégralement à l'esprit en cheminant dans
les varennes hantées par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais à
en reconstituer les principales beautés. Je me répétais ces phrases
topiques et les ruminais avec un singulier délice. Ces voltairiennes
doléances me rendaient encore plus chère l'atmosphère de cette matinée
dominicale au coeur du fruste pays.

D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit
d'imaginer le pire opprobre dont la foule répouvée accablerait mes
élus!...

Si je ne te communiquai pas, à mesure qu'elle se développait, cette
méditation en quelque sorte apéritive, c'est que je craignais à une
méprise de ta part devant l'indéterminé, et peut-être à une injustice,
devant l'apparente férocité de ma pensée. Peut-être appréhendai-je que,
traduite en paroles, elle ne s'éventât comme un bouquet compliqué et
subtil. Pudeur de la très intime pensée! Peur de la voix qui trahit ce
que la parole déguise. Silence gardé non par crainte de trop bien se
comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez....

Que de circonstances entretinrent et rehaussèrent ces évagations!

A mi-chemin de l'étape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper
ta légère toilette de barège, elle suffit pour mettre en liesse la
végétation altérée. L'odeur aromatique et pénétrante que cette aspersion
fit sortir des arbres!

Ma ferveur patriale s'en réjouit comme d'une caresse arrachée à ce ciel
renfermé et à cette plaine exclusive.

Le pays m'assimilait à ses crânes réfractaires. Il me savait épris de
longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d'été de la Saint-Médard
qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons,
mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands
arbres au choc des nuées mamelues.

Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque défaillir de
gratitude au parfum réveillé, au parfum vierge des sèves. Les essences
pubères, titillées par l'averse, s'efforçaient de précipiter, à forces
d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent à venir. Chaque rideau
d'arbre émettait son arôme particulier. Dans ce concert, le parfum des
chênes était le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les
bouleaux expiraient des senteurs moins âcres, moins effrénées. Les pins
religieux et continents, trop tentés, trahissaient leurs angoisses par
des bouffées d'encens mystique; tandis que bruyères et genévriers, non
moins effervescents, se livraient aux abeilles éperdues.

Comme, par ce temps équivoque, pays et paysans étaient corrélatifs! Et
ce ciel verdâtre où des quadrilles de nuages s'entraînaient pour la
chevauchée décisive ou s'évitaient, avec des feintes de lutteurs qui
tardent à en venir aux mains et qui, avant le corps à corps, amusent et
exacerbent l'anxiété du tapis! Et, par moments, cet horizon plombé,
opaque, tout d'une teinte, traversé d'obliques éclairs et de fallacieux
coups de soleil!...

Autant d'annonciateurs des faces mystérieuses, délicieusement
énigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques
aux félins et inquiétants sourires, aux poses languides aux lents
regards capons!

Et, plus bas, la verdure mouillée, en sueur, luisait comme après la
rixe, l'amour ou la corvée, les roses joues pleines. Et, sourdant du
sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive
qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait
que les broussailles!...

Qui dira jusqu'à quel point, mon aimée, nos sensations se rapprochèrent
durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les
miennes malgré que je râle et que je suffoque encore en les imaginant:

Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j'aurais dû t'aimer
mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents
ravisseurs m'incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de
mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes
oreilles, c'était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur
haleine au visage; les froissements des branches devenaient des
attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en éprouvais aucune
jalousie. Nous avancions. Sans m'échauffer tu te blottissais contre moi.
A l'entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages
rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait
accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t'arrêtas net
comme si des bras allaient t'étreindre et t'emporter. Je vis ce
mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entraînai en avant. Plus loin,
tu frissonnas à l'alerte d'un écureuil grimpant au faîte d'un sapin. Je
ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut
plus, jusqu'à notre arrivée à Zoersel, dans ton coeur comme dans le
mien, qu'un doux et mystérieux serrement, qu'une angoisse étrangement
voluptueuse.

Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!

Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d'un
dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une
sorte de carrefour, devant le cimetière, à l'heure où finissait la
grand'messe.

Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers,
campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses
paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets....

_C'était eux_:

Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des oeuvres
urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les
réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du
cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop
tiède et les sèves exaltées.

Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les
ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs
bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le
cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus
dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à
l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras
croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et
luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses
oeillades de sa paroisse.

La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de
poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans
comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds
comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faïence, l'air timide et passif,
coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux
prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de
complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et
grêlés, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le
non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la
pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante,
tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour
pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre
et lapidé pendant l'épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et
dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau,
plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement
beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rôde
autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de
tenter le démon....

Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter!

Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas
ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés
encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit
mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles
pétales. Pataudes à l'épiderme résistant, préparées, par les morsures du
soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs
galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes
étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les
foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des
granges.

D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne
les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi
libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans
préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de
lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d'essayer leur
coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village
et, comme elles disent, on n'achète pas un boeuf pour un taureau!

Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels
graisseux imprimés en caractères d'abécédaires à l'intention de ces
liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des
chapelets de buis.

Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et
l'immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la
communauté; nous manquions à l'édifiante séparation des jupes et des
blouses.

Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous
dévisagea, à droite et à gauche, d'un air torve et pantois.

Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant,
j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la délicieuse
angoisse et le charme pervers. Ce monde m'était plus affectif que
sinistre.

Massés sur le mamelon au pied de l'arbre, affriolés au passage de leurs
pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un
fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à
l'heure?

J'augurai d'emblée leur solidarité dans n'importe quelle entreprise, et
un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable
citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'à toi, ils me passeraient
sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence,
en se dégorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du même coup leur
haine contre la cité.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je
refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.

Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu
voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne
t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de
te trouver à leur goût; misérable que j'étais, la perspective de la
consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta
beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de
notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle
perspective de criminelle béatitude.... Pardonne-moi la révélation d'une
faiblesse aussi irrémissible que le vertige!...

Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de
l'habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur
mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus
précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite
continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de
supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés,
gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle,
qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un
d'eux, précipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!

J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'étais
presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale
réprobation des gens de la ville.

Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait à supposer que je ne
parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent
pas dupes de ma crânerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre
à mon abord résistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent
et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile
se révélait notre communion.

Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de
les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à
quoi t'en tenir sur l'héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de
méduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs
prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une
promesse de carnage, les flattait et les suppliait.

Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit
l'attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être
des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient
une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d'oeil
obliques luisardaient comme des braises.

Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés,
jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis
à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la
tête sous l'anathème de ces prunelles!...

Ce qui m'entraînerait décidément à supposer que les villageois nous
épargnèrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'à mon
simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant
ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l'air
d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme
rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu
nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre
race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.»

A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu'ils nous
gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards.

Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés....

Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée
par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se
tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu
avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:

--La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne
viennent vous réclamer tout à l'heure les fleurs que vous leur dérobez!

Et elle s'en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n'empêcha pas
la galerie de l'accueillir à son retour par des vivats et des effusions
de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d'une de ces
énormités qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques
grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience.

Hors de danger, nous n'échangeâmes pas un mot.

Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je
m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'épiloguer sur
leur licence, que d'avouer ma blâmable partialité à leur égard.

--Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas à se plaindre! Les lurons
sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et
tant pis si l'expression en est un peu crue!

Et, pour rester sincère, j'avouerai qu'il y eut chez moi, après
l'inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de
soulagement.

Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d'orage, d'un
orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir
morne et refoulé, de leurre poursuivi et d'amour éludé, de forces aux
prises avec l'inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes,
dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui
suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les
arbres flagellés par l'ondée et ne cessant d'expirer leurs sèves sans
parvenir à en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout
dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant
entre nous un secret ou plutôt une sécrétion.

Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner
contenance, tu complétais ta moisson d'améthystes fleuries. Que craindre
encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait
guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière.

Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand'route
banale et le non moins banal railway.

En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouvé, assemblés au
carrefour, tes inquiétants admirateurs.... Pourquoi éprouvais-je le
besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus
nous nous en éloignions, plus l'arbre tutélaire et sa nichée de rustres
florissants m'obstruaient la mémoire.

Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au
départ qu'au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou
mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion
sourde qui n'éclatait pas.

Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre;
et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu!

Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter
notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anéantir, tout ce qui
nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions
plus....

Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre
inavouable malentendu.

Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d'heure en
heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du
tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.

L'aspect sous lequel s'annonça leur contrée justifia leur excessive
originalité. Sous peine de discordance, c'était bien ainsi que devaient
se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne
pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant.

L'après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste
«Bruyère des Vanneaux».

Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque
et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires
faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et
des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose,
et qui se dissout faute de s'épancher.

Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu
cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon,
se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin
sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l'horizon à feu et à
sang, consomma son rouge viol.

Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère
obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de
tendresse, tandis que la bruyère t'éclaboussait de ses rubis....

Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'être livrée à ta
place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.



HIEP-HIOUP!


La ferme du _Boschhof_ ou «Maison Forestière» était située
entre Wortel et Ippenroy.

Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres
d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert
noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés,
entourés de genévriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares
chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air
de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque
toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la
plaine est quiète et amortie.

Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants
primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du
voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité
d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de
contrebande, de braconnage et de maraude.

Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de père en fils, fermiers et
gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise
aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la
contrée.

Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de
vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme
les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son
père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela
Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de
fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du
collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans
son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme
campinoise.

L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour
sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir
ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et
son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se
connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre.

Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune
homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de
n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle.

Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta
d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries
et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance--puisque
cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois,
de l'autre côté du _Boschhof_.

Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu
de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables
consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la
fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de
liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa
clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents.

La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux
ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de
deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée
par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les
terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide.
Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage,
les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les
braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde
à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât
ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop
de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine.

Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent,
elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au
juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui
détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent
de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là,
elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant
tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée
_Hiep-Hioup_! à cause de ses interjections favorites qu'elle
accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt
elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.

Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè
Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait
jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la
mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la
légion des tourmenteurs du pauvre monde.

Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux
bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa
façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir,
elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de
ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la
ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le
blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle
lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les
talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!»

Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait
jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille.
Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se
trouva inférieur à son poste.

Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à
l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à
dénicher des oeufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se
réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique,
il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les
oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et
le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien,
laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla
sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes
jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur.

Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le
garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de
procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il
demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette
physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif
qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette
voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies.

Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne
contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha
maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais
de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux
alentours du _Boschhof_ et opérait pour ainsi dire à la barbe
de Jakkè.

Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme,
et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de
l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se
mesurer une troisième fois avec elle.

Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur
arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si
étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il
répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il
n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait
cru sous l'influence du genièvre.

--Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le
nigaud!

Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les
gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais
cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à
tout venant.

Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en
train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le
_Boschhof_.

Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé
la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans
trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le
trouble-fête.

Jakkè commença par insinuer rapidement le poing entre l'étoffe et la
chair, dénicha le furet et lui tordit le cou. Puis, après avoir rejeté
loin de lui l'animal et secoué ses doigts sanglants cruellement mordus
par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le
garde-champêtre de Wortel. Cette exécution avait fait l'affaire d'une
seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sûr on lui avait
changé son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue
de la stupéfaction causée par ces procédés expéditifs et qu'elle essaya
de ses grimaces habituelles. Menaces, défis, cabrioles, cris de rage,
regards de basilic ne parvinrent pas à intimider le justicier. Il fallut
qu'elle emboîtât le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton
très calme qui mit le comble au dépit de sa capture.

L'instinct de la braconnière la servait mal; il lui eût suffi, en ce
moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la résolution du garde,
pour qu'il la relâchât de nouveau.

Car elle avait deviné plus juste l'autre fois: Jakkè aimait Hiep-Hioup.

L'honnête garçon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas
les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait
été retourné jusque dans les moelles par les simagrées de cette
créature. Mais la chose était si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se
l'avouer à lui-même et qu'il se fût tué plutôt que de la confesser.
Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mère vaguement inquiète
insistait pour qu'il prît femme, il répondait à ses propos avec une
brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrés autrefois. De là
aussi, des luttes, des remords, et l'énergie inattendue dont, voulant
réagir à toute force, il venait de faire preuve.

Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des
enchantements de Hiep-Hioup tourna à sa confusion et le perdit à
jamais.

Procès-verbal ayant été dressé, la picoreuse citée devant le juge de
paix et Jakkè appelé en témoignage, celui-ci, revenant sur ses premières
déclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait à tel
point dans ses deux dépositions, qu'il faillit se compromettre lui-même
et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de
Wortel, accourus pour assister aux débats, constatèrent que le garde
avait eu plutôt l'air d'un accusé que d'un plaignant.

Affligée d'un casier judiciaire très fourni, où les récidives ne se
comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamnée au maximum, c'est-à-dire à
quinze jours d'internement au Dépôt d'Hoogstraeten, en dépit des
rétractations de son accusateur.

Avant de les entendre énumérer à l'audience, Jakkè ignorait le total et
la variété des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de moeurs
et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait
dû guérir un brave garçon comme lui de son obsession maladive; au
contraire, ces tares ne firent que ragoûter son penchant, et la
sentence prononcée, il s'en voulut amèrement de valoir ces nouveaux
ennuis à cette «cavale de retour» comme l'avait appelée le juge.

Hiep-Hioup prit gaîment la chose. La prison, elle en avait assez mangé
pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakkè
l'avait amusée plus que les autres. A présent elle était sûre de le
tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage
à Hoogstraeten! Non pas qu'elle sût le moindre gré à Jakkè de ses
sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa
dénonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais
aussi violente que l'amour du garde.

Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irréguliers,
qui avaient fait escorte à leur commère, ne manquèrent pas de colporter,
par tout le village, la narration de ces débats édifiants.

Ces lurons, amants honteux et dégoûtés de la ribaude, commençaient à
présent à tirer vanité de leur conquête. Auparavant ils se l'étaient
passée et repassée sans jalousie, sans rivalité; ils se la partageaient
en bons zigs au bord des fossés, comme le reste du butin commun. Du jour
où un garçon propre haletait après sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce
rebut, ce pis-aller, devenait presque une maîtresse avouable.

Il en advint que ces pendards commencèrent à considérer Jakkè comme leur
égal et leur affilié. Ayant fait son temps à Hoogstraeten, Hiep-Hioup
encourageait leur insubordination. Et quand Jakkè intervenait et les
menaçait du juge: «Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as
plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est à
elle que tu dois t'en prendre!»

Jakkè se sentant lui-même en défaut, lié par ses complaisances
premières, n'avait garde d'insister.

Une fois qu'il avait simplement menacé un braconnier de profession,
quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, à l'heure de la ronde,
foncèrent sur lui avant qu'il eût eu le temps de prévenir cette ruée, le
battirent comme un chien, le dépouillèrent de ses vêtements en ne lui
laissant, par ironie, que son képi galonné aux armes des comtes de
Thyme, et, l'ayant lié à un arbre, son fusil chargé passé entre ses
entraves, ils le laissèrent là, à la merci de la froidure et de la
bruine de décembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec
les ruraux timorés et méfiants qui se rendaient au marché de la ville,
avant qu'ils consentissent à le détacher. Quoiqu'il eût reconnu ses
agresseurs sous la suie dont ils s'étaient mâchurés, au grand étonnement
de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit même son
possible pour étouffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gré de
cette coupable longanimité et quant à ses agresseurs, ils lui rirent au
nez et se vantèrent même en plein cabaret, et devant lui, de cette
excellente farce.

Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir à en
détacher sa pensée. Et des souvenirs de ses livres du séminaire, des
«vies de saints» lues autrefois au réfectoire achevaient de le troubler.
Il n'était pas loin de se croire possédé du démon.

Hiep-Hioup s'était juré de mener au désespoir ce grand blondin si sage
et si honnête. Bien décidée à n'être jamais à lui, elle aurait voulu
qu'il se rendît à merci, et pour l'assoter, pour exaspérer son désir
sournois, elle se livrait au premier venu, de préférence au plus
débraillé, au plus misérable.

Lorsque Jakkè la rencontrait, elle était toujours accrochée à l'encolure
d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant
d'un sentier, le batteur en grange à qui elle se cramponnait comme la
flamme à une branche résineuse, la repoussa d'un poing brutal, en
glouton repu qui demande une trêve, ou peut-être, garçon à scrupules, se
montrait-il vexé d'être surpris accolé à cette paillarde. Jakkè qui
pressait le pas entendit la femme dire au bourru: «Ce n'est pas celui-là
qui ferait le dégoûté!» Et de sa voix rauque et stridente, elle héla le
fuyard: «Hein, que tu ne dirais pas non! hé! toi! la Sainte-Nitouche?»

Il passa, stoïque, sans plus lui répondre que les autres fois. Et
pourtant il voyait rouge. Des fumées homicides lui brouillaient
l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou
celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque
toute la population mâle du village y eut passé!

Il cachait sa passion comme un mal innommable; il espérait mourir avant
de se déclarer.

A la vérité aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient
les bavards de la paroisse et si les commères et les envieux se
déclaraient suffisamment renseignés par les allures équivoques du jeune
Overmaat, les bonnes âmes doutaient encore d'une folie claironnée
seulement par Hiep-Hioup et les mécréants de son espèce.

Mise au courant par une voisine charitable, la mère Overmaat, la toute
première, quoique tourmentée du changement survenu chez son garçon, se
refusait à attribuer ses lubies à une passion déshonorante. Elle se fût
même fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle
craignait que ces histoires forgées par des compétiteurs du garde ne
vinssent aux oreilles de «leur seigneur».

Un dimanche de kermesse, Jakkè rencontra Hiep-Hioup à la danse dans le
principal cabaret de la paroisse.

Entourée d'un trio de blousiers, garçons de charrue ou botteleurs
fortement éméchés, la noiraude se prêtait aux privautés les plus
expansives. Elle sautait à tour de rôle avec l'un de ses compagnons. On
demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de
femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-à-vis à la
braconnière, force fut à deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De
plus en plus allumés, les trois lurons ne la ménageaient pas: ils la
trituraient comme une pâte, la pinçaient à la faire glapir,
l'étreignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant
l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres
danseurs, se souciant peu de se frotter à ces falots, leur laissaient le
champ libre, faisaient cercle, et s'ébaudissaient, narquois, égrillards,
mais méprisants.

Avisant Jakkè dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires à
corser encore leur pantomime et elle-même redoubla de laisser-aller;
elle gigotait, se pâmait, se renversait entre les bras des maroufles,
roulait des yeux hébétés; puis, après une prostration, se dégageait
brusquement, galvanisée, se tortillant comme une pouliche en folie.

Échauffé par plusieurs gouttes de genièvre qu'il avait sifflées coup sur
coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakkè profita d'une pause,
écarta les regardants, marcha délibérément sur Hiep-Hioup et d'une voix
qui démentait l'assurance de sa démarche, il lui demanda la première
polka.

Dans la salle on se trémoussa; on salua ce scandale par d'ironiques
bravos. Jamais à la kermesse, en présence des honnêtes filles du
village, un gars qui se respectait n'aurait engagé cette perdue. Et
voilà que Jakkè Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoité par
plus d'une de ces héritières, s'oubliait, se ravalait à ce point! Pas
une protestation ne s'éleva. Mais quel anathème dans ces trépignements
et ces vivats féroces de la galerie!

Jakkè n'entendait point le tollé. Déjà, il faisait tourner Hiep-Hioup.
Lui, pantelant, ravi, se croyant élu pour de bon; elle, triomphante,
mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des
honnêtes gens, l'affront infligé aux filles à marier, enchantée surtout
de la chute de ces orgueilleux Overmaat.

Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie,
elle accepta de boire à son verre. Pour la valse suivante elle lui donna
la préférence sur le plus irrésistible des polissons de tout à l'heure.
Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas négliger complètement
ces boute-en-train; elle força Jakkè de s'entendre avec eux; ils lui
cédèrent leur tour de danse pour quelques verres de bière, pris, en
trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants
n'étaient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrangé l'hiver
d'avant! «Sans rancune?» lui dirent les drôles en choquant leur verre
contre le sien. Il dévora sa rage et se prêta à leurs railleuses
effusions. Enfin, après lui avoir infligé ces écoeurantes humiliations,
la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la
reconduire.

En route, dès qu'ils se trouvèrent assez loin de la salle de bal, il
voulut l'embrasser et la lutiner à son tour. La nuit de juillet dans
laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivrées,
aiguillonnait son morne désir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et,
comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta.

--Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des
crapules!

Il les énumérait avec jalousie.

Sa fureur rentrée, son humeur refoulée rompait les digues. Elle, très
calme, le défiait et le matait encore.

--Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils
t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession à
ces récidivistes! Ah! tu les méprises! Ils ne valent pas moins que moi
pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir à
distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir
toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le
dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne
veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu
bien? Je me régale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me
dégoûtes!

Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu'à mêler le sentiment à
cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui
procurerait un logis plus décent et pourvoirait à son existence. Elle
serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il
se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine.

On avait dû les suivre, on les épiait, car lorsqu'il élevait la voix,
des rires mal étouffés et des chuchotements moqueurs faisaient écho,
dans les taillis, à l'hilarité de la coquine. Un choeur invisible
reprenait le crispant refrain.

Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakkè, le coeur serré,
la sève en ébullition, voyait ses chances diminuer à chaque pas et cette
occasion tant attendue lui échapper.

Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au
secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppôts du bal
débouchèrent des taillis, agrippèrent le galant et le maintinrent tandis
que la gaupe se relevait. Comme il se débattait ils le daubèrent; il
écumait comme un épileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler,
sans connaissance, au fond d'un fossé. Une troupe de paysans
approchaient, sinon ils l'eussent traité comme la première fois. Ils ne
s'étaient même plus donné la peine de se noircir le visage.

Sorti de son évanouissement et parvenu à se désembourber, il entendit
les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au
loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait
rougeoyer les lucarnes à travers les arbres. Un instant il songea à les
poursuivre, à les rejoindre dans leur repaire, mais démoli, maltraité
comme il l'était, comment recommencer cette lutte inégale? Ils
l'auraient achevé.

Il se résigna donc à rentrer. Au _Boschhof_ aussi il y avait encore de
la lumière. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mère veillait,
assise dans un fauteuil, auprès de l'âtre éteint, frileuse malgré cette
étouffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant
elle ne s'attendait pas à cette apparition atroce. Jakkè, sans
casquette, le sarrau déchiré, le pantalon presque arraché du corps,
meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du
déshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en présence du
pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux
de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et
alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.

C'en était fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui
avait coûté; mais à présent qu'on savait toute son abjection, il se
trouva presque heureux de ne plus rien avoir à cacher.

Sa mère ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune
explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne
parviendraient pas à le sauver.

Il retourna lâchement auprès de celle qui avait failli le faire
massacrer mais n'en obtint rien de plus que la première fois. Il revint
à la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser
fléchir, elle redoubla de cruauté.

Pour la mère Overmaat, la déchéance de Jakkè était tellement
inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection
lui eût été inspirée sans le secours d'un maléfice.

Inquiète non seulement pour la position de son enfant mais encore pour
sa santé, elle se résigna à faire une démarche pénible. A l'insu de son
fils elle se rendit, elle, fermière honnête et considérée, chez ces
étrangères de malheur, chez ces voleuses et ces sorcières, et les
supplia, la mère et la fille, de retirer le sort jeté sur son pauvre
garçon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de
connivence, feignirent une violente colère d'être prises pour des
associées du diable, et congédièrent la veuve Overmaat en lui
conseillant d'envoyer son fils à Gheel. En sortant de cette masure, le
coeur saignant, persuadée de plus en plus des pratiques infernales de
ces femelles, elle rêva un instant de les enfumer et de les brûler dans
leur taudis.

A quelques mois de là, le malheur redouté par la mère arriva. Après
plusieurs avertissements et sur les dénonciations répétées des gens du
pays, le comte de Thyme se décida à donner congé aux Overmaat et à
retirer à Jakkè la surveillance de ses domaines. Il leur accordait
jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.

Mais cette éviction n'était plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat
n'avaient pas à craindre de se trouver sur la paille le jour où «leur
seigneur» leur retirait sa confiance. L'état de son fils alarmait
autrement la digne femme! Il dépérissait de jour en jour, perdait
l'appétit, dégoûté de toute occupation, toujours plongé dans ses
rêveries malsaines. Alors la mère qui n'avait que cet enfant, eut
recours à un sacrifice suprême: «Eh bien, dit-elle au malade, un moyen
nous reste de te guérir et de désarmer celle qui te tue lentement....
Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme
où tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'années, mieux
vaut nous fixer dans un autre pays....

«Tu guériras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas même
forcé d'entamer ton héritage. S'il te faut _cette femme_, à toute
force, épouse-la. Elle s'amendera peut-être; puis on ne les connaît
pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakkè, et il
faut que tu vives...»

Jakkè remercia à peine la sainte femme. Déjà il volait à la recherche de
Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'écouterait! Il la rencontra trôlant
par la campagne. Elle reçut cette proposition inouïe sans broncher. Son
visage blafard exprimait à peine une joie équivoque. Lorsque le pauvre
garçon eut cessé de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle
éclata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son
fameux: «Hiep-Hioup!»

Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et
clama: «Hé, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!»

Les tâcherons qui retournaient la terre à quelques mètres de là,
délaissèrent leurs herses et leurs bêches et accoururent, affriandés:

--Non, vous ne savez pas ce que Jakkè Overmaat me propose très
sérieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu'à dire oui
pour être sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la
jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des
braconniers et des rôdeurs de frontières!

Et comme les autres interrogeaient Jakkè d'un air apitoyé, le temps de
rire de sa folie étant passé, pour tous, sauf pour l'implacable
Hiep-Hioup, il hocha la tête, tout piteux, confirmant ce que la
diablesse venait de publier.

--Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh
bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour
épouse, je persiste à ne pas vouloir de lui, pas même pour mari, pas
même pendant un jour, dût-il même crever et me débarrasser de sa
personne, sur l'heure, après la bénédiction du curé!»

Tous se taisaient consternés, partagés entre de l'horreur pour la
méchanceté de cette gale et de l'estime pour son désintéressement, ne
sachant au juste quel était en ce moment le plus fou des deux, de celui
qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce
parti inespéré.

Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des
laboureurs interloqués un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une
graine de réfractaire, en manches de chemise, la culotte rapiécée et mal
soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa à
pleines lèvres, puis se retourna vers Jakkè:

--Tiens, regarde.... Plutôt que d'être ton épousée!...

En voyant chanceler Jakkè, deux des manouvriers le prirent chacun par un
bras et le ramenèrent au _Boschhof_. Il s'était laissé faire comme un
qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui
arrive. On dut le coucher, il tremblait la fièvre et délirait. Sa mère
le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrième soir, comme il
dormait bien, sans crier et sans se débattre, la pauvre femme, cédant à
la fatigue, s'était assoupie à son tour dans l'alcôve contiguë à la
sienne. Il se réveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures,
l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur
d'éveiller sa mère, décrocha son fusil chargé, et sortit, presque
dispos, ce qui s'était passé ne lui laissant pas même, sous le crâne, le
souvenir confus d'un cauchemar.

Cependant, à mesure qu'il s'engageait dans les sapinières, sous
l'influence de cette brise presque froide qui précède la pointe du jour,
et qui donne tant de lucidité à la mémoire, l'image de Hiep-Hioup se
levait dans le crépuscule de son esprit. Cette image montait et
grossissait comme là-bas à l'horizon, derrière des nuées légères, le
disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son
désolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours,
pas les émotions qui l'avaient jeté sur le flanc. Il se rapprochait
cependant des scènes récentes. Il allait se souvenir de la conversation
avec sa mère, du consentement accordé à son mariage, de sa suprême
démarche auprès de Hiep-Hioup.

Et sa vaillance ressuscitée à l'atmosphère guillerette et saine de
l'aube, diminuait, à présent, à chaque pas.

Un froissement prolongé de branches et de broussailles.... Quelque
braconnier sans doute. Il redressa son arme, épaula, marcha dans la
direction d'où venait la rumeur.

Deux ombres sortirent d'un fourré et galopèrent pour prendre le large.
Dans l'individu mal rhabillé qui détalait à toutes jambes, le garde
reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la
voir, il savait quelle était la seconde ombre....

Et maintenant il se rappelait tout....

--Halte! râla-t-il.

Quoique le gamin eût une forte avance sur sa compagne:

--Dépêche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui.

Elle-même s'exposait, prenait son temps.

Elle se retourna, tordit d'une main, pour la réunir en torsade, sa
longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre
main son corsage dégrafé. Jakkè entrevoyait son sein brun et irritant.

Les yeux humides, mal réveillée de la volupté, elle était cruelle et
désirable.

Jakkè en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa première balle ne
l'atteindrait plus.

Alors, rassurée, capable de dévouement pour le galopin vicieux ramassé
au bord d'un champ, mais éternellement mauvaise pour le garde, elle
éclata de ce rire que Jakkè ne connaissait que trop. Il tira.

Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche.

Hiep!...

Hioup! lui resta dans la gorge.



AUX BORDS DE LA DURME

_A Eugène Demolder_.


Qu'elle fut douce l'accordéonie aux bords de la flamande rivière en
cette chaude après-midi dominicale!

C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés
sur un banc à la porte de l'auberge.

De la bière? Ah je buvais bien autre chose.

La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que
la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland
croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur
lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore
vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de
halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels!
Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de
rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries
d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau
pascal.

La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais
quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière
sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure
le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en
affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai
laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis
longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon
chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la
Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....

Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale
aventure de la journée.

Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en
quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de
splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel
convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de
nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire
jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps
s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son
essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un
spasme plus tragique que l'éclair....

Or, le moment mémorable de cette journée,--non, cet instant majeur de ma
vie,--se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge,
au bord de la dormante Durme.

Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon
coeur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur
qui me rendit mon âme!

Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse
rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique,
qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques
morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe
de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés
non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.

Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge
l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile,
cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux
pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les
terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au
friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux
trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles,
aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au
cliquetis des couteaux.

Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de
l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.

Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras
croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et
dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants,
ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur
avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au
point de régler les battements de mon coeur à ses notes saccadées, cette
misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et
secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!

Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une
béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de
bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou
de Wagner?

A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut
capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que
le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me
semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette
musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie,
lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits
paysans.

L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient
d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et
la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et
un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après
cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait
croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a
transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!

Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de
chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si
souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit
homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes
harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!

A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers
nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon
visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.

O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne
reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me
parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur
l'émanation de ta chaude et printanière présence!

Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui
imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de
s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que
tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la
sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux
garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette
après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des
premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière
flamande!

Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur
dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai
comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage,
quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me
dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par
cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa
nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux
bords de la Durme!

J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au
front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les
doigts câlins de la mère....

J'avais le coeur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment
de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant
de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux
bivacs passionnels!

Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée
et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et
rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de
Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu
mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un
fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des
brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive,
tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta
place ou ton coeur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te
surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en
attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu
réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme
comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il
y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu
pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce
monde, pour m'administrer la dernière grâce.

Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et
même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret?
Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi,
je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le
moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de
la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras
aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui
t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es
meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous,
entends-tu! O je te le jure.

Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer
enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps
endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté,
mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale
qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de
pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous
la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est
tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de
trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la
dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre.
C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes
chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me
représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....

O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres
rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton
plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note
suprême de cette accordéonie....

J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon
arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la
plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu
songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et
dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs
fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du
dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.



GENTILLIE

I


Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent
la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et
de son teint mordoré.

Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les
dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour
descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les
fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir,
le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans
les mystérieuses cachettes.

Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés
cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent
d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai
trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop
le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié
et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre
pattes, son fidèle chien Dapper.

Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le
troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.

Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers
s'embusquent derrière les haies.

Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un
valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de
terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule
du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la
complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre
que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la
circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un
bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre
d'alcool flamand....

Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et
Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une
maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge
attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille
tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les
chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les
éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le
chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte
se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt
et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une
fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le
contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore
une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son
chien et leur marchandise.

Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur
le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des
dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis
qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs
élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par
instants dans le blanc soleil fantôme....

Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant
l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise
dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et
rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les
parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot,
loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve
intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires
haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses
mémoires.

--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide
qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille
francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde,
attablé avec l'anonyme fraudeur.

Et comme les autres écarquillent les yeux.

--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a
traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et
des lainages d'Angleterre.

Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir
sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait
garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de
sa personne.

--On dit Pintloon fils du diable?

Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je
l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à
Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on
le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il
opérait à la côte.»

Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de
flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque
des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de
Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus
audacieux.


II

Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible
bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les
font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.

C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de
Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa
promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec
ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles
comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon
Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot
ne semblent pas alarmer la fillette potelée.

Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand
cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse
ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et
entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire
apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans
l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,
sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas
plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne
tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander
flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât
seulement à lui tendre les pincettes.

Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi
qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid
aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait
pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de
pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se
mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le
brave Sander!

Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois
vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval
du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de
Neuvaine.

A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du
village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte
Véronique.

Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite
depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en
inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront
à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en
esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le
voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les
lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les
merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,
aussitôt après la rentrée des moissons.

Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours
été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur;
vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En
attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a
beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de
Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant
comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste,
Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses
bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions,
mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux
qu'admiratif.

--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur
gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne
peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre
vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles
à côté d'un mâle de votre espèce.

--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer
de tactique.

Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre
légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:

--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de
mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....

--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!
l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,
car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais
plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne
perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut
pas se marier....

Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il
venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait
sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle
n'entendait que secouer.

--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame
la vieille.

--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini
entre Sander et moi.

Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques
gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se
retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois
sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!

La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le
bras.

--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme
que celui-là!

--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de
fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et
de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah!
c'est ce que nous verrons, ma fille!

Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi
sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir
et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre,
sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien
qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que
l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter,
comme si c'était sa fille qui l'avait battue.

Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:

--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un
sort, raconte-moi tout, veux-tu?

--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la
veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard
couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution,
Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....

--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.

--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que
le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là,
devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela
bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en
suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui,
plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente
aimable, appétissant, plein de ragoût....

--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le
Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de
mon innocente enfant!

Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord
les bras vers le ciel.

Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à
tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,
autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait
prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de
la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un
sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans
que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou
fît seulement la grimace....

Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer
son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute
même pas.

Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses
filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros
ouvrages, les labeurs rebutants.

--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant
pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te
remettras avec Cierge de Neuvaine.

En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne
leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les
routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.

Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue
vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait
quelle force surhumaine.

Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie
s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de
rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le
digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop
mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les
récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le
grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si
crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent
et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en
vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.

A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un
califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie
la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.
Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce.
Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard
sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et
allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et
s'évanouit dans une rigole.

Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler
la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage
pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses
ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce
plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne
prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour
ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques
qui illuminent et régénèrent les consciences.

Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi
fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il
ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination.
En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie
frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.

Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.

Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de
l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de
ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la
malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a
tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer
Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout
ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure
des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses
pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au
visage le feu de ses forges éternelles.

La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,
l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de
l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.

Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon,
bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute
retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux
gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On
a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans
l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les
traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une
course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort,
la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître,
s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à
cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et
il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne
l'ait emporté!»

--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.
Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.

Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle
enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de
mal et s'engage dans la campagne.


III

Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose
l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son coeur
redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.

Ses suggestions ne l'ont pas trompée.

Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé
sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la
main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.

C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané
qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat
de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix:
le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce
noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.

En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied
aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines
noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel
Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:

--Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?

--Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose
convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»

--Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils
alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma
mie.... Allons, haut le pied ou je tire!

--Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.

--Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon!
Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite
au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....

Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.

--Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!

Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh
bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille,
lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse
d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien
que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives
peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre
de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de
faim...»

Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de
prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à
belles dents, il poursuivait sans même la remercier:

--Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer
pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens
de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec
lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il
t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la
Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils
et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.

Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.

Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique,
il sifflotait une bourrée.

Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses
traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à
Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que
de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le
contrebandier.

Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme
une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée
s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.

Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton
rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis,
remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que
dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement
que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en
crois, nous arrêterons les frais...»

--Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....

Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule
dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:

--Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à
l'amidon rouge....

--Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....

--Et tu as pu leur échapper....

--Au moyen de ceci....

Et elle lui montre un méchant couteau de poche.

Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des
bobos faits à la petite:

--Où es-tu blessée?

--A la cuisse. Une simple éraflure....

--Et cela ne t'empêchera pas de marcher?

--Oh! que non!

--A la bonne heure.... En route, alors!

Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner
l'ombrageux Pintloon.


IV

Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre,
mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se
relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il
regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès
d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre
celui-ci et Gentillie.

Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât
pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau
potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en
maraude.

Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades,
les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés
avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et
vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les
fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la
jetait par terre, la daubait en plein visage.

Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer;
mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une
tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin
naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.

C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle
étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que
ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe.
D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une
bête.

Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais
elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour
s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait
l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce,
baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait
au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée
et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait
par se féliciter de cette acquisition.

Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour
la rabrouer.

Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient
après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement
distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une
auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante
complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un
mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela
auprès de lui, sous les draps.

Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle
condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours
grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il
commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée
qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il
la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la
félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.

Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par
contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble
que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en
maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses
et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables
tueries.

Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais
traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son
souffre-plaisir.

       *       *       *       *       *

Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes
désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre
paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à
exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel
continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant
pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve
Verjans, et n'avait plus le coeur à de nouvelles poursuites.

       *       *       *       *       *

C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble.
Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs,
funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur
parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec
une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son coeur allait-il
enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de
sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura
avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»

Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les
genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son
homme courait se blottir plus loin.

Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle
reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une
planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais
nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une
balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les
rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un
buisson pour recharger son arme.

--Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont
elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il
s'abattit dans les hoyats.

En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient
tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le
grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut
l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se
jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net,
en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.

A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes
vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux
menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On
prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il
gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille
et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les
gendarmes l'avaient ligoté.

A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si
longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les
badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du
brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient,
riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la
merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher
un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en
joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule
qu'il leur avait donnée.

A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse.
Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.

--_Wel! Wel!_ C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait
éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le
rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du
«Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on
associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot!
Quelle honte! Quel opprobre!

Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.

Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une
brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu
ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient
interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle;
complice de son détestable amant.

--Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là?
Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche
Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et
d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte
des Flandres.

Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la
charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme
d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du
soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne
tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à
boire!»

Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla
se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme
si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.

Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un
tel moment chez la mère d'une voleuse.


V

Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans,
complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie,
pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida
l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois
mois de détention préventive.

Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune,
maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute
la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir
comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne
progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de
son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce
retour.

Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna
machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de
son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?

Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses
rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient
laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.

Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où
elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant
sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et
continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu
à peu la veuve aussi bien que la fille.

Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le
riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens.
Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à
son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a
de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.

Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:

--Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête
pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!

--C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?

Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:

--Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et
raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous
irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à
toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...

Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et
d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus
aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une
exclamation de dégoût:

--C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!

Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui
arracherait les yeux!

Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la
bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes
payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.

Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le
pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant
pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel
elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer
les yeux pour de bon.

Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était
enfermé Kriel Pintloon.

Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières
et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la
maussade muraille de briques sales.

Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de
flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les
sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la
repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses
informations suppliantes.

Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste,
apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison
cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'où il ne
sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.

Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins
déconcertante de la vie de l'Esprote.

Peut-être n'y croyait-elle pas?

Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de
la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa
suite.

Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers
écus mangés, elle chercha du travail.

A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste,
aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les
armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers
célibataires.

Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.

Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes
qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière
admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête,
lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés,
la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le
baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir
collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces
soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres
dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.

Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions,
poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair,
cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes
silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et
noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau
derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui
jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin
contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble
pour son poussin.

D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de
Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire _à quia_, lui
jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin!
Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne
sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas,
le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en
fuite à coups de pierre.


VI

Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand
garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire
comme celle de son auteur.

Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de
débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et
escapades.

Les soucis et les tracas de la mère redoublent.

Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend
la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus
Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins
quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de
carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le
hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude
travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne
savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit
officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la
mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et
effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer
pour le retenir auprès d'elle.

Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle
travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse;
tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et
jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa
trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.

Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute
vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de
femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les
quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se
nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros
Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes,
pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait
Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à
Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!

Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le
jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle
insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se
mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète!
L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!

Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au
jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme.
Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et
immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans
impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le
mettre hors de ses gonds.

Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux
plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries
entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les
petites gaupes du quartier.

Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une
maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant
les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les
corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu
plus d'argent à son _fiston_ et maître, elle surprit le gaillard, vautré
sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.

Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse
jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une
véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand
ébahissement des polissons.

Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à
comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si
risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour
le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons
des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.

Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient
volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.

Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du
lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux
ébats les plus lestes.

La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à
l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits
devenaient un simple simulacre.

Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.

Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars
revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée,
comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la
vieille rosse!»

Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de
guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et
tachées par l'enfant.

Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et
Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.



COMMUNION NOSTALGIQUE

(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)

                  Oui, s'est bien là le procédé inconscient
                  qui caractérise mes propres
                  écrits: l'amour de ce que l'on fait,
                  cette intensité de sentiment qui frissonne
                  sous des phrases en apparence
                  banales, cette nature de peintre
                  flamand qui fait que tout ce que notre
                  plume touche, prend l'aspect et la
                  couleur d'un tableau....

                    Henri Conscience _à l'auteur de
                          sa biographie 21 juillet 1881_.


S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se
représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette
peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les
papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale,
beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la
patrie.

Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce
Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante
tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses
derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore
de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous
permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal
incurable qui devait arrêter les battements de son coeur. Son état
critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de
rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire.

Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de
la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force
paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.

Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue
barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque
l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en
l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi
notre carnage de réputations usurpées.

Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de
l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises
du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un
tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de
ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre
lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large
front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique
des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité
de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience
de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste
reproche où perçait comme de la compassion:

--Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez
l'oeuvre de ce génie, de ce bon génie de _notre_ Flandre.

Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour
battu:

--Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme.
Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de
vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines.
Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels
fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les
pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de
keepsakes.

--Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction!
interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'oeuvre de
Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre?

Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi
usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.

_Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma
démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que
je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase
par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je
transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai
telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide
d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?

Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre
curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte
évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença,
lentement, presque en psalmodiant:

--Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le
conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait
rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes,
la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une
aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les
dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où
des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules
picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de
pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore
comme une cassolette.

Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des
ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au
cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser
dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se
mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement
cette activité dérisoire, à un silence absolu....

Immense, la plaine investit la borde solitaire:

C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages
bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes;
alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts
d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une
atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à
l'infini.

Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin,
il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une
intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour
un visage si allongé.

Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le
rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec
la voix chétive de la fileuse:

          _Ric-tic Attaque_
          _Ric-tic Atout_!
          _Hauts les bras_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!
          _Ric-tic! Atout_!...

Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa
servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente
d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère
s'oubliait jusqu'à la molester.

Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin
dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la
négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle
imagina de lui faire remplir l'office de la brute:

--Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits!
Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de
t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre
le beurre!

Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à
la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère,
s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se
laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais
trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de
consentir à cette abjection.

--Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser
à coups de fouet.

Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et
dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.

C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide
blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et
volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite
l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les
membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa
gaucherie même et dans sa saine frustesse.

Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette
tuerie l'a rejoint dans la cour.

--N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever
Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière
fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette
pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....

Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur
les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»

Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la
génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.

A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se
trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied
de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres
rythment le refrain bizarre:

          _Hauts les coeurs_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!

Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle
oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques
aliments.

Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête,
assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.

Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du
matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh
non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te
toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection
rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi....
Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté
de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je
ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je
ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce
matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu
avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe
balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en
autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais
t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de
nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux:
Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre
seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans
bouger, auprès de toi....

--Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à
condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas
seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les
champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....

Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait
botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel,
lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la
plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme
s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel
venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en
manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement
les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à
Westmalle le métier de maréchal ferrant.

En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant
avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du
forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui
donner du coeur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme,
et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta
la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de
justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un
recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis,
avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.

Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la
croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour
reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et
personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée
à leurs soins.

Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa
Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants,
visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré,
toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à
chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître.
Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion,
se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines,
et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et
plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et
d'honneurs.

Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant
dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène
sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien
que morte.

C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de
chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....

--_La Fille du Régiment_, en néerlandais!... risqua l'incorrigible
plaisant.

Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas
l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.

--Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le
conteur. Quelque coeur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce
là qu'un coeur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que
des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le
rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera
bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son
devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie
que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas
davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre,
en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette
et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du
lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève
se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus
monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à
une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....

Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout
autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays
d'imaginatifs.

Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle
hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut
pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en
entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de
signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il
mâchonne la tige par désoeuvrement et qu'il rejette avec la même
indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par
cet air.

Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul
dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau
abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime
aux notes du refrain coutumier?

Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère
le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il
va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve
où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait,
où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à
plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse
longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des
paupières, et qu'il revoie la _désirée_ à travers le brouillard
d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des
feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage
dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie
bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots
mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève
convulsivement à ces notes martelées.

La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner,
mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la
houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton
sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux
interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de
poste emportant Lena.

La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa
soeur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est
approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse
derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il
sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à
l'endroit endolori.

Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au
grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer
chaque jour par leur mère:

--Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que
tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les
nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que
l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant
père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!...
Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux!
Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu
donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille,
et toi, finir à Gheel?

Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner
le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....

--Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur
le jeune _baes_, gémit la maisonnée.

--Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.

Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.

A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui
reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce
prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui
montrant le hêtre:

--Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa
menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!

Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du
prêtre:

--Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise
d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée
assommerait le hêtre et le bûcheron!

Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite
l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme
un pénitent au confessionnal:

--Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement.
Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la
grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le
ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....

Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir
de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au
séminaire.

--Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous
souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de
huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous
ne saurez jamais la torture que j'endurais!

Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et
encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable
moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale!
Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu,
enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable
arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient,
plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de
sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église,
je remerciai Dieu à haute voix--j'ai dû crier comme un fou--de m'avoir
accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge
soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!...
Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois
tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je
l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices,
uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mêler à mon
sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me
sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce
hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les
étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à
des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'_elle_.... Et c'est
alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père;
jamais, jamais, jamais!»

A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses
larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais
oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit
pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble
une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en
défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond
mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le
visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à
son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait
toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos
âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.

Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre
émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais
en consultant de moins en moins le texte original, improvisant,
décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:

--Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé
son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par
des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle
put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande,
alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la
cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette
grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une
rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.

Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations
insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette
turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver,
son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs
penchés que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre à la mode et qui
paraient Lena d'un nouveau montant.

Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la
danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure,
s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle
oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec
une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon
où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle
semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel.
Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait
la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des
influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces
retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:

En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé
dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les
soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des
girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se
confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise
passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les
bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.

Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés
comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un
jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait
de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux
muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles,
venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle
s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les
pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une
persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans
s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de
quitter la fête.

De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de
plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette
obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était
jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques,
s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha,
comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle
demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses
appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des
nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action
d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche
fileuse d'autrefois.

Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour
faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de
nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.

Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les
dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la
gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille
avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à
l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque
héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.

Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait
jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle.
D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne
convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles
couleurs.

Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force
de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit
son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la
Campine.

Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les
événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps:
l'état de la malade empirait à vue d'oeil.

Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une
berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et
superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit
sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère
du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec
anxiété:

--Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un
mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée
de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai crié, c'est que
ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en
suis certaine à présent....

La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de
poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal
la tuerait.

Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de
la consomption sur cet idéal visage.

Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour
fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet
du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles
persécutent ses lèvres.

--Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu
m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu
voulais!...

Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.

--Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne....
Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon
père!

Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine,
quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie
d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux
le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne
cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!

--Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que
tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il
la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins
ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son
incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et
capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....

Elle s'interrompt.

Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire
extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains,
lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles
sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait
mal.

Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?

Le général prête l'oreille à son tour.

Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le
refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse
indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu
étranglée.

Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable
poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine
du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!

Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de
gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son
abominable complainte.

Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer
devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade
entrevit par la portière de la voiture.

En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable,
l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe
brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:

--Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce
point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous
informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour
la vie?

Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend
bruire des pièces d'or.

De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas,
général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et
dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie
d'enfance:

Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que
ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le coeur brisé,
vers la porte.

Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de
Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force
surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et
s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui
révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il
lui porte.

Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.

Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se
résoudre.

Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux
soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui
réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:

--O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul,
toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais....
C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux
protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne
l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne
voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la
vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...

Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite
éperdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur
sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme
jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent
l'accablant infini de leur mutuel désir.

En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en
râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents
d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir
son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de
forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras
l'un de l'autre.

C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui
s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent
lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui
restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.

Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus
d'onction encore:

L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle
passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.

Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui
l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente
félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et
plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps
frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages,
de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence
jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de
luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son
origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants
de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands
tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:

          _Hauts les bras_!
          _Chauds les fers_!
          _Francs les coups_!

Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le coeur: elle se consume en
regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon
d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de
n'appartenir qu'à lui.

De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses
farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.

En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers
timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du
Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.

--Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne
tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église.
Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce
monde!»

Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la
Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une
langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides,
l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu,
exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures,
de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses
victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.

Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les
conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au
vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves
coeurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand
qui se consume d'amour pour sa Flandre!

Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal
garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta
vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises
de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France
comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur:
O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!

Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô
Frère, ô Patrie!

Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation
prophétique. Chacun de nous dit _amen_, à cette patriale invocation.

Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un
soleil couchant--venait de me communier....



CROIX PROCESSIONNAIRES


Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et
apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du
Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet
quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.

--Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y
a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de
plus.... C'est beau l'administration.

Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le
vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs
douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adoptée pour le
deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants!

Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses
ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas
plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze
croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque
décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers
morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....

Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au
merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils
frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire
des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au
signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de
leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à
travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la
lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient
dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur
a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.

Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et
des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de
corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.

Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une
épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans
l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt,
pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de
la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes
garçons, expiraient par totales chambrées.

Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que
fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la
croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins
et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes
douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!

Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes
villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder
que la nuit à ces inhumations en masse.

Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules,
isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:

Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à
courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles
prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses
fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient
des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois
porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les
rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes,
exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales
d'éclairs.

Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les
fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les
gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues
pipes de Hollande.

Cependant depuis que la _mortalité est redevenue normale_, comme disent
les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles
se remettent à marcher lentement, résignées....

--Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque
nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires;
oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che
fanno le letane in questo mondo!_



LE MOULIN-HORLOGE

                  Et le Verbe s'est fait Chair


Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.

Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces.
Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les
belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin campé sur la butte
ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;--ni du moulin
romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les
cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon
enfant;--du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume
plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en
prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes
meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les
chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci,
car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles
canapsas?

Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme
une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes
involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs
bras.

Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le
même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique.
Horloge et moulin ne font qu'un.

Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à
l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté
une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes
heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte
à la dérive....

Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants
maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.

N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux,
pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est
anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité
légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez
corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs
turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!

Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui
de leur propre pain!

Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre
d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus
meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers
ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part
rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me
délabre....

Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires,
recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette
suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la
nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la
même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions
qu'adviendrait-il de moi?

Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le
grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière
d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la
pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine
fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en
trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le
ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit
écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou
baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur
chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé
contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle
en sursaut à leur office périodique.

C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux
faitards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la
tâche.

A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et
en position militaire, par respect.

Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant
dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»

Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et
frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:

--Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce
préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de
ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement
particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec
les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez
bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes
nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous
réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez
que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le
symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres
affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi
fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je
vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains
envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le
coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et,
appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus
naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!

Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et
nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta
encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière
minute de grâce.

Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait
passer devant lui, pour me couper la retraite.

Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse,
qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par
de poudreuses toiles d'araignées,--mais il y flottait encore plus de
brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien
voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou
des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer
et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que
cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de
poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le
corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai
une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais.
A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante
et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un
torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt
après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache
d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et
souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres,
l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et
ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres
épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons
robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue
immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras
de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils
poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée,
de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient,
rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans
renâcler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois
et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière
et de l'enclos d'équarrissage.

Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la
rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet
rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.

Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de
leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux
affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les
voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands
chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie
philistine?...

Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté
leurs sabots.

Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur
de l'âge, qui émeuvent le moulin!

Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours
le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par
l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur
des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un
glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et
coassent les clarinettes funambulesques.

Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est
une minute à la sinistre horloge.

Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de
la Malchance.

Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les
deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la
trémie.

J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur
se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous
dévisageaient à leur tour.

Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et
me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés
comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les
uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres
angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans
ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux
les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et
nocturnes.

A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une
voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons
ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se
calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles
deviennent de plus en plus appelantes.

Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les
propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se
déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent,
se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une
grimace de détresse.

--Deux cents!... Halte!

Un tour de plus et ils croulaient.

Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs,
badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule,
relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un
empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la
roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement
n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les
compétitions.

La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour
se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de
la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb,
monnaie fictive des colonies pénitentiaires.

Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait
jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au
moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les
attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus
fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir
cet office bestial.

L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si
de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à
peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces,
retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.

Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une
intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les
barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et
retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de
l'horloge résonne plus franchement.

Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,
l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois
des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins
facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites
et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.

Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de
labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur
d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le
anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie
du compteur n'est plus qu'un râle....

Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces
heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés,
firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme
des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!

Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques,
moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon
côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes
et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes---
inexaucées!

Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux
venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.

A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et
pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche
que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!

Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit!
Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu!
Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations
majeures!...

Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le
grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre
avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée
humaine!

Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en
était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de
rechange.

Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à
compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure
abominable.

Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait
jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais,
m'épuisais, me fondais comme eux.

La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de
mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces
bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs
m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires
m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves
de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A
quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur
deviendrait leur complice....

Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia
que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette
dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée,
j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle
énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être
avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.

Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre
temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la
vie....

Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide
universel.

Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux
rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme.
Horloge et moulin ne font qu'un.

Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes
involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des
peautrailles.

C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a
parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....

Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du
moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi
que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la
malchance.



LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR

                   _A Monsieur Oscar Wilde,
                   au Poète et au Martyr Païen,
                      torturé au nom de la
                  Justice et de la Vertu Protestantes._


Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du
Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.

Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur
lui.

A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en
fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure
de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie
comme des noces d'or.

Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de
cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de
récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de
flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y
en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par
contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de
rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des
métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette
assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et
florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des
passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de
fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des
faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un
nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne
prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des
beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux
ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices.

Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi
dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les
fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une
avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons
des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi
quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre
tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide
arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.

Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le
rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées
lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose
coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie,
parmi les brouillards et les frimas.

A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût
habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses
yeux, il aurait, peu à peu, démêlé une trentaine de silhouettes
humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur
s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.

Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre
bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens
faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux
jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure.
Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers
venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du
libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse,
espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des
boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du
cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et
de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son
épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des
chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un
commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec
trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe
aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait
ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle
le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de
tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli
philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures
dites patibulaires.

Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus
sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou
aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie
permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments
effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en
cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si
spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules
eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce
camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à
cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie
codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement
émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où
tous les éléments du choeur soutiennent la même note d'ordre, quoique
dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère,
ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse
chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque
sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste
partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de
l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement
comme des lèvres!

C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de
salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les
camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la
tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la
cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative,
fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se
disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le
donataire attendri en secouait le culot.

Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie,
commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au
banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté,
il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la
Veine!»

Et il fredonna, en commençant à bâiller:

          _Et la neige est si noire_
          _Que les corbeaux sont blancs..._

--Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la
bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent
avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés
pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....

--Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est
toi qui nous jugeras, toi, la Veine!

Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie
au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et
d'un réfractaire par principe et par conviction.

Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle
du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa
famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé
comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes
choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat,
ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme,
de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et,
coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des
hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à
adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement
ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu
minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités.
Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de
sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation»
ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui
resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et
le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs
le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit
presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal,
auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.

Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la
tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans
lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces
obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de
chaque être.

La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête,
les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il
s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa
parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment
que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se
faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui
avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les
fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre
asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.

Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la
redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les
autres.

Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de
noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes
impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:

--Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs
histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et
j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais
le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et
parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique
et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la
patrie.

Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des
misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à
d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la
mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que
mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les
ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains
n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie
s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me
taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait
eu que moi à devoir jeûner! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et
plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de
privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me
roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas
entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il
se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais
seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et
j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne
m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux
pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus
élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de
justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de
moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment
d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui
m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du
travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis
seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de
subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne
souffrent plus; la mort a défait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne
deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!

Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.

--Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant
les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la
chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le
maçon?

Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce
professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur
les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.

--Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la
bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant
des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur
des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je
passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A
califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes
pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je
sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer
autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme
ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le
dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui
nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars
du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si
bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant
m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous
retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette
soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair,
et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le
cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous
provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage
pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot
endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la
route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un
de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne
l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien
elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la
sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A
cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria,
mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous
lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour
faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son
lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre.
Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard,
comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la
vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!

Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés
claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les
reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!

--Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la
force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en
jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme
mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous
en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres
jours!

Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait
pour dérailler jusqu'ici?

--L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et
administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la
ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement,
à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les
couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et
langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en
intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il
y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui
passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours,
ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brament à la
vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir,
m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons
cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait
prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus
lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui
rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle
m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma
musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette
et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à
celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les
framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon
m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher
l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa
écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se
contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de
ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon
malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus
jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne
possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque
si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos
nouveaux compagnons....

Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux
départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de
mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des
effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le
savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la
morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel
qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs
folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans
les filets des araignées!

Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de
commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se
rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte
plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils
nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les
pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu
pestiféré.

--Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?

En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux
mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et
qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus,
absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les
confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut
que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se
réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh
bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»

Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte
à mesure qu'il lève les vannes de son coeur:

--...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si
l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de
découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de
volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser,
comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations,
ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins
longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la
généralité des hommes!

Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et
la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité
frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En
dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines;
païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses
formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et
j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à
l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans
plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que
lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves
professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts
de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections
déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens,
je me broyai le coeur et la chair à les persuader de leurs méprises et
de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient
à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale,
malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du
préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit
contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je
m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de
ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les
consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes
opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon
honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes,
mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces
lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un
achoppement,--que des sages, des artistes, des héros, des rois, des
papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple
le culte de la beauté mâle.

Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et
me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration
pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes
mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne
s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme
une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations
communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels
j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai
jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses
caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous
promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes
yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement
étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée
passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine.
Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche,
endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je
n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction
de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me
sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais
le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon
corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon
dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma
vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une
fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son
affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait
d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis
son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la
confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain
mariage!

Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le coeur d'un coup de couteau,
ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène
terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude,
je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa
personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient
des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou
du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui
demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai
sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y
fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra
jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!

Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point,
sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent
désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la
géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres
flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à
l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir
tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui
m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler
après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!

Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou
l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon
le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des
vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je
déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage
sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écoeurement
et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle
dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que
je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq
années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être
élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de
mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur
être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la
coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la
force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de
soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut
auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en
un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre
jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette
torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure,
je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable
acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément
chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais
pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde
conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à
leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire,
mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs
asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes
incendies....

Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas,
mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car
j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les
expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du
tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens
déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être
serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et
n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la
valeur d'un phénomène pathologique?»

A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un
vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes
avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il
semblait se porter un coup de poignard:

«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite.
Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante
tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma
suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse,
quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les
sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature,
jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée
désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus
qu'à repaître douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de
notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver,
je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses
cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à
tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans
un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de
nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des
râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....

Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans,
j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le
plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au
plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les
prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix
aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de
me chanter les serments et les confidences de jadis!

Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain
remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus
désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....

Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée
se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute
force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à
laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs
de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce
sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle
de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je
sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles
érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre
nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle
pas été un crime contre ma nature à moi?

Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me
réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si
je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes,
puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être
plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de
ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon
courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte
téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.

Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de
barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces
pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités
des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas
à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des
parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.

A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre
défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour
le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs
naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave....

Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre
haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez
pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde
mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses
prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe
par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des
Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah,
la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons
nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne
connaîtra jamais.

Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur
de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui,
je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais,
jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon
amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au
sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre
tous!»

Il se tut. Sa voix déchirait les coeurs et énervait les écoutants ainsi
que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères,
humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à
la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour
dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.

Le silence communiant et apitoyé de tous ces transgresseurs se résolut en
un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des
branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles
balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes,
et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres
altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus
misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son
émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au
sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction
de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux
impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au
courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt
le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal,
généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de
la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans
malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre
avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte
au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges
cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...»

Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus,
le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria:

--«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance
jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant
je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui
m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai
usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je
disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs
caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de
tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de
sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point
de romans, comme ce piteux et lamentable fou.

Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout
puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je
pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se
tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils
laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre
jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on
devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir,
tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur
frère, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiancées, se donnaient à
moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents
s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché
à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur
une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais
serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le
scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux
serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou
mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable
Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais
les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une
maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais
une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que
c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout
le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes
profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi,
dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut
jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez
les hommes et méprisez les femmes.»

Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses
poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles
avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de
conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui
composent la majorité des hommes.

Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au
souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait
contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de
malchanceux.

Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés
instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du
péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on
tenterait d'emprisonner l'effroi.

Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu
discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes
accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.

Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des
bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir
au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes
les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que
cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande
fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première
fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils
avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils
suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme.

Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences
sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels
puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les
nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se
déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette
vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se
fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient
avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine
et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse
omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal
maudit drainé et manipulé par la bourgeoisie.

Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se
produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche.
La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels,
devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré
en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens
ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient,
ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de
cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils
ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter
les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la
salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente
lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui
l'emprisonnait?

Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air
respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis
galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter
sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.

Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une
trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.

Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres,
rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à
le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le
pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de
griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les
Colins-maillards de la mort.

Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence:
«Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas
celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de
personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable....
Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet
homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son
destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des
froids et des vides. La glace, les ténèbres de son coeur composent son
capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans
l'oubli...»

Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute
eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs
tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour
s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau
du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus
sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta
net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un
sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur
leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.

On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit
pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs
lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un
pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude
simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent
l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent
au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se
souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace
de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à
écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait
appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression
de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au
caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des
membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par
le premier éclair du remords?



BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!

                  Les passants bien-aimés qui ne
                  repassent plus.

                                      G.E.


Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par
la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes
violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils
se ralliaient:

_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
_--Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»_

et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de
la fièvre,--au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un
changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations
criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la
banlieue.

Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre
chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en
ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout
ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en
essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille
et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente,
d'oiseaux éperdus pressentant le danger....

Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple,
j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la
chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.

Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se
campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée:

La dégaine et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur
d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les
cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le
pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain
de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard
veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines
frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le
menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés
diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien
ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les
aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé,
harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des
guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues,
roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de
grimper.

En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité:
les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce
pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de
profession.

Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:

--Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas
avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être
dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de
l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer.

La confrontation m'intéresse et m'irrite.

Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi,
presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme
à cet avenant polisson.

Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la
figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa
tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement
désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très
sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant,
mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.

Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la
raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de
forçat, et me tira narquoisement sa casquette.

--Bon! _Manciniste_ par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il
m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le
médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas
gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux
parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au
dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.

Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans
doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange,
cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de
gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la
nuit:

_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
_--Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»_

Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me
rapprocher du siffleur.

En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc,
non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de
physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.

Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti
déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le
découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de
la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il
épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il
n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des
tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les
doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!

Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses
poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures
victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie--je
l'aurais juré à présent--des patibulaires paroles qui ne cessaient de
tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés!

Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu,
le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois,
j'aurais même donné gros pour le voir à l'oeuvre, et j'étais prêt à
maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je
la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la
seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux
fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle
aussi s'occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune
braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et
insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon
par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à
l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un
infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce
soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la
surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition
presque désespérante.

Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et
bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la
conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute
position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était
malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette
hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le
gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud
surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le
gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas
même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les
genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe,
elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour
de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait
volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre
ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de
s'attribuer des appas tellement irrésistibles!

Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse
aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre.
Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et
chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire
la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les
battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la
dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que
langoureux et cajoleur.

Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien
attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait
pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul oeil à
la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une
pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards
rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les
épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se
laissa tomber avec un soupir de béatitude.

Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure
voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se
renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le
flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés,
sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et
finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être
incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.

Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que
je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et
pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son
attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il
fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer
lentement vers lui.

Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la
noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des
accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je
blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce
dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné,
pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce
frétillant nourrain des funestes viviers.

Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de
majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des
tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si
épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une
marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse
contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject
bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce
larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les
rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce
discours:

«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon
salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession!
Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux
réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et
peuplée de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies
énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la
sainte Aventure et du divin Imprévu!

«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt
de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité
jusqu'au scandale!

«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le
code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne
asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me
consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce
que les nostalgies m'ont étreint le coeur à le fracasser, et cela
surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature
se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme
une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival,
jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance,
dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.

«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la
tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient
leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait
le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères
éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent
leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je
te souhaitais à l'exclusion de tout autre!

«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat,
le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une
soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les
guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux
pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et
galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le
frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour
cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce
à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à
mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et
des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme;
te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et
outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs
attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes
manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages,
hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore,
dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et
jaloux!

«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci
de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas,
souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des
chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des
lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?

«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles,
ton amour rédempteur, ton extrême-onction!

«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un
sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte,
avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous
irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de
préjugés que les hommes!

«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me
feras un collier!

«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du
firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans
ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux
tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!...
Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»

Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et
conventionnellement impeccable.

A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je
lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me
portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il
fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible,
et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable
passion, au besoin à m'en rendre complice.

Je n'étais pas à bout de prodiges:

Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain,
sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche.
Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce
fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:

«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en
prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux
promeneuses!»

Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!

Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna
pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée
avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre
doublé d'une félonie à la Judas....

Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé
en sursaut sous des poignes brutales et familières,--s'effarer,
panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers
qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la
grande volière de Merxplas.



LE TATOUAGE

                  _A Sander Pierron_.


Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une
porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur--rôdeur
peut-être--par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une
aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les
pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.

Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions
tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.

Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée
d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.

Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et
surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que
l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y
trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules
et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le
remous ressemblait à une ébullition.

Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à
la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel,
machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos,
en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
vertige et de chair, l'un d'eux mémorable--à preuve ce récit--nous
requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de
mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement
bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il
porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur
mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le
débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa
trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de
l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles
et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte
tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en
claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les
«ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements,
ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en
arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de
valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour
de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier
seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de
mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa
partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des
gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous
semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche
même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se
mettent pour lui?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du
modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur,
me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux
enchaînement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur
le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur
la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique,
comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte
goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage
et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales
des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de
ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements
s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse
mine nos cocodès conformes et guindés?

Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur
ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait
assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour
plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!

Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une
dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une
grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et
humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux
insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un
peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.

Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant
il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me
revint depuis--et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé
aussi--m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes
postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien
déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait
même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le
savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou
trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces
fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne
grâce, le même plaisir.

Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette
grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne
perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi
pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au
contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime
éloquence.

J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations
réunies en ce récit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait.
Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on
ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et
méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa
mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en
observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier
qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle,
déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel
c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse
digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût
doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces
déformations contractés à la suite des efforts et des actions
musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous
donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle
noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là,
à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague
conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins
douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce
qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux
évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais
au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me
gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant
jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le
parfum ou la prière....

Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la
vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu
poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous
eûmes à peine le temps de le dévisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment
de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune
homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres
eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le
vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les
vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où
râlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre
consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa
force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses
genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui
faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au
mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!

L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa
culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante
couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en
lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues
et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait à moitié de
l'orbite.

Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient
leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les
premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une
surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en
poussant un sourd murmure.

Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.

Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds
malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce
séducteur.

En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et
les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et
grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le
tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!

Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être
avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables
exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de
l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que
l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne
perfection de sa chair d'éphèbe.

Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma
douloureuse contemplation!

Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres,
reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres
et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands
la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une
forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:

_Daniel est à André_.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à
s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la
poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la
main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en
question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps
très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est
payé. Nous sommes quittes».

Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent,
subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier
chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne
daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible
torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux
stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé,
contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui,
ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante,
qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à
son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière
solidarité.



LA BONNE LEÇON

                  _A Alfred Vallette_.


La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme
surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi
italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à
Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps
en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge,
s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord
la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers
entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des
lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la
lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le
raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui
devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les
hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La
soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à
Motta-Visconti!...

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie
et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les
petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées,
avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles
viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou
broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras
gourds et gras,--des joues que hâle la poussière et que carmine le sang
neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le
bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette
trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère
des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses
compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes
d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux
attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne
sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces
garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et
faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les
tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des
prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et
la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque
déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore
qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette
jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels,
n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien
mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de
charité....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son
mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres
fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans?
Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de
bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des
prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue,
au bagne, à l'échafaud?...»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement
les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs;
elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler;
elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner
contre les bourreaux!

Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de
colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal
l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux
mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes
divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci,
les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de
mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils
encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus
adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des
maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force,
leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à
gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle
jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre,
pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur
éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se
figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste
de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et
frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et
faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et
elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre
de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle
pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en
chair....

O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative,
pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas
alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle
par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature,
la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans
spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre
passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans
l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment
immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si
simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé
des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la
société.

Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter
l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort,
devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes
incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces
têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons
providentiels!

Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses
yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la
classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte
presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle
il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges,
comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un
lutin à qui on voudrait enlever un jouet.

Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le
plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de
subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et
volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de
l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très
loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et
d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est
attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le
plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et
voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui
sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers,
choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger....
Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même,
Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et
impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.

«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point
là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des
vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le
souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues
et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans
lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»

Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui,
Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau
de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or,
ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise
de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il
marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique!
Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns
étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous
les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette
matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et
les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un
morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard
transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet
jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant
passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient
dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà
béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui
tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde!
Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans
quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la
plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»

Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier
endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce
l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces
limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales?
Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo,
qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»

C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour
chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments
ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle
prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions
qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège
tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place
ou qui chasse comme la tourmente.

Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les
épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure,
imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'oeillet rose avifié aux
pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux
traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un
imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures--se dit la
voyante--d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les
ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on
toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui
somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge
encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris
flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée,
à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu
pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une
accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le
centre, le foyer d'intérêt, le campe--est-ce durant une seconde ou
moins?--devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras
ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle
seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce
révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»

Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui
noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur,
par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses
lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes
appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles
d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore
sur l'éperdue bonté de la bouche.

Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme
d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol,
un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les
jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du
préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois
j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de
ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge
experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère
songeuse, que tu te blouses!»

Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble
saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il
hoche gravement la tête et c'est--ainsi compare toujours
l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire
à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige
sous une trop lourde corolle:

--«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers
de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des
hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans
utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la
sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une
infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui
pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle
tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas
toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui
veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair
d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les
troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes
et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir,
amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses
aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses
d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour
les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation
terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les
génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles
se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette
planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des
tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement
ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais
leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes
disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me
salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis
chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous!
Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans
que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle
génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut
la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu,
dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes
de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les
devoirs et les lois de la multitude!...»

--«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus
voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre
meneur. Loin de moi et de Santo.

«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs
doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent
la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?

«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du
pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan,
reste à ton métier, reste!»

Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une
grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon
de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de
girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le
soir.

Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de
dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres
rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et,
cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur
l'autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l'apothéose. Et
on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une
panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le
victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril
sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il
s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve
que tu tenais en laisse!»

Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même
grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers
comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing,
de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un
vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les
abattoirs.

Arrière! _Vade rétro_! Encore une fois frémissante et convulsée, la
poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable,
elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_

O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux
fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais
implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une
cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir
l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se
dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et
rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche
solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de
brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit
dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme,
entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la
lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis
longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur
puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui
faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des
précurseurs, il y a souvent la décollation....

Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon,
robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop
poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le
petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux
bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages
sous les cîmes neigeuses et constellées des _Jungfrau_, ces deux-là ne
font qu'un!...

«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te
bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui
sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse,
bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes,
ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer
les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette
engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a
menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un
printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des
aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais
être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de
cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te
portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et
plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la
Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu
esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et
te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui,
aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te
les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les
lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta
suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser
de ton âme à la Fraternité lointaine!...

«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la
courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque
clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé,
des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la
bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur
les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle
aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère
les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la
cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des
suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des
fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous!
Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces
et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs
et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la
danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice
de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la
beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A
la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»

Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière
livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le
premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée.
Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants
prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part
cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu
ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le
supplicié! C'est lui-même....

Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri
d'effroi....

En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et
rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher,
l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant
pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au
Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis
que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne
sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau
dans sa main.



LE QUADRILLE DU LANCIER

                  ...in which places I saw and
                  practised such villainy as is abominable
                  to declare.

                     Robert Greene. (Repentance.)

                  Par à force d'avoir purgé tous les
                  dégoûts.

                    Tristan Courbière. (Le Renégat.)


I


A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la
caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement
ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.

Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés,
avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées
dans la cour.

Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne
s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire
justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant
avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent
dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour
exécuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette expérience du
caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que
le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus
implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.

Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à
vingt pas d'intervalle.

Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le
capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui,
avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient
les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers
les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très
principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de
descendre avec sa garde.

Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants
spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des
minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la
chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame
promis débouchât avec son escorte.

Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le
vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un
de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et
le pantèlement des coeurs.

Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le
coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de
taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans
son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la
grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il
écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la
lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue
donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.

Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la
gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait
pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent
par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.

Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement
braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre
le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé
dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain
il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer
l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture
fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre
cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête
appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui
rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la
première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses
larmes....

Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce
administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant
délit.

Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le
patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le
hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal
de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau
s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire
dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation:
«...attentat aux moeurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de
l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou
le lui déchiraient comme des éclats de fifres.

Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix
plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.

Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le
condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les
chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les
brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de
faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements
avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela
l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y
reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir
il allait trop vite.

Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à
chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du
sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de
son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout
les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à
l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et
tronçonnées, sur l'étal.

Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème
étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en
stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait
pour ne plus le rencontrer.

Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable
détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.

Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges
bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie,
lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une
fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de
larmes mais ils étaient injectés de sang.

Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté
pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces
prunelles sanguinolentes.

Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui
restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses
hommes. Point n'avait été besoin de les styler.

Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit
couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande
porte ouverte à pleins battants.

Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture
lui était réservé.

A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à
quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite
portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle
d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation
agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres
pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues
vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de
coupe-jarrets appostés sur la grand'route....

Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de
l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la
dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...

Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens
copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne
plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables,
qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de
son propre mouvement....

Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui,
postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette
velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le
font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du
dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées.

Dzim la! En avant deux!

De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés
par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec le
_une_... _deuss_... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas
de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins
du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein,
et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards
aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu
féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche
du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,
bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action
unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils
rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans
employés à des oeuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade
juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la
jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent,
joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les
mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements
de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les
bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manoeuvre. Cette
rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service!

Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de
coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur
compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de
cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue
rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux
encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin,
il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais
fameux!...

Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche
et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat
c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du
charretier.

Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six
tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais
le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves
qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains
vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz
palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale
ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches.

Un horrible imprévu le guette....

Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il
ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux
haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais,
exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers
partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le
projettent sur le pont-levis au-delà de la porte.

Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui,
tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la
muraille.


II

Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse, pesant
contre la porte, haletant après les quatre murs, après la clémente
solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre nettement
compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se
découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il était
aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupières, il ne
cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxié, des hoquets
d'épileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses
ennemis se répercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que
leurs pieds continuassent de le fouler.

Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à présent
dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite comme une
guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son corps,
représentait une livrée de honte, une caricature de l'uniforme; une de
ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule
de plusieurs générations de masques, un paillasson auquel s'étaient
raclées avec rage les plus boueuses semelles du régiment.

Et dire que son équipement était moins avarié encore que l'épave humaine
qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas, d'être plus abject, plus
odieux que ce rebut de l'armée. Sous l'uniforme il ne comptait plus un
seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roulé, grenouillé de
bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'était
cependant vautré dans de dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait
cette turpitude suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient
de bonnes oeuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et
même le devoir de le jeter à la voirie!

Et son châtiment ne faisait que commencer:

Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le lépreux
aurait peur de lui toucher la main. Il était irréparablement interdit,
hors la loi, hors la société, hors la famille! Pour lui plus de parents,
plus de soeurs, même plus de mère!...

A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de
ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve,
mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille raclé et soufflé
pendant son supplice secouèrent de nouveau la torpeur cauteleuse de la
banlieue.

Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la continuelle
fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées du voyou, ces
cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce cancan provocateur et
cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des
cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son
désespoir en un démesuré besoin de représailles!

--Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant
allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honnêtes
gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus
tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature se moque bien des
lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour
lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands
chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si
les nuits obscures protègent les liaisons permises, elles ne favorisent
pas moins les amours frauduleuses!...

Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à l'impuissance les
rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me croyais l'exception, le
seul dérogateur de mon espèce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans à peine, et
pour une peccadille, pour une mésaventure, je me serais appliqué à
moi-même cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde
épargne souvent aux chourineurs effrénés.... C'en est fait.... Si
l'ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m'enrôle au service
de la fantaisie et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs
vauriens et des insoumis....

Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les
turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu
pimenté....

En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les couleurs!... Je
sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon caractère et ma jeunesse me
vaudront une cordiale hospitalité!...

Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases saccadées,
entrecoupées de ricanements, il se suggérait des mystères et des rites
qu'il n'aurait su poétiser en termes assez spécieux....

Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances, les
stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en des lazarets
clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient
adoucir nos soeurs de toutes les charités!

De trop explicites gazettes lui avaient révélé les moeurs ségoriennes
des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de mendiants et de
frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risquées et leurs
indécentes brimades étaient de virginales nurseries. Les chauffoirs des
dépôts de vagabonds perpétuaient les priapées des antiques étuves. Et,
comme dans des serres torrides établies pour la culture la plus forcée,
on y voyait fleurir des végétations monstrueuses ressuscitées du
paganisme ou importées de l'Orient.

L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus délétère que
la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux
follets sur la tourbière. Ici, le feu de l'enfer prévalait contre le feu
du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et
des lacs asphaltides ne se traînaient et se mêlaient avec autant
d'effronterie. Et à présent le dégradé aspirait à cette vie patibulaire
et goûtait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du
galérien pour son compagnon de boulet....


III

Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant
l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux
danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.

La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit.
Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et
incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les
estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son
accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au
décorum et à l'ordonnance.

--Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?

Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La
rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait
rire!

Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que
venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la
résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et
avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou
du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les
exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se
massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite.

Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette
hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les
ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte
l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les
abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de
barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en
comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de
corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.

Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs
avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute
l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux
sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les
indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de
pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à
laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les
mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour
le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à
l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement
sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les
virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.

Un des principaux marlous s'interposa:

--Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt
l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour
et voyons s'il se montrera coq ou chapon!

Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder,
le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne
demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop
grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de
ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant
d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait
exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant
ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la
rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions
comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les
fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses.
Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista
au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur
avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de
boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors.
«Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au
refroidi!»

--Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette
hypothèse profonde,--l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y,
chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes!

Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse
que la durée d'une figure de quadrille.

Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse
fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une
pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de
guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.

La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées.

Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une
colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des
comparses mais n'obtint aucun autre succès.

Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une
harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de
fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être
rassasié, quitte à l'étriper ensuite.

Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un
morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le
mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois
précédentes gorgones.

Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à
l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.

Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même
froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette
favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou
gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires
décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le
tempérament.

La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve:
un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un
collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de
résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.

Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un
tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.

--Eh bien, s'il en est ainsi!--hurla le chef de la bande, à toutes ces
femmes horriblement mortifiées,--il y passera de force! A la curée les
mâtines!

--A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences
que leurs fadaises!

Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène,
il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif,
qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par
l'énormité de son aversion.

Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique:
le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même
mieux que les facétieux récidivistes.

Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être
le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les
candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les
attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur
jouer.

On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance
hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il
se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la
poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant
à des oeillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à
prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les
promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la
minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien
n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la
catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire
faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres.

Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent
prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les
objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà
qu'elles se reprirent à le supplier en choeur, à lui chuchoter de
tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues
reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles
s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le
presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait
calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette
crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son
élue,--les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à
des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et
irrésistibles.

Lui continuait de les berner en secret....

Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux
qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son
uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il
semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le
réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de
revision.

A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle
et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des
jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la
viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir
occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur
ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une
splendeur surhumaine.

Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques
moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre,
muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober
sous elles, sur le point de tomber à genoux....

Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle
s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le
voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en
prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer
les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les
bribes de son reste de tenue.


IV

Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards
de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de
barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes.
Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des
exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des
jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils
semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette
différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq
récalcitrant.

Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas
mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce
joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que
plus de prestige.

A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet
homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer
sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut
surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et
râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez
énorme pour en agonir le piteux damoiseau.

L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient
montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes;
une rancoeur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et
leurs appas publics.

Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et
tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se
relâchèrent.

Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces
maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de
lubricité, inspiraient à cet adonis.

Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs
violentes complices.

Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec
presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées,
tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de
leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?

Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage.
Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux
stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars;
puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à
se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les
berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers
gavés de fritures et de matelotes.

La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir
les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et
les manoeuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la
gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées
du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût
topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des
haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la
région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau»
clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil.
Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides
effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la
douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine.

Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places,
remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs
vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait
mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses
espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des
rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées....

Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement
émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les
insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu
subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où
la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui
expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer
que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?...

Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands
d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires,
capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste
plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une
maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait
des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le
courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait
leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent
non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais
trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard
d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une
affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de
minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de
force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette
assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu
supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des
créatures.

Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance
féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire
dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule
ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un
penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses
carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs
postulations.

C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en
acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure
plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils
l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa
cause.

Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs
reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles;
leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs
poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis
vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide
leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur
chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien....

Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels,
déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus
subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice
opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:

Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces
répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la
vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent
aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant
d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....

Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens
intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en
retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir
l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus
secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur
son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la
foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie
troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les
témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de
leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples
passionnés et vengeurs!

La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure
en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une
sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême.
Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer
gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs....

Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après
l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse
ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et
leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que
les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de
gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une
comminatoire effigie tombale....

Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas
le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si
tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la
possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre
les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de
plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur
causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air
extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la
crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs.

Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs
pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les
tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi,
c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.

Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles,
n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!

Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.

Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en
finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence
de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les
cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches,
le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient
de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas
encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à
petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui,
cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait
disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures,
il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques
et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un
spasme de félicité divine.

Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre
l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi,
les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent.

L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il
perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à
son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de
retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils
l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes
ces harpies sur le corps du seul bien-aimé.

Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de
s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en
ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond
la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains
conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour
toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il
laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces
possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement
sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange
déchu!...

Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la
dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin
eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous,
n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit
s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de
nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son
être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.



LE SUICIDE PAR AMOUR

                  A Georges Khnopff.


Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares
fois qu'il eût accepté à dîner,--car il se trouvait mal à la seule idée
des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,--de
se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank
Whittow.

Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son
attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique
ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la
possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait
en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui
se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils
n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels.

Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou
quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de
savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust.

Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences
naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il
s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque
chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et
quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses
découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes
plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait
plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.

N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté
les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son
visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.

Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique
du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à
un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques
où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés.

Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache
peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais,
remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux
extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur,
avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les
Napolitains constatent chez les _jettatori_.

Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec
le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une
lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui
se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens
visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels
cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les
objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en
crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami,
c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme.

A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de
fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter
le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il
fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la
physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans
les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités.

Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, un
_positiviste mystique_, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout
en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou
irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie
matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des
intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés
autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus,
c'était pour nous punir de notre indignité.

Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine,
pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et
l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs
et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les
sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout.

Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait
possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance
créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos
descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits
superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.

Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la
sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank.
Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et
pas un tantinet poète.

Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver
sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment,
au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point
le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque
souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à
d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse
détresse d'un jeune martyr.

Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la
bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois
qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait
aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive
d'un regard dépouillé de toute sympathie.

Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de
l'impénétrabilité de son compagnon.

A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix
se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait
être de celles qui eussent perdu, ruiné, anéanti tout individu moins
solidement trempé.

Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la
banlieue, où bon marcheur, l'Anglais entraînait fréquemment son
camarade.

Le temps et la saison favorisaient ces courses à travers les paysages de
transition entre la campagne et la ville:

La nature était prise du premier frisson de la fièvre automnale. Les
feuillages se dégradaient en colorations sublimes de regret et de
nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour à son déclin. Prés et
bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de
défroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plèbe à
laquelle avait insulté depuis le printemps l'éclat parvenu de la
végétation trop verte. L'époque et le milieu s'harmonisaient et, pour me
servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se
promenaient dans un paysage d'équinoxe et par une température
faubourienne.

Ces mots furent prononcés à certaine heure crépusculaire, où la navrance
ambiante avait exercé une impression assez inattendue sur sir Lawrence.
A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant délaissait ses
discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme à la
contemplation des scènes et des personnages qui les entouraient.

Une musique de foire s'élevait dans le lointain, au bout de la vaste
plaine, croisée de quelques fossés stagnants et d'aunaies gibbeuses, où
des moutons à toison violacée par le couchant cuivreux paissaient une
herbe boueuse et jaunissante.

Oui, une musique de foire s'élevait canaille et toute méridionale,
là-bas, tout là-bas, derrière ces palissades mal goudronnées que
dépassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des
architectures de carton-pâte découpant sur la lourde et poignante
mélancolie de la vesprée flamande la silhouette des principaux monuments
de Venise.

Et, pour ajouter à la brutalité de l'anachronisme, sous l'horizon gris
et pourpré, aux farouches éclats métalliques, ces fantômes, ces larves
de palais et de temples orientaux se drapèrent dans une lumière
électrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de
gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crépuscule
brabançon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait à la fois
quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du
midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi
du mirage. En écoutant ces sérénades, on aurait eu à la fois envie de
rire et de pleurer.

Les deux amis s'étaient arrêtés au bord du talus dévalant vers la plaine
où, non loin, paissaient les moutons et, très loin, carnavalait une
kermesse vénitienne....

Sir Lawrence prit Marcel par le bras:

--O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure
l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton
village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la
contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu
goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je
ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des
natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se
donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente.
Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes
sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt
une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux
terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges
et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la
mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette
invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce
caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent
funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et
pesantes réalités....

«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime
et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et
chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne,
chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent
pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop
magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que
mon coeur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le
rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce
que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je
parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du
poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de
m'imiter....

La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus
insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des
toisons blanches au sein du brouillard.

Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il
resplendissait comme si Dieu se levait en lui:

--Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant
décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques
correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous
entreprendrons tout à l'heure.

«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable
antinomie entre le voeu de ton être et celui de la masse qui nous
régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin
d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te
dire ton rôle éphémère.

Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que
tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime
d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie,
admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère,
pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides
semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines
pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils
t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et
d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en
communion totale avec la nature!

«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils
lisaient comme moi dans ton coeur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout
grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se
doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais
te révéler....

«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait
aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle
qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices.

«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les
moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y
aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas
l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de
savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement
impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps
d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit
à la pensée!

«Ah! j'ai pénétré ton être indifférent, ta monstruosité sublime. Exulte,
je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour où tu voudras,
l'oubli.... J'avais étudié la plupart des fluides, mais il fallait un
sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les réunit tous, ce
fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec
l'éternité et l'infini....

«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta
précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération
qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté,
le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le
spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les
tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une
apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet
de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton
imagination. Tiens, regarde!»

Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul
visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps
les formes houleuses de son troupeau.

Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le
dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se
tendait de filandres chatouilleurs.

C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi
aux adieux.

Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les
charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur après
les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire,
Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière,
cette température d'hôpital psychique.

Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier,
répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la
peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la
blancheur fantômale de cette ville en effigie.

Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord
indifférents, ses yeux se remplirent d'extase.

Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les voeux et les désirs
du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré;
une autre fois il enviait à un manoeuvre maçon le port crâne et
avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait
aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses
fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout
ce qui lui avait étreint doucement le coeur en précipitant les
battements, se concentrait en ce jeune gars.

Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une
seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent
possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté
les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient
encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de
l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au
lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs
vigoureux.

Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement,
l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui
prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant
d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre
enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un créateur qui eût éclairé le
corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal.

Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses
regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il
s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections
plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait
plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le
dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté.

Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton
déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme!
Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en
lui!»

Le baronnet lui prit la main:

--Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de
le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre
substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la
nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu
te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois
que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que
ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais
plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à
découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une
vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.

«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton
ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu
l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes
visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus
sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la
vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la
chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les
effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes
plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes
obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la
palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres
voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera
reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes
s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu
respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes
rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme
meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort,
obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces
incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu
cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des
meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton
ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de
beauté et de bonté, un indicible bien-être au coeur t'avertira de mourir
au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la
charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de
s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera
noyée!»

Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans
les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou
marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en
barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux
confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait
dans le ciel.

Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette
gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie.

Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la
campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait.

--Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont
l'accent le fit frissonner lui-même.

Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que
celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au
passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée.

Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus
triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne
borgne.

FIN



TABLE

Le Jardin
Partialité
Hiep-Hioup!
Aux Bords de la Durme
Gentillie
Communion Nostalgique
Croix Processionnaires
Le Moulin-Horloge
Le Tribunal au Chauffoir
Blanchelive... Blanchelivette!
Le Tatouage
La Bonne Leçon
Le Quadrille du Lancier
Le Suicide par Amour.



ACHEVÉ D'IMPRIMER
le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize
PAR
L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
POUR LE
MERCVRE
DE
FRANCE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le cycle patibulaire" ***

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